D. Hume  : Histoire d’Angleterre, t. II (1762)

Histoire : Traduction française (1839)

Histoire d’Angleterre
(trad. de Vincent Campenon)

Histoire d’Angleterre par David Hume, traduction nouvelle par M. Campenon, tome 2, Paris, 1839. — Chapitre XXI, Henri VI, pages 429-447.

Sommaire
(Nota. — Le chapitrage a été ajouté à la présente édition.)

  1. Siège d’Orléans (1428)
  2. La journée des Harengs (1429)
  3. La Pucelle — Domrémy
  4. Arrivée à Chinon
  5. Préparatifs
  6. Entrée dans Orléans (29 avril)
  7. Levée du siège (8 mai)
  8. Bataille de Jargeau
  9. Bataille de Patay (18 juin)
  10. Chevauchée vers Reims
  11. Sacre de Charles VII (17 juillet)
  12. Bedford réorganise l’occupation anglaise
  13. Capture par les Bourguignons (25 mai 1430)
  14. Procès à Rouen (1431)
  15. Abjuration, rechute et exécution (14 juin)

1.
Siège d’Orléans (1428)

429La ville d’Orléans se trouvait si bien enclavée entre les provinces conquises par Henri et celles que Charles possédait encore, qu’elle ouvrait également l’entrée des unes et des autres. Comme le duc de Bedford se proposait de faire un grand effort pour pénétrer au midi de la France, il convenait qu’il commençât par cette place, devenue, dans les circonstances actuelles, la plus importante du royaume. Il confia la conduite de cette opération au comte de Salisbury, qui venait de lui amener d’Angleterre un renfort de six-mille hommes et dont l’habileté s’était avantageusement déployée pendant le cours de la guerre présente. Salisbury passa la Loire, et s’empara de plusieurs petites places qui environnaient Orléans de ce côté1. Ces préliminaires ayant décelé son intention, le roi de France employa 430tous les expédients possibles afin de pourvoir la ville d’une garnison et de munitions abondantes, et de la mettre en état de soutenir un long siège. Le seigneur de Gaucourt, capitaine brave et expérimenté, en fut nommé gouverneur ; plusieurs officiers de distinction s’y jetèrent, et les troupes qu’ils conduisaient, endurcies aux fatigues de la guerre, étaient déterminées à la plus opiniâtre résistance ; les habitants même, disciplinés par de longues hostilités, étaient très propres à se défendre et à seconder la valeur des vieux soldats. Toute l’Europe avait les yeux tournés sur cette scène où l’on supposait, avec raison, que les Français feraient les derniers efforts pour maintenir leur indépendance et les droits de leur souverain.

Le comte de Salisbury s’approcha enfin de la place avec une armée qui ne consistait qu’en dix mille hommes, et ne pouvant, avec si peu de forces, investir une si grande ville qui commandait un pont sur la Loire, il campa du côté méridional, vers la Sologne, laissant l’autre vers la Beauce toujours ouvert à l’ennemi. Il attaqua les fortifications qui gardaient l’entrée du pont ; après une résistance obstinée, il en emporta plusieurs, mais il fut tué par un boulet de canon au moment ou il reconnaissait lui-même l’ennemi. Le comte de Suffolk prit à sa place le commandement des troupes, et, étant renforcé par un grand nombre d’Anglais et de Bourguignons, passa la rivière avec le corps principal de son armée, et investit Orléans de l’autre côté. On était alors au cœur de l’hiver ; Suffolk jugeant difficile, dans cette saison rigoureuse, d’élever des retranchements tout autour de la place, se contenta, pour le moment, de construire de distance en distance, des redoutes, où son monde était logé en sûreté, et prêt à intercepter les secours que les ennemis pourraient tenter de jeter dans la ville. Quoiqu’il eût dans son camp plusieurs pièces d’artillerie (et ce siège fut un des premiers en Europe où l’importance du canon fut appréciée), l’art de les diriger était encore si imparfait que Suffolk compta plus sur la famine que sur la force pour réduire Orléans, et se proposa de rendre au printemps la circonvallation plus complète, en tirant des retranchements d’une redoute à l’autre. Pendant cet hiver, 431les assiégés et les assiégeants se signalèrent par des exploits innombrables. Plusieurs sorties furent faites et repoussées avec une égale intrépidité : quelquefois on parvenait à introduire les convois, et plus souvent on les interceptait ; les provisions furent toujours au-dessous de la consommation de la place et les Anglais semblaient journellement, quoique lentement, approcher du but de leur entreprise.

2.
La journée des Harengs (1429)

Pendant qu’ils étaient dans cette position, les partis français ravageaient toutes les campagnes d’alentour, et les assiégeants, obligés de tirer leurs vivres de loin, se, trouvèrent eux-mêmes exposés à la disette. Sir John Fastolf escortait un convoi considérable de munitions de guerre et de bouche, avec un détachement de deux-mille-cinq-cents hommes, lorsqu’il fut attaqué par un corps de quatre-mille Français sous les ordres des comtes de Clermont et de Dunois. Fastolf se retrancha derrière ses chariots, et les généraux français, trop prudents pour l’attaquer dans cet état, dirigèrent contre lui une batterie de canon, qui jeta la confusion parmi les siens, et aurait assuré la victoire, si l’impatience de quelques troupes écossaises, en rompant la ligne de bataille, n’eût engagé un combat où Fastolf fut victorieux ; le comte de Dunois fut blessé, et plus de cinq-cents Français restèrent sur le champ de bataille. Cette action si importante, dans la conjoncture présente, fut appelée vulgairement la Journée des Harengs, parce que le convoi apportait une grande quantité de ce poisson pour l’usage des Anglais pendant le carême.

Charles paraissait alors n’avoir qu’un moyen de sauver cette ville investie depuis si longtemps. Le duc d’Orléans, qui était toujours prisonnier en Angleterre, obtint du protecteur et du conseil que tous ses domaines restassent neutres pendant la guerre, et fussent séquestrés, pour plus grande sûreté, entre les mains du duc de Bourgogne. Ce prince, beaucoup moins attaché aux intérêts des Anglais qu’autrefois, alla à Paris faire cette proposition au régent ; mais le régent répondit froidement qu’il n’était pas d’humeur à battre le buisson tandis que les autres prendraient le lièvre : réponse qui déplut si fort au duc, qu’il rappela toutes les troupes de Bourgogne qui servaient 432au siège. Cependant la place était resserrée tous les jours plus étroitement par les Anglais ; la garnison et les habitants souffraient déjà beaucoup de la disette ; Charles, désespérant de pouvoir mettre sur pied une armée qui osât s’approcher des retranchements de l’ennemi, non seulement tint la ville pour perdue, mais n’envisagea plus l’état général de ses affaires que sous un aspect effrayant. Il voyait que le pays sur lequel il avait subsisté jusqu’alors avec peine allait rester entièrement ouvert à un ennemi puissant et victorieux : il parlait déjà de se retirer, avec les débris de ses forces en Languedoc et en Dauphiné, et de se défendre aussi longtemps qu’il serait possible dans ces provinces éloignées. Mais il fut heureux pour ce bon prince qu’étant dominé par les femmes, celles qu’il consulta eussent assez d’héroïsme de sentiment pour relever son âme abattue dans cette situation désespérée. Marie d’Anjou, son épouse, princesse d’un mérite et d’une prudence rares, s’opposa fortement au parti qu’il voulait prendre, dont elle prévoyait que l’effet serait de refroidir tous ses partisans, et de donner le signal général d’abandonner un prince qui semblerait s’abandonner lui-même. Sa maîtresse, la belle Agnès Sorel, qui vivait en bonne intelligence avec la reine, seconda ses représentations et menaça Charles, s’il laissait échapper le sceptre de ses mains avec tant de pusillanimité, d’aller chercher à la cour d’Angleterre un sort plus digne d’elle. L’amour, plus puissant que l’ambition sur l’âme de Charles, ranima son courage. Ce prince se déterminait enfin à disputer le terrain pied à pied à un impérieux ennemi, et à périr avec gloire au milieu des siens plutôt que de céder lâchement à sa mauvaise fortune, lorsqu’un secours inattendu lui vint d’une autre femme d’une classe bien différente, et qui donna lieu à l’une des plus singulières révolutions que l’histoire nous ait transmises.

3.
La Pucelle — Domrémy

Dans le village de Domrémy, près de Vaucouleurs, sur les confins de la Lorraine, vivait une paysanne âgée de vingt-sept ans, appelée Jeanne d’Arc, et servante dans une petite auberge. En cette qualité, elle était accoutumée à soigner les chevaux des hôtes, à les monter hardiment à poil, à les mener à l’abreuvoir, et à prendre tous les soins dont les valets d’écurie sont communément 433chargés dans les auberges plus fréquentées2. Cette fille menait une vie irréprochable, et n’avait été remarquée jusque-là par rien d’extraordinaire, soit qu’elle n’eût point eu d’occasion de développer son génie, ou que les gens qui étaient en rapport avec elle n’eussent pas des yeux assez pénétrants pour le discerner. On conçoit aisément que l’état de la France était assez intéressant alors pour affecter même ses habitants les plus obscurs, et pour être fréquemment le sujet de leurs entretiens : un jeune prince exclu de son trône par la sédition de ses sujets et par les armes étrangères ne pouvait manquer de toucher ceux dont le cœur n’était pas corrompu par les factions. Le caractère particulier de Charles, si susceptible d’amitié et de toute espèce de sentiments tendres, le rendait le héros de ce sexe dont l’âme généreuse ne connaît point de bornes dans ses affections. Le siège d’Orléans, les progrès des Anglais devant cette place, l’extrême détresse de la garnison et de ses habitants, l’importance de sauver la ville et ses braves défenseurs, attiraient tous les regards ; et Jeanne, enflammée du zèle général, fut saisie d’un désir insurmontable de porter secours à son souverain dans l’extrémité pressante où il se trouvait réduit. L’imagination neuve et ardente de cette jeune fille, s’échauffant à force de revenir nuit et jour sur ce projet favori, prit son propre ouvrage pour des inspirations célestes : Jeanne crut avoir eu des visions et entendu des voix surnaturelles qui l’exhortaient à relever le trône de France et à chasser l’usurpateur étranger. Une intrépidité rare lui fit mépriser tous les périls qui pouvaient accompagner une démarche si hardie ; et se croyant destinée à cette action par le ciel même, elle écarta la timidité si naturelle à son sexe, à son âge et à son humble situation. Elle alla trouver Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, l’informa de ses inspirations, du dessein où elle était de les suivre, et le conjura de ne pas fermer l’oreille à la voix de Dieu qui s’expliquait par sa bouche, et de seconder les révélations célestes qui la poussaient à cette glorieuse entreprise. Baudricourt traita d’abord Jeanne assez légèrement ; mais, sur 434ses retours fréquents et ses sollicitations importunes, il commença à remarquer quelque chose d’extraordinaire dans cette fille, et résolut à tout hasard de tenter une expérience si facile. On ne sait si ce gentilhomme eut assez de discernement pour apercevoir le grand parti qu’il pouvait tirer auprès des esprits vulgaires d’un moyen si bizarre, où, ce qui est plus vraisemblable dans ce siècle crédule, s’il fut persuadé lui-même de la mission divine de cette jeune visionnaire ; quoi qu’il en soit il acquiesça enfin aux prières de Jeanne, et lui donna une escorte pour la conduire à Chinon, où la cour de France résidait alors.

4.
Arrivée à Chinon

C’est à l’histoire à discerner entre le miraculeux et le merveilleux, de rejeter le premier de toutes narrations purement profanes et humaines, d’examiner scrupuleusement le second ; et lorsqu’elle est obligée, par des témoignages incontestables, de l’admettre, comme dans le cas dont il s’agit, il faut qu’elle n’en adopte que ce qui s’accorde avec les faits prouvés et les circonstances connues. On prétend que Jeanne, aussitôt qu’elle fut admise à la présence du roi, le reconnut, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu, quoiqu’il se fût exprès mêlé dans la foule de ses courtisans et qu’il eût supprimé de son habillement tout ce qui pouvait le distinguer ; on ajoute qu’elle lui offrit, au nom du Créateur suprême, de faire lever le siège d’Orléans et de conduire sa majesté à Reims pour y être sacrée et couronnée ; que, sur quelques doutes que Charles laissa paraître à l’égard de la mission de Jeanne, elle lui révéla, en présence d’un petit nombre de confidents intimes, un secret qui n’était su que de lui seul, et qu’elle n’avait pu apprendre que par inspiration divine ; qu’elle demanda ensuite, comme un instrument de ses victoires futures, une certaine épée que l’on gardait dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, et que, sans l’avoir jamais vue, elle dépeignit exactement, en indiquant le lieu où elle était oubliée depuis très longtemps3. Ce qui est, vrai, c’est que toutes ces circonstances miraculeuses furent publiées, pour imposer au vulgaire. Plus le roi et ses ministres étaient déterminés à se servir de ce prestige, plus ils affectaient de défiance. 435Une assemblée de graves docteurs et de théologiens examina scrupuleusement la mission de Jeanne, et la déclara incontestable et surnaturelle. On l’envoya au parlement, qui résidait alors à Poitiers ; elle y fut interrogée : les présidents et les conseillers, qui étaient venus persuadés de son imposture, s’en retournèrent convaincus de son inspiration. Un rayon d’espérance commença dès ce moment à luire au milieu du découragement où tous les esprits étaient tombés. Le ciel se déclarait en faveur de la France, et le Tout-Puissant paraissait étendre son bras pour la venger de ses ennemis. Peu de gens pouvaient distinguer s’ils se laissaient entraîner par l’inclination qu’ils avaient à croire, ou par la force de la conviction, et personne ne voulait se livrer à un examen si désagréable.

Après que ces précautions et ces préparations adroites eurent été employées pendant quelque temps, on se rendit aux sollicitations de Jeanne. Elle s’arma de pied en cap, monta à cheval, et se montra à tout le peuple sous cet attirail de guerre. Sa dextérité à manier son cheval, quoique acquise dans ses premières occupations, fut regardée comme un prodige qui confirmait sa mission ; les spectateurs accueillirent la nouvelle amazone avec les acclamations les plus éclatantes. On nia même son premier état, ce ne fut plus une servante d’auberge on la métamorphosa en bergère, état qui parle davantage à l’imagination. Pour la rendre encore plus intéressante, on supprima près de dix ans de son âge, et toutes les ardeurs romanesques de l’amour et de la chevalerie s’unirent ainsi à l’enthousiasme pour enflammer l’esprit du peuple et le prévenir en sa faveur.

5.
Préparatifs

Lorsque cette sorte de machine fut habillée et dans toute sa pompe, on résolut d’essayer sa force contre l’ennemi. Jeanne fut envoyée à Blois, où l’on avait préparé un convoi considérable pour approvisionner Orléans et où s’assemblait pour l’escorter une armée de dix-mille hommes, commandée par Sainte-Sévère. L’héroïne ordonna aux soldats de se confesser avant de marcher à leur destination ; elle chassa du camp toutes les femmes de mauvaise vie, prit et déploya une bannière bénite, entourée de fleurs de lis, où l’Être suprême était représenté tenant dans ses mains le globe de la terre. En vertu du don de 436prophétie qu’elle s’attribuait, elle insista pour que le convoi marchât vers la ville d’Orléans par le chemin direct du côté de la Beauce ; mais le comte de Dunois, ne voulant pas soumettre les règles de l’art militaire aux inspirations de la Pucelle, donna ordre d’approcher par l’autre côté de la rivière, où il savait que la partie la plus faible de l’armée anglaise s’était postée.

Antérieurement à cette tentative, la Pucelle avait écrit au régent et aux généraux anglais campés devant Orléans, pour leur commander, au nom du Tout-Puissant, dont elle était l’organe, de lever immédiatement le siège et d’évacuer la France, sous peine des vengeances divines, qu’elle leur annonçait en cas de désobéissance. Tous les Anglais affectèrent de parler avec dérision de la Pucelle et de sa mission céleste, et dirent qu’il fallait que le monarque français fût tombé dans une situation bien déplorable, puisqu’il avait recours à de si ridicules expédients ; mais dans le fond, leur imagination fut frappée de la vive persuasion qui régnait autour d’eux à l’égard de cette espèce de prodige, et ils attendirent l’issue de ces préparatifs extraordinaires avec une inquiétude mêlée d’une secrète terreur.

6.
Entrée dans Orléans (29 avril)

Comme le convoi approchait de la rivière, la garnison fit une sortie du côté de la Beauce, pour empêcher le général anglais de diriger quelque détachement de l’autre côté ; les provisions furent embarquées paisiblement sur des bateaux que les habitants avaient envoyés pour les recevoir. Jeanne, à la tête de ses troupes, couvrit cet embarquement ; Suffolk n’osa l’attaquer, et le général français ramena l’armée à Blois sans avoir tiré l’épée ; changement dans les affaires qui était déjà visible à tout le monde, et qui eut un effet proportionné sur les esprits dans les deux partis.

La Pucelle entra dans la ville d’Orléans, revêtue de ses ornements guerriers et déployant son étendard. Tous les habitants la reçurent comme un libérateur céleste. Dès ce moment ils se crurent invincibles sous sa protection sacrée, et Dunois même, apercevant une révolution si marquée dans l’esprit de ses amis et de ses ennemis, consentit que le convoi qu’il attendait dans peu de jours entrât par le côté de la Beauce. Ce convoi approcha ; 437les assiégeants ne donnèrent aucun signe de résistance ; les chariots et les troupes passèrent sans obstacle entre les redoutes des Anglais ; un étonnement stupide régnait parmi ces troupes, autrefois si enorgueillies par la victoire, et si animées au combat.

Le comte de Suffolk se trouvait dans une situation si imprévue et si extraordinaire en elle-même, qu’elle pouvait confondre l’homme le plus habile et du caractère le plus ferme. Il voyait ses troupes intimidées et fortement prévenues de l’idée que la Pucelle n’agissait qu’en vertu d’une puissance émanée du ciel. Au lieu de bannir ces vaines terreurs par le bruit des armes et la chaleur de l’action, il attendit que ses soldats se rassurassent d’eux-mêmes, et ne fit par-là que donner aux préventions dont ils étaient frappés le temps de se graver plus profondément dans leur âme. Les maximes militaires, qui sont prudentes dans les cas ordinaires, le trahirent dans ces événements inexplicables. Les Anglais, sentant leur courage s’amollir et s’éteindre, en inférèrent que le bras vengeur de l’Être suprême était étendu sur eux ; les Français tirèrent la même conséquence d’une inaction si nouvelle et si inattendue. Tout fut alors changé dans l’opinion des hommes ; et comme cette opinion maîtrise presque tout, cette confiance audacieuse, née d’un long cours de succès sans interruption, passa tout à coup des vainqueurs aux vaincus.

7.
Levée du siège (8 mai)

La Pucelle cria à haute voix à la garnison de ne plus s’en tenir à la défensive, et promit aux siens l’assistance du ciel dans l’attaque de ces redoutes de l’ennemi, qui les avaient si longtemps intimidés et qu’ils n’avaient jamais osé insulter jusque-là. Les généraux secondèrent son ardeur : l’une des redoutes fut emportée4 ; tous les Anglais qui en défendaient les retranchements furent tués ou faits prisonniers, et sir John Talbot même, qui avait tiré quelques troupes des autres redoutes pour secourir celle qu’on attaquait, n’osa paraître en rase campagne contre une ennemi si formidable.

Après un pareil succès, rien ne parut impossible à la Pucelle 438et à ses enthousiastes. Elle pressa les généraux d’attaquer le principal corps des Anglais dans ses retranchements ; mais Dunois, fort éloigné de vouloir hasarder le destin de la France par un excès de témérité, convaincu que le moindre revers dissiperait toutes les illusions actuelles, et remettrait les choses dans leur premier état, s’opposa à la pétulance de Jeanne, et lui proposa de commencer par expulser l’ennemi des forts qu’il occupait de l’autre côté de la rivière, et par là de rouvrir entièrement la communication avec la campagne avant de tenter quelque expédition plus périlleuse. Jeanne y consentit ; on attaqua vigoureusement ces forts : les Français furent repoussés dans une de ces attaques ; la Pucelle, abandonnée, presque seule, fut obligée de se retirer et de joindre les fuyards ; mais elle déploya son étendard sacré, et, les animant du geste et de la voix, les ramena à la charge, et força les Anglais dans leurs retranchements. Dans l’attaque d’un autre fort, elle fut atteinte d’une flèche au cou : elle se retira un moment derrière les attaquants, arracha de ses propres mains la flèche de sa blessure, y fit mettre promptement le premier appareil, reparut bientôt à la tête des troupes, et courut planter son étendard victorieux sur les remparts de l’ennemi.

Le résultat de tous ces avantages fut de chasser absolument les Anglais des fortifications qu’ils avaient élevées de ce côté. Ils avaient perdu plus de six-mille hommes dans ces diverses actions, et, ce qui était encore plus important, la consternation et le désespoir avaient pris la place du courage et de la confiance. La Pucelle triomphante repassa le pont, et fut encore reçue comme l’ange tutélaire de la ville. Après avoir opéré de semblables miracles, elle convainquit aisément les plus incrédules de sa mission céleste ; tous les Français crurent se sentir une énergie supérieure, et pensèrent qu’il n’était rien d’impossible à la main divine qui les conduisait si visiblement. Ce fut en vain que les généraux anglais tentèrent de combattre l’opinion, dominante jusque dans l’esprit de leurs soldats, qu’il y avait quelque chose de surnaturel dans les exploits de Jeanne : eux-mêmes étaient vraisemblablement frappés de cette idée et tout ce qu’ils osèrent avancer de plus hardi, ce fut qu’elle n’était pas l’instrument 439de Dieu, mais l’instrument du diable. Cependant, comme les Anglais avaient fait la triste expérience que le diable pouvait quelquefois avoir le dessus, ils ne tirèrent pas de cette opinion nouvelle une grande consolation.

8.
Bataille de Jargeau

Avec des troupes si intimidées il était dangereux pour Suffolk de rester plus longtemps en présence d’un ennemi si courageux et si fier de ses victoires : il leva le siège, et se retira avec toutes les précautions imaginables. Les Français résolurent de pousser leurs avantages, et de ne pas laisser aux Anglais le temps de revenir de leur consternation. Charles forma un corps de six-mille hommes, et l’envoya attaquer Jargeau, où Suffolk s’était retiré avec un détachement de son armée. Le siège dura dix jours, et fut soutenu avec une bravoure obstinée. Jeanne signala en cette occasion son intrépidité ordinaire ; elle descendit dans les fossés en conduisant l’attaque, et y fut blessée d’une pierre qui lui tomba sur la tête, l’étourdit et la terrassa ; mais elle reprit bientôt ses sens, et à la fin emporta la place. Suffolk fut forcé de se rendre prisonnier à un Français nommé Renaud ; avant de s’y résoudre, il lui demanda s’il était gentilhomme : Renaud l’en assura ; Suffolk satisfait de cette réponse, s’informa s’il était chevalier, et apprit de son adversaire qu’il n’avait pas encore cet honneur : Eh bien donc, reprit Suffolk, je vous fais chevalier. Sur quoi il le frappa légèrement de son épée pour lui conférer l’ordre de chevalerie, et il se rendit ensuite son prisonnier.

9.
Bataille de Patay (18 juin)

Le reste de l’armée anglaise était commandé par Fastolf, Scales et Talbot, qui ne songeaient qu’à faire leur retraite, aussi promptement qu’il serait possible, dans quelque place de sûreté, tandis que les Français regardaient avec confiance le moment de les joindre comme celui de la victoire, tant les événements qui s’étaient passés devant Orléans avaient changé l’état des choses entre les deux nations. L’avant-garde française conduite par Richemont et Xaintrailles attaqua l’arrière-garde de l’ennemi au village de Patay, le 18 juin. Le combat ne se soutint pas un moment ; les Anglais furent défaits et mis en déroute. Le brave Fastolf même donna à ses troupes l’exemple de la fuite, et on lui arracha l’ordre de la Jarretière, pour le punir 440de cet acte de lâcheté5. Deux-mille hommes périrent dans l’action ; Talbot et Scales furent fait prisonniers.

Dans les détails de tous ces succès les historiens français ne manquent pas, pour augmenter le prodige, de représenter Jeanne, connue alors sous le nom de Pucelle d’Orléans, non seulement comme agissant dans les combats, mais comme y remplissant les fonctions de général, faisant manœuvrer les troupes, conduisant les opérations militaires, et dirigeant les délibérations dans les conseils de guerre. Il est certain que la politique de la cour de France tâchait d’accréditer ces apparences dans le public ; mais il est beaucoup plus probable que Dunois et les généraux les plus prudents lui suggéraient tout ce qu’elle semblait résoudre d’elle-même, qu’il ne le serait qu’une jeune paysanne, sans expérience, sans éducation fût tout à coup devenue supérieure dans une profession qui demande plus de génie et plus de capacité qu’aucune autre scène de la vie active. C’est un assez grand éloge que d’accorder à la Pucelle le talent de distinguer les hommes sur les lumières desquels elle pouvait se reposer la facilité de saisir leurs idées et leurs conseils avec justesse, l’adresse de se les approprier promptement comme si elle en eût été l’auteur, et l’art de plier à propos l’esprit enthousiaste et rempli de chimères qui l’animait, et de le tempérer par la prudence et la discrétion.

10.
Chevauchée vers Reims

La levée du siège d’Orléans n’était qu’une partie des promesses que la Pucelle avait faites à Charles ; l’autre était le couronnement de ce prince à Reims, et elle insistait actuellement pour qu’il se préparât à cette seconde entreprise. Quelques semaines auparavant, une semblable proposition aurait paru de la dernière extravagance. Reims, situé dans, une province reculée du royaume, était alors au pouvoir d’un ennemi victorieux ; la route qui y conduisait était semée de troupes postées pour en fermer l’accès ; et il n’y avait point d’imagination assez hardie pour concevoir qu’une telle tentative rentrerait sitôt dans l’ordre des possibilités. Mais comme il était très fort de l’intérêt de Charles d’entretenir l’idée que ces événements avaient quelque 441chose d’extraordinaire et de divin ; comme il voulait tirer parti de la consternation actuelle des Anglais, il résolut de suivre les exhortations de sa guerrière prophétesse, et de conduire son armée à cette expédition, commencée sous de si heureux auspices. Jusque-là il s’était tenu éloigné du théâtre de la guerre ; le salut de l’État dépendait entièrement de la sûreté de sa personne, et en conséquence on avait persuadé à ce prince de mettre un frein à son ardeur belliqueuse ; mais lorsqu’il aperçut le tour favorable que prenaient ses affaires, il voulut paraître à la tête de ses troupes et leur donner l’exemple de la valeur. La noblesse française vit son jeune souverain se montrer sous un aspect brillant et nouveau, secondé par la fortune, et guidé par le ciel même, et elle sentit redoubler son zèle pour le replacer sur le trône de ses aïeux.

11.
Sacre de Charles VII (17 juillet)

Charles marcha à Reims à la tête de douze-mille hommes ; il passa par Troyes, qui lui ouvrit ses portes ; Châlons imita cet exemple ; Reims prévint son approche en lui envoyant ses clefs, et à peine s’aperçut-il pendant sa marche qu’il traversait un pays occupé par l’ennemi. La cérémonie de son couronnement y fut faite6 avec l’huile sainte qu’un pigeon avait apportée du ciel au roi Clovis lors du premier établissement de la monarchie française. La Pucelle d’Orléans se tint à ses côtés, armée de toutes pièces, et déployant cette bannière sacrée qui avait si souvent dissipé et confondu ses ennemis les plus intrépides ; et le peuple poussa des cris d’allégresse et les acclamations les plus sincères, en admirant la réunion de tant de prodiges. Après que la cérémonie fut achevée, la Pucelle se prosterna aux pieds du roi, embrassa ses genoux et, baignée de larmes de joie et de tendresse, le félicita d’un événement si singulier et si merveilleux.

Charles couronné et sacré devint plus respectable aux yeux de tous ses sujets, et sembla, en quelque sorte, recevoir du ciel un nouveau droit à leur obéissance. Comme les inclinations des hommes gouvernent volontiers leur croyance, personne ne douta des inspirations et de l’esprit prophétique de Jeanne tant d’événements qui paraissaient au-dessus de la sphère de l’esprit 442humain ne laissaient guère lieu de douter d’une influence supérieure, et les faits réels et incontestables accréditaient les exagérations, quoiqu’ils fussent assez surprenants pour n’en être presque pas susceptibles. Laon, Soissons, Château-Thierry, Provins et plusieurs autres villes et forteresses se rendirent à Charles après son sacre dès la première sommation ; et toute la France se trouva disposée à lui prodiguer les témoignages les plus ardents d’amour et de fidélité.

12.
Bedford réorganise l’occupation anglaise

Rien ne peut nous donner une plus haute idée de la sagesse, de la résolution et de la dextérité du duc de Bedford, que d’avoir été capable de se maintenir dans une situation si périlleuse, et de se conserver un pied en France après la défection de tant de places, et malgré le penchant de tout le reste à imiter cet exemple contagieux. La vigilance et la prévoyance de ce prince semblaient le multiplier, tant il avait l’air d’être présent partout. Il ne négligea aucune des ressources que la fortune lui avait laissées ; il mit toutes les garnisons anglaises en état de défense, porta un œil attentif sur toutes les tentatives de révolte que les Français pourraient faire, contint les Parisiens, en employant tour à tour les caresses et la sévérité ; et sachant que la fidélité du duc de Bourgogne chancelait déjà, il se conduisit avec tant de finesse et de prudence, qu’il parvint, dans cette crise dangereuse, à renouveler une alliance avec ce prince, alliance si nécessaire au crédit et à l’appui du gouvernement anglais.

La modicité des secours qu’il reçut d’Angleterre met encore les talents de ce grand homme dans un plus beau jour. L’ardeur des Anglais pour les conquêtes lointaines était alors extrêmement diminuée par le temps et par la réflexion. Le parlement paraît même avoir prévu le danger que des succès portés plus loin entraîneraient à leur suite ; le régent ne put obtenir d’argent lors de sa plus grande détresse ; les soldats s’enrôlaient lentement sous ses drapeaux, ou désertaient bientôt par l’effet des fables monstrueuses qui se répandaient en Angleterre sur le pouvoir infernal et magique de la Pucelle d’Orléans7. Il arriva heureusement dans cette conjoncture que l’évêque de Winchester, 443élevé depuis peu à la pourpre romaine [cardinalat], prit terre à Calais avec un corps de cinq-mille hommes, qu’il conduisait en Bohême pour la croisade contre les Hussites. On lui persuada d’envoyer ces troupes à son neveu dans ce moment critique8 ; et le régent se trouva ainsi en état de tenir la campagne, et de faire face au monarque français, qui s’avançait avec son armée aux portes de Paris.

La vaste capacité du duc de Bedford se manifesta aussi dans ses opérations militaires. Il essaya de rendre le courage à ses troupes en s’avançant hardiment en présence de l’ennemi ; mais il choisit ses postes avec tant de précaution, qu’il put également éluder d’en venir aux mains, et rendre impossible à Charles de l’attaquer. Il observa et suivit toujours ce prince dans tous ses mouvements, couvrit ses propres villes et ses garnisons, et se tint prêt à profiter des imprudences et des fausses manœuvres de son ennemi. L’armée française composée en grande partie de volontaires qui servaient à leurs dépens, se retira bientôt et se dispersa. Charles alla à Bourges, lieu de sa résidence ordinaire, dès qu’il se fut rendu maître de Compiègne, de Beauvais, de Senlis, de Sens, de Laval, de Lagny, de Saint-Denis et de plusieurs autres places dans les environs de Paris, que l’affection du peuple lui avait livrées.

Le régent tâcha de relever l’état languissant de ses affaires par la présence du jeune roi d’Angleterre, et en le faisant couronner et proclamer roi de France à Paris9. Tous les vassaux de la couronne qui vivaient dans les provinces possédées par les Anglais lui jurèrent de nouveau fidélité, et lui rendirent hommage de leurs fiefs. Mais cette cérémonie fut froide et triste en comparaison de l’éclat qu’avait eu le sacre de Charles à Reims, et le duc de Bedford attendit plus d’effet d’un accident qui livra entre ses mains l’auteur de tous ses désastres.

13.
Capture par les Bourguignons (25 mai 1430) et vente aux Anglais

Après le couronnement de Charles, la Pucelle d’Orléans avait déclaré au comte de Dunois que ses vœux étaient remplis, et qu’elle ne désirait que de retourner à son premier état, ainsi qu’aux occupations et au genre de vie convenables à son sexe. Mais ce seigneur, persuadé du grand avantage qu’il pouvait 444encore tirer de sa présence à l’armée l’exhorta avec instance à persévérer jusqu’à ce que l’entière expulsion des Anglais eût accompli sa prophétie dans toute son étendue. En conséquence de ce conseil, Jeanne se jeta dans la ville de Compiègne qu’assiégeait alors le duc de Bourgogne, secondé des comtes d’Arundel et de Suffolk ; et dès qu’elle y parut, la garnison se crut désormais invincible. Mais cette joie fut courte : la Pucelle, le lendemain de son arrivée, commanda une sortie sur le quartier de Jean de Luxembourg, chassa deux fois les ennemis de leurs retranchements, et, voyant que leur nombre croissait à toute minute, ordonna la retraite : vivement pressée par ceux qui la poursuivaient, elle fit face, et les força encore de reculer ; mais, dans ce moment, elle se trouva tellement abandonnée des siens, et si entourée d’ennemis, qu’après avoir fait des prodiges de valeur, elle fut prise par les Bourguignons10. L’opinion commune fut que les officiers français, jaloux de lui voir attribuer l’honneur de toutes les victoires, et de voir leur gloire éclipsée par la sienne, sacrifièrent cette héroïne, en l’exposant exprès à ce fatal événement.

L’envie de ses amis, dans cette occasion, ne fut pas une preuve plus forte de son mérite que le triomphe de ses ennemis. Une victoire complète n’aurait pas causé plus de joie aux Anglais et à leurs partisans. Le Te Deum, tant de fois profané par les princes, fut chanté publiquement à Paris pour cet heureux événement. Le duc de Bedford imagina que la captivité de cette femme extraordinaire, qui avait arrêté tous ses succès, le mettrait en état de reprendre son premier ascendant sur la France : pour pousser plus loin son avantage actuel, il racheta la captive de Jean de Luxembourg, et lui fit faire son procès, action qui, soit qu’elle appartînt à la vengeance ou à la politique, était également barbare et déshonorante.

14.
Procès à Rouen (1431)

Il n’y avait aucune raison plausible pour que Jeanne ne fût pas regardée comme prisonnière de guerre, et n’eût pas droit, comme telle, à tous les bons traitements que les nations civilisées ont en pareil cas pour leurs ennemis : elle n’avait jamais, 445dans le cours de ses campagnes, mérité, par aucun acte de mauvaise foi ou de cruauté, d’être privée de ces égards ; on ne pouvait lui reprocher de crime dans la vie civile ; elle avait même toujours observé avec rigidité la pratique des vertus, et les bienséances convenables à son sexe11 ; quoique sa hardiesse à se montrer au milieu des armées et à les conduire aux combats puisse paraître une atteinte à ces bienséances, elle avait rendu, de cette manière, de si grands services à son souverain, que cette irrégularité en était bien compensée, et ne devenait par-là même qu’un sujet plus digne d’éloge et d’admiration. Il fallait donc que le duc de Bedford intéressât en quelque sorte la religion dans cette affaire, et couvrît de son voile la violation la plus criante de la justice et de l’humanité.

L’évêque de Beauvais, homme entièrement dévoué au parti des Anglais, présenta une requête contre Jeanne, sous prétexte qu’elle avait été prise dans l’étendue de son diocèse, et demanda qu’elle fût jugée par une cour ecclésiastique, pour sorcellerie, impiété idolâtrie et magie. L’université de Paris eut la bassesse de se joindre à lui dans cette requête ; plusieurs prélats, entre lesquels le cardinal de Winchester était le seul Anglais, furent nommés juges de cette cause ; ils s’assemblèrent à Rouen, où le jeune roi d’Angleterre résidait alors ; et la Pucelle, dans son premier appareil militaire, mais chargée de chaînes, comparut devant ce tribunal.

Elle demanda d’abord qu’on lui ôtât ses fers ; ses juges répondirent qu’elle avait déjà tenté une fois de s’évader, en se précipitant d’une tour ; elle convint du fait, soutint l’injustice de son emprisonnement, et avoua que, si elle pouvait se sauver, elle n’en manquerait pas l’occasion. Tous les autres discours qu’elle tint montrèrent la même fermeté et la même intrépidité. Quoique fatiguée d’interrogatoires pendant près de 446quatre mois, elle ne démentit jamais ce caractère par aucun trait de pusillanimité féminine, et ne donna prise sur elle par aucune de ses réponses. Le point sur lequel ses juges la pressèrent davantage, fut l’article de ses visions, de ses révélations et de ses correspondances avec des saints, et ils lui demandèrent si elle soumettrait à l’Église la vérité de ces inspirations. Elle répondit qu’elle la soumettrait à Dieu, la source de toutes vérités ; sur quoi ils s’écrièrent qu’elle était hérétique, et niait l’autorité de l’Église. Elle appela au pape même ; ils rejetèrent son appel.

Ils lui demandèrent encore pourquoi elle avait mis sa confiance dans un étendard souillé d’opérations magiques ; elle répliqua qu’elle n’avait de confiance que dans l’Être suprême, dont l’image y était tracée. Ils lui demandèrent aussi pourquoi elle avait porté cet étendard au sacre de Charles, à Reims ; elle répondit que, qui avait eu part au danger devait participer à l’honneur. Lorsqu’on l’accusa d’être sortie des bornes de la modestie de son sexe, en se dévouant au métier de la guerre, et en s’arrogeant le commandement et le gouvernement sur des hommes, elle n’hésita point à répondre que son unique objet avait été la défaite des Anglais, et leur expulsion du royaume de France. Le résultat de cet interrogatoire fut qu’on la condamna comme coupable de tous les crimes dont on l’accusait, aggravés par l’hérésie ; on déclara que ses révélations n’étaient que des ruses du diable, inventées pour tromper le peuple ; on rendit contre elle une sentence qui la livrait au bras séculier.

15.
Abjuration, rechute et exécution (14 juin 1431)

Jeanne, si longtemps entourée d’ennemis irrités qui l’accablaient d’outrages, découragée, intimidée par des hommes d’un rang supérieur, revêtus des marques d’un caractère sacré, qu’elle était accoutumée de révérer, sentit enfin son esprit subjugué. Ces chimères de visions, d’inspirations, dont les succès, l’enthousiasme et les applaudissements de son propre parti l’avaient bercée, firent placera la frayeur du châtiment que sa sentence lui infligeait ; elle déclara publiquement qu’elle était prête à se rétracter, reconnut l’illusion de ces révélations rejetées par l’Église, et promit de ne plus les soutenir. Son jugement 447fut alors adouci, et sa peine bornée à une prison perpétuelle, sans autre nourriture que du pain et de l’eau.

C’en était assez pour remplir les vues politiques, et pour convaincre en même temps les Français et les Anglais que l’opinion de l’influence divine, qui avait tant encouragé les uns et consterné les autres, était sans fondement. Mais la cruauté des ennemis de Jeanne ne fut point assouvie par cette victoire. Soupçonnant que les vêtements de femme, qu’elle consentait alors de porter, lui déplaisaient, ils placèrent exprès dans son appartement un habit d’homme, et guettèrent l’effet que cet objet de tentation produirait sur elle. À l’aspect de cet habit, sous lequel elle avait acquis tant de renommée, et dont autrefois elle s’était crue revêtue par un ordre particulier du ciel, toutes ses idées gigantesques se réveillèrent, et elle hasarda, dans sa solitude, de se vêtir encore de cet attirail défendu. Ses insidieux persécuteurs la surprirent en cet état. On interpréta sa faute comme une rechute dans l’hérésie ; nulle profession de foi ne put la justifier, nul espoir de grâce ne lui resta. On la condamna à être brûlée vive dans le marché public de Rouen, et l’infâme sentence fut exécutée. Cette héroïne, digne d’admiration, à qui la superstition plus généreuse des anciens aurait élevé des autels, fut, sous le prétexte d’hérésie et de magie, livrée vivante aux flammes, et expia, par ce supplice horrible, les services signalés qu’elle avait rendus à son prince et à sa patrie.

Loin que cette exécution avançât les affaires des Anglais, elles déclinèrent chaque jour de plus en plus ; l’habileté supérieure du régent fut impuissante contre l’inclination vive qui entraînait tous les Français à rentrer sous l’obéissance de leur souverain légitime, et que cet acte de cruauté était peu fait pour affaiblir…

Notes

  1. [1]

    Monstrelet, t. 2, p. 38, 39.

  2. [2]

    Hall, fol. 107. Monstrelet, t. 2, p. 49. Crafton p. 534.

  3. [3]

    Hall, fol. 107. Holinshed, p. 600.

  4. [4]

    Monstrelet, t. 2, p. 45.

  5. [5]

    Monstrelet, t. 2, p. 46.

  6. [6]

    Monstrelet, t. 2, p. 48.

  7. [7]

    Rymer, t. 10, p. 459, 472.

  8. [8]

    Rymer, t. 10, p. 421.

  9. [9]

    Rymer, t. 10, p. 432.

  10. [10]

    Stowe, p. 371.

  11. [11]

    Nous apprenons par son procès, inséré dans Pasquier, que lorsqu’elle fut accusée d’avoir fait mourir Franquet d’Arras, son prisonnier, elle s’en justifia en disant que c’était un voleur, connu pour tel, et condamné à mort par le magistrat civil. Elle était si attentive à observer la décence que, lorsqu’elle se trouvait dans une ville de garnison, elle couchait toujours avec quelque femme de bonne réputation dans la ville ; et lorsqu’elle campait, elle gardait son armure la nuit, et avait toujours deux de ses frères à ses côtés. Les Anglais n’ont jamais rien reproché à la pureté de ses mœurs.

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