Revue de presse (1911)
Revue de presse
La Démocratie 16 et 17 juin 1911
Chronique littéraire de Joseph Serre consacrée à la vie de Marie-Edmée à l’occasion de la sortie de l’ouvrage de Marie Pesnel.
Une sœur de Jeanne d’Arc.
C’est une figure de femme originale et charmante, délicatement chrétienne, héroïquement française, que celle de cette jeune Marie-Edmée, morte en 1871, presque sur le champ de bataille, et sur laquelle Mlle Marie Pesnel vient de publier un joli volume : Marie-Edmée intime.
Lorraine par le sang et par l’âme, d’un caractère à la fois virginal et chevaleresque, doux et intrépide, très idéal par la piété et la pureté de ses aspirations, très moderne par un culte secret de liberté et d’indépendance, elle s’était prise de bonne heure pour l’héroïne de Domrémy d’une passion faite et d’admiration et d’amour.
À quinze ans elle écrivait :
Pour mon frère, que de beaux rêves ma vagabonde imagination brode en lettres d’or sur ce voile qui me cache son avenir ! Je lui donne la bravoure d’un César, d’un Roland sur le champ de bataille, la piété d’un Turenne, le génie d’un Napoléon, rien ne m’arrête, et pour lui je monte, je vole toujours, toujours plus haut !…
Mais pour elle même quel était son rêve, quel était son idéal ? Une page de son journal intime va nous le dire.
En réunissant toutes mes amitiés en une seule, je ne crois pas trouver un amour comparable à celui que j’ai pour cette jeune fille, morte il y a plus de quatre-cents ans. Qu’on appelle cela folie, exaltation, chimère, je demanderai s’il est possible que l’imagination soit plus féconde que la réalité. Or, cette chimère obtiendrait de moi tous les sacrifices. Ce nom, quand je l’entends prononcer, ou quand je le lis écrit quelque part, me remplit d’une émotion impossible à décrire : mon cœur bat, mes yeux se remplissent de larmes, un je ne sais quoi d’immense comble le vide affreux qui existe en moi, un souffle divin me soulève, et je voudrais avoir des ailes pour aller chercher dans, le ciel ma Béatrix à moi ! Mon caractère perd en violence ce qu’il a gagné en douceur, je me sens forte et humble quand je la contemple au ciel. Aidée par elle, je ne trouve plus seulement dans la religion la foi et l’espérance, je sens que j’ai la charité, j’aime les saints qu’elle aimait, j’écoute les anges qui lui parlaient et son étendard devient celui de ma vie. Pourquoi ne suis-je pas née au quinzième siècle ? J’aurais vu Jeanne d’Arc !…
Dès l’âge de douze ans, cette obsession de la libératrice qui, depuis un certain nombre d’années, va s’emparant de beaucoup d’âmes en France, était devenue, chez Marie-Edmée, une des formes familières de ses croyances enfantines.
Sur un morceau de papier indépendant de mon album, a-t-elle écrit quelque part, je dessinais une Jeanne d’Arc à douze ans. Entre moi et cette feuille, je voyais une créature ineffable que mon crayon défigurait en essayant de la reproduire. L’histoire de ma sainte et bien-aimée bergère se chantait en moi !…
Elle lisait toutes les histoires de Jeanne, entretenait avec une statue d’elle, qu’elle avait découverte dans un jardin voisin, un commerce familier, prenait pieusement note de tous les anniversaires de sa vie pour s’y associer par la prière et par les larmes, témoignait parmi ses jeunes compagnes une préférence marquée à celles en qui elle croyait sentir plus de sympathie pour sa sainte. Une fois, au milieu de leurs jeux, elle leur dit gravement :
— Moi, je serai Jeanne d’Arc, et aucune d’elles n’osa rire.
Quand celles-ci voulaient lui faire quelques présents, elles savaient d’avance comment elles étaient sûres d’arriver à son cœur. Un jour elle trouva chez elle une effigie en plâtre de la tour de Rouen. Elle prenait volontiers la devise écrite sur la façade de la chaumière de Domrémy : Vive labeur !
Ce doux nom, ce nom sacré, hantait ses rêves, et la première fois où il lui fut permis d’espérer qu’elle serait menée à la chaumière de Jeanne d’Arc, elle crut voit le ciel s’ouvrir sur sa tête. Elle avait cru que Domrémy était à un millier de lieues, dans le pays des songes, dans ces régions lointaines où le pied de l’homme ne pénètre jamais.
Le nom de Marie-Edmée Pau est resté attaché à cette vie de Jeanne d’Arc enfant qui, sous ce titre : Histoire de notice petite sœur de Lorraine, œuvre d’art et de littérature à la fois, obtenait en 1875 un si beau succès.
L’Académie française le consacra par une de ses couronnes, laurier tardif, hélas ! et qui ne pût être remis, pour être déposé sur une tombe, qu’à la mère et au frère du jeune auteur.
Vers l’art aussi la jeune enthousiaste s’était sentie de bonne heure attirée. Fillette encore, dans les réunions d’enfants, elle se plaisait à l’observation des physionomies et des caractères, et son journal, bien qu’elle rougisse de parler du ciel, de la terre et de son âme lorsque une Eugénie de Guérin l’avait fait avant elle
, son journal fourmille de peintures charmantes.
Cette semaine, écrit-elle, le 1er mai 1863, je l’ai passée dans une véritable ivresse artistique, dessinant le matin, peignant le soir, admirant, en vraie folle que je suis, le délicieux visage de Célinette, que j’ose tenter de reproduire, dévorant du regard, étudiant sur n’importe qui des effets d’ombre et de lumière, puis je poétise mes créations, et je me livre à des bâtisses d’épopées admirables qui ne verront jamais le jour, à mon grand honneur… J’aime la peinture et le dessin véritablement à la folie, mais plus j’aime l’art et plus je le comprends, plus aussi je désespère de moi.
Néanmoins je serai artiste, je dois l’être, tout m’y engage, et la nécessité s’en mêle, malgré les sages conseils et le demi blâme de l’oncle le chanoine. J’émigrerai, je vivrai en bohème, je serai artiste, advienne que pourra. — Oui, il me faut cela pour vivre, sinon je m’engloutirai, comme tant d’autres, dans le calme énervant, dans l’égoïsme officieux de la vieille fille. Je ne serais bientôt plus rien dans cette atmosphère étouffante de l’existence ordinaire. Il me faut, à moi, de l’air et de la liberté, il me faut une position indépendante dont tout le soin repose sur moi seule. Qu’humainement je n’aie nul appui, afin d’en trouver un dans ma volonté. Ah ! que notre sexe est gênant pour tous ces beaux projets !
Ce dernier mot exprime une plainte qui, mêlée parfois à un sourire, revient souvent sur les lèvres de Marie-Edmée. Dévorée d’une soif ardente d’action et de dévouement viril, elle a des regards d’envie pour les héros du champ de bataille :
Que font les Polonais ? s’écrie-t-elle à 19 ans. J’ouvre la France, je dévore le Moniteur Universel, j’avale tous les discours afin de me renseigner sur tout ce qui a des rapports plus ou moins directs avec ce pays que j’aime presque autant que le mien… On y pend, on y fusille, on y déporte, on y massacre ; voilà le bulletin des gestes russes. On meurt, c’est l’autre côté de la médaille. Pauvre Pontowoïto, où est-elle !… Est-ce qu’une femme ne peut pas disposer d’elle comme bon lui semble, sans choquer la raison d’aucun être, lorsqu’elle ne fait rien de mal ?
Et plus loin :
Mon Dieu, mon Dieu, que de fois je bois mon calice ! Pourquoi donc, puisque vous m’avez créée femme, ne pas m’a voir donné une grâce d’état ?
Pourtant il est un nom qui dans ces moments-là a le don de la calmer : c’est Jeanne d’Arc.
Quand je me trouve en face d’une telle figure, je suis heureuse, bien heureuse d’être femme. Cette consolation est trop rare pour que je ne l’apprécie pas… Ô ma sainte ! ma pure, ma courageuse vierge, conservez-moi jusqu’à la fin de ma vie l’amour de la France, après celui de Dieu, par-dessus tout au monde !
L’amour de Dieu, comme Jeanne d’Arc, Marie-Edmée lui a sacrifié toutes les tendresses humaines, qui d’ailleurs ressemblent trop à des chaînes pour avoir pu tenter un instant cette âme fière et libre, et quant à l’amour de la France, comme Jeanne d’Arc elle allait lui sacrifier sa vie.
Ses vingt-cinq ans sonnaient, quand éclata la guerre de 1870. Ainsi qu’Eugénie de Guérin, Marie-Edmée avait un frère, Gérald, tendrement chéri et choyé. Aussi que d’inquiétudes ! Gérald se battit en brave, puis le silence se fit, plus de nouvelles. On apprit enfin par un soldat de son régiment, qu’après avoir reçu une blessure à la jambe, il avait aussi perdu la main droite et qu’il était prisonnier aux environs de Reichshoffen. Mais une parole du soldat mêlait à ces tristes renseignements une consolation sublime :
— Nous l’avons tous entouré en criant, avait-il raconté, mais le lieutenant Pau nous a dit : Bah ! ce c’est rien. Ah ! il est aussi courageux qu’il est bon pour le soldat.
Savoir où était son frère et prendre la résolution d’aller le chercher, ce ne fut qu’un pour Marie-Edmée. Elle trouva en elle-même et dans son amour fraternel tout le sang-froid qu’il fallait pour aller, jeune et belle comme l’était, à travers une armée ennemie et les périls de tout genre, frapper à la porte des braves gens qui soignaient le pauvre blessé.
La grande difficulté fut d’obtenir de M. de Bismarck la permission de l’enlever… Elle revint trois fois à la charge, la vaillante fille, mais à la grâce qu’elle demandait on mettait pour condition que le blessé ne reprendrait pas les armes. Il semble qu’avec ce bras mutilé l’engagement devait peu coûter, mais ce fils et petit-fils de soldat était trop persuadé qu’avec un seul bras on peut encore servir son pays pour donner une parole qu’il se sentait incapable de tenir. À défaut d’une promesse qu’il s’obstinait à refuser, on se contenta de la blessure, et Marie-Edmée put emporter sa chère proie.
Quand elle eût ramené son frère à la maison maternelle, ce ne fut plus pour la sœur, rassurée sur cette vie précieuse, qu’un blessé de plus à soigner. Dès l’origine de la guerre et devant le spectacle navrant des premiers malheurs, elle avait, avec ses amies et ses élèves (car elle donnait des leçons de peinture), organisé à Nancy une association qui, sous le nem de Compagnie de Jeanne d’Arc (comme ce nom venait bien là !) joignant ses efforts à ceux de l’internationale, se donnait toute entière aux blessés. On peut voir encore une des croix qui servait de ralliement à ces généreuses jeunes filles : c’est la croix de Lorraine avec cette inscription : Vive labeur ! Compagnie de Jeanne d’Arc !
, et plus bas ce cri de la mission céleste de l’héroïne, jeté par elle dans le procès de Rouen : Ego sum missa ex parte Dei.
Comme elle, cette compagnie d’infirmières venait de Dieu.
Mais voici qu’au bout de deux mois, quand la, plaie parût guérie, ou à peu près, sans être encore fermée, Gérald annonça comme une chose toute simple, que le surlendemain, il irait rejoindre son régiment. Il quitta, en effet, Nancy, le 19 octobre 1870, reprenant cette épée dont la France avait besoin et qu’il tenait si bien de la main gauche. Trois mois se passèrent, et, une seconde fois, le silence se fit, un long silence aussi insupportable au cœur de la mère et de la sœur que la plus douloureuse des certitudes. Un jour même il arriva que, ne pouvant plus y tenir, la jeune fille pria sa mère de lui permettre d’aller encore aux nouvelles. On comprend ce que ce mot voulait dire. Celle-ci refusa, mais on ne résistait pas longtemps à Marie-Edmée, et celle qui avait eu raison de M. de Bismarck devait avoir moins de peine à persuader une mère dont le cœur plaidait secrètement la même cause. Elle partit donc de Nancy le 9 février 1871 et d’ambulance en ambulance, de village en village, d’auberge en auberge, de cabaret en cabaret, arrêtant tous tes traînards sur les routes, interrogeant les blessés, les sœurs de charité, les aumôniers, elle passa ainsi sur la frontière, et arriva en Suisse. Ce n’est pas que cette jeune fille de vingt-cinq ans ne se rendit compte des périls qu’elle courait, mais son courage et même sa bonne humeur ne l’abandonnent jamais : son journal, qu’elle continue en route, a des pages charmantes :
Je me mis à chanter des cantiques à Jeanne d’Arc ; cela ne m’empêche pas de songer aux dangers qui hérissent les voyages et surtout les voyages des voyageuses ; par exemple : — Si quelque voleur sortait du bois qui est à ma droite ? — S’il y avait un chien enragé dans ce fossé ? — Si un fou furieux me donnait un coup de bâton ? — Si quelque jeune officier m’offrait son bras pour me protéger ? — Si une veine de mon cœur se rompait ? — Eh bien, malgré toutes ces hypothèses, il me fut impossible d’avoir peur un seul instant, preuve que je suis une pécheresse endurcie.
Il faudrait suivre dans le journal de Marie-Edmée, c’est-à-dire sur le vif, le curieux enchevêtrement de péripéties dramatiques, qui aboutit enfin à la découverte de Gérald, sain et sauf cette fois, et qui avait réussi, avec quelques braves, à traverser tes lignes prussiennes, pour ne pas se rendre, même aux Suisses, nos amis
. Il faut lire aussi, à côté des hauts faits du frère, les exploits de la sœur, pansant les blessés, apportant des vivres, soupant de pain noir.
Alors commença le défilé de nos héroïques soldats échappés à la première boucherie… L’un d’eux nous arriva porté sur la civière des mourants, il tenait son fusil entre les jambes avec une ténacité incroyable, et ne donnait signe de vie que lorsqu’on voulait le lui enlever… Je descendis seule à la buvette pour désaltérer un train qui venait d’arriver. Ce service me donnait une espèce de fièvre. À la lueur vacillante du gaz que le vent fouettait avec rage, je n’apercevais que des yeux hagards et des regards inquiets, des mains tremblantes et tendues vers moi, des uniformes souillés, et tout cela passant et repassant avec une activité fébrile…
Hélas, l’héroïque jeune fille devait payer cher son dévouement. En arrivant à Nancy, le 25 février, on s’aperçut avec terreur quelle rapportait des hôpitaux, dont elle avait respiré l’air bien plus que celui des montagnes de la Suisse, le germe d’une maladie terrible. Elle vit venir la mort, la vit venir avec joie : mourir ainsi n’était-ce pas mourir pour la France ?
Ce fut le 7 mai [mars ?] que le sacrifice s’accomplit. Quand les Prussiens virent sortir de la cathédrale le virginal cercueil, suivi par des officiers et des soldats blessés, en retraite dans la capitale de la Lorraine, et par une foute de peuple :
— Pourquoi ces fleurs et cette multitude si affligée ? demandèrent-ils. Est-ce une princesse que vous pleurez ?
— Non, dit une enfant, c’est une sœur de Jeanne d’Arc.
N’était-ce pas mieux qu’une princesse ?
Les Conférences Conférence n° 341, 1911
Rubrique Bibliographie de la revue : Les Conférences du libraire Bayard (conférence n° 341, 1911).
Figures de femmes. Marie-Edmée intime, par Mlle Marie Pesnel. Un joli vol. in-12 de 176 pages, orné d’un portrait, 2 francs (franco, 2 fr. 40). Librairie des Saints-Pères, 83, rue des Saints-Pères, Paris.
Dans la collection de Figures de femmes, éditée par la librairie des Saints-Pères, ont déjà pris place plusieurs femmes contemporaines de haut mérite. Celle dont Mlle Pesnel nous présente aujourd’hui la délicieuse et pure figure est une jeune fille de Lorraine, victime à vingt-cinq ans à peine de l’héroïque dévouement chrétien et patriotique avec lequel elle s’était consacrée aux soins des blessés de la guerre terrible, en 1870-71.
Bienheureuses, écrivait-elle, les âmes qui meurent dans leur printemps !
Fleur virginale exquise, Marie-Edmée Pau a joui de cette béatitude, mais en réalisant aussi à la lettre le mot de nos Saints Livres : en peu de jours, elle avait vécu une longue existence.
Artiste distinguée, élève du maître Cogniet, elle a laissé une œuvre intéressante, dont la perle est, sans contredit, cette charmante Histoire de notre petite sœur Jeanne d’Arc, avec dessins et gravures tout entiers de sa main et dont le but, écrivait-elle elle-même, est d’abord d’intéresser les enfants au caractère le plus sublime de l’histoire de France, de leur montrer l’action de la Providence qui, pour veiller sur le plus humble d’entre eux, a commis ses anges et ses saints
.
Le bien que fit autour d’elle cette âme d’élite, ses travaux, ses aspirations, Mlle Pesnel nous le montre en un récit attachant, dont les pages les plus émouvantes retracent le voyage de Marie-Edmée, en 1870, à travers les lignes prussiennes pour rechercher son frère, alors jeune officier (plus tard le général Pau), qui venait d’être grièvement blessé.
Ce livre nous parait avoir sa place marquée dans la bibliothèque de toutes les femmes et de toutes les jeunes filles sérieuses.