Madame Durand  : Les mémoires secrets de la cour de Charles VII (1700)

Tome I

Mémoires secrets
de la cour de
Charles VII
roi de France
Contenant plusieurs anecdotes curieuses sur l’histoire et les galanteries de cette cour.

par

Madame D***

(1734)

Éditions Ars&litteræ © 2026

Tome premier

Extrait du privilège du roi

Par grâce et privilège du roi, donné à Versailles le vingt-troisième jour de mai 1700. Signé, par le roi en son conseil, Le Fèvre. Il est permis à Pierre Ribou marchand libraire à Paris, de faire imprimer Les Mémoires de la cour de Charles VII roi de France, pendant le temps de six années, à compter du jour que chaque volume sera achevé d’imprimer pour la première fois. Pendant lequel temps faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient, de faire imprimer, vendre, ni débiter d’autre édition que celle de l’exposant, ou de ceux qui auront droit de lui, à peine de quinze cent livres d’amende, payables sans déport par chacun des contrevenants, confiscation des exemplaires contrefaits, de tous dépens, dommages et intérêts, et autres peines portées plus au long par lesdites lettres de privilège.

Registré sur le livre de la communauté des imprimeurs et libraires de la ville de Paris, le 28 mai 1700.

Signé C. Ballard, syndic.

Achevé d’imprimer pour la première fois le 20 août 1700.

Approbation
(réédition de 1734)

J’ai lu par ordre de Monseigneur le garde des sceaux, les Mémoires secrets de la cour de Charles VII roi de France, je n’y ai rien trouvé qui puisse en empêcher l’impression. Fait à Paris le 13 mars 1734. Signé,

Jolly.

À son altesse royale monseigneur le duc de Chartres

Épître.

Grand Prince, de ton nom auguste et glorieux

Voulant couronner mon ouvrage :

Déjà le plus brillant des dieux,

Séduisait ma raison, animait mon courage,

Déjà pour seconder la déesse aux cent voix

À chanter ton savoir, tes grâces, tes exploits,

Sur le ton consacré j’avais monté ma lyre,

Ce ton qu’Apollon nous inspire

Pour les héros, les demi-dieux, les rois,

Car en toi seul, grand Prince, l’on admire

Le sang et les vertus des trois.

Mais un si haut projet me paraît redoutable,

Tout à coup je frémis de mes faibles accents,

Ma lyre tombe, enfin, quand un objet aimable

S’offre à mes yeux, trouble mes sens.

Tout ce que la beauté sous forme dissemblable,

Peut produire d’attraits, de charmes tout-puissants,

Je le vois en deux héroïnes,

Ou plutôt deux femmes divines :

L’une de la fière Pallas,

Porte la redoutable égide,

Un casque est l’ornement de ses jeunes appas,

La pudeur l’accompagne, et la gloire la guide.

L’autre, plus belle encore ajoute à ses attraits

Des vêtements pompeux le brillant avantage,

Amour entre ses mains a déposé ses traits,

Et de Venus elle est la vive image.

Écoute, Adonis (dit-elle), ne crains rien,

Tu vois Agnès, la cointe damoiselle,

Au doux parler, au gracieux maintien,

Qu’on nomme peu sans ajouter la belle.

Qui par amour, par gentille cautelle,

Devint jadis de France le soutien.

Charles m’aima, Français m’a guerdonnée

De maints beaux mètres et beaux dits,

Si que ne fût auteur dans ses écrits,

Qui n’ait vanté ma haute destinée,

Ton œuvre par mon loz vivra,

Charles le preux l’approuvera,

Son gentil cœur n’est ennemi des belles,

Se sert des traits d’amour, et par fois de ses ailes,

Temps a pour tout, bravement il combat,

Quand besoin est guerroyer pour l’État,

Au cabinet à science s’applique,

Possède en outre et peinture et musique

Puis par ébattement daigne se délasser

En dits joyeux, en gausserie,

Ne connaît de la raillerie

Que ce qui ne peut offenser

À ce prince courtois ne crains de t’adresser.

Elle dit : et dans ma surprise

La joie et la frayeur m’agitent à la fois,

Sorellele disparaît, je n’en suis pas remise,

Que de l’autre j’entends la voix.

De faux orgueil, de vaine afféterie

(dit-elle) oncques n’usai tant que fus ici bas ;

Mais bien avais chasteté, modestie,

Cœur de guerrier, et force dans le bras.

Adonc sortis par le ciel appelée

De cet État la puissance ébranlée,

De Jeanne d’Arc bergère sans renom.

Pucelle d’Orléans ores devint mon nom.

Tel fut mon loz que n’est ne roi, ne prince,

Qui n’ait larmoyé de ma mort.

Grande est ta couardise, ou ton esprit bien mince,

Quand tu déduis mes faits de trembler pour ton sort.

Encombriers ne crains pour tes mémoires,

Chartres n’y cherchera que moi

Et pleigeront mes fameuses victoires,

Pour tout ce qui défaut en toi.

Après ces mots altiers la Pucelle s’envole,

L’amour propre ennemi de la réflexion

Se joint à l’apparition,

Et je ne traite plus mon projet de frivole.

Oui ! grand Prince ! j’ose aspirer

À te faire agréer mon zèle, mon hommage,

Et ma crainte se dédommage,

Par la gloire de l’espérer.

M. E.

Mémoires de la cour de Charles VII, roi de France

1La France souffrait depuis plusieurs années tous les maux que la guerre civile traîne avec elle. Charles VII, gouverné par les favoris, opprimé par ses voisins, abandonné de la plupart des princes 2de son sang et pressé par les Anglais, était réduit à deux ou trois provinces, dont il ne se tenait pas même trop assuré. Les généraux malheureux, l’extrémité où était l’État pour les finances, l’habileté des chefs ennemis, tout contribuait à menacer le royaume d’une entière ruine.

Le duc de Betfort surtout, ambitieux et prudent, savait bien ménager les avantages de sa nation, et les siens particuliers. Le duc de Bourgogne, mortellement offensé du meurtre de son père — massacré inhumainement à Montereau par l’ordre 3du roi, pour lors dauphin, ou du moins de son consentement — avait juré la perte de ses meurtriers. Le duc de Bretagne, facile, mais soutenu par la fermeté du comte de Richemont son frère, se souvenait toujours de la conjuration des Pentièvres, dont Louvet, favori de Charles, avait été un des principaux complices. Tanegui du Châtel, quoique des plus honnêtes hommes du royaume, était en horreur dans le parti même comme le principal auteur du meurtre de Montereau, et celui qui avait donné 4le coup à l’infortuné duc de Bourgogne. Le fameux comte de Dunois, connu en ce temps-là sous le nom du bâtard d’Orléans, avait épousé dans une grande jeunesse la fille de Louvet, et n’avait point encore eu de commandement en chef.

La bataille de Cravant, et ensuite celle de Verneuil, avaient abattu le cœur de la plupart des fidèles sujets. La cour était presque déserte. Une poignée d’hommes qui composaient l’armée mal payée, et souvent battue, n’avait pas le courage de reprendre les armes.

Poton 5de Xaintrailles, revenant après la bataille de Verneuil à Loches, où était la cour, ne put, sans verser un torrent de larmes, voir dîner son roi et sa reine dans une frugalité qui à peine eût été supportable à de simples particuliers : l’histoire marque cette circonstance comme celle qui peut donner une plus juste idée de la calamité publique.

L’amour cependant, qui se plaît bien dans les cabanes des bergers, ne méprisa pas le cœur d’un roi malheureux mais bien fait, jeune et sensible aux 6plaisirs. Ses favoris même n’étaient pas fâchés de lui voir cette sorte d’amusement qui devient souvent une occupation lorsque la tendresse est forte et que la maîtresse en sait profiter.

Louvet, dont l’alliance était recherchée des plus grands seigneurs, avait marié l’aînée de ses filles au seigneur de Joyeuse : elle était belle, et recevait avec plaisir les soins de son maître. Mais une concurrente dangereuse parut bientôt sur les rangs. Cette charmante Agnès Sorelle, dont les historiens ne se lassent point 7d’admirer le mérite et la beauté, était depuis quelque temps à la cour, et commençait à donner des alarmes à madame de Joyeuse. Celle-ci était fille [d’honneur] de la reine, et n’avait rien oublié pour inspirer de l’amour à Charles ; mais soit que son heure ne fût pas venue, ou qu’il eût encore pour son épouse la fidélité qu’elle aurait toujours méritée, il n’eut que de la civilité pour la fille de son favori, tant qu’elle ne fut point à un autre. Il est vrai que Joyeuse en devint si amoureux après son mariage que le roi, pour cette fois 8plus persuadé par le goût d’autrui que par le sien propre, crut qu’elle devait avoir de puissants charmes, puisque sa possession donnait des désirs au lieu de les éteindre.

Louvet, président de Provence, n’était parvenu à la confidence de Charles qu’à force de flatterie. Comme il ne songeait qu’à s’enrichir du débris des finances dont il avait le maniement et qu’il se gardait bien de réveiller le roi de l’assoupissement où il semblait être, il avait cherché à lui cacher le misérable état de ses affaires 9et les alarmes qui l’entouraient, par des vues douces et moins funestes. Sa fille lui avait paru un sujet propre pour accomplir ses desseins : c’était par ses avis, autant que par une coquetterie naturelle, qu’elle avait attaqué le cœur de Charles. Cet audacieux ministre, peu délicat sur la vertu d’une personne qui lui était si proche, pensait que rien ne le pouvait détruire s’il tenait à son roi par des liens aussi forts que ceux de l’amour.

Ces soins lui ayant d’abord mal réussi, il ne songea plus qu’à trouver un gendre propre 10à l’honorer et à le soutenir. Joyeuse, sur qui il jeta les yeux, était un seigneur de grande distinction. Il eut d’abord de la peine à prendre une alliance si disproportionnée ; mais la haute faveur de Louvet et les ordres du roi l’y déterminèrent. Il eut lieu, peu de temps après, de se consoler par le mariage du bâtard d’Orléans avec la sœur de sa femme, et la tendresse qu’il sentit pour madame de Joyeuse acheva de le rendre heureux.

La Trimouille, d’un autre côté, passionné d’amour pour 11la même madame de Joyeuse, était reçu d’elle assez favorablement. Elle aurait dû être contente de cette petite domination ; mais ce n’est pas d’aujourd’hui que les dames, qui visent à l’empire de la beauté, ont une sorte d’ambition bien plus difficile à satisfaire que celle des plus fiers conquérants.

À peine était-elle mariée, que Charles la regarda avec des yeux tout différents de ceux qu’il avait auparavant eus pour elle. Son empressement accrut, de sorte qu’une moins habile qu’elle s’en serait aperçue. Ce fut avec une 12satisfaction qui la rendit mille fois plus belle, qu’elle se vit parvenue au point tant désiré. Elle en avertit son père. Ils prirent des mesures ensemble pour enflammer le monarque de plus en plus, en voulant redoubler le prix des faveurs par une modestie ou une inattention qui donnassent de nouvelles forces aux sentiments qu’on voyait naître avec tant de plaisir. Cette conduite ne manqua pas de produire l’effet qu’on en attendait. Ce roi n’avait jamais aimé que celle à qui le Ciel l’avait uni. Ignorant les ruses qu’on met en pratique 13dans ces occasions, et persuadé que les témoignages de bienveillance suivent toujours de près les mouvements du cœur, il commençait à désespérer du succès de son entreprise parce qu’il tardait un peu trop au gré de sa passion.

La Trimouille voyait bien plus clair, et pensait beaucoup plus juste. Il fit à madame de Joyeuse tous les reproches que son dépit lui suggéra. Elle aurait bien voulu ne le pas perdre absolument, mais elle ne faisait rien pour le rassurer.

Le roi était à Bourges, où la petite 14cour lui fournissait tous les divertissements qu’elle pouvait inventer pour lui faire oublier ses malheurs. Il allait souvent se promener dans une prairie voisine, suivant l’usage de ce temps-là où tout respirait la chevalerie : les seigneurs, montés sur de beaux chevaux et parés des livrées de leurs dames, étaient aux portières de leurs chariots, et employaient tout leur esprit et toute leur galanterie pour se les rendre favorables. Le roi lui-même, dont la personne était agréable, suivait volontiers leur exemple, et 15choisissait d’ordinaire le chariot de madame de Joyeuse avec qui il liait toujours conversation. Quelquefois, impatient de ne trouver que du respect dans ses réponses, il levait les yeux au ciel et courait chercher à se distraire parmi les plus belles de la cour. C’était alors que l’habile Louvet, qui ne l’abandonnait guère, avait toujours quelque secret d’importance à lui communiquer, pour le détourner d’une vue dangereuse qui pouvait détruire ses espérances. Mais l’amoureux Charles revenait bientôt, plus soumis que jamais, 16auprès de la belle madame de Joyeuse.

Un jour qu’il s’était baissé jusque sur l’arçon pour lui dire quelque chose à l’oreille et, qu’attentif à son discours, il n’était pas en garde contre les ombrages du cheval qu’il montait, il se cabra tout d’un coup, en telle sorte que si Charles n’eût eu une vigueur étonnante, ce fougueux animal se serait renversé sur lui. Madame de Joyeuse pâlit de cet accident, et la frayeur qu’elle en eut lui causa une faiblesse qui pouvait presque s’appeler un évanouissement. 17Tous les seigneurs accoururent. La Trimouille lui-même fut des premiers à venir auprès du roi pour lui faire changer de cheval ; mais les paroles lui moururent dans la bouche quand il vit madame de Joyeuse dans les bras de madame de Giac, qui était assez embarrassée à lui faire reprendre ses sens. Il ne put douter du sujet de sa faiblesse. Il crut bien que c’était une suite de l’infidélité de son cœur. Il demeura suspendu entre le respect qu’il devait à son roi et la jalousie qui venait de le saisir. La douleur qu’il sentit 18était si violente, qu’il oublia de mettre pied à terre, quoique Xaintrailles fût déjà à l’étrier de Charles pour lui aider à descendre. Mais ce prince aurait dédaigné de prendre ce soin pour sa vie, s’il n’avait voulu se mettre en état de secourir sa maîtresse dans un mal plus doux que dangereux, et dont la cause lui faisait sentir mille plaisirs.

Louvet avait averti ce même jour sa fille qu’il était temps de donner de l’espérance à un amant couronné, que trop de résistance pouvait rebuter. Quand ce qui 19venait d’arriver eût été fait exprès, il n’aurait pu être mieux au gré de ses desseins : cette marque de sensibilité que venait de donner madame de Joyeuse ne pouvait être suspecte au roi, et pouvait prouver la violence qu’elle s’était faite en lui cachant ses sentiments. Joyeuse n’avait pas l’âme trop tranquille. Un mari idolâtre de sa femme ne peut soutenir de telles vues sans de grandes agitations ; mais il était ambitieux, et si son amour ne diminua point, il sut cacher sa jalousie dans le plus profond de son cœur. 20Pour la Trimouille, dont les passions étaient plus violentes et qui était dans la puissance de celle qu’il sentait pour madame de Joyeuse, il souffrit tout ce qu’il est possible d’imaginer, et ne s’embarrassa pas de le dissimuler.

La Fayette était fort de ses amis. Témoin de la rêverie qui l’avait fait demeurer à cheval, il lui en vint faire la guerre comme d’une absence d’esprit fort condamnable.

— Ah ! que m’importe, repartit la Trimouille, de manquer à mes devoirs, quand je me vois outragé par mon maître et par 21ma maîtresse.

La Fayette avait ignoré jusque-là l’intrigue de son ami avec madame de Joyeuse ; et pour le faire un peu parler, il dit que chacun avait dû prendre part à une aventure qui avait pensé être fatale au roi.

— L’ingrate n’en a que trop pris, reprit tristement la Trimouille, avez-vous vu la force de son amour dans la faiblesse qu’elle a marquée ?

— Ce n’est pas un grand sujet de réflexion, dit la Fayette, que l’évanouissement d’une femme à la vue d’un pareil accident. Mais, ajouta-t-il, depuis quand renoncez-vous 22à l’ambition pour vous abandonner à l’amour ?

— Depuis que ma maîtresse, reprit-il, m’a sacrifié à l’ambition.

À ces mots, sans plus écouter la Fayette, il pousse son cheval vers la ville, pour aller dans son cabinet digérer son infortune.

Madame de Joyeuse, dont le mal ne l’empêchait pas d’être attentive à tout, avait bien d’autres soins. La soirée était admirable, elle témoigna qu’elle aurait voulu marcher pour prendre l’air plus à son aise. Le roi lui donna la main pour descendre de son chariot. Leurs yeux se 23rencontrèrent si heureusement dans ce petit service qu’il lui rendit, que les courtisans, respectant les amours de leur maître, s’éloignèrent les uns après les autres à la suite de Louvet qui leur en montrait l’exemple.

Madame de Giac, qui connaissait par elle-même que les témoins embarrassent dans ces sortes de conversations, et qui avait encore d’autres raisons d’être commode, demeura quelques pas derrière avec une de ses amies qui était aussi de cette promenade.

— Me suis-je flatté, Madame, 24dit le roi en regardant tendrement madame de Joyeuse, quand j’ai cru qu’un mouvement de pitié vous avait causé la faiblesse où je vous ai vue ?

— Votre Majesté ne peut douter, reprit-elle, que je n’aie senti tout ce qu’une fidèle sujette doit sentir dans un accident qui pouvait nous ravir un maître comme vous.

— Hélas ! madame, répliqua-t-il, je suis bien moins heureux que je ne pensais ; peu touché de ce que vous faites pour moi comme roi, le moindre de vos regards sur un amant qui fait gloire de porter vos chaînes, me causerait 25bien d’autres transports.

— On a quelquefois plus d’un motif, reprit madame de Joyeuse, et je n’ai pas cru devoir m’expliquer davantage après l’état où vous m’avez vue.

— Vous m’en dites assez, repartit Charles, pour me donner un peu d’espérance. Mais si vous voulez me mettre au comble du bonheur, ajoutez encore quelques paroles à celles que vous venez de prononcer.

— Les paroles, reprit-elle, peindraient trop mal ce que je pense. Il est certains sentiments que l’expression affaiblit, et peut-être ma bouche 26dirait-elle des choses qui me feraient rougir, sans que pour cela mon cœur en fût content.

— Je suis satisfait, Madame, reprit le roi ; je suis heureux, vous voulez me consoler sur les malheurs de mon état. Plus puissante que la raison, vous venez, avec quelques mots, de mettre le calme dans mon esprit, et d’exciter un trouble charmant dans mon cœur.

Madame de Joyeuse trouvait tant d’ardeur dans les yeux et dans les discours du roi, qu’elle n’avait pas lieu de le soupçonner de feintes. Aussi les 27rois ne prennent-ils guère cette peine : presque sûrs de réussir, ils n’ont qu’à faire un choix qui leur convienne.

Ces deux amants ne laissèrent pas longtemps languir leurs désirs. La nouvelle maîtresse sacrifiait à l’ambition, aussi bien que son père ; la vertu passait pour chimère dans leur esprit, et le goût de la fille la portait fort vers un prince ardent, amoureux, aimable.

Ce fut une affaire réglée peu de jours après la conversation que nous venons de rapporter. Louvet en était le confident, et traita Joyeuse de visionnaire 28quand il se plaignit de leur conduite. Il est vrai qu’il ne fit pas de grandes instances, et qu’espérant des honneurs et des biens, il chercha à se consoler de sa disgrâce par les choses qui pouvaient l’en dédommager.

Pour la Trimouille, sa jalousie ne lui laissait pas un moment de repos. Il écrivit à madame de Joyeuse, il lui parla, il se plaignit en amant furieux, il demanda grâce en amant soumis, rien ne lui réussit ; et si, par coquetterie, on lui disait quelques mots flatteurs, il n’avait pas la triste consolation de s’en 29laisser tromper : l’attention continuelle que sa maîtresse avait pour Charles, le replongeait dans ses premiers transports.

Il s’en plaignait au comte de la Fayette dans les termes les plus touchants. Ce jeune seigneur avait donné mille marques de valeur avant vingt-deux ans. Le tour de son esprit le rendait fort agréable et, malgré sa grande vivacité et quelque disproportion d’âge, la Trimouille en faisait son meilleur ami.

— Que dites-vous de mon sort, lui dit-il un jour, attire-t-il votre compassion ? mérite-t-il 30votre raillerie ? me trouvez-vous assez puni de la passion que j’ai prise pour madame de Joyeuse ? Connaissant son caractère, me fait-elle payer assez chèrement les plaisirs qu’elle m’a donnés par l’horreur de ce que je souffre maintenant ? et croyez-vous que, tranquille spectateur de ses amours, je doive souffrir une liaison qui me perce le cœur ?

— Je comprends si peu, reprit la Fayette, ces grandes passions qui dérangent tout l’ordre d’une tête, que si vous demandiez un conseil pour le suivre, je sais bien celui que je vous 31donnerais.

— Ce n’est point votre conseil que je vous demande, repartit la Trimouille. Les mouvements rapides que je sens ne me permettent pas d’en suivre d’autres que ceux de ma fureur. Hélas ! que deviendra-t-elle cette fureur inutile ! l’air emporte mes paroles, et je n’ai pas la consolation de pouvoir me venger. Mon cher la Fayette, ajouta-t-il, si vous saviez toutes les extravagances que j’imagine, vous craindriez de me voir perdre le peu d’esprit qui me reste.

— S’il ne faut que vous écouter, et vous plaindre, reprit la Fayette, 32vous serez content de moi. Je suis pourtant un mauvais consolateur en matière d’amour, j’ignore ce qu’il me garde, mais je suis bien rebelle à ses lois.

— Ne chantez pas sitôt victoire, répondit la Trimouille en soupirant. Cette passion tyrannique déchire tôt ou tard le cœur, altère la raison, et fait des désordres affreux dans les esprits les plus forts. Il y a longtemps que je souffre de ses injustices ; mais elle me gardait ses plus terribles coups pour les derniers.

— Quoi ! repartit le comte, vous avez déjà aimé, et 33je n’en ai rien su ? On ne doit point cacher ces sortes de choses à un ami, et je veux absolument savoir votre fortune. Ce récit vous distraira de votre dernier chagrin ; je vous dirai même, pour vous donner des forces, que la belle Sorelle qui brille depuis peu à la cour, a déjà attiré des regards du monarque, et que sans doute elle fera diversion.

— Je n’en serai guère moins à plaindre, reprit la Trimouille. Il y a une certaine fleur en amour, que peu de chose ternit, et ce n’est pas peu que la concurrence d’un roi.

Sa douleur 34en cet endroit l’empêcha de continuer. La Fayette ne se rebuta point et, après bien de la résistance, son ami lui parla ainsi.

Histoire de la Trimouille

Je ne commencerai que du temps où l’amour se rendit sérieusement mon vainqueur, le reste serait ou trop inutile, ou trop mêlé avec l’histoire générale ; et les affaires ont été si brouillées depuis quelques années, que je croirais vous ennuyer par un récit de faits que vous savez presque aussi bien que 35moi, quoique vous soyez plus jeune.

Le dauphin, maintenant mon rival et mon maître, soutenu de la maison d’Orléans dont il se déclarait le protecteur, était alors à Melun, et cherchait du secours chez ses voisins et parmi ses alliés. Sa mère, ambitieuse et vindicative, avait juré sa perte ; et tantôt bien avec son époux — de qui le nom ne laissait pas d’imposer, malgré l’état où l’avait réduit sa maladie —, toujours opprimée, tantôt captive et tantôt fugitive, elle ne laissait pas de donner toujours à son fils, dans ces diverses 36situations, de nouvelles matières de soins et d’alarmes.

Le dauphin, dis-je, mortellement offensé du meurtre du duc d’Orléans, ne cherchait qu’à se venger d’une si sanglante injure commise en la personne de son oncle. Tanegui du Châtel, passionné serviteur du duc, ne cessait de lui inspirer de l’horreur contre le duc de Bourgogne, qu’il ne savait que trop être l’auteur de l’assassinat. Cet homme ne mettait point de bornes à la vengeance qu’il croyait devoir à un maître dont il avait été parfaitement aimé, et dont il chérissait la mémoire.

37Parmi la jeunesse qui suivait le dauphin, mon zèle lui parut toujours assez vif, et dans les rencontres où je fus employé pour son service, j’acquis assez d’honneur pour ne pas mériter le traitement que j’en reçois. Je ne bornai pas mon dévouement aux seuls travaux de la guerre : prêt à lui tout sacrifier, j’avais quitté une maîtresse avec qui j’étais assez bien, et je n’entrepris de servir madame de Giac que pour traverser le duc de Bourgogne, qui avait un commerce réglé avec elle. Cette dame avait des terres où elle passait une 38partie de l’année. Le duc l’avait vue à la cour et avait pris pour elle une passion qui dura autant que sa vie. Il avait de la valeur et de l’esprit, il était bien fait et magnifique ; il avait affaire à une femme ambitieuse. Il n’eut pas bien de la peine à vaincre et il y avait deux ans qu’il était en possession de la bonne fortune, quand j’entrepris de la détruire ou de la partager avec lui.

Le dauphin, à qui je communiquai mon dessein parce qu’il me donnait beaucoup de liberté et que c’était le servir à sa mode, l’approuva extrêmement 39et m’y souhaita un favorable succès.

Le duc de Bourgogne ne pouvait souvent voir sa maîtresse depuis que la guerre bouchait les passages. Les divisions de la maison royale, cette funeste guerre civile des Bourguignons et des Armagnacs, la proscription du dauphin, les troupes qu’il avait sur pied, tout enfin mettait de grands obstacles aux entrevues de ces amants ; mais l’amour est ingénieux, et les déguisements fournissaient quelquefois des moments agréables à l’amoureux duc.

Monsieur de Giac est de 40ces maris insensibles, ou patients, qui laissent au destin le soin de la conduite de leurs femmes. Il tenait le parti de Charles. Son absence donnait encore plus de liberté aux entreprises de son rival : je crus qu’en lui disant quelques plaisanteries de ses amours, qui faisaient beaucoup de bruit, je lui jetterais du moins des soupçons dans l’âme ; mais il demeura ferme à toutes mes attaques ; et j’allais finir cette espèce de batterie, lorsque je m’avisai d’attaquer les charmes de son épouse.

— Si madame de Giac, lui dis-je, était aussi belle 41que la renommée le publie, vous n’auriez pas une indifférence si parfaite sur les empressements d’un prince bien fait et galant. Je ne l’ai point vue, continuai-je, mais je jurerais que le public ajoute à ses charmes.

— Oh ! pour cela, reprit-il, je puis vous assurer, sans prévention, que c’est une des plus belles femmes de France ; et si vous en doutez, je veux, à l’exemple du mari de Lucrèce quand vous devriez devenir Tarquin, vous faire avouer que je ne lui fais point de grâce.

Cette proposition me plut. Je ne voulus pas laisser refroidir 42sa volonté ; nous partîmes le lendemain suivis chacun d’un écuyer, et nous traversâmes le peu de chemin que nous avions à faire sans le moindre obstacle.

Les domestiques de madame de Giac parurent surpris à la vue de leur maître. J’ai su depuis que le duc venait de sortir d’avec elle déguisé. Cette dame était dans un déshabillé magnifique. Il paraissait quelque désordre dans sa coiffure et dans ses yeux, je ne l’en trouvai que plus aimable ; un air galant, des manières tendres, de l’enjouement, 43de la vivacité, tout me la fit adorer presqu’aussitôt que je la vis.

— Voilà la Trimouille, lui dit Giac en entrant, qui est d’une incrédulité très punissable. Il m’a soutenu avec opiniâtreté que vous n’étiez pas si belle que votre réputation l’assure : je vous l’ai amené pour que vous le mettiez à la raison ; et qu’après lui avoir fait sentir le pouvoir de vos yeux, vous exerciez sur lui les rigueurs qu’il mérite.

— Si quelque chose, reprit madame de Giac d’une manière libre et coquette, peut mettre monsieur de la Trimouille dans son 44tort, c’est de ne vous en avoir pas cru sur votre parole ; car, outre qu’un mari doit être là-dessus un témoin fort grave, vous en êtes un qu’on n’accuse pas d’être trop aveuglé en faveur de sa femme.

— Je suis si honteux, lui dis-je alors, d’avoir douté un moment de ce que je vois, que je n’ose espérer un pardon ; si toutefois le repentir d’une faute la peut diminuer, jamais criminel n’aura si bien mérité un peu de clémence ; et pour commencer mon amende honorable, je jure d’être le chevalier de vos appas et de 45rompre une lance contre chaque mécréant.

Ces paroles qui n’avaient qu’un simple air de galanterie, n’effarouchèrent pas le bon Giac ; il lui faudrait bien d’autres choses pour ébranler la confiance ; mais son épouse, plus clairvoyante que lui, en sentit toute la force parce que mes yeux les secondaient fortement. Les siens ne demeurèrent pas muets, et la réponse n’eut rien que de doux.

Ce fut la première fois que l’assujettissement où j’étais auprès du dauphin me parut incommode. Il est vrai qu’il aurait 46toujours fallu partir avec Giac ; mais je quittai sa femme avec peine et je résolus d’y retourner bientôt.

Charles voulut savoir quel effet avait eu ma visite. Je ne lui avouai pas tout à fait ma passion naissante pour être en état de me faire un mérite auprès de lui de mes visites ; je lui confessai seulement que je me sentais du goût pour elle, et que le zèle que j’avais pour lui, ferait le reste.

J’y retournai quelques jours après. Un ordre que me donna le dauphin, qui ne regardait que le soin de ses troupes, m’en 47fournit un prétexte ; je la trouvai plus belle que la première fois. Un peu d’emportement que je découvris dans son humeur me donna beaucoup d’espérance ; si des dames de quelque château voisin n’étaient arrivées, j’aurais tâché de profiter des bontés qu’elle me témoignait.

Je cherchai bientôt à m’en dépiquer par une troisième visite. Lorsque j’arrivai à son château, on me dit qu’elle était dans le parc ; j’y courus, et je trouvai en effet les femmes de madame de Giac qui jouaient à divers jeux ; elles me conduisirent 48où était leur maîtresse, et retournèrent s’exercer à leurs plaisirs.

Madame de Giac était couchée sur de la mousse ; deux ou trois carreaux de velours cramoisi soutenaient sa tête ; son attitude était tendre et convenait fort au livre qu’elle lisait alors. C’était l’Art d’aimer de l’amoureux Ovide, dont elle connaissait toutes les beautés parce qu’elle le lisait dans sa langue naturelle.

Son attention n’était pourtant pas si grande qu’elle ne levât les yeux sur nous avant même que je fusse auprès d’elle.

— Approchez, me dit-elle d’un air libre 49qui ne la quitte jamais ; venez m’éclaircir de quelques doutes que je forme en lisant cet ouvrage.

À ces mots, sans se lever, elle m’obligea de m’asseoir auprès d’elle, et elle me présenta le livre qu’elle tenait.

— Voyez, ajouta-t-elle, si vous en saurez plus que moi sur cette matière.

— Je vous assure, Madame, lui dis-je après avoir jeté les yeux dessus, que mon cœur me fournirait peut-être des choses plus tendres, si vous me permettiez de vous les dire.

— Sera-ce comme glose, ou comme texte, reprit-elle en souriant ?

— Ah ! madame, 50répondis-je, il ne m’appartient pas de gloser Ovide ; mais si je n’ai pas tant d’esprit, j’ai sans doute plus…

— Taisez-vous ! interrompit-elle, je vous l’ordonne.

— Mais, Madame, répliquai-je, vous savez donc ce que je veux vous dire ! Et puisque vous devinez les pensées, vous pouvez aussi y répondre.

— Qu’il vous suffise, dit-elle, que je vous ai entendu, et que je ne vous ai point querellé.

Enfin, mon cher la Fayette, le reste de notre conversation fut un peu plus sérieux. Je fis agréer mes services dès ce même jour à 51celle que j’aime, et je m’en retournai assez content de mon sort.

J’avais beau, cependant, recevoir des preuves de la bonté de madame de Giac, le duc de Bourgogne me revenait incessamment dans l’esprit ; je ne pouvais le regarder comme un prince qu’on n’aimait que par intérêt. Il avait mille grandes qualités parmi beaucoup de mauvaises, et sa personne était aimable. Le commencement même de mon entreprise amoureuse n’avait été que pour lui nuire. C’était encore alors mon but ; 52et plus je me sentais de penchant pour sa maîtresse, plus j’étais obligé d’opprimer mon rival.

Le dauphin voulut savoir mes progrès ; je les lui cachai en partie par le mystère inséparable de l’amour ; il me facilitait souvent des visites. J’avais déjà jeté quelques mots en l’air sur le duc ; on m’avait répondu d’une façon équivoque. Enfin, pressé par Charles et par ma passion, je parlai un jour avec une jalousie vive ; je peignis avec des couleurs assez touchantes le malheur de partager un cœur dont la possession 53seule me pouvait rendre heureux.

— Croyez-vous, me dit madame de Giac, que je ne voudrais pas être débarrassée d’un amant qui m’est devenu insupportable depuis que je vous aime : mais est-il bien facile de donner un pareil congé ! lui dirai-je ce que je sens pour vous ? c’est sans doute la meilleure raison ; mais je doute qu’il l’admette.

— Quoi ! madame, repris-je, un petit scrupule et une inquiétude feinte sur votre réputation ne peuvent-ils point vous tirer d’intrigue ?

— En vérité, reprit-elle promptement, il me connaît trop 54pour donner dans ces sortes de panneaux : il ira d’abord au fait, et Dieu sait quel éclat, et quel vacarme. Il y a déjà du temps que je le reçois avec assez de froideur ; il en paraît si touché que, par pitié, je prends la peine de le rassurer.

Le caractère de madame de Giac, comme vous voyez, est fort au-dessus des bienséances de son sexe, je ne le voyais que trop ; mais j’aimais, et je ne trouvais pas en ce temps-là qu’il fût nécessaire d’estimer ce qu’on aime.

On était alors en pourparler d’accommodement entre 55le dauphin et le duc de Bourgogne ; ce duc était un puissant ennemi que Charles voulait tâcher de gagner : je crois que les propositions qui se firent alors étaient de bonne foi de la part du dauphin, je ne lui ai jamais connu de penchant à la cruauté.

Du Châtel pressait une entrevue entre ces deux princes, comme la seule chose qui pouvait conduire à la paix : le reste de son conseil, qui consistait en peu de bonnes têtes, était gagné par le même du Châtel ; celui-ci voulait la mort du meurtrier de son premier maître ; rien 56ne lui paraissait criminel pour y parvenir, mais il fallait l’attirer, et cela n’était pas aisé : le duc y avait une répugnance qui a depuis passé pour un pressentiment.

Je fus encore chargé de cette négociation : j’avais enfin avoué au dauphin les bontés de madame de Giac ; il crut que si à ma prière elle voulait conseiller au duc de voir un prince, qui, selon toutes les apparences, devait être son roi, il ne résisterait pas aux sollicitations d’une maîtresse qu’il aimait si passionnément.

Les actes d’hostilités cessèrent 57cependant de part et d’autre durant plus d’un mois ; le duc en voyait plus souvent madame de Giac, et je ne la voyais pas moins : cette femme qui avait beaucoup d’art, cachait avec soin son nouveau commerce à un amant qui la comblait de bienfaits, et tâchait à me persuader qu’elle ne le recevait que par politique.

Elle m’écrivit un jour ce billet, dont je me ressouviens encore, et vous jugerez par lui du tour de son esprit.

Avouez que notre bonheur est grand : nous nous aimons avec ardeur, nous ne pouvons trop 58nous aimer, il me semble qu’il n’y a que nous d’aimables dans le monde. Ne pensez-vous pas aussi que nous avons plus d’esprit que personne, mais surtout nous possédons une certaine délicatesse nécessaire pour sentir finement les plaisirs. Vous êtes aimé de votre maître ; je trompe un amant qui m’accable de biens, tandis que je vous comble de faveurs. Nous sommes au-dessus des remords qui tourmentent le vulgaire : que manque-t-il à notre félicité ? n’est-elle point un peu trop parfaite pour que le destin nous en laisse longtemps jouir ?

Je partis de Melun aussitôt que j’eus reçu ce billet, pour 59en aller remercier celle qui l’avait écrit. La précaution qu’elle avait prise de me cacher au duc manqua cette fois. Il était chez elle quand j’y arrivai.

Il ne traînait point après lui une suite inutile pour aller voir sa maîtresse : un simple écuyer l’accompagnait ; je ne vis ni chevaux, ni officier ; je ne rencontrai même point de domestiques de madame de Giac ; et, traversant son appartement avec la liberté qu’elle m’avait permise, j’allai me jeter à ses pieds comme j’avais coutume de le faire.

Jamais je ne l’avais vue si belle. Sa parure était 60bien entendue ; le jour qui réfléchissait sur son visage était bien ménagé. Je lui dis tout ce que mon transport me mit dans la bouche de plus passionné.

— Retirez-vous, me disait-elle, avez-vous perdu la raison ? en use-t-on avec moi de cette sorte ?

— Ah ! ma reine, lui dis-je tout hors de moi : oui, j’en use toujours ainsi avec vous, et je ne prétends pas m’en corriger.

Son embarras et son inquiétude étaient extrêmes ; elle me faisait mille signes que je n’entendais point ; je ne regardais tout cela que comme un de ces petits secrets 61que les dames mettent en usage pour donner plus d’ardeur à leurs amants.

Mais quel étonnement fut le mien lorsque je vis sortir d’un cabinet le duc de Bourgogne, rouge de colère, et l’épée à la main.

— Votre folie et votre insolence, me dit-il, ne resteront pas sans punition : on n’offense pas le duc de Bourgogne impunément.

À cette apparition, et tandis que madame de Giac s’opposait à sa fureur, je demeurai dans une surprise qui me rendit muet. Le dauphin prenait des mesures pour un accommodement ; ma maîtresse 62était exposée aux soupçons d’un prince passionné : il ne fallait pas faire le gladiateur mal à propos.

Je voyais d’un autre côté mon rival, un rival odieux qui troublait le bonheur dont je jouissais. Il était seul, je me croyais aussi méchant que lui ; la jalousie me voulait persuader de lui répondre sur le même ton qu’il m’avait parlé, mais un reste de raison me fit prendre un autre parti. Je ne fus pas même si longtemps à délibérer que je le suis dans ce récit, car vous savez que la pensée va plus vite que la parole.

— La manière dont vous 63m’avez parlé, lui dis-je, et votre emportement pourraient me dispenser de vous répondre, quelque grand prince que vous soyez ; mais je dois à madame de Giac l’explication de ce que j’ai fait ; elle sait que c’est la suite d’une conversation où monsieur de Giac m’embarqua la première fois que je vins ici.

Alors madame de Giac revenue de la surprise où elle avait été, lui conta la plaisanterie qui avait commencé notre connaissance. Elle ajouta que je ne l’avais vue que très rarement et que, par une suite de badinage, j’avais joué 64l’amant passionné.

— Ce n’est pas, repris-je, que madame de Giac ne soit bien capable de tourner cette feinte en vérité ; mais elle me pardonnera si j’avoue que mon respect et mon estime ont été pour elle jusqu’ici mes seuls sentiments.

— Vous pourriez, reprit le duc en s’adoucissant, être amoureux sans que je puisse vous blâmer, connaissant comme je fais la puissance de ses charmes ; mais vous avez parlé en amant favorisé, et c’est ce que je ne puis souffrir sans désespoir et sans fureur.

Madame de Giac jouissant de la faiblesse que le duc 65avait pour elle ; et voyant la facilité qu’il avait à croire une partie de ce qu’on lui disait, elle eut la hardiesse de lui conter le reste de l’histoire, et elle lui soutint que monsieur de Giac, témoin de ces badineries, l’avait autorisée à les souffrir, et à les laisser continuer avec d’autant moins de scrupule qu’elle me savait amoureux d’une fort belle femme, qui ne laissait pas aisément échapper ses esclaves.

À mesure que madame de Giac parlait, on voyait le chagrin du duc se calmer ; il cherchait dans ses yeux la vérité de ses paroles. Elle 66voulait désarmer sa colère, elle y réussit : s’il lui resta encore quelque petit soupçon ce jour-là, il n’était causé que par la force de sa passion, et tout fut apaisé à la première visite qu’il lui rendit.

J’eus de la peine à lui céder la place : il m’était bien cruel de me sacrifier moi-même à mon rival ; mais les intérêts de ma maîtresse le demandaient. Je partis d’auprès d’elle après avoir reçu une espèce de petite satisfaction de la part du duc : surprenant effet de l’amour ! mais rien lui est-il impossible ?

Le récit que je fis au 67dauphin de cette aventure lui fit prendre de nouvelles mesures ; il m’ordonna de profiter de la faiblesse que madame de Giac avait pour moi, pour engager le duc à l’entrevue qu’on lui proposait. J’en parlai avec beaucoup de répugnance, j’aurais voulu éloigner ce prince de tous les lieux où il pouvait voir ma maîtresse.

Elle-même ne put comprendre comment je voulais une chose si fort contre mes intérêts ; mais ayant ma fortune à satisfaire aussi bien que mon amour, je lui confiai les raisons qu’avait Charles de 68chercher à se réconcilier. Elle voulut me faire connaître son pouvoir, et, en moins de huit jours, elle disposa le duc, soit par ses lettres, soit par ses discours, à une entrevue qu’il craignait mortellement. Cet autre exemple affermit la preuve que les plus grands événements sont amenés par l’amour.

Le conseil du dauphin, trouvant cette facilité dans l’esprit du duc de Bourgogne, ne songea qu’à lui proposer toutes les sûretés qu’il pouvait souhaiter et qu’à prendre celles qui lui étaient 69nécessaires. Cette négociation a trop fait de bruit, pour que je m’amuse à vous en faire un récit exact. Il fut arrêté, que les deux princes se verraient sur le pont de Montereau, accompagnés d’un pareil nombre de gens ; qu’il y aurait des barrières qui les sépareraient ; qu’on les ouvrirait du côté du duc pour qu’il vînt trouver le dauphin, et tout ce que vous avez entendu dire là-dessus.

Le duc fut longtemps dans le château avant que de se résoudre : on lui alla dire jusqu’à deux fois que Charles l’attendait depuis deux 70heures, et qu’un plus grand retardement pourrait le rendre suspect. Il partit enfin et, dès qu’il fut devant le prince qui était armé de toutes pièces, il se jeta à ses genoux et en écouta de sanglants reproches.

Loire le prit par le bras en lui disant qu’il n’était que trop civil. Le duc vit bien, à ce discours insolent, qu’il était perdu. Il mit la main sur la garde de son épée, soit pour se défendre, soit pour la retourner simplement comme quelques-uns l’ont cru.

Alors du Châtel cria : Il est temps ! et lui porta le premier coup. Loire 71le suivit de près, et plusieurs autres complices de cette conjuration le percèrent de tant d’autres coups qu’il expira en peu de moments. Il avait pourtant tâché de se défendre ; mais la multitude l’accabla.

Les officiers qui l’avaient suivi ne purent venir à son secours parce qu’on avait fermé les portes des barrières, sitôt que leur maître avait été passé.

Je fus témoin pacifique de cet attentat. Il me fit même une horreur à laquelle je ne pus résister : j’allai sur le champ en porter la nouvelle à madame de 72Giac. L’agitation où on était me fit confondre parmi la foule, et ma fuite ne fut point remarquée.

Elle demeura surprise de cette action. Il est vrai qu’elle ne fut pas aussi touchée qu’elle aurait dû l’être de la funeste mort d’un amant qui lui avait été si dévoué ; mais quelque bruit qui ait couru à son désavantage, je lui dois la justice de la déclarer fort innocente de la conjuration.

Pour le dauphin, il me prend grande envie à l’heure qu’il est de le croire complice, ou du moins averti de cette horrible action ; il n’en 73parut point surpris ; il se défaisait d’un ennemi incommode et puissant, et jamais du Châtel et Louvet n’ont été si bien auprès de lui que depuis qu’ils lui ont donné un si violent conseil.

Mais si je veux être tout à fait juste, je vous dirai que Charles — jeune, gouverné, malheureux — ne put peut-être savoir mauvais gré à ses ministres d’une si cruelle action lorsqu’elle fut exécutée, quoiqu’il n’en eût pas permis le projet si on le lui avait communiqué.

Je me jette insensiblement dans des réflexions politiques, et je 74vous dois la fin de mon histoire.

Tous les princes se liguèrent contre le dauphin plus qu’auparavant, la guerre fit des ravages horribles ; mais l’amour commençait à n’en plus tant faire dans mon cœur. J’avais trouvé celui de madame de Giac si mauvais après la mort du duc et sa tranquillité me fit si bien comprendre le peu de fond qu’il y avait à faire sur elle, que mes sentiments perdirent beaucoup de leur vivacité. Je me trouvais bizarre de ne pouvoir pardonner à ma maîtresse, de ne pas assez regretter mon rival ; 75mais ma bizarrerie me parut pourtant fondée, et je n’eus depuis qu’un simple commerce avec cette femme. Cependant, je n’avais point de nouvelle passion. Ses coquetteries même me donnèrent une sorte d’émulation qui me faisait revenir à elle ; et le goût qu’elle avait pour moi la forçait à recevoir mes petits retours de bonne grâce.

Cette intrigue a duré jusqu’au jour que la fille de Louvet me donna la passion que je conserve encore. Elle était en ce temps-là fille [d’honneur] de la reine ; je la regardais comme une divinité ; le mépris que 76j’avais pour son père augmentait mon respect pour elle parce que je lui croyais une âme bien différente de cet insolent favori.

Elle reçut les témoignages de mon attachement avec une distinction qui me la rendit cent fois plus chère ; je la jugeais digne non seulement de devenir ma femme, mais encore de porter une couronne : et quoique sa beauté ne m’éblouît point assez pour me cacher les défauts de Louvet, j’aurais volontiers pris avec lui une alliance qui me promettait la possession d’une si charmante maîtresse.

77Je n’aspirais pas à la moindre faveur ; je ne voulais qu’être aimé ; et tirer un oui de sa bouche, pour m’aller déclarer à son père. Mais je m’aperçus bientôt qu’elle regardait le roi plus favorablement qu’elle n’aurait dû pour sa réputation et pour son repos ; et il est vrai qu’il ne répondit point en ce temps-là à ses avances ; mais il me suffisait pour me rendre malheureux, qu’elle voulût acquérir un autre cœur que le mien.

Je m’en plaignis en amant délicat, elle me traita d’amant visionnaire ; le dépit 78horrible que j’eus ne me permit pas de me taire longtemps. Je courus chez madame de Giac et, oubliant en ce moment les raisons qu’elle avait d’être ravie de mon infortune, je ne songeai qu’à me soulager en me plaignant.

Je lui déclarai mon amour, mes desseins de mariage, ma jalousie, et je finis en la priant de me guérir :

— Vous avez eu des droits sur mon cœur, lui dis-je, je voudrais que vous les fissiez valoir : tâchez de me rattacher à vous ; je n’ai jamais tant souffert dans vos chaînes que dans celles de mon infidèle.

79Madame de Giac me regardait avec une joie maligne, mêlée de dépit : son amour-propre lui persuadait que c’était-là le temps d’un retour, mais son esprit lui faisait bien voir que j’étais trop amoureux.

— Eh bien ! reprit-elle enfin, vous vouliez donc épouser la fille de Louvet ? Vous voilà dégoûté de cet hymen et vous voudriez revenir à moi : expliquez-moi bien les raisons de ces divers sentiments.

— Je voulais épouser la fille de Louvet, répondis-je, parce que je l’adorais ; je ne la veux plus parce qu’elle en aime un 80autre ; et je voudrais revenir à vous pour tâcher à l’oublier.

— Je suis perdue, reprit-elle, je n’entre pour rien dans toutes vos raisons. Les bontés que j’ai pour vous et quelque beauté dont on me flatte sont des articles dont vous ne daignez faire mention. Vous allez être le plus malheureux homme du monde, vous suivrez votre penchant, mais je serai vengée un jour.

— Vous parlez d’un ton prophétique, répliquai-je, qui intimiderait un homme encore plus amoureux que moi, s’il était possible qu’il y en eût.

— J’avais cru, reprit-elle, 81mériter d’être un de vos motifs de rupture avec cette fille ; je me suis trompée. Votre passion est usée pour moi, mais, encore une fois, je ne mourrai pas sans vengeance.

Je ne regardai alors ces paroles que comme un de ces emportements qu’ont les femmes quand une conquête leur échappe, je n’en vois à présent que trop la vérité.

Je sortis de chez madame de Giac le désespoir dans l’âme et dans les yeux ; je fus plusieurs jours sans parler à mon infidèle ; mais enfin, comme le roi ne répondit 82rien à sa coquetterie et qu’elle craignit de me perdre, elle sut si bien profiter de mes faiblesses que je la crus très innocente ; et prévenu comme j’étais de ses charmes, elle n’eut pas de peine à me persuader qu’elle n’avait point voulu plaire à Charles puisqu’elle ne lui avait pas plu.

En ce temps-là, mon cher La Fayette, Joyeuse se présenta pour l’épouser. Ce fut une affaire bientôt conclue, mais je m’en consolai parce que le cœur de ma maîtresse était pour moi et qu’elle me fit même comprendre que 83c’est un mauvais moyen de s’aimer longtemps que de se marier. J’eus cependant des emportements de rage horribles quand je vis Joyeuse qui goûtait son bonheur, et il le goûtait même sans mélange de chagrin. Il y avait des moments où j’aurais voulu qu’il eût su mon amour, seulement pour troubler son repos. Il est vrai que cette bizarrerie ne me durait pas longtemps et que les bontés de madame de Joyeuse me prouvaient que ma seule jalousie me faisait penser ainsi.

Ce n’est pas à présent la 84saison de vous redire le bonheur dont je jouis assez de temps ; il n’était troublé que par ces petites choses qui empêchent le goût de s’émousser. Que je paye bien, à l’heure qu’il est, les agréables jours que j’ai passés ! et que la perfide triomphe bien de voir un roi à ses pieds, et un amant trahi dans le désespoir !

Il y a du temps que je m’aperçois de son inconstance ; je lui en ai parlé plusieurs fois. D’abord elle me dit que je perdais l’esprit ; je fus assez faible pour lui demander pardon de mes soupçons. Ensuite 85elle se moqua de moi ; et, quand il ne me fut plus permis de douter et que je lui marquai ma douleur, je fus renvoyé comme un homme ennuyeux qui répétait toujours la même chose. Et lorsque je m’abandonnai à la fureur qui m’agitait, elle le prit d’un ton plus haut et me dit qu’elle ne voulait jamais me voir.

Madame de Giac, toujours occupée de ce qui me regarde, a souvent entré en matière avec moi sur mon infortune ; elle feint de m’en plaindre ou elle me plaint en effet :

— Je devrais être ravie, 86me dit-elle souvent, de voir l’effet de mes prophéties et la vengeance que l’amour me donne. Mais, la Trimouille, ajoute-t-elle, je vous aimerai toujours ; si ce ne peut être comme amant, ce sera comme mon meilleur ami.

Je ne puis lui savoir mauvais gré de ces sentiments. Elle a beaucoup d’esprit, je l’entretiens tant que je veux ; elle a la patience de m’entendre — il faut qu’elle en ait beaucoup, car je ne lui parle que de madame de Joyeuse et c’est d’une manière à lui faire désespérer de ma guérison. Cependant elle ne la 87quitte point ; elle observe toutes ses démarches ; elle pénètre les replis les plus cachés de son cœur : elle a sans doute du plaisir à démêler en elle des sentiments de coquetterie et d’intérêts, qui ne les rendent pas plus estimables l’une que l’autre ; et madame de Joyeuse qui trouve de l’esprit à madame de Giac, se laisse obséder par elle sans en paraître incommodée.

Il faut convenir que mon infidèle a des grâces infinies dans sa personne et dans son esprit. Je l’aime plus que jamais, mon cher La Fayette ; je souffre, depuis que je m’aperçois 88des soins de Charles, tout ce qu’un homme est capable de souffrir. Non, rien n’approche des tourments de la jalousie, et toutes les passions ensemble ne déchirent pas tant une âme que ce que l’affreuse jalousie invente pour persécuter un misérable.

— Gardez-vous bien, dit le comte voyant que la Trimouille avait achevé, de suivre les mouvements de votre fureur. Tout jeune et tout écervelé que je le parais, je suis aussi capable qu’un autre de vous faire entendre raison. Mais, ajouta-t-il, 89est-il possible que vous soyez aussi malheureux que vous le dites, pour voir votre maîtresse aimée du roi ? La nécessité de vous soumettre à une volonté supérieure ne devrait-elle pas vous faire prendre votre parti ? et croiriez-vous être dans une mauvaise situation si madame de Joyeuse voulait vous prendre pour son ami ?

— Ah ! reprit La Trimouille, cruel ami, que vous connaissez peu les impérieux mouvements de la jalousie ! Perd-on la maîtresse sans haïr le rival ? Et quand ce rival est un roi qu’il faut révérer, à quelles 90épreuves ne se trouve-t-on point ?

Ils eurent encore quelques discours sur ce sujet, après lesquels la Fayette alla chez la reine.

La belle Agnès Sorelle y était alors. Elle effaçait madame de Joyeuse, madame de Giac et la reine même, quoique ce fût une des plus belles princesses de son temps. Le jeune comte n’était pas si indifférent qu’il avait voulu le paraître à son ami ; les yeux de cette beauté, qui brillait depuis si peu de temps, avaient soumis sans dessein ce jeune audacieux, auparavant censeur 91agréable de toutes les passions sérieuses.

Le roi arriva peu de temps après. Il parla d’abord à la reine ; il eut une courte conversation avec madame de Joyeuse. Il dit quelques mots ensuite à toutes les dames : il n’y eut qu’Agnès exceptée de cette politesse générale.

Madame de Giac, attentive à tout ce qui pouvait faire de la peine à madame de Joyeuse, quoiqu’elle lui marquât beaucoup d’empressement, lui fit remarquer cette distinction, et d’un air de franchise qu’elle affectait toujours :

— Pourquoi, lui dit-elle, 92ne point parler à cette fille ? Elle est plus belle que nous toutes ; elle mérite autant la civilité d’un prince galant : il l’aime déjà, sans doute.

Madame de Joyeuse était bien persuadée de ses propres charmes, mais la défiance est inséparable de l’amour : tout ce que peut opérer l’orgueil, c’est de faire rouler cette défiance sur l’inconstance des hommes.

Le roi cependant n’en était qu’aux regards. Deux ou trois tentatives qu’il avait faites auprès de Sorelle lui avaient mal réussi ; il lui trouvait une vertu prête à 93s’effaroucher à la moindre apparence d’amour ; cela l’enflammait davantage ; mais il fallait donner du temps à cette conquête, et madame de Joyeuse paraissait toujours la véritable maîtresse aux yeux indifférents.

Les malheurs où était plongé le royaume n’empêchaient pas qu’on ne donnât quelquefois des fêtes pour amuser une jeune cour qui avait besoin de consolation : la reine, avec un courage au-dessus de son sexe et une piété vraiment solide, ne laissait pas d’admettre les plaisirs, persuadée que ceux 94qui sont innocents ne doivent jamais alarmer la pudeur.

De certains sentiments que les historiens n’ont pas connus, ou dont ils n’ont pas voulu faire mention, troublaient son cœur et ne pouvaient trouver grâce devant cette vertu pure qu’elle pratiquait si exemplairement. Nous avons même douté s’il nous était permis de les révéler ; mais qu’y a-t-il au monde de plus propre à mettre la vertu dans son jour qu’une passion violente dont à peine se permet-on la pensée ?

La belle reine aimait dès son enfance un prince aimable, 95grand par toutes ses éminentes qualités, bien fait, jeune, sage, tel enfin que l’envie n’a jamais pu défigurer ses portraits. Il avait senti de pareils sentiments pour la reine dans un temps où à peine se connaît-on soi-même. De certaines fatalités les avaient empêchés de s’entendre ; plusieurs fois ce prince avait cru en la reine de l’éloignement pour lui, tandis qu’elle l’accusait d’être indifférent pour elle. Elle allait gémir, aux pieds des autels, des combats qu’il lui fallait rendre : elle y prenait de nouvelles forces, et si sa peine n’en 96était pas moindre, sa victoire en était plus grande.

Elle avait toujours vécu avec le roi son mari dans une union et une complaisance que l’on prenait pour de l’amour. Lui, de son côté, ne lui avait préféré personne jusqu’au moment que madame de Joyeuse le frappa de ses regards. Il est rare qu’un époux couronné, qui est, pour ainsi dire, le centre de tous les désirs, conserve toujours une fidélité exacte à son épouse. Le mérite de celle-ci le fit cependant blâmer par les scrupuleux, et la patience qu’on remarqua à la 97reine dans les intrigues de Charles fut un nouveau sujet de la faire admirer ; mais, connaissant le faux de cette admiration, elle sentait une espèce de remords d’être louée de ce qu’elle ne se pardonnait pas.

Il est certain que la reine, qui faisait des efforts incroyables pour témoigner au roi des sentiments qu’elle n’avait point, se trouva soulagée quand elle lui vit des engagements publics qui autorisaient, en quelque sorte, ceux qu’elle cachait au fond de son âme :

— Du moins, disait-elle, mes remords ne regarderont 98plus que moi : je n’aurai plus à me reprocher cette révolte continuelle que je sens dans mon cœur par rapport à un époux toujours fidèle. Ce sera contre moi seule que je combattrai ; c’est toujours un scrupule de moins. Hélas ! ajoutait-elle, si j’étais moins faible, je ne saisirais pas si avidement un si petit moyen de diminuer mon tort.

D’autre part, la belle Agnès, qui acquit ce surnom de belle par cette prodigieuse beauté qui n’a jamais trouvé de critiques, devait être contente de l’effet de ses 99charmes. Elle était arrivée à la cour dans un temps où les agitations de l’État ne devaient pas laisser régner bien paisiblement la galanterie. Les louanges cependant ne laissèrent pas de lui être prodiguées ; les cœurs s’enflammaient à son aspect ; les dames n’osaient s’aventurer à diminuer ses attraits ; les hommes les plus insensibles étaient du moins forcés à l’admirer. Sa pudeur et sa modestie mettaient le calme dans les cœurs que ses yeux ne troublaient pas.

La reine vit sans envie les merveilles qui éclataient 100dans sa personne ; mais elle s’aperçut bientôt de l’effet qu’elles produisaient sur le prince qui l’avait su toucher. Cette vertueuse princesse fut épouvantée du désordre que lui causa cette connaissance : nouveau genre de combat auquel elle n’était pas accoutumée. Ses sens se révoltèrent vivement contre elle et, si sa piété sincère ne fût venue au secours, cette jalousie, qui fait quelquefois faire tant de chemin, ne l’aurait pas tourmentée impunément.

L’infortuné La Trimouille ne pouvait se soustraire à 101cette passion. Loin de diminuer par le temps, elle prenait de jour en jour de nouvelles forces ; les affaires de l’État lui étaient pour lors indifférentes : il ne prit nul intérêt à la négociation de Bretagne, quoique le père de madame de Joyeuse fût nommé pour aller parler au comte de Richemont, frère du duc de cette province, jeune prince rempli de qualités brillantes et solides.

C’était lui qui avait tout pouvoir dans cette principauté, et qui seul pouvait ramener son frère après l’avoir animé sur l’attentat des Pentièvres. Il est 102vrai que lorsqu’il apprit que Louvet était un des ambassadeurs, ses premiers mouvements furent de violer le droit des gens en sa personne, comme un des plus zélés partisans de la maison de Blois ; mais un conseil plus doux succéda à ce mouvement, et il se contenta de mander à Louvet de sortir de ses terres.

Le roi, trop attaché à ce favori, se sentit outragé d’un tel ordre. Si ce n’avait été un coup de partie pour lui de se réconcilier avec la maison de Bretagne, il serait resté son ennemi toute sa vie ; mais les affaires de son royaume 103ne permettaient pas qu’il eût ces délicatesses. Il nomma donc Yolande d’Aragon reine de Sicile, mère de la reine, et Tanegui du Châtel, pour aller à Vannes offrir de sa part l’épée de connétable au comte de Richemont.

Tandis que l’on traitait un point si sérieux et que les politiques, attentifs à son succès, n’osaient détourner la vue, la galanterie présentait des images plus agréables à la cour ; et l’amour, presque toujours doux, quoique souvent funeste, fournissait des occupations ou cruelles ou 104satisfaisantes, selon les cœurs où il régnait.

Agnès, plus sûre de ses charmes par les vœux qui lui étaient adressés que par tout ce que son miroir lui en avait appris jusqu’alors, ne s’occupa d’abord que de ce plaisir vague qu’une approbation générale cause. Elle était de cette province, qui a mérité d’être nommée le jardin de la France : de cette Touraine dont le climat est si doux et les fruits si délicieux ; la naissance la mettant à portée de se faire présenter à la reine, elle profita de l’avantage d’être 105près des lieux où Charles faisait son séjour.

La réception qu’on lui fit à Loches fut telle qu’elle eut lieu d’en être contente, et au-delà de ce qu’elle en avait espéré. Cependant, sa jeunesse, l’innocence où elle avait jusque-là vécu, la peur de faire quelque fausse démarche dans la manière de se gouverner dans un pays où les mœurs se corrompent aisément et où les cœurs ne pensent presque jamais ce que les bouches disent, lui firent jeter les yeux sur Xaintrailles pour le prier de l’en instruire. (C’était ce brave Poton 106de Xaintrailles qui s’est attiré depuis l’approbation de tous les historiens, après avoir donné à son siècle mille marques de sa valeur et de son zèle.) Ce fut donc à lui, continua-t-il à dire à La Fayette, que la belle Agnès s’adressa pour connaître un peu mieux la cour, et, se servant de ses grâces qui l’accompagnaient toujours :

— Ne me refusez pas, lui dit-elle, l’instruction que je vous demande : votre maison et ma famille ont toujours vécu en bonne intelligence ; j’ai fort envie que vous soyez de mes amis et, courtisan comme 107vous êtes, il est peu de choses qui aient pu vous échapper.

— Avant que de vous satisfaire, Madame, reprit Xaintrailles, il faut savoir précisément sur quoi roule votre curiosité, et si vous voulez que je prenne l’histoire de plus loin.

— Sans doute, répondit-elle. Je veux que vous me parliez de la feue reine, que vous me disiez quelques mots de Charles VI, que vous touchiez, en passant, l’assassinat du duc d’Orléans, que vous vous attachiez surtout davantage à me peindre les caractères de ceux dont vous m’entretiendrez, 108qu’à repasser ces grands événements dont l’éclat les empêche d’être ignorés, et que les intérêts particuliers soient plus approfondis que tout le reste.

— C’est-à-dire, répliqua Xaintrailles, que vous ne mettez point de bornes à votre curiosité : car apparemment, ajouta-t-il en la regardant, vous voulez aussi savoir quelques circonstances de la vie de mon maître, et vous ne serez pas fâchée d’apprendre ce qui regarde madame de Joyeuse.

— Le roi est si jeune, répondit Agnès sans s’émouvoir, ses actions ont fait tant de bruit, il est amant si 109déclaré de madame de Joyeuse, que ce n’est pas ce qui excite le plus ma curiosité.

— Madame de Joyeuse, repartit Xaintrailles, n’est peut-être pas à l’heure qu’il est si tranquille que vous, et payerait bien un historien qui ne vous serait pas favorable. Mais voulez-vous aussi que je supprime ce qui concerne le bâtard d’Orléans : il est plus jeune que le roi, ses actions brillent autant, vous ne vous embarrassez peut-être guère d’en savoir davantage.

La belle Agnès avait senti, au nom du bâtard, une rougeur si vive couvrir 110son visage qu’elle en fut surprise elle-même. Il ne fut pourtant pas en son pouvoir de cacher l’envie qu’elle avait d’apprendre de ses nouvelles.

— Il y a tant de distance, dit-elle, entre le roi et le prince dont vous parlez, qu’il n’est pas impossible qu’on m’ait appris ce qui touche l’un, et qu’on m’ait laissé ignorer ce qui regarde l’autre. Et puis, ajouta-t-elle, vous n’aurez peut-être pas grande peine à me satisfaire sur son sujet : il est mari d’une belle femme, il l’aime sans doute, cette circonstance ne doit pas fournir d’agréables 111aventures.

— Je ne sais, reprit-il, si elles sont agréables, mais elles sont du moins singulières ; et si l’on me permet de vous dire tout ce que je sais, il faudra que vous m’accordiez une audience assez longue.

Sorelle le pria de ne pas différer à lui donner cette satisfaction ; et peu de jours après Xaintrailles revint, avec un plein pouvoir de dire des secrets qui jusque-là avaient été impénétrables à tout le reste du monde. Alors sans perdre temps, il commença ainsi son discours.

112Histoire du bâtard d’Orléans

Il faut de puissantes raisons à l’une des personnes dont j’ai à vous entretenir, pour vous rendre dépositaire d’un secret aussi important que celui que je vais vous révéler, et que l’autre joigne à une grande opinion de votre discrétion un violent désir de se livrer entre vos mains : mais avant que d’entrer dans ce détail, il faut rappeler en gros les dernières années du règne de Charles VI.

Ce prince, avant 113cette maladie singulière qui a été si funeste à l’État, était un roi puissant, bien fait, galant ; la chevalerie était en son plus haut point ; les tournois, les joutes, les danses, les fêtes agréables étaient ses occupations. Il rompait souvent des lances pour les dames, et vous avez sans doute ouï parler de cette fameuse mascarade de sauvages dont il voulut être, et qui, par un accident qui arriva, rendit son mal plus violent, en approcha les accès, et le mit, depuis ce temps-là, hors d’état de gouverner par lui-même : de là tant de 114guerres civiles, de là tant de troubles et de calamités. La reine Isabeau de Bavière voulait gouverner et ne pouvait souffrir que le connétable d’Armagnac balançât son autorité.

L’assassinat du duc d’Orléans avait donné à cette princesse un éloignement prodigieux pour le nom bourguignon. Il est vrai que cette action fut terrible, et quand elle n’aurait pas mérité de l’horreur par elle-même, la personne du prince massacré inhumainement était assez aimable pour attirer les regrets universels : il 115était bien fait et brave ; il avait de l’esprit ; il était galant. Cette dernière qualité, mêlée d’un orgueil un peu condamnable sur ses fortunes amoureuses, lui causa la mort ; il s’était vanté d’avoir les portraits de toutes les maîtresses dans un certain cabinet particulier : soit par oubli ou par bravade, il y introduisit le feu duc de Bourgogne, qui fut bien surpris d’y voir le portrait de sa femme. Cette indiscrétion ne demeura pas impunie : il serait à souhaiter qu’un tel exemple servît de correction ; mais il y aura des indiscrets 116tant qu’il y aura des amants. Vous avez su les circonstances de cette action, et les suites funestes qu’elle produisit.

Mais, pour commencer à vous dire quelque chose d’un prince dont je dois particulièrement vous entretenir, le bâtard d’Orléans était d’un très bas âge lorsque son père fut assassiné. Cela n’empêcha pas que la duchesse d’Orléans, le voyant parmi ses enfants, ne dît que celui-ci serait un des plus zélés vengeurs du prince dont il était fils. Il est certain qu’il avait dès ce temps-là 117un agrément et un air de grandeur qui donnaient de favorables préjugés pour l’avenir. Madame de Varenne voulut bien s’en déclarer mère et ternir sa réputation pour sauver celle d’une grande princesse, que les mieux instruits ont jugé la devoir être.

Ce jeune prince, dont vous connaissez la personne et dont les sentiments vous seront connus, étant élevé avec les princes ses frères, n’abandonnait presque point la princesse de Sicile avec qui ils étaient toujours à cause des princes d’Anjou. 118Ces aimables enfants vivaient dans une union parfaite : le bâtard d’Orléans surtout jouissait de toute la liberté que peut permettre la bienséance. Il était de deux ans plus jeune que la princesse de Sicile ; mais cette même raison, jointe au sang et à l’amitié qui unissaient leurs maisons, empêchait qu’on ne lui retranchât des moments dont son cœur faisait déjà ses plus doux plaisirs. Il était cependant plus avancé qu’un autre ; son éducation et la finesse de son goût le rendirent sensible à la dangereuse vue de tant d’attraits. 119Témoin du brillant esprit de la princesse, de l’égalité de son humeur, admis à ces divertissements où la joie était toujours séparée de l’emportement, il lui fut aisé de se méprendre aux sentiments qu’il avait déjà pour elle.

Ses qualités solides et éclatantes, qui la rendent aujourd’hui l’admiration de son siècle, le rendirent dès ce temps-là son admirateur ; et, persuadé qu’elle méritait tout, il ne se défendit de rien. C’est ici, Madame, où commence le secret du prince ; mais un secret dont vous devez déjà voir la conséquence : 120elle vous sera mieux connue par la suite ; il se livre par là absolument entre vos mains.

— Il n’aura pas sujet de s’en repentir, reprit Agnès. Les secrets ne me coûtent rien à garder ; et quand je serais née indiscrète, ajouta-t-elle en baissant les yeux, je m’en corrigerais sans doute en faveur de celui de qui vous m’en allez confier un. Je vois bien que ses aventures vont devenir intéressantes : pour peu que la princesse de Sicile ait pensé comme le bâtard d’Orléans, il y aura de quoi faire valoir ma discrétion.

— 121Vous en jugerez par mon récit, reprit Xaintrailles, trouvez bon que je le continue.

La princesse avait pour le bâtard une amitié et une distinction très avantageuse, qu’on remarquait aisément. Ils étaient un jour dans le jardin de l’hôtel de Saint-Pol, où le comte de Ponthieu, maintenant notre monarque, s’exerçait à divers jeux avec le prince d’Anjou, à présent roi de Sicile, le jeune prince d’Orléans, Madame, qui depuis épousa Henri V, roi d’Angleterre, la princesse de Sicile, et plusieurs 122autres personnes de l’un et l’autre sexe. Cette cour vive et brillante n’était presque composée que de ce qui a fait depuis l’admiration de l’Europe. J’y étais présent ; et, comme j’avais un âge un peu plus avancé, je démêlais sans beaucoup de peine les intérêts de ces jeunes cœurs.

Le comte de Ponthieu, dont en ce temps-là l’esprit était paresseux, avait quitté sa compagnie et parcourait le jardin sans dire mot à personne. On commençait à croire que le roi de Sicile, ayant rompu l’alliance qu’il devait 123faire avec le duc de Bourgogne, en donnant sa fille à son fils aîné, tournerait la vue du côté de Charles ; mais, par un de ces bizarres coups de l’étoile dont il ne faut point chercher de raison, à peine la regardait-il : je suis même persuadé que la considération qu’il a marquée pour elle n’a eu sa source que dans la justice qu’il lui devait, et que cette divine reine ne lui a jamais inspiré d’amour.

Je l’abordai ce jour-là, et le tirant de sa rêverie :

— Quoi ! grand prince, lui dis-je, vous dédaignez les jeux où la princesse de Sicile prend plaisir ? 124et votre cœur demeure libre à l’aspect de tant de beautés ?

— La princesse de Sicile est belle, reprit-il ; mais il n’est pas encore sûr que nous soyons destinés l’un pour l’autre ; quand cela serait, je doute fort que nous nous aimassions ; et qu’importe, en effet, de s’aimer quand on s’épouse ?

— Il importe de telle sorte, repris-je, que je prétends tout à l’heure vous forcer à venir auprès de la princesse, étant sûr que plus vous aurez d’attention pour elle, plus vous la jugerez digne d’être adorée.

À ces mots, je le pris par le bras pour le mener se 125divertir avec les autres ; il se laissa un peu tirailler, et j’eus de la peine à l’y conduire.

— Tenez, Madame, dis-je à la princesse, voilà un prince rebelle à l’amour, vengez la querelle de ce dieu, il ne vous en coûtera que deux ou trois regards.

— On dit, reprit-elle, que le dieu dont vous parlez n’a besoin du secours de personne pour soutenir ses intérêts.

— Pardonnez-moi, Madame, répliquai-je, il lui faut toujours de beaux yeux, sans quoi toutes ses armes, que les poètes représentent si formidables, ne lui seraient qu’un embarras inutile.

— 126Mais faut-il toujours de beaux yeux, interrompit la princesse ? Il me semblait avoir entendu dire qu’il faut seulement qu’ils plaisent ; et les miens, ne pouvant avoir ce mérite auprès du comte de Ponthieu, ajouta-t-elle d’un air dédaigneux, je crois qu’il leur disputera cette prétendue beauté que vous leur attribuez.

— Il faudrait être bien aveugle, dit alors le bâtard d’Orléans, pour ne les pas regarder comme les plus beaux yeux du monde, et bien insensible pour ne pas sentir les traits qui en partent.

Un certain air noble et 127galant qui se faisait déjà remarquer en ce prince, accompagné des sentiments qui commençaient à naître dans son cœur, lui donnait une grâce si vive en faisant cette réponse que la princesse le regarda favorablement et lui répondit quelques mots équivoques, dont il la remercia en baisant le bas de sa robe.

Le comte de Ponthieu ne prit nulle part à cette petite conversation ; il m’emmena avec lui dans une allée détournée, et je ne fus pas témoin de ce qui se passa après son départ ; mais j’ai su que la jeunesse qui composait cette compagnie 128donna au comte de Ponthieu un peu de ridicule sur l’indolence de son cœur et la pesanteur de son esprit. Madame même, quoique sa sœur, laissa échapper quelques traits de raillerie ; il n’y eut que la princesse de Sicile qui, avec une sagesse au-dessus de ses années, ne dit pas un mot dont elle pût se repentir.

La princesse de Sicile n’avait en ce temps-là que treize à quatorze ans, et le bâtard onze ou douze. À peine un autre aurait-il eu l’usage de la raison, et déjà l’amour se faisait sentir à son cœur ; mais un amour innocent, dont l’espérance 129n’avait point d’objet et les désirs point de violence. Voir sa princesse était tout son but ; il n’envisageait rien par delà ; et quand il me parlait de ses sentiments, son expression la plus ardente était qu’il l’aimait comme sa sœur ; mais lorsqu’il parlait d’elle, ses yeux brillaient d’un feu qui ne permettait pas de se méprendre à la nature de cette affection.

J’étais quelquefois son confident : il me peignait son goût avec des couleurs inimitables. Cette naïveté et ce vrai qui se rencontrent dans un jeune cœur né avec de l’élévation 130et de la tendresse lui faisaient quelquefois dire les plus aimables choses du monde. J’avoue que j’y prenais grand plaisir et que, n’en prévoyant pas les conséquences, j’ai laissé faire trop de progrès à une passion dont, peut-être, j’aurais pu arrêter le cours avec des maximes plus sévères.

Je m’amusais donc souvent à entretenir le bâtard ; et lorsqu’il fut dans sa quatorzième année, je vis de telle sorte augmenter en lui les désirs de gloire qu’il avait toujours eus que j’espérai qu’ils feraient une puissante diversion. 131Mais j’étais bien abusé.

— Que je vais être heureux, me disait-il un jour : on me permet de faire ma première campagne ! La princesse que j’aime est sensible à la gloire ; le prince dont on veut faire mon rival demeure dans les bras du repos ! Peut-être, ajouta-t-il avec toute la vivacité d’un jeune héros, cette âme si grande et si belle fera quelque différence du tiède et du paresseux comte de Ponthieu, d’avec l’amoureux bâtard d’Orléans.

— Comment ! lui dis-je : quel langage me tenez-vous ? Il n’y a rien que vous parliez comme un frère ; 132et vous tranchez ici de l’amant, et du téméraire amant !

— Ah ! mon cher Xaintrailles, me dit-il en m’embrassant, qu’à mon âge quelques mois de plus développent de choses ! Que je sens bien, à l’heure qu’il est, ce qui m’anime pour la princesse de Sicile ! Je hais le comte de Ponthieu. Ma haine n’a rien de bas : ce n’est pas la personne qui me déplaît ni son rang qui me fait envie ; c’est le bonheur qu’on lui promet qui me transporte ; c’est le peu de connaissance qu’il a du prix de ce trésor qui excite mon indignation ; et je sens 133bien cependant que s’il le connaissait mieux, je le haïrais encore davantage.

Le prince parla avec une telle impétuosité que j’en fus surpris.

— Il faut, lui dis-je alors en prenant un ton de censeur : il faut vous guérir de cette passion et ne lui pas laisser prendre de nouvelles forces. Un peu de prospérité dans vos armes, accompagnée de pareilles visions, vous ferait faire des pas dont vous vous repentiriez toute votre vie : quand il se pourrait faire que la princesse vous préférât dans le fond de son âme au comte de Ponthieu, elle 134saurait prescrire des bornes à vos désirs par une vertu qui ne lui permet pas de disposer de ses sentiments, tandis qu’on a destiné sa main.

— Xaintrailles, reprit-il, vous êtes plus vieux que moi ; mais la nature, l’amour et la gloire sont les seuls guides que je prétends suivre.

— Il faudrait, repris-je, ajouter la raison. Sans elle, ceux-là sont sujets à s’égarer.

— Je suis encore bien jeune, interrompit-il en rougissant d’un noble dépit, pour suivre les lois de cette ennemie des sens, et je ne sais pourquoi vous vous obstinez à me contredire ?

135Il était si gracieux en parlant ainsi, et sa colère avait quelque chose de si magnanime, qu’oubliant tout autre soin que celui de lui être agréable :

— Prince, lui dis-je, ce n’est que pour vos intérêts que je vous parle ainsi, et je ne laisse pas de vous être absolument dévoué.

— Si cela est, reprit-il en reprenant un visage serein, vous trouverez le moyen de faire voir cette lettre à ma princesse. Elle est toujours accompagnée ; elle affecte depuis quelque temps de ne me plus regarder ; je me flatte cependant qu’elle ne me hait point : 136forcez-la de voir ces paroles. J’ai lu dans les poètes, ajouta-t-il en souriant, qu’une violence de cette espèce n’a jamais offensé personne.

Je fus épouvanté de cette proposition ; les suites s’en présentèrent d’abord à mon esprit. Cependant, après un moment de silence, je pris la lettre et je lui promis de la rendre en main propre, quoique ce ne fût pas mon intention. Mais je craignis qu’il en chargeât quelqu’un plus indiscret que moi, et je pensai qu’une pareille tromperie ne pouvait blesser l’exacte fidélité.

Il m’obligea de lire 137sa lettre qu’il m’avait donnée toute ouverte, j’y lus à peu près ces mots.

Je pars, Madame, pour aller mériter des regards dont vous ne me jugez plus digne. Je n’ai encore rien fait pour les mériter, ces divins regards, je l’avoue ; car vous adorer au fond de mon cœur a été jusqu’à présent ma plus glorieuse et ma plus douce occupation. C’est dans le sang des ennemis de l’État, Madame, et de ceux de votre maison en particulier, que je dois chercher ce qui me manque pour balancer le mérite d’un rival qui demeure auprès de 138vous, tandis qu’un malheureux absent tremblera sans cesse par le souvenir des privilèges de la présence.

Quoique ce billet ne fût pas merveilleux, il y trouvait toutefois le secret de faire sentir la différence d’un amant, qui alors s’exposait à tous les dangers de la guerre, à un qui demeurait dans l’oisiveté. Je me chargeai de le faire voir à la princesse, et je ne fis aucun scrupule de le tromper par de fausses espérances pour l’empêcher de parler lui-même avant que 139de partir. Il prit congé d’elle un jour qu’elle était bien accompagnée. Il avait un air content, sa mine était guerrière ; et la joie d’avoir pourvu aux intérêts de son amour et d’aller cueillir des lauriers ne lui permit pas de paraître triste dans cette occasion.

— Vous avez raison, Prince, lui dit la belle princesse de Sicile, de partir satisfait. Jusqu’ici de simples jeux, quelques tournois, faibles images des combats, la danse, les exercices, avaient amusé votre jeunesse ; mais des vues plus élevées vous font envisager des plaisirs purs dans la possession 140de la gloire, qui ne permettent pas de regretter rien de ce que vous laissez ici. Nous ne laisserons pas de faire des vœux pour vous comme pour les autres guerriers qui vont combattre pour nos intérêts.

Le prince ne repartit que par les discours qui se font dans ces sortes d’occasions, pour ne point donner à connaître les véritables sentiments, les croyant assez bien expliqués par la lettre qu’il m’avait confiée.

Je ne partis que quelques jours après lui. J’eus encore le temps de me déterminer sur la résolution que 141je devais prendre ; mais tout me portait à supprimer cette lettre, qui ne pouvait plus passer pour une badinerie d’enfant. Le bâtard était bien jeune ; mais son esprit était si avancé, et la princesse de Sicile, que quelques années de plus rendaient attentive à sa réputation, imposait tant de respect que, quand je ne l’aurais pas cru destinée au comte de Ponthieu, je n’aurais osé tenter une telle entreprise.

— Vous allez aussi combattre nos ennemis, me dit-elle, le jour que je pris congé d’elle pour aller joindre l’armée ; c’est à vous, 142Xaintrailles, que je recommande les princes mes frères, et les personnes à qui nous nous intéressons le plus.

— Hélas ! Madame, repris-je : peut-être que votre bonté, trop généralement répandue, vous empêchera de rendre une justice plus particulière à ceux dont le zèle n’a point de bornes pour vous.

Je m’aperçus qu’elle soupira à ces paroles ; mais se remettant promptement :

— On doit toujours avoir de la reconnaissance, reprit-elle, pour ceux qui prodiguent leur sang en faveur de l’État, et surtout pour un homme comme vous 143dont on connaît la fidélité.

Le comte de Ponthieu arriva chez la princesse en ce moment ; j’en reçus assez de caresses, et je partis le lendemain bien embarrassé à trouver des biais pour contenter le bâtard d’Orléans.

Il était en Normandie, où les Anglais avaient déjà fait plusieurs conquêtes, et où l’armée était assemblée. Je vis une impatience dans ses yeux, digne de son amour.

— Mon cher Xaintrailles, me dit-il, quelles nouvelles m’apportez-vous ? Comment ma princesse a-t-elle reçu l’aveu de mon audace ? Que 144vous a-t-elle dit ? Que pense-t-elle de moi ?

— Voilà bien des questions, Prince, lui repartis-je en riant, la jeunesse est une belle chose, l’imagination ne fait pas mal de chemin.

— Ah ! ne me faites point languir, reprit-il : parlez, Xaintrailles, parlez ; il y va de ma vie ; je ne sais si elle vous est chère !

— En doutez-vous ? lui dis-je alors d’un visage plus sérieux. Mais, Prince, ajoutai-je : il faut vous guérir d’une passion inutile et dangereuse. La princesse sera peut-être dans peu femme d’un prince à qui vous devez du respect ; 145elle est sage ; son devoir lui sera toujours préférable à tout.

— Xaintrailles, reprit le prince, voilà une merveilleuse morale et des réflexions fort sensées. Votre catonisme1 pourrait être placé si vous parliez à un vieux ministre ; mais un jeune prince amoureux n’en fait pas grand cas. Les mêmes raisons qui ont jusqu’ici empêché le roi de Sicile de donner sa fille au comte de Ponthieu l’en détourneront peut-être absolument. Et vous avez de plus à me rendre compte de la commission que je vous ai donnée, plutôt qu’à 146me censurer.

— C’est parce que je n’ai rien d’agréable à vous dire, répondis-je, que je retarde à vous satisfaire. La princesse refusa votre lettre lorsque je voulus la lui présenter. Je n’avais heureusement pas prononcé votre nom ; je lui avais seulement parlé d’un amour discret et violent. Et lorsque je crus avoir préparé les voies, je lui fis voir ce papier qu’elle refusa de prendre et que je vous rends, ajoutai-je en le lui rendant effectivement.

Le jeune prince le prit, leva les yeux au ciel, le déchira et me dit de le laisser seul. J’avoue 147que son action me parut si désespérée que je me repentis un moment d’une tromperie que je ne lui faisais que pour éviter de plus grands maux.

Je le revis le lendemain, un peu plus tranquille, mais dans une tristesse profonde. Il est vrai que je n’en fus pas plus mal avec lui ; cet homme, juste et d’une capacité extraordinaire dès ce temps-là, démêlait aisément la droiture de mes intentions à travers ce qui pouvait lui déplaire dans la sévérité que j’affectais.

Ses premières armes surpassèrent 148notre attente. Sa brillante valeur le fit trouver dans toutes les actions périlleuses ; et le peu d’attachement qu’il marquait pour la vie ne l’empêchait pas de se ménager en sage capitaine dans les mêmes occasions où il se signalait en vaillant soldat.

Il me parlait souvent de la princesse de Sicile avec une délicatesse, un respect et une douleur qui auraient touché un plus insensible que moi. Son esprit et sa raison prenaient tous les jours de nouvelles forces. Son amour n’en était pas moins violent, d’autant plus infortuné 149que, plus ses lumières augmentaient, moins il avait d’espérance.

La prospérité des Anglais et les besoins que la France avait de tenir toujours des troupes en campagne arrêtèrent ce prince deux ans sans qu’il retournât à la cour. J’y allais quelquefois faire de petits voyages, souvent à l’insu du bâtard, pour éviter les persécutions qu’il m’aurait faites de parler à la princesse. J’espérais cependant qu’une si longue absence ferait son effet ordinaire dans un cœur que la gloire occupait ; mais souvent il me 150parlait de la joie que le retardement du mariage du comte de Ponthieu lui faisait sentir, et j’avais toujours quelque raison pour lui prouver que cette alliance ne pouvait manquer de se faire.

Notre prince acquit une si haute réputation qu’une belle dame, charmée sans doute de ses actions de valeur qui brillaient malgré l’infortune de nos armes, lui fit savoir par un billet le désir qu’elle avait de le connaître. Cette dame, étant dans le pays, n’eut pas de peine à faire passer jusqu’à lui les marques de sa bienveillance.

151Il me fit l’honneur de me montrer son billet, il était en termes touchants :

— Que ferai-je, Xaintrailles ? me dit-il. Serai-je brutal ? Serai-je fou ? Serai-je infidèle ?

— Je n’ai point de conseil à vous donner, lui dis-je : c’est à vous à consulter votre goût. Mais s’il n’y a que le titre d’infidèle qui vous arrête, vous pouvez accepter une conquête que l’amour vous présente : on n’est infidèle que quand on est aimé.

À ces mots, le prince soupira douloureusement :

— Cruel ami, me dit-il, viendrez-vous toujours me percer le cœur, 152vous que je crois capable de donner votre vie pour moi ? Ne savez-vous pas que j’adore la princesse de Sicile ? Et croyez-vous qu’un peu d’espérance ne me soit pas nécessaire pour m’empêcher de mourir ? Oui, ajouta-t-il, si je ne la fléchis jamais, cette divine personne, je mourrai infailliblement de douleur.

Il en parut une cruelle, en ce moment, dans ses yeux. J’étais toujours prêt de succomber à la tentation de lui apprendre ce que je soupçonnais des sentiments de cette princesse ; mais la prudence venait au secours, et j’espérais 153que, dans une jeunesse comme celle du bâtard, une passion absolument malheureuse ne pouvait longtemps durer.

— Servez-vous du courage que vous avez reçu de la nature, lui dis-je enfin ; ne vous affligez point ainsi, Prince ; chassez une idée qui ne peut que vous être funeste, et commencez par reconnaître les bontés d’une dame dont la réputation doit flatter votre vanité.

Il rêvait pendant que je lui parlais ainsi :

— Allons, me dit-il : m’y voilà déterminé. Mais, Xaintrailles, venez, je vous prie, avec moi.

— Ce n’est pas 154trop l’usage, répliquai-je, d’aller en bonne fortune avec un second ; mais je veux bien vous accompagner jusqu’à la porte de son château.

Nous y allâmes en effet : il était hors de la portée des ennemis. Le bâtard ne voulut jamais y entrer sans moi, et la conversation se passa entre nous trois. Je remarquai même qu’il ne fut point touché de la beauté de cette dame, quoiqu’elle soit des plus brillantes ; et vous en conviendrez quand je vous dirai que c’est madame de Rohaut.

Elle fut sans doute surprise de la froideur du prince. Peut-être 155l’attribua-t-elle à ma présence ; je crois même qu’elle me sut mauvais gré de ce qui ne venait point de ma faute. Quoi qu’il en soit, il sortit une heure après de chez elle, plus insensible à son égard que lorsqu’il y était entré.

Je lui demandai ce qui lui en semblait :

— Je ne sais, reprit-il, il m’a paru qu’elle a d’assez beaux traits. Mais je ne sais pas trop si elle est blonde ou brune.

— Oh ! pour cela, répondis-je, c’est pousser l’inattention trop loin : elle a les plus beaux cheveux blonds qui soient au monde ; rien n’est plus éclatant que son teint, et 156son esprit m’a paru agréable, malgré la distraction que vous lui causiez.

— Un objet bien plus digne de mes pensées, reprit-il, occupait trop ma mémoire pour remarquer tout ce qu’un indifférent comme vous a pu voir.

Enfin, Madame, notre contestation dura encore un peu, et je me séparai de lui avec un peu moins d’espérance que jamais de le voir guérir d’une passion tyrannique qu’il avait pour son malheur.

Je dînai le lendemain chez lui : il me parla de choses très indifférentes. Et lorsque je voulus le faire souvenir de 157sa nouvelle maîtresse :

— À propos, me dit-il, voici un billet que j’en reçus hier au soir.

— Ah ! Prince, repris-je en le lui prenant et en remarquant qu’il ne l’avait point ouvert, votre indifférence va jusqu’à l’incivilité ; voyons ce qu’elle vous mande, et si le ton est plaintif, suppliant, ou orageux.

Alors je l’ouvris, et j’y lus ces paroles :

Je ne m’étonnerais pas trop que vous vous fissiez accompagner par Xaintrailles, s’il était question d’une bataille ou d’un assaut ; mais je ne sais s’il est fort galant à vous de l’avoir amené 158chez moi. Avertissez-moi si vous en userez toujours ainsi, parce que j’y ferai trouver de mes amies pour l’entretenir, ne me sentant nullement capable d’avoir attention pour personne quand je me trouverai avec vous.

— Ceci s’explique clairement, dis-je après l’avoir lu. Partez, Prince, partez dans ce moment : vous goûtez déjà le plaisir d’aimer, qui est sans doute le plus doux ; allez sentir celui d’être aimé, qui marche immédiatement après.

— Ah ! reprit-il, mon cher ami, il faudrait, pour 159goûter ces deux plaisirs (que je regarde comme les seuls de la vie), il faudrait être aimé de ce qu’on aime ! Et je ne comprends pas bien la félicité d’adorer une personne et d’être favorisé par une autre.

— Je crois, répliquai-je, que vous sentiriez quelque chose de plus touchant si vous aviez reçu un pareil billet de la princesse de Sicile.

— Non, reprit-il en soupirant, je n’aspire pas à de telles grâces, et je la crois même incapable de ces emportements. Mon respect égale mon amour : un seul regard de ses yeux, un seul mot de sa divine 160bouche me combleraient de gloire et me feraient mépriser les plus précieuses faveurs de la plus parfaite beauté de la terre.

— Nous n’en sommes pas là, lui dis-je, voyant qu’il se perdait dans ses propres idées : la princesse méritera toujours votre respect et ne flattera jamais vos désirs. C’est pourquoi, Prince, allez chez madame de Rohaut. Quand vous n’auriez nulle inclination pour elle, il faudrait répondre à ses bontés : on n’est point cruel à une dame impunément ; leur commerce d’ailleurs polit l’esprit sans 161amollir le courage ; au contraire, rien n’inspire davantage les vertus dans le cœur d’un jeune héros que l’envie de plaire ou celle de le mériter.

Mes raisons le convainquirent : il alla chez madame de Rohaut, et il lui donna quelques heures de chaque jour auxquelles les soins de la guerre ne demandaient pas sa présence. Mais la tendresse n’eut point de part à son assiduité. Toujours distrait en sa présence, toujours méditant sa retraite sur quelque prétexte frivole, je ne sais s’il ne causa pas plus d’inquiétude qu’il ne fournit de 162plaisirs à une personne qui l’aimait avec la dernière ardeur.

Plus d’un Anglais et d’un Bourguignon sentirent la pesanteur du bras de notre prince, et souffrirent de la mauvaise humeur où le désastre de son amour le mettait.

Il ne fut pas sitôt de retour à Paris, où était la cour, qu’il s’empressa à voir la princesse de Sicile. Il la trouva encore embellie, et elle le trouva sans doute mille fois plus digne d’elle, si son destin ne s’y était opposé. Ce prince, tout couvert de gloire, loué par les plus grands capitaines, 163redouté et estimé parmi les ennemis, était encore considérablement mieux fait qu’à son départ : sa taille était devenue plus haute et plus majestueuse, son air plus galant, son visage était plus formé, ses cheveux (les plus beaux cheveux du monde) étaient presqu’au point où vous les voyez à présent ; tout respirait en lui l’amour, la valeur et la grâce. Il n’était pas possible qu’un cœur déjà prévenu en sa faveur ne prît des sentiments encore plus tendres. Aussi, poussé par une généreuse audace et persuadé de son mérite, quoiqu’exempt 164de présomption, il fut sur le point d’oser demander raison à la princesse de Sicile d’un sérieux qu’elle affecta d’avoir à son retour. Mais cette sage princesse, toujours en garde contre elle-même, sut si bien mettre en œuvre son esprit et sa vertu qu’il ne put trouver d’occasion d’exécuter son projet.

J’avais toujours sa confiance : il ne pouvait digérer seul tout ce qu’il souffrait.

— Je n’y puis plus résister, me dit-il un jour. Je me flattais d’être moins méprisable qu’à mon départ : me suis-je abusé ? La renommée et 165vous m’avez-vous trompé de concert ? Faut-il qu’après avoir été applaudi dans le monde, je me voie haï de la seule personne à qui je veux plaire ? Juste Ciel ! s’écria-t-il, quel crime avez-vous à punir en moi pour me faire éprouver les tourments que je souffre ! C’est peu d’adorer une cruelle qui n’a eu de la bonté pour moi qu’autant qu’elle m’a regardé comme enfant sans conséquence : je vais la perdre pour jamais, cette ingrate ! Eh ! qui me la ravit ? Un prince indolent et tiède, qui ne sentira pas le moindre transport 166dans la pleine jouissance d’un bien dont la privation me fera mourir.

Il était vrai que le mariage du comte de Ponthieu s’allait faire, et que ce prince n’en laissait pas briller plus de joie dans ses yeux.

— Ne vous tourmentez point ainsi, dis-je au bâtard d’Orléans. Ne devez-vous pas vous attendre à ce triste hymen ? Est-ce d’aujourd’hui que vous devez vous y préparer ?

— Ah ! mon cher Xaintrailles, reprit-il, aimais-je aussi fortement que j’aime ? Croyez-vous que l’amour qu’on a pris pour une personne merveilleuse n’augmente 167pas à proportion que la connaissance vient ? Parlez, Xaintrailles, parlez à cette princesse, si vous ne voulez que je fasse quelque extravagance.

Je ne pus m’empêcher de lui promettre de le faire, quoiqu’à dessein de ne le pas exécuter. Je lui dis peu de jours après que j’avais voulu ouvrir la bouche en sa faveur, et que l’on me l’avait fermée par un silence que je n’avais osé troubler.

— Mais, me dit-il, m’avez-vous nommé ? Me soupçonne-t-elle de l’aimer aussi ardemment que je fais ?

— Non, lui répondis-je, j’ai voulu vous ménager. Mais je 168me suis servi de toute mon adresse pour lui persuader qu’il y avait un prince au monde qui l’adorait comme son unique divinité : à cette seule ouverture, elle m’a obligé de me taire.

À ces mots, il m’accusa de peu de courage ; il résolut de parler lui-même. Je lui dis de s’en garder, comme de la seule chose qui pouvait le perdre. Enfin, ne pouvant plus résister au désir de se déclarer, il prit une plume ; et, suivant cette pente qu’on a pour sa poésie quand on a de l’amour, il fit en moins de rien les vers qui suivent :

169Percé des traits qui partent de vos yeux,

Consumé d’une ardeur que rien ne peut éteindre,

J’aspire au bien suprême envié par les dieux.

Jusques ici réduit à feindre

Dans mes désirs audacieux,

Je n’ai rien espéré, j’ai trouvé tout à craindre ;

Mais dût la foudre m’écraser,

De mon ardent amour je ne puis plus me taire :

S’il excite votre colère,

Peut-être un jour pourra-t-il l’apaiser.

Je pris ce papier, bien résolu de le rendre le jour suivant 170au prince, sans en faire d’autre usage. Le hasard en disposa autrement.

La reine était allée à Vincennes ; Madame l’avait suivie, et y avait mené la princesse de Sicile et plusieurs dames de la cour, entre autres madame de Rohaut, qui, croyant avoir un droit sur les soins du prince, le persécutait d’empressements (qui ne lui donnaient nulle joie) et de rendez-vous auxquels il manquait souvent. Cette belle troupe s’y devait divertir huit jours ; les princes et les seigneurs partaient de Paris tous les matins pour être au 171lever de la reine.

J’y arrivai un jour qu’elle était enfermée dans son cabinet pour des affaires importantes. Je passai dans les jardins où, après m’être promené longtemps, je m’assis au bord d’une fontaine. Le sable qui est à l’entour est fort fin et fort battu ; j’y lus les paroles que voici, fort distinctement tracées :

Destin qui va m’unir d’une éternelle chaîne

À l’objet de ma haine,

Cruel destin, arrache de mon cœur

Une trop vive ardeur.

Je cherchais à deviner qui 172avait pu écrire ces quatre vers, et j’en plaignais déjà l’auteur, quand je vis venir vers moi la princesse de Sicile avec assez de précipitation. Elle avait aperçu de loin l’attention que j’avais à regarder cette écriture. Sa rougeur était extrême, et son embarras me parut complet.

— Que faites-vous là ? me dit-elle. Et pourquoi n’êtes-vous pas chez la reine ?

— Je suis arrivé, Madame, repris-je, comme elle était enfermée, et je suis venu me promener. Je vous en demande pardon, si vous jugez que j’aie tort.

Alors, effaçant avec son 173pied ces fatales paroles :

— J’avais lu les vers que vous venez de voir, me dit-elle ; je ne sais pourquoi je ne les avais pas effacés : c’est une espèce d’indiscrétion que j’ai commise, puisque vous les avez lus comme moi. Mais je n’exposerai pas davantage la malheureuse personne qui les a écrits au danger d’être devinée.

Ce discours, que la princesse fit après s’être un peu remise, ne m’empêcha pas de croire que le comte de Ponthieu et le bâtard d’Orléans n’eussent part à cette aventure, et je pris la liberté de disposer le rang 174des personnages.

Madame, madame de Rohaut, avec plusieurs autres, arrivèrent dans ce moment et me tirèrent de l’embarras où je me trouvais. Je ne doutais plus que le bâtard et la princesse ne brûlassent des mêmes feux. Mais je ne pouvais travailler à unir ces deux cœurs qu’en les rendant plus malheureux dans la suite, par la connaissance d’une tendresse mutuelle qui ne pouvait être satisfaite.

Il y eut ce même jour une petite scène dont il faut que je vous fasse part. Madame de Rohaut écrivit un billet 175au bâtard, par lequel elle le priait de se trouver dans un endroit du parc où elle devait se rendre vers le soir. Elle donna ce billet à un de ses gens qui l’oublia dans sa poche. Madame de Rohaut lui demanda en présence de bien des gens s’il l’avait porté à son adresse ; ce domestique, ravi que la compagnie lui épargnât les questions ordinaires, répondit simplement qu’il l’avait rendu.

Elle ne manqua pas de se trouver au lieu de l’assignation : elle y arriva suivie d’une de ses femmes, et dans une parure négligée fort avantageuse 176à sa beauté. Elle y resta longtemps dans une attente vive et empressée. Le bâtard n’avait point répondu à sa lettre, mais cela même lui prouvait qu’il devait venir. Les moments lui paraissaient longs ; le billet qu’elle avait écrit était amoureux et emporté. Elle était belle et jeune ; elle ne soupçonnait point le prince d’une passion qui, en le justifiant de son peu d’exactitude, l’aurait rendu plus criminel auprès d’elle. Il devait venir, selon les apparences, et elle n’en voulait pas douter. Cependant le destin en disposa autrement : 177elle vit arriver en ce même lieu Madame et la princesse de Sicile, accompagnées du comte de Ponthieu et du bâtard d’Orléans. Les princesses étaient dans un chariot, et les princes à cheval. Charles parlait à Madame, et le bâtard était du côté de la princesse ; il n’osait l’entretenir que de choses indifférentes, mais ses yeux étaient animés d’amour et de joie.

Madame de Rohaut faillit à mourir de douleur à cette apparition : c’était peu qu’on eût dédaigné de répondre à son billet, on venait au lieu du rendez-vous 178avec des princesses capables d’embraser tous les cœurs ! Jamais elle n’avait imaginé ce qu’elle crut voir dans ce moment fatal : un saisissement mortel lui causa une défaillance ; elle ne put soutenir ce que ses yeux lui présentaient ; elle les ferma et se laissa tomber contre un arbre.

La princesse, d’autre part, aidée de sa pénétration naturelle ou d’un mouvement plus sensible, crut connaître la cause de cet accident. Peut-être, malgré sa vertu, l’aurait-elle plaint dans une autre personne ; mais elle s’abandonna pour cette fois à 179une ironie qui acheva de désespérer madame de Rohaut :

— Allez, Prince, dit-elle au bâtard, allez secourir une belle dame, et réparez vos propres torts en véritable chevalier.

Le prince était déjà descendu de cheval quand elle acheva ces paroles. Il alla près de madame de Rohaut pour aider à la soutenir.

— Vous venez ici par des ordres, lui dit-elle d’une voix faible, pour lesquels je vous crois trop de dévouement ; allez-vous-en, et me laissez mourir en repos.

Le prince ne pouvait savoir mauvais gré à une personne qui l’aimait 180si violemment.

— Je viens, lui dit-il, pour vous rendre service dans l’état où je vous vois, et je ne comprends pas bien de quoi vous vous plaignez.

— Ah ! mon Dieu, lui dit-elle en tournant ses yeux vers le ciel, ne sera-ce point moi qui aurai tort ?

Le bâtard ne pouvait s’imaginer d’où venaient de si extraordinaires marques de douleur. N’ayant point reçu le billet, il ne se trouvait point coupable ; mais comme il n’y avait seulement que la pitié et la reconnaissance qui agissait en lui, il retourna assez promptement au chariot, 181sans s’embarrasser de s’éclaircir autrement, et dans la seule crainte que la princesse de Sicile ne le soupçonnât d’un commerce avec madame de Rohaut.

— Je reviens, Madame, dit-il à la princesse, après avoir rempli vos commandements ; ils me seront toujours sacrés. Mais oserai-je vous demander le sens de quelques mots que vous m’avez dits ?

La princesse avait eu le temps de faire des réflexions, elle en avait profité ; et, condamnant elle-même le ridicule qu’elle avait donné à madame de Rohaut :

— J’ai été si effrayée, reprit-elle, 182de l’état où j’ai vu une femme que j’aime, qu’il ne faut point me demander raison de ce que je puis avoir dit dans une occasion où il n’y avait point de temps à perdre.

Alors elle pria Madame de laisser mettre madame de Rohaut dans son chariot pour la ramener au château ; et les amitiés qu’elle lui fit effacèrent de telle sorte les idées qui avaient causé tant de trouble dans le cœur de cette amante négligée que, s’il lui resta de la colère contre le bâtard d’Orléans, elle n’eut plus guère de jalousie 183contre la princesse de Sicile. Il est vrai que, dans un éclaircissement qu’elle eut avec ce prince au sujet du rendez-vous, il trouva le secret, sans l’amuser par des paroles trompeuses, de conserver la politesse qu’on doit aux dames ; et il acheva de dissiper une jalousie naissante qui portait sur un sujet si précieux.

Il m’apprit ce que je viens de vous dire avec mille fois plus de circonstances : il croyait avoir entrevu des mouvements dans la princesse à quoi il ne pouvait penser sans transport. Je tâchai 184à diminuer son espérance pour empêcher la témérité ; et quand il me demanda des nouvelles de ses vers, je lui demandai terme jusqu’au lendemain. Ce jour était destiné pour un tournoi ; le bâtard en remporta le prix.

La reine, qui était encore belle, avait l’humeur aussi galante que l’âme ambitieuse ; elle se para extraordinairement pour cette petite fête, et voulut que les dames y parussent avec éclat. Notre prince avait des armes superbes : sa livrée était bleue, son cheval d’un noir de jais était caparaçonné magnifiquement ; 185et il parut de si bonne mine que la reine, qui l’aimait aussi fortement qu’elle haïssait le duc de Bourgogne avec violence depuis le meurtre du duc d’Orléans, lui donna un petit poignard garni de diamants pour prix de sa victoire, avec tout l’agrément qu’il était possible d’ajouter à cette grâce.

Ce jeune prince avait fait peindre sur son écu un Amour armé du foudre de Jupiter, et un homme au-dessous de lui dont on ne voyait point le visage, avec ces mots écrits à l’entour :

186Je ne crains point la mort, mais j’espère la vie.

On tâcha inutilement de deviner ce que cette devise signifiait. Madame de Rohaut en demanda l’explication au prince ; il l’assura qu’il l’ignorait lui-même, et qu’il n’avait donné aucun ordre pour une devise. Pour moi, qui en avais le sens dans les vers dont j’étais chargé, je fus bientôt au fait.

Il y eut bal le soir ; le bâtard y dansa plusieurs fois avec la princesse de Sicile. Jamais ils n’eurent tant de grâce, et jamais je ne plaignis si fort 187leur destin qui les allait séparer pour jamais. Sur la fin du bal, la princesse me demanda son miroir de poche qu’elle m’avait donné à serrer. Je le tirai brusquement, et avec lui les vers du prince, qui s’étaient embarrassés dans le cercle, qui ne tenait pas trop bien. Je voulus les en ôter ; mais n’y ayant point de suscription, la princesse crut que c’était une lettre de galanterie adressée à moi :

— Je serais ravie, dit-elle en s’en saisissant, de voir un peu les commerces de ce Caton : il y a longtemps que je ne le crois pas invulnérable.

— Sans 188doute, Madame, lui dis-je en ne m’opposant plus à son dessein, le catonisme de celui qui a écrit ce qui est dans ce papier est dérangé depuis longtemps ; ou plutôt les plus beaux yeux du monde lui ont ôté l’envie de professer une vertu si sauvage. Jamais on ne mérita plus d’être excusé, et jamais téméraire ne fut plus aimable.

Pendant mon discours, la princesse lisait ce que vous avez entendu avec un trouble, une confusion et une inquiétude extraordinaires. Je démêlai ces divers mouvements sur son visage.

— Je connais cette 189écriture, me dit-elle en me rendant ces vers. Il faut, ajouta-t-elle en soupirant et en levant les yeux au ciel, que je vous parle demain matin dans le lieu où vous me vîtes hier.

Je ne répondis que par une profonde révérence et par une discrétion dont je me suis toujours applaudi. Je ne dis pas un mot de tout cela au prince ; cette conversation lui était échappée, parce que la reine et Madame se moquaient avec lui d’une femme qui, sans beauté, sans jeunesse et sans esprit, voulait s’assujettir toutes les volontés.

190Je me rendis le lendemain à la fontaine dont je vous ai parlé, selon les ordres que j’en avais reçus. La princesse y vint peu de temps après, plus belle mille fois que l’aurore, quoiqu’elle n’eût aucun ornement que ceux que la nature lui a prodigués.

— Venez, me dit-elle, dans un lieu où nous serons moins exposés aux yeux du monde.

Je la suivis dans un petit bois sauvage ; et là, après quelques moments de silence :

— Je vais vous révéler un grand secret, reprit-elle : c’est à vous à vous en rendre digne par une éternelle discrétion. 191Le dessein de m’affermir dans une résolution que j’ai prise, et dont vous allez juger, me force à vous découvrir ce que je devrais peut-être vous cacher toute ma vie ; mais il est des situations pressantes et dangereuses. Écoutez-moi, et ne m’interrompez point.

Alors je marquai, par une action soumise, que je ferais ce qu’elle m’ordonnait. Une modeste rougeur couvrit ses joues ; elle eut encore un peu de peine à me confier une chose si délicate ; mais enfin elle leva les yeux sur moi, et reprit ainsi la parole :

— 192J’ai vécu, comme vous savez, avec assez de retenue : je ne crois pas que les yeux même de l’envie aient pu pénétrer le moindre sentiment contraire au plus austère devoir. Cependant, Xaintrailles, cependant, après avoir cru n’aimer un prince qu’autant que son mérite y obligeait tous ceux qui le connaissent, j’ai surpris dans mon cœur quelque chose dont je rougis, et dont je prie tous les jours le Ciel de me guérir. Les remords que me cause ce que je sens en sont une punition cruelle ; loin d’éteindre mon ardeur, 193ils augmentent de jour en jour ma peine. Je ne crois pas qu’il ait jamais pu soupçonner ce qu’il m’inspire : ce prince, ou peut-être aussi à plaindre que moi, ou ingrat sans connaître son ingratitude, ignorera toujours ma faiblesse.

— Ah ! Madame, interrompis-je…

— Non, reprit-elle, je ne veux point vous écouter : je vous défends de me parler. Apprenez ce qui me reste à vous dire.

Je m’aperçus, continua-t-elle, de ce que je sentais lorsque le roi, mon père, après avoir rompu l’alliance qu’il voulait faire avec le duc de Bourgogne, 194me destina au comte de Ponthieu. Ce dernier est bien fait, il a même de l’esprit, à ce que ses plus familiers amis publient ; mais mon cœur se révolta contre ce choix : je ne lui rendis pas la justice qu’on lui doit, son indolence me parut pesanteur d’imagination, son visage beau sans agrément, sa taille grande sans noblesse. Que vous dirai-je enfin ? Je défigurai le portrait d’un prince avec qui je vais passer ma vie. Son image me suivait partout quand je ne le voyais pas, mais une image triste, ennuyeuse, qui, comparée 195à celle du bâtard d’Orléans, faisait à mon goût un parfait contraste. Le voilà nommé, ce prince qui me fait souffrir des tourments si insupportables ! Je le voyais autant que le comte de Ponthieu : quelle différence en faisaient mes yeux ! Qu’elle lui était avantageuse ! Que cette grâce qui lui est naturelle se trouvait relevée par mon insurmontable penchant !

Je ne fus pas longtemps sans connaître quels mouvements me faisaient agir : ma raison seule me le montrait plus agréable que Charles ; jugez combien mon goût y pouvait 196ajouter ! Ce fut alors que, retenant l’impétuosité d’une tendresse si vive, je pris avec le prince des manières plus sérieuses. Toujours en garde contre moi-même, je n’étais attentive qu’à ne rien laisser échapper qui pût découvrir mon secret. Grâce aux violences que je me suis faites, je crois être parvenue à me montrer toute autre que je suis.

J’ai toujours évité les regards de celui que je voudrais regarder sans cesse ; je craignais d’y voir les mêmes choses qu’il aurait découvertes dans les miens : peut-être craignais-je aussi de n’y 197voir que de l’indifférence. Quoi qu’il en soit, je voulais le fuir : c’était inutilement ; et quand la proximité qui est entre nous ne m’aurait pas mise à portée de le voir tous les jours, mon imagination et les songes mêmes ne me le rappelaient que trop.

Lorsqu’il partit pour la guerre, mes vœux, qui jusque-là n’avaient demandé que le repos de mon cœur, changèrent tout à coup d’objet : toute occupée des dangers où il allait être exposé, je n’en formai plus que pour sa vie. La gloire qu’il acquérait chaque jour, et 198dont la renommée faisait retentir toute l’Europe, flattait doucement mon choix et renouvelait puissamment une idée que je ne songeais plus à détruire.

Je sus son aventure avec madame de Rohaut ; je ne sais comment elle vint jusqu’à moi : je crois que c’est par cette fatalité qui ne laisse jamais ignorer ce qui regarde les gens à qui l’on s’intéresse. La manière dont on me la conta ne put me causer d’alarmes : un homme de l’âge du bâtard d’Orléans, qui n’est pas d’abord amoureux d’une belle femme qui fait tous les pas, ne 199le devient guère par la suite.

J’étais dans la situation que je viens de vous peindre lorsque j’appris son retour : le repos où je me trouvai sur sa vie me causa un genre de tourment plus sensible que jamais. À mesure que mon estime se fortifiait, plus prête à donner ma main au comte de Ponthieu, plus affligée que vous ne pouvez vous l’imaginer, il fallut prendre un visage serein ; il fallut m’armer d’une fermeté que j’étais à tous moments prête à démentir.

Il fallut enfin recevoir le bâtard comme un autre 200homme, tandis que je le jugeais le seul homme digne de moi. Jugez de ma contrainte, et voyez à quoi la gloire et la vertu me déterminent : je vis hier des vers de lui, je n’en puis douter connaissant son écriture ; le sens n’en est pas équivoque, on voit qu’il aime une personne au-dessus de lui ; mais cette personne est douteuse : ce peut être la reine ; elle est encore assez aimable pour mériter les soins d’un jeune prince ambitieux ; ce peut être Madame, ce peut être moi. Vous en savez la vérité, puisque vous en étiez chargé ; mais 201gardez-vous bien de me la découvrir, cette vérité fatale.

Si ce prince en aime une autre que moi, je ne me sens pas assez de force pour résister aux mouvements de la jalousie ; si c’était moi qu’il aimât, il est bien difficile de se voir tous les jours, de se connaître une passion mutuelle et de s’y arracher perpétuellement. Ces deux états également dangereux me font désirer l’incertitude. Toujours dans le doute de son objet, je ne me livrerai point au ridicule de faire un ingrat, ou au danger d’aimer ce qui ne m’est pas destiné. Je veux 202que, satisfaite de mon innocence, il reçoive de ma part tous les bons offices qu’il me sera possible de lui rendre, sans qu’il les puisse regarder comme les effets d’une passion déréglée. Ne lui parlez jamais de moi : c’est dans votre discrétion et dans votre silence que je trouverai l’excuse d’une confiance aussi hasardée que celle que je viens d’avoir pour vous.

La princesse cessa alors de parler. Mon étonnement et ma reconnaissance ne me permirent pas de le faire aussitôt. Je lui avais toujours cru une distinction avantageuse pour 203le bâtard, mais je ne croyais pas que cet attachement eût pris d’aussi fortes racines. Elle vit bien à quel point j’étais surpris ; il m’échappa même de m’écrier, par un transport dont je ne fus pas le maître :

— Pauvre prince, à quoi…

— Arrêtez, Xaintrailles ! reprit la princesse. Ne me parlez jamais de lui : ce n’est qu’à cette condition que je vous ai choisi.

Ensuite elle me récita l’aventure de madame de Rohaut dans le bois. Elle m’avoua la malice qui lui avait fait dire des plaisanteries au prince, et le correctif qu’elle avait employé 204pour détourner les soupçons d’une amante affligée. Je lui rendis mille grâces de la préférence qu’elle m’avait donnée pour me dire des choses importantes, et elle me quitta bientôt après pour aller à sa toilette.

Le reste du jour se passa en divertissements. Le bâtard ne me donnait ni paix ni trêve : il voulait savoir ce qu’étaient devenus ses vers. Je les lui rendis enfin, en lui demandant mille pardons de mon peu de succès. Je lui fis même croire que j’avais tenté de les faire voir à la princesse, mais qu’elle était si 205sévère qu’elle se retranchait absolument la curiosité naturelle à son sexe, et que, sans lui en avoir nommé l’auteur, elle avait refusé de les lire. Il était au désespoir. Sans cesse occupé du désir de faire savoir son amour à celle qui l’avait fait naître, il ne l’était presque point de la crainte de ne pas réussir.

La reine cependant retourna à Paris, où le roi son mari, dont les accès se rapprochaient considérablement, menait une vie oisive et malheureuse. Ce prince avait toujours aimé les spectacles : jamais la chevalerie 206n’avait tant brillé que pendant les premières années de son règne ; le fameux Bouciquaut, entraîné par son amour et par la mode, avait entrepris d’aller soutenir un pas pour sa maîtresse jusqu’à la cour de l’empereur. Cette ardeur de chevalerie s’était un peu ralentie depuis le mal de Charles VI ; mais le mariage de son fils renouvela ces galanteries. Je ne vous dis point la douleur du bâtard, ce sont de ces choses où l’imagination ne peut atteindre : il ne voulait plus se servir que de lui-même pour déclarer ses sentiments, quelques 207inutiles qu’il les jugeât dans cette conjoncture ; mais c’est toujours le premier soin d’un amant de soulager son cœur d’un secret si insupportable à garder.

Il chercha vainement des occasions propres à parler : la princesse était toujours accompagnée, et le respect qu’il avait pour elle lui ôtait la liberté de se servir de ce langage si propre à l’amour, de ces regards qui se rendent si intelligibles pourvu qu’on soit animé du même feu qui les produit. Quelqu’envie qu’il eût de se découvrir, il aurait voulu en 208rendre la princesse le seul témoin, et il aimait mieux renoncer aux avantages qu’il en eût pu tirer que de manquer à la discrétion. Témoin de son désespoir, de ses transports et de la cruelle jalousie que lui inspirait le comte de Ponthieu, j’avais toujours une peine nouvelle à lui cacher ce qui pouvait mettre un peu de calme dans son âme. Quel calme après tout ! L’agitation doit être encore plus terrible quand on est aimé de ce qu’on aime et qu’on le perd pour jamais.

Charles, toujours indifférent aux charmes de la princesse, 209mais conseillé par du Châtel, voulut faire quelque galanterie avant la célébration de ses noces : il proposa un tournoi dont il devait être le tenant. Je ne doutai pas que le bâtard ne se présentât des premiers à cette fête ; mais il parut d’une froideur surprenante quand je lui en parlai. J’en fus surpris et confondu ; je crus que la raison, aidée de la perte de l’espérance, avait enfin guéri son cœur d’une passion qui ne lui promettait que des jours infortunés. Il ne m’en détrompa point lorsque je lui en marquai ma joie, et il me 210dit que, ne voulant combattre ni pour ni contre le comte de Ponthieu, il n’y paraîtrait point du tout.

Charles, dont la personne a sans doute beaucoup d’agrément, parut avec tout l’éclat que sa naissance royale exigeait, et avec toute la bonne grâce que vous lui connaissez : elle était relevée par des armes brillantes d’or et de pierreries ; son casque superbe était orné de longues plumes vertes, ainsi que le reste de sa livrée. Les princes d’Anjou, ceux d’Orléans, la Trimouille, le jeune la Fayette, tous les autres seigneurs 211et moi étions sur les rangs dans des parures magnifiques, et montants les plus beaux chevaux du monde.

Le tenant fit des merveilles ; mais l’aîné des princes d’Anjou, maintenant le roi de Sicile, malgré la déférence qu’il avait voulu avoir pour lui, fournit sa carrière avec tant de fermeté que le comte de Ponthieu fut vaincu et perdit même un de ses étriers. Il déclara lui-même sa défaite, et monta aussitôt sur l’échafaud de la reine, auprès de qui était la princesse de Sicile. Il dit à celle-ci, contre son ordinaire, 212de ces galanteries générales qu’elle crut devoir écouter de bonne grâce dans l’état où étaient les choses. Cependant la Fayette n’avait point encore couru ; il le fit avec tant de succès contre le prince d’Anjou que leur course fut trouvée égale par les juges du champ : ils se préparaient déjà à en faire une seconde.

Le soleil était déjà partagé aussi bien que les esprits, lorsqu’on vit arriver un chevalier d’une taille avantageuse, orné magnifiquement : son casque était ombragé de plumes couleur de feu, il montait un cheval 213d’Espagne dont les allures étaient superbes ; sa suite consistait en un seul écuyer qui portait sa lance. Il fit demander permission à la reine d’en rompre une contre les vainqueurs ; cela fit tourner tous les yeux de son côté : on lui remarqua des grâces qui lui attirèrent tous les suffrages. Son adresse, la finesse de sa taille, la noblesse de son air, tout enfin avait un tel rapport avec le bâtard d’Orléans qu’on ne douta point que ce ne fût lui.

La reine lui accorda facilement sa prière, et, sans déclarer ce qu’elle en pensait :

— Qu’on dise à cet inconnu, 214dit-elle, que sa bonne mine m’oblige à partager mes vœux entre lui et les deux braves à qui il va avoir affaire.

Ces paroles, qui lui furent rendues, le firent baisser jusque sur l’arçon pour en rendre grâces à la reine. Il maniait son cheval avec une vigueur et une adresse que les spectateurs admiraient. Le comte de Ponthieu dit en riant qu’il ne serait pas fâché que l’inconnu le vengeât. Enfin, tout se disposait en sa faveur. Il portait sur son écu un cœur sur un brasier ardent, avec ces paroles à l’entour :

215Il me dévore et me soutient.

Cette devise ne fit rien soupçonner, personne n’en sachant le motif. Moi-même, qui aurais pu la deviner, je croyais le bâtard dans son lit (une migraine à quoi il eût assez sujet fut son prétexte pour n’être pas de la fête). Je l’avais quitté peu auparavant les courses, et je ne pensais pas qu’il me voulût tromper.

L’inconnu tenait une contenance fière, qui aurait inspiré de la terreur à tout autre qu’au brave prince d’Anjou : ces deux rivaux de gloire parurent dignes l’un de 216l’autre, tous deux bien faits, tous deux fermes sur leurs étriers, tous deux tenant leurs lances d’une façon formidable. Ils commencèrent également leur carrière ; mais l’inconnu poussa la lance d’un bras si adroit et si fort que le prince d’Anjou en fut désarçonné, et ne put se remettre en selle qu’après quelques moments. Il s’éleva alors des cris mêlés d’applaudissements et de murmures, suivant les intérêts qui les causaient ; mais la Fayette, se présentant pour combattre à son tour, fit cesser ces bruits tumultueux par l’attention 217qu’on se préparait d’avoir pour ce nouveau spectacle. Le jeune comte est en possession de badiner toujours :

— Cet homme, dit-il, qui nous apporte son cœur brûlant, ferait bien mieux de songer à plaire à sa maîtresse qu’à nous venir enlever notre gloire. Voyons pourtant, ajouta-t-il, le sort des armes est journalier.

Il se mit en effet à l’un des bouts du champ ; mais il fut renversé par la terrible lance du chevalier couleur de feu, et, tout brisé de sa chute, il disait les plus plaisantes choses du monde sur ces cœurs brûlants 218qui portent malheur dans tous les lieux où ils arrivent. Les cris redoublèrent ; la reine se préparait à donner au vainqueur le prix qu’il avait si bien mérité, lorsque le comte de Ponthieu, qui était toujours resté auprès de la princesse de Sicile, lui demanda si elle trouverait bon qu’il allât venger ces deux vaincus ou couronner la victoire du chevalier inconnu.

La reine, qui n’a jamais aimé Charles, se fit une extrême joie de le voir courir à sa défaite, car elle n’en voulait seulement pas douter. La belle princesse de son côté, 219qu’un pressentiment faisait agir et qui ne pouvait s’imaginer qu’un autre que son illustre prince pût faire des actions aussi brillantes, applaudit au dessein du comte de Ponthieu.

Il descendit de l’échafaud, on lui présenta un cheval frais, il combattit et fut vaincu. Sa curiosité fut extrême de voir son vainqueur ; il crut la satisfaire lorsqu’il irait recevoir le prix des mains de la reine. Mais tout à coup notre aventurier, tournant la bride de son cheval, perça la foule du peuple, suivi de son écuyer, et on l’eut bientôt perdu de vue.

On employa 220beaucoup de temps à envoyer après lui ; ce fut inutilement. La reine n’y comprenait plus rien : pourquoi le bâtard d’Orléans aurait-il négligé l’honneur et le prix de la victoire ? Elle déclara alors ce qu’elle en avait pensé. Je m’approchai d’elle pour la détromper (j’étais dans la bonne foi). La princesse ne disait rien, et ne semblait prendre aucune part à cette action, mais je croyais démêler dans ses yeux un secret applaudissement pour cet inconnu.

Après avoir repassé tous les noms de ceux qui pouvaient avoir imaginé cette galanterie, 221la reine ordonna qu’on allât chez le bâtard voir en quel état il était. Je me chargeai de la commission en vue de cacher son secret, supposé qu’il en eût besoin ; mais je le trouvai dans son lit, se plaignant de la même migraine qui l’avait arrêté. Il me demanda des nouvelles du tournoi ; je lui dis ce qui était arrivé, et quand je lui eus parlé de la devise du chevalier et des jugements qu’on avait faits en sa faveur :

— On m’honore trop, reprit-il d’un ton assez altéré ; je n’aurais peut-être pas si bien fait que l’inconnu, et peut-être même la 222devise ne me convient-elle plus ; car à force d’être consumé je succombe, et ma guérison ou ma mort approchent.

Je fus surpris de ce discours ; je lui en demandai l’explication :

— Allez, Xaintrailles, me dit-il, apprenez à la reine le peu de part que j’ai à tout ce qui s’est passé aujourd’hui ; rendez-lui grâces de ses bontés : c’est à elle seule que je prétends rendre compte de mes actions.

— Vous avez raison, repris-je, le roi est hors d’état de vous être bon à rien ; le dauphin ne vous aime pas ; le comte de Ponthieu va épouser votre princesse…

— 223Ma princesse ! interrompit-il. Ah ! Xaintrailles, ne la nommez point ainsi : toute occupée de ses devoirs, attentive à plaire à Charles, elle veut ignorer les sentiments d’un malheureux qui ne feraient que la troubler. Trop digne de la couronne de l’univers, ne lui donnez plus de titres qui sans doute ne lui plairaient pas.

Il avait le visage si changé en parlant ainsi que j’en eus une inquiétude extrême ; mais il ne voulut plus me parler, et je courus rendre compte de ma commission.

J’appris à la reine l’état où 224j’avais trouvé le prince ; et, comme j’étais persuadé qu’il n’était pas sorti de son lit, je persuadai aisément les autres. J’aperçus en ce moment un air de dépit dans les yeux de la princesse, qui ne me laissa pas douter que rien ne lui était indifférent de cette part, et que, si elle faisait des efforts incroyables pour se surmonter, ce n’était pas aux conditions que le prince ne sentît rien pour elle.

On repassa encore une fois les noms de ceux qui ne s’étaient pas trouvés au tournoi, pour tâcher à deviner qui était l’aimable inconnu ; 225mais rien ne convenait à ce qu’on avait vu en lui, et madame de Rohaut, dont la tendresse surpassait souvent la prudence, dit tout haut qu’il n’y avait que le bâtard d’Orléans capable de ce qu’on avait vu exécuter au chevalier couleur de feu.

J’allai voir le prince le lendemain : je le trouvai dans un accès de fièvre très violent, et dans une agitation qui me tirait des larmes. Je le conjurai de m’apprendre quel nouveau trouble le tourmentait :

— Ah ! Xaintrailles, me dit-il, est-il permis à un homme d’esprit qui connaît mon cœur 226de ne pas deviner ce qui passe par la tête d’un malheureux à la veille de voir son rival triompher ?

— Mais, repris-je, cela est-il nouveau ? Aviez-vous quelque espérance ? Vous a-t-il été permis d’en prendre ? Quand la princesse aurait été touchée en votre faveur, vertueuse comme elle est, et victime des raisons d’État, aurait-elle pu éviter un engagement éternel avec ce prince, tout indifférent qu’il lui est ?

— Cruel ami ! reprit le bâtard, vous voulez me tromper. La princesse a véritablement marqué quelque froideur à Charles quand 227il n’a pas eu d’empressement pour elle : ce pourrait être même une preuve de la distinction pour lui ; mais ne vîtes-vous pas hier mon malheur, et la douceur et la gaieté dont elle le reçut après les courses, tout vaincu qu’il était ? Que ses yeux étaient vifs, et qu’ils lui étaient favorables ! La joie n’y brilla-t-elle pas quand elle le vit aller disputer la victoire au vainqueur ? Peut-être sentit-elle une secrète douleur de voir ce malheureux chevalier remporter l’avantage sur un prince qu’elle honore de ses bonnes grâces.

228Je ne m’amusai point à le contrarier sur toutes ces conjectures ; mais, surpris qu’il eût pu savoir des circonstances si particulières d’un lieu où je ne croyais point qu’il eût été, je le pressai extrêmement de me dire qui les lui avait apprises.

Ce fut alors qu’il me confessa qu’un désir de briller aux yeux de la princesse et l’espérance d’en être connu lui avaient fait imaginer de contrefaire le malade, et de tâcher de remporter le prix sans le recevoir, pour ne laisser aucun lieu aux soupçons :

— Je me flattais, ajouta-t-il, qu’une personne 229avec qui j’ai été élevé ne pourrait me méconnaître ; je voulais lui prouver que je n’aurais pas été indigne d’elle si le sort n’y avait mis un obstacle invincible. Mais que mon orgueil fut bien humilié quand je vis Charles auprès d’elle dans un entretien qui devait être intéressant par l’attention qu’ils y avaient l’un et l’autre ! Le hasard tout seul conduisit mon bras contre le prince d’Anjou et contre la Fayette : accablé de ce que j’avais vu, je n’étais plus capable que de désespoir. Il est vrai que, quand le comte de Ponthieu se présenta 230pour me combattre, le mépris que j’eus pour un ennemi déjà vaincu n’empêcha point ma fureur d’agir : j’employai toutes mes forces pour l’abattre ; et, si un reste de raison ne m’avait retenu, j’aurais fini avec l’épée un combat où la lance m’avait assez bien servi ; mais, pour ne pas succomber à la tentation, je lâchai la bride à mon cheval, et je vins me remettre dans mon lit pour échapper aux curieux, et pour rendre un combat bien plus terrible contre moi-même que ceux que j’avais faits contre ces trois braves.

231La véhémence avec laquelle parla notre jeune prince augmenta considérablement sa fièvre. Je balançai si je devais lui dire quelques paroles de consolation ; mais je crus que le plus fort était fait, et que, la princesse devant épouser Charles le lendemain, la fin de son espérance le serait aussi de son amour. Je fus même bien aise de lui laisser croire que la princesse faisait son devoir avec plaisir : c’était un moyen de lui faire prendre son parti, cruel véritablement ; mais de quoi ne se sert-on point 232dans de pareils maux ?

Il ne me parla plus de ce fatal hymen tant que dura sa maladie ; il semblait en vouloir éviter le souvenir. Toute la cour s’intéressa au retour de sa santé : la reine envoyait à tous moments savoir de ses nouvelles ; les princes d’Anjou lui donnaient tout le temps que les spectacles de la fête leur laissaient ; le comte de Ponthieu même alla le visiter ; mais, feignant un assoupissement dont il était bien loin, il ne dit pas un mot à son rival.

Cependant le mariage se fit 233avec une grande solennité. Charles VI, qui était dans un de ses bons intervalles, y assista, et voulut en ordonner les plaisirs. La princesse y parut dans un éclat merveilleux : son visage était serein pour les yeux du public ; j’y démêlais pourtant une langueur qui me causait une véritable pitié. Elle fut bien augmentée lorsque, me tirant à part après qu’elle eut achevé la cérémonie du mariage, elle me parla en ces termes :

— Me voilà engagée pour jamais ; et, dans un esprit comme le mien, vous ne devez 234pas douter que ce ne soit une loi de remplir au-delà de mes tristes devoirs. Jamais douleur ne fut si cruelle que la mienne ; jamais je n’ai mieux senti la cruauté du destin des princesses, et jamais ce pauvre prince ne m’a paru si digne de mon cœur : ce fut lui qui vainquit au dernier tournoi. Également brave en tous lieux, lui seul pouvait être ce vaillant inconnu qui fut la terreur et l’admiration de toute la cour. Je ne pus m’y méprendre ; madame de Rohaut le connut aussi bien que moi. La devise de son écu me fait soupçonner que c’est pour 235moi qu’il est sensible ; j’en sens une satisfaction intérieure que je me garde bien de vouloir augmenter ; j’ose croire maintenant notre goût réciproque : cela me suffit, la certitude me donnerait des remords. Ne me dites rien qui puisse me convaincre ou me détromper ; mais ne croyez pas que j’oublie jamais les intérêts d’un prince digne de monter sur le trône : ou je n’aurai point de crédit, ou sa vertu sera récompensée ; et, toujours comblé de bienfaits, il ignorera toute sa vie de quelle main ils partiront.

Après ces mots, à quoi la 236princesse ne me permit pas de répondre, elle reparut aussi tranquille que si son âme n’avait pas eu les plus mortelles agitations. La maladie du bâtard lui causait cependant des alarmes qu’elle avait de la peine à cacher.

Je fus chargé de sa part de ne le point quitter : mon inclination m’y portait assez. Je lui obéis avec empressement. Les médecins du roi eurent ordre d’apporter tous leurs soins à sa guérison ; ils n’eurent pas peu de peine : la fièvre était violente et les accès dangereux ; mais enfin sa jeunesse les aida si bien 237qu’ils en vinrent à leur honneur. Toute la cour leur en témoigna sa reconnaissance ; la comtesse de Ponthieu leur fit sous-main distribuer des présents considérables ; et, sans me dire un mot en particulier, elle m’honora d’une bienveillance que le secret inviolable que je lui ai gardé n’a pas peu augmentée.

— Je ne puis m’empêcher, dit la belle Sorelle en interrompant Xaintrailles, de vous dire mon étonnement : quelle raison pouvez-vous avoir de me révéler des intérêts si particuliers ? Vous, le plus sage courtisan de nos 238jours, vous ne me connaissez que depuis peu : pouvez-vous pénétrer si je suis un sujet propre à une telle confiance ?

— Vous avez raison, Madame, reprit-il ; loin que votre interruption me soit suspecte, elle me prouve votre prudence et votre discrétion : mais écoutez, s’il vous plaît, jusqu’au bout ; vous serez peut-être encore plus surprise.

Alors il reprit ainsi :

Dès que le prince fut hors de danger, il eut chez lui tous les princes et les seigneurs. Madame de Rohaut y avait envoyé à toutes les heures ; et, lorsqu’il fut en 239état de lire, elle lui écrivit des billets d’une ardeur sans égale. Elle n’avait point cessé ses poursuites : négligence, froideur, rien ne la rebutait ; et, soit amour-propre, soit manque de pénétration, elle ne le soupçonna jamais que d’indifférence, sans le croire capable d’une autre passion. Je me souviens que le premier billet qu’elle lui écrivit après sa guérison était en ces termes :

Le Ciel m’a rendu mon cher prince, après des alarmes cruelles ; je le reverrai encore indifférent peut-être, mais je le reverrai enfin. Quelle différence ! J’ai 240tremblé quelques jours pour sa vie ; j’ai oublié tous les chagrins qu’il m’a donnés. Puisqu’il a repris sa santé, j’espère qu’un si grand bien sera suivi d’un autre : il m’aimera, mon cœur me le dit ; qu’il m’aime un quart d’heure s’il se peut, et que je meure après s’il ne peut m’aimer plus longtemps.

Ce fut moi qui en fis la lecture ; le prince n’en fut pas ému. Je voulais l’obliger à répondre à des sentiments si vifs ; et, comme il ne me parlait plus de la princesse et qu’il évitait même de faire tomber la conversation sur 241son mariage, je croyais que son courage l’avait emporté sur son amour. Mais il ne me répondit pas quand je lui proposai d’aller chez madame de Rohaut ; et, quelques jours après, il alla chez le roi, chez la reine, chez Madame, et chez la comtesse de Ponthieu.

Je l’accompagnai dans tous ces lieux : il eut une peine effroyable à se contraindre chez la dernière ; et, contre la résolution qu’il avait prise de ne me plus entretenir de sa passion, il me mena promener dans le jardin du palais d’Orléans, où il me dit tout ce que l’amour, 242la jalousie, la fureur et le respect sont capables de faire imaginer de plus passionné et de plus touchant. J’avais toujours un remède sûr contre une partie de ses maux ; mais l’honneur et la prudence ne me permettaient pas d’en user.

Voilà, Madame, en quel état étaient les choses quand il fallut partir pour la campagne : elle fut funeste à notre parti, je ne vous en fais point le détail.

La reine, qui haïssait mortellement Charles et qui n’était point aimée du connétable, fut accusée sur plusieurs chefs. On se servit du 243nom sacré de notre roi pour l’enlever et l’emmener à Tours. Le dauphin Jean venait de mourir, et le comte de Ponthieu se voyait alors l’unique héritier de la couronne et le chef de la maison d’Orléans : cela faisait trois partis dans l’État.

Tout était dans un désordre affreux, et dans une confusion presque impénétrable. Les amis de la reine la soutenaient dans cette haine fameuse qu’elle a gardée jusqu’à la mort pour son fils, à présent notre roi : elle en était plus malheureuse. À peine avait-elle le nécessaire pendant que du 244Puy, homme féroce et insolent, l’eut en sa garde. Il perdait même souvent le respect, jusque-là qu’il eut un jour l’audace de lui parler le chapeau sur la tête.

Cette reine, captive, infortunée, sans appui, ne pouvant plus résister à tout ce qu’elle endurait, vainquit enfin l’extrême répugnance qu’elle avait pour le duc de Bourgogne, et le pria, par des lettres qu’elle lui fit tenir avec bien de la peine, de la tirer de l’oppression où elle vivait, en lui promettant les secours que ses 245intrigues lui pourraient fournir.

Ce prince, quoique fâché d’un crime qu’on ne pouvait lui pardonner, avait pourtant de grandes qualités. Il fit filer quelques troupes auprès de Tours avec un silence et un secret qui rendirent son entreprise facile. Il enleva la reine et Madame sans aucune difficulté, comme elles étaient à Marmoutier, monastère fameux par le tombeau de saint Martin, où la reine depuis un temps affectait d’avoir beaucoup de considération.

Ce duc venait d’échouer devant Paris, qu’il avait attaqué dans les formes 246avec cinquante mille hommes aguerris ; mais, après avoir rendu un service si important à la reine, elle y ménagea des intelligences, tandis qu’elle tenait sa cour à Troyes avec beaucoup de splendeur.

L’Isle-Adam, homme de tête et de main, malcontent du connétable et zélé serviteur du duc de Bourgogne, sûr d’un parti considérable dans Paris, surprit une nuit cette ville avec huit cents chevaux. Le carnage y fut épouvantable. Les partisans du duc se joignirent à ses troupes, pendant que les Armagnacs 247(nom qu’ils avaient pris de celui du connétable) tâchaient inutilement de se défendre.

On se rendit maître de la personne du roi sous la couleur spécieuse de le mettre en liberté. L’horreur et la cruauté furent exercées sur un nombre infini d’innocents, et l’obscurité, qui ajoute toujours à l’effroi, rendit cette nuit trop funeste pour que je vous en entretienne davantage. Tirons le rideau sur des images si tragiques, et tâchons de vous raconter des faits plus intéressants.

Tanegui du Châtel, ce favori fidèle à qui on ne 248pouvait encore rien reprocher, puisque l’affaire de Montereau n’était pas arrivée, du Châtel, dis-je, un des plus honnêtes hommes de France, perça tout ce qui s’opposait à son passage ; et, avec une valeur et un zèle dignes de mille louanges, prit le dauphin entre ses bras, tout endormi qu’il était, pour lui faire éviter le sort du roi son père, et peut-être quelque chose de pis. Il le conduisit à la Bastille, d’où quelques jours après il partit pour aller à Melun.

Notre prince cependant, averti des premiers du désordre 249universel, se fait armer, monte à cheval, se fait suivre par ses plus braves officiers, et court auprès de l’hôtel Saint-Pol pour rendre service à la dauphine. Il entend dire que du Châtel emporte le dauphin ; il vole à l’appartement de la princesse sa femme, et la trouve dans une affliction qui n’avait rien que d’héroïque : la seule calamité de l’État la lui causait. Peu inquiète pour sa vie et pour sa liberté, et consolée en partie par le soin qu’on avait pris pour la sûreté du dauphin, elle attendait avec fermeté ce qu’il plairait au 250Ciel d’ordonner d’elle.

Le bâtard se présenta à ses yeux tout armé, accompagné d’un seul gentilhomme, n’ayant pas voulu effrayer la dauphine par un plus grand nombre. Il allait hausser la visière de son casque pour se faire connaître, quand on entendit un bruit prodigieux de gens de guerre dans la cour, qui étaient sous cet appartement :

— Souffrez, Madame, dit-il, perdant tout autre soin que celui de sauver ce qu’il aimait, souffrez que je vous mène où il vous plaira, aux dépens d’une vie malheureuse qui vous est dévouée dès 251longtemps : que n’en ai-je mille pour les hasarder dans une si précieuse occasion ?

Alors la princesse lui tendit la main ; son gentilhomme donna la sienne à la Val, celle de ses filles d’honneur qu’elle aimait le mieux.

Notre héros, qui dans une autre rencontre se serait ouvert le passage l’épée à la main, ne jugea pas à propos d’exposer la dauphine au tumulte d’une sédition ; et, se servant de cette présence d’esprit qui dans les plus grands périls ne l’a jamais abandonné, il se souvint d’une fausse porte par laquelle il ne douta pas que 252la sortie ne fût facile.

Il y tourna en effet ses pas : la lune jetait une sombre lueur qui l’aidait à se conduire, n’osant se servir d’autre lumière. Il ne trouva aucun obstacle à son dessein ; mais quand il fut dans une rue détournée où aboutissait la porte, il envoya son gentilhomme chercher le reste de sa troupe qu’il avait laissée aux environs de l’hôtel Saint-Pol, pour avoir des chevaux et une escorte plus sûre. Un calme profond régnait dans cette rue solitaire, pendant qu’on entendait dans toute la ville les cris et les clameurs 253que cause une guerre civile.

Aussitôt que le prince crut être en lieu de sûreté, il s’arrêta pour laisser reposer sa princesse. Il serrait une de ses belles mains pour la soutenir, faute de lieu pour la faire asseoir ; elle le souffrit sans peine, et s’appuyait même doucement sur lui. Cette attitude avait quelque chose de tendre, qui lui causa les plus vifs transports qu’il eût sentis dans sa vie. Jamais il ne s’était trouvé si heureux (qu’importait dans quelle occasion ?) ; et pouvait-il avoir de tristes idées près d’une 254maîtresse adorable à qui il venait de rendre un pareil service ?

Enivré d’amour et d’espérance, il voulut profiter d’un si favorable moment en se faisant connaître à la dauphine ; mais elle, éclairée du feu secret qui ne lui avait pas permis de méconnaître son libérateur, et pénétrée de reconnaissance, sentit alarmer sa pudeur dans un instant qui ne lui paraissait que trop doux, et lui imposa silence dès qu’il voulut parler, en feignant de craindre d’attirer les ennemis :

— Que craignez-vous, Madame ? répliqua-t-il. Je viens, 255si je l’ose dire, de vous tirer d’un état plus pressant : aucune frayeur ne paraissait dans vos yeux ; ce n’est que quand un prince mal…

À ces mots, la dauphine, plus troublée qu’elle n’aurait pu l’être en essuyant les fureurs d’un peuple dans la rage d’une sédition, sentit peut-être du soulagement d’entendre des gens à cheval ; elle crut que c’étaient ceux du prince, et qu’elle allait voir par là finir une conversation qui l’aurait jetée dans un étrange embarras.

C’étaient cependant de ceux qui se qualifiaient Bourguignons, et qui vinrent 256d’abord au qui-vive en voyant un homme armé. Le prince, animé par son amour, par son courage, et plus encore par un si cruel contre-temps, ne répondit à celui qui avait porté la parole que par un coup d’épée qui lui perça le bras gauche, et dont il eut bien de la peine à la retirer. Un autre vint pour venger son camarade : il fut reçu de la même sorte, hors qu’il reçut son coup à la cuisse ; la perte de son sang le fit bientôt fuir. Le prince ne prononçait pas un mot en défendant si bien sa princesse ; et, soit que son silence ou un 257troisième coup qu’il porta avec un pareil succès le fît passer pour un enchanteur, ou que ces gens-là n’eussent pas une valeur à de telles épreuves, il est certain que notre seul prince à pied fit fuir plus de vingt hommes à cheval.

Il crut alors pouvoir renouer un entretien dont la suite lui paraissait nécessaire au repos de ses jours ; mais la dauphine, le prévenant, le combla de louanges, sans lui laisser envisager qu’elle l’eût connu. C’était bien quelque chose d’être loué et remercié par une belle bouche 258qu’il adorait ; ce n’était pourtant pas assez : il allait le lui faire entendre, quand en effet sa troupe parut. Ceux qui la composaient avaient été assez heureux pour ne point rendre de combat en l’absence de leur maître, parce que chaque parti, par un hasard favorable, les prit pour être du leur.

— Ne perdons point de temps, dit la princesse en les voyant arriver ; ne parlons plus, si vous ne voulez vous exposer à quelque nouveau genre de combat où je pourrais courir plus de risque, et comptez que je ne mesurerai ma reconnaissance 259qu’à la soumission que vous aurez pour cet ordre.

— Qu’ai-je affaire, s’écria-t-il, d’une reconnaissance qui n’a pour objet qu’un léger service, quand on en manque pour la…

— Arrêtez encore une fois, reprit-elle, je vous en ai déjà prié ; je vous l’ordonne maintenant.

Le profond respect que le prince a toujours eu pour la reine le rendit honteux du transport qui lui était échappé. Il expia sa faute par un silence qu’il résolut de garder ; mais il ne fut pas assez heureux pour achever son entreprise. Un parti de Bourguignons, 260averti de la fuite de la dauphine et trop convaincu de quelle importance il était à la reine et au duc de la voir en leur puissance, courut après cette princesse. Le nombre qui composait ce parti excédait de beaucoup celui des gens du bâtard. Il soutint l’attaque en lion irrité ; sa valeur fit des efforts incroyables. Mais sa troupe étant taillée en pièces, son épée rompue jusqu’à la garde, et ne pouvant en même temps combattre et garder la dauphine, il se vit enlever le prix de ses travaux, et sentit en ce moment ce que le 261désespoir a de plus affreux.

Cependant, il ne vit d’autre parti à suivre que celui d’aller joindre le dauphin. Il se rendit à la Bastille, où j’étais déjà, et d’où nous prîmes bientôt le chemin de Melun. L’état où il était passe l’expression. Il me conta son aventure dans les premiers transports de sa douleur ; je connus bien par son récit que la dauphine n’ignorait pas à qui elle avait cette obligation. Je fus témoin de tous les mouvements dont il était agité. Que je lui trouvai de raison et d’amour ! Que les couleurs dont il me peignit 262la contrainte qu’il s’était faite en se taisant étaient vives ! Qu’il me sut bien représenter ce qu’il avait trouvé de cruel dans l’obligation de ne sauver la dauphine que pour la rendre à son époux ! Mais de toutes ses afflictions, celle de se l’être vue enlevée, et de la voir retourner parmi ses ennemis, était la plus sensible et la plus douloureuse.

— Qu’elle était belle, me disait-il, au milieu des alarmes ! Jamais ma passion ne fut si forte ! Mais, Xaintrailles, ajouta-t-il, elle me connaissait peut-être ; pourquoi m’aurait-elle imposé 263silence, si elle n’avait su de quoi je voulais lui parler ? Ah ! si elle sait que je l’adore, je ne suis pas si infortuné !

Il me dit encore cent choses de cette espèce. Il a un esprit supérieur au reste des hommes, son cœur est plus grand et plus délicat que les autres cœurs : l’un et l’autre lui fournissaient des expressions et des sentiments que j’affaiblis par mon récit. Je me sentais ému de l’état où je le voyais ; mais la peur que j’eus que la pensée d’avoir été reconnu le fît parler dans quelque occasion favorable m’obligea à traiter cette 264espérance d’imagination frivole, et à lui conseiller de suivre sa conduite ordinaire.

J’avais tous les jours des peines étranges à le calmer sur les frayeurs qu’il avait que les ennemis n’eussent pas pour elle tout le respect qu’elle méritait ; rien n’apaisait là-dessus ses agitations. Il est vrai qu’elles ne furent pas longues : le besoin qu’ils eurent de se réconcilier avec le dauphin, que la plus brillante jeunesse avait suivi aussi bien que les meilleures têtes, obligea la reine et le duc de Bourgogne à lui renvoyer 265la princesse son épouse avec un superbe équipage.

Je passerai légèrement sur un temps plein de calamités ; je ne vous dirai rien de particulier sur la réunion du roi et de la reine, sinon que le prince et moi, aussi bien que plusieurs autres, nous nous crûmes obligés de retourner auprès de notre monarque dès qu’on lui eut rendu une espèce de liberté. Je passerai aussi sous silence la terrible affaire de Montereau : ce sont des événements plus dignes des historiens que d’un homme chargé de divertir une 266belle dame. Venons-en d’abord à la paix qui fut conclue entre l’Angleterre et la France : on cimente d’ordinaire ces grandes paix par des alliances qui ne manquent guère de fournir des prétextes pour recommencer la guerre. L’entrevue des deux rois se fit dans une plaine au-dessus de Meulan, avec la grandeur et la magnificence qu’exigeaient de pareils monarques.

Le roi et la reine, persuadés comme ils devaient l’être de la beauté de Madame, leur dernière fille, la firent paraître à cette cérémonie dans des ornements 267capables de relever de moindres charmes. Henri en fut ébloui ; mais, cachant dans son cœur cette passion naissante, et voyant qu’on voulait s’en prévaloir pour adoucir les articles trop durs qu’il proposait, il fit entendre qu’en suivant le progrès de ses armes, la princesse, et peut-être le royaume, ne pouvaient lui manquer. La guerre pensa recommencer plus forte qu’auparavant. Mais enfin, la France étant dans un état pitoyable par la diversité des partis qui la partageaient, on ne se crut pas assez de forces pour résister 268à un jeune roi victorieux et soutenu de la plupart des princes vassaux de Charles ; et on signa le traité honteux à la nation, par lequel Henri et ses descendants furent reconnus rois de France après la mort de Charles VI. Le dauphin fut déclaré incapable de succéder, à cause de l’attentat de Montereau ; il en appela à Dieu et à son épée, et protesta contre cette déclaration.

Madame épousa le roi d’Angleterre. On fit autant de fêtes pour ce mariage, et les réjouissances furent aussi grandes que si le royaume 269avait triomphé : il n’y eut que les véritables Français qui, gémissants dans le fond de leur cœur, évitaient de prendre part à l’allégresse publique. Le bâtard d’Orléans ne se trouva dans aucun des spectacles de ce fatal hymen. Les malheurs du dauphin, qu’il ne regardait plus alors comme son rival, mais comme l’époux d’une princesse qu’il adorait et qui méritait un sort plus favorable, lui causaient une sorte de douleur qu’il ne pouvait exprimer qu’à peine. Il m’en parlait souvent en des termes qui m’arrachaient des larmes ; et 270ce fut avec une indifférence digne de sa fidélité qu’il négligea la conquête de plusieurs dames qui n’étaient pas plus insensibles à son mérite que madame de Rohaut.

Le dauphin cependant, qui tenait la cour tantôt à Poitiers et quelquefois à Bourges, vit déserter une partie de ses courtisans. L’assassinat du duc de Bourgogne, loin de lui avoir procuré la paix, ainsi que les favoris le lui avaient fait espérer, avait inspiré de l’horreur aux plus honnêtes gens. Barbazan surtout, cet homme 271fameux pour sa valeur et pour sa vertu, en fit de sanglants reproches à Charles, qui ne sentait que trop la cruauté d’une action à laquelle je crois qu’il n’eut point de part. Son illustre épouse partageait les infortunes qu’il s’était attirées avec une patience et une douceur qu’on croyait être l’effet de son amour pour lui.

On rendait justice à du Châtel sur sa bravoure et sa fidélité, mais le meurtre du duc de Bourgogne donnait de l’éloignement pour lui, et tout conspirait à rendre le dauphin odieux 272à la cour de Charles VI.

J’étais toujours auprès de cet infortuné roi, ne comprenant point qu’un sujet puisse jamais abandonner son maître. Il mourut enfin de cette maladie si longue et si extraordinaire. Le roi et la reine d’Angleterre furent couronnés ; ils firent leur entrée à Paris aux acclamations d’un peuple aveugle. Le roi de Sicile était mort quelque temps auparavant ; et la reine-mère, loin d’y mettre obstacle, fomentait ouvertement la haine qu’on avait pour le dauphin. Cela n’empêcha pas que le bâtard d’Orléans 273et plusieurs princes et seigneurs ne volassent auprès de lui : je les y suivis, comme le seul parti que j’avais à prendre.

On le couronna roi à Espaly, château d’Auvergne où il était alors ; on le sacra même à Poitiers, en attendant qu’on le pût faire à Reims. Notre prince prenait une part visible dans son rétablissement, et ses conseils furent puissamment secondés par son bras. La nouvelle reine soutenait toujours ce qu’elle s’était imposé ; mais elle travaillait sous-main à procurer au bâtard les emplois les plus 274dignes de son éclatante vertu. La guerre était allumée aux quatre coins du royaume. Il se passa deux années dans une agitation continuelle ; à peine avions-nous le temps de respirer : il y eut des combats, des sièges. Il manquait des chefs à Charles ; malgré la profonde capacité du bâtard, sa jeunesse (car il n’avait pas encore vingt ans) ne permettait pas qu’on se servît de lui pour être général : il ne laissa pas de donner des preuves d’une valeur insigne dans les diverses occasions où il combattit. On n’avait point d’argent, 275et le peu de troupes que Charles avait sur pied, étant mal payées, étaient toujours prêtes à se débander.

Je pensai qu’une vie si éloignée des plaisirs et si pleine de troubles guérirait le prince de sa funeste passion ; et la reine était si attentive à remplir ses moindres obligations que je crus son âme aussi tranquille que ses yeux le paraissaient. La reine-mère était en ce temps-là dans les mêmes dispositions où elle avait toujours été.

Peu après, revenant de la malheureuse bataille de Verneuil à Bourges, où étaient Leurs 276Majestés, j’arrivai à l’heure de leur dîner : je les vis servir dans une frugalité qui tenait plus de la disette que de la modération. Les larmes m’en vinrent aux yeux. Le roi me parut accablé de l’état où ses propres sujets le réduisaient ; mais je n’eus pas plutôt porté la vue sur le visage de la reine qu’un seul de ses regards mit le calme dans mon âme : je ne vis plus Charles malheureux, je vis un roi époux d’une femme illustre, dont la fermeté pouvait le soutenir contre les plus fiers assauts de son destin, si sa vertu ne pouvait le désarmer.

277Elle me fit l’honneur de me faire entrer dans son cabinet après son dîner :

— Vous voyez, Xaintrailles, me dit-elle, quel fond il faut faire sur les grandeurs : fille d’un roi, belle-fille d’un autre, reine moi-même, je suis plus exposée aux caprices de la fortune que la moindre des femmes. Qui sait si le Ciel ne veut point punir en moi une passion malheureuse que je combats vainement tous les jours, et que je pourrais peut-être arracher de mon cœur sans une certaine complaisance intérieure qu’elle me fournit, et qui fait 278toute ma consolation dans mes peines, quoique cette passion soit de toutes mes peines celle que je sens le plus ? Mais, après tout, qu’il me punisse, ce Ciel équitable, et qu’il n’embrasse point dans ses vengeances un époux non seulement innocent, mais offensé !

Les larmes grossirent ses yeux en cet endroit, et, ne pouvant plus retenir les miennes, je me jetai à ses pieds et je lui demandai si je ne pouvais point alléger de si cuisantes douleurs en exposant ma vie et celle de tous mes amis, pour la tirer du moins des afflictions 279du dehors.

— Des amis comme vous, reprit-elle avec une bonté sans égale, ne se peuvent recouvrer quand on les a perdus : conservez-vous pour nous et pour ce prince que…

Des soupirs interrompirent encore son discours.

— Vous voyez ma faiblesse, Xaintrailles, reprit-elle, mais j’ose croire qu’elle attire plus votre compassion que votre censure. Jamais on n’aima comme j’aime, poursuivit-elle en laissant couler des larmes qu’elle ne pouvait plus retenir : celui que j’aime ne le saura jamais, je mourrais mille fois plutôt. Vous savez 280quelles raisons m’ont fait vous en parler, ma tendresse est encore augmentée : je vous en parle aujourd’hui parce que je ne puis contenir seule tout ce que je sens, et pour éviter d’en parler à quelqu’un moins discret que vous.

— Mais, Madame, lui dis-je alors, pourquoi vous faire une éternelle violence ? Votre vertu sera-t-elle moins pure quand…

— Ah ! reprit la reine, qu’osez-vous me dire ? Ce n’est pas ainsi que vous mériterez ma distinction. Écoutez-moi seulement quand je me trouverai forcée à vous ouvrir mon cœur, et recevez 281à l’heure qu’il est l’aveu de mes chagrins les plus vifs. Ce prince a quitté, pour suivre notre parti, des établissements que son mérite lui aurait attirés à la cour d’un roi puissant et heureux. Nous ne pouvons l’en dédommager, la fortune nous est trop contraire ; je veux ignorer s’il trouverait sa consolation dans mes sentiments ; et, quand je serais sûre des siens, la gloire ne me permettait pas de lui fournir de telles consolations. Voilà, Xaintrailles, voilà ce qui m’occupe à tous moments et ce qui me perce le cœur ! S’il plaît au Dieu 282tout-puissant de détourner la foudre qu’il tient levée sur nos têtes, je comblerai du moins votre ami de tant de bienfaits qu’il sera même surpris de l’éclat dans lequel une main invisible le fera paraître.

À ces mots, la reine me mit une partie de ses pierreries entre les mains, m’ordonna de les faire vendre, et d’en faire donner le prix au bâtard par des voies détournées dont il ne pût deviner le canal.

Henri V, roi d’Angleterre, mourut en ce temps-là à Vincennes de cette maladie à laquelle les médecins ne purent 283rien connaître, et le duc de Betfort resta à Paris régent du royaume.

Peu après, cette princesse, cherchant tous les biais d’enrichir notre jeune héros, fit parler au roi de son mariage avec la fille de Louvet : sa naissance était d’une disproportion qui ne lui permit de prendre cette vue qu’avec répugnance ; mais les grands biens et la faveur assortissent tout. Le bâtard se souleva contre cette alliance : l’idée de donner sa main tandis que son cœur n’était point à lui le pensa faire mourir de douleur ; il sut même que c’était la 284reine qui avait imaginé ce mariage : quel redoublement de fureur ! Je le vis dans les accès qu’elle lui causa, et il lui fallut toute sa raison pour ne pas refuser le roi, qui le lui proposa en présence de Louvet. Il s’y résolut cependant, moitié obéissance, moitié dépit, car l’intérêt ne lui est pas un sentiment connu.

Les noces se firent avec autant de solennité qu’il était possible dans l’état présent des choses. Il se contraignit assez en faveur de son épouse pour que la reine ne le crût point fâché de son engagement ; cela lui persuada 285qu’il ne l’avait jamais aimée, ou qu’il ne l’aimait plus. La jalousie ne se mêla pourtant point à ses mouvements ; mais elle me fit l’honneur de me communiquer une partie de ce qu’elle pensait là-dessus. Il serait difficile de vous exprimer avec quelle délicatesse elle accusait le prince d’indifférence, combien elle regrettait la perte de son incertitude, et avec quelle vertu et quelle crainte elle redoutait un éclaircissement ou affligeant ou dangereux.

J’ai eu, depuis, peu de part à la confidence de la reine, 286jusqu’au temps que vous parûtes à la cour. Madame de Joyeuse eut beau prendre des devants et tâcher à vous décréditer dans l’esprit de Charles, ce prince vous trouva telle que vous êtes ; et certainement, dès que la qualité d’épouse semble le dispenser de la fidélité que la sienne mériterait, vous êtes la seule personne qu’on lui pardonne de lui préférer. Elle s’en aperçut, à ce qu’elle me fit l’honneur de me dire. La jalousie ne troubla point sa raison dans cette conjoncture ; au contraire, elle vous trouve la plus parfaite beauté de nos jours, 287et votre esprit lui paraît si prudent et si bon qu’elle n’attend de vous, auprès du roi, que de solides conseils et de bons offices.

— Je ne vous cèle point, dit alors Agnès, que le roi n’ait pris quelque soin pour me plaire ; mais toute simple demoiselle que je suis, je ne prévois pas qu’il pousse fort rapidement sa conquête : le brillant d’une couronne ne peut m’éblouir ; je révère le roi, je l’honore ; le goût n’est pas toujours une suite de ces deux sentiments, et je ne crois pas, ajouta-t-elle en 288rougissant, que j’aie rien à démêler avec la reine sur ce sujet.

— Peut-être vos intérêts sont-ils plus liés que vous ne pensez, repris-je ; vous en allez juger.

À ces mots, je repris ainsi :

Pendant que vos yeux faisaient un esclave soumis d’un roi malheureux, ils guérissaient un prince d’une passion longue et infructueuse. Je m’en aperçus avant qu’il m’en parlât : une attention vive qu’il avait pour toutes vos actions ; une joie (marque sûre d’un commencement de passion, et dont depuis longtemps il était incapable) ; des 289parures qui relevaient sa bonne mine ; le soin de vous chercher en tous lieux ; de l’admiration dans ses regards dès qu’il vous apercevait ; l’applaudissement qu’il donnait à votre esprit : tout enfin me fit bientôt connaître qu’il allait changer de prison. Mais je ne fus pas le premier à faire cette découverte. La reine, accoutumée à tous les autres chagrins, n’avait jamais connu les assauts que la jalousie livre à un cœur passionné ; elle sentit pour la première fois les horreurs de cette cruelle passion. Épouvantée de la révolution qu’elle faisait en elle, son premier 290soin fut de fléchir le Ciel qu’elle crut irrité ; mais connaissant l’empire que cette ennemie de la raison prend sur les sens, elle m’admit encore dans son secret, et m’apprit, avec des paroles pleines de piété et avec une affliction sincère, toutes ses souffrances et tous ses combats.

— Le prince m’a aimée, ajouta-t-elle, je le sais, vous pouvez me le dire à présent : ma chute en sera plus précipitée et hâtera davantage mon repentir et mes remords (repentir et remords qui n’ont d’autre source que dans les sentiments de mon cœur). Mais 291ces sentiments m’ont trop flattée, je voulais la fin de mon amour et je le craignais plus que la mort. Grâce à mes faiblesses, mes craintes ont changé d’objet : c’est à présent la perte de la tendresse de ce prince que j’appréhende, et c’est pourtant la seule chose qui puisse me guérir. La belle Sorelle y travaille : les seuls charmes de son visage n’y sont pas employés, les lumières de son esprit s’y joignent, et son cœur est de la partie. Les yeux intéressés sont clairvoyants ; j’ai tout vu, Xaintrailles, et je n’ai point vu plus qu’il ne faut.

— 292La reine pourrait mieux fonder ses conjectures, interrompit Sorelle. Accoutumée à regarder favorablement le prince dont vous parlez, elle ne peut imaginer qu’on puisse s’en défendre, ou que du moins il y ait une vertu comme la sienne.

— Mon Dieu, Madame, interrompit à son tour Xaintrailles, que vous êtes ingénieuse à trouver que la reine a tort ! Écoutez-moi, et vous trouverez des sujets d’admiration dans ce qui vous fâche maintenant.

Après qu’elle m’eut encore parlé quelque temps, je lui avouai ce que je pensais des 293nouvelles amours du bâtard d’Orléans, mais je l’assurai qu’il ne m’en avait rien dit.

— Xaintrailles, me dit-elle, sachez à fond tout ce qu’il a dans l’âme : je vous ordonne pour la première fois de ne me rien cacher.

Je trouvai bientôt occasion d’apprendre ce que je voulais savoir. Vous étiez dans des jardins où vous vous promeniez avec d’autres dames de la cour ; le roi vous adressa toujours la parole, et ne répondit presque pas à toutes les attaques que madame de Joyeuse lui fit. Le prince était à portée de remarquer 294la distinction que Charles avait pour vous ; il était si enseveli dans ses pensées qu’il s’écria, par une rêverie dangereuse :

— Si elle avait eu d’autres témoins que moi ! Quoi ? Toujours mon rival dans mon roi !

Il y avait des courtisans assez près qui n’auraient pas laissé tomber cette saillie ; mais, par bonheur, ils regardaient avec application le nouveau sujet des feux de Charles, et chacun peut-être délibérait déjà du chemin qu’il devait prendre pour vous être agréable. Comme je vis que le prince n’avait point été entendu, je le poussai 295par le bras et je lui demandai si c’était sa coutume de rêver tout tout haut :

— Ah ! mon cher Xaintrailles, me dit-il en me jetant un bras au cou et en m’emmenant plus loin, que je suis fou, et que je suis misérable !

Il ne m’en fallut pas davantage. Il était parvenu à ce point où il faut par nécessité s’épancher ; il me parla deux heures entières avec tout l’esprit du monde et tout l’amour qu’on peut imaginer :

— C’est donc mon destin, continua-t-il, de trouver toujours Charles en mon chemin ? Si éloignés en tout, nous n’avons de conformité 296que dans nos choix ! Il y a pourtant cette différence que la princesse de Sicile ne fut point aimée du comte de Ponthieu : je l’en haïssais un peu moins, et, selon l’ordre, je le dois haïr bien davantage dans cette occasion. Que je fais bien mon devoir ! s’écria-t-il ; et qu’après avoir perdu l’espérance de me faire aimer de sa vertueuse épouse, je tremble que l’ambition ne s’oppose à mes desseins auprès de sa maîtresse ! Qu’elle est belle ! ajouta-t-il : les Grâces, oui, les Grâces l’ont formée de leurs propres mains ! Que son esprit est brillant, doux 297et éclairé ! Que sa modestie répand un air digne de respect sur son visage, tandis que ses yeux allument les désirs ! Que faire cependant ? Le roi, dans l’état où le réduisent ses ennemis et ses propres sujets, n’a d’autres plaisirs à espérer, d’autre consolation à attendre, que ce que l’amour en fournit. Traverserai-je sa poursuite auprès d’une fille divine qui peut combler sa vie de délices ? Mais quoi, reprenait-il, la reine, cette reine pour qui j’ai tant souffert et tant soupiré, qui est à lui, qui s’y donne tous les jours par son 298attachement et sa fidélité, n’est-elle pas capable de lui payer tous les chagrins que ces vastes infortunes lui causent ? Oui, sans doute ; et je ne vois pas de quel droit il pourrait trouver mauvais que je fusse son concurrent : si je fais quelque progrès auprès de l’adorable Sorelle, il sera peut-être contraint de se rendre à ses devoirs, qui ne peuvent être qu’agréables.

J’interrompis le prince pour lui faire voir la fausseté de ce raisonnement, et pour le faire souvenir qu’un rival est toujours un ennemi odieux ; que cette règle générale était 299puissamment fortifiée quand on l’était ouvertement d’un roi ; que c’est toujours une personne auguste qu’il n’est ni permis ni toléré d’offenser. Je conclus en lui conseillant le secret et le mystère, et il en convint d’autant plus que ce sont des attributs de l’amour.

Je me rendis le lendemain chez la reine, bien embarrassé de ce que j’avais à lui dire. Mes ordres étaient précis de ne lui rien cacher ; mais il en est d’une espèce que la prudence doit rectifier. Un de ses regards alla chercher la vérité jusqu’au fond de 300mon âme ; je ne consultai plus rien, et je lui appris tout ce que je viens de vous dire. Elle leva les yeux au ciel comme pour lui rendre grâce, puis, les fixant sur moi :

— C’en est assez, me dit-elle, je ne m’étais pas trompée : je vous l’avais bien dit, c’est ici un coup de partie pour moi, il ne faut pas qu’il me manque. Sorelle a sans doute du penchant pour ce prince ; mais, dans une jeune personne dont la fortune est médiocre, le roi et l’ambition d’un côté balanceront le sujet et l’homme aimable de l’autre. Ils sont tous deux mariés : galanterie pour 301galanterie, elle croira plus pardonnable de choisir le maître. Si cela est ainsi, que deviendra-t-elle ? Je sais ce que je souffre par la jalousie, j’ignore ce que le retour de l’espérance me préparerait ; je suis dans cet état où il faut couper dans le vif : rien ne peut plus soutenir ma gloire que la ruine totale de mon bonheur. Voyez cette rivale que je ne hais point encore ; disposez-la à recevoir des vœux que sa reine aurait acceptés si sa vertu l’avait pu permettre. La femme du bâtard est d’une santé si délicate que tous les médecins la 302condamnent ; je jure que, si elle meurt, j’unirai ces deux amants, et que je répandrai sur eux tout ce qui sera en mon pouvoir. Déterminez-la, par mon exemple, à croire que l’amour et la sagesse ne sont pas incompatibles ; je lui crois l’âme trop noble pour abuser d’une confidence qui l’honore et qui ne me déshonore pas. Que si, malgré tout ce que vous lui direz, elle répond à l’attachement du roi, elle pourra dans la suite avoir des établissements considérables ; mais ce sera toujours une maîtresse, au lieu qu’en se déterminant en faveur 303du prince et en se conduisant discrètement, sa réputation ne sera point blessée, et sa vertu se soutiendra par nos conseils.

La reine ajouta à tout ce que je viens de vous dire de nouvelles défenses d’instruire le bâtard de tout ce qu’il est nécessaire de lui cacher. Voilà, Madame, ce que j’avais à vous apprendre, et les raisons qui m’ont empêché de vous faire d’abord ce récit. Il est vrai qu’au lieu de contenter cette curiosité universelle que vous sembliez avoir, j’ai réduit mon histoire aux deux personnes qui y 304ont le principal intérêt ; mais je m’assure que vous ne m’en savez point mauvais gré ; et si je ne craignais de vous fâcher, je vous dirais que les dernières paroles de la reine vous ont réconciliée avec elle, et que le nouveau penchant du prince ne vous étonne ni ne vous afflige.

— Je suis si embarrassée, dit alors Sorelle d’un air interdit, qu’il ne m’est pas possible de vous répondre. Tout ce que vous m’avez dit de la reine m’éblouit à un point que je ne puis encore démêler si ce n’est point une fausse lueur : laissez-moi quelques 305jours pour débrouiller mes idées ; je vous rendrai compte après de ce que vous aurez à dire à cette princesse.

— N’avez-vous rien à mander au bâtard d’Orléans ? reprit Xaintrailles. Trouvez-vous aussi quelque chose de confus dans le jugement que vous devez faire de lui ? Ces dernières paroles ne sont-elles point assez intelligibles ?

— Allez, Xaintrailles, dit-elle en souriant, allez chez le roi ; un courtisan comme vous ne doit pas tant s’amuser.

Il vit bien que la belle Agnès ne se taisait que par pudeur, et il partit d’auprès 306d’elle, persuadé qu’elle était touchée d’inclination pour le bâtard.

Cependant la négociation de Bretagne avançait ; elle fut enfin terminée. Parmi bien des articles qu’il est inutile de rapporter ici, il y en avait deux principaux : l’un, que le comte de Richemont serait connétable ; et l’autre, que les favoris sortiraient de la cour aussitôt qu’il en aurait reçu l’épée. Il arriva ensuite à la cour avec la dauphine sa femme, qui était veuve du dauphin Jean. Ce prince avait mille grandes qualités, sa personne était fort 307aimable ; et la dauphine, outre de la beauté, de l’esprit et de la vertu, avait encore une galanterie qui la rendait une des plus gracieuses princesses de son temps.

Le roi ceignit l’épée au comte de Richemont dans une prairie près de Tours, en présence des princes et des seigneurs. Toutes les dames se trouvèrent aussi à la cérémonie, superbement parées. Madame de Joyeuse ne s’y trouva point : une jalousie cruelle d’ambition, de beauté et de cœur l’avait fait rester chez elle, où la douleur pensa la suffoquer. Elle 308fut toute prête à rompre le dessein qu’elle avait fait de s’enfermer ce jour-là ; mais, comme elle était prête à s’habiller pour se rendre à la prairie, madame de Giac, qui n’y avait été que pour empoisonner le récit qu’elle en ferait, arriva chez la triste madame de Joyeuse :

— Que vous avez bien fait, lui dit-elle, de ne point aller dans un lieu où votre rivale triomphe ! Agnès était plus belle que le jour, parce que, de sa seule beauté, dans des habillements simplement propres, elle efface non seulement toutes les femmes qui n’ont rien oublié 309pour paraître avec éclat… Charles n’a des yeux que pour elle, il ne garde plus de mesures, il n’a pas remarqué que vous manquiez à cette cérémonie ; et moi, ne pouvant plus endurer l’injustice qu’il vous fait, je suis venue passer le reste du jour avec vous pour crier contre l’inconstance des hommes.

Madame de Joyeuse avalait à longs traits le poison de ces discours ; elle s’abandonna à mille reproches contre le roi, et à mille imprécations contre Sorelle.

— J’allais pourtant voir tout cela par mes yeux, ajouta-t-elle ; les droits 310que j’ai sur le cœur de mon infidèle l’auraient peut-être fait partager ses soins entre cette fille et moi ; elle aurait senti, comme je le sens, le regret d’avoir une concurrente, et je ne sais encore si je n’y dois point aller.

— Hélas ! lui dit madame de Giac, que vous en viendra-t-il que la certitude de l’inconstance du roi et de votre entière défaite ?

C’était ainsi que cette femme portait de temps en temps des coups à sa rivale, pour se venger des tourments qu’elle lui causait, sachant trop que rien n’anime comme la 311jalousie soutenue de l’ambition.

La Trimouille était aussitôt instruit des transports de sa maîtresse ; la fureur s’emparait de son esprit ; et si madame de Giac connaissait de plus en plus l’amour qu’il conservait pour madame de Joyeuse, elle espérait qu’un jour, las des tourments qu’il souffrait dans cette passion, il reviendrait à elle pour s’en dépiquer.

Cependant le bâtard d’Orléans, malgré les résolutions qu’il avait prises de cacher le nouveau feu dont il se sentait brûler, avait voulu paraître ce jour-là dans tout 312l’éclat qui pouvait relever sa bonne mine. Il montait un cheval fougueux et fier, qu’il maniait avec une adresse et une grâce infinie. Il ne perdit aucune occasion de faire connaître discrètement à Sorelle ce qui se passait dans son cœur : elle baissait souvent la vue pour éviter de si ardents regards ; mais une rougeur modeste, accompagnée d’un air doux, ne lui faisait pas mal interpréter cette pudeur. Madame de Rohaut, toujours attachée aux actions du prince, se confirma dans ce lieu ce qu’elle avait déjà soupçonné ; et la Trimouille, qui portait 313sa rage en tous lieux, eut pourtant une légère consolation de ne point voir madame de Joyeuse étaler ses charmes en celui-ci.

L’inconstant la Fayette avait pris pour la première fois une passion sérieuse pour la belle Agnès. Il était parfaitement bien fait, son imagination était vive, son esprit réjouissant et son caractère un peu étourdi ; il plaisait infiniment, et il répandait la joie partout où il se trouvait. Il avait bientôt connu à quels rivaux il avait affaire ; et comme il lui était permis de badiner, il 314fit ce même jour caracoler plusieurs fois son cheval autour du chariot de Sorelle ; et, ne pouvant plus garder tout ce qu’il avait sur le cœur, il se baissa, dans un temps que le roi était occupé ailleurs, et lui dit à l’oreille :

— Qu’êtes-vous venue faire ici ? Ne vous suffisait-il pas de réduire tous vos provinciaux en cendres, sans venir embraser notre roi et l’arracher des bras de sa maîtresse ? Ce que je trouve de plus triste, c’est le rival que vos charmes lui donnent : est-il de couronne qui puisse tenir contre le mérite supérieur 315de ce prince ? Et le pauvre la Fayette n’est-il pas bien tombé de s’être lui-même attelé à votre char ? Il est vrai que la compagnie est bonne ; mais c’est un terrible voisinage que celui d’un roi et d’un héros.

— Si l’on ne vous connaissait pas, reprit Sorelle, on serait obligé de se fâcher ; mais votre caractère vous sauve la colère où je me mettrais si vous étiez plus sage. Cependant n’y revenez pas.

— Oh ! pour cela, Madame, reprit-il, je ne pousserai pas l’obéissance jusque-là ; et, puisque je souffre vos injures, permettez-moi d’y chercher 316mon excuse. Un étourdi, car je vois bien que vous m’honorez de ce titre, est en droit de vous dire tout ce qu’il veut ; et c’est une liberté qui me sera d’une grande consolation dans mon amour.

Le roi, qui revint dans ce moment, demanda à Agnès ce que lui disait le comte ; elle rougit et ne répondit rien :

— Je ne demande pas mieux, reprit la Fayette, que Madame répète ce que je viens de lui dire.

— Vous le mériteriez, dit-elle en riant, par la hardiesse que vous marquez.

— Ce sont donc d’étranges choses, répliqua le 317roi en riant aussi ; mais il en est d’une espèce que toutes les dames lui laissent dire impunément.

— Je vous assure, reprit Sorelle, que je ne puis redire les folies de la Fayette sans être obligée après de me brouiller avec lui.

Le bâtard d’Orléans s’était avancé pendant cette conversation : elle avait animé la belle Agnès ; elle parut si merveilleuse à ce prince que la prudence lui manqua :

— Si la Fayette, lui dit-il, vous a parlé de votre beauté, qu’il vous ait juré un amour éternel, et que vous lui en vouliez du mal, vous 318courez risque de vous brouiller avec bien des gens.

Le roi, sans détourner ses yeux qu’il avait fixés sur le visage de Sorelle, repartit que peu d’hommes dans son royaume seraient assez téméraires pour parler ainsi à une personne qu’il prétendait qu’on respectât. Cette fille fut embarrassée de cet excès d’honneur, et le bâtard, peu accoutumé à souffrir, eut de la peine à digérer de telles paroles d’un rival. Mais ce rival était tel qu’il n’y eut qu’à se taire et à se condamner au mystère et au silence. Cette conduite fit son effet : le roi, 319après le premier mouvement où il est permis de tout soupçonner en amour, regarda le discours du bâtard comme une galanterie, et ne l’en admit pas moins dans ses plaisirs.

Louvet voyait avec désespoir les progrès d’une passion qui dérangeait une partie de ses vues. Madame de Joyeuse était belle et adroite ; elle aurait pu balancer les charmes d’une nouvelle maîtresse : sa santé en était altérée, elle n’osait se montrer dans un état peu propre à espérer un retour. Une dame 320a toujours des privilèges auprès d’un honnête homme dont elle a été aimée ; ils ne sont pas indifférents quand on les conserve sur un roi : mais Louvet lui-même approuvait la retraite de sa fille pendant que son visage serait aussi changé qu’il était. Cependant il trouvait un puissant ennemi en la personne du connétable à soutenir ou à combattre ; madame de Joyeuse aurait pu faire diversion : tout semblait le menacer depuis l’arrivée du comte de Richemont. Celui-ci voulait l’exécution du traité, et demandait par conséquent 321l’éloignement des favoris. Du Châtel, cet homme habile et généreux, préférant la parole de son maître à ses propres intérêts, et pénétrant la peine qu’un roi, qui l’appelait son père, aurait de le renvoyer, prit courageusement son parti et voulut s’exiler lui-même avec une force d’esprit qui coûta des larmes à Charles. Il n’obtint son congé qu’en se jetant à ses genoux, qu’il tint embrassés jusqu’au moment que le roi consentit à son dessein. Il partit aussitôt pour Beaucaire en Languedoc, où il finit glorieusement sa vie plusieurs années 322après. Le roi, tant qu’il vécut, lui écrivit en des termes pleins de tendresse et d’estime, et garda auprès de lui son neveu, nommé comme lui Tanegui du Châtel, qu’il honora de la charge de son grand écuyer.

Un si grand exemple devait déterminer Louvet ; mais les vices font penser bien autrement que les vertus. Il profita de la faiblesse que Charles avait pour lui, et le départ de du Châtel ne lui causa point cette noble émulation dont une âme élevée est capable.

Pendant que les choses étaient dans cet état à la 323cour, les Anglais faisaient des progrès inouïs ; rien presque ne leur résistait. Le connétable paraissait nécessaire : il venait de se bannir volontairement par le refus de l’éloignement de Louvet. Le roi avait de la peine à acheter son retour ; mais il fallut s’y résoudre : ce favori partit, parce qu’il y fut contraint, et ce fut avec la même audace qui avait fait si souvent souhaiter son départ aux véritables Français. Le duc [sic] de Richemont se rendit aussitôt auprès du roi. Madame de Joyeuse resta 324dans un abattement que la colère et son ambition ne pouvaient surmonter ; la Trimouille, dont la douleur tenait un peu de la rage, l’allait voir quelquefois pour lui reprocher son ingratitude et le peu de fruit qu’elle en tirait :

— Vous voyez, lui disait cet amant qui commençait à être plus désespéré qu’affligé, vous voyez que la punition a suivi de près votre crime. Vous savez comme je vous aimais : un cœur ardent et fidèle ne vous suffisait pas, il vous fallait des grandeurs, il n’importait par quelle voie ! Ah ! perfide, 325ajoutait-il, je suis bien vengé ; mais je sens que je le serai bien davantage.

La jalousie, qui fait les plus profondes plaies, a aussi l’art de les guérir. Madame de Joyeuse, toute fière qu’elle était, ne savait que répondre à des reproches si bien fondés. Quelquefois elle se révoltait à son tour, mais bientôt, connaissant l’abaissement de son état, elle rentrait dans son abattement ordinaire.

Nous avons laissé le bâtard un peu longtemps pour ne pas interrompre le fil de ces mémoires, où plusieurs 326personnes doivent avoir leurs places. Ce prince amoureux avait eu un emploi bien triste les jours qui précédèrent le départ de Louvet. La princesse sa femme, qui depuis longtemps traînait une vie languissante par une maladie qui la consumait insensiblement, se trouva beaucoup plus mal lorsqu’elle apprit l’ordre que son père avait de se retirer. Tout l’art des médecins, accompagné des soins de son époux, ne purent la garantir de la mort dans une très grande jeunesse : il en eut une affliction sincère, parce qu’elle vivait parfaitement 327bien avec lui, et qu’une âme bien faite ne voit point sans émotion un si triste spectacle.

L’assiduité qu’il eut auprès d’elle pendant son mal et les occupations sérieuses que lui attirèrent sa mort ne lui permirent pas de s’appliquer aux soins de sa nouvelle passion. Xaintrailles, qui aurait pu le remplacer, était allé faire une expédition dont il ne revint qu’après le départ du bâtard. Ce prince illustre ne crut pas se pouvoir dispenser de suivre son beau-père dans son exil ; c’était sans doute pousser le devoir au-delà 328des bornes, mais il n’en était point de si sévère que la gloire ne lui fît pratiquer. Cependant il tenta de faire tenir une lettre à Agnès en partant ; mais le roi avait déjà pris soin de faire éclairer ses actions, et le bâtard crut ne pouvoir, sans indiscrétion, lever les difficultés qu’il rencontra dans son dessein. Il partit le désespoir dans le cœur ; et, si quelque chose l’empêcha de mourir en s’éloignant de sa maîtresse, ce fut une secrète espérance de n’en être point haï, et la résolution qu’il prit d’écrire à Xaintrailles dès qu’il 329serait à Avignon, où il suivit son beau-père. Cet ami lui avait promis son secours, et il avait trop de raisons de le lui accorder pour qu’il y manquât ; mais le sort ne suit pas toujours les intentions des hommes les plus illustres.

Dès que le prince fut en chemin, il eut de cruels redoublements d’affliction. Chaque pas qu’il faisait pour s’éloigner d’Agnès lui donnait des désirs de retourner se jeter à ses pieds sans ménagement et sans mystère ; mais les réflexions venaient au secours. La concurrence de Charles ne lui causait pas 330plus de chagrin que les yeux de sa maîtresse lui avaient donné d’espérance : il lui connaissait des sentiments au-dessus du vulgaire. Cette même absence qui l’accablait avait une cause trop belle pour craindre qu’elle le ruinât auprès d’une personne généreuse : il est vrai qu’il s’absentait volontairement, mais c’était pour suivre son devoir. C’était ainsi que le bâtard raisonnait. Il s’en fallait bien qu’Agnès eût les mêmes pensées : elle regarda le départ du prince comme un effet de sa magnanimité, et en même temps comme un attentat envers 331elle. Belle de la plus parfaite beauté, adorée du roi, honorée de toute la cour, elle se trouva malheureuse par la seule idée de l’indifférence d’un homme qu’elle préférait à toute la terre. Il lui en échappa des soupirs, il lui en coûta des larmes. Charles en fut quelquefois mieux reçu, et quelquefois plus mal traité ; ignorant du motif, il en recevait les effets en amant soumis et fidèle.

La Fayette avait trop d’esprit pour ne pas tâcher à profiter de cette situation. Il connaissait le goût qu’Agnès avait pour le bâtard, mais 332il se gardait bien de le vouloir détruire ouvertement ; il attendait que la fortune lui présentât des occasions de lancer des traits contre lui. L’amour du roi ne lui faisait pas tant de peine : il le regardait comme un amant qui devait être infailliblement favorisé. Cette fatalité lui faisait prendre patience là-dessus ; il désirait seulement être en second avec son maître, un troisième l’incommodait furieusement.

Il dit un jour à Sorelle qu’il la trouvait heureuse d’être débarrassée d’un prince pour 333qui il craignait son penchant. Elle lui répondit quelque chose d’assez fier.

— Madame, reprit-il, quoique vous me regardiez comme un étourdi, je pense quelquefois aussi juste qu’un autre ; et c’est à vous que j’ai l’obligation d’être devenu un personnage grave. Si votre beauté ne m’avait frappé, si je ne vous avais regardée comme une divinité qui méritait l’encens de tous les mortels, je n’aurais pas fait des réflexions si sérieuses sur la passion que le roi a pour vous, et je ne serais pas si redevable au bâtard d’Orléans de lui 334avoir cédé la place. Il est vrai que, n’étant pas obligé à être aussi raisonnable que lui, j’espère que, si son absence vous détermine en faveur du monarque, elle vous laissera regarder sans mépris les adorations de la Fayette. C’est une conversion, Madame, ajouta-t-il, il ne tient qu’à vous de me rendre un fort honnête homme après m’avoir rendu le plus amoureux.

— Vous êtes bien hardi, interrompit Agnès, chagrine de ce que le comte faisait le même jugement qu’elle du départ du prince. Qui vous a chargé de me parler pour 335les autres ? Et sur quoi fondez-vous l’impunité de la déclaration d’amour que vous me faites ?

— Sur l’espérance commune à tous les hommes, répliqua-t-il, et surtout au peuple qu’on nomme aimant. Ce n’est pas aussi ma témérité qui vous offense : vous méritez le culte de tous les mortels, vous ne pouvez être fâchée de celui que je vous rends ; mais je me suis promené indiscrètement dans le pays des conjectures : il est vaste, les voyageurs sont en danger de s’y égarer ; c’est pourtant parce que j’ai été droit au but que vous me 336querellez. Mais, ajouta-t-il en se jetant à ses pieds avec cet air badin et agréable qui obtenait toujours son pardon, daignez-vous me tuer ici : le bâtard d’Orléans ne vous aime point puisqu’il a pu vous quitter ; il faut punir ce déserteur à son retour : la clémence passe pour faiblesse dans de telles occasions.

— Je crois, répondit Agnès en souriant, quoiqu’elle n’en eût guère d’envie, que vous avez bien plus de peur que je n’aime le prince dont vous parlez, que de désir de vous faire aimer de moi.

— C’est, reprit-il, parce que je me crois 337après lui le plus aimable de vos adorateurs, et que si je me sauve de lui, le reste ne me coûtera guère à détruire.

— En vérité, dit alors Agnès, il faut être aussi peu raisonnable que vous pour avoir la patience de vous écouter. Le bâtard ne songe sans doute point à moi, et je pense encore moins à lui ; le roi est un grand prince que j’écoute sans le vouloir entendre, et la Fayette est un audacieux que je prendrai soin de punir s’il est vrai qu’il ait les sentiments dont il ose se vanter.

Leur conversation dura 338encore quelque temps : on ne se débarrassait pas de la Fayette comme on voulait ; aussi ne le voulait-on jamais bien fort. Il courut chez la Trimouille en sortant de chez Sorelle, et lui apprit son amour dont jusque-là il lui avait fait un mystère. Cet ami avait, comme nous avons dit, des affaires qui lui ôtaient la curiosité de celles des autres. Il ne laissa pas d’écouter le comte, et de lui répondre en riant qu’il était beau de courir aux grandes entreprises, mais qu’il était à plaindre d’être traversé par un roi.

— Comment ! reprit la Fayette, 339c’est moi qui le traverse ; et il me semble qu’il vaut mieux être le traverseur que le traversé. Enfin, je ne me trouve point trop incommodé de ce côté-là ; mais vous avez un beau-frère dont j’aime fort l’absence, et dont je crains terriblement le retour.

La Trimouille, qui ne lui avait jamais vu que des feux passagers, ne fit pas grande attention à un amour qui s’exprimait en termes si badins. Aussi avait-il des soins plus importants qui l’empêchaient de se prêter à la galanterie.

Depuis le départ de Louvet, 340Giac avait succédé à ses établissements et à sa faveur — Louvet avait répondu au roi de la capacité de Giac. Charles s’abandonnait à sa conduite avec tant de faiblesse qu’on n’avait rien gagné au change. Au contraire, Giac, conduisant tout par lui-même, ne songeait qu’à s’enrichir, et cachait au roi l’état déplorable des affaires du dehors, tandis qu’il profitait du peu de finances qui restaient. Il avait de grandes conférences avec madame de Joyeuse ; et suivant la prière de Louvet qui l’avait mis 341à sa place avant que de partir, il conseilla à sa fille de surmonter courageusement son affliction, et de travailler à rentrer du moins dans les bonnes grâces du maître, si elle ne pouvait régner absolument dans son cœur. Madame de Joyeuse s’ennuyait déjà de sa propre douleur ; elle ne voyait en effet rien de pis que de quitter la partie. Elle fit savoir au roi la cause de son mal, elle lui écrivit même en des termes assez touchants ; il ne résista point à la voir, il lui sut gré du changement de son visage, 342et, trouvant en sa nouvelle maîtresse une vertu et une résistance qui ne lui promettaient pas une prompte victoire, il reprit un commerce avec madame de Joyeuse qui la fit être de tout comme auparavant, et qui, sans donner de jalousie à Sorelle, lui causa pourtant une sorte d’émulation qui lui fit employer quelques soins à la conservation de la conquête.

Les dames sont faites ainsi : elles prétendent que rien ne leur échappe ; et peut-être que, si l’on examinait bien la conduite des hommes, 343on ne les trouverait pas tout à fait exempts de cette petite faiblesse.

La Trimouille s’était senti blesser par la partie la plus sensible de son âme en perdant la tendresse de madame de Joyeuse. Il avait souffert les plus douloureux tourments de l’amour, la jalousie lui avait porté ses plus terribles coups, et madame de Giac n’avait perdu aucune occasion de faire paraître sa rivale criminelle. Elle était trop habile pour ne pas savoir que les mêmes choses qui causent des redoublements d’amour, 344quand elles arrivent rarement, s’éloignent lorsqu’elles sont trop réitérées. Enfin, elle avait amené la Trimouille au point de lui savoir gré de la part qu’elle prenait à son chagrin, et de parler de madame de Joyeuse avec un mépris que le dépit n’accompagnait plus. Madame de Joyeuse s’aperçut bientôt que madame de Giac n’avait pas pour elle les empressements accoutumés, mais elle ne daigna pas s’en plaindre ; et si l’intelligence qui paraissait depuis peu entre la Trimouille et son ancienne 345maîtresse lui causa cette espèce d’embarras qu’une femme sent toujours dans de semblables situations, la petite lueur de retour que Charles avait pour elle lui donnait un air d’indifférence pour tout le reste.

Cependant le connétable, qui n’aspirait qu’à rétablir le royaume et la gloire de son maître, prit pour Giac le même éloignement qu’il avait eu pour Louvet. Ce nouveau favori jouissait presque seul de la vue de Charles : confident de ses amours, l’occupant de ses jardins et de ses plaisirs, il 346le faisait plutôt vivre comme un sultan des Turcs que comme un roi de France. Une telle conduite parut odieuse au comte de Richemont ; il en prévit les conséquences, et, appliquant d’extrêmes remèdes à des maux extrêmes, il chargea la Trimouille et Vitri d’enlever Giac à l’insu de Sa Majesté. Ces deux seigneurs étaient créatures du connétable : la commission n’eut rien qui pût les épouvanter ; c’était rendre un important service à l’État et obliger un ami puissant. Ils allèrent chez Giac à l’heure qu’il était 347encore au lit avec sa femme : elle fut plus surprise qu’affligée de leur action, et n’y mit aucun obstacle. Ce malheureux mari fut transféré à Bourges, d’Issoudun où il était alors, et de Bourges à d’Un-le-Roi, où, après quelques procédures qu’on observa pour la forme, il fut étranglé et jeté dans la Loire.

Le roi fut outré de colère de la hardiesse de cette exécution ; mais le connétable, l’ayant envisagée comme un coup de partie pour le bien de l’État, n’eut garde de s’en repentir, et promit 348le même traitement au premier téméraire qui oserait abuser de la faveur du roi et s’enrichir en opprimant le peuple. Ces menaces n’empêchèrent pas le Camus de Beaulieu, gentilhomme d’Auvergne, de remplir la place de Giac et d’en user comme les prédécesseurs ; mais il ne fut pas aussi exempt du même sort. Le seigneur de Boussac massacra le Camus par les ordres du comte de Richemont dans le propre palais que le roi habitait à Poitiers ; et ce second trait, blessant de nouveau le choix 349et l’autorité de Charles, lui donna une telle horreur du connétable qu’il frémissait dès qu’il entendait prononcer son nom. Mais celui-ci ne pouvait se repentir d’avoir détruit des ministres que l’injustice avait élevés. Content de la droiture de ses intentions, il ne redoutait point le courroux du Ciel ; et sûr d’avoir pour lui les seigneurs et le peuple du royaume, il craignait encore moins l’inimitié de Charles dans la situation déplorable où étaient alors les choses.

La Trimouille, qui avait 350du mérite et de la valeur, et dont l’esprit plaisait au roi, s’insinua bientôt dans ses bonnes grâces, et parvint à un tel degré de faveur qu’il obtint le pardon du connétable, en attribuant à son zèle ce qui avait paru de trop hardi dans ses entreprises. Mais à peine eut-il satisfait à sa générosité qu’il n’eut plus de vues que pour sa propre élévation, et que, ministre paisible et puissant, il crut que chacun aurait besoin de lui, et qu’il n’aurait plus besoin de personne.

D’autre part, madame de 351Giac, après avoir si bien servi sa jalousie et le goût qu’elle conservait toujours pour un amant infidèle, malgré les distractions que plusieurs autres lui avaient causées, madame de Giac, dis-je, se voyant libre par la mort de son mari, sentit un nouveau redoublement d’amour 20pour la Trimouille lorsqu’elle vit le soin que la fortune prenait d’augmenter de jour en jour son crédit. Cette femme n’avait point de temps à perdre pour un pareil dessein. Son esprit avait mille charmes, elle y joignait un art 352infini ; mais son visage n’avait plus cette aimable fraîcheur de la jeunesse qui peut rappeler un amant quand il a osé s’échapper. La Trimouille ne l’aimait plus que comme une amie ; une passion violente avait rempli l’intervalle depuis leur rupture jusqu’alors. Mais elle avait de grands biens ; et la Trimouille mêlant à beaucoup de vertus une ambition dont elle connaissait toute l’étendue, elle ne désespéra pas de parvenir à ses fins en lui sacrifiant de quoi soutenir avec éclat le rang où il était placé.

353Cette femme, n’ayant plus à combattre de rivale dans le cœur de la Trimouille, sut se servir si adroitement des insinuations de son esprit, et plaça si à propos une grande libéralité dans un temps que la Trimouille en avait besoin, que, la reconnaissance se joignant à l’appât des richesses, ce seigneur oublia la conduite de madame de Giac et l’épousa en présence de toute la cour et avec l’agrément de son maître.

Le nouveau ministère ne fut pas plus approuvé que les précédents, suivant l’ordre 354accoutumé. La Trimouille avait cependant une naissance et un mérite qui le faisaient souffrir plus patiemment que les autres ; mais, dans ces sortes de places, les ennemis naissent souvent sans raison, et on ne songe guère à se conserver ou à s’acquérir des amis.

Lorsque le comte de Richemont était revenu à la cour après le départ de Louvet, il avait demandé le retour du bâtard d’Orléans. Le roi le lui avait accordé de la meilleure grâce du monde. Comme on ne l’avait point confondu 355avec son beau-père, il fut attendu avec cette joie pure que cause l’amour de la vertu, et chacun sut gré au connétable de cette marque d’estime qu’il avait donnée à un prince si aimable et si glorieux.

La Trimouille avait à peine goûté le plaisir de disposer des sentiments de son roi que la naissance et le mérite du connétable l’importunèrent : cette animosité causa de nouveaux malheurs à la France, nous en pourrons parler ailleurs.

Betfort, à son retour d’Angleterre 356d’où il avait ramené les troupes, en avait envoyé une partie dans les Pays-Bas (le reste montait à trois ou quatre mille hommes). Il mit à leur tête Sufolc, Warvic2 et milord Poll, frère du dernier, et se reposa sur eux du soin des entreprises qu’ils pouvaient faire avec une armée peu nombreuse, mais composée de très braves hommes. Si les Anglais avaient profité de la conjoncture, la France était perdue sans retour. Cependant, la guerre du Hainaut leur paraissait d’une importance plus considérable 357que la conquête d’un royaume ; nous en dirons les commencements et les progrès dans la suite de ces mémoires.

La petite armée anglaise attaqua Montargis dans les formes (ils n’espéraient pas prendre cette place par la force ouverte avec si peu de troupes), mais ils occupèrent des postes si avantageux, ils faisaient tant de fracas avec leur artillerie, et ils bouchèrent si bien tous les chemins aux vivres, que les assiégés, désespérés, lâchèrent leurs écluses, et que, s’ils en furent 358incommodés dans leur ville, les assiégeants furent à leur tour assiégés par le Loin, qui passa par-dessus des ponts de communication qu’ils avaient faits pour leur commodité. Il est vrai que la famine n’en pressait pas moins les habitants : les divisions de la cour avaient empêché qu’on ne leur envoyât du secours ; mais l’armée du connétable s’étant à moitié débandée faute de paye, il craignit le même sort qu’à Sainte-Jame et ne voulut point secourir Montargis.

Le siège était en cet état 359quand le bâtard arriva. Le roi lui donna l’ordre d’aller au secours ; à peine eut-il le temps de se reconnaître. Xaintrailles était parti pour aller lever des troupes, Agnès était observée : il fallut courir à la gloire avant que de pourvoir aux soins de l’amour. Ce prince ramassa seize cents hommes ; il les mena devant Montargis pendant l’inondation des écluses ; et sans entrer dans un détail qui nous mènerait trop loin, après avoir combattu dans l’eau et fait des actions dignes d’être gravées dans le temple de 360mémoire, il obligea Warvic à se sauver, ayant vu périr la plupart de ses amis. L’artillerie et le bagage demeurèrent à notre héros, et il reçut tous les applaudissements que méritait une si belle et si prompte victoire.

Pendant qu’il exécutait des actions si utiles à l’État, le roi ne négligeait rien pour conquérir le cœur d’Agnès : il y trouvait des difficultés qui l’embrasaient davantage, et son renouement avec madame de Joyeuse ne lui paraissait qu’un amusement frivole, en comparaison 361du violent amour qu’il sentait pour une fille dont la vertu en ce temps-là égalait la beauté.

Elle se promenait un jour dans des jardins, à la suite de la reine qui, dans les vues qu’elle avait alors, lui faisait des amitiés dont elle aurait voulu avoir de la reconnaissance. Charles s’approcha de son épouse ; et après quelques discours indifférents, cette princesse reprit le chemin du château : elle alla vaquer à des œuvres pieuses dont elle faisait son occupation, pour tâcher à 362détourner l’image d’un prince trop aimé. Toutes les dames voulurent la suivre, mais elle ne voulut emmener que Laval, et elle dit en riant qu’il ne fallait pas priver les nouveaux venus de la présence d’une beauté qu’ils n’avaient point encore vue. Il était arrivé ce jour-là plusieurs seigneurs qui, s’étant détachés du parti de leur roi pendant les plus terribles infortunes, reparaissaient alors sur la nouvelle de l’heureux succès des armes du bâtard devant Montargis.

363Dès que la reine ne fut plus dans ses jardins, toutes les dames s’éloignèrent insensiblement pour laisser à Charles la liberté d’entretenir Agnès. Madame de Joyeuse étant restée chez elle pour une légère incommodité, rien ne le pouvait contraindre sur le désir qu’il avait de parler de son amour. Agnès était ensevelie dans une profonde tristesse : elle imputait à crime au bâtard d’Orléans tous les hasards qui l’avaient empêché de se déclarer lui-même.

— Qu’avez-vous, charmante Agnès ? 364lui dit le roi. Qui peut troubler la sérénité de votre visage ?

— Hélas, Sire ! repartit-elle par un excès de distraction, je ne sais pourquoi la bonté qu’a Votre Majesté de s’intéresser à ce qui me touche ne met pas le calme dans mon âme.

Ces mots ne lui furent pas plutôt échappés qu’elle en craignit l’application. Ses propres pensées la firent rougir. Charles se crut un moment l’objet de cette rougeur ; il se préparait à lui en rendre grâces, quand cette crainte, inséparable de l’amour, 365lui fit appréhender de s’être flatté à contre-temps.

— Vous avouez donc, lui dit-il, que votre âme n’est pas dans sa situation ordinaire ? Trop heureux celui qui pourrait y mettre un peu de désordre !

— Les paroles que j’ai dites, reprit-elle, ne sont fondées sur rien ; et ce que vous appelez désordre en moi est sans doute un effet du tempérament.

— Vous vous pressez bien, reprit le roi, de prévenir mon amour-propre, et vous avez grand-peur de m’abandonner aux charmes de 366l’espérance. Mais j’en suis bien loin, et si vous avez quelque chose à craindre pour moi, c’est peut-être l’autre extrémité. J’ignore, ajouta-t-il, quels ennemis j’ai à combattre dans votre cœur. Si ce n’est que la vertu et la modestie, ma persévérance vaincra vos scrupules ; mais si c’est un rival, il n’échappera pas à ma pénétration, ni peut-être à ma vengeance.

Sorelle frémit à ces paroles. Partagée entre la crainte que le soupçon tombât sur le bâtard d’Orléans et les sujets de 367plainte qu’elle croyait avoir de sa part, agitée de l’appréhension qu’on démêlât son secret, honteuse qu’on la pût accuser d’un choix moins glorieux, elle ne trouva d’autre moyen de se tirer du pas où elle s’était engagée que d’adoucir Charles par quelques paroles flatteuses.

— Quoi, Sire ! lui dit-elle, Votre Majesté peut-elle s’y méprendre ? S’il est vrai qu’elle ait pour moi la distinction dont elle veut me flatter, croit-elle que je puisse être sans embarras ? Est-il quelque audacieux dans 368son royaume qui osât lui disputer mon cœur, que la seule vertu ? Il est vrai que c’est un obstacle que je présume invincible, et que…

— N’achevez pas, cruelle personne, dit le roi en serrant une de ses mains, et ne ternissez pas, par quelques mots, la première douceur que vous m’avez fait sentir depuis que je vous adore.

Agnès était bien fâchée d’avoir rendu le roi si content, et sa prudence lui devint à charge quand elle pensa comment elle soutiendrait ce qu’elle avait avancé. 369Ce n’était pourtant pas là le plus fâcheux de ses soins : le bâtard avait dépêché un courrier à Xaintrailles pendant son séjour à Avignon ; mais un parti d’ennemis l’avait pris, personne n’en eut connaissance, et Xaintrailles avait été aussi étonné qu’Agnès de n’entendre point parler du prince. Nous avons dit qu’à son retour il n’avait eu ni le temps ni la facilité de voir sa maîtresse : il est vrai qu’il s’en dédommagea en parlant d’elle avec son ami dans son expédition de Montargis ; 370il lui dit, avec mille transports, le dessein qu’il avait de l’épouser si elle y voulait consentir, et si sa conduite auprès du roi l’en rendait toujours digne.

On a été obligé de transposer toutes ces choses pour suivre les différents ministres qui parurent successivement et en si peu de temps : ces mémoires ne s’écrivent pas comme une histoire particulière.

Revenons au bâtard. Sitôt qu’il fut de retour, Xaintrailles alla voir la belle Agnès, et voulut découvrir 371ses véritables sentiments avant que de lui parler de ceux du bâtard. La conversation roula d’abord sur l’amour de Charles : ce fut avec bien de la joie qu’il la vit plus tranquille que jamais de ce côté-là. Il lui parla ensuite de la faveur où elle était auprès de la reine, il lui exagéra les efforts qu’elle se faisait pour arracher de son cœur un prince qu’elle lui avait destiné.

— La reine, répondit Sorelle avec un fier sourire, sacrifie beaucoup à sa gloire ; mais je doute qu’elle sache mauvais 372gré au bâtard de lui rendre la pratique des vertus aussi aisée qu’il le fait dans cette occasion : tandis qu’il en usera comme il en use avec moi, qu’il ne me donnera d’autre preuve d’adoration que de s’absenter et de se taire, cette princesse n’aura pas besoin d’une vertu fort héroïque pour soutenir le prétendu changement du prince.

L’aigreur de ces paroles marquant plutôt le penchant de Sorelle pour le bâtard que son chagrin contre la reine, Xaintrailles rendit à la 373reine toute sa gloire, en faisant voir à Agnès l’innocence du bâtard d’Orléans. Xaintrailles sentait quelquefois des remords de servir deux feux qui s’opposaient aux sentiments du roi. Mais il avait la reine à satisfaire ; et dans la sévérité de mœurs qu’il pratiquait, il aimait mieux se mêler d’un mariage que de s’embarrasser d’une simple galanterie dans laquelle même un monarque ne trouve que trop de moyens de réussir. Il vola chez le bâtard pour l’avertir de son 374amour. Ce prince était alors enfermé avec Charles, qui lui avait fait mille caresses à son retour de Montargis, et qui voulait encore apprendre plus particulièrement toutes les circonstances de ce siège.

Le connétable cependant s’était depuis peu absenté de la cour, ne pouvant plus endurer la faveur où la Trimouille était monté en si peu de temps. Le roi avait mal écouté les très humbles remontrances de Richemont sur la manière de gouverner que suivait le 375nouveau favori, et il abandonna son maître à la destinée où la faiblesse le livrait.

Les Anglais faisaient de furieux progrès ; Betfort, que trop de prospérités avaient endormi dans les bras de la mollesse au milieu des honneurs et des plaisirs que Paris lui fournissait, se réveilla par l’avantage qu’eurent les troupes du roi à Montargis. Le siège d’Orléans fut projeté et formé presqu’en même temps. Gaucour, seigneur de mérite, en était gouverneur : il était brave, 376il avait de l’expérience et de la tête. Les habitants, encouragés par son exemple et par leurs propres intérêts, se disposèrent à défendre courageusement leur patrie ; mais les affaires étaient dans un pitoyable état : l’absence du connétable décourageait les troupes ; la Trimouille, content d’avoir fait briller sa valeur en plusieurs occasions, ne voulait point quitter le roi dans une fortune naissante qu’il craignait de voir détruire ; et ce prince, abattu par ces malheurs, se contentait de s’en plaindre 377sans avoir la force d’y chercher des remèdes.

La reine, dont la piété augmentait à proportion qu’elle la sentait plus nécessaire à sa guérison, était sans cesse dans les lieux où la grâce semble devoir opérer davantage. Elle partageait ses vœux entre ses douleurs particulières et les calamités présentes : les conseils qu’elle donnait au roi avaient la vigueur et la force dont ceux qu’il recevait de ses favoris manquaient.

Agnès, de son côté, regardait avec étonnement la faiblesse d’un 378roi dont la ruine semblait si proche, et qui, faisant sa seule occupation de son amour, s’amusait à le témoigner par des vains divertissements tandis que tous ses peuples gémissaient sous la plus cruelle oppression. Cette maîtresse ne pouvait alors souffrir les marques de sa passion ; et si son cœur, occupé par une autre image, se soulevait toujours contre ces empressements, son courage redoublait encore cet éloignement ordinaire, et elle en parlait à Charles en personne qui connaissait la 379vertu et les devoirs de la royauté. Nous verrons dans la seconde partie de ces mémoires de quelles voies le Tout-Puissant se servit pour raffermir une monarchie dont tous les fondements étaient ébranlés.

Fin du premier tome.

Notes

  1. [1]

    Austérité morale poussée jusqu’à la dureté ou à l’intransigeance, par référence à la sévérité proverbiale des Caton à Rome.

  2. [2]

    Nuarevil dans l’édition originale de 1700 ; corrigé en Warvic dans la réédition de 1734.

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