D. Hume  : Histoire d’Angleterre, t. II (1762)

Jeanne d’Arc chez Hume

Jeanne d’Arc chez Hume
(par Jean Gratteloup, 2023)

L’Histoire d’Angleterre de David Hume, six imposants volumes publiés de 1754 à 1762, est l’ouvrage le plus populaire du philosophe et historien écossais. Elle commence à l’invasion des îles britanniques par Jules César en -55, pour s’interrompre au début de la révolution de 1688. Hume consacre 15 pages à Jeanne d’Arc, au tome II de son Histoire, dans le chapitre XX sur le règne d’Henri VI. (Notons que les tomes I et II parurent les derniers, après les tomes V, VI, III et IV.)

Notre bref commentaire portera sur trois points du passage de l’Histoire de Hume qui nous intéresse :

  1. Ses sources historiques et sa fiabilité
  2. Son parti-pris favorable au roi de France
  3. Son opinion sur le surnaturel dans l’épopée de Jeanne d’Arc

1.
Les sources et la fiabilité de Hume

Nous avons sélectionné les pages allant du début du siège d’Orléans en 1428, jusqu’à la mort de Jeanne sur le bûcher en 1431. On remarquera que dans cette histoire de l’Angleterre, tous les faits rapportés entre les années 1429 et 1431 tournent autour de l’action de Jeanne d’Arc.

Hume y a inséré 14 notes de bas de page, lesquelles renvoient à 8 sources différentes, que nous avons classées par nombre d’occurrences :

  1. Enguerrand de Monstrelet (~1400-1453, chroniqueur bourguignon, édition de 1572, Paris, t. II, Gallica)
  2. Edward Hall (~1496-1547, chroniqueur et avocat anglais)
  3. John Stow (~1524-1605, historien anglais)
  4. Richard Grafton (~1506-1573, rival du précédent)
  5. Chroniques de Holinshed (1577)
  6. Thomas Rymer (~1643-1713, historien, Foedera, 16 volumes de pièces tirées des archives de la Tour de Londres, publiés à partir de 1704)
  7. Polydore Virgile (1470-1555, chroniqueur italien, envoyé par le pape en Angleterre, Anglica Historia, vers 1512)
  8. Étienne Pasquier (1529-1615, magistrat, historien et poète français, Recherches de la France, 1581, utilisées pour le procès de Rouen)

La chronologie est correcte et les principales étapes de l’épopée de Jeanne d’Arc sont bien consignées jusqu’au sacre de Reims ; puis plus rien jusqu’à sa prise à Compiègne et son procès.

Quelques erreurs notables :

  • Jeanne est présentée comme une paysanne âgée de vingt-sept ans, servante dans une petite auberge ;
    (Monstrelet la dit bien servante, mais âgée de vingt ans ou environ.)
  • Sa mort est donnée au 14 juin 1431 ;
    (erreur qui surprend doublement : les autres dates sont correctes, libération d’Orléans, bataille de Patay, sacre de Charles VII ; Hume indique avoir puisé chez Pasquier ce qu’il dit du procès, or ce dernier donne bien la date du 30 mai. On la retrouve dans l’article de l’Encyclopédie méthodique en 1782.)
  • Présence au côté de Charles VII de sa maîtresse, la belle Agnès Sorel, qui vivait en bonne intelligence avec la reine (anachronisme).

2.
Parti-pris favorable au roi de France

Pour Hume, (parce qu’il est écossais ?), la légitimité de Charles VII ne fait aucun doute. Il est le seul roi de France ; et ce sentiment est universellement partagé par la population :

Toute l’Europe avait les yeux tournés sur cette scène où l’on supposait, avec raison, que les Français feraient les derniers efforts pour maintenir leur indépendance et les droits de leur souverain. […]

Charles alla à Bourges, lieu de sa résidence ordinaire, dès qu’il se fut rendu maître de Compiègne, de Beauvais, de Senlis, de Sens, de Laval, de Lagny, de Saint-Denis et de plusieurs autres places dans les environs de Paris, que l’affection du peuple lui avait livrées. […]

Loin que cette exécution avançât les affaires des Anglais, elles déclinèrent chaque jour de plus en plus ; l’habileté supérieure du régent fut impuissante contre l’inclination vive qui entraînait tous les Français à rentrer sous l’obéissance de leur souverain légitime […]

Cette légitimité englobe la mission de Jeanne, libératrice de son pays et donc héroïne nationale. Dès qu’il le peut, Hume abonde en louanges sur son caractère, ses vertus, son courage, sa constance, etc.

Cette fille menait une vie irréprochable […]

Après avoir fait des prodiges de valeur, elle fut prise par les Bourguignons […]

Cette femme extraordinaire […]

On ne pouvait lui reprocher de crime dans la vie civile ; elle avait même toujours observé avec rigidité la pratique des vertus, et les bienséances convenables à son sexe […]

Les Anglais n’ont jamais rien reproché à la pureté de ses mœurs […]

Elle ne démentit jamais ce caractère par aucun trait de pusillanimité féminine, et ne donna prise sur elle par aucune de ses réponses […]

La légitimité de Jeanne justifie même son habit d’homme :

Elle avait rendu, de cette manière, de si grands services à son souverain, que cette irrégularité en était bien compensée, et ne devenait par-là même qu’un sujet plus digne d’éloge et d’admiration.

Aussi les Anglais n’en paraissent que doublement cruels ; non seulement ils sont illégitimes en France, mais ils s’attaquent à la pureté et à l’innocence. En commanditant son procès, les Anglais ont perdu leur honneur et pire, leur humanité.

[Bedford] racheta la captive de Jean de Luxembourg, et lui fit faire son procès, action qui, soit qu’elle appartînt à la vengeance ou à la politique, était également barbare et déshonorante. […]

Il n’y avait aucune raison plausible pour que Jeanne ne fût pas regardée comme prisonnière de guerre, et n’eût pas droit, comme telle, à tous les bons traitements que les nations civilisées ont en pareil cas pour leurs ennemis. […]

Il fallait donc que le duc de Bedford intéressât en quelque sorte la religion dans cette affaire, et couvrît de son voile la violation la plus criante de la justice et de l’humanité. […]

Mais la cruauté des ennemis de Jeanne ne fut point assouvie par cette victoire. […]

L’infâme sentence fut exécutée. […]

On comprend pourquoi les historiens français n’ont jamais eu de mal à citer Hume.

3.
Opinion sur le surnaturel

Comme tous les historiens avant et après lui, Hume voit en Jeanne une exception historique :

L’une des plus singulières révolutions que l’histoire nous ait transmises.

Cette particularité tient-elle pour autant du surnaturel ? L’historien-philosophe, éminent représentant des Lumières écossaises, est plutôt enclin à penser que non.

Et l’on n’échappe pas à l’argument classique du moyen-âge ignorant et superstitieux :

Dans ce siècle crédule […]

Jeanne, jeune fille passionnée, pieuse et rêveuse est émue par les malheurs de son beau roi, et se convainc que des voix lui commandent d’aller le secourir.

Le caractère particulier de Charles, si susceptible d’amitié et de toute espèce de sentiments tendres, le rendait le héros de ce sexe dont l’âme généreuse ne connaît point de bornes dans ses affections. […]

Jeanne, enflammée du zèle général, fut saisie d’un désir insurmontable de porter secours à son souverain. […]

L’imagination neuve et ardente de cette jeune fille, s’échauffant à force de revenir nuit et jour sur ce projet favori, prit son propre ouvrage pour des inspirations célestes : Jeanne crut avoir eu des visions et entendu des voix surnaturelles qui l’exhortaient à relever le trône de France et à chasser l’usurpateur étranger. […]

Se croyant destinée à cette action par le ciel même, elle écarta la timidité si naturelle à son sexe, à son âge et à son humble situation. […]

Réel ou non, le merveilleux qui entoure Jeanne a des effets tangibles : la confiance change de camp.

Les chefs français comprennent tout ce qu’ils peuvent tirer de la croyance en la mission divine de Jeanne (et celle-ci tiendra son rôle avec talent).

Ce qui est, vrai, c’est que toutes ces circonstances miraculeuses furent publiées, pour imposer au vulgaire. […]

Peu de gens pouvaient distinguer s’ils se laissaient entraîner par l’inclination qu’ils avaient à croire, ou par la force de la conviction, et personne ne voulait se livrer à un examen si désagréable. […]

Sa dextérité à manier son cheval, quoique acquise dans ses premières occupations, fut regardée comme un prodige qui confirmait sa mission […] on nia même son premier état, ce ne fut plus une servante d’auberge on la métamorphosa en bergère, état qui parle davantage à l’imagination. Pour la rendre encore plus intéressante, on supprima près de dix ans de son âge. […]

Dans les détails de tous ces succès les historiens français ne manquent pas, pour augmenter le prodige, de représenter Jeanne […] comme y remplissant les fonctions de général […] Il est certain que la politique de la cour de France tâchait d’accréditer ces apparences dans le public ; mais il est beaucoup plus probable que Dunois et les généraux les plus prudents lui suggéraient tout ce qu’elle semblait résoudre d’elle-même.

C’est un assez grand éloge que d’accorder à la Pucelle le talent de distinguer les hommes […] de saisir leurs idées et leurs conseils, […] de se les approprier promptement comme si elle en eût été l’auteur. […]

Il était très fort de l’intérêt de Charles d’entretenir l’idée que ces événements avaient quelque chose d’extraordinaire et de divin […]

Les Anglais sont gagnés par une peur panique. Hume abonde en remarques dans ce sens.

Tous les Anglais affectèrent de parler avec dérision de la Pucelle et de sa mission céleste […] mais dans le fond, leur imagination fut frappée […] et ils attendirent l’issue de ces préparatifs extraordinaires avec une inquiétude mêlée d’une secrète terreur. […]

Jeanne […] couvrit cet embarquement ; Suffolk n’osa l’attaquer […] changement dans les affaires qui était déjà visible à tout le monde, et qui eut un effet proportionné sur les esprits dans les deux partis. […]

Les troupes passèrent sans obstacle entre les redoutes des Anglais ; un étonnement stupide régnait parmi ces troupes, autrefois si enorgueillies par la victoire, et si animées au combat. […]

Le comte de Suffolk […] voyait ses troupes intimidées et fortement prévenues de l’idée que la Pucelle n’agissait qu’en vertu d’une puissance émanée du ciel. […]

Ce fut en vain que les généraux anglais tentèrent de combattre l’opinion, dominante jusque dans l’esprit de leurs soldats, qu’il y avait quelque chose de surnaturel dans les exploits de Jeanne : eux-mêmes étaient vraisemblablement frappés de cette idée et tout ce qu’ils osèrent avancer de plus hardi, ce fut qu’elle n’était pas l’instrument de Dieu, mais l’instrument du diable. Cependant, comme les Anglais avaient fait la triste expérience que le diable pouvait quelquefois avoir le dessus, ils ne tirèrent pas de cette opinion nouvelle une grande consolation. […]

Les événements qui s’étaient passés devant Orléans avaient changé l’état des choses entre les deux nations. […]

[Au lendemain du sacre de Charles VII, les soldats anglais] s’enrôlaient lentement sous ses drapeaux, ou désertaient bientôt par l’effet des fables monstrueuses qui se répandaient en Angleterre sur le pouvoir infernal et magique de la Pucelle d’Orléans. […]

La psychologie des foules ou la crédulité de l’époque suffisent-t-elles cependant à expliquer Jeanne ?

C’est à l’histoire à discerner entre le miraculeux et le merveilleux, de rejeter le premier de toutes narrations purement profanes et humaines, d’examiner scrupuleusement le second ; et lorsqu’elle est obligée, par des témoignages incontestables, de l’admettre, comme dans le cas dont il s’agit, il faut qu’elle n’en adopte que ce qui s’accorde avec les faits prouvés et les circonstances connues.

Un siècle plus tard, Michelet et Quicherat ne diront pas autre chose.

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