P. Doncœur  : Autres écrits sur Jeanne d’Arc (2026)

Textes : Articles (avant guerre)

Articles d’avant guerre

Études
5 octobre 1928

Second épisode de ses Routes de Bretagne, qui se conclut par une préparation au 500e anniversaire de l’épopée de Jeanne.

Source : Études (pères jésuites), octobre-novembre-décembre 1928, 65e année, tome 197, p. 35 (n° 19, 5 oct.).

Lien : Gallica

[Conclusion du texte :]

Il faut partir enfin.

Une délicieuse soirée d’intimité à Avranches, et puis le retour à Paris.

Face à la cathédrale, un éclatant Notre-Dame, Monjoye ! Dans la chapelle de la Vierge, une messe dernière qui célébrera le vœu du roi consacrant la France à Notre-Dame. Du pavé immobile, les bâtons ferrés peuvent reprendre, à toutes les branches de l’étoile, les quatre directions cardinales. Jeanne, l’an prochain, les y rassemblera pour fouler les routes qu’en ses dix-sept ans, elle ouvrit, de Chinon à Orléans, et de Reims à Paris, au jeune roi de France et au jeune duc d’Alençon. Il y aura, en 1929, cinq cents ans.

La chevauchée de Jeanne d’Arc (1429)
Études, 5 et 20 janvier 1929

À l’occasion du 500e anniversaire de l’épopée de Jeanne d’Arc. Partie I : Doncœur retrace l’histoire de la France, de la Gaule jusqu’à l’an 1429, et développe sur la naissance de l’idée de patrie.

Source : Études (pères jésuites), janvier-février-mars 1929, 66e année, tome 198, p. 6-22 (5 janvier), p. 141-162 (20 janvier).

Lien : Gallica (I), Gallica (II)

La chevauchée de Jeanne d’Arc (1429)

Partie I
(5 janvier)

5Voici donc les cinq cents ans de Jeanne d’Arc.

Jusqu’en mai 1931 nous allons revivre les plus émouvants souvenirs : 1429, la chevauchée ; 1430, la capture devant Compiègne ; 1431, Rouen ! Années miraculeuses dont la lumière se fait de plus en plus divine, depuis celle de Domremy jusqu’à celle qui, du Vieux-Marché, illumine à jamais notre histoire française.

En 1930 et en 1931 surtout, nous conduirons à Compiègne et à Rouen les solennelles expiations.

En 1929, l’année juvénile et victorieuse des dix-sept ans de Jeanne, c’est, par Chinon, Tours, Orléans, Troyes, Châlons, une chevauchée pleine d’allégresse qui nous appelle sur les pas de Jeanne jusqu’à la splendeur royale de Reims.

Le 17 juillet 1429, c’est le sommet éblouissant.

Puis c’est une marche mystérieuse, faite de triomphes et de revers, qui, par l’Île-de-France et Paris, s’achève enfin dans un triste hiver sur la Loire. On entrevoit l’ordre très supérieur du sacrifice où l’auréole de la Victorieuse va prendre l’incomparable beauté du martyre.

Il n’est pas possible que des fils et des filles de France, qui compteront en 1929 leurs dix-sept ans, ne frémissent pas d’enthousiasme au souvenir de Jeanne. C’est pour eux que j’ai écrit ce Calendrier de 1429 que je leur dédie. J’ai tenté de le faire le plus net qu’il m’a été possible1.

Il m’a semblé utile de faire précéder ce récit d’un rappel succinct des événements qui conditionnent et expliquent l’année 1429 et la chevauchée de Jeanne. Je m’empresse 6d’avertir que ces pages d’introduction ne contiennent rien qu’on ne trouve dans toutes les histoires de France. Il est vrai, disait Brunetière, que le meilleur inédit, c’est l’imprimé.

I.
La Pitié de France : Finis Franciæ

Et l’ange me racontait la pitié qui est au royaume de France.

Depuis 1425, depuis que Jeannette a treize ans, saint Michel la lui a racontée. Au long. Au large.

Non pas pour le plaisir de la faire pleurer. C’est pour que la fille au grand cœur aille mettre un terme à cette honte et sauver le pays. De 1425 à 1427, Jeannette a lutté d’abord contre l’Ange ; et puis, en 1428, c’est contre les hommes qu’il lui faut combattre. Que d’années perdues ! Quel retard ! Le 23 février 1429, quand enfin Jeannette partira en France, tout n’est-il pas désespéré ?

Demain y aura-t-il encore une France ?

Il y a, partagé entre le roi d’Angleterre et le duc de Bourgogne, un pauvre pays dévasté à perte de vue, incendié, sans roi. Il y a quelque part un Dauphin Viennois, un roi de Bourges, et encore qui songe à se cacher dans ses montagnes du Dauphinois. Il y a un peuple affamé, pillé par les garnisons et les bandes, humilié, asservi à l’étranger. Une histoire de quinze siècles s’achève dans la cendre et le sang ; ou plutôt, car ces mots sont trop beaux, dans l’épuisement d’une honteuse agonie.

La France est finie. Il faut mesurer cela.

Donc se rappeler ce que c’est que la France.

La France, dirait Péguy, c’est un pays. C’est une quantité de terre où l’on parle une langue, où vit un culte, une foi, une âme, une race, française.

Cette terre, vous savez comme Dieu l’a incontestablement dessinée : deux mers, l’océan, des montagnes. D’un côté seulement elle n’a pas de frontière. Un fleuve, hélas ! n’est pas une frontière. Un fossé. Un trait sur la carte.

Et puis quel fleuve ? Le Rhin ? La Meuse ? La Meuse, 7disait en ce temps le héraut Berry, la ferme contre les Allemagnes. Pauvre fermeture ! Débat séculaire et sanglant !

En gros, cependant, le domaine est clairement défini. Homogène et divers. Il y a une France naturelle, comme il y a une Espagne, une Italie, une Angleterre, une Irlande. Quels que soient les événements (possessions primitives, invasions, agglomérations, alliances, mariages), ce sol entraîne une communauté culturelle et économique. Dans le mélange des apports, dans la fusion des sangs, un peuple devait se construire là.

La France, c’est donc un peuple. Rencontres, intérêts, sentiments feront sur ce sol une unité certaine, une harmonie. Imaginez toute autre suite d’événements que vous voudrez, les choses ne pouvaient pas ne pas être ce qu’elles furent. Appelez-la comme il vous plaira, mais regardez la carte : une France ne peut pas ne pas être.

En fait, depuis que l’histoire se souvient, elle connaît sur ce sol une nation qui, dans la communauté de race, de civilisation, de puissance, s’appelle la Gaule ; et la conquête de Rome, voisine brutale, loin de la détruire, cimente cette unité ; elle infuse à ce peuple, avec une civilisation supérieure et bientôt avec la religion chrétienne, une richesse spirituelle et sociale infiniment précieuse.

Cinq siècles d’équilibre gallo-romain. Et puis la catastrophe mondiale du cinquième siècle, les ruées barbares, brisent l’Empire romain, artificiel Empire qui sera dépecé par les envahisseurs. Les tribus nomades se fixent au hasard des conquêtes : Wisigoths au Sud, Bretons en Armorique, Burgondes sur le Rhône, Allemands sur la Meuse et la Seine. Un chaos battant un îlot gallo-romain, indigne de survivre.

Mais cela n’aura qu’un temps. La loi du sol va de nouveau triompher.

Cette loi, l’audace juvénile d’un roi des Francs la discerne et l’impose par les armes. Clovis en 500 reconstruit une unité qui cette fois portera le nom de française.

Par malheur, une grande erreur, laissant défaillir la raison d’État devant les exigences de l’individu, cette unité 8nationale ne sera encore qu’un fait précaire. À la mort de Clovis les partages instaurent entre l’Ouest et l’Est une rivalité, où les Mérovingiens durant deux siècles s’useront. Au milieu du huitième siècle, il faudra la menace des Arabes pour que Charles-Martel refasse l’unité française ; et la nouvelle dynastie carolingienne atteint ainsi ses magnifiques destinées. Charles le Grand a donc refait un Empire romain, un Occident, une Chrétienté.

Mais c’est un trop beau rêve. Les peuples, déjà trop différenciés, ne connaissent en cet Empire qu’une union personnelle. L’Empire disparu, le partage de Verdun crée trois royaumes : une France à l’Ouest, une Germanie à l’Est, qu’une bande de la mer du Nord à la Sicile sépare : le royaume de Lothaire.

Trouble solution. Partage mal dessiné. Mais, quoique mal défendue à l’Est, une France existe.

Ce n’est pas de l’Est cependant que vint le danger. Le coup vint des frontières bien dessinées : invasion sarrasine franchissant les Pyrénées, invasion normande débarquant par la Manche. Et ce fut enfin la faiblesse intérieure qui créa le pire mal. Le pouvoir central défaillant à sa tâche, les paysans et les cités se voient contraints de chercher secours auprès du plus proche seigneur guerrier. Le territoire se fragmente en un pullulement de petites souverainetés locales. La féodalité disciplinée par Charlemagne s’affranchit. C’en est fait de la France.

Dans cet émiettement de petits États et de seigneuries, il subsiste, il est vrai, au cœur du pays le petit duché que détient une famille d’origine médiocre, mais brave, autour de laquelle se rassemble le courage de plusieurs. Robert le Fort doit à sa valeur son titre. Ses descendants le perpétuent en continuant les services, jusqu’à ce qu’enfin l’archevêque de Reims fasse proclamer roi, à titre provisoire, Hugues, duc de France.

Hugues Capet est confirmé à Senlis en 987. Mais il n’est encore que roi élu. Avant sa mort, il a la prévoyance de faire élire son fils Robert. La précaution ne sera bientôt plus nécessaire et le principe de l’hérédité assure enfin la continuité 9d’une dynastie autour de laquelle va se cristalliser, définitivement, cette fois, la France.

Pour le moment, le duché de France ne comprend guère que le Parisis. Il a pour vassaux les comtés de Blois, d’Anjou et du Maine ; le comté de Bretagne pour arrière-vassal. Restent huit fiefs : Flandre, Normandie, Bourgogne, Guyenne, Gascogne, Toulouse et Gothie, sur lesquels le roi exerce une suzeraineté nominale.

Sur ces entrefaites, en 1066, le duc de Normandie conquiert l’Angleterre, dont il fait un royaume. Cinq siècles de notre histoire sont marqués par cet événement. Louis le Gros (douzième siècle) organise l’Île-de-France contre les féodaux qu’il détruit. Mais la France politiquement n’est encore qu’une toute petite province, lorsque soudainement elle joue en quelques années de longues destinées : Louis VII épouse Éléonore de Guyenne et étend ainsi son domaine jusqu’aux Pyrénées.

Du coup, la France est aux deux tiers reconstruite.

Tout aussitôt, pire infortune ! Le mariage français est rompu. Éléonore de Guyenne, épousant le comte d’Anjou, lui apporte sa dot princière. Lui-même hérite à ce moment-là de la couronne d’Angleterre. Voilà Grande-Bretagne, Normandie, Anjou, Guyenne, Auvergne et Aquitaine faisant un bloc formidable qui semble interdire à jamais l’essor du roi de France, de nouveau réduit à son petit domaine parisien.

Qui l’emportera du Capétien et du Valois ou du Plantagenêt ? Tel est le conflit qui va pour des siècles ensanglanter notre sol.

Obstinément le roi de France poursuit ses entreprises. Henri II est mort, partageant son empire entre deux fils aventureux : Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre. Celui-ci commet de telles fautes que Philippe Auguste obtient sa déchéance et la confiscation de ses biens. Maine, Anjou, Poitou, Touraine et Normandie font ainsi retour à la coalition française. Blanche de Castille recueille bientôt le Languedoc et bat le duc de Bretagne qui a appelé les Plantagenêt à son secours. Louis IX, qui épouse Marguerite de Provence, brise à Taillebourg le retour offensif des Plantagenêt (1242). Il stabilise la Normandie et rend, par désir 10de la paix, à Henri III, la Guyenne et le Sud-Ouest, pour quoi il exige vassalité. Malheureusement cette générosité n’assure pas la paix. La domination anglaise sur le sol français va multiplier les conflits.

Avec Édouard Ier et Philippe Le Bel, le conflit devient européen. Le Plantagenêt coalise l’Empire, tandis que Philippe le Bel fait avec la Scandinavie et les Espagnols une sorte de blocus auquel les Flamands refusent de s’associer. Au bout de cinq ans, en 1289, on traite : la Guyenne sera rendue aux Anglais, mais Édouard Ier épousera Marie de France.

Temps confus et tristes, empoisonnés de guerres intérieures où s’épuisent les fils de Philippe le Bel : Louis le Hutin, Philippe V et Charles IV le Bel, qui meurent tous les trois sans héritier. Si bien qu’en 1324 la couronne de France est revendiquée par le roi d’Angleterre Édouard, petit-fils par sa mère Isabeau de Philippe le Bel et neveu du dernier Capétien mort ! L’Anglais qui a besoin des marchés français va-t-il décidément l’emporter ? Cette fois la France n’est pas seulement diminuée, elle disparaît, absorbée.

Mais en France on ne veut pas être sujet du roi d’Angleterre. Un prince de la branche cadette, Philippe de Valois, cousin germain du roi, a été désigné par lui pour la Régence ; à l’unanimité les trois ordres réunis reconnaissent en lui l’héritier.

C’est sur cet acte de loyalisme français que se joue la partie que Jeanne d’Arc gagnera. Cent ans de guerres entre le roi français et le roi anglais qui, en la personne d’Édouard III, a pris le titre de roi de France (1340). Il vient de couler la flotte française à la bataille de l’Écluse. Toutes les voies lui sont ouvertes, toutes les audaces permises. La Bretagne est disputée par deux héritiers : Charles de Blois, que soutient la France, et Jean de Montfort, que soutient l’Angleterre. L’Anglais envahit le Cotentin et la Normandie ; il abat la résistance française à Crécy (1346) ; prend Calais après un mois de siège : en chasse les habitants, loyaux Français. Il s’y installe pour deux siècles.

Ce Philippe VI meurt et son fils, Jean II le Bon, lui succède. Mais la trahison est partout. Charles, roi de Navarre, dit le 11Mauvais, petit-fils de Louis le Hutin, se prétend héritier légitime des Capétiens. Naturellement, il s’allie à l’Angleterre qui envahit et ravage la France par le Midi. Jean II se porte à sa rencontre ; il est écrasé à Poitiers, fait prisonnier et emmené à Londres (1356). La partie est presque perdue. Il ne reste en face du roi anglais qu’un petit prince de dix-neuf ans, Dauphin, régent de France. Les Anglais et les Navarrais à leur aise ravagent les provinces. Émeutes, brigandages, jacquerie ajoutent le trouble de la guerre civile et les menaces de la révolution. Étienne Marcel va faire entrer les Anglais à Paris. Seul le meurtre du traître permet au Dauphin de les précéder dans sa capitale, et en 1360 le traité de Brétigny, au prix de la Normandie et d’une énorme rançon, rend à la France avec son roi humilié un semblant de paix. Le Sud-Ouest jusqu’à la Loire demeure anglais.

Jean le Bon règne encore quatre ans ; assez pour hériter de la Bourgogne et la donner en apanage à son second fils, Philippe (1363). Habileté qui consommera le malheur de la France.

Un espoir. La sagesse de Charles V. En vingt ans il rétablit l’ordre dans le pays ; le nettoie de ses bandes ; rassemble une armée que Duguesclin rend, à Cocherel, victorieuse du félon roi de Navarre. Il construit une marine ou du moins s’assure l’aide des escadres espagnoles. Ainsi armé il peut écouter et encourager l’appel des provinces françaises impatientes du joug étranger. Il dénonce le pacte de Brétigny.

Pendant que Duguesclin fatigue les troupes anglaises, les Espagnols détruisent leur flotte à La Rochelle. Le roi reçoit un à un l’hommage des villes délivrées.

Bientôt l’Anglais, réfugié à Bordeaux, demande grâce. Le roi exige l’évacuation totale de la France, à l’exception de Bordeaux, Bayonne et Calais. C’est le salut. Mais Charles V meurt en 1380 et laisse le pays aux mains d’un prince de douze ans, le Dauphin Charles, qu’enserre bientôt la menace renaissante des Plantagenêt et la trahison du duc de Bourgogne.

Car le cadet de Charles V, Philippe, ayant épousé la fille du comte de Flandre, se laisse entraîner dans la politique flamande hostile à la France, amie de l’Angleterre. De la 12mer à la Savoie un ennemi formidable s’est levé dont les ambitions sont immenses. Pour le moment, oncle du jeune Charles VI, le duc de Bourgogne partage avec les ducs d’Anjou, de Berry et de Bourbon une précaire régence. Les désordres éclatent. Les Flamands se révoltent. Les Maillotins font l’émeute. Les Anglais intriguent en Bretagne. C’est en allant la soumettre que Charles VI devient fou (1392).

Nouvelle régence, où cette fois le nouveau duc de Bourgogne avance sa politique flamande pro-anglaise. Comme le duc d’Orléans est le seul qui lui fasse obstacle, un soir, après avoir communié avec lui, il le fait assassiner (1407). Paris et l’Université applaudissent à l’assassinat et offrent au duc la couronne. Mais Jean sans Peur refuse. Le parti d’Orléans appelle à son secours les Gascons du comte d’Armagnac. Paris est livré aux excès des Cabochiens.

Cependant la révolution triomphe en Angleterre. Richard a épousé la fille de Charles VI, et l’Angleterre s’irrite de cette alliance française. Henri de Lancastre, cousin du roi, l’ayant détrôné, ressuscite les vieilles ambitions de conquête. Son fils, Henri V, s’en fait le champion. Il débarque à Harfleur, et détruit la chevalerie française à Azincourt en Ponthieu.(1415). Il n’a plus d’obstacles devant lui. Les Bourguignons, de plus en plus anti-dynastiques, ont depuis trop longtemps lié leur fortune à la fortune anglaise pour s’attrister de les voir devenir les maîtres de la France. Ils trouvent dans la bourgeoisie parisienne une faveur chaque jour croissante parce qu’ils n’ont qu’un mot à la bouche : la paix, la paix à tout prix. Ils ont facilement rallié à leur cause la reine Ysabeau.

Le dernier fils du roi fou, le dauphin Charles, héritier à treize ans de ses trois frères morts coup sur coup, emporte au sud de la Loire ses timides espérances, tandis que le roi d’Angleterre s’installe à Rouen. Peut-être un scrupule empêche-t-il encore Jean sans Peur de livrer la France tout entière à Henri V. Il tente de se rapprocher du dauphin, lorsqu’à Montereau, à la suite d’une querelle, il tombe assassiné (1419). C’est la vengeance du duc d’Orléans.

Mais ce sang appelle un autre sang et déchaîne la haine du nouveau duc, Philippe le Bon. Le roi fou signe un 13acte qui prive le soi-disant dauphin Charles de ses droits au trône. Il le proscrit, et, le 21 mai 1420, conclut un traité, dit de la Paix Finale, qui déclare Henri V régent de France, lui donne la main d’une fille de Charles VI et le proclame héritier de la couronne. Le roi fou a signé la déchéance d’un fils, qu’en somme il désavoue. Le Parlement, l’Université, tous les Corps constitués, les États généraux contresignent solennellement l’abandon français. Henri V se hâte de faire ses grandes entrées à Paris. Il s’y installe en maître, attendant l’heure de son triomphe. Il suffira d’un peu de patience ; Charles VI va mourir ; le roi d’Angleterre sera alors sacré roi de France.

Ainsi se terminera le séculaire et sanglant conflit par l’humiliation définitive de la France soumise à l’étranger. La Paix Finale !

II.
La Révolte du sentiment national

Paris, nous l’avons vu, l’Université, les États généraux, dociles aux conseils de Bourgogne, se sont ralliés à ce nouveau maître. C’est l’inévitable, donc c’est la sagesse.

Et puis, après tout, qu’importe ? Vasselage pour vasselage, qu’importe le souverain, Français ou Anglais, pourvu que l’on vive tranquillement, bourgeoisement ! Pourvu que les bénéfices dévastés par les guerres incessantes reprennent leur prospérité, qu’importe le nom de celui qui fera régner l’ordre, rétablira le bien-être et distribuera les faveurs ? Ce débat vaut-il notre encre ? disent les chats-fourrés.

Il vaut notre sang, répondit Jeanne.

C’est pour ce cri, pour ce cri seulement qu’elle fut condamnée par les juristes, et brûlée par les Anglais. Mais par ce cri elle a relevé le monde du péché de veulerie.

Cela valait cette peine et ce sang.

Ce cri, d’ailleurs, c’est le cri d’un peuple loyal.

Les chats-fourrés peuvent toujours trahir. Il y a toujours des profiteurs qui s’accommodent des événements. Fussent-ils la défaite. Mais il y a un peuple loyal qui n’est ni assez subtil ni assez prompt pour un tel reniement. Celui-là, il y 14a longtemps qu’il attend qu’un grand cri scandaleux délivre son âme. Ma mie, dit à Jeanne un brave garçon qui l’accompagnera à Vaucouleurs et à Chinon, faut-il donc que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais ?

La pitié que lui répète saint Michel, la voilà.

Quels cuistres ont prétendu, sur fiches, que le patriotisme — alors — n’existait pas et qu’il a fallu la Révolution pour l’apprendre au peuple français ? Le mot même de patrie n’est pas connu, disent-ils, dans le langage de Jeanne. Le plus ancien exemple date, affirment-ils, de 1544 exactement.

Ah ! les imbéciles, dirait Péguy. Armés de lexiques !

Oui, Messieurs les philologues, vous avez cent fois raison. Ce pauvre La Curne de Sainte-Palais nous a tous, Littré y compris, entraînés dans le barâtre de l’erreur. La Curne de Sainte-Palais est un sot. Il a pris pour l’original de Jean Chartier, le chroniqueur de Charles VII, un texte édité par D. Godefroy en 1661, d’après lequel les Écossais se ruèrent en 1459 contre les Anglais,

suivant le proverbe qui porte qu’il est utile à chacun et louable de combattre pour sa patrie.

Mais ce texte n’est que fantaisie. Vallet de Viriville, qui était un savant, a rétabli la vraie lecture que voici :

Eux, ayant devant les yeux le proverbe de Chaton qui dit pugna pro patria

Ce qui témoigne du mot latin et non du mot français. Vous avez raison.

Et quand M. Hanotaux, de l’Académie française, cite, page. 324, le Religieux de Saint-Denis (tome VI, page 443), qui s’indigne de ce que Maître Cauchon fit arrêter trois religieux hostiles aux Anglo-Bourguignons,

sans considérer que la loi naturelle prescrit à tous de combattre pour la Patrie,

j’avoue qu’il manque à la Méthode, et qu’il devrait avertir que l’original est latin. J’avoue que M. G. Grosjean, dans son livre sur le Sentiment national dans la Guerre de Cent ans, passe les limites de la licence, non seulement en citant des textes sans référence, mais en attribuant au continuateur de Nangis ces lignes audacieuses :

De ce jour (1357, lendemain de la défaite de Poitiers) la patrie française (patria franciæ, sic dans le texte), qui auparavant était glorieuse et honorée… Oh ! douleur ! elle tomba dans l’opprobre !

15Procédés inqualifiables, subversifs de toute science, et offensifs des scientifiques oreilles !

Mais si le mot n’existe alors qu’en latin, l’idée est française à coup sûr. Depuis longtemps. Il n’est pas douteux que ces textes latins témoignent que les Français contemporains de Jeanne d’Arc avaient l’idée très nette d’une patrie et d’une patrie française, dont l’honneur et la liberté méritaient les sacrifices suprêmes.

Il est très vrai qu’à l’époque le mot patria désigne souvent le village d’origine. Le questionnaire du procès de réhabilitation de 1456 porte, à l’article Xe :

Inquiratur de modo recessus a patria,

et l’article XIe :

Si in dicta patria factæ fuerunt informationes.

Les réponses des témoins sont décisives ! Ils parlent, les uns de la maison, les autres du village paternel. C’est à coup sûr le sens propre de (terra) patria.

Alain Chartier n’écrit-il pas, dès juillet 1439, de Jeanne même :

Si nationem quæritis, de regno est. Si patriam de Valle Colorum (Quicherat, t. V, p. 131),

et :

In exitu patriæ (Vaucouleurs) (t. II, p. 457).

Mais cet usage n’est pas exclusif. Le continuateur de Guillaume de Nangis écrit, en plein quatorzième siècle, ad annum 1357 :

Ex qua tota Patria Franciæ, proh dolor,… doluit.

Et ad annum 1356 :

Tunc incepit Patria et tota terra Franciæ induere confusionem… Tunc enim terra et patria illa Franciæ, quæ antea præ omnibus regni mundi…

etc. Où évidemment Patria désigne la patrie française, telle que nous la concevons aujourd’hui2.

Circumspicite, Principes humanissimi, et aliquando desolatam Patriam animadvertite… — écrit Roland de Talentis. — O Patria, o facies miseranda3.

Mais de Jeanne même, Thomas de Courcelles n’a-t-il pas 16écrit qu’elle annonçait que, si on la mettait au travail :

Patria esset statim alleviata4… (Que le pays, dit-elle, serait tantôt allégé.)

Ainsi donc, au quinzième et au quatorzième siècle, l’idée de patrie est une idée familière. La patrie est une chose nettement perçue et tendrement aimée. Nommez-la comme vous voudrez, pays ou patrie, les bonnes gens ne sont pas si empruntées. Elles disent bien et clairement son vrai nom, son nom propre, et c’est la France.

En France, très belle… fleur de chrétienté, — disait Georges Chastelain.

De France, le pays où tout honneur s’affine, — disait la Chronique de Duguesclin.

Ah ! douce France ! Amie ! Je te laisserai brièvement, — fait-elle dire au vieux soldat qui meurt.

C’est entendu. On n’a pas été patriote avant 1789. On a seulement aimé la France, autant et peut-être mieux qu’elle n’a jamais été aimée. Cela nous suffit, à nous, qui ne sommes pas des philologues, disait Péguy.

Mais si vous voulez savoir comment on l’aimait du temps de Jeanne, lisez le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier, qui est daté du 12 avril 1422. Ce bon chanoine parisien n’est pas, lui, de ceux qui prennent d’un cœur léger les couleurs anglaises. Après le traité de Troyes (1420), il a écrit son indignation dans une lettre fameuse que l’Université de Paris garde dans son Cartulaire (tome IV, page 383). Mais devant la trahison qui triomphe, son éloquence redouble. Son appel, adressé aux Princes, aux nobles et au peuple français, évoque la grande Dame France humiliée aujourd’hui, déjetée. Écoutez-la adjurer ses fils :

Ô Fils, qui pour délicieusement vivre choisissez à mourir sans honneur ! [Ingrats ! Sacrilèges ! Car] nature vous a devant toutes choses obligés au commun salut du pays de notre nativité, et la défense de cette seigneurie dans laquelle Dieu vous à fait naître… Qu’est devenue la constance et la loyauté du peuple français, qui a eu si longtemps renom de persévérer loyal, ferme et entier vers son naturel Seigneur… Ô 17Volupté, tant avez amollis les courages français ! Les Anglais… se sont adjoints aux déloyaux rebelles de ce royaume… Voyez déchoir le nom français à votre perdurable vitupère et malédiction.

Texte précieux qui témoigne si clairement des sentiments et des idées sur quoi cet amour se fonde, des principes par quoi il se justifie.

Cet amour du pays est tout d’abord compassion pour l’affreuse pitié qui désole le noble royaume de France. De cette désolation, nul n’a peint l’image avec des couleurs plus sanglantes que le successeur de Cauchon à Beauvais, le futur successeur de Regnault de [Chartres à] Reims, celui-là qui en 1456 présidera la réhabilitation de Jeanne, Jouvenel des Ursins, dans ses Lettres aux États de Blois (1433) et au roi Charles (1439). Qui veut voir ce que voyait Jeanne et ce que lui décrivait saint Michel doit lire ces pages :

Dieu sait les tyrannies qu’a souffertes le pauvre peuple de France. Hélas ! Douce France, douce ville de Paris ! Toute la beauté de France s’en est allée… Et ceux qui autrefois ont vu la France en fleurs et la glorifiaient, de présent s’en moquent… Et la pauvre France demeure gémissant et pleurant… Hélas ! Sire, regardez l’affliction de votre pauvre France ! Hélas ! se dit France, le roi qui est mon souverain seigneur a mis un filet en mes pieds… Et vous l’avez laissée, à savoir France, tellement malade… Et pour ce, France pleure, Hélas ! se dit France, oyez tout ce peuple… Hélas ! se dit France, regardez comme je suis tribulée jusqu’au ventre et au cœur. — (Lettre à Charles VII.)

Et dans sa lettre aux États généraux de Blois de 1433 :

Sacrilèges, destructions d’églises, et en icelles mettre feux et brûler le précieux Corps de Jésus-Christ, hommes, femmes et enfants dedans. Violations de pucelles, prostitutions de mariages, profanations de lieux saints, pilleries, larcins, meurtres ! Beaucoup se tuèrent eux-mêmes par désespérance ! Je ne dis pas seulement que les délits se commettent par les ennemis, mais ont été faits et commis par beaucoup de ceux qui se disaient au Roi ; lesquels, sous ombre de 18 de 18appatis5 et autrement, prenaient hommes, femmes et petits enfants… Efforçaient les femmes et les filles ; prenaient les maris et pères ; tuaient les maris et pères en la présence des femmes et filles ; prenaient les nourrices et laissaient les petits enfants, qui par faute de nourriture mourraient ; prenaient femmes grosses, les mettaient en seps, et là ont eu leur fruit, lequel on a laissé mourir sans baptême, et après on l’a jeté et femmes et enfants en la rivière ; prenaient prêtres, moines et gens d’église, laboureurs, et les mettaient en seps volants et autre manière de tourment, nommés singes, et eux étant en iceux, les battaient, dont les uns sont mutilés et les autres enragés et hors du sens ; appatissaient les villages tellement qu’un pauvre village était appatis à huit ou à dix places ; et si on ne payait, on allait mettre le feu aux villages et églises. Lesquelles choses sont advenues dans mon diocèse… Combien, que de présent les choses soient un peu amendés par la venue des Anglais…

Quelle-effroyable consolation !

Le patriotisme des cœurs français est donc tout d’abord fait de larmes et de deuil, de tendresse et de pitié. Mais si on l’analyse, on aperçoit qu’il est fait au fond d’un sentiment de loyalisme viril et chevaleresque pour les rois en qui se personnifient sa fierté et son indépendance.

Depuis cent ans surtout ce sentiment s’exalte au tocsin des défaites. La Complainte sur la bataille de Poitiers stigmatisait déjà les félons, cause de tout notre malheur :

Car France est à tout temps par eux déshonorée…

Faux, traîtres déloyaux, infâmes et parjures.

Car par eux est le roi mis à déconfiture…

Il faudrait lire de même la Complainte du Bon Français de Robert Blondel, ainsi que la Réponse d’un bon et loyal Français au peuple de France. Il y a de bons Français, et ceux-là sont loyaux au roi. Quant aux Français reniés ralliés au prince anglais, il n’y a violence ni subtilité 19juridique qui les excuse, ce sont traîtres déloyaux et félons.

Le patriotisme se refuse à la souveraineté étrangère. Nous l’avons déjà vu, lors de l’épuisement de la dynastie capétienne, écarter les prétentions d’Édouard II d’Angleterre, et les trois ordres reconnaître Philippe de Valois. Le continuateur de Nangis écrivait que ceux de la France

se révoltaient à la pensée de se soumettre à un roi anglais.

Le Normand ami des Anglais, Robert Wace, avait avoué que

Si les Français pouvaient leur penser achever,

Ja, roi d’Angleterre n’aurait rien deça mer.

A honte l’en feraient, s’ils le pouvaient, passer.

Et Commynes affirme que la Loi salique fut établie

pour éviter que le royaume France ne fut en la main d’un prince de nation étrangère et d’étrangers, car à grand-peine les Français l’eussent pu souffrir.

Qu’on ne voie pas là l’expression d’un patriotisme de lettrés à gages, ou celui d’un enthousiasme d’exaltés. Il est extrêmement significatif, par exemple, que le 11 janvier 1358, Étienne Marcel, haranguant le peuple parisien, déclare se lever

pour rebouter les ennemis de France.

Charles de Navarre lui-même, qui cependant fut l’allié des Anglais, protestait que

nul ne devrait se méfier de lui, car il veut vivre et mourir en défendant le royaume de France.

Le sentiment populaire demeurait donc, malgré les catastrophes, résolument fidèle.

Rien n’est plus curieux que de voir sous la domination des Anglais s’affirmer ce loyalisme indéfectible et parfois héroïque.

Il y a trois siècles bientôt que les provinces du Sud-Ouest sont, en somme, terre anglaise. Et cependant, lorsque, en 1360, après la paix de Brétigny, le roi de France les abandonne et leur ordonne de livrer les clefs des villes aux commissaires anglais, la résistance passive oppose une émouvante protestation des

peuples navrés que le roi les livre comme orphelins aux mains de l’étranger, — dit Froissard.

Tout le Quercy se barricade. Quand la violence triomphe de Cahors, les bourgeois n’apportent les clefs de la ville 20qu’en pleurant et en exigeant que jamais ils ne devront servir contre la France. La Rochelle résiste huit mois ; et, quand, enfin, elle consent à prêter le serment anglais, elle proteste qu’elle n’avoue les Anglais

que des lèvres seulement, mais que le cœur ne s’en mouvera jamais6.

Plus tard, la Normandie, encore une fois conquise, cachera dans toutes ses forêts, dans tous ses buissons, des partisans, des brigands, comme disent les Anglais terrifiés par cette insaisissable chouannerie. Les nobles et les marchands ont pu s’accommoder. Le paysan, lui, est trop simple pour ne pas demeurer loyal, tout d’une pièce. Il se tait. Mais farouche. Et quand il a bu, il trinquera, comme ce paysan de Saint-Pierre-sur-Dive, dans une auberge de Bayeux avec cet inconnu :

— Dieu veuille garder la couronne de France. Donner bonne vie au duc d’Alençon, et nous donner une bonne paix !

Malheur ! Le compère est un hérault d’armes anglais qui le saisit au col. Ou bien comme ce tailleur de Notre-Dame-de-Cenilly, qui, revenant du marché de Coutances, déclare aux sentinelles qu’il préfère le roi Charles au roi Henri VI7.

Il n’est pas une chaumière qui n’ait recueilli, soigné, caché un brigand. Quant à l’Anglais isolé, son affaire est prompte. Au bois de Baugy, à Chicheboville, à Bretteville, à Ambleville, à La Londe en Vexin, il ira voir au fond du puits si le cidre est bon cette année. Et le curé de chanter l’In Pace ! À Argentan, en 1431, c’est un jacobin qui conspire. À Saint-Gervais de Séez, un trou percé dans une maison ouvre la forteresse (1427). À Tours, en 1432, le complot est bien près de livrer la ville. Quand on saisit les rebelles, ils payent de leur vie leur loyalisme. Cent quatre brigands français sont, quelques semaines avant Jeanne d’Arc, exécutés à Rouen sur le Vieux-Marché. Ceux-là sont gentils et loyaux Français, c’est-à-dire Français nobles et fidèles, irréductibles dans leur foi, Henri V pourra bien, comme tel autre envahisseur, proclamer, après Azincourt, qu’il est envoyé de Dieu pour 2punir la France de ses péchés, et que la défaite française n’est qu’un châtiment des voluptés, péchés et mauvais vices des Français ; la conscience française peut se savoir chargée de bien des fautes devant Dieu ; mais elle discerne l’hypocrite sophisme et se dresse fièrement, humblement, sûre de son devoir et par conséquent de la justice de sa cause.

On connaît l’admirable Dialogue entre deux chevaliers anglais et français8, pèlerins de Terre Sainte :

Le Français. — Cette guerre est injuste, car elle est fondée sur le désir de domination et le plaisir tyrannique d’acquérir richesses au détriment des chrétiens.

L’Anglais. — Comment n’obéirais-je pas à mon Roi ?

Le Français. — Il convient d’obéir aux choses justes, et non à l’injustice.

L’Anglais. — J’estime juste ce que mon Roi ordonne dans ses conseils.

Le Français. — À quoi votre conscience vous sert-elle donc ? Si, suivant la conscience d’un autre, vous vous exposez à la damnation ?

L’Anglais. — Vous me parlez ainsi pour affaiblir notre parti.

Le Français. — Je crains Dieu et non pas vous, les Anglais, iniques persécuteurs de France.

L’Anglais. — Non, mais vos bourreaux à cause de vos péchés.

Le Français. — Non, nos persécuteurs ! Mais nous vaincrons, car pour La justice…

L’Anglais. — Quelle injustice y a-t-il de vouloir augmenter notre pays ?

Le Français. — Ingrats ! Dieu ne vous a-t-il pas donné une terre suffisante ?

Dans une autre rencontre le chevalier anglais renouvelle l’affirmation que son roi fait une guerre juste parce qu’il a 22droit sur la France par héritage. À quoi le Français répond que ce n’est qu’un héritage de femmes.

Et voilà donc l’affirmation bien posée de la juste querelle, comme dit Jeanne, de la bonne querelle pour laquelle Jouvenel des Ursins et Jeanne d’Arc adjureront la conscience du roi.

Vous avez juste querelle, et aussi juste querelle qu’onques Roi eut. — La bonne querelle pour le sang royal, la bonne querelle du royaume de France, — dira Jeanne.

Lorsque, en mai 1431, Henri VI Plantagenêt reçut la couronne de France, on assure que la Bavaroise Ysabeau cacha ses larmes pour pleurer. Pleurs de honte, pleurs de douleur, pleurs de remords sans doute. Qu’une telle femme ait connu à cette heure le jaillissement expiatoire des larmes, cela établit assez que la force et la sophistique ne pouvaient affronter la révolte de la fierté et de la droiture. À Rouen, à cette même heure, Jeanne mourait. Mais elle avait si hautement crié la fierté française que le timide roi allait soudain se réveiller et la victoire libératrice prendre son essor.

Partie II
(20 janvier)

141La Chevauchée vers Chinon
Janvier 1429

Le dimanche, 1er janvier, fête de la Circoncision. Domrémy. Jour de l’an. Le jour des Estraines. Jeannette a reçu de saint Michel, de sainte Marguerite et de sainte Catherine comme estraines l’ordre de partir.

La bourrasque souffle dans la large vallée inondée. La pluie emplit le ciel tout noir. La Meuse a débordé. Bêtes et gens s’enferment en écoutant la tempête. Son père, sa mère, ses deux frères, Jean et Pierrelot, sont autour du feu qu’on laisse mourir. Jeannette a longtemps prolongé sa prière à la petite église de Greux, car celle de Domrémy est brûlée. Elle a pleuré. Tous à genoux récitent le Notre Père, le Je vous salue, le Je crois en Dieu avec Isabellette la mère. Les bonsoirs. Jeannette couvre de cendres les dernières braises et va se coucher.

Mais dans la nuit Jeannette ne dort pas. Elle regarde les lits, la salle qui s’enfonce sous le toit en étable. Tout quitter ! Elle regarde la porte. Braver la colère de son père ? Encore une fois ? Elle revoit cette affreuse année qui s’achève.

Depuis près de quatre ans, tout ce qui s’est passé ! Saint Michel, qui lui a parlé, là, du côté de l’église Les saintes qui sont revenues lui dire des choses à rendre folle : Aller en France ! Sauver Orléans ! Faire sacrer le Roi ! Si ce n’étaient pas des saintes, Jeannette se moquerait. Mais il n’y a pas moyen. C’est bien saint Michel, comme il est peint à l’église. Et sainte Marguerite, la martyre, qui a une palme et qui de sa petite croix ouvre le dragon. Et sainte Catherine, couronnée, qui tient une palme, elle aussi, et un livre. Jeannette est bien contente de les voir, mais elle tremble de 142les entendre.

— Plus tard, supplie-t-elle, par pitié !

— Vite, Jeannette !

— Voyez, je ne sais pas monter à cheval ni mener la guerre ! Je ne sais ni A ni B ! Tout juste filer et coudre !

— Va ! va ! hardiment ! Vois la pitié ! Vois les Bourguignons qui approchent. Vois Orléans qui va tomber ! Vois le Dauphin qui s’enfuit ! Avant la Saint-Jean il faut que tu sois près de lui.

Jeannette est affreusement seule. Son lourd secret, elle n’a pu le confier à personne. Ni à Hauviette, trop petite, qui a peur et qui pleure, la nuit, enfouie dans les bras de sa grande amie. Ni à son père, ni à sa mère, bien sûr, qui la traiteraient de folle. Ni au curé, messire Guillaume Frontey, qui la gronderait de croire à des fantômes ! Et cependant, sainte Marguerite et sainte Catherine insistent, elles pressent. Jeannette ne peut plus lutter. Un soir de mai, elle a fermé les yeux et s’est jetée dans le vide. Jeannette revoit les affreuses scènes ! La fugue à Burey-le-Petit, chez le cousin Durand Lassois, qu’on appelle l’oncle. Les confidences aussi pénibles qu’une violence. Et puis, vers l’Ascension, les entrevues si blessantes avec ce sire de Baudricourt ! Les rires grossiers, le conseil de la ramener chez son père à coups de soufflets, cela n’est rien ! Mais l’air narquois qui s’amuse à lui supposer des désirs de ribaude et à les encourager ! Cela, c’est pire que le feu. Le retour à Domrémy. Dieu ! Quelle rentrée sous l’œil des commères ! Et quel accueil à la maison ! La mère, les yeux tout rouges. Le père, plein de colère, qui lui a assigné la porte qu’elle ne devra plus jamais franchir. Et l’horrible parole qu’elle n’oubliera jamais :

Si je cuidais que la chose advensit que j’ai songié d’elle, je voudrais que la noyassiez ; et si vous — ses frères — ne le faisiez, je la noierais moi-même.

Et ses frères tremblant.

Alors, la réclusion que sont venues torturer les voix des hommes apeurés annonçant les expéditions bourguignonnes. En mai, Beaumont d’Argonne prise. Raucourt prise, le 2 juin. La Neuville-sur-Meuse, Mouzon, prises. Le 20 juillet, les voilà devant Vaucouleurs. La panique. Et, dans la nuit chaude les grandes charrettes attelées, chargées de matelas. Les enfants arrachés au lit. Les vaches qui meuglent. Jeannette 143revoit les incendies qui, derrière vous, marquaient les points qu’il fallait fuir. Ces trois lieues infinies dans les charrois embarrassés et les troupeaux. Les jurons des hommes, les larmes des femmes et les cris des enfants ! Neufchâteau. L’horrible logement dans l’auberge de la Rousse envahie de soldats. Le tapage, les chansons, les effrois d’une belle fille farouche. Et puis, la soudaine nouvelle : le pays en feu ! Le Bourguignon qui se retire ne laissant derrière lui qu’églises pillées, chaumières fumantes, vergers saccagés ! Quand on revient à Domrémy, les moissons sont brûlées ; un pignon : c’est l’église ; quelques murs noircis et des carrés entourés de pierrailles : les maisons. Les cadavres des bêtes brûlées dans les étables, dans les mouches noires et vertes au soleil, puent. Qu’est-ce qu’on mangera cet hiver ? Et surtout où ira-t-on à la messe ?

Et puis, comme si c’était le moment, cette affaire qui l’a tant fait souffrir ! Ce benêt, sans doute poussé par les deux familles, qui lui fait la cour. Elle a promis de l’épouser, dit-il. Il exige. Il plaidera. Il ira jusqu’à l’officialité de Toul. Le procès ! Jeannette revoit ces juges. Elle tremble encore à ces souvenirs. Mais non, elle n’a rien promis à ce garçon. Elle a voué à saint Michel sa virginité. Il y a trois ans. Voilà ! Et personne ne la lui arrachera. Elle tient tête aux parents, qui, étant de mèche, sont très vexés de son obstination. Dieu ! quel hiver ! Orléans, depuis octobre, enserré de bastilles. L’âme de Jeanne assiégée par ses saintes.

L’année 1428 n’a été qu’un supplice.

Que sera 1429 ? Jeannette, tard, s’endort.

6 janvier 1429

Le jeudi 6 janvier, fête des Rois, fête de la Tiphaine. Encore à Domrémy ! Les garçons ont passé en chantant : Trimousset ! C’est la dernière fois qu’elle leur donnera des œufs. Elle l’a senti. Il pleut. Toute la vallée n’est que de l’eau. Pour sa fête, sa mère, qui n’ose pas trop la regarder, l’a embrassée. Car elle a ses dix-sept ans aujourd’hui.

— Une bonne année, Jeannette !

— Une bonne année, Jeannette ! lui disent les saintes. C’est fini d’attendre, Jeannette. À dix-sept ans, il faut avoir le courage d’obéir à Dieu. C’est la grande, la plus grande 144année dans la vie d’un homme, C’est l’année où il choisit.

— Mon choix est fait, répond gravement Jeannette.

— Alors, pars ! Comme les rois, Jeannette.

Eux, ils étaient des hommes, ils étaient des rois. Une étoile les conduisait. Elle est une fille, toute seule, de dix-sept ans !

Vierge Marie ! quelle angoisse ! Il n’est pas de semaine, depuis un an, où deux et trois fois les saintes ne lui ont dit d’aller en France ! Sur ce, l’oncle Lassois vient donner des nouvelles de la famille.

Jeannette fait un noir complot.

— Mon oncle, dit-elle en tremblant, demandez à mon père que j’aille aider à tante Jeanne. Et puis (en baissant la voix) vous me conduirez au sire Robert…

L’oncle a dit son pressant embarras. Jacques d’Arc s’est laissé faire.

Quelle angoisse de mentir ainsi ! Jeannette a le cœur lourd. Elle a mal à voir son père trompé, sa mère, qui se tait trop, pour n’avoir pas deviné. Mais puisque Dieu le commandait, si j’eusse eu cent pères et cent mères et si j’eusse été fille de roi, si fussé-je partie, dira-t-elle à ses juges.

Un petit paquet de linge pour quinze jours. Et c’est pour toujours cependant.

Quand il y a quelqu’un, Jeannette chante.

Comme c’est deux fois plus dur de partir sans rien dire ! De dire au revoir ! en riant, en n’ayant l’air de rien, quand le cœur se déchire pour toujours ! À Hauviette la bien-aimée, elle ne peut pas même dire au revoir. Elle pleurerait. Elle éclaterait.

— Adieu, Mengette ! À Dieu te recommande !

Elle soutient le regard de son père qui a toujours l’air d’une menace ; celui de sa mère qui se cache, les paupières tremblantes.

— À Dieu, les frères ! À Dieu, les vaches ! À Dieu, la maison !

— Comme tu es longue, Jeannette, fait l’oncle, qui à l’air de s’impatienter.

— À Dieu, tous !

Et dans la pluie on part. Une dernière prière à l’église de Greux (là on peut dire le vrai adieu). Et 145puis, quand on est sorti de Greux, alors on peut pleurer. Deux lieues dans la bourrasque glaciale. On arrive trempé.

Mi-janvier

C’est la mi-janvier. Chez la tante de Burey, on a l’air de ne penser qu’au ménage, aux soins, au baptême. Jeannette est marraine, sûrement. Jeannette chante.

Mais le soir, Jeannette tient l’oncle longtemps seul.

Hardiment ! disent les voix. Jeannette parle hardiment. Jeannette presse l’oncle.

21 janvier

Le 21, c’est la Sainte-Agnès, la petite martyre. Jeannette regarde ce bûcher : Agnès joint les mains. Le bourreau enfonce le couteau dans sa gorge. Est-ce toujours ainsi qu’il faut aimer le Seigneur Jésus ?

23-30 janvier

Et puis, entre le dimanche 23 janvier et le dimanche 30, en route ! Une petite lieue. Il pleut toujours.

À Vaucouleurs, on loge chez des amis. Le mari, Henri Le Royer, charron, a trente-sept ans ; Jeannette travaille avec la femme, Catherine, qui en a vingt-sept. Tous les matins, elle est aux messes dans l’église. Souvent, dans la journée, elle descend à Notre-Dame-des-Voûtes dans la crypte, et le clergeon Jehan le Fumeux, qui a onze ans, admire comme elle prie devant la Vierge.

Quand Jeanne vint chez nous, déposera Henri Le Royer, elle portait une robe rouge. Elle disait : Il faut que j’aille vers le gentil dauphin. C’est la volonté de messire le Roi du ciel. Dussé-je y aller sur mes genoux, j’irai. Elle est restée chez nous, ajoute Catherine, environ trois semaines en plusieurs fois. Elle était simple, bonne, douce, fille de bonne nature et de bonne conduite. Elle aimait à filer et filait bien. Je nous revois encore filant ensemble à la maison.

Seulement, Jeanne n’est pas venue à Vaucouleurs pour filer. Elle fait demander à Baudricourt une escorte pour aller au dauphin.

Refus.

Cependant, dans Vaucouleurs, on commence à parler. Les vieux rappellent les prophéties qui enfièvrent les esprits. Serait-ce pas la Pucelle dont le cheval doit fouler le dos des archers ?

146Un écuyer, Jean de Metz, qui a trente ans, est fort intrigué. Cette fille, qui porte une robe pauvre et usée de couleur rouge, a un regard de chef.

— Ma mie, hasarde-t-il, que faites-vous ici ? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous devenions Anglais ?

Jeanne répond :

— Je suis venue ici parler au sire de Baudricourt pour qu’il me conduise au roi. Mais il n’a souci de moi ni de mes paroles. Pourtant, avant la mi-carême, il faut que je sois près du roi. Dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse (la fiancée de trois ans du futur Louis XI qui en a cinq) ni autres ne peuvent recouvrer le royaume de France.

Jeanne continue plus fermement encore :

— Il n’y a de secours que de moi. J’aimerais mieux filer, certes, près de ma pauvre mère ! Parce que ce n’est guère mon métier. Mais il faut que j’aille. Je le ferai parce que mon Seigneur veut que je Le fasse.

— Quel est votre Seigneur ?

— C’est Dieu.

Jean tend la main à Jeanne :

— Je vous jure que, Dieu aidant, je vous conduirai vers le roi. Quand voulez-vous partir ?

— Plutôt maintenant que demain, et demain qu’après.

Jean de Metz presse donc Baudricourt, qui, échaudé par l’attaque de l’an dernier, n’a plus envie de rire. Évidemment, ce n’est pas une ribaude. Mais il n’ose, lui, le soldat, se donner le ridicule de croire à une fille ! C’est bien joli les prophéties ! Mais dans les grands désarrois, les prophéties pleuvent. En ces temps d’universelle folie, qui sait si cette dévote ne tient pas ses visions de quelque démon ?

— Il faudrait voir, dit Baudricourt, qui appelle le curé.

Et messire Jean Fournier consent à faire, en présence de Baudricourt, un solennel exorcisme. Ridicule et douloureux.

Ils vont tous deux chez Le Royer. On isole Jeannette. Alors le curé revêt son étole et adjure :

— Si tu es chose mauvaise, va-t’en ! Si tu es chose bonne, approche !

Jeannette avance à genoux vers le curé.

Baudricourt se tait. Et sort.

147La pauvre Jeannette dit doucement à Catherine :

— Il a eu tort. Il me connaissait, m’ayant ouïe en confession. Elle ajoute : Est-ce que vous n’avez pas entendu qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme et que par une Pucelle des marches de Lorraine elle serait sauvée ?

Baudricourt résiste toujours.

Jeannette n’a plus de repos. Le temps lui durait, dit Catherine, comme à une femme grosse.

— Ferez-vous la route en vêtements de femme, lui demande Jean de Metz.

— Je prendrais volontiers habits d’homme, dit Jeannette.

Jean de Metz lui fait porter les vêtements et la chaussure d’un de ses soldats.

2 février

Le 2, la Chandeleur, la douce fête des cierges bénits qu’on tient en sa main pour mourir. A subitanea et improvisa morte, libera nos, Domine !

Sur ce, un messager de Charles II, duc de Lorraine, arrive à Vaucouleurs. Le duc veut voir Jeannette. Il envoie un sauf-conduit. C’est peut-être la route ouverte !

À cheval ! Avec son oncle et Jacques Alain (Jean de Metz l’accompagne jusqu’à Toul), Jeannette part.

Elle tombe, à Nancy, dans la chambre d’un vieillard podagre qui, fatigué de noces crapuleuses, ose prier cette pucelle, dont on lui a parlé, de faire quelque miracle et de lui rendre des forces pour reprendre avec la Lison une vie qui fait le dégoût de son peuple. Jeannette lui dit qu’il ferait mieux de vivre proprement et de rappeler sa bonne femme Marguerite de Bavière, Le vieux duc n’a même pas la force de s’irriter.

Mais le voyage à Nancy n’a pas été inutile.

Il a bien l’air d’avoir été comploté pour de tout autres fins.

Le duché de Bar est depuis cinq ans affranchi de la tutelle lorraine, car le duc René, fils de la reine Yolande de Sicile, et beau-frère du Dauphin, a été le 4 janvier 1424 émancipé par sa mère et le 12 août délivré de la tutelle du duc 148Charles II. Très français de cœur, très ami de Baudricourt, le duc René lutte de toutes ses forces contre les Bourguignons. Lassé, Bedford vient une dernière fois de le sommer de prêter serment de foi et hommage à Henri VI, sous peine de se voir frappé de déchéance et de confiscation.

Baudricourt, qui a lutté désespérément pour maintenir le duc René dans l’alliance française, essaye les dernières chances. Cette fille arrive à propos. Le 29 janvier les messages ont circulé entre Vaucouleurs et Saint-Mihiel, et, le 31, le duc René part pour Nancy, chez son beau-père, brûlant de connaître Jeanne dont Baudricourt lui a parlé.

Jeannette a vite fait de le conquérir.

Les jeunes hommes ont si vite compris Jeanne et l’ont tant aimée ! Jeannette paye d’audace :

— Si vous voulez, dit-elle à Charles II, que je prie Dieu pour votre santé, donnez-moi votre fils et des compagnons pour me conduire en France !

Mais le vieillard n’écoute déjà plus ; il est trop engagé dans la politique bourguignonne pour s’intéresser à cette paysanne. Que son maître d’hôtel lui remette quatre francs pour ses frais de route, et qu’on lui donne un bidet pour rentrer chez elle !

Sur le cheval noir du duc de Lorraine, Jeannette quitte Nancy. Mais c’est un fervent au revoir que le jeune duc René lui a lancé au départ.

Il n’aura plus qu’une volonté, se dégager définitivement de l’emprise anglaise.

Il lui faudra plusieurs mois de lutte, pendant lesquels il semblera défaillir. Mis au pied du mur, il cédera le 13 avril aux instances du cardinal de Bar, à qui il donnera commission de prêter en son nom le serment aux mains de Bedford ; le 5 mai, le cardinal fera l’hommage et, le 6, conclura une alliance entre Bedford et René. Une nouvelle violence l’obligera, le 15 juin, à prêter serment à Henri VI. Mais, le 17 juillet, à la nouvelle du sacre, n’y tenant plus, il quittera brusquement Metz et, rassemblant la compagnie, courra rejoindre le roi couronné et la Pucelle.

Quant à Jeannette, comme c’est la tradition en Champagne, elle tient à faire pèlerinage à Monseigneur Saint-Nicolas 149de Varangéville, comme disait Joinville. C’est le grand patron des voyageurs. C’est surtout celui des Croisés. Joinville y a un jour — à pied et déchaux — porté l’ex voto de saint Louis sauvé de la tempête : Un beau vaisseau d’argent et, sur le vaisseau, le roi, la reine, les trois enfants, tout d’argent, et les voiles toutes d’argent, du poids de 5 marcs, dont la façon avait coûté 100 livres. Jeanne demande la médaille que les Croisés portaient sous l’armure. Elle a bien envie maintenant de partir tout droit sur Chinon.

Mais non. Il vaut mieux rentrer à Vaucouleurs.

Voilà le Carême. Temps gris. Bourrasques.

9 février

Le mercredi 9 février, jour de Carême-prenant, Jeannette a reçu les cendres : Souviens-toi, Jeanne, que tu es cendre et que tu retourneras en cendre.

Jeannette ne brûle pour le moment que de partir.

Elle presse de nouveau Baudricourt, qui résiste. Mais les événements se précipitent. Les voix lui ont dit du nouveau.

12 février

Le samedi 12 février, au soir, Jeannette aborde brusquement le bailli :

— En nom Dieu, vous tardez trop à m’envoyer ! Car aujourd’hui même le gentil Dauphin a eu près d’Orléans un bien grand dommage, et il est en péril encore de l’avoir pire, si vous ne m’envoyez bientôt vers lui.

Baudricourt est ébranlé.

Les voix insistent plus que jamais :

Va, fille de Dieu ! Va, va, hâte-toi ! Hâte-toi, car il est peut-être trop tard !

Dieu, quel tragique moment !

Bedford, là-bas, compte ses chances.

Voilà huit ans que le roi d’Angleterre s’est installé à Paris, épiant la mort de Charles VI pour recueillir sa couronne. Un hasard, il est vrai, a fait mourir le gendre en 1422, quelques semaines avant le beau-père. Henri V ne sera donc pas lui-même roi de France. Mais il laisse un fils héritier de ses droits. De fait, Henri VI, âgé de neuf mois, est proclamé roi d’Angleterre et de France. Au sacre près, 150qu’il faut bien remettre, la couronne de France est donc passée sur le front de l’Anglais. Le duc de Bedford, régent de France, assurément va tenter un grand coup, ce ne lui sera qu’un jeu d’assurer la conquête effective de tout le territoire. Il tient la moitié du royaume. Et ce qu’il ne tient pas, le duc de Bourgogne le possède ! L’Anjou, la Touraine, le Blésois et le Dunois ne seront pas longtemps défendus par un jeune prince sans soldats, sans ressources et sans décision. Sans étoile ! Trois ou quatre points de résistance à briser, et c’en est fait. Tournai s’obstine à être française. Que peut cette place perdue dans une Flandre toute bourguignonne ? Le Mont-Saint-Michel se prétend inviolable ! Qu’importe ce rocher au péril de mer ? Vaucouleurs ? Une petite bastille sans importance que l’on enlèvera quand on voudra ! Orléans seule fait une étrange et fâcheuse résistance qu’il faut enfin écraser. Alors, le soi-disant dauphin s’enfuira où il voudra, en son Dauphinois, en Espagne, s’il le préfère. Bedford n’en a cure. Pour le moment il faut frapper Orléans. Orléans va tomber, tout suivra.

À moins qu’Orléans résiste !

Mais Orléans peut-il résister davantage ? Les Orléanais viennent de tenter leur chance dernière et l’ont perdue. Ils ont envoyé Poton de Xaintrailles avec une délégation de bourgeois prier le duc de Bourgogne d’obtenir que les Anglais lèvent le siège. Ils supplient qu’on les comprenne dans les trêves ! Mais Bedford n’est pas homme à se laisser ainsi jouer par son cher beau-frère. Le trompette du duc de Bourgogne, n’ayant rien obtenu des Anglais, s’est contenté de commander à tous les sujets de Bourgogne de quitter le camp anglais. Picards, Champenois et Bourguignons ne se le sont pas fait dire deux fois. Ils ont déguerpi.

Eh bien ! Bedford les remplacera par des Anglais de l’Île. Il prépare un gros convoi de ravitaillement de viande de carême. Quatre cents chariots. Deux mille hommes de guerre sont prêts à quitter Paris sous la conduite de Fastolf.

On va bien voir !

Du côté français n’apparaît, d’ailleurs, qu’une croissante pénurie avec une croissante fatigue. Le soi-disant dauphin 151Charles n’est plus qu’un fantôme. Son entourage ploie et regarde avec lassitude vers la paix bourguignonne. Il s’est brouillé avec le connétable de Richemont, un rude soldat, le seul sans doute qui l’eût efficacement secouru. Farewell !

Encore ce dernier effort, Orléans est la dernière étape à franchir. Elle l’est à demi. Nous y serons à la Saint-Jean, jure Bedford.

13 février

Le dimanche 13, dimanche des Bures. On ne parle dans Vaucouleurs que de la défaite annoncée par Jeanne. Il faut vite qu’elle parte.

L’oncle et Jacques Alain lui achètent un cheval de 12 francs. On lui fera faire au plus tôt un habit d’homme. Jean de Metz s’assure d’une escorte.

Jeannette se consume à attendre. Semaine mortelle !

22 février

Enfin, le mardi 22, fête de la Chaire de saint Pierre. Anniversaire du Dauphin, qui prend ses vingt-six ans. Arrive soudain un messager du roi qui confirme l’affaire du 12. À Rouvray-Saint-Denis, les troupes anglaises, amenant au siège renfort et ravitaillement, ont rejeté les assauts français. L’échec a démoralisé la résistance. Les gens sont plus excités que jamais.

— Eh bien ! qu’elle parte !, dit le bailli.

En ce même jour, à Paris, Bedford fait faire procession générale en actions de grâces de la victoire de Rouvray.

Mais non, Dieu ne trahira pas les Lys ! Jeannette, radieuse, passe sa dernière soirée chez ses bons amis. Le barbier coupe ses beaux cheveux noirs. Il rase la nuque et les tempes, à l’écuelle, comme on fait aux garçons. Jeanne va vivre parmi des hommes. Elle sera plus sûre en garçon.

Dernière prière. Nuit sans sommeil, le cœur battant. Jeanne voit la route. Vers ce même temps, sa mère, avec Pierre et Jean, sont partis vers Notre-Dame du Puy.

23 février

Le mercredi 23, veille de saint Matthias, apôtre, très tôt la messe, la confession. La communion. Dernière prière à la Vierge des Voûtes.

Et puis, les chevaux sont sellés.

152Jeanne paraît sur le seuil. Elle est grande et forte ; plus belle, mais un peu pâle sous la sévère ligne des cheveux coupés et du corps bien lacé. Elle porte le pourpoint noir, à la ceinture une épée, un chaperon noir découpé ; une robe, courte aux genoux, de gros gris noir ; des chausses, avec des houseaux ; des souliers lacés et des éperons.

Dans la rue, les hommes sont à la tête des chevaux.

À côté de Jean de Metz, son servant Julien. Bertrand de Poulengy, écuyer du roi (il a trente-six ans), connaît Jeanne depuis l’an dernier ; il s’est offert à la conduire. Son servant, Jean de Honecourt, tient son cheval. Colet de Vienne, le messager du dauphin, guidera la marche. L’archer Richard servira au besoin.

— C’est bien peu pour affronter tant de dangers !

— En nom Dieu, répond Jeanne, dont les yeux bruns brillent, je ne crains pas les gens d’armes ; car ma voie est ouverte. Et s’il y en a sur ma route, Dieu Messire me fraiera la voie jusqu’au Dauphin. Car c’est pour cela que je suis née.

Alors Jeanne embrasse la bonne hôtesse sur le seuil de la maison. Baudricourt donne à Jean de Metz une lettre d’introduction auprès du roi. Mais il est inquiet. Il est ému de ce départ. Il fait jurer aux soldats de défendre Jeanne au péril de leur vie.

— À Dieu, Messire !

— Allez, Jeanne. Allez ! Et ce qui pourra advenir en advienne.

Le jour baisse déjà. Dans les rues étroites et glissantes, encombrées de vieux qui l’acclament en pleurant et de femmes qui embrassent ses mains, des gamins courent devant elle en jouant du tambour. Un grand signe de croix en dépassant l’église où le curé bénit. Le martellement sec des fers de chevaux sous la voûte de la Porte de France, — la bien nommée ! — et puis sourd sur le bois du pont abaissé. Les gardes retiennent les garçons. Alors, Jeanne jette un dernier regard à ceux-là et à ceux de Domrémy qui ne sont pas là. Que savent-ils ? Que pensent-ils ? Aux petites amies, aux champs, au clocher brûlé et à la Meuse : Jeannette dit adieu à tout ce qu’elle a aimé, et, pour finir, embrasse le 153brave oncle Durand qui ne peut, hélas ! la suivre. Le ciel est bas et gris. Autour des peupliers volent des corbeaux noirs. Mais là-bas, c’est la France.

— En route !

Jeannette marche silencieuse, éblouie, plongée dans la prière. La voix marche à côté d’elle. Saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite sont là :

Va, fille au grand cœur, va !

Autour d’elle, les six hommes se sont serrés. Les servants, devant le mauvais temps, maugréent. Narquois ou grognons, ils ruminent d’abord tous les coups contre la fille. Ils la laisseront, disent-ils, dans un fossé. Ils en feront leur plaisir. Mais Jeanne va les tenir subjugués. Elle mènera le train des hommes à grande allure, car on est en plein dans les bandes bourguignonnes. Il faudra fuir les villes dangereuses (Chaumont, Bar, Troyes) et éviter les ponts gardés. Par une fatalité, la route est barrée par les innombrables contreforts du plateau de Langres, et c’est chaque jour une nouvelle rivière à franchir à gué : Ornain, Saulx, Marne, Blaise, Aube, Seine, Armançon et Serain. Elles sont grossies par les pluies et les prairies tout inondées. Pour fuir les regards, les soupçons, on brûlera les auberges. Repas hâtifs. Sommeils inquiets sur la paille, à la paillade, comme on dit, où Jeanne, sévèrement lacée, s’étend entre les deux écuyers.

Ou pas de sommeil du tout.

Ce soir, on a été promptement saisi par les ténèbres. Mais le pays est tout aux Bourguignons. Il faut forcer la marche. Toute la nuit, dans le bois, Jeanne entraîne les hommes et les chevaux.

Va, va ! Seize lieues d’un trait en forêt.

Enfin, avant l’aube, au sortir de la forêt de Sannoire, la vallée de Poissons et la Marne ! Voici près de Joinville l’abbaye de Saint-Urbain où l’on pourra faire halte à l’abri. L’abbé Arnoult d’Aunoy, parent de Baudricourt, est un fervent Français. Il accueille Jeanne avec transport.

Jean de Metz redemande, inquiet, si Jeanne croit vraiment aboutir.

— Ne craignez pas, répète Jeanne. Ce que je fais, je le fais par commandement, car mes frères du paradis me disent ce que j’ai à faire.

24 février

154Le 24, jeudi, fête de saint Matthias, apôtre, messe et communion. Bref repos. Et puis, l’on s’engage dans la sauvage forêt de Clairvaux. Le soir, sans doute, on atteint, à quinze lieues, l’abbaye ou ce qu’il en reste, après que les Anglais l’ont incendiée (1376).

Le souvenir de saint Bernard, qui l’aurait tant aimée ! Accueil enthousiaste des moines qui détestent l’envahisseur !

26 février

Enfin, le samedi 26, au soir, on arrive en vue d’Auxerre.

Mais la ville est bourguignonne. On gîte sans doute dans le faubourg, chez les Bénédictins.

27 février

Le dimanche 27, messe à la grande église, et joie de la Communion. Jeanne a faim. Elle prolonge sa prière lourde d’espérance, mais pleine encore d’angoisse. Il faut au plus vite relayer les chevaux et reprendre la route. La voix presse. Jeanne veut à tout prix arriver à Chinon pour la mi-carême qui est proche.

— Ne craignez rien, répète Jeanne, vous verrez comme à Chinon le Dauphin nous fera bon visage.

Une étape de douze lieues.

À Montargis, on respire. On voit des bourgeons aux arbustes.

1er mars

Le mardi 1er mars, à Gien, enfin. La Loire, la France ou ce qu’il en reste ! À dix lieues, c’est Orléans. Un nom qui sonnait comme hier Verdun.

Exultation. Marche bientôt triomphale.

Cinquante lieues de franc-étrier, peut-être par Selles et Loches.

5 mars

Et le samedi 5 mars, au soir on arrive à Sainte-Catherine de Fierbois. Chez sa sainte ! Gîte à l’aumônerie.

6 mars

Le dimanche 6, Laetare Jerusalem ! Quelle joie ! Trois messes. Et quelle communion d’actions de grâces !

Là-bas, c’est le dimanche des Fontaines. Toutes les filles et tous les garçons du village y fêtent la mi-carême. Comme on riait avec Hauviette, avec Mengette et les amies, en 155montant à la Bonne Fontaine aux fées Notre Seigneur ! À la Fontaine aux Groseilliers ! On emportait des petits pains, des noix. On mettait la nappe sous l’arbre des Dames. On goûtait en chantant. Jeannette aimait tant chanter ! Et on dansait sur l’herbe.

Plus tard, au Procès, Mengette dira : Et nos enfants font aujourd’hui ce que nous faisions. Et Isabellette : Tout est resté de mode !

Jeannette est loin, cette année ! Mais quelle fête ! À dix lieues, le Roi ! Est-ce possible ?

Va ! Va ! hardiment, répète plus que jamais sainte Catherine. Alors d’un jet, Jeanne dicte une lettre au Dauphin. Elle est debout, sa voix tremble d’abord, puis se pose. Les phrases sont brèves, fermes. Jeannette de Domrémy a disparu. C’est aujourd’hui Jeanne la Pucelle qui parle à son Roi un langage plein d’audace : J’adressai des lettres à mon Roi pour savoir si je pouvais entrer dans la ville où était le Roi ; et que j’avais fait avec succès 150 lieues pour venir vers lui à son secours ; et que je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Et-me semble que dans les dites lettres était contenu que je reconnaîtrais le Roi entre tous les autres. (Procès, 27 février.)

Chinon est à dix lieues. La route est belle et le brave Colet de Vienne l’enlève en un temps de galop. Il débouche dans la ville. En un instant, tout le monde sait la nouvelle. C’est un beau tapage ! Les bonnes gens s’exclament. La Cour s’alarme. Les conseils s’assemblent. Les défaitistes délibèrent. Le Roi, averti, s’émeut. Quel trouble-fête !

La pauvre petite, qui croyait entrer tout droit, conduite par ses Anges, jusqu’au gentil Dauphin, va rencontrer le plus terrible obstacle. Son cheval est sellé : elle-même n’attend qu’un signe… Et voilà que vers elle une première commission s’avance pour l’examiner. Ses réponses affolent ces honnêtes vieillards. Faire lever le siège d’Orléans ! Conduire le Dauphin à son sacre ! À Reims ! L’archevêque de Reims même est là, Regnault de Chartres, chancelier du Roi, qui sait bien que son diocèse est occupé par les Anglo-Bourguignons ; il sait bien, lui, que se risquer à Reims est impossible. Folie donc. Et pire, ce secret qu’elle refuse de 156confier. Fille suspecte. On appelle l’Inquisition.

— Votre secret ?

— Je le dirai au Roi.

Cependant, la Reine Yolande de Sicile, mère de la jeune Reine Marie d’Anjou, intriguée, reçoit Jeanne, s’émeut, admire. C’est une ardente Française, une femme de haute piété et de grande finesse diplomatique. Elle parle au Dauphin ; elle plaide pour Jeanne. On délibère. On redélibère. Sur ce, le bâtard d’Orléans, le futur comte de Dunois, envoie de la ville assiégée l’annonce du désespoir de la place et demande s’il est vrai qu’un miraculeux secours approche. La rencontre est étonnante.

— Eh bien ! qu’elle y aille ! dit le Dauphin.

Jeanne bondit. J’allai à Chinon où était mon Roi. J’arrivai vers midi environ, je descendis dans l’hôtellerie. L’après-dîner, j’allai vers mon Roi qui était au château. Lorsque j’entrai dans la chambre de mon Roi, je le connus par les conseils et révélations de mes voix. Je dis à mon Roi que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.

La scène est bien connue. À la poterne du château, les paillardises du corps-de-garde saluent la belle fille. Dans l’antichambre, pire accueil. Contre-ordre ! Le Dauphin ne veut plus la recevoir. Le gros La Trémoïlle et Regnault triomphent. Mais un hasard fait tomber entre les mains de Charles VII la lettre de Baudricourt qui porte de la Pucelle un étonnant témoignage. Il interroge. Il apprend le miraculeux voyage. Et son trouble renaît. Un réveil de personnalité le délivre.

— Faites-la entrer !

C’est le soir. Trois cents seigneurs remplissent la grande salle royale qu’éclairent quarante porteurs de torches, Au milieu des regards curieux, la belle fille avance, droite, en tenue de route : pourpoint noir et robe courte de gros gris noir, chapeau noir sur la tête. Le regard assuré, les yeux droits. Sans rougir, elle écarte les empressés et les simulateurs, fend l’épaisseur des groupes et va tout droit tomber à genoux devant celui qui se dérobait et qui, maintenant, se trouble :

— Dieu vous accorde bonne vie, gentil Dauphin.

Quand il prend la main de cette fille, c’est sa main à lui, le roi, qui tremble. Il l’entraîne à l’écart. Elle parle. Elle dit 157sa mission, la volonté de Dieu, son plan d’action, la nécessité d’agir vite. Elle dit enfin les choses secrètes qui bouleversent et exaltent l’âme du malheureux prince.

— Je vous dis de la part de Messire que vous êtes vrai héritier de France et fils du roi.

Quand ils reviennent au milieu de la foule, c’est la jeune fille qui tient par la main le prince, rayonnant de joie, dira Alain Chartier, et le conduit sous les yeux des seigneurs. C’était l’enfant qui témoignait de son roi !

Mais L’esbahissement ne lui donne pas la victoire. On la loge dans la tour du Coudray. On la confie à la femme pieuse et dévote de Guillaume Bellier. Et, en somme, on la surveille, on l’épie, on l’interroge, on enquête encore. On scrute son âme, son passé, ses révélations, sa voix, son corps. Théologiens, légistes, princes, grandes dames lui font chaque jour un supplice. Le Dauphin tour à tour s’enthousiasme en de mystiques élans, s’enfonce dans de sombres défiances ou s’évade en d’astrologiques rêveries. Au sortir d’une messe, — car il est très pieux, chaque jour il se confesse, entend à genoux trois messes, assiste à Matines et aux prières pour les morts,et communie aux fêtes, — il fait, sous la dictée de Jeanne, donation à Dieu de son royaume, et Jeanne, de la part du Roi du ciel, lui en confie la lieutenance. Mais lorsqu’il retombe sous les sourires et les raisons de La Trémoïlle, il se replonge dans son inquiétude. Et le voilà qui se déconcerte devant les rudes et suffisants capitaines, que la seule idée de voir une fille conduire un bataillon met tour à tour en fureur ou en joie. Raoul de Gaucourt mène le train.

11 mars

Le vendredi 11 mars. Comme tous les vendredis, par ordre des États généraux tenus l’an dernier, on processionne à Chinon, — ainsi fait-on dans toutes les églises notables du royaume, — pour la victoire du Roi, et Jeanne pour la première fois se Joint à cette prière nationale.

Pour gagner du temps et peut-être pour se donner une attitude, le Roi envoie deux Frères Mineurs enquêter à Domrémy et à Vaucouleurs. Jeanne écrit à son père une lettre douloureuse pour obtenir son pardon. Affreuse attente, 158car les messagers d’Orléans sont là. Au bruit de son arrivée à Gien, Dunois a envoyé à Chinon Archambaut de Villars, Jacques de Chabannes et Jamet du Tillay, s’informer de cette Pucelle dont le nom est aujourd’hui sur toutes les lèvres : la ville n’en peut plus. Elle n’attend plus qu’un miracle. Peut-on croire qu’il est proche ?

12 mars

Le 12*, une joie. Le jeune duc Jean d’Alençon est accouru de Saint-Florent-les-Saumur où hier il chassait aux cailles. Il a appris la venue de la Pucelle. Il a sauté à cheval. C’est un soldat bouillant de vingt-trois ans. Il est, par son aïeul Philippe le Hardi, de sang royal capétien. Son père a été tué à Azincourt. Il a tout son duché envahi par les Anglais. Il a été battu, il y a quatre ans, à Verneuil (le 7 août 1424), fait prisonnier par Bedford, trois ans détenu au Crotoy, et délivré pour une rançon de deux cent mille saluts d’or où passera toute sa fortune. Il ne possède plus franche que son épée. Plein de feu, il a bondi s’informer de la Pucelle qui l’accueille comme ferait un chef et un prince :

— Vous, soyez le très bienvenu. Plus il y en aura ensemble de sang royal de France, mieux en sera-t-il.

Hélas ! le pauvre sang royal de France est bien rare et bien alangui ! Le Dauphin est chétif et porte de rudes hérédités. De taille moyenne, il a les membres grêles, les jambes courtes, cagneuses. Dans une tête forte, rasée, sous un front large et saillant, des yeux petits, gris vert, un peu troubles, un nez long, droit, tombant sur une lèvre épaisse.

Il est doux, mais ne se plaît que dans son retrait entre son confesseur et son médecin. Il mange toujours seul ; il chasse peu ; il joue volontiers aux échecs, aux dés. C’est le doux roi, le bénin prince. Mais comme il est peu soldat !

Il n’aime point le risque. Il tremble partout ; depuis l’accident de La Rochelle, il craint toujours que le plancher ne s’effondre. Il n’ose pas franchir à cheval un pont de bois. Il craint la guerre. Jeanne, d’ailleurs, le fatigue de son enthousiasme comme un enfant fatigue un vieillard. Il faut des cœurs jeunes et robustes pour la comprendre.

Celui du duc Jean est ébloui. Tout en elle le ravit. Jeanne se révèle amie des beaux chevaux et hardie cavalière. Jean 159enthousiasmé lui offre un cheval de combat. Et l’on s’enivre de galopades et de prouesses.

On s’enivre aussi de grandes audaces. Jean connaît bien les Anglais, Bedford notamment. Il en instruit Jeanne. Sur le feu qui la consume, il souffle le vent de sa propre hardiesse. La pensée de Jeanne ne connaît plus de repos. Ses décisions sont prises, son plan arrêté.

19 mars

Le samedi 19 mars, les messagers sont rentrés à Orléans et racontent au peuple assemblé qu’en effet une Pucelle prépare une armée de secours, et que bientôt elle va prendre la campagne.

Dieu même semble dicter les échéances9. Voilà le temps de Pâques, voilà la Semaine sainte, dernier délai de la miséricorde. Les fêtes passées, ce sera l’action foudroyante de l’impitoyable choc. Elle n’a qu’un an devant elle.

— Il faudra faire vite, dit-elle au duc d’Alençon, je ne durerai guère.

20 mars

Le 20, dimanche des Rameaux, Pâques fleuries. Jeanne processionne, très regardée.

22 mars

Le Mardi saint, 22 mars, elle n’a pas encore un soldat, mais elle dicte ce rude message. La plus belle page écrite en français. C’est sa première sommation aux Anglais :

Jhesus Maria

Toi, roi d’Angleterre, et toi, duc de Becquefort, qui te dis régent de France, vous Guillaume de la Polle, comte de Suffort, Jean, sire de Talbot, et Thomas, sire d’Escalles qui te dis lieutenant du duc de Becquefort, faites raison au Roi du ciel de son sang royal. Rendez à la Pucelle envoyée de Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Car elle est venue ici de par Dieu réclamer tout le sang cet droit royal et prête de faire paix si raison lui voulez faire, vous déportant de France et payant le roi de ce que vous l’avez tenue.

160Et vous tous, archers et compagnons de guerre, gentils et autres, étant devant la ville d’Orléans, partez-vous de par Dieu et vous en allez en votre pays. Et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui brièvement vous visitera à voire grand dommage.

Et toi, roi d’Angleterre, fais ce que je t’ai écrit. Que si tu ne le fais, je suis chef de guerre, ayant puissance et mission de Dieu de bouter et chasser forciblement tes gens partout où je les atteindrai en terre de France. Veuillent ou non. Que s’ils veulent t’obéir, j’aurai merci d’eux. Et sinon, je les ferai occire.

Je suis venue ici de par Dieu, le Roi du ciel, pour vous bouter hors de toute France, encontre de tous ceux qui voudront faire trahison, malengin ou dommage au royaume très chrétien de France.

Et ne mettez en votre opinion que vous tiendrez jamais le royaume de France de Dieu, le Roi du ciel, fils de sainte Marie. Mais le tiendra Charles, vrai héritier, veuillez ou non. Car Dieu, le Roi du ciel, le veut ainsi. Et ce lui est révélé par mot qui suis Pucelle, et qu’il entrera à Paris à bonne compagnie. Si vous ne voulez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que nous vous trouverons, nous ferrons dedans à horions, et si ferons un tel chahut, que encore à mille ans que en France ne fut fait si grand.

Faites donc raison.

Et croyez que le Roi du ciel enverra plus de force à la Pucelle que vous ne pourrez livrer d’assauts à elle et à ses bonnes gens d’armes. Et aux horions verra-t-on qui aura le meilleur droit du Dieu du ciel ou de vous.

Toi, donc, roi d’Angleterre, et toi, duc de Becquefort, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous partiez du pays ; car elle ne vous veut pas détruire, en cas que vous lui faites raison.

Mais, si vous ne la croyez, tel coup pourra venir que les Français en sa compagnie feront le plus beau fait que oncques fut vu en chrétienté.

Et envoyez réponse si vous voulez faire paix et vous partir d’Orléans.

161Que si vous ne le faites, attendez-moi à votre grand dommage et bref.

Écrit le mardi de cette Semaine sainte10.

Hardiment, lui avaient dit sans cesse ses voix. Jeanne avait profité des leçons.

Jamais on n’avait parlé aux Anglais de ce ton. Ils feignirent de rire. Mais le trait était si bien lancé qu’il les frappa en pleine poitrine et que, deux ans après, ils n’en étaient pas remis. La lettre insolente sera soigneusement gardée aux archives de Bedford et brandie au procès. On croira par la confrontation intimider la jeune fille. Cette lettre, répondra-t-elle alors, je ne l’ai écrite ni par orgueil ni par présomption, mais par le commandement de Notre Seigneur. Quant aux Anglais, devait-elle ajouter, s’ils eussent cru ma lettre, ils n’eussent été que sages. Avant qu’il soit sept ans, ils s’apercevront de ce que je leur écrivais !

À Chinon, l’affaire fait grand tapage. Les amis le duc d’Alençon, copient la lettre et la placardent sur les murs. Tout le monde la lit. Ce style délivre les consciences. C’est un enthousiasme déchaîné. Quant aux défaitistes pro-bourguignons, ils pâlissent de colère. Ils se vengeront. Mais il est trop tard, tout le populaire acclame Jeanne. Ils n’osent point l’affronter. Ils machinent alors une manœuvre. Mais on laissera d’abord passer Les jours Saints.

24 mars

Le 24, Jeudi saint, Mandé, le roi, selon la coutume des rois de France, vêtu d’un sac de toile, entouré de princes du sang, lave les pieds de treize pauvres.

25 mars

Le Vendredi saint, 25 mars, l’Annonciation de Notre Dame. Quelles rencontres ! Saint Gabriel incliné devant la petite Vierge de treize ans et qui lui dit la Pitié du monde. Ne craignez pas, Marie !… Et voici le Calvaire ! Jeanne demande à saint Gabriel si elle aussi aura son calvaire ? Et les anges lui redisent toujours la leçon d’audace. Audacter ! 162Jeanne songe alors que c’est le grand pardon du Puy, et Jeanne pense que sa mère et ses frères prient pour elle Notre-Dame.

27 mars

Enfin, le dimanche de Pâques, Pâques communiants, 27 mars, toute la ville de Chinon se réveille dans la joie des Résurrections. Alleluia ! Une rumeur circule dans les rues et les cantonnements. Le nom d’Orléans est chuchoté avec mystère. On assure que le dauphin prépare un grand coup. Les valets serrent les coffres. On charge les voitures. On prépare les équipages.

28 mars

Et le lundi 28, lundi de Pâques, Jeanne, acclamée par les bourgeois et par les femmes, se range dans la colonne, en grand arroi, le Dauphin, la cour, le chancelier, les services, les aumôniers, les dames. Les gamins courent dans les jambes des chevaux, criant : À Orléans ! Enfin, le lourd et somptueux cortège s’ébranle et franchit les portes de la ville.

La joie d’un printemps qui éclate11 !

  1. [1]

    Les lecteurs savants m’excuseront de ne pas accabler mon texte d’innombrables références. Ils s’apercevront aisément, je l’espère, de la documentation, puisée aux sources les plus proches de Jeanne, qui soutient ce récit. Ils savent qu’il y a plusieurs incertitudes sur certaines dates, spécialement en mars. J’ai opté pour les hypothèses les plus probables.

  2. [2]

    D’Achery, Spicilegium, t. III, p. 117 et 115. Dans le procès, Guillaume Manchon dit que Nicolas Loyseleur se déguisa pour tromper Jeanne et feignit être de Lorraine et de obædientia regis Franciæ. Jeanne crut en effet qu’il était de sua Patria et de obædientia regis. Et Jeanne au procès fit une déclaration que le scribe latin traduit ainsi : Et pourquoi les Anglais ne quittaient-ils pas la France et n’allaient-ils pas ad suam Patriam (Quicherat, t. III, p. 141 et 48). Jeanne a certainement dit : leur pays.

  3. [3]

    Denifle, Désolation…, I, 533.

  4. [4]

    Quicherat, t. T,p, 196.

  5. [5]

    Les villages payaient appatis à une ou plusieurs garnisons qui en retour les protégeaient.

  6. [6]

    Denifle, Désolation, II, 573.

  7. [7]

    Cf. Champion, Procès de Jeanne d’Arc, II, p. LXXXIV.

  8. [8]

    Composé entre 1422-1430, Voir Gerson, Opera, IV, 744, Champion, Ibid., p. XCIII.

  9. [9]

    Il y a des incertitudes sur la date du voyage de Poitiers. Plusieurs l’avancent de quinze jours. On sait que Jeanne y reste plus de trois semaines.

  10. [10]

    La Chronique de la Pucelle affirme que la lettre ne fut envoyée de Blois qu’un mois plus tard. C’est possible.

  11. [11]

    La suite du Calendrier de 1429 paraît aujourd’hui même à l’Art Catholique, 6, place Saint-Sulpice, sous Le titre de : La Chevauchée de Jeanne d’Arc 1429. IVe Carnet de route, Un beau volume in-16 de 300 pages avec des bois du quinzième siècle. Prix : 12 fr

Études
5 mai 1929

Revue des livres. Compte-rendu du Sentiment national dans la Guerre de Cent ans de Georges Grosjean, par Paul Doncœur.

Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1929, 66e année, tome 199, p. 366.

Lien : Gallica

G. Grosjean. — Le Sentiment national dans la Guerre de Cent ans. Paris, Éditions Bossard, 1928. In-12, 225 pages.

Voici un livre très utile à lire en ces années du centenaire de Jeanne d’Arc. Trop souvent Jeanne nous est présentée comme un accident dans l’histoire. On ne nous montrera jamais assez comment elle tient au contraire par toutes ses fibres à ce peuple de France qu’elle a sauvé. Jeanne à porté jusqu’au triomphe la volonté obscure souvent impuissante d’un pauvre peuple violé plus encore dans sa fierté et dans sa fidélité à ses rois que dans ses terres et ses biens matériels.

M. Grosjean, remontant aux origines de la guerre de Cent ans, permet au lecteur de comprendre le problème français tel qu’il se posa, en 1429, à Jeanne d’Arc. Il situe ainsi dans son cadre de souffrances et aussi de révoltes populaires, la chevauchée qui aboutit, le 17 juillet 1429, au sacre de Reims. Il situe également l’abominable procès qui fait la honte durable des consciences vendues ou faussées qui ont osé condamner et brûler cette petite sainte de France. M. Grosjean fait bonne et salutaire justice.

En raison de l’importance du sujet et de la valeur même de l’ouvrage, on souhaiterait une attention plus vigilante, dans une réédition, à la correction de trop nombreuses fautes. D’autre part, l’intérêt des textes allégués demanderait un renvoi aux sources, très utiles à consulter plus largement.

Études
5 juillet 1929

Revue des livres. Compte-rendu de l’Histoire de Bourgogne d’Henri Drouot et Joseph Calmette (collection des Vieilles provinces de France), par Paul Doncœur.

Source : Études (pères jésuites), juillet-août-septembre 1929, 66e année, tome 200, p. 116 (n° 13, 5 juillet).

Lien : Gallica

H. Drouot et J. Calmette. Histoire de Bourgogne. Paris, Boivin. In-8, 400 pages, avec hors textes. Prix 18 francs.

Nous devrions mieux utiliser la très remarquable collection Les vieilles Provinces de France, publiée sous la direction de M. A. Albert-Petit. Normandie, Franche-Comté, Alsace, Savoie, Corse, Poitou, Languedoc, Roussillon, Lorraine, Algérie, et voici la Bourgogne. L’ensemble est déjà imposant. Mais chaque volume est précieux. Alors que tant d’autres collections s’amusent à un pittoresque facile et qui n’apprend rien, celle-ci fait de l’histoire sérieuse. Par certains chapitres, le présent volume — lorsqu’il raconte le grand conflit franco-bourguignon du quinzième siècle et lorsqu’il explique la victoire du sentiment français — fait de la grande histoire. Le récit est très clair, très bien informé, excellemment dominé. Sauf certaines pages qui sont de style embarrassé, l’ensemble est fort agréable à lire. Peut-être celui des deux auteurs qui écrit si bien, pourrait-il oser améliorer la rédaction de son collègue moins heureux. Je regrette de ne pouvoir faire bénéficier nos lecteurs des leçons précieuses de ce volume. Qu’ils aient la joie de les lire eux-mêmes. Je leur garantis qu’ils ne seront pas frustrés.

Jeanne d’Arc aux prises avec la trahison
Études, 5 mars 1930

Doncœur raconte le triste hiver 1429. L’aventurier Perrinet Gressart s’était emparé de La Charité-sur-Loire et jouait habilement des rivalités entre le roi d’Angleterre, le duc de Bourgogne et le roi de France pour maintenir sa position. Il alla jusqu’à retenir La Trémoille prisonnier, ne le libérant que contre une rançon exorbitante. Désireux de se venger de Gressart tout en se débarrassant de Jeanne, La Trémoille envoya celle-ci l’affronter : quelle que soit l’issue du combat, il en sortirait gagnant. Après avoir pris Saint-Pierre-le-Moûtier, Jeanne échoua cependant devant La Charité.

Source : Études (pères jésuites), janvier-février-mars 1930, 67e année, tome 202, p. 543-559.

Lien : Gallica

543Jeanne d’Arc aux prises avec la trahison :
La campagne d’hiver (1429-1430)

Après avoir chevauché avec elle, joyeusement jusqu’à Reims (16 juillet 1429), anxieusement jusqu’à Paris (8 septembre) et tristement jusqu’à Gien (8 septembre), où les châteaux de la Loire offrent à la pusillanimité du Roi un refuge, aurons-nous la fidélité d’accompagner Jeanne en route vers sa Passion ?

C’est ici qu’il convient de forcer nos cœurs si nous voulons d’abord réparer la faute française, si nous voulons surtout comprendre dans sa vérité le mystère de Jeanne. C’est dans le sacrifice de Rouen que cette vie éblouissante prend son assurance et se construit en conformité aux Évangiles. Croix, mort et passion, conditions immuables des rédemptions.

Alors il faut nous enfoncer dans ce lugubre hiver, où Jeanne seule, trahie, connaît le décisif échec et sa première prison. Au printemps, elle éprouvera sous Compiègne la brutalité des Bourguignons et les chaînes anglaises. Mais dans son cœur, c’est l’hiver de 1429-1430 qui porte les plus empoisonnées blessures.

On connaît les faits : tandis que Compiègne s’obstine à la lutte, le roi a licencié l’armée, renvoyé le duc d’Alençon, entraîné Jeanne à Bourges (octobre). Mais La Trémoïlle, crainte qu’elle s’évade, noue autour de Jeanne une subtile intrigue. Il va l’envoyer guerroyer loin de Paris sur la haute Loire, en des entreprises savamment combinées pour n’aboutir qu’à un lent échec. Ainsi tuera-t-il le temps et peut-être brisera-t-il dans ce cœur l’élan et la foi.

Un miraculeux succès à Saint-Pierre-le-Moûtier déçoit La Trémoille. Il lance alors Jeanne sur une forteresse, où elle se brisera. Il connaît ce repaire de bandits que ni France, ni Angleterre, ni Bourgogne, ni Nevers n’ont pu forcer. Les routiers de La Charité-sur-Loire sont bien capables de mettre 544fin à cette aventure en faisant disparaître Jeanne. En tout cas, l’échec honteux sera efficace à détruire le charme aux yeux du pays.

Il nous est utile de voir par l’étude précise d’un cas concret au milieu de quelles hostilités vivait Jeanne et à quels bandits elle avait affaire.

I.
La Charité, repaire de Routiers

La Charité est depuis plus de cinquante ans une place très convoitée.

Ses origines sont toutes pacifiques. C’est un prieuré de Cluny, sa fille aînée, installé au creux d’un vallon circulaire qui s’étage au soleil et s’appuie à la Loire. Elle est si accueillante qu’on l’appelle La Charité des Saints Pères. Une immense collégiale, un riche monastère, des vignes, une petite ville, un pont.

Mais le pont ouvre la France aux Bourguignons ; c’est la route de Dijon et d’Avallon à Bourges. C’est la route de Saint-Jacques-de-Compostelle. L’hôtellerie des pèlerins, l’église Saint-Jacques, la confrérie Saint-Jacques livrent le secret des destinées de ce lieu. Quand le compagnon de guerre remplacera sur les routes de France le vieux et doux pèlerin, La Charité connaîtra le dur sort des batailles : elle commande la route de Paris à Nevers et à Lyon ; et l’autre route, bien autrement litigieuse, de Bourgogne en Berry. Le conflit des ducs de Bourgogne et de Charles VII va faire de La Charité la place la plus disputée de la haute Loire.

Or, chose notable, étant terre de moines et non pas seigneurie laïque, La Charité n’appartenant ni aux comtes de Nevers, ni au duc de Bourgogne, ni aux comtes de Bourbon, sera la proie, puis le repaire pendant un siècle, des aventuriers.

Dans la nuit du 11 au 12 octobre 1363, les lieutenants de Louis de Navarre, frère de Charles le Mauvais, ont escaladé par surprise les murs proches de l’église Saint-Jacques et installé dans la place une garnison qui va faire régner la terreur sur tout le pays.

Il fallut une grosse armée de trois mille lances pour que 545le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, d’accord avec Charles V, obligent ces bandits à évacuer la place en septembre 1364.

L’aventure a rendu plus circonspect. Charles VI obligera en 1410 les habitants à fortifier sérieusement la place. Mais sans garnison, La Charité est à la merci du premier audacieux venu. En 1415, le bâtard de Bourbon s’y installe et, de là, pille et rançonne les terres du comte de Nevers, mais la fortune est brève. L’année ne s’est pas écoulée qu’un corsaire d’une autre envergure a fait de La Charité sa citadelle. Un Poitevin, à la solde anglaise, Perrenet Gressart, à la tête sans doute d’une bande de pillards, dans le désarroi qui a suivi la bataille d’Azincourt, a remonté la Loire en quête de butin. La Charité lui semble un souhaitable poste de commandement et de recel. Il a tôt fait de réduire les moines, et au nom du Roi d’Angleterre, prend le titre de capitaine de La Charité pour les Anglais !

En fait, Perrenet Gressart se tailla une sorte de principauté, ravageant les campagnes, assaillant les châteaux, appâtissant les villages et les villes. Il s’est très habilement glissé entre les trois princes jaloux et jouera savamment un jeu équivoque. On ne saura jamais bien de qui il relève. Au fond, il ne veut pas avoir de maître. En 1415, il se couvre de l’autorité d’Henri V ; en 1417, il semble plutôt Bourguignon ; mais quand Philippe le Bon voudra exercer son autorité, Perrenet Gressart se dérobera et invoquera les ordres du régent Bedford. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il arrondit âprement son domaine et sa fortune et que finalement il tient en échec Bourgogne et France.

Car le Dauphin de Bourges attache le plus grand prix à se saisir du pont de La Charité. Le 25 octobre 1421, le capitaine de Cosne a averti le comte de Nevers que les Dauphinois préparaient à Gien une forte armée pour assaillir La Charité. Fausse alerte ! Mais, le 12 mai suivant, le duc de Bourgogne fera bien de mettre en état les défenses de la place. À quinze jours de là, une armée de vingt mille Français, commandée par le maréchal de La Fayette, par le comte de Douglas, le vicomte de Narbonne, le seigneur de la Tour d’Auvergne et Tanneguy du Châtel vient asseoir un siège 546rigoureux. Le 25 juin, La Charité capitule et les Français s’y installent à grande puissance.

L’année suivante marque, pour le jeune Dauphin Charles, de cruelles infortunes. Le 31 juillet 1423, la déconfiture de Cravant ; et, en décembre, par un coup d’audace la reprise de La Charité par Perrenet Gressart,

pour laquelle prise, — dit Monstrelet, — les Français furent moult dolent ; et courroucés, pour tant qu’ils perdirent le passage de l’eau.

Perrenet Gressart s’installe en seigneur et maître. Il se fait reconnaître comme gouverneur de la cité ; il enlève les châteaux de Passy et de Dompierre-sur-Nièvre. Il se marie. Il rançonne tous les pays d’outre-Loire, enlève les troupeaux, pille les granges, détrousse les marchands, et froidement met au secret les grands seigneurs qui passent à sa portée. Il s’est fait la main en 1417 sur Louis de Bourbon, qu’il détiendra plus de six mois. Il va bientôt s’attaquer au plus gros seigneur du temps.

Pour lui rien ne compte. Le dauphin et le duc de Bourgogne peuvent signer des trêves et abstinences de guerre, voire conclure à Chambéry des traités (18 septembre 1424). Quand Philippe le Bon lui signifiera, en exécution des trêves, d’avoir à évacuer La Charité, le bon apôtre invoquera sa conscience qu’il ne voudrait pas blécier. Il va référer de la chose à Bedford. Le geste ne manque pas d’insolence. Le duc de Bourgogne, qui ne tient pas à voir Bedford s’installer à La Charité, est bien obligé de filer doux : Perrenet consentira à ne garder à La Charité que soixante hommes d’armes, six à Passy et huit à Dompierre. Moyennant quoi lui et ses hommes sur les Saints Évangiles jurent les trêves. Bien entendu, comme ces pauvres compagnons ne peuvent se laisser mourir de faim, ils n’en continuent pas moins leur honnête métier de destrousse. Quand les villes, quand le duc s’en plaignent à Perrenet, il crie qu’on l’écorche ; il en a assez d’être la victime. Et un beau soir (30 décembre 1425), comme au bénéfice des trêves le gros Georges de La Trémoïlle, se rendant de Bourges à Dijon, frappe à la poterne du pont de La Charité, Perrenet fait ouvrir à deux battants la porte du Châtelet, prend connaissance 547des sauf-conduits délivrés par Charles VII et Philippe le Bon, s’informe des intentions du voyageur qui se rend auprès de son frère Jean, le chambellan de Philippe le Bon, et le prie poliment d’accepter l’hospitalité qu’il goûtera au donjon de La Charité. Plein d’empressement, Perrenet fait savoir le soir même, au duc Philippe, qu’il tient à sa disposition le sire Georges moyennant payement d’une rançon de 14.000 écus d’or. Modeste acompte sur les dommages que le capitaine de La Charité a soufferts. Le duc essaye la colère. Perrenet répond qu’il va écrire à Bedford. Pendant quatre mois, La Trémoïlle jouira à travers les barreaux de la vue du paysage de Loire ; jusqu’à ce que le 6 mai, ayant livré 14.000 écus d’or à son hôte et des bijoux à sa femme, il retrouve la clé des champs. Perrenet n’a ouvert les portes qu’aux conditions suivantes : 1° jamais on ne l’inquiétera, ni lui, ni ses parents, pour ce qui s’est passé ; 2° le duc fera évacuer les garnisons de Bonny et de Saint-Vérain. Perrenet n’aime pas à avoir de gênants voisins.

Évidemment La Trémoïlle saura se faire rembourser ses dommages de guerre, copieusement. Charles VII lui signera, le 29 juillet 1426, une remise d’impôts pour avoir

été prins prisonnier à La Charité-sur-Loire par Perronnet Grasset, nostre rebelle et désobéissant et tenant le parti des Anglois.

Rebelle et désobéissant, Perrenet sourit. Tenant le parti des Anglois, Perrenet tour à tour se scandalise ou se glorifie. Il se plaint au duc de Bourgogne qu’à Nevers, où on le déteste, on dise

que nous sommes Anglois, qui est ung très mauvais exemple.

Tous les déplaisirs qu’ils me peuvent faire et dire, ils me font et dient un chascun jour. Quand il va nulz des gens de ceste ville (La Charité) audit Nevers, soient hommes ou femmes, ils les appellent : Traitres Anglois. Et ainsi ceste année que j’avais grand faulte de vivres, les povres femmes qui alaient quérir pain, chandelles et huille en leurditte ville, ils leur ostoient et leur disoient toutes les villenies qu’ils pouvoient. (20 décembre 1426.)

Ce qui est vraiment abominable. Mais si d’aventure le duc de Bourgogne veut exercer son autorité sur La Charité, le loyalisme de Perrenet se dresse : il n’est responsable de la place qu’à nostre sire le Roy. C’est Henri VI qu’il veut dire.

548Dès le 20 décembre 1415, il a pris le titre de

capitaine de La Charité pour les Anglois.

Le 22 juillet 1425, il saura faire inscrire dans le traité (passé avec le duc de Bourgogne) qu’il a la garde de La Charité et des châteaux

pour et au profit du Roy nostre sire (Henri VI) et de mondit seigneur le duc de Bourgogne.

Le 30 novembre 1425, il rappellera insolemment à ce dit seigneur que, lorsqu’il a demandé d’être remboursé des dépenses qu’il a faites à La Charité, on l’a renvoyé réclamer cet argent aux gens du Roy. En sorte que, quinze jours plus tard, sommé par Dijon d’évacuer La Charité, il répondra (6 janvier 1426) que

Mgr le Régent (Bedford) m’a deffendu par les lettres patentes et autres que je ne fusse si hardy de mettre cette ville en autres mains que les siennes et qu’elle ne partient pas à Mgr le Duc (de Bourgogne), à mesdits seigneurs de Nevers ne à autres seigneurs quelconque fors que au Roy (Henri VI) seulement.

Pressé par le chancelier de Bourgogne, Perrenet répondra le 12 février :

Je escript présentement à mon très redoubté seigneur le Régent pour que lui plaise pourveoir au fait de La Charité et aux autres places dont j’ay la charge, qui sont au Roy.

Perrenet, n’oublie pas de prier le régent d’envoyer une commission pour apprécier les dépenses faites par lui.

Je suis contant, — dit-il pour conclure, — de remettre les dites places en telles mains que luy plaira ; car j’aime trop mieulx ce faisant qu’elles soient perdues (que Dieu ne vouille) qu’elles soient perdues en autres mains que esdites mains.

Le bon apôtre !

Le 27 février, mêmes protestations. Il a écrit à Bedford et attend la réponse.

Or, Nevers, Bourgogne et le Dauphin, par surcroît, ne craignent rien tant qu’une garnison anglaise à La Charité. (Perrenet le sait bien !) Tant et si bien que l’année suivante, pour amener Perrenet à composition, le conseil de Bourgogne réuni au complet s’applique à rassurer ledit Perrenet qui craint en

vuidant la ville sans le faire savoir à 549Mgr le Régent du royaume… que son honneur en feust aucunement blécié et que… la dite ville appartenoit à l’Église et n’en voudroyt point faire chose dont son âme fust chargée.

Le conseil répond à Perrenet qu’il peut en sûreté de conscience et en tout honneur remettre la ville et le château de Dompierre au prieur dudit lieu. (27 février 1427).

Perrenet est joué.

Mais si ledit prieur supplie Perrenet de continuer d’assurer la défense de La Charité et des châteaux, Perrenet en conscience et en honneur peut-il refuser ?

Le 25 octobre 1427, Philippe le Bon signe donc, à Moulins, un nouveau traité avec Perrenet Gressart, de plus en plus capitaine de La Charité ; et le plus joli, c’est que désormais la garnison de cent hommes d’armes et cinquante hommes de traits vivra aux frais du trésor bourguignon ! Perrenet est bien tranquille. Il peut aller guerroyer en Puisaye. Le voilà capitaine de Villeneuve-le-Roy

pour les Anglois.

Henri VI a eu de bonnes raisons d’octroyer, en juillet 1427, à

nostre ami Perrenet Gressart, escuier, et à Huguete de Courvau, damoiselle, sa femme, les chastel, terre et seigneurie des Loges, assiz en nostre duchié de Normandie, ou bailliage de Caux…

Mais ceux qui ne sont pas aussi satisfaits, ce sont les comtes de Clermont et le connétable de Richemont, défenseurs au nom de Charles VII des trêves signées avec Philippe le Bon. Le vuidange de La Charité et des places voisines forme une clause essentielle de ces trêves. Ils accusent le duc de Bourgogne de faillir à sa parole.

Mais vuider La Charité est une affaire où le puissant duc n’a depuis deux ans connu que des échecs. Il dégage sa responsabilité et invite les puissants seigneurs à aviser aux mesures que leur sagesse leur inspirera.

En effet, vers la fin de novembre 1427, Clermont et Richemont décident de traiter vers les Brandons prochains avec le duc de Bourgogne de la

vuidange des places… et par espécial de la vuidange de La Charité.

Ils espèrent bien prolonger les trêves de trois années à courir de la Saint-Jean-Baptiste.

A-t-il vent de la chose ? Perrenet mande, le 30 janvier 1428, 550au chancelier de Bourgogne que Bedford vient de lui écrire :

Car il est tout asseuré que… les Harmignaz viendront mettre le siège devant La Charité ; et me requiert… que, se je n’ay assez de gens, que (je) lui face savoir incontinent et que m’enverra IIII ou V cents Englois d’Engleterre pour tenir la ville seure.

Dans la candeur de son âme, Perrenet avoue son embarra : et demande conseil sur la réponse à tenir !

Le conseil de Bourgogne répond avec une feinte assurance qu’il ne croit pas que les Français songent à assaillir La Charité. Néanmoins le duc va venir en aide à Perrenet, qui, au lieu de vuider la place, reçoit des renforts : XX arbalétriers de Nevers garnis de vivres pour XII jours et VIII arbalétriers de Decize ! (Janvier 1428.)

Perrenet dut bien rire ! Cependant les Français se sont emparés de Saint-Pierre-le-Moûtier, car, en août 1428, le bailli pour le roi Henri VI n’y peut tenir ses assises.

Mais Bedford a préparé sa grande offensive d’automne sur la Loire. Tandis que Salisbury attaque entre Blois et Gien, François l’Aragonais, nouveau bailli de Saint-Pierre-le-Moûtier, reçoit l’ordre de réduire en son obéissance toutes les places et villes occupées par les ennemis. C’est alors, sans doute, que par surprise il rentre dans Saint-Pierre-le-Moûtier (4 octobre 1428). Pendant ce temps, Talbot investit Orléans…

II.
Les victoires de la Loire

Et puis tout à coup, au printemps, le coup de foudre.

Une fille paraît qui délivre Orléans et qui, de Beaugency à Jargeau, arrache l’armée anglaise à ses bastilles et à ses forteresses pour, le 18 juin, la pulvériser à Patay ! Éclatante et première revanche d’Azincourt.

Que pense de tout cela Perrenet Gressart ?

Que c’est du bon temps pour pêcher en eau trouble. Donc aux pillages !

Mais la Saint-Jean amène du nouveau. Le Dauphin, qui songe à se rendre à Reims, aimerait balayer la Loire de ces 551garnisons insolentes et équivoques dont l’audace peut être un danger. C’est l’avis de quelques sages. De Gien, Charles VII mande

par héraults aux capitaines et autres qui tenaient les forteresses et villes de Bonny, Cosne et La Charité, qu’ils se rendissent à son obéissance. Dont ils furent refusans.

Charles s’irrite et commande à l’amiral Louis de Culan de forcer les rebelles. A grans gens, il part mettre le siège devant Bonny, la première petite place en remontent la Loire, à cinq lieues de Gien.

Le dimanche 26 juin, Bonny a la sagesse de se rendre par composition.

Cosne et La Charité se préparent à la résistance.

Au Conseil royal, à Gien, les deux partis sont aux prises. Jeanne, qui a pour principe de foncer sur l’objectif principal et difficile, ne veut entendre [parler] que de Reims et du sacre. Mais

aucuns estoient de contraire opinion, tendans à ce que le roy assiégeast premièrement Cosne et La Charité pour nettoyer les pays de Berry, d’Orléans et du fleuve de Loire.

[Le roi] tinst sur ces choses de grans conseils à Gien.

Interminables conseils, dit Jeanne irritée.

Par bonheur, son avis l’emporte et

en la fin des conseils fut conclud que le roy… sans assiéger Cosne et La Charité… se mectroit en chemin

droit sur Reims !

Le 29, jour de saint Pierre, laissant la Loire, Jeanne fonce sur la Champagne tout anglaise et bourguignonne. Le Saint voyage, comme elle disait, la campagne du sacre ! Éblouissante. Mais elle se termine dans la splendeur du 17 juillet à Reims. Le soir même du sacre, comme elle avait désigné Reims, elle désigne Paris. C’était la fin de la guerre. Charles VII cette fois ne l’écoutera plus. Le conseil de ceux-là qui ne songent qu’à la proie facile des châteaux et des villes, prévaudra et le résultat de deux mois perdus à recevoir des soumissions, c’est le retour lamentable à ce Gien, où vont triompher ceux que Jeanne a si prestement évincés en juin.

Puisqu’on renonce à Paris, pour le moment, Jeanne et le duc d’Alençon, fidèles à la grande loi de la victoire, veulent frapper les Anglais en plein cœur : Bedford qui s’en doute 552et qui tremble, a couru en Normandie défendre ses suprêmes refuges. Mais vous pensez bien que ce plan est trop audacieux pour les sages qui en reviennent à leur belle idée : balayer la Loire, comme ils disent ! Alors qu’on pourrait avec Richemont, d’un seul coup, jeter Bedford dans la Manche !

Certain temps après le retour du sacre du Roy, — nous apprend d’Aulon, — fut advisé par le Conseil estant lors à Mehun-sur-Yèvre, qu’il estoit nécessaire recouvrer la ville de La Chérité que tenoient lesdits ennemis ; mais qu’il fallait avant prendre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier que pareillement tenoient iceux ennemis.

Et voilà comment s’engage la triste campagne d’hiver.

Celui qui triomphe, c’est La Trémoïlle. Il a un vieux compte à régler avec ce Perrenet Gressart. Il en charge vilainement Jeanne. C’est tout bénéfice. Si Jeanne réussit : il tient Perrenet. Si Perrenet l’emporte, Jeanne pâtit. Admirable fortune !

À ceux qu’un scrupule arrète et qui invoquent les trêves conclues avec le duc de Bourgogne, La Trémoïlle répond d’un sourire : Ces gens sont d’abominables Anglais, Anglais de France, il est vrai, et non point Englois d’Engleterre, mais qu’importe ! N’est-ce point d’ailleurs un chroniqueur bourguignon qui témoigne de cette étrange situation :

Aucuns tenant le parti du duc de Bourgogne se boutaient avec les Anglais (qui point n’avaient trêves aux Français), et les Français pareillement couroient et faisoient pleine guerre aux Bourguignons feignants les dessus dits Bourguignons d’être Anglais. (Monstrelet)

Il faut avouer que, dans le cas de Perrenet Gressart, on pouvait y aller.

En fait, depuis bientôt quatre ans, Perrenet refuse d’observer les trêves et se moque également de Charles VII et de Philippe le Bon. Tout le monde se réjouira de le voir disparaître et vuider une région où depuis quinze ans il a semé la terreur.

III.
La campagne de haute Loire

Et c’est ainsi que

pour ce faire et assembler gens, ala ladicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle fist son 553assemblée. Et dela avecques certaine quantité de gens d’armes, desquieulx Mgr d’Elbret estoit le chief, allèrent assiéger ladicte ville de Saint-Pierre-le-Moustier.

Car, comme toujours, au lieu de frapper droit au point vital, les sages jugent nécessaire de s’assurer des points morts ! On ira donc s’amuser à des batailles inutiles ! Sous les ordres du sire d’Albret, demi-frère de La Trémoïlle, et du comte de Montpensier, une petite armée part avec Jeanne dans la direction de Saint-Pierre-le-Moûtier.

Un rude soldat, François l’Aragonais, qui a épousé une nièce de Perrenet Gressart, est bailli de la place. Le capitaine est Galerdou Goulat. Les murs de la ville ont été restaurés en 1424. Il n’est pas facile de la forcer ni de la surprendre. À la Toussaint, Jeanne est encore sous les murs de la petite ville.

Puis par un coup d’audace elle finit par jeter ses hommes dans la place durant la première semaine de novembre.

Saint-Pierre-le-Moûtier forme un nœud de routes important. Jeanne y laissa une petite garnison et de là

conquesta III ou IV places sur la Loire.

Mais, sans doute avant d’engager cette campagne, Jeanne se rendit à Moulins en remontant l’Allier par la grand-route de Paris à Lyon.

Avant de s’attaquer au fort de la résistance, Jeanne a besoin de rassembler des moyens plus puissants. De Moulins elle écrit aux villes amies pour leur demander du secours. Les démarches durent être nombreuses et pressantes. Toutes ses lettres sont perdues. Seule a été conservée la lettre envoyée à ses chers et bons amis de Riom, le 9 novembre. Lettre d’une force voilée de mélancolie, où se devine la blessure secrète déjà portée à ce courage :

Chers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint-Pierre-le-Moustier a esté prinse d’assault. Et à l’aide de Dieu ay intencion de faire vuider les autres places qui sont contraires au Roy. Mais pour ce que grant despense de pouldres, trait et autres habillemens de guerre a esté faite devant la dite ville, et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et moy en somme pourveuz pour aler mettre le siège devant La Charité où nous alons prestement.

Je vous prie sur tant que vous aÿmez le bien et l’honneur du Roy 554et aussi de tous les autres de par deça, que vueilliez incontinant envoyer et aider pour le dit siège de pouldres de salepestre, soufre, trait, arbelestres fortes, et d’autres habillemens de guerre. La chose ne soit longue et que on ne vous puisse dire en ce estre négligens ou refusans.

Chers et bons amis, Notre Seigneur soit garde vous.

Escript à Molins, le neufième jour de novembre.

Jehanne.

Vraie relique, cette lettre porte la signature de Jeanne, au trait ferme et résolu.

Les consuls de Riom s’engagèrent par lettres scellées à donner à Jeanne la Pucelle et à Mgr d’Albret 60 écus. Mais il paraît que, quand les gouverneurs de l’artillerie pour le siège vinrent réclamer cette somme, ils ne reçurent pas une maille. Il appert en tout cas par une lettre datée du 11 février (1430) que le chancelier du Bourbonnais, Thoulon, dut renouveler la réclamation aux consuls de Riom, longtemps après la levée du siège de La Charité.

Le même appel avait été adressé par Jeanne à Clermont d’Auvergne, le 7 novembre, comme en témoignent les Mémoires de la ville. Cette fois Jeanne eut meilleur succès.

Le dévouement de l’Auvergne à la cause française s’était déjà affirmé à deux reprises : en novembre 1428, les États d’Auvergne avaient décrété un secours de 30.000 livres, et en avril 1429 un second subside de 13.000 écus pour la défense d’Orléans.

Voici, en réponse à la lettre de Jeanne, ce que contiennent les Mémoires de La ville :

Mémoire soit que la Pucelle Jeanne, messagère de Dieu, et Mgr (d’Albret) envoyèrent à la ville de Clermont le VIIe jour de novembre l’an 1429 une lettre faisant mention que la ville leur voulut aider de poudre de canon et de trait et d’artillerie pour le siège de La Charité. Et fut ordonné par Messeigneurs d’Église, élus et habitants de la dite ville, de leur envoyer les choses qui s’ensuivent ; lesquelles furent envoyées par Jean Merle, fourrier de Mgr le Dauphin, comme appert par sa quittance, laquelle est en ce papier : Et 1° deux quintaux de salpetre, un quintal de soufre, deux caisses de traits contenant un millier ; et pour la personne de la dite Jeanne : une épée, deux dagues et une hache d’armes. Et fut écrit à Messire Robert Andrieu qui était devers la dite Jeanne qu’il présentât le dit harnois à la dite Jeanne et au sieur (d’Albret).

555Si généreux que soit cet envoi, il est bien insuffisant à un siège.

Jeanne dut multiplier ses quêtes aux bonnes villes. Elle le fit d’une façon d’autant plus pressante qu’un échec, s’il se prolongeait, serait de très fâcheuse conséquence.

Vers le 22 novembre, les gens de Bourges sont requis

par l’ordonnance et commandement du roy [d’envoyer] promptement et sans délai [à Mgr d’Albret et à Jehanne la Pucelle] estans au siège devant la ville de La Charité-sur-Loire [la somme de 1.300] escuz d’or, [pour entretenir] eulx et leurs dictes gens. [Qu’autrement il leur faudrait lever le siège] qui seroit grant dommaige pour ladicte ville et tout le pays de Berry se ledict siège estoit levé pour défault de paiement de la dicte somme.

Le 23 novembre, les bourgeois prennent les mesures nécessaires pour réunir les 1.300 écus, qui sont versés aussitôt par le fermier de l’apetissement de la pinte.

Mais il paraît que Jeanne ne les reçut jamais !

D’autres villes répondirent, mais aucune avec l’empressement et la générosité dont fit preuve Orléans.

Orléans avait été sollicitée par diverses lettres (les unes transmises par les gens de Bourges, les autres envoyées directement par le roi) qui la requéraient d’envoyer des gens d’armes à La Charité. Ce devait être vers le 20 novembre.

Aussitôt Orléans mobilisa militaires, canonniers, charpentiers, nautonniers, tailleurs de boulets, etc. Sous la conduite de Jehan Boiau, pour capitaine, munis d’un aumônier, frère Jacques, cordelier, et d’une trompette, quatre-vingt-neuf compagnons d’armes furent dirigés sur La Charité. Orléans fit les choses brillamment. Elle voulait qu’auprès de Jeanne sa troupe eût grand air : elle fit faire pour les hommes d’armes de belles huques de drap pers, ornées des orties orléanaises et signées d’une croix blanche, et la troupe partit glorieuse avec l’étendard de la ville, protégé d’une housse toute neuve de toile cirée.

Mais le principal renfort était celui de l’artillerie.

Orléans n’hésita pas, malgré les frais considérables, à envoyer à Jeanne sa grosse bombarde. Il fallait vingt-deux chevaux pour la mouvoir. Guillot Savore, maître canonnier, 556fut occupé six semaines à ramener de Gien à Orléans, puis à La Charité, ce gros engin de siège et deux gros canons Maistre Chauvin, maçon, avec son valet passèrent vingt jours à tailler sur place les pierres à canons ; Golin Thomas, charpentier, et ses gens, construisirent la batterie ; pendent trois semaines le canonnier Berthier sera sous les murs de La Charité à

jouer de la grosse bombarde et autres canons,

tandis que le canonnier Jehan du Pont jouera de ses pièces et que Étienne Troisillon, Jehan Hurecoq, Jehan Maubiet, André Chauveau avec Gabriau, son aide, Gauveau et Gervaise le Fèvre

joueront de la couleuvrine.

L’un de ces Jehan, ainsi que son valet, y seront blessés et soignés par Geoffroy Drion, l’apothicaire. Les chalands avaient apporté des lances, des pavats ; des voitures conduisirent par voie de terre de la poudre et autres munitions. Nous n’avons pas les dates de ces voyages. Mais il est sûr que ces artilleurs furent payés pour trois semaines*.

* Il semble qu’ils ramenèrent leurs pièces, y compris la bombarde, à Orléans.

Que se passait-il pendant ce temps à La Charité ? Très probablement Jeanne attaqua la ville par la rive droite, d’un point où elle dominait presque les murailles, sans doute du côté de la porte de la Brèche. Son artillerie dut battre rudement les défenses, mais nous ne savons pas qu’elle ait livré l’assaut.

Perrenet Gressart se défendait évidemment avec âpreté.

Le 3 novembre, Henri VI, pour le récompenser de ses services, lui avait donné la seigneurie de Loigny, en Normandie ; c’était un fief qu’il ne donnait qu’à ses grands capitaines, tel Salisbury, tué à Orléans. Perrenet était plus anglais que jamais.

Le duc de Bourgogne et le comte de Nevers se trouvaient dans une situation très fausse. Perrenet, depuis plus de dix ans, leur résistait impudemment et ne se gênait pas pour courir sur leurs terres. Ils n’étaient pas fâchés qu’il fût mis à la raison. Par contre, ils commençaient à s’inquiéter des conquêtes françaises sur les marches de Bourgogne.

Dans les premiers jours de décembre, le comte de Nevers envoya donc son poursuivant d’armes, Donzy, pour se 557plaindre auprès de Charles VII de la prise de plusieurs places et notamment de celle de Dompierre, récemment enlevée par Jeanne, au mépris des trêves, disaient-ils.

Le 13 décembre, La Trémoïlle répondit en gascon. Il a parlé au roi en son conseil, tenu à Mehun-sur-Yèvre, du message de ses

très honorés et très redoutés seigneurs.

Et le roi en a été dolent. Car son intention a toujours été et est que les trêves,

mesmement au regard de vous et en vos terres et païs soient entretenues. [Si les siens les violent,] ce n’a esté par son ordonnance et de son sceu. Toutes voies, au regard de la place de Dampierre, dont bien plus vous vous plaignez, on a rapporté au roy qu’elle a esté prinse sur Perrenet Gressart ou sur ceux qui par lui la tenoient. Et sur ce se excusent ceulx qui l’on prinse.

Il s’agit donc du château de Dompierre-sur-Nièvre, propriété des moines de La Charité, dont Perrenet s’était emparé depuis longtemps. Les comtes de Nevers n’avaient sur lui aucun droit. Dans un sincère désir de paix, une fois vidées des bandits de Perrenet, Charles VII avisera, s’il y a lieu, à remettre ces places aux comtes de Nevers. Mais

néantmoins, pour ce que de présent ceux qui l’on prise, (donc Jeanne) sont occupés au siège de La Charité, le roy a appoinctié (décidé) que jusques après ledit siège la chose demeure en estat. Et adonques le roy le mandera devers lui et de la délivrance d’icelle place et de toutes autres dont vous vous dolez, appoinctera tellement que vous en serez content.

Quant aux domaines proprement dits des comtes de Nevers,

affin que cependant ne soit par eulx (Jeanne et son armée) faict ne porté dommage sur vosdits païs, mais rendent et restituent ce qu’ils y ont pris, le Roy leur mande ainsi le faire par ses Lettres patentes que j’ay pour ce faict délivrer à votredit poursuivant. Et aussi escript le Roy par lui à mon frère d’Alebret, tenant ledit siège, qu’il fasse crier et deffendre publiquement de par le Roy sur ledit siège, sur grant peines, que il n’y ait aucun si hardy de faire quelconque domaige sur vosdits païs ne sur autres comprins èsdites trèves.

Les lettres furent donc portées par ce Donzy à Jeanne qui 558se trouvait encore sous les murs de La Charité le 13 décembre.

La situation de Perrenet Gressart semble être à ce moment assez compromise. Lui aussi a voulu être habile. Bedford est bien loin en ce moment et très préoccupé de sauver la Normandie ; bien sûr, il ne se soucie pas d’envoyer des hommes en ces pays perdus de haute Loire. Perrenet fait donc le bon apôtre et, se retournant vers ceux qu’il a si insolemment bravés, demande qu’on aide celui qui, à La Charité, défend au péril de sa vie cette bastille en marche dangereuse.

Mais le duc de Bourgogne est lassé. Il ne désire que la disparition de ce Perrenet au fond redoutable. C’est pourquoi

Messire Claude de Chastellux, gouverneur des Nivernais, et Mgr de Villarnoul, firent deffendre et crier par les bonnes villes, par les foires et par les marchéz que nul ne donnast (à Perrenet) secours, confort ne aide.

Perrenet saura bientôt, s’en prévaloir pour tenir tête insolemment au duc de Bourgogne (25 février 1430). Lorsque Philippe le Bon voudra, en janvier 1430, exercer son autorité sur lui, Perrenet rappellera amèrement dans la réponse à Antoine de Vergy que,

quand ceste ville a esté assiégée de la requeste de mondit seigneur de la Trémoïlle et d’aucuns de ses parens, je n’eus nulle aide en secours.

Une nouvelle fois, il menace de remettre la place aux Anglais.

Mais si désespérée que soit la défense de la place, l’armée assiégeante, abandonnée et en somme trahie, se trouve dans une situation plus difficile encore.

L’hiver est devenu très rude. Voilà plus d’un mois que les opérations traînent sans effet. Pas de secours, pas de vivres, peu ou plus de munitions. Les essais d’assaut sont dans ces conditions voués à l’échec. À quoi bon épuiser ces pauvres gens à un impossible et inutile effort ?

Et quant elle eût été sous les murs de La Charité, un espasse de temps, pour ce que le Roy ne fist finance de lui envoyer vivres ni argent pour entretenir sa compaignie, lui convint lever son siège et s’en aller à grant déplaisance.

559Le pauvre Perceval de Cagny savait de quelle souffrance était empli le cœur de Jeanne à la pensée que tout cela, La Trémoïlle l’avait voulu. Car c’est bien lui qui triomphait !

Jeanne passera tristement la Loire et licenciera sa petite armée à Mehun-sur-Yèvre.

Et maintenant, elle n’est plus qu’une fille de dix-sept ans, que l’on va ennoblir, mais que l’on tiendra prisonnière. La grosse tour de Sully est une bonne geôle ! La Trémoïlle y garde Jeanne en sûreté.

Tandis que là-bas, Compiègne résiste héroïquement, on permet à Jeanne des promenades à cheval au long d’une Loire grise et méchante.

Un jour peut-être elle échappera.

Équipement et harnois de Jeanne la Pucelle
Études, 5 avril 1430

Élogieuse recension de l’ouvrage d’Adrien Harmand, Jeanne d’Arc : ses costumes, son armure. Doncœur suggère aux organisateurs des prochaines fêtes de Compiègne (pour le 500e anniversaire de la prise de Jeanne), de s’en inspirer. Courte évocation des films : La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, Fille de Lorraine (1929, de Marco de Gastyne, avec Simone Genevois) et La Passion et la Mort de Jeanne d’Art (1927, de Carl Theodor Dreyer, avec Renée Falconetti).

Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1930, 67e année, tome 203, p. 457-465.

Lien : Gallica

457Équipement et harnois de Jeanne la Pucelle

Après Orléans, Compiègne se prépare à fêter celle qui l’a tant aimée, plus qu’aucune ville peut-être du royaume.

J’imagine que son cœur, c’est à Compiègne que Jeanne l’eût légué. On sait l’histoire.

Obstinément, malgré les ordres de Regnault de Chartres, les sommations du duc de Bourgogne et les injonctions de Charles VII, Compiègne, depuis septembre 1439, refuse de s’ouvrir au Bourguignon. Tout l’hiver, Jeanne a eu les yeux sur la ville entre toutes fidèle. Enfin, n’y tenant plus, le 28 mars, feignant une promenade à cheval, elle échappe à la Trémoille qui, depuis trois mois, la tient à Sully captive. Sa hardie chevauchée fait rebondir les espérances abattues. Mais les Voix ont annoncé à Jeanne qu’avant sa fête, elle serait prise. Elle court à son destin. Le 13 mai, elle entre dans Compiègne enthousiaste. Le 14, dimanche, messe et communion à Saint-Jacques, au milieu de bonnes gens à qui elle annonce sa fin prochaine. Activement, car Philippe le Bon devient pressant, elle rassemble des secours. Rappelée en hâte à Compiègne assiégée, elle y jette, le 23 au petit matin, les renforts amenés de Crépy. Court repos, et vers les quatre heures du soir, en splendide harnois, sur un très beau coursier gris pommelé,

moult bel et moult fier, se contenant, — dit le chroniqueur Georges Chastellain, — en son harnois et en ses manières comme eût fait un capitaine meneur d’une grande armée ; à tout son étendard haut élevé et volitant en l’air du vent,

très bien armée de plein harnois, — ajoute Le Fèvre de Saint-Remy, — et par-dessus une riche tunique de drap d’or vermeil,

entourée de cinq cents hommes d’armes, Jeanne sortit fièrement de Compiègne pour assaillir Margny tenu par les Bourguignons.

On sait ce qu’il advint. À six heures — trahison ou malheur — Jeanne, arrachée de son cheval, était faite captive ! De cette vigile d’Ascension, 23 mai 1430, date le deuil de la France. La passion de Jeanne commence.

458Après cinq cents ans, Compiègne au cœur fidèle prépare de splendides fêtes où elle convie la France. Ville artiste, elle se devait de donner à ces commémoraisons somptuosité et élégance dignes de son amour. Les cortèges, fêtes et tournois organisés par M. Fournier-Sarlovèze, mais avec dix fois plus de richesse que l’an dernier au Grand Palais, seront le plus considérable effort d’évocation qu’on ait tenté. Des érudits et des artistes y travaillent depuis plus d’un an ; les métiers ont rivalisé de générosité pour que costumes, bannières et statues de corporations soient opulents et fidèles. Tous les soins seront donnés pour que Jeanne elle-même ressuscite à nos yeux dans son charme incomparable. Nous pouvons espérer une réussite parfaite.

On sait, hélas ! qu’avec la meilleure bonne volonté, ceux qui jusqu’ici se sont employés à de semblables évocations n’ont obtenu que des résultats contestables.

Après les peintres et les statuaires, les cinéastes à grand fracas — et à grand risque — se sont appliqués à nous donner de Jeanne une image émouvante. Il y aurait beaucoup à dire sur ces essais.

La Merveilleuse Vie de Jeanne d’Arc, Fille de Lorraine, due à Jean-José Frappa et à Marco de Gastyne, est puissamment orchestrée. Mouvementé, pittoresque, dramatique (et mélodramatique, hélas !), le film plaît au public. Mlle Simone Genevoix défend avec éclat son rôle. Mais très belle, trop belle (car elle n’arrive pas à l’oublier), l’actrice n’a pas eu le courage de se jeter à corps perdu dans son personnage. Jeu en réalité superficiel et parfois attristant par la coquetterie du regard et des lèvres dont le sourire est si déplacé aux instants tragiques.

La Passion et la Mort de Jeanne d’Art, de Carl Dreyer, qui a connu un échec immédiat, se classe cependant à un niveau très supérieur. Le parti était audacieux de nous tenir deux heures en face de la souffrance, seule. Le public n’y pouvait consentir. 459Mais il est beau d’avoir osé. Mlle Falconetti s’est intrépidement lancée dans l’aventure.

On peut regretter qu’elle n’ait pas su combien Jeanne, même en prison, demeura fière et moqueuse. Il y a dans le Procès des éclats magnifiques d’insolence et d’ironie. On ne nous montre que la bête traquée, hagarde. Monotonie (et excès) qui accable. Mais Mlle Falconetti a mené un jeu splendide, simple et vrai, qui atteint au grand art. Pourquoi M. Pierre Champion, qui avait charge de conseil historique, n’a-t-il pas révélé à C. Dreyer la vérité totale, beaucoup plus complexe, dont le spectacle eût été bien autrement émouvant ?

Mais ces insuffisances ou ces échecs sont loin de devoir décourager d’autres interprètes.

Les faits mieux connus, l’âme de Jeanne plus profondément scrutée, le cadre historique mieux assuré permettront des progrès. Aussi est-ce une joie que de saluer ici la Jeanne d’Arc qu’un savant étonnamment informé, et délicat artiste, nous offre après vingt années de labeur. Le somptueux volume que M. Adrien Harmand publie à la librairie Ernest Leroux sous ce titre si modeste : Jeanne d’Arc, ses Costumes, son Armure1, est, à qui sait voir et apprécier, le plus grand effort accompli depuis longtemps pour nous donner de Jeanne une image fidèle. M. Harmand, collectionneur et dessinateur scrupuleux, j’oserai dire tailleur averti, pour s’en tenir aux plus humbles détails et s’interdire toute mise en scène éloquente, atteint par la simplicité de son exactitude au tragique. Les amis de Jeanne ne pourront pas lire sans émotion ces pages érudites. Quant aux figures de reconstitution, elles sont, admirablement dessinées, bien plus saisissantes que tant d’emphatiques fantaisies dont nous sommes lassés. C’est ici Jeanne tout simplement. Puisse Compiègne s’en inspirer !

Jeanne tout simplement, nous n’en demandons pas davantage. Mais nous sommes si mal servis !

Aucune image, même approchée, ne nous est parvenue d’elle, alors que de Charles VII, de Dunois, de Philippe le Bon, de 460Bedford et des plus minces personnages nous avons ces admirables portraits dus à Jean Fouquet, à Roger de la Pasture, ou à Van Eyck, qui sont des documents prodigieusement révélateur de la faiblesse, de la bravoure, de la cupidité ou de la ruse.

Les témoins aux Procès, les chroniqueurs nous livrent, on le sait, de rares précisions. Du moins la savons-nous brune, de teint hâlé, de cheveux noirs, plutôt petite2 mais forte et bien prise. C’est tout. Les yeux, les lèvres, le front, le menton, où nous lisons si volontiers l’âme, nous les ignorons entièrement.

Mais les accidents, les dehors sont mieux connus. Grâce aux recherches infinies et scrupuleuses de M. Harmand, nous savons aujourd’hui, jusqu’au détail, tout ce que nous pouvions souhaiter3.

Et tout d’abord, les artistes voudront-ils se décider à oser figurer Jeanne telle qu’elle se voulut, ou plutôt telle que Dieu lui commanda d’être : en homme, franchement ?

Pourquoi s’obstiner à cette coiffure dite à le Jeanne d’Arc, qui est un anachronisme sans excuse ? Louis XII n’est pas Charles VII. En réalité, tous les témoins, le greffier de La Rochelle, le réquisitoire de Rouen (Jean de Châtillon, Jean Massieu), le Journal d’un Bourgeois de Paris et tant d’autres affirment précisément que Jeanne à Vaucouleurs (et dès lors) se fit couper les cheveux à la mode des hommes de ce temps, à l’écuelle ou à la soldade, les tempes et la nuque rasées au-dessus des oreilles, super summitates aurium sciscis.

L’iconographie de l’époque est unanime à nous montrer Bedford et le chancelier Rolin, Denis Juvénal des Ursins et Philippe le Bon, le trésorier de France Étienne Chevalier, Charles VII et son roi d’armes Gilles le Bouvier, et cent autres, portant sur le 461sommet de la tête les cheveux courts, rasés en manière de calotte. C’est ainsi qu’il faut nous représenter Jeanne4.

Son costume au départ de Vaucouleurs est explicitement attesté : chemise d’homme de toile, alors d’usage général, moins longue et plus ample que les nôtres, sans col ; braies, ou caleçon écourté, serrées par un cordon à coulisses ; gippon noir ou pourpoint de dessous, sorte de gilet lacé par-devant, terminé par un collet droit et rigide ; chausses justes5 en drap ou pantalons qui sont des bas prolongés et réunis à la ceinture, collantes, reliées au gippon par vingt aiguillettes (ou attaches de cordons), robe à homme, c’est-à-dire courte, au genou, en gros gris noir6, sorte de tunique qu’on enfilait et qu’on serrait à la taille7, en la plissant, par une ceinture de cuir ou de tissu de soie ; chaperon de laine noire, soit un capuchon à longue queue, dont on repliait l’avancée en manière de visière ; houseaux de cuir, ou bottes, lacés au coude-pied, avec des éperons.

Sur la selle, le linge, les effets de toilette et les couvertures pour la nuit. C’est ainsi que Jeanne partit pour Chinon.

Deux mois plus tard, quand elle chevauchera de Tours vers Orléans, ce sera en guerrière : elle portera le harnois blanc, c’est-à-dire en acier ou en fer poli, que Charles VII lui a fait faire par son armurier de Tours, au prix de cent livres tournois8.

Est-ce cette belle armure que l’on conservait en 1499 à l’armurerie du château d’Amboise ? M. Harmand le croit, l’attestation de l’inventaire étant formelle et rien ne s’opposant à ce que le duc de Bourgogne, réconcilié avec Charles VII, lui eût rendu après 1440 cette armure9.

Cette armure comportait un bassinet muni d’une gorgière de mailles. Mais, au siège de Saint-Pierre-le-Moutier, Jeanne portait 462une salade, soit un de nos anciens casques de dragons, sans cimier, mais muni d’une visière pivotante ; et, au siège de Jargeau, une chapeline, analogue au casque anglais de 1915, mais beaucoup plus fort et à bords plus larges pour sa protéger des pierres. Sur l’armure, Jeanne portait de très riches colles d’armes, sorte de tunique de la forme d’un surplis, qui étaient en général brodées des armoiries du chevalier. Jeanne ne porta jamais les siennes. La huque n’avait pas de manches ; celle de Jeanne à Compiègne était ouverte de partout, sans doute à huit pans volants. C’est par un de ces pans qu’un archer bourguignon la saisit et la tira à terre.

Aussitôt captive, on s’empara de son armure et de son épée. Et ici M. Harmand fait, ou du moins authentique presque sûrement, une découverte précieuse.

On sait comment de Jeanne nous n’avons aucune relique. Ni de ses cendres, jetées en Seine, ni de quoi qui lui ait appartenu. L’armure de Blois a disparu. Le chapeau conservé à Orléans a été brûlé, en 1792, par la Révolution. Seules, les cinq lettres, dont trois signées par Jeanne10, sont des souvenirs très précieux.

Or, en 1911, M. Hetman découvrait qu’une épée, conservée au musée de Dijon, devait avoir appartenu à Jeanne. Aux yeux de M. Harmand, cette appartenance n’est plus douteuse : la lame, à quoi ont été rajustés un pommeau et des quillons du seizième siècle, longue de 84 centimètres, porte gravés au-dessous de la garde sur une face : l’écusson de France surmonté de la couronne royale, et l’écusson d’Orléans ; plus haut une croix (comme une croix de route) couronnée de fleurs, devant laquelle est agenouillé un personnage, derrière lequel, le long du taillant, on lit : Charles o Septiesme o. Sur l’autre face, on voit mêmes écussons et croix, ainsi qu’un personnage agenouillé, derrière lequel, le long du taillant, une inscription (effacée en partie) ne laisse plus déchiffrer que le mot : Vavcovlev. (Très probablement : La Pucelle de Vaucouleurs11.) Comme il ne peut s’agir de l’épée de Fierbois, ce serait là une épée offerte à Jeanne en mémoire de la victoire d’Orléans. Cette épée, capturés à Compiègne dans les mains d’un de ses compagnons, aurait été conservée par le duc de Bourgogne. Elle prend ainsi un prix considérable à nos yeux.

À propos de l’étendard de Jeanne, une hypothèse ingénieuse de M. Harmand concilie heureusement les documents connus.

À l’avers du Christ en majesté aurait été peint, tenu par deux anges, l’écu d’azur à la colombe d’argent portant la banderole : De par le Roi du ciel. Quant au petit pennon blanc, où était peinte une Annonciation,

c’est, — dit le Journal du Siège d’Orléans, l’image de Notre-Dame ayant devant elle ung ange lui présentant ung liz.

On sait que, dans la cohue de l’entrée à Orléans, une torche y mit le feu que Jeanne bravement éteignit. Mais, trop endommagé, Jeanne ne le porta plus. D’où le silence désormais gardé à son propos.

Et c’est enfin à Rouen, dans la prison et sur l’échafaud, que nous conduit M. Harmand12.

On sait comment et pourquoi, hélas ! Jeanne s’obstina à garder des habits d’homme. Longues chausses jointes et gippon avec la robe courte, dont ses juges faisaient scandale ; et comment le 46424 mai, après l’odieuse comédie du cimetière de Saint-Ouen, Jeanne consentit à prendre les habits de femme : courtes chausses, cotte simple, robe et chaperon. La robe était sans doute celle que la duchesse de Bedford lui avait fait faire par le tailleur Jeannotin Simon, lequel reçut à ce propos de Jeanne une maîtresse gifle. En même temps, on lui rasa entièrement la tête.

Après une nuit abominable, où elle dut se battre contre ses houspilleurs anglais, Jeanne, ne trouvant plus à son lever les habits de femme, dut, le 25, reprendre ses habits d’homme. Elle ne les quitta plus, sur l’ordre de ses voix, que pour revêtir le robe mortuaire.

On dit couramment que le matin du 30 mai, après avoir communié, Jeanne revêtit la chemise longue des condamnés. C’est une mauvaise interprétation de l’interrogatoire du 17 mars, durant lequel Jeanne requit ses juges — au cas où il lui faudrait être amenée en jugement et y être dévêtue — de lui octroyer une chemise de femme et un couvre-chef, ou du moins, précisa-t-elle, une chemise longue.

Tous les documents du temps nous montrent les femmes conduites au supplice du feu en longue cotte simple, c’est-à-dire en longue robe serrée à la taille. Une miniature de Vigiles de Charles VII, datant de 1484, nous montre Jeanne liée au poteau, revêtue d’une longue cotte foncée, décolletée, à manches courtes, la tête légèrement couverte d’un voile. Nous savons, par ailleurs, qu’à huit heures du matin une charrette, attelée de quatre chevaux, déboucha du pont-levis ; elle emportait Jeanne assise entre Jean Massieu et le dominicain Martin Ladvenu. Jeanne portait un chaperon embronché, c’est-à-dire rabattu sur la figure. On voyait ses épaules secouées par les sanglots.

Et c’est ainsi qu’elle fut conduits au Vieux Marché, escortée d’une centaine d’Anglais en armes et d’une foule immense portant des cierges allumés, répondant aux litanies des agonisants par le douloureux orate pro ea, où se mêlaient des gémissements.

Après la sentence, Jeanne supplia qu’on lui donnât une croix. Un Anglais en fit une de deux branches de fagots. Elle la baisa et l’enfonça dans sa cotte, sur sa poitrine. On la coiffa alors de la mitre de honte, sorte de haut tronc de cône renversé, qui portait 465en grosses lettres les mots : Hérétique, Relapse, Apostate, Ydolatre13, encadrés sans doute de figures diaboliques.

Le reste est effroyable. Ce que nous savons par les témoins de la justice sadique des bourreaux ne peut être transcrit. Mais sur ces horreurs plane la pure colombe envolée et le doux nom de Jésus, plus de six fois répété. Pour les siècles, la figure de Jeanne, que nous n’aurons pas connue, s’illumine à nos yeux de l’auréole sacrée. Ou plutôt, consumée, disparaît dans cette auréole même, au travers de laquelle il nous était bien permis de poursuivre les périssables images de cette Fille de France.

  1. [1]

    Grand in-4 de 400 pages, avec 415 figures. Prix : 225 francs.

  2. [2]

    D’après des calculs ingénieux portant sur le métrage de la robe fournis par Orléans, M. Harmand estime que Jeanne aurait mesuré environ 1,68 m.

  3. [3]

    M. Harmand a tout interrogé. Outre les documents écrits, il a étudié plus de mille manuscrits à miniatures. Il a même eu la fortune d’avoir pour collaborateur Mgr Ratti [le futur pape Pie XI] qui, en 1917, préfet de la [bibliothèque] Vaticane, voulut bien analyser pour lui un manuscrit romain. Par contre, je m’étonne qu’un érudit se soit contenté des textes des Procès édités (comment !) par Fabre, alors que les éditions de Quicherat et de Champion sont les seules qu’on puisse invoquer.

  4. [4]

    Malgré l’erreur des historiens, y compris Siméon Luce et Mgr Debout ; malgré l’erreur plus obstinée des peintres et statuaires, y compris les cinéastes M. de Gastyne et Simone Genevoix.

  5. [5]

    Le Bourgeois de Paris mentionne des chausses vermeilles (vermillon).

  6. [6]

    Les Orléanais lui en offriront de fine Brucelle vermeille.

  7. [7]

    Ou plutôt très en dessous de la taille, selon la mode du temps.

  8. [8]

    Ce qui indique une armure très soignée. Un harnois complet coûtait en 1447, 55 livres ; en 1425, le harnois du duc d’Orléans, 84 livres ; en 1447, celui de Charles VII, 82 l. 10 sous tournois.

  9. [9]

    En tout cas, un fait assez nouveau, solidement établi par M. Harmand, est que l’armure offerte par Jeanne à Saint-Denys, au lendemain de sa blessure, n’est pas son harnois à elle, comme on le dit généralement. Outre que ce dépouillement de la part d’un combattant est peu croyable, le texte du Procès dit clairement qu’elle offrit : ung blanc harnas à ung homme darmes avec une espée, et Jeanne ajoute qu’elle le gaigna devant Paris, cf. Harmand, p. 244, qui cite le ms. lat. 8838 de la Bibliothèque Nationale. Le translateur latin a fautivement traduit : harnesium suum.

  10. [10]

    Celle de Riom gardait dans le sceau de cire un cheveu noir de Jeanne aujourd’hui disparu.

  11. [11]

    Une main postérieure, bourguignonne, a gravé cinq fois la date 1419, sans doute la même qui a effacé les parties invisibles, pour rappeler l’assassinat de Jean Sans Peur.

  12. [12]

    Il est regrettable que M. Harmand n’ait donné qu’une attention distraite aux bagues de Jeanne. Il rappelle bien (p. 387) que Jeanne en avait deux et que l’une lui avait été donnée à Domremy par ses parents, portant gravés les noms Jhesus Maria. Elle fut volée à Jeanne, lors de sa capture, par les Bourguignons. La seconde lui fut enlevée par l’évêque de Beauvais lors de son incarcération. Or, par l’interrogatoire du 17 mars, nous savons que ce premier anneau portait de plus trois croix ; que Jeanne ignorait s’il était d’or ou de laiton ; qu’elle le regardait volontiers quand elle allait au combat, en souvenir de son père et de sa mère, et parce que de cet anneau elle avait touché sainte Catherine. Par celui du 1er mars, que cet anneau ne portait pas de pierre ; que le second anneau lui avait été donné par son père ; qu’elle ne fit jamais de guérison par ses anneaux. Par celui du 3 mars, que les femmes touchaient souvent ses anneaux, elle ne sait pourquoi. Elle portait l’un de ces anneaux à l’index de la main gauche. Si l’on se souvient de l’anneau reçu de Jésus par sainte Catherine, on fera un rapprochement qui nous ouvre une voie intéressante. Par dévotion, les jeunes filles ne portaient-elles pas des anneaux de sainte Catherine ? On regrette que M. Harmand n’ait pas poussé ses recherches sur ce point.

  13. [13]

    M. Harmand n’a pas suffisamment marqué, p. 397, que le reproche d’hérésie était sophistique. — Je n’arrive pas non plus à comprendre comment il peut écrire, p. 390, que Jeanne mourut victime de la sottise, bien plus que de la méchanceté des hommes.

Études
5 avril 1931

Compte-rendu des Notice des Manuscrits du Procès de Réhabilitation de Jeanne d’Arc de Pierre Champion.

Restera au chercheur à découvrir le Procès de Poitiers, le plus précieux de tous les documents, jusqu’ici introuvable.

Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1931, 68e année, tome 207, p. 115.

Lien : Gallica

Pierre Champion. — Notice des Manuscrits du Procès de Réhabilitation de Jeanne d’Arc. Paris, Champion, 1930. In-8 de 32 pages, avec fac-similés.

M. Pierre Champion est aujourd’hui l’érudit le plus compétent pour tout ce qui touche l’histoire de Jeanne d’Arc. On connaît la solide édition qu’il a publiée, il y a dix ans, du Procès de Condamnation. Il prépare une édition du Procès de Réhabilitation, et ses recherches ont établi que, fait très rare, nous possédons, à Paris et à Londres, les trois documents authentiques du procès, celui du procès du roi, celui de la famille d’Orléans, celui (abrégé) de Notre-Dame de Paris. La clarté étant faite dans la détermination des familles des manuscrits, l’édition portera sur une base très bien établie. Restera au chercheur à découvrir le Procès de Poitiers, le plus précieux de tous les documents, jusqu’ici introuvable.

Paul Doncœur.

Études
5 décembre 1932

Réfutation sévère de la thèse de Jean Jacoby parue dans le Mercure de France, faisant de Jeanne d’Arc la fille adultérine du duc Louis d’Orléans (frère de Charles VI) et de la reine Isabeau de Bavière (épouse de Charles VI).

Source : Études (pères jésuites), octobre-novembre-décembre 1932, 69e année, tome 213, p. 599-604.

Lien : Gallica

Lire : Réponse de Jacoby dans le Mercure de France du 1er janvier 1933.

599Sur les origines de Jeanne d’Arc :
deux articles du Mercure de France

Le Mercure de France à publié, dans ses numéros du 15 octobre et du 1er novembre, une grande découverte. Comme, il y a dix ans, il avait soudainement appris que Jésus n’avait point existé, il vient de découvrir que Jeanne d’Arc est certainement une fille naturelle du duc Louis d’Orléans, assassiné par le duc de Bourgogne, et probablement une fille adultérine de la reine Isabeau de Bavière, femme de Charles VI. Ainsi s’explique toute la belle aventure, et nous voilà dispensés de toute reconnaissance envers Dieu. Là-dessus, la presse s’émeut : l’Avenir hoche gravement la tête ; Figaro trouve que l’histoire en est révolutionnée ; enfin Comœdia, parfaitement ! (assurée que le Mercure ne s’embarque jamais à la légère) professe que, malgré le silence des conformistes, la vérité lancée par le Mercure germera. Le Temps, seul, garde son bon sens et, en deux articles tranchants, raille l’assurance et écarte avec mépris un des triomphants arguments du Mercure. Nous aurions tu cette inconvenante plaisanterie qui, du point de vue de l’histoire (quoi qu’en disent nos journalistes) ne mérite aucune discussion, si, par sa publicité, elle n’avait porté le trouble chez de nombreux lecteurs. Ils nous interrogent avec angoisse. Qu’ils soient donc rassurés :

  • La thèse du Mercure heurte de front une masse compacte de textes authentiques, formels et indiscutables ;
  • Elle inculpe gratuitement Jeanne, et plusieurs témoins, de mensonge parjure ;
  • Elle ne repose sur aucune preuve, mais elle accumule les sophismes, les erreurs et les invraisemblances.

600La naissance de Jeanne ne fait historiquement aucun doute : elle-même et tous les témoins informés ont affirmé sous serment, dans les circonstances les plus graves, qu’elle eut pour père Jacques d’Arc et pour mère Isabelle.

Après avoir, à Rouen, le 21 février 1431, formellement déclaré que de son père et de sa mère et de ce qu’elle avait fait, venue en France,… elle jurerait volontiers, et avoir, à genoux, juré sur le Missel de dire la vérité, interrogée, dit le Procès officiel, sur le nom de ses père et mère, elle répondit que son père s’appelait Jacques d’Arc et sa mère Isabelle. Sur ce point, ni durant le procès, ni durant ses mois de campagne de Chinon à Compiègne, Jeanne n’a témoigné une hésitation. On met au défi d’en relever la moindre trace.

Par ailleurs, toute sa parenté, ses amis, ses voisins de Domremy témoignent avec une égale fermeté. Sous serment, au Procès de Toul de 1456, ils affirmèrent formellement que son père fut Jacques d’Arc et sa mère Isabelle. Ainsi : Jean Morel, son parrain, cultivateur de Greux ; Béatrice, sa marraine, veuve d’Estellin, cultivateur de Domremy ; Jeannette, autre marraine, femme de Thévenin, le charron de Domremy ; Jean Moen, charron ; Jeannette, autre marraine, veuve de Thiesselin ; Thévenin, le charron ; Jacquier de Saint-Amance ; Bertrand Lacloppe, couvreur ; Perrin, le drapier ; Gérard Guillemette, de Greux ; l’amie de Jeanne, Hauviette ; Jean Waterin, de Greux ; Gérard, d’Épinal ; Simonin Musnier ; Ysabellette ; Mengette, l’autre amie de Jeanne ; Colin, de Greux ; Jean de Novelonpont (a connu ses parents) ; Michel Lebuin ; noble homme Geoffroy du Fay, a connu ses parents, mais ignore leurs noms ; Durand Laxart, le cousin ; Jean Jaquard, etc. L’attention avec laquelle ils témoignent apparaît en ce fait que plusieurs ayant connu ses parents et nommé Jacques d’Arc, précisent qu’ils ne savent pas comment s’appelait la mère : ainsi Bertrand de Poulengy (Quicherat, II, 455), Louis de Montigny, chevalier (II, 405) et Estienne de Sionne, curé près de Neufchâteau1.

Donc, dans le village de Domremy-Greux, aucun doute ne fut 601émis sur la naissance de Jeanne ; les mieux informés des témoins assurent par serment qui est son père et qui sa mère. Quant aux seigneurs, docteurs, juges, etc., il n’en est pas un qui émette un doute sur ce sujet.

Nous sommes, avec l’unanimité des témoins et des historiens, en droit de conclure que la naissance de Jeanne est si certainement établie que, seule, une preuve formelle du contraire pourrait être retenue.

Or, le Mercure n’en apporte aucune autre que l’audace de ses affirmations où abondent les erreurs, les sophismes et les invraisemblances.

Il n’est pas un historien sérieux qui daigne discuter dans le détail des déductions aussi imperturbables que défaillantes.

Il serait puéril d’insister sur les inexactitudes assez malheureuses chez un écrivain qui entend corriger tous ses prédécesseurs. L’auteur est-il bien sûr qu’en 1915 une Claire Fuchaux entendit des voix à Lamblade (p. 263) ? que ce furent saint Michel et sainte Thérèse qui parlaient à Jeanne (p. 271) ? Voudrait-il nommer les deux papes qui, en 1429, s’excommuniaient (p. 284) ? Croit-il vraiment qu’en 1429 Gérard Machet fut évêque de Castres2 ? etc.

Il raille (p. 288) les hypothèses fantaisistes bâties sur le sable dont auraient abusé ses devanciers ; point n’est besoin de nous aventurer dans les hypothèses, affirme-t-il (p. 289). En vérité, l’ironie passe la mesure. L’hypothèse de Jeanne, fille de Louis d’Orléans ! Et l’hypothèse de Jeanne, fille de la reine Isabeau de Bavière ! Qu’est-ce donc ?

Quant aux sophismes ou aux véritables contresens, ils ne sont pas indignes de la gageure engagée.

Nous savons, écrit le Mercure (p. 266), que ces deux hommes (B. de Poulengy et J. de Metz) ont connu Jeanne, non à Vaucouleurs, mais bien avant à Domremy. Ce sont eux, paraît-il, qui, en 1408, apportèrent à Domremy la petite fille d’Isabeau et la confièrent à Jacques d’Arc qui la fit passer pour son enfant.

602Je regrette de répondre au Mercure qu’il nous abuse, puisque B. de Poulengy dit précisément qu’il a vu Jeanne à Vaucouleurs après qu’elle eut quitté ses parents.

Pour nous induire à croire que Jeanne se savait de sang royal, l’auteur nous affirme que, voyant venir le duc d’Alençon, Jeanne aurait dit : Plus on sera ensemble de sang de France, mieux ce sera ! Le texte latin dit : Quanto plures erunt de sanguine regis Franciæ… [Plus ils seront nombreux du sang du roi de France] (Quicherat, III, 91). Ce qui a un tout autre sens.

On nous affirme (p. 282) que, de sa prison, Charles d’Orléans s’inquiéta de Jeanne, qu’il savait sa sœur. Tout le contraire apparaît : un silence absolu et une prodigieuse indifférence.

On affirme que c’est Charles d’Orléans qui, dès 1429, avait imaginé de faire chercher à Domremy sa sœur pour la conduire à Charles VII. Nous attendons de ce fait absurde un commencement de preuve. Mais croit-on Charles d’Orléans assez fol pour imaginer ce beau plan de campagne ?

Triomphalement on nous affirme, à renfort d’érudition, que le blason concédé à Jeanne par Charles VII n’est autre qu’un blason de bâtardise royale. Le Temps du 9 novembre a, par la plume d’un héraldiste, déclaré cet argument… absolument inexistant.

On affirme que le revirement subit de la Commission de Poitiers en faveur de Jeanne fut produit par la déclaration du fameux secret de sa naissance princière. On ajoute (p. 286) que le dossier fut, plus tard, supprimé parce qu’il contenait ce secret. Comment Jeanne d’Arc à Rouen eût-elle alors tant réclamé la production de ce dossier qui l’eût convaincue de mensonge ?

On nous affirme (p. 259, 265, 286) que Jeanne, Charles VII, le duc d’Orléans, la reine Yolande, Dunois, les docteurs de Poitiers, Machet, Gélu et d’autres connurent le secret, et que Pie II, Cauchon, les bourgeois d’Orléans ont pu le deviner. Sur quelles preuves ? Et comment personne ne l’a-t-il jamais trahi ? Comment, si Jeanne y a fait de fréquentes et transparentes allusions, la rumeur publique n’a-t-elle jamais soufflé mot de cette merveille ? Comment la Chronique Morosini, qui a recueilli tous les racontars les plus absurdes, n’aurait-elle pas exploité cette étrange aventure ?

La cause de ce silence absolu, c’est que personne n’eut l’idée d’une semblable fantaisie, pour la raison bien simple que Jeanne, 603âgée en 1429 de dix-sept ans environ, ne pouvait être la fille de Louis d’Orléans assassiné vingt-deux ans plus tôt (en 1407).

Ici, notre romancier triomphe et nous oppose un texte. Le seul, en effet, qui soit cité avec à propos en cette discussion : c’est la déposition qu’en 1456, Hauviette, la petite compagne de Jeanne, fit au procès de réhabilitation. Elle déposa que Jeanne était plus âgée qu’elle — prout dicebatur [comme on le disait] — de trois ou quatre années. Or, elle-même, se disant alors âgée de quarante-cinq ans, — vel circa [ou environ], — serait née en 1411 vel circa, et donc Jeanne en 1408 ou 1407, vel circa. Ainsi, conclut le Mercure, elle est bien fille de Louis d’Orléans, tué le 24 novembre 1407.

À quoi il suffit de remarquer les approximations données par Hauviette : Jeanne est plus âgée de trois ou quatre ans, donc peut-être de trois seulement. Hauviette aurait quarante-cinq ans ou environ, donc peut-être quarante-quatre. Ainsi, Jeanne serait née en 1409, c’est-à-dire au moins treize mois après la mort de son prétendu père !

Mais accordons que les approximations jouent en sens contraire, et que, suivant les dires très incertains — prout dicebatur — d’Hauviette, Jeanne soit née en 1408 ou en 1407, de quel droit écartera-t-on de ce même témoignage d’Hauviette (dont on fait si grand état) les paroles formelles que voici, attestées par serment :

Dixit quod a juventute sua cognovit Johannam… quæ fuit oriunda de dicto Dompno-Remigio ex Jacobo d’Arc et Isabelletta, conjugibus, probis laboratoribus et veris catholicis, bonæ famæ. — (Quicherat, II, 417.)

[Elle déclara avoir connu Jeanne depuis l’enfance… que celle-ci était originaire dudit lieu de Domremy, fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle, mari et femme, honnêtes laboureurs et vrais catholiques, de bonne réputation.]

Je ne suis pas d’ailleurs disposé à fixer l’âge de Jeanne sur des supputations aussi incertaines. Une écrasante masse de témoignages les plus divers fixe à dix-neuf ou vingt ans l’âge de Jeanne à Rouen3.

Les chroniqueurs du quinzième siècle disent : vingt, dix-neuf, dix-huit, voire quinze ou quatorze (Le Greffier d’Albi, Quicherat, IV, 300). Parmi les témoins du procès de réhabilitation interrogés formellement sur son âge, les juges de Rouen se souviennent nettement d’une jeune fille (juvenis) de dix-huit, dix-neuf ou quasi 604vingt ans. S’il faut choisir, c’est au bénéfice d’une plus grande jeunesse : d’Aulon, qui vécut avec Jeanne pendant toute sa campagne, estime qu’à Poitiers elle avait seize ans ou environ.

Enfin, à Rouen, le 21 février 1431, Jeanne déclara à ses juges qu’à son estimation elle avait environ dix-neuf ans. C’est l’âge que le promoteur du procès de réhabilitation retiendra. C’est celui que l’histoire retient, jusqu’à preuve du contraire.

Le Mercure a semé sa dissertation de : Il n’est donc pas douteux queIl est certain queIl est évident que… Du coup tout s’éclaire… Le lecteur désarmé finit par trouver, comme disent les journalistes de Comœdia, trop d’arguments troublants pour qu’on ne s’arrête pas aussi ému que curieux. Je n’hésite pas à rassurer M. Gabriel Boissy. Il n’y a en cette affaire qu’une chose trouble, c’est l’affirmation d’un écrivain français qui professe avoir pour son héroïne le plus religieux respect et qui, sans une preuve, la déshonore, non seulement en lui prêtant, de par Isabeau de Bavière, le sang le plus taré, mais en la chargeant d’un tenace mensonge allant jusqu’au parjure.

On a bien fait d’attendre, pour publier ce libelle, que Péguy soit mort. On pourra salir la plus sainte mémoire sans avoir à redouter le joyeux pamphlet qui eût stigmatisé les fantaisies d’Un nouvel historien : Monsieur Alfred Vallette.

Paul Doncœur.

  1. [1]

    Quelques-uns ne portent aucun témoignage. Ce sont des gens de Vaucouleurs ou d’ailleurs qui n’ont pas vécu à Domremy au temps de Jeanne.

  2. [2]

    Si informé, l’auteur devrait savoir que le page de Jeanne s’appelait Louis de Coutes et non de Contes (p. 277) ; que dès 1881, M. Tuetey a corrigé sur les mss. de Rome et de Paris le texte du Journal d’un Bourgeois de Paris qui attribue en réalité dix-sept ans et non vingt-sept à Jeanne (p. 261). Tout écolier ne sait-il pas que gentil roi n’est pas un terme de familiarité, mais qu’il signifie noble roi ?

  3. [3]

    Le texte de Pierre de Bergame, De claris… mulieribus, parlant en 1497 de vingt-quatre ans, n’a aucune valeur. Sa chronique, disait déjà Quicherat, fourmille d’inexactitudes. Quant au Journal d’un Bourgeois, nous avons dit que ce n’est pas vingt-sept, mais dix-sept qu’il y faut lire.

page served in 0.181s (1,4) /