Textes : Articles (après guerre)
Articles d’après guerre
La Croix 14 septembre 1947
Le père Doncœur explique comment il a été appelé à Hollywood comme expert historique pour le tournage d’un film sur Jeanne d’Arc par Victor Fleming avec Ingrid Bergman.
Source : La Croix, 14 sept. 1947, p. 4/4.
Lien : Retronews
Un grand film américain sur Jeanne d’Arc
La presse française
a déjà annoncé que se préparait à Hollywood un grand film sur Jeanne d Arc. La nouvelle n’a pas manqué d’émouvoir. Hollywood est-il bien le lieu qui permette une évocation authentique de héroïne et de la Sainte ? N’est-ce pas en France, sur la Meuse, sut la Loire, à Reims, qu’il convenait de reconstituer cette histoire sacrée ? Comme naguère pour le film de Marco de Gastyne, n’est-ce pas dans nos églises, nos châteaux ou nos forteresses médiévales qu il fallait faire revivre autour de Jeanne le peuple de France, la cour de Charles VII ou l’armée victorieuse ? Enfin, comment un star américaine pourrait-elle incarner la fille la plus française, la personnification la plus pure de notre race, la fleur essentielle de notre terre ? Un film français était d’ailleurs en préparation cet été. On parlait de Michèle Morgan pour y tenir le rôle de Jeanne. Après Falconetti et Simone Genevois, on pouvait encore espérer une interprétation de grand caractère. J’en avais lu le script
d’une réelle valeur. J’appris à la fois que le projet français était abandonné et que les metteurs en scène d’Hollywood me demandaient de venir au plus vite contrôler leur travail. Un ami inconnu leur avait parlé de mes livres sur La Chevauchée et sur la Passion de Jeanne d’Arc. Les Américains tenaient à me soumettre leur film que je savais entrepris financièrement et techniquement avec les moyens les plus puissants. Il était évidemment très opportun de ne pas laisser sans conseil les producteurs de bonne volonté. D’un vol de trente-deux heures, je franchis l’Atlantique et tout le continent pour atterrir au bord du Pacifique, à Los Angeles : Nuestra Señora la Reina de los Ángeles. C’était Notre-Dame, Reine des Anges, qui m’accueillait.
Il faut avouer que ma première impression fut une vive surprise. Je n’avais pu songer à emporter de Paris une bibliothèque. Mais j’avais pris l’essentiel : les six volumes du Quicherat, le travail fondamental d’Adrien Harmand sur les Costumes et l’armure de Jeanne d’Arc ; quelques monographies plus rares sur Rouen ; une collection importante de photos des monuments historiques ; mes propres volumes. Quand j’arrivai au studio de Hal Roach, ce fut pour y trouver Quicherat et Harmand à la place d’honneur, au milieu de toute une bibliothèque sur Jeanne et la France du XVe siècle. Tout cela venu de la bibliothèque du Congrès, des Universités, des collections particulières. Bref, tous les instruments de travail nécessaires pour un ouvrage d’érudition. Une équipe fervente était réunie depuis plusieurs mois autour de Victor Fleming, director, et de Walter Wanger, producer du film, qui ont constitué la société spéciale Sierra pour cette création : tout un monde de chercheurs, d’artistes, parmi lesquels un Français Michel Bernheim, qui, aidé de Mrs Roberts, a dirigé tout le travail historique, et Noël Howard, un Américain de Paris, élève des Beaux-Arts, qui a conduit les recherches et les reconstitutions archéologiques. Autour d’eux, tous les métiers, depuis un féerique atelier de couture, dirigé par une Russe, Mme Kerinska [Karinska], jusqu’aux équipes d’armuriers, de décorateurs, etc. Un seul détail témoignera de l’ampleur du travail : le procès de Rouen a été intégralement traduit en anglais, sous la direction de M. Bernheim, et V. Fleming en a fait son bréviaire
. Quicherat est su presque par cœur par Mrs Roberts, qui y renvoie à tout propos la page, le texte, qui justifient le moindre épisode ou le plus rare détail de la mise en scène.
À vrai dire, ma présence ici avait été réclamée par un autre personnage de qui relève la fameuse Commission du Code
. On sait que les grandes Compagnies de production ont voulu se faire contrôler du point de vue moral par une Commission autonome chargée d’examiner tous les scripts et toutes les bandes. Un Code, détaillé et sévère, interdit tout ce qui offenserait les mœurs, la religion, le sentiment national. Les Compagnies — dont c’est l’intérêt — se sont elles-mêmes obligées à respecter le veto de la Commission présidée par M. Jo. Breen, lequel est en liaison avec la League of Decency, présidée à Los Angeles par Mgr Devlin. C’est ladite Commission du Code, préoccupée des problèmes délicats que soulève le procès de Jeanne, qui avait réclamé mon concours. Mais, depuis la M.G.M. et ses gros financiers jusqu’aux moindres spécialistes, loin que ce concours ait été accueilli comme une contrainte, c’est une confiance collaboration qui m’a été demandée. En sorte que, parti, je le croyais, pour examiner un film réalisé, c’est un long travail qui m’obligera non seulement à suivre l’élaboration du script, mais les opérations du plateau
, pour autant qu’elles ont une importance d’ordre spirituel.
Il importe de dire à ce propos que le film est entièrement libéré du drame de Maxwell Anderson, Joan of Lorraine, qui a connu, l’an dernier, à New-York, grâce à Miss Ingrid Bergman, un succès considérable. La pièce d’Anderson est beaucoup plus l’exposé de certaines idées chères à l’auteur qu’un tableau historique. Elle imagine une troupe de comédiens répétant quelques scènes de la vie de Jeanne et discutant avec l’auteur sur la signification du rôle de l’héroïne : d’une part, la foi en une cause pour laquelle on sacrifie sa vie ; d’autre part, les compromissions qu’il faut accepter, dès qu’on veut agir avec les hommes. Le film, au contraire, veut être une présentation de l’histoire de Jeanne, la plus fidèle et la plus objective qui puisse être.
Pour cela, des recherches minutieuses ont été poursuivies depuis huit mois déjà par l’équipe du script et l’on peut assurer que la vérité de l’histoire sera religieusement respectée. Sans doute devra-t-on sacrifier bien des épisodes, notamment du douloureux hiver de 1429-1430 ; de même les innombrables sessions du procès, de janvier à mai 1431, seront-elles réduites à quelques scènes essentielles. Mais on comprend qu’il soit impossible de reproduire en deux heures à l’écran une épopée si dramatique de trente mois. La tentation eût été de vouloir tout dire, alors que l’œuvre d’art commande le choix.
Les exigences du technicolor ont, par ailleurs, interdit de tourner les extérieurs en France. Ce sera pour nous une déception dont nous ne nous consolerons pas aisément. Rien ne rendra, hélas ! la simplicité de Domremy, la transparence du ciel Loire, la splendeur de la cathédrale de Reims. Souhaitons que les architectes de Los Angeles soient de bons disciples, et surtout que les artificieuses beauté du technicolor, si redoutables, se fassent modestes, pour ne pas nous représenter une France maquillée au goût d’Hollywood. Souhaitons par-dessus tout que Jeanne trouve en sa petite sœur suédoise une messagère humble et fidèle. Je ne crains pas d’affirmer que, si le film de V. Fleming se classe parmi les très grands, ce sera par la ferveur et la puissance dramatique d’Ingrid Bergman. Il me faudra dire les raisons qui me font espérer d’elle un beau témoignage.
Paul Doncœur.
Études avril 1948
Revue des livres. Compte-rendu sévère de la Jeanne d’Arc de Lucien Fabre, malgré de bonnes intentions
.
Comment ne serait-on pas inquiet sur la valeur d’un livre écrit de cette façon déroutante ?
Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1948, 81e année, tome 257, p. 117-119.
Lien : Gallica
Lucien Fabre. — Jeanne d’Arc. Paris, Tallandier, 1947. In-8 de 560 pages. Prix : 350 francs.
La dernière et définitive vie de Jeanne d’Arc ne sera jamais écrite. Comme l’a justement dit G. Hanotaux, elle est toute de mystères. Les recherches des érudits, la pénétration des analyses nous laisseront toujours en face des secrètes conduites de Dieu. Il faut néanmoins enregistrer avec joie les découvertes, les présentations nouvelles qui éclairent d’un jour meilleur l’incomparable visage de Jeanne.
Le livre de M. L. Fabre est animé d’une ardente ferveur qui ne s’interdit pas l’expression passionnée. On plaindrait l’historien qui ne se sentirait pas transporté d’admiration ou de douleur en transcrivant ces récits incandescents. Il ne suffit pas cependant de couleurs éclatantes. On aimerait mieux connaître les acteurs du drame, discerner les ressorts secrets de l’âme fuyante d’un Charles VII, des calculs ténébreux d’un La Trémouille, de la sombre conscience de Cauchon, etc. Il y a, dans l’ouvrage de L. Fabre, d’excellentes pages consacrées à ce propos. Et on lui en sera reconnaissant.
Il nous promettait davantage.
On croit avoir posé ici tous les problèmes… on a apporté à chacun une solution (p. 12).
Malheureusement, outre que l’auteur n’apporte aucun document nouveau, que je sache, il laisse subsister presque toutes les questions que ni Quicherat, ni Champion, ni Hanotaux n’ont prétendu résoudre. Faut-il avouer que les libertés ou les incertitudes, qui sont nombreuses dans ce livre, ne nous inspirent qu’une confiance inquiète ?
Le livre fourmille de fautes de transcription (Menier pour Minier ; Jean de l’Espée pour Jean Alespée ; Mormer pour Mortemer ; Gronchet pour Grouchet ; Gérardin de Spinal pour d’Épinal ; in paradisio pour paradiso ; Remii pour Remigii ; Fébry pour Fabri, etc.). Mais il commet des confusions plus graves : p. 113, ce n’est pas Jeanne mais Jean de Metz qui prononce : Faut-il que le roi soit chassé… du royaume… etc.
(Cf. Quicherat, II, 436) ; — personne n’a dit à Jeanne que la formule d’abjuration était une espèce de prière à prononcer comme le Pater (p. 510). Pierre Migier dit qu’elle était brève environ comme le Pater (Quicherat, III, 132), s’il y a eu deux formules, rien n’établit que Jeanne a signé l’une d’un rond et l’autre d’une croix (p. 510) ; s’il est vrai que la formule insérée dans les Actes du Procès (Quicherat, I, 447) porte une prétendue signature de Jeanne, il est gratuit de dire que
Cauchon l’a signée lui-même du nom de Jeanne (p. 512).
Comme l’auteur s’est dispensé de citer ses sources, ce qui se justifie fort bien dans un livre de vulgarisation, on attendait de lui une exactitude plus grande à transcrire ou interpréter les documents.
L’ancien archevêque, de Tours, devenu archevêque d’Embrun, Jacques Gélu, fut consulté en 1429 par Charles VII sur la confiance que méritait cette fille, petite paysanne de Lorraine, se prétendant envoyée de Dieu pour sauver le royaume. Gélu répondit par plusieurs lettres dont nous n’avons que des extraits (cités par Ayroles, la Vraie Jeanne d’Arc, I, p. 32) ; et par un traité en forme scolastique édité en fragments par Quicherat (III, 395 sqq.) et intégralement par P. Lanéry (Mémoires et Consultations…, p. 565-600). La décision de Gélu est sagement mais fortement favorable à Jeanne. Après les doutes exprimés dans ses lettres, il n’hésite plus, mieux informé, à la proclamer envoyée de Dieu.
Comment M. L. Fabre a-t-il pu, ayant lu le traité, citer entre guillemets, comme expressions de Gélu, ces paroles étranges ?
[Dieu] s’est plu à secourir un roi de France par une enfant nourrie dans le fumier,… soumise à des travaux abjects… (p. 272)
Comment a-t-il pu commenter un texte de Gélu sur les châtiments que Dieu envoie parfois aux hommes au moyen de minimes créatures, telles que mouches ou puces, pour abattre leur orgueil (Lanéry, p. 576) en prêtant à Gélu ces réflexions d’un goût plus que douteux !
Que de cette puce (c’est de Jeanne qu’il s’agit) Dieu ait fait sa confidente, cela non plus n’est pas extravagant, car cette puce est vierge et c’est là un mérite insigne (p. 272) !
On hésite à comprendre. Aussi plus loin (p. 288), M. L. Fabre y revient en affirmant que
le saint évêque d’Embrun, le bon seigneur Gélu, n’a cessé d’appeler l’attention sur le fait que la Pucelle n’est à tout prendre qu’une puce élevée dans le fumier.
Cette fois on se demande si l’on perd l’esprit. M. Fabre ne donnant aucune référence, on se demande dans quelle édition il a lu de pareilles choses.
Comment ne serait-on pas inquiet sur la valeur d’un livre écrit de cette façon déroutante ?
Lettre de Lucien Fabre
Source : Ibid., p. 258-259 (numéro de mai).
Lien : Gallica
Nous recevons de M. Fabre, l’auteur du livre sur Jeanne d’Arc
analysé dans notre livraison d’avril, la lettre suivante :
Paris, le 12 avril 1948.
Monsieur le Directeur,
Je compte trop d’amis dans votre Compagnie et j’ai trop souvent exprimé mon admiration à l’égard de votre Revue pour ne pas remercier le P. Doncœur des éloges qu’il a bien voulu décerner à ma Jeanne d’Arc. Cependant, comme il croit y relever certaines inexactitudes et que tout ce qui touche l’histoire de l’héroïne est d’une importance capitale, je me sens tenu de réfuter ici point par point les assertions erronées de votre honorable collaborateur.
1° Il y signale comme fautes de transcription
des graphies telles que Gérardin de Spinal au lieu de Gérardin d’Épinal. Or, les lecteurs des Études ne l’ignorent pas, la traduction des manuscrits latins du moyen âge laisse une grande marge aux ambiguïtés. Et, dans l’exemple choisi, Conrardin de Spinal et Gérardin Despinal sont tout aussi admissibles que le Gérardin d’Épinal adopté par votre collaborateur. Si j’ai choisi Gérardin de Spinal, après Le Brun des Charmettes et d’autres, c’est qu’il y a les plus grandes chances pour que ce soit là la forme orale que Jeanne utilisa. Et j’ai choisi de même les autres graphies pour des raisons aussi pertinentes.
2° Il me reproche d’attribuer à Jeanne des paroles prononcées, d’après lui, par Jean de Metz. Je persiste dans mon sentiment pleinement, d’accord en cela avec O’Reilly (tome I, page 204). L’attribution à Jean de Metz, qui n’est d’ailleurs que de routine, m’apparaît aussi insoutenable qu’est au contraire probable l’attribution à Jeanne.
3° Aucun témoignage, prétend-il, ne prouve que Jeanne a signé une cédule d’abjuration d’un rond, une autre d’une croix. Si : la deuxième déposition de Massieu et celle de Raymond de Macy.
4° Cauchon n’a pas signé la cédule du nom de Jeanne, assure également Je P. Doncœur. Mais puisque Jeanne non plus ne l’a pas signée, qui l’a signée, si ce n’est Cauchon ou quelqu’un des siens ? Et Cauchon était trop méfiant pour la faire signer à quelqu’un des siens alors que rien ne l’empêchait de la signer lui-même.
5° Le P. Doncœur qualifie d’inexact le texte que j’ai donné d’un fragment de Gélu. Or, je le retrouve, mot pour mot, chez un auteur avec qui je ne puis être guère soupçonné de complicité, Anatole France (tome I, page 375).
6° Le P. Doncœur me reproche des coquilles d’impression : paradisio au lieu de paradiso ; cette puce est vierge au lieu de cette puce
est une vierge, etc. Voyons ! les typos de mon censeur ne lui ont-ils jamais fait de coquilles ?
7° J’ai écrit :
Mais le chancelier le répète à longueur de journée : le saint évêque d’Embrun, le bon seigneur Gélu, n’a cessé d’appeler l’attention sur le fait que la Pucelle n’est à tout prendre qu’une puce élevée dans le fumier.
Le P. Doncœur supprime froidement la première partie de la phrase et m’attribue, à moi, et sous forme de style direct entre guillemets, le propos que j’ai attribué à Regnault sous forme de style indirect et sans guillemets. Est-ce sérieux ?
8° Cette puce dans le fumier déroute
le P. Doncœur. Rapprochons les textes d’où nous avons vu le chancelier tirer pour les réunir cette puce et ce fumier. Et, afin de rester impartial, donnons-en, non notre version, mais celle d’A. France (tome I, page 375). La voici :
Dieu… se plut à secourir le roi de France par une enfant nourrie dans le fumier… Il a créé des insectes tels que les mouches et les puces par lesquels il abat la superbe des hommes.
Peut-on vraiment dire que la puce dans le fumier trahisse la pensée de Gélu ?
9° Les questions de prix de revient et celle de papier ont entraîné la suppression des références. Mon censeur le déplore. Moi aussi. Le mal n’est pourtant pas grave. Toutes mes sources sont indiquées, d’ailleurs classiques et connues de tous les spécialistes. Les autres lecteurs s’en désintéressent et ils ont raison.
10° Quant aux solutions que j’ai apportées aux mystères johanniques, je suis convaincu qu’elles paraîtront satisfaisantes à tous ceux qui se donneront le loisir de les examiner. Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, mes salutations distinguées.
Lucien Fabre.
Réponse du père Doncœur
M. L. Fabre dit justement que tout ce qui touche l’histoire de l’héroïne est d’une importance capitale
. C’est cela même qui fait regretter les inexactitudes qui compromettent aux yeux des connaisseurs un livre plein de bonnes intentions et qui a le mérite de la couleur et de la vie. La publicité retentissante qui lui est faite, les déclarations catégoriques de l’auteur rendent exigeant le lecteur à qui l’on annonce le fruit d’une étude qui n’a pas duré moins d’un quart de siècle
. M. Fabre atteste qu’il a essayé de réaliser,… en puisant aux sources originales, aux documents et aux chroniques, ce qu’il n’a pu trouver ailleurs
(p. X-XI). Nous regrettons de devoir constater que M. Fabre a fait une confiance trop grande à des auteurs tels que O’Reilly, J. Fabre et Lebrun des Charmettes, alors que c’est toujours à Quicherat, repris en partie par P. Champion, qu’il est plus sûr de recourir.
1° Vérifications faites, le livre de M. Fabre fourmille de transcriptions fautives de noms propres, qui ne sont pas toutes, comme le veut M. Fabre, imputables à ses typos. Je n’en allonge pas ici la liste. Mais sont-ce les typos qui écrivent Dubois (p. 492), en traduction peut-être de Silvestris qu’en français on appelait Sauvaige ou Sauvage (Quicherat, I, 563) ; ou de l’Espée, alors qu’en Beauvaisis on dit toujours Alespée ; qui font de Dacier un abbé de Cormeilles au lieu de Saint-Corneille à Compiègne ; et qui attribuent à Jean de Luxembourg le comté de Guise (p. 408) qui appartient à René d’Anjou ? etc.
2° L’autorité de O’Reilly ne suffit pas à transférer sur les lèvres de Jeanne (à l’encontre de tous les témoignages) des paroles de Jean de Metz.
3° Pas un mot de la déposition d’Aymond de Macy ni de celle de Massieu ne témoigne que Jeanne signa deux cédules.
4° Il est gratuit et invraisemblable de dire que Cauchon ait lui-même signé du nom de Jeanne, la fausse abjuration.
5°, 7°, 8° Je regrette de devoir maintenir que le texte que M. Fabre impute à l’archevêque J. Gélu est controuvé.
Je donne bien volontiers acte à M. Fabre que c’est au chancelier Regnault qu’il prête la phrase de la page 288. Mais cela encore est gratuit. Aucun document ne permet d’affirmer que Regnault a répété à longueur de journée
que : Gélu n’a cessé d’appeler l’attention sur le fait que la Pucelle n’est à tout prendre qu’une puce élevée dans le fumier
. Gélu n’a pas une fois prononcé cette grossièreté. Ce fumier n’est pas galant
, observe M. Fabre (p. 111). Qui a prononcé ce mot ?
Ici, M. Fabre nous révèle qu’il a pris mot pour mot
dans Anatole France le texte qu’il rappelle au n° 5. Nous ne pouvions soupçonner qu’A. France fût pour M. Fabre parole d’Évangile.
Or, ici, le recours est particulièrement malheureux, car le texte que M. Fabre copie dans France (je le trouve t. I, p. 433 des Œuvres complètes) comporte un grossier contresens. Si M. Fabre s’était reporté au texte latin de Gélu (édité dans les Mémoires… de Lanéry d’Arc, p. 571), il aurait vu que Gélu, loin de parler de Jeanne comme d’une puce élevée dans le fumier, la compare au berger David, choisi par Dieu d’au milieu de ses brebis, pour le faire roi (allusion au psaume 77-78, v. 10). Quant au rapprochement de puce et de pucelle, ni A. France, ni Gélu n’en portent la responsabilité.
Un seul détail témoignera de la valeur des affirmations péremptoires de M. Fabre. Dans son Avant-propos, sévère pour ses devanciers, M. Fabre écrit :
… On ne s’étonnera pas sans doute de trouver ici tels documents qu’on ne rencontre dans aucun ouvrage contemporain : par exemple, le texte de 70 articles du promoteur d’Estivet » (p. XIV).
Et p. 472 (souligné en italiques) :
Nous constatons néanmoins avec étonnement qu’aucun historien de Jeanne ne s’est donné jusqu’à ce jour la peine d’analyser cet instrument juridique.
Or les deux premiers historiens qui me tombent sous la main, le P. Ayroles et P. Dunand, consacrent, le premier 47 pages (t. V, p. 299 à 346), le second 45 pages (t. III, p. 226-271), à la traduction et au commentaire de ce texte…
Paul Doncœur.
Études juillet-août 1948
Compte rendu de l’exposition Jeanne d’Arc et son temps
organisée aux Invalides, qui réunit des pièces d’une valeur exceptionnelle : lettres de la main de Jeanne ainsi que les manuscrits authentiques des procès de condamnation et de réhabilitation.
On eût aimé que les deux lettres fussent présentées avec le respect qu’elles méritent dans un précieux reliquaire et non dans une médiocre vitrine perdue au fond d’une galerie.
Source : Études (pères jésuites), juillet-août-septembre 1948, 81e année, tome 258, p. 117-118.
Lien : Gallica
L’Exposition Jeanne d’Arc aux Invalides
Pour trois mois, des amis fervents ont remis aux Invalides une importante documentation sur Jeanne. C’est la première fois que sont offerts aux Français ces précieux souvenirs. Il faut qu’en très grand nombre ils fassent ce pèlerinage.
L’exposition a tenté une évocation de Jeanne d’Arc et son temps
. Les meilleurs spécialistes, en particulier le regretté M. Lafenestre, ont dirigé ce travail que les artistes, sous la conduite de MM. Oursel et Maillard, ont traduit en images, en graphiques, en cartes murales et en relief, en dioramas, etc. C’est la plus belle page de l’histoire de France que les enfants eux-mêmes liront avec émotion.
Dans l’ordre technique, il faut signaler les documents dus à la science de M. R. Charles en ce qui concerne les armes et armures. On sait, hélas ! que nous ne possédons rien qui ait sûrement appartenu à Jeanne, — non pas même la fameuse épée de Dijon. Mais ce qui est sans prix, ce sont les manuscrits authentiques du Procès de Condamnation, celui qui fut notarié par Cauchon (semble-t-il), le plus précieux, deux autres copies notariées sur vélin, une autre postérieure, ainsi que l’énorme dossier du Procès de Réhabilitation. Les archives de l’Assemblée nationale et de la Bibliothèque nationale ont eu la générosité de sortir de leurs coffres-forts ces reliques.
Encore plus précieuses — sans parler des lettres de Charles VII, du duc de Bourgogne, etc. — sont les rarissimes lettres dictées par Jeanne qui ont échappé à l’oubli ; l’admirable lettre suppliant, après le Sacre, le duc de Bourgogne de. faire la paix avec le roi ; et la lettre écrite aux Rémois, le 28 mars 1430, qui porte la grande signature Jehanne tracée d’une main si ferme. (D’autres lettres, à Riom, à Reims, sont jointes en fac-similé.)
Voilà ce que sans doute les Français ne verront plus jamais quand les Archives auront repris leurs trésors. Avec les statues de la vierge de Vaucouleurs, de Bermont, et celles de saint Jean, de sainte Anne et de sainte Marguerite, ce sont pour nous des objets du plus saint patrimoine. On eût aimé que les deux lettres surtout fussent présentées avec le respect qu’elles méritent dans un précieux reliquaire et non dans une médiocre vitrine perdue au fond d’une galerie. Faut-il que nous ayons à ce point perdu le sens du sacré ?
P. D.
Études septembre 1948
Compte-rendu sévère de la Jeanne d’Arc de Jacques Cordier.
La négation de tout surnaturel […] lui fait voir en Jeanne un tempérament d’hallucinée qui n’obéit finalement qu’à ses propres impulsions. Le souci de dissiper bien des légendes l’amène [à refuser] à Jeanne presque toute part dans la conduite des opérations militaires et dans les conseils du roi.
Source : Études (pères jésuites), juillet-août-septembre 1948, 81e année, tome 258, p. 271.
Lien : Gallica
J. Cordier. — Jeanne d’Arc. Sa Personnalité. Son Rôle. Paris, La Table Ronde. In-8, 428 pages. Prix : 650 francs.
Voulant rompre avec une littérature passionnelle
, M. J. Cordier professe n’avoir obéi qu’aux exigences les plus sévères de la méthode historique et ne connaître que le souci de la vérité. Nous ne mettons point en doute ses intentions, non plus que sa vaste information. Sans entrer dans des discussions qui nous mèneraient très loin, il faut constater que, contrairement à ses principes, l’auteur obéit manifestement à des a priori qui commandent tout son travail. D’une part, la négation de tout surnaturel et de toute intervention divine lui fait voir en Jeanne un tempérament d’hallucinée qui n’obéit finalement qu’à ses propres impulsions. D’autre part, le souci, fondé de dissiper bien des légendes l’amène à faire violence à des documents certains par une interprétation systématique, ou à les rejeter purement et simplement, refusant à Jeanne presque toute part dans la conduite des opérations militaires et dans les conseils du roi. Préoccupé de ces discussions négatives portant sur d’infimes données, l’auteur en vient à laisser complètement de côté les grands aspects de Jeanne dans un livre qui ne nous présente en vérité ni son vrai rôle, ni sa riche personnalité.
P. Doncœur.
Nouvelles Littéraires 10 novembre 1949
Annonce de l’article choc dans l’édition du jeudi précédent (3 novembre).
Lien : Gallica
Nos lecteurs trouveront dans nos prochains numéros :
Un document sensationnel :
Les faux de Cauchon ?où Paul Doncœur présentera les découvertes capitales qu’il vient de faire concernant Jeanne d’Arc et son procès.
Article de Paul Doncœur démontrant que le manuscrit d’Orléans peut être considéré comme un témoin de la minute française des interrogatoires de Jeanne.
Source : Les Nouvelles Littéraires, n° 1158, jeudi 10 novembre 1949, p. 1 et 7.
Lien : Gallica
Les faux de Cauchon
Une découverte sensationnelle
Si paradoxal que cela soit, c’est aux ennemis mortels de Jeanne d’Arc que nous devons de la si bien connaître. Le procès, qui devait aboutir à la déshonorer et à la faire disparaître dans le feu, immortalise sa mémoire. Les actes de 1431 constituent un dossier qui, mieux que les chroniques ou les archives, fournit à l’histoire sa substance. Non point, certes, qu’il faille le prendre comme parole d’évangile ! Péguy a dit précisément du notaire qui le rédigea que c’était un évangéliste aveugle et un évangéliste à l’envers. C’est comme si nous avions l’Évangile de Jésus Christ par le greffier de Caïphe et par le notarius, par l’homme qui prenait des notes aux audiences de Pilate
.
Il fallait que Jeanne souffrît cette suprême trahison. Il fallait même qu’elle la connût, puisque tant de fois elle protesta contre les faux
de Cauchon, faisant enregistrer ce qui était contre elle, mais interdisant aux notaires de consigner ce qui était en sa faveur. Elle était si parfaitement pauvre, observe Péguy, qu’elle fut forcée de se servir du notaire de ses juges et de ses accusateurs.
Or, ce qu’elle ne sut pas, c’est que l’Instrument officiel, rédigé, par Cauchon pour faire foi devant l’histoire, ne serait entériné aux archives d’Angleterre, de France et de Rome qu’après avoir subi les hypocrites mises en forme
de ses juges. Précisément parce qu’officiel, le texte latin du Procès ne témoigne que d’une vérité politique et partisane. Le seul fait que Cauchon ait mis cinq ou six ans — longo tempore post mortem — pour faire traduire en latin les Interrogatoires de Jeanne et réunir toutes les pièces du Procès, est inquiétant ; et l’on se demande s’il ne désirait pas voir disparaître des témoins gênants. Le seul moyen de contrôler sa rédaction serait de la comparer à la Minute prise au cours des séances et rédigée chaque jour par les trois notaires de l’Inquisition. Nous savons que cette Minute fut déposée par Guillaume Manchon, notaire principal, entre les mains des juges du Procès de Réhabilitation en 1455, avec une feuille rectificative dénonçant les Articles falsifiés envoyés par Cauchon à l’Université de Paris, pour que théologiens et juristes déclarassent Jeanne hérétique, schismatique, scandaleuse dans ses mœurs, etc.
Qu’est devenu cette Minute notariale ? Toutes les recherches faites pour la retrouver ont échoué. Une enquête officielle suscitée par M. de L’Averdy et prescrite par le ministre baron de Breteuil dans les années 1780, n’en découvrit aucune trace dans les dépôts de France ou de Rome. Seul un texte fragmentaire en fut identifié dans un manuscrit provenant de la Bibliothèque des D’Urfé, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque Nationale. Mutilé gravement, il présente les Interrogatoires en français entre le 3 mars et le 30 mai. Il a perdu ses seize premiers folios, les plus importants, qui contenaient le compte rendu des séances du Procès depuis le 9 janvier jusqu’au 3 mars. Néanmoins son intérêt est considérable ; et grâce à Quicherat, qui l’édita en 1841 concurremment au texte latin de Cauchon, il est possible de recourir, en partie du moins, au texte original des réponses de Jeanne. S’il ne fut pas donné plus d’attention à ce texte, c’est peut-être parce que Quicherat (et Pierre Champion qui le réédita en 1920) le relégua en petits caractères et comme en note d’un texte latin.
Cependant l’enquête de L’Averdy devait révéler un document beaucoup plus intéressant que le D’Urfé. Le doyen du Chapitre d’Orléans annonça qu’il possédait un manuscrit contenant, avec un récit compilé des Grandes Chroniques de France, une déduction
du procès, où il croyait reconnaître la Minute recherchée. Débordant le texte de D’Urfé, elle couvrait toutes les séances de janvier à juin.
La nouvelle était de conséquence. Aussi le baron de Breteuil demanda au doyen du chapitre un supplément d’information. Tandis que le Chapitre maintenait son sentiment, un M. Laurent opinait en sens contraire, et ne voyait dans cette compilation qu’une espèce de version historique du latin, arrangée au gré de l’auteur
. L’Averdy n’alla pas plus loin et négligea d’examiner lui-même le manuscrit Orléanais.
Ce n’est qu’en 1820 qu’un érudit Orléanais, le chanoine Dubois, confident sans doute de l’ancien bibliothécaire du Chapitre, revint sur la question, et fit dresser une copie de ce manuscrit. C’est grâce à lui qu’elle fut insérée par Buchon, puis par Michaud et Poujoulat, dans leurs diverses éditions des Chroniques de France. Elle devait y être ensevelie, ainsi que la dissertation de Dubois qui prétendait établir qu’il s’agissait bel et bien de la Minute française du Procès.
Lorsque Quicherat prépara sa grande édition devenue classique, il ne crut pas utile d’étudier le manuscrit d’Orléans, mais s’appliqua à réfuter les allégations de Dubois. Il ne voulut pas admettre que la compilation orléanaise contînt un texte, plus complet que D’Urfé, des Interrogatoires français. Selon lui, son rédacteur n’avait que retraduit du latin les textes amputés dans D’Urfé. C’est pourquoi il exclut de son édition un document qu’il ne jugeait pas original. Son jugement fut reçu sans appel, et toutes les éditions qui suivirent se tinrent au texte de Quicherat. P. Champion lui-même, sans prendre soin de recourir au manuscrit, déclara définitive la sentence de Quicherat. Avec tous les historiens de Jeanne je n’avais pas cru utile de reprendre cet examen.
Un hasard, qui me remit en mains le texte de Buchon et la dissertation de Dubois, me persuada de me rendre à Orléans, où je pus, grâce à l’aimable accueil du Conservateur de la Bibliothèque, faire photographier intégralement le manuscrit provenant du Chapitre, puis le transcrire, afin de le soumettre à une critique rigoureuse.
Or la confrontation avec le texte de D’Urfé établit, d’une part, que dans leur partie commune (soit à partir du 3 mars), les deux manuscrits reproduisent la même rédaction des Interrogatoires, qui est celle de la Minute française ; d’autre part, que d’un bout à l’autre le manuscrit d’Orléans est caractérisé par les mêmes procédés rédactionnels et que par conséquent nous trouvons en lui la copie la plus complète des Actes originaux.
Reprenant la dissertation de l’abbé Dubois sur de nouvelles bases, je vais pouvoir présenter à l’attention de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres les preuves de critique interne qui restituent au manuscrit d’Orléans son véritable caractère.
L’enjeu de ce débat est d’un intérêt tel qu’il exige la remise en question de la thèse de Quicherat, qui, je le répète, n’a pas eu en mains ce manuscrit. Outre que nous récupérons dans leur teneur originale cent soixante-quatorze réponses de Jeanne, l’examen attentif du dossier dénonce une impressionnante série de faux commis par Cauchon pour noircir l’accusée et dissimuler ses propres agissements.
L’édition intégrale des Interrogatoires français montrera combien les notaires honnêtes, et Jeanne elle-même, étaient fondés à protester contre les rédactions infidèles, que des scribes anglais voulaient faire prévaloir, et que Cauchon, plus tard, débarrassé de ce contrôle, eut tout loisir de réintroduire dans l’Instrument officiel.
Nous ne pouvons en relever ici le détail. Signalons à titre d’exemple que le manuscrit d’Orléans nous apprend — ce que Cauchon aura soin de faire disparaître de la grosse — qu’il fit jurer tous les assistants de tenir secret tout ce qui sera fait en cette matière ; qu’à deux reprises il requit les assistants de eulx y trouver le dit jour à l’heure dite, afin qu’ils ne fussent point intéressés1, c’est-à-dire sur certaines peines
; qu’il supprima insidieusement les réserves apportées par Jeanne à son serment de dire la vérité sur ce qui lui serait demandé sauf sur les révélations qu’elle ne diroit à personne
, etc.
Le témoignage le plus sensationnel apporté par Orléans est celui qui nous fait enfin connaître le texte authentique de la fameuse Cédule d’Abjuration, signée par Jeanne le 24 mai, au cimetière de Saint-Ouen.
On sait, qu’incapables de triompher de la résistance de Jeanne à se soumettre à leur tribunal illégal, ses juges décidèrent de recourir à une mise en demeure solennelle, qui devait, si Jeanne ne se soumettait pas, la livrer immédiatement au bourreau. En présence de tout le peuple de Rouen convoqué pour une praedicatio generalis, un suprême effort fut tenté pour arracher à Jeanne le désaveu de sa mission. Tout fut employé pour annihiler dans l’épouvante sa volonté de refus : les débordements d’éloquence, les objurgations, les menaces, la charrette prête à l’emporter au bûcher. Le cardinal d’Angleterre lui-même présidait cette fois le tribunal. Après la torture de sa conscience, on ne recula point devant les promesses menteuses de la soustraire aux horreurs de la prison anglaise. Enfin épuisée, emportée par la violence de ces assauts, Jeanne consentit à se soumettre au tribunal imposteur, qui se disait l’Église, et Cauchon obtint qu’elle prononçât une formule sommaire d’abjuration à laquelle sa main conduite, peut-être par force, apposa, dit-on, sa signature : Jehanne et une croix.
La grosse officielle du Procès inséra le texte français et le texte latin d’une confession abominable, où Jeanne accumulait sur elle-même tous les forfaits. Les historiens ont proclamé inconcevables de tels aveux de la part de celle qui avait pendant des mois tenu tête à ceux qui l’accusaient d’hérésie, de mœurs dissolues, de recours aux diables et de sorcellerie. D’ailleurs les témoignages ne manquèrent pas, lors du Procès de cassation, pour affirmer que le texte publié par Cauchon était un faux.
Jean Massieu, appariteur de Cauchon, déposa que la Cédule qu’il lut à Jeanne et que sur les injonctions de Guillaume Erard, il fit signer à Jeanne, ne dépassait pas sept à huit lignes, la longueur, affirme un autre témoin, d’un Pater. Le promoteur de la Réhabilitation se trouvait en droit de déclarer dans son mémoire que le document inséré au dossier de Cauchon était un faux fabriqué plus tard artificieusement
.
Mais quelle pouvait bien être la Cédule authentique ? Aucune trace n’en avait encore pu être relevée.
C’est ici que le manuscrit d’Orléans apporte un témoignage unique qui, plus qu’aucune autre falsification, charge la mémoire de l’évêque imposteur. Pour en mesurer l’importance, il faut confronter les deux textes que nous soumettons ci-après à nos lecteurs.
Texte de l’instrument officiel de Cauchon
Abjuratio facta per Johannam
Toute personne qui a erré et mespris en la foy chrestienne, et depuis par la grâce de Dieu est retournée en lumière de vérité et à l’union de nostre sainte mère l’Eglise, se doit moult bien garder que l’ennemi d’enfer ne la reboute et face recheoir en erreur et damnation. Pour ceste cause, Je, Jehanne, communément appelée la Pucelle, misérable pécheresse, après que j’ai cogneu les las de erreur ouquel je estoie tenue, et que par la grâce de Dieu sui retournée à nostre mère sainte Eglise, affin que on voye que, non pas fainctement, mais de bon cuer et de bonne volonté, sui retournée à icelle, je confesse que j’ay très grièfment péchié, en faignant mençongeusement avoir eu révélacions et apparicions de par Dieu, par les anges et saincte Katherine et saincte Marguerite,
en séduisant les autres,
en créant folement et légiérement,
en faisant superstitieuses divinacions,
en blasphémant Dieu, ses sains et ses sainctes,
en trespassant la loy divine, la saincte Escripture, les droiz canos,
en portant habit dissolu, difforme et deshonnète, contre la décence de nature et cheveux rongnez, en guise de homme, contre toute honnesteté du sexe de femme ;
en portant aussi armeures, par grant présumpcion ;
en désirant crueusement effusion de sang humain ;
en disant que toutes ces choses j’ay fait par le commandement de Dieu, des angelz et des sainctes dessusdictes ; et que en ces choses j’ay bien fait et n’ay point mespris ;
en méprisant Dieu et ses sacremens ;
en faisant sédicions et ydolâtrant par aourer mauvais esperis et en invocant iceulx.
Confesse aussi que j’ay esté scismatique, et par pluseurs manières, ay erré en la foy.
Lesquelz crimes et erreurs, de bon cuer et sans ficcion, je, de la grâce de Nostre Seigneur, retournée à voye de vérité, par la saincte doctrine et par le bon Conseil de vous, et des docteurs et maistres que m’avez envoyéz, abjure de ceste regnie, et de tout y renonce, et m’en dépars.
Et sur toutes ces choses devant dictes, me soubmetz à la correccion, disposicion, amendement, et totale déterminacion de nostre mère saincte Eglise, et de vostre bonne justice. Aussi je voue jure, prometz à Monseigneur sainct Pierre, prince des apôtres, à nostre saint Père le Pape de Romme, son vicaire, et à ses successeurs, et à vous, Messeigneurs, révérend Père en Dieu monseigneur l’Evesque de Beauvais, et religieuse personne, frère Jehan le Maistre, vicaire de monseigneur l’Inquisiteur de la foy, comme à mes juges, que jamais, par quelque enhortement ou autre manière, ne retourneray aux erreurs devant diz, desquels il a plu à Nostre Seigneur moy délivrer et oster ; mais à toujours demourray en l’union de nostre saincte mère l’Eglise, et en l’obéissance de nostre sainct père le Pape de Romme.
Et cecy je diz, afferme, et jure par Dieu, le Tout Puissant, et par ces sains Evangiles.
Et en signe de ce, j’ay signé ceste cédule de mon signe :
Ainsi signée : Jehanne +.
Texte du manuscrit d’Orléans (reproduit ligne à ligne)
En suit l’adjuration (sic) de Jehanne la Pucelle, faicte le XXIIII me de may l’an mil IIIIccXXX ung.
Toute personne qui a erré et mespris en la foy chrestienne, et depuis, par la grâce de Dieu est retournée en lumière de vérité à l’union de Nostre saincte mère l’Eglise, doibt moult garder que l’ennemi d’enfer ne la face rencheoir en erreur et damnation.
Ensuit la teneur de la cedulle que ledit évesque de Beauvoys et aultres juges dyent avoir esté faicte par ladite Jehenne (sic) et signée de sa main. Ce que je ne croys pas. Et n’est à croire, actendu ce qui sera icy apprez.
Je, Jehanne, appelée la pucelle, misérable pécheresse | apprez ce que j’ay congneu le las d’erreur dans lequel | je estoys tenue. Et que, par la grâce dé Dieu, suis | retournée à nostre mère Saincte Eglise, affin | que on veoye que non pas fainctement, mais | de bon cueur et de bonne volunté, suis retournée à | icelle, Je confesse que j’ay grèsvement péché en | faignant mensoigneusement avoir eu révélacions | de par Dieu et ses anges, saincte Katherine et | Marguerite, &
Et de tous mes dicts et fais, | qui sont contre l’Eglise, Je me révocque | Et veuil demourer en l’union de l’Eglise, sans jamais en départir. Tesmoing mon seing manuel |Signé : | Jehenne (sic), une croix.
La simple juxtaposition de ces deux textes fait éclater le faux.
Et d’abord, il convient de remarquer la déclaration du compilateur, qui se refuse à croire à la vérité du document qu’il transcrit. Il ne peut donc en être soupçonné l’auteur, et il donne ainsi à sa copie la valeur d’un original. D’autre part, sautent aux yeux les interpolations et les remaniements que Cauchon ne craignit pas d’apporter à La Cédule signée par Jeanne, en lui prêtant cet enchérissement d’aveux, qui ne rappellent que trop les confessions spontanées
de certains procès fameux. Si l’on se demande comment Cauchon osa cette falsification, on en trouve une explication dans le fait que la cédule brève, lue à Jeanne et signée par elle, comportait un de ces insidieux &
qui faisaient la terreur des pauvres gens au Moyen Âge. Le sigle est quasiment illisible dans le manuscrit d’Orléans et n’a été relevé par personne. C’est cependant lui qui donne la clef de l’énigme et, en même temps, la mesure de l’artificieuse habileté de Cauchon.
Nous savons, en effet, par d’innombrables témoins de cette époque, que le sentiment populaire ne connaissait rien de plus dangereux que ces &
. Le dicton est connu qui répète :
De trois choses Dieu nous garde !
De caetera de notaires.
De quiproquos d’apothicaires,
Et de bouquons (poisons ) de Lombards.
La coutume était, en effet, que, malgré de nombreuses interdictions royales, les notaires, rédigeant en présence des parties la Minuta ou Notula, y introduisaient de nombreux &
pour faire court. Lorsque ensuite ils rédigeaient la grosse, ils développaient les formules abrégées, et l’on imagine tout ce qui pouvait se glisser au lieu et place de ces Etc… Jeanne fut sans doute la plus douloureuse victime de ce procédé qui soulevait la conscience populaire. Lorsque son ennemi le plus acharné, Nicolas de Vendères, voulut arracher à Jeanne sa soumission, il lui fit présenter l’innocente formule brève, mais il tenait déjà et fit passer dans le dossier officiel le factum abominable qui la déshonorait, pensait-il, à jamais.
Le manuscrit d’Orléans se trouve ainsi dénoncer le faux le plus odieux de Cauchon.
Ce fait explique pourquoi cinq jours plus tard, alors que trente-six consulteurs sur quarante, interrogés par Cauchon sur la procédure à suivre après le constat de relapse, avaient réclamé qu’on relût à Jeanne son abjuration, Cauchon passa outre cette quasi-unanimité et suivit l’avis de Vendères, exigeant qu’elle fut remise sans plus au bras séculier
, c’est-à-dire livrée au bourreau. Et il ne se trouva personne pour protester.
On sait que, huit jours après la mort de Jeanne, Cauchon, inquiet des bruits qui circulaient en ville, convoqua sept témoins — tous bons Angloys
, affirme le manuscrit d’Orléans — pour bien établir que Jeanne avait, en sa prison, renouvelé ses aveux. Mais, cette fois, les notaires se refusèrent à contresigner ces témoignages illégalement prononcés. Jeanne n’était plus là pour dénoncer le mensonge suprême de Cauchon.
Il resterait à ses juges de se couvrir de la signature d’un enfant de neuf ans, qui se disait roi de France et d’Angleterre, pour notifier à l’Empereur, aux Rois, Ducs et autres Princes de toute la chrétienté
, puis aux Prélats d’Église, Ducs, Comtes et autres nobles et aux Cités du Royaume de France
, et enfin par le truchement de l’Université de Paris, au Pape, à l’Empereur et au Collège des Cardinaux
, que le scandale donné au monde par cette femme, superstitieuse, divineresse, ydolâtre, invoqueresse de dyables, blasphémeresse en Dieu et en ses saints et saintes, scismatique et errant par moult de fois en la foy Jhesu Crist
, avait été, enfin, grâce à leur zèle, expié.
Quand le pape Callixte III fit ouvrir, à Paris, le procès de cassation, les héritiers de Cauchon se refusèrent à comparaître, les dominicains déclarèrent qu’ils ne savaient où se trouvait l’Inquisiteur Jean Le Maistre, et les plus compromis des assesseurs assurèrent qu’ils ne se rappelaient pas bien ce qui s’était passé à Rouen
… Un jour, peut-être, découvrira-t-on des documents, des correspondances qui, confirmant le manuscrit d’Orléans, livreront le secret si habilement gardé de consciences ténébreuses, dont certaines Quittances nous disent déjà qu’elles avaient été payées.
Paul Doncœur.
- [1]
Cauchon les menace de pénalités.
Depuis vingt-cinq ans, le R. P. Paul Doncœur poursuit sur Jeanne d’Arc, des travaux aux termes desquels il vient de faire une découverte sensationnelle qui met en cause l’authenticité de l’abjuration de Jeanne. Le grand historien a bien voulu nous donner la primeur de la thèse qu’il soutiendra prochainement devant l’Académie des Inscriptions. Les deux documents que nous publions dans cette page montrent la présentation de Jeanne d’Arc à Charles VII vue par un graveur sur bois du XVe siècle et par les auteurs du film Jeanne d’Arc
, dont notre éminent collaborateur a supervisé la réalisation il y a quelques mois à Hollywood.
Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 2 décembre 1949
Source : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1949, octobre-décembre, p. 413-417.
Lien : Persée
- Communication du père Doncœur
- Premier caractère rédactionnel de OB-UB : récit à la 3e personne
- Second caractère rédactionnel de OB-UB : notations cursives et formes populaires
- Compte-rendu de la séance
Communication Le texte français des interrogatoires de Jeanne d’Arc et le manuscrit 518 d’Orléans, par le P. Doncœur
C’est à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres que revient l’honneur d’avoir promu les recherches et les plus intéressantes découvertes historiques, relatives à Jeanne d’Arc. Oublié de beaucoup, le nom de L’Averdy, académicien honoraire
, mérite l’hommage de notre gratitude. En 1787, soutenu par le ministre baron de Breteuil, il lança une vaste enquête aux fins de retrouver dans les dépôts de France et de Rome, les documents originaux relatifs à Jeanne1. Le troisième volume des Notices et Extraits, publié en 1790 par l’Académie, établissait les bases de toute étude ultérieure.
Déçu dans son espoir de retrouver la minute française du Procès, L’Averdy eut cependant la bonne fortune de trouver au Dépôt des législations et des Chartres, le manuscrit devenu fameux sous le nom de d’Urfé. Au milieu d’un chaos assez inexplicable, L’Averdy reconnut 16 folios (f° 17 à 34) d’une copie de cette minute. Jules Quicherat et Pierre Champion ont édité ce fragment subsidiairement au texte latin du Procès.
Un rapport émanant du chapitre d’Orléans lui signale, cependant, un manuscrit où les érudits Orléanais estimaient reconnaître la minute dans son intégralité. Cette thèse fut soutenue par l’abbé Dubois qui fit copier ce manuscrit que Buchon édita dans ses Chroniques2, et que Michaud reproduisit dans les siennes.
Nul cependant que l’abbé Dubois ne prit soin d’étudier le manuscrit Orléanais. Quicherat et Champion rejetèrent la thèse de l’abbé Dubois, en se référant seulement à l’édition de Buchon.
Ils reconnurent que le texte d’Orléans coïncidait avec le fragment de d’Urfé, mais prétendirent que, pour tout le reste, Orléans ne faisait que traduire ou abréger la rédaction latine du Procès. Ils le déclarèrent donc sans intérêt.
Toute la question est de savoir de quoi témoignent les parties originales d’Orléans.
Nul renseignement ne fournit ici un argument extrinsèque. Seule la critique interne peut intervenir. Nous croyons qu’elle le fait d’une façon sûre.
Voici comment peut être établie l’homogénéité du texte Orléanais.
On sait que le fragment d’Urfé ne transcrit la minute française qu’au cours de la séance du 3 mars (1431) et tous les critiques reconnaissent qu’à partir de cette date Orléans et Urfé coïncident substantiellement. Nous possédons ainsi une partie considérable du texte français primitif. Si, de ce texte, nous déterminons les caractéristiques rédactionnelles qui dénoncent un document pris à l’audience même, il sera décisif de constater si, oui ou non, les parties complémentaires d’Orléans présentent les mêmes caractères.
(Nous désignerons par OA la partie d’Orléans antérieure au 3 mars. Et par OB et UB les parties postérieures communes à Orléans et Urfé.)
I Premier caractère rédactionnel de OB-UB : récit à la 3e personne
Ce qui saute aux yeux, quand on compare le texte de OB-UB au texte latin, c’est que la rédaction latine du Procès faite longo tempore après la mort de Jeanne (vers 1436, estime Denifle) se présente sous forme de lettres patentes rédigées par l’évêque Cauchon et l’Inquisiteur, à la première personne du pluriel (ainsi : nos episcopus predictus requisivimus [nous, évêque susdit, avons requis]… nos diximus [nous avons dit]…).
Par contre, la rédaction OB-UB se présente toujours à la troisième personne. C’est bien la minute du notaire qui ne peut relater les actes à l’audience que sous la forme d’un récit : l’évêque de Beauvais dit… fit… etc.
Or, la rédaction OA est constamment à la troisième personne. Il est invraisemblable que, si OA, comme le prétendent Quicherat et Champion, était la traduction du texte latin, il n’ait jamais conservé la première personne du pluriel3.
II Second caractère rédactionnel de OB-UB : notations cursives et formes populaires
a) Tandis que les notes prises à l’audience multiplient par centaines les pronoms : il, ilz, elle, ses, dont, etc., ce qui se comprend d’une rédaction cursive, la rédaction latine constituant les instruments juridiques a le souci d’éviter toutes les équivoques et remplace le pronom par le nom :
- elle dans OB-UB deviendra au latin : eadem Katharina [cette même Catherine] ;
- elle : ipsa Johanna [Jeanne] ;
- à eux : patri et matri [à ses père et mère] ;
- ilz : prefati angeli [les anges susmentionnés].
C’est à chaque page qu’on peut relever cette transformation.
Or, le texte OA présente toujours la même forme nominale, au risque d’être équivoque.
- Il est invraisemblable que le texte : Quod jam Anglici erant in Francia, quando voces inceperunt venire ad eam. [Que les Anglais étaient déjà en France lorsque les voix ont commencé à lui venir.]
- ait été traduit : Que ilz estoyent jà en France quand ilz commencèrent à venir. (f° 77)
C’est donc que OA est primitif, et non l’inverse.
b) Il est plus frappant encore de constater comment OB-UB présente toujours des formes de langage populaire tandis que le latin revêt des formes techniques, les premières trahissant le langage oral des interrogatoires.
1° vocabulaire religieux.
| OB-UB diront : | le latin transposera : |
|---|---|
| recevoir le corps de Nostre-Seigneur | sacrementum eucharistiae |
| choses advenir | futuris contingentibus |
| la Saint Jehan | festum Beati Johannis |
2° précisions géographiques.
| Sainct Denys | S. D. + in Francia |
| La Charité | C. + supra Ligerium |
| En Berry | In ducatu Biturensi |
Le latin distingue nettement les désignations :
| à Veaucouleurs | ad oppidum Valliscolaris |
| à Beaureveoir | apud castrum de B. |
| devant Troyes | ante villa Trecensem |
| à Rains | in civitate Remensi, etc. |
OA dit de même, sommairement :
| au Neufchatel | N. + in Lotharingia |
| Dompremy | D. + quae est eadem cum villa de Grus |
Il est remarquable d’ailleurs que OA écrit phonétiquement : Tou (pour Toul), Marey (pour Marcey).
3° précisions onomastiques.
OA témoigne d’un très grand nombre d’approximations (voire d’erreurs) que le latin corrige soigneusement. Il parle de Charles, duc de Bourbon, de l’Inquisiteur Martin Billon pour Karolus de Borbonia et Martinus Billorini, etc. Ce qui est plus frappant encore pour la graphie phonétique des noms anglais : Bernard pour Berwoit ; Hector pour Haiton, invraisemblable si OA traduisait le texte latin correct.
Il est curieux de noter que le père de Jeanne porte, dans OA, le nom certainement authentique de Jacques Tarc ou Tart, prononcé conformément à l’usage du pays : Tar.
4° D’une façon générale OA tout comme OB-UB emploie des tournures elliptiques ou incomplètes que le latin développera attentivement :
| quand elle eschappera… | + de carceribus |
| avec les aultres… | + juvinculis |
| interroguée de l’arbre | + existente propre villam, ipsius, etc. |
Ainsi apparaît la rigoureuse homogénéité du texte d’Orléans, intégralement antérieur à la rédaction latine de Cauchon. Par ailleurs, il contient de nombreux détails qui ont disparu de la rédaction de Cauchon, qu’un rédacteur ne pouvait connaître vers 1500 que grâce à un témoignage primitif. Par le fait, le texte d’Orléans nous apporte de nombreuses précisions que Cauchon, ou son assistant Courcelles, eut soin de faire disparaître. Tels par exemple, le secret imposé par Cauchon aux juges (f° 56) ou les menaces à deux reprises fulminées contre ceux qui ne se rendraient pas aux convocations de l’évêque (f° 80 et 86). Telle la suppression par Courcelles de son propre nom dans le vote du 12 mai pour soumettre Jeanne à la torture.
Ainsi les divergences du texte d’Orléans et du latin sont à la fois une source nouvelle d’information et une preuve en faveur de son caractère primitif.
Le cas le plus saillant est celui de la cédule d’abjuration de Saint-Ouen, dont Orléans semble bien reproduire le texte authentique à l’encontre du texte inséré dans le procès latin dont les témoins de 1456 ont déclaré que c’était un faux.
Pour toutes ces raisons la publication intégrale du manuscrit d’Orléans s’impose et il n’est point douteux que si L’Averdy en avait pu prendre connaissance, il eût présenté sa découverte comme plus intéressante encore que celle du fragment d’Urfé.
- [1]
Mémorial lu au Comité des Mss., 1787, Paris.
- [2]
En 1827, réédité en 1838.
- [3]
Précisément lorsque O est la traduction d’un document latin, il garde la forme : Nous, évesques… de nostre part, etc. (f° 199-200).
Compte-rendu de la séance
Source : Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1949, octobre-décembre, p. 412-413.
Lien : Persée
Séance du 2 décembre. Présidence de M. Jacques Zeiller. […]
Le P. Doncœur fait une communication sur le texte français des interrogatoires de sainte Jeanne d’Arc, d’après le manuscrit 518 de la Bibliothèque d’Orléans. (Voir ci-après le résumé de cette communication.)
M. Charles Samaran approuve pleinement le P. Doncœur d’avoir soumis le manuscrit d’Orléans à l’examen approfondi que Jules Quicherat et Pierre Champion avaient négligé de faire, bien à tort.
Il considère non seulement comme très séduisante, mais comme très sérieusement fondée l’hypothèse, déjà formulée en 1827 par l’abbé Dubois, selon laquelle le texte des interrogatoires en français que donne le manuscrit d’Orléans, et qu’il est seul à donner pour la période 21 février-3 mars 1431, serait comme celui du manuscrit d’Urfé, sinon une copie directe, du moins un reflet très fidèle de la minute française perdue. Mais, examinant spécialement les raisons pour lesquelles le P. Doncœur considère que le texte d’Orléans ne saurait être, malgré le titre de l’œuvre, une traduction de la grosse latine, dont il diffère d’ailleurs essentiellement sur quelques points, M. Samaran met en garde le P. Doncœur contre certains des arguments qu’il met en œuvre et qui doivent, à son avis, être rejetés ou révisés.
Au sujet de la formule brève d’abjuration signée par Jeanne le 24 mai 1431 au cimetière Saint-Ouen de Rouen et dont, le seul texte authentique serait celui du manuscrit d’Orléans, déjà publié d’ailleurs comme tel par l’abbé Dubois, M. Samaran convient, comme on l’a déjà bien des fois remarqué, qu’elle cadre pour l’étendue (7 ou 8 lignes de grosse écriture, la valeur d’un Pater noster) et pour l’incipit (Je Jehanne) avec les témoignages oculaires produits au Procès de réhabilitation, mais qu’il y a discordance grave sur le contenu, ce qui laisse subsister des doutes.
Il constate, en outre, avec satisfaction que, pour expliquer la présence d’un etc. non à la fin, mais dans le corps du texte de la formule brève, le P. Doncœur a renoncé dans sa communication à une explication dont il avait fait état dans un article des Nouvelles littéraires du 10 novembre 1949. Il se serait agi, en effet, de l’un de ces etc. dont les notaires truffaient dans des cas bien déterminés leurs minutes pour les développer dans leurs grosses, pratique dont l’évêque Cauchon se serait machiavéliquement servi pour corser jusqu’à l’infamie les prétendus aveux de Jeanne. M. Samaran pense que rien de ce que nous savons de la pratique des notaires et des greffiers au XVe siècle n’autorise semblable supposition, l’etc. unique du manuscrit d’Orléans pouvant d’ailleurs s’expliquer de façon beaucoup plus simple et naturelle.
M. Louis Halphen est convaincu que le manuscrit d’Orléans est une transcription de l’interrogatoire général.
M. Jérôme Carcopino pour sa part juge que le manuscrit d’Orléans est de très bonne qualité.
Études mai 1950
Compte-rendu de Rouen, au temps de Jeanne d’Arc et pendant l’occupation anglaise, du chartiste Paul Le Cacheux.
On souhaiterait posséder de nombreuses monographies de ce genre sur Orléans, Reims, Chinon, Compiègne, etc.
Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1950, 83e année, tome 265, p. 262-263.
Lien : Gallica
Paul Le Cacheux. — Rouen, au temps de Jeanne d’Arc et pendant l’occupation anglaise (1419-1449). Rouen, A. Lestringant. In-8, CXXX-430 pages.
La Société de l’Histoire de Normandie est l’une de nos plus actives sociétés de province. La liste des volumes publiés dit l’intérêt de ses travaux. Le présent volume dépasse, on le devine, l’horizon de la Normandie, puisqu’il apporte une contribution de valeur à l’histoire de Jeanne. Non point qu’il apporte sur la Pucelle des documents nouveaux. Mais il nous fait connaître, pièces à l’appui, le milieu anglais et normand au temps de son procès et de son supplice. Une étude historique traite de l’état de la ville, de la population, de la garnison, du service militaire des bourgeois, de la vie économique, des rapports des Anglais avec la population, de l’attitude du clergé vis-à-vis des Anglais, etc. Deux cent quatre-vingt-onze pièces d’archives apportent de précieux renseignements sur la vie de la Cité. On souhaiterait posséder de nombreuses monographies de ce genre sur Orléans, Reims, Chinon, Compiègne, etc. L’histoire de Jeanne a beaucoup à y recueillir.
Nouvelles Littéraires 17 août 1950
Plaidoyer pour la graphie Darc plutôt que d’Arc.
Source : Les Nouvelles Littéraires, n° 1198, jeudi 17 août 1950, p. 5.
Lien : Gallica
Jeanne s’appelait-t-elle d’Arc ?
On a, naguère, dressé un catalogue des dissertations consacrées au nom que porte aujourd’hui Jeanne d’Arc. Il n’est guère de biographies qui ne consacrent un appendice à la question sans cesse renouvelée : d’Arc ou Darc ? Le piquant est que, pour l’une ou l’autre solution, ce n’est pas tant les arguments critiques qui ont joué que les inclinations politiques : les uns revendiquent l’origine populaire de Jeanne et sa signification démocratique, les autres, désirant suggérer une origine aristocratique, qui d’ailleurs joue sur les mots.
Il n’est pas de question plus mal posée. Et, d’abord, on n’oublie que jamais Jeanne n’a porté le nom de Darc ou d’Arc.
À la première séance du procès, interrogée sur son nom et son surnom
(de nomine et cognomine), elle répondit que dans son pays on l’appelait Jeannette ; mais on l’appela Jeanne quand elle fut en France ; quant au surnom, elle dit n’en pas connaître1
. La déclaration est formelle et l’unanimité des documents contemporains témoigne que personne ne la désigna sous le nom de Jeanne Romée et encore moins de Jeanne Darc.
Le seul surnom qu’elle ait revendiqué et dont elle s’est fait gloire, c’est Jeanne la Pucelle. Dans ses lettres au duc de Bourgogne, au Rémois, aux hussites, Jeanne se dénomme elle-même la Pucelle. Charles VII, Guy et André de Laval, les bourgeois d’Orléans, bref tous les contemporains du côté français ne la désignent pas autrement, et ses ennemis eux-mêmes : Bedford : called the Pucelle
; le duc de Bourgogne : celle qu’ils appellent la Pucelle
; Cauchon : Jehanne, […] dit la Pucelle
; Henri VI : Cette femme qui se fait appeler Jehanne la Pucelle
; l’Université de Paris : mulier quæ Johannam se nominabat
.
Il en est de même dans toutes les chroniques du temps : ni le Journal du siège d’Orléans, ni les Vigiles du roi Charles VII, ni le Champion des dames, ni les poèmes de Christine de Pisan ou de […] ne connaissent de Jeanne d’Arc. Elle est toujours la Pucelle, ou Jehanne la bonne Lorraine
(Villon), ou la Pucelle de France
, voire la Pucelle de […]
chez des chroniqueurs anglais.
Aucune exception n’apparaît dans les documents jusqu’en 1455. Il est étonnant que le procès de révision, depuis la [commission] de Charles VII ouvrant l’enquête jusqu’aux consultations romaines, demeure fidèle à l’appellation traditionnelle, et que la première dérogation apparaisse dans le rescrit de Callixte III nommant, […] à Pierre et Jean Darc leur sœur quondam Johanna Darc
, ainsi que l’archevêque de Reims parlant d’Ysabelle Darc, de Pierre et de Jean, ses mère et frères, defunctæ quondam Johannæ Darc, vulgariter dictæ la Pucelle
. Tandis que la supplique de la [mère] nommait : Ysabellis Darc
, et poursuivait mater quondam Johannæ, vulgariter dictæ la Pucelle
.
Fidèle à l’authentique tradition, le premier grand biographe de Jeanne, Edmond Richer, intitulait son ouvrage en 1630 : Histoire de Jeanne, la Pucelle d’Orléans. La seule question qui se pose est celle du patronyme porté par son père et ses frères : interrogée le 21 février, Jeanne [répond] que son père s’appelait Jacques Darc
. C’est donc à son propos que nous cherchons la véritable forme de ce nom, de sorte que si (contrairement à la manière dont elle se nommait elle-même), nous voulons l’appeler Jeanne d’Arc, nous aurions du moins la graphie authentique de son patronyme. Or, deux faits multiplient les incertitudes :
Presque toujours les éditeurs des [textes] originaux ont cru pouvoir écrire d’Arc alors qu’unanimement les pièces contemporaines écrivaient Darc. Toutes les transcriptions de Quicherat, Siméon Luce, Champion, etc., sont donc à réviser [sur les] originaux et ne résolvent pas le problème ;
La variété des graphies nous plonge dans une extrême confusion. Outre les Darc et d’Arc, nous trouvons Dars, Daï, […], Daix, Dare, d’Are, pour aboutir à Montaigne, pèlerin de Domremy, à Jeanne d’Ay ou Dallis
! Nous rapportons plus loin les formes Tart, Tare, […], Tard, Tarth, Dart…
Il est difficile de discerner dans cette […] le meilleur témoignage, si tant est qu’il existe une forme exclusive. [L’époque], en effet, n’avait aucune orthographe fixe, et encore au XIXe siècle nous trouvons dans un même document d’État, presque toutes les formes Tart mentionnées plus haut.
Ce qu’il y a de sûr, c’est que le XVe s. n’utilise jamais l’apostrophe que nous employons aujourd’hui lorsque la particule de rencontre une voyelle. On écrit Dalebret, Dolon, Dalençon. Seule l’interprétation du texte peut dire dans quel cas il faut restituer une particule indiquant l’origine locale ou le titre nobiliaire.
Il est clair qu’il faut lire : le duc d’Alençon, le comte d’Armagnac, Christophe d’Harcourt,… qui sont des titres nobiliaires. D’autres indiqueront peut-être un village ou un lieu d’origine : tels Jean d’Aulon, Jean d’Auvergne, Guillaume d’Estivet, etc.
Il ne peut être question, pour la famille de Jeanne, d’un titre nobiliaire. En revanche, on a souvent cru que le mot Arc désignait un lieu d’origine et l’on a collecté tous les : Arc-en-Barrois, Arc-sur-Tille, Art-sur-Meurthe, etc., d’où l’on a prétendu que la famille de Jeanne était originaire. Mais ce sont hypothèses gratuites. On a même été jusqu’à prétendre que Jacques d’Arc portait ce nom parce qu’il fabriquait des arcs, ou parce que de prétendues armoiries portaient des arcs et des flèches !
Nous estimons que, sauf preuve, la graphie Darc n’a aucune raison d’être décomposée en d’Arc. Les textes latins dans lesquels se trouve ce mot sont une contre-indication formelle. Si le patronyme indiquait un lieu d’origine, il eût, dans le latin, fait précéder le nom de lieu par la particule de. C’est ainsi que Guillaume Destouteville s’écrira en latin de Estoutevilla ; que Guillaume Destivet s’écrira de Estiveto ; que Georges d’Amboise s’écrira de Ambasia ou Ambasianus. Ainsi Jacques d’Arc eût été écrit en latin de Arcu, comme en 1343 un Pierre Darc, chanoine de Troyes, sera dénommé Petrus de Arcu.
Or, cette graphie n’apparaît nulle part dans les documents latins quand il s’agit de la famille de Jeanne. Et, chose curieuse, ce sont les latinistes modernes de Rome qui, croyant à tort que la graphie d’Arc indiquait un lieu d’origine, ont, dans les textes de canonisation ou dans les offices liturgiques, écrit : Johanna de Arc, ce qui est aussi mal à propos que la Joan of Arc des Anglais !
Ainsi donc rien n’invite à transcrire le médiéval Darc en la forme moderne d’Arc.
D’autre part, des contestations phonétiques établissent comment se prononçait le nom du temps de Jeanne. Pour que la dernière consonne c soit devenue, comme nous l’avons vu, s, d, t, e, th…, il est clair que, à l’oreille, cette consonne ne s’entendait pas plus que dans les mots arc, arme de combat ou terme d’architecture2. Ainsi prononçons-nous encore tard, lard, part, etc., et quelques centaines de mots terminés par la consonne d ou t.
Quant à la consonne initiale, qui est toujours d ou t, il semble qu’elle varie selon une prononciation locale plus ou moins dure.
Un document précieux nous est fourni ici par le manuscrit d’Orléans qui contient une copie de la minute des interrogatoires. Prises à l’audition, ces notes des greffiers reproduisent, non pas une transcription d’écriture, mais une transcription auditive ; ainsi le manuscrit écrit Tou pour Toul comme on prononce encore aujourd’hui en Lorraine Fou pour Foug. Le manuscrit d’Orléans écrit donc Tart ou Tard. C’est certainement la prononciation dure de Lorraine. Nous constatons, en effet, qu’en Champagne la graphie ordinaire est Darc, tandis que la Lorraine et spécialement les Vosges nous offrent aujourd’hui encore d’innombrables Tart3.
En résumé, il est établi :
1° Que jamais Jeanne ni ses contemporains n’ont employé pour elle le patronyme Darc et que le seul surnom qu’on lui connaisse est la Pucelle, titre auquel elle tenait plus qu’à la vie ;
2° Que, sauf preuve pertinente, la graphie Darc, sans apostrophe, constante au XVe siècle, doit être maintenue pour le patronyme de son père.
Paul Doncœur.
Notes
- [1]
Interrogatoire du 21 février. À la séance du […] mai, la rédaction du procès par Cauchon prétend que Jeanne
déclare être surnommée Darc ou Rommée et que dans son pays les filles portaient le surnom de leur mère
. Cette déclaration ne se trouve pas dans le texte dérivé de la minute, ni dans le manuscrit d’Urfé, ni dans celui d’Orléans. Elle est contredite par l’affirmation formelle […] plus haut. La réponse prêtée ici à Jeanne est d’ailleurs incohérente : si dans son pays les filles portent le surnom de leur mère, on eût pu dire Jeanne Rommée, mais non pas Jeanne d’Arc. Nous savons qu’on disait simplement Jeannette. Enfin aucune pièce du procès ne la nomme Jeanne d’Arc. - [2]
À l’époque, les exemples sont infinis du mot arc ou arcs, rimant avec dard ou dards.
- [3]
Je remercie les archivistes et spécialement le secrétaire de la mairie de Grand-Fontaine, qui ont relevé dans les pièces d’état-civil les mentions tart et ont pu remonter ainsi jusqu’en 1750.
La Croix 15 juin 1952
Doncœur annonce la publication de son édition synoptique de la Minute française, en souscription.
Source : La Croix, 15 juin 1952, p. 3/6.
Lien : Retronews
À la recherche de la minute française du procès de Jeanne la Pucelle
On sait que les deux grandes sources d’information sur Jeanne sont les deux procès : de condamnation en 1431 et de réhabilitation en 1456.
Celui de 1431, de beaucoup le plus important, puisqu’il consigne sur Jeanne les témoignages de Jeanne elle-même, ne nous est parvenu que dans une rédaction officielle, latine, composée longtemps (cinq ou six ans) après le procès. Au procès de réhabilitation, on n’a pas hésité à déclarer cette rédaction entachée d’infidélités.
Or, aux audiences, les notaires ont noté en français les interrogatoires et les réponses de Jeanne. Cette minute française est évidemment du plus haut intérêt. Elle a mystérieusement été détruite, ou du moins elle est perdue.
Heureusement, il est possible de la reconstituer presque entièrement, grâce à trois témoins qui se complètent les uns les autres.
C’est l’édition synoptique de ces trois textes qui constituera désormais le dossier le plus direct touchant Jeanne et son procès.
Cette édition comporte :
1° Les textes recueillis en mars 1431 dans la minute française par le promoteur Jean d’Estivet. Celui-ci, déposant son Réquisitoire dans les mains de Cauchon le 27 mars 1431, fit suivre chacun des 70 articles d’accusation des prétendus aveux de Jeanne lors des interrogatoires du 21 février au 24 mars.
Ils forment, quoique mis en latin vulgaire, un document de première main, qui n’a jamais été reconstitué avant la présente édition. Il apporte aux manuscrits ci-dessous décrits un témoignage hors pair.
2° Le manuscrit dit de d’Urfé, de la Bibliothèque nationale, incorrectement édité par J. Quicherat, puis par P. Champion, offre les interrogatoires en français, depuis la fin de la séance du 3 mars.
3° Enfin un manuscrit de la bibliothèque d’Orléans donne les interrogatoires en français depuis la première séance. On peut sans doute y voir la copie la plus complète de la minute.
L’édition de ces trois textes, sous le titre de La minute française des interrogatoires de Jeanne la Pucelle, d’après le réquisitoire de Jean d’Estivet, les manuscrits de d’Urfé et d’Orléans, offre donc aux historiens et aux amis de Jeanne les textes les plus autorisés de son procès.
Paul Doncœur.
En souscription, un fort volume in-4°, sur beau papier des Papeteries de Bellegarde, franco : 2 950 francs. Adresser la souscription à Mlle Le Bourgeois, 68, boulevard Saint-Marcel, Paris, V°. C. c. p. Paris 537-448 Le Bourgeois.
Études novembre 1952
Revue des livres. Compte-rendu des Jeanne d’Arc d’Édith Thomas et Raymond Oursel.
Source : Études (pères jésuites), octobre-novembre-décembre 1952, 85e année, tome 275, p. 267-268.
Lien : Gallica
Édith Thomas. — Jeanne d’Arc. Gallimard. In-12, 270 pages. 450 fr.
Raymond Oursel. — Jeanne d’Arc. Mame. In-12, 140 pages.
Il n’est pas de saison qui ne voie fleurir quelques nouvelles vies de Jeanne d’Arc, qui ne sont pas toujours de la qualité de celles-ci. Dues à des archivistes de profession, elles offrent des garanties d’information assez rares. Récits rapides, clairs et vivants, ils seront lus avec plaisir. Relever quelques inadvertances, c’est témoigner de la considération qu’ils méritent : parmi quelques coquilles (Guy pour Gris ; Bosset pour Basset ; gonda pour gouda), il faut dans le premier volume lire Jean Beaupère, au lieu de Beaurepaire (p. 136 et 139) ; et l’on s’étonne que dans le second on semble oublier que Gérard Machet n’était pas évêque de Castres en 1429 ; ni Jean, bâtard d’Orléans, comte de Dunois ; et encore moins Fr. Richard était-il capucin ! La lettre de Jeanne aux Rémois n’est pas à la Bibliothèque nationale. Quant au patronyme du père de Jeanne, on se demande pourquoi l’écrivant Darc, avec raison, M. Oursel le transforme en d’Arc, quand il l’applique à la Pucelle, qui d’ailleurs, jamais ne le porta. Il y aurait lieu de discuter les pages où M. Oursel affirme la réaction vigoureuse de Charles VII, lors de la capture de Jeanne, et aussi celles où on nous montre Jeanne, après le sacre, n’agissant plus que par coups de tête.
La position prise par Mlle É. Thomas en face des faits surnaturels est celle d’un incroyant qui respecte les documents. C’est de bonne méthode. Quant aux chapitres qui sont consacrés aux destinées posthumes de Jeanne, ils sont parfois un peu sommaires. Le tableau des passions politiques qui s’affrontèrent à l’occasion de Jeanne est assez pénible. Malgré quelque légère pointe d’ironie, les pages de Mlle Thomas sont de nature à rappeler les uns et les autres à la sagesse et au respect.
Quels que soient les mérites de ces deux petits livres ne pourrait-on souhaiter que des érudits de profession, au lieu de s’attarder à de faciles essais, s’appliquent à des recherches qui ne manqueraient pas d’apporter de précieuses lumières sur tant de problèmes, qui demeurent si provocants à nos désirs de mieux connaître la merveilleuse histoire ?
La Croix 6 novembre 1952
Commentaire de Doncœur sur l’ouvrage de Grimod : Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ?
Un mot suffira : Ce livre est une imposture.
Source : La Croix, 6 nov. 1952, p. 1-2/6.
Lien : Retronews
Une imposture
Sous le titre : Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ? un volume a été lancé avec grand fracas de publicité. Les déclaration des éditeurs dans la Bibliographie de la France (1952, n° 40) annonçaient :
Un livre magistral […] Le livre d’un historien qui dit simplement ce qu’il croit savoir […] Un livre qui sera l’événement de la saison en matière d’histoire […] L’extraordinaire révélation de documents d’archives […] livre révolutionnaire […] d’un historien scrupuleux… — (Note des éditeurs, page 7 du volume).
Quant à l’auteur, il se situait lui-même parmi ces esprits
paresseux, [de ces] cerveaux obtus, [de ces hommes incapables de] devenir jamais adultes (p. 13 et 17), [qui en présence de documents] se bouchent les oreilles… se ferment les yeux des deux poings (p. 25) ; [de ces prétendus historiens qui pensent réfuter les] pièces secrètes brusquement dévoilées… en les enfouissant sous des tonnes de silence (p. 46) ; [comparables à] de très vieux homards, allant gravement avec, incrustés dans leur carapace, des fucus qu’ils promènent comme des lauriers (p. 12).
Charmantes appréciations des écrivains orthodoxes
, qui ont l’audace de croire Jeanne lorsque, par serment sur les Évangiles, elle affirme être née à Domremy, de Jacques Darc et d’Isabelle Romée ; et de croire les centaines de témoignages contemporains que qui affirment que Jeanne a été brûlée à Rouen, le 30 mai 1431.
L’historien
scrupuleux, […] esprit armé contre son cœur, de sens critique (p. 22) [qui sait] souffler sur la poussière des archives (p. 65),
ferait enfin justice de ces légendes sottes et intéressées.
La presse parisienne, puis celle des deux mondes, éblouie, la radio française, annoncèrent la grande découverte d’un historien français
.
Dès son apparition, poursuivie par les journalistes friands de scandale, j’ai refusé de me prêter, fût-ce par une controverse, à cette publicité. Mais des lettres venues de tous pays, et en dernier lieu de l’ambassade de France en Australie, insistèrent pour que justice fût faite, de ces impudences qui causaient un trouble douloureux chez les uns et une curieuse équivoque chez les autres.
Un mot suffira : Ce livre est une imposture.
Prenant acte des déclarations plus haut citées des éditeurs, je ne ferai pas à ceux-ci l’injure de les tenir pour irresponsables. Ils savent aussi bien que l’auteur, je pense, que ce livre fourmille d’erreurs dont il suffira, ici, d’évoquer quelques-unes, relevées au hasard.
Je défie l’auteur de prouver, entre autres énormités :
- Que la dame de Luxembourg, morte à Boulogne le 13 octobre 1430, était à même
de bien connaître Jeanne
(et de la reconnaître par conséquent), dans la personne de Jeanne (ou plutôt Claude) des Armoises, qui se présenta chez elle à Arion, en 1436 (p. 35, répété p. 60 et 82). - Que l’inquisiteur Graverent était
prieur de l’Université
(p. 50). - Que Pierre du Lys fut prisonnier du duc de Vergy (p. 66).
- Que Gérard Machet était, en 1429, évêque de Castres (p. 204).
- Qu’en 1429, Charles VII
rivé aux bras d’Agnès Sorel
(p. 147). - Qu’il y ait eu à Coutances un évêque du nom de Philibert de Santigny (p. 73).
- Que Nicolas Loiseleur, qui vécut jusqu’en 1442, mourut
quelques mois
après le procès de 1431. Etc.
Et, pour ne pas parler davantage des fantaisies qui abondent dans ce livre, je dis :
Que l’auteur commet une imposture quand il déclare (p. 241-242) que Regnault de Chartres, archevêque de Reims, celui-là même qui sacra roi Charles VII en présence de la Pucelle…
, écrivit en 1456 à Jean d’Aulon, lors du procès de réhabilitation, une lettre qu’il faut citer, parce qu’elle est un modèle de retournement de casaque
.
Un historien aussi informé sait que Regnault de Chartres, celui-là même qui sacra roi Charles VII
, était en 1456 mort depuis onze ans. Et que la lettre à d’Aulon, fut écrite par son successeur au siège de Reims, Jouvenel des Ursin.
Pour l’historien (ou le romancier) qui met en scène une dame de Luxembourg enterrée depuis six ans, et qui accuse un archevêque de retourner sa casaque
, depuis onze ans dans le tombeau, pour ce romancier, dis-je, ce ne sera-ce qu’un jeu de nous ramener seulement Jeanne vivante cinq ans seulement après le bûcher de Rouen. Il s’est fait la main.
Ces flagrants délits autorisent les esprits les plus obtus
, à apprécier un ouvrage que les éditeurs — en connaissance de cause, — proclament l’événement de la saison en matière d’histoire
.
Traiter avec cette impudence l’histoire, — et cette histoire, — est en effet un événement
auquel il convenait que la radio française fasse écho à travers le monde entier…
À la demande de Témoignage chrétien, je montrerai ce que valent les arguments apportés par l’auteur pour établir que Jeanne, fille bâtarde d’Isabeau de Bavière et de Louis d’Orléans, s’est évadée de sa prison de Rouen, par la complicité de Pierre Cauchon et des Anglais. Et par conséquent, n’a pas été brûlée le 30 mai 1431.
Mais on aura mesuré déjà ce que vaut la critique du prétendu historiens.
Quant à son inconscience et à celle de ses éditeurs, on l’appréciera, lorsqu’on entendra le premier déclarer que :
De cette étude, Jeanne ne sort pas pas diminuée. Bien au contraire (p. 27).
Elle y apparaît seulement comme parjure sacrilège. Et lorsqu’on verra la autres protester dans un
Avis à MM. les libraires catholiques, [que dans ce livre,] pas un mot ne figure qui puisse être ressenti comme une injure ou un sarcasme vis-à-vis de l’Église…,
laquelle a canonisé comme vierge une femme mariée, mère, dit-on de deux enfants.
On admire que des éditeurs qui se professent
eux-mêmes catholiques ou respectueux de la foi (Bibliographie de la France), [aient dû faire taire les] scrupules qui pouvaient [les] retenir devant le bouleversement d’une si belle tradition (p. 7 du volume), [puisque aussi bien ces scrupules étaient aussi vains, étant donné que] Jeanne la Pucelle… n’en garde pas moins cette auréole de pureté, d’héroïsme et de grandeur qui attire invinciblement l’admiration de l’esprit le plus froid et l’affection du cœur le plus sec. (Ibid. p. 7).
Le lecteur jugera.
[L’article du père Doncœur est suivi de la lettre d’une jeune Danoise, admiratrice de Jeanne.]
Comme preuve de l’émotion suscité par le livre dont parle le R. P. Doncœur, nous reproduisons ici de larges extraits d’une lettre reçue du Danemark. Nous ne connaissons pas, à la Croix, cette personne ; elle nous a écrit de sa propre initiative pour nous exprimer son indignation et sa peine.
Nous remercions Mlle Valborg Poulsen de son geste délicat, et nos lecteurs liront cette lettre avec beaucoup d’émotion.
Messieurs,
À l’occasion d’un article qu’on pouvait lire dans les journaux danois, il y a quinze jours, intitulé :
Jeanne d’Arc a vécu après sa mort sur le bûcher, je me permets de vous dire que je fus tellement attristée de savoir qu’il y a des conflits sur la fin de la vie de cette patronne qui a sauvé la France par son amour. Je comprends qu’il y a un historien qui ose de prétendre que Jeanne d’Arc ne fut pas vraiment brûlée.Je m’intéresse fort à l’histoire de Jeanne d’Arc dès mon enfance, et quant à moi-même je suis sûre qu’elle fut brûlée et qu’elle a vu son Sauveur dans les flammes. Pour exprimer mon amour, non seulement pour Jeanne d’Arc, mais aussi pour la France, j’ai fait un petit poème sur sa vie. Je suis Danoise, et la langue française n’est pas ma langue maternelle ; par conséquent le poème n’a pas la valeur d’une œuvre poétique faite par un Français, mais je voudrais bien vous faire savoir qu’il y a des personnes à l’étranger — au Danemark — qui s’intéressent fort à l’histoire de la France.
Je ne suis pas catholique, mais — née au Danemark — j’appartiens comme la plupart à l’Église nationale, mais le travail œcuménique a mon amour. Je comprends que le postulat sus-mentionné est un outrage à l’Église catholique, et je m’associe à votre peine. J’espère par ma lettre et mes vers de vous assurer que votre embarras est aussi le mien, et je crois qu’il ne sera jamais possible de dénicher votre grande Sainte, votre Jeanne d’Arc. Cet été, j’ai passé mes vacances en France, où, entre autres choses, j’ai visité le château de Chinon ; là, j’ai réussi à passer une heure toute seule. Une autre fois, j’espère revenir à Domremy et à Rouen, car j’ai le désir profond de mettre mes pieds sur le sol où Jeanne est née et a passé son enfance et où elle subit le martyre.
J’espère que je ne m’y prends pas mal, quand je vous envoie ces vers modestes, par qui je voudrais bien exprimer mon amour, mes sentiments et ma reconnaissance pour la France, de laquelle j’ai reçu tant de choses qui ont enrichi ma vie, déjà comme enfant, où j’ai fait pour la première fois la connaissance de l’histoire de Jeanne d’Arc.
Je vous prie d’agréer, Messieurs, l’assurance de mes sentiments très affectueux.
Valborg Poulsen
Études janvier 1953
Article sur la Naissance et la mort de Jeanne la Pucelle, en réaction à l’ouvrage de Grimod.
Source : Études (pères jésuites), janvier-février-mars 1953, 86e année, tome 276, p. 53-66.
Lien : Gallica
53La naissance et la mort de Jeanne la Pucelle
À grand fracas de publicité a été lancé en octobre un livre intitulé Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ? L’auteur, dont nous connaissons un conte grivois : le Centaure pie et la jeune fille bleue, s’est érigé en historien pour annoncer au monde que Jeanne n’était pas née à Domremy de Jacques Darc et d’Isabelle Romée, mais qu’elle était fille adultérine d’Isabeau de Bavière et de Louis d’Orléans ; ce qui explique, nous assure-t-on, qu’elle n’a pas été brûlée à Rouen ; mais qu’évadée, grâce aux bons soins de Pierre Cauchon et des Anglais, elle reparut en 1436, mariée à Robert des Armoises, dont, elle eut deux fils.
La gratuité des affirmations suffisant à éveiller le scepticisme à l’endroit de cette version de l’histoire de Jeanne d’Arc, ce livre se réfutait lui-même et ne méritait pas d’être pris en considération. Mais le trouble qu’il cause chez des lecteurs abusés, l’atteinte grave qu’il porterait à Jeanne et à l’Église, exigent que l’imposture soit mise dans tout son jour. Le prétendu appareil érudit de ce livre, qui en impose au public non informé, doit être dénoncé. On excusera le caractère technique de ces pages qui ont pour fin de faire la lumière1. Il nous faudra montrer tout d’abord pourquoi ce prétendu livre scientifique est irrecevable ; après quoi, nous examinerons le problème de la naissance et de la mort de Jeanne.
I. Ce vieil essai de mystification
(G. Lefèvre-Pontalis.)
Ce vieil essai de mystification(G. Lefèvre-Pontalis.)
Lancé par des éditeurs comme l’extraordinaire révélation de documents d’archives
, ce livre révolutionnaire
ne fait 54que reproduire, en y ajoutant nombre de fantaisies, les thèses d’une suite de prétendus historiens depuis longtemps réfutées par des maîtres.
M. Grimod s’avoue redevable à ses devanciers P. Caze, Grillot de Givry et Jean Jacoby, qu’en effet il copie parfois ; il partagera leur sort qui n’est pas glorieux.
Lorsqu’on 1932, dernier en date, Jean Jacoby publia le Secret de Jeanne d’Arc, M. J. de la Martinière, prenant la peine de discuter ses théories sur la bâtardise de Jeanne, déclarait :
Le livre de M. Jacoby… ne peut émouvoir les historiens auxquels il ne s’adresse pas. Mais il est susceptible de troubler nombre de lecteurs ignorant les sources de l’histoire de Jeanne2.
Quarante ans plus tôt, G. Lefèvre-Pontalis, réfutant le livre de G. Save sur Jeanne des Armoises, Pucelle d’Orléans, se refusait à
discuter tragiquement… ce vieil essai de mystification,… [fantaisie à] reléguer dans la zone des improbités ridicules [qui], depuis deux siècles, reparaît dans les secteurs troubles, les terrains vagues ou malfamés de l’histoire.
Mais, ajoutait-il, comme la théorie de G. Save
risque d’être considérée comme une découverte auprès d’un public trop élémentairement informé, [il en montrerait le néant, pour] éviter au système, de quelque temps, une réincarnation prochaine3.
La critique péremptoire du savant médiéviste n’a rien évité du tout. Vingt ans plus tard, la mystification
reprenait corps dans un livre intitulé : la Survivance et le Mariage de Jeanne d’Arc. Vingt ans plus tard, en 1932, c’était M. Jacoby. Vingt ans plus tard, en 1952, c’est le Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ? dont nous gratifie la collection Présence de l’Histoire
.
Ce qu’il est difficile de concevoir, c’est qu’après les réfutations de Lebrun des Charmettes, de Quicherat, de Vallet de Viriville et de tant d’autres historiens de Jeanne, on ose encore réaffirmer de telles faussetés devant un public, abusé.
55Il est vrai que les éditeurs annoncent que, cette fois, la vérité révolutionnaire
est proclamée par un historien d’une autorité hors pair, dont le livre magistral
sera l’événement de la saison en matière d’histoire ; … extraordinaire révélation de documents d’archives…
Quant à l’auteur, historien scrupuleux
, il se donne pour un esprit armé, contre son cœur, de sens critique
.
En fait, le livre de M, J. Grimod, loin de marquer un progrès en apportant au problème de la naissance et de la survie de Jeanne une étonnante solution
(note des éditeurs), n’a de mérite, lui aussi, que son imperturbable assurance
.
Un historien scrupuleux
, armé de sens critique
, ne peut être soupçonné d’ignorance ou d’étourderie. Il n’affirme que ce qu’il a vérifié sur les textes ; il n’invoque que des documents sévèrement critiqués ; il a toujours soin de remonter aux sources. Les innombrables erreurs historiques dont fourmille ce livre ne peuvent donc être attribuées au hasard. On en arrive à douter de la bonne foi d’un écrivain qui, se prétendant informé, commet de si grossières erreurs.
Que l’on nous présente des personnages aux noms les plus fantaisistes, ce sont peccadilles. Elles témoignent que l’on transcrit les textes avec une liberté qui nous met sur nos gardes.
Mais il y a plus grave.
Où l’auteur a-t-il vu que Jeanne rencontra sainte Colette à Moulins et qu’elles ne s’entendirent pas du tout
? que Louis de Coutes, le page de Jeanne, était de la famille d’Orléans ? qu’un fantaisiste Maître Everard convoqua, le 22 juin 1430, ses collègues de l’Université de Paris en séance plénière ? que le fameux apologiste de l’assassinat du duc d’Orléans, Jean Petit, était religieux de Saint-Denis
?
Comment affirme-t-on que l’évêque de Senlis fit don à Jeanne d’une haquenée, qu’on accusa au procès Jeanne de lui avoir volée ? que Jeanne fut interrogée à Poitiers devant le Parlement ? qu’elle abjura à Saint-Ouen le 23 mai, et qu’elle fut excommuniée au Vieux-Marché le 28 ? Il suffisait d’ouvrir 56le premier manuel venu pour savoir que la scène de Saint-Ouen eut lieu le 24 et la sentence du Vieux-Marché le 30.
Tous ces à peu près deviennent coupables quand on en veut tirer argument.
Lorsque l’aventurière Claude des Armoises se fit reconnaître comme la Pucelle d’Orléans4
et se présenta en 1436 chez la dame de Luxembourg, l’auteur observe que cette dame était à même de bien connaître Jeanne, puisqu’elle avait vécu avec elle tout le temps que la Pucelle fut captive au château de Beaurevoir
. Or un historien informé
n’ignore pas que la damoiselle Jeanne de Luxembourg, qui avait vécu à Beaurevoir dans l’intimité de Jeanne durant plusieurs mois
, mourut le 13 novembre 1430.
Mais il y a mieux. C’est un archevêque mort depuis onze ans dont on transcrit une lettre, qu’il faut citer parce qu’elle est un modèle de retournement de casaque
, alors que cette lettre, écrite en 1456, émane du successeur de Regnault de Chartres, lequel était mort en 1445 ! Ce qui ne gêne nullement M. Grimod, qui a soin de préciser que la lettre de 1456 fut écrite par Regnault de Chartres, celui-là même qui sacra Charles VII en présence de la Pucelle
!
Si l’on fait revivre une damoiselle de Luxembourg depuis six ans dans la tombe, et un archevêque de Reims mort depuis onze ans, ce ne sera qu’un jeu de faire revivre Jeanne cinq ans seulement après son supplice !
Mais il en faut venir à la thèse même de M. Grimod.
Or ce livre révolutionnaire
n’apporte pas un document qui ne soit connu.
Lors même qu’avec un luxe de références l’auteur réunit en appendice des documents d’archives, comme s’il les avait découverts et transcrits, il néglige de dire qu’il les emprunte au livre de Grillot de Givry, ou, si je ne me trompe, à moi-même. Procédés voisins du plagiat.
Mais l’arbitraire avec lequel on traite les textes dépasse l’imagination.
57L’auteur professe d’excellents principes de méthode. Affirmer n’est pas prouver, déclare-t-il. Il proteste que les contemporains [sont] à coup sûr mieux placés que nous pour se prononcer
, et qu’il y a quelque témérité à rejeter délibérément et sans plus informé leurs témoignages
.
Comment osera-t-il déclarer, par exemple, que le chroniqueur Monstrelet passe tout simplement sous silence la captivité et la mort de Jeanne
, alors que Monstrelet raconte tout au long sa capture et transcrit la lettre de Henri VI notifiant au duc de Bourgogne, aux prélats et princes de France la condamnation et le supplice de Jeanne5 ?
Avec son assurance coutumière, M. Grimod déclare que nul acte officiel, religieux ou judiciaire
ne fait mention du supplice de Jeanne.
Que fait-il donc des actes les plus officiels de l’Inquisiteur de la foi, fr. Graverent ; de l’Université de Paris ; et enfin de Henri VI lui-même ?
Lorsque M. Grimod reproche aux historiens, qu’avec ironie il appelle orthodoxes
, d’enfouir sous des tonnes de silence
les pièces secrètes brusquement dévoilées
, il se juge lui-même, mais ce sont des pièces publiques et officielles qu’il enfouit sous son silence. Un historien aussi informé
que lui connaît ces pièces :
1° L’Acte public, officiel, de l’Inquisiteur général de la foi, qui ne laisse plus à un vicaire d’agir, mais qui, de sa personne, à Paris, proclame le supplice de Jeanne. M. Grimod n’a-t-il pas lu dans le Journal d’un Bourgeois de Paris que :
le jour Sainct Martin le Boullant [4 juillet 1431], fut faicte une procession généralle à Sainct-Martin des Champs, et fist on une prédicacion, et la fist ung frère de l’ordre sainct Dominique qui estoit inquisiteur de la foy ;… et prononça de rechief tous les fais de Jehanne la Pucelle,… jusques a tant, qu’elle fut arse… Si fut livrée à la justice laie pour mourir ;
582° L’Acte officiel de Cauchon et du Vice-Inquisiteur le Maître, condamnant le dominicain Pierre Bosquier pour, avoir déclaré que les juges avaient mal agi en condamnant Jeanne comme hérétique et en la livrant à la justice séculière (ce qui veut dire au supplice) ;
3° L’Acte officiel de l’Université de Paris, notifiant au Pape la condamnation et le supplice de Jeanne ; et répétant cette notification au Collège des Cardinaux ;
4° L’Acte officiel de Henri VI, notifiant, huit jours après le supplice, à l’empereur, aux rois, aux ducs et aux autres princes de la chrétienté
la condamnation et : la mort de Jeanne ;
5° L’Acte officiel de Henri VI, du 28 juin, notifiant la même condamnation aux prélats, ducs, comtes et autres nobles, et aux cités de son royaume de France
;
6° Enfin l’Acte officiel de Henri VI, du 12 juin, à tous ceux qui ces présentes verront
, déclarant prendre sous sa protection royale tous ceux qui ont pris part au procès condamnant Jeanne et la délaissant à la justice séculière.
Pourquoi ajouter à ces documents les attestations juridiquement enregistrées des témoins oculaires qui ont assisté au supplice ?
Outre les sept témoins qui ont vu Jeanne et lui ont parlé dans sa cellule le matin même de sa mort (elle ne s’était donc pas évadée), témoignages enregistrés par Cauchon post executionem
, le Procès de Réhabilitation a consigné les dépositions faites sous serment des survivants qui avaient, en 1431, assisté au supplice. Tous contemporains, que M. Grimod déclarait à coup sûr mieux placés que nous pour se prononcer
. Entre autres : Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen, qui ordonna le supplice, Pierre Cusquel, Le Parmentier, L. Guesdon, J. Riquier, J. Moreau, le médecin G. de la Chambre, l’évêque de Noyon, J. de Mailly, les trois notaires du procès : G. Manchon, G. Colles, N. Taquel, et ceux qui assistèrent Jeanne jusque sur le bûcher, fr. Martin Ladvenu, fr. Ysambart de la Pierre, et Jean Massieu, qui rapportèrent sous la foi du serment, au procès de réhabilitation, toute la scène du supplice.
N’y a-t-il plus quelque témérité à rejeter délibérément et sans plus informé leurs témoignages
? Ainsi d’ailleurs que ceux : de Charles VII qui, ordonnant la révision, le 15 février 1450, déclare que les Anglais firent mourir Jeanne 59très iniquement… et très cruellement
; d’Isabelle Romée, sa mère, qui implore la réhabilitation de sa fille que les Anglais ignis incendio crudelissime concremarunt
[consumèrent par le feu avec une cruauté extrême] ; des trois évêques de Reims, Paris, Coutances, qui prononcèrent la réhabilitation de Jeanne palam concrematam igne
[consumée par le feu aux yeux de tous]. Et enfin, du pape Calixte III, qui, enjoignant la nouvelle enquête, déclare que Jeanne a été ultimo supplicio tradita
[livrée au supplice suprême]6.
Et j’omets ici le témoignage des chroniqueurs pour ne retenir que les attestations judiciaires, en face desquelles les affirmations de M. Grimod perdent tout crédit. Il ne s’agit pas de bâtir un roman, proclame-t-il ; il ne s’agit pas de travestir les faits.
Combien il a raison ! Mais le roman, c’est lui seul qui le bâtit.
Jeanne n’a pas été brûlée parce qu’elle s’est évadée, et les auteurs de cette évasion sont — pourquoi s’arrêter en si beau chemin ? — P. Cauchon, son juge, Warwick, son geôlier, et le duc et la duchesse de Bedford ! Et ceci fondé sur un ensemble de présomptions qui, petit à petit, devient édifice
. Le mot définit, en effet, fort bien les présomptueuses
assertions qui, petit à petit, deviennent un édifice !
On n’en finirait pas de dénoncer les faussetés accumulées ici.
Jeanne s’est évadée. Par où ? Par un souterrain qui, de la cellule de Jeanne, débouchait dans les appartements de Bedford ! Souterrain inventé par M. Grimod, que n’ont découvert ni F. Bouquet ni Quenedey dans leurs minutieuses explorations du château de Rouen.
Jeanne s’est évadée. Quand cela ? Le matin sans doute du supplice, après la communion reçue dans sa prison ! Et la preuve, dit-on, c’est que les Anglais firent tout pour que la foule ne pût soupçonner la substitution d’une autre femme, en cachant le plus possible celle-ci aux yeux des assistants.
60M. Grimod sait cependant qu’un témoin oculaire, Jean Riquier, prêtre à Rouen, déposa au procès de réhabilitation que
quand elle fut morte, les Anglais, craignant qu’on ne la dise évadée, enjoignirent au bourreau d’écarter un peu le feu, pour que les assistants puissent la voir morte et qu’on ne dise pas qu’elle s’était évadée.
Témoignage confirmé par le Journal d’un Bourgeois de Paris :
Et là fut bientost estainte et sa robe toute arse ; et puis fut le feu tiré arrière. Et fut veüe de tout le peuple toute nue, et tous les secrez qui peuvent estre ou doyvent en femme, pour oster les doubtes du peuple7.
Tels sont les faits que nul historien sérieux n’a contestés.
Mis en goût d’aventure, restait à reprendre la fable de la bâtardise de Jeanne. M. Grimod n’y a pas manqué, puisque aussi bien on expliquait ainsi comment les Anglais avaient voulu épargner en Jeanne une fille de sang royal !
Faut-il dire que, depuis les allégations de P. Caze (1805 et 1819), de J. Jacoby (1932), pas un historien n’a accordé à cette fable le moindre crédit ?
C’est ici que nous sommes en plein roman, avec adultère, substitution d’enfant, secret d’État, complots politiques, évasion, etc.
À toutes les allégations gratuites de M. Grimod il suffit d’opposer le serment de Jeanne.
On sait avec quelles insistances les juges la pressèrent de jurer sur les évangiles qu’elle dirait la vérité sur tout ce qu’on lui demanderait.
A quoi ladicte Jehanne respondit que, de ses père et mère, et de toutes les choses qu’elle avoit faictes depuis qu’elle avoit pris le chemin pour venir en France, voluntiers en jureroit ;
61mais elle se refusait absolument à dire les révélations qu’elle avait eues de par Dieu, lui devrait-on couper la tête.
Ainsi jura-t-elle les deux mains sur le missel. Interrogée du lieu de sa naissance :
Respondit qu’elle avoit esté née en ung villaige qu’on appelloit Dompremy de Grus. Interrogée du nom de ses père et mère : Respondit que son père estoit nommé Jacques Tarc et sa mère Ysabeau.
Jeanne renouvela cette déclaration le 27 mars. Jean d’Estivet, le promoteur, ayant dans son réquisitoire rappelé que Jeanne naquit au village de Grus, ayant pour père Jacques Darc et pour mère Ysabelle, sa femme, Jeanne confirma ce que d’Estivet rapportait de son père, de sa mère et du lieu de sa naissance. Jeanne ne s’est jamais démentie sur ce point. Ainsi donc, M. Grimod n’hésite pas à la faire parjure, car, pour lui, Jeanne sait qu’elle n’est pas née à Domremy, d’Ysabelle et Jacques, mais qu’elle est bâtarde de sang royal.
Donc elle nient devant ses juges, ayant juré sur les évangiles de dire la vérité sur ces deux points. Que pèse le roman de M. Grimod en face de cette parole de Jeanne ?
Ou plutôt il accumule sur ceux qui l’ont inventé ou colporté les plus lourdes responsabilités. D’ailleurs, les contre-vérités prononcées par M. Grimod se trahissent elles-mêmes.
Outre qu’il affirme la naissance en 1407 d’une fille adultérine d’Ysabeau de Bavière, qui en fait accoucha en novembre d’un garçon, baptisé Philippe et qui mourut8, comment ose-t-il nous raconter qu’Isabelle Romée, dont tout le village savait la grossesse, accoucha d’un enfant qui complaisamment disparut pour, après son baptême, faire place à une fille qu’on apporta en grand secret, un mois après, avec mission de faire baptiser, d’élever l’enfant de sang royal
? Et personne, ni le curé, ni les marraines, ni les commères, ne se serait avisé de la supercherie ; ou, la connaissant, tous en auraient gardé le secret ! C’est supposer à ces paysans beaucoup de candeur.
Et c’est rejeter tous les témoignages des gens de Domremy 62qui déposèrent à la Réhabilitation que Jeanne était fille de Jacques et d’Ysabeau, née à Domremy.
Ces dépositions émanent de témoins particulièrement qualifiés : on relève parmi les noms de ceux qui prononcent sous serment celui de trois prêtres, de parents, de voisins, d’amis d’enfance de Jeanne ; autant de gens qui savent ce dont ils parlent, et dont il est impossible de sous-estimer l’information.
Il faut n’avoir jamais vécu dans un village pour croire qu’hommes et femmes, voisins ou parents, s’en laissent conter sur la naissance d’un enfant !
On n’opposera à ces serments que la plus absurde fantaisie qui accumule les invraisemblances, les méprises, et enfin les contradictions. Car M. Grimod a appris de M. Jacoby que le grand secret que Jeanne, dût-on lui couper la tête, ne livrera pas à ses juges, c’est qu’elle est fille de la reine Ysabeau, par Louis d’Orléans ; donc sœur de Charles VII, sœur du bâtard d’Orléans, sœur de Charles d’Orléans, sœur de Catherine, reine d’Angleterre, tante de Henri VI, etc.
Or ce secret, nous apprenons de M, Grimod que Poulengy le sait, que Charles d’Orléans le sait, que Charles VII le sait, que les examinateurs de Poitiers le savent, que les capitaines de l’armée du Dauphin le savent, que les Anglais le savent, que le duc de Bourgogne le sait, que certains juges de Rouen le savent et surtout que Cauchon le sait !
Le plus fort argument de M. Grimod, c’est que, voulant anoblir Jeanne, Charles VII lui octroya un blason royal avec la brisure de bâtardise, pour faire connaître la qualité de bâtarde de Jeanne, son ascendance de sang royal. Ainsi, par la volonté de Charles VII, Jeanne est proclamée de sang royal, portant les armes royales et les couleurs d’Orléans ! Pour qu’on le sache !
Que devient alors le grand secret ?
En somme, cette extraordinaire révélation de documents d’archives
n’apporte pas un document, pas une ligne de texte qui ne soient depuis longtemps connus.
Aussi bien, comme le disait M. J. de la Martinière du devancier de M. Grimod, son livre
ne peut émouvoir les historiens auxquels il ne s’adresse pas.
63II. L’Aventure de Claude des Armoises
Le seul problème qu’il y ait lieu d’envisager est celui de cette Claude des Armoises qui, en 1436, se donna pour la Pucelle d’Orléans
, et trompa peut-être par son imposture les frères de Jeanne, les gens d’Orléans et de Tours.
Le fait ne souffre aucun doute, alors même que les documents messins (qui relatent son apparition, son accueil à Arlon par la duchesse de Luxembourg, son mariage et la rencontre avec ses frères), alors même, dis-je, que leur authenticité ne serait pas de toute sûreté.
Car les comptes de la ville d’Orléans attestent que cette Claude des Armoises, en 1436, écrivit des lettres aux Orléanais et à Charles VII ; que Jean Du Lis vint en personne annoncer la nouvelle à Orléans et à Charles VII ; que ses messagers portèrent des lettres de Claude à Orléans et d’Orléans à Claude ; qu’en 1439, ladite Claude se fit fêter à Orléans et sans doute à Tours.
M. Grimod fait grand fracas de documents qu’il a transcrits du livre de Grillot de Givry. Ils prouvent, dit-il, que Jeanne était vivante en 1436 et 1439, à Arlon, à Metz, à Orléans, à Tours et autres lieux. Mais affirmer n’est pas prouver
, comme il l’a déclaré.
Tous les historiens sérieux, dont l’autorité en matière de critique historique est autrement attestée que celle de M. Grimod, n’hésitent pas à affirmer que cette Claude est l’aventurière dont l’impudence fut dévoilée par l’Université et le Parlement de Paris en août 1440.
La liste serait longue des érudits qui, avec Lenglet du Fresnoy, L’Averdy, Lebrun des Charmettes, Quicherat, Vallet de Viriville, Hanotaux, Lecoy de la Marche, S. Luce, G. Lefèvre-Pontalis et A. France, dénoncent, après examen des faits, la supercherie de Claude.
M. Grimod rejette les écrivains orthodoxes
, dont les mains habiles — et intéressées
savent triturer la pâte des faits pour en faire sortir la légende, qui ravit les esprits infantiles
. Mais puisqu’il échafaude toute sa thèse en partant 64d’un texte de la Chronique du Doyen de Saint-Thiébaut de Metz, transcrit dans Dom Calmet, pourquoi omet-il la déclaration du savant bénédictin qui, après avoir cité ladite Chronique, ajoute :
Certes, si nous n’avions les pièces du procès intenté après la mort de la Pucelle, par sa mère et ses frères, pour faire la révision de celui de Rouen,… on pourrait peut-être doubter de la mort de cette héroïne. Mais le doyen de Saint-Thiébaut ne pouvait pas deviner cette révision, qui n’est arrivée qu’après sa mort. Son récit prouve seulement que, de son temps, on doubtait qu’elle fût morte, et qu’il parut à Metz une personne que l’on prit pour elle9.
Et pourquoi M. Grimod enfouit-il sous des tonnes de silence
la seconde rédaction de ce même doyen de Saint-Thiébaut, qui, reprenant son premier récit, annonce qu’en l’an 1436 :
vint une jeune fille, laquelle se disoit Pucelle de France, et juant tellement son personnage que plusieurs10 en furent abusez, et par espécial tous les plus grands…
M. Grimod n’a pas manqué de lire ce texte. Pourquoi l’omet-il ?
Mais encore une fois, il faut, avec le grand érudit L’Averdy, déclarer que, même si les récits messins et les documents invoqués sont authentiques,
ils ne prouvent autre chose qu’une imposture qui a réussi… Tout va se réunir, — ajoute-t-il, — pour démontrer la fausseté et la supposition de cette fable qui a cependant encore quelques partisans11.
En fait, ce n’est pas une, mais deux, trois ou quatre fausses Pucelles qui promenèrent en France leur imposture. Ce qui ne s’explique que par une assez vive inclination de l’esprit populaire à revoir celle qu’ils ne pouvaient croire morte. C’est ce désir et cette crédulité qu’exploitèrent des femmes audacieuses ou folles12.
Les historiens ont reconnu Claude des Armoises dans cette aventurière dont parle le Journal d’un Bourgeois de Paris13.
65En cellui temps amenèrent les gens d’armes une, laquelle fut à Orléans très honnorablement reçeue ; et quant elle fut près de Paris, la grant erreur recommença de croire fermement, que c’estoit la Pucelle ; et pour celle cause, l’Université et le Parlement la firent venir à Paris, bon gré mal gré ; et fut monstrée au peuple au Pallais sur la pierre de marbre, en la grant cour ; et la fut preschée et traictée sa vie et tout son estat ; et dit qu’elle n’estoit pas pucelle, et qu’elle avoit esté mariée à ung chevalier, dont elle avoit eu deux filx…
Où il est facile de reconnaître Claude des Armoises, puisque les comptes de la ville d’Orléans établissent que seule Claude des Armoises fut reçue très honorablement
dans cette ville ; et que c’est bien elle qui épousa un chevalier, ce Robert des Armoises, dont le P. Vignier assure avoir vu le contrat de mariage.
Après la scène du Palais, où l’imposture fut avouée par elle, Claude rentra dans l’ombre et disparut.
Or, de cette aventure, il est remarquable qu’il ne reste aucune trace dans le procès solennel qui, dix ans plus tard, allait s’ouvrir sur ordre du Pape.
Si vraiment Jeanne était revenue, si l’apparition impudente était autre chose qu’une supercherie, c’est tout le procès de 1452 et de 1456 qui devient une imposture. Car ni à Paris, ni à Rouen, ni à Orléans, ni à Vaucouleurs, ni à Domremy, aucun des plus de cent témoins interrogés ne releva ce retour
prétendu de Jeanne. Ni ses frères, ni sa mère, ni les bourgeois d’Orléans, ni les anciens assesseurs du procès de Rouen ne font même une allusion à cette survie
prétendue, qui est cependant dans toutes les mémoires, mais qu’on juge ne pas mériter un instant d’attention, et sans doute dont on n’est pas fier.
Et cependant les canonistes romains n’auraient pas manqué de dénoncer la supercherie, s’ils avaient su que Jeanne n’avait pas été suppliciée à Rouen.
Les complices ou assesseurs de Cauchon survivants, et par-dessus tous Courcelles, Beaupère et l’évêque de Noyon, Jean de Mailly, si compromis dans l’affaire, auraient-ils manqué, pour se disculper, d’invoquer l’évasion de Jeanne ?
Et pour finir, de quel ridicule Charles VII ne se serait-il pas 66couvert si, sachant Jeanne échappée au supplice, et peut-être encore vivante, il avait requis de la Papauté de stigmatiser l’acte de Rouen !
N’est-ce point Voltaire, peu enclin à la sympathie ou au respect envers Jeanne, qui prononce dans le Dictionnaire philosophique le verdict le plus sévère et le plus juste :
De tels contes ne peuvent être admis que par ceux qui veulent être trompés.
Seul le mot d’imposture peut convenir à un livre qui disqualifie une signature et déshonore une collection dite historique.
Notes
- [1]
Force nous est ici d’omettre nos références.
- [2]
Dans Revue d’histoire de l’Église de France, t. XIX, 1933.
- [3]
Dans le Moyen Âge, mai et juin 1895.
- [4]
Jamais Jeanne ne porta ce titre.
- [5]
Si fut menée par ladicte justice [séculière] liée au vieil marché dedans Rouen ; et là publicquement fut arse à la veüe de tout le peuple.
Sur quoi Monstrelet ajoute :
Laquelle chose ainsi faicte, le dessusdict roy d’Angleterre signifia par les lettres, comme dit est, au dessusdit duc de Bourgogne, afin qu’icelle exécution de justice, tant par luy comme les autres princes, fut publiée en plusieurs lieux, et que leurs gens et subiects doresenavant fussent plus seurs et mieux advertis de non avoir créance en telles ou semblables erreurs, qui avoient régné pour l’occasion de ladicte Pucelle. — (Monstrelet. Chroniques, éd. 1572, t. II, p. 70-71.)
- [6]
On jugera de la façon dont M. Grimod traite les textes par cet exemple. Il affirme que
Pierre Cusquel, bourgeois de Rouen, écrit dans son journal : Jeanne s’était évadée, et quelque autre fui brûlée en son lieu.
Or trois dépositions de ce Pierre Cusquel affirment le supplice de Jeanne, en ajoutant deux fois ce détail, que
le secrétaire du roi d’Angleterre, revenant du lieu du supplice de ladite Jeanne, racontait avec pleurs et gémissements ce qu’il avait vu, ajoutant : Nous sommes perdus, car c’est une sainte qui a été brûlée.
Il tenait pour sûr que son âme étaitdans la main de Dieu… Au milieu des flammes, elle avait tout le temps crié le nom de Jésus.
- [7]
Éd. Tuetey, p. 269 ; témoignage confirmé p. 354.
- [8]
Le témoignage de la Chronique du Religieux de Saint-Denis (Q, III, 131) est incontestable.
La veille de la Saint-Martin d’hiver, vers deux heures après minuit, l’auguste reine de France accoucha d’un fils… Cet enfant vécut à peine, et les familiers du roi n’eurent que le temps de lui donner le nom de Philippe et de l’ondoyer.
- [9]
Dom Calmet, Histoire de Lorraine, II, 702.
- [10]
Plusieurs à cette époque signifie : beaucoup.
- [11]
Notices et extraits, III, 465-469.
- [12]
J’ai, en 1949, reçu des lettres d’une femme habitant Budapest, qui se disait elle-même Jeanne la Pucelle et demandait mon secours.
- [13]
Ad ann. 1440, p. 354.
Les Nouvelles littéraires 26 février 1953
Doncœur estime que le manuscrit dit de Diane de Poitiers
, mis en vente à Londres pour 5 millions de francs, ne justifie pas un tel prix au regard de sa valeur historique.
Lien : Gallica
Non, le manuscrit de Diane de Poitiers ne vaut pas 5.000.000
La grande presse a annoncé que la Bibliothèque nationale s’était trouvée dans l’impossibilité de conclure à Londres l’achat d’une relation illustrée du procès de
Jeanne d’Arc, écrite au début du XVIe siècle pour Diane de Poitiers
, mise en vente
au prix de 5.250 livres (1).
Y a-t-il lieu de déplorer qu’à ce prix la France soit frustrée de ce précieux
manuscrit
?
Examiné en 1889 par H. Omont et par P. Durrieu, à Cheltenham, dans la bibliothèque de sir Phillips, on en avait perdu la trace, et j’ai eu de la peine à le retrouver, en 1950, chez un grand libraire de Londres. Ni Omont ni Durrieu, à la vérité, n’avaient pris soin de relever son contenu. Je forgeais pourtant de grands espoirs. Mais j’ai été fort déçu quand, grâce à la courtoisie des libraires, j’ai pu en connaître les principaux incipits. Depuis, le catalogue, somptueux, de la vente et une communication de mon ami le Rev. W. S. Scott m’ont permis de l’identifier avec précision. Ce manuscrit, dédié à Diane de Poitiers, contient la Relation sommaire des deux procès de condamnation (1431) et de réhabilitation (1452-1456). Cette relation était connue par l’édition que Mgr de la Villerabel en avait donnée, en 1890, d’après le manuscrit que Benoît XIV avait légué à l’université de Bologne. Paris en possédait d’ailleurs à l’Arsenal une copie du XVIIIe siècle. Enfin la ville d’Orléans avait réussi à racheter, à Londres encore, mais au prix raisonnable de 130 livres, en 1937, le manuscrit dit de Soubise, transcrit en partie par L’Averdy dans les Notices et extraits des Mss. et disparu depuis la Révolution.
Cette rédaction sommaire avait été fort appréciée au XVIe siècle, car avec un récit succinct, elle donnait le texte de l’Abjuration, celui des deux Sentences de condamnation de Cauchon, quelques Dépositions et consultations préparatoires à la réhabilitation, et enfin la Sentence de justification, proclamée, au nom du pape Callixte III, en juillet 1456, à Rouen et à Orléans. Le manuscrit de Diane, offert en 1569 au cardinal d’Armagnac, est certainement l’aîné ou le père de toute la famille Soubise, Bologne et Arsenal. D’autre part il possède quelques miniatures qui, quoique d’une époque décadente, sont curieuses et originales. Elles évoquent des scènes qu’on ne trouve pas dans les autres manuscrits, par exemple la Supplication d’Isabelle Romée et de ses fils, demandant justice aux délégués du pape, qui préside symboliquement à la scène.
Malheureusement le texte offert à Diane était une traduction française fort libre, dont les erreurs ont passé dans tous les manuscrits dérivés. De plus, pour comble d’infortune, il a été mutilé de deux folios, dont l’un portait une grande miniature représentant le supplice de Jeanne. Ce qui ampute le texte, lui aussi, d’une partie importante de la Dédicace à Diane. Par le plus curieux des hasards, je viens de retrouver une reproduction de la miniature, faite vers 1867 par Vallet de Viriville, qui avait eu en main le premier folio arraché qui se trouvait alors, par un plus étrange hasard, parmi les riches collections d’A.-F. Didot ; mais lui aussi il disparut depuis les ventes de 1878-1883.
En somme le manuscrit n’offre qu’une médiocre version d’une Relation sommaire des deux procès ; ce qui est peu de chose en comparaison dos vingt et quelques manuscrits que possède la seule Bibliothèque nationale, et notamment les quatre expéditions notariées par les greffiers eux-mêmes. Au prix surtout qui en était demandé, il n’y a pas lieu de s’affliger qu’il soit demeuré la propriété d’un Anglais, puisque c’est sans doute à la Révolution qu’il passa en Angleterre, pour appartenir successivement à lord Guilford, puis à sir Thomas Phillips , qui l’acheta en 1830.
Paul Doncœur.
La Croix 17 mai 1953
Commentaire sur la seconde édition augmentée
de l’ouvrage de Grimod.
Source : La Croix, 17 mai 1953, p. 4/6.
Lien : Retronews
Jeanne d’Arc a-t-elle menti ?
De nombreux lecteurs de la Croix ont éprouvé une douloureuse surprise en lisant un article qui semble accueillir une théorie dont six mois plus tôt la Croix avait fait justice.
[Probablement son article du 15 juin.]
Une publicité effrontée avait, en octobre dernier, présenté comme la découverte d’un savant érudit, la double affirmation que Jeanne, fille bâtarde d’Isabeau de Bavière, avait été sauvée du bûcher par les soins de Cauchon en personne.
À deux reprises, dans la Croix du 6 novembre, puis dans un débat au salon Lutetia, pour établir l’incompétence historique de l’auteur, j’avais relevé dans son livre Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ? sept assertions qui témoignaient ou de l’ignorance (ou de la mauvaise foi), de l’écrivain, le mettant au défi de justifier ses dires. Mais en mars, une nouvelle édition augmentée
, annonçant des réponses aux critiques de MM. Samaran, Maurice Garçon et Erlanger et de moi-même, non seulement ne répondait à aucun de mes défis, mais sans mot dire, effaçait sept textes incriminés par moi. À Lutetia, n’ayant obtenu encore aucune réponse, je formulai à l’auteur 22 autres défis, sans que, à aucun d’eux, réponse fut même esquissée.
On sait d’ailleurs par critique sévère les érudits qualifiés ont exécuté ce que dans l’Éducation nationale du 12 février, M. E. Perroy, professeur d’histoire du Moyen Âge en Sorbonne appelait : le roman chez la portière.
La cause, aux yeux de tous les historiens, est jugée.
Or, on lisait dans la Croix du 19 avril, que l’une des deux thèses soutenues dans ce roman
, celle de la bâtardise de Jeanne, reprise récemment par un nouveau livre, reposait sur des faits forts troublants
et l’on félicitait l’auteur d’avoir eu le courage
de traiter ce sujet contrairement à l’opinion admise à son endroit
.
Je remercie la Croix de permettre que la vérité soit remise en lumière, pour l’honneur de Jeanne.
Que l’on ne se méprenne pas. La prétendue bâtardise de Jeanne n’est pas ici rejetée comme infamante. On sait qu’en ces temps-là, les bâtards portaient avec orgueil leurs titres. Et ils étaient foison. Fût-elle née d’adultères incestueux, la pauvre enfant n’en pouvait mais. L’imputation dite courageuse
ne disqualifie que ceux qui la formulent. Il n’y a pas ici courage, mais légèreté en matière professionnellement grave.
L’histoire est devenue une science, imposant à ceux qui parlent en son nom, des règles incontestées.
Les violer ou les ignorer, c’est s’exposer à un jugement d’autant plus sévère, qu’on aura témoigné plus de prétentions en s’opposant non seulement à l’opinion admise
, mais à l’autorité unanime des savants, reconnus universellement comme tels.
Or, sauf des aventuriers, plus doués pour le roman que pour la science, pas un des historiens de Jeanne n’a accordé à la fable de la bâtardise de Jeanne le moindre crédit.
Et voici pourquoi.
D’une part, on n’a jamais cité un texte, un ligne, un mot qui seulement insinuent la naissance adultérine de Jeanne.
D’autre part, les documents contemporains sont unanimes à affirmer sa naissance à Domremy de Jacques Darc et d’Isabelle Romée. Documents incontestables, parce que rapportant les témoignages formels de gens parfaitement informés, et qui n’ont aucun intérêt à affirmer le mensonge.
Je laisse les innombrables chroniques du temps, pour n’invoquer que les textes enregistrés canoniquement dans les deux procès de condamnation et de réhabilitation.
Or, non seulement ce sont témoignages consignés dans les dossiers les plus authentiques, mais ils sont formulés solennellement devant notaires et confirmés par serment sur les Évangiles.
En 1456, par devant les délégués du Pape, ce sont près de quarante paysans ou prêtres de Domremy ou des environs, voisins, amis, cousins, parrains et marraines de Jeanne qui affirment qu’elle est née à Domremy, d’Isabelle et de Jacques Darc. Dans un village on n’en fait pas accroire sur la naissance d’un enfant. Ils ne sont pas si naïfs. Il faut donc les accuser, gratuitement, de parjure !
Mais, il y a plus grave. C’est Isabelle en personne qui, demandant à l’archevêque de Reims, déléguée par Callixte III, la cassation du procès de Rouen, dépose que Jeanne sa fille, engendrée de légitime mariage
, fut baptisée, confirmée et communiée par ses soins à Domremy, qui osera dire que cette femme ignore ! ou qu’elle ment avec parjure !
Et par-dessus tout, comment oublie-t-on ou ose-t-on rejeter le témoignage formel de ses juges ?
On sait quelles colères elle affronta quand elle refusa obstinément à Cauchon de jurer purement et simplement de répondre la vérité à toute interrogation qui lui sera faite.
Le 21 février lui serait fait l’adjure :
Vous jurerez de dire vérité de tout ce qui vous sera [demandé] qui concerne la foy catholicque et de toutes les aultres choses que vous sçaurez.
A quoy ladicte Jehanne respondit que de ses père et mère voluntiers en jureroit… mais dut-on lui couper la tête elle ne trahira pas le secret de ses révélations.
Laquelle Jehanne se mist à genoulx, les deux mains sur le livre, c’est assavoir ung missel et jura…
Interrogée du lieu de sa naissance :
Respondit qu’elle avoit été née en ung villaige qu’on appeloit Dompremy, de Grus…
Interrogée du nom de ses père et mère :
Respondit que son père estoit nommé Jacques Darc et sa mère Ysabeau.
Puis elle nomma ses parrains et marraines, et le prêtre qui la baptisa.
Je demande qui aura le courage
de rejeter le plus solennel témoignage ? Qui aura le courage
d’imputer à Jeanne un parjure ?
Pour quiconque a la moindre connaissance des règles de la critique, aucun doute ne peut être émis sur ces documents. Ou alors aucune vérité historique ne peut être établie.
Que l’on se heurte, comme on se plaît à dire, au mystère
en Jeanne, cela n’autorise en aucune façon à supprimer les documents incontestables. L’historien établit l’authenticité des textes. Il les enregistre avec respect scrupuleux, quels qu’ils soient.
Que ceux qui vénèrent en Jeanne le courage avec lequel elle a parlé au risque de sa vie, recueillent avec sérénité le témoignage qu’elle a porté sur elle-même, et devant lequel les plus incroyants de ses historiens se sont tous inclinés.
Paul Doncœur.
Études juin 1953
Compte-rendu due la Vie quotidienne au temps de Jeanne d’Arc de Marcelin Defourneaux.
Ce livre est un chef-d’œuvre.
Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1953, 86e année, tome 277, p. 420.
Lien : Gallica
M. Defourneaux. — La Vie quotidienne au temps de Jeanne d’Arc. Hachette. In-12, 312 pages. 625 fr.
Dans son genre, ce livre est un chef-d’œuvre. Il allie avec une aisance parfaite une immense information à une mise en œuvre passionnante. Cette évocation de la vie rurale et urbaine, religieuse et guerrière, au château ou à l’échoppe, à l’une des époques les plus troublées de notre histoire, situe admirablement les événements bien connus, mais trop souvent privés de contexte, de l’époque héroïque de Jeanne. Ceux qui n’ont pas le courage de lire les Chroniques de Monstrelet ou le Journal d’un Bourgeois de Paris trouveront ici un tableau très vivant et très exact de la France, et notamment de Paris, sous les règnes de Charles VI et de Charles VII.
Paul Doncœur.
Nouvelles Littéraires 22 juillet 1954
Source : Les Nouvelles Littéraires, n° 1403, jeudi 22 juillet 1954, p. 1 et 5.
Lien : Gallica
Quand Charles VII réconciliait les Français
Le Sacre de Charles VII (miniature du temps)
Il est de mode au théâtre, depuis Bernard Shaw, de peindre Charles VII sous les traits d’un prince sans caractère, doutant de lui et doutant de la France, traînant ses incertitudes au long d’une Loire indolente, endormant ses peurs, les noyant de Sully à Chinon dans la futilité des fêtes ou se tapissant entre les épaisses murailles de Mehun ou de Loches pour ne retrouver le sens de ses royales responsabilités que par les enchantements de la Dame de Beauté.
Comment un historien de France, Belleforest, au milieu du XVIe siècle, pouvait-il alors assurer que le peuple perdit en Charles Septième un des meilleurs, plus sages et excellents rois que jamais la France ait vus
? Son dernier biographe, Philippe Erlanger, citant ce témoignage, peut bien parler d’une énigme et intituler son livre : Charles VII et son mystère. En vérité, Charités le Victorieux, le Bien Servi, le Très Chrétien, le Roi des Rois reste, au premier chef, le Mystérieux.
Le fait est incontestable :
Le règne de Charles VII forme, en quelque sorte, le pivot de notre histoire. Il commande tout ce qui le suit et nous n’avons pas fini d’en être tributaires. Pendant ces trente-neuf ans, on vit une France déchirée, exsangue et aux trois quarts prisonnière, devenir l’État le plus fort, le plus unifié d’Europe (Philippe Erlanger).
Le plus unifié dans son armée, dans ses finances, ayant retrouvé Ung roy, une loy, une foy
et, désormais le mot a un sens nouveau : une patrie.
Autour de lui plusieurs y travaillèrent : la reine Yolande d’Aragon, belle-mère du roi avant tous, puis Jacques Cœur, puis Pierre de Brézé. Mais ils n’eussent rien pu faire si Jeanne n’avait conjuré le sort et ouvert à la victoire les voies qui lui étaient fermées. Le plus grand mystère, c’est que cette enfant, dans l’immense désarroi des guerriers et des princes, apportait au dauphin la double intuition du génie stratégique et du génie politique qui désignait Orléans et Reims comme les objectifs essentiels du vouloir français : briser la force anglaise triomphante, affirmer la légitimité royale par le sacre. Tout le reste suivrait, à condition que, sur cette double victoire, se scellât l’unité qui, militairement et légalement, semblait à jamais ruinée. Il y fallut les armes. Mais comment réconcilier, reconciliare avec soi-même un pays que l’occupation étrangère avait si profondément déchiré ?
Nous savons ce que c’est qu’une occupation et quel trouble durable elle engendre dans un pays. Mais, quand la force, le temps, les traités concourent à inscrire dans les institutions économiques, politiques, culturelles et religieuses elles-mêmes, une séparation qui fatalement se durcit en conflit ; quand la durée, qui ne laisse pas prévoir de terme, conseille de s’installer dans l’inévitable, les frères séparés deviennent enfin des frères ennemis, se jugeant les uns les autres trahis par ceux que l’on ne rencontrera plus que sur les champs de bataille.
Or non seulement la France est divisée en deux obédiences de fait, mais le plus solennel traité a été signé entre le roi de France Charles VI et le roi d’Angleterre Henry V, qui donne à ce dernier le droit de réunir un jour sur sa tête les deux couronnes de France et d’Angleterre. Depuis 1420, le traité de Troyes confère la légalité à la conquête anglaise et dénonce l’illégalité des prétentions de Charles, qui se dit dauphin
.
Du coup, tous les scrupules, s’il en subsistaient, s’évanouissent et la France, de Rouen à Reims, se rallie à son nouveau roi qui, à la mort de Charles VI et de Henry V, sera l’enfant Henry VI. La collaboration
devient la forme officielle du patriotisme ! Tous les corps de l’Etat, l’Université, l’Église, toutes les bonnes villes au-dessus de la Loire obéissent à Bedford, régent de France. Les paysans pillés, rançonnés par les bandes respirent. De présent, écrira Jouvenel des Ursins, les choses sont un peu amendées par la venue des Anglais.
Effroyable consolation ! Quant aux habiles, ils ont tôt fait de
prendre le vent. Seigneurs, évêques, chanoines, universitaires, magistrats trouvent que l’occupation offre de bonnes fortunes. Les marchands font de belles affaires avec l’Anglais qui est correct et paie bien
. Ce sont ceux qu’outre-Loire on appelle les
Français reniés
. Quant aux résistants, ils ont dû quitter maison, charges, prébendes, à moins qu’ils n’aient fini en prison ou à la potence. Le pavé de Rouen en sera rouge du sang de cent vingt partisans français décapités en un seul jour !
Quel compte à régler au jour de la Libération !
Et c’est ici que va jouer, au-delà des rancunes, au-delà presque des justices, la plus audacieuse politique. Nous avons la preuve que c’est le coeur et le génie de Jeanne qui l’inspirent.
Elle l’a dit au duc d’Alençon qui rejoint à Chinon : Vous, soyez le très bien-venu ! Plus il y en aura ensemble de sang royal de France, mieux en sera-t-il !
Mais au prix de quelles énergies se forgera la réconciliation française ! La jalousie de Georges de la Trémouille a réussi à faire exiler en sa Bretagne cet admirable soldat qu’est Artus de Richemont, à qui le dauphin avait donné en 1425 le commandement suprême de l’armée.
À la nouvelle des batailles de la Loire, le connétable accourt vers Jeanne avec les garnisons de Sablé, La Flèche, Durtal : quatre cents lances, huit cents archers. La Trémouille fait aussitôt signifier à Richement de rentrer en Bretagne. Ce que j’en fais, réplique le connétable, est pour le bien du pays.
Mais Charles est buté. Il interdit à d’Alençon, qui commande en chef, de recevoir Richemont et ses hommes ! Jeanne désobéit. Suivie de quelques seigneurs, dont Dunois, elle va au-devant du Breton qui, mettant pied à terre, demande son pardon et offre au roi sa personne, son armée, sa seigneurie ! Vous en faites serment ?
dit Jeanne. Et sous le sceau du duc d’Alençon acte est rédigé du serment. Richemont reçoit aussitôt mission d’attaquer Beaugency par le
sud. Victorieuse, Jeanne court à Sully arracher au roi le pardon promis. Mais, envoûté par la Trémouille, Charles se vengera de la Pucelle en interdisant à Richemont, qui est pair de France, de paraître au sacre de Reims. J’aime mieux, dit-il, ne pas être couronné que de le voir ce jour-là à Reims !
Jeanne paiera un jour sa victoire de l’abandon de son roi.
Elle en voudrait une bien autre. Le malheur suprême de la France, c’est que le puissant duché de Bourgogne combat aux côtés des Anglais, Français contre Français. Il faut à tout
prix réconcilier le duc Philippe et le roi Charles. Or il y a entre eux, outre les ambitions, le sang du duc Louis d’Orléans, assassiné à Paris, et le sang du duc de Bourgogne, assassiné à Montereau. Jeanne tente le miracle. Il faut que Philippe vienne à Reims prendre son rang de pairie. Elle ose, la petite paysanne, écrire au grand duc d’Occident pour l’inviter au sacre ! Il n’a pas daigné répondre. Elle écrira de nouveau : Pardonnez l’un à l’autre de bon cuer complètement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens. Le gentil roi de France est prêt à faire la paix avec vous.
Le duc répondra, dans dix mois, en vendant Jeanne sa captive aux Anglais. Mais, dans six ans, Arras verra enfin triompher la politique de Jeanne qui réconciliera les cousins ennemis.
En attendant, à tous ceux qui accourent à Reims au secours de la victoire, à Robert de Sarrebrück, à René d’Anjou, duc de Bar, il n’est pas demandé où ils étaient quand on se battait sur la Loire. Au premier, Charles, au sortir de son sacre, donnera les éperons de chevalier ; du second, on ne tiendra pas en soupçon la loyauté parce que naguère il avait fait serment à Henry VI. Il rachètera ses retards par l’ardeur de son courage. On n’en demandera pas davantage au baron de Montmorency qui, après avoir combattu pour les Anglais dans Paris, sort de la ville et amène à Jeanne soixante gentilshommes qui viennent auprès d’elle servir le roi ! Nul ne sera suspect pour son passé s’il vient se battre.
Mais c’est envers les villes que la politique de Jeanne se montrera
triomphale. Ce n’est plus par l’assaut qu’il faudra forcer les places rebelles ! Depuis dix ans, les citadelles champenoises sont tenues par les Anglais ou par les Bourguignons. Troyes se doit d’être l’âme de la résistance champenoise. Jeanne leur a écrit le 4 juillet : Loyaux et bons Français, venez au-devant du roi Charles et ny manquez pas. Et en le faisant n’ayez aucune inquiétude pour vos corps et vos biens.
Aux messages de Jeanne, elles ont, clercs et bourgeois, répondu injurieusement, brûlant ses lettres et jurant sur Ile corps du Christ de résister jusqu’à la mort
. Les Troyens écrivent aux bourgeois de Reims : … qu’ils avaient reçu de Jeanne la Pucelle, une coquarde, une folle pleine du diable ! une lettre qui n’avait rime ni raison.
Ils les encouragent, ainsi que ceux de Châlons, à la résistance irréductible… Et huit jours après, Troyes fait à son roi un accueil triomphal ! Je pardonne sans réserve tout le passé, avait-il proclamé. Je maintiendrai Troyes en paix et franchise comme faisait Saint Louis pour tout le royaume.
Troyes conquise adjurera maintenant Châlons et Reims de
suivre son exemple ! Reims, où Cauchon officiait solennellement il y a quelques jours ! Reims que le capitaine anglais tient sous bonne garnison, Reims qui se met en état de défense… et qui soudain envoie les clés de ses portes au rci qui déclare :
Nous quittons, pardonnons et abolissons à tous et à chacun de ceux qui nous fera le serment d’être désormais un sujet vrai et fidèle, tous les crimes et délits et offenses qu’on pourrait leur reprocher à notre égard. Nous voulons qu’ils soient considérés comme non-avenus. Nous voulons que les habitants de Reims jouissent malgré cela des mêmes honneurs, franchises, libertés et prérogatives qu’auparavant, ainsi que de leurs biens, héritages et possessions, meubles et immeubles, états et offices…
On sait la suite et les délires enthousiastes des fêtes du sacre. Reims sera, malgré les menaces des Anglais, la plus fidèle des bonnes villes de Champagne !
Et ainsi sera sur toute sa route, tandis que le roi s’avance vers Paris. Mais la trahison de la Trémouille va tout perdre. Et ce sont les jours sombres qui commencent. Hiver sinistre de 1429, prison dorée de Sully où la Trémouille tient Jeanne et le roi captifs, mais où Jeanne ourdit avec des Français fidèles le complot qui, moyennant les lettres de rémission, ouvrirait les portes de Paris à son roi… Nouvelles trahisons ! Ce ne sera qu’après le supplice de Rouen que la capitale acclamera enfin son souverain qui, une fois encore, pardonnera tout. Évêques, chanoines, maîtres de l’université, parlementaires par la grâce de Bedford n’auront qu’à retourner leurs aumusses, et ce seront eux qui prononceront les discours d’accueil ou les panégyriques funèbres, lavés par la grâce d’un prince à qui Jeanne avait appris que la magnanimité est de meilleure politique que les rancœurs. Lorsque Charles assiégera Rouen, anglaise depuis trente ans, ce sera l’un des juges de Jeanne, aujourd’hui archevêque de Rouen qui, à la fureur des capitaines anglais, viendra lui remettre les clés de la ville. Après Reims en 1429, Paris en 1437, Rouen en 1449, et bientôt Bordeaux en 1451, s’est refaite la France qui va devenir, à peine guérie de ses blessures, l’État le plus fort, le plus unifié d’Europe
!
Le 10 pluviôse, an XI, le permier Consul, approuvant l’érection d’un monument à la mémoire de Jeanne, écrivait au citoyen Grignan-Désormeaux. maire d’Orléans :
… Unie, la Nation française n’a jamais été vaincue. Mais nos voisins, plus calculateurs et plus adroits, semèrent parmi nous ces dissentiments d’où naquirent les calamités de cette époque et tous les désastres que rappelle notre histoire.
Lorsqu’ils fêteront en 1956 le demi-millénaire de la réhabilitation de Jeanne, les Français ne lui apporteront pas de plus précieux hommage que celui de leur réconciliation.
Paul Doncœur.
Études octobre 1955
Compte-rendu du Gilles de Rays de Roland Villeneuve.
Le livre ne s’adresse pas aux historiens. On se demande s’il apporte au grand public autre chose qu’une très équivoque lecture.
Source : Études (pères jésuites), octobre-novembre-décembre 1955, 88e année, tome 287, p. 130.
Lien : Gallica
R. Villeneuve. — Gilles de Rays. Éditions Denoël. In-12, 286 pages. 560 francs.
Dire avec les éditeurs que ce livre est le premier livre sérieux et clair, sur Gilles de Rais, peut-être
, est contestable. L’ouvrage de l’abbé Bossard (1886) demeure le livre essentiel sur ce pauvre personnage dont on nous assure qu’aucune figure du passé n’est plus présente
que la sienne ! L’auteur fait montre d’une vaste lecture, mais de très douteuse valeur. Le livre ne s’adresse pas, je pense, aux historiens. On se demande s’il apporte au grand public autre chose qu’une très équivoque lecture.
P. Doncœur.
Études juin 1956
Compte-rendu de deux ouvrages : Sainte Jeanne d’Arc, de Léon Cristiani, doyen honoraire de la Faculté de Lettres de Lyon. (Ouvrage partiellement numérisé sur Gallica.)
Très justement l’auteur écrit : Darc.
Dans les pas de Jeanne d’Arc de Régine Pernoud.
Les pèlerins qui suivront les routes [johanniques] trouveront dans ce magnifique album le plus émouvant mémorial de leur pèlerinage.
Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1956, 89e année, tome 289, p. 465.
Lien : Gallica
Chanoine Cristiani. — Sainte Jeanne d’Arc. Paris, Apostolat de la Presse. In-12, 224 pages. 350 francs.
Rapide et claire évocation de l’épopée de Jeanne, bien informée. Seuls sont à corriger de minimes détails pour que ce livre soit irréprochablement vrai. Très justement l’auteur écrit : Darc, faisant d’ailleurs remarquer que jamais Jeanne ne prit ce nom, mais celui de : La Pucelle (dont il n’est pas exact de dire néanmoins qu’elle signait ainsi ses lettres) ; on ne voit pas, par contre, sur quoi on se fonde pour dire que le Dauphin conféra à Jeanne le rang de comtesse
(p. 76), et à ses frères le surnom de chevaliers du Lys. Il n’est pas exact que le cardinal d’Estouteville fût en 1452 archevêque de Rouen ; et encore moins de donner aux assesseurs du Procès le titre de juges. C’est sur une faute de lecture que l’on affirme que le bourreau versa de l’huile, du souffre et du charbon pour consumer le cœur de Jeanne. Interpréter le : Je ne sais ni A ni B, comme un aveu d’analphabétisme, semble un contresens, puisque Jeanne précise : Je ne sais ni monter à cheval, ni faire la guerre. Enfin les Meusiens protestent contre le Domrémy courant, et rétablissent Domremy.
Régine Pernoud. — Dans les pas de Jeanne d’Arc. Hachette, album grand in-4°, 128 pages, 68 planches. 1.950 fr.
En ce Ve Centenaire de la Réhabilitation de Jeanne, les innombrables pèlerins qui suivront les routes de sa chevauchée, puis de sa captivité, trouveront dans ce magnifique album le plus émouvant mémorial de leur pèlerinage. Une excellente Introduction et des notes documentaires sur les lieux et les monuments photographiés aideront à revivre les événements. Ce sont les paysages de Meuse et de Loire qui gardent le plus fidèle témoignage sur cette terre de France marquée à tout jamais par les pas de Jeanne. Les photographies de Frédérique Duran sont fort belles. On regrette que la gravure en couleurs trahisse si péniblement la réalité.
Études avril 1959
Compte rendu en demi-teinte de la Sainte Jeanne d’Arc d’Olivier Leroy. Si Doncœur loue le sérieux de l’ouvrage, il lui reproche d’avoir ignoré les travaux récents sur les sources (dont sa série Documents et Recherches) et déplore quelques affirmations qu’il estime excessivement tranchées.
Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1959, 92e année, tome 301, p. 124.
Lien : Gallica
Olivier Leroy. — Sainte Jeanne d’Arc. Les Voix. Son Esprit. Sa vie. Deux vol. in-8°, Éditions Alsatia.
Alors que tant de volumes insignifiants paraissent chaque année sur Jeanne, sans rien apporter de nouveau que de faciles éloquences, — on ne parle pas de certains factums dont l’intention est de faire scandale fructueux, — il faut remercier l’auteur de ces deux volumes qui sont le fruit d’un travail sérieux. O. Leroy se défend d’avoir osé autre chose que d’offrir une contribution à une biographie définitive
. Les éléments, dit-il, d’une biographie nationale
, où tous les Français trouveraient le maximum de vérité certaine
, mais qui ferait appel aux historiens de tous les pays capables d’apporter à cette biographie une contribution substantielle
. Le projet est admirable, peut-être un peu chimérique ? C’est dans cette perspective que l’auteur a conçu les dissertations et les annexes qui ne forment pas, à vrai dire, une biographie complète, mais un essai de mise au point de certains problèmes. On ne peut les reprendre ici. Ce qu’il importe de distinguer, ce sont les problèmes historiques de fait et les problèmes d’interprétation, parfois insolubles objectivement. De toute façon, le premier travail est d’établir les textes avec rigueur. Sur ce point l’auteur s’en tient aux textes de Quicherat, dont on sait qu’ils sont révisibles. Depuis les publications récentes, ou en cours, des textes du Procès, particulièrement depuis celle de la Minute reconstituée sur les manuscrits, il est prudent de s’en référer à elles. O. Leroy ne semble pas y avoir prêté l’attention nécessaire. Certaines affirmations sont trop rapides ; la Lettre aux Anglais pose un problème autrement grave que celui qui est abordé ici ; il est inexact que le XVIIe siècle se soit contenté de mal connaître Jeanne d’Arc
. Oublie-t-on Étienne Pasquier et les fervents travaux d’Edmond Richer ? Quant à Guillaume du Bellay, du Haillan et certain pasteur de Leyde qui firent de Jeanne une rusée et mirent en doute sa virginité, on sait avec quelle fougue Madeleine de Scudéry défendit l’honneur de Jeanne contre ces insulteurs
. Enfin écrire que le XVIIIe siècle s’exprime et se résume en Voltaire
, c’est oublier la grande mémoire de L’Averdy qui, à la veille de la Révolution, consacrait un volume des Notices et Extraits à réunir la plus précieuse documentation sur Jeanne, sur les manuscrits des Procès notamment, devançant de soixante ans les travaux de Quicherat.
Paul Doncœur.
Études avril 1959
Compte rendu du Mémorial du Ve Centenaire de la Réhabilitation, recueil collectif auquel Doncœur a collaboré. Il distingue parmi les contributions celles, remarquables, de Pierre Marot et de Pierre Tisset qui consacre un vrai volume à l’étude juridique du Procès de 1431
.
Source : Études (pères jésuites), avril-mai-juin 1959, 92e année, tome 301, p. 124-125.
Lien : Gallica
Mémorial du Ve Centenaire de la Réhabilitation de Jeanne d’Arc. 1456-1956. Éditions J. Foret. Paris. In-4°. 310 pages avec 13 hors-texte. 1 900 francs.
Le Comité National de Jeanne d’Arc après avoir suscité dans le pays les commémoraisons solennelles que l’on sait, a voulu en élever ce Mémorial sous les plus illustres patronages. Les témoignages ici recueillis expriment combien le culte de la Pucelle demeure vivant dans le cœur de la France, quel sens actuel il prend dans les jours d’épreuve et de sacrifice et surtout dans les sursauts de courage et de foi ; c’est ce qu’ont proclamé les discours des personnages officiels, auxquels le Liminaire de Jacques Buron, directeur du service des Lettres, confère une si émouvante noblesse. Par ailleurs, les contributions des historiens les plus autorisés marquent avec précision les étapes qui, de la Réhabilitation à la Canonisation, ont conduit la mémoire de Jeanne au triomphe d’une gloire de plus en plus pure. Il y a lieu de signaler les travaux particulièrement originaux de Pierre Marot, directeur de l’École des Chartes, Essai sur l’historiographie et le culte de l’héroïne en France pendant cinq siècles, et du Professeur Pierre Tisset, qui consacre un vrai volume à l’étude juridique du Procès de 1431, qu’avec une compétence hors pair il a depuis des années poursuivie dans ses moindres détails. Un bel ensemble de gravures évoque les formes les plus typiques de l’iconographie à travers ces cinq siècles. Un tel ouvrage est à sa manière un monument.
Paul Doncœur.