Où Roy s’écarte de Le Brun
Où Roy s’écarte de Le Brun (par Jean Gratteloup, 2023)
Dans sa préface, Roy indique sans ambages qu’il a puisé l’essentiel de la matière historique de son Histoire de Jeanne d’Arc, parue en 1839, dans celle en 4 volumes de Le Brun de Charmettes, parue vingt ans plus tôt en 1817. En effet, Michelet et Quicherat ne devaient publier leurs ouvrages respectifs qu’en 1841 ; aussi, l’ouvrage de Le Brun était-il — pour quelques années encore — le travail le plus étendu, le plus complet, le plus consciencieux qui ait été entrepris sur la Pucelle d’Orléans
(Roy, Histoire, Préface). Nous pourrions même ajouter qu’il était le seul à être entrepris avec ce que l’on pourrait qualifier de méthode historique, puisque Le Brun, le premier, s’est appuyé systématiquement sur l’ensemble des sources contemporaines, qu’il compare, oppose et cite souvent in extenso (notamment l’intégralité des interrogatoires de Jeanne d’Arc à Rouen).
Déclarons-le d’entrée, Roy ne s’écarte quasiment jamais de Le Brun sur la matière historique. Son Histoire (300 pages) est un stricte abrégé de celle de Le Brun (1800 pages), les notes et les citations en moins. Il lui emprunte même de nombreux passages reproduits à l’identique. Toutefois, Roy, qui n’était pas historien mais vulgarisateur (avec un bon sens de la formule), enrichit son récit de considérations nouvelles. Celles-ci, quoi qu’assumées par l’auteur, émergeaient sans doute de l’effervescence des débats sur Jeanne d’Arc, la profusion de publications récentes (en 1839) et leur popularité :
… et c’est ce qui explique l’avidité avec laquelle on lit tout ce qui a rapport à cette fille merveilleuse, et la quantité d’ouvrages dont elle a fourni le sujet. — (Préface).
Il faut reconnaître à J.-J.-É. Roy le mérite de ne pas s’être pas contenté des 4 volumes de Le Brun et d’avoir lu tout ce qui avait paru depuis, en particulier le tome VI de l’Histoire des ducs de Bourgogne de Barante, publié en 1825 et qu’il cite à de nombreuses reprises. On ne doit pas non plus perdre de vue que Roy était catholique et légitimiste, tout comme son commanditaire le libraire Mame. Ce dernier annonçait d’ailleurs en couverture que l’Histoire de Jeanne d’Arc avait été revue et approuvée par une Société d’Ecclésiastique
; et que la collection dans laquelle elle s’insérait, la Bibliothèque de la jeunesse chrétienne était approuvée par Mgr l’Archevêque de Tours
.
Aussi les apports de Roy, dictés d’une part par les dernières avancées dans l’étude de Jeanne d’Arc, d’autre part par le but d’édification de la jeunesse catholique, se classent en deux ordres :
- Considérations historiques
Exemples :
- Considérations théologiques
Exemples :
Exemples de considérations historiques
Le Brun n’avait pas éludé les grandes controverses sur l’histoire de Jeanne d’Arc. Roy ne s’y soustrait pas non plus, mais en toute indépendance : s’il partage parfois l’opinion de Le Brun, il n’hésite pas non plus à prendre le parti inverse.
1. Limites de la mission divine de Jeanne
Sur la question de savoir où s’arrêtait la mission divine de Jeanne, Roy s’accorde avec Le Brun qu’elle se terminait à Reims ; ce dernier s’appuyait sur l’historien Villaret (1778), qu’il cite, et que Roy cite à son tour :
Quels que fussent les motifs qui la portèrent à demander sa retraite, il est certain qu’elle fit à ce sujet les plus vives instances, et qu’elle ne céda qu’aux ordres du roi et à la prière de la plupart des seigneurs… — (Villaret, Histoire de France, t. XIV, 1778)
(Note : c’est parce que les arguments sont ceux d’historiens et non de théologiens que nous avons rangé cette question parmi les considérations historiques.)
2. Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, a-t-il trahi Jeanne ?
Jeanne fut prise par les Bourguignons devant Compiègne après que l’ordre eut été donné de fermer la porte de la ville avant son retour. Si Le Brun n’exclut pas la trahison :
Il n’est pas prouvé que Guillaume de Flavy eût trahi la Pucelle ; mais que la fausseté, encore moins l’impossibilité de ce crime, n’est pas non plus, à beaucoup près, démontrée.— (Le Brun, Histoire, t. III, livre VIII)
Roy la juge improbable :
On prétendait qu’il l’avait vendue d’avance au sire de Luxembourg, et qu’il avait fait fermer la porte sur elle pour qu’elle demeurât aux mains des ennemis. Mais cette dernière accusation n’est guère probable ; car Flavy défendit si vaillamment Compiègne, qu’il n’est pas à croire qu’il eût des intelligences avec les ennemis ; ce récit prouverait seulement toute la haine qu’on lui portait. — (Roy, Histoire, chapitre X.)
En revanche tout deux s’accordent à penser que les caractères si différents de Jeanne et Flavy ont dû causer une animosité réciproque.
3. Charles VII a-t-il abandonné Jeanne ?
Pour Le Brun, Jeanne a bien été victime d’ingratitude parmi les siens, mais non de la part du roi. Ce n’était d’ailleurs pas dans sa nature :
Charles possédait deux qualités trop rares chez les rois : il n’était point ingrat, et il savait aimer. — (Le Brun, Histoire, t. I, Introduction.)
En revanche il abonde quant à l’ingratitude des capitaines :
[À propos de l’attaque de Paris, que Jeanne accepta à contre-cœur] […] une pauvre jeune fille, en secret l’objet de leur haine et de leur jalousie, seulement pour animer le courage des soldats, toujours remplis pour elle d’une confiance que rien ne semblait pouvoir détruire, confiance dont ces chefs ingrats voulaient bien recueillir les fruits, tout en méprisant, pour la plupart, l’héroïsme qui la faisait naître ! — (Histoire, t. II, livre VI) […] lui eussent fait ouvrir les yeux sur l’ingratitude et la jalousie des chefs… — (Ibid.) […] Résolue à ne plus tirer l’épée pour des ingrats… — (Ibid.)
Le Brun tente même de justifier Charles VII quant à sa non intervention après la capture de Jeanne. Il reprend l’argumentaire de L’Averdy (Notices des manuscrits du Roi, t. III, 1790) sur le non paiement de la rançon de Jeanne :
Il est démontré que Charles ne pouvait pas payer une rançon pour Jeanne à ses capteurs, qu’ils ne pouvaient pas eux-mêmes la lui rendre ni l’échanger, et qu’ainsi il se voyait réduit ou à la retirer (pour de l’argent) des mains du roi d’Angleterre, ou à la lui arracher de force, ou à l’abandonner. — (Histoire, t. IV, livre XIV.)
explique que Charles VII ne pouvait menacer symétriquement ses prisonniers anglais sous peine d’escalade :
[Ses généraux] auraient refusé de continuer à le servir dans une guerre devenue si cruelle par une représaille qui en aurait entraîné d’autres […]. Ils auraient abandonné les étendards de Charles, et la France eût été perdue. — (Ibid.)
qu’il ne pouvait non plus délivrer Jeanne par une vaste opération militaire :
La puissance anglaise était encore assez bien établie en Normandie [et une progression victorieuse aurait déterminé] les Anglais à faire passer Jeanne d’Arc en Angleterre. — (Ibid.)
… ni par un rapide coup de main :
On a vu, au commencement du livre précédent, que ce moyen avait été tenté sans succès par Xaintrailles et le maréchal de Sainte-Sévère. — (Ibid.)
Il regrette toutefois que Charles VII n’ait pas pensé à faire pression sur la hiérarchie de l’Église :
Aussitôt que ce prince fut informé du projet des Anglais de faire juger la Pucelle par un tribunal exclusivement composé d’ecclésiastiques de leur obéissance, il semble qu’il aurait dû faire les plus vives démarches, soit auprès du pape, soit auprès du concile général. — (Ibid.)
Pour Roy au contraire, Charles VII comptait bien parmi les ingrats, voire comme le premier d’entre eux :
Ce qui frappe également, c’est l’oubli des Français pour l’héroïne qui leur avait appris le chemin de la victoire ; c’est l’ingratitude de Charles VII pour celle qui lui avait replacé la couronne sur la tête. — (Roy, Histoire, chapitre XII.)
Le fait que Le Brun écrivait sous la Restauration (1817), et Roy sous la Monarchie de Juillet (1839) n’est sans doute pas sans lien avec leur opinion respective.
Exemples de considérations théologiques
1. Opinion sur le tribunal de condamnation
Le Brun consacre 6 des 14 livres de son Histoire de Jeanne d’Arc, soit presque la moitié, au procès de condamnation ; (les livres 15 et 16 traitant l’un du procès de réhabilitation, l’autre des divers systèmes
pour expliquer Jeanne) ; il résume les procédures et retranscrit en français, séance par séance, l’intégralité des interrogatoires de Jeanne (ce qu’aucun historien n’avait fait avant lui, — du moins depuis Richer en 1630, mais sa mort avait suspendu la publication de son Histoire). Aussi s’attache-t-il surtout à exposer les faits tout en faisant appel à l’intelligence du lecteur pour les estimer.
(À l’exception peut-être d’une charge directe, qu’il reprend à L’Averdy, concernant la nature même du tribunal régi par les lois monstrueuses de l’Inquisition
, laquelle permit toute l’impartialité du procès.)
Roy ne s’étend pas sur le procès (qu’il couvre en 1 chapitre sur 12, — fin du 11e et début du 12e), retranche les critiques de l’Inquisition (qu’il ne mentionne même pas) et, sans s’éloigner de la visions générale de Le Brun, livre un avis bien plus expéditif et tranché :
Ce procès [fut] une suite de mensonges, de pièges dressés à l’accusée, de violations continuelles du droit, avec l’apparence hypocrite d’en vouloir suivre les règles. — (Roy, Histoire, chapitre XI.)
2. Attitude devant le surnaturel
Le Brun, quoique catholique, propose un ouvrage scientifique qu’il adresse à l’ensemble du monde savant. Il aborde le surnaturel avec prudence et se contente généralement d’énumérer les faits avec recul, sans y mêler ses propres convictions et surtout sans conclure. Michelet et Quicherat, anti-cléricaux, traiteront le sujet de la même manière.
Nous pouvons même dire que Le Brun a pris plus de précautions que Michelet. Voici par exemple comment il rapporte la déposition du frère Seguin (à la réhabilitation) selon qui des bandits s’apprêtant à dévaliser Jeanne d’Arc avant son arrivée à Chinon, furent comme pétrifiés au moment d’attaquer :
Avant de rejeter cette anecdote comme fabuleuse, il faut voir si l’on ne peut l’expliquer par des moyens naturels.
Michelet, dont on sait à quel point il a emprunté à Le Brun, ne s’embarrassera pas tant en relatant la même aventure :
Une embuscade fut dressée à la Pucelle à quelque distance de Chinon, et elle n’y échappa que par miracle. — (Michelet, Histoire de France, t. V, 1841, p. 63.)
Roy, lui, compose une œuvre d’édification de la jeunesse chrétienne ; il ne cherche pas la neutralité, au contraire ; aussi ses buts divergent-il radicalement. Et pourtant, sans doute sous l’influence et l’autorité de Le Brun, il adoptera la même mesure devant le surnaturel. À cette différence près qu’à la fin il conclut.
Nous illustrerons le parallèle en observant le traitement des deux principaux éléments surnaturels de l’histoire de Jeanne d’Arc, ses voix et ses prophéties. Puis nous opposerons ensuite la neutralité idéologique de Le Brun et la revendication partisane de Roy.
A. Les voix
Les voix revêtent une telle importance dans la mission de Jeanne, en particulier d’après son propre témoignage, qu’il est difficile de ne pas les intégrer au récit. C’est ce que font tous les historiens, et Le Brun avec eux ; seule diffère la manière dont elles sont introduites. (Pour illustrer cette différence par les deux extrémités du spectre, un auteur catholique écrira ses voix venues de Dieu
quand un auteur rationaliste précisera ce qu’elle imaginait être des voix venues de Dieu
.) Le Brun fait preuve de prudence :
[Jeanne décide de s’habiller en homme au moment de quitter Vaucouleurs.] Il paraît que ce fut par le conseil des messagers célestes, dont elle se croyait environnée, qu’elle se détermina à prendre ce parti. — (Le Brun, Histoire, t. I, livre I.)
C’étaient, dit-elle, sainte Catherine et sainte Marguerite qui le lui avaient révélé. — (Op. cit., t. I, livre II.)
Roy, qui croit en la réalité de la mission divine de Jeanne, affiche néanmoins le même esprit critique de principe :
Comme nul autre qu’elle n’a été présent aux apparitions dont elle a été honorée, et n’a entendu les voix qui lui parlaient, on ne peut à cet égard recourir qu’à son seul témoignage. — (Roy, Histoire, chapitre II.)
Par la suite, saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite interviennent comme des personnages matériels de l’histoire.
L’archange la rassura, et lui annonça que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la visiter. — (Ibid.)
B. Les prophéties
Il en va de même pour les prophéties. Le Brun ne conclue pas, mais en énumère la liste, note qu’elles se sont toutes accomplies, et laisse le lecteur décider.
On serait tenté de croire ces prophéties inventées après coup, tant elles se sont fidèlement accomplies, si ce n’était dans les grosses authentiques du procès de condamnation qu’elles sont consignées. — (Le Brun, Histoire, t. III, livre X.) […] Qu’une ou deux prédictions téméraires s’accomplissent par hasard, à la bonne heure ; mais tant et de si singulières prophéties, c’est ce qu’on croira difficilement. — (Op. cit., t. IV, livre XVI.)
Roy reprend le procédé de Le Brun, compile, mais laisse peu de latitude sur les conclusions à tirer :
Cependant toutes les prédictions de Jeanne d’Arc s’accomplirent. — (Roy, Histoire, chapitre XII.)
C. Conclusion
Durant 1800 pages, Le Brun gardera sa neutralité de principe. Ce n’est qu’au dernier paragraphe qu’il laissera entrevoir son intime conviction.
Je m’aperçois qu’en réfutant les systèmes qui attribuent les faits de la Pucelle à l’invention humaine, j’ai suffisamment exposé le système contraire, qui consiste à y reconnaître la main de Dieu. Je n’entrerai donc pas à cet égard dans de plus grands détails. Que si l’on demande maintenant à l’auteur de cette histoire quelle est son opinion particulière sur Jeanne d’Arc et les merveilles de son avènement, il se contentera de répondre, dans toute la simplicité de son cœur : Je suis Français ; je suis chrétien. — (Le Brun, Histoire, t. IV, livre XVI.)
Roy quant à lui, revendique son camp idéologique dès le premier chapitre :
Nous avons dû entrer dans tous ces détails sur sa première enfance et sur l’éducation qu’elle avait reçue, pour répondre d’avance à ceux qui veulent expliquer par des raisons purement humaines les actions de cette fille extraordinaire. Les uns prétendent qu’elle avait été préparée, exercée en quelque sorte de longue main à jouer le rôle qu’elle devait remplir ; d’autres, que l’enthousiasme que lui inspiraient ses prétendues révélations, et ses révélations elles-mêmes, n’étaient que le résultat d’une imagination exaltée par le fanatisme politique et religieux. Sans doute il répugne à la philosophie moderne et aux hommes de peu de foi d’attribuer à la mission de Jeanne un caractère divin, et ils cherchent péniblement à des faits clairs, avérés, que personne ne peut révoquer en doute, une explication qui convienne à leurs principes, sans s’inquiéter si elle convient à la vérité. Pour nous, qui sommes convaincus que Dieu intervient quand il le juge convenable dans les affaires de ce monde, et qu’il se plaît souvent à se servir de l’instrument le plus faible en apparence pour manifester sa puissance et sa justice, et confondre en même temps l’orgueil et la sagesse humaine, nous nous contenterons de répondre aux incrédules par la narration pure et simple des faits, laissant aux esprits vraiment impartiaux et que n’égare aucun préjugé le soin de tirer les conséquences. — (Roy, Histoire, chapitre I.)
3. Martyre et sainteté de Jeanne d’Arc
Commençon par rappeler que, ni à l’époque de Le Brun (1817), ni à celle de Roy (1839), il n’était encore question de canoniser Jeanne.
Le Brun suggère du bout des lèvres la sainteté de Jeanne, dans les derniers paragraphes de son histoire.
Jeanne, dans son enfance, avait désiré la mort du seul partisan des Bourguignons qui existât à Domrémy ; mais à cette époque, quoique déjà élue pour la sainteté et le martyre, elle n’était encore ni sainte ni prophétesse […] mais qui a jamais voulu prétendre que Jeanne fût parfaite ? la perfection appartient-elle donc à l’humanité ? et la sainteté est-elle incompatible avec de légers défauts ? autant vaudrait-il dire qu’elle est incompatible avec l’humanité, et par conséquent il n’aurait jamais existé de saints sur la terre. — (Le Brun, Histoire, t. IV, livre XVI.)
Roy qualifie lui-aussi Jeanne de sainte, au début de son livre :
… destiné à rendre populaire la vie de cette sainte et héroïque paysanne.
Mais en conclusion, il pose les bases d’un début de théologie sur la mort de Jeanne : imitatrice du Christ, son martyre aurait servi à expier les péchés de la France.
Élevons plutôt nos pensées à des considérations d’une autre nature, et adorons la sagesse divine dans la mort de Jeanne d’Arc, comme nous l’avons admirée dans sa vie. Si Jeanne n’a pas trouvé ici-bas la récompense que méritaient ses vertus, c’est que Dieu s’était réservé de lui accorder lui-même une récompense mille fois plus glorieuse et surtout plus durable que ne l’auraient pu faire tous les rois de la terre. Victime pure et sans tache, elle était destinée sans doute à expier les crimes de la France, et à imiter jusqu’à son dernier moment Celui qu’elle avait tant aimé pendant sa vie, et dont le nom s’échappa encore de son cœur avec son dernier soupir. — (Roy, Histoire, chapitre XII.)