Les mémoires secrets de la cour de Charles VII roi de France (1700)
Présentation
Les Mémoires secrets de la cour de Charles VII (2 vol., 1700), de Madame Durand, relèvent d’un genre alors en vogue, le roman historique galant. Sur une trame historique réelle (la guerre de Cent Ans et l’épopée de Jeanne d’Arc), l’autrice greffe des intrigues amoureuses de son invention, le tout conté d’un style vif et souvent drôle.
Une trame historique fidèle
Le premier tome survole les troubles du règne de Charles VI et conduit jusqu’à l’avènement de Charles VII et à ses premières années. Le second s’ouvre sur le siège d’Orléans, que le roi découragé s’apprête à abandonner aux Anglais pour se retirer en Languedoc. C’est alors que surgit Jeanne d’Arc : le roi se ressaisit, Orléans est délivré, et le récit s’achève à l’orée de la marche vers Reims. S’y ajoute, en fin de volume, le récit des guerres de Naples, que Louis III de Sicile dispute à la reine Jeanne II : une histoire sans lien avec la trame principale, sinon que Louis est le frère de Marie d’Anjou, femme de Charles VII.
Les événements et leur chronologie sont respectés dans leurs grandes lignes. Madame Durand les rappelle régulièrement en quelques mots, pour que le lecteur situe l’action et pour donner à l’ensemble un air de vérité. Ses inventions s’insèrent dans l’histoire sans en infléchir le cours général ; tout au plus prêtent-elles des causes galantes aux faits connus que rapportent les historiens. Nous y reviendrons.
L’épopée de Jeanne d’Arc est la partie la plus précise, et plusieurs détails montrent que l’autrice s’est documentée : l’examen de Poitiers, l’épée qu’elle envoie chercher (celle de Sainte-Catherine-de-Fierbois), le héraut jeté aux fers par les Anglais après leur avoir porté sa lettre de sommation, l’ordre dans lequel furent prises les bastilles anglaises lors de la libération d’Orléans, la flèche reçue à l’épaule à l’assaut des Tourelles, la mort de Glacidas, la fête instituée pour le 8 mai, les réticences des grands devant la marche vers Reims, etc.
Madame Durand, en revanche, ne s’attarde guère sur le merveilleux. Jeanne est une héroïne hors du commun, certes ; mais ne s’est-elle pas formée à la lecture dans les livres de son père, au combat en défendant ses moutons contre les loups, et à l’équitation en menant boire les chevaux de la ferme ? Quant aux révélations dont on prétendait qu’elle avait été favorisée
, l’autrice ne les évoque que de loin. Pourtant, sans penser absolument comme le vulgaire
, elle juge impossible, voire impie, de douter que Dieu se servît du bras de cette héroïne pour affermir
la couronne de Charles VII.
Mieux : elle s’indigne des historiens qui voient dans la mission de la Pucelle une machination du bâtard d’Orléans, lequel aurait inventé le tissu d’une fable pour abuser la cour et les peuples
. Il est plaisant de voir celle qui va bientôt prêter une intrigue à Jeanne dénoncer sévèrement les inventions des autres. Nulle contradiction cependant : aucune confusion n’est possible entre ses récits historiques, brefs et factuels, et ses intrigues galantes, longues et détaillées, qu’aucun lecteur ne prend pour autre chose que du roman (c’est-à-dire, au XVIIe siècle, de la fiction). Madame Durand se tire d’ailleurs avec malice des invraisemblances de son récit, en rappelant qu’il ne faut point chercher le vraisemblable dans le vrai
.
Des intrigues galantes imaginaires
Ces intrigues galantes font le gros de l’ouvrage et en sont le sel : ce sont elles que les lecteurs viennent y chercher. Elles s’entremêlent et se nouent aux événements, dont elles fournissent souvent l’explication. Par exemple, là où les historiens se contentent de nous apprendre qu’Agnès Sorel devint la maîtresse de Charles VII, Madame Durand, elle, nous dit pourquoi, et surtout comment. (Agnès et le bâtard d’Orléans s’aiment et vont se marier, mais une suite de quiproquos persuade Agnès qu’il s’est engagé dans une liaison secrète avec Jeanne d’Arc, et c’est par dépit qu’elle finit par se donner au roi. Le tout en plusieurs centaines de pages.)
Et partout revient cette même idée, que les passions gouvernent les destinées des empires. Après avoir raconté comment le duc de Bourgogne se laissa conduire à Montereau par faiblesse pour sa maîtresse, Madame Durand en fait tirer la leçon à La Trémoille que les plus grands événements sont amenés par l’amour
. Et si les princes occupent les trônes et le devant de la scène, ce sont les femmes qui tiennent réellement les rênes. Ainsi, c’est en lui faisant croire qu’elle lui échappe qu’Agnès Sorel transforme Charles VII, de roi mou et résigné, en souverain décidé et victorieux : l’effet de cette petite ruse fut cause du salut de l’État
. (La métamorphose du roi sous l’influence d’Agnès Sorel était une idée répandue chez les historiens, mais ici encore Madame Durand développe le thème et y introduit une ruse décisive.)
Toutes les intrigues (fictives) ne sont pas des explications de l’histoire (réelle) : beaucoup ne servent qu’à pimenter le récit et à peindre les mœurs de la cour. Derrière elles se dessine un théâtre des passions et des caractères : coups bas portés par intérêt, par jalousie ou par vengeance, malentendus qu’envenime l’amour-propre blessé. Les femmes y brillent par leur sens de l’observation et du stratagème ; elles déchiffrent les attitudes, devinent les liaisons, et savent exactement quelle parole blessera le plus une rivale. Les hommes ne sont pas moins méchants, mais plus lourds. Et plus d’un commentaire laisse penser que Madame Durand parlait d’expérience :
La situation où cette amante méprisée se trouva ne peut être comprise que par celles qui ont éprouvé la même disgrâce.
Dans ce jeu d’intrigues, Jeanne d’Arc fait exception. Seule de tous les personnages, elle reste étrangère aux manœuvres et fermée à la médisance. Lorsque le bâtard, pour exalter sa vertu, lui oppose la chute d’Agnès, elle prend la défense de celle-ci, dont la beauté, dit-elle, lui a suscité de terribles attaques
, et coupe court :
Contentons-nous de bien faire, et ne blâmons point en autrui des chutes qu’il faut plaindre si on est équitable.
Jeanne n’échappe pas pour autant à l’invention galante : elle est même au centre d’une intrigue, celle de la passion que lui voue Baudricourt. Mais elle n’y tient aucun rôle trouble, et sa vertu n’en souffre pas la moindre atteinte ; le seul point où cette intrigue rejoint l’histoire est de lui donner, en plus de sa mission de sauver le royaume, une raison supplémentaire de quitter Vaucouleurs.
Un récit alerte et plein d’esprit
Le roman est vivant, et souvent drôle. Les dialogues ont du nerf : les points de suspension, lorsqu’un personnage coupe la parole à un autre, donnent aux échanges la vivacité de la scène :
[Badinage amoureux entre La Trémoille et sa future maîtresse, qui feint la colère.]
— Ah ! madame, répondis-je, il ne m’appartient pas de gloser Ovide ; mais si je n’ai pas tant d’esprit, j’ai sans doute plus…
— Taisez-vous ! interrompit-elle, je vous l’ordonne.
— Mais, Madame, répliquai-je […]
Les situations cocasses abondent :
[Le duc d’Orléans] s’était vanté d’avoir les portraits de toutes ses maîtresses dans un certain cabinet particulier. Soit par oubli ou par bravade, il y introduisit le feu duc de Bourgogne, qui fut bien surpris d’y voir le portrait de sa femme. Cette indiscrétion ne demeura pas impunie.
[Le duc de Bourgogne fera assassiner le duc d’Orléans en 1407.]
Le trait est juste pour peindre le trouble des amants débutants :
Il le fit avec toute l’éloquence que l’amour permet, et tout le désordre qui passe pour éloquence en ces sortes d’occasions.
Il est cinglant pour la perfidie mondaine, et ne dédaigne pas le jeu de mots :
Madame de Giac, qui n’y avait été que pour empoisonner le récit qu’elle en ferait, arriva chez la triste madame de Joyeuse.
Il est cruel lorsqu’il expose sans fard le cynisme d’un La Fayette face à la naïveté de la jeune campagnarde qu’il a séduite :
J’étais un soir avec elle dans notre bois ; elle y goûtait avec une douceur sans égale l’erreur où elle était de croire être aimée.
Ce même La Fayette raconte encore comment une admiratrice, fort peu embarrassée de subtilités, lui fit connaître ses sentiments :
Une autre dame de la cour, dont je vous tairai aussi le nom, me trouva apparemment à son gré. Elle m’en donna premièrement des marques en me serrant la main, un jour que je dansais avec elle chez la reine où il y avait un bal. Je ne répondis point à cette galanterie. Elle crut peut-être que je ne l’avais pas sentie, et pour ne m’en pas laisser douter, elle redoubla d’une force à m’estropier le bout des doigts.
Mais le roman sait aussi s’élever au tragique. La reine, résolue à pousser le bâtard dans les bras d’Agnès pour sauver sa vertu, trouve des accents cornéliens :
Rien ne peut plus soutenir ma gloire que la ruine totale de mon bonheur.
Conclusion
Comme souvent, le détour par le passé nous renseigne d’abord sur le siècle qui le raconte. Il est amusant de retrouver la Pucelle au milieu de chevaliers qui soupirent comme des marquis et de dames qui s’épient au bal de la reine, puis de la croiser sur un banc de jardin, à l’ombre d’une allée, confidente forcée d’amants qui s’écrivent des billets et s’échangent des portraits.
C’est, en somme, Jeanne d’Arc à la cour de Louis XIV.
Note sur la présente édition
La présente édition est établie à partir de l’édition originale de 1700, collationnée avec la réédition de 1734 et l’édition d’Amsterdam de 1735. L’orthographe a été modernisée : régularisation des u/v et i/j, suppression du s long (ſ), mise à jour des accents, passage des graphies en -oi- à -ai- et restitution des consonnes doubles que l’original réduisait (honête home, cete). Les noms propres ont suivi la même modernisation graphique, mais conservent leur forme d’origine (hormis dans la présentation et le sommaire). La ponctuation, qui enchaînait les propositions en phrases interminables, a été entièrement revue pour faciliter la lecture. Aucun mot n’a en revanche été retranché ni ajouté, afin de préserver l’état et la saveur de la langue d’origine.
Un sommaire a été ajouté, accompagné d’un résumé (voir la table des matières) : le roman y est divisé en cinq chapitres, qui correspondent à ses cinq intrigues principales.
Éditions
1700 : Paris, Ribou (2 vol. in-12 de 379 et 387 p.)
Les Memoires secrets de la Cour de Charles VII. Roy de France. Par Madame D*** [Tome premier/second] À Paris, chez Pierre Ribou, proche les Augustins, à la descente du Pont-neuf, à l’image S. Louis. — M. DCC. Avec Privilege du Roy.
1735 : Amsterdam, Wetstein & Smith (2 vol. de 144 et 152 p.)
Memoires secrets de la Cour de Charles VII. Roy de France. Contenant plusieurs Anecdotes curieuses sur l’Histoire et les Galanteries de cette Cour. Par Madame D*** [Tome premier/second] À Amsterdam, chez J. Wetstein & G. Smith. MDCCXXXV.
T. I : Google, Google, Google, Google, T. II : Google, Google, Google
1757 : La Haye (2 vol. in-12 de 234 et 242 p.)
Les Memoires secrets de la Cour de Charles VII. [Tome premier/second] À La Haye. M. DCC. LVII.
T. I-II : Google
