Vie de Jeanne d’Arc
Vie de Jeanne d’Arc
surnommée
la Pucelle d’Orléans
par rapport à ses grandes vertus,
née à Domremi, en Lorraine, l’an 1412
née à Domremi, en Lorraine, l’an 1412
par
(1824)
Éditions Ars&litteræ © 2026
Vie de Jeanne d’Arc surnommée la Pucelle d’Orléans, par rapport à ses grandes vertus, née à Domremi, en Lorraine, l’an 1412
Vergine d’alti pensieri e regi.
[Vierge aux pensées hautes et royales.]
305I. Situation de la France avant Jeanne d’Arc
- Préambule sur le mérite et le génie des femmes.
- Les Romains plus justes que nous à leur égard.
- Combien les hommes gagneraient si les femmes étaient bien élevées.
- Coup d’œil sur le règne de Charles V.
- Démence de Charles VI.
- Révolutions nées de cette démence.
- Les grands déchirent le royaume.
- La reine Isabeau se ligue avec les Anglais.
- Digression sur cette princesse.
- Affreuse situation de la France.
- Jeanne d’Arc vient la tirer du gouffre où elle était plongée.
Préambule sur le mérite et le génie des femmes
Les Romains plus justes que nous à leur égard
L’ancienne Rome, dit un écrivain, décernait aux femmes des hommages publics : 306c’était les venger de notre orgueil qui étouffe leur génie ; c’était les vouer aux grandes choses en les associant à nos triomphes, et fortifier un sexe que nos lois rendent faible bien plus que la nature.
En effet, les femmes sont quelquefois susceptibles de la même trempe de génie que les hommes ; ainsi qu’eux, elles peuvent concevoir des idées fortes, grandes, sublimes ; elles sont capables de méditer avec profondeur, et même d’exécuter des projets de la plus haute importance. Quiconque leur contesterait une si belle prérogative, n’aurait qu’à ouvrir les annales de l’histoire : mille exemples tant anciens que modernes le convaincraient aisément de cette vérité.
Combien les hommes gagneraient si les femmes étaient bien élevées
Quel dommage que la plus précieuse moitié du monde n’en soit regardée, pour ainsi dire, que comme un joli colifichet par l’autre moitié, injuste et jalouse à l’excès de ses droits illimités ! Si les jeunes filles recevaient une éducation moins superficielle et plus soignée, il est hors de doute que la nôtre ne fût meilleure à tous égards. Destinées à devenir un jour mères de famille, plus instruites et mieux éclairées, n’en seraient-elles pas aussi plus capables de graver dans l’âme tendre de leurs enfants, 307les principes qui font l’homme et le citoyen ? Combien nos progrès seraient sûrs et rapides sous de tels mentors, puisque la voix du sang qui s’énonce avec tant d’énergie dans les femmes, puisque l’amabilité, le sentiment et les grâces qui les caractérisent dès le berceau, nous persuaderaient tout ensemble, et nous feraient aimer la vertu !
L’héroïne célèbre dont j’esquisse ici l’intéressante histoire n’est pas une des moindres preuves de ce que je viens de dire. Mais avant de la mettre en scène, il importe de reprendre les choses plus haut, et de retracer succinctement quelques circonstances antérieures à son apparition.
Coup d’œil sur le règne de Charles V
Charles V, par sa rare sagesse, avait ramené la paix et l’abondance dans nos provinces désolées sous le règne désastreux de Jean, son père, vaincu à Poitiers par le prince de Galles, et prisonnier à Londres. À la mort de Charles, la France fut plongée de nouveau dans une horrible confusion ; ses yeux étaient fermés à peine, que le duc d’Anjou, son frère, pilla ses bijoux, ses joyaux et le fruit précieux de ses longues et pénibles économies, afin d’aller associer ses brigandages aux infamies de Jeanne de Naples, à la fois Messaline et Frédégonde. 308De cette affreuse déprédation naquit un déluge d’impôts multipliés, et de ces impôts le signal des discordes qui armèrent la nation contre la nation elle-même, et la précipitèrent sur le penchant de sa ruine.
Démence de Charles VI
Révolutions nées de cette démence
À ces guerres intestines qui inondèrent nos foyers d’un fleuve de sang français succéda la funeste démence de Charles VI durant trente années. Ce fut la source de mille autres fléaux politiques que l’on ne saurait se rappeler sans frémir.
Les grands déchirent le royaume
D’un côté, les grands, les tuteurs du monarque en enfance accrurent encore les dissensions domestiques par leurs querelles particulières, leurs mutuelles jalousies, et par une cupidité sans bornes ; de l’autre côté, les nobles orgueilleux, et non moins ignorants que barbares, secouèrent toute espèce de frein, et vexèrent le peuple réduit au désespoir.
La reine Isabeau se ligue avec les Anglais
Pour surcroît de désastres, la coupable épouse du prince imbécile abusa de ces fatales conjonctures, et s’abandonna aux plus honteux déportements.
Qui l’eût jamais pensé ? Isabeau de Bavière, qui devait être le soutien et la consolation de la monarchie bouleversée, s’en montra l’ennemie déclarée et la plus horrible destructrice ; elle viola sans nul remords toutes les lois de l’honneur et de la 309nature ; mentant au sang auguste dont elle sortait, elle fut femme sans mœurs, infidèle épouse, cruelle marâtre et princesse indigne. À dessein de déshériter plus sûrement son propre fils, elle n’hésita point d’ouvrir et nos frontières et son adultère sein à des étrangers qui nous tyrannisèrent et nous traitèrent en esclaves. En un mot, au mépris de l’ancienne dynastie des princes français dont elle faisait partie, au mépris de son propre fils et du trône où elle était assise, cette reine insensée fit couronner authentiquement, à Paris, Henri de Windsor, enfant de dix mois, issu de Henri V, roi d’Angleterre.
Digression sur cette princesse
Aussi, par une juste punition qui suit tôt ou tard le crime et les grands attentats, cette femme, qui avait tout sacrifié aux ennemis de la France, s’en vit méprisée jusqu’à l’outrage, et mourut d’un saisissement de colère occasionné par les railleries des Anglais. Maîtres alors de notre territoire, ces étrangers ne daignèrent pas même accorder à leur complice des obsèques dignes de son rang ; ils firent transporter par eau, dans un simple batelet, son corps à Saint-Denis ; et il ne fut escorté que d’un valet chargé d’une lettre qui enjoignait à l’abbé de la faire enterrer sans frais et sans aucune cérémonie.
Affreuse situation de la France
310Telle était l’abjection profonde où la monarchie et la reine Isabeau étaient tombées. Dans un état de choses si désespéré, il eût fallu que le fils de Charles VI eût réuni la valeur d’un héros à la modération d’un sage ; mais, bien au contraire, Charles VII, vrai fantôme couronné, était sans expérience, indolent, gouverné par d’ambitieux favoris, et livré uniquement à ses plaisirs. Plus digne assurément du surnom d’épicurien que de celui de victorieux qu’on lui donne dans l’histoire, ce prince ne s’occupait que de bals et de festins ; et l’on connaît le bon mot du guerrier La Hire, qui, le trouvant un jour occupé d’une fête au milieu de l’état déplorable de ses affaires, et étant interrogé sur ce qu’il en pensait, répondit : Sire, je pense qu’on ne peut perdre plus gaîment un royaume.
Jeanne d’Arc vient la tirer du gouffre où elle était plongée
Quel enchaînement incroyable de calamités ! Comment pouvait-on espérer de tirer la France d’un tel gouffre, et guérir ses plaies profondes ? Heureusement qu’un génie tutélaire veillait à son salut ; et ce génie était une simple bergère, qui, bien que sans éducation, conçut alors et vint à bout d’exécuter le hardi projet de délivrer sa patrie, et de faire remonter son roi sur le trône.
311II. Exploits de Jeanne d’Arc
- Ravages affreux causés par les Anglais, maîtres de la France.
- Plaintes des pauvres cultivateurs.
- Jacques d’Arc déplore son triste sort et celui de son roi.
- Sensibilité de Jeanne d’Arc à ce sujet.
- Projet hardi que la piété filiale suggère à cette jeune fille.
- Elle va trouver le capitaine Baudricourt.
- Motifs de son voyage.
- Plaisanteries du guerrier.
- Fermeté de Jeanne d’Arc dans son entreprise.
- Elle demande à parler à Charles VII.
- Sensation qu’elle fait à la cour de ce prince.
- Admiration et douce espérance du roi.
- Examen auquel on soumet Jeanne d’Arc.
- On lui demande des miracles.
- Sa réponse.
- Elle est mise sous la conduite du comte de Dunois.
- Jeanne d’Arc entre en campagne.
- Prélude éclatant de ses exploits devant Orléans.
- Blessure qu’elle reçoit à la gorge.
- Tout plie, et Dunois lui-même.
- Prodiges de valeur de la jeune guerrière.
- Le siège d’Orléans est levé par les Anglais.
- Beau surnom de Jeanne d’Arc.
- Elle va attaquer l’ennemi 312à Gergeau.
- Nonchalance peu croyable de Charles VII, pendant les conquêtes de la Pucelle.
Ravages affreux causés par les Anglais, maîtres de la France
Plaintes des pauvres cultivateurs ; Jacques d’Arc déplore son triste sort et celui de son roi
Cultivant toujours sans nulle récolte, un chétif héritage arrosé de ses sueurs, Jacques d’Arc, pauvre laboureur au village de Domremy, en Lorraine, se livrait à la douleur la plus amère ; et dans son affreuse misère, il entretenait souvent sa jeune famille des cruautés et des ravages épouvantables causés par les Anglais, soit dans son canton, soit dans les autres pays d’alentour. En déplorant son triste sort, le malheureux cultivateur s’attendrissait également sur celui de Charles VII, appelé par dérision le petit roi de Bourges, et réduit la plupart du temps à manger en secret, par rapport à la mauvaise chère qu’il faisait.
Sensibilité de Jeanne d’Arc à ce sujet ; projet hardi que la piété filiale suggère à cette jeune fille
Attendrie par ces récits touchants, et surtout par les peines qu’endurait son père souffrant et malheureux, Jeanne d’Arc, fille de l’honnête laboureur dont nous parlons, ne pouvait retenir sa colère et ses larmes. Elle s’animait de plus en plus ; et la piété filiale lui fit concevoir, toute jeune encore, l’audacieux et magnanime projet que les grandes passions de l’ambition ou de l’amour lui-même n’inspirèrent que fort 313rarement aux hommes les plus courageux.
Projet hardi que la piété filiale suggère à cette jeune fille
Née avec une âme forte, douée de cette sensibilité extrême qui, combinée avec une ardente imagination, ne voit rien d’impossible dès qu’il s’agit de repousser l’injustice et la tyrannie, cette simple villageoise voulut délivrer son père, son roi et son pays, du joug honteux sous lequel ils gémissaient.
Elle va trouver le capitaine Baudricourt
Motifs de son voyage
Elle n’avait encore que seize ans, lorsqu’elle vint, accompagné d’Isabelle d’Arc, sa mère, se présenter au capitaine de Baudricourt, gouverneur de la ville de Vaucouleurs, en Champagne. Capitaine Messire, lui dit-elle, selon le langage naïf du temps, sachez que depuis aucun temps Dieu m’a fait savoir que j’allasse par devant le gentil Dauphin, qu’il me baillât des gens d’armes, et que je le mènerais sacrer à Reims.
Plaisanteries du guerrier ; fermeté de Jeanne d’Arc dans son entreprise
Ne pouvant s’empêcher de rire à une semblable proposition, le gouverneur se mit à la plaisanter, et la renvoya comme une visionnaire. La jeune villageoise ne se rebuta point de ce mauvais succès, elle retourna à diverses reprises à la charge ; et comme elle était fortement persuadée, elle parvint enfin à persuader l’officier lui-même. Afin de n’avoir rien à se reprocher dans une pareille rencontre, Baudricourt fit escorter Jeanne par Pierre d’Arc, son frère 314aîné, par le sire de Polenge, trois valets et quatre cavaliers ; et il hasarda de l’envoyer enfin à Charles VII, qui résidait à Chinon, en Touraine.
Elle demande à parler à Charles VII
Le roi, dit un historien, était alors dans le plus grand embarras ; il n’y avait en tout que quatre écus dans ses coffres. Tel était même son discrédit, qu’un cordonnier lui refusa une paire de bottes, faute d’argent comptant, et il était sur le point de se retirer dans les montagnes du Dauphiné ; car il désespérait de pouvoir conserver Orléans, qui était la clef des provinces méridionales, et que les Anglais tenaient assiégée avec un formidable appareil de guerre. Il avait été averti de l’arrivée de Jeanne d’Arc, et il la fit entrer dans son appartement rempli de seigneurs, dont la plupart avaient de plus beaux habits que lui.
Jeanne s’adressa d’abord à Charles lui-même, et le salua avec un air aussi respectueux que modeste et plein d’aisance. Il voulut la tromper, et dit en lui montrant un de ses courtisans : Voici le Roi ; mais elle l’assura qu’elle le connaissait bien : elle lui parla même avec tant d’esprit, de hardiesse et de bonne grâce, que toute la cour crut voir en elle quelque 315chose de divin. Elle promit hautement de secourir dans peu Orléans, et de faire sacrer le roi à Reims.
Sensation qu’elle fait à la cour de ce prince
Il est à observer que cette fille extraordinaire était alors dans la plus tendre jeunesse, et qu’elle n’avait que dix-sept ans. En la voyant paraître avec cette fermeté qu’inspire le sentiment de la supériorité et d’un succès prochain, les courtisans ne purent revenir de leur surprise ; car, en lui donnant une âme élevée, la nature l’avait favorisée en outre d’une figure touchante et d’une taille aussi riche que majestueuse.
Admiration et douce espérance du roi
Le monarque, de son côté, ne put s’empêcher d’admirer la manière pleine d’aisance dont elle s’expliqua devant une assemblée de seigneurs et de guerriers capables d’en imposer aux personnes même les plus accoutumées à l’usage du grand monde. L’espoir commença à rentrer dès lors dans son âme abattue ; et il osa, pour la première fois, augurer favorablement de ses affaires ; car il crut voir dans cette jeune personne une protection marquée de la Providence elle-même.
Examen auquel on soumet Jeanne d’Arc ; on lui demande des miracles ; sa réponse
Selon l’usage d’un siècle ignorant et courbé sous le joug des préjugés, on assujettit la jeune inspirée à mille formules superstitieuses ; des sages-femmes, d’une 316part, eurent ordre de l’examiner, et de l’autre, des docteurs lui firent une foule de questions ; quelques-uns même s’avisèrent de lui demander sérieusement des miracles, comme signes de sa mission : Je n’en ai pas sous la main, leur répondit-elle avec sens ; mais que l’on m’accompagne à Orléans, et l’on verra des signes certains de ce que je promets.
Elle est mise sous la conduite du comte de Dunois ; Jeanne d’Arc entre en campagne
Ayant été en effet mise sous la conduite du fameux comte de Dunois, elle entra tout de suite en campagne. À peine fut-elle en marche, que l’opinion la plus haute transporta les esprits, et tout changea de face sous ses heureux auspices.
Attirés par la singularité de ce grand événement, nombre de soldats et d’officiers distingués accoururent sous la bannière de la guerrière nouvelle.
Lorsqu’elle fut arrivée à Orléans, fortement bloquée, et près de se rendre par famine, on lui donna pour lieutenants le maréchal de Rieux et l’amiral de Culans ; elle fit la revue des troupes avec ces guerriers ; l’armée se montait en tout à sept mille hommes. Ne voulant procéder que selon les règles de la justice, Jeanne d’Arc envoya sommer les Anglais de restituer le royaume qu’ils avaient usurpé, et de sortir 317de la France. Au lieu de répondre, ils chargèrent de chaînes son messager et le mirent en prison ; elle le redemanda ; ils répliquèrent de grossières injures, et ce fut le signal des hostilités.
Prélude éclatant de ses exploits devant Orléans
Armée de pied en cap, dit Millot, maniant un cheval avec la plus grande adresse, et portant à la main une bannière consacrée, la jeune héroïne se met à la tête des troupes, comme un ange tutélaire dont la présence fait mépriser les périls.
Cinq forts terribles serraient de très près la ville d’Orléans ; elle en attaque successivement trois ; le premier est pris d’emblée ; cent soixante Anglais demeurent sur la place, et deux cents sont faits prisonniers.
Après ce vigoureux début, le second fort et le troisième ne tinrent pas davantage contre les attaques de l’intrépide Amazone. Mais s’étant rendue au pied du quatrième, une terreur panique s’empara inopinément des Français au moment que l’on plantait les échelles ; ne pouvant retenir les soldats qui fuyaient épouvantés, elle s’efforce du moins de couvrir la retraite. Pendant qu’on se retire ainsi, les Anglais, enhardis, sortent avec impétuosité, et tombent sur la 318guerrière. Indignée de se voir attaquée si vivement, Jeanne se retourne avec fierté, et s’avance seule contre tous. Honteux tout à la fois et pleins de crainte pour les jours de leur vaillante conductrice, les nôtres font volte-face ; ils se rallient autour d’elle, ils renversent l’ennemi partout où il se présente, et ils emportent la redoute dès le premier assaut.
Restait enfin le dernier et le plus redoutable des postes à forcer ; c’était celui des Tournelles, commandé par un Espagnol nommé Glacidas, non moins vaillant qu’expérimenté. Jeanne, dont l’activité surpassait encore la bravoure, et qui se battait comme si elle eût vieilli au milieu des combats, venait de rester trois jours entiers sans prendre de repos ; cependant elle voulut absolument passer encore la nuit sous les armes dans cette rencontre décisive et périlleuse.
Blessure qu’elle reçoit à la gorge
Ayant commandé l’assaut le lendemain à trois heures du matin, elle y monta la première. Tenant son drapeau blanc de la main gauche et de l’autre sa redoutable épée, animant le soldat par son propre exemple, déjà elle était à la hauteur des murailles, quand un archer la perça de part en part d’une flèche entre la gorge 319et l’épaule ; arrachant aussitôt le trait meurtrier, elle s’écrie : Ce n’est rien, mes amis, c’est un trait de faveur.
Tout plie, et Dunois lui-même
Cependant quelque bonne contenance qu’affectât la jeune guerrière, elle perdait tout son sang ; les forces lui manquèrent, et elle fut contrainte de se retirer. C’en est fait ! le charme est rompu !
s’écrièrent les ennemis transportés de joie ; (car ils avaient la simplicité de la croire magicienne.) À ces mots, les Français se débandent : excédé de fatigue et reculant lui-même, le brave comte de Dunois ne songe qu’à sonner la retraite.
Prodiges de valeur de la jeune guerrière
Sur ces entrefaites, la guerrière, qui n’avait pris que le temps de faire appliquer l’appareil à sa blessure, reparaît à l’improviste et marche en avant avec son drapeau. Soudain sa présence relève les esprits abattus ; alors il se livre un combat des plus acharnés. Repoussés jusqu’à quatre fois différentes, et ramenés autant de fois à la charge par leur intrépide conductrice, les Français bravent la mort et combattent en déterminés : ils chassent, de proche en proche, de tous leurs retranchements les Anglais écumants de rage. Enfin, après un combat de quatorze heures, après une attaque et une défense où il se fit des prodiges 320de valeur de part et d’autre, la citadelle redoutable tomba au pouvoir de l’héroïne.
Le siège d’Orléans est levé par les Anglais
C’en était fait des grandes prétentions et de l’orgueilleux espoir de nos ennemis à la fameuse journée des Tournelles. Le général de Suffolk, qui venait de succéder au comte de Salisbury, tué d’un coup de canon dans une sortie, fut totalement déconcerté. Attribuant à une puissance infernale des succès si étonnants, il retira ses troupes et leva le siège d’Orléans. Jeanne d’Arc y entra triomphante le 8 mars 1429, avec des convois de toute espèce ; et elle fut reçue, comme un ange descendu du ciel, par la garnison, qui se crut dès lors invincible.
Les grandes âmes se caractérisent toujours par des traits marquants. Les Anglais, étourdis de leur défaite, se retiraient çà et là en désordre ; et les Français, irrités des maux horribles qu’ils avaient éprouvés pendant un long siège, fondirent sur eux, bien résolus de n’en pas laisser un seul. Alors Jeanne d’Arc accourt ; et retenant leur vengeance par des paroles flatteuses, elle ajouta ces mots vraiment héroïques : Laissons-les fuir, mes amis ! notre objet est rempli ; point de carnage inutile.
Quelle 321modération ! Duguesclin et son élève Clisson en agissaient-ils mieux et avec plus d’humanité ? dit un savant académicien.
Beau surnom de Jeanne d’Arc
De si hauts faits et une conduite si magnanime répandirent bientôt au loin le nom et la gloire de la conquérante ; et ce fut dans cette circonstance mémorable qu’on la surnomma, d’un cri unanime, la Pucelle d’Orléans, ainsi que l’on qualifia jadis à Rome les deux Scipions du surnom glorieux d’Africain et d’Asiatique.
Elle va attaquer l’ennemi à Gergeau
L’illustre guerrière n’avait rempli que la moitié de son projet, et elle n’eut garde de s’endormir à l’ombre de ses lauriers. Les ennemis, maîtres du reste du pays, se rencontraient de toutes parts, et il importait de reprendre une foule de citadelles d’où ils nous bravaient encore avec audace. Après que le comte de Dunois eut bien approvisionné Orléans, Jeanne d’Arc, qui ne se conduisait que par les sages conseils de ce grand capitaine, vola droit à Gergeau sur la Loire, où le comte de Suffolk s’était puissamment fortifié.
Le détachement français chargé de ce siège était sous les ordres du duc d’Alençon, marié depuis deux mois. Lorsque ce jeune commandant fut sous les tourelles de la ville, une grêle de traits obscurcit l’air tout à coup, et 322tomba autour de lui. Comme il paraissait fort triste et peu rassuré, la guerrière qui marchait à ses côtés lui dit, d’un air enjoué : Allons, en avant, gentil duc ! ne craignez rien ; j’ai promis à la duchesse votre épouse de vous ramener sain et sauf, et je lui tiendrai parole.
Joignant l’exemple aux exhortations, la valeureuse amazone fit dresser promptement les échelles au bas du rempart, et elle y monta la première. Parvenue en un clin d’œil au dernier échelon, et posant le pied sur le parapet, un arbalétrier la renversa d’un coup de lance au milieu du fossé, et elle y perdit connaissance. Revenue à elle un quart d’heure après cette chute, qui, bien que très-grave, fut heureusement sans danger, elle se relève, oublie son mal ; et, remontée avec la rapidité de l’éclair, elle s’écrie : Bon courage ! allons ! les Anglais sont à nous !
À ces mots, elle franchit les remparts, et nos soldats animés entrent à flots pressés dans la place ; l’ennemi confondu ne sait quel parti prendre, et reste tout interdit. Alors le capitaine Renaud est fait prisonnier avec le général Suffolk lui-même ; et de douze cents hommes qui composaient 323la garnison, mille sont taillés en pièces, et le reste se rend prisonnier de guerre. Cette seconde expédition fut non moins rapide que brillante ; les villes de Meun, Beaugenci, Provins, Laon et Château-Thierry tombèrent ensuite, sans coup-férir, en notre pouvoir.
[Déroute anglaise à Patay]
Malgré la prise de tant de places, à peine cependant pouvions-nous respirer. Chaque pas et chaque rencontre exigeaient une bataille, et il fallut en venir aux mains avec de nombreux corps d’Anglais envoyés successivement par le comte de Bedford, régent du royaume de France. Les Anglais s’étant tous réunis sous les ordres du général Fastol et du célèbre Talbot, ils ne doutèrent nullement qu’une victoire signalée ne suivît de si habiles capitaines.
Ces puissants adversaires étaient aussi formidables par le nombre que par leur discipline et mille autres ressources qui nous manquaient ; car la campagne était généralement ravagée ou brûlée ; les généraux français tinrent conseil dans une circonstance si délicate ; et avant que de rien entreprendre, le comte de Dunois demanda à Jeanne d’Arc s’il fallait attendre l’ennemi, 324ou bien s’il fallait attaquer. Attaquons, répondit-elle, attaquons-les, fussent-ils pendus aux nuées…
Puis elle ajouta : Nous aurons grand besoin d’éperons. — Quoi donc ! lui dit alors le duc d’Alençon, est-ce que nous prendrions la fuite ? — Non pas, répliqua la guerrière, je vous le jure ; mais les Anglais la prendront, et nous les atteindrons difficilement.
L’oracle ne tarda point à s’accomplir ; l’action s’étant engagée de grand matin à Patay, dans les plaines de la Beauce, on se battit des deux côtés avec la plus grande bravoure : mais, quelques efforts que fissent les ennemis, ils ne purent résister au choc impétueux de la noblesse française, résolue alors de vaincre ou de périr. Saisi soudain de cet effroi que la guerrière de Domremi était en possession d’inspirer dès qu’elle paraissait, le général Fastol, ayant aperçu son drapeau flotter à cent pas de lui, s’enfuit précipitamment, et mit le trouble parmi les siens. Vainement Talbot se surpassa dans ce combat fameux, où il fit à la fois la double fonction de général et de soldat ; contraint de céder au génie tutélaire qui rendait nos bataillons invincibles, 325il fut fait prisonnier par le chevalier Pothon de Saintrailles, et la bataille fut perdue pour les Anglais.
Nonchalance peu croyable de Charles VII, pendant les conquêtes de la Pucelle
Quelle vaillance admirable ! Que de nobles faits d’armes se passèrent dans cette journée célèbre ! Avec quel plaisir on suit le récit de ces victoires, surtout quand on réfléchit quels en étaient les motifs et les héros. Mais quel singulier contraste ! et qui pourrait l’imaginer ? Pendant le cours de ces expéditions, non moins brillantes qu’inespérées, l’insouciant héritier de la couronne envahie demeurait dans une nonchalance apathique ; il jouait le rôle de spectateur froid et paisible, tandis qu’il avait de si chers intérêts à défendre. Brûlant du désir de voir au moins leur souverain, envers lequel ils venaient de se montrer si pleins de zèle et si fidèles, les Orléanais avaient fait des préparatifs pour le recevoir de leur mieux ; ils l’attendaient de jour en jour, mais leur espoir fut trompé ; il ne parut point : uniquement occupé des intrigues jalouses de ses courtisans, il perdait un temps précieux en conseils secrets. Parlant au lieu d’agir, il servait l’ambition des uns et méditait les petits moyens de rabaisser la fierté ou d’éluder les prétentions des autres.
326Coupable oubli des devoirs les plus sacrés ! ô funeste et déplorable abandon ! Est-ce ainsi que l’héritier d’un trône défend et son honneur et l’héritage de tant d’aïeux ? Jusqu’à quel point les passions honteuses abâtardissent les cœurs qui n’ont pas la force de résister aux funestes attraits des voluptés !
327III. Sacre et couronnement de Charles VII, à Reims, sous les auspices de Jeanne d’Arc
- Exhortations de Jeanne d’Arc au roi Charles VII.
- Désunion des chefs français.
- La jeune héroïne les rallie tous sous ses drapeaux.
- Sa marche rapide à travers les ennemis.
- Reddition d’Auxerre.
- Siège de Troyes.
- Prophétie de la guerrière.
- Doute et paroles ironiques de l’archevêque de Reims.
- Troyes se rend après trois jours.
- Toutes les autres villes ouvrent leurs portes au roi.
- La Pucelle entre, tambour battant, dans Reims.
- Grande cérémonie du sacre de Charles VII.
- Paroles de Jeanne d’Arc.
- Humanité de cette jeune guerrière.
- Sa récompense.
- Sa modestie au milieu de ses triomphes.
- Elle demande à retourner chez son père pour y garder les troupeaux.
- Le roi la prie de rester.
- Jalousie contre Jeanne d’Arc.
- On l’abandonne au fort du 328péril.
- Horrible ingratitude à son égard.
- Elle envoie son armure à l’abbaye de Saint-Denis, et se retire.
- Le roi la rappelle.
- Elle revient pour son malheur.
Exhortations de Jeanne d’Arc au roi Charles VII
Impatiente d’effectuer la promesse solennelle qu’elle avait faite de conduire le roi à Reims pour le faire couronner, la Pucelle d’Orléans alla le tirer de sa profonde léthargie : Sire, lui dit-elle, c’est trop délibérer ; le temps d’agir est venu ; il faut aller à Reims pour recevoir la couronne royale.
Faite par toute autre personne, cette proposition eût été certainement regardée comme une extravagance. En effet, il était question de traverser quatre-vingts lieues de pays, occupé par des ennemis furieux de leurs défaites multipliées.
Désunion des chefs français
On était dans une vraie disette de munitions en tout genre ; les chefs étaient désunis ; le duc de la Trémouille haïssait mortellement le connétable de Richemont, qui, à son tour, avait juré la perte de la Trémouille. Enfin, par un aveuglement inconcevable, les grands du royaume ne faisaient nul effort pour éloigner d’insolents étrangers qui le déchiraient !
La jeune héroïne les rallie tous sous ses drapeaux
La fortune de la monarchie reposait donc 329sur une simple villageoise de dix-huit ans ! Mais que n’opèrent point l’opinion, l’enthousiasme, et surtout la justice d’une bonne cause ?
Sa marche rapide à travers les ennemis ; reddition d’Auxerre
Quel phénomène ! et qu’il est digne d’attention ! On voit soudain une foule de princes, de seigneurs, de généraux et de preux chevaliers se ranger, comme par enchantement, sous la bannière de Jeanne d’Arc. Précédés d’un tel guide, ils dirigèrent fièrement leur route vers la Bourgogne. Bien que le duc de cette contrée fût encore animé par le juste ressentiment de l’attentat commis sur la personne de son père, Jean-sans-Peur, assassiné par Tannegui-du-Châtel, sur le pont de Montereau-Faut-Yonne, il oublia que Charles VII, alors Dauphin, avait été témoin paisible de cet assassinat ; il fit ouvrir aussitôt les portes d’Auxerre aux troupes du roi, et leur fournit des subsistances et des munitions.
Siège de Troyes
De cette province, traversée sans obstacle, on arriva en peu de jours devant Troyes, cette ville anti-royale, où, neuf ans auparavant, s’était conclu le honteux traité qui proscrivait le fils de Charles VI au milieu du domaine de ses ancêtres, et qui livrait traîtreusement ses états aux mortels ennemis de la France. Les Troyens, 330toujours révoltés, se mirent sérieusement en défense, et ils étaient bien fortifiés. Quant à notre armée, elle était dépourvue d’artillerie, sans machines de siège et sans vivres ; mais les vainqueurs d’Orléans et de Talbot étaient là tout prêts à attaquer.
Prophétie de la guerrière ; doute et paroles ironiques de l’archevêque de Reims
Les murs de Jéricho tombèrent jadis au son des trompettes. La seule présence de la vaillante Amazone renouvela à peu près les même prodiges ; mais elle n’imita point la cruauté de Josué. Elle ne craignit point d’avancer qu’avant trois jours son prince entrerait victorieux dans la cité rebelle. Témoin de la prophétie, l’archevêque de Reims lui dit en riant : Ma fille, prenez-en sept, et nous serons fort heureux si vous tenez parole.
Troyes se rend après trois jours
Piquée du doute ironique du prélat, la guerrière, accoutumée à vaincre, renouvelle avec audace ce qu’elle venait de montrer à Orléans. Descendant soudain du superbe cheval blanc qu’elle montait de coutume, elle le remet à son écuyer, et vole aux remparts pour monter à l’assaut. Son étendard est déjà planté sur un tertre et flotte au bord des fossés. Qu’on m’apporte des fascines
, commande-t-elle aux soldats stupéfaits. À peine les fossés sont-ils remplis, qu’elle se fraie une route hardie 331au travers d’une grêle de flèches et d’une forêt de piques, particulièrement dirigées contre elle. Tout plie à son approche ; les assiégés, éperdus, mettent bas les armes, et la garnison fut épouvantée.
Toutes les autres villes ouvrent leurs portes au roi
Jamais conquête ne fut si rapide ; César vint, vit et vainquit. Précédée par le bruit de son nom, Jeanne d’Arc vainquait même avant de se montrer. Les autres places n’attendirent seulement pas son arrivée ; toutes se soumirent à son passage ; et les habitants de Châlons-sur-Marne s’empressèrent de venir présenter humblement les clefs de leur ville à Charles VI étonné.
La Pucelle entre, tambour battant, dans Reims
Munie d’une forte garnison, composée de troupes bourguignonnes, la ville de Reims restait encore à désarmer : tout nous favorisa dans cette étonnante conjoncture. Le commandant, tout-à-fait déconcerté, se hâta d’assembler le peuple, et lui représenta qu’il était obligé d’aller chercher un renfort indispensable. C’était un prétexte pour se retirer honnêtement, et ne pas exposer son monde à un échec qu’il regardait comme inévitable. Ayant exhorté les Rémois à tenir bon jusqu’à son retour prochain, il sortit le soir, à la faveur de la nuit, et ne revint point.
Grande cérémonie du sacre de Charles VII
Ainsi donc on n’eut pas besoin de tirer 332l’épée au terme des triomphes de l’héroïne française. L’armée royale entra tambour battant dans la ville où le sang des Capets était dans l’usage de recevoir l’onction sainte, à l’exemple des rois d’Israël. Dès ce moment, la promesse de Jeanne d’Arc fut pleinement vérifiée ; Charles VII fut sacré et couronné aux acclamations réitérées de l’armée, répétant à l’envi : Vive Charles ! vive la Pucelle !
Paroles de Jeanne d’Arc
Tant que dura la cérémonie, la jeune guerrière, transportée d’allégresse, tint sa bannière levée à côté du monarque ; puis, à la fin, elle se jeta à ses genoux, qu’elle tint respectueusement embrassés, et lui dit les larmes aux yeux, et avec autant de modestie que de simplicité : Enfin, gentil roi, or est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, et montrer que vous êtes le vrai seigneur à qui la France doit obéir.
Humanité de cette jeune guerrière ; sa récompense
Tant de services signalés revendiquaient d’égales récompenses. Bien éloignée de prétendre même aux plus légères, Jeanne d’Arc fut très surprise quand on lui présenta les médailles d’or qui consacraient la mémoire de ses exploits à la postérité. Elle le fut bien davantage encore lorsqu’elle se 333vit ennoblie, ainsi que ses descendants en ligne masculine et féminine. Au glorieux surnom de Pucelle d’Orléans on ajouta celui de Jeanne du Lys, et on lui donna pour armoiries une épée d’argent soutenue d’une couronne d’or.
Sa modestie au milieu de ses triomphes ; elle demande à retourner chez son père pour y garder les troupeaux ; le roi la prie de rester
Ces titres brillants, qui fomentent l’orgueil de la plupart des hommes, n’enflèrent en nulle façon le cœur de cette simple bergère ; peu éblouie de la gloire de ses triomphes, toujours désintéressée et remplie de modération, conservant toujours la candeur naïve et les mœurs pastorales de sa première condition, elle demanda à se retirer ; mais Charles, dont la couronne n’était pas encore affermie, la pria de rester quelque temps à la tête des troupes ; elle refusa sans balancer, et allégua avec raison que sa double mission était remplie ; mais sollicitée de nouveau avec de vives instances, et comblée des éloges les plus flatteurs, elle ne put résister ni aux justes louanges des princes et des seigneurs français, ni aux vœux de toute l’armée qui la redemandait. S’étant donc remise, pour son malheur, à son poste éminent, elle obtint d’autres succès sur les Anglais cantonnés dans différents pays, et toujours aveuglément attachés à leur conquête.
334Funestes trophées ! honneurs mensongers et frivoles ! combien, hélas ! vous êtes chèrement achetés ! Tout a un terme dans le monde ; et dans le chemin périlleux des grandeurs, il est prudent de savoir s’arrêter pour prévenir de grandes chutes. Bien que jeune et privée de l’expérience des choses humaines, Jeanne d’Arc sentait naturellement cette vérité. Par un pressentiment secret de ses adversités prochaines, elle répétait souvent avec une simplesse naïve et dans toute la sincérité de sa belle âme : Ah ! plût à Dieu que j’eusse la liberté de me retirer auprès de mes parents, pour les servir, et pour garder les troupeaux avec ma sœur et mes frères !…
Jalousie contre Jeanne d’Arc
Ces désirs si opposés à son mâle courage, dit l’auteur de la Rivalité de la France avec l’Angleterre, avaient un motif qu’elle démêlait confusément. Quoiqu’elle ignorât le manège et la perfidie des cours, depuis longtemps elle s’apercevait que les courtisans n’aimaient point Charles, et qu’ils la détestaient par une basse jalousie de sa supériorité et de ses triomphes. En excitant le dépit et le découragement dans le cœur des Anglais, sa gloire n’avait pas moins déchaîné l’envie chez ses propres compatriotes. Les généraux et la plupart des officiers 335du pusillanime adorateur d’Agnès Sorel voyaient avec peine les lauriers de l’héroïne, et ils cherchèrent toutes les occasions de perdre celle avec qui cependant ils les avaient cueillis de concert.
[Siège de Paris] ; on l’abandonne au fort du péril
Au siège de Paris, en 1430, la brave amazone s’étant, selon sa coutume, avancée la première à l’attaque de la forteresse des Normands du côté du midi, elle s’y trouva presque seule ; pendant qu’elle exhortait les siens à la seconder, elle reçut une forte blessure à la cuisse, et tomba évanouie derrière un tertre qui la garantit heureusement des traits des assiégés. Dans ce péril imminent, qui le croirait ? personne ne s’occupa d’elle ; et les officiers en chef la laissèrent dans le plus cruel abandon le reste de la journée ! Ce ne fut que vers le soir que l’on vint, non à dessein de lui porter du secours, mais pour lui annoncer la nécessité où l’on était de lever le siège.
Horrible ingratitude à son égard
Une telle lâcheté, une telle barbarie de la part des Français eux-mêmes, annonce déjà d’avance la trame du dessein horrible que l’on avait ourdie contre le vaillant défenseur de la France ; et l’on sera moins étonné de la conduite de ses ennemis à son égard. Les échecs de la guerrière diminuèrent insensiblement les respects du soldat 336à son égard, et c’est ce que ses envieux désiraient ; on se permit peu à peu des sarcasmes et des railleries outrageantes sur son compte, et l’on passa enfin des plaisanteries à la plus affreuse ingratitude.
Elle envoie son armure à l’abbaye de Saint-Denis, et se retire
Vivement touchée d’un oubli si outrageant, elle protesta que désormais elle ne porterait plus les armes ; elle reprit ses vêtements de bergère, et fit présent de son armure complète à l’abbaye de Saint-Denis.
Le roi la rappelle ; elle revient pour son malheur
Vivement alarmé de cette résolution, et craignant dès lors pour sa couronne, le roi rappela incontinent la jeune guerrière. On lui représenta que ses jours n’étaient plus à elle, mais qu’ils appartenaient à l’État dont les destinées étaient attachées à sa personne. Se laissant persuader par ces raisons, qui à la vérité n’étaient point sans fondement, elle vainquit sa répugnance, elle ne put résister à un souverain en faveur duquel elle avait tant de fois hasardé sa vie, conservée jusqu’alors comme par miracle ; et, pour son malheur, elle ceignit encore une épée.
337IV. Échec, prise, captivité et procès de Jeanne d’Arc
- Siège de Compiègne par les Anglais.
- Jeanne d’Arc entre dans cette ville pour la défendre.
- Sortie pour repousser l’ennemi.
- Jeanne d’Arc est renversée de cheval.
- Elle se bat à pied.
- Elle veut se retirer dans la place.
- Le gouverneur Flavi, par une trahison insigne, l’empêche de rentrer.
- Lâche perfidie en cette rencontre.
- L’héroïne est prise.
- Joie barbare des Anglais.
- Cette généreuse fille est abandonnée et persécutée dans son malheur.
- Arrêt atroce de l’Université de Paris.
- Ingratitude de Charles VII.
- Procès de Jeanne-du-Lys.
- Elle est accusée de sortilège.
- Infernales machinations pour condamner la jeune guerrière.
- Grand sens et présence d’esprit de Jeanne d’Arc dans ses réponses.
- Horrible conduite des juges à l’égard de l’innocente accusée.
Siège de Compiègne par les Anglais ; Jeanne d’Arc entre dans cette ville pour la défendre
Soit au dehors, soit au dedans, tout conspirait contre le défenseur de la patrie et du sceptre français ; après l’événement 338dont on vient de faire le récit, Jeanne d’Arc alla s’enfermer dans la ville de Compiègne, alors assiégée par les Anglais.
Sortie pour repousser l’ennemi
Moins heureuse dans la défense que dans l’attaque des places, elle fut prise dans une de ses sorties. Mais il faut dire la vérité : le bonheur l’aurait toujours suivie, s’il n’y eût pas eu des traîtres parmi les seigneurs français, et si le roi avait été aussi loyalement servi par tous ses officiers que par l’illustre guerrière.
Jeanne d’Arc est renversée de cheval
Depuis quelque temps, on la gardait avec bien moins de précautions que de coutume ; et, de même qu’au siège de Paris, elle ne fut nullement soutenue dans cette funeste rencontre. On laissa pénétrer jusqu’à sa personne un gendarme écossais qui la surprit par derrière, et qui, l’ayant désarçonnée, la renversa à l’improviste de son cheval.
Elle se bat à pied ; elle veut se retirer dans la place ; le gouverneur Flavi, par une trahison insigne, l’empêche de rentrer
Alliant ensemble et le flegme de la prudence et le feu du courage, l’héroïne ne se troubla point du tout dans ce grand péril ; bien qu’à pied, bien que seule et assaillie de toutes parts, elle se défendit avec une force surprenante contre une multitude d’ennemis ; elle en tua plusieurs, en blessa un grand nombre, et se fraya, le sabre à la main, une route au milieu d’une foule d’Anglais jusqu’aux portes de la ville ; mais 339Flavi, qui en était gouverneur, fit baisser tout à coup la barrière au moment que Jeanne d’Arc se présenta pour rentrer.
Lâche perfidie en cette rencontre
On ne saurait concevoir une si lâche trahison, et les auteurs du temps citent simplement le fait sans ajouter aucune réflexion. Ce qu’il y a de certain, c’est que les assiégés furent témoins, du haut des murs, de l’embarras extrême de leur généreuse conductrice, et ils ne retournèrent point à la charge ! et Flavi, cet infâme gouverneur, vendu sans doute à l’Anglais, ne fit absolument aucune tentative pour la délivrer !
L’héroïne est prise
Ayant donc à lutter tout ensemble et contre la force et contre la trahison, la vaillante guerrière fut contrainte de céder ; elle se rendit à Lionnel, bâtard du duc de Vendôme, qui la vendit à Jean de Luxembourg-Ligny. Celui-ci, commandant des troupes bourguignonnes, et l’ennemi de sa patrie, n’eut pas honte de la revendre, à son tour, dix mille livres d’argent pesant aux Anglais. La rançon du roi Jean n’avait pas coûté davantage ; et l’on peut juger par cette somme considérable, de la célébrité de la prisonnière et de la terreur qu’elle avait inspirée aux usurpateurs de la France.
Joie barbare des Anglais
340À ce grand événement, les Anglais de ces siècles barbares crurent que le charme était rompu, et que le royaume allait retomber décidément en leur pouvoir. Ils tinrent une conduite qui les plongea dans la honte et les fit justement exécrer. Par leur ordre, le Te Deum fut chanté pompeusement en actions de grâces, dans la cathédrale de Paris, dont ils étaient les maîtres. Ils célébrèrent, soit en France, soit en Angleterre, des réjouissances de toute espèce, et les travaux furent généralement interrompus durant plusieurs jours.
Cette généreuse fille est abandonnée et persécutée dans son malheur
Jeunes et sensibles lecteurs, vous qui êtes heureusement encore près de la nature, et qui ignorez jusqu’où peut aller la perversité humaine, vous croyez sans doute que le restaurateur du trône et le soutien de la patrie trouva de zélés défenseurs dans son adversité. Apprenez, hélas ! qu’il est des époques où l’homme est cent fois au-dessous de la brute. De tous les contemporains de Jeanne d’Arc, aucun ne sentit la moindre étincelle de cette piété filiale, de ces élans patriotiques qui étaient l’âme de ses actions héroïques. Végétant dans une stupidité grossière, garrottés par les doubles chaînes de l’ignorance et de la superstition, les uns la crurent réellement 341coupable de sortilège ; et quantité de grands, bassement jaloux et ennemis de leur propre pays, furent assez cruels, assez vils pour persécuter une femme, parce qu’ils ne pouvaient l’égaler.
Jusqu’à quel point le fanatisme aveugle les esprits ! jusqu’à quel point ce monstre horrible étouffe les sentiments de justice, d’honneur et d’humanité ! Nombre de personnages aussi puissants par leur fortune que par leur crédit, les plus grands seigneurs de l’Angleterre et Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne, eurent la curiosité de venir visiter l’illustre prisonnière ; et le cri de l’admiration, ou du moins la voix de la pitié ne s’éleva point du fond de leur cœur à l’aspect de la vertu, de l’héroïsme, de la beauté et de l’innocence gémissant au milieu des fers !
Arrêt atroce de l’Université de Paris
On fut bien loin de penser à solliciter l’élargissement de l’infortunée prisonnière. Les fastes de l’histoire attestent, au contraire, à la honte du Français, que l’Université qui devait du moins conserver quelques traces de lumières dans ces temps de barbarie et de ténèbres, l’Université elle-même renchérit encore sur la cruauté des Anglais ; elle présenta, dit Velly, une requête à la charge du défenseur de la France, 342et le parlement l’appuya de tout son pouvoir.
Ingratitude de Charles VII
Bien plus, l’indolent Charles, qui eût dû sacrifier ses plus belles provinces ou voler à main-armée pour délivrer celle qui avait reconquis sa couronne, Charles VII entendit retentir à ses oreilles l’arrêt atroce qui la livrait aux flammes ; et son cœur flétri par le poison des voluptés, ne trouva en lui-même ni sensibilité, ni reconnaissance.
Procès de Jeanne-du-Lys
Mais passons aux faits : ils peindront mieux que nos réflexions, ils démontreront les crimes du fanatisme, et l’abaissement où tombe un peuple avili qui ne rougit plus de ramper sous ses ennemis. Se tournant également du côté du plus fort et flagornant la puissance anglaise, le clergé n’eut pas plus de pudeur que l’Université et le parlement. On ne lit point sans horreur qu’un nommé Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, se montra l’ennemi le plus acharné de la vertueuse guerrière. Ce scélérat, expulsé de son siège pour crime de félonie et d’autres délits différents, inventa mille moyens abominables afin de consommer sa perte ; il sollicita, comme une grâce, la permission d’être un des juges ecclésiastiques qui devaient assassiner juridiquement la libératrice de la France, et il 343disputa cet infernal privilège à frère Martin, vicaire général de l’inquisition.
[L’évêque Cauchon ordonne une enquête à Domremi ; elle tourne à l’avantage de Jeanne d’Arc]
Ce fut à Rouen que ce procès abominable fut instruit. Ce n’était point une chose facile de trouver des chefs d’accusation contre une fille de dix-huit ans, dont les mœurs étaient irréprochables, et la jeunesse illustrée par les plus hauts faits. Intérieurement convaincu de l’iniquité de ses procédés, l’évêque de Beauvais fit tout son possible afin de déterrer au moins quelques fautes légères à la charge de l’accusée. Il imagina de remonter aux temps qui avaient précédé son arrivée à la cour, et d’en scruter rigoureusement l’emploi ; il envoya donc, à cet effet, un exprès affidé au village de Domremi, afin qu’il s’informât de sa conduite, même dès sa tendre enfance. L’émissaire ne put avoir que des rapports à l’avantage de la jeune villageoise ; car ils constataient la bonté de son caractère, ainsi qu’un grand respect envers ses parents et une piété sincère. Les plus grands délits de son jeune âge consistaient dans son extrême passion pour monter les chevaux de la ferme de son père : en effet, elle s’y tenait dès lors, et elle y courait plus adroitement que le plus vieux cavalier.
344Ce n’étaient point des éloges que le juge pervers demandait ; dès qu’il eut examiné les certificats, il entra dans une étrange colère ; il chargea d’injures son véridique émissaire, et il eut l’indignité de le frustrer des frais de son voyage ; il lui fallut donc changer de batteries et controuver des crimes. En conséquence, la ruse, la violence et le mensonge furent mis tour à tour en usage.
[Elle est soumise à des interrogatoires captieux ; rôle de ses visions]
Afin d’éconduire l’illustre accusée et de la mettre en contradiction avec elle-même, on lui fit cent questions captieuses ; mais elle y satisfit avec une clarté et une singulière précision. En effet, c’est surtout dans ses réponses que l’on découvre ce jugement exquis, cet esprit naturel et cette sagacité parfaite qui, chez certains êtres privilégiés, tient quelquefois lieu de culture et d’éducation. Le seul tribut que la Pucelle d’Orléans ait payé à son siècle, ce fut de soutenir de prétendues révélations et des apparitions nocturnes. Mais, frappée par les misères de sa famille et par les continuels récits des ravages épouvantables des Anglais dans son malheureux pays, la force de son imagination lui retraçait réellement ces visions en songe ; son grand cœur en était sollicité ; et, vraiment pourvue de 345moyens extraordinaires, elle finit par se croire appelée au rôle important qu’elle a si bien exécuté, et qui l’a définitivement placée au rang des plus illustres personnages dans le temple de la gloire.
Elle est accusée de sortilège (l’enfant ressuscité)
Mais, sans nous appesantir sur des chimères, contentons-nous d’observer, dit un savant académicien, que ce fut de superstition que des juges ignares et superstitieux tâchèrent de convaincre Jeanne d’Arc. On l’interrogea d’abord au sujet d’une petite fille que le peuple, toujours enthousiasmé et crédule, soutenait avoir été ressuscitée par elle. Je n’ai ressuscité personne, répondit l’accusée. Cette enfant, que l’on avait crue morte en naissant, a été portée à l’église ; elle y a donné quelques signes de vie, en recevant le baptême ; et si elle en est revenue, c’est à Dieu seul qu’on doit attribuer ce miracle.
Infernales machinations pour condamner la jeune guerrière ; grand sens et présence d’esprit de Jeanne d’Arc dans ses réponses
Chaque interrogation qu’on lui faisait était un piège ou une sottise. On lui demande ensuite si Charles avait des visions ; c’était un sarcasme amer contre le monarque français. Aussi, justement choquée de cette impertinence, elle répondit : Envoyez-lui demander. — Si les esprits célestes lui avaient promis qu’elle échapperait ? — Cela ne touche point mon procès. 346— Si elle changeait souvent d’étendard ? — Toutes les fois qu’il était brisé. — Si elle avait fait accroire aux troupes que son drapeau portait bonheur ? — Je n’ai rien fait accroire ; je disais aux soldats : Entrez hardiment au milieu des bataillons ennemis, et j’y entrais moi-même.
Outrageant à la fois et la justice et l’humanité, et manquant même à la décence, ces juges pervers lui demandèrent, dans une autre séance, si les anges étaient nus ou habillés ? — Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi les vêtir, répondit-elle ? — Si les bienheureux avaient des bracelets et des bagues ? — Vous m’en avez pris une dont le roi m’a fait présent à Reims, dit-elle en s’adressant à Pierre Cauchon, rendez-la-moi. — Pourquoi, à la cérémonie du sacre, elle avait tenu sa bannière levée à côté du roi ? — N’était-il pas juste qu’ayant partagé les travaux et les dangers, je partageasse aussi l’honneur ?
Horrible conduite des juges à l’égard de l’innocente accusée
Aveuglés par la passion, déconcertés par la présence d’esprit et le jugement de l’héroïne, non moins courageuse dans son malheur qu’à la tête des armées, ces juges, aussi lâches que méchants, lui parlaient souvent tous à la fois, et ne savaient plus 347où ils en étaient. Patience, beaux sires, leur disait-elle avec sang-froid ; l’un après l’autre, s’il vous plaît.
Excédée en un mot par une multitude de questions niaises et plus impertinentes les unes que les autres, l’illustre accusée se tournait du côté des assistants, et répliquait froidement : Demandez aux assistants, si cela est du procès, et j’y répondrai…
Quel sang-froid ! quelle dignité !
[Frère Isembart lui conseille d’en appeler au pape ou au Concile, provoquant la colère de Cauchon]
C’est ainsi qu’une jeune personne simple, sans instruction, et tout-à-fait étrangère aux subtilités de la chicane, se trouvait aux prises avec une troupe de théologiens armés de mauvaise foi, et retranchés dans le dédale pédantesque de la scolastique. L’un deux, honnête homme pourtant et bien digne de son état (c’était un bon religieux, nommé frère Isembart), fut touché de compassion à la vue de cette victime infortunée, dont la perte était jurée d’avance ; il lui conseilla de s’en rapporter au jugement du pape, dans un concile prochain qui allait se tenir en France : elle écouta cet avis prudent, et fit aussitôt son appel. Pierre Cauchon, qui en prévit les conséquences, lança un regard foudroyant sur le fidèle moniteur. Taisez-vous, lui cria-t-il d’un ton furieux, taisez-vous de par 348le diable, frère Isembart ! et laissez-moi faire.
Puis s’inclinant vers le greffier, le scélérat lui défendit tout bas de faire mention de cet appel. Hélas ! interrompit l’accusée en soupirant, vous écrivez bien ce qui fait contre moi, et non pas ce qui fait pour moi !
349V. Condamnation illégale et supplice atroce de Jeanne d’Arc
- Infâme expédient de l’évêque de Beauvais pour perdre l’illustre accusée.
- Les juges veulent extorquer d’elle un aveu d’hérésie.
- Protestation de Jeanne d’Arc contre cette violence.
- Sa maladie.
- Scène effrayante.
- Injures dont le prêtre Midi accable Jeanne d’Arc.
- Noble indignation de cette héroïne.
- Elle en appelle au Concile.
- Rage des juges ecclésiastiques.
- On lui fait promettre de ne plus porter les armes.
- Elle y consent, et signe cette promesse.
- Abominable supercherie des juges.
- Acharnement du comte de Warwick et scélératesse de l’évêque de Beauvais.
- Piège que l’on tend à Jeanne d’Arc dans sa prison.
- Elle y tombe par pudeur.
- Exclamation de Cauchon.
- Fatale sentence et condamnation de Jeanne d’Arc.
- On la conduit au bûcher pour y être brûlée vive.
- Elle s’évanouit.
- Paroles de cette jeune martyre à l’infâme évêque de Beauvais.
- Supplice abominable 350de l’héroïne.
- Sensibilité du bourreau.
- Exclamation véridique du secrétaire du roi d’Angleterre.
- Déshonneur des Anglais.
Infâme expédient de l’évêque de Beauvais pour perdre l’illustre accusée
Désespéré de ne pouvoir trouver aucun chef d’accusation contre l’innocente guerrière, Pierre Cauchon ne fut pas scélérat à demi, et il entra parfaitement dans les vues des Anglais auxquels il était vendu. Ce monstre falsifia les réponses ; il suborna des témoins, et employa mille violences pour extorquer de l’accusée un aveu d’hérésie dont elle avait ignoré jusqu’alors et le sens et la dénomination. Le dénouement de cette infernale scène causait de vives inquiétudes aux Anglais, tant la justice et l’innocence en imposent, même dans les fers, aux tyrans les plus redoutables. Le tribunal de sang chargé du jugement barbare employa tout pour l’accélérer ; et il résolut en conséquence d’appliquer sa victime à la question extraordinaire.
Protestation de Jeanne d’Arc contre cette violence ; sa maladie
Mourante alors, à cause des mauvais traitements dont on l’accablait sans pitié ; manquant du plus urgent nécessaire au fond d’un noir cachot, gardée par une soldatesque insolente et brutale, Jeanne d’Arc protesta d’avance contre ce que les douleurs 351de la torture pourraient lui arracher de contraire à la vérité. Craignant néanmoins qu’elle n’expirât au milieu des tourments, et qu’ils ne fussent privés par là de l’abominable spectacle qu’ils réservaient à leur vengeance, les Anglais mandèrent à grands frais les plus habiles médecins ; et ceux-ci, en employant toutes les ressources de leur art homicide en pareil cas, parvinrent enfin à la rappeler à la vie.
Scène effrayante ; injures dont le prêtre Midi accable Jeanne d’Arc
Lorsque l’héroïne fut un peu rétablie, les bourreaux ecclésiastiques se hâtèrent de préluder à sa fatale sentence. Afin de lui imprimer la terreur jusqu’alors inconnue à sa grande âme, ils la conduisirent, dans le plus lugubre appareil, devant l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen. Là, Nicolas Midi, théologien, et très-digne suppôt de Pierre Cauchon, déclama, sous le titre de prédication charitable, un long et mortel discours d’invectives contre elle et le monarque français. C’est à toi que je parle, Jeanne, s’écriait-il ; je te dis que tu es une sorcière, une truande (c’est-à-dire coquine), une, etc., etc. ; je te dis pareillement que ton maître est un hérétique et un schismatique.
Noble indignation de cette héroïne
La généreuse et fidèle guerrière écouta patiemment les injures et les horreurs qui 352s’adressaient à elle ; mais quand elle entendit calomnier son souverain, elle ne put garder le silence : Ma foi, sire, interrompit-elle, révérence gardée, j’ose jurer, sur peine de ma vie, que mon roi n’est point tel que vous le dites.
Elle en appelle au Concile ; rage des juges ecclésiastiques
Pour sauver au moins les apparences de la justice, il fallait un aveu quelconque ; et Nicolas Midi la contraignit d’abjurer. Jamais elle n’avait ouï parler de ce terme. Elle en demanda l’explication ; lorsqu’elle l’eut comprise, elle se ressouvint du conseil du bon Isembart, et elle en appela au futur concile. Tu abjureras maintenant, lui dit le tartufe qui l’exhortait, ou tu seras arse (c’est-à-dire brûlée).
On lui fait promettre de ne plus porter les armes ; elle y consent, et signe cette promesse ; abominable supercherie des juges
Et dans ce moment on lui lut un modèle d’abjuration contenant la promesse de ne plus porter les armes et de quitter l’habit d’homme : c’était le vœu de son cœur ; elle signa sans délai. Mais par une supercherie digne de ces monstres, il se trouva qu’elle avait signé un autre écrit par lequel elle se reconnaissait dissolue, idolâtre et invocatrice des démons. La plume se refuse à retracer de pareilles atrocités, et l’on rougit d’être homme à ces affreux récits.
Acharnement du comte de Warwick et scélératesse de l’évêque de Beauvais
D’après cette confession si criminellement surprise, Jeanne d’Arc fut condamnée 353au pain d’angoisse et à une prison perpétuelle. Furieux de ce jugement, le comte de Warwick reprocha aux théologiens leur extrême indulgence, et voici les propres paroles de cet Anglais : Sachez que le roi d’Angleterre a acheté cette prostituée trop cher, pour n’avoir pas la satisfaction de la voir brûler. — Oh ! ne vous embarrassez pas, répondit Pierre Cauchon, nous saurons bien la rattraper.
Piège que l’on tend à Jeanne d’Arc dans sa prison
On vient de voir ci-dessus qu’on avait fait promettre à l’infortunée guerrière qu’elle ne reprendrait plus désormais l’habit d’homme. Reconduite à sa prison, on la mit bientôt dans le cas de fausser son serment ; et voici le moyen que l’on employa à cet effet. Tandis qu’elle prenait un peu de sommeil, on lui enleva furtivement sa robe de femme, et on y substitua une casaque militaire.
Elle y tombe par pudeur
Voulant se lever le lendemain matin, la prisonnière indignée vit aussitôt la criminelle supercherie, et elle s’en plaignit amèrement à ses gardes ; mais le mot était donné ; ceux-ci ne répondirent qu’avec des ris moqueurs et des insultes. Elle prit le parti de rester au lit jusqu’au soir ; mais 354forcée de se lever pour satisfaire à des besoins, elle prit les seuls vêtements qu’elle eût à sa portée, et la pudeur la détermina à s’en couvrir un instant. Tout aussitôt des espions apostés, qui la guettaient, entrèrent avec des témoins, et ils constatèrent la transgression amenée au gré de leur attente.
Exclamation de Cauchon ; fatale sentence et condamnation de Jeanne d’Arc
Tout révoltant qu’il pût être, ce prétexte fut plus que suffisant pour les juges et pour l’infâme évêque de Beauvais. C’en est fait, s’écria le scélérat en éclatant de rire ; c’en fait, nous la tenons !
La condamnation fut donc basée sur ce chef d’accusation, et Jeanne-du-Lys ne tarda pas à être livrée au bras séculier, contre toutes les lois divines et humaines. On lui appliqua autour de la tête une mitre infamante, et sur la poitrine un tableau où étaient inscrites les qualités d’hérétique, de relaps, de magicienne, et les autres formules que l’hypocrisie a inventées pour abuser les faibles humains, et pour outrager l’Être suprême.
On la conduit au bûcher pour y être brûlée vive
Touchant de si près à l’instant du trépas, la jeune victime du fanatisme, de l’envie et de la vengeance anglaise ne pouvait cependant pas encore ajouter foi à tant de monstruosité. La justice de sa cause, la pureté 355de sa conscience, le souvenir des services signalés rendus à son pays, la gloire éclatante de ses triomphes flattaient parfois ses espérances ; elle se fondait sur le vif intérêt qu’elle supposait devoir inspirer soit à Charles, qu’elle avait si loyalement servi, soit aux seigneurs français, témoins et compagnons de ses exploits ; et, pleine de cette douce illusion, elle s’écriait de temps en temps : Ô Rouen ! Rouen ! serais-tu donc ma dernière demeure ?…
Elle s’évanouit ; paroles de cette jeune martyre à l’infâme évêque de Beauvais
Arrivée enfin au lieu du supplice, l’infortunée ne put douter davantage de sa cruelle destinée : à l’aspect des préparatifs funèbres, son ancien courage défaillit malgré elle, et elle tomba évanouie fort long-temps. Ayant repris l’usage de ses sens, elle se tourna vers l’évêque de Beauvais, et elle lui dit, d’une voix entrecoupée de sanglots : Vous m’aviez promis de me rendre à l’église, et vous me livrez à mes ennemis !…
À ces paroles, l’imposteur ne put s’empêcher d’être saisi d’un mouvement de repentir, et sentit les horreurs de ses iniquités, mais il n’était plus temps. Ce vil instrument d’une puissance étrangère, à laquelle il était asservi honteusement, ainsi que tant de perfides ecclésiastiques, 356ne pouvait plus rien en ce dernier moment.
Supplice abominable de l’héroïne
Par un raffinement de barbarie bien difficile à concevoir, et pour mieux exposer la patiente aux regards avides de ses ennemis, on dressa au-dessus de son bûcher un échafaud de plâtre excessivement élevé ; cette invention était plus horrible encore que celle de Phalaris. En effet, les flammes n’atteignant la victime que par intervalles inégaux, au lieu d’une seule, elle subit mille morts à la fois, et souffrit d’épouvantables tourments, au milieu desquels elle répétait tour à tour : Ô mon père ! ô mon Jésus ! ô mon roi !…
Et ce fut en prononçant ces mots que la jeune martyre de sa patrie expira, dans sa dix-neuvième année.
Sensibilité du bourreau
Cette abominable tragédie ayant été achevée, le cardinal de Winchester y mit le comble, en faisant jeter les cendres de l’héroïne dans la Seine. Le bourreau, qui était cependant anglais, en conserva précieusement une partie dans une boîte ; et l’on assure qu’il dit tout haut en pleurant : Qu’il ne croyait pas que Dieu lui pardonnât jamais les tourments qu’il venait de faire souffrir à cette sainte fille.
Exclamation véridique du secrétaire du roi d’Angleterre ; déshonneur des Anglais
Un secrétaire du roi d’Angleterre, appelé 357pour assister à ce supplice d’affreuse mémoire, en fut également touché jusqu’aux larmes, et il prononça hardiment ces paroles en présence même des seigneurs anglais : C’en est fait, nous sommes tous déshonorés par le supplice affreux d’une femme innocente.
358VI. Anecdotes diverses concernant Jeanne d’Arc
- Acharnement des Anglais, et lâcheté de milord Staffort.
- Le prêtre Bénédicité.
- Serment que l’on demande à la jeune prisonnière, et loyauté de sa réponse.
- Elle cherche à s’évader.
- Sa chute.
- On l’enferme dans une cage de fer.
- Humanité du juge Marguerie, et danger qu’il court.
- Courage de Pierre Bosquier.
- Charles VII et Louis XI font réhabiliter la mémoire de Jeanne d’Arc.
- Les juges condamnés et flétris.
- Plusieurs sont lapidés par le peuple, et deux subissent la peine du talion.
- Combien la reconnaissance nationale fut mesquine envers la libératrice de la France.
- Réflexions sur les vers de Chapelain et de Voltaire.
- Jugement sur l’opinion de quelques historiens à l’égard de l’héroïne française.
- Portrait de Jeanne d’Arc.
Acharnement des Anglais, et lâcheté de milord Staffort
On ne saurait imaginer jusqu’à quel point les Anglais poussèrent l’acharnement contre 359la célèbre guerrière qui, née princesse, dit Mercier, eût certainement fait mentir et changer la loi salique. Le duc de Luxembourg-Ligny, celui-là même qui avait eu l’indignité de la vendre aux ennemis de son propre pays, eut la cruelle curiosité d’aller la voir un jour dans sa prison : il était accompagné de plusieurs seigneurs anglais, au nombre desquels se trouvaient les comtes de Warwick et de Staffort ; ajoutant le mensonge à la lâcheté, il voulut faire croire à Jeanne d’Arc qu’il venait de traiter de sa rançon, et que dans peu elle serait libre. Sans daigner lui faire aucun reproche, la prisonnière lui dit sans détour : Vous n’en avez ni la volonté, ni le pouvoir ; je sais que les Anglais me feront mourir, croyant gagner ainsi le royaume de France ; mais ils se trompent, onc (jamais) ils ne l’auront.
Cette réponse énergique fit entrer dans une affreuse colère le comte de Staffort ; il tira aussitôt l’épée contre cette fille, dont le grand caractère et la fermeté étaient les mêmes dans les fers qu’à la tête des troupes ; et il allait la tuer lâchement, sans le comte de Warwick qui l’en empêcha.
Le prêtre Bénédicité
360Un tribunal ecclésiastique eut l’iniquité et la barbarie de condamner, comme hérétique et comme impie, une jeune fille qui, soit en public, soit en particulier, donna toujours des preuves non équivoques de la plus sincère piété jusqu’à son dernier soupir ; voici un trait qui ne permet point d’en douter.
Pendant que l’on instruisait le procès de l’héroïne française, Massieu, curé de Saint-Candide de Rouen, était chargé de la conduire de sa prison devant les juges. Malgré les ordres sévères qu’on lui enjoignait concernant l’illustre prisonnière, cet ecclésiastique estimable la traitait avec humanité ; il lui permettait toujours de s’arrêter quelques instants devant un crucifix du château, et d’y faire sa prière.
Informé de cette juste complaisance, et condamnant un acte de dévotion qui parlait en faveur de l’innocente accusée, le prêtre Bénédicité, procureur du tribunal d’inquisition, fulmina contre le curé indulgent ; il s’emporta en invectives les plus indécentes contre lui, et le menaça en ces termes, qui sont constatés dans les pièces 361du procès : Truand (c’est-à-dire coquin), qui t’a fait si hardi d’approcher cette excommuniée de l’Église, sans licence ? Je te ferai mettre dans telle tour que tu ne verras ni soleil, ni lune de longtemps, si tu le fais plus…
Serment que l’on demande à la jeune prisonnière, et loyauté de sa réponse
Lorsque Jeanne d’Arc fut mise en prison, on voulut lui faire jurer de ne point s’enfuir : Non, dit-elle avec une noble franchise, non, je ne ferai point un tel serment, parce que, si je me sauvais, on ne pourrait m’accuser d’avoir violé ma parole, n’ayant point donné ma foi.
Elle cherche à s’évader ; sa chute ; on l’enferme dans une cage de fer
Cette fille courageuse saisit, en effet, un instant où ses gardes étaient éloignés, et elle sauta hardiment par le toit d’un donjon où elle était renfermée ; sa chute fut grave et des plus douloureuses ; n’ayant pu se relever, on la reprit, et elle fut resserrée étroitement dans une cage de fer. Cette évasion fut un autre sujet d’accusation contre la guerrière ; on lui imputa le crime de suicide ; et les Anglais prirent de là occasion de l’accabler de mille indignités, et de la tourmenter plus cruellement encore.
Humanité du juge Marguerie, et danger qu’il court
362Parmi les juges qui furent nommés pour instruire le procès de l’illustre martyre de la patrie, on en compte du moins quelques-uns qui eurent horreur de tremper leurs mains dans le sang innocent, et qui refusèrent leur voix pour cet énorme attentat ; de ce nombre est un nommé Marguerie, dont le nom doit être conservé à la postérité, et qui revendique justement nos hommages.
Pendant qu’on allait aux opinions, cet homme ne pouvant trahir sa conscience, hasarda un avis en faveur de l’accusée ; on ne lui donna pas le temps de s’expliquer. Il fut aussitôt traité de complice et poursuivi comme tel ; il n’eut que le temps de s’évader, et il se tint caché, sans quoi il lui en aurait coûté la vie à lui-même, tant la tyrannie anglaise prescrivait impérieusement ses ordres sanguinaires à l’indigne et lâche tribunal.
Courage de Pierre Bosquier
Nous devons encore citer ici le nom d’un homme énergique, qui osa manifester sa pensée au milieu des baïonnettes du despotisme et de la superstition ; c’est Pierre 363Bosquier, dominicain ; il blâma publiquement toute la procédure ; il alla même plus loin, il composa un discours où il faisait l’apologie et l’éloge de la Pucelle d’Orléans. Cet homme courageux fut condamné à six mois de prison, au pain et à l’eau ; et, s’il n’avait pas été revêtu du caractère ecclésiastique et protégé par son ordre, il eût péri certainement sur un bûcher, comme fauteur d’hérésie. Mais qu’importe l’existence de quelques années de plus ? Qu’importe la mort ? L’homme qui n’écoute que sa conscience, et qui suit d’un pas ferme le chemin de la vertu, n’est-il pas indemnisé au centuple par la reconnaissance et les hommages de la postérité ?
Réhabilitation de la mémoire de Jeanne d’Arc
Lorsque Charles VII fut paisible possesseur du trône de ses ancêtres, il fit l’effort de réhabiliter la mémoire de l’immortelle héroïne qui l’y avait fait remonter ; elle était parfaitement inutile, cette tardive réparation ; ses hauts faits et ses vertus l’avaient assez vengée de la férocité des Anglais et de la stupide ignorance de son siècle. Elle n’avait pas besoin non plus de 364ces vains titres de noblesse qui, d’abord accordés à sa postérité de l’un et de l’autre sexe, furent restreints ensuite aux seuls descendants de mâle en mâle.
Les juges condamnés et flétris ; plusieurs sont lapidés par le peuple, et deux subissent la peine du talion
Tout tyran qu’il était, Louis XI donna du moins une plus grande latitude à sa reconnaissance pour les grands services de la guerrière qui avait si généreusement versé son sang pour la patrie ; dès le commencement de son règne, il ordonna la révision générale de son procès ; la sentence fut cassée ignominieusement ; les juges qui l’avaient prononcée, furent condamnés à leur tour ; la plupart n’existaient plus ; les uns étaient morts couverts de honte ; les autres, tels que Pierre Cauchon, avaient été lapidés par le peuple ; et les deux seuls qui restaient, subirent la peine du talion, et périrent au milieu des flammes.
Mesquinerie des monuments érigés à Jeanne d’Arc
L’étranger qui a lu notre histoire, et qui entre en France, s’attend à voir à Domremy des monuments proportionnés aux trophées de la fille héroïque qui y prit naissance ; il croit que la guerrière qui a remis les rois de la dynastie française sur le trône, 365et délivré son pays de l’esclavage et de la honte, a été honorée, du moins après sa mort, d’une manière convenable à ses services. Quel est son étonnement, quand il n’aperçoit à Orléans qu’une pile de pierres communes, et le génie tutélaire de la France grossièrement sculpté, représenté dans une attitude ignoble1 !
Réflexions sur les vers de Chapelain et de Voltaire
D’une autre part, l’oubli des écrivains est bien plus coupable encore. L’histoire de la jeune héroïne, qui devrait être élémentaire, et dont les rares vertus électriseraient à coup sûr tous les jeunes gens du même âge, eh bien ! cette histoire n’existe que çà et là, que par fragments ; et la plupart des élèves de nos écoles ne la connaissent point.
Cherche-t-on son éloge dans nos académies et chez nos beaux-esprits, c’est la même stérilité. Chapelain, de gothique mémoire, a fait dix à douze mille vers non moins gothiques, dont les in-folio sont ensevelis dans la poussière de nos bibliothèques ; 366et Voltaire, comme le dit fort bien l’auteur du Tableau de Paris, s’est fait un jeu, dans son poème obscène, de manquer à l’honnêteté publique, et de ridiculiser un personnage digne en tout de notre vénération.
En effet, ce même Voltaire a composé plus de quinze mille vers licencieux pour persifler la femme la plus courageuse et la plus extraordinaire dont les fastes de l’histoire fassent mention ; et quand il a voulu en faire l’éloge dans sa Henriade, son Apollon, muet et stérile, n’a su lui inspirer en tout que ce pauvre hémistiche, accolé d’un seul vers.
… Et vous, brave Amazone,
La honte des Anglais et le soutien du trône.
Opinion de quelques historiens sur Jeanne d’Arc
Incrédules sur le mérite et la valeur des femmes, quelques historiens ont répété, les uns après les autres, que Jeanne d’Arc n’était qu’un instrument aveugle dont s’était servi la politique de Charles VII, pour animer les troupes ; mais cette opinion n’est absolument appuyée sur aucun fait, et donne un démenti formel à l’histoire. 367Sans doute que cette jeune fille, âgée de dix-sept ans, ignorait l’art des campements, et ce qu’on appelle la science militaire ; il est très-clair qu’elle était dirigée à propos par l’habile Dunois, et que, réduite à ses propres lumières, elle n’aurait pu conduire les armées comme des généraux expérimentés ; mais de conclure de là que cette fille illustre était une visionnaire, ou une espèce de mannequin, placé tantôt à droite, tantôt à gauche, pour faire mouvoir les troupes, c’est une absurdité palpable ; c’est une injure grossière faite à l’héroïne, et aux armées françaises témoins de son courage, de sa prudence et de ses exploits.
Les moindres circonstances de la vie de cette jeune guerrière, nous prouvent que la nature l’avait douée d’un génie particulier ; et l’espèce d’enthousiasme avec lequel le comte de Dunois en parlait encore dans sa vieillesse, dit M. Mercier, répond victorieusement à de vaines conjectures. Un automate qui reçoit des impulsions étrangères, peut-il montrer ainsi, à point nommé, la sagacité, l’énergie, le discernement qu’on admire soit dans les exploits, soit dans tout le cours du procès de la bergère de Domremy ? Certainement Dunois n’était pas derrière 368elle, pour lui souffler les réponses qu’elle faisait à Pierre Cauchon et aux autres juges acharnés contre elle. Quel sens, quelle noblesse, quelle présence d’esprit et quelle précision dans tout ce qu’elle dit alors ! Sa seule réponse au sujet du sacre suffit pour lui mériter une place dans l’histoire ; et, si elle eût vécu du temps de Plutarque, ce judicieux historien ne l’aurait point oubliée dans ses apophtegmes.
Mais, comme le dit fort bien l’éloquent auteur du Tableau de l’histoire de France, cette grandeur, cette passion forte, ce vertueux enthousiasme qui caractérisent quelques êtres privilégiés dans l’immense intervalle des siècles, ne nous paraissent étranges que parce qu’ils accusent notre faiblesse.
Portrait de Jeanne d’Arc
Pour venger sans doute la libératrice de la France, de l’injustice du sort et de l’obscurité de son origine, la nature s’était plu à lui prodiguer des qualités aussi brillantes que solides, soit au physique soit au moral. Née sous le chaume, et suppléant au défaut d’instruction par le bon sens, elle fit voir des sentiments élevés, la valeur d’un héros, 369et la prudence d’un sage dans les circonstances les plus difficiles et les plus périlleuses. À une conception vive, à beaucoup d’esprit naturel, à un caractère ferme, vigoureux, franc et plein de loyauté, elle réunissait une physionomie heureuse, un port majestueux et un organe flatteur, des yeux étincelants de génie, et un courage d’homme sous les traits délicats de la beauté.
Montée sur un coursier superbe qui semblait enorgueilli de la porter ; munie d’un corselet de mailles où se dessinaient les gracieux contours de sa taille élancée ; coiffée d’un casque, ombragé d’un magnifique panache blanc qui la distinguait de très loin ; balançant avec aisance cette épée longue et tranchante qu’elle prit à Fierbois, et faisant flotter fièrement dans sa main gauche son étendard que l’on croyait enchanté, cette jeune et vaillante Amazone retraçait vraiment la Divinité des combats, à la tête des armées françaises.
Dans le faible corps d’une femme, une âme héroïque lui fit réellement trouver dans l’occasion le nerf et les forces d’un vigoureux athlète ; l’idée sublime de venger son pays lui prêtait de nouvelles forces ; et elle lui donnait une intrépidité si déterminée, 370qu’elle ne balançait point d’entrer toujours la première au milieu des bataillons ennemis, et qu’elle s’y trouva plus d’une fois sans second, et secourue de sa seule bravoure.
Bien qu’embarrassée d’une pesante cuirasse, et armée de toutes pièces selon l’usage du temps, on voyait cette moderne Penthésilée s’élancer lestement sur un cheval de bataille, et le pousser aussi vigoureusement que le meilleur cavalier.
Née avec un goût décidé pour les exercices militaires, elle maniait avec une dextérité égale, la lance, le sabre, l’arc ou l’épée ; les soldats électrisés à son aspect, ne pouvaient revenir de leur surprise, et croyaient voir quelque chose de céleste dans toute sa personne. Tranquille ou active, selon le besoin ; bouillante de courage en montant à l’assaut, ou flegmatique et circonspecte pendant les retraites, cette fameuse guerrière, toute jeune qu’elle était, alliait parfaitement ensemble le sang-froid de la prudence et tout le feu de la valeur au milieu des combats ; et, après les actions les plus brillantes, elle n’en paraissait pas moins simple et modeste sous les drapeaux de la victoire.
371Ce qui excite surtout l’admiration, ce qui revendique à juste titre nos respects et nos hommages, c’est que cette célèbre Française conserva des mœurs irréprochables dans son premier état et dans la licence des camps effrénés ; car l’histoire constate que dans tout le cours de ses brillantes campagnes, elle se fit accompagner constamment jour et nuit, par ses trois frères, ses meilleurs amis et ses plus fidèles compagnons. Telle fut la pureté de ses mœurs et de sa conduite, que le surnom de Pucelle lui en est demeuré, surnom qui a prévalu sur son nom de famille, chez la postérité, juste dispensatrice de la réputation et de la vraie gloire.
En un mot, dit un élégant historien, le respect et l’admiration précédaient ses pas ; on se prosternait en foule sur son passage ; et l’on ne craint point de dire qu’au défaut de ses triomphes, son insigne sagesse, sa piété filiale et sa tendre amitié pour ses frères, eussent certainement suffi pour nous pénétrer de vénération à son égard, et pour l’immortaliser.
Notes
- [1]
[Note ajoutée à l’édition de 1824] C’était ainsi du moins que j’avais vu la statue de cette illustre française, quand j’ai fait imprimer la seconde édition de cet ouvrage ; mais j’apprends que depuis on lui a érigé un monument plus digne d’elle, dans la ville d’Orléans.
[Paragraphe modifié dans l’édition de 1839] Les anciens auraient érigé à Jeanne des statues, et les étrangers ont longtemps cherché en France des monuments qui répondissent aux services qu’elle avait rendus à son pays. Orléans n’a eu pendant longtemps qu’une statue assez grossièrement sculptée, élevée sur un amas informe de pierres servant de socle ou de piédestal. Aujourd’hui cette ville possède un monument plus digne de l’héroïne qui sauva la France. La maison où elle naquit est aussi devenue une propriété publique, et on a élevé vis-à-vis une fontaine que surmonte et décore sa statue. Ce fut Louis XVIII qui fournit les fonds. Un Anglais avait offert une somme considérable pour qu’il lui fût permis d’emporter les débris de la chaumière.