Introduction
Les procès de Jehanne la Pucelle
par
(1890)
Éditions Ars&litteræ © 2024
Lettre de Mgr l’évêque de Saint-Brieuc et Tréguier
Cher monsieur l’abbé,
J’applaudis de tout cœur à l’heureuse pensée que vous avez eue de livrer à la publicité le manuscrit de Bologne
, que la confiance de l’éminent père Berthier a mis entre vos mains.
Cette publication ne manque point d’opportunité, au moment où la France, faisant écho à la voix de deux de ses évêques, s’apprête à élever à sa libératrice le tardif, mais digne monument de sa reconnaissance, à la veille peut-être du jour où le souverain pontife mettra le sceau à la glorification de notre héroïne par l’introduction de la cause de sa béatification.
Recevez, cher monsieur l’abbé, l’expression de mes sentiments affectueux et dévoués.
✝ Pierre-Marie,
évêque de Saint-Brieuc et Tréguier.
IIntroduction au texte du manuscrit de Bologne
IIIÀ peine Jeanne d’Arc achevait-elle de se consumer sur le bûcher de Rouen qu’une vague terreur s’empara du peuple : Nous sommes tous perdus, s’écriait Tressart, le secrétaire du Roi d’Angleterre, en revenant du supplice, c’est une sainte qu’on a brûlée1.
Et la foule redisait en son cœur ce même cri d’effroi et se montrait du doigt les juges, à qui le saisissement arrachait d’éloquents témoignages. Je voudrais, soupirait en pleurant Jean Alespée2, que mon âme fût où je crois qu’est l’âme de cette femme.
IVLe bourreau lui même vint au frère Isambart de la Pierre et à Martin Ladvenu
… frappé et esmeu d’une merveilleuse repentance et terrible contricion comme tout désespéré, craignant de non jamais scavoir impétrer pardon et indulgence envers Dieu, de ce qu’il avoit faict à ceste saincte femme. Et disoit et affirmoit ledict bourreau que nonobstant l’huile, le soufre et le charbon, qu’il avoit appliqués contre les entrailles et le cueur de ladicte Jehanne, toutesfoys il n’avoit pu aucunement consomer ne rendre en cendre les breuilles ne le cueur ; de quoy estoit aultant estonné, comme d’un miracle tout évident3.
Et pour citer le témoignage plus juridique d’un témoin officiel, j’ajouterai les paroles du greffier Guillaume Manchon :
Et dist le déposant que jamais ne ploura tant pour chose qui lui advint et que par un mois après ne s’en pouvoit bonnement appaiser. Pour quoy d’une partie de l’argent qu’il avoit eu du procès, il acheta un petit messel qu’il a encore, affin qu’il eust cause de prier pour elle4.
L’heure de la réhabilitation Vallait bientôt sonner ; mais, comme à la mort du Sauveur, il fallait qu’un moment de stupeur attestât le triomphe de la puissance des ténèbres. Nous voudrions arrêter le lecteur aux premiers mouvements de réaction qui suivirent ce coupable silence, car le manuscrit que nous lui présentons aujourd’hui, composé presque tout entier de pièces destinées à la préparation du procès de réhabilitation, est dans sa forme antique, un résumé historique et juridique de cette réparation tardive, mais éclatante. Il y a plus. Intermédiaire entre l’œuvre de condamnation et l’œuvre de réhabilitation, les préliminaires avaient été écrits dans une forme plus brève que les longs plaidoyers qui se concentrèrent dans le travail volumineux de Jean Bréhal5, et d’autre part signalaient tous les chefs de preuve qui devaient être si copieusement développés plus tard. L’auteur du manuscrit comprit l’utilité qu’il pourrait tirer de cette brièveté. Après quelques mots destinés à rappeler les gestes de Jeanne d’Arc, il VIrésuma son procès de condamnation, reproduisit les trois principaux mémoires des préliminaires de la réhabilitation, et couronna l’œuvre par l’exposé de la sentence définitive. Ce manuscrit forme un tout complet, un abrégé juridique de tous les problèmes soulevés devant deux tribunaux très différents au sujet de la mission surnaturelle de Jeanne d’Arc. Sans ouvrir des horizons nouveaux à son histoire, sans révéler de nouvelles argumentations canoniques et théologiques, en faveur ou à l’encontre de sa cause, il offre cet avantage de donner avec des documents authentiques, un aperçu général, rapide et complet de la question.
Il n’est pas jusqu’à sa langue qui ne lui donne quelque intérêt. Ce vieux français est presque contemporain de Jeanne d’Arc, c’est la langue qu’elle parla à ses voix et à ses juges. Il était bien juste que la langue qui avait redit sa sainte et noble pensée servît à la glorifier. La saveur printanière de nos vieux mots français a une vertu toute spéciale pour faire goûter les reparties vives et fines de la Pucelle, et je ne crois pas que leur charme ait échappé à Jeanne d’Arc elle-même, si nous en croyons un trait de l’enquête de Poitiers. Quelques historiens lui ont donné une tournure un peu méchante ; peut-être serait-il VIIplus juste de lui laisser une allure simplement malicieuse. L’aigre docteur
Pierre Séguin6, des Frères prêcheurs, n’était pas du reste si hostile à la cause de Jeanne d’Arc qu’on serait tenté de le croire, et la pointe qui lui fut lancée ne le blessa pas au point qu’il tînt à en dissimuler le souvenir.
Je l’interrogeai à mon tour, (raconte-t-il lui-même), et lui demandai quel idiome parlait sa voix :
Un meilleur que le vôtre, me répondit-elle. Et il ajoute modestement : Et en effet, je parle l’idiome limousin.
Les événements avaient amené naturellement ces préliminaires d’un second procès qui va tourner à la gloire de Jeanne d’Arc. La cour de France commençait à rougir de la lâcheté avec laquelle elle avait abandonné l’envoyée de Dieu, et les folies d’une fausse Pucelle7 achevèrent VIIIde lui faire apprécier les vertus et les services de la vraie. Le roi Charles VII abandonnait ses mauvais conseillers, et devenait plus attentif aux leçons de la Providence, qui ne ménageait pas ses avertissements. Les prédictions de Jeanne mourante s’accomplissaient rapidement et les Anglois
Qui ne l’eussent donné pour Londres
Car cuidoient avoir tout gagné8
s’aperçurent avec effroi qu’elle était aussi terrible pour leurs armes au ciel que sur la terre. Leurs IXefforts les plus puissants étaient frappés de stérilité.
À Lagny, (dit le Bourgeois de Paris), furent jetées 412 pièces de canon en un jour, qui ne firent oncques mal à personne qu’à un coq.
Vainement, (ajoute M. Wallon), dans une note, chercha-t-on à raffermir les affaires de Henri VI en le faisant couronner à Paris, 16 décembre 1431, la chose ne fit que mécontenter davantage les Parisiens par les déceptions qu’ils y trouvèrent.
La mort porta un coup terrible aux alliances anglaises. La duchesse de Bedford, sœur du duc de Bourgogne, descendait dans la tombe, et le plus fort lien qui retînt son frère à la cause d’Henri VI se brisait avec sa vie. En 1434, la Normandie même commence à s’agiter et cherche à soulever le joug de l’étranger. Tant de malheurs et de revers successifs finissent par troubler l’aveugle confiance de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, en ses alliés ; la mort du duc de Bedford, au château de Rouen, le 14 septembre 1435, achève de le déconcerter, et quelques jours après, le 21 du même mois, il signe, à Arras, avec le roi Charles VII, un acte de réconciliation. Déjà l’Île-de-France est en armes, sous les instigations de L’Isle-Adam, lieutenant de Philippe le Bon ; Paris lui-même ouvre ses portes, et le 13 avril 1436, Dunois et Richemont Xy font leur entrée. Trois ans après, Rouen était Française : les pièces du procès de condamnation de Jeanne d’Arc étaient dès lors entre les mains du roi ; les témoins de l’œuvre d’iniquité étaient à sa disposition ; et les victoires successives des armes françaises confirmaient brillamment une mission surnaturelle que la prise d’Orléans eût dû suffire à démontrer d’une manière indiscutable.
L’œuvre de réhabilitation s’imposait. À peine arrivé à Rouen, Charles VII fit commencer une enquête. Guillaume Bouillé9 en fut chargé, XIet recueillit les premiers témoignages qui apportèrent des faits terribles pour les premiers juges de Jeanne d’Arc. Le cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège et archevêque de Rouen, sollicita sur les instances du Roi les consultations des plus savants docteurs. Théodore de Lellis10 et Paul Pontanus11 répondirent à son appel ; le XIIpape lui-même allait bientôt confirmer de son autorité la nécessité d’un second procès. L’affaire était déjà presque jugée.
Nous sommes au cœur de notre manuscrit, car l’enquête de Guillaume Bouillé, les consultations de Paul Pontanus et de Théodore de Lellis en sont les documents principaux. Il est temps de faire connaître sous quelle forme et avec quelle autorité ils se présentent à nous. Un examen attentif va nous fournir les éléments d’élucidation de ces deux points. S’il faut en croire le poète Martial d’Auvergne, nous ne saurions regretter d’entrer dans ce domaine juridique. Il a connu les deux procès, et bien loin que l’ennui lui vînt de ces longs et érudits grimoires, il nous dit lui-même en son naïf langage, qu’il se prit à y goûter joye et plaisance.
Au procès de son innocence
Y a des choses singulières,
Et est une grande plaisance
De veoir toutes les deux matières.
I. Découverte du manuscrit de Bologne
XIIIIl y a quelques mois, le père [Joachim] Berthier, le savant dominicain, récemment appelé par Sa Sainteté Léon XIII, à la chaire de Théologie de la Nouvelle Université de Fribourg, recueillit au cours de ses recherches, à la Bibliothèque de Bologne, l’indication d’un manuscrit du Procès de Jehanne la Pucelle. Il le fit venir à Rome, à la Bibliothèque du Collège Romain, et nous confia la douce mission d’étudier ce document, où éclatent visiblement l’indignité des premiers juges de Jeanne d’Arc et la justice de sa cause.
Il nous était d’autant plus précieux d’apporter notre petite pierre à l’édifice de gloire préparé à Jeanne d’Arc par l’Église et la France, que les liens du sang nous faisaient considérer notre travail comme un hommage à nos aïeux maternels12. Si loin que les siècles nous mettent XIVd’une alliance que nous considérons comme l’honneur du nom de notre mère, la pensée que la sainte Française aurait peut-être pour nous un regard de tendre et particulière bienveillance, nous encourageait et nourrissait notre ardeur.
Quicherat avait signalé l’existence de manuscrits frères du nôtre, dans son ouvrage intitulé : Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle, et publié en cinq volumes, par la Société de l’Histoire de France ; mais il ne les avait pas vus lui-même, et en tenait l’indication du livre de M. de L’Averdy, sur les Manuscrits de la Bibliothèque du Roi. Il avait dû, en effet, recourir à ce savant érudit du dix-huitième siècle, pour y trouver des notions trop vagues sur des documents disparus, avec tant d’autres richesses nationales, au milieu de la tourmente révolutionnaire. C’est au Ve volume de son ouvrage, et sous le titre de Préliminaires, non insérés au procès, que nous les rencontrons.
XVNotre manuscrit, que nous pourrons appeler de Bologne, du nom de la Bibliothèque qui le possède, pour le distinguer de tous les autres, offre donc un particulier intérêt, par suite de la disparition de ceux que nous possédions dans nos Bibliothèques de France ; c’est un ami qui évoque en nos cœurs les plus nobles sentiments du patriotisme, et dévoile à nos yeux la sainteté de notre libératrice. Au contact de la vérité, l’ignominie de son supplice se transforme en l’immortelle gloire du martyre, et suivant les paroles du poète :
Le bûcher disparaît et se change en autel13.
Il confirme ainsi le pacte sacré qui unit notre patrie à l’Église, et fait éclater sur nos lèvres ce cri de juste fierté : Non fecit taliter omni nationi [Il n’a pas agi de même pour toutes les nations].
II. Origine et date du manuscrit
Benoît XIV, de la famille bolonaise du Lambertini, avait acquis pour sa bibliothèque ce précieux manuscrit, et en mourant il le légua à l’Université de sa ville natale, à laquelle il appartient encore14 sans jamais l’avoir quittée. XVINous devons à cette heureuse circonstance son parfait état de conservation. C’est un volume de petit format et presque carré, relié en veau teinté rouge et portant au dos ce simple titre : Le Procès de la Pucelle. L’écriture cursive, peu serrée, est assez soignée, sauf dans les dernières pages où la mauvaise qualité du papier a trahi la bonne volonté du copiste. Le texte est sans ratures, mais parfois un vide indique qu’un mot de l’original lui a échappé et qu’il l’a réservé pour une seconde lecture, mais ces omissions sont très rares et ne paraissent qu’au commencement.
Comment Benoît XIV l’avait-il en sa possession ? Avant d’appartenir à ce Pape canoniste qui pouvait mieux que tout autre en apprécier l’intérêt, par quelles mains avait-il passé, ou, si c’est trop demander que d’entrer en de si minutieux détails, quelles furent ses origines ? Laissons-le nous parler lui-même. Son titre est à lui seul plein de renseignements ; nous le trouvons ainsi libellé à la première page :
Transompt du Procès de Jehanne la Pucelle, qui osta le siège des Anglois de devant Orléans, fit couronner et XVIIsacrer Charles Roy de France, et puis, prinse par les Anglois, la firent brusler injustement à Roan, et depuis, par les Commissaires Apostoliques, déclarée fille de bien et innocente des hérésies à elle injustement impropérées. A commencé d’extraire d’un livre vieulx, escrit en parchemin et bele letre à la main, et bien illuminé avec ymages et figures adaptées au faict, et couvert de velours bleu, semé de fleurs de lys de soye jaulne, qui fut donné à Monsieur le Cardinal d’Armagnac ces jours passés, le XXVe jour de mars 1569.
Ce titre est-il du copiste qui a écrit le manuscrit de Bologne, ou plutôt ne se trouvait-il pas dans l’original ? Il serait difficile de le dire, car l’orthographe du texte que nous possédons est bien du temps assigné, et nous n’en pouvons rien conclure. Pourtant un passage de M. de L’Averdy nous fournit une indication précieuse que nous ne devons pas négliger. Parlant d’un des manuscrits, frères de celui de Bologne, il en rappelle le titre qu’il formule ainsi : Procès de Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, tiré d’un manuscrit donné à M. le cardinal d’Armagnac, le 25 de mars 1569.
Or, de deux choses l’une, ou les deux copies ont été faites en même temps, puisqu’elles se disent toutes deux extraites d’un XVIIImanuscrit donné à M. le cardinal d’Armagnac, le 25 de mars 1569, ce qui paraît peu probable, car il ne devait pas se trouver pareille abondance de copistes autour de ce cardinal ; ou les deux copies ont été faites à des dates différentes, sur un même manuscrit, dont elles ont reproduit intégralement le titre.
Nous pouvons donc affirmer avec une suffisante probabilité que le titre appartient bien en propre à l’original, et c’est de lui que nous devrons raisonner quand nous voudrons en supputer la date et en peser l’autorité.
Ce transompt pourrait bien n’être lui-même qu’une simple reproduction d’un document plus ancien, et la date de cette reproduction nous serait indiquée par ces mots : A commencé d’extraire d’un livre vieulx,… donné à M. le Cardinal d’Armagnac ces jours passés, le 25 mars 1569
, et l’original de cette reproduction serait précisément ce livre vieulx. Mais il nous semble plus naturel de prendre ce mot transompt, dans son sens obvie de traduction abrégée. Nous serions donc en réalité en face d’une traduction faite sur un instrument latin du premier et du second procès que l’auteur aurait abrégé, ce qui serait indiqué par ces mots : A commencé d’extraire
. Il aurait résumé le procès de condamnation et mis en XIXfrançais les trois consultations et la sentence ; quant aux dépositions des témoins faites à Guillaume Bouillé, il les a dû trouver dans la langue du temps, comme il ressort du texte même que nous avons sous les yeux ; enfin, pour compléter son œuvre, il aurait ajouté une petite introduction historique. L’introduction, l’abrégé, les traductions appartiendraient donc à cette date de mars 1569. L’original latin, ce livre vieulx escrit en parchemin et bele letre à la main, et bien illuminé avec ymages et figures adaptées au faict, et couvert de velours bleu semé de fleurs de lys de soie jaulne
, serait donc un précieux exemplaire du procès, datant du temps même de la réhabilitation, écrit avec ce luxe de calligraphie que la Renaissance, dotée de l’imprimerie, avait promptement oublié.
Du reste, à supposer que l’original eût été lui-même une traduction française, il serait très difficile et presque impossible d’en assigner la date. Un livre vieulx devrait dater de la fin du XVe siècle, or, le style, l’orthographe, les mots à l’exception du second document, — l’enquête de Guillaume Bouillé, — appartiennent au XVIe siècle.
Les observations de Quicherat viennent confirmer nos conclusions sur la date du manuscrit original de la copie de Bologne, elles nous donneront XXl’occasion de rapprocher ces documents frères dont le nombre est une preuve de l’importance attachée au Recueil de 1569. Après avoir reproduit sans commentaires les pièces des procès de condamnation et de réhabilitation, Quicherat a réuni à la fin de son cinquième volume quelques notions sur les sources où il avait puisé. Il avait compris dans les pièces qu’il avait jugées de première importance pour l’histoire de Jeanne d’Arc, la lettre du Roi Charles VII, ordonnant une enquête à Guillaume Bouillé, l’un des membres les plus illustres de l’Université de Paris, et les dépositions de témoins qui furent le fruit de cette enquête. Il fallait en citer la source.
Cette pièce seconde du manuscrit de Bologne avait été reproduite au XVIIIe siècle, par M. de L’Averdy, au tome III, p. 492, de ses Notices et extraits ; et Quicherat s’en félicitait à juste titre, car la perte des manuscrits qui la renfermaient et le mauvais état de la copie qui nous en reste à l’Arsenal, auraient rendu impossible la reconstitution de ce trésor où les biographes de Jeanne d’Arc ont largement puisé. Les autres pièces, moins importantes, n’ont pas séduit au même titre M. de L’Averdy et n’ont pas obtenu les honneurs d’une reproduction. Les deux manuscrits XIIperdus qui les renfermaient ont chacun un nom particulier, tiré de la bibliothèque à laquelle ils appartenaient. Le premier portait au premier et au dernier feuillet cette simple indication d’appartenance Bibliothecæ Subisianæ, d’où le nom de manuscrit de Soubise15 ; le second avait appartenu au marquis de Paulmy, mais M. Fevret de Fontette ayant eu soin d’en faire rédiger une copie, épargnée par les troubles révolutionnaires qui ont amené la perte des autres, et cette copie ayant été recueillie par la bibliothèque de l’Arsenal, M. Quicherat désigna sous un nom unique, ces deux copies faites l’une sur l’autre et les appela manuscrit de l’Arsenal.
D’après la conformité (dit Quicherat) du manuscrit de XXIIPaulmy dont il eut connaissance avec celui de Soubise, M. de L’Averdy avait conjecturé que ce dernier et le volume donné à M. le cardinal d’Armagnac ne faisaient qu’un ; mais cela n’est pas possible, car de l’aveu même de M. de L’Averdy, les feuillets 119 et 120, laissés en blanc dans le manuscrit de Soubise, rendaient incomplète une pièce qui se présente sans lacune dans le manuscrit de Paulmy ; preuve que le manuscrit du cardinal d’Armagnac ne manquait de rien là où l’autre était défectueux.
Mais cette argumentation ne nous semble pas absolument décisive quant à la dissemblance des deux manuscrits de Soubise et de l’Arsenal. Il ne suffit pas en effet de montrer que le premier avait deux pages blanches là où le second avait un texte suivi ; il faudrait encore démontrer que l’existence de ces deux pages blanches n’avait pas une cause accidentelle ; ce que Quicherat ne pouvait pas prouver puisqu’il n’avait pas en main les manuscrits. Nous croyons donc qu’il faut tenir à l’opinion de M. de L’Averdy jusqu’à preuve plus complète du contraire, puisque tout semble concourir comme nous le verrons plus loin à les démontrer semblables.
L’examen détaillé de chacune des parties de notre manuscrit confirmera tous ces rapprochements XXIIIet l’identifiera avec les deux manuscrits de Soubise et de l’Arsenal.
III. Contenu du manuscrit
1. Sommaire inséré par un auteur anonyme
Toutefois, avant d’entrer dans une étude plus attentive des détails, il ne nous paraît pas inutile de nous arrêter un moment pour jeter un coup d’œil général sur l’ensemble. Là encore nous pourrons le laisser parler lui-même. Une main inconnue du siècle dernier ou du commencement du nôtre, a résumé sa contenance dans quelques pages distinctes du volume et glissées entre les feuillets. Se trouvaient-elles avec le manuscrit lorsque Benoît XIV l’acheta ? Ou plutôt quelque bibliothécaire du temps de l’occupation française, alléché par le titre du manuscrit, n’en a-t-il pas voulu laisser après une première lecture un sommaire général ? Ce sommaire n’a sans doute aucune valeur historique ; mais puisqu’il a vécu un siècle en compagnie de notre manuscrit, il dira en notre lieu et place les divisions du recueil. Il suffit à faire connaître la nature des cinq principales pièces du manuscrit. Sans doute, il n’est pas le fruit d’une minutieuse attention, et je n’en veux pour preuve que l’étrange oubli de la consultation de maître Pierre L’Hermyte16, sous-doyen XXIVde l’église Saint-Martin de Tours, sur la compétence du tribunal qui condamna Jeanne d’Arc ; mais il donne du tout une idée suffisante pour permettre d’aborder sans autre préambule l’examen spécial de chaque pièce, bien que l’auteur de ce sommaire ne s’y soit pas arrêté à en narrer l’histoire, ni à en discuter la valeur : elles sont curieuses
, bien que la forme ne lui sourie pas toujours. Il aime le trait d’histoire partout où il le rencontre, mais les discussions théologiques et juridiques n’ont pas le don de le toucher, et les longueurs de messire Pontanus ou de Théodore de Lellis lui arrachent un petit mouvement d’humeur. Il trouve leurs allégations infinies et sans choix
et il estime que ces écrits sont surchargés de doctrines et de citations à l’usage de ces temps-là peu critiques
. Messire Théodore surtout ne XXVlui paraît pas très sérieux avec son érudition archaïque.
Il justifie et excuse toutes les réponses de la Pucelle, celles même qui pourraient mériter quelque répréhension, entassant sans choix et sans discernement des passages de la Sainte Écriture, des Conciles, des Saints Pères, des décrétales et des théologiens pour soutenir les réponses ou au moins les excuser.
Serons-nous aussi sévères ? Nos grands-pères traitaient bien dédaigneusement la science d’antan ; peut-être seraient-ils plus indulgents s’ils voyaient la poussière épaisse qui couvre souvent dans nos bibliothèques leurs propres volumes qu’ils croyaient le dernier mot du progrès.
Écoutons-le toutefois un moment :
Texte du sommaire
Procès de Jeanne d’Arc, dite Pucelle d’Orléans.
Le recueil contient cinq pièces différentes et curieuses.
1. — La première est un extrait très détaillé, en ancien langage, du procès criminel, fait par Messire Pierre Cauchon, évêque de Beauvais17, et XXVIpar frère Jehan Le Maître18, vicaire général du grand inquisiteur, lesquels condamnèrent le 31 may de l’an 1446, sous le Pontificat d’Eugène IV, laditte Pucelle, comme convaincue du XXVIIcrime de hérésie, de sortilège et idolâtrie, pour avoir porté en guerre l’habit d’homme, avoir rasé ses cheveux en rond et confessé d’avoir eu de fréquentes révélations d’aller servir le Roy de France son seigneur, Charles VII, contre les Anglois de la part de saint Michel et des saintes Marguerite et Catherine, qu’elle disait avoir vues, baisées et embrassées corporellement, et qui lui commandèrent surtout de garder inviolablement sa chasteté. Ce fut là le motif qui l’obligea de prendre à l’armée l’habit militaire. On trouve ici la rétractation ou abjuration des erreurs, qu’on l’obligea de faire publiquement. Suit la sentence qui la condamne à estre brûlée toute vive à Rouen, laquelle fut exécutée incontinent.
2. — Nouveau procès, fait l’an 1449, le 16 février, par le docteur Guillaume Bouillé, par commission de Charles VII, Roy de France, alors maître de Rouen. Cette pièce rapporte les dépositions des témoins ecclésiastiques et séculiers, et des notaires même qui travaillèrent à la construction du premier procès, lesquels accusent l’evesque Cauchon de fourberie, mauvaise foy, inimitié XXVIIIdéclarée, et violence jusqu’à défendre d’insérer dans les actes les réponses favorables à la Pucelle, et jusqu’à menacer de jester dans la rivière de Seine ceux qui oseraient lui insinuer quelque chose à son avantage ou pour sa décharge, et jusqu’à supprimer son appel au Pape et au Concile de Bâle, alors existant.
3. — S’ensuivent les allégations de Messire Paul du Pont, avocat consistorial en Parlement, consulté touchant la forme et validité du premier procès contre la Pucelle.
Ce docteur examine en particulier et en détail tous les actes des neuf séances, toutes les demandes et les réponses qu’il rejette ou approuve selon qu’elles sont conformes aux allégations infinies et sans choix, qu’il porte tirées du droit canonique, civil et criminel. Cet écrit est surchargé de doctrines et citations à l’usage de ces temps-là peu critiques. Il décide enfin contre l’invalidité du procès dont il démontre l’ininsistance et l’injustice. Il cite une certaine tradition qui porte que saint Martin offrait ses prières à sainte Claire, qui a vécu plus de huit siècles après lui.
XXIX4. — Extrait de Messire Théodore, des auditeurs de Rote, en cour de Rome, consulté sur les réponses de la Pucelle. Cet auteur pèse et examine d’abord les demandes faites à Jeanne, qu’il déclare captieuses et trop élevées pour la capacité d’une paysanne de dix-huit ans, qui savait à peine le Pater et Ave. Il justifie et excuse toutes ses réponses, celles même qui pourraient mériter quelque répréhension, entassant sans choix et sans discernement des passages de la Sainte Écriture, des Conciles, des Saints Pères, des Décrétales et des théologiens, pour soutenir les réponses de Jeanne ou au moins les excuser. Il prouve ensuite l’invalidité et la mauvaise foy du procès, qu’il déclare nul, faux et chargé d’autres opprobres.
5. — La dernière pièce est la sentence d’absolution donnée le seizième jour de juillet de l’an 1456, à Rouen, par l’autorité du Saint-Siège apostolique, par Messires Jean, archevêque de Reims, Guillaume, évêque de Paris, Jean, évêque de Coutances, Jean Bréhal, de l’ordre des Frères prêcheurs, XXXgrand inquisiteur, juges délégués et ordonnés par le pape Calixte III.
L’affirmation la plus étrange de ce sommaire est celle des visions de saint Martin, ce n’est assurément pas sans quelque malice qu’il relève une prétendue assertion de Paul du Pont dans cette phrase : Il cite une certaine tradition qui porte que saint Martin offrait ses prières à sainte Claire qui a vécu plus de huit siècles après lui.
Mais il a oublié de se demander s’il pouvait à bon droit identifier la sainte Claire du moyen-âge avec celle que Paul du Pont montre apparaissant à Saint Martin. C’était là pourtant le seul fondement de sa pointe lancée à ces temps là peu critiques
.
En ajoutant à cette énumération la cinquième pièce de messire Pierre L’Hermyte, sous-doyen de Saint-Martin de Tours, sur la compétence du tribunal de Pierre Cauchon, qui sous une forme beaucoup moins savante que Paul du Pont et Théodore de Lellis, conclut à l’invalidité du jugement, nous avons six pièces de nature très différente qui nous donnent une idée complète de l’œuvre juridique entreprise pour ou contre Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans.
2. Introduction historique
§1. Description du contenu
On pourrait même détacher du résumé du Procès, l’introduction historique qui n’a pas le XXXIcaractère officiel des pages qui la suivent, et sert uniquement à présenter au lecteur celle dont s’occupe tout l’ouvrage. Elle a pour nous un particulier intérêt, puisqu’elle démontre d’une manière évidente le but que s’est proposé l’auteur du manuscrit de Bologne en recueillant tous ces documents. Nous avions signalé son plan dès le début de cette introduction. Après cette première et succincte analyse du contenu de notre manuscrit, il apparaît d’une manière évidente à tous les yeux. Sans doute les histoires de Jeanne d’Arc donnent au récit de sa vie d’enfant et de guerrière, une place plus ample ; mais il est à remarquer qu’elles ne peuvent arriver à ces développements, qu’en pillant les procès de condamnation, de réhabilitation. En effet, — et ce n’est pas le côté le moins saisissant de l’histoire de Jeanne d’Arc, — sa vie si extraordinaire qui appellerait au premier abord sur les lèvres le mot de légende est précisément la biographie qui s’appuie sur les documents les plus authentiques. Il semble que Dieu ait voulu interdire le doute au sujet de sa mission surnaturelle, comme pour imposer silence à tous les préjugés politiques ou religieux qui s’élèveraient contre elle19.
XXXIILe peuple, qui fait les légendes, l’accueille sans doute avec faveur, quelquefois même avec un enthousiasme qui force la main des prudents et des politiques, mais le moyen-âge touche à sa fin, et la causticité railleuse des Bourguignons, la timide raison des hommes de cour et des gens d’Église, témoignent assez que Luther et Calvin vont naître, et que le temps n’est plus aux entraînements généreux de la foi.
Dès le premier jour de sa carrière, elle rencontra dans les hommes d’Église, dans les hommes de guerre, des résistances qui finirent par dégénérer chez plusieurs en invincibles antipathies. Au sein de XXXIIIson propre parti, ses actes furent souvent dénaturés par la malveillance, toujours contrôlées par la plus sévère observation ; aussi n’est-il aucun personnage dont la vie soit éclairée par des témoignages plus nombreux et plus considérables… Jamais le merveilleux ne toucha d’aussi près à la certitude historique. Il serait moins téméraire de nier l’expédition d’Alexandre ou la conspiration de Catilina, que de contester les circonstances principales de la vie de Jeanne d’Arc ; ou il faut admettre celles-ci sur les solennelles affirmations qui les constatent, ou il faut brûler toutes les bibliothèques et fermer tous les tribunaux20.
Les sources de l’histoire de Jeanne d’Arc sont en effet des documents authentiques, officiels et juridiques, qui ont été successivement élaborés par la plume haineuse ou favorable de ses ennemis ou de ses amis ; et par une étrange ironie du sort, le procès de condamnation qui devait salir sa mémoire est peut-être celui où elle paraît plus grande, tant sa naïve simplicité écrase la perfide duplicité de ses juges21.
XXXIVLa vraie physionomie de Jeanne d’Arc ressort donc moins du cri de la foule qui proclame ses vertus et ses triomphes que des examens successifs qu’elle subit à Poitiers et à Rouen, et des patientes enquêtes des juges du procès de réhabilitation. Notre manuscrit, qui nous présente sous une nouvelle forme littéraire quelques phases de ces actions juridiques, mérite donc à ce titre toute notre attention.
M. de L’Averdy nous a conservé, d’après celui de Soubise et de Paulmy, le commencement de la petite introduction historique qui précède le résumé du procès. Il est identique à celui que nous avons retrouvé. Par conséquent les conclusions qu’il a inspirées à Quicherat pour fixer la date de ces manuscrits et en expliquer les origines, s’appliquent avec vérité à notre manuscrit de Bologne. Il commence ainsi :
Tous les humains désirent et appètent naturellement cognoistre et sçavoir, ainsi que dict le philosophe. Et Tulle dict que nous sommes induicts et attirés à science XXXVpar la puissance et vertu de nature.
Et Quicherat conclut :
M. de L’Averdy a attribué le manuscrit de Soubise au règne de Charles VII, et Lenglet du Fresnoy aux dernières années du XVe siècle… Ce n’est certainement pas là le style du temps de Charles VII ; mais ce qui prouve encore mieux que la rédaction de l’ouvrage appartient au XVIe siècle, c’est que l’auteur cite [Robert] Gaguin et la Mer des histoires, livres dont on n’a fait usage que sous Louis XII ou François Ier.
Ces réflexions permettent assurément de déterminer la date du recueil et de la plupart des pièces qu’il renferme ; il en est une cependant qu’elle ne saurait atteindre, c’est précisément celle que M. Quicherat a reproduit d’après M. de Laverdy, en tête de son second volume. La lettre du roi Charles VII à Guillaume Bouillé et les dépositions des témoins on été rédigées en français, à l’époque même où elles furent faites, et l’auteur de notre manuscrit en a tout au plus changé l’orthographe.
Cette exception ne saurait donc affaiblir en rien la force de nos conclusions sur la date du Recueil de Bologne. Du reste un récit commencé d’une allure de si pure renaissance par la citation de Tullius, va continuer par les paroles d’Ovide en ses métamorphoses. À cette époque d’admiration XXXVIpassionnée pour l’antiquité, la vertu, fût-elle surnaturelle, ne se jaugeait et appréciait que dans la mesure de ses rapports avec les vertus des héros de la Grèce ou de Rome. Les écrivains les plus orthodoxes qui maintenaient les droits de primauté évidents de la vertu chrétienne sur la vertu païenne, avaient soin de se ménager la bénivolence
du lecteur par une entrée en matière pleine d’érudition classique. Le lecteur est-il donc défiant et craindrait-il de perdre son temps ? Il le paraît, car l’auteur s’empresse de le rassurer en lui rappelant que :
… en lisant les livres et principalement les histoires, on voit pour bon exemple les bonnes mœurs, excellentes vertus, haultes et glorieuses prouesses des nobles et vertueux, qui ont laissé pour héritage la gloire de leur nom.
Rien ne manquera au frontispice antique de notre manuscrit, ni les gestes romaynes de Catélina, de Clodius et de plusieurs autres, qui proposèrent prendre la chose publique
, ni la crudélité de Néron et l’orgueil de Tarquin
, ni l’oultrecuidance d’Annibal
. Un monde nouveau vient d’apparaître aux lettrés de France, il ne faut pas trop leur en vouloir de le trouver si beau, puisque éblouis par son éclat, ils n’ont point encore eu le temps d’en rechercher les limites et d’en constater les défauts.
XXXVIICes phrases pompeuses sont la marque du temps, nous les lisons avec un sourire sur les lèvres ; mais nous en avons déjà fini la lecture avant d’avoir eu l’idée de les critiquer, car l’auteur est bientôt à son fait. Écoutons-le nous annoncer que :
… ces jours passés en lisant [maints escritures] et chroniques, [il a trouvé] deux vertueux personnages, qui en leur temps ont mérité d’estre accueillis au nombre des chevallereux et obtenir la couronne et l’auréole des triomphans ; desquels l’ung estoit Messire Pierre de Brézé, qui en son temps fit maintes belles œuvres sur les Anglois et tant fit vaillamment qu’il les repoussa jusque sur terre et territoire si vertueusement, que Gaguin et la Mer des histoyres ne l’ont pas oublié en leurs escritures et chroniques. L’autre personnage est Jehanne La Pucelle, le vray honneur et miroir des dames et jeunes pucelles.
Il n’était pas alors recueil féminin qui ne portât le nom de Miroir des femmes vertueuses22 et c’est XXXVIIIprécisément sous ce titre qu’avait paru au XVe siècle, un petit livre populaire qui disait, sous une forme abrégée et accessible à tous :
… l’histoire admirable de Jehanne la Pucelle, native de Vaucouleur.
Mais le sage n’avance rien qu’il ne prouve, et notre auteur tient à démontrer qu’il n’a pas failli à la vérité en présentant Jeanne d’Arc comme modèle aux jeunes pucelles de France.
Elle garda mieulx virginité et chasteté que ne fit onc Lucresse, plus sage et prudente fut que Pénelope et plus vertueuse que Clelia, que Paulafilée, que Polipenne, Hecuba et Dromache, femme de Hector.
La voilà maintenant bien grande, au milieu des ombres sacrées des femmes illustres de l’antiquité, et nul, au temps de l’auteur, ne songera à s’étonner d’un si grand luxe de comparaisons.
La mode était à ces grands noms du passé. En ce moment, ou peu auparavant, paraissait XXXIXen Italie, à la gloire de la fille d’Alexandre Sforza, la Gynevera de le clare donne23, où l’auteur, jouant sur le prénom de celle à qui il dédie son œuvre, prétend résumer en elle les plus belles vertus de tous les temps. Jeanne, la gentille Pucelle de France, n’y est pas oubliée, mais ici encore elle ne passe à la postérité que sous le couvert d’une gloire antique. L’auteur, Joanne Sabadino de li Arienti [Giovanni Sabadino degli Arienti], après avoir longuement rappelé l’histoire de Camille, valeureuse vierge, fille de Méthabe [Métabus], roi des Volsques, semble tout heureux et tout fier de pouvoir lui comparer son héroïne, car assurément il n’est pas très préoccupé d’en faire une sainte.
Nous avons rappelé, (dit-il), les vertus de cette vierge Camille par comparaison, voulant montrer aux temps modernes que notre Jeanne, la gentille Pucelle (Polcella gaya), XLn’a eu ni moins de gloire, ni moins de valeur que l’antique Camille, comme nous le dirons.
Le patriote doit s’unir au chrétien, pour célébrer tant de vaillance unie à tant de vertus ; car si Jeanne aima vivement son Dieu et ses saints, si des pleurs coulèrent maintes fois de ses paupières, tandis qu’elle recevait le corps sacré de notre Sauveur à la sainte table, s’il lui suffisait dans ses courses d’ouïr la messe pour se sentir toute allégée et heureuse, elle aima si vivement son roi et le sang de France, que les larmes lui venaient aux yeux, à la pensée de la dure captivité et de la cruelle servitude qu’ils subissaient sous le joug de la tyrannie angloise24.
XLIIl y a trois jours qu’elle est dans Orléans, l’attaque du convoi de vives, que Fastolf amenait aux Anglais était commencée, et Jeanne d’Arc n’en savait rien. Elle reposait. Tout à coup elle se réveille :
— En nom Dieu, crie-t-elle à son écuyer D’Aulon, qui dormait sur un autre lit, mon conseil m’a dit que j’aille contre les Anglais, mais je ne sais si je dois aller à leurs bastilles ou contre Fastolf qui les doit ravitailler.
D’Aulon se précipite pour l’armer, mais comme il l’armait, on entend des cris dans la rue. La rumeur publique apporte la nouvelle que les Français faiblissent à l’attaque ; elle sort en toute hâte et rencontre son page :
— Ha ! sanglant garçon, s’écrie-t-elle, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! Allez quérir mon cheval.
Elle court à la porte de Bourgogne, les étincelles jaillissent du pavé sous le galop de son cheval, mais brusquement elle s’arrête frémissante ; un soldat blessé est près de la porte.
— Jamais, dit-elle, je n’ai vu couler le sang français sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tête.
Est-il dans toute notre histoire nationale une page plus belle et plus animée du souffle patriotique, et l’auteur de notre manuscrit de Bologne n’a-t-il pas pleine raison, lorsqu’il rappelle à ses compatriotes qu’ils ne tiennent XLIIque de Jeanne d’Arc joyssance de paix et de tranquilité25
.
Je dis que nous devons être curieux de lire et réduire en mémoire les gestes admirables et haultes prouesses de Jehanne la Pucelle, à laquelle nous sommes plus tenus que à plusieurs autres, considérés l’honneur et le bien qu’elle nous fit durant ses jours, dont la perpétuelle mémoire et gloyre inextinguible doibt estre perpétuellement en la bouche et oyre des François, qui sont en franchise, en paix et tranquillité, possédance et joyssance de leur territoire, par le moyen et incitation, d’icelle que Dieu absolle.
§2. Valeur historique
Examinons donc la valeur historique de ce petit document qui se présente sous couleur si originale de Renaissance. L’auteur n’y a pas grande prétention ; mais il veut dire en deux XLIIImots ce que fut celle dont le procès souleva tant de savantes enquêtes, instructions et plaidoyers.
Il eût été singulier de présenter au public un recueil de ce genre, sans lui dire un mot de son unique objet. C’est pour combler cette lacune qu’il a sommairement extrait et rédigé le pays, la nativité et les noms du père et de la mère d’icelle avec aucunes prouesses et œuvres miraculeuses qu’elle fict.
Il ne faudrait pas y chercher la précision d’une sévère critique. Domrémy est transformé en une rue de Vaucouleurs où habitent les père et mère de Jeanne, Jacques d’Arc et Ysabeau, sa femme, natifs du pays Lorraine
. Placée aux confins de la Lorraine et de la Champagne, la terre de Domrémy passait, suivant les hasards de la politique, d’une province à une autre ; mais elle restait au milieu des fluctuations temporelles attachée au spirituel à l’évêché lorrain de Toul. Au moment de la naissance de Jeanne d’Arc, elle dépendait au point de vue administratif du bailliage de Chaumont, en la prévôté d’Andelot. Jeanne d’Arc était française ; c’est là le seul point qui importe à notre patriotisme, puisque c’est à ce titre qu’elle a reçu du ciel la mission de bouter les Anglois hors du royaulme et rétablir sur son trône son souverain dépossédé. Forte et douce, elle unissait, quoi XLIVqu’en dise Michelet, au service de sa cause, avec la grâce de Dieu, l’énergie et l’âpreté lorraine à la douceur champenoise. Son enfance n’a rien d’extraordinaire :
… depuis qu’elle eut quelque petit d’entendement, garda les bestes aux champs…
Il est inutile de suivre pas à pas ce récit qui se suffit à lui seul dans la simplicité et la fraîcheur printanière de notre belle langue française. Il n’est pas jusqu’à ce nom gracieux de Pucelle qui ne soit plein d’une éloquente signification. Lorsque nous nommons la Reine des cieux, la Mère de Dieu, un seul mot suffit à la nommer : la Vierge ; car ce seul mot dit le secret des faveurs spéciales qui lui furent accordées. Sur les champs de bataille, comme aux champs de Vaucouleurs, Jeanne d’Arc n’a également qu’un nom, et ce nom est inséparable de sa mission, car les mêmes voix qui lui ordonnaient d’aller devers le roi de France son Seigneur pour lui rendre son royaume et bouter hors les Anglais, lui commandaient en même temps, avec non moins d’insistance de garder fidèlement sa virginité.
Et pour ce qu’elle garda entière et perpétuelle virginité, elle acquit ce beau titre et nom de Pucelle, lequel a esté plus fréquent en la bouche et mémoire des hommes que n’a pas son propre nom qu’elle apporta aux fonts du baptême.
XLVL’auteur ne s’occupera pas longtemps des gestes militaires de Jeanne d’Arc. Ce qui sera discuté dans ses procès, ce sera sa mission surnaturelle.
Aussi ne cherche-t-il qu’à la mettre en lumière, et tandis que les faits-d’armes d’Orléans, de Jargeau (Fargeault), de Beaugency et de Patay (Paray) en Beauce, passent rapidement sous sa plume, il s’arrête avec complaisance aux traits pleins de charme de son entrevue avec le roi à Chinon et de la découverte de son épée. Chacun de ses petits détails forme un petit tableau complet sous une forme nouvelle qui mérite l’attention.
Le Roy adverti de sa venue s’accoutra moins richement que ung de ses écuyers ou gentilshommes. Touteffoys, la Pucelle le cogneut bien entre les autres et le salua révérendement et le Roy luy dict en luy montrant un de ses chevalliers :
Ma mye, je ne suis pas le Roy, c’est cestuy-là.Auquel elle respondit :Ha, Sire, tu es le très noble roy de France ; à toy suis de Dieu envoyée pour te ayder à reconquestre ton royaulme ; et si tu me veux bailler charge d’hommes, je te meneray sacrer à Reims, j’ouvray le siège d’Orléans et boteray toutellement les Anglois hors du royaulme.
Le roi est frappé, mais il hésite encore, car il craint de compromettre sa cause dans une aventure. XLVILe long examen des docteurs de Poitiers sauvera sa responsabilité : Jeanne d’Arc est reconnue comme l’envoyée de Dieu. Il lui faut des armes, car sa mission militaire va commencer aussitôt.
Et quand le Roy luy eust accepté sa demande, elle luy requist qu’il envoyast ung de ses armuriers querre une espée, laquelle estoit parmi plusieurs vieilles ferrailles dedans l’église de Saincte Catherine de Fierboys et estoit marquée par chascung cousté de cinq fleur de lys.
Où l’auteur a-t-il puisé ce détail des dix fleurs de lys ? Jeanne d’Arc ne parle que de cinq croix dans l’interrogatoire qu’elle subit à Rouen. Cette idée n’est pourtant pas spéciale à notre auteur, car le frontispice, placé en tête de l’Histoire de Jeanne d’Arc par M. Le Brun de Charmettes, et représentant le portrait de la Pucelle, d’après une vieille gravure, la montre l’épée nue et fleurdelisée à la main. Il est vrai que l’édition était de 1817, en pleine restauration, et que M. Le Brun de Charmettes était sous-préfet de Saint-Calais ; mais il a dû cependant puiser dans quelque document ce détail des fleurs de lys, propre à flatter la cour de France.
Quoi qu’il en soit, à peine Jeanne d’Arc fut-elle en possession de son épée qu’elle voulut XLVIIavoir le complément de son armement de guerre. Le Roi pourvut à tout et M. Vallet de Viriville dans son Iconographie de Jeanne d’Arc, reconstitue avec le plus grand soin la transformation qu’elle subit. Avec son chapeau de feutre noir, sa cuirasse de fer poli, ses grègues de fer autour des jambes, ses chausses de cuir, sa cotte brune entre la cuirasse et les jambières, ses manches rouges collantes et ses manches ouvertes adaptées aux épaules, elle devine que sa vie militaire commence. Il n’est pas chevalier plus ferme sur ses étriers et plus sûr en ses coups.
Et quand elle fust armée et montée à cheval, elle courut la lance et fist toutes actes d’hommes d’armes aussi virtueusement qu’homme qui fust en la court du Roy et se partit avec sa compaignie.
Elle court au point menacé, elle se hâte vers Orléans. Nous ne la suivrons pas à travers sa marche victorieuse, car l’auteur passe sur tous ces événements avec autant de rapidité que put en mettre Jeanne elle-même pour poursuivre les Anglais terrifiés :
— Avez-vous de bons éperons ? crie-t-elle au duc d’Alençon.
— Eh ! quoi est-ce pour fuir ?
— Non, ce sont les Anglais qui sont en fuite, si vous avez de bons éperons pour les poursuivre.
Et ils fuient si bien que déjà nous sommes à Reims et au triomphe, puis XLVIIIbientôt et d’un trait à Compiègne et à la captivité26.
3. Procès de condamnation
XLIXL’œuvre d’iniquité va commencer.
Jeanne d’Arc doit mourir, mais il faut qu’elle meure déshonorée. Elle doit mourir, car les Anglais ne veulent pas la laisser aller, après l’avoir achetée à Jean de Luxembourg, et ils la retiennent dans leurs prisons, et non dans les prisons de l’Église, comme il conviendrait à une criminelle accusée d’hérésie, d’apostasie et de sacrilège ; elle doit mourir, car les Anglais qui la pourraient garder comme prisonnière de guerre, mais ne pourraient, sans violer le droit des gens, la faire périr, la livrent à un tribunal qui ait en son pouvoir le droit de mort. Elle mourra déshonorée, car les formes les plus solennelles de la justice, la plus savante procédure vont donner à son procès de condamnation tous les dehors de la plus impartiale équité. Un indigne prélat consent à mettre sa science juridique et sa cauteleuse perfidie au service de la cause honteuse27. Chassé de Beauvais par le roi LCharles VII qu’il a trahi, il va se venger sur celle qui a conduit ce même roi à la victoire.
Nous n’entrerons pas dans l’examen détaillé de l’abrégé français du procès que nous publions dans ce volume. Toutes les données en sont connues du public par l’instrument latin authentique, édité par M. Quicherat. Son intérêt consiste dans la langue dont s’est servi l’auteur, et dans son caractère de partie intégrante d’un recueil juridique complet, de l’œuvre de condamnation et de réhabilitation, entreprise successivement à l’encontre et en faveur de Jeanne d’Arc.
Ce document est composé d’éléments divers qu’il importe de distinguer. L’auteur commence d’abord par suivre pas à pas l’instrument latin.
Les premières lignes sont une simple et large traduction :
A tous vrays et fidelles chevalliers de la foy catholique, Pierre, révérend père en Dieu, Monsieur l’Evêque de Beauvais, et religieuse personne frère Jehan Le Maître…
Phrase qui correspond à celle-ci :
Universis præsentes litteras seu præsens publicum instrumentum inspecturis, Petrus, miseratione divina Belvacensis episcopus, et frater Johannes Magistri, ordinis Fratrum prædicatorum.
Le traducteur prend sans doute quelque licence, mais il n’altère en rien le sens général du document.
LIPierre Cauchon expose ses titres au rôle qu’il va jouer. La Pucelle avait été prise dans le diocèse de Beauvais, et par là relevait de son tribunal. D’autre part il n’était pas sur son territoire, et il ne pouvait agir à Rouen, sans le consentement du chapitre, le siège étant vacant ; mais les difficultés ne l’arrêtaient pas. Il voulait, en flattant le roi d’Angleterre, servir ses intérêts et satisfaire son ressentiment contre Charles VII. De fait, il n’était plus que de forme un juge ecclésiastique, et toute cette affaire qu’il entreprenait était un procès politique. Il avait acheté sa victime, non pas au nom de l’Église, mais au nom d’Henri VI. L’hypocrisie couvrit encore cette nouvelle honte :
— Et combien, dit-il, qu’elle ne doive point être de prise de guerre, comme il semble, considéré ce que dit est ; néanmoins pour la rémunération de ceux qui l’ont prise et détenue, le roi veut libéralement bien bailler jusqu’à la somme de six mille livres, et pour ledit bâtard qui l’a prise, lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jusques à deux ou trois cent livres.
On marchandait, paraît-il, car il finit par offrir dix mille livres, alléguant la coutume de France, par laquelle le roi avait le droit de se faire céder tout prisonnier, fût-il de sang royal ; mais cette coutume LIIn’avait été jamais mise au service des passions personnelles, et c’était en faire une basse iniquité que de lui donner cette interprétation nouvelle.
Après l’exposé de tous les principes généraux, sur lesquels Pierre Cauchon appuyait la compétence de son tribunal, notre document se transforme et revêt un caractère plus personnel, à ces mots :
Par quoy, plusieurs informations faictes des actes et œuvres d’icelle qu’elle avait faictes au pays de sa nativité et en autres divers lieux…
Il s’agit, en effet, de rattacher l’exposition de la cause, premier acte du procès de condamnation, à la teneur des lettres envoyées aux docteurs, pour avoir leur sentiment, dont notre auteur s’est servi pour résumer toute l’affaire. Il saute à pieds joints par-dessus toute l’instruction du procès, c’est-à-dire l’interrogatoire pour arriver rapidement à l’acte d’accusation. Voici tout ce qu’il dit de ces longs interrogatoires que subit Jeanne d’Arc :
Et fut cytée la prédicte femme pour comparoitre devant nous, à certain jour, lequel jour advenu, les parties, c’est à sçavoir ledict promoteur, au nom de son office, et ladicte Jehanne comparurent personnellement devant nous. Adonc, jouxte notre office, interrogasmes et feismes interroger par plusieurs LIIIgrands docteurs et nobles personnages, pour fonder jugement sur cette misérable pécheresse.
La teneur des lettres envoyées aux docteurs pour avoir leur sentiment serait inexplicable, si nous passions aussi rapidement que notre auteur sur les différents actes du procès, et le document tout entier, composé de pièces et de morceaux, serait un taillis inextricable pour quiconque n’aurait une connaissance très exacte et très minutieuse de l’instrument latin du procès. Il importe donc de rappeler en deux mots comment les écritures, accumulées par les greffiers, se transformèrent en ces douze articles, qui provoquèrent la sentence définitive.
Les interrogations faites, le tribunal voulut avoir l’aveu de Jeanne d’Arc au procès-verbal qui en fut rédigé. Jean de La Fontaine, commissaire de l’évêque, Jean Le Maître, le vice-inquisiteur et quelques autres se présentèrent donc à sa prison et lui donnèrent lecture de la minute française. Cette lecture provoqua de nombreuses réponses de la part de Jeanne d’Arc, et le promoteur, Jean d’Estivet28, essaya de les LIVréfuter, suivant l’engagement qu’il en avait pris avant que le greffier eût commencé.
Acte fut pris de toutes les paroles prononcées dans cette entrevue. Pierre Cauchon réunit alors ses conseillers ordinaires pour leur donner lecture d’un projet de propositions, rédigées d’après cet acte et le procès verbal. Ces propositions étaient de grande importance, puisqu’après avoir été défendues par le promoteur, elles devaient servir de base à l’accusation.
Elles furent approuvées et lues à la prisonnière Jeanne d’Arc, comme l’avait été le procès verbal de l’instruction, en présence d’une nombreuse LVassemblée de docteurs, réunis sous la présidence de l’évêque, dans une chambre voisine de la grande salle du château de Rouen.
La lecture du réquisitoire dura deux jours ; mais au fond il se résumait en soixante-dix articles. C’était encore trop.
Le lundi de Pâques et les deux jours suivants, les juges29 reprirent en sous-œuvre le travail du promoteur, et le réduisirent à douze articles qui rappelaient tous les grands chefs d’accusation, sous une forme plus précise et plus saisissante. M. Wallon, dans son Histoire de Jeanne d’Arc, au tome II de l’édition Hachette, 1860, p. 128, a fait ressortir toute la portée de cette nouvelle pièce :
Ces douze articles vont être la base et le pivot du procès. Dans les interrogatoires, si LVIla pensée du juge se trahit par la forme des questions, la vérité se fait jour par les réponses de Jeanne ; et elle confond par l’éclat qu’elle répand la malignité de son adversaire. Dans les soixante-dix articles, la haine et le venin de l’accusateur peuvent se donner libre carrière. On y trouve comme résumés des aveux de Jeanne, des paroles détournées de leur sens, des faits défigurés et transformés du blanc au noir, et même des assertions calomnieuses qui se produisent pour la première fois ; mais Jeanne est là ; elle renvoie à ses déclarations, elle redresse ou elle nie. Si résolu qu’on soit de ne lui point faire raison, il faut qu’on l’entende, et sa simple et brève parole tient en échec toute la furie de l’accusation. Dans les douze articles, œuvre sans nom d’auteur, la dernière trace de la parole de Jeanne est effacée. On n’y trouve plus, il est vrai, la violence du réquisitoire : elle s’est renfermée tout entière dans la lettre d’envoi qui les accompagne. Ce sont des faits, mais des faits choisis, disposés et rapprochés de telle sorte que la pensée du juge s’y produit tout entière, et qu’à chacun des articles on est amené à joindre de soi-même les conclusions que l’accusateur en a fort habilement retranchées.
L’auteur de notre manuscrit de Bologne n’a LVIIfait que résumer, d’une manière vague et indécise, tout ce développement du procès. Il eût été difficile de comprendre à quel point de l’affaire il fallait rattacher ses extraits. Sa conclusion nous amène naturellement à l’acte dont nous avons déroulé la longue et laborieuse préparation :
Le procès premièrement contesté et serment fait solennel, en après les responses qu’elle donna tant auxdicts articles, qu’autres interrogations par nous à elle faictes, et aussi les assertions et affirmations qu’elle fist, commandasmes réduire en brief et compendieusement en la manière qui s’ensuit : Une femme dict et affirme…
Nous retombons ici dans un texte connu, d’après l’instrument latin, et ne suivrons pas l’abréviateur à travers son exposé. Qu’il nous suffise d’en avoir analysé l’ordonnance et pesé la juste valeur.
Nous ne raconterons donc pas une histoire que tait notre manuscrit et qui est dans toutes les mémoires, nous outre-passerions ainsi, par un exposé inutile, les limites d’une simple introduction. Les historiens de Jeanne d’Arc ont dit avec éloquence, et les poètes ont chanté avec compassion et indignation les derniers moments de Jeanne d’Arc. Tous les cœurs français et catholiques, toutes les âmes loyales de tous les pays, LVIIIles Anglais eux-mêmes ont frémi à ce récit palpitant.
Écoutons seulement un moment quelques vers des Messéniennes de Casimir Delavigne. Repassons-les dans notre esprit, comme pour faire halte dans cette introduction aux exposés peut-être trop arides ; ils sont la conclusion vivante et animée d’un drame juridique dont nous avons suivi avec dégoût la trame cauteleuse et perfide.
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l’image,
Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents,
Au pied de l’échafaud, sans changer de visage,
Elle s’avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta ; quand debout sur le faîte,
Elle vit ce bûcher qui l’allait dévorer,
Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,
Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête
Et se prit à pleurer.
Ah ! pleure, fille infortunée,
Ta jeunesse va se flétrir
Dans sa fleur trop tôt moissonnée ;
Adieu beau ciel, il faut mourir.
Et la mort vint, sans qu’un cri de protestation s’élevât du milieu de la foule armée, sans qu’un bras s’étendît du haut du tribunal des juges vendus, par un mouvement soudain de remords, sans que l’Anglais prît peur des vengeances du ciel, et le Français rougît d’une lâcheté inouïe dans notre histoire nationale.
4. Enquêtes sur le procès de condamnation
LIXLes jours, les mois passeront sur les murmures secrets du peuple, sur le châtiment des juges, sur les défaites des Anglais. Les années même s’écouleront, jusqu’au jour où la victoire complète des Français, relevant leurs cœurs abaissés par trop de défaites et trop d’humiliations, leur fera prendre conscience d’eux-mêmes et des vues secrètes de la Providence sur leur sainte Libératrice.
En 1451 parut un homme que sa haute situation dans l’Église, sa science personnelle, l’éclat de son nom, son patriotisme bien connu, et le siège même dont il était titulaire, appelait à jouer un rôle dans la réhabilitation de Jeanne d’Arc ; d’autre part, il faut bien l’ajouter, la mission que le Pape venait de lui confier, sa légation en France, s’opposaient à ce qu’il prît part à une affaire qui revêtait au milieu des passions de la lutte un caractère politique.
Guillaume d’Estouteville, cardinal de Saint-Sylvestre et de Saint-Martin des Monts, bientôt archevêque de Rouen30, devait mieux que tout LXautre affirmer ses droits à reprendre une cause dont le premier et partial jugement avait abouti à l’exécution de Jeanne d’Arc ; il allait y apporter la double force de son patriotisme et de sa prudence politique. Venu pour tenter un accord entre la France et l’Angleterre, dans le but d’une action commune contre les Turcs, il réussit à concilier quelque temps les côtés délicats de sa mission officielle avec les difficultés de cette autre mission qu’il avait acceptée sur les instigations du roi de France. Tant que l’affaire en resta aux préliminaires, son rôle resta possible, car il se dissimula derrière Guillaume Bouillé, à qui le Roi de France, par une lettre dont notre manuscrit LXIde Bologne nous livre la teneur, donna le pouvoir et l’ordre de citer les témoins de la condamnation et de la mort de Jeanne d’Arc et d’en recueillir les dépositions.
Nous ne nous arrêterons pas longuement à cette partie de notre manuscrit ; c’était assurément au point de vue historique la plus intéressante du manuscrit de Soubise et de celui de l’Arsenal ; je dirai même que l’histoire de Jeanne d’Arc serait encore incomplète, si cette partie de notre manuscrit de Bologne était restée dans l’ombre comme les autres ; mais au XVIIIe siècle, M. de L’Averdy en devina, au premier coup d’œil, le haut intérêt, et se hâta de la publier. Ce fut heureux ! quelques années après, le manuscrit de Soubise et le manuscrit de Paulmy disparaissaient au milieu de la tourmente révolutionnaire, et c’est dans le recueil de M. de L’Averdy que M. Quicherat alla puiser le texte des dépositions recueillies par Guillaume Bouillé, ainsi que ses lettres de commission.
L’œuvre du Cardinal d’Estouteville fut donc féconde. Du reste, proche parent de Charles VII par sa grand-mère, dame d’Harcourt et sœur de Charles V, il était l’un des conseillers les plus écoutés et des coadjuteurs les plus appréciés du Pape Nicolas V ; il pouvait mieux que tout autre LXIImener à bonne fin les deux affaires qui l’occupaient, si l’une et l’autre avaient été pour lui de réalisation possible dans le même temps ; mais la jalousie et la colère des Anglais vaincus dans le domaine du droit, après l’avoir été dans le domaine des armes, étaient incapables de se prêter aux considérations les plus raisonnables. Il était réservé à notre XIXe siècle de nous montrer dans la nation anglaise un noble exemple de justice et de sincérité, puisqu’il nous la fait voir prenant en mains avec vigueur et enthousiasme la cause de Jeanne d’Arc.
Si donc l’œuvre du cardinal d’Estouteville resta incomplète, elle fut pourtant décisive. Le procès verbal de l’enquête et les documents que l’on put recueillir à Rouen furent transmis au roi et à son conseil, et servirent de base à un mémoire, sur lequel on prit l’avis de quelques théologiens et de quelques canonistes ; nous allons expliquer tout à l’heure en parlant des consultations de Paul Pontanus, de Théodore de Lellis et de Pierre L’Hermyte la portée de nos travaux préparatoires.
Provisoirement on n’alla pas plus loin (dit Marius Sepet dans son livre de Jeanne d’Arc, p. 449). Jeanne ayant été jugée par un tribunal ecclésiastique, qui l’avait surtout condamnée pour LXIIIde prétendues erreurs en matière de foi, la justice royale était incompétente. Pour réviser le procès et réhabiliter l’orthodoxie de la victime, il ne fallait pas moins que l’intervention du Saint-Siège.
Cette intervention ne se manifestera pas aussitôt. Avant tout, l’Église a besoin d’assurer la paix entre les nations chrétiennes, et de repousser le Turc aux frontières de la civilisation ; il serait donc téméraire de la part de son chef, de compromettre cette œuvre fondamentale. Nous avons déjà dit, au commencement de cette introduction, comment Charles VII et la Cour de Rome parvinrent à tourner la difficulté et à sauvegarder en même temps que les droits de la justice les intérêts de la paix Européenne ; nous avons dit comment les parents de Jeanne d’Arc se firent demandeurs dans la cause de la réhabilitation.
Dès lors le Saint-Siège ne pouvait plus hésiter ; car il pouvait invoquer, à l’encontre de la sentence de Rouen, les conclusions de l’examen de Poitiers.
L’impression profonde produite à Poitiers par les paroles de Jeanne d’Arc, était encore vivante. Nous en avons pour preuve le témoignage de Regnault de Chartres31, archevêque de Reims, LXIVet chancelier de France, dont l’affirmation ne saurait être suspecte, car il subit le plus tard possible l’ascendant de Jeanne d’Arc, et fut des premiers à montrer pour elle une indifférence qui alla même jusqu’à l’hostilité et aux récriminations.
Mais qu’étaient devenus les registres de Poitiers. Plus d’une fois pendant les longues interrogations que lui avait fait subir Pierre Cauchon et ses assesseurs, Jeanne avait renvoyé ses juges à ces registres, et jamais une ligne n’en avait été publiée pour aider à l’instruction de la cause.
Étaient-ils donc en la possession du parti français, ces fameux registres, dont parlait si souvent l’accusée ou ses accusateurs ? — les trouvaient-ils trop éloquents en faveur de Jeanne d’Arc pour les produire devant le public ? — mais s’ils avaient été en la possession du parti français, pourquoi ne les voyons-nous pas paraître au procès de réhabilitation ?
Quoiqu’il en soit des motifs honnêtes ou déloyaux LXVde la disparition des procès-verbaux d’une enquête si importante, l’enquête de Guillaume Bouillé venait bien à propos pour arracher à l’oubli les derniers restes d’une tradition, dont les dépositaires commençaient à descendre dans la tombe. Déjà Pierre Cauchon n’était plus ; d’autres avaient disparu. Jean Le Maître avait caché sa honte dans quelque cellule d’un couvent ignoré d’un ordre qu’il aurait pu déshonorer devant l’histoire, si la part active de cet ordre dans le second procès, et la pieuse compassion de la plupart de ses membres pour la victime, à ses derniers moments, ne l’avaient réhabilité en même temps que Jeanne d’Arc, et je dirai même avant elle.
5. Mémoires en faveur de Jeanne d’Arc
Laissons donc au texte toute son éloquence, et notons au passage sa puissante fécondité, puisqu’il inspira les admirables mémoires qui forment la partie la plus importante de notre manuscrit de Bologne.
§1. Guillaume Bouillé
Le père Ayroles, dans le remarquable et important travail qu’il vient de publier sur Jeanne d’Arc, a donné quelques renseignements précieux sur ce Guillaume Bouillé qui nous occupe, et bien que nous ne publiions les textes des dépositions, que par respect pour l’intégrité de notre manuscrit, nous ne pouvons cependant passer LXVIsous silence les détails intéressants, groupés par les patientes éruditions de cet auteur.
Guillaume Bouillé fut un des plus distingués théologiens de son temps : Theologiæ magister auditissimus, est-il qualifié dans le Gallia christiana. Il est probable que lors de la condamnation de Jeanne en 1431, il se trouvait parmi les étudiants de l’Université ; de bonne heure il en occupa les hautes dignités. Proviseur du collège de Beauvais, procureur de la nation de France, il eut son trimestre de suprême magistrature, ayant été élu recteur le 16 décembre 1439. Les succès le suivirent dans la faculté de théologie, il en devint le doyen, et soutint les prétentions de sa corporation contre les privilèges des Ordres Mendiants.
Bouillé était en même temps pourvu de plusieurs bénéfices. Le principal était un canonicat dans l’église de Noyon. Là aussi il fut doyen dès 1447, assista en cette qualité au Concile de Soissons en 1454, et renonça à cette dignité en 1464. Il ne mourut qu’en 1476 ; son humilité lui fit défendre d’élever aucun monument sur son tombeau.
Charles VII avait une telle estime pour son mérite, qu’il le nomma membre de son Grand Conseil, et qu’il l’envoya en mission auprès du LXVIISaint-Siège. Bouillé a souscrit la condamnation portée contre les nominaux en 147332.
Guillaume Bouillé prit une part très active au procès de réhabilitation ; il remit même aux juges de ce second procès le mémoire qu’il avait composé après l’enquête, qui lui fut ordonnée par le roi Charles VII. Ce mémoire fut un des neuf, insérés dans l’instrument de la réhabilitation, et Quicherat en a extrait le préambule pour ses volumes de recherches sur les sources de l’histoire de Jeanne d’Arc.
Toutefois ce mémoire, qui fut jugé assez important pour servir au procès, ne fut pas le résultat direct de l’enquête ordonnée par le roi.
La première préoccupation de Charles VII, une fois qu’il se trouva maître de Rouen, fut de faire recueillir les derniers souvenirs de la mort de Jeanne d’Arc, dont les témoins, après vingt ans de silence, commençaient à se faire rares. Puisque Pierre Cauchon était descendu dans la tombe, LXVIIIque Jean Le Maître avait disparu, que Loyseleur et Jean d’Estivet avaient subi le châtiment terrible d’une mort imprévue, il fallait se hâter d’entendre les témoins qui pouvaient encore raconter les ignominies du procès de condamnation.
Bouillé en entendit sept, tous forts compétents. Leurs dépositions n’ont pas été relatées dans le procès de réhabilitation ; mais elles nous sont parvenues. On y entend quatre fils de saint Dominique, Martin Ladvenu et Ysambart de la Pierre, présents à bien des séances du procès de condamnation, particulièrement intéressants à cause du rôle de consolateurs de la dernière heure, rempli par eux auprès de la martyre, ainsi que cela a été déjà indiqué. Leurs confrères, Jean Toutmouillé et Guillaume Duval, qui les avaient accompagnés dans quelques graves circonstances, parlèrent aussi de ce qu’ils avaient vu. Impossible de trouver des témoins qui fussent dans la nécessité de tout apprendre plus que le principal greffier Manchon et l’huissier Massieu. Bouillé les entendit. Une affaire d’intérêt avait fait accourir de Besançon à Rouen le terrible interrogateur Beaupère. Il fit une déposition dont il a été déjà parlé. Duval, Toutmouillé, Beaupère ne paraissent pas dans les informations subséquentes ; LXIXil n’en est pas de même des quatre autres33.
Il en est qui seront interrogés jusqu’à trois fois encore.
§2. Paul Pontanus
Après que le Cardinal d’Estouteville eut obtenu par l’intermédiaire de Guillaume Bouillé les dépositions qui devaient servir de base à un essai de réhabilitation, il jugea encore prudent de solliciter l’avis des théologiens et des canonistes sur le cas de Jehanne La Pucelle. Paul Pontanus, dont notre manuscrit de Bologne traduit le nom par Paul du Pont, fut le premier savant auquel il eut recours34. Né à Céretto [Cerreto], en Ombrie, d’une famille de jurisconsultes, qui faisait carriera au service de l’Église Romaine, élevé lui-même au centre des affaires canoniques, et parvenu par ses LXXétudes, sa prudence et ses remarquables dispositions au poste d’avocat consistorial au tribunal de la Rote, il se fit attacher à la légation de France35. Ses talents ne furent pas inutiles en la circonstance.
L’iniquité du procès de condamnation, qui nous paraît aujourd’hui évidente et nous arrache à la lecture des pièces authentiques un cri d’indignation, n’impressionnait pas au même degré les contemporains de Jehanne La Pucelle ; même après les premières enquêtes, le juge coupable, Pierre Cauchon, était encore nommé avec respect. Calixte III, dans son bref du 3 juin 1455, par lequel il autorisait la révision du procès de condamnation, l’appelait vir bonæ memoriæ, ce qui a fait dire à M. de Carné :
L’Évêque de Beauvais, LXXIirréprochable au point de vue des mœurs et de la doctrine, fut jusqu’au dernier jour de sa vie une homme de parti aussi convaincu que passionné. [Revue des Deux Mondes, t. I (1856), p. 345.]
Le terrain n’était pas encore déblayé de toutes les subtilités juridiques accumulées par un juriste aussi rompu à toutes les arguties des Décrets. Il fallait dégager les propositions diverses de tout leur appareil inutile, mettre dans son plein jour l’inconsistance et les contradictions des douze articles qui avaient motivé la sentence, et leur opposer les réponses lumineuses, vives, simples et saisissantes de l’accusée ; en un mot délimiter l’objet d’une révision du procès projeté par le roi Charles VII et le cardinal d’Estouteville.
Les apparences juridiques de l’œuvre de Pierre Cauchon, tous les dehors extérieurs de justice qu’elle revêtit, étaient d’autant plus propres à impressionner l’opinion publique que les passions politiques et sociales ne cherchaient qu’un prétexte pour excuser leur participation à la condamnation de Jehanne La Pucelle.
La modération et la science étaient donc les armes qui devaient forcer les portes de toutes les âmes droites, la vivacité et la légèreté eussent à jamais compromis la cause de Jeanne d’Arc. Ainsi le comprirent Paul Pontanus et Théodore LXXIIde Lellis. Les esprits conservateurs, comme les ardents du parti adverse, ne pouvaient être vaincus qu’à force de tact et de prudence. Le procès de condamnation offrait aux hommes d’autorité un tel déploiement, un luxe si extraordinaire de formes légales, qu’à première vue ils devaient tenir pour la sentence qui le suivit, car en contestant sa légitimité, ils eussent cru porter atteinte aux garanties extérieures de la justice. De plus un évêque était engagé, un grand et savant corps, l’Université de Paris, avait pris ouvertement le parti de Pierre Cauchon, et tous les personnages les plus éminents, par leur science, de la province de Normandie avaient pris une part active aux débats. Évidemment la présomption était pour les juges contre la victime. Les partisans de Charles VII eux-mêmes, démoralisés par une trop longue série de défaites, et les faiblesses d’un gouvernement où prévalaient les conseils des favoris, aux dépens des inspirations des sages et des politiques, étaient incapables de s’élever d’un seul coup à la conception de la parfaite innocence, et de remonter en quelques jours le courant d’une longue ingratitude de vingt années. Il faut tenir compte de cet affaissement moral pour comprendre que toute la noblesse de France ne se soit pas soulevée pour LXXIIIpayer la délivrance de sa libératrice au prix de son or, et même au prix de son sang.
Quand on songe qu’aux États de Blois, Jouvenel des Ursins attribuait le succès de Charles VII à la grâce de Dieu et à la bravoure de ses chevaliers, et que, dans le monde ecclésiastique du parti français36, Regnault de Chartres, qui, juge de Poitiers, pouvait mieux que tout autre apprécier le caractère de la mission de Jeanne, ne craignit pas d’attribuer à son orgueil et à sa présomption les grands malheurs qui lui étaient advenus ; on conçoit facilement la prudence et LXXIVla modération des premiers savants qui tentèrent la réaction contre les jugements du parti bourguignon et anglais.
Paul Pontanus avançait donc avec prudence, et tandis qu’à la lumière des dépositions reçues par Guillaume Bouillé, il démolissait pierre par pierre l’édifice de la condamnation37, les passions de parti se calmaient pour entendre les froides et irrésistibles conclusions du bon sens et de la raison.
Dès lors l’affaire était engagée dans une voie sérieuse. Avec des enquêteurs moins modérés et devant des juges choisis, des anathèmes eussent pu éclater à la lecture du procès de condamnation, mais la postérité n’eût pas obéi à cette réaction, trop vive pour être durable. Au contraire, l’opinion évolua lentement en faveur de Jeanne d’Arc, avec une telle sûreté, qu’après mille tendances et mille échappées diverses, l’histoire a fini par revenir à la vraie conception de la mission de LXXVJeanne d’Arc, en retrouvant et en relisant ces pièces sûres, qui furent son premier jugement.
Il ne faut pas oublier les encouragements et l’assistance que la moitié du clergé et de la noblesse qui étaient inféodés aux Bourguignons, avaient donnés au parti anglais, et les sympathies que la bourgeoisie parisienne professait à leur endroit. Les succès des armes de Charles VII avaient sans doute transformé la situation politique et fait en quelques mois, du vaincu anéanti, un vainqueur triomphant ; mais ils n’avaient pu convertir avec autant de facilité les esprits et les cœurs. Les partisans de ce Charles VII, démoralisés par de longues guerres et les troubles d’une révolution, étaient eux-mêmes incapables de comprendre les vues miséricordieuses de Dieu sur la France et la mission libératrice de la Pucelle. L’apathie de la Cour, de la noblesse et du peuple n’assura pas moins la perte de Jeanne que les haines des Anglais et des Bourguignons. Comment concevoir autrement ce silence de vingt années que viennent aggraver des déclarations du genre de celles que Jouvenel des Ursins fit aux États de Blois en 1433. Ne l’oublions pas : tandis que l’homme d’État outrage par une coupable omission la mémoire de Jeanne d’Arc, en attribuant au seul courage des chevaliers de France LXXVIla conquête du royaume, l’évêque Regnault de Chartres, qui pourtant avait été son juge à Poitiers, et qui pouvait mieux que tout autre apprécier l’origine de sa mission, en fait une inspiration de l’orgueil et ne peut attribuer qu’à cette cause pestilencieuse les grands maux qui lui sont advenus.
Paul Pontanus voulut donc mettre en plein jour l’affaire de Jeanne d’Arc, appeler à son aide les textes du droit, dégager du mensonge, de la mauvaise foi et de l’hypocrisie, le fonds de vérité qui devait réduire au silence ses ennemis et donner à ses amis le courage d’affirmer leur cause et de reconnaître les desseins de Dieu.
Toute la thèse se réduit à cette simple proposition : Si Jeanne d’Arc n’a pas été inspirée de Dieu, elle est coupable et nous devons la juger, car elle a méconnu son rôle de femme et les convenances de son sexe ; si au contraire elle a reçu les révélations du ciel, nous n’avons pas le droit de la juger. Était-elle guidée par l’Esprit de Dieu ou par les tentations du Démon ? Paul Pontanus répond en juriste prudent qu’il ne veut pas résoudre la question, mais qu’il en va donner les éléments de solution, et il les donne si bien en réalité que son mémoire est une affirmation vigoureuse de l’origine divine de la mission de la Pucelle.
LXXVIINous croyons inutile de rappeler dans cette introduction en quels termes cette affirmation se produisit, mais nous n’en saurions donner de meilleur sommaire que ce texte d’un contemporain qui reflétait par-delà les Alpes l’opinion de son époque :
Multa admiratione digna agebat, quo autem spiritu ducta, vix sciebatur, credebaturque magis Spiritu Dei. Hoc patuit ex operibus suis : nihil enim inhonestum in ea videbatur ; nihil superstitiosum ; in nullo a veritate fidei discrepabat38.
[Elle fit beaucoup de choses dignes d’admiration ; quel esprit la guidait, on le savait à peine, mais l’on y voyait volontiers l’Esprit de Dieu. Cela transparaissait de ses actes ; il n’y avait en elle rien de déshonnête, rien de superstitieux, rien qui ne s’écartât de la vérité de la foi.]
Il n’est pas même jusqu’à cette pointe de doute que laisse percer saint Antonin de Florence à travers ce vix sciebatur
, qui ne rende la nuance même de la pensée de Paul Pontanus.
Ainsi pensaient, à cette époque, tous les hommes amis de la vérité. Leur esprit droit devinait par un instinct d’impartialité la perfidie du procès de condamnation, et leur science ne tardait pas à dégager cette perfidie de ses apparences trompeuses de justice ; mais ils n’osaient se prononcer sur l’origine des révélations de Jeanne.
Nous ne saurions trop insister sur le caractère des œuvres que nous rangeons sous le titre général LXXVIIIde Préliminaires du procès de Réhabilitation. Il s’y trouve une nuance qui peut seule nous expliquer l’attitude de personnages que l’histoire nous présente comme très respectables d’ailleurs, et qui nous semblent faillir, à notre avis, dans cette question délicate. Nous vivons si loin des passions politiques qui agitaient cette époque, et nous voyons la noble figure de Jeanne d’Arc émerger, si noble et si pure, au milieu des grandes perturbations de ce siècle, que nous avons peine à comprendre les hésitations des contemporains. Rappelons-nous que des hommes graves, comme Thomas Basin, évêque de Lisieux (le faux Amelgard), après avoir longuement critiqué la perfidie de l’interrogatoire et la saisissante simplicité des réponses de Jeanne, après avoir tout expliqué ou tout justifié, s’arrêtent devant les révélations, et n’osent en dire l’origine39.
LXXIXPour nous, au contraire, sa mission est évidente, la lumière s’est faite lentement à travers les âges comme le feu couve sous la cendre, et nous acclamons la libératrice de la France. Les origines surnaturelles de cette mission ressortent de son exposé même, que nous demanderons au style vif, précis et pénétrant de M. de Carné, dans son ouvrage, les Fondateurs de l’Unité Française :
La mission de la Pucelle fut aussi évidente que féconde. Ou il faut répudier toutes les règles consacrées en matière de certitude historique, ou il faut accepter les faits qui l’établissent. Ces faits nous montrent Jeanne subissant la volonté d’En-Haut, avec une douleur aussi profonde que sa résignation est entière, mais net la subissant qu’après avoir supplié le ciel de détourner d’elle le calice, et engagé contre sa destinée la lutte de Jacob contre l’ange. Jeanne est un instrument ; elle n’a rien en propre que sa pureté et sa faiblesse : rien n’est moins spontané que sa pensée, moins libre que son action40.
§3. Théodore de Lellis
LXXXLa consultation de Théodore de Lellis fut un nouveau triomphe pour la vérité. Composée sur le texte du procès de condamnation, elle en suit pas à pas les perfides insinuations résumées en douze articles, qui, comme nous l’avons dit plus haut, laissaient peu de place à un jugement sain de la question. C’est un avis motivé sous une forme plus élégante que celui de Paul Pontanus, LXXXIet plus d’une fois les historiens de Jeanne d’Arc s’en sont servis pour dégager juridiquement la vérité des pièces du procès de condamnation.
Théodore de Lellis n’était pas, du reste, un inconnu dans le monde des affaires ecclésiastiques41. Né à Térame, petit village des Abruzzes, il mérita, jeune encore, le poste d’auditeur, et bientôt celui de juge au tribunal de la Rote. C’est à ce poste que le cardinal d’Estouteville l’arracha pour l’emmener avec lui dans sa légation de France.
La carrière de Théodore de Lellis fut courte, mais parfaitement remplie. Il mourut à trente-huit ans, en 1465, avant d’avoir pris possession de la dignité de cardinal, par laquelle Paul II voulait récompenser ses éclatants services. Si comme tout le fait supposer, il a écrit son LXXXIImémoire en 1452, il ne devait avoir que 26 ou 27 ans42.
Il avait dès lors un grand renom de savant canoniste, qui donna du prix au mémoire que lui commanda son protecteur. Quicherat a jugé ce travail assez important pour mériter de prendre place en entier parmi les sources authentiques de l’histoire de Jeanne d’Arc, et il ne s’est pas trompé. Cette consultation décida en quelque sorte l’affaire avant même qu’elle fût commencée. Les parties intéressées au maintien intégral du premier procès étaient tellement convaincues à l’avance d’une défaite, qu’elles n’osèrent pas se présenter au tribunal et laissèrent les demandeurs, c’est-à-dire, la famille de Jeanne, maîtres du terrain. Si elles parurent plus tard, ce ne fut pas pour défendre Pierre Cauchon et ses successeurs, mais pour sauvegarder l’honneur et la responsabilité du corps auquel ils appartenaient ou des charges qu’ils remplissaient.
Ce travail fit briller en France un talent que l’Italie célébrait déjà à l’envi. Ughelli, au tome V de son Italia Sacra, reproduit une lettre que le cardinal de Pavie, le neveu adoptif de Pie II, un LXXXIIIdes plus dignes personnages du temps, écrivait au cardinal Bessarion. Il fait de Théodore de Lellis un éloge précieux à recueillir. Après avoir exprimé combien il regrettait de ne pas l’avoir vu prendre place dans le Sacré-Collège, il continue en ces termes :
Vous avez vu en quelle estime il était auprès du Pontife. Tous les secrets lui étaient confiés. Les nations et les rois n’ont pas reçu du Saint-Siège une pièce honorable qui ne soit tombée de sa plume. Ce qu’il y avait à dire, il le trouvait facilement et le rendait dignement… Auditeurs et lecteurs étaient éblouis par l’abondance de sa diction. Les plus beaux passages des Livres saints, le droit pontifical, les écrits des anciens et des modernes venaient se placer sous sa plume, comme par forme de conversation.
Il possédait à un degré éminent, l’intégrité, l’art de bien dire et le tact des affaires ; il y joignait un grand esprit de piété, de zèle, de charité et d’urbanité. Au milieu des sollicitudes de tant d’affaires, son abord était facile. Une si grande bonté perçait dans ses réponses qu’il semblait faire siens les désirs de ses interlocuteurs. Il vient de mourir avant d’avoir atteint sa quarantième année.
Membre, durant plusieurs années, du tribunal de la Rote, ses avis y étaient regardés comme LXXXIVceux de la vertu et de la prudence. Il se rendit en France à la suite du cardinal d’Ostie (d’Estouteville), lors de la légation de cette Éminence en ce royaume. Ambassadeur de Pie II auprès des Vénitiens, il fut en la même qualité envoyé auprès de Louis d’Anjou et il justifia le Pontife de s’être déclaré pour Ferdinand. Il justifia encore l’excommunication lancée contre le duc d’Autriche Sigismond ; pressa le roi des Romains de concourir à la guerre contre les Turcs, le duc de Bourgogne de s’acquitter de son vœu (pour la croisade) et partout fut regardé comme un prélat de la plus haute sagesse.
Paul II le visita dans sa maladie, lui prodigua des paroles de consolation, le pleura amèrement, et le combla de ses bénédictions. Pie II l’appelait sa harpe vivante, qu’il s’agît de persuader les princes ou de les admonester ou de les réfuter43.
Le travail de Théodore de Lellis en faveur de Jeanne d’Arc subit pourtant le sort de tous les monuments authentiques et contemporains : il finit par tomber dans l’oubli. Il appartenait au LXXXVXVIIIe siècle, et à un savant dont le nom est désormais inséparable de l’histoire de Jeanne d’Arc, M. de L’Averdy, de le rappeler au public, avec beaucoup d’autres, pour qui le temps avait été trop injuste. Depuis, il n’a pas été oublié, et si nous le rééditons aujourd’hui, c’est à raison de la langue originale sous laquelle il se présente dans notre manuscrit de Bologne. Depuis longtemps, le texte primitif, c’est-à-dire le texte latin, est entré dans la circulation avec les importants volumes de Quicherat qui ont vulgarisé les monuments authentiques de l’histoire de Jeanne d’Arc. M. de L’Averdy, au cours de ses recherches sur les sources de l’histoire de Jeanne d’Arc, avait chargé l’ambassade de France, près de la Cour Romaine, de lui faire copier, pour la Bibliothèque du Roi, dont il était conservateur, les pièces qu’elle pourrait recueillir dans les manuscrits du Vatican. Il s’y trouvait entre autres deux copies de la consultation de Théodore de Lellis, dont l’une au moins lui parut particulièrement intéressante. Elle reproduisait un texte couvert de ratures qui parut à M. de L’Averdy, le brouillon même de l’auteur.
Il parcourut également dans le manuscrit de Soubise et de Paulmy, la traduction française qui en fut faite au XVIe siècle pour le cardinal LXXXVId’Armagnac ; mais il ne s’en préoccupa pas davantage et se contenta d’en relever le titre que nous voyons semblable au nôtre :
Ensuit l’extrait de Vénérable personne Messire Théodore des Auditeurs de la Roe en cour Romaine.
Cette simple indication est la formule usuelle de l’auteur et sert de titre à ses diverses parties, sans qu’aucune division ou séparation vienne indiquer, dans le manuscrit, le passage d’une opinion à une autre. Aussi continuant à sa suite, trouverons-nous sans intervalle, à la fin de la consultation de Théodore de Lellis, ces simples mots qui nous annoncent un nouveau travail :
Ensuit l’opinion de Maistre Pierre L’Hermyte, sous-doyen de l’Église de Saint-Martin de Tours.
§4. Pierre L’Hermyte
M. de L’Averdy la rattachait aux préliminaires du procès et nous explique ainsi sa présence dans notre manuscrit de Bologne. Maistre Pierre L’Hermyte fut donc un des savants consultés par le cardinal d’Estouteville : il était loin sans doute d’être rompu aux affaires comme Théodore de Lellis ou Paul Pontanus ; il n’avait pas comme eux une longue pratique des causes multiples et de tout genre qui aboutissaient au tribunal de la Rote ; mais il avait un grand prestige dans son église de Tours, dont il était l’une des gloires contemporaines, et mérita à ce titre d’attirer l’attention LXXXVIIdu légat, qui, venu d’abord auprès du roi de France, devait, par premier mouvement, partager ses sympathies pour les Églises restées fidèles à sa couronne. Il fallait que le cardinal d’Estouteville fût singulièrement sûr de son autorité pour prendre la direction d’une pareille enquête. Son rôle de pacificateur entre le Roi de France et le roi d’Angleterre, pouvait paraître incompatible avec son zèle de Français pour la libératrice de la patrie ; mais son enquête n’avait pas un caractère officiel et ne pouvait le prendre qu’aux dépens de la mission du légat. Aussi, lorsque l’heure de la réhabilitation aura sonné, ce ne seront ni le roi de France, ni le cardinal d’Estouteville qui se feront demandeurs en la cause ; mais la famille même de la victime, la mère et les frères de Jeanne.
Quicherat jugeait sévèrement les pages attribuées à Pierre L’Hermyte et, pour sauver son honneur, l’excusait par la disparition du manuscrit de Soubise qui devait en renfermer le texte complet. Hélas ? notre manuscrit de Bologne, frère jumeau de celui de Soubise, ne nous donne qu’un texte semblable à l’édition abrégée et fautive du manuscrit de l’Arsenal. Nous ne pouvons, en toute indulgence, que redire la parole même qu’il a inspirée :
Mémoire en réponse à LXXXVIII17 articles proposés par Paul Pontanus en dehors de la question de dogme. Le texte original est perdu ; il n’en reste qu’une détestable traduction française dans le manuscrit de l’Arsenal. Il faisait partie également des matières contenues dans le manuscrit de Soubise ; mais avec une lacune dont il est parlé précédemment. J’ai longtemps hésité à reproduire quoi que ce fût de la très fautive version l’Arsenal. J’ai fini par en donner un spécimen parmi les pièces détachées du présent volume44.
Ailleurs le même Quicherat porte un jugement non moins sévère sur ce texte tronqué de Pierre L’Hermyte :
M. de L’Averdy, p. 518 de son mémoire sur Jeanne d’Arc, a donné, en cinq lignes, l’analyse sommaire de cet ouvrage qu’il ne connaissait que par une traduction française contenue dans le manuscrit de Soubise. Je le placerais volontiers au nombre des pièces perdues, malgré l’existence du manuscrit 144 (Jurisprudence Française) de l’Arsenal, qui passe pour être la copie de celui de Soubise. Dans ce volume, il est vrai, je trouve bien une consultation non pas théologique, comme dit M. de L’Averdy, mais toute judiciaire, sous le nom de Pierre L’Hermyte ; je puis même reconnaître que cette consultation est une réponse à dix-sept articles proposés par Paul Pontanus en LXXXIXdehors des questions de dogme. Mais, outre que la transcription est faite avec très peu de soin, la traduction est si fautive, elle accuse tellement l’ignorance de son auteur en matière de droit, qu’on ne peut véritablement pas attribuer la valeur d’un document à un morceau si défiguré45.
Toutefois, à travers ce texte informe, perce une certaine lucidité d’explication, une vigueur de conclusion que nous ne saurions refuser sans injustice à Pierre L’Hermyte. D’ailleurs notre appréciation ne saurait être qu’incomplète, puisque dès les premières lignes nous nous trouvons en face d’un résumé :
Il me semble sous correction que aux questions et demandes faictes au procès de défunte Jehanne La Pucelle, on peult dire et répondre en ceste manière auquel est demandé a ung article, c’est asçavoir si le procès et la sentence estoient vaillables et raisonnables et cætera…
Les réponses ne manquent pas d’une certaine vivacité, quoiqu’on sente qu’elles ne sont pas complètes. Voyons-le expliquer que Jeanne n’était pas sujette au tribunal ecclésiastique de Beauvais, puisque son crime prétendu se rapportait à toute sa vie précédente :
Car ainsi que dist une loy il seroit moult dur à ung pellerin ou à ung nautonnier de se deffendre par tous les XClieux où il passe, s’il y estoit accusé ou appréhendé d’aulcun maléfice.
Après avoir attaqué la juridiction du tribunal de Pierre Cauchon, il passe aux formes du procès. Il pose son principe, déjà démontré : l’évêque ne pouvait rien sans l’inquisiteur ; et il en tire un argument écrasant pour les juges de Jeanne d’Arc : or les juges n’ont pas fourni au préalable la preuve de leur délégation.
Pierre L’Hermyte ne fait qu’indiquer sa preuve, mais n’emprunte-t-elle pas à cette forme concise une vigueur qui supplée à ses développements incomplets. Il tient les juges du procès de condamnation et il les dépouille de leur masque. C’est la crainte, la crainte seule qui a dirigé les débats, c’est la crainte qui a dicté la sentence, c’est :
… la cruauté, crainte et tremeur que leur firent les Angloys et l’Inquisiteur frère Jehan le Maistre qui par craincte et grand paour fut contrainct de donner une folle et inconstante sentence avec ledit évesque.
Les dix-sept [seize] articles y passent successivement, sans développements autres qu’une réponse indiquant l’argument qui démolit, pierre par pierre, l’édifice savant de Jean d’Estivet et de Pierre Cauchon. Nous ne le suivrons pas à travers cette discussion, et renvoyons le lecteur au texte lui-même XCIen concluant avec l’auteur :
En l’honneur et Révérence de la Sainte, Sacrée et inséparable Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
6. Sentence de réhabilitation
Nous arrivons à la sentence juridique de réhabilitation ; l’enquête laborieuse, faite sous la double direction de Charles VII et du cardinal d’Estouteville a porté ses fruits. Un second procès s’est déroulé dans toute la splendeur des précautions les plus subtiles du droit ; la voix du peuple s’est prononcée, le verdict de la foule va être ratifié par la justice. Perceval de Cagny46, dans sa chronique, avait imputé la mort de Jeanne à l’envie des Anglais. Jean Chartier s’écriait qu’ils l’avaient brûlée sans procès et de leur volonté indue
. Le Champion des dames avait pris la défense de la Pucelle, et le duc de Bourgogne n’en avait point refusé la dédicace : la croyance populaire47 pressait donc la conscience XCIIdes juges, et la dignité de la couronne, non moins que le sentiment d’une juste reconnaissance trop longtemps oubliée inspiraient à Charles VII une légitime impatience de voir la fin de ces longs débats ; les pures affections de la famille de Jeanne d’Arc, que blessaient dans l’objet même de leur culte domestique les ignominies accumulées par un juge indigne sur la tête d’une victime innocente, réclamaient une tardive, mais éclatante réparation.
Pour bien comprendre la sentence, il serait XCIIInécessaire de suivre pas à pas la marche du procès de réhabilitation, de saisir, à travers les longueurs des textes, la nature et le caractère des enquêtes et des interrogations, qui pourraient seuls nous fournir les éléments d’une interprétation légitime et authentique des clauses de cette sentence ; mais notre manuscrit de Bologne ne l’ayant donnée que comme le couronnement de tous les actes qu’il contenait, l’a isolée en quelque sorte de son appareil, et ne nous laisse pas la liberté de l’en revêtir sans sortir des limites d’une simple introduction.
Du reste, notre travail serait superflu, puisque le texte de notre manuscrit de Bologne n’est dans cette partie que la traduction d’un document authentique, publié, discuté et commenté par tous les historiens qui ont eu le bonheur de narrer les gestes de Jeanne d’Arc.
Qu’il nous suffise de rappeler qu’après un long et consciencieux procès, commencé solennellement le 7 novembre 145548, par l’archevêque XCIVde Reims, assisté de l’évêque de Paris et de l’inquisiteur Jean Bréhal, en vertu d’un rescrit pontifical, expédié le 11 juin de la même année, par le pape Calixte III, à la requête de la mère de Jeanne d’Arc et de ses deux frères, ne se termina que le 7 juillet de l’année 1456.
À cette date, la grande salle du palais archiépiscopal de Rouen fut témoin de cette séance solennelle, où l’Église vengea l’honneur de son gouvernement et de ses tribunaux par la réhabilitation d’une vierge, martyre d’une méconnaissance indigne dans un évêque, des arrêts souverains des voix célestes qui commandaient à Jeanne d’aller sauver son pays. Jean Jouvenel des Ursins présidait. Jean d’Arc, frère de la Pucelle et Isabelle Romée, sa mère, étaient représentés par Guillaume Prévosteau, leur procureur, assisté de Pierre Maugier, leur avocat. Simon Chapitaut, en qualité de promoteur, apportait au tribunal des conclusions identiques à celles des demandeurs. Jean Lefèvre, évêque de Démétriade, XCVHector de Coquerel, docteur en décrets, vicaire général et official de Rouen ; Nicolas Lambert, professeur de théologie ; Nicolas du Bois, doyen du chapitre de Rouen, et plusieurs chanoines et avocats de la ville étaient témoins. Les défendeurs, non comparants, furent déclarés une dernière fois contumaces, et le président, Jean Jouvenel des Ursins donna lecture de la sentence définitive et irrévocable.
IV. Conclusion
Vous vous êtes noblement indigné, Monseigneur, contre la participation des gens d’Église au crime de Rouen : vous aviez raison, moi j’en suis satisfait et je n’ai pas tort. Une exécution sommaire de la puissance militaire, un jugement purement laïque n’eussent provoqué qu’un revirement d’opinion et une réhabilitation vulgaire, facilement contestée par la critique jalouse qui prétend supprimer le divin dans notre histoire. La solennelle intervention des gens d’Église devait inviter le pouvoir suprême qui juge les prodiges et les vies saintes, à se prononcer dans la cause de notre héroïne. Il a parlé, et après avoir, par ses enquêtes, fixé l’histoire pour la préserver des invasions de la légende, il a flétri énergiquement les infamies du premier procès, et donné satisfaction à la croyance populaire, en réhabilitant d’une manière souveraine et XCVIirrévocable la vierge de Domrémy, la Pucelle d’Orléans, la martyre de Rouen. N’est-ce pas un gage pour l’avenir, et ne nous est-il pas permis de voir dans cette réhabilitation de l’Église comme les arrhes de ce dernier procès que vous avez engagé, Monseigneur, et qui sera je l’espère, le couronnement de votre noble et glorieuse carrière49.
Cet autre jugement, dont parlait le père Monsabré, ne devait pas venir confirmer si tôt la sentence de réhabilitation. Nul ne saura jamais dire les délicatesses d’un procès où les conditions de la cause sont en dehors de tout le cours ordinaire des voies de la Providence, d’une cause où Dieu intervient pour transformer en mission divine les intérêts d’un pays, et faire, dans des circonstances uniques, du sentiment naturel du patriotisme une vertu surnaturelle et chrétienne50. XCVIIJeanne d’Arc meurt à la fois victime de son zèle pour la patrie française et de sa filiale obéissance aux ordres de Dieu lui-même.
Qui saura ce qu’il faut de délicatesse pour dégager du caractère de cette héroïne, en qui s’incarne la patrie française, la sainte et la martyre qui, poussée par la main divine, quitte les douceurs de son foyer, la simplicité de sa vie rustique et le doux recueillement de son église de village, pour courir à travers mille dangers, et un pays infesté par le brigandage et la maraude des mercenaires qui courent les campagnes, pour passer d’un camp à un autre, au plus offrant, se présente au Roi de France, prend le commandement de son armée, le conduit triomphalement de châteaux en châteaux, de villes en villes, jusqu’à cette cité sainte des Rois, XCVIIIjusqu’à cette cathédrale de Reims, où l’huile sainte coulera sur le front du légitime souverain de France.
Les deux amours de Dieu et de la patrie, concentrés en un seul, créent au cœur de cette jeune fille, cette force surhumaine, et lui donnent un rayonnement de beauté idéale, dont les traits se dégagent avec les siècles. Aussi
Nulle vierge aux cœurs n’a su depuis Marie
Inspirer un amour ancré dans plus de foi,
Plus tendre et plus pieux que le nôtre pour toi,
Ô Jeanne, car t’aimer, c’est aimer la Patrie51.
Qu’y a-t-il de plus grand dans cette jeune fille ? Est-ce cette force merveilleuse, et au-dessus de nature, cette vigueur et cette énergie qui n’est point du sexe de femmes, et accomplit les merveilles des plus grands conquérants de la terre ? Est-ce cette intuition militaire, cette marche savante vers Reims, qui, au dire des généraux les plus sérieux, égale en habileté et en rapidité les plus belles marches de Napoléon ? Ou plutôt, l’objet de notre légitime admiration et de notre édification chrétienne ne doit-il pas être cette intervention miraculeuse du ciel, qui voulant sauver le catholique pays de France, choisit au XCIXfond d’un village une simple et pure jeune fille, lui commande de quitter son père et sa mère, et d’aller par devers le roi de Bourges, pour lui rendre, avec une gloire perdue, son vrai titre de Roi de France. Jeanne d’Arc n’est donc pas pour nous une héroïne ; car sa valeur ne lui est pas venue de la nature ; c’est une Sainte dont toute la force est dans la grâce de Dieu qui la conduit et qui la soutient. Par elle-même la pauvre jeune fille de Domrémy n’est rien et, lorsque ses voix semblent vouloir l’abandonner, elle tremble, elle hésite, elle échoue dans ses entreprises. Avec la grâce extraordinaire qui est la source et la seule force de sa mission divine, elle peut tout ; sans cette grâce, elle ne peut rien. La grande Française n’est donc qu’une héroïque chrétienne qui montre une fois de plus au monde la multiple et surnaturelle fécondité des vertus que Notre Seigneur Jésus-Christ est venu enseigner aux hommes. Aussi, quand nous voyons tous les cœurs chrétiens de France saluer avec enthousiasme l’aurore de cette gloire nouvelle que l’Église prépare à Jeanne d’Arc, nous envisageons sans peur les angoisses et les agitations de la patrie, car à mesure que nous avançons dans notre siècle troublé, il nous semble qu’au détour d’un chemin va nous apparaître, pour nous conduire à la victoire et à la gloire Cdu passé, l’étendard marqué des doux noms de Jésus et de Marie :
Ah ! quel présage ardent que cette époque sombre,
Quel avenir que ce passé !
Quand vaincu par la force et broyé sous le nombre
Ce peuple gisait terrassé ;
Et que le croyant mort, et que s’en croyant maître,
L’enroulant de son noir drapeau
L’étranger avait fait un tombeau pour l’y mettre,
Jeanne a surgi de ce tombeau…
Laissons donc railler ceux qui, prompts à se distraire,
Sont lents à plier les genoux ;
Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière,
Nous les vaincus, prosternons-nous52.
Notes sur l’introduction
- [1]
Sur les paroles de Tressart, voir la déposition de Pierre Cusquel au procès de réhabilitation (Quicherat, t. III, p. 182) :
Audivit a magistro Johanne Tressart, secretario regis Angliæ redeunte de loco supplicii dictæ Johannæ, qui moestus et dolens referebat et lamentabiliter plangebat ea quæ fuerant facta… dicens in effectu nos sumus omnes perditi quia una sancta persona fuit combusta.
[Il entendit maître Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, s’en revenant du lieu de supplice de Jeanne, déplorer avec tristesse et douleur ce qu’on venait de faire :
Nous sommes tous perdus, disait-il, une sainte personne a été brûlée.
] - [2]
Sur les paroles d’Alespée, voir la déposition de Jean Riquier, au procès de réhabilitation (Quicherat, t. II, p. 375) :
Ipse loquens audivit quod magister Johannes Ad-Ensem tunc canonicus Rothomagensis, præsens… dixit mirabiliter lacrymando : Vellim animam meam esse ubi credo animam istius mulieris esse.
[Il entendit maître Jean Alespée, alors chanoine de Rouen et présent [lors de l’exécution], déclarer dans un flot de larmes :
Je voudrais que mon âme soit là où je crois qu’est l’âme de cette femme.
] - [3]
Voir sur ce témoignage du bourreau la déposition du frère Ysambart de la Pierre, dans la deuxième partie du manuscrit de Bologne.
- [4]
Sur le témoignage du greffier Maistre Guillaume Manchon, voir la deuxième partie de notre manuscrit de Bologne.
- [5]
Jean Bréhal, inquisiteur de France, par commission du cardinal d’Estouteville, fut d’abord chargé d’informer sur l’affaire du procès de Jeanne d’Arc, puis adjoint au nouveau procès engagé à la suite des informations du cardinal d’Estouteville comme juge assesseur chargé d’interroger et de résumer les dépositions des témoins. Son nom et son sceau paraissent au bas de la sentence de réhabilitation dont il se fit l’exécuteur à Orléans.
- [6]
Pierre Séguin, de l’Ordre des Frères prêcheurs, et non pas de l’Ordre des Carmes, comme l’affirme François Garivel, conseiller du Roi, en sa déposition, professeur de théologie et doyen de la faculté de Poitiers, fut appelé à ce titre par Regnault de Chartres au nombre des examinateurs de Jeanne. Appelé comme témoin au procès de réhabilitation, il donna une déposition très intéressante sur l’examen fait à Poitiers, dont les documents sont aujourd’hui perdus. Le P. Chapotin, des Frères prêcheurs, a donné quelques détails intéressants sur Pierre Séguin, à la page 132 de sa brochure intitulée : La guerre de cent ans, Jeanne d’Arc et les dominicains.
- [7]
La fausse Pucelle, lorraine comme Jeanne, se présenta à plusieurs seigneurs de Metz, à la Grange-aux-Ornes, le 20 mai 1436, comme Jeanne d’Arc elle-même, et ce qu’il y a de plus surprenant, se fit reconnaître des frères de celle dont elle jouait le personnage. Après quelques chevauchées à Orléans, à Marville, à Oulon et même à Cologne, elle montra peu d’ardeur pour la mission qu’elle usurpait et finit par épouser Messire Robert des Armoises. Son nom figure dans un contract de vente sous cette forme :
Jeanne des Lys, Pucelle de France, dame de Tichiemont [Tichémont]
. - [8]
Ce même Martial d’Auvergne, auteur de ces deux vers, a rapporté la prédiction dont les défaites ici citées sont la réalisation. Elle est narrée dans son poème des Vigiles de Charles VII :
Touteffoys avant son trépas
Dist aux Anglois qu’un temps vendroit
Qu’ung pié en France n’auroit pas
Et qu’on les dehors chasseroit.
····································
Brief plusieurs choses si narra
Qu’on a veu depuis advenir
Tout ainsi qu’elle déclaira
Dont à aucuns peut souvenir.
- [9]
Guillaume Bouillé est un personnage dont le nom reviendra plus d’une fois dans ce travail, car il fut chargé, par le roi Charles VII, de recueillir des dépositions qui forment la seconde partie de notre manuscrit de Bologne. Quicherat a donné quelques détails sommaires sur ce personnage : Guillaume Bouillé fut d’abord proviseur du collège de Beauvais à Paris, procureur de la nation de France 1434 et 1437, puis recteur de l’Université 1439. S’étant livré ensuite à la théologie, il se distingua dans cette faculté et en obtint le décanat. Doyen de la cathédrale de Noyon, doyen de saint Florent de Roye, et chapelain de saint Cuthbert, aux Mathurins de Paris, il fut créé membre du Grand Conseil par Charles VII qui le chargea en cette qualité d’une ambassade à Rome. Le premier mémoire écrit contre la validité du jugement de Pierre Cauchon est de lui… Guillaume Bouillé paraît plus d’une fois comme témoin dans le procès de réhabilitation, qu’il suivit avec autant d’assiduité que le lui permirent ses occupations nombreuses, et la discorde de l’Université et des mendiants, pendant laquelle il eut à plaider plusieurs fois au parlement de Paris. En 1466 il renonça à ses bénéfices. En 1473, on le trouve mentionné dans l’ordonnance de Louis XI contre les nominalistes. Enfin il mourut en 1476, ayant prescrit à ses exécuteurs testamentaires de l’inhumer à Noyon, sans pompe et sans monument.
Cf. Duboulay, Hist. Univ. Paris., t. V., p. 441, 601, 875, 921. — Gallia christiana, t. IX, col. 1035. — Ordonnances des Rois de France, t. XVII, p. 609.
- [10]
Théodore de Lellis paraît dans ce volume au même titre que Pontanus. Il y est l’auteur de l’un des mémoires. Quicherat (t. II, p. 22), qui a publié le texte latin de son mémoire, nous a donné également sur son compte quelques indications biographiques :
Il fut l’un des plus grands canonistes du XVe siècle. Il est appelé dans les manuscrits Theodoricus, mais son nom véritable était Theodorus de Lelliis. Né d’une famille noble de Teramo, il tenait à vingt-cinq ans les assises de la Rote. Pie II, qui l’appelait sa harpe à cause de son éloquence, le fit évêque de Feltre en 1462 ; en 1465, il fut transféré au siège de Trévise. Après avoir écrit de nombreux traités contre la Pragmatique, après avoir été sous trois papes la lumière du tribunal romain, après avoir fait abjurer Georges Podiebrat, et rempli les missions les plus importantes en France, en Bourgogne et en Allemagne, il mourut à l’âge de 38 ans, de chagrin, dit-on, d’avoir promis à Paul II qu’il ne lui demanderait pas de longtemps le chapeau de cardinal. (Ughelli, Italia sacra, t. V, col. 375 et 565).
- [11]
Paul Pontanus est encore un nom qui reviendra souvent dans ce volume sous une autre forme : le manuscrit de Bologne l’appelle Paul du Pont. Cette traduction française de Pontanus est très probablement hasardée, car les données très peu nombreuses que nous avons sur le compte de celui qui portait ce nom, nous inclinent à faire de lui un italien. C’est la pensée de Quicherat (t. II, p. 59) :
On trouve vers la même époque plusieurs lettrés italiens du même nom et vraisemblablement de la même famille entre autres Louis Pontanus, mort de la peste au concile du Bâle en 1439 ; Octave Pontanus, nommé cardinal ; Jean-Julien Pontanus, qui fut précepteur d’Alphonse d’Aragon, puis secrétaire et conseiller de ce prince, mort en 1503.
- [12]
E. de Bouteiller, ancien député de Metz, Jeanne d’Arc (éd. Didot), chapitre : La famille de Jeanne d’Arc, son anoblissement, sa descendance :
En reconnaissance des services qui tenaient du prodige, Charles VII voulut récompenser d’une manière exceptionnelle la libératrice de son royaume. C’est ainsi que, par des lettres patentes datées de Mehun-sur-Yèvre, du mois de décembre 1429, il éleva à la dignité de nobles : Jeanne, son père, sa mère, ses frères, leur parenté et leur descendance, née et à naître, et en ligne masculine et en ligne féminine.
Aussi, toutes les plus nobles familles de France disputèrent l’honneur de se rapprocher par des alliances de ce tronc qui avait porté un rameau si verdoyant.
Richard de Pichon, trésorier de Guyenne, dont la famille avait fourni et devait encore fournir aux armées de vaillants capitaines, au parlement, de fiers présidents et des magistrats indépendants, épousa vers 1650, Catherine du Lys, fille de Charles du Lys, avocat général à la Cour des Aides, petite fille de Michel du Lys, gentilhomme de la chambre de Henri II, arrière-petite-nièce de Jehanne la Pucelle, la libératrice de la France.
- [13]
Soumet, Jeanne d’Arc, [1825], tragédie.
- [14]
Ce manuscrit marqué au cachet :
Biblioteca dell’Università di Bologna, manoscritti, n° 1234
, porte sur la première page, écrit, à la main, l’indication de son origine :Cod. n° 222, Procès de la Pucelle d’Orléans. Cod. Ms. succ. XVI, Ex bibliotheca Benedicti XIV P. P.
Il est probable que la plus grande partie de la Bibliothèque de Benoît XIV n’a jamais dû quitter Bologne, même après l’élévation de ce savant jurisconsulte au Souverain Pontificat. - [15]
Manuscrit de Soubise. Celui dont se servirent Lenglet du Fresnoy et M. de L’Averdy appartenait à la bibliothèque du cardinal de Rohan. C’était un volume petit in-fol., très large, en vélin, relié en veau avec filets dorés. L’un des plats de la reliure ne tenait plus en 1788 ; le parchemin était piqué de vers. La seule indication d’appartenance qu’on y lût, étaient les mots Bibliothecæ Subisianæ, écrits sur le premier et sur le dernier feuillet ; mais la première initiale du manuscrit décelait jusqu’à un certain point son origine, par un écusson dont elle était ornée, savoir : un lion d’azur lampassé de gueules sur un champ d’or.
Ces armes sembleraient avoir été une brisure de celles de Grancey en Champagne.
Quicherat, t. V, p. 420 et 421 : Notice des pièces de la réhabilitation.
- [16]
Pierre L’Hermyte était le conseiller intime, peut-être même le confesseur de Charles VII. Il avait
l’oreille du roi.
Pierre L’Hermyte écrivit à Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, l’arrivée de Jeanne d’Arc à Chinon, et ses promesses, il dit qu’elle a été déjà examinée singulièrement par trois professeurs de théologie :
… ses responses avaient été pleinement pertinentes ; elle était dévote, sobre, tempérante et coutumière, une fois chaque semaine, des sacrements de confession et de communion.
Gelu lui répondit de se montrer défiant de peur de se repentir un jour du ridicule d’une imprudence :
Il avise Pierre L’Hermyte qu’il serait bon que le roi jeûnât et vaquât à quelques exercices de piété pour être éclairé du ciel.
(R. P. Marcellin Fournier, Histoire générale des Alpes Maritimes ou Cottiènes, manuscrit inédit, Archives de Gap, fol. 340, v°.)
- [17]
Pierre Cauchon, docteur en théologie, maître en arts, licencié en droit canon, conseiller du roi d’Angleterre, évêque de Beauvais, mérite un moment d’attention, car son nom apparaîtra souvent dans ce travail.
Né à Reims, nous dit Quicherat dans sa première note (t. I, p. 1), d’une famille bourgeoise récemment anoblie, il était arrivé à l’influence politique par les honneurs universitaires.
Et M. Wallon ajoute (Histoire de Jeanne d’Arc, t. I, p. 200) :
Pierre Cauchon paraît dans le procès l’organe le plus accrédité de l’Université de Paris. Dès le temps de Charles VI, il avait été appelé par les suffrages de ce corps aux fonctions de recteur, et il était devenu le conservateur de ses privilèges. Mais les circonstances l’avaient particulièrement attaché au parti des Anglais. Évêque de Beauvais, grâce à l’appui du duc de Bourgogne, il avait été chassé de son siège par un mouvement du peuple, en faveur de Charles VII ; réfugié à Rouen, il convoitait ce siège archiépiscopal vacant alors, et il l’attendait de l’intervention du Roi d’Angleterre auprès du Pape.
- [18]
Jean Le Maître, prieur du couvent des Dominicains de Saint-Jacques de Rouen, nommé vice-inquisiteur par commission du 21 août 1424, prit part à ce titre au procès de condamnation de Jeanne d’Arc. Toutefois il ne fut pas coupable de perfidie comme Pierre Cauchon, mais seulement de lâcheté et de peur. Le père Chapotin, dans son livre de La guerre de cent ans, Jeanne d’Arc et les Dominicains (1888), a donné la note juste sur son compte :
Jean Le Maître n’a pas été un vendu, pas plus qu’il n’a été un homme de parti pris haineux, lui qui, selon la déposition du greffier Manchon, retarda autant qu’il put le moment où il dut prendre part au procès, et n’y prit part enfin qu’à son extrême déplaisir. Tout simplement il a eu peur.
On ne sait rien de sa fin.
- [19]
Père Monsabré, Panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé le 8 mai 1877, devant Mgr Dupanloup, dans la cathédrale d’Orléans, p. 36 :
Vous vous êtes noblement indigné, Monseigneur, contre la participation des gens d’église au crime de Rouen, vous aviez raison : moi j’en suis satisfait et je n’ai pas tort. Une exécution sommaire de la puissance militaire, un jugement purement laïque n’eussent provoqué qu’un revirement d’opinion et une réhabilitation vulgaire, facilement contestée par la critique jalouse qui prétend supprimer le divin dans notre histoire. La solennelle intervention des gens d’église devait irriter le pouvoir suprême, qui juge les prodiges et les vies saintes à se prononcer dans la cause de notre héroïne. Il a parlé, et après avoir, par ses enquêtes, fixé l’histoire pour la préserver des invasions de la légende, il a flétri énergiquement les infamies du premier procès, et donné satisfaction à la croyance populaire en réhabilitant, d’une manière souveraine et irrévocable, la vierge de Domrémy, la Pucelle d’Orléans, la martyre de Rouen.
- [20]
Comte Louis de Carné, Les fondateurs de l’Unité Française (Paris, Didier, 1856), p. 450, chapitre sur Jeanne d’Arc.
- [21]
Mgr Dupanloup, Premier panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé dans la cathédrale de Sainte-Croix, le 8 mai 1855 :
Ah ! j’aurais voulu entendre l’accent de cette voix, l’accent de ce cœur, si jeune et si fort, j’aurais voulu voir ce regard d’une vierge héroïque, brillant au milieu de l’atmosphère sombre qui l’entourait, et faisant baisser et pâlir tous ces honteux regards, comme les beaux rayons du jour, au matin, font pâlir les feux de la nuit !
- [22]
Quicherat, livre IV, p. 267 :
Mirouer des femmes vertueuses, ensemble la patience Griselidis, par laquelle est démonstrée l’obédience des femmes vertueuses ; l’histoire admirable de Jehanne la Pucelle, native de Vaucouleurs, laquelle par révélation divine et par grant miracle, fut cause de expulser les Angloys, tant de France, Normandie, que aultres lieux circonvoysins, ainsi que vous verrez par ladite histoire extraicte de plusieurs croniques de ce faisant mention ; nouvellement imprimé à Paris (in-8° gothique).
Tel est le titre d’un ouvrage que Lenglet du Fresnoy avait cherché en vain dans les cabinets des amateurs, et qui naguère encore était si rare, que le savant M. Brunet a douté de son existence. M. Silvestre l’a réimprimé en 1840, dans sa collection des livres rares gothiques, et depuis, il a paru dans le format Charpentier (Nouvelle bibliothèque bleue), par les soins de M. Le Roux de Lincy. - [23]
Gynevera de le clare donne di Joanne Sabadino de li Arienti, a cura di Corrado Ricci e A. Bacchi della Lega. Bologna, presso Romagnoli-dall’Acqua, via Toschi, 16, A. 1888, in-12 de LVIII, 408 p. CCXXIII° volume de la Scelta di curiosità letterarie inedite o rare dal secolo XIII al XVII.
La Genièvre des illustres femmes, tel est exactement la traduction de ce titre bizarre. Sabadino joue constamment sur le nom de Genévrier, arbuste odorant, emblème de paix, de joie ; peut-être pourrait-on rendre en français l’intitulé de son ouvrage par le bouquet, le parfum des illustres femmes. Revue des questions historiques, 90e livraison, avril 1889. Jeanne d’Arc, sa vie, par un italien du XVe siècle, par M. le comte de Puymaigre, p. 564.
- [24]
Sur la grande pitié qui était au royaume de France, voyez dans Thomas Basin, Histoire de Charles VII, livre III, chap. VI et chap. I, le tableau qu’il fait de la désolation du pays de la Loire à la Seine, et de la Seine à la Somme :
Si on cultivait encore la terre, ce n’était qu’autour des villes et des châteaux, à la distance où, du haut de la tour, le guetteur pouvait apercevoir les brigands. Au son de la cloche ou de la trompe, il rappelait des champs ou des vignes dans la forteresse. Et cela était devenu si fréquent en mille endroits qu’au signal du guetteur, les bêtes de somme et les troupeaux, formés par une longue habitude, accouraient tout effrayés au lieu de refuge, sans avoir besoin de conducteur.
Cité par Wallon, Jeanne d’Arc, éd. 1860, t. I, p. 252, note de la page XXXIII.
- [25]
L’histoire de notre France est pleine de traits de la particulière miséricorde de Dieu envers notre patrie, non seulement pour ses intérêts spirituels, mais aussi pour les intérêts temporels. La Pucelle était dès le XVe siècle citée comme un témoignage de ces grâces particulières de Dieu. Nous trouvons, en effet, dans le Jardin des Nobles, ouvrage que Pierre du Gros, de l’ordre de Saint-François, écrivit en 1463 pour Yvon du Fou, gentilhomme breton, conseiller de Louis XI, cette phrase significative comme témoignage du temps :
Aux rois de France, signes merveilleux et miracles à Dieu monstrés, comme en la sainte ampoule et l’oriflant et fleurs de lys, et en la Pucelle.
- [26]
En 1429 Christine de Pisan, femme-poète, à chanté la grande joie qui éclatait au fond de tous les cœurs français à la nouvelle des victoires dont Jeanne d’Arc avait ouvert l’ère glorieuse. Son âme avait senti les douleurs de la patrie, et du fond de l’abbaye où elle avait cloîtré ses sombres pensées, elle laissait échapper un cri d’enthousiasme.
Je Christine qui ay plouré
Unze ans en abbaye close
Où j’ay toujours puis demouré
Que Charles (c’est estrange chose !)
Le fils du roy, se dire l’ose
S’en fouy de Paris, de tire,
Par la trahison là enclose :
Or à prime me prends à rire.
A rire bonnement de joie
Me prends pour le temps por vernage
Qui se départ, où je souloie
Me tenir tristement en cage.
Mais or changeroy mon langage
De pleur en chant, quant recouvré
Ay bon temps…
Bien me part avoir enduré.
L’an mil quatre cent vingt neuf
Reprint à luire li soleil
Il ramène le bon temps neuf
Que on avoit veu du droit œil
Puis longtemps ; dont plusieurs en deuil
Orent vesqui. J’en suis de ceulx,
Mais plus de rien, je ne me deuil,
Quant ores voy ce que je veux.
- [27]
Son mauvais génie fut celui que notre manuscrit de Bologne nomme Warwick.
Quicherat, t. II, p. 8 :
Richard Beauchamp, comte de Warwick et gouverneur du jeune roi Henri VI. Cet homme, d’une âme dure et d’une politique inflexible, semble avoir été l’agent principal de la mort de Jeanne d’Arc. On verra, par les dépositions consignées au procès, qu’il contribua de son argent aux frais du jugement.
- [28]
Jean d’Estivet, chanoine de Beauvais, que notre manuscrit de Bologne nomme Jean Yvescot, était l’ami personnel de Pierre Cauchon. Après avoir partagé ses faveurs près du roi d’Angleterre, il partagea ses disgrâces près du roi Charles VII, et fut chassé avec lui de Beauvais. Pierre Cauchon lui conserva, dans le jugement de Jeanne d’Arc, le rôle qu’il jouait dans son diocèse, et le nomma promoteur. Il fut chargé de la rédaction de soixante-douze [soixante-dix] articles, qui furent la conclusion des longs interrogatoires, et y manifesta toute sa haine pour le parti français, et sa libératrice. Sa conduite, durant tout le procès, fut celle, non d’un représentant de la loi, mais d’un ennemi de l’accusée : il alourdit le lourd poids de sa captivité par les petites tracasseries dont il la poursuivit. Jeanne, en se rendant de sa prison dans la salle des séances, passait devant la chapelle du château où était conservée la sainte réserve ; elle demanda à s’y arrêter :
C’est le corps de Jésus-Christ
, disait-elle. Pierre Manchon allait consentir à sa pieuse demande, mais Jean d’Estivet s’en aperçoit, court à lui, l’injurie et le menace, et se pose enfin devant la porte de la chapelle pour veiller à l’exécution de sa défense. Le doigt de Dieu se fit sentir dans la mort de ce misérable. Peu de temps après le supplice de Jeanne d’Arc, il fut trouvé mort, dans un égout, aux portes de Rouen. - [29]
Nicolas Midi appartenait à l’Université de Paris, qui l’avait envoyé à Pierre Cauchon pour l’aider au cours du procès de condamnation. Il fut avec Jean d’Estivet le membre le plus assidu et le plus haineux de ce tribunal, dont quelques juges étaient amenés à jouer leur rôle d’iniquité beaucoup plus par la peur que par une communauté de vue avec le parti anglais. On croit que Nicolas Midi fut le rédacteur de ces douze articles, qui sont la base du résumé du procès dans le manuscrit de Bologne. Lorsque la pièce fut rédigée, Pierre Cauchon l’envoya avec Jean Beaupère, Jacques de Touraine et Gérard Feuillet à l’Université de Paris, pour lui communiquer ce document et recueillir son opinion. Ses services furent récompensés d’un canonicat à Rouen.
- [30]
Dès son entrée à Rouen, Charles VII, mieux entouré désormais et servi par les hommes qu’il lui aurait fallu au temps de Jeanne, ordonna une enquête sur le procès moyennant lequel les Anglais par grande haine,
l’avoient fait mourir iniquement et contre raison très cruellement
.Ce fut Guillaume Bouillé, un des principaux membres de l’Université de Paris et du conseil du roi, qui fut chargé d’en recueillir les pièces et les documents de toute sorte et d’en faire un rapport au grand conseil (15 février 1450). Mais le procès avait été fait au nom de l’Église : c’est par l’Église qu’il devait être aboli. Le roi mit à profit l’arrivée en France du cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège et en même temps archevêque de Rouen, pour lui faire commencer par lui-même, une enquête sur un fait que les Anglais avaient précisément rattaché à son diocèse. Le Cardinal, assisté de l’un des deux inquisiteurs de France, Jean Bréhal, ouvrit d’office l’instruction (ex officio miro) ; puis forcé de partir, il remit ses pouvoirs au trésorier de la Cathédrale, Philippe de la Rose ; et celui-ci, assisté du même Jean Bréhal, donna une nouvelle extension à l’enquête par les articles qu’il ajouta au formulaire des interrogatoires, et par les témoins nouveaux qu’il appela (1452). (Wallon,Jeanne d’Arc. La Réhabilitation, p. 366.)
- [31]
Le comte de Carné à propos de Regnault de Chartes :
L’impression profonde (produite à Poitiers) par les paroles de Jeanne d’Arc, est surtout constatée par Regnault de Chartres, archevêque de Reims, dont le témoignage ne saurait être suspect ; ce personnage, en effet, subit le plus tard possible son ascendant, et le secoua bientôt au point de jouir de ses épreuves et d’applaudir à son malheur. — (Carné, Les fondateurs de l’Unité française, t. I, p. 448, chapitre sur Jeanne d’Arc.)
- [32]
La vraie Jeanne d’Arc, t. I : La Pucelle devant l’église de son temps : documents nouveaux (1890), par Jean-Baptiste-Joseph Ayroles ; livre III, chapitre I : Charles VII entreprend la révision du procès, p. 210.
L’œuvre remarquable du père Ayroles a paru au moment où nous commencions à mettre sous presse notre introduction, et où notre manuscrit était déjà composé. Nous n’avons pas cru pouvoir négliger l’appoint nouveau et précieux que le savant Jésuite apportait aux historiens de Jeanne d’Arc, et nous en avons profité pour enrichir notre travail de quelques détails nouveaux.
- [33]
Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 210.
- [34]
Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 241 :
M. de Beaurepaire, dans l’ouvrage déjà plusieurs fois cité de ses Recherches, nous les montre l’un et l’autre [Paul Pontanus et Théodore de Lellis], à Rouen en 1451 pour prendre connaissance d’un différend survenu entre l’archevêque Raoul Roussel et les Cordeliers. Paul Pontanus était si avant dans la confiance du Cardinal Légat, que le rescrit par lequel l’Éminence accorde pour la fête du 8 mai les indulgences, dont il a été parlé, ne porte que la signature de Paul Pontanus.
- [35]
Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 242 :
Plusieurs autres jurisconsultes fameux dans l’histoire du droit au XVe siècle ont illustré ce nom de Pontanus. Ils appartenaient à la même famille et étaient originaire de Céretto en Ombrie. Ce qu’il m’a été donné de découvrir sur celui qui nous occupe, se réduit aux lignes suivantes de Jacobilli qui en disent long sur son mérite. Il naquit à Céretto en Ombrie, d’une famille féconde en jurisconsultes qui ont laissé un grand nom dans la jurisprudence. Paul Pontanus fut fait avocat consistorial en 1440 ; il fut très éminent parmi les hommes de loi de son temps ; il a laissé de très doctes consultations. Inter jurisconsultos sui ævi valde excellensi… reliquit doctissima consilia. (Jacobilli, Bibliotheca umbrica, p. 219. Fulginæ, 1658.)
- [36]
Carné, Les fondateurs de l’Unité française, t. I, p. 440 :
Les conseillers de Charles VII n’étaient guère disposés à seconder l’audacieuse entreprise de la Pucelle. Georges de La Trémouille, son favori, et l’archevêque de Reims, son chancelier, n’avaient pas pour les partis décisifs un repoussement moins vif que leur maître. La parole inspirée de la Pucelle, la vigueur qu’elle entendait déployer dans la guerre, la confiance avec laquelle elle annonçait qu’après la levée du siège d’Orléans elle mènerait le roi à Reims, tout cela ne pouvait manquer d’être profondément antipathique à ces natures froides, égoïstes et méticuleuses. L’arrivée de la Pucelle était un rude coup porté à leur malfaisante influence. S’ils finirent par la subir sous l’irrésistible flot des évènements, ce fut avec la pensée bien arrêtée de restreindre le plus possible la sphère de son action, et d’attendre l’heure des revers pour faire prévaloir d’autres conseils. Les amis personnels du roi Charles VII formèrent en effet le noyau du parti qui arrêta tout-à-coup Jeanne d’Arc dans l’élan de sa victoire, et qui bientôt après laissa consommer l’holocauste sans tenter aucun effort pour l’empêcher.
- [37]
Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 242 :
Le jurisconsulte romain avait entre les mains le procès de condamnation, traduit en latin par Manchon et par Courcelles, et les informations faites par d’Estouteville, Bréhal et par Philippe de la Rose. Il renvoie aux folios de ce double manuscrit.
- [38]
Opus historiarum, pars III, tit. 22. c. g. sect. 7. Saint Antonin de Foraglioni [Florence], de l’ordre des Frères prêcheurs, mort archevêque de Florence.
- [39]
Le Pape Pie II (Silvius Piccolomini), se montre aussi très favorable à la Pucelle dans ses Mémoires qui embrassent l’histoire générale du XVe siècle, et se terminent à l’an 1463. C’est dans le sixième livre, qui traite des affaires de France, qu’est rapportée l’histoire de Jeanne d’Arc.
Comme récit et comme appréciation, (dit Quicherat), ce morceau peut passer pour ce qui a été écrit de meilleur à l’étranger au XVe siècle. L’opinion est celle d’un homme habitué aux affaires, qui admet la diversité des sentiments sur un fait extraordinaire, mais qui montre combien ceux qui voudraient le réduire aux proportions d’une intrigue, sont réfutés par la grandeur des résultats.
Toutefois l’auteur des Mémoires demeure dans un certain doute et s’abstient d’exprimer un avis formel (Marius Sepet, Jeanne d’Arc, p. 489).
- [40]
Dans ce même passage, M. de Carné circonscrit avec soin les limites de cette mission, dont il salue l’évidence (p. 472) :
Aussi avec quel scrupule elle prend soin de circonscrire elle-même, et cette mission, et les pouvoirs qui en découlent ! Pour sauver le roi et délivrer la France, elle se tient pour plus puissante que tous les monarques de la terre et vaut à elle seule dix armées ; elle le déclare à chaque instant avec une hauteur qui serait monstrueuse, si elle venait de l’homme, et qui n’est sublime que parce qu’elle vient de Dieu. Hors de là, elle n’est plus qu’une pauvre fille, passant ses jours à regretter l’obscurité de son enfance. Celle qui gagne les batailles, ne peut se soulager, si ce n’est en pleurant comme la dernière des femmes ; elle en sait, sur les affaires étrangères à son œuvre, beaucoup moins long que les autres, et lorsqu’on a recours à ses avis, c’est avec la plus entière conviction qu’elle invite à aller consulter de plus savants. Elle n’a reçu aucun don, aucune grâce spéciale : lui demande-ton à genoux sa bénédiction, elle la refuse et s’afflige de l’ignorance de ce peuple qui la prend pour un évêque. Lui présente-t-on des malades à guérir, des enfants à toucher, elle s’épouvante à la pensée de devenir une occasion involontaire de superstition et presque de scandale… Celle qui écrit aux rois de l’Europe des lettres qu’on dirait émanées de la chancellerie de Charlemagne ou de Napoléon, est pleine d’effroi à la seule pensée d’un fait qui aurait pu devenir pour elle l’occasion lointaine d’un péché véniel.
- [41]
Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 261 :
Théodore était né à Thérano [Térame] dans les Abruzzes, d’une famille à laquelle saint Camille de Lellis devait, dans la suite, donner un éclat plus grand encore que celui qu’elle tirait du savant cardinal qui nous occupe. Théodore d’abord auditeur, bientôt après juge au tribunal de la Rote, s’y acquit promptement une grande réputation. Pie II ne le fit pas seulement évêque de Feltre, il l’employa aux missions les plus délicates, sûr qu’il était de le trouver à la hauteur des plus grandes difficultés. Paul II le transféra au siège de Trévise, lui promit pourpre, vint le visiter dans sa dernière maladie, et le pleura.
- [42]
Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 261.
- [43]
Cité dans Ciacconius [Alphonse Chacon], Vitæ Pontificum, col. 1238 ; cf. [Ferdinand] Ughelli, Italia Sacra, t. V, col. 375 et 565. Voir Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. I, le chapitre sur Théodore de Lellis, p. 261 et 262. Quicherat avait déjà donné un extrait, mais très incomplet, de cette importante citation.
- [44]
Quicherat, t. V, p. 431-432.
- [45]
Quicherat, t. V, p. 215-216.
- [46]
Wallon, Jeanne d’Arc (éd. Didot), p. 381.
On n’avait pas attendu le procès de réhabilitation pour protester contre l’acte de Rouen. Perceval de Cagny, dans sa chronique, impute la mort de Jeanne à l’envie des Anglais ; Jean Chartier dit qu’ils la brûlèrent
sans procès et de leur volonté indue
, tenant sans doute le procès pour nul, soit pour l’absence du jugement civil, soit pour tout autre vice de forme : car on ne peut supposer qu’il en ait ignoré l’existence. - [47]
Dès 1440, la croyance populaire avait réhabilité Jeanne d’Arc.
Le Champion des dames, poème dédié au duc de Bourgogne lui-même, qui paraît à cette date, contient une scène où dans un dialogue
… un personnage (Wallon, éd. Didot, p. 382), ayant avancé qu’Outrecuidance a perdu Jeanne, et que Raison l’a fait brûler à Rouen :
C’est mal entendu, grosse teste,
Répond Franc-vouloir prestement,
De quatre saints faisons-nous la feste
Qui moururent honteusement !
Pense à Jésus premièrement,
Et puis à ses martyrs benois ;
Sy jugeras évidemment
Qu’en ce fait tu ne te cognois.
Guères ne font tes arguments,
Contre la Pucelle innocente.
Ou que des secrez jugemens
De Dieu sur elle pis on sente.
Et droit est que chacun consente
À lui donner honneur et gloire
Pour sa vertu très excellente,
Pour sa force et pour sa victoire.
- [48]
Mgr Perrault, membre de l’Académie française, Panégyrique, 8 mai 1887 :
Le 7 novembre 1455, à Notre-Dame, une femme courbée sous le poids de la vieillesse se présentait devant les membres d’un tribunal ecclésiastique, formé par les ordres du pape Calixte III. C’était Isabelle Romée, mère de Jeanne, accompagnée de son fils, Pierre d’Arc, vêtue de deuil et versant d’abondantes larmes, elle supplia l’archevêque de Reims et l’évêque de Paris de réhabiliter judiciairement la mémoire de sa fille indignement flétrie par les juges de Rouen. Elle déclara qu’elle en appelait de leur sentence au siège apostolique comme à la source de la justice et au refuge de tous les opprimés.
- [49]
Le père Monsabré, Panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé dans la cathédrale d’Orléans, le 8 mai 1877, par le R. P. Jacques-Marie-Louis Monsabré, des Frères prêcheurs, maître en sacrée théologie. Orléans, Herluison, 1877.
- [50]
Comte de Carné, Les fondateurs de l’Unité française, p. 440, sur l’amour de Jeanne d’Arc pour son roi :
Qu’on se figure les souffrances de [Jeanne d’Arc] en ne trouvant que doute et froideur auprès du prince qui était après Dieu et presque à l’égal de Dieu même la seule passion de sa vie ! Jeanne, en effet, aimait le roi avec l’exaltation d’une vendéenne : professant des idées rares dans son siècle, inexplicables dans sa condition, elle voyait en lui le représentant de la Divinité sur la terre. Jeanne s’était fait sur cette matière une théorie qui devint la règle inviolable de sa conduite et de ses paroles. À ses yeux, Charles VII était le vicaire de Dieu dans l’ordre temporel, comme le pape dans l’ordre religieux ; à ce titre seulement il avait droit à la couronne de France, que le roi du ciel l’envoyait placer sur sa tête. Jusqu’au sacre, le prince ne fut pour elle que le gentil dauphin ; après que l’huile sainte eut oint son front, il devint le bras vivant de Jésus-Christ, dont relevait directement le royaume.
- [51]
Sully Prudhomme, supplément du Figaro, 13 août 1887.
- [52]
Paul Déroulède, Nouveaux chants du soldat.