Tome II
Tome second
Mémoires de la cour de Charles VII Seconde partie
1Pendant que la France gémissait sous le poids de ses disgrâces, et que le Ciel semblait la menacer de la ruine par le siège d’une ville aussi considérable qu’Orléans, le roi, de qui la passion ne 2pouvait diminuer pour Agnès, suspendait toutefois ses soins pour s’abandonner souvent à la douleur que lui causaient ses infortunes. Cette belle fille en goûtait plus de repos ; mais sa résolution lui faisait supporter impatiemment le peu de courage que Charles témoignait dans une occasion si pressante. Et si la reine en parlait avec le respect d’une épouse, l’autre se servait de l’autorité d’une maîtresse pour reprocher fortement la faiblesse d’une telle conduite : ce n’était qu’en cela seul qu’elle voulait faire valoir le pouvoir 3que le monarque lui avait donné sur lui.
Charles sentait la vérité de ses remontrances sans en profiter. Sa faiblesse, que les ministres augmentaient, lui fit prendre la résolution de passer en Languedoc plutôt que de tout entreprendre pour secourir Orléans : il craignait d’être à portée des nouveaux coups que la fortune semblait lui préparer ; il craignait pour sa propre personne, et tout était déjà disposé pour un voyage si légèrement conçu.
La reine lui parla en véritable héroïne d’un dessein 4qui allait infailliblement achever de le ruiner.
— Vous êtes perdu, lui dit-elle, si vous passez une fois la Loire. Qui croyez-vous qui vous y suive ? Un petit nombre de gens ennemis de votre gloire et de votre réputation. Ce sera quitter la partie : le peu de troupes que vous avez se dissiperont, et les mêmes peuples révoltés, qui rougissent sans doute d’avoir abandonné votre parti et qui n’attendent peut-être qu’une occasion pour y rentrer, s’en croiront dispensés par votre absence. Je vous suivrai partout, continua-t-elle, 5mais si vous prenez un meilleur conseil, je saurai, s’il le faut, m’ensevelir avec vous sous les ruines de votre royaume.
Le roi voyait toute la vérité de ces paroles. Il s’en sentait ébranlé ; mais le temps marqué pour le retour de son courage n’était pas encore arrivé.
Xaintrailles avait enfin annoncé au bâtard d’Orléans les douceurs que l’amour lui préparait. Ce dernier sentit tous les transports dont un cœur véritablement touché est capable : il vola chez Sorelle pour entendre confirmer de si flatteuses espérances. On 6veillait un peu moins à ses actions depuis que Charles avait des soins si cruels, et il trouva peu de difficulté à la voir. Elle était brillante de mille charmes le jour qu’il alla chez elle : la joie est sans doute le plus beau fard des dames ; mais lorsque c’est l’amour qui la cause, elle répand un éclat dont même les médiocres beautés tirent de grands avantages. On peut juger qu’Agnès, cette beauté célèbre, parut aux yeux du prince amoureux quelque chose au-dessus de l’humain. Aussi demeura-t-il d’abord muet à l’aspect de 7tant de merveilles ; mais bientôt la passion qu’il avait dans l’âme le contraignit de parler. Il le fit avec toute l’éloquence que l’amour permet, et tout le désordre qui passe pour éloquence en ces sortes d’occasions : son cœur lui fournissait des expressions ardentes ; la galanterie de son esprit, de ces louanges fines qui plaisent aux plus cruelles. Enfin, que ne dit-il point ? mais aussi quel aveu n’obtint-il pas ?
— Le moyen, lui dit Sorelle après quelques discours où sa modestie l’avait obligée, le moyen de résister à un penchant secret, 8secondé de tant de raisons ? Vous m’aimez assez pour vouloir vous attacher à moi jusqu’à la mort, et vous m’estimez au point de me rendre votre compagne. Quand jusqu’ici je me serais défendue avec quelque succès contre votre mérite, je ne songerais qu’à me rendre aux soins d’un héros qui se déclare mon amant, et qui ne dédaigne pas d’être mon mari. Oui, Prince, ajouta-t-elle, je ne vois rien de si grand, ni de si aimable que vous. M’offrît-on le trône de l’univers, je le refuserais sans croire vous faire un sacrifice ; et si 9j’ai quelques grâces à rendre au Ciel de ces traits qu’on vante en moi, ce n’est que parce qu’ils m’ont assujetti un cœur comme le vôtre.
À ces mots, le prince hors de lui-même baisa cent fois une main qu’elle lui tendit, et goûta ce bonheur parfait que l’amour ne fait sentir qu’aux âmes d’un certain ordre.
Xaintrailles arriva quand ils en étaient à des moments si tendres. Il avertit le bâtard que le roi le destinait au secours d’Orléans. Il eut une joie qui ne fut troublée que par l’idée de l’absence 10de Sorelle ; mais ils jugèrent qu’il fallait attendre la fin de ce siège pour faire savoir leurs desseins. Xaintrailles les fit convenir, en leur parlant de l’amour de Charles qu’ils avaient oublié l’un et l’autre, qu’avant de parler de leur mariage, il était besoin que le bâtard eût rendu quelque grand service à l’État dont il pût attendre une récompense.
— Vous avez une valeur, ajouta-t-il en parlant à ce prince, qui peut vous assurer de tous les succès ; et quand vous ne pourriez sauver Orléans, on ne s’avisera jamais de penser 11que ce soit votre faute.
Après quelques entretiens ils se séparèrent, et le bâtard alla chez le roi.
Cependant la Trimouille, abusant de plus en plus de son autorité et jaloux du pouvoir du connétable, saisit avidement la disposition où était Charles de marquer de la froideur à ce prince ; et profitant d’une facilité pernicieuse à l’État, il sut si bien augmenter cette indifférence, que le connétable, ne pouvant plus supporter de pareils traitements, s’éloigna de la cour un peu auparavant le siège d’Orléans. Il est vrai 12que dès qu’il sut l’extrémité où était réduite cette place, il eut la générosité d’envoyer offrir son secours au roi ; mais le favori, qui était présent, l’engagea à recevoir avec mépris les marques d’une fidélité si exacte.
On attendait à la cour l’exécution d’un traité fait avec l’Écosse, dont on espérait de grands avantages. Marguerite, leur princesse, devait passer en France l’année suivante pour être mariée au dauphin, quand ils seraient l’un et l’autre en âge de l’être. Le roi d’Écosse devait donner pour la dot de sa fille six mille 13hommes de guerre entretenus par lui ; mais ce secours n’était ni prompt, ni assuré.
Salisberi, frère du duc de Betfort, pressait Orléans avec une vigueur qui mettait souvent les habitants hors de mesure. Les progrès de ce jeune seigneur tenaient Charles comme enfermé. L’éloignement du connétable, qui était l’ouvrage de la Trimouille, paraissait aux yeux des intéressés le comble des infortunes. La reine fondait tous les jours en larmes de voir une conduite si peu conforme aux véritables intérêts du royaume. Elle avait mis 14en œuvre toutes les forces de son âme et toutes les insinuations de son esprit pour ramener son époux dans la véritable voie. Tout lui avait manqué. Il retardait même le départ du bâtard, parce qu’il désespérait du succès. Cette reine affligée ouvrit encore son cœur à Xaintrailles : elle lui avoua la satisfaction qu’elle aurait si le prince qu’elle honorait de sa bienveillance était chargé d’un si noble emploi.
— Il s’en acquitterait glorieusement, ajouta-t-elle, et le prix qu’il espère au retour le ferait vaincre infailliblement.
La 15reine ne put achever ces paroles sans soupirer. Xaintrailles ne répondit point.
— Vous voyez, reprit-elle, par la manière dont je pense toujours pour ce prince, de quelle importance il m’est de l’attacher pour jamais à une personne que je ne puisse douter qu’il n’aime. Qu’il m’en coûtera, grand Dieu ! mais dût-il m’en coûter la vie, ma gloire n’a plus que cette ressource.
Xaintrailles était pénétré de douleur en écoutant la belle reine parler ainsi ; à peine les malheurs de la patrie l’intéressaient-ils autant. 16Il chercha pourtant dans son esprit des biais de rendre à Charles le courage qu’il avait quelquefois marqué : c’était à Sorelle qu’il s’adressait souvent pour ce grand ouvrage. Elle en imagina une voie qu’elle communiqua auparavant au bâtard, pour concerter si son cœur n’en serait point blessé. Mais ce prince, qui comptait sur la fidélité de sa maîtresse et qui sentait en véritable Français les calamités publiques, ne trouva rien de difficile pour empêcher surtout ce voyage bizarre que le roi méditait de faire en Languedoc.
17Nous avons dit qu’Agnès avait un peu plus de repos de la part du roi depuis le siège d’Orléans ; mais son amour n’en était pas moins violent. Elle se jugea digne, par une noble audace, de faire prendre à Charles de plus courageuses résolutions. Il y avait en ce temps-là un étranger à la cour, homme savant dans l’astrologie judiciaire, et dont plusieurs particuliers disaient les merveilles : ce fut avec lui qu’elle prit les mesures qui réussirent parfaitement. Un jour qu’elle se promenait dans des jardins où le roi, suivi des 18courtisans, allait quelquefois s’entretenir, elle se fit suivre de cet homme dont nous venons de parler. Charles, ne le connaissant point, demanda qui il était.
— Vous le connaîtrez bientôt, sire, reprit-elle, si Votre Majesté veut éprouver la science qui le fait pénétrer dans l’avenir le plus obscur.
On donnait en ce temps-là beaucoup de créance à ces sortes de gens ; le roi ne refusa point de l’écouter. Mais en s’éloignant quelques pas, il témoigna qu’il souhaitait qu’Agnès en fît l’épreuve, et elle ne s’en défendit point, pourvu 19qu’il fît le troisième dans ce grand mystère. Alors cet homme battit la campagne. Il dit des choses qui s’appliquent à toutes sortes de gens ; il continua par d’autres où il y avait de la vérité ; mais enfin, s’arrêtant beaucoup à la physionomie de Sorelle :
— Ou toutes les règles de mon art, ajouta-t-il, sont fausses, ou vous devez être maîtresse du plus grand roi de l’univers.
— Vous l’avez entendu, sire, répliqua-t-elle, on ne peut aller contre sa destinée, et vous ne trouverez pas mauvais que je vous quitte pour passer en Angleterre 20et y accomplir la prophétie. Vous ne pouvez être ce grand roi, dès que vous avez dessein d’abandonner le milieu de votre royaume à vos ennemis ; et je ne diffère pas plus longtemps, ajouta-t-elle (en tournant effectivement ses pas), à suivre l’ordre de mon étoile.
Charles crut voir des grâces surnaturelles sur le visage et dans tout l’air d’Agnès, lorsqu’elle prononça ces mots. Elle avait aussi, quand il lui plaisait, une fierté majestueuse qui attirait l’admiration et le respect. Le roi parut dans un ravissement inconcevable. 21L’idée de la perte de sa maîtresse, jointe à celle qu’il était prêt de faire de ses États, lui causèrent une révolution favorable.
— Non, divine Agnès, lui dit-il, non, vous ne passerez point en Angleterre ! Et pourvu que vous me laissiez flatter d’un peu de bonté de votre part, si je ne suis pas le plus grand des rois, je tâcherai de le devenir, et je serai du moins le plus heureux des amants, comme je suis déjà le plus amoureux.
Son transport fut si pressant qu’Agnès en demeura embarrassée. Mais elle avait entrepris de ranimer 22le courage de Charles ; et pour lui laisser ce qu’il lui fallait précisément d’espérance, elle lui répondit en riant que ce n’était pas sans mystère que les poètes avaient donné Mars pour amant à Vénus ; que c’était une figure du goût que les femmes ont pour les grandes actions, et que c’était à lui à faire l’application juste de cette allégorie.
L’effet de cette petite ruse fut cause du salut de l’État : de là ce prodigieux changement qu’on remarqua dans la conduite du roi ; et de là peut-être, autant que de tout ce qui arriva depuis, la gloire éternelle 23de la France. Peut-on nier du moins qu’elle ne fût l’origine de la rupture du voyage de Languedoc, et des généreuses résolutions d’un monarque dont les peuples étaient déjà dans le découragement ?
Peu de temps après cette petite aventure, Baudricour, gouverneur de Vaucouleurs, donna avis à Sa Majesté qu’une bergère de Lorraine prétendait avoir reçu du Ciel des inspirations et des forces pour le secours du royaume, et qu’il la faisait partir accompagnée de quelques cavaliers et de deux femmes avec 24lesquelles elle se rendrait bientôt à la cour.
À peine cette lettre fut-elle reçue, que la renommée, devançant la fameuse Jeanne d’Arc, en parla comme d’une fille merveilleuse, dont la beauté, la sagesse et la piété étaient au-dessus de l’expression. Le roi saisit cette nouvelle. Il en sentit affermir cette confiance si utile dans les affaires de la guerre. La reine, dont la raison et l’esprit allaient toujours au-devant des illusions, priait le roi d’attendre une connaissance plus parfaite de cette personne avant de s’en laisser 25éblouir. C’était en elle force d’esprit, et non pas incrédulité : prête à rapporter tout au Ciel, elle n’attendait que de lui les événements qui pouvaient relever l’État chancelant ; mais ce même Ciel versait en elle la sagesse opposée aux faux miracles.
Il fallait cependant à Charles de ce merveilleux qui réveille les sens, pour le soutenir dans les desseins que l’adresse de Sorelle lui avait fait prendre. Dieu, protecteur de son empire, ne pouvait le lui mieux fournir qu’en lui envoyant cette Jeanne d’Arc, connue depuis sous le nom glorieux de 26la Pucelle d’Orléans. Les peuples attentifs à tout ce qu’on en divulguait se flattèrent de voir finir leurs maux par elle, et sentaient exciter leur curiosité par les merveilles qu’ils espéraient lui voir opérer. On n’aurait pas été bien venu à vouloir les détromper sur ce qui paraissait fabuleux dans cette histoire ; et il faut convenir que s’il n’est pas permis aux gens bien sensés de penser absolument comme le vulgaire, il serait contre l’ordre de Celui qui dispose des couronnes de pouvoir douter qu’il se servît du bras de cette héroïne pour affermir 27celle de Charles sur sa tête.
Entre ceux qui paraissaient les plus crédules sur la mission de Jeanne d’Arc, on remarqua que le bâtard se distinguait pour n’en vouloir pas douter : soit qu’il eût plus de religion que les autres, ou qu’ayant des vues justes, il perçût la vérité au travers les nuages qui l’environnaient. Plusieurs historiens ont inféré de là, et de l’amitié qu’il eut pour cette fille, qu’il avait inventé le tissu d’une fable pour abuser la cour et les peuples. Mais il était de bonne foi, et s’il l’avait un peu 28moins cru, il ne lui en aurait pas coûté si cher : Agnès ne pouvait voir sans impatience combien ce prince appuyait la renommée de Jeanne d’Arc. Il lui en prenait souvent une sorte de dépit dont elle se demandait raison à elle-même, mais elle ne pouvait le vaincre. Et quand elle aurait eu pleine liberté de lui dire adieu lorsque le roi l’envoya secourir Orléans, elle n’eût pu le faire sans lui marquer une petite aigreur dont il aurait ignoré la cause.
Il se consola de cette absence par le retour agréable qu’il se proposait, et il partit à la tête d’une 29troupe composée de Xaintrailles et de plusieurs autres courtisans, tous gens d’une valeur distinguée, avec cette joie qui annonce la victoire. Ils se jetèrent dans la place, et dès le lendemain, on fit une sortie pour soutenir les troupes que le roi avait envoyées à dessein d’arrêter un convoi que les ennemis voulaient faire passer dans leur camp. Clermont était à leur tête ; et supposé qu’on eût exécuté ce projet, c’était un moyen sûr d’affamer les Anglais par l’impossibilité où ils se seraient trouvés de faire passer des vivres.
30Ce coup de partie fut dérangé par le peu de vigueur de Clermont. On l’accusa d’avoir non seulement mal soutenu les fuyards, mais encore d’avoir fui avec eux. D’ailleurs, divers avis qui divisèrent les Français avant l’attaque donnèrent le temps aux ennemis de se retrancher derrière leurs chariots, en sorte qu’ils firent un horrible carnage de nos troupes lorsqu’elles voulurent attaquer leurs retranchements : les Stuarts, causes en partie d’un combat si mal embarqué, y furent massacrés ; Dorval, jeune seigneur de mérite, y 31mourut les armes à la main. Tous les seigneurs y firent des merveilles, mais le bâtard se signala par des prodiges de valeur dignes d’une éternelle mémoire ; et malgré une dangereuse blessure qu’il reçut au pied, il se retira en lion, et rentra dans la ville avec huit à neuf cens hommes.
Le roi, désespéré de cette nouvelle qu’il apprit à Blois par Clermont, et ne sachant plus quel parti prendre, manda à Xaintrailles d’aller trouver le duc de Betfort pour lui remontrer que le duc d’Orléans n’avait rien commis 32contre l’Angleterre ; qu’il ne devait point attendre le traitement qu’il en recevait ; que si l’on craignait que les habitants des terres de ses apanages ne servissent le roi dans cette guerre, on n’avait qu’à mettre la ville d’Orléans en séquestre entre les mains du duc de Bourgogne, jusqu’à ce que le duc d’Orléans fût sorti des prisons d’Angleterre. Xaintrailles parla avec tout le zèle qu’inspire la patrie à un cœur comme était le sien. Betfort traita la proposition de ridicule : il dit qu’Henri ne prétendait point ôter le domaine au 33duc d’Orléans, mais qu’étant son seigneur suzerain, il voulait mettre la ville sous son obéissance. Le duc de Bourgogne était présent ; il se joignit à Xaintrailles, et représenta avec beaucoup de force et d’esprit qu’on ne pouvait, sans injustice, refuser le séquestre d’Orléans. Ce dernier se jeta à genoux, et ne dédaigna point cet abaissement dans l’état où était le royaume ; mais Betfort demeura inflexible, et le duc de Bourgogne, indigné de sa dureté, fit retirer ses troupes du camp des Anglais. Circonstance qui leur parut peu 34importante dans l’orgueil où la prospérité de leurs armes les avait jetés. Nous ne touchons qu’en passant des événements si connus dans l’histoire, et seulement pour donner quelque ordre à nos mémoires.
Xaintrailles n’ayant pu réussir dans sa députation se rejeta dans Orléans, après avoir informé le roi du mauvais succès de son voyage. La rigueur de la saison n’empêchait point les attaques, et encore moins les sorties : le bâtard s’y signalait toujours par-dessus tous les braves de son temps. Sufolc, 35son admirateur quoique son ennemi, lui envoya des rafraîchissements qui lui étaient devenus très nécessaires dans la disette de vivres où la ville se trouvait, et lui fit demander une robe de velours pour se garantir du froid. Le prince lui en envoya une magnifique. Ces sortes de galanteries étaient en usage dès ce temps-là ; elles passèrent même en mode, et la guerre ne s’en faisait pas avec moins de vigueur.
Cependant le roi attendait avec impatience l’arrivée de Jeanne d’Arc : son voyage tardait trop au gré de ses 36désirs. La reine ne pouvait s’empêcher de faire des souhaits pour le prince qu’elle tâchait vainement d’oublier : il lui eût été doux de le voir triompher, sans autre secours que celui de son bras, d’une armée victorieuse qui pressait de si près une ville qu’il défendait. Je ne sais quel petit mouvement secret s’opposait pourtant à ses vœux : cet hymen dont elle-même avait eu la première idée, quand elle ne l’avait vu qu’en perspective, lui paraissait insupportable depuis que le temps en approchait. Mais sa raison et sa vertu lui faisaient rejeter, 37comme injustes, des pensées si naturelles ; et quelque prix qu’il lui en dût coûter, elle voulait la gloire du bâtard, quoique la couronne qu’elle lui préparait à son retour lui parût la fin du peu de douceurs dont elle jouissait.
Pour Agnès, elle sentait une espérance mêlée de crainte et d’alarmes, que la tendresse lui faisait préférer au repos qu’elle avait goûté le reste de sa vie. Son illustre amant acquérait de jour en jour une réputation que le temps n’a pu altérer ; elle l’attendait à ses pieds en sortant des bras de la victoire ; et si 38l’absence lui causait des maux, l’idée du retour lui donnait les transports de la plus vive joie. Charles lui rendait toujours des soins, sa passion n’était point diminuée, mais ses affaires étaient en si méchant état qu’il lui laissait un peu plus de repos qu’à l’ordinaire.
Récit de La Fayette : intermède galant
La Fayette, que sa charge retenait auprès du roi, n’était consolé de ne pas partager la gloire des dangers avec un rival qu’il redoutait que par la liberté qu’il avait de voir quelquefois sa maîtresse. Il voulait mettre à profit les moments de son 39absence ; et ne pouvant donner de mauvais tour à celle-ci, il tâchait du moins à faire diversion, et saisissait toutes les occasions de divertir la belle Sorelle. Il était un jour chez elle avec mademoiselle de Laval. Ce jeune comte avait des agréments infinis : l’amour, en lui ôtant un peu de son étourderie, avait augmenté sa vivacité, et l’avait rendu capable de sentiments durables et sérieux. Il fit, le jour dont nous parlons, des réflexions profondes sur le prodigieux changement qu’Agnès avait produit en lui. Mademoiselle de 40Laval ne l’empêchait point de parler ouvertement : il avait acquis par son caractère la permission de ne se point déguiser.
— Vous devriez être honteux, lui dit Laval, de tenir impunément des discours d’amour à la belle Agnès. La commodité que vous trouvez à ne vous point contraindre vous donne l’air d’un homme sans conséquence, qui ne sied pas trop bien à votre âge.
— Je vous assure, Mademoiselle, reprit-il, que je n’en suis pas plus humble, et que je n’en connais guère moins quelques avantages dont la nature m’a doué. 41Mais le peu de progrès que je fais auprès de la divine Sorelle me persuade qu’elle est inutile, ou qu’il y a au monde des gens plus heureux que moi.
— Ces vues devraient donc vous rendre sage, reprit Laval, croyant que le sens de ces paroles ne regardait que le roi.
Mais Agnès en faisant un autre jugement :
— Mon Dieu, dit-elle, n’approfondissons rien avec un homme comme la Fayette : il faut en prendre la superficie. Quand on veut aller plus avant, on en trouve le faux.
— Vous me traitez étrangement, reprit le comte. Si je 42n’avais jamais été plus gâté que depuis l’honneur que j’ai d’être à votre service, je serais peut-être, à l’heure présente, un homme fort raisonnable.
— Voilà la vanité, dit Agnès : on se dédommage du présent par des visions qu’on se forme sur le passé.
— Madame, interrompit la Fayette, je suis jeune, j’ai été jusqu’ici fort dissipé : je ne laisserais pas de pouvoir composer un corps d’histoire de mes aventures.
— Ah ! pour cela, dit Laval, vous ne pouvez nous refuser ce corps d’histoire : si elle n’est pas majestueuse, elle sera sans doute divertissante.
— 43J’avoue, ajouta Agnès, que je ne serais pas fâchée d’apprendre des félicités que vous dédaignez pour porter mes chaînes.
— Vous le voulez, Madame, dit-il alors, je ne puis rien vous refuser ; mais apprêtez-vous, s’il vous plaît, à entendre bien des bagatelles.
— Nous n’avons rien de mieux à faire, dit Agnès, commencez.
À ces mots, le comte commença ainsi en s’adressant à la belle Agnès.
44Histoire du comte de la Fayette
Si j’avais à parler devant des censeurs sévères, je tremblerais de ce que j’entreprends. Mais, Madame, il est question de vous amuser, et j’ose espérer d’y parvenir par le récit de faits simples, dont la bizarrerie ne laissera pas de vous étonner.
Je n’avais que quatorze ans quand il plut au destin de me faire connaître d’une grande femme qui aurait pu être ma bisaïeule, et dont l’air mâle et gigantesque m’inspirait 45de la frayeur. Quoique ses yeux tâchassent de se radoucir en me regardant, elle me gracieusait tout le jour, elle bouclait mes cheveux, me donnait de légers soufflets, et me traitait de petit brutal quand je faisais mine de m’en fâcher. J’ignorais ce qu’il fallait répondre à tout cela : des éclats de rire et mille sauts à contre-temps me tiraient d’ordinaire d’intrigue. Mais enfin, elle me demanda un jour quand je cesserais d’être enfant ; que j’étais en effet bien jeune, mais que lorsqu’on était joli comme moi, il fallait avoir l’âme sensible de 46bonne heure. Ce discours m’était un jargon ; mes yeux faisaient un triste rapport à mon cœur des prétendus charmes de la dame ; et je ne trouvais rien à lui dire.
Ce fut bien pis quand elle me mena dans un jardin, et que d’un ton d’autorité, elle me dit qu’il fallait songer à m’établir, qu’elle savait un parti fort considérable avec qui elle voulait me marier. Je la regardai dans ce moment comme un précepteur incommode dont il fallait absolument subir la loi : cette image me fit trembler.
— Me marier ? Moi, madame ? lui dis-je en jetant 47quelques larmes que le dépit faisait couler. Me marier ?…
À ces mots, les sanglots arrêtèrent mes paroles : il me fut impossible de continuer.
— Oui, vous marier, reprit-elle ; et quand je vous aurai dit que c’est à moi, je crois que votre affliction cessera.
Ce fut alors, Madame, que le courage me manqua. C’était assez pour devenir fou ; et s’il est vrai que je le sois un peu, comme vous me faites l’honneur de me le dire quelquefois, une si fâcheuse proposition est sans doute l’origine de ce mal. Je fis en effet les actions d’un homme égaré : je me jetai 48à ses pieds ; je la conjurai par ce qu’elle avait de plus cher au monde de ne me point épouser ; je lui dis que tous mes amis se moqueraient de moi, que j’étais trop jeune pour être même son fils. Je fis enfin tant de sottises, que cette femme, perdant patience, m’accabla de tous les reproches dont la plus tendre maîtresse pourrait punir l’injustice du plus perfide amant. Je la laissais dire bien paisiblement tout ce qu’il lui plaisait ; la seule crainte de devenir son mari causait mes agitations : les discours ne me faisaient 49point de mal.
Je voulus pourtant m’affranchir de ses persécutions en les confiant à mon père. Je crus qu’il allait être aussi touché que moi d’un récit que je lui fis très pathétiquement ; mais il se mit à rire de tout son cœur, et m’assura qu’elle ne m’épouserait pas malgré moi. J’essuyai bien des plaisanteries sur mon mariage ; et mon père, à la fin, fit parler à cette femme pour lui faire entendre raison sur un entêtement aussi ridicule que celui qu’elle avait pris pour un homme de mon âge.
Une autre dame de la 50cour, dont je vous tairai aussi le nom, me trouva apparemment à son gré. Elle m’en donna premièrement des marques en me serrant la main, un jour que je dansais avec elle chez la reine où il y avait un bal. Je ne répondis point à cette galanterie. Elle crut peut-être que je ne l’avais pas sentie, et pour ne m’en pas laisser douter, elle redoubla d’une force à m’estropier le bout des doigts. Je fis un cri fort indiscret : on me demanda ce que j’avais. Elle-même, dont la modestie n’approche pas de la hardiesse, s’empressa de dire qu’apparemment 51je me trouvais mal. Je ne voulus pas déclarer la cause de ma douleur, mais je ne pris pas beaucoup d’estime pour une manière de se déclarer si intelligible.
Ce premier pas qu’elle avait fait en amena plusieurs autres. Je me trouvai obligé de lier connaissance avec elle, et de faire même un voyage à une de ses terres avec d’autres femmes de ses amies et des hommes de la cour. La compagnie était vive et enjouée, et cette petite campagne ne fut pas inutile aux desseins de la maîtresse de la maison. La première fois que 52je me trouvai un peu sensible à ses charmes, ce fut un jour que, parée superbement et montée sur une haquenée blanche comme un lys, un faucon sur le poing, nous allâmes voler dans une plaine voisine de son château. Il faut convenir que son air était si galant, si noble et si attrayant, qu’il aurait fallu un homme plus sage que moi pour résister à cette vue. Aussi l’accompagnai-je pendant toute la chasse avec autant de plaisir qu’on en peut avoir quand on n’est pas véritablement touché : elle fut cependant si contente de moi, que 53j’en reçus mille marques de distinction.
Lorsque nous fûmes rentrés, et qu’après un souper très agréable la conversation y succéda, elle fit si bien qu’insensiblement nous en eûmes un tête à tête au milieu de la compagnie : la contrainte lui est insupportable, et n’ayant à faire qu’à des gens familiers, rien ne s’opposait à son intention.
— Mon Dieu ! comme vous voilà fait, me dit-elle en baissant la voix, voilà vos cheveux dans un étrange état. Si vous aviez dessein de plaire, comme je croyais tantôt le remarquer 54dans vos yeux, vous auriez un peu plus soin de vous.
— J’ai chassé tout le jour avec vous, Madame, repris-je, et vous avez été témoin du désordre que le vent et le cheval font dans une chevelure.
— J’ai pris soin, reprit-elle en baissant encore la voix d’un ton, de réparer les dérangements de la chasse. Si vous aviez pensé comme moi, vous en auriez fait autant.
Je lui répondis une demi-galanterie, elle repartit une chose tendre. Que vous dirai-je, Madame ? Tout léger que j’étais, soit vanité, soit inclination, cette prévenante personne me tint 55lieu de tout dans ce moment ; et pendant deux heures que notre entretien dura, nous oubliâmes non seulement tout ce qui était dans la chambre, mais encore tout le reste du monde.
Après avoir pris assez de temps pour nous donner des assurances mutuelles de nos feux, nous rentrâmes en conversation générale. Il était question de l’histoire romaine. Chacun disait son avis avec beaucoup de vivacité, surtout de Marc-Aurèle et de Faustine : une des dames trouvait ce premier un triste héros ; une autre parlait 56fort mal de la conduite de sa femme ; un homme de la cour, que je ne vous nommerai point, soutint opiniâtrement que c’était une médisance, que Faustine avait été véritablement fort belle, mais que sa vertu avait égalé sa beauté.
— Vraiment, interrompit ma nouvelle maîtresse (que cela impatienta), ne dites pas de telles absurdités, ou déclarez-vous le protecteur des plus étranges conduites.
— Comment, Madame, reprit cet homme, doit-on juger ainsi d’une impératrice dont le mari parut toujours fort content ?
— Et c’est justement, 57repartit-elle, ce qui lui donna un parfait ridicule, et ce qui ternit un peu ses qualités héroïques.
Là-dessus, notre homme rompit des lances pour Marc-Aurèle et pour son épouse ; mais surtout pour la dernière, parce qu’on convenait avec lui du mérite de l’autre. À la fin, on trouva si plaisant de voir l’ardeur dont il prenait les intérêts d’une femme morte depuis douze ou treize cens ans, et sur laquelle tous les historiens se sont accordés, qu’on ne fit plus que badiner avec lui jusqu’au moment que sa poitrine, ne lui permettant plus 58de disputer, il fut obligé de se retirer dans sa chambre.
Aussitôt qu’il fut sorti, j’imaginai de lui faire apparaître Faustine cette même nuit pour le remercier d’avoir soutenu sa vertu opprimée. La proposition plut fort à la compagnie, et surtout à la maîtresse de la maison. La difficulté était de trouver une Faustine et des habits à l’antique. Après avoir bien rêvé, on s’avisa d’une des filles du concierge du château, fort belle, mais assez innocente. Je me chargeai de lui apprendre son rôle par cœur, et ma maîtresse d’ordonner de ses 59parures. On fit venir des femmes qui, ayant visité les garde-robes des aïeules, y trouvèrent les plus étranges vêtements, mais en même temps les plus convenables qu’on pût désirer : c’était des satins roses fléchés, des broderies de deux ou trois cens ans ; enfin, on pouvait fort bien s’imaginer qu’on était vêtu ainsi du temps de Faustine.
On fit venir l’impératrice, on lui apprit de quoi il était question, les dames furent les dames d’atour. On voyait augmenter les attraits de Faustine à mesure qu’on lui mettait un ornement nouveau, 60car ces habits, tout bizarres qu’ils étaient, ne laissaient pas d’avoir quelque chose de majestueux. Je m’amusais pendant cela à lui apprendre le compliment. La mauvaise mémoire de cette fille faillit à me faire perdre patience ; j’en vins toutefois à bout à force de recommencer, et nous la conduisîmes jusqu’à la porte de notre homme en le lui faisant toujours répéter. J’oubliais à vous dire que, pour dernier ornement, on avait disposé sur sa tête douze grosses bougies allumées ; elle tenait un bouquet de fleurs dans une de ses 61mains, et dans l’autre une vieille épée qu’on avait trouvée dans un cabinet d’armes de la maison. Cette couronne lumineuse qu’elle portait faisait un effet si surprenant, que le dormeur se réveilla en sursaut par la clarté qu’elle jetait. Faustine marcha gravement jusqu’au pied de son lit, dont elle ouvrit les rideaux avec un grand fracas. L’apparition était surprenante : il se frottait les yeux, il croyait rêver ; il voyait une belle femme dans un équipage trop particulier pour n’en être pas étonné ; une peur mortelle se joignit à l’étonnement.
— 62Qui êtes-vous ? lui cria-t-il en tremblant. D’où venez-vous ? Que me demandez-vous ?
Alors elle lui dit d’un ton éclatant :
— Cesse ta peur et ton ébahissement, preux et courtois chevalier : suis la moult gracieuse impératrice Faustine, dont ton gentil esprit et généreux courage a soutenu l’honneur contre couards chevaliers et damoiselles indiscrètes qui si laidement le voulaient acoustrer. Reçois ces fleurs tant odoriférantes pour échange de tes beaux dits, et cette épée dont la vertu est telle que ja ton los et renom ne 63finira tant que la porteras à ton côté.
En achevant ces mots, elle jeta les fleurs sur le lit et lui présenta l’épée par la formidable garde. Il la prit sans savoir ce qu’il faisait, et seulement pour ne pas désobliger une telle princesse ; mais il ne prononça pas une parole, et sa frayeur était mortelle.
Il nous conta le lendemain son apparition : je le traitai de visionnaire avec un sérieux que je ne démentis point. Son soin fut de me prouver la vérité par la vue de l’épée enchantée : je feignis alors de me laisser aller 64à cette marque convaincante. Mais les dames, se faisant un plaisir de le mettre hors de mesure, l’assurèrent que si c’était véritablement Faustine qui la lui eût donnée, il devait en faire l’épreuve contre l’un de nous. Je m’offris d’être le champion. Les choses se firent dans les règles : le champ de bataille fut la cour du château, et les dames se mirent aux fenêtres qu’on avait ornées de tapis et de carreaux. C’était une chose excellente de voir avec quelle gravité et quelle assurance le champion parut sur les rangs. Nous commençâmes 65par la lance, au son de plusieurs trompes en guise de trompettes. J’ébranlai mon ennemi ; mais après s’être affermi dans les arçons, il tira sa vieille lame rouillée, qui put à peine soutenir le premier coup du tranchant de la mienne : je la lui cassai auprès de la garde, et m’approchant de lui :
— Confessez que vous êtes vaincu, chevalier, lui dis-je, et que Faustine était non seulement une emportée en ce monde-ci, mais qu’elle est encore une déloyale en l’autre.
— Je confesse tout ce que vous voudrez, me dit-il en me présentant 66la poignée de son cimeterre ; et après l’affront qu’elle me fait recevoir, je parlerai d’elle comme elle mérite.
J’avais bien prévu que ce combat n’aurait pas de plus fâcheuses suites, car ce n’était pas mon intention de faire une tragédie ; mais le pauvre homme était dans une mortification horrible. Il était amoureux d’une femme de la compagnie qui, s’étant toujours moquée de lui, l’assura après sa disgrâce qu’elle commençait à s’attendrir auparavant, mais qu’elle avait trop de hauteur dans l’esprit pour s’accommoder 67d’un amant vaincu.
À vous parler naturellement, j’étais son rival depuis quelques jours, et j’avais trouvé le secret, au mépris de mon autre maîtresse, d’avoir une petite intrigue avec une personne qu’elle croyait son amie. Il est vrai que son goût était déjà passé pour moi, et qu’elle m’aurait sans peine laissé briser les légères chaînes dont elle m’avait lié. Quand je n’aurais pas pris soin de lui cacher mon nouvel engagement, en partant même de la campagne, elle me donna la liberté de porter mes vœux où il me plairait. 68Ce fut la princesse de Sicile qui me guérit de ces petites passions par une qui n’était guère plus forte ; aussi ne s’en aperçut-elle jamais. Ce fut en ce temps-là que le roi, étant alors le comte de Ponthieu, épousa la belle princesse dont je croyais être amoureux. Il y eut beaucoup de fêtes, et surtout un tournois dont j’aurais pu me flatter d’emporter le prix, sans un certain chevalier que je crus reconnaître, et que je soupçonne de m’avoir fait des torts plus considérables.
Comme la Fayette achevait ces paroles, Agnès rougit et 69se déconcerta. Il ne s’en aperçut que trop, mais il reprit bientôt ainsi :
— Le chevalier dont je vous parle, Madame, me renversa, me vainquit ; et par une espèce de miracle, ma défaite me guérit de mon prétendu amour. Je ne regardai plus la comtesse de Ponthieu qu’avec l’admiration que tout le monde lui doit. Mon cœur, ignorant le plaisir que cause une passion vive, s’accommodait fort bien de l’inutilité où je vivais, et je voyais avec étonnement tout ce que nos chevaliers faisaient pour leurs maîtresses.
Je me trouvai 70un jour chez une femme de la cour où était mademoiselle du Châtel, fille de ce fameux favori brillant de tant d’actions merveilleuses. Elle était belle, elle avait de l’esprit et une vertu que personne n’osait mettre en doute. Il y eut une conversation où mademoiselle du Châtel brilla extrêmement. On passait de sujet en sujet sans en approfondir aucun ; mais à la fin, celle chez qui nous étions me fit la guerre de mon insensibilité, car toutes les dames m’en accusaient. J’avoue que, s’il était vrai qu’on souffrît des peines fâcheuses et 71qu’on goûtât des plaisirs si doux en aimant, je n’avais en effet jamais aimé. Je ne sais si cet aveu donna quelque désir à mademoiselle du Châtel de vaincre un cœur jusque-là invulnérable, ou si elle trouva dans ma personne de quoi toucher le sien ; mais il est constant qu’elle essaya de me prouver la nécessité d’aimer un jour, de la manière du monde la plus propre à la persuader.
— Je ne prétends pas, ajouta-t-elle en rougissant, que cette règle s’étende jusqu’aux femmes : elles sont élevées dans des préjugés qui doivent leur faire 72peur de cette passion ; elles ont une réputation délicate dont peu de chose ternit la fleur ; et comme elles ont sans doute des sentiments plus tendres et plus durables que les hommes, elles doivent infiniment plus craindre un embarquement où elles risquent le repos et la gloire de leur vie.
— Mais, mademoiselle, repris-je, selon vos principes, les hommes devraient aimer seuls ; car leur imposant d’aimer, et prescrivant aux femmes des maximes aussi sévères que les vôtres, vous voyez ce qu’un pauvre amant deviendrait tête à tête avec son 73amour.
— Si vous aviez goûté les plaisirs de cette agréable folie, reprit-elle en riant, peut-être trouveriez-vous qu’on en sent de plus vifs dans cette solitude qui vous fait peur, que dans les plus agréables compagnies et dans les spectacles les plus magnifiques. Et puis, ajouta-t-elle, il n’arrive pas toujours que cela soit ainsi, et les dames s’affranchissent plus souvent de leurs devoirs qu’il ne serait utile pour leur tranquillité.
— Pourvu, mademoiselle, repris-je, que vous admettiez la reconnaissance, il n’y a guère d’homme qui ne 74se trouvât heureux d’éprouver l’aventure avec vous.
Je ne prétendais dire qu’une simple galanterie ; mais mademoiselle du Châtel, accoutumée aux effets de ses charmes, s’en fit une application qui l’anima à poursuivre les leçons qu’elle avait commencé de donner. Elle était si sage que cela ne passait que pour un jeu de son esprit pour réjouir les auditeurs. J’en fis moi-même un pareil jugement, et j’allai le lendemain chez elle la prier d’achever ma conversion. Mais je fus bien surpris quand, au lieu de prendre un ton badin, elle 75s’embarrassa et ne trouva presque rien à me dire. Les petites intrigues que j’avais eues, quoiqu’avec des personnes d’un caractère différent, m’avaient appris à ne me pas méprendre aux témoignages de distinction : je crus m’apercevoir que mademoiselle du Châtel n’était point indifférente pour moi. Elle était riche, elle avait mille aimables qualités, c’était un parti fort sortable pour moi ; mais un engagement de cette espèce ne convenait ni à mon âge, ni à mon goût, et je savais bien que je n’en aurais pas un plus frivole avec 76une personne vertueuse et raisonnable.
Je me tirai donc assez mal de cette visite. Mademoiselle du Châtel prit pour de l’amour l’embarras où elle m’avait vu ; elle me rencontra le lendemain chez madame la dauphine, à présent notre reine, car le dauphin Jean était mort. Je reçus tant de témoignages de bienveillance de cette belle fille, que je ne désespérai pas dans ce moment de former une liaison avec elle de la façon que je l’entendais. Il fallait pour cela faire le passionné. J’en joue assez bien le rôle ; une moins prévenue 77qu’elle aurait pu s’y tromper. Aussi s’abandonna-t-elle à une innocente passion qui lui causa depuis mille déplaisirs.
Après un peu de temps passé en regards et en discours assez intelligibles, je lui expliquai mon amour plus ouvertement. Persuadée, comme elle était, de l’estime qu’on devait avoir pour elle, rien ne s’opposa au plaisir qu’elle eut de penser que sa destinée allait être unie à la mienne. Je ne parlais point de mariage, cependant elle ne pouvait douter que ce ne fût mon but ; sa pudeur l’empêcha d’en ouvrir le discours ; mais 78je reçus, le lendemain de ma déclaration, un billet tel que je vais vous le dire.
La pureté de mes sentiments m’empêche d’y résister. Eh ! pourquoi y résisterais-je, puisque vous en avez de semblables, et qu’en unissant nos fortunes, l’amour et la vertu seront également contents ? Déclarez-vous à mon père : il a de la bonté pour moi, et souscrira sans peine au choix de mon cœur. Quand il n’y aurait à satisfaire que ma réputation, il ne faudrait pas laisser languir davantage une affaire qui pourrait la faire soupçonner.
79Je me trouvai très embarrassé à la lecture de ces paroles. J’estimais fort mademoiselle du Châtel ; loin de l’accuser de hardiesse, je démêlais quelque chose d’héroïque dans son procédé : c’était plutôt une noble confiance de ne pouvoir être soupçonnée de rien d’indigne d’elle, qu’un désir imprudent de se donner un mari. Cependant je ne voulais point me marier ; je ne voulais point aussi faire le fat : ce milieu était difficile à prendre. Voici la réponse que je fis.
La grâce que vous me faites 80est de celles qu’on ne peut mériter que par de longs services : je suis honteux de ne l’avoir pas prévenue ; mais je tâcherai d’y répondre avec tout le respect que je dois à une personne aussi estimable que vous.
Ce billet, qui répondait si mal au sien et où même je ne parlais point de cet amour dont j’avais voulu la persuader, lui donna une sorte de dépit dont je m’aperçus chez la reine où je la trouvai le lendemain. Elle me fit une de ces mines qui sont toujours des faveurs quand ce n’est pas le mépris qui les cause. 81Je m’approchai d’elle fort embarrassé de ce que je lui dirais ; elle changea de place, peut-être pour voir si je la suivrais ; mais j’étais bien jeune et très indifférent, et je m’amusai à causer avec d’autres femmes sans songer à la rejoindre.
J’allai pourtant la revoir peu de jours après ; je la trouvai dans une langueur qui aurait touché tout autre que moi.
— Vous triomphez, me dit-elle lorsque je fus assis ; et suivant les maximes des gens de votre âge, vous me trouvez peut-être méprisable parce que…
Elle voulait continuer, 82mais je l’interrompis pour lui dire que j’avais pour elle toute la vénération et l’estime qu’elle méritait.
— C’est quelque chose, me dit-elle, si vous pensez ainsi. Je devrais en être contente ; mais, mon Dieu, que j’en suis loin ! Et que je vais payer cher l’imprudence que j’ai eue de vous croire capable d’un choix !
À ces mots, après avoir un peu combattu contre sa faiblesse, elle faillit à suffoquer par l’abondance de ses larmes. J’en sentais de la compassion et je voulais la consoler ; mais elle me fit signe de la main de me retirer. Je vous dirai, à 83ma honte, que je lui obéis sans peine, et que je ne fus pas sitôt sorti de chez elle que je n’y songeai plus.
J’appris au bout de quelque temps qu’elle avait la petite vérole ; et tout l’art des médecins ne put la garantir de la mort, dans un âge et avec un mérite qui méritaient un autre sort.
À peine avais-je donné deux ou trois soupirs à ses mânes que je voulus être amoureux, de propos délibéré, d’une femme fausse qui se piquait beaucoup de pruderie. Je lui rendis des soins qui ne ressemblaient seulement pas à 84de l’amitié. Avec l’intention de plaire, je faisais justement ce qu’il fallait pour ne plaire pas : je répétais souvent devant elle une entrée de ballet que je devais danser à quelque fête ; je chantais, et je badinais avec ses femmes ; j’étais enfin si ridicule, que je ne sais comment elle ne me faisait pas jeter par les fenêtres. Je vous dirai pourtant, Madame, que j’en étais passionnément aimé, et que je n’en pouvais douter.
La terrible affaire de Montereau était arrivée. J’étais à la suite du dauphin, et cette dame était de la cour de la dauphine. 85J’avais un rival très honnête homme dont j’étais ami ; il ne me soupçonnait pas d’être en concurrence avec lui : on me voyait un air si libre et si léger, et la dame avait si bien pris soin de cacher l’attachement qu’elle avait pour moi, qu’il n’était pas possible de pénétrer cette intrigue. Mon ami la servait hautement, et n’en était pas trop bien reçu. Je m’avisai un jour, par une extravagance dont je dois rougir, de vouloir lui résigner tous les droits que j’avais sur notre maîtresse. Nous étions dans un jardin à 86parler de choses indifférentes, lorsque tout d’un coup je lui demandai s’il était en effet bien amoureux de cette dame. Il m’assura qu’il l’était à la fureur.
— Eh bien, lui dis-je fort indiscrètement, je ne le suis point, moi ; mais elle me fait des grâces dont je veux vous faire le transport.
Il fut d’un étonnement prodigieux à cette déclaration. Il recula quelques pas ; il doutait s’il était bien éveillé.
— Cessez votre surprise, repris-je : madame de *** n’a pu m’inspirer l’amour qu’elle a pris pour moi. Le peu d’assiduité que j’ai pour elle m’incommode. 87Soyez son unique amant, ajoutai-je, et son amant favorisé. Je vous arme son chevalier, et je vais, si vous voulez, vous donner une lettre pour lui porter de ma part.
— Vous avez perdu l’esprit, mon ami, reprit-il ; elle m’enverra promener, et elle aura raison.
— Pourquoi ? lui dis-je. C’est sur moi que tombera sa colère ; vous employez toutes sortes d’armes pour la vaincre.
Enfin, Madame, il consentit à ce dessein bizarre. Nous allâmes chez moi, et j’écrivis la lettre que je vais vous réciter.
Je me reconnais indigne des 88bontés dont vous m’accablez, et je vous envoie un autre moi-même qui remplira tout autrement ses devoirs. Ne m’en sachez point mauvais gré, Madame : je ne sonne la retraite que pour substituer à ma place un chevalier bien plus propre que moi à suivre les étendards de l’amour. Vous m’avez souvent reproché mes distractions, mes disparates ; celui-ci sera appliqué, assidu, amoureux : rien ne lui manquera, et je serai ravi d’être la cause et le confident d’une si belle union.
C’est pour ne point manquer à la fidélité d’un historien, 89Madame, que je vous avoue une aussi grande folie que celle-là. Mon ami en fut épouvanté. Il espéra toutefois qu’elle ouvrirait les yeux de sa maîtresse, et qu’au pis, il n’en serait pas plus malheureux qu’il était. Il alla donc, chargé de mon impertinente lettre, chez celle à qui je l’écrivais. Il la trouva seule, le moment lui parut favorable : il voulut essayer de l’attendrir avant d’avoir recours à une si étrange voie ; il se servit de toute l’éloquence de son esprit et de toute l’ardeur de sa passion pour faire un dernier effort. Ce fut 90inutilement : il était écrit qu’il me devrait sa conquête. L’amour que la dame prétendait que j’avais pour elle fut opposé à ses empressements.
— Vous ignorez donc, lui dit-elle, que vous offensez un ami, et que si le pauvre la Fayette savait le tort que vous tâchez à lui faire, il deviendrait le plus cruel de vos ennemis ? Il faut, ajouta-t-elle, me servir de tout auprès d’un homme aussi pressant que vous. Il a eu peut-être la discrétion de vous taire la liaison que nous avons ensemble, je vous l’apprends par excès de fidélité.
— Qu’il est indigne ! 91s’écria mon ami. Qu’il est indigne, Madame, de cette délicatesse et de cette constance que vous croyez lui devoir ! Non seulement je sais par lui les bontés dont vous l’honorez, mais voilà une lettre qui vous fera encore mieux connaître son caractère.
Cette femme, tremblante et interdite, ouvre la lettre ; elle y trouve de quoi augmenter sa douleur et sa rage. Elle pleure, elle tonne. Son amant se jette à ses pieds, profite de son dépit, en arrache quelques paroles favorables : si elle peut oublier un ingrat, 92elle le choisira pour son vengeur. Il n’en demande pas davantage pour la première fois. Mais dans les visites suivantes, il eut le plaisir de voir de jour en jour diminuer le penchant qu’on avait pour moi, et augmenter l’estime qu’on avait pour lui. Comme c’est mon histoire que je vous conte, Madame, je les laisserai, s’il vous plaît, pour vous dire ma dernière intrigue.
Le dauphin étant devenu roi alla faire un voyage à Tours, après s’être fait sacrer à Poitiers. J’étais un jour fort oisif ; j’allai me promener sur les bords charmants 93de la belle rivière de Loire. Je vis un petit bateau de pêcheur prêt à partir du bord. Je me mis dedans et, m’étant assis sur le bout, je prenais plaisir de voir la simplicité des poissons à prendre un hameçon qui leur est si funeste. Le pêcheur était jeune et s’amusait bien plus qu’il ne pêchait : je lui proposai de me promener sur l’eau ; l’espoir d’une récompense le fit aussitôt voguer. La ville s’éloigna bientôt de nous, et je m’en trouvai en moins de rien à deux lieues. Il y a des prairies charmantes en cet endroit. Je me fis 94mettre à terre, je traversai un petit pré qui conduisait à un joli bois. J’y fus à peine entré que j’aperçus trois jeunes personnes habillées assez simplement, mais d’une propreté infinie. Elles furent surprises à mon abord ; leur premier mouvement fut de fuir, un second les arrêta.
— Ma cousine, dit à demi-bas la plus belle des trois, demeurons : cet homme-là ne doit point nous épouvanter ; il est sans doute de la cour, il nous en apprendra des nouvelles.
J’approchais toujours. Je répondis le plus gracieusement que je pus à ces paroles. Les pauvres 95enfants étaient bien embarrassées que me dire ; elles ne voulaient point se rasseoir ; mais prenant par la main celle qui avait parlé, je l’obligeai à s’asseoir sur l’herbe, et les deux autres en firent autant. Je trouvai un plaisir singulier à remarquer en elles les grâces naïves de la nature toute pure. Leur honte s’étant un peu dissipée, elles me demandèrent ce qu’on faisait à la cour ; s’il y avait bien des hommes bien faits ; s’il y avait beaucoup de belles dames, et si on s’y divertissait toujours.
— On s’y divertit, leur dis-je, quand la guerre 96en laisse le temps. Il n’y a point de si belles personnes que vous ; mais pour des hommes, je veux que vous m’en croyiez le plus aimable, car je prétends devenir votre ami à toutes trois ; et votre amant à vous, ajoutai-je en m’adressant à celle qui avait parlé.
Elle ne répondit pas un mot ; mais elle devint rouge comme la plus belle rose, et ce rouge-là ne venait pas d’un mauvais principe. Je voulus l’obliger à me parler en particulier ; elle me dit que si son père savait seulement qu’elle eût parlé à un homme de la cour, il l’en châtierait 97très sévèrement.
— Il ne le saura point, ma belle, lui dis-je en me penchant vers son oreille : faites seulement en sorte que vos compagnes ne vous trahissent point, je reviendrai souvent ici.
Elle me regarda d’un air à me prouver qu’elle le souhaitait. Après quoi, elles me conduisirent jusqu’au milieu du pré, parce qu’il était tard, et je m’allai rembarquer dans mon bateau.
Dès que je les eus quittées de vue, je n’y pensai plus, et je demeurai quatre jours dans cette indifférence. Cependant, la même oisiveté qui m’avait 98conduit à cette aventure m’y fit retourner une seconde fois. Je m’habillai avec assez de soin, et je me servis de mon même pêcheur. À peine étais-je dans mon petit pré que j’aperçus ma jeune fille à l’entrée du bois. Elle y rentra dès qu’elle me vit ; je courus à elle. Je la trouvai habillée de vert ; ses beaux cheveux blonds étaient attachés avec des œillets et de petits jasmins : ces couleurs brillantes, jointes au rouge que je lui avais causé, me la firent paraître comme un ange.
— Que vous êtes belle ! lui dis-je en l’abordant.
— Que vous êtes 99indifférent, me dit-elle en même temps.
Et tout de suite, elle me fit de petits reproches d’avoir tant tardé à la retourner voir. Je m’en excusai sur les devoirs d’un courtisan.
— Cela sera donc toujours ainsi, reprit-elle avec un chagrin très aimable : si vous m’aimiez, vous trouveriez bien le secret de ne me guère quitter.
Alors nous entrâmes en conversation. Je lui demandai qui était son père.
— C’est un gentilhomme, répliqua-t-elle. Il a peu de bien ; nous vivons toujours à la campagne ; nous ne voyons que le curé et les 100voisins encore plus désagréables que lui. Mes deux compagnes sont nièces de ma mère et demeurent avec nous ; elles sont assez jolies, mais elles ne peuvent me souffrir parce que vous m’avez plus parlé qu’à elles.
— Allons les voir, lui dis-je en les apercevant à quelques pas de nous, pour qu’elles ne nous soient pas contraires.
— Oh, mon Dieu ! dit-elle avec le plus joli trouble du monde, n’allez point là ! Marianne se pique de beauté ; vous la trouverez peut-être aujourd’hui mieux que moi.
— Non, lui dis-je, charmante Lizette (elle 101m’avait dit qu’elle se nommait ainsi), je ne vous quitterai point pour Marianne : allons auprès d’elle et de sa sœur, il faut être politiques en ce monde.
Lizette ne pouvait goûter cette prudence. Elle me suivit en boudant, et comme j’étais le plus imparfait de tous les amants, j’augmentai infiniment son dépit par des louanges que je donnai à sa cousine. Il est vrai que, pour la consoler, je lui serrais souvent la main, mais elle me pinçait de toute sa force, et je la laissai assez en colère.
Je ne vous arrêterai pas encore longtemps à ma petite 102aventure champêtre. Je revis Lizette, je l’apaisai ; je n’avais pourtant point d’amour pour elle, quoiqu’elle le méritât bien par sa personne et par sa tendresse. Venons au dénouement.
J’étais un soir avec elle dans notre bois ; elle y goûtait avec une douceur sans égale l’erreur où elle était de croire être aimée. J’étais presque honteux du désordre de son jeune cœur, lorsque je vis arriver un grand homme sec, habillé comme on s’habillait il y a cent ans. Il tenait à sa main une longue épée ; un petit garçon traînait après lui deux 103chevaux d’une maigreur à faire pitié, dont les arçons étaient garnis de leurs pistolets. Cet équipage burlesque avançait vers nous, et Lizette, morte de frayeur, se leva et s’enfuit en disant d’une voix faible :
— Ah, Dieu ! C’est mon père !
— Oui, misérable ! lui cria-t-il, va te cacher en des lieux où tes folles amours ne soient pas sues ! Et pour vous, jeune homme, continua le belliqueux vieillard en m’adressant la parole, choisissez du combat au pistolet ou à l’épée pour me faire raison d’avoir séduit ma fille, qui est demoiselle aussi bien qu’il y 104en ait en France.
J’étouffai une envie de rire que me causa la colère de cet homme. Je l’assurai que sa fille avait beaucoup de sagesse, et qu’il ne fallait pas se désespérer parce qu’elle m’avait vu quelquefois en pleine campagne. Mes paroles n’apaisaient point un père affligé, il voulait se couper la gorge avec moi ; et malgré son ridicule, j’aurais à la fin perdu patience si je n’avais eu de la considération pour le père de la pauvre petite Lizette. Je me fis donc violence pour aller à lui. Je lui tendis la main ; je lui jurai que je n’avais jamais 105eu de vue contraire à l’honneur de sa fille ; je lui promis de ne la jamais voir pourvu qu’il me promît sa grâce, et je lui offris tous les services que je pouvais lui rendre. Après cela, je me nommai, et notre furieux se radoucit au point que nous restâmes bons amis.
Le lendemain on me vint dire qu’un pêcheur me demandait. J’ordonnai qu’on le fît entrer : c’était le même qui m’avait mené voir Lizette. Il me présenta un papier qui contenait ce que vous allez entendre.
Je vous l’avais bien dit que 106Marianne nous jouerait quelque tour. Elle m’a fait cent niches par jalousie depuis que vous m’aimez, jusque-là qu’elle voulait me faire mettre une drogue sur le sein, qui me l’aurait perdu si j’avais été assez sotte pour la croire : car cela, à l’entendre, me devait rendre plus belle qu’une fée. Enfin, ayant manqué son coup, elle s’est avisée de dire à mon père, qu’elle connaît prompt, les visites que vous me veniez rendre dans le bois. Vous vîtes hier comme il me traita ; mais si vous m’aimez toujours, je ne me soucie point de sa colère. Mandez-moi si vous voulez que je vous aille 107trouver ; je ne manquerai point d’inventions pour tromper mon père et ma cousine. Si vous saviez comme je vous aime, vous seriez ravi.
Après cette lecture, je demandai au pêcheur qui lui avait donné cette lettre. Il me dit que c’était une paysanne qui la lui avait apportée à son bateau, et qui en demandait la réponse. Voici celle que je fis.
Ne doutez pas que je ne vous aime, charmante Lizette ; mais il faut obéir aux pères, et ce n’est pas la mode que les belles 108filles aillent trouver les jeunes hommes. Il faut être sage quand on veut être aimée : si vous suivez ce conseil, nous nous retrouverons quelque jour. Tâchez à ne plus donner de prise sur votre conduite à votre cousine ; alors elle sera contrainte de vous laisser en repos.
— Voilà, dit Agnès au comte, la seule action sensée que vous ayez faite dans tout le cours de votre vie.
— Je crois bien, Madame, reprit-il, car c’est ma dernière, et je commençais à devenir fort raisonnable.
— Mais, dit mademoiselle de Laval, ce que vous 109appelez sensé est une ingratitude horrible, et je meurs de peur que la pauvre Lizette ne soit, à l’heure qu’il est, pendue à quelque arbre du bois.
Ces deux personnes firent la guerre à la Fayette de sa légèreté. Il les assura qu’il n’en était que trop corrigé, et bientôt après on laissa Agnès en liberté de penser à ce qui l’occupait toujours.
La machination funeste de Madame de Rohaut
Elle n’avait point encore reçu de nouvelles du bâtard depuis qu’il était entré dans Orléans. Elle commençait à en murmurer ; chaque moment qu’elle passait ajoutait quelque chose à son dépit. 110Charles en profitait quelquefois ; et l’amour, qui se plaît dans les troubles, préparait d’étranges coups à des cœurs qui s’étaient dévoués à lui.
Le bâtard d’Orléans avait fait partir un homme à lui, chargé d’une lettre pour Agnès. Cet homme, qui était déguisé, avait franchi tous les obstacles des troupes ennemies ; mais il trouva son écueil à trois lieues de Tours, où était le roi. Madame de Rohaut, qui avait une terre à cette distance de la ville, y était alors. Elle se promenait presqu’à nuit fermante dans une avenue que le grand chemin 111traversait ; elle y rêvait à un prince qu’elle aimait depuis si longtemps. La liberté où il était de choisir une femme lui causait de douces espérances ; elle le soupçonnait cependant de brûler en secret pour la belle Agnès ; mais, étant veuve depuis six mois, riche et sans enfants, elle pouvait se flatter que le bâtard ne dédaignerait pas son alliance. Au moment de ces plus fortes méditations, elle aperçoit l’homme dont nous venons de parler. Tout ce qui appartenait à ce prince lui était trop cher pour n’être pas ravie de cette rencontre. 112Son cœur s’émut, son amour-propre la flatta ; combattue entre l’espérance et la crainte, elle lui demanda en tremblant ce qu’il venait faire en ce pays. Il ne s’attendait point à cette interrogation : son embarras le fit hésiter.
— Il n’importe, dit-elle alors en prenant tout d’un coup son parti : vous coucherez chez moi cette nuit ; il est tard, vous serez demain aussitôt à Tours que si vous y aviez couché.
Après ces mots, elle alla s’enfermer dans son cabinet, et après deux heures de solitude, elle envoya chercher 113son écuyer, à qui elle avait déjà découvert son amour. Elle commença par lui faire mille promesses de récompenses s’il exécutait adroitement un projet qu’elle avait imaginé.
— Mettez coucher cet homme, ajouta-t-elle, dans une des chambres voûtées. Entretenez-le jusqu’à ce qu’il soit au lit, et saisissez-vous des papiers qui sont dans ses poches : je soupçonne ce qu’il va faire à Tours. Mettez ensuite ses habits sur une table où vous disposerez quelques matières combustibles, dont vous approcherez une bougie avant que de sortir. Tout ce que je 114vous propose est aisé à exécuter : personne n’est suspect ici à ce domestique ; la chambre étant voûtée, il n’y a rien à risquer pour le reste du bâtiment ; ses seules hardes seront embrasées ; il croira les lettres consumées de la même sorte, et il n’en accusera que le hasard. Quant à la conservation de sa personne, il faut y mettre bon ordre : je n’en veux point à sa vie, mais il y va de la mienne d’avoir les lettres dont il est sans doute le porteur.
L’écuyer de madame de Rohaut, charmé d’entrer dans la parfaite confidence 115de sa maîtresse, ne manqua pas de faire tout ce qu’elle avait ordonné. Le voyageur avait envie de dormir ; on eut sans peine le paquet fatal dont il était porteur. À peine madame de Rohaut l’avait-elle en ses mains, que la flamme qui parut dans la chambre voûtée frappa les yeux du dormeur : il se leva brusquement sans examiner ce qui brûlait ; le secours était tout prêt, l’écuyer vint bientôt à lui. Mais que devint l’homme du bâtard quand, étant retourné dans sa chambre pour donner ordre au feu, il vit que ses habits ne formaient plus 116qu’un monceau de cendres ! Il se désespérait, il gémissait d’une façon si pitoyable qu’on en avait de la compassion. Qu’allait-il faire ? Comment se présenter devant son maître ? Que ferait-il pour réparer cet horrible accident ?
Tandis qu’on tâchait vainement de le consoler, madame de Rohaut, transportée de ce plaisir bizarre et chagrin qu’on goûte à découvrir ce qu’on craint mortellement de savoir, ouvrit en tremblant la lettre qu’on lui avait donnée : elle y trouva ce que vous allez voir.
117Vous avez fait de terribles changements en moi, divine Sorelle. La gloire dont j’étais amoureux auparavant que de vous adorer me paraît à l’heure qu’il est une triste maîtresse. Occupé de vous à tous les moments, je ne songe qu’à celui qui me rendra à vos pieds ; trop heureux si je trouve votre cœur tel que je le laissai à mon départ, et si un rival qui m’alarme ne s’oppose point au dessein charmant que j’ai formé de passer toute ma vie avec vous.
Que ne sentit point madame de Rohaut pendant cette lecture ? Elle y trouvait 118la confirmation de ses soupçons, mais une confirmation humiliante et cruelle. C’était peu que cet amant, prévenu par tant de soins, y eût si mal répondu : une rivale triomphait ; les premiers regards de ses yeux avaient embrasé un cœur dont la conquête était si enviée. La situation où cette amante méprisée se trouva ne peut être comprise que par celles qui ont éprouvé la même disgrâce ; les plaintes qu’elle fit n’étaient interrompues que par ses soupirs et par ses larmes. Après que les premiers mouvements furent passés, la fureur 119s’empara de son âme. Elle n’était pas née méchante, mais l’amour au désespoir fait tout imaginer pour sa vengeance ; et la bonté naturelle, en arrêtant la cruauté, laisse souvent agir les finesses.
Madame de Rohaut ordonna qu’on remît des habits à la place de ceux qui avaient été brûlés. Elle fit venir l’homme du bâtard dès qu’il fit jour, sa douleur ne lui ayant pas permis de prendre le moindre repos ; elle lui marqua son chagrin de l’accident qui était arrivé.
— Cependant, ajouta-t-elle, il n’y a point 120de remède. Reposez-vous une partie du jour ; je vous donnerai une lettre pour votre maître, où je lui marquerai votre innocence sur le triste succès de votre voyage.
Cet homme était très fidèle ; le bâtard n’avait songé qu’à cette seule qualité, aussi son esprit était-il d’ailleurs fort borné. Il n’entendit nulle finesse dans toute cette affaire ; et lorsque l’écuyer de madame de Rohaut lui parla, par son ordre, de l’excès de l’amour du roi pour Sorelle et de la prétendue reconnaissance de cette fille envers lui, il prêta l’oreille comme à la nouvelle du 121jour, et se laissa persuader par mille circonstances qu’Agnès était maîtresse déclarée, quoiqu’il n’y eût encore rien de plus faux.
L’écuyer vint donner avis à sa maîtresse de la facilité de l’homme du bâtard : elle en sentit une maligne joie, et elle écrivit cette lettre au prince.
Un de vos gens ayant passé par ici en allant à Tours, je crus faire des merveilles de le faire coucher chez moi parce qu’il était fort tard. Ce n’est pas d’aujourd’hui que le destin se joue de mes intentions : l’accident qui est arrivé en est une preuve ; 122mais personne n’en est coupable, et je vous demande grâce pour cet homme, qui se serait désespéré si je ne lui avais fait espérer son pardon.
Madame de Rohaut ne s’étendit pas davantage dans sa lettre pour ne donner aucun soupçon contre elle. La première ruse amenait l’autre naturellement. Elle congédia l’homme du bâtard en lui faisant un présent assez considérable, et ne songea plus qu’à faire partager à sa rivale les coups qu’elle portait à son amant. Après avoir un peu réparé le désordre que la douleur 123avait fait sur son visage, elle retourna à Tours pour être à portée d’affliger Agnès ; mais elle la trouva si belle que toutes les forces du peu de courage qui lui restait pensèrent l’abandonner. Elle se fit cependant assez de violence pour ne se point rendre suspecte à celle qu’elle voulait opprimer : nous verrons bientôt de quelle manière elle s’y prit.
Épopée de Jeanne d’Arc et dénouement de l’intrigue d’Agnès et du bâtard d’Orléans
Arrivée de la Pucelle à la cour, ses victoires, et le malentendu pour Agnès
Le roi partit pour aller à Chinon. Il était dans une tristesse qui l’obligeait souvent à passer les jours entiers dans son cabinet ; ses ministres lui devenaient suspects, 124ses craintes s’étaient renouvelées. Ce fut avec bien de la peine que la reine et la belle Agnès le firent résoudre, pour la seconde fois, à défendre son royaume ville à ville.
Lorsque les choses étaient en ces termes, Jeanne d’Arc arriva escortée de plusieurs cavaliers que Baudricour, gouverneur de Vaucouleurs, lui avait donnés pour sa sûreté, et de deux femmes pour la bienséance. Les premières nouvelles qu’on avait eues de cette héroïne en avaient donné des idées trop avantageuses pour ne la pas souhaiter 125avec impatience ; mais comme il arrive souvent que les choses fort vantées perdent une partie de leur mérite quand on les voit de trop près, il était besoin que cette fille miraculeuse possédât toutes les vertus en un aussi éminent degré pour ne rien perdre de l’attention qu’on avait eue pour la seule renommée.
Elle arriva à Chinon dans le mois de mars. On la conduisit dans une salle où le roi était confondu, sans aucune marque de distinction, parmi les courtisans ; mais, soit inspiration, soit connaissance de la majesté qui luit d’ordinaire 126dans la personne des monarques, elle s’adressa à lui sans hésiter et lui parla avec cette douce modestie qui portait la confiance dans les âmes. Sa beauté était si éclatante, sa mine si haute, toute sa personne respirait une si parfaite pureté, que toute la cour en fut charmée. Plus d’un jeune cœur fut blessé du brillant de ses yeux, tandis que les plus sages se sentaient enlever par l’espérance que le Ciel versait en eux à l’apparition d’une personne qui était si au-dessus de son sexe. L’habit d’homme qu’elle portait toujours ne dérangeait rien 127à sa pudeur, on se sentait contraint de la respecter.
Cependant, pour ne rien négliger, elle fut interrogée par des docteurs : sa foi leur parut simple et ses sentiments orthodoxes. On lui parla des révélations dont on prétendait qu’elle avait été favorisée ; mais elle n’y répondit rien, et ne montra aucun orgueil. Elle subit avec la même humilité tous les examens où il plut au roi et à la reine de l’exposer.
On l’envoie ensuite à Poitiers où était le parlement. Cet illustre corps assemblé ne l’intimide point : il est surpris de 128son esprit, ravi de la pureté de sa foi, et la renvoie au roi avec mille louanges. La reine la combla de caresses à son tour. Le roi publia qu’elle avait deviné un secret dont il n’y avait que Dieu et lui qui eussent connaissance. Enfin la Pucelle (car on ne l’appelait que de ce nom) fut regardée comme un présent du Très-Haut pour le salut de la France.
Orléans, plus pressé que jamais, manquait de vivres : il était question d’y en faire entrer. Le roi confie ce soin à la Pucelle ; il lui donne le commandement de l’armée ; 129le maréchal de Rieux et Culant ne dédaignèrent pas de servir sous une fille de dix-huit ans. La reine vendit, pour faciliter l’entreprise, ses pierreries, ses habits, et engagea l’argenterie de sa chapelle, dont elle fit une somme qui aida beaucoup la levée des gens de guerre.
La Pucelle fit la revue des troupes qu’elle allait commander. Cette fille sans expérience et sans nom parle avec la capacité d’un vieux général et la vigueur d’un jeune héros, sans jamais abandonner la modestie de son sexe. Les soldats, ravis et charmés, quoique 130sa sévérité ne permît aucune licence, se tenaient sûrs de la victoire sous les enseignes d’une personne si favorisée de la grâce.
Elle pressait le convoi que l’armée devait introduire dans Orléans ; mais avant que de partir, elle envoya chercher une épée qui était dans le tombeau d’un vieux chevalier, et ayant ordonné un étendard sur lequel était représenté un des plus grands mystères de la religion, elle partit, après avoir pris congé du roi et de la reine, avec une confiance qui s’insinuait dans tous les esprits.
131Lorsqu’elle fut en campagne, elle écrivit au duc de Betfort pour lui reprocher ses injustices, et pour l’exhorter à restituer à Charles le royaume que Dieu avait mis entre ses mains. La lettre fut mal reçue : ce fut le sujet de la raillerie de la plupart des Anglais, et des blasphèmes des autres ; son héraut fut chargé de fers et jeté ensuite dans des cachots.
N’en ayant point eu de nouvelles, elle se mit en marche vers la ville, combattit vaillamment des troupes ennemies qui s’opposaient à son passage, et ayant pris une 132partie de celles de l’armée du roi, elle fit premièrement entrer le convoi, et puis elle y entra elle-même.
Il est vrai que pour éviter les acclamations du peuple, elle ne voulut y paraître que la nuit ; mais son triomphe en fut plus beau. À peine la sut-on dans la ville, qu’un nombre infini de flambeaux éclaira les rues par où elle devait passer. Les femmes et les enfants se jetaient à genoux devant elle, tout retentissait de cris : Vive la Pucelle ! disaient-ils avec des larmes que la joie faisait couler. Vive la Pucelle, qui vient nous secourir 133et nous délivrer !
Elle était montée sur un superbe cheval blanc, ses armes étaient de même couleur, on voyait son étendard flotter auprès d’elle. Le bâtard, qui était sorti pour faciliter son entrée, était à un de ses côtés, et le maréchal de Rieux de l’autre. Sa beauté naturelle était relevée par la vivacité que le combat avait mise dans ses yeux et sur son teint, ou peut-être par la modeste honte que lui causaient tant d’applaudissements.
Dès le lendemain de son arrivée, le peuple força les portes de sa maison pour voir celle 134qu’il regardait comme sa libératrice. Le bâtard sortit encore ce jour-là pour faire entrer le reste du convoi, et n’en passa point depuis sans donner à la Pucelle quelque marque de son estime et de son admiration.
Ce prince avait appris, avec une douleur qui ne se peut décrire, la prétendue infidélité d’Agnès. Ce domestique naïf, interrogé par lui à son retour, grossissait peut-être encore les objets, suivant le sort ordinaire des choses qui passent par diverses bouches. Plus il le questionnait, et plus son désespoir trouvait lieu de 135s’augmenter. On croit aisément ce qui flatte, mais on a une malheureuse facilité à croire aussi ce qu’on craint ; la jalousie l’augmente encore lorsqu’il est question d’amour.
Le prince ne trouvait que trop de vraisemblance au récit de son domestique : il ne lui était point suspect ; madame de Rohaut n’avait point parlé ; Charles était présent, il était roi. Que de raisons, sans compter l’inconstance du cœur humain !
Quand cet amant affligé n’eut plus rien à savoir, il courut s’enfermer dans son cabinet pour s’abandonner à sa fureur.
— 136Me voilà donc dans cet état, s’écria-t-il, où l’espérance ne peut plus me prêter son secours ! Je croyais être ainsi quand la princesse de Sicile épousa le comte de Ponthieu, mais quelle différence, grand Dieu ! Non seulement je n’avais jamais eu lieu de me flatter de sa bienveillance — elle le mariait encore par raison d’État ; elle pouvait suivre son devoir avec peine —, mais la cruelle Agnès m’a flatté de répondre à mon amour. J’ai vu cent fois ses beaux yeux répondre à l’ardeur de mes regards ; sa bouche m’a promis… Ah ! continuait-il, 137elle me trompait sans doute ! Prête à se rendre à mon rival, elle craignait les obstacles que j’aurais apportés à ses désirs. L’ingrate refuse un établissement solide avec un prince qui ne voulait que sa gloire, pour s’abandonner à un autre qui la rend le spectacle de l’univers ! Elle l’aime, ce rival heureux, toujours opposé à mes desseins. Elle l’aime ! Il n’en faut point douter : rien ne peut l’obliger à jouer le personnage qu’elle joue, que la passion violente qu’un autre que moi lui inspire.
138Le prince fut deux heures dans la même agitation. Ingénieux à se persécuter lui-même, il cherchait tout ce qui pouvait le rendre plus misérable. Xaintrailles arriva dans les accès de sa douleur, il lui en apprit le sujet : cet ami ne savait que répondre. Enfermés dans une place, ils ne pouvaient ni l’un, ni l’autre donner remède à des maux si cuisants.
— Mais qui m’arrête ici ? dit tout à coup ce désolé prince. Prodiguerai-je toujours mon sang pour un roi qui ne songe qu’à me persécuter ? Allons reprocher à mon infidèle ce qu’elle perd en me 139perdant ; abandonnons les intérêts d’un rival que j’abhorre. Que m’importe après tout qu’il perde des villes, et que ses États diminuent chaque jour ? Qu’il y mette ordre lui-même, lui qui a vaincu un cœur que je croyais au-dessus des autres cœurs !
Xaintrailles laissait passer ces premiers mouvements, sûr que la vertu du bâtard l’emporterait bientôt sur les effets d’une imagination déréglée par la plus cruelle de toutes les passions. En effet, l’excès du dépit, aidé de la générosité, lui fit rassembler toutes ses forces : il vola chez la Pucelle 140en prendre de nouvelles, et laissa à son ami le soin d’envoyer à la cour savoir si tout espoir lui était défendu.
Lorsque le bâtard arriva chez la Pucelle, il sentit calmer son âme par la sérénité de son visage. L’estime qu’il eut pour elle dans la suite et le cas qu’elle fit des grandes qualités de ce prince formèrent entre eux une de ces amitiés pures et sincères qui sont plus durables et presque aussi douces que les passions, et qui n’en ont point les défauts. Il ne lui parla point de son amour dans tout le cours du siège : la crainte 141de trouver un censeur sévère dans une fille qui mettait toute son espérance au Ciel le fit renoncer à la douceur de la confidence ; mais il s’abandonna d’autant plus aux charmes de cette innocente affection, qu’il connaissait mieux qu’un autre combien il y a de distance de celle-là jusqu’à l’amour.
Il accompagna donc la Pucelle dans toutes les actions où sa valeur et les obligations de sa charge l’appelaient ; mais il fut aussi assidu à la visiter chez elle à toutes les heures où la bienséance lui permettait de le recevoir. Cette liaison trouva 142des critiques parmi ces esprits pernicieux qui font du venin de tout ; et la Pucelle, toute pure et toute pieuse qu’elle était, fut soupçonnée d’avoir pris pour ce prince des sentiments plus vifs qu’il n’aurait fallu pour sa réputation, comme il fut accusé d’en avoir pour elle de trop tendres, dans le temps qu’il brûlait pour une maîtresse qui, toute infidèle qu’elle lui paraissait, ne pouvait sortir de son cœur.
Cependant, madame de Rohaut, à qui rien n’était indifférent de tout ce qui pouvait détruire le bâtard dans l’esprit de Sorelle, apprit, avec 143l’espèce de joie qu’on peut s’imaginer, les témoignages réciproques d’amitié que se donnaient ce prince et la Pucelle. Un soldat, las sans doute des travaux de la guerre, avait trouvé le moyen de sortir d’Orléans. Il était parent d’une des femmes de madame de Rohaut ; il eut des conversations avec elle à son retour, où il lui conta historiquement ce que nous avons dit des assiduités du bâtard. Cette femme, qui n’ignorait pas l’amour de sa maîtresse, l’instruisit d’une chose qui devait l’intéresser. La voilà persuadée que son ingrat 144brûlait de nouveaux feux ; ce n’était que changer de peine. Sa seule consolation fut d’en faire avertir Agnès. Elle ordonna au soldat de faire semer ce bruit partout, et comme il fut récompensé d’avance, il dit au-delà de ce qu’il savait.
La belle Sorelle n’y donna que trop de créance, et ne s’étonna plus de n’avoir point de nouvelles du prince. Elle voulut pourtant aller à la source de ce bruit ; mais toutes les nouvelles qui venaient d’Orléans lui étaient des sujets de douleur : la Pucelle était merveilleuse, la Pucelle surpassait la renommée, le bâtard 145d’Orléans l’admirait et ne la quittait presque point.
C’était autant de coups de poignard que recevait la belle Agnès ; mille abîmes se présentaient à ses yeux.
— Il l’aime donc, disait-elle un jour en versant un torrent de larmes, cette fille extraordinaire que la crédulité des peuples fait passer pour miraculeuse ! Une étoile favorable la guide. Applaudie et favorisée de succès avantageux, elle n’a pas manqué un cœur qu’elle a sans doute attaqué : c’est peut-être la plus belle de ses victoires. Qu’il est grand, ce prince ! ajoutait-elle. 146Qu’il est aimable quand il veut plaire ! Hélas, il ne m’avait que trop plu ! Mes faibles charmes et mon amour n’ont pu le retenir, une vile bergère me l’enlève. Ah ! vengeons-nous, continua-t-elle, et qu’il me trouve à son retour engagée avec son rival !
L’homme que Xaintrailles avait dépêché à Sorelle arriva comme elle était dans des pensées à peu près semblables. Une légère maladie l’avait arrêté en chemin : il arrivait trop tard pour recevoir une réponse avantageuse. Agnès le fit toutefois entrer ; il lui 147donna la lettre de Xaintrailles, et n’en voyant point de son ami, elle acheva de perdre patience. Un mouvement de curiosité lui fit pourtant lire cette lettre : elle y trouva des reproches d’infidélité de la part du prince, qu’elle regarda comme une querelle de commande. Peu s’en fallut qu’elle ne fît pâtir Xaintrailles d’une faute dont personne n’était coupable ; mais enfin elle ne put se refuser le plaisir de répondre ce que voici :
De quoi se mêle un prince dont je ne veux jamais entendre parler ? De quel droit me reproche-t-il 148cette prétendue infidélité qui lui importe si peu ? Apprenez-lui, je vous prie, à quel point mon indifférence est montée pour lui, et assurez-le de ma part que ses nouvelles amours ne m’affligent, ni ne m’intéressent. Pour vous, que je regarde comme mon ami, je fais des vœux incessamment pour votre gloire et pour votre retour.
Après avoir fermé cette lettre, la mauvaise humeur où elle se trouvait lui fit prendre le parti de s’aller promener. Le roi, que le meilleur état du siège d’Orléans mettait dans une situation agréable, 149vint la trouver dans sa solitude ; et par une bizarrerie ordinaire au dépit, elle reçut ses plaintes amoureuses d’une manière à lui donner de douces espérances.
Mille voix avaient passé jusqu’à la reine, qui, trompée par les apparences, lui avaient fait savoir le faux bruit de l’amour du bâtard. Le trouble qu’elle en sentit ne se peut exprimer. Elle avait fait son ouvrage de l’union de Sorelle et de lui ; en se flattant un peu, elle pouvait croire qu’elle avait contribué à cette passion : mais celle-ci lui paraissait couler de source. 150Tout lui portait des coups que sa piété avait peine à parer, et jamais sa vertu n’avait soutenu de pareils combats.
Retournons au siège d’Orléans, que nous passerons toutefois assez légèrement. La prise du fort de Saint-Loup couvrit d’une gloire immortelle le héros et l’héroïne qui en commandèrent l’attaque : leur piété à conserver la vie aux personnes sacrées les fit admirer autant que leur valeur. La Pucelle rentra triomphante dans la ville, le bâtard lui déféra tous les honneurs.
Elle attaqua deux 151jours après le fort de Saint-Jean avec le même succès ; et couchant elle-même sur le champ de bataille, elle obligea par son exemple les soldats à en faire autant. Dès le lever de l’aurore, elle présenta le combat à Glacidas, un des plus fameux capitaines de son temps, qui commandait le fort des Tournelles. Il s’y fit de part et d’autre des actions inouïes : la Pucelle y fut blessée d’un coup de flèche à l’épaule ; le sang qui coulait sur ses armes ajoutait quelque chose de terrible à ce que son formidable bras exécutait. Le bâtard, craignant 152pour la vie de la Pucelle, voulut faire sonner la retraite, aimant mieux pour ce jour-là renoncer aux avantages de la victoire que de manquer aux devoirs de l’amitié ; mais la Pucelle s’en irrita, et assurant que sa blessure ne lui faisait aucune douleur, elle soutint les efforts de l’ennemi avec un courage mâle et héroïque, et ramenant par trois fois les troupes au combat, elle remporta un avantage complet dans cette célèbre journée. La plupart de ses adversaires furent noyés, Glacidas eut le même sort après avoir fait des prodiges de valeur.
153Les soldats prétendirent avoir vu un guerrier lumineux combattre aux côtés de la Pucelle ; et sans trop approfondir si c’était une illusion, on doit être convaincu que le Ciel prêta son secours aux défenseurs d’une cause si juste. L’intrépide Jeanne d’Arc alla lui en témoigner sa reconnaissance dans la cathédrale de la ville avant que de faire panser sa blessure, qui n’eut point de suite fâcheuse et ne fut qu’une marque de sa gloire. Le bâtard lui rendit des soins pleins de zèle pendant qu’elle la retint au lit.
154Des avantages si considérables jetèrent le désordre et la confusion parmi les Anglais : ils envoyèrent défier l’armée française au combat, mais la Pucelle le fit refuser par une sage politique. Aussitôt le duc de Sufolc décampa, et dispersa les troupes à moitié ruinées dans les villes qui tenaient son parti. Ainsi, après un siège de huit mois où les habitants avaient tant souffert, ils ne songèrent qu’à oublier les maux passés, et s’abandonnèrent à la joie.
La Pucelle était adorée : les rues retentissaient du nom fameux de cette guerrière, 155qui fut regardée comme l’ange tutélaire de leur liberté ; on lui donna le fameux surnom d’Orléans, et le propre jour de la délivrance de cette ville fut marqué par mille triomphes.
Mais le triste bâtard d’Orléans ne prit à la joie publique que la part à quoi son courage l’obligeait. Son désespoir était au plus haut point par l’arrivée du courrier de Xaintrailles. Il croyait toujours souffrir de nouveaux chagrins à mesure qu’il se confirmait l’inconstance de Sorelle ; quoiqu’ils vinssent de la même source, il est certain qu’il en 156éprouvait de plusieurs sortes.
Le lendemain de ce grand jour, la Pucelle fit sortir les troupes et les habitants pour aller piller le camp des Anglais : ils y firent un butin considérable de ce qu’ils n’avaient pu emporter. Le héraut de la Pucelle fut trouvé dans les fers ; elle lui fit donner la liberté, et des récompenses qui le dédommagèrent de beaucoup de frayeurs qu’il avait eues et des menaces qu’on lui avait faites. On rasa soixante forts que les ennemis avaient fait construire ; et l’inimitable Jeanne d’Arc, 157malgré sa modestie, ne put empêcher qu’on n’ordonnât une fête publique, qu’on devait célébrer tous les ans en son honneur le huitième mai, jour de la levée du siège, et qu’on ne frappât une médaille où elle paraissait avec le roi aux pieds du vénérable signe des chrétiens.
Peu de jours après, elle conduisit avec le bâtard d’Orléans les troupes victorieuses à Chinon, où était le roi. Il les reçut l’un et l’autre avec des témoignages visibles de sa joie et de son estime : jamais sujets n’ont été si honorés de la part de leur 158maître, mais aussi jamais sujets ne l’ont mieux mérité. Charles anoblit la Pucelle à la tête de l’armée ; toute la cour fut présente à cette action, l’applaudissement fut universel, si nous en exceptons les sentiments secrets de trois personnes. Les trois frères de l’héroïne furent anoblis avec elle ; le même privilège fut accordé à sa postérité, le nom d’Arc changé en celui du Lis. Charles, non content de si grands honneurs, prit lui-même le soin de composer les armes de cette maison : le champ en était d’azur à l’épée d’argent, à poignée d’or, 159posée en pal, surmontée d’une couronne, et accompagnée de deux fleurs de lis aussi d’or. La Pucelle reçut ces marques éclatantes de l’estime de son roi avec la même modération qui ajoutait tant à sa gloire.
Mais quand il fallut porter le roi à profiter de ses avantages et à aller se faire sacrer à Reims, ce fut avec la même vigueur qui lui faisait mépriser les plus grands dangers. Les vieux capitaines s’opposaient à ce glorieux projet par la difficulté de traverser quarante lieues de pays ennemi et de 160forcer les places qui se trouvaient sur le passage ; mais elle leur fit considérer qu’il fallait mettre à profit la consternation des Anglais, et chacun revint à son avis.
La belle reine rendait tous les jours mille grâces à Celui qui dispose des couronnes, d’avoir affermi celle du roi son mari par un secours si inespéré. Elle avait accablé la Pucelle de louanges ; ses caresses lui étaient prodiguées. Cependant que ne sentait-elle point au fond de son cœur ! L’amour se vengeait bien de la résistance qu’elle apportait à ses désordres par 161les maux qu’il lui faisait souffrir.
Madame de Rohaut, qui n’avait que le choix des malheurs et qui avait d’abord senti quelque soulagement d’avoir troublé la félicité des deux plus aimables personnes du monde, n’eut pas plutôt vu par ses yeux l’amitié du bâtard, qu’elle prenait pour de l’amour, qu’elle retomba dans ses premiers chagrins, et qu’elle partit pour ses terres dans la vue de s’arracher de l’âme une passion qui ne lui avait jamais fourni un moment agréable.
Pour Agnès, qui fut témoin 162de la joie du bâtard aux grâces que le roi fit à la Pucelle, son soin le plus pressant fut de marquer à ce prince une indifférence profonde, et de paraître à ses yeux toute prévenue en faveur de Charles. Il y avait déjà du temps que, plein d’espérance par la douceur qu’elle avait pour lui, il n’attendait que l’occasion d’un bonheur parfait : le destin le lui préparait par les voies dont nous avons parlé, et il lui dut sans doute la possession de la plus belle maîtresse de l’univers.
Les bruits de l’amour du bâtard et de la Pucelle ne cessèrent 163point : ils ne venaient point jusqu’à eux, et d’ailleurs leur innocence ne leur permettait pas de faire mystère de leur estime mutuelle. Ce prince, ignorant le sujet des plaintes de Sorelle, les attribuait à des devants que son infidélité lui avait fait prendre. Rien n’était plus brouillé que tous leurs intérêts : Xaintrailles n’y pouvait mettre ordre par l’aigreur où était Agnès, qui ne lui permettait pas de s’éclaircir ; et les manières qu’elle avait alors pour Charles ne lui laissèrent pas douter qu’elle ne fût déjà sa conquête.
164Le bâtard se trouva un soir chez la reine où étaient le roi et la belle Agnès. Le désir de paraître belle aux yeux du premier lui avait fait employer tous les ornements qui pouvaient relever ses charmes naturels. Elle était en effet si éclatante, et elle affecta si bien de regarder tendrement Charles, que le bâtard pensa mourir d’amour et de jalousie. Il avoua après à Xaintrailles qu’il avait été tout prêt de s’aller jeter à ses pieds malgré le lieu où il était ; mais la fureur succédant à cette vivacité, il se mit à parler bas à la Pucelle sans 165savoir qu’il achevait de se perdre auprès d’Agnès. Et par une bizarrerie dont le seul amour est capable, ces deux amants si passionnés se regardèrent comme des ingrats et des infidèles, dans le même temps qu’ils s’aimaient plus que jamais.
— Ah ! Xaintrailles, disait un jour le bâtard à cet ami, à qui nous fierons-nous maintenant ? Cette Agnès dont nous avions une si haute opinion, faible, intéressée, infidèle, préfère un amour frivole à l’alliance du bâtard d’Orléans, qui, si je l’ose dire, a acquis quelque nom dans le 166monde ! Où en serais-je, ajoutait-il, si j’avais épousé une personne qui me préparait de tels ridicules ? Aurais-je soutenu la honte d’avoir une femme capable de cette indignité ? Hélas ! mon cher Xaintrailles, à bien approfondir ce que je pense, je suis assez faible pour souhaiter d’être encore en état d’en courir les risques ; et si je ne me fortifiais contre mes sens, j’irais encore demander grâce à la perfide.
Agnès, de son côté, souffrait tout ce que la jalousie a de plus horrible. Elle était fort sensible à cette passion ; mais prête à se précipiter dans l’abîme 167où elle la conduisait, son amour la força d’écrire un billet au bâtard, qui leur eût bien épargné des ennuis s’il avait été reçu. Ce billet était touchant ; l’heure où il avait été écrit y ajoutait encore : Agnès n’ayant pu dormir, l’envoya presqu’aussitôt que le jour parut, avec ordre de le rendre en main propre. Tout conspirait contre ces amants : le bâtard, aussi agité qu’elle, ayant passé la nuit sans fermer l’œil et sachant que la Pucelle, diligente et loin des délicatesses de son sexe, se levait d’ordinaire avec le soleil, était 168allé chez elle pour lui parler du voyage du roi qui s’avançait. On ne fit point difficulté de le dire au domestique de Sorelle, qu’on ne connut point ; et l’on peut s’imaginer quel effet fit sur l’esprit de cette fille la nouvelle d’une visite si empressée. Elle ouvrit son cœur à Panpli, celle de ses filles qui lui était la plus chère : tout ce que la rage et l’amour sont capables de faire imaginer, elle le dit dans cette douloureuse occasion. Il était des moments où une retraite affreuse lui paraissait le seul parti qu’elle eût à prendre ; d’autres où la mort lui aurait 169semblé douce. Mais dans tout cela elle se punissait toute seule, à ce qu’elle croyait, et c’était le bâtard qu’elle voulait particulièrement punir : erreur où la plupart des femmes tombent sans songer que si on leur est infidèle, on est peu sensible à cette vengeance.
La jalouse Agnès se détermina pourtant par ce motif à s’abandonner aux désirs de Charles ; et ce roi, plus touché de cette conquête que des avantages de ses armes, parut transporté de plaisir et comblé de félicités à la vue de toute sa cour. 170Plus le bâtard lui voyait de joie, plus il sentait multiplier ses chagrins.
Histoire de la Pucelle d’Orléans : récit de son départ de Lorraine
Ce roi devait partir incessamment. Le prince alla, la veille de son départ, se promener dans un jardin hors de la ville. La Pucelle, fatiguée des soins qu’elle avait pris à la revue des troupes, alla aussi prendre l’air dans cette promenade solitaire : elle n’était accompagnée que de deux femmes qui ne l’abandonnaient pas. Le prince l’aborda sitôt qu’il l’aperçut. Leur conversation ne fut d’abord que de choses indifférentes. Ensuite le bâtard y mêla quelques 171louanges des merveilles qu’elle avait exécutées ; elle les repoussa modestement ; mais lui, ne se lassant point d’admirer ce qu’elle avait au-dessus des autres femmes, s’attacha principalement à relever cette vertu qui brillait en elle, et dont l’éclat empêchait les vœux téméraires des amants que ses charmes devaient attirer.
— Quelle différence, ajouta-t-il, de vous au reste de votre sexe ! À quelles faiblesses n’est-il point sujet, et combien de degrés y a-t-il depuis Sorelle jusqu’à vous ?
— Sorelle, repartit-elle, a une beauté si supérieure 172aux autres qu’elle lui a suscité de terribles attaques. Contentons-nous de bien faire, et ne blâmons point en autrui des chutes qu’il faut plaindre si on est équitable.
— Eh ! c’est encore cette équité, reprit-il, qui met le comble à la grandeur de votre âme ! Cette Sorelle déjà citée ne parlerait peut-être pas ainsi de vous si vous étiez à sa place.
— D’où vient, reprit la Pucelle en le regardant, que vous vous acharnez ainsi contre une personne en qui vous devez admirer mille qualités aimables, et respecter le 173choix de votre maître ?
— Ah ! reprit le bâtard, si vous saviez ce qui cause cet acharnement, vous me trouveriez bien plus téméraire, et en même temps bien plus méprisable !
L’air dont il dit ces paroles excita la curiosité de la Pucelle. Il ne se fit guère prier pour la satisfaire : son cœur était trop pressé par sa douleur pour ne pas saisir l’occasion de le soulager. Il lui narra le commencement de sa passion et tout ce que nous avons vu, à la réserve de son amour pour la reine ; mais il le fit en des termes si touchants, que la Pucelle, toute 174sévère qu’elle était, le plaignit en tendre amie de la perte de ses espérances. Elle se récria sur le tort qu’avait eu Sorelle de préférer une intrigue criminelle à la pureté des intentions du bâtard ; et ces deux personnes, dont l’un brûlait d’amour et dont l’autre était soutenue par la piété, dirent en cette occasion tout ce que l’amitié, la passion et la vertu peuvent faire penser de plus touchant.
Après un petit moment de silence, le bâtard pria son amie de lui apprendre les commencements d’une vie dont tout devait être précieux.
— 175J’ai encore peu vécu, reprit-elle ; vous savez combien il y a que je suis dans le grand monde. Vous êtes instruit de ma naissance ; vous n’apprendrez que des aventures bien simples : il est vrai qu’il y en a quelques-unes de singulières.
— Contez-les-moi donc, reprit le bâtard ; nous partons demain pour un voyage qui ne nous laissera guère de temps. Profitons de celui que nous avons aujourd’hui, puisqu’il n’y a que le présent qui soit à nous.
La Pucelle y consentit, et prit ainsi la parole.
176Histoire de la Pucelle d’Orléans
— Quand vous n’auriez pas appris l’état où il a plu au Ciel de me faire naître, je ne rougirais point de vous en instruire. Je suis née dans un village de Lorraine assez près de Vaucouleurs, de parents mal partagés des biens de la fortune, mais, si je l’ose dire, agréables au Seigneur, puisqu’il ne dédaigne pas les petits quand ils sont animés par sa crainte et par son amour. Leur foi était sincère, leurs mœurs simples, et 177leur petite famille si bien réglée que jamais aucune brouillerie n’a troublé l’harmonie de leur union. J’ai trois frères, comme vous savez, dont j’ai toujours été fort aimée, et je leur rends avec usure l’amitié qu’ils ont pour moi. Je ne démentis en rien l’éducation que je reçus, jusque-là que je faisais même quelquefois la guerre à mes frères sur de petites amourettes qu’ils avaient avec des filles de leur condition. Je m’occupais à filer, à travailler à l’aiguille, et le plus souvent à lire : mon père avait eu soin d’avoir des livres 178depuis que son âge ne lui permettait plus d’agir ; je m’en saisissais avec avidité, et si j’ai essuyé quelques petites réprimandes, ç’a été quand, au retour des champs où j’allais garder les moutons, je rapportais un livre lu au lieu d’une quenouille de lin filée.
J’eus souvent à défendre mon troupeau contre les loups qui venaient l’attaquer : alors je prenais ma houlette, et quand il y en avait quelqu’un assez hardi pour m’attendre, je ne manquais guère à le vaincre. C’était peut-être une figure de ce que je devais faire un jour 179dans des occasions plus périlleuses. Je menais aussi boire les chevaux de mon père, et la manière dont je les montais, qui n’était pas fort commode, m’a donné sans doute cette facilité que vous m’avez vue à m’y tenir.
Il y a environ un an qu’après avoir fait boire mes chevaux, je les laissai en liberté dans la prairie ; et m’étant couchée sur les bords de la Meuse, je prenais le frais avec quelque sorte de délice. Un homme d’assez bonne mine et somptueusement habillé s’approcha de moi. Je me levai, redoutant toujours les approches des 180gens inconnus ; il me fit une révérence plus gracieuse que je ne croyais la mériter.
— Que faites-vous là, belle fille ? me dit-il. Et pourquoi ne vous connais-je point, moi qui suis votre voisin ?
— Je suis dans une condition si différente de celle dont vous me paraissez, lui répondis-je, et je quitte si peu la maison de mon père, qu’il n’est pas étonnant que je n’aie jamais eu l’honneur d’être vue de vous.
À ces mots, je voulus aller rassembler mes chevaux pour les ramener ; mais lui, me prenant par le bras :
— Non, me dit-il, vous ne partirez 181pas encore : je veux savoir votre nom et votre demeure.
— Je ne sais, répliquai-je, si je dois contenter votre curiosité, ne sachant point à qui je parle.
— Oh ! pour cela, dit-il, vous en serez bientôt instruite : je m’appelle Baudricour, et je suis gouverneur de Vaucouleurs.
Ce nom me rassura un peu parce que j’en avais entendu parler comme d’un honnête homme, et je lui appris ce qu’il voulait savoir. Il voulut obtenir de moi de recevoir de ses visites ; je l’assurai que nous n’étions point d’une condition à voir une personne comme lui, et sur 182cela je le quittai sans m’arrêter davantage.
Il vint le lendemain un écuyer de Baudricour dire à mon père, de la part de son maître, qu’il avait entendu parler de sa piété, de l’ordre qui régnait dans sa maison et de la beauté de sa famille ; qu’il voulait en prendre soin, qu’il le viendrait visiter, et qu’il lui marquerait l’estime qu’il fait des gens de bien dans quelque condition qu’ils soient. Mon père, à qui j’avais conté ce qui m’était arrivé la veille, ne fut pas surpris de ce compliment.
— Vous direz, s’il vous plaît, à votre maître, 183dit-il à l’écuyer, que je suis indigne de l’honneur qu’il me veut faire ; mais que j’irai dès demain prendre ses ordres.
Il y fut en effet, et Baudricour lui fit un accueil plus convenable à un seigneur qu’à un homme champêtre : il lui dit qu’il voulait prendre soin de sa famille, et qu’il irait lui rendre visite. Mon père, qui avait plus d’esprit que les gens de son état n’ont accoutumé d’en avoir, crut qu’il y aurait de l’incivilité à refuser l’honneur qu’on lui voulait faire, et revint nous avertir de ce qui lui était arrivé.
184Je pris sur cela la résolution de me cacher dans quelque asile pour n’être point vue de Baudricour lorsqu’il viendrait me voir ; mon père approuva mon dessein. J’allai me réfugier de bonne heure dans un petit ermitage dédié à la plus pure des vierges : je la conjurai de me prendre sous sa protection, et de me donner les forces nécessaires pour me soutenir dans les assauts que je prévoyais bien qu’on m’allait livrer.
Baudricour arriva chez mon père peu après que j’en fus sortie. Il fut d’abord surpris de ne me point voir ; on fit 185mine de me chercher, et ne m’ayant point trouvée, il se flatta que l’art avait un peu de part à ce procédé, et qu’on voulait, par cette résistance affectée, lui donner plus d’empressement pour moi. Mon père lui présenta mes trois frères en lui disant qu’il voulait les mettre dans les troupes. Le gouverneur de Vaucouleurs approuva ce dessein, et promit de ne les laisser manquer de rien ; mais mon père lui repartit que n’ayant que ce petit secours à donner à son roi, il avait pris ses mesures pour équiper trois soldats ; que sa naissance ne 186lui permettait pas d’aspirer plus haut, et que s’ils étaient un jour honnêtes gens, ils trouveraient assez d’occasions de faire fortune. Baudricour était forcé d’admirer de tels sentiments, et ne voulut pas le presser davantage.
Peu de jours se passèrent sans recevoir une autre visite du même gouverneur. J’étais allée garder mes troupeaux assez loin ; il ne me vit point encore. Le goût qu’il avait pour moi en augmenta : il mit des gens en campagne pour me trouver, et il me trouva. Il est inutile de vous raconter les discours séducteurs 187qu’il me tint : figurez-vous tout ce qu’on est capable de dire quand on aime une fille fort au-dessous de soi, qu’on espère tenter par des promesses. La fermeté qu’il trouvait dans mes réponses l’étonnait ; il me quitta d’un air désespéré, et j’allai rendre compte à mes parents de cette conversation.
Peu après, j’eus une aventure qu’il faut que je vous apprenne. J’étais dans mon ermitage à prier à mon ordinaire, quand j’entendis marcher derrière moi. Mon peu de curiosité m’empêcha de tourner 188la tête, mais j’entendis une voix qui disait ces paroles :
— C’est à vous que j’adresse mes vœux ; vous seule pouvez donner remède aux maux que je souffre : permettez que je ne me relève point que je n’arrache de votre bouche le sort que je dois attendre.
Cette prière me surprit. Je voulus voir celui qui la faisait : c’était le gouverneur que j’aperçus à mes pieds. Il était habillé en berger, et l’on pouvait voir, au soin qu’il avait pris de sa parure, qu’il n’avait pas dessein de déplaire.
Cependant, mon étonnement 189et ma colère ne se pouvaient concevoir : je voyais perdre le respect qui est dû à un lieu saint ; je ne m’en connaissais que trop la cause, et j’étais seule avec un homme que je regardais en ce moment avec horreur. J’hésitais quel parti je devais prendre ; mais tout à coup je sentis renaître mon courage, et je ne puis attribuer ce changement subit qu’à une inspiration du Ciel.
— Retirez-vous, profane, lui dis-je d’un ton éclatant, ou craignez les châtiments d’un Dieu puissant et irrité !
Ce peu de mots fit une impression sur son esprit qui 190l’obligea de sortir d’un air désespéré, mais respectueux.
Quelques jours se passèrent sans que j’entendisse reparler de lui. Je restais même chez mon père pour éviter sa rencontre. Enfin, le croyant revenu de ses extravagances, je me hasardai de retourner aux champs : c’était dans le temps que je faisais parquer mes troupeaux ; je les laissais paître jusqu’à la nuit. Un soir, en approchant de la plaine où j’avais fait disposer mon parc, je sentis des odeurs agréables qui me surprirent dans un lieu si stérile. Mais que devins-je quand, étant plus près, 191je vis que la palissade était toute couverte des plus belles fleurs avec leurs feuilles ! Je reculai quelques pas, doutant si je devais risquer d’y entrer. Mais qu’aurais-je gagné à fuir ? J’avais un grand trajet à faire jusque chez mon père, et le Dieu puissant dont j’attendais la protection saurait aussi bien me défendre en ce lieu que sur les chemins.
J’entrai donc dans cette enceinte fatale avec toutefois un peu de tremblement, et j’allais mettre le pied dans ma petite cabane, quand je m’aperçus que ce n’était plus la 192même. Celle-ci, plus grande, était faite de bois de cèdre travaillé fort proprement ; elle formait une jolie chambre où il y avait un lit relevé d’une façon galante ; les étoffes en étaient simples mais propres, et toute la garniture d’une délicatesse à quoi je n’étais pas accoutumée. Un vase d’une matière transparente couvrait en partie une bougie allumée, à la clarté de laquelle il me fut aisé de remarquer de si prodigieux changements. Une toilette auprès de mon lit était couverte de tout ce que le luxe et la mollesse des femmes ont inventé ; 193vingt sachets de senteur étaient mêlés parmi des habits de bergère véritablement, mais d’une propreté et d’un goût exquis. Je ne pus refuser à ma curiosité l’examen de toutes ces choses ; il est vrai que bientôt, détestant l’auteur de ces galanteries et les sentiments qui les lui faisaient faire, je résolus de ne me point coucher et de passer la nuit en prières. À peine avais-je commencé que j’entendis les hautbois autour du parc, dont l’excellente harmonie me causait de la distraction. Ensuite une voix seule, accompagnée 194d’un luth, chanta les paroles que je vais vous dire.
Dormez, adorable bergère,
Fermez ces yeux qui causent tous mes maux,
Je ne veux point troubler leur tranquille repos.
Et tout plein de désirs sans être téméraire,
Un seul de vos regards, un seul mot moins sévère,
Récompenseront mes travaux.
Après cela, je n’entendis plus rien, et je me préparai à sortir dès que j’aperçus l’aurore. Mais je n’étais pas assez heureuse pour en être quitte. 195Baudricour se présenta à la porte du parc dans le même habit de berger où je l’avais déjà vu ; il se jeta à mes genoux pour m’empêcher de passer. Je m’arrêtai tout court, et je lui dis quelques mots assez durs.
— Tuez-moi, répliqua-t-il, avec le fer de votre houlette, ce fer qui vous a tant fait vaincre de loups ! Ils n’en veulent qu’à vos troupeaux, ces loups ; et moi j’en veux à votre cœur. Si c’est une témérité impardonnable, hâtez-vous de m’ôter la vie : je ne cesserai jamais de vous aimer.
— Le Ciel ne permet pas cette violence, répondis-je, 196mais je l’importunerai tant de mes vœux, qu’il vous ôtera peut-être des sentiments si inutiles, et dont la durée me devient fort importune.
Il serait long et ennuyeux, seigneur, de vous raconter ici tout ce qui fut dit en cette occasion. Je désespérai de telle sorte Baudricour, qu’il se retira comme un homme furieux. Je retournai chez mon père avec mon troupeau, à dessein de ne plus m’exposer à parquer. Je le trouvai dans une grosse fièvre qui m’empêcha de lui dire mon aventure. Il mourut en très peu de jours, et ma mère, qui l’avait toujours 197passionnément aimé, le suivit de près. Je me trouvai par cette perte sans aucun secours que de Celui qui n’abandonne pas les oiseaux, et j’en eus plus besoin que jamais.
Baudricour, averti de la mort de mes parents, vint me trouver, et, par un changement prodigieux, il m’offrit de partager sa fortune avec moi et de nous unir pour jamais. Une telle offre aurait dû tenter une simple bergère ; mais j’étais soutenue par la main de Dieu, à qui je me voulais consacrer toute pure. Il est vrai que, ne pouvant savoir 198mauvais gré à un homme qui me donnait une telle marque d’estime, je le refusai avec beaucoup de civilité et de reconnaissance. Ce refus ne lui parut point naturel : il me fit observer par des gens à lui, qui me gardaient presqu’à vue, dans la pensée sans doute de découvrir quelque mystère dans ma conduite. Ils eurent lieu de se convaincre de mon innocence. Baudricour revint me chercher : mes frères étaient à l’armée, où mon père les avait fait prendre parti ; j’étais seule avec une jeune fille qui me servait. Je craignais toujours 199les violences d’un homme amoureux, et je ne le voyais point partir que je ne redoutasse son retour.
Vous savez, seigneur, que la Lorraine a toujours conservé dans les troubles présents une fidélité exacte pour son roi : cet amour avait passé jusqu’à mon cœur. Je ne cessais d’importuner le Ciel de mes vœux pour sa gloire et pour sa prospérité. Je crus sentir, et je sentis en effet, des inspirations de lui rendre des services que je regardais au-dessus de ma capacité et de mon état, mais dont ma confiance ne pouvait 200s’ébranler. Il sortit de là : l’espérance d’être utile au royaume ; la soumission au Dieu des armées, et l’exclusion des poursuites de Baudricour, dont la passion me paraissait d’autant plus redoutable que l’innocence de ses intentions aurait pu à la fin me déterminer en sa faveur.
Après avoir balancé quelque temps ce que je devais faire, je courus encore à mon ermitage, où je me sentis si puissamment fortifiée que je n’hésitai plus à me déterminer. Le gouverneur ne tarda guère à me venir visiter ; je 201lui parlai de mes vues avec un transport dont la véhémence l’étonna. Il tâcha à me faire voir la témérité d’un tel projet, la hardiesse de cette entreprise, le ridicule d’une jeune bergère qui veut s’exposer aux moqueries de tout un royaume, et d’une cour en particulier, plus à craindre sur les ridicules que tout le royaume ensemble. J’avais envisagé avant lui toutes ces difficultés ; quelque chose fort au-dessus de mon esprit les avait levées, et je lui dis absolument que s’il refusait d’offrir mon secours au roi, je m’adresserais à d’autres 202qui me seraient plus favorables.
Huit jours après, comme je me promenais devant ma petite maison, je vis plusieurs cavaliers à la tête desquels était cet écuyer de Baudricour qui était venu chez mon père. Il y avait aussi les deux femmes que vous voyez avec moi. Toute cette troupe descendit de cheval, et l’écuyer, prenant la parole, me dit que son maître m’envoyait quérir pour aller passer quelque temps chez lui, et examiner si mes desseins se pouvaient exécuter. Je compris bien que le gouverneur avait regardé 203mes discours comme des bagatelles, ou comme un moyen de me délivrer de ses poursuites, et que j’allais peut-être essuyer ou la captivité, ou de nouveaux empressements. Mais que faire dans cette conjoncture ? Je n’étais pas en état de me défendre, et je montai à cheval bien déterminée à tout soutenir pour ma gloire, et à tout entreprendre pour mon roi.
Lorsque j’arrivai à Vaucouleurs, Baudricour vint me recevoir d’un air grave et sérieux. Il me conduisit dans un appartement où il me laissa avec les femmes qui m’avaient 204accompagnée ; j’y fus servie avec respect et assez magnifiquement. Il me vint voir le lendemain et, ayant fait retirer mes femmes, il me pressa fort de ne pas tarder davantage notre mariage. Il tâcha de m’éblouir par la dignité à laquelle il voulait m’élever, et lorsqu’il me vit inébranlable sur mes premiers desseins, il tâcha de m’effrayer par l’image de la prétendue extravagance où j’allais m’embarquer : qu’il était encore temps de m’en dédire ; que la cour n’en était point informée ; qu’il craignait trop pour moi le spectacle 205que j’allais donner, et mille autres raisons que son aveuglement lui fournissait. Mais je lui dis enfin que rien ne pouvait m’en distraire ; que je sentais tous les jours de nouveaux mouvements qu’il ne m’était ni permis ni possible de rejeter, et que je trouverais bien les moyens de les faire savoir au roi s’il me refusait son secours. Ma fermeté l’étonna. On ne me donna plus aucune liberté, et voici les autres voies dont il se servit pour me tourmenter, ou pour me connaître mieux.
Il m’envoya un homme parfaitement bien fait qui, sous 206couleur d’être dans mes intérêts, tâchait de s’insinuer dans mon cœur. Rien n’était plus gracieux que son langage, rien de plus séduisant que ses promesses ; mais je perçai bientôt le faux, et Dieu me fit la grâce de ne sentir aucune faiblesse.
Peu de jours après, un homme différent de tout point vint me faire des menaces si je ne cessais d’être invincible. Celui-ci avait la mine farouche, le regard menaçant, la conversation rude ; je soutins plusieurs fois cette 207désagréable vue, et je déconcertai encore cette seconde machine avec le même succès. Baudricour me voyait rarement pendant ces divers moyens de séduction.
— Seigneur, lui dis-je le premier jour que je le revis, j’ignore quel sentiment vous avez de moi ; mais tous les artifices à quoi vous vous abaissez vous seront honteux et inutiles ! Et bientôt je me verrai en lieu où je n’aurai plus rien à redouter de votre part.
Ces paroles, que la colère me faisait proférer, produisirent un effet surprenant. Je ne sais s’il eut peur que j’eusse quelque 208moyen de le rendre suspect par la tyrannie qu’il exerçait sur moi, mais trois ou quatre jours après, il entra dans ma chambre d’un air enflammé de courroux mêlé d’ironie :
— Venez, me dit-il, ange tutélaire de la France, venez : il est temps de faire connaître vos rêveries.
À ces mots, il me conduisit dans un cabinet de son appartement où mes femmes eurent ordre de me donner un habit d’homme, avec lequel je partis, et que vous me vîtes en arrivant à Chinon. J’appris de mes femmes qu’il avait mandé à la cour 209ce qu’il appelait mes égarements, et qu’il avait pris pour prétexte de ma détention qu’il craignait qu’on ne fît par d’autres voies la nécessité d’éprouver ma foi et ma vertu auparavant que de m’envoyer au roi.
Voilà, seigneur, ce que vous avez souhaité, et ce qui est assez secret (au moins ce qui concerne l’amour du gouverneur) pour que je vous conjure de n’en jamais parler à personne.
— Ne craignez pas mon indiscrétion, dit le bâtard, tout ce qui vous regarde m’est sacré.
L’aveu nocturne, trop tard
Après un moment de conversation, 210la Pucelle se retira ; mais le prince, après l’avoir conduite jusqu’à la porte, revint dans le jardin parce qu’il faisait parfaitement beau. Il retourna en rêvant dans l’allée où il avait conté son histoire à la Pucelle : elle était plus sombre que les autres, et quoiqu’il fût presque nuit, l’humeur où il était lui faisait chercher tout ce qui pouvait y avoir plus de rapport. Il se coucha sur le banc où il avait parlé, enseveli dans sa mortelle douleur. Il y avait un petit cabinet derrière où on allait quelquefois se reposer. Il y entendit 211une voix dont le son le frappa au cœur :
— M’assurez-vous, dit-elle, que j’ai bien entendu ? Le Ciel, le juste Ciel aurait-il trouvé le secret de me punir si rigoureusement par la même chose qui aurait fait ma félicité il y a quelques jours ? Quelle chute, Panpli ! ajouta-t-elle. Quelle nouvelle ! Que de biens, que de maux !
Elle s’arrêta en cet endroit pour laisser couler des larmes accompagnées de mille soupirs.
Que devint le bâtard quand il entendit ces paroles ! Le sens s’en développait à son cœur. Quoiqu’il fût encore obscur 212à son esprit, il ne pouvait se méprendre à la personne qui les avait proférées, et le nom de Panpli ne l’en persuada pas davantage que son émotion. Dans les sentiments confus où il se trouva, il prêta l’oreille plus attentivement. Il entendit que Panpli répondait ainsi :
— En doutez-vous, madame ? Ce malheureux prince vous a trop aimée, et vous avez cru trop tôt des récits infidèles.
— Ah ! reprit Agnès, rien ne peut égaler mon désespoir : j’ai trahi ce que j’aime, et j’ai favorisé ce que je n’aime point !
Sa douleur fut en ce moment 213si violente, que le prince, transporté d’amour, de jalousie, de fureur et de plaisir, courut vers la porte du cabinet, et fut plus tôt aux pieds de Sorelle qu’elle ne l’entendit. Il faisait fort obscur, tout pouvait être suspect dans la place où elle était depuis quelque temps. Elle tâcha de se lever pour se dérober aux regards de cet indiscret ; mais le prince, serrant ses genoux :
— Non, Madame, lui dit-il, vous ne sortirez point d’ici, s’il vous plaît, que je n’arrache tout mon malheur et toute ma gloire.
À cette parole si bien gravée 214dans le cœur de Sorelle, elle faillit à perdre connaissance ; et retombant sur un petit lit où elle était à demi couchée :
— C’est vous, Prince ! lui dit-elle. C’est vous ! Venez-vous m’accabler de reproches que je ne mérite que trop ?
— Je viens, reprit-il, vous adorer et mourir à vos pieds s’il n’y a point de remède à mes malheurs.
Il se fit alors un silence éloquent entre ces aimables amants. Sorelle ne songeait point à arrêter le cours de ses larmes ; le prince ne pouvait retenir celles qui remplissaient ses yeux. Il prit ses mains, il les baisa mille fois ; 215sa maîtresse serrait tendrement les siennes : on ne se fût jamais mieux entendu sans se parler. Mais enfin, Sorelle interrompant ce langage muet :
— Retirez-vous, Prince, dit-elle au bâtard : fuyez une personne indigne de vous, et que la bizarrerie de son sort n’a conduite à cette indignité que par 216la plus violente pas…
Elle s’arrêta en cet endroit, croyant qu’il n’était plus de saison de parler ainsi.
— Achevez, cruelle Agnès, reprit le prince, ne me privez pas de toute consolation quand vous me causez un désespoir qui ne finira jamais.
— Eh bien, dit-elle, par la plus violente passion ! Elle ne me laissait point de repos : l’attention que j’avais à toutes vos actions m’en fit juger criminelles de très innocentes, et j’ai payé d’un crime effectif celui que je vous supposais. Cruelle jalousie, ajouta-t-elle, à quoi nous exposes-tu ?
— Hélas ! répliqua le bâtard, j’ai donc creusé moi-même l’abîme affreux où me voilà tombé ? Ne devais-je pas passer ma vie à vos pieds ? Fallait-il songer à son devoir ? Fallait-il laisser un rival auprès de vous ? Et devais-je servir, 217aux dépens de mon sang, ce rival odieux tandis qu’il ne songeait qu’à rendre ma vie infortunée ?
Après cela, ces deux amants s’expliquèrent : chacun narra ce qu’il savait. Le prince apprit à Sorelle l’accident qui était arrivé au courrier qu’il lui avait dépêché, et dont il avait appris les fausses nouvelles de son inconstance. Ils conclurent ensemble qu’il y entrait des artifices de madame de Rohaut : ils détestèrent sa conduite.
— Hélas ! dit Agnès, comment nous parer de ces coups ? Nous étions absents et trompés, la jalousie 218nous peignait toutes ces noires couleurs ; mais infortunée que je suis, cent fois plus criminelle que vous, je ne puis presque être plus malheureuse.
Après mille regrets de ne pouvoir plus passer innocemment leur vie dans un lien permis, le bâtard tâcha de persuader à Agnès que le seul remède à de si grands maux était d’unir leurs cœurs plus que jamais.
— Ah ! reprit-elle, que vous êtes peu délicat ! Songez que j’étais encore digne de vous il y a peu de jours ; que mon repentir ne peut être compris que par 219moi-même, et que malgré l’amour d’un roi que votre valeur a fait devenir grand, je prendrai peut-être un parti qui méritera votre estime.
— Vous résoudrez-vous à ne me plus voir ? dit l’amoureux bâtard. Est-ce l’adieu que vous me préparez, quand je pars demain à la suite de mon heureux rival ?
— Je ne vous explique point, répliqua-t-elle, ce que je médite. La maîtresse d’un roi, puisqu’il a plu au destin de me donner ce titre, n’est pas fort maîtresse d’elle. Mais, Prince, il n’y a rien que je ne fasse pour réparer ma réputation.
— Je vous 220demande du moins, reprit-il en voyant qu’elle voulait s’en aller, la complaisance de ne rien déterminer qu’à mon retour, et la liberté de vous écrire de temps en temps pendant mon absence, si vous ne dédaignez point les nouvelles d’un sujet dont le malheur vous donnera tous les jours des siennes.
Agnès le lui permit, à condition que ce serait des lettres d’amitié. Mais une petite permission attire d’ordinaire d’autres demandes.
Ils se séparèrent après bien d’autres discours : les amants ne finissent point. Ils se revirent le soir chez la 221reine qui, ne pouvant guérir la profonde blessure de son cœur, et plus attentive que les autres à leurs regards, s’aperçut de leur adoucissement. Elle avait cru cet amour fini par l’erreur où elle était sur la Pucelle ; mais, à ce coup, elle connut leur renouement. Et quoiqu’ils eussent apporté tous leurs soins à se cacher, cette princesse avait pénétré leur secret ; mais les circonstances lui en étaient inconnues. Elle fit passer Xaintrailles dans son cabinet, et lui recommanda la personne sacrée du roi dans le voyage qu’il entreprenait 222le lendemain. Ensuite elle parla du mérite de la Pucelle, et du bruit de sa liaison avec le bâtard : Xaintrailles l’assura que les apparences étaient trompeuses, qu’il n’y avait entre eux qu’une amitié pure, sans mélange d’aucuns désirs.
— Et Sorelle, reprit la reine, est-elle aussi l’objet d’une tendresse épurée ?
Ce courtisan ne répondit rien.
— Depuis quand vous suis-je suspecte, Xaintrailles ? continua-t-elle.
— Ah ! Madame, reprit-il en se prosternant à ses genoux, Votre Majesté pourrait-elle m’accuser de manquer au dévouement 223que j’ai pour elle ?
La reine, touchée de l’action et des paroles de Xaintrailles, le fit relever et lui ordonna de ne lui rien cacher là-dessus. Il lui dit avec sincérité tout ce qu’il savait des sentiments du prince ; et comme il ignorait encore la scène du jardin, il ne put en instruire Sa Majesté.
— Vous voyez, Madame, ajouta-t-il, combien ce pauvre prince aurait évité de traverses s’il avait été un peu moins malheureux dans une passion que Votre Majesté a rendue trop infortunée.
Jamais Xaintrailles n’avait parlé si 224ouvertement.
— Ah ! reprit la reine, arrêtez ! N’ai-je point assez de déplaisirs, sans m’assurer à présent de ce que j’ai quelquefois soupçonné, et qui, pour mon repos, me devrait toujours être douteux ?
Il ne répliqua point à ces paroles ; mais la reine l’assura que le prince et Sorelle étaient raccommodés, et finit par déplorer la conduite de cette fille dont, ne pouvant deviner les motifs, elle ne voyait que les mauvais côtés.
La Fayette, qui était chez la reine quand elle devina le secret de nos amants, ne vit que trop le nouvel obstacle 225qui se présentait à son amour, tant il est vrai que les yeux d’un amant sont clairvoyants. Il avait un chagrin de partir dont on lui faisait la guerre ; mais il la soutenait avec cette liberté et cet agrément qui lui étaient ordinaires. Il fallut cependant partir le lendemain.
Charles se mit à la tête de l’armée, composée de toute la noblesse qui lui était demeurée fidèle, et du duc d’Alençon, du comte de Vendôme et du seigneur d’Albret, que le retour de sa fortune avait rappelés auprès de lui. La Pucelle et le bâtard brillaient parmi cette florissante 226jeunesse ; jamais on ne partit sous de meilleurs auspices. La joie était répandue sur le visage du moindre soldat : aussi jamais succès ne fut plus glorieux.
Après le départ des guerriers, la belle Agnès allait souvent se promener seule pour se fortifier dans les vues de retraite qu’elle avait prises. Un soir qu’elle se promenait dans une prairie, et que pour mieux prendre le frais, elle était descendue de son chariot avec la seule Panpli, elle alla s’asseoir au bord d’une agréable fontaine qui était en ce lieu. À peine y fut-elle 227qu’un homme, fait comme on nous représente les tritons, sortit d’entre des roseaux et chanta parfaitement bien les paroles suivantes :
Absent de vous, adorable Sorelle,
Rien ne peut égaler mon trouble et ma douleur ;
Rassurez mon timide cœur,
Plus amoureux, plus ardent, plus fidèle,
Que tous les autres cœurs que l’amour vous soumet :
Lui refuserez-vous jusqu’à la bagatelle,
Une lettre et votre portrait ?
Quand le triton eut cessé 228de chanter, Agnès ne douta pas que ce ne fût une galanterie de Charles, car il n’avait point encore son portrait ; et voyant que le dieu marin tenait une petite boite couverte de diamants qu’il lui présentait, elle la prit avec assez de négligence, et le triton disparut. Tout cela avait un air d’enchantement qui aurait diverti Sorelle dans un autre temps. Elle tenait cette boîte, qu’elle regardait sans la voir et qu’elle n’aurait pas ouverte si Panpli ne l’en avait fait souvenir.
— Que veux-tu que je voie, lui dit-elle en soupirant, que les témoignages 229d’un amour que je déteste depuis que je sais la fidélité de ce pauvre prince ?
Toutefois elle ouvrit la boite, et elle y trouva la lettre que voici.
Je meurs éloigné de vous, divine Agnès. La vue d’un rival, qui m’enlève le seul bien qui m’attachait à la vie, me cause une fureur dont à peine suis-je le maître. Vous m’auriez aimé sans lui, je le sais de votre belle bouche. Hélas ! c’est pour m’avoir trop aimé que vous m’avez trahi ! Croyez-vous que je puisse vivre après un tel aveu, si vous ne m’en adoucissez l’amertume ? 230Sans l’ami que vous me connaissez, je serais déjà parti vingt fois, j’aurais quitté mon devoir, j’aurais renoncé à ma gloire pour aller vous demander votre compassion à la place de votre cœur. N’ai-je pas assez rempli mon devoir ? N’ai-je pas, si je l’ose dire, acquis assez de gloire ? Tout cela n’est que pour les autres : la seule chose qui touche personnellement, c’est de voir ce que l’on aime et de ne s’en séparer qu’en mourant.
Le premier mouvement d’Agnès en connaissant l’écriture du bâtard, et après une lettre si passionnée, fut une joie 231parfaite et un transport auquel elle pensa s’abandonner ; mais laissant tomber ce papier fatal :
— Hélas ! ma chère Panpli, que je suis malheureuse, dit-elle ! Prends ce papier, et tu verras ce qui met le comble à ma douleur.
Panpli lut la lettre, et ne comprit pas trop quels malheurs y étaient enfermés.
— Comment, reprit tristement Agnès, tu ne vois pas que ce prince ne m’estime plus ? Attachée à un autre, il me croit encore capable de répondre à son amour ! Quelle différence, grand Dieu ! Il me jugeait digne d’être sa femme, et il 232me veut bien à présent pour sa maîtresse, quoique je la sois déjà de son rival.
Comme elle achevait de parler, le triton reparut, et lui apprit qu’ayant été au duc d’Orléans, frère du bâtard, celui-ci l’avait pris depuis peu auprès de lui ; que connaissant sa discrétion, il lui avait confié son secret et sa lettre, et qu’il lui avait ordonné de la lui rendre en grand mystère. Il ajouta qu’ayant de la voix, son maître avait imaginé de lui faire chanter les paroles qu’elle avait entendues, et que l’idée de se faire dieu marin lui était venue 233sur ce qu’il avait appris qu’elle venait souvent se promener auprès de cette fontaine.
— Mais, Madame, continua-t-il, ne me renvoyez pas, s’il vous plaît, sans ce que mon maître vous demande, si vous ne voulez achever de le désespérer.
Agnès lui promit de venir le lendemain au même endroit ; elle n’y manqua pas, et elle lui donna la lettre suivante.
Vous m’aimez peut-être encore, mais vous ne m’estimez plus. Eh ! comment m’estimeriez-vous ? Je ne puis pourtant vivre dans cette privation : que ne faut-il 234point qu’il m’en coûte pour acquérir cette estime ? Il n’importe : je vous ferai connaître que si j’ai pu faire des fautes, je sais aussi les réparer. Adieu, Prince : je vous demande votre amitié ; c’est peu de chose si je me souviens de la possession de votre cœur, de ce cœur dont la grandeur et la noblesse… Je m’égare : ne m’écrivez plus et ne songez point à mon portrait.
Il est certain que Sorelle avait intention de se retirer. Elle vécut dans une modestie et dans une régularité, pendant le voyage, qui ne donna point de prise sur sa conduite. 235La reine vivait fort bien avec elle ; mais dans l’intrigue qu’elle prévoyait devoir se former entre elle et le bâtard, cette princesse se trouvait retombée dans cet état qui avait déjà tant coûté à son cœur, dans cette jalousie mêlée d’espérance qu’elle trouvait si dangereuse, et dont elle avait cru se tirer par le mariage dont le projet avait été si bien concerté.
Il arriva un courrier en ce temps-là, qui venait apprendre à la reine la prise de Gergeau. Charles lui écrivait une grande lettre par laquelle il lui mandait que le comte 236de Sufolc et ses deux frères s’y étaient jetés avec quatre cens hommes d’élite ; qu’Alexandre Poll, cadet des trois, y avait été tué ; que le comte y avait été pris sur le pont comme il voulait se sauver, et qu’on avait tout passé au fil de l’épée. Un tel exemple ayant épouvanté Meun, la place se rendit à la première sommation. Mais Baugency n’en fut point intimidé : les Anglais l’avaient si bien fortifié qu’ils s’y défendirent avec beaucoup de hâte. On suivit le siège dans toutes les formes, et il fut bien plus long qu’on ne l’avait présumé.
237C’était de devant cette place que le roi écrivait à son épouse. Agnès eut une lettre en son particulier où il y avait tant d’amour, tant de respect et tant d’empressement, qu’il fallait être aussi prévenue d’ailleurs qu’elle l’était pour ne pas faire sa félicité d’une telle passion. Elle fit une réponse où la tendresse était forcée de paraître ; mais elle se proposait de lui faire goûter à son tour le parti qu’elle avait résolu de prendre.
Le connétable était au désespoir d’apprendre tant de progrès auxquels il n’avait 238point de part. Le mépris que Charles avait marqué pour ses services dans un temps où il en avait tant de besoin l’avait mortellement offensé ; mais son âme était d’une trempe à vouloir faire son devoir malgré celui qui l’en dispensait. Il assembla ses amis, et fit un corps de douze cens chevaux et de deux mille hommes de pied, qu’il alla lui-même présenter au roi. Il ne s’attendait pas à la réception qui lui fut faite : la Trimouille persuada à Charles que le connétable, avec un tel nombre de troupes, ne venait que pour l’enlever, ou 239pour le gouverner selon ses caprices. Le roi, qui haïssait le comte de Richemont, saisit cette fausse idée, et ordonna sans réflexion de lever le siège de Baugency et d’aller charger le connétable. Il ne s’en fallut rien que cet ordre mal digéré ne fût suivi, et que la France n’éprouvât encore les fureurs d’une guerre civile dont à peine était-elle sortie. Mais la Pucelle alla se jeter aux pieds de Sa Majesté : pour détourner un coup si funeste, elle employa l’éloquence et les supplications et se servit avec adresse du pouvoir que ses grandes actions 240lui donnaient. Il fut donc résolu que le connétable verrait le roi et qu’il demeurerait à la cour. La Trimouille, voyant qu’il ne pouvait l’empêcher, tâcha d’en paraître content ; mais il fit ajouter au consentement de Charles que Richemont n’entreprendrait point de gouverner le roi, et que s’il allait se faire sacrer à Reims, il ne se trouverait point à la cérémonie.
Toute l’Europe fut étonnée que ce prince eût accepté son retour à ce prix ; mais les âmes magnanimes souffrent l’ambition des autres, et soumettent 241la leur au devoir et à la raison. La Trimouille voulait briller dans un si grand jour, et le connétable y paraissant, il aurait fallu lui céder le pas. On joignit les deux armées ; Baugency eut le même sort que Meun, c’est-à-dire que la garnison sortit le bâton à la main.
À peine était-on entré dans la ville, qu’on eut avis que l’armée anglaise était en marche pour accourir au secours. On jugea impraticable de conduire le roi à Reims tant que les ennemis tiendraient la campagne. Le connétable ne perdit pas un 242moment : il se mit en marche à la tête de l’armée, après avoir supplié Sa Majesté de ne pas exposer sa personne sacrée à un combat dont l’événement était douteux. Le duc d’Alençon, jeune et brave, était à la bataille avec le bâtard d’Orléans et le maréchal de Rieux. On marcha dans un profond silence vers la Beauce, où étaient les ennemis. Talbot, la fleur de la nation anglaise, conduisait leur armée ; elle était logée au bourg de Patay en Beauce, et elle ignorait encore le succès du siège de Baugency.
243Comme les Français marchaient au petit pas, incertains du lieu où ils trouveraient Talbot, un cerf, étonné de tant de gens ensemble, se mit à fuir avec la légèreté ordinaire à ces animaux ; et la peur troublant son instinct, il alla donner dans les retranchements ennemis. Ceux qui l’aperçurent firent des cris qui les découvrirent. La Pucelle pria le connétable de commencer l’attaque, l’assurant que le moment du triomphe était venu. On fondit sur les Anglais avec une valeur sans égale ; ceux-ci, n’étant point préparés au combat, ne savaient 244quel parti prendre. Talbot, digne de sa haute réputation, les rassura le mieux qu’il lui fut possible ; et lorsque leur terreur fut montée au point de tourner le dos et de fuir à toutes jambes, lui seul avec quelques chefs soutint tout l’effort de nos troupes ; et ce ne fut qu’après avoir perdu toute espérance qu’il se rendit au brave Xaintrailles, d’autant plus grand dans son malheur qu’il ne céda que lorsqu’une plus longue résistance eût passé pour brutalité. La victoire fut complète : il y eut deux mille cinq cens Anglais tués, 245douze cens prisonniers, le canon, le bagage, cent dix enseignes ; enfin, l’avantage ne pouvait être plus considérable. Le bâtard et la Pucelle y contribuèrent avec le courage et la valeur dont on conservera longtemps la mémoire.
Les vainqueurs couchèrent sur le champ de bataille. Les chefs étant allés porter cette grande nouvelle au roi, Xaintrailles lui présenta Talbot, qui en reçut des louanges propres à consoler d’une défaite qu’il avait lui seul retardée ; et son vainqueur lui donna la liberté, sans 246que l’importance d’une telle prise fît désapprouver cette louable action. Le bâtard avait reçu la réponse de Sorelle, et n’en avait pas été content. Il s’en plaignit à Xaintrailles ; mais ayant supprimé la rencontre du jardin à la Pucelle, il ne jugea pas à propos de lui faire confidence de son chagrin. Cette fille sage et pieuse, éloignée des mouvements tumultueux de l’amour, quelque vertueux qu’il pût être, n’en aurait pas admis un frivole comme celui-ci. Notre prince en faisait pourtant sa grande et sérieuse affaire.
— Mon cher Xaintrailles, 247disait-il un jour à son ami, que dois-je penser de ma destinée ?
— Vous êtes si merveilleux et si admiré, reprit-il, que vous devez vous trouver heureux.
— Ah ! reprit le bâtard, vaines louanges, encens prodigué ! Sont-ce là les choses qui m’intéressent ? Et parce que je fais ici mon devoir, croyez-vous que mon cœur en soit moins déchiré par la jalousie, et plus insensible à l’amour ?
— J’avoue, reprit Xaintrailles, que j’avais oublié le sujet de vos chagrins ; mais que voulez-vous que je vous dise ?
— Ce que je veux que vous me disiez ? reprit 248le prince avec impatience. Je veux que vous me fassiez espérer la tendresse d’Agnès, le ralentissement de la passion du roi, quelque chose enfin qui m’empêche de me désespérer.
— En vérité, lui dit Xaintrailles, avec l’esprit et la raison que vous avez, il faudrait tâcher à vous guérir : c’est le conseil que j’ai à vous donner, quand je ne vous vois plus que le rival de mon maître dans une intrigue criminelle. Ne vous fâchez point, ajouta-t-il, voyant que le prince devenait rouge de dépit : j’ai voulu vous servir lorsqu’une vertueuse 249princesse voulait vous faire épouser Agnès. Le roi n’aurait pu se plaindre ; il n’était point aimé, il n’était point heureux, on ne lui faisait que des espérances qui lui paraissaient même vaines, et vous rendiez heureuse une personne qu’il avait jugée digne de son cœur. Mais aujourd’hui qu’il a lieu de croire être aimé, de quoi voudriez-vous me charger ? De détruire mon roi dans son esprit, de vous établir à sa place, ou de vous faire partager sa fortune ? Non, Prince, je ne puis m’y résoudre : je donnerais mon sang pour 250vous, mais je ne puis trahir mon devoir.
— Voilà bien de l’éloquence perdue, reprit le bâtard. Je ne vous demande plus rien. Votre volonté seule suffisait sans le recours de cette harangue ; je présumais trop de votre amitié. Rendez même compte, ajouta-t-il, de cette conversation : c’est de quoi bien faire votre cour.
Xaintrailles laissa passer un orage que l’amour formait, et que la raison devait bientôt dissiper : il laissa le prince outré de douleur.
Sitôt que Xaintrailles fut parti, il écrivit à Sorelle tout ce que sa passion lui suggérait : 251la lettre était longue, pathétique ; rien n’y manquait pour toucher un cœur déjà prévenu. Il la fit porter par le même homme qui avait porté l’autre. Il fit diligence, et se présenta devant Sorelle comme elle allait chez la reine ; et feignant d’avoir une prière à lui faire, il s’approcha et se fit connaître. Un tremblement saisit cette belle fille ; puis la joie se fit sentir à cette seconde marque de l’attention de son amant ; et ne pouvant résister à la curiosité qui s’y joignit, elle retourna chez elle pour lire la lettre qu’on venait de 252lui présenter. Jamais enchantement ne fit un effet plus prompt : projet de retraite, sévérité de conduite, vues de rupture, tout s’évanouit à cette lecture fatale.
— Il m’aime trop, dit-elle en achevant, je suis trop nécessaire à sa félicité pour ne pas sentir que lui seul peut faire toute la mienne ! Venez, Panpli, venez voir l’effet d’un papier couvert de quelques caractères : je ne puis plus me trouver à plaindre, rien ne peut plus m’affliger, mon prince m’adore, et je l’aime avec la dernière ardeur !
Ce fut dans des moments si emportés 253qu’elle écrivit cette lettre :
Vous triomphez partout, grand prince : les murailles des villes tombent devant vous, les armées fuient à votre aspect, et les cœurs ne résistent point à vos désirs. Je vous aimai dès que je vous vis, je vous aimerai toute ma vie. Pouvais-je me flatter d’avoir la force de vous haïr ? Vains efforts de ma vertu qui voulaient m’éloigner des dangers de votre vue ! Peut-on appeler danger un si parfait bonheur ? Conservez-vous pour votre Agnès dans les périls où vous vous précipitez, 254prenez soin de ma vie en ménageant la vôtre, et revenez, s’il se peut, aussi amoureux que vous me le paraissez.
Cette lettre peut surprendre après l’idée qu’on a tâché de donner, au commencement de ces mémoires, des mœurs de la belle Agnès ; mais est-ce d’aujourd’hui que les passions dérangent tout ? Et la première faute de Sorelle ne préparait-elle pas naturellement la seconde ? Enfin, il ne faut point chercher le vraisemblable dans le vrai. Agnès s’abandonna à la douceur de penser à son amant, et Panpli, 255loin d’y mettre obstacle, excusait les désirs de sa maîtresse.
La reine pensait bien d’une autre façon : plus elle sentait de feux, plus ils épuraient sa vertu, et plus ils la mettaient en jour auprès du Ciel, s’il est permis de parler ainsi. Madame de Rohaut était allée cacher sa malheureuse faiblesse, comme nous avons dit, dans le fond d’une campagne. Il y avait encore d’autres personnes à Chinon que l’amour faisait souffrir. Mademoiselle de Laval cachait dans son âme une ardeur qui troublait son repos ; il n’en 256était pas sorti un mot de sa bouche ; les yeux mêmes avaient tempéré la vivacité de leurs regards pour dérober la connaissance de sa défaite à son vainqueur ; mais ce même trait l’avait blessée, et nous en parlerons dans la suite de ces mémoires, aussi bien que de madame la dauphine, femme du connétable, qui s’était rendue auprès de la reine sa belle-sœur aussitôt que son époux était rentré en grâce auprès de Charles. Pour madame de Joyeuse, elle n’avait plus ni pouvoir ni faveur, et son orgueil était forcé de se cacher.
257Le duc de Betfort cependant avait regardé les avantages de la France depuis quelque temps comme un de ces caprices de la fortune si ordinaires dans la guerre : mais la victoire de Patay le tira de son assoupissement. Il se trouvait sans armée : le duc de Glocester son frère, régent d’Angleterre, ne lui accordait du secours qu’avec chagrin ; les Anglais ne voulaient point souffrir qu’on levât des impôts sur eux : la paix et la tranquillité leur semblaient préférables aux conquêtes de leur jeune roi.
Betfort entretenait à Paris 258une cour magnifique. Il avait perdu, par les guerres du Hainaut, le moment d’assujettir la France : nous parlerons de cette guerre dans la troisième partie de nos mémoires, que des intérêts plus pressants ne nous ont pas permis de suivre.
Betfort assembla donc son conseil. Il y pleura de douleur des prodigieux succès de Charles. Ce n’était plus ce duc orgueilleux. Il flatte les Français, il s’abaisse jusqu’aux prières. Sa hauteur, qui avait passé jusqu’au duc de Bourgogne, comme nous avons vu, se changea en humilité. Il députe vers lui et 259demande son secours ; ce duc oublie ses sujets de plainte ; on le comble d’honneurs à Paris ; on le fait gouverneur de cette ville et lieutenant général de l’État jusqu’à ce que Henri vienne en France ; on demande des secours en Angleterre, on lève des troupes en France et en Bourgogne.
D’un autre côté, tout se prépare dans l’armée française au voyage du roi à Reims. La noblesse accourt de toutes parts le joindre : le comte du Maine, le duc d’Alençon, le comte de Clermont, celui de Vendôme, 260princes de son sang, le jeune seigneur d’Albret, Perdriac, Boussac, les Xaintrailles, Mailli, et surtout le bâtard et la Pucelle rendaient ces troupes invincibles.
Histoire parallèle de Louis III de Sicile, frère de la reine
Toute cette fleur de chevalerie fut glorieusement accrue par l’arrivée de Louis III, roi de Sicile. La reine sentit augmenter sa joie et sa confiance en apprenant le retour d’un frère si cher. Elle en fut informée par Charantais, écuyer de ce roi, qui l’avait suivi de près dans toutes les occasions où la gloire l’avait appelé. La reine lui fit mille caresses, 261et témoigna beaucoup d’empressement de savoir les fortunes de son maître. Charantais lui dit qu’il était chargé de ne lui rien cacher ; mais qu’étant obligé de mêler bien des choses qui ne regardaient pas directement le roi son maître, il aurait besoin d’une audience assez longue. La belle reine le lui accorda le lendemain, et il commença en ces termes.
262Histoire de Louis III, roi de Sicile
Votre Majesté est trop instruite des affaires de sa maison pour que j’entreprenne de lui retracer les malheurs du roi son aïeul et du roi son père pour la succession du royaume de Naples. Il faut cependant, Madame, que je vous fasse souvenir de la perfidie du duc de Duras, adopté par Jeanne première, reine de Naples. Ce prince, trouvant un trop long intervalle entre 263la promesse et la possession, assiégea sa mère adoptive dans sa capitale, et pressait de sorte ses pernicieux desseins, que cette princesse, détestant une si noire ingratitude, appela à son secours Louis d’Anjou, second fils de Charles V, aïeul de Votre Majesté, et le constitua son héritier.
Louis y alla avec toutes les forces qu’il put ramasser, mais Jeanne mourut sans être vengée. Et le triste succès des armes de Louis laissa jouir paisiblement l’usurpateur du fruit de son crime.
Le roi votre père, Madame, tout grand et tout courageux 264qu’il était, ne put vaincre l’influence de son étoile. Après divers événements, il revint en France avec le chagrin de voir Jeanne, seconde du nom, fille de Duras, aussi tranquille dans son État que si elle l’eût tenu par une hérédité naturelle.
Le roi, père de Votre Majesté, laissa en mourant, comme vous savez, Madame, trois fils de la reine son épouse, reine digne de leur nom par l’éducation merveilleuse qu’elle leur donna. Il est vrai qu’ils étaient si bien nés, que les plus habiles maîtres n’eurent qu’à mettre en 265œuvre leurs inclinations nobles et vertueuses. Louis surtout, qui prit le titre de roi de Sicile et de Jérusalem avec la possession du comté de Provence, est sans doute un prince accompli : sa personne a reçu des mains de la nature ces grâces qu’il n’est pas aisé d’acquérir ; son esprit est étendu, solide et agréable, son âme est élevée, ses mœurs douces, et sa valeur est au-dessus de toute croyance.
Lorsqu’il s’embarqua à Marseille pour aller soutenir ses droits sur le royaume de Naples, il avait une flotte considérable, et la jeunesse 266dont il était suivi brûlait d’une ardeur guerrière qui ne demandait que de l’occupation. Il fut reçu du pape Martin avec une distinction qui parut d’un heureux augure. Sa Sainteté confirma son droit sur le royaume de Naples comme en étant seigneur suzerain. Notre jeune roi n’attendait plus rien pour passer en Sicile, mais une aventure imprévue l’arrêta plusieurs jours. Elle est trop mêlée dans son histoire pour que je la puisse passer sous silence ; peu de gens y sont entrés, mais mon maître ne veut pas que je vous cache rien de tout ce 267qui le regarde, quoique d’ailleurs votre sévérité lui fasse craindre votre censure.
— Je ne suis point tant à redouter, dit la reine en soupirant : on n’est pas toujours criminel quand on aime, car je vois bien qu’il est ici question de quelque amour. Continuez votre récit.
À ces mots, l’écuyer reprit ainsi :
Le roi visitait un jour les antiquités de cette fameuse ville ; il y avait déjà quelques jours qu’il y paraissait dans la magnificence d’un conquérant. Une femme voilée le tira à part et lui donna une lettre que je vais réciter 268à Votre Majesté. Elle était en italien, mais vous savez que le roi le sait comme sa propre langue. Il lut donc ces paroles :
Un prince de votre âge aura sans doute mauvaise opinion d’une personne qui vous écrit sans être connue de vous ; mais voilà à quoi nous réduit la tyrannie qu’on exerce sur nos libertés. Si nous vivions comme en France, vous m’auriez vue à quelque fête, je vous aurais peut-être paru belle, vous m’auriez parlé, j’aurais été cruelle, tout cela eût été dans les formes. Mais ici, c’est moi qui vous vois ; 269vous ne pouvez me deviner derrière nos jalousies ou sous nos voiles. Si je veux vous parler, il faut que je fasse les pas, et c’est de quoi vous donner une bizarre idée de ma conduite. Il est pourtant vrai que je n’en ai pas moins de vertu : vous trouver bien fait, former des vœux pour le succès de la grande entreprise qui vous appelle en Sicile, souhaiter de vous parler, tout cela blesse-t-il l’innocence ? Si cela est ainsi, je suis criminelle ; mais je ne puis m’en repentir.
Louis, après avoir lu ce billet, demanda à celle qui le lui avait rendu ce qu’il fallait 270faire pour voir la personne qui le lui écrivait.
— Il ne faut que me suivre, reprit-elle : on ne sera point surpris en ce pays de voir un jeune roi se laisser conduire par une femme.
En effet, il la suivit sans grande réflexion, et par la seule curiosité d’éprouver l’aventure. Nous étions beaucoup à sa suite, il nous congédia tous ; je ne goûtais point cet excès de confiance.
— Et vous aussi, me dit-il en riant, laissez-moi.
J’obéis, quoique à regret. Cependant, cette femme le mena par bien des rues différentes. Quand la nuit eut absolument confondu les 271objets, elle le fit entrer dans un fort beau jardin. Il s’assit au bord d’une fontaine. Quand sa conductrice le quitta, il revint bientôt une autre femme dont il ne put d’abord distinguer les traits : il ne douta pas que ce ne fût l’héroïne de la pièce, et se leva pour aller au-devant d’elle.
— Si le soleil nous éclairait, dit cette personne, je ne soutiendrais jamais votre vue après ce que j’ai fait.
— Qu’avez-vous fait, Madame, reprit Louis ? Vous repentez-vous de rendre un prince heureux ?
— Ah ! seigneur, reprit-elle, je n’ai pas de telles vanités ; et 272quand il serait possible que je puisse vous plaire, trop d’espace nous sépare pour que je puisse faire votre bonheur.
Un tel langage parut surprenant après de telles avances, et dans un pays où les occasions se saisissent d’ordinaire. Il prit cependant les mains de cette femme, dont les traits commençaient à se démêler malgré l’obscurité, et qui lui parut parfaitement belle.
— Quoi ! lui dit-il, les cœurs ne se rapprochent-ils pas ? Est-il besoin que les rangs soient égaux pour s’aimer éternellement ?
— Je ne sais, repartit-elle en retirant ses mains 273avec précipitation, si je pense autrement qu’une autre. Mais il me semble que je ne voudrais pas que vous fissiez en ma faveur des choses indignes de votre sang, et que je fusse incapable d’en faire de contraires à la vertu. Cela vous surprend, sire, ajouta-t-elle : cette fille qui veut vous voir vous aime, une fille qui vous aime se livre à vous. Voilà des conséquences très naturelles, et de celles que j’ai bien cru que vous tireriez ; mais j’ai bien voulu m’y exposer, sûre que la suite vous détromperait. Non, seigneur : ma noblesse n’est 274qu’ordinaire, mais ma vertu égale, si j’ose le dire, celle de l’illustre reine de France votre sœur, dont la réputation occupe la renommée. Il est vrai que je la crois exempte de la faiblesse qui m’a contrainte à vous écrire, en cela plus heureuse que moi sans être plus innocente.
Louis admirait la fermeté avec laquelle cette fille parlait ; il doutait cependant encore s’il n’y aurait point d’artifice à son discours.
— Je ne prétends point vous faire injure, lui dit-il, et je crois votre sagesse à toute épreuve ; mais que deviendront 275donc les sentiments dont vous voulez bien que je me flatte ? Et n’est-ce pas être trop cruelle de me faire venir ici pour n’entendre que de la morale ?
— Si je vous croyais capable, seigneur, reprit-elle, d’une tendresse épurée, j’aurais un peu plus égayé la conversation : j’ai assez d’intérêt à ne vous pas laisser ennuyer, dans le désir que j’aurais de vous voir souvent.
Le roi ne pouvait concilier des expressions si vives avec des desseins si prudes. Il s’aventura encore à lui vouloir dérober quelque légère faveur : elle en parut révoltée. Enfin, Madame, 276après une conversation de deux heures, il lui trouva tant d’amour et de sagesse, que s’il n’eut pas une véritable passion dès ce jour-là, il eut du moins un goût qui l’obligea à y penser souvent.
Il lui demanda, en se séparant, un autre soir pareil à celui-là ; elle ne put le lui refuser ; il se trouva au même jardin. Rien ne peut égaler les paroles que la passion fournissait à cette fille ; mais rien n’approche de la sévérité dont elle usait dès qu’il voulait seulement baiser une de ses mains. Il convint enfin de l’aimer à sa mode, à condition 277qu’elle lui donnerait la liberté de la voir un jour.
— Non, seigneur, lui dit-elle alors, il n’y a point de prix dont je n’achète ce que vous me promettez ; et quand je devrais vous paraître laide, venez, seigneur, venez : ce sont là les désirs que je veux bien satisfaire.
Elle le conduisit dans un grand salon ouvert sur le jardin qui, un moment après, se trouva éclairé et dont les meubles étaient fort beaux. Mais c’est à quoi il fit peu d’attention : sa jeune maîtresse lui parut plus belle que Vénus.
— Quoi ! s’écria-t-il en se jetant à ses pieds, vous êtes 278faite ainsi, et vous vous cachez ? Vous pouvez embraser toute la terre d’un seul de vos regards, et vous retardez la défaite absolue d’un prince qui ne vous est point indifférent ? Croyez-vous, ajouta-t-il, que je puisse à présent vous tenir parole, et renoncer aux douceurs dont l’amour favorise ceux qui le servent ?
Le prince, en parlant ainsi, baisait ses mains, embrassait ses genoux, faisait toutes les actions d’un homme éperdu d’amour. Cette belle fille, loin d’y répondre, ne songeait qu’à se débarrasser de lui et, par des discours pleins d’esprit et 279de vertu, rappeler la raison d’un amant qui s’égarait. Elle eut bien de la peine à en venir à bout ; mais les menaces qu’elle lui fit de ne le jamais voir s’il continuait ses empressements l’arrêtèrent tout court, et lui firent suivre la conduite qu’elle lui imposait.
Il faut convenir que Léonor (c’est son nom) mérite bien les adorations d’un jeune prince. C’est une brune dont la beauté est parfaite, son agrément surnaturel. Tout est gracieux en elle : son sourire enlève les cœurs, ses regards les enflamment, son esprit charme 280tous ceux qui l’entretiennent ; elle en a de toutes les sortes. Son âme est grande et généreuse, sa taille est fine et noble. Enfin, Madame, elle a été l’écueil du roi votre frère, mais son naufrage est à pardonner.
Il apprit de la bouche de Léonor qu’elle est d’une assez illustre maison originaire de Sicile, que ses biens étaient médiocres, et que ses parents l’enverraient bientôt à la reine Jeanne pour être une de ses filles d’honneur ; qu’elle y avait eu d’abord de la répugnance parce qu’elle est fille d’un usurpateur ; 281qu’enfin elle s’y était résolue.
— Mais, ajouta-t-elle, Seigneur, vous allez vaincre cette reine dont ma famille attend ma fortune. Selon les règles, je devrais vous craindre et vous haïr. Cependant je n’ai d’autre vue en partant que celle de travailler pour vos intérêts, par le peu d’adresse que j’ai reçu de la nature, tandis que votre bras vous assujettira des peuples qui seront trop heureux de vivre sous votre loi.
Le roi lui rendit mille grâces de l’attention qu’elle avait à sa fortune ; mais la seule qui pouvait le toucher, c’était de 282la voir tous les soirs jusqu’à son départ. Ils se séparaient toujours amoureux et contents. L’innocence des actions ne fait que rectifier l’amour sans en ôter la vivacité ; car c’était une joie pure, sans mélange de ces remords que le crime traîne après lui.
Mon maître m’admit dans sa confidence, et je fus témoin de quelques-unes de leurs conversations : je n’ai jamais rien imaginé de si doux que les moments qu’ils passaient ensemble. Après quinze jours coulés dans ces agréables occupations, il s’éleva un bruit sourd dans Rome 283que Louis était bien lent, que ce n’était pas ainsi qu’on montait sur le trône, et tout ce que l’envie put s’aviser d’inventer contre mon prince, qui en effet donnait quelque prise à ces jugements. Je me crus obligé de le lui faire savoir. Il ne savait que trop qu’il fallait partir, mais la passion qui s’était emparée de son âme n’y pouvait consentir. Il fallut pourtant s’y résoudre. Il alla voir sa charmante Léonor pour lui annoncer cette cruelle nouvelle ; une tristesse mortelle paraissait dans ses yeux.
— Je vous entends, Seigneur, lui dit-elle 284en le voyant arriver. Le moment de notre séparation approche, et c’est moi qui vous quitte : je pars demain pour me rendre à Naples ; et quoique la guerre à laquelle vous allez vous engager puisse mettre de grands obstacles à nous revoir, un pressentiment m’assure que nous nous reverrons dans peu ; il ne tiendra pas à mes soins que vous ne soyez point obligé à ruiner un pays où vous devez régner. Adieu, Prince, ajouta-t-elle en lui tendant la main. M’aimerez-vous encore si je vous revois jamais ?
— Pouvez-vous me faire cette question ? 285reprit le roi en baisant la belle main. Ah ! Léonor, vous saurez peut-être un jour de quelle manière je vous aime.
— Hélas ! répondit-elle, que la constance est d’un difficile usage dans ces occasions-ci ! Adieu, mon cher prince, ajouta-t-elle en lui serrant la main, adieu : je ne puis plus vous cacher ma faiblesse, et je veux épargner la vôtre.
Elle s’en alla en effet en achevant ces mots. Mon prince voulut en vain l’arrêter : elle nous laissa dans le jardin et s’enferma dans la maison. Louis demeura accablé de son affliction ; il m’en parla en 286amant véritablement touché. Léonor partit, comme elle nous l’avait dit, le lendemain ; et nous partîmes deux jours après.
Nous avions des intelligences avec Sforce, général des armées de la reine. Dès que nous fûmes débarqués à Sebet, il nous joignit avec toutes les forces qu’il put ramasser. La mauvaise intelligence de ce général avec Caraccioli, favori de la reine, l’avait obligé de se retirer de la cour : il accepta avec empressement les premières propositions que Louis avait fait faire d’entrer dans son 287parti. La conjoncture ne pouvait être plus favorable : Sforce brûlait de se venger, et vous en apprendrez bientôt les raisons.
Le roi mon maître et Sforce se mirent en campagne. Braccio, connétable de Sicile, avait battu ce dernier en quelques occasions ; mais lorsque nous fûmes joints à lui, la victoire nous coûta peu, et nous allâmes assiéger la reine dans Naples. Louis s’était informé avec tant de soin de Léonor, qu’il apprit enfin qu’elle était auprès de Jeanne. Il eut quelque confusion d’attaquer une place qui 288renfermait sa maîtresse ; mais il fallut partir, quelque prix qu’il lui en pût coûter.
La reine, se voyant pressée dans sa capitale, appela Alphonse, roi d’Aragon, à son secours. Caraccioli, grand sénéchal de Naples, qui était allé à Rome supplier Sa Sainteté de se détacher des intérêts de Louis, fut chargé de cette négociation. Les ambassadeurs d’Alphonse conclurent bientôt le traité : on convint que le roi d’Aragon emploierait toutes ses forces pour secourir Jeanne, moyennant qu’elle voulût l’adopter (elle aurait alors promis 289quelque chose de plus difficile). L’adoption se fit dans toutes les formes : elle le créa duc de Calabre, nom de l’héritier présomptif de l’État. Alphonse se met en mer avec vingt-cinq galères ; il entre dans le port de Naples malgré la flotte de Louis, qui ne pouvait faire que d’inutiles efforts, étant considérablement plus faible.
La reine fit un accueil à ce roi dont il devait être content. Alors, par une révolution cruelle, tout prend une nouvelle forme : tout abandonne le roi mon maître, et Sforce même se raccommode avec la reine, 290malgré les sujets de mécontentement qu’elle lui avait donnés. Quelques places nous restaient encore ; Louis s’y défendit en lion : son adversité n’ébranla point son courage ; plus il connaissait l’inconstance de la fortune, plus il se mettait au-dessus de ses changements.
C’était dans ce temps malheureux qu’il m’entretenait souvent de sa Léonor :
— Ah ! Charantais, me disait-il, quelle bizarrerie du sort des princes ! Toujours en spectacle à l’univers, ils ne doivent songer qu’à satisfaire leurs spectateurs, tandis qu’une vie 291douce et unie, des plaisirs tranquilles et un amour innocent feraient leur félicité. Tu m’entends, ajoutait-il : ce n’est point par une oisiveté condamnable que je me plains de l’élévation où le Ciel m’a fait naître ; je soutiendrai mes droits jusqu’à la dernière goutte de mon sang, je saurai surmonter tous les mouvements de mon cœur. Mais tu as vu Léonor : crois-tu qu’il ne fût pas plus doux de vivre avec cette charmante fille sans trouble et sans ambition, que de prendre tant de peuples pour victimes de nos débats ? L’aimable 292Léonor ne fait des vœux que pour la prospérité de mes armes ; mon infortune l’afflige, je n’en saurais douter : elle songe peut-être à moi à l’heure que je parle. Par cette tendresse que je lui connais, elle emploie tout son esprit à faire prendre à sa reine des résolutions contraires à celles qu’elle a prises ; et moi, je ne veux que la voir, cette divine fille, et si je souhaite un trône, c’est pour l’y placer auprès de moi.
Vous voyez, Madame, que je ne cache rien à Votre Majesté, et que les transports 293de Louis tiraient à quelque conséquence.
Un jour qu’il m’avait entretenu de pareilles choses et que l’éloignement de Léonor commençait à lui devenir insupportable, on lui amena un homme qu’on avait trouvé chargé d’une lettre sans suscription. On l’avait arrêté aux portes de la place où nous étions ; et comme tout était suspect, Louis interrogea cet homme.
— Si Votre Majesté, lui dit-il, me fait la grâce de m’accorder un moment d’audience, peut-être verra-t-elle que je n’ai point de mauvaise intention.
Le roi se sentit de l’émotion 294à ces paroles, mais une émotion qui n’avait rien que d’agréable.
— Il faut auparavant, répondit-il, voir la lettre dont vous étiez porteur.
Il l’ouvrit en effet, et y trouva à peu près ces mots :
Votre Léonor est auprès de votre ennemi, mais elle espère bientôt faire changer ce nom en un plus agréable. Je vous l’avais bien dit, Seigneur, que je pourrais un jour ne vous être pas inutile. Il est vrai que le roi d’Aragon a bien préparé les voies par l’horrible ingratitude qu’il témoigne pour sa bienfaitrice : c’est un homme cruel et 293sauvage. La fortune s’est déclarée un temps pour lui ; mais, tout aveugle qu’elle est, peut-elle longtemps s’y méprendre et ne pas voir la différence de cet orgueilleux Espagnol au brave roi qui m’est si cher ? Je ne puis vous en dire davantage dans le trouble où nous sommes maintenant : celui qui vous rendra ma lettre vous instruira de l’état de vos affaires par le récit qu’il vous fera des nôtres.
Le transport du roi de Sicile ne se peut exprimer pendant la lecture de la lettre. J’ose dire à Votre Majesté que l’entremise de Léonor 294lui rendit cher ce retour favorable qu’elle lui faisait espérer. Il se contraignit devant cet homme qu’il ne connaissait point, et se contenta de lui demander en détail ce qu’on lui mandait en substance. Celui-ci ne demandant pas mieux, prit ainsi la parole :
— Je crois, sire, qu’il n’est pas inutile à Votre Majesté que je prenne les choses d’un peu plus haut, et que je vous dise, quoique le plus succinctement qu’il me sera possible, la principale cause des troubles de l’État. Je dois même vous apprendre, avant ma courte narration, que j’ai été 295au père de celle qui vous écrit cette lettre ; qu’après sa mort, ayant eu des affaires en ce pays dont j’étais originaire, ce ne fut pas avec une médiocre joie que je vis arriver la fille d’un homme qui avait eu tant de bonté pour moi, et pour qui j’avais eu tant d’affection. Comme Léonor connaît ma fidélité, elle a eu assez de confiance en moi pour m’envoyer vers vous, dans un temps où tout se prépare à vous rendre justice. Voilà, Sire, ce que j’ai cru nécessaire d’apprendre à Votre Majesté pour qu’elle me fasse la grâce de m’écouter avec 296quelque créance.
Louis fit mille caresses à cet homme et lui dit de continuer son récit. Voici comme il s’en acquitta.
— Vous n’ignorez peut-être pas, sire, que Caraccioli, grand sénéchal de Naples, ne soit fort bien dans l’esprit de la reine ; mais ce qui peut vous être échappé, c’est la sensibilité prodigieuse qu’elle a eue pour lui depuis longtemps. Ses sujets en ont murmuré hautement. Les plus séditieux ont été punis, et cette punition, jointe au peu d’effet que faisaient leurs discours, leur a fait prendre patience sur une conduite condamnable 297à une personne dont l’élévation rend l’exemple aussi dangereux. Cet audacieux favori a poussé son insolence jusqu’au point de songer à partager le trône de sa maîtresse. Mais, soit que la reine ait craint une révolte générale ou que la corruption de ses mœurs l’empêche d’en sentir le désordre, il est certain qu’elle a mieux aimé Caraccioli pour son amant que pour son époux, et que les mieux instruits de cette intrigue disent que les prétentions de l’un et les refus de l’autre ont souvent causé des divisions entre eux.
298Cependant Sforce, dont le mérite l’a élevé, comme sait Votre Majesté, à la souveraineté de Pérouse (de simple aventurier qu’il était), qui est en effet un grand capitaine et dont la personne est bien faite, se crut digne d’enlever la conquête de la reine à Caraccioli, ou du moins de la partager avec lui. Il est assez ordinaire que celui qui n’est pas en possession se contente du partage, mais il est rare que le possesseur cède volontiers une partie de ses droits. Cette concurrence a causé divers événements : il y a eu entre ces deux hommes des 299démêlés fameux dont Jeanne ne s’embarrassait pas d’arrêter le cours. Elle a de la beauté, de l’emportement, peu de religion, et de la vanité : la division de ces deux rivaux la flattait ; et quoiqu’elle n’aimât véritablement que Caraccioli, elle se servait quelquefois de Sforce pour ranimer cette passion dont la durée pouvait avoir affaibli l’ardeur. Si Caraccioli était le maître de son cœur, elle avait rendu Sforce maître de ses armées : c’était de quoi le ménager, quand les raisons de galanteries ne s’y seraient pas jointes.
300Un jour qu’elle était allée chasser et que ces deux favoris étaient à ses côtés dans tous les ornements qui pouvaient relever leur bonne mine, la chasse commençant de l’ennuyer, elle voulut mettre pied à terre pour se promener dans un bois délicieux, proche d’où elle était alors. Caraccioli sembla voler de son cheval à terre pour l’aider à descendre du sien. Sforce, qui n’était pas du bon côté, ne laissa pas d’y courir aussitôt ; et comme il voulut prendre la reine par un bras dans le même temps que Caraccioli la tirait par l’autre, 301son empressement fit mal à cette princesse : elle lui dit, d’un ton assez aigre, que son zèle lui avait mal réussi et qu’elle le priait à l’avenir de laisser ces sortes de soins à des gens plus adroits que lui. Une préférence si haute piqua cruellement Sforce, qui avait beaucoup de fierté.
— Si Caraccioli, reprit-il, n’était plus heureux que moi, il vous paraîtrait sans doute moins adroit.
— Ce n’est pas à vous, interrompit la reine, à commenter sur ce que je dis : tenez-vous-en au texte, et retirez-vous quand vous voyez que votre présence me déplaît.
— 302Oui, Madame, dit-il, oui, je me retirerai, et je vous laisserai jouir du choix de votre cœur ; mais peut-être ne devriez-vous pas traiter ainsi un homme comme moi. Et vous, ajouta-t-il d’un air dédaigneux en s’adressant à son rival, je vous conseille de mettre en œuvre toutes vos ruses et toutes vos adresses : vous pourrez en avoir besoin.
La reine était dans un de ses jours où son amour lui tenait lieu de tout. Elle avait vu plusieurs fois Sforce aussi outré de rage que celle-ci : elle ne songea pas seulement à apaiser d’un seul mot un homme 303qui pouvait lui donner tant d’affaires. Elle demeura fort tard à la promenade parce qu’elle lui paraissait agréable, et Caraccioli fort spirituel. Cette circonstance dont on rendit compte à Sforce acheva d’enflammer son courroux, et lui fit prendre le parti de quitter la cour.
La reine vit alors qu’elle avait commis une très grande faute. Elle mit tout en usage pour la réparer, mais Sforce fut inexorable. Et pour surcroît de douleur, elle apprit presqu’en même temps que vous armiez une flotte, et que 304vous alliez demander à Sa Sainteté la confirmation de vos droits pour venir fondre sur des États qui vous sont si légitimement dus. Caraccioli s’offrit pour aller ambassadeur à Rome tâcher à défaire ce que vous aviez fait, en détachant le pape de vos intérêts. La reine y consentit à regret, mais il n’y avait personne dans son royaume si propre à persuader que ce favori : il fallut se résoudre à s’en séparer, dans l’espérance de tirer un grand avantage de cette absence. Ils convinrent, avant de se quitter, que Jeanne donnerait 305l’épée de connétable à Braccio, jeune guerrier à peu près du génie de Sforce, et qui n’a pas moins d’ambition que lui.
Ce dernier fut battu par l’autre parce que ses troupes s’étaient débandées en plusieurs occasions. Mais après le débarquement de Votre Majesté, vos avantages furent si considérables qu’on ne douta pas de la défaite absolue de Braccio pendant que tout vous réussissait si bien et qu’assiégeant la capitale, il n’y avait plus qu’un pas pour remonter sur votre trône. La reine, cherchant des 306moyens de sa délivrance, imagina d’appeler Alphonse, roi d’Aragon, à son secours, qui, comme allié, ne devait pas le lui refuser. Elle en écrivit à Caraccioli, qui avait déjà obtenu du pape ce qu’il lui avait demandé. Il goûte la proposition ; il la communique aux ambassadeurs de ce roi qui étaient à Rome : le traité fut bientôt conclu, moyennant que Jeanne adoptât Alphonse. Caraccioli avait plein pouvoir de sa maîtresse ; la conjoncture était pressante, il ne feignit point de courir au grand remède. Vous savez, Sire, les succès 307qu’eut Alphonse à son arrivée, malgré la vigoureuse résistance de Votre Majesté. Aussi la valeur est-elle souvent obligée de céder au nombre.
Il a fallu vous dire toutes ces choses, Sire, avant que de vous parler de Léonor. Lorsqu’elle arriva à la cour, la reine la reçut avec mille agréments. Sa maison est trop connue et trop considérable dans ce pays pour qu’elle ne dût pas attendre un favorable accueil. Mais les grâces de sa personne y contribuèrent encore davantage, et les charmes de son esprit, se développant 308de jour en jour, la rendent aussi de plus en plus chère à sa maîtresse. Alphonse regarda d’abord cette aimable fille avec des yeux où l’amour ne paraissait pas trop respectueux : la différence des conditions lui donnait une audace en lui parlant de sa passion, qu’elle sut bientôt réprimer. Elle avait un éloignement pour lui dont à peine pouvait-elle adoucir l’aigreur. La reine fut un jour témoin de la manière dont elle recevait un léger service qu’il venait de lui rendre, et du peu de politesse qu’il garda dans la réponse qu’il lui fit. 309Cette princesse crut devoir reprendre doucement Léonor de sa fierté ; mais en même temps, elle pria le roi d’Aragon de ne point donner lieu à de pareils traitements par des vues de galanterie qui ne lui plaisaient pas dans son palais. Le roi lui repartit brusquement qu’il ne l’aurait jamais soupçonnée d’être si délicate : c’était un reproche trop vrai pour ne pas piquer une princesse à qui il devait être si obligé. Elle lui répondit avec hauteur, et cette conversation commença l’altération qui est maintenant entre eux.
310Dès que la reine fut seule, elle fit passer Léonor dans son cabinet. L’amitié qu’elle avait pour elle, une passion dans le cœur, l’absence de son amant, la mort d’une de ses filles qui avait eu jusque-là toute sa confidence, et la colère qu’elle sentait contre Alphonse : tout la détermina à ouvrir son cœur à Léonor. Elle le fit avec beaucoup d’esprit et de vivacité ; Léonor y répondit avec le respect qu’on doit à sa reine. Elle la flatta dans des choses qui n’étaient point de son goût pour s’insinuer mieux auprès d’elle ; elle peignit ensuite avec 311des couleurs assez naturelles, mais toutefois un peu chargées, les mauvaises qualités de son fils adoptif ; elle lui parla de vous comme d’un prince dont la renommée volait en tous lieux.
— Je l’ai vu, ajouta-t-elle, Madame. Le hasard me le présenta pendant qu’il était à Rome. Je voudrais que vos yeux en pussent faire la différence : vous ne vous résoudriez jamais à le rendre malheureux par l’élévation d’un prince qui lui est si inférieur.
Jeanne écouta favorablement tout ce qu’il plut à Léonor de lui dire sur la grandeur 312de votre mérite ; mais elle s’attacha particulièrement à savoir ce qui concerne votre personne. Ce fut là où Léonor triompha. Quand elle lui parlait de vos yeux, les regards de la reine s’adoucissaient ; s’arrêtait-elle à votre bouche, un sourire agréable paraissait dans la sienne. Enfin, sire, vous fûtes bien servi de l’une, et, si je l’ose dire, bien désiré de l’autre.
Ce premier pas étant fait, il ne s’est point passé de jour que la reine n’ait admis Léonor dans sa plus étroite confidence. Celle-ci est épouvantée 313du désordre que la seule idée de Votre Majesté cause dans l’âme d’une personne qui ne vous connaît point ; mais elle travaille de tout son pouvoir à l’augmenter, persuadée que c’est le seul moyen de vous faire rendre justice. Le perfide Alphonse de son côté vous prépare les chemins par où vous devez entrer. Furieux des dédains de Léonor, il se plaint encore du temps qu’il est sans jouir de son adoption : il veut exiger que la reine l’associe à la couronne. L’ingratitude de ce procédé trouve un esprit déjà révolté dans la reine, 314et Léonor ne manque pas d’en faire voir toute l’horreur. Alphonse est refusé : il entreprend de détrôner sa mère adoptive. Une guerre civile s’allume : Sforce pour la reine et Braccio pour Alphonse ; tout est en trouble, tout inspire la terreur. Léonor ne perd pas un moment de parler de vous, et c’est pour vous donner avis de l’état des choses qu’elle m’a envoyé vers Votre Majesté.
Après que le messager de Léonor eut fini, le roi passa dans son cabinet et écrivit la lettre que voici.
315S’il est vrai que vous m’aimiez, c’est d’une façon un peu trop désintéressée. N’y aurait-il point un peu de chimère dans ce que vous appelez tendresse ? Pardon, belle Léonor, pardon si je vous offense ; mais puis-je endurer que vous fassiez votre principale affaire de toucher un cœur par l’agréable idée que vous donnez de moi ? Mon amour est bien d’une autre espèce, ou ma générosité bien inférieure à la vôtre. Plutôt que de me donner un rival, je sacrifierais ma fortune et ma vie ; et c’est pour ma fortune que vous vous ménagez une rivale ! Ah ! Léonor, que la gloire 316l’emporte de bien loin sur moi dans votre cœur !
Il donna cette lettre à celui qui en devait être le porteur, et lui fit un présent considérable. Il le chargea de revenir lui apprendre des nouvelles de Léonor, et lui dit de l’assurer de sa part que, tout abandonné qu’il était et malgré le peu d’hommes qui lui restaient, il volerait à son secours dès qu’elle le jugerait à propos pour son service.
Lorsque cet homme fut parti, il fit mille réflexions sur tout ce qu’il avait appris. L’amour d’Alphonse, dont il 317n’avait pas senti d’abord beaucoup de jalousie par le portrait qu’on lui en avait fait, commença de le tourmenter. Je fus appelé à l’examen de cette affaire.
— Elle est trop belle, me dit-il : tous les hommes seront mes rivaux ; et qui sait s’il n’y en aura point quelqu’un qui surprendra son inclination ? Qui sait même si l’amour d’Alphonse ne l’obligera point à en faire son épouse, et si le malheureux roi de Sicile, détrôné, sans appui, tiendra contre un roi d’Aragon qui n’a point à lutter avec la fortune ?
— En vérité, Sire, pris-je 318enfin la liberté de lui dire, vous prenez plaisir à vous former des monstres. Cette Léonor, qui mérite votre admiration, peut-elle être accusée de vous préférer un roi sans vertu ?
Je lui dis encore plusieurs autres raisons que l’apparence me fournissait ; mais il était absent et amoureux : ce n’était pas le moyen de le rassurer.
Nous apprîmes après plus d’un mois que l’ingrat roi d’Aragon avait fait entrer son armée dans Naples, à dessein d’enlever la reine pour l’emmener en Catalogne et être après cela maître 319de son sort. Le roi votre frère ne douta pas que Léonor ne fût le premier motif de cette violence. Il n’avait point de ses nouvelles ; l’état de son âme était affreux. Je fus un jour surpris de lui voir demander des armes et des chevaux. Le peu qu’il avait de troupes était dispersé dans plusieurs petites places dont il était encore le maître ; il ne pouvait mener au plus que cinquante hommes avec lui ; encore aurait-il fallu dégarnir la ville où nous étions. Je crus qu’il voulait visiter quelque poste, mais à peine fut-il à cheval que, 320me regardant avec des yeux tous changés :
— Allons ! me dit-il, Charantais, allons mourir ou délivrer Léonor des persécutions d’Alphonse, en délivrant la reine d’un ennemi dangereux !
Je le regardai avec étonnement à ces paroles. Je lui fis voir l’impossibilité d’un pareil dessein et l’aveuglement qui le lui avait fait concevoir ; j’y ajoutai les intérêts de Léonor, que cet emportement l’empêchait de servir par la suite. Enfin, Madame, je fus assez heureux pour l’obliger à prendre un parti plus convenable à l’état de sa fortune.
321Cependant la reine, n’étant pas en sûreté dans la capitale, se sauva dans le château de la porte de Capoue avec les dames de sa cour et les filles d’honneur. On l’assiégea presqu’aussitôt ; mais Sforce, qui était à Bénévent, apprenant l’état où était sa reine, accourut à son secours, tailla en pièces six mille Espagnols, délivra sa maîtresse, et contraignit Alphonse à se sauver à son tour dans le Château-Neuf. Celui-ci se rembarque pour aller en Espagne lever de nouvelles troupes, et laisse la conduite de ses affaires à Braccio. La guerre de 322Sicile continue entre ces deux hommes, et nous apprenons tant d’événements divers sans y pouvoir prendre part, étant également mal avec les deux partis.
Je ne vous dis point, Madame, les agitations du roi de Sicile pendant toutes ces révolutions. Rien ne pouvait les calmer que le départ du roi d’Aragon, dont la nouvelle lui apporta un peu de repos. Il est vrai qu’il ne fut pas long : ce monarque amena un renfort de troupes considérable sous Jean de Cardone, fameux général espagnol. Le Château-Neuf était 323toujours en sa puissance par les soins de Braccio : ce fut par là qu’il entra dans Naples. Il fut tout prêt d’enlever la reine, mais Sforce la sauva à Averse, et nous sûmes en même temps qu’elle avait révoqué l’adoption d’Alphonse.
Peu après, le courrier de Léonor arriva : il apportait une lettre à Louis par laquelle elle lui apprenait que Jeanne l’avait adopté, et que le pape confirmait l’adoption. Caraccioli était toujours à Rome pour être plus à portée d’être utile à la reine. Mon maître vit ce changement 324avec la modération d’un cœur aussi grand que le sien. Mais la joie qu’en marquait Léonor se fit sentir vivement en lui : il regardait ce présent de la fortune comme un présent de sa maîtresse, et cela le lui rendait infiniment plus cher. Un envoyé de Sforce confirma cet avis ; il apprit tout ce qui s’était passé et pria Louis d’aller trouver la reine à Averse. Ce fut là où le transport de sa joie aurait pu être interprété à trop d’ambition, si je n’en avais connu la véritable cause : la seule espérance de voir Léonor le lui causait. Il ne perdit 325point de temps pour se rendre à Averse où il salua la reine. Je fus témoin de cette entrevue : cette princesse, quoique dans un âge un peu avancé, a conservé beaucoup d’agréments : la galanterie de son air lui ôte une partie de ses années, et la joie qui brilla dans ses yeux à la vue de mon maître me la fit regarder avec plaisir.
Léonor l’accompagnait. Une langueur modeste paraissait dans ses regards ; elle examinait ceux de la reine, et bien plus ceux de Louis ; une petite inquiétude se remarquait dans toute sa personne, mais elle eut 326bientôt lieu de se rassurer. Son illustre amant, profitant de l’ignorance où était la reine sur la passion qu’il sentait pour sa favorite, s’abandonna à la douceur de la regarder avec une ardeur dont elle fut embarrassée. Il n’eut point d’autre conversation avec elle les deux jours qu’il resta à Averse. Il fallut aussi que la reine se passât de lui parler en particulier : Sforce fut toujours en tiers, les affaires étaient pressantes. On joignit notre peu de troupes à celles que commandait celui-ci ; il fallut abandonner la défense des petites places qui nous 327restaient à la réserve d’Aquila, que Braccio alla bientôt attaquer. La guerre s’allume plus terrible que jamais ; il nous était fort important de conserver Aquila : Sforce court à son secours, tandis que nos troupes étaient aux environs d’Averse pour prévenir les entreprises que pouvait faire Alphonse.
Sforce, en allant secourir Aquila, se noie en passant le Pesquitan. Cela jette de la consternation dans l’armée ; mais un fils naturel, qui servait sous lui, se met à la tête des troupes, chasse Braccio de devant la place, le défait 328en bataille rangée et le tue sur le champ de bataille. Cette expédition fait trembler les révoltés : une partie du royaume se rend, mais Naples et quelques places fortes tiennent encore le parti d’Alphonse. Il se rembarque de nouveau pour aller quérir de nouvelles troupes en Espagne ; le vent les jette sur les côtes de Provence : il profite de ce coup du hasard et se venge des avantages que Louis avait en Sicile par la prise d’une ville qui lui appartient. Il rompt la chaîne du port de Marseille, fait entrer son monde dans la place, bat 329la garnison qui était faible ; et, ordonnant de mettre le feu aux premières maisons, il intimide de sorte les habitants qu’ils laissent périr leur patrie sans se mettre en devoir de la défendre. Alphonse laissa piller trois jours de suite, et souffrit qu’on chargeât sur ses vaisseaux jusqu’aux reliques qui reposaient dans les églises. Cette lueur de prospérité lui fit continuer son voyage avec de grandes espérances.
Mais pendant qu’il se repaît d’une expédition qui lui a si peu coûté et qu’il fait sa joie d’avoir désolé une ville innocente, Louis profite 330de son absence, assiège Naples par mer et par terre avec le jeune Sforce. Dom Pedro, frère d’Alphonse, la défendait : le siège fut long, mon maître y fit des prodiges de valeur. Le désir de la gloire, celui de revoir sa maîtresse, l’assurance d’être aimé, tout animait son courage d’une nouvelle ardeur. Je fus souvent témoin des attaques qu’il commandait avec un flegme et une présence d’esprit dont les plus grands hasards ne pouvaient troubler l’ordre. Enfin, Madame, le roi votre frère est un grand homme, personne n’en peut disconvenir. 331Il n’y a guère de mérite qui n’ait son point de vue ; d’un peu trop près, l’objet se découvre trop au naturel : pour Louis, il n’y a point de situation d’où il ne paraisse également merveilleux, et il ne saurait perdre qu’à n’être pas assez examiné.
Après une vigoureuse résistance, Dom Pedro se rendit à composition. Louis entra triomphant dans Naples ; mais il refusa l’entrée qu’on lui voulait faire et poursuivit rapidement sa conquête. Une seule campagne le rendit maître de tout le royaume ; et, satisfait de la gloire 332dont il était couvert, il ne voulut d’autre fruit de la victoire que la victoire même.
Lorsqu’il rentra dans Naples, on lui fit des honneurs, par ordre de la reine, qu’il aurait voulu se dispenser de recevoir. Jeanne elle-même vint au-devant de lui jusque sur le haut de l’escalier de son palais. Léonor était à sa suite, plus belle que le jour : la joie de revoir son prince sous les nouveaux lauriers qu’il venait de cueillir allumait ses yeux d’un feu dont la source était plus ardente dans son cœur. 333Le roi la revit avec une nouvelle admiration ; chaque moment ajoutait à son amour, et la raison ne servait qu’à l’augmenter. Il fallut cependant répondre aux louanges dont la reine l’accabla :
— Les actions que vous venez d’exécuter, lui dit-elle, l’emportent encore sur votre renommée, quoiqu’elle ne soit occupée que pour vous. Venez, grand roi, venez goûter un peu de repos dans la capitale d’un royaume que vous avez si bien mérité. Recevez-en les premiers hommages de la bouche d’une princesse qui fera gloire de vous 334en voir le possesseur.
À ces mots, elle lui donna la main pour le conduire à l’appartement qui lui était préparé.
Louis, dont la générosité n’a point de bornes et qui joint à une éclatante bravoure une modération encore plus louable, lui répondit avec une action soumise qu’il ne prétendait avoir vaincu que pour elle, et qu’il était trop heureux d’avoir aidé à la tirer de l’oppression où ses propres bontés l’avaient engagée. Il se fit en ce moment une conversation entre le roi et la reine où la magnanimité parut dans son 335plus beau jour : c’était à qui donnerait un royaume, et à qui le refuserait. Enfin Jeanne se laissa conduire dans son appartement, d’où, après fort peu de mots, Louis sortit pour aller donner quelques ordres au nom de la reine.
Ils soupèrent ce soir-là ensemble. Léonor examinait toutes les actions de son amant et de sa rivale avec une curiosité inquiète. Il était peut-être des moments où elle se repentait d’avoir si bien servi Louis auprès de la reine, mais la grandeur de son âme prenait bientôt le dessus, et si ces combats étaient rudes, 336la victoire les suivait de près.
Après le souper, Jeanne fit passer mon maître dans son cabinet pour lui parler de quelques vues qu’elle avait, et pour faire de nouveaux efforts auprès de lui sur la possession du royaume. Elle le trouva toujours inflexible et connut la différence d’Alphonse à notre prince : sa tendresse prenait de nouvelles forces à proportion que les sujets d’admiration se multipliaient.
— Je ne sais plus, dit-elle enfin, comment vous faire accepter une chose dont le droit des armes vous rend 337maître, ni comment refuser un présent qui me devient plus cher en le recevant de votre main. Il me semble qu’il y aurait des moyens de vous faire régner sans que je fusse votre sujette.
À ces mots, elle baissa la vue et attendait avec beaucoup de trouble la réponse de Louis.
— Non, Madame, dit-il assez embarrassé, il ne sera pas dit que je cherche des biais pour diminuer votre autorité : vous la garderez, s’il vous plaît, toute entière, tant que le Ciel aimera assez vos peuples pour leur conserver une reine comme vous.
Il n’en dit pas davantage, 338et sortit en même temps du cabinet où la reine demeura.
Léonor était dans sa chambre agitée de divers mouvements. Elle affecta cependant de montrer un visage serein quand le roi y repassa. Il n’osa lui parler que comme aux autres dames ; aussi passa-t-il bientôt dans son appartement, où il écrivit ce billet-ci à Léonor :
À quoi m’avez-vous exposé par votre zèle, divine Léonor ? Quel va être mon destin dans un pays où je ne voudrais rester que pour vous, et où je trouverai 339plus d’un obstacle à vous parler ? Donnez-m’en les moyens si vous m’aimez : je vous envoie Charantais, à qui vous donnerez vos ordres ; mais que cela ne me prive pas d’un mot de votre belle main.
Quand il eut écrit, il me parla avec toute l’ardeur d’un jeune amant qui n’écoute que son cœur, et m’ordonna de tâcher à rendre son billet dès ce soir-là. Je n’y perdis en effet point de temps : j’allai chercher cet homme dont Léonor s’était servie pour écrire à mon maître ; il m’introduisit dans sa chambre. 340L’importance n’était pas de la vaincre sur le désir qu’avait Louis de lui parler, mais elle fut fort embarrassée au choix du lieu. Elle imagina à la fin de le voir le lendemain dans les jardins du palais. Il y a une grotte à un endroit qu’elle m’indiqua, où elle m’assura qu’elle se trouverait sitôt que la reine serait retirée. Mais pour mettre le comble au bonheur de ma commission, elle écrivit un billet qui était en ces termes :
Je ne puis me repentir de tout ce que j’ai fait pour vos intérêts, quoiqu’il m’en coûte peut-être 341plus qu’à vous : j’assure par là votre grandeur, et je me fortifie contre mes propres faiblesses. Les choses sont dans un état où il ne me sera pas permis de vous voir impunément. Je veux vous l’accorder une fois ; mais après cela, rendez-vous tout à votre gloire comme je prétends me rendre toute à la mienne.
Lorsque je portai cette lettre au roi, il était dans l’inquiétude du succès de mon ambassade. Il courut au-devant de moi avec empressement ; il m’arracha le billet que je tenais, et quand il eut achevé de le lire :
— Voyez, Charantais, 342me dit-il en me le donnant, quelle personne j’aime ! Voyez s’il est au monde une princesse qui ait l’âme faite ainsi ! Ah ! je lui marquerai que je suis aussi amoureux qu’elle est sage !
Je ne pouvais blâmer l’excès de sa passion par la connaissance que j’avais de celle qui la causait.
Il fallut encore dîner le lendemain avec la reine. Elle s’était parée extraordinairement, mais son air était mêlé de dépit et de langueur. Il y eut l’après-dîner un concert des meilleurs musiciens d’Italie. On alla se promener 343sur le soir dans les jardins, qui sont parfaitement beaux. La grotte surtout, que Louis reconnut à la peinture que je lui en avais faite, lui parut délicieuse. Il la regardait avec un plaisir que Léonor connut dans ses yeux : elle baissa la vue, ne pouvant qu’à peine soutenir toute l’ardeur qu’elle y remarquait.
Il soupa encore avec la reine, mais il se retira de bonne heure sous le prétexte d’écrire en France. Il se rendit à la grotte bien plutôt qu’il ne fallait ; son impatience lui fit faire des plaintes sur la longueur des moments qui 344précèdent un grand plaisir.
— Elle ne viendra point, me dit-il, je commence à en désespérer ; elle s’est repentie de m’avoir promis cette faveur.
Il allait continuer, quand, à la faible clarté de la lune, nous vîmes arriver Léonor. Elle était interdite en abordant le roi. Il se jeta à ses pieds ; il lui dit de ces choses que l’amour fait penser dans ces occasions : à peine y répondait-elle. D’abord je crus que ma présence l’empêchait de parler. Je voulus me reculer un peu ; mais elle m’arrêta :
— Non, me dit-elle, soyez témoin de tout ce que je dirai à 345votre maître : ce que je pense est trop innocent pour vous redouter.
Après cela elle fit relever le roi. Il tenait ses mains et les voulait baiser pour se dédommager du temps qu’il avait été privé de sa vue, mais elle le retint avec modestie :
— C’est bien assez, lui dit-elle, de ce que je fais pour vous, sans souffrir encore des libertés qui blessent la vertu.
— Quoi ! Léonor, dit le roi en reculant quelques pas, vous trouvez que c’est trop de m’accorder votre conversation ?
— Je vous entends, reprit-elle : une fille qui vous écrivit un billet 346à Rome, qui vous y vit la nuit dans un jardin, et qui vous avoua des sentiments qu’elle aurait peut-être dû vous cacher, vous paraît ici sévère à contre-temps ; mais je suis bien aise de me justifier auprès de vous.
— Je ne vois pas, interrompit Louis d’un air assez froid, que tout ce que vous avez fait en ma faveur ait grand besoin de justification, si ce n’est le soin que vous avez pris de me mettre bien dans l’esprit de la reine.
— Écoutez-moi, Seigneur, reprit Léonor ; ne me condamnez pas sans m’entendre. Lorsque je vous vis à Rome, 347je vous trouvai au-dessus de tous les hommes que j’avais vus jusqu’alors. La curiosité de savoir si votre esprit répondait à un si bel extérieur me fit recourir à ces voies que la coutume autorise dans nos climats. Vous savez la suite de cette première entrevue, et vous n’ignorez pas qu’avec une tendresse qui n’eut jamais d’égale, je conserve les sentiments de la sagesse la plus pure. Cependant je me crains moi-même, je tremble de la situation où je me suis mise : cette rivale que je me suis choisie m’épouvante dans des moments, et je 348vous trouve bien plus à redouter depuis que j’appréhende de vous perdre. Voilà ce qui me cause cet embarras que vous me reprochez, et ce qui me déterminera à ne vous plus voir en particulier. Vous dirai-je tout ? ajouta-t-elle. Lorsque je vous écrivis, je ne pouvais deviner que votre cœur deviendrait sensible pour moi. La gloire que j’ai eue de le toucher vous rend encore mille fois plus redoutable : rien ne pouvait résister à ma vertu secourue de votre indifférence, et je sens que je succomberais peut-être, malgré ma vertu, aux témoignages 349de notre amour.
— Eh bien ! dit enfin le roi, charmante Léonor, vous ne voulez plus me voir ? L’excès de cette tendresse que vous peignez si bien et que vous me laissez voir dans vos yeux, en me comblant de plaisir, me précipite dans le désespoir ; et si vous m’aimiez moins, vous me verriez tous les jours ! Ah ! Léonor, ajouta-t-il, n’imaginez-vous point les moyens de ne nous séparer jamais sans que votre réputation en souffre ? Je le connais ce moyen délicieux, et je n’aurais peut-être pas conquis avec tant de 350rapidité le royaume qui m’appartient si mon dessein n’avait été de vous faire porter une couronne. Il n’est rien de trop éloigné quand l’amour est entre deux, et les qualités merveilleuses qui vous font adorer empêcheront l’envie de se déclarer contre vous. Ne voulez-vous pas bien me donner la main que je tiens et me rendre par votre possession mille fois plus fortuné que par l’empire de l’univers ?
J’étais attentif à ce discours et j’attendais avec impatience quelle serait la réponse de Léonor. Elle fut un moment 351sans parler, ensuite elle prit la parole ainsi :
— Je ne vous le cèle point, Seigneur ; mon premier mouvement a été une joie et un plaisir dont je n’ai pu me défendre. Quelle gloire pour moi qu’un roi victorieux et magnanime me juge digne d’être son épouse ! Quelle douceur de passer sa vie avec ce que l’on aime, et ce que l’on peut seul aimer ! Mais c’est ici où il faut marquer du courage. Je me flatte qu’il vous en faudra autant qu’à moi pour résister à une idée si flatteuse ; cependant, il le faut. À peine êtes-vous vainqueur, vos peuples qui 352ne connaissent que vos grandes actions seront de concert avec la victoire tant qu’ils ne vous verront point de faiblesse. Gardez-vous de leur fournir des prétextes à la révolte, et gardez-vous encore davantage d’une reine qui vous aime, que vous laissez jouir de vos États, qui y conserve des amis et du pouvoir, et qui pourra peut-être vous pardonner de ne pas l’épouser, pourvu que vous n’en épousiez point une autre. Renonçons au charmant avantage de nous voir éternellement. Et que nos cœurs, toujours unis et toujours embrasés, 353n’en soient pas moins innocents.
J’admirais la fermeté d’une personne qui avait à combattre l’amour et l’ambition ; et Louis, affligé mortellement, n’en découvrait pas moins la noblesse des sentiments de sa maîtresse. Il ne demeura pas sans répartie : il lui dit une foule de raisons qu’elle détruisait aussitôt.
— Enfin, Seigneur, continua-t-elle, si vous m’aimez et qu’il soit doux de voir quelquefois ce qu’on aime, vous me verrez à la suite de la reine : je n’éviterai point les occasions de vous parler, pourvu que ce soit sans mystère ; et si 354vous vous obstinez à me donner une marque d’amour que j’ai le courage de refuser, vous me verrez prendre une résolution si désespérée que vous vous repentirez peut-être de vos empressements. Vivez, Seigneur, ajouta-t-elle, sûr que mon cœur ne changera jamais, et croyez qu’une tendresse de cette espèce a ses agréments.
Le roi frémit d’une menace dont il était le maître d’empêcher l’effet. Ce remède lui paraissait cruel. Il se résolut, néanmoins, à condition qu’il la verrait encore le lendemain au même endroit.
— J’y consens, reprit-elle, 355pourvu que Charantais vous accompagne, et que vous me promettiez de ne me le plus demander. Si j’avais la faiblesse de vous l’accorder davantage, je ne sais ce que je ne ferais point pour m’en punir.
Après cela, elle apprit au roi que la reine lui avait parlé de lui dans les termes du monde les plus passionnés ; que le refus tacite qu’il avait fait de son offre la réduisait dans la dernière fureur ; que cette princesse emportée souffrait impatiemment qu’on lui résistât ; qu’il fallait calmer ses alarmes, sinon par des promesses, 356du moins par des espérances ; que Caraccioli revenant bientôt de Rome, il pourrait reprendre ses premiers droits et affranchir le roi de cette contrainte.
— Car, ajouta-t-elle, j’ai voulu vous assujettir le royaume de Sicile. Il fallait auparavant gagner la volonté de la reine ; mais puisque vous êtes parvenu par la force de votre bras à une si belle entreprise et que votre magnanimité vous permet d’attendre la mort de la reine pour régner, je ne me consolerais jamais de la voir dans une place que je refuse d’occuper.
357Après bien d’autres discours, votre illustre frère se sépara avec peine de l’aimable Léonor. Il ne pouvait cesser de m’en parler, son admiration égalait son ardeur. Il fallut pourtant se coucher pour tâcher à prendre quelque repos ; mais je crois qu’il n’en goûta guère cette nuit.
Il eut encore le lendemain des assauts à soutenir de la part de la reine. Quelquefois elle lui parlait figurément ; quelquefois aussi, emportée par l’activité de son humeur, c’était presque ouvertement qu’elle lui témoignait de l’amour. Les conseils 358de Léonor lui faisaient écouter sans apparence de mépris des choses auxquelles il avait tant de répugnance ; et une certaine galanterie naturelle qu’il a dans l’esprit lui faisait quelquefois hasarder des mots obligeants. Mais il s’en repentait bientôt, car alors la reine laissait briller une joie dans ses yeux qui lui reprochait sa tromperie, et il était prêt à la lui avouer.
Le soir étant venu, il se rendit au même endroit où il avait été la veille. Peu après, nous vîmes arriver Léonor avec une autre femme, que nous prîmes pour une fille 359qu’elle aimait assez et qu’elle voulait peut-être me donner pour m’entretenir. Le roi n’attendit pas qu’elles fussent dans la grotte. Il vola au-devant d’elles, et par une précipitation assez pardonnable :
— Je vous revois donc encore, divine Léonor ! lui dit-il. M’est-il permis ?…
— Arrêtez, Seigneur, dit Léonor, la reine doit être surprise de vos paroles : laissez-moi l’en éclaircir.
Jamais surprise ne fut égale à celle de ce prince. La lune jetait assez de clarté pour nous faire voir que c’était en effet la reine. Quel contre-temps ! 360Comment soutenir les reproches qu’il méritait ? Comment faire paraître Léonor innocente ? Quel parti suivre ? Louis était si troublé que la parole lui manqua.
— Comment ! lui dit la reine avec beaucoup d’émotion, croyez-vous en être quitte ? Et pensez-vous que je ne veuille pas savoir le sens de vos paroles ? Éclaircissez-moi du sujet de vos empressements !
— En pouvez-vous douter, Madame ? interrompit Léonor. Le roi sait les bons offices que je lui ai rendus auprès de vous ; il m’en rend grâces en tous lieux. Il ne vous a point devinée 361en celui-ci : il voulait me remercier de ce qu’il s’imagine me devoir.
— Vous êtes ingénieuse, interrompit à son tour la reine ; vous allez au-devant de mes soupçons. Mais il est surprenant que ce roi, dont vous prenez si vivement les intérêts, ne trouve pas une parole à me dire après vous en avoir dit de si significatives.
— Le respect que j’ai pour vous, reprit le roi un peu remis, ne me permet pas d’en user avec une grande reine comme avec Léonor, et je voulais…
En cet endroit, la reine témoigna qu’elle n’était pas si crédule. Elle accabla 362mon maître de reproches ; elle traita Léonor d’une manière qui parut insupportable à un prince qui l’aimait si parfaitement ; et sans examiner si ce qu’il allait faire était bien prudent, il lui avoua son amour pour cette aimable fille, le dessein qu’il avait eu de l’épouser, la grandeur d’âme avec laquelle elle s’en était défendue, et tout ce qui lui était arrivé jusqu’à ce jour, le dernier de ceux où elle lui avait permis de la voir.
Si Jeanne avait été capable de modération, elle aurait peut-être été touchée 363de cette sincérité. Mais sa colère était montée jusqu’à l’excès et elle éclata d’une façon si terrible contre la pauvre Léonor, que Louis, voyant que son intention avait mal réussi, fut contraint de dire à la reine qu’elle se gardât bien d’attenter quelque chose contre une fille qu’il adorait ; qu’après lui avoir aidé à remonter sur le trône, il ne lui serait pas impossible de l’en faire descendre ; et qu’il prétendait que Léonor fût maîtresse de sa destinée. Cette menace intimida la reine : à peine sortie d’une guerre civile, elle craignit 364d’y retomber, et entra en quelque sorte de négociation.
Louis voulait toujours que tout se terminât par son mariage avec Léonor, sans préjudice des droits de la reine. Mais la première déclara qu’elle refusait cet honneur, qu’il lui suffisait d’en avoir été jugée digne, et que rien ne pouvait l’empêcher de retourner à Rome pour s’éloigner des yeux d’une reine irritée, qui lui reprocherait sans cesse sa tendresse, toute innocente qu’elle était, et qu’elle se reprocherait aussi d’avoir offensée. Cependant, pour ne point 365faire éclater cette aventure, Léonor rentra dans le palais ; et le roi, qui tenait la reine par des endroits assez délicats, n’eut point peur qu’on en usât mal pour elle.
Voilà, Madame, comme se termina cette funeste soirée qui nous a depuis coûté tant de maux. Le roi était inconsolable ; et nous sûmes le lendemain que Léonor avait répandu parmi ses compagnes qu’elle avait ordre de sa famille de retourner incessamment à Rome pour des affaires importantes. Cependant, il n’était pas 366possible qu’on ne remarquât de l’altération entre mon maître et la reine Jeanne. Léonor, sous le prétexte de son départ, paraissait fort peu. Louis ne lui parla point pendant trois ou quatre jours qu’il fallut donner aux apparences ; mais elle lui fit savoir celui où elle devait se rendre chez le même domestique qui avait porté ses lettres, d’où elle devait partir.
Caraccioli, n’ayant plus affaire à Rome après les heureuses nouvelles qu’il avait apprises, en était parti sans en donner avis à la reine. 367Fier du pouvoir qu’il avait sur elle, il crut ajouter infiniment à son retour d’y mêler les grâces de la surprise : il arriva le propre jour que Léonor partait. La reine, encore toute remplie d’une passion que le dépit n’avait pas tout à fait éteinte, sentit à cette vue des mouvements tous contraires : la rivale partait, son amant pouvait l’oublier et tourner vers elle ses vœux : en ce cas, Caraccioli arrivait dans une terrible conjoncture ; mais supposé que ses vœux ne réussissent pas : Caraccioli arrivait fort à propos.
368Celui-ci entra chez la reine de cet air de confiance qu’il avait accoutumé d’avoir : elle n’eut pas la force de lui donner des sujets de plainte. Ce fut avec plaisir qu’elle lui vit expliquer en sa faveur le désordre d’esprit qu’un autre avait causé ; et par le prodigieux ascendant qu’il avait sur cette reine, il reprit ses premiers droits. À peine fut-il arrivé qu’elle marqua de l’indifférence pour mon maître (si elle n’en eut en effet). Caraccioli le combla des louanges qu’il méritait, et tout se passa avec beaucoup de bienséance 369de part et d’autre.
Nous allâmes ce même soir trouver Léonor dans cette maison d’où elle devait partir. Elle nous y apprit, pour nous éclaircir de l’aventure du jardin, que la reine, occupée de sa nouvelle passion, avait voulu s’aller promener pour parler plus à son aise du roi de Sicile.
— J’étais au désespoir, ajouta-t-elle en s’adressant à lui, ne sachant comment faire pour vous en avertir. J’espérais cependant la détourner du chemin de cette grotte. Je ne risquais par là que de vous faire passer une mauvaise nuit ; je vous 370en aurais fait savoir les raisons le lendemain. Mais comme si mon malheur l’eût conduite, elle tourna de ce côté ; et voilà le sujet de tant de chagrins.
Ce fut après cet éclaircissement que Louis redoubla ses empressements auprès de sa belle maîtresse. Mais elle, outrée de ce qui lui était arrivé, ne répondit que peu de mots, et demeura dans un silence qui avait quelque chose d’affreux. Mon maître voulait la consoler, quoiqu’il fût aussi à plaindre qu’elle.
— Nous nous reverrons, lui dit-il : j’irai bientôt 371en France, et je reviendrai bientôt après en Sicile pour passer souvent à Rome, et pour vous y adorer puisque vous refusez de me rendre heureux.
— La reine me croit votre maîtresse, reprit enfin Léonor. Elle ne donne point de bornes là-dessus à son imagination ; je serai dans peu la fable de toute l’Italie. Adieu, cher prince, lui dit-elle en lui tendant la main ; je pars avec toute la douleur et tout l’amour qui peuvent occuper un cœur. Souvenez-vous de votre Léonor, et tâchez de l’aimer toujours.
Louis était à genoux 372devant elle. Il baisait la main qu’elle lui avait tendue et la regardait avec une passion qu’il ne pouvait mieux exprimer. La tendre Léonor s’abandonna à toute son affliction. Ses larmes coulaient sur son visage ; il en tombait une partie sur celui de mon maître. Jamais spectacle ne fut plus touchant.
— Ah ! Seigneur, lui dit-elle enfin, pourquoi vous ai-je vu ?
Puis, se débarrassant de ses bras qui embrassaient ses genoux, elle feignit d’avoir affaire dans un cabinet. Mais elle n’en voulut plus sortir, et elle dit au roi, au travers 373de la porte, qu’il la laissât partir, que sa vue lui causait trop de trouble, et qu’il la verrait à Rome lorsqu’il y passerait.
Sans cette espérance, Louis n’aurait jamais quitté cette maison fatale. Il sut le lendemain que Léonor était partie la nuit, et je le vis dans un état que je voudrais en vain peindre à Votre Majesté. À peine eut-il passé les premiers transports qu’il m’ordonna de partir pour Rome et de passer dans la maison de Léonor pour un officier de la reine. C’était un soin qui lui 374était échappé. Il prit le temps du même voyage pour aller visiter les places du royaume et pour y établir des garnisons, afin de ne manquer à rien de ce que conseille la prudence. La reine lui était insupportable, et il laissa Caraccioli, par cette petite absence, en état de resserrer des nœuds qui avaient été presque rompus.
Cependant, Madame, j’arrivai à Rome un jour après Léonor. Je me fus présenter à sa famille sous le nom d’un officier de Jeanne. J’ignorais comme son retour 375avait été interprété ; mais je la vis en si bonne intelligence avec un oncle et une tante chez qui elle demeurait que mon inquiétude cessa. J’étais chargé des plus belles pierreries de mon maître pour les leur donner au nom de la reine de Sicile : ils les reçurent avec joie et respect. Je vis bien que Léonor aurait voulu s’y opposer si elle avait osé le faire. J’allai ensuite auprès d’elle lui demander ses ordres.
— Vous direz à la reine, me dit-elle (en retenant des larmes qu’on voyait déjà), que je la supplie de ne m’oublier 376jamais, que je me souviendrai éternellement d’elle ; et que je vais devenir, ajouta-t-elle en baissant sa voix, la plus malheureuse personne de la terre.
Je compris à qui s’adressait cet adieu ; mais pour ne me point rendre suspect, je n’y répondis que par une révérence, et je fis inutilement vingt tentatives pour la revoir avant que de retourner à Naples : on me donna toujours des excuses nouvelles. Je fus obligé de partir sans pouvoir donner à mon maître la satisfaction de lui reporter 377une lettre de sa main.
J’arrivai à Naples un jour après lui. Il avait mis un ordre merveilleux dans tous les lieux qu’il avait visités ; car, Madame, les passions qui dérangent les plus grands hommes, et dont le roi votre frère sent les atteintes plus vivement qu’un autre, ne lui ôtent point le soin de sa gloire ni celui de la place où sa naissance le fait paraître. Je lui appris le succès de mon voyage : ce fut alors qu’il pensa expirer de douleur et qu’il fit les plus tristes regrets. Le refus qu’on m’avait fait à la porte de 378Léonor fut le sujet de mille réflexions et d’autant de préjugés dont il tirait les plus affreuses conséquences.
Ce même homme, qui avait cru ne pouvoir vivre sans Léonor, établissait alors sa plus grande félicité sur un moment de sa vue pour en tirer l’éclaircissement du sort qu’elle lui gardait. Il espéra y parvenir en partant promptement pour la France. Plusieurs raisons l’y rappelaient : les affaires de votre maison l’y demandent, et celles du roi votre époux l’y retiendront apparemment. Mais sa plus forte raison 379était de parler à Léonor.
Il fit savoir à la reine l’obligation où il était de faire un voyage. Caraccioli était présent, tout se passa en compliments. Et sur ce que la reine se crut obligée de faire de nouvelles instances pour que Louis prît en main le gouvernement du royaume, il l’assura qu’il ne le regardait point comme sien, et qu’il mettait sa gloire à n’être que le lieutenant de l’État si elle n’avait entre ses sujets d’assez grands hommes pour le bien gouverner sous elle. Caraccioli, qui se fit l’application 380de ces paroles, en fut fort reconnaissant. Le roi partit le lendemain avec les vœux et les cœurs de tous les peuples.
Nous arrivâmes bientôt à Rome ; Louis fit ses remerciements au pape. Après avoir rendu ce juste devoir, il m’ordonna d’aller chez Léonor pour savoir son destin. Cet homme dont je vous ai parlé s’était si fort attaché à elle qu’il avait repassé à Rome à sa suite. Ce fut à lui que je m’adressai, comme le mieux instruit des intérêts de sa belle maîtresse, et comme ayant un esprit 381supérieur à sa condition. Il me donna la lettre que je vais vous réciter. Je la portai aussitôt au roi ; il la lut et y trouva ces paroles :
Trop d’amour nous a perdus. Je ne devais jamais vous faire savoir celui que j’avais pour vous ; vous deviez encore moins avouer celui que vous aviez pour moi à une reine emportée. Consolons-nous cependant des tristes effets par une telle cause. Aimez-moi toute votre vie, s’il est possible. Tâchez, dans les dissipations d’un prince de votre 382âge, de vous souvenir de la malheureuse Léonor, qui a mérité votre cœur, qui a refusé votre main, et qui, pour se soutenir dans des résolutions glorieuses, va pour jamais se cacher à vos yeux. Adieu, cher prince : jamais je ne vous ai tant aimé qu’au moment que je vous dis adieu.
Le roi pensa mourir en lisant cette lettre. Il changea cent fois de couleur ; il se plaignit si douloureusement qu’il m’arracha des larmes, quoique peut-être devais-je être ravi que le Ciel, 383soigneux de sa gloire, lui ôtât le moyen de se dévouer tout à l’amour. Il alla lui-même à la porte de Léonor. Il parla à cet homme qui m’avait rendu la lettre ; il le pria, il le pressa, il voulut lui donner tout ce qui était en son pouvoir. Mais le fidèle domestique refusa toutes ses offres et lui dit enfin :
— C’est en vain, Sire, que Votre Majesté veut tirer de moi un secret qui m’a été confié. Léonor m’a mis cette lettre entre les mains pour la remettre entre les vôtres ou de quelqu’un 384de votre suite. Elle vit, elle est en Italie ; mais je ne puis ni ne dois vous en apprendre davantage ; et vous-même, Sire, vous m’accuseriez d’indiscrétion si je vous éclaircissais de tout ce que vous voulez savoir. J’ai ordre exprès de vous prier même de ne vous donner aucun soin pour trouver Léonor, et que c’est la dernière marque d’amour qu’elle vous demande.
— Quelle marque, grand Dieu ! s’écria le roi dans ce moment fatal. Quelle marque ! 385Et que la gloire se présente à la vertueuse Léonor sous un visage austère et terrible !
Il me parla ensuite avec la douleur que se peut figurer Votre Majesté. Mais après bien des combats, il se résolut enfin à revenir en France pour tâcher, non pas d’oublier Léonor (sa passion lui est trop chère) mais pour trouver dans la guerre de quoi le distraire un peu d’une idée qui le tourmente éternellement.
Il est certain que, sans la résignation qu’il eut pour 386les ordres de Léonor, il aurait tout mis en usage pour la trouver ; et je bénis le Ciel de ce que la perte de son espérance l’a fait revenir dans un pays où il trouvera de si parfaites consolations. Le roi votre époux lui a fait une réception à Gien, où est le rendez-vous des troupes, dont il a lieu d’être content ; et il espère faire le voyage de Reims quand on sera en état de l’entreprendre.
— En vérité, dit la reine à Charantais, voyant qu’il avait fini, vous m’avez touchée jusqu’au fond de l’âme 387par votre récit ; et si les actions de mon frère me paraissent dignes de mille couronnes, les vertus de Léonor me paraissent dignes d’un sort plus heureux. Voilà, ajouta-t-elle, comme la fortune répand les disgrâces sur ceux qu’elle devrait protéger.
Fin.