Son esprit / Sa vie : Annexes
Annexes
139Annexe A L’arrivée à Chinon
I
L’arrivée de Jeanne au château de Chinon pose trois problèmes d’importance inégale :
- Quelle en est la date ?
- Jeanne fut-elle reçue le jour même ?
- Était-elle attendue ?
On a longtemps pensé que l’arrivée à Chinon devait être placée au 6 mars (1429). Quicherat faisait entière confiance à cette date, donnée par une chronique anonyme1. Or il y a des raisons sérieuses de la croire fausse et d’adopter celle du 23 février donnée par un texte contemporain, extrait d’un registre de l’hôtel de ville de la Rochelle2.
Cette date, outre qu’elle coïncide avec l’intention de Jeanne d’être à Chinon avant la mi-carême (3 mars)3 permet seule de placer, avant le repère certain de l’entrée dans Orléans (vendredi 29 avril)4, deux mois indispensables pour loger les interrogatoires de Chinon et de Poitiers (environ 45 jours) et les voyages et séjours à Tours et à Blois5.
Jeanne et son escorte ont quitté Vaucouleurs le 12 ou le 13 février. Ils ont voyagé onze jours6 et sont arrivés à Chinon le 23.
II
Jeanne arriva donc à Chinon, venant de Sainte-Catherine de Fierbois, le mercredi 23 février, aux alentours de midi.
Dit qu’elle trouva son roy à Chynon, où elle arriva environ mydi ; et se logea a une hostellerye. Et apprez disner elle alla devers le roy qui estait au chastel.7
140Jeanne simplifie. Elle n’a pas été reçue d’emblée par le Dauphin. Ses guides la présentèrent aux gens du Dauphin qui la questionnèrent sur sa personne et ses intentions8. Sur leur avis le Dauphin reçut la Pucelle en fin de journée (Il était tard : la salle était éclairée de torches)9.
Ainsi, aucune raison de ne pas croire à une réception immédiate, c’est-à-dire le jour de l’arrivée, à moins de preuve du contraire. Jeanne est formelle et ne peut se tromper, car elle remarque que ce prompt accueil était prévu et promis par ses Voix10.
Quelle raison ceux qui diffèrent la réception au surlendemain opposent-ils à Jeanne ? C’est qu’ils préfèrent les dires de Dunois déclarant vingt-sept ans plus tard que le roi n’a reçu Jeanne qu’au bout de deux jours11.
Or Dunois n’était pas à Chinon, mais à Orléans. La nouvelle étant venue de Gien qu’une jeune fille était en route vers le Dauphin, disant qu’elle le ferait vainqueur des Anglais, Dunois avait envoyé à Chinon prendre des informations. Ses envoyés, à leur retour, dirent que le roi refusant tout d’abord de recevoir la Pucelle, l’avait fait attendre deux jours, avant de l’admettre en sa présence12.
L’information de Dunois est de deuxième main et elle repose sur un vieux souvenir. Comment ne pas préférer celle de l’intéressée, toute récente et qui ne se trouve contredite par aucune autre déposition ?
Comme, de fait, Jeanne a attendu, comme elle a été interrogée avant l’audience et que, les jours suivants, les interrogatoires furent poursuivis, il n’est pas surprenant que beaucoup, par la suite, aient été incapables de préciser si la réception avait été différée d’un après-midi, d’un jour ou de plusieurs jours. La nature des événements favorisait la confusion.
Et même cette confusion était presque inévitable car, d’après Boulainvilliers, la décision du Conseil aurait d’abord été de faire attendre Jeanne davantage.
[Jeanne et son escorte] arrivés au Château de Chinon où était le roi, le conseil du roi fut d’avis qu’elle ne vît pas le roi, qu’elle ne lui fût pas présentée avant trois jours. Mais les hommes changent vite. On fait venir la Pucelle.13
141Le bruit a donc couru que le Dauphin refusait audience avant un examen prolongé. Et le bruit était fondé. Puis le Dauphin changea d’avis et décida de recevoir la jeune fille à la fin de la journée, quitte à poursuivre plus tard l’enquête.
Ceux qui supposent (au moins implicitement) que Jeanne a eu l’audace de dire à ses juges qu’elle avait été reçue le jour même, après dîner, ou qu’elle avait assez mauvaise mémoire pour le croire, alors qu’elle avait attendu deux jours, n’ont pas réfléchi que les juges étaient informés des faits et gestes de la Pucelle dans les moindres détails. L’entrevue de Chinon était pour eux un événement capital, sur lequel nous pouvons être sûrs qu’ils s’étaient renseignés avec soin. Si Jeanne, volontairement ou non, avait altéré la vérité sur les circonstances de sa première audience à la Cour, elle eût été vite convaincue de mensonge. On peut donc conclure que les juges savaient la vérité et constataient qu’elle la disait.
III
La troisième question : Jeanne était-elle attendue ou vint-elle à l’improviste ? est plus importante.
N’essayons pas d’y répondre par des conjectures : cherchons ce que révèlent, sur la probabilité ou l’invraisemblance d’une venue inopinée, les paroles, les gestes, les actions de ceux qui sont engagés directement dans l’affaire : Baudricourt, la Pucelle et ses compagnons, le Dauphin et ses conseillers.
Notons d’abord que le départ de Jeanne pour Chinon, avec consentement et aide de Baudricourt, a l’apparence d’une solution brusquée, si l’on s’en tient aux faits connus.
Jeanne, désespérée de ne pouvoir se faire donner une escorte, a d’abord voulu se mettre en route avec son oncle et un compagnon. La déclaration de cet oncle, Durand Laxart, est formelle :
Quand la Pucelle vit que Robert ne voulait pas la faire conduire là où se trouvait le Dauphin, elle prit mes vêtements et dit qu’elle voulait partir.14
Catherine Le Royer ajoute :
142Jacques Alain et Durand Laxart consentirent à la conduire jusqu’à Saint-Nicolas, mais ils revinrent à Vaucouleurs parce que Jeanne déclara qu’il n’était pas convenable de partir de cette manière.15
Cette tentative de Jeanne ne s’explique que si elle regardait alors comme impossible de persuader Baudricourt de la faire mener à Chinon. Or il ne semble pas qu’il y ait eu un intervalle notable entre cette tentative et le départ effectif avec l’escorte fournie par Baudricourt. On ne voit pas où placer un échange de messages entre le capitaine et le Dauphin. Il est vrai qu’on peut supposer que Baudricourt attendait une réponse de la Cour pour prendre une décision ; mais alors comment expliquer l’attitude de Jeanne ?
D’autres faits vont à fortifier cette hypothèse :
Les deux compagnons de Jeanne, Novelompont et Poulengy, ne se sont pas mis en route comme des gens en mission officielle : ils se sont offerts à Baudricourt pour accompagner Jeanne ; ils n’en ont pas reçu l’ordre16. En outre, Jeanne a été équipée par quelques habitants de Vaucouleurs17. Baudricourt lui a simplement donné ou remis une épée18.
L’état d’esprit des deux guides, au cours du voyage, vient confirmer cette apparence d’improvisation et d’incertitude. Leurs propos dénotent qu’ils sont inquiets sur l’issue de cette équipée. Jeanne devait entretenir leur courage, leur répétant de ne pas s’inquiéter, que tout irait bien et qu’une fois à Chinon le Dauphin leur ferait bon accueil. On voit par les paroles de Jeanne que les doutes de ses guides ne venaient pas des dangers du voyage mais se rapportaient à l’accueil du Dauphin19.
Si Novelompont et Poulengy savaient qu’ils accompagnent une jeune fille que le Dauphin a prié Baudricourt de lui envoyer, d’où viendraient ces inquiétudes ? Ils ne se demanderaient pas s’ils seront reçus à Chinon.
Il est donc vraisemblable que rien n’a été réglé d’avance entre Chinon et Vaucouleurs.
Jeanne, elle, ne doutait pas d’être reçue ; mais n’en avait aucune preuve matérielle. C’est ce qui explique pourquoi, arrivée à Fierbois, elle envoya un message au Dauphin pour lui demander la permission d’entrer dans Chinon :
143J’envoyai une lettre au Dauphin afin de savoir si j’entrerais dans la ville où il était, et pour lui dire que j’avais fait cent cinquante lieues pour venir le trouver, afin de le secourir, et que je savais beaucoup de bonnes choses le concernant.20
La lettre de Jeanne semble montrer qu’elle ne se savait pas attendue. Elle peut même faire douter d’une introduction écrite de Baudricourt.
La lettre de Baudricourt au Dauphin, au sujet de l’envoi de la Pucelle, bien qu’elle soit citée couramment comme un fait établi, est assez fragilement attestée.
Le seul témoin qui y fasse allusion était en mission à Venise à l’arrivée de Jeanne. C’est à son retour, en mars, qu’il apprit ce qui s’était passé. On lui avait dit que le Dauphin, après avoir refusé de recevoir la Pucelle, avait changé d’avis en apprenant que Baudricourt avait écrit à son sujet21.
Cette lettre n’est attestée par aucun des autres témoignages relatifs à l’arrivée de Jeanne à Chinon. Ceux-là mêmes qui devaient en être les porteurs et qui ont mentionné leur présentation de la Pucelle aux gens du Dauphin n’en ont pas parlé22.
On se demande aussi pourquoi ces mêmes hommes ne se sont avisés qu’ils avaient une lettre de Baudricourt à remettre au Dauphin qu’après le refus par celui-ci de recevoir Jeanne23.
Il est logique de supposer que Baudricourt a écrit et il n’est pas impossible que la lettre n’ait pas été remise tout de suite au Dauphin. Il n’en reste pas moins qu’aucune donnée historique ne permet d’affirmer que la lettre ait existé, et ce qui précède forme une présomption qu’elle est imaginaire.
On a vu plus haut que la réception de Jeanne avait eu lieu, comme elle y comptait, le jour de sa venue. Ce fait pourrait être donné comme un indice que le Dauphin l’attendait et savait à quoi s’en tenir sur son compte. Mais on se rappelle que, si elle a eu lieu le même jour, l’audience a pourtant été différée et son opportunité débattue. Arrivée vers midi, Jeanne a été reçue à la nuit. Dans l’intervalle, il y avait eu hésitation du Dauphin, objections des conseillers. 144Hésitation et objections n’avaient pas raison d’être si la chose était préparée. La lettre de Boulainvilliers marque bien les tergiversations et le revirement final : Les hommes changent vite. On fait venir la Pucelle.
Tous les témoins s’accordent à dire que Jeanne n’a pas été reçue tout de suite : ils ne diffèrent que sur le temps. L’hésitation est certaine. La réception en fin de journée unifie les dires grossis des témoignages et l’exactitude de Jeanne. Durables ou non, les tergiversations et le délai s’opposent à une arrivée prévue et à une audience concertée.
Toutes les apparences, jusqu’ici, vont à faire penser que la venue de Jeanne surprend, inquiète et que sa requête pose un problème neuf.
Un seul fait peut être invoqué pour cette conclusion : c’est la présence, dans la petite escorte, d’un chevaucheur de l’écurie royale, Colet de Vienne24.
Nous ignorons quand et pourquoi ce messager est venu à Vaucouleurs. Le voyant partir pour Chinon avec Jeanne et le reste de la troupe, il est naturel qu’on n’ait pas cru à une simple coïncidence. Il est clair, pense-t-on, que cet homme est venu annoncer à Baudricourt l’assentiment du Dauphin, lequel est disposé à recevoir la Pucelle, vu les bonnes choses qu’on rapporte à son sujet, et il a reçu mission de diriger l’escorte.
La pensée est naturelle, le raisonnement logique et on comprend que plusieurs s’y laissent séduire ; mais cette logique est théorique et pèse peu au prix des objections pratiques où elle se heurte.
Il faut, en ce qui regarde Colet, considérer que le Dauphin était en rapport constant avec les villes fidèles par ses chevaucheurs, dont la circulation incessante assurait une diffusion relativement rapide et continue des nouvelles officielles. On peut donc imaginer cent raisons plausibles pour expliquer la présence d’un messager royal à Vaucouleurs à ce moment. Cette présence n’a frappé que parce qu’elle coïncide avec le départ de Jeanne. Elle frapperait moins si l’on considérait que le dit Colet faisait peut-être un service habituel entre le Dauphin et la capitainerie de Vaucouleurs. 145Quand on entend plusieurs témoins nous dire : Nous avons vu la Pucelle partir avec Colet
, sans se donner la peine de mentionner de qui il s’agit, on a bien l’impression que ce Colet n’est pas un personnage inconnu à Vaucouleurs25.
Le probable c’est que le messager se trouvant à Vaucouleurs, Baudricourt a fait coïncider son retour à Chinon et le départ de Jeanne, soit en différant le retour soit en hâtant le départ.
Quant à la supposition que Colet était venu annoncer à Vaucouleurs la défaite de Rouvray, Jeanne étant partie le dimanche 13 février, il n’y a pas lieu de s’y arrêter, car la Journée des Harengs se place le 12 du même mois. Si la défaite française a été connue à Vaucouleurs par messager, la nouvelle n’a pu y parvenir que vers le 25.
Aux deux premières questions posées au début de cette annexe, on peut répondre avec le maximum de sécurité :
- l’arrivée à Chinon a eu lieu le 23 février ;
- Jeanne a été reçue le jour même, comme elle le dit.
Pour la troisième, il n’est pas téméraire de dire :
- sa venue était inopinée.
146Notes de l’annexe A
- [1]
Chronique du Mont Saint-Michel (qu’il appelle Continuateur, etc.) (Q IV 313).
- [2]
Relation inédite sur Jeanne d’Arc, extraite du Livre noir de l’hôtel-de-ville de la Rochelle, 1879, éditée par Quicherat, p. 19. — C’est seulement en 1892 que la dissertation de Boismarmin (Mémoire sur la date de l’arrivée de Jeanne d’Arc à Chinon) attirera l’attention sur l’extrême probabilité de la date du 23 février indiquée par le Greffier de la Rochelle. Cf. ensuite P. Boissonnade, Une étape capitale de la mission de Jeanne d’Arc, Revue des Questions historiques, 1er juillet 1930.
- [3]
Q II 436. (Jean de Novelompont, alias de Metz.)
Antequam sit media quadragesima, opportet quant ego sim versus Regem.
- [4]
Q IV 151. Journal du Siège d’Orléans.
- [5]
Un peu plus de six semaines, selon le résumé des Conclusions de Poitiers (
bien par l’espace de six semaines
) (Q III 392). Cf. séance du 3 février :les conseillers qui l’examinèrent : les uns pendant un mois, les autres pendant trois semaines
(aliqui per unum mensem, alii per très hebdomadas), soit sept semaines. Inutile d’insister sur la valeur des informations de Rouen concernant un tel point. Le procès-verbal du 27 février (Q I 75) porte :per tres hebdomadas… apud villam de Chinon et Pictavis.
D’après ce qui précède, ce texte signifie : trois semaines à Chinon et trois semaines à Poitiers. La lettre de Boulainvilliers dit sept semaines (Q V 119). - [6]
Q II 437 (Jean de Novelompont) ; ibid., 457 (Bertrand de Poulengy).
- [7]
Ms. d’Orléans, édité par P. Doncœur, 1952, p. 95. Cp. Q I 56 (22 II) :
Applicuitque ibidem (Château-Chinon) hora quasi meridiana, et se hospitavit in quodam hospitio ; et, post prandium, ivit ad ilium quem dicit regem suum, qui erat in Castro.
- [8]
Q II 438 et 458 (Novelompont et Poulengy).
- [9]
Q I 75 (27 II).
- [10]
Q I 56 (22 II).
Dixit eadem Johanna quod vox sibi promiserat quod satis cito postquam venisset ad regem suum, ipse reciperet eam.
- [11]
Q III 4 (Dunois).
- [12]
Q III 3-4. Outre celle de Danois, huit dépositions touchant la même question peuvent être examinées. Une seule provient d’un témoin présent : Raoul de Concourt. Rien n’y indique qu’elle ait attendu plus qu’elle ne dit. (Q III 16-17.)
- [13]
Q V 118.
… consilio regio deliberatum erat quod faciem regis non videret, neque ei praesentaretur usque in diem tertiam. Sed hominum corda subito mutantur : Accersitur Puella.
Un fragment 147de lettre anonyme contemporaine signale ce même changement soudain et l’attribue à une intervention de la reine :
… ex dispositione regalis consilii ordinatum fuit ut non illico regem alloqueretur Sed evenit ut, non obstante ilia proposita dispositions, sine rnora ad reginam access[er]it Puella, et peteret regem quem Delphinum appelabat. Non continuit rex, sed statim ad eam accessit. (Q V 100.)
- [14]
Q II 444 (Durand Laxart).
- [15]
Q II 447 (Catherine Le Royer).
- [16]
Q II 456-457 (Poulengy) :
Et hæc videns idem testis ipse et Johannes de Metis proposuerunt insimul quod eam ducerent ad Regem, tunc Dalphinum.
- [17]
Q II 437 (J. de Novelompont) et 444 (Durand Laxart).
- [18]
Ni Novelompont ni Poulengy, à propos de l’équipement de Jeanne, ne parlent d’un don de Baudricourt. Il n’est pas impossible que l’expression tradiderat signifie simplement que Baudricourt fit à Jeanne la remise de l’épée.
- [19]
Q II 457458 (Poulengy) :
[…] et eundo habuerunt multa dubia ; sed dicta Johanna semper dicebat eis quod non timerent, quia, ipsis perventis ad villam de Chinon, nobilis Dalphinus faceret eis bonum vultum.
- [20]
Q I 75-76 (27 II).
- [21]
Q III 114-115 (Simon Charles).
- [22]
Parmi ceux qui ont parlé de l’arrivée de Jeanne les seuls présents à Chinon sont : Louis de Coutes, son page, et Simon Beaucroix. Ils ne disent rien d’une lettre. Bien entendu, je ne me préoccupe pas de ce que dit à ce sujet le Journal du Siège, lequel, en dehors des événements journaliers d’Orléans, pour lesquels il est une source utile, est une compilation de peu de valeur. Pour la Chronique de la Pucelle, elle n’est pas une source nouvelle, étant en partie une copie du texte précédent. La lettre de Baudricourt est mentionnée dans le Journal du Siège avec un accompagnement qui est le contraire d’une garantie, car non seulement la lettre est citée, mais un contenu (bien suspect) en est donné :
Pour quoy, et aussi parce qu’on trouva qu’elle avoit sceu véritablement le jour et l’heure de la journée des Barons, ainsi qu’il fut trouvé par les lettres de Baudricourt, qui avoit escript l’heure qu’elle luy avoit dict, elle estant encore à Valcouleur… (Q IV 128.)
Autre mention de la lettre dans le Mistère du Siège :
Sire, voicy unes lettres — Que ledit Seigneur vous envoyé
dit Jean de Metz (Novelompont) au Dauphin. On aimerait mieux, pour le croire, que Jean de Metz le dise lui-même, dans sa déposition.
- [23]
C’est, en effet, ce que dit Simon Charles :
Le roi, de nouveau, hésitait à la recevoir, lorsqu’il lui fut révélé que Robert de Baudricourt lui avait écrit qu’il lui envoyait une certaine femme. (Q III 115.)
- [24]
Q II 406 (L. de Martigny) ; ibid. 432 (Curé J. Colin) ; ibid., 444 (Durand Laxart).
- [25]
Ibid.
149Annexe B La cavalière
Nous ne voyons pas Jeanne monter à cheval avant Vaucouleurs, au temps où son oncle Laxart, de concert avec son ami Jacques Alain, lui donna un cheval de douze francs que Baudricourt remboursa par la suite1. Avait-elle ce cheval pour aller voir le duc de Lorraine ou ne l’eut-elle que pour le départ pour Chinon ? Les témoins ne sont pas clairs sur ce point2. La Chronique de Lorraine parle d’un autre cheval, offert par le duc, quand elle le rencontra à Nancy, et on y voit la jeune fille sauter d’un bond en selle sans se servir de l’étrier. Cette chronique, mi-roman, mi-chanson de geste, ne mérite mention que pour noter au passage le renom de Jeanne comme cavalière. On ne peut préférer aux dires de l’honnête Laxart, qui sait de quoi il parle, ceux d’un chroniqueur qui prête à Jeanne la conquête de Bordeaux, de Bayonne et de toute la Normandie3.
C’est donc sur le roussin donné par son oncle que Jeanne se rendit à Chinon. Elle et sa petite escorte firent cent cinquante lieues en onze jours. Compte tenu du sommeil et des haltes, ils chevauchèrent une centaine d’heures. Ils ne firent donc guère plus de six kilomètres à l’heure. Ce voyage, se faisant en hiver, était fatigant pour un début et demandait à la jeune fille de l’endurance et de la force mais ne dénotait pas son talent d’écuyère. Des femmes, des gens d’église, des pèlerins, faisaient alors de longs parcours à cheval ou à mule. Il n’y fallait pas un entraînement spécial vu l’allure des bêtes qu’on employait. Ce n’était pas davantage un apprentissage d’équitation proprement dite.
C’est à Chinon, peu de jours après son arrivée, que se place un exploit équestre rappelant la Chronique de Lorraine. Mais, cette fois, il est véridique, car un témoin direct 150le rapporte. Comme à Nancy, on présente à Jeanne un cheval, et elle galope, lance en main, et le fait si galamment que d’Alençon l’admire et lui offre un cheval4.
Jusque-là Jeanne n’avait été admirée que pour son adresse au rouet.
Elle était à Poitiers quand on lui livra le harnais de guerre que le Dauphin lui faisait faire. C’est donc là qu’elle s’exerce pour la première fois à chevaucher sous l’armure.
L’équitation de guerre ne s’improvisait pas. Les jeunes chevaliers s’exerçaient longtemps et assidûment pour acquérir endurance et adresse. Il fallait, pour charger en couchant le bois
, le cheval lancé à fond de train, avoir passé par beaucoup d’exercices. C’est cette formation que donnaient les jeux dont parlent les mémoires du temps : joutes, castilles, passes d’armes, courses de bagues et combats à la foule (en troupe). L’usance à la guerre est dure à acquérir dit le Jouvencel. Il faut commencer jeune5. Le fameux Boucicaut devait sa valeur d’homme d’armes à un entraînement acharné. Son biographe le montre s’endurcissant, s’assouplissant par une dure gymnastique : saillant sur un coursier sans mettre le pied à l’étrier
, courant, marchant longtemps pour avoir longue haleine, sautant par-dessus un grand coursier qu’il prenait par les crins, grimpant au revers d’une échelle, à la force du poignet, par bonds successifs, armé de sa cotte6.
Si Jeanne a trouvé le temps, à Poitiers, de parfaire son talent de cavalière et de se préparer aux exigences de l’équitation en campagne, il demeure qu’elle a montré, dès le début, une aptitude et une aisance qui ont surpris un connaisseur comme d’Alençon.
Quand elle parut à Orléans, sa grâce sur son cheval de parade émerveilla : elle était armée de toutes pièces et montée sur un coursier blanc,
Et y avoit moult merveilleuse presse à toucher à elle, ou au cheval sur quoy elle estoit, tellement que l’un de ceulx qui portoient les torches s’approucha tant de son estandart que le feu se print au panon. Pourquoy elle frappa son cheval des espérons, et le tourna autant gentement jusques au panon, dont elle estangnit le feu, comme se elle eust longuement suyvy les guerres : 151ce que les gens d’armes tindrent à grans merveilles et les bourgois de Orléans aussi.7
Dans quelques jours on va la voir charger, aux côtés de La Hire, aux Augustins8 et, quelques jours après, galoper grand train dans la plaine de Beauce, aux trousses de Talbot et de Scales9.
Un passage de la lettre de Guy Laval, quand il rencontra Jeanne à La Selles-en-Berry — une semaine avant Patay — confirme ce qu’on dit des coursiers noirs fringants affectionnés par la Pucelle. Son joli tableau de Jeanne se mettant en route pour Romorantin est classique et le mérite. Il nous apporte un trait qu’il faut souligner ici, dans une étude sur l’art de manier les chevaux chez la Pucelle. Comme son grand coursier noir, à l’huis de son logis se démenait très fort et ne souffrait qu’elle montât
, elle dit : Menez-le à la Croix.
La croix était devant l’église, sur le bord de la route. Quand on lui ramena le cheval, elle monta, sans qu’il se mût, comme s’il fût lié10
.
L’aptitude au cheval et aux armes fut ainsi expliquée au Réquisitoire :
Article VIII. Item ladite Jeanne vers sa vingtième année, de sa propre volonté, et sans le congé de ses père et mère, s’en vint à la ville de Neufchâteau en Lorraine et là fut servante quelque temps chez une certaine hôtelière appelée La Rousse, où vivaient à demeure plusieurs jeunes femmes de mœurs légères et où logent généralement des gens de guerre. Ladite Jeanne, alors qu’elle était dans cette hôtellerie, tantôt restait avec lesdites femmes, tantôt menait les chevaux à l’abreuvoir, au pré et au pâturage ; et c’est là qu’elle apprit à monter à cheval et à connaître le métier des armes.11
Ayant entendu lecture de cet article, Jeanne déclara s’en rapporter à ses dires antérieurs et, pour le surplus, le nier.
Or elle avait dit (les 22 et 23 février) :
Qu’elle était allée, en effet, à Neufchâteau, par crainte des bandes bourguignonnes, et s’était logée avec ses parents à l’hôtellerie tenue par La Rousse, et n’y avait séjourné que peu de temps12.
À la Réhabilitation, vingt témoins, dont beaucoup étaient 152eux-mêmes réfugiés à cette hôtellerie en même temps que la famille d’Arc, déclarèrent que Jeanne y était restée quelques jours et n’avait jamais quitté les siens13.
L’intérêt de l’article VIII est de montrer que l’aptitude de Jeanne à monter et manier les chevaux n’avait pas d’origine connue et que le Promoteur du Procès en était réduit, pour l’expliquer, à répéter un racontar.
Un Italien, Giovanni Sabadino, dans un livre imprimé plus de soixante ans après la mort de Jeanne, raconte la manière dont elle s’y prenait pour apprendre à monter et à manier la lance : elle se juchait sur les juments qui étaient au pâturage, mettait une grande perche sous son bras et chargeait les troncs d’arbres. Ces exercices, dit-il, l’avaient rendue extrêmement robuste.
Les informations de Sabadino lui venaient d’un certain Fileno Tuvata, qui les avait recueillies de deux soldats appartenant aux troupes de Jeanne d’Arc. Cela se passait à trois lieues de Reims, dans une ville qu’il appelle Biamone14…
On retrouve les mêmes joutes contre les arbres, chez un autre Italien contemporain de Sabadino, un certain Foresti, moine chez les Ermites de Saint-Augustin, plus connu sous le nom de Philippe de Bergame. On ne sait lequel des deux a copié l’autre. Frère Philippe, comme Sabadino, a ses renseignements de bonne source. Il dit les tenir d’un témoin, Guillelmus Guaschus, attaché à la cour de Charles VII15.
Il existe en français une adaptation modernisée de ces chroniqueurs d’Italie : un capitaine de Chasseurs s’en est inspiré pour expliquer comment Jeanne d’Arc était parvenue à être si bonne cavalière16. L’auteur s’y connaît en chevaux et donne des détails utiles sur les chevaux du temps, mais ses idées sur l’entraînement de Jeanne n’ont pas plus de bases historiques que les fantaisies des deux Italiens : Jeanne montait à cheval depuis son plus jeune âge, et ne manquait pas de prier les voyageurs de lui faire faire un petit tour. Elle montait aussi en croupe sur le cheval de Thiesselin, et il lui donnait des leçons. Cet entraînement progressif avait eu pour résultat que peu à peu, sans qu’autour d’elle on s’en fût aperçu, elle avait appris l’équitation
. 153Mais on le vit bien au moment de sa visite au duc de lorraine, lorsqu’elle bondit en selle sur le coursier qu’il lui avait offert17. (L’auteur, comme on voit, s’il connaît les chevaux, manque d’expérience touchant la valeur des sources.)
Pourtant, il s’en faut qu’il n’y ait rien à tirer du Capitaine Champion, quand il parle de son métier. Il donne des renseignements utiles sur les races de chevaux employées par les paysans du XVe siècle, en particulier en Lorraine : c’étaient des bêtes massives, à large croupe, à gros ventre et grosse tête18. D’où l’on conclut que l’apprentissage de Jeanne d’Arc, s’il s’agit de caracoler et courir la lance, n’était pas favorisé à Domrémy.
Tout ce qu’on vient de lire n’aurait pas beaucoup d’intérêt s’il ne s’était agi de montrer ce que l’hostilité ou l’ignorance ont dû imaginer pour deviner l’énigme de Jeanne cavalière. Or l’énigme est toujours là. L’énigme subsisterait, même si l’on acceptait l’article VIII, ou que Jeannette eût monté en croupe derrière des voyageurs complaisants. La course dans la prairie de Chinon resterait une performance équestre inexplicable.
La vérité, c’est que Jeanne, cinq mois au plus avant de courir la lance dans la prairie, ne savait pas monter à cheval, ainsi qu’elle l’a dit.
Un jour, la Voix lui avait enjoint d’aller trouver Robert de Baudricourt, lui promettant qu’elle lèverait le siège d’Orléans, à quoi elle objecta qu’elle estoit une paovre femme, qui ne sçauroit chevaucher ne faire ne demener la guerre19
.
Ainsi au temps où le siège était mis devant Orléans, Jeanne ne savait pas monter à cheval. Les Anglais avaient commencé le siège le 12 octobre 142820. C’est donc après cette date que Jeanne a protesté de son ignorance. Elle quitta Vaucouleurs à la mi-février et arriva à Chinon avant la fin du mois21. Quelques jours après, elle court la lance devant le Dauphin et d’Alençon l’admire. Or, depuis le temps où elle disait ne pas savoir chevaucher, elle avait 154passé trois semaines chez les Royer, à Vaucouleurs, filant avec Catherine le Royer22 ; six semaines chez les Laxart, à Burey-le-Petit, où elle soignait la femme en couches23. Si l’on ajoute le voyage à Nancy24, le voyage vers Chinon, on voit ce qui reste pour faire de la haute école.
Tout le monde, quand Jeanne parut, admit la vérité, si étonnante qu’elle fût. Personne, avant la calomnie du Procès, ne douta de la parole de Jeanne, qu’il était facile d’interroger25.
Il faut ajouter un détail qui met une touche d’héroïsme au don extraordinaire :
Il pouvait suffire, pour être habile et ferme sur un cheval, d’un corps prompt, souple et fort. Pour les chevauchées de guerre, il fallait en plus savoir souffrir, car l’écuyère improvisée s’y blessait. Il y paraissait encore au temps où son procès commença (janvier 1431), c’est-à-dire plus de sept mois après que l’archer bourguignon l’eût arrachée par sa huque du coursier moult bel et fier
qu’elle montait (23 mai 1430)26.
Le fait fut révélé à la Réhabilitation. Jeanne, peu de jours après son arrivée, comme prisonnière, au château de Rouen, avait dû subir une visite par des sages-femmes. Celles-ci constatèrent qu’elle portait les marques d’anciennes blessures qu’elle s’était faites en montant à cheval27.
155Notes de l’annexe B
- [1]
Q II 445 (Durand Laxart). Même en tenant compte de la valeur du franc d’alors, c’était le prix d’une humble bête de voyage. Le père de Jeanne, pour s’en retourner de Reims, après le Sacre, recevra un cheval de 60 livres tournois ; un cheval livré à Jeanne, à Senlis, en septembre, coûte 137 l. 10 s. tournois (Q V 267).
- [2]
Q II 436-437 (Jean de Novelompont, alias de Metz) ; ibid., 456-457 (Bertrand de Poulengy) ; ibid., 444-445 (Durand Laxart).
- [3]
La Chronique de Lorraine, note Quicherat, ne mérite pas d’être consultée comme témoignage historique sur Jeanne d’Arc (Q IV 329).
Il faut signaler pourtant que deux témoins, à la Réhabilitation, font allusion à un cheval donné par le duc de Lorraine. Q II 391 (Jean Morel) ; ibid., 406 (Louis de Martigny). Ils rapportent un ouï-dire. Laxart dit :
Elle reçut un sauf-conduit et fut menée au seigneur Charles, duc de Lorraine ; et quand le duc la vit, il lui parla et lui donna quatre francs que Jeanne me montra.
Il ne dit rien, d’un cheval, sinon de celui qu’il acheta lui-même (Q II 444-445).
- [4]
Q III 92 (D’Alençon).
- [5]
Le Jouvencel, par Jean de Bueil, éd. L. Lecestre, 1887, ch. IX et X, guerre à pied et guerre à cheval.
- [6]
Mémoires sur l’ancienne chevalerie, p. La Cume de Sainte-Palaye, éd. Ch. Nodier, 1826.
- [7]
Q IV 153, Journal du Siège.
- [8]
Q III 214 (D’Aulon) :
Et adonc qu’ilz apperceurent que lesdits ennemis sailloient hors de ladicte bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladicte Pucelle et La Hire, qui tousjours estaient audevant d’eulx pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent à fraper sur lesdits ennemis.
- [9]
Q IV 319, Chronique de Guillaume Gruel :
Et monseigneur le connestable, monseigneur d’Alençon, la Pucelle […] et grand nombre de seigneurs venoient en ordonnance par ceste belle Beauce. Si venoient bien grand train.
Jeanne d’Arc, pourtant, n’était pas avec l’avant-garde (Poton, La Hire, etc.) qui fit prisonniers les chefs anglais.
- [10]
Q V 107, Lettre de Guy et André de Laval, 8 juin 1429.
- [11]
Q I 214 (27 III).
- [12]
Q I 51 (22 II).
- [13]
Q II 392-463. Tous les témoins s’accordent à dire que Jeanne et sa famille ne restèrent à Neufchâteau que trois ou quatre jours. Par ailleurs, Jeanne a dit qu’elle était restée à Neufchâteau quinze jours. On ne trouve pas d’explication à cette différence, laquelle vient peut-être simplement d’une erreur de transcription ou de ce 156que les paroles de Jeanne ont été mal entendues à l’audience. Elle n’avait aucun intérêt à allonger son séjour à Neufchâteau, au contraire. Les mêmes témoignages au sujet des occupations de Jeanne à Domrémy (Cf. Les Voix, chapitre II, note 15) montrent qu’elle ne gardait pas communément les bêtes, ce qui est confirmé par Jeanne (Q I 214-215). Seul Bertrand de Poulengy fait allusion à des chevaux :
Elle filait et gardait parfois les animaux et chevaux de son père.
(Q II 455.) Il serait anormal que Jacques d’Arc n’ait pas eu au moins une paire de chevaux, ou plutôt, selon l’usage, de juments, pour le labour. - [14]
Ayroles, t. IV, 258-263.
- [15]
Q IV 523, Philippe de Bergame. Cf. Ayroles, ibid., 263-267.
- [16]
Jeanne d’Arc écuyère, par L. Champion, capitaine commandant au 5e Chasseurs. Paris, 1921.
- [17]
Ibid., 20-25, 64, 67, 69, 70.
- [18]
Ibid., 19.
- [19]
Q I 53 (22 II).
- [20]
Q IV 96, Journal du Siège.
- [21]
Voir Annexe A.
- [22]
Q II 446 (Catherine Le Royer).
- [23]
Q II 428 (Isabellette Gérardin) ; ibid., 443 (Durand Laxart).
- [24]
Q II 437 (Jean de Novelompont).
- [25]
Lefèvre-Pontalis, Chronique d’Antonio Morosini, t. III, p. 108 :
Tous les textes sont unanimes à mentionner l’extraordinaire et immédiate adaptation de Jeanne d’Arc an cheval, aux armes et à tout l’entraînement physique de la vie de guerre.
- [26]
Q IV 444-445, Chronique de Georges Chastellain :
Chevauçoit un coursier lyart (gris pommelé) moult bel et moult fier, et se contenoit en son harnas et en ses manières comme eust fait un capitaine meneur d’un grant ost.
- [27]
Q III 63 (Jean Monnet) :
[…] fuit læsa in inferioribus de equitando.
157Annexe C Le royaume en commende
Bertrand de Poulengy a dit dans sa déposition avoir rencontré Jeanne à Vaucouleurs, chez Baudricourt, aux alentours de l’Ascension (11 mai 1428). Entre autres choses, il lui avait entendu dire au capitaine que le royaume n’était pas l’affaire du Dauphin, mais l’affaire de son Seigneur. Que son Seigneur pourtant, voulait que le Dauphin devînt roi et qu’il eût ce royaume en commende, et qu’en dépit de ses ennemis, le Dauphin serait roi, et qu’elle-même le mènerait au sacre1 !
D’où viendrait ce mot en commende
? D’où viendrait cette idée ? s’est-on demandé. N’est-il pas clair que la villageoise répète une leçon2 ?
L’idée, elle était partout, aussi bien en France qu’ailleurs. Le souverain chrétien est lieutenant de Dieu : toutes les pièces de monnaie le proclament en exergue (Christus regnat).
Pour le mot, il faut noter d’abord ceci : on ignore si Jeanne l’a prononcé, puisque nous n’avons des paroles entendues par Poulengy qu’une traduction latine. Ce texte porte bien commendam, mais il peut traduire un autre mot que le français commende, un synonyme de commende.
En outre, si Jeanne a dit commende, où prend-on que le mot soit alors un mot inusité, un mot savant qui doive surprendre dans une bouche paysanne ? Commende (ou commande) vient de commander : confier. Pourquoi Jeanne, qui termine si souvent ses lettres par À Dieu vous commans
, ignorerait-elle le substantif ? Les mises en commende d’abbayes étaient, de son temps, si communes qu’on peut être certain que le mot était d’emploi courant.
Qu’un si chétif argument soit employé par Anatole France n’étonnera pas ceux qui savent sa manière d’écrire l’histoire 158et l’ignorance qu’il dissimule sous une érudition factice. Qu’il lui soit emprunté dans une thèse soutenue en Sorbonne ces dernières années paraît plus que fâcheux3.
Je profite de cet excursus pour mettre en garde contre l’anecdote, fort répandue dans de bons ouvrages, où l’on voit Jeanne prier le Dauphin de lui faire donation du royaume par acte solennel ; après quoi, l’ayant remis entre les mains de Dieu, elle en investit de nouveau le Dauphin. Cette scène est tirée d’un Abrégé de l’histoire du Monde, le Breviariurn historiale, composé par un clerc anonyme vivant à Rome à la cour de Martin V4. Plusieurs détails : la présence de quatre secrétaires royaux, l’ébahissement du Dauphin, la plaisanterie de Jeanne, qui lui dit après la donation : Voici le plus pauvre chevalier du royaume
, font de cette historiette un développement fantaisiste du fait rapporté par d’Alençon, selon qui Jeanne, entre autres requêtes au Dauphin, l’aurait prié d’offrir son royaume au Roi des Cieux, lui disant qu’il serait par lui rétabli dans son droit d’autrefois5. Bien entendu, d’Alençon, témoin direct, ne dit rien des détails imaginés par l’auteur de l’Histoire Universelle.
159Notes de l’annexe C
- [1]
Q II 456 (Bertrand de Poulengy).
- [2]
Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t. I, p. XXXIX :
On l’entendit qui disait à Vaucouleurs que le dauphin avait le royaume en commende. Ce n’était pas les gens de son village qui lui avaient appris ce terme.
- [3]
Jean de Pange, Le roi très chrétien, etc., 1949.
- [4]
Léopold Delisle, Nouveau témoignage relatif à la mission de Jeanne d’Arc, 1885.
- [5]
Q III 91-92 (D’Alençon).
161Annexe D Altération de la lettre aux Anglais
Il est très utile de savoir si Jeanne avait une bonne mémoire, car l’essentiel de ce que nous savons sur elle est fondé sur ses paroles.
Ceux qui l’ont entendue au Procès disent que sa mémoire était excellente. Maximum, multum bonam, mirabilem memoriam, lisons-nous aux dépositions : sa mémoire était excellente, admirable. On les soupçonnerait plutôt d’exagérer1.
Ce qui frappait ces clercs, c’est qu’une fille des champs les rappelât à l’ordre avec tant d’assurance : Je n’ai pas dit telle chose, relisez votre livre. On allait au registre et elle avait raison.
C’était moins étonnant qu’ils ne croyaient : ceux qui ne savent pas écrire ont une mémoire pratique plus sûre que ceux qui demandent à des notes de leur rappeler, au moment voulu, le souvenir nécessaire. En outre, il ne s’agissait pas de souvenirs bien lointains : c’étaient des paroles qu’elle avait dites aux débats, récemment, et son souvenir était avivé par la crainte justifiée de voir déformer ses paroles.
Le meilleur exemple qu’elle ait donné de sa mémoire se trouve ailleurs : à propos de la Lettre aux Anglais.
Elle avait dicté sa fameuse lettre fin mars 1429 ; on lui en relut le texte fin mars 1431. Ce texte couvre une page in-8° en petits caractères. Or deux ans après — et remplis d’événements bien capables d’effacer des souvenirs de détail — elle corrigea la lettre :
On a changé trois mots : on a mis : Rendez à la Pucelle où j’avais dit : Rendez au Roi. Il faut supprimer corps pour corps et chef de guerre. Cela n’était pas dans la lettre.2
162 Comme ces mots se lisent dans toutes les copies de la lettre qui nous sont parvenues, y compris des textes venant de Français partisans de Jeanne, on en conclut que les Anglais n’ont rien changé eux-mêmes. On lisait à Jeanne un texte courant et reçu3.
Pourtant il n’est pas possible de le croire exact. Jeanne, en effet, ne répudie pas trois mots indifférents : tous concourent à donner à son avertissement un ton personnel et hautain. Ce n’est pas à elle qu’il faut rendre les clefs des bonnes villes de France mais à leur souverain légitime ; elle ne s’est pas qualifiée chef de guerre, et, si elle se dit envoyée par Dieu, elle n’insiste pas sur l’importance de sa personne.
Si elle avait vraiment dicté ces mots et qu’elle les eût oubliés, l’oubli serait étrange, de porter sur des mots si consonants. L’oubli n’est pas possible. Ou elle a menti, pour s’épargner le grief d’orgueil, ou la lettre a été changée.
Personne n’hésitera à choisir l’altération. Comme elle ne vient pas des Anglais, elle vient des Français qui prirent connaissance de la lettre, avant son envoi aux Anglais, et la modifièrent, voulant, par la retouche, en forcer le ton impérieux et solennel, et frapper davantage. On doit remarquer que la correction réclamée par Jeanne donne à sa sommation la forme qui lui était habituelle :
Par tout où la Pucelle venoit, elle disoit à ceulx des places : Rendez-vous au roy du Ciel et au gentil roy Charles
, — note de Cagny.4
L’important, ici, c’est que Jeanne discerne, deux ans après, dans un texte assez long, qui lui est lu à l’audience, trois petites phrases postiches.
Or ce n’est pas par hasard, car les choses se sont passées de la même façon pour sa lettre au comte d’Armagnac : le texte, dit-elle, était deux fois fautif : on avait ajouté des choses qu’elle n’avait pas dites et on avait retranché de ses paroles5.
La lettre à Armagnac était de fin juillet 1429. On lui lut le texte altéré le 1er mars 1431.
Il semble bien certain qu’elle gardait présent le sens précis de ses paroles. On lui faisait dire, devant Paris : Rendez la ville de par Jésus.
Elle rectifia : Rendez-la au roi de France.
6
163En résumé, des témoins nous assurent qu’ils ont constaté, et parfois contre eux-mêmes, que Jeanne avait une très bonne mémoire. Ils n’y ont pas d’intérêt et leur jugement contredit ceux qui croient de leur devoir, pour innocenter Jeanne, de la faire simple à l’excès. Les exemples des lettres vont dans le même sens, et beaucoup plus loin. Par ailleurs, aucun fait sérieux ne montre chez Jeanne de défaillance grave de mémoire. Nous ignorons si sa mémoire était parfaite (il y a mémoire des dates, des lieux, des personnes) ; mais nous avons des preuves suffisantes que, sur les points qui touchaient ses actes et ses paroles, sa mémoire était tenace et claire.
Il n’en faut pas plus pour préférer ses dires aux témoignages qui la contrediraient.
Ces simples remarques ne sont pas superflues. Certains, qui répugneraient à mettre en doute la véracité de Jeanne et qui ne lui refusent pas une bonne mémoire, évitent, en plusieurs circonstances, de se fonder strictement sur ses paroles. Ils ne disent ni n’insinuent qu’elle ait menti ou que sa mémoire soit en défaut : ils ne tiennent simplement pas compte de ce qu’elle dit. Devant ses affirmations, qu’ils ne discutent pas ouvertement, ils se dérobent et, par des subterfuges de mots, veulent prouver qu’ils ont raison contre elle.
Un exemple de cette résistance aux paroles de Jeanne se rencontre curieusement chez un érudit de valeur qui était en même temps un admirateur fervent de la Pucelle, et se rapporte précisément à la Lettre aux Anglais. Parlant de la protestation de Jeanne, Lefèvre-Pontalis ne peut se résoudre à ce que cette lettre ait été remaniée, et il ne semble pas se rendre compte qu’en dépit de ses bonnes intentions et de ses précautions, il inculpe Jeanne de duplicité :
N’est-il pas tout simple — écrit-il — de supposer que la protestation de Jeanne doit s’entendre en ce sens, qu’elle veut déclarer n’avoir jamais usurpé aucun droit royal, tel que sommation, soumission de villes, ou quelque autre prérogative semblable ? Par là, elle entendait nier, et avec raison, la signification que la perfidie de l’interrogatoire voulait extorquer à cette phrase, aussi simplement conçue que rédigée.
164Il ajoute qu’il y aurait de la difficulté à corriger le texte comme elle le demande en ce qui regarde rendez à la Pucelle :
La suppression de ces mots équivaudrait à la suppression de tout le texte de la lettre jusqu’à la phrase
Et vous archers…. En effet, toute cette fraction de texte est gouvernée par l’expressionà la Pucelle, expression qui amène et commande les deux reprises de la phrase suivante :Elle est venue…—Elle est prête…— En remplaçant les mots :rendez à la Pucelle…par ceux-ci :rendez au roi…, tout le texte jusqu’à la phrase :Et vous archers…ne conserverait aucun sens et devrait être rayé. Il serait difficile de supposer là une adjonction provenant du scribe français de la Pucelle.7
Ces difficultés sont imaginaires. Ayant remplacé : rendez à la Pucelle qui est cy envoiée de par Dieu, le Roy du Ciel par : rendez au roi Charles, il suffit, ensuite de remplacer : Elle est ci venue de par Dieu par : La Pucelle qui est cy envoiée, etc., et rien n’est à rayer du reste du texte, ainsi qu’on peut en faire l’épreuve.
Au surplus, même si la suppression réclamée par Jeanne d’Arc bouleversait le texte, il faudrait l’admettre, non comme un changement improvisé par le scribe, mais comme un remaniement fait à tête reposée par ceux à qui le texte fut communiqué ainsi que le spécifie Jeanne (Q I 84) (1 III). Dictée le 22 mars, la lettre fut envoyée de Blois un mois plus tard. C’est dire qu’elle eut tout le temps d’être relue, discutée et retouchée.
La suppression de Je suis chef de guerre et corps pour corps ne fait pas non plus de difficulté. Les interpolations n’ont pas nécessité de grands changements. On notera qu’en les supprimant Jeanne d’Arc ne renie pas son rôle. Le texte primitif affirme, comme le texte retouché, sa mission de libératrice inspirée ; mais elle refuse de l’assumer en se substituant à son souverain. Elle est venue pour faire rendre les villes volées ; elle ne demande pas qu’on les lui rende, à elle, qui n’y a aucun titre.
La supposition proposée par Lefèvre-Pontalis n’est pas toute simple. Ce qui est simple, c’est la déclaration de Jeanne et elle ne souffre aucune interprétation subtile. Elle a dit qu’elle reconnaissait la lettre sauf trois mots. Elle a 165aussi spécifié que la lettre était bien d’elle et non d’un autre ; mais qu’elle avait été montrée à plusieurs de son parti8.
Les rectifications réclamées par Jeanne sont refusées encore par le Père Ayroles qui s’efforce aussi de donner aux paroles directes et claires qu’elle a prononcées un sens incertain.
Les différences, dit-il, sont fort légères.
(Alors pourquoi ne pas les concéder ?) Et il ajoute :
Il faudrait bouleverser toute la construction de la première phrase de la Lettre aux Anglais si l’on disait : rendez au roi Charles au lieu de rendez à la Pucelle.9
Cet attachement obstiné à la rigueur d’un texte que son auteur lui-même accuse d’être faussé serait incompréhensible, s’il ne s’agissait de soutenir que Jeanne n’a pas pu dire qu’elle n’était pas chef de guerre. Il est vrai que Jeanne a admis ailleurs cette qualité (réponse à l’art. LIII du Réquisitoire) :
— Si j’étais chef de guerre, c’était pour battre les Anglais.
Mais autre chose est d’admettre qu’elle a pratiquement joué un rôle de chef et qu’elle en a revendiqué le titre dans sa lettre. La conclusion du Père Ayroles :
En disant que si elle était chef de guerre, c’était pour chasser l’Anglais, Jeanne semble concéder la pensée de l’expression.
est une subtilité inacceptable.
Cette absence d’entière bonne foi dans l’interprétation des paroles de Jeanne, l’entêtement à faire triompher des vues personnelles à l’encontre d’une affirmation très nette de sa bouche, chez des auteurs aussi convaincus de sa véracité, sont un exemple de la difficulté morale d’écrire certains chapitres d’histoire avec ingénuité.
166Notes de l’annexe D
- [1]
Neuf témoins ont déposé sur la mémoire de Jeanne. Deux d’entre eux étaient bien placés, étant greffiers. Selon Manchon, c’est très souvent qu’elle rectifiait les erreurs faites à propos de ce qu’elle avait dit. Cf. Q II 358 (Richard de Grouchet) ; Q III 63 (Jean Monnet) ; 89 (Jean Marcel) ; 142 (Guillaume Manchon) ; 160-161 (Guillaume Colles) ; 178-179 (Nicolas Caval) ; 201 (Pierre Daron).
- [2]
Sa dénégation a été répétée deux fois (le 22 février et le 1er mars). Corps pour corps ne figure pas au manuscrit d’Orléans.
- [3]
Q V 95-96. Lettre de la Pucelle aux Anglais.
- [4]
Chronique de Perceval de Cagny, éd. H. Moranville, p. 158.
- [5]
Q I 82-83 (1 III). Elle affirma sous serment n’avoir rien dit au sujet des papes.
- [6]
Q I 148 (13 III).
- [7]
Les sources allemandes de l’histoire de Jeanne d’Arc, p. 53. n. 9.
- [8]
Q I 84 (1 III). Cette remarque de Jeanne ne figure pas dans la récapitulation de ses réponses au sujet de la lettre, mise à la suite des articles XXI et XXII du Réquisitoire. Il est vraisemblable que c’est le texte de d’Estivet qui est incomplet (peut-être à dessein, pour donner à Jeanne toute la responsabilité des termes de sa lettre) et non le texte de Courcelles.
- [9]
La vraie Jeanne d’Arc, t. IV, p. 48.
167Annexe E L’ange, le signe et la couronne
I. Questions et réponses se rapportant à la première entrevue au château de Chinon
Les textes ci-dessous comprennent la totalité des réponses où Jeanne a tenté de se soumettre aux exigences de l’interrogatoire sans trahir l’intime de son secret. Ils sont suivis, article par article, de commentaires qu’on doit regarder comme un essai améliorable. — Pour éviter des notes trop nombreuses, les références sont données dans le texte. En outre, comme tous les articles sont extraits du même tome de Quicherat (le premier), la notation convenue au début (Q + le tome + la page) est remplacée par le numéro de la page, mis à la fin de chaque article. La date entre parenthèses, mise après le numéro de l’article, est celle de la séance du procès et permet de vérifier les textes ailleurs que dans Quicherat. Les omissions, marquées par des points entre crochets, ne se rapportent jamais à des paroles touchant le sujet de cette annexe.
1. (22 II).
Q. : Le jour où la Voix lui montra son roi, y avait-il de la lumière dans le dit lieu ? — R. : Passez outre (56).
Le refus de répondre à une question apparemment inoffensive donne à penser que Jeanne ne la croit pas telle. Peut-être disait-on qu’une lumière lui avait désigné le roi. Cinq jours après, on lui reposera la même question. Elle ne répondra pas davantage ; mais changera de tactique en brouillant les choses (voir n° 6).
2. (22 II).
Q. : N’a-t-elle pas vu un ange au-dessus de son roi ? — R. : Épargnez-moi. Passez outre. Avant de me mettre 168en œuvre mon roi eut des apparitions et de belles révélations (56).
Elle désire ne rien dire de l’ange tout en conservant pour le Dauphin le bénéfice d’avoir été surnaturellement éclairé. Elle fait des mots apparitions et révélations un emploi figuré assez hardi (Cf. Les Voix, chapitre VIII).
3. (22 II).
Q. : Quelles étaient ces révélations et apparitions ? — R. : Je ne vous le dirai pas. Vous n’aurez encore pas de réponse ; mais allez au roi et il vous le dira. […] Ceux de mon parti connurent bien que la voix était de par Dieu et ils virent et connurent la voix. Je le sais bien. Mon roi et plusieurs autres entendirent et virent les voix qui venaient à moi. Là étaient Charles de Bourbon et deux ou trois autres (56-57).
Ceux de son parti surent que la Voix inspiratrice méritait d’être crue. Les Conseillers (ou autres) qui, d’après ses réponses, l’ont jugée inspirée sont dits avoir vu et connu la voix. Et, à plus forte raison, le roi et ceux auxquels il a confié ses raisons de croire la Pucelle.
4. (27 II).
Q. : Quand elle vit cette voix, qui vient à elle, y avait-il de la lumière ? — R. : Il y avait beaucoup de lumière de tous côtés ; et cela est bien à propos. Toute la lumière ne vous vient pas à vous (interrogateur) (75).
Il ne s’agit évidemment pas, dans la question, d’une lumière banale. La réponse feint d’abord de le croire et conclut sur une moquerie.
5. (27 II).
Q. : Y avait-il un ange au-dessus de la tête de votre roi, quand vous l’avez vu pour la première fois ? — R. : Par sainte Marie ! Je n’en sais rien. S’il y en avait un, je ne l’ai pas vu (75).
C’est la question n° 2 renouvelée et précisée. Il n’y a pas de raison de croire que sa réponse soit une échappatoire. Elle ne connaît rien à cette histoire ou n’y attache aucune importance.
6. (27 II).
Q. : Y avait-il de la lumière ? — R. : Il y avait plus de trois cents hommes d’armes et cinquante torches, 169sans compter la lumière spirituelle. J’ai rarement des révélations sans lumière (75).
Pour la troisième fois, l’interrogateur revient sur la lumière. Il obtient une réponse évasive, et de nouveau moqueuse, avec jeu de mot sur lumière.
7. (27 II).
Q. : Comment son roi ajouta-t-il foi à ses dires ? — R. : Il eut bons entresignes, et aussi par les clercs (intersignia, signes, indices, particulièrement au sens concret) (75).
Le roi a eu de bonnes preuves qu’elle était digne d’être accueillie et employée et les clercs en ont jugé ainsi.
8. (27 II).
Q. : Quelles révélations eut son roi ? — R. : Vous ne l’aurez pas encore de moi cette année. […] Mon roi a eu un signe au sujet de mes faits avant de vouloir me croire. Et les clercs de mon parti furent d’avis qu’il n’y avait que du bien dans mon cas (75).
Le roi a eu la preuve que Jeanne n’était pas dans l’illusion (allusion au fameux secret). D’autre part les clercs ont estimé qu’elle offrait toutes garanties morales. Nécessité de justifier le Dauphin d’avoir eu confiance en elle. Impossibilité d’apporter la preuve directe qu’il a eu raison.
9. (1 III).
Q. : Quel signe donna-t-elle à son roi qu’elle venait de par Dieu ? — R. : Je vous ai toujours répondu que vous ne me l’arracheriez pas de la bouche. Allez le lui demander (90).
Il s’agit encore de la révélation personnelle secrète. Elle refuse de répondre et témoigne de son impatience.
10. (1 III).
Q. : Ne sait-elle pas le signe donné par elle à son roi ? — R. : Vous ne le saurez pas de moi. J’ai promis de le tenir bien secret. Je ne le dirai pas. J’ai promis en tel lieu que je ne saurais vous le dire sans parjure (90).
Nouveau refus, fortifié pour l’avenir par l’affirmation d’un serment de n’en rien dire.
11. (1 III).
Q. : À qui fit-elle cette promesse ? — R. : À sainte Catherine et à sainte Marguerite et cela fut montré au roi. Je le leur ai promis sans qu’elles le demandent. Sans ce serment trop de gens m’auraient questionnée (90).
170Non seulement elle a fait serment de ne rien dire ; mais le roi est au courant de cet engagement.
12. (1 III).
Q. : Quand elle montra le signe au roi, y avait-il d’autres personnes en sa compagnie ? — R. : Je pense qu’il n’y avait personne d’autre que lui ; mais non loin il y avait beaucoup de monde (90-91).
Quand elle a fait la révélation secrète, elle était seule avec le Dauphin, mais à l’écart se trouvaient beaucoup de gens. Cette réponse claire et plausible lui a été reprochée comme une incohérence.
13. (1 III).
Q. : A-t-elle vu une couronne sur la tête de son roi quand elle lui montra le signe ? — R. : Je ne puis le dire sans parjure (91).
La promesse de ne rien dire d’un signe visible ayant marqué le Dauphin est comprise dans le serment.
14. (1 III).
Q. : Son roi avait-il une couronne à Reims ? — R. : Je pense qu’il reçut volontiers celle qu’il trouva à Reims ; mais une autre bien riche lui fut apportée après cela. Il le fit pour hâter les choses, à la requête des gens de Reims, pour éviter d’entretenir plus longtemps les gens de guerre ; et s’il avait attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche (91).
Ne pouvant rien obtenir sur les signes symboliques, l’interrogateur se rabat sur une réalité tangible, la couronne diadème. Nous n’avons pas les moyens de comprendre la raison de sa curiosité. Rappelons simplement que la couronne de Reims n’était pas celle du trésor de Saint-Denis où, normalement, devait se faire le couronnement, après la consécration de Reims. Thomas Basin dans son Histoire de Charles VII (éd. Samaran, p. 145) ne fait aucun doute que Charles se dirige sur Saint-Denis pour y recevoir le diadème. De même, on lit dans la Chronique de Morosini : On tient pour certain qu’il y [à Saint-Denis] sera couronné ces jours-ci.
On s’y attendait à Paris, sans quoi la Chronique des Cordeliers ne noterait pas que le roi étant à Saint-Denis ne s’y fit pas couronner (La Chronique des Cordeliers, Ayroles, t. III, 631).
17115. (1 III).
Q. : A-t-elle vu cette couronne qui est plus riche ? — R. : Je ne puis vous le dire sans parjure. Et si je ne l’ai pas vue, j’ai ouï-dire quelle est à ce point riche et opulente (91).
Il est à croire que la question va plus loin que nous ne voyons et offre des dangers. C’est pourquoi Jeanne refuse de s’engager sur le terrain où on tente de l’emmener.
16. (10 III).
Q. : Quel signe vint à son roi ? — R. : Il est beau et honoré et bien croyable, et bon et le plus riche qui soit (119).
Les attributs du signe peuvent se rapporter indifféremment à la couronne matérielle ou à la puissance royale. Croyable s’applique aussi au secret révélé.
17. (10 III).
Q. : Pourquoi ne veut-elle pas dire et montrer le dit signe alors qu’elle a voulu avoir le signe de Catherine de la Rochelle ? — R. : Si le signe de Catherine avait été aussi bien montré que le mien, devant notables gens d’Église et autres, archevêques et évêques, c’est à savoir l’archevêque de Reims et autres évêques dont j’ignore le nom (et même il y avait Charles de Bourbon, le sire de La Trémouille, le duc d’Alençon et plusieurs autres Chevaliers qui le virent et l’ouïrent, aussi bien que je vois ceux qui me parlent aujourd’hui) je n’aurais pas demandé à connaître le signe de ladite Catherine (119-120).
Jeanne exigeait, pour admettre que Catherine n’était pas une simulatrice, qu’elle lui en donnât une preuve surnaturelle. Pour elle, pareille preuve n’est pas nécessaire : son signe a été vu et ouï par les personnages importants de la cour, soit qu’ils aient été présents à Chinon ou qu’ils aient appris seulement par la suite (comme d’Alençon) qu’elle avait donné la preuve qu’on devait lui faire confiance. En multipliant le nombre de ceux qui ont vu et ouï le signe, Jeanne donne assez à entendre qu’elle prend le mot dans un sens large.
18. (10 III).
Q. : Le signe dure-t-il encore ? — R. : Assurément ! et il durera mil ans et plus. Le signe est au trésor du roi (120).
Le pouvoir du roi de France est d’une durée illimitée 172(tant que Justice y régnera
disait Monsieur Saint Rémy). Ce qui est au trésor est le diadème.
19. (10 III).
Q. : Le signe est-il d’or, d’argent ou de pierre précieuse, ou est-ce une couronne ? — R. : Je ne vous dirai rien d’autre. Personne ne peut décrire une chose aussi riche que le signe. Toutefois le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains. Il ne peut vous en envoyer de plus certain. Quand j’allai trouver le roi, mes voix me dirent :
Va hardiment. Quand tu seras devant lui, il aura bon signe de te recevoir et croire.(120).
Le juge persiste à vouloir obtenir une réponse claire sur la nature du signe. Jeanne persiste à donner au mot un sens indéfini et variable, tout en spécifiant que le signe donné au Dauphin était probant et justifiait sa décision de l’employer. De la fatigue et comme de l’exaspération s’expriment dans cet appel à un signe qui mettrait fin à sa captivité. Elle l’a certainement espéré.
20. (10 III).
Q. : Quand le signe vint au roi, quelle révérence y fit-elle, et vint-il de par Dieu ? — R. : Je remerciai Notre Seigneur de ce qu’il me délivrait de la peine que me donnaient les clercs de mon parti en discutant avec moi ; et je m’agenouillai plusieurs fois. Un ange envoyé de par Dieu et non par autre bailla le signe au roi ; et j’en remerciai beaucoup de fois Notre Seigneur. Les clercs de mon parti cessèrent de discuter quand ils surent le signe (121).
Quand elle a su que le Dauphin la croyait et que les questionneurs la laisseraient, elle en a remercié Dieu. Le signe qui emporte la conviction du Dauphin n’aurait pu être donné sans le ministère de l’Ange.
L’ange baille le signe secret et elle le transmet. Il y a l’ange visible et l’ange invisible. Quand les clercs savent que le Dauphin a la preuve qu’elle est inspirée ils cessent de la tourmenter de leurs questions. Le fait que les interrogations ont continué longtemps après que le signe secret eût convaincu le Dauphin ne contredit pas ses paroles, si l’on pense que, désormais, les questions ne portèrent plus sur ce qu’elle avait décidé de garder pour elle, mais seulement sur des banalités destinées à éprouver sa moralité et son bon sens.
Du jour où elle a su que Charles était personnellement 173convaincu de la vérité de sa mission, elle a supporté sans angoisse plusieurs semaines de questions simplement ennuyeuses.
21. (10 III).
Q. : Les gens d’Église de son parti virent-ils ce signe ? — R. : Quand le roi et ceux qui étaient avec lui eurent vu le signe, et même l’ange qui bailla le signe, je demandai au roi s’il était satisfait et il répondit que oui. Alors je partis et allai dans une petite chapelle tout près. J’ouïs dire ensuite qu’après mon départ plus de trois cents personnes virent le signe. Dieu, pour l’amour de moi et me délivrer des interrogations, permit que ceux de mon parti qui virent le signe le vissent (122).
Le fait que trois cents personnes ont vu le signe après son départ fait voir le libre usage qu’elle fait du mot. Après l’entretien, le Dauphin a manifesté son contentement. Elle savait dès lors que la partie était gagnée. Les paroles de Jeanne confirment la Lettre dite d’Alain Chartier : Manifestissimum est regem velut spiritu non mediocri alacritate perfusum
(Q V 133) ; de même que la déposition de Simon Charles : Et ea re audita rex videbatur esse gaudens
(Q III 116).
22. (10 III).
Q. : Son roi et elle ne firent-ils pas révérence à l’ange quand il apporta le signe ? — R. : Oui. Pour moi, je m’agenouillai et ôtai mon chaperon (122).
Le Dauphin, répondant au salut de Jeanne a, par ce fait, salué l’ange. Pour elle, quand elle s’agenouille et ôte son chaperon, elle honore en esprit l’ange qui l’accompagne. Et, d’ailleurs, il va sans dire qu’elle l’a salué à sa venue (Cf. n° 37).
23. (12 III).
Q. : L’ange qui apporta le signe parla-t-il ? — R. : Oui et il dit au roi qu’on me mît en œuvre et que le pays serait sur le champ soulagé (126).
L’ange a parlé par sa bouche. Comme Malachie elle est messagère (mal’âki). Elle a promis l’amélioration immédiate de la levée du siège.
24. (12 III).
Q. : L’ange qui apporta le signe fut-il l’ange de sa première apparition ou un autre ? — R. : C’est toujours le même ; il ne m’a jamais abandonnée (126).
174L’ange de Château-Chinon est l’ange de Domrémy, celui apparu dans le jardin, un jour d’été.
25. (13 III).
Q. : Quel fut le signe baillé au roi ? — R. : Seriez-vous content que je me parjure (139).
Le signe que l’on veut, c’est celui qui a emporté l’assentiment du Dauphin. Or celui-là est toujours refusé.
26. (13 III).
Q. : A-t-elle juré à sainte Catherine de ne pas dire ce signe ? — R. : J’ai juré et promis de ne pas le dire, et de moi-même, parce qu’on me pressait trop de le dire. Je promets que je n’en parlerai à personne. Le signe ce fut que l’ange certifiait au roi, en lui apportant la couronne, qu’il aurait tout le royaume de France, avec l’aide de Dieu et moyennant mon labeur ; lui disant qu’il me mît en œuvre en me donnant des hommes d’armes et qu’autrement il ne serait pas si tôt couronné et sacré (139-140).
Ici, elle dit clairement qu’elle donne deux sens à signe.
Le signe (stricto sensu) elle ne le dira pas. Puis aussitôt, elle commence : Le signe, ce fut…
Il s’agit donc d’un autre signe. Il s’agit du signe rationnel dont elle parlait déjà à Poitiers : En nom Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes ! mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pour lesquels je suis envoyée.
(Déposition de Frère Seguin, Q III 205.) Elle ne voulait pas plus à Poitiers qu’à Rouen s’attarder au signe mystique, elle avait hâte de prouver expérimentalement que ce premier signe était vrai. (Cf. Déposition de Garivel, Q III 20.)
27. (13 III).
Q. : Comment l’ange apporta-t-il la couronne ; comment la mit-il sur la tête du roi ? — R. : Elle fut baillée à un archevêque, celui de Reims, il me semble, en présence du roi ; et cet archevêque la prit et la bailla au roi ; et on la mit au trésor royal. J’étais présente (140).
L’interrogateur ne veut pas suivre Jeanne sur le terrain banal où elle se place. Il lui faut revenir aux manifestations de l’invisible, capables de l’engager dans la contradiction et l’invraisemblance. Elle refuse de le suivre, omet l’ange, passe de Chinon à Reims et parle du diadème.
28. (13 III).
Q. : Où la couronne fut-elle apportée ? — R. : En la chambre du roi, au château de Chinon (140).
175La couronne (l’assurance du couronnement) a été effectivement apportée par elle à Château-Chinon. (Sens incertain. Voir le n° suivant.)
29. (13 III).
Q. : Quel jour et à quelle heure ? — R. : Je ne sais le jour. Pour l’heure, il était tard ; mais je n’en ai pas autrement mémoire. C’était le mois d’avril ou de mars, il me semble. Il y a deux ans de cela. C’était après Pâques (140-141).
La mention il était tard (il estoit haulte heure) semble référer à la première entrevue où elle fit la promesse, mais la suite est indéchiffrable, car cette entrevue n’eut certainement pas lieu après Pâques (27 mars). Jeanne fait allusion à un fait inconnu.
30. (13 III).
Q. : Le roi vit-il le signe la première fois qu’elle le vit elle-même ? — R. : Oui, et il eut lui-même le signe (141).
Le Dauphin vit et entendit ce que Jeanne voyait et entendait. Il voyait l’ange (la messagère) et reçut le secret et la promesse.
31. (13 III).
Q. : De quelle matière était la couronne ? — R. : Évidemment elle était d’or fin. Si riche que je ne saurais en dire la richesse. La couronne signifiait qu’il aurait le royaume de France (141).
Le diadème est d’or. La richesse indicible n’est pas celle du diadème, puisque la couronne de Reims est une couronne de fortune (n° 14). C’est le signe qui est d’une richesse indescriptible (n° 19). Ce qu’elle a remis au Dauphin à Chinon c’est l’assurance de recouvrer tout le royaume.
32. (13 III).
Q. : Y avait-il des pierreries ? — R. : Je vous ai dit ce que j’en savais (141).
Refus de s’engager dans des précisions concrètes qui rendraient plus difficile le retour aux acceptions figurées. Ou simplement une phrase dictée par la fatigue du dialogue exténuant et sans issue.
33. (13 III).
Q. : L’a-t-elle maniée ou baisée ? — R. : Non (141).
176Au couronnement, seul le duc de Bourgogne, comme Premier Pair, tenait la couronne à deux mains sur la tête du roi. Les autres Pairs n’y mettaient qu’un doigt (La Curne, Mémoires sur l’ancienne chevalerie, éd. Nodier, t. II, 164).
Si Jeanne a manié la couronne, elle s’est montrée d’une grande présomption. Et que vaut ce couronnement où une vachère, remplaçant le Premier Pair du Royaume, a mis la main à la couronne ?
34. (13 III).
Q. : L’ange qui l’apporta venait-il de haut, ou venait-il par terre ? — R. : Il vint de haut. Je veux dire qu’il venait par le commandement de Notre Seigneur ; et il entra par la porte de la chambre (141-142).
Il va falloir qu’elle dise : l’ange porteur de la couronne venait du ciel ou : l’ange porteur de la couronne, c’était moi.
La réponse s’applique aux deux notions de l’ange, en négligeant le sens matériel donné à de haut. Le messager, dans les deux sens, vient du plus haut qui soit, puisqu’il fait le commandement de Dieu. Le détail ajouté : il entra par la porte, ramène à la vérité banale et revient à dire : j’étais cet ange.
35. (13 III).
Q. : L’ange venait-il par terre, marchait-il, venant de la porte ? — R. : Quand il vint devant le roi, il lui fit une révérence, en s’inclinant, et prononça les paroles que j’ai dites au sujet du signe ; et avec cela lui rappelait la belle patience avec laquelle il avait supporté les tribulations. Depuis la porte, il marchait et foulait le sol en venant vers le roi (142).
Elle semble renoncer à la fiction, tant elle parle clair.
Non seulement l’ange a foulé le sol comme une personne humaine ; mais elle donne des détails qu’on ne lui demande pas sur les gestes qu’il a faits (les siens), les paroles qu’il a dites (les siennes), lesquelles constituent presque la révélation secrète (luy ramentevoit la belle pacience…).
36. (13 III).
Q. : Quelle distance y avait-il de la porte au roi ? — R. : Je crois qu’il y avait bien une longueur de lance. Il s’en retourna comme il était venu. Quand l’ange vint, je l’accompagnai et j’allai avec lui par l’escalier conduisant à 177la chambre du roi. L’ange entra le premier. Et moi-même je dis au roi :
Sire, voilà votre signe. Prenez-le.(142)
Distinction des deux anges. Elle affirme ici la réalité de la vision. Un ange est présent ; mais c’est elle qui donne le signe. Le mot prenez évoque un signe matériel et entretient la fiction.
37. (13 III).
Q. : Où l’ange lui apparut-il ? — R. : J’étais presque toujours en prière pour que Dieu envoyât le signe du roi. J’étais dans mon logis, chez une digne femme près du château, quand il vint. Et nous allâmes ensemble vers le roi. Il était accompagné d’autres anges que chacun ne voyait pas. C’est pour l’amour de moi et me délivrer de ceux qui discutaient avec moi que plusieurs virent l’ange qui, autrement, ne l’auraient pas vu (143).
Ce paragraphe, comme les nos 40, 41 et 42, se rapporte à une vision réelle et n’est pas une fiction. Si on refuse de le croire, il n’y a pas de raison d’admettre que toutes les visions de Jeanne ne soient pas des inventions. — Ont vu l’ange ceux qui ont distingué en elle une inspirée. Elle regarde comme une grâce spéciale d’avoir pu convaincre ceux qui ont cru en elle.
38. (13 III).
Q. : Est-ce que tous ceux qui étaient avec le roi virent l’ange ? — R. : Je pense que l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de la Trémouille et Charles de Bourbon le virent. Quant à la couronne, plusieurs gens d’Église et autres la virent et ne virent pas l’ange (143).
Il y a ceux qui ont vu l’ange ; ce sont ceux qui ont eu communication du signe qui l’accrédite. Ceux qui ont vu la couronne sont simplement ceux qui savent qu’on peut se fier à sa promesse de faire couronner le Dauphin. Fr. Pasquerel note dans sa déposition (Q III 112) que d’Alençon est en possession de secrets que le roi connaît (il a vu l’ange).
39. (13 III).
Q. : Quel était l’aspect de l’ange, quelle était sa taille ? — R. : Je n’ai pas permission de le dire. Je répondrai demain là-dessus (143).
Elle a toujours refusé de donner aucun détail sur l’ange des apparitions et ici ne peut sortir de l’obscurité au 178point de se décrire elle-même. Le lendemain on ne lui posera aucune question sur ce sujet.
40. (13 III).
Q. : Les anges qui accompagnaient l’ange principal avaient-ils même apparence ? — R. : Certains se ressemblaient plutôt entre eux, d’autres non, à ce qu’il me semble. Certains avaient des ailes ; certains avaient des couronnes, d’autres non. Sainte Catherine et sainte Marguerite étaient là. Tous entrèrent dans la chambre du roi (144).
Voir le commentaire du n° 37.
41. (13 III).
Q. : Comment l’ange la quitta-t-il ? — R. : Il me quitta dans cette petite chapelle et je fus bien attristée par son départ, et je pleurai. J’aurais bien voulu partir avec lui. Je veux dire : mon âme (144).
Ici des détails confirmant à l’évidence qu’il s’agit d’une vision non feinte. (Cette petite chapelle
, cf. n° 21.)
42. (13 III).
Q. : Quand il partit, resta-t-elle joyeuse ou effrayée, ou en grande peur ? — R. : Je n’étais ni effrayée ni en grande peur. J’étais bien contristée de son départ (c’est le sens de
bien courroucée de son partement) (144).
La question semble montrer que l’interrogateur a été saisi par le caractère de vérité des paroles de Jeanne. Il se dit qu’elle a eu une vision. Elle ne feint pas. Mais n’était-elle pas épouvantée ? Ce serait le signe d’une vision diabolique.
La réponse : j’étais bien contristée de le voir partir montre la joie qu’elle avait de sa présence.
43. (13 III).
Q. : Était-ce à cause de son mérite que Dieu envoya son ange ? — R. : Il venait pour une grande chose. C’était pour que le roi crût le signe et qu’on cessât de m’interroger ; pour secourir les bonnes gens d’Orléans. C’était aussi à cause du mérite du roi et du bon duc d’Orléans (144-145).
La question précédente a été infructueuse, puisque la vision donnait une impression de joie ; mais peut-être lui laissait-elle un sentiment d’orgueil ? Non, l’ange l’assistait parce qu’il était nécessaire de convaincre le Dauphin et de mettre un terme aux débats sur sa mission.
179De plusieurs réponses, il résulte que la révélation faite au Dauphin a créé une décision favorable à Jeanne. Les longs interrogatoires qui suivent ne l’inquiètent pas.
44. (13 III).
Q. : Sait-elle où l’ange avait pris cette couronne ? — R. : Elle a été apportée de la part de Dieu. Aucun orfèvre au monde ne pouvait la faire si belle ou si riche. Où il la prit, je ne sais, je m’en rapporte à Dieu (145).
La promesse de couronnement a été faite par inspiration divine. Cette couronne immatérielle ne vient pas d’un orfèvre : le pouvoir du roi de France vient de Dieu, dont le roi est lieutenant.
45. (13 III).
Q. : Cette couronne sentait-elle bon, était-elle brillante ? — R. : Je ne m’en souviens pas. J’y penserai… Oui, elle sent bon, et elle sentira bon ; mais qu’elle soit bien gardée comme il convient. Elle avait la forme d’une couronne (145 -146).
Elle refuse de parler du diadème et affirme l’excellence du pouvoir royal, s’il est protégé contre ses ennemis. Par concession à la question, elle dit une banalité sur le joyau royal.
46. (13 III).
Q. : Quel signe eut le roi et sa compagnie de croire que c’était un ange ? — R. : Le roi le crut par l’enseignement des gens d’Église qui se trouvaient là et par le signe de la couronne (146).
Le Dauphin a cru que Jeanne était inspirée grâce au signe, et à l’approbation des clercs.
47. (13 III).
Q. : Comment les gens d’Église surent-ils que c’était un ange ? — R. : Par leur science, parce qu’ils étaient clercs (146).
Les gens d’Église ont jugé, par leur théologie, que le Dauphin pouvait lui faire confiance.
48. (17 III).
Q. : Quel était l’âge de l’ange qui apporta le signe à son roi, quelle était sa taille, comment était-il vêtu ? — R. : (manque) (184).
Question analogue à la question 39. Il faut décrire l’ange véritable ou elle-même. La réponse manque à la minute 180française et la question ne figure pas dans la traduction latine.
49. (28 III). Lecture de l’article LI du Réquisitoire :
Item, ladite Jeanne ose se vanter que saint Michel, archange de Dieu, vint à elle, avec une grande multitude d’anges, au château de Chinon, au logis d’une certaine femme ; et qu’ils cheminèrent ensemble se tenant par la main, montant les degrés du château et se rendant en marchant à la chambre de son roi ; et que le dit archange fit la révérence au dit roi, en s’inclinant devant lui, accompagné d’autres anges, comme il est dit ci-dessus ; desquels anges, certains étaient couronnés, d’autres avaient des ailes. Or dire pareilles choses des archanges et saints anges, doit être tenu pour présomptueux, téméraire et mensonger ; d’autant qu’on ne lit nulle part qu’à un simple homme ni même à la Bse Vierge Mère de Dieu pareille révérence ou salutation ait été faite par des anges ou des archanges. Et souvent aussi elle a dit que le saint archange Gabriel était venu à elle avec saint Michel, et aussi parfois mille millions d’anges. Ladite Jeanne se vante aussi qu’à sa prière le dit ange apporta avec lui, en cette compagnie des anges, une couronne très précieuse à son roi, pour la poser sur sa tête et qu’elle est mise maintenant au trésor de son roi. C’est de cette couronne, selon ladite Jeanne, que le roi aurait été couronné à Reims, s’il avait attendu un certain temps ; mais à cause de la grande hâte de son couronnement, il en reçut une autre. Telles sont les choses inventées par ladite Jeanne, à l’instigation du Diable, ou montrées à elle par le démon lui-même, dans des apparitions prestigieuses, pour se jouer de sa curiosité, alors qu’elle poursuit des choses trop hautes pour elle et dépassant la faculté de sa condition, plutôt qu’elles ne sont révélées par Dieu.— R. : J’ai répondu au sujet de l’ange qui apporta le signe. En ce qui concerne les mille millions d’anges, je ne me rappelle pas avoir dit ce nombre […] Au sujet de la couronne, j’ai répondu ailleurs. En ce qui concerne la conclusion du promoteur contre mes faits, je m’en rapporte à Dieu. Où la couronne fut faite et forgée, je m’en rapporte à notre Seigneur (282-284).
Cet article n’a pas besoin de commentaire étant composé d’éléments commentés précédemment. Jeanne n’y fait pas 181d’objection sauf qu’elle n’a rien dit du nombre des anges. L’emploi des mots ange et couronne dans leur sens obvie donne au récit son incohérence. L’article conclut à l’invention mensongère, tout en admettant une possibilité d’illusion diabolique, méritée par son orgueil.
50. (28 III). Lecture de l’article LX du Réquisitoire : cet article l’accuse d’avoir refusé de jurer de répondre la vérité. Par là elle se rend suspecte de choses coupables. Aucune allusion au signe, sauf dans la réponse.
R. : […] Pour ce qui est du conseil du roi, je n’ai pas voulu répondre parce que cela ne touche pas au procès. Quant au signe baillé au roi, je l’ai dit parce que les gens d’Église m’ont condamnée à le dire (306).
Le conseil du roi est sans doute les révélations qui lui ont été faites (par elle-même). Elle semble admettre qu’elle a dit l’essentiel du signe, ce qui figurativement est vrai.
51. (2 V)
Q. : En ce qui regarde le signe baillé à son roi, veut-elle s’en rapporter à l’archevêque de Reims, au sire de La Trémouille et à La Hire auxquels elle dit avoir autrefois montré la couronne et qui étaient présents quand l’ange apporta cette couronne et la bailla au dit archevêque ? Ou bien veut-elle s’en rapporter aux autres de son parti qui écriront sous leur sceau ce qu’il en est ? — R. : Baillez un messager et je leur écrirai sur tout ce procès. Autrement, je ne veux ni les croire ni m’en rapporter à eux (396).
Forts de l’interprétation littérale des réponses, les juges proposent à Jeanne de demander à des hommes de son parti d’attester qu’ils ont vu à la lettre un ange apporter une couronne. En refusant, elle reconnaît qu’il n’y avait d’autre ange visible qu’elle-même et que la couronne n’est pas un objet mais une promesse. C’est ce que voulait l’interrogateur. Le même jour, au cours d’une admonition solennelle, Jean de Châtillon parlera des mensonges évidents relatifs à la couronne apportée à Charles et à la venue des anges qu’elle a imaginés, mensonges et fictions qui ont été reconnus aussi bien par ceux de son parti que par les autres
(389). Le refus d’admettre le témoignage de quelqu’un qui ne connaîtra pas tout le procès s’impose.
18252. (9 V).
Q. : Touchant le signe de la couronne qu’elle dit avoir été baillé à l’archevêque de Reims, veut-elle s’en rapporter à lui ? — R. : Faites-le venir et que je l’entende parler ; et puis je vous répondrai. Il n’oserait dire le contraire de ce que je vous ai dit (401).
Elle n’a pas dit que l’ange avait donné la couronne à l’archevêque, car ses paroles se rapportent au sacre (n° 27). De toute manière, elle ne veut pas de controverse à distance avec Regnault de Chartres, presque aussi dangereux que ses ennemis avoués.
53. (28 V).
Q. : A-t-elle dit la vérité au sujet de la couronne ? — R. : De tout je vous ai dit la vérité du mieux que j’ai pu (457).
Elle ne pouvait dire toute la vérité et avait prévenu qu’elle ne la dirait pas (c’est le grief de l’article LX). Elle a dit sur ce qu’on lui demandait le plus de vérité qu’elle a pu.
II. Déclarations des témoins de l’information posthume
(30 V). Déclaration de Fr. Martin Ladvenu :
Item, le déposant a dit que, le même jour, il a ouï dire et confesser par ladite Jeanne que, bien qu’elle se fût vantée, dans ses aveux et réponses, qu’un ange de Dieu avait apporté la couronne à celui qu’elle nomme son roi, et qu’elle avait accompagné ledit ange, alors qu’il apportait la couronne à celui qu’elle nomme son roi, avec d’autres circonstances rapportées au procès, néanmoins, spontanément et sans contrainte, elle a dit et avoué qu’en dépit de ce qu’elle a dit et dont elle s’est vantée, au sujet dudit ange, aucun ange n’avait apporté de couronne. Et bien mieux qu’elle-même était l’ange qui avait promis à celui qu’elle nomme son roi que, s’il la mettait en œuvre, elle le ferait couronner à Reims. Et il n’y avait pas eu d’autre couronne envoyée par Dieu quoi qu’elle ait pu dire et affirmer au cours du procès, au sujet de cette couronne ou d’un signe donné à celui qu’elle nomme son roi (479).
183(30 V). Déclaration de Me Pierre Maurice :
[…] dépose que […] l’exhortant [ladite Jeanne] et lui demandant qui était cet ange elle avait dit avoir apporté une couronne à celui qu’elle nomme son roi […], l’a entendue répondre qu’elle était elle-même cet ange (480).
(30 V). Déclaration de Frère Jean Toutmouillé :
[…] a entendu dire d’abord à Me Pierre Maurice, qui était déjà là, que celle-ci avait avoué que ce qui concernait la couronne n’était qu’une fiction et qu’elle-même était l’ange ; et cela ledit Maître le rapporta en latin (481).
(30 V). Déclaration de Me Nicolas Loyseleur :
[…] requise de dire la vérité au sujet de cet ange qu’elle avait dit, au procès, avoir apporté une couronne très précieuse et de l’or le plus pur, à celui qu’elle nomme son roi, et de ne plus cacher la vérité […], a entendu dire à ladite Jeanne que c’était elle-même qui avait promis à celui qu’elle nomme son roi la couronne en question, et qu’elle-même était l’ange et qu’il n’y en avait pas d’autre. Et alors, on lui demanda si une couronne avait vraiment été remise à celui qu’elle nomme son roi. Elle répondit qu’il n’y avait eu rien d’autre qu’une promesse de couronnement à celui qu’elle nomme son roi, en lui disant qu’il serait couronné (484).
Ces déclarations ne demandent pas de commentaire, sinon ceci : bien que le document appelé Information posthume soit une pièce extra-judiciaire dont la rédaction est manifestement frelatée (Cf. Les Voix, chapitre XV, I), on peut avoir la certitude que Jeanne a dit qu’elle était l’ange de Chinon et que la couronne était sa promesse. On ne peut guère, après ses paroles au procès (relire n° 35) parler d’aveu. La déclaration de Loyseleur contient un membre de phrase dont le sens est à préciser : et qu’il n’y en avait pas d’autre
. Si l’on complète qu’il n’y avait pas d’autre ange visible apportant au Dauphin une couronne
, la phrase est acceptable, bien qu’elle soit certainement un renforcement des paroles de Jeanne, qui ne devait pas éprouver le besoin de souligner ainsi elle-même ce qu’elle reconnaissait sans difficulté (voir Ladvenu). Si elle signifie que Jeanne déclare 184par là que l’ange qui l’assiste est également fictif, il faut la récuser, non seulement à raison de la personne de Loyseleur, témoin à tout faire et à tout dire, mais parce que Jeanne aurait menti en inventant, avec ses détails vécus, la scène décrite aux paragraphes 35, 37 et 40.
185Annexe F Jeanne d’Arc et les Franciscains
Ce titre couvre deux problèmes :
- Jeanne fut-elle soutenue par les Franciscains ?
- Jeanne appartenait-elle au Tiers-Ordre de saint François ?
Les deux questions s’entremêlent, mais il vaut mieux les distinguer. En effet, Jeanne peut avoir été tertiaire sans qu’on trouve dans l’histoire que cette qualité lui ait valu un appui franciscain, et elle peut avoir été soutenue par les Franciscains sans être du Tiers-Ordre.
I
Négligeons tous dissentiments généraux, politiques ou théologiques, prouvés ou possibles, entre Dominicains et Franciscains au temps de la Pucelle. Repoussons comme prématurée l’opinion que les Dominicains, alliés du parti anglo-bourguignon, sont hostiles à Jeanne et que les Franciscains, au contraire, la favorisent. Limitons notre attention à un problème précis, pratique et centré sur la personne de Jeanne :
Celle-ci, quand il s’est agi de faire agréer son secours par le Dauphin, a-t-elle rencontré des appuis véritables chez les uns plutôt que chez les autres ?
Quand il a été question de la perdre, trouvons-nous chez les uns, des ennemis, et chez les autres, des amis ?
A. Chinon, Poitiers.
On sait que Jeanne, avant d’être autorisée à se rendre à Orléans pour y prouver sa mission par la levée du siège, fut examinée par des Conseillers du Dauphin tant à Chinon qu’à Poitiers.
Parmi les Conseillers, les uns étaient ecclésiastiques (séculiers et religieux), les autres laïcs. La majorité des ecclésiastiques 186étaient séculiers. Les ordres religieux étaient — d’après les données accessibles — dans la proportion suivante : quatre Dominicains, un Bénédictin, un Carme, un Franciscain1.
Cette proportion ne prouve rien de positif touchant l’influence franciscaine. Il est clair que le Franciscain unique, Frère Raphanel, confesseur de la reine, a pu, à lui seul, avoir plus d’influence en faveur de Jeanne que les quatre Dominicains : mais cela, nous l’ignorons. L’investigation, nécessairement sommaire et superficielle, si elle s’attache aux choses certaines, n’est pourtant pas entièrement négligeable du point de vue où nous sommes placés, car elle montre au moins que le conseil chargé de donner son avis sur le secours offert par Jeanne n’a pas été dominé par un groupe franciscain. Selon l’apparence et quant au nombre (et nous ne connaissons rien d’autre) ce sont des Dominicains qui l’emportent.
B. Tours, Orléans.
Après la décision officielle, Jeanne fut conduite à Tours. Là s’achève son équipement et lui sont affectés ses auxiliaires : d’Aulon, l’intendant ; les deux pages et quelques varlets2. Il lui faut un chapelain, un confesseur attitré pour la campagne. Sera-ce un Frère Mineur ?
Ce sont des Cordeliers qui confessent la reine et sa mère Yolande d’Aragon. Celle-ci, bienfaitrice des Franciscains d’Anjou et protectrice de Jeanne (assurent les initiés), va sans doute s’entremettre pour procurer à sa protégée la direction spirituelle qu’elle préfère personnellement et qui favorisera ses vues politiques.
À Tours, Jeanne reçoit un chapelain et confesseur en la personne de Jean Pasquerel et le gardera jusqu’à sa prise sous Compiègne. Or Pasquerel n’est pas Franciscain : il appartient aux Ermites de Saint-Augustin3. Jeanne, il est vrai, ne l’a pas choisi : ses guides vers Chinon (Poulengy et Novelompont) le lui ont amené de leur pèlerinage du Puy ; le lui ont présenté avec éloges et elle l’a accepté4.
Même ainsi, il reste que la question de la direction spirituelle de Jeanne a été laissée à une initiative privée, secondaire, et semble-t-il, toute fortuite. Et cette initiative aboutit 187au choix d’un Augustin, qui lui restera attaché jusqu’à sa capture.
À Orléans, — en l’absence de Frère Pasquerel ou pour toute autre raison — Jeanne prendra pour confesseur occasionnel un Dominicain, Robert Baignart5 et, au cours des fêtes religieuses célébrées à l’occasion de la levée du siège, de Jargeau et de Patay, c’est le même Baignart qui fait un sermon, puis un Carme (Étienne Avolle), puis un Augustin (Louis de Richeville)6.
N’y avait-il alors à Orléans aucun Franciscain capable ou désireux de glorifier les victoires de la pupille de son Ordre ?
Ce ne sont certes pas là des faits de grande conséquence ; pourtant ils méritent d’être connus, car déjà ils donnent à penser que l’opinion suivant quoi une action franciscaine aurait favorisé la Pucelle pourrait bien s’être formée en marge des données de l’histoire.
Le fait que nous verrons, à partir de Troyes, un Cordelier, Frère Richard, suivre momentanément l’armée du roi et Jeanne se confesser à lui une fois (voir § II, ci-après, article 6), ne suffit pas à modifier cette impression.
C. Rouen.
À Rouen, pour la première fois, nous allons nous trouver, en vue de notre recherche, sur un terrain plus ferme et mieux explorable. Tous ceux qui ont travaillé au Procès nous sont connus. Nous savons leur qualité, leur fonction, leur attitude, leur assiduité et leur votes.
Écartons les séculiers, qui l’emportent de beaucoup par le nombre et dont le chef vaut une armée. Parmi les Religieux, les Bénédictins sont en tête7. En conclure, comme on l’a fait, que ce sont eux qui montrèrent au procès le plus d’ardeur
est une erreur et une naïveté8. Il est vrai que leurs noms forment une liste plus longue ; mais on ne peut dire que leur nombre dénote aucun sentiment déterminé dans l’affaire car, à y regarder de près, la plupart ne sont que des figurants, et le nombre de ces figurants s’explique par la très grande quantité de monastères bénédictins dans le diocèse de Rouen9. En fait, sur les quatorze Bénédictins mentionnés parmi les assesseurs, près de la moitié n’ont paru qu’à une ou deux séances. Si l’on excepte Gilles de Duremort, 188Abbé de Fécamp, très anglophile, dévoué à Cauchon et fort assidu au Procès, les autres Bénédictins n’ont joué aucun rôle appréciable10.
Puis viennent les Dominicains11. Mais là encore il faut voir l’assiduité et les rôles. Or, de nouveau, nous voyons qu’un petit nombre seulement est assidu et, parmi ces assidus, deux Religieux (Martin Ladvenu et Ysambard de la Pierre), personnages assez ternes et malléables, ne se signalent pas par leur animosité à l’égard de la prisonnière12.
Un seul Dominicain est au premier plan, c’est Jean Lemaître, vicaire de l’Inquisiteur. Or Lemaître n’est pas là de bon gré. Il n’a accepté d’être le second de Cauchon que contraint et il y répugnait. Par la suite, il ne se signale pas, au contraire, comme particulièrement hostile à Jeanne13.
Nous voici venus aux Frères Mineurs ; et tout change, car sur six noms de Franciscains — tous docteurs en théologie, ce qui indique un choix — cinq représentent les personnages les plus assidus aux séances14 et, sur ces cinq, deux (Jacques de Touraine, dit Texier ou Teissier, et Gérard Feuillet) font partie de l’État-Major de l’évêque de Beauvais. Délégués de l’Université de Paris, dont on sait l’acharnement à perdre Jeanne, ils assurent la liaison entre Rouen et Paris, non en simples porteurs de documents, mais avec mission d’expliquer et commenter. Jacques de Touraine s’acquittera si bien de ses fonctions qu’il sera pour ainsi dire cité à l’ordre du jour par l’Université. Elle le signale et recommande au roi d’Angleterre pour son zèle, ses lumières et le courage qu’il a eu de circuler sur les routes dangereuses15.
Gardons-nous de sortir des limites étroites où nous enferment ces pointages et ces menues observations. Il ne s’agit pas ici de faire des Franciscains les bourreaux de Jeanne non plus que de donner aux Dominicains un brevet de dévouement à sa cause. Ce qu’il faut mettre en relief, c’est l’inanité des généralisations touchant les Ordres religieux, quant à une action concertée pour ou contre Jeanne. Nous ne touchons ici que l’individuel. C’est un Dominicain, Jean Graverent, qui publie et commente à Paris la condamnation et couvre la condamnée des calomnies officielles. Ce sera un Dominicain, Jean Bréhal, qui au temps de la Révision, 189jouera un rôle capital. Dans les deux cas, le fait n’est pas dominicain directement, il est inquisitorial16.
Notre enquête est nécessairement sommaire, fondée sur un petit nombre de faits dont la valeur exacte est impossible à déterminer. Pourtant, de ces faits certains, contrôlables, on peut sans crainte d’erreur, conclure que la thèse suivant quoi les Franciscains, prétendus soutiens du parti armagnac, étaient les alliés de Jeanne, ne trouve aucune confirmation dans une analyse concrète des circonstances où il est permis de les voir agir.
Si cette thèse, souvent répétée, avait une ombre de vérité, nous ne verrions pas Cauchon, organisateur prudent et méticuleux de son procès, y introduire des collaborateurs suspects. Or, on l’a vu, à part le petit groupe de ses auxiliaires séculiers les plus dévoués, aucun ordre religieux ne lui a apporté une aide aussi zélée et précieuse que les Franciscains.
Que peut-on mettre en face de ces petits faits positifs pour conjecturer l’existence d’une coterie franciscaine travaillant pour Jeanne d’Arc ?
Ayant observé que Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou (la reine de Sicile) était fort attentive aux choses du royaume et y intervenait chaque fois qu’elle pouvait ; ayant noté que son nom s’associait à quelques mesures en rapport avec l’arrivée et Faction de Jeanne17 et que, d’autre part, elle avait (ainsi que sa fille, femme du Dauphin), un confesseur franciscain, on a construit sur cette base une grosse machine : l’alliance reine de Sicile - Frères Mineurs, en vue de préparer, promouvoir, diriger et soutenir l’action de la Pucelle.
Or le pivot de la machine — les confesseurs franciscains — ne tient pas, car on retrouve ces mêmes Religieux chez celle-là même qui, par le traité de Troyes, a mis au monde la double monarchie… Isabeau de Bavière, elle aussi, se confesse à des Franciscains18.
190II
Ci-après on trouvera les arguments donnés pour prouver que Jeanne d’Arc était tertiaire de saint François. Ils sont tirés, à quelques exceptions près, (n° 3, in fine, et nos 9 et 10), de Siméon Luce, dans Jeanne d’Arc à Domrémy. Chacun est suivi d’un commentaire critique.
1.
Jeanne, en arrivant à Chinon, avait les cheveux coupés en rond et elle était vêtue de gros gris noir
. Or les tertiaires non cloîtrés étaient vêtus de noir ou de gris19.
Ces détails sur la tenue de Jeanne ne sont pas d’un témoin oculaire20. S’ils sont exacts, on n’en peut pourtant rien tirer. Villageoise se rendant à la cour, en vêtement masculin, Jeanne est mise humblement, avec une note convenable d’austérité. Le gris était un drap grossier. Il est naturel que la tenue modeste de la Pucelle rappelle le vêtement prévu par la Règle des Tertiaires, drap vulgaire blanc ou noir. Pour les cheveux en rond, c’était alors la coupe à la mode et de l’avoir suivie fera accuser Jeanne de frivolité21. Le duc de Bourgogne, le duc de Bedford, portaient alors les cheveux à l’écuelle22
. Si cette coiffure in rotundum
fut adoptée pour les tertiaires, ce fut certainement quand elle était passée de mode.
2.
Jeanne avait une dévotion particulière au Nom de Jésus, dévotion propagée par les Franciscains. Son étendard portait Jhésus-Maria. Elle mettait ces mots en tête de ses lettres et ils étaient gravés sur son anneau23.
La dévotion au Nom de Jésus n’était pas d’origine franciscaine. Un de ses propagandistes les plus enthousiastes fut un Dominicain, le Bienheureux Suso. Jeanne, interrogée sur ces détails, ne témoigna pas par ses réponses qu’elle y attachât beaucoup d’importance. Pour les lettres, c’étaient, dit-elle, les clercs lui servant de secrétaires qui mettaient cette mention24. Son anneau lui avait été donné par ses parents et les mots s’y trouvaient gravés25. Décrivant son étendard, elle y mentionne que Jhésus-Maria y figuraient (à ce qu’il lui semble, sicut ei videtur)26. Rien ne montre que Jeanne ait attaché une importance spéciale à cette devise. Puisqu’elle était en vogue, elle cesse d’impliquer une appartenance 191franciscaine. Simeon Luce écrit pourtant :
Il paraît prouvé jusqu’à l’évidence que Jeanne attachait à l’emploi de ces mots une vertu particulière, une signification mystérieuse.27
3.
Jeanne avait d’autres dévotions franciscaines, c’est à savoir : la récitation habituelle de la prière appelée salutation angélique
, elle avait aussi une dévotion toute spéciale pour les deux fêtes de la Passion et de l’Annonciation. Or tels étaient les signes pour ainsi dire caractéristiques auxquels on pouvait reconnaître les adeptes laïques du tiers-ordre franciscain, pendant les premières années du règne de Charles VII28
.
L’histoire ignore si l’Ave était la prière préférée de Jeanne. S’il l’était, cela la rattache à saint Dominique propagateur du rosaire et au Dominicain saint Vincent Ferrier qui commençait ses sermons par un Ave Maria. Ici, l’auteur demande plutôt à être complété que réfuté, car il a omis de bien plus frappantes ressemblances avec les tertiaires : celles-ci s’engageaient à ne pas danser, à jeûner tous les vendredis, à assister aux matines. Or Jeanne, depuis ses Voix, pratiquait toutes ces choses29.
4.
Jeanne avait un étendard
où figurait une colombe blanche tenant en son bec une banderole, avec l’inscription : De par le Roy du Ciel. Il résulte avec évidence de ce curieux rapprochement que la Pucelle adopte pour ses armes personnelles les armes mêmes des Jésuates ou Colombins.
Or ces Jésuates, de par leur nom semblent avoir eu une dévotion particulière au nom de Jésus et s’apparentent donc aux dévots de Bernardin de Sienne, propagateur de cette dévotion franciscaine30.
Cet étendard
ne paraît que dans le Greffier de la Rochelle. Il s’agit peut-être simplement d’un de ces panonceaux que les compagnons d’armes de la Pucelle faisaient faire à leur plaisir31
. S’il a existé et appartenu à Jeanne (au moins temporairement) les efforts indispensables pour rattacher la colombe aux Frères Mineurs par l’intermédiaire des Jésuates sont visiblement infructueux.
1925.
Jeanne s’est confessée à des Frères Mendiants à Neufchâteau32 et elle communiait volontiers avec les petits enfants confiés aux Mendiants33.
Jeanne a dit qu’elle se confessait ordinairement à son curé mais que deux ou trois fois, il lui semble
elle s’est confessée à des Religieux Mendiants à Neufchâteau34. — Elle avait prié son chapelain de lui faire savoir, là où il y avait des couvents de Mendiants, les jours où les petits enfants des Mendiants communiaient, pour communier ces jours-là avec eux35
. Si Mendiants désigne ici des Franciscains (ce n’est pas évident, car il y avait quatre Ordres de Mendiants, à commencer par celui de Frère Pasquerel : les Augustins), il est bien dans l’esprit de Jeanne d’aimer communier parmi les simples et les humbles comme elle.
6.
Frère Richard, Cordelier et prêcheur populaire, était un de ses confesseurs
et la communia souvent
. Jeanne et lui se donnèrent réciproquement la première fois qu’ils se virent des marques de la vénération la plus profonde
. Adepte de la dévotion au Nom de Jésus, Jeanne se trouvait en présence du missionnaire enthousiaste qui le premier peut-être en France avait propagé cette dévotion. Comment n’aurait-elle pas éprouvé une émotion profonde36 ?
Jeanne, sur la route de Reims, avec le Dauphin, rencontra devant Troyes Frère Richard pour la première fois. Ce Cordelier, qui prêchait alors dans la ville, fut envoyé par les autorités se rendre compte de ce qu’il fallait penser de cette femme que plusieurs disaient suppôt du Diable. Jeanne d’Arc a rapporté brièvement la rencontre :
Quand Frère Richard arriva en ma présence, s’approchant en faisant des signes de croix, et me jetant de l’eau bénite, je lui dis :
Approuchez bardiement, je ne m’envouleray pas !37
On juge par ces paroles de l’émotion profonde qu’elle éprouvait. Il est vrai — si l’on en croit le Greffier de la Rochelle — que Frère Richard, tel Benoît XIII devant Colette de Corbie, se serait agenouillé devant Jeanne, laquelle, aisée et courtoise, lui rendit la politesse38. On lui demanda si Frère Richard avait fait un sermon, à l’occasion de son entrée dans Troyes avec le Dauphin. Elle n’en savait rien39. — Dire que le dit Cordelier était un de ses confesseurs
est 193inexact et encore plus de dire qu’il la communia souvent
. On sait simplement qu’il l’entendit en confession devant Senlis et la communia avec Clermont et Alençon40. L’attachement du Cordelier pour Jeanne d’Arc n’était pas fondé sur une saine appréciation de sa personne, car il prétendit, par la suite, lui imposer la collaboration de l’aventurière Catherine de la Rochelle que Jeanne démasqua d’emblée, ce dont, nous dit-elle, Frère Richard fut très mal content41
. Si bien qu’il quitta l’armée, vers la fin de décembre, pour prêcher à Orléans. En mars (1431), il est à Poitiers, consigné au couvent des Frères Mineurs, avec interdiction de prêcher42.
7.
Charles VII a chargé des Frères Mineurs d’enquêter sur la Pucelle, dans son pays, peu après sa venue à Chinon. Si des Cordeliers furent choisis ne serait-ce point que ces Religieux avaient des raisons spéciales de s’intéresser à une jeune fille affiliée plus ou moins étroitement, selon toute vraisemblance, au Tiers-Ordre de saint François43 ?
On ne sait rien de l’enquête que le Dauphin aurait fait faire au pays de Jeanne sinon par une allusion assez vague d’un déposant44. En admettant qu’elle ait eu lieu, on ignore si des Franciscains en furent chargés. En revanche, il y a des indices permettant de croire qu’une enquête faite dans la même région, sur ordre de Cauchon, fut confiée à des Franciscains. Plusieurs témoins de la Réhabilitation font allusion à une telle enquête, par des Frères Mineurs45. D’autres, il est vrai, parlent d’une enquête menée par voie administrative46. C’est fort confus.
8.
Aux signes de l’appartenance franciscaine se rattache la visite que fit Jeanne à sainte Colette de Corbie quand elle se trouvait à Moulins47.
Cette rencontre est une supposition sans trace textuelle. Évidemment elle ne prouverait rien. En tout cas, il n’est pas du tout certain que la réformatrice franciscaine dont l’action s’appuyait sur la faveur du duc de Bourgogne se soit souciée de se compromettre avec l’ennemie du parti anglo-bourguignon.
1949.
Une preuve
complémentaire que Siméon Luce n’a pas connue peut être ajoutée à son dossier : le fait que Jeanne a été appelée béguine
par un contemporain et que les béguines étaient souvent des Franciscaines48.
Cette appellation se trouve dans une lettre d’un marchand italien de Bruges. Celui-ci n’avait évidemment sur la Pucelle que des renseignements incertains. Le mot s’explique facilement sous la plume d’un homme vivant au pays des béguinages. On s’intéressait vivement à Jeanne, dans cette partie des Flandres. Sa piété était connue. En l’appelant béguine on marquait que c’était une pieuse fille et pas du tout une gourgandine comme voulaient le faire croire les anglo-bourguignons.
10.
Enfin on a parlé d’un émail du XVe siècle représentant Jeanne d’Arc ceinte du cordon de saint François. Ce fait, dit Lanéry d’Arc, est une preuve non équivoque des relations entre Jeanne et les Franciscains49
.
Si ce médaillon, qui était, paraît-il, au musée des Capucins de la Croix-de-Régnier (Marseille), représente vraiment la Pucelle, le commentaire n’est pas moins naïf et peu concluant. Chacun sait, en effet, l’indifférence des artistes d’autrefois touchant l’exactitude historique. Dans le premier monument du Pont d’Orléans, élevé trente ans après la mort de Jeanne, on la voyait en armure, avec des cheveux flottant au-dessous de la taille50. Est-ce une preuve qu’elle ne les portait pas courts ? Dans une peinture, estimée contemporaine, Jeanne, aux côtés de la Vierge portant l’enfant Jésus, et opposée à saint Michel, est gratifiée, comme les autres personnages, d’un nimbe51. Est-ce une preuve qu’elle était canonisée ?
Je ne pense pas qu’il soit possible, ayant lu les articles qui précèdent, de croire encore sérieusement que Jeanne ait appartenu au Tiers-Ordre franciscain. Non seulement, aucune des raisons qu’on en a données n’est probable, mais la plupart sont manifestement sans valeur. Seule leur accumulation a pu faire illusion. La thèse de Siméon Luce a été communément 195acceptée et des historiens sérieux l’ont regardée comme désormais établie52. Les Franciscains, de leur côté, s’en sont faits les propagateurs et ont inscrit Jeanne d’Arc au catalogue de leurs tertiaires illustres, non sans soulever une protestation discrète des Bollandistes53.
196Notes de l’annexe F
- [1]
Les quatre Dominicains : Guillaume Méry (et non Aymeri, cf. Boissonnade, art. cité ci-dessous, p. 37), Guillaume Seguin, Pierre Turelure, Jean Lambert ; le Bénédictin : Pierre de Versailles ; le Carme : Pierre Seguin ; le Franciscain : Jean Raphanel. Renseignements tirés des dépositions de Garivcl (Q III 19) ; d’Alençon (Q III 92) ; de Pasquerel (Q III 102) ; de Seguin de Seguin (Q III 203). D’après Boissonnade, versé dans les choses du Poitou, à qui est empruntée la distinction des deux Seguin, ce n’est pas par erreur que Seguin est dit tantôt Carme tantôt Frère Prêcheur. Il y avait un Pierre Seguin Cousin (du couvent des Frères de N.-D. du Carmel, à Poitiers) et un Guillaume Seguin, Dominicain. C’est aussi sur Boissonnade que je me fonde pour mettre Jean Lambert parmi les Dominicains. Je n’en ai pas d’autre preuve. Cf. Une étape capitale, etc., Revue des questions historiques, 1930, p. 35 et 39.
- [2]
Q III 66-67 (Louis de Coutes). Outre Louis de Coutes elle avait un autre page appelé Raymond, dont on ne sait rien.
- [3]
Q III 100 (Pasquerel).
- [4]
Q III 101 (Pasquerel).
- [5]
Q III 119 (Thibaud d’Armagnac, alias de Termes).
- [6]
Journal du Siège d’Orléans, éd. Charpentier et Cuissard, 216.
- 6]
Je relève, aux procès-verbaux, 14 noms.
- [8]
Henri Denifle et Émile Châtelain, Le procès de Jeanne d’Arc et l’Université de Paris (Mémoire de la Société de l’histoire de Paris, t. XXIV, 32).
- [9]
Il y avait alors 12 abbayes et plus de 60 prieurés bénédictins dans le diocèse de Rouen (Farin, historien de Rouen, cité par Ayroles, t. V, 137).
- [10]
Après l’Abbé de Fécamp (18 séances), on note : Pierre Miget, prieur de Longueville-Giffard, 15 séances ; Nicolas Leroux, Abbé de Jumièges, 9 séances ; Jean Moret, Abbé de Préaux, 7 séances ; Guillaume de Conti, Abbé de Sainte-Catherine-du-Mont, à Rouen, 4 séances ; Jean Labbé, Abbé de Saint-Georges de Boscherville, 2 séances. Les autres n’ont paru qu’une fois. Notons qu’un Gilles de Duremort (l’Abbé de Fécamp) n’a rien de commun avec un abbé bénédictin proprement dit : il réside le plus souvent à Rouen et s’occupe surtout de politique.
- [11]
Je relève 9 noms. Deux sont maîtres en théologie. Cinq paraissent une fois au Procès.
- [12]
Q III 171 (Nicolas de Houppeville) ; Q II 4-5 (Ysambard de la Pierre) ; Q III 167 (Ladvenu) ; Q III 139 (Manchon).
Faire d’Ysambard et Ladvenu des bienfaiteurs de la Pucelle est une exagération. S’ils l’ont assistée au bûcher, c’est par désignation officielle. Ladvenu, une heure avant, participait à l’interrogatoire in extremis 197organisé par Cauchon. L’un et l’autre ont déclaré à la Réhabilitation que Jeanne avait repris l’habit d’homme pour défendre sa pudeur. Or, le 29 mai, priés de donner leur avis sur l’abandon de l’habit de femme, ils ont opiné que Jeanne était relapse (Q I 466).
- [13]
Q III 167 (Ladvenu) ; Q II 13 (Manchon).
- [14]
Gérard Feuillet, 33 séances ; Jacques de Touraine (Texier), 21 séances ; Jean de Nibat, 15 séances. Massieu signale les deux premiers parmi ceux qui troublaient Jeanne dans ses réponses (Q II 15-16), et Manchon cite Touraine parmi les adversaires ardents (affectati) de l’accusée (Q II 140). Quand Cauchon vient exhorter Jeanne malade dans sa prison (18 avril) au nombre des personnes
probes et savantes
qui l’accompagnent se trouvent Feuillet et Touraine (Q I 375) (18 IV). - [15]
Q I 408 (19 V) :
Véritablement ilz (Jehan Beaupère, Jaque de Touraine, Nicole Midi) ont fait ès choses dessusdites très grandes diligences, par sainctes et entières affeccions, sans espargner leurs painnes, personnes et facultez, et sans avoir regart aux grans et eminens périlz qui sont ès chemins notoirement…
Lettre de l’Université au roi de France et d’Angleterre, du 14 mai 1431. Louange renouvelée dans la lettre à Cauchon de la même date, ibid. 410.
- [16]
C’est comme Inquisiteur général de France que chacun de ces Religieux a agi. Le Procès de condamnation avait été conduit sous les auspices de l’inquisition, son annulation réclamait le concours de l’inquisiteur Jean Bréhal.
- [17]
Ainsi, Yolande d’Aragon (d’origine barroise, par sa mère) est parmi les matrones chargées de vérifier l’intégrité physique de Jeanne à son arrivée à Chinon (Q III 209) (D’Aulon) ; elle organise à Blois le ravitaillement d’Orléans, en vue de l’entrée de Jeanne (Q III 93) (D’Alençon) ; et celle-ci, à Tours, est logée chez Éléonore de la Pau, femme de Jean du Puy, Conseiller à la Cour des comptes et en même temps chargé d’affaires de Yolande (Q III 66) (De Coutes) et 101 (Pasquerel). Sur l’exploitation minutieuse et factice de ces faits, voir Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, notamment pp. CCII, CCXXIX et suiv. Siméon Luce a été suivi par un certain nombre d’auteurs trompés par son étalage documentaire.
- [18]
Ces confesseurs furent Pierre-aux-Bœufs et Anselme Appert (Cf. Denifle et Châtelain, op. cit. (note 7 ci-dessus),p. 32.)
- [19]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. CCXC. Cet ouvrage sera désigné ci-dessous par l’abréviation SL, suivie du n° de la page en chiffres romains, le livre étant ainsi paginé.
- [20]
Cf. Relation inédite, etc. (dite du Greffier de La Rochelle), p. 19 :
Le XXIIIe jr. dudit mois de febvrier, vint devers le Roy nostre seigneur, qui estoit à Chinon, unne Pucelle de l’aage de XVI à XVII ans, née à Vaucouleurs en la duché de Laurraine, laquelle avoit nom Jeanne et estoit en habit d’homme : c’est assavoir qu’elle avoit pourpoint noir, chausses estachées, robbe courte de gros gris noir, cheveux ronds et noirs, et un chapeau noir sur la tête.
La description de Jeanne à son départ de Vaucouleurs se trouve encore à l’art. XII du procès de Rouen. La couleur des 198vêtements n’y est pas mentionnée. Certains détails comme le chaperon festonné, dit à la coquarde (capucium decisum), donnent une impression moins austère, ce qui peut être voulu. (Q I 220.)
- [21]
Les art. XII et XIII du Réquisitoire citent cette coiffure parmi les éléments d’une tenue peu conforme à la décence de son sexe (Q I 220, art. XII et 223-224, art XIII).
- [22]
Cf. H. Wallon, Jeanne d’Arc, éd. illustrée, fig. 82, 123, etc.
- [23]
SL CCLXIV-CCLXV.
- [24]
Q I 183 (17 III, 2e séance).
- [25]
Q I 86-87 (1 III).
- [26]
Q I 78 (27 II).
- [27]
SL CCLXVI.
- [28]
SL CCXC.
- [29]
Q III 108 (Pasquerel) ; Q III 86 (Marguerite La Touroulde) :
… pluries requisivit de eundo ad matutinas.
- [30]
SL CCXL-CCXLI.
- [31]
Q I 97 (3 III).
- [32]
SL CLXXVII.
- [33]
SL CCLXXXIX-CCXC.
- [34]
Q I 51 (22 II).
- [35]
Q III 104 (Pasquerel).
- [36]
SL CCLXI et CCLXII.
- [37]
Q I 100 (3 III).
- [38]
Relation inédite, etc., p. 33.
- [39]
Q I 102 (3 III).
- [40]
Q II 450 (Albert d’Ourches).
- [41]
Q I 107 (3 HI).
- [42]
Ayroles, t. IV, 548.
- [43]
SL CCXC-CCXCI.
- [44]
Q III 82 (Jean Barbier) :
… et misit etiam, ut audivit, in loco nativitatis ipsius Johannæ, ad sciendum unde erat.
- [45]
Q II 394 (Dominique Jacob) ; Ibid., 397 (Beatrix Estellin). Leur réponse sur ce point correspond à la question XI :
Item, si dans le dit pays d’origine avait été faite une enquête par autorité judiciaire, au temps où elle fut faite prisonnière devant Compiègne et était aux mains des Anglais. (Q II 385.)
La réponse ne se rapporte donc pas à une enquête du Dauphin.
- [46]
Q II 441 (Michel Lebuin) ; ibid., 453 (Nicolas Bailly) ; ibid., 462-463 (Jean Jaquard).
- [47]
SL CCLXXIX.
- [48]
Chronique d’Antonio Morosini, éd. Dorez et Lefèvre-Pontalis, t. III, 92 :
… iera begina guardatrixe de piegore.
- [49]
Lanéry d’Arc, Bibliographie des ouvrages relatifs à Jeanne d’Arc, etc., p. 307.
- [50]
H. Wallon, éd. illustr., fig. 182, p. 378.
- [51]
Ibid., chromo. 9, en face de la p. 262.
- [52]
P. Boissonnade, dans Une étape, etc. (v. n. 1), p. 56 :
De tous côtés c’étaient des monastères : près de son logis, le couvent des Dominicains ; plus près encore, celui des Franciscains ou Cordeliers, et on sait qu’elle était affiliée au tiers-ordre de saint François.
199(Non souligné dans le texte.) Sous nos yeux a pu naître et se répandre une véritable légende d’origine érudite. À l’heure actuelle, un auteur écrivant sur Jeanne d’Arc se croit presque obligé de glisser une allusion aux Franciscains ou au tiers-ordre. Les critiques du Père Ayroles (1894, t. II, ch. V) auraient pu mettre les historiens en défiance ; mais l’auteur en les présentant sur un ton de polémique violente n’engageait ni à les lire ni à les croire.
- [53]
La protestation se rapporte au Santa Giovanna d’Arco du Père Felice da Porretta, publié dans la collection Glorie del Terz’Ordine Franciscano, dirigée par les Capucins de Florence. On regrette, note le critique bollandiste, que les Pères aient mis, parmi les dites gloires du tiers-ordre, des personnages qui n’ont
très probablement ou même certainement jamais fait partie du Tiers-Ordre, comme par exemple, saint Louis et Jeanne d’Arc
. (Analecta Bollandiana, t. LVII, fasc. ni-IV, p. 465.)
201Annexe G L’événement de Lagny-sur-Marne1
Si l’on demande à la médecine ce qu’elle pense du fait de Lagny, elle peut seulement répondre qu’elle n’a aucune raison de douter que l’enfant soit revenu à la vie. Le cas est connu : l’enfant était cyanosé (noir comme ma cotte
), sans mouvement et sans cris ; il ne respirait pas et on ne sentait pas son cœur battre. Quand des enfants naissent dans cet état, on les frictionne, on les réchauffe, on leur fait des tractions de la langue, et parfois on les ranime. Il arrive aussi qu’ils se raniment tout seuls.
Était-ce le cas à Lagny ?
L’enfant laissé dans son berceau, sans prières, sans Jeanne d’Arc, aurait-il revécu un instant ? Ici la médecine se tait. Aucun médecin n’a qualité pour dire s’il y a un rapport entre la réanimation de l’enfant et la présence et la prière de la Pucelle. Le fait, en soi, est naturel et d’observation bien établie.
Il est probable que cette réponse n’aurait pas satisfait les gens de Lagny. Ils avaient apporté l’enfant mort-né à l’église pour demander un miracle, afin de le baptiser et ils avaient pensé que si Jeanne d’Arc était là et ajoutait sa prière aux prières des pucelles de la ville, il y avait plus de chance d’obtenir le miracle. Et ils l’avaient obtenu.
C’était un miracle souvent demandé et qui ne pouvait pas, de ce fait, n’être pas de temps à autre obtenu (au moins apparemment). Puisqu’il est acquis que des nouveaux-nés paraissant morts se raniment, il était impossible que le fait ne se produisît pas occasionnellement dans les sanctuaires où on les apportait fort souvent. Certains sanctuaires, en effet, étaient renommés pour ce genre de grâce miraculeuse. 202En Picardie, on appelait répits
les chapelles où l’on portait spécialement les enfants morts-nés. Comme le nom l’indique, on n’y demandait pas la vie mais un instant de vie, juste le temps de baptiser, un instant de répit.
L’autorité ecclésiastique était contraire à cette croyance et à cette pratique. Le concile de Langres (1453) explique les prétendues réanimations d’enfants comme des illusions de la foule : si les enfants reprenaient couleur — comme celui de Lagny — c’était dû à la chaleur produite par les cierges et l’affluence du peuple. Le concile de Langres interdit de porter les enfants morts-nés dans les églises et beaucoup d’autres décisions ecclésiastiques firent de même.
Pris à part, le fait de Lagny se classe parmi les faits normaux : il est possible et il est naturel qu’un enfant venu au monde asphyxié et paraissant mort reprenne souffle, puis vive ou trépasse. Mais le problème se pose de savoir s’il est loisible, en logique vivante, de prendre à part l’événement de Lagny et de l’insérer abstraitement parmi les exemples d’un manuel médical. Isoler cet événement de l’histoire de Jeanne et de ses autres anomalies en vue de le placer commodément sous une lentille philosophique, statistique ou médicale, est-ce le comprendre ? N’est-ce pas le malmener ? N’est-ce pas même s’interdire de le connaître, en lui retirant l’existence ?
Notes de l’annexe G
- [1]
Voir le chap. III, in fine.
203Annexe H Le rire à l’abjuration
Que Jeanne ait ri ou non à la scène dite de l’abjuration au cimetière de Saint-Ouen, n’est pas un détail insignifiant. Ceux qui ont écrit sur l’abjuration commentent le fait et cherchent à expliquer, d’après ce fait, quels étaient, selon eux, les sentiments de Jeanne. En voici deux exemples frappants par leur contraste, et bien instructifs, sur la manière dont on écrit l’histoire :
Soit qu’il passât sur sa figure contractée par des émotions violentes une sorte de ricanement, soit que sa raison, sujette de tout temps à des troubles étranges, eût sombré dans les affres et les tortures d’un procès d’Église et qu’elle ressentît vraiment, après tant de douleurs, les lugubres joies de la folie ; soit que, au contraire, en son bon sens, et d’esprit rassis, elle se moquât des clercs de Rouen, comme elle en était bien capable, après s’être moqué des clercs de Poitiers, elle avait l’air de plaisanter et l’on remarquait dans l’assistance qu’elle prononçait en riant les mots de son abjuration.1
Voici maintenant un autre ton :
Jeanne se moquait d’eux, même sur l’échafaud. Ils la montraient du doigt :
Voyez donc, elle rit !Cette gentille gamine de France les affole de son rire clair.2
Entre ces extrêmes vient se placer la foule des auteurs moins imaginatifs qui, sans commentaires sur la psychologie de Jeanne, trouvent dans son rire une preuve qu’elle n’attachait pas d’importance à la cérémonie et qu’en apposant signature ou marque quelconque au bas de la cédule elle n’engageait pas sa conscience.
Lire les sources, dire quelles choses y sont et quelles choses n’y sont pas
disait Fustel de Coulanges. Si les commentateurs du rire avaient eu cette simple et difficile et si 204rare sagesse, ils auraient constaté qu’il n’y avait pas lieu de dépenser leur ingéniosité à expliquer un fait dont la réalité peut être regardée comme douteuse ou, en tout cas, bien incapable de fonder une opinion sérieuse sur l’état d’esprit de Jeanne, au cours de la lecture de la formule d’abjuration.
Les sources, ici, sont abondantes et directes : treize témoins présents à la scène ont déposé. Neuf d’entre eux ne font aucune allusion au rire de Jeanne ; un parle d’un sourire ; un rapporte que Plusieurs disaient que la scène n’était qu’une comédie
; un autre qu’un clerc anglais était mécontent de la manière dont les choses se passaient, vu que Jeanne prononçait en riant les mots de l’abjuration
. Parmi ces témoins était Massieu, huissier, qui se trouvait, dit-il, sur l’estrade, à côté de Jeanne, et qui lui aurait lu la formule. Massieu a fait trois dépositions. Jamais il n’a parlé de rire3.
Aucun témoin ne dit qu’il a vu Jeanne rire. Celui qui prononce le mot rire rapporte l’impression d’un clerc anglais, qui soupçonne la scène d’être une machination montée pour sauver la Pucelle. C’est une impression bien partiale et suspecte. Le témoignage le plus direct et le plus sérieux, sur l’attitude de Jeanne, est peut-être celui de Manchon, qui semble avoir observé les choses avec attention. Or son observation se résume en un mot : subridebat ; elle souriait.
Ce sourire dura-t-il, fut-il passager ? On ne sait, pas plus qu’on ne peut savoir pourquoi ce sourire vint sur ses lèvres. C’était peut-être de voir l’Anglais furieux qui injuriait Cauchon (Vous êtes un traître ! — Vous êtes un menteur !
) ; Cauchon jetant par terre, de rage, le papier qu’il avait à la main… Il n’est pas impossible que cet intermède l’ait distraite un moment du tragique de la scène, et du bourreau qui n’était pas loin, avec sa charrette.
Ayant lu les sources, nous voyons quelles choses y sont et quelles choses n’y sont pas. Or, certainement, n’y sont pas le rictus
de la folle ou le rire clair
de la gamine de France
.
Le rire
à l’abjuration est, comme on le voit, d’un usage historique assez incertain.
205Notes de l’annexe H
- [1]
Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t. II, p. 368-369. Un autre auteur récent croit savoir que le rire de Jeanne était
saccadé
et se mêlait à ses larmes ! (Histoire de France, sous la direction de M. Reinhard et N. Dufourcq, Larousse (1954), t. II, p. 302.) - [2]
Gabriel Hanotaux, Jeanne d’Arc, p. 419.
- [3]
Les neufs témoins qui ne disent rien du rire sont Massieu (Q II 17 et 331 ; Q III 157) ; De la Chambre (Q III 52) ; Jean de Mailly (ibid., 55) ; De Courcelles (ibid., 61) ; Jean Monnet (ibid., 64) ; J. de Lenozoliis (ibid., 113) ; Guillaume Colles (ibid., 164) ; Laurent Guesdon (ibid., 187) ; Jean Moreau (ibid., 194) ; Nicolas Taquel (ibid., 197). — Les dépositions contenant une allusion à un rire, un sourire ou un air de moquerie sont les suivantes :
Guillaume du Désert :
[…] un clerc anglais présent à ce prêche et mécontent de la manière dont on recevait l’abjuration de ladite Jeanne, vu qu’elle riait en prononçant certains mots de cette abjuration, dit à l’évêque de Beauvais, lequel était juge, qu’il faisait mal d’admettre une pareille abjuration, que c’était une comédie (quod erat una derisio). (Q II 338.)
Jean de Mailly :
Et après cette abjuration, plusieurs disaient que c’était une farce et qu’elle ne faisait que se moquer (quod non erat nisi truffa et quod non faciebat nisi deridere). (Q III 55.)
Aymond de Macy :
Le secrétaire Laurent Calot remit à Jeanne la cédule et une plume pour signer ; et pour se moquer, ladite Jeanne fit un rond. (Q III 123.)
Guillaume Manchon :
[…] dicit quod subridebat. (Q III 147.)
On notera que, parmi les témoins, trois se trouvaient près de Jeanne : Massieu, De la Chambre et Taquel. Aucun d’eux n’a parlé de rire.
207Annexe I Les violences
Après la scène du jeudi 24 mai, dans l’après-midi, Jeanne quitta ses habits d’homme et mit des vêtements de femme apportés par Pierre Morice et Loyseleur ; et on lui tondit les cheveux tout ras1. Quatre jours après (lundi 28), Cauchon, accompagné d’une petite troupe choisie, viendra constater qu’elle est de nouveau en tunique courte, pourpoint et chaperon d’homme2. Que s’est-il passé dans l’intervalle ?
En gros, on le sait ; dans le détail et en ordre, impossible de le dire. Ce qu’on sait, c’est que Jeanne, à partir du dimanche 27, a été vue de nouveau en habit d’homme et que, le lendemain, elle a été interrogée officiellement sur ce fait. Pourquoi a-t-elle repris ce costume, comment a-t-elle pu le faire ? Des témoins, rapportant ce qu’ils ont entendu dire à Jeanne, répondent à ces questions. Voici la substance de leurs dépositions :
- Jeanne s’est habillée de nouveau en homme parce qu’elle n’a pu faire autrement. On lui a enlevé ses vêtements de femme et on lui a mis sur son lit des vêtements d’homme. Obligée de se lever, il lui a bien fallu les mettre (Massieu)3.
- Jeanne a été l’objet de tentatives de violences. C’est pour mieux se protéger qu’elle a repris les vêtements d’homme (Manchon, Ysambard, Ladvenu)4.
Le procès-verbal de la séance du 28 mai, où Jeanne fut interrogée, n’ignore ces dernières raisons qu’en apparence. On y lit que Jeanne avait repris volontairement le vêtement d’homme :
… de sa voulenté, sans nulle contraincte, et qu’elle ayme mieulx l’abit d’homme que de femme. [Mais] interroguée pour quelle cause elle l’avoit reprinse [elle répondit] qu’il luy estoit plus licite de le reprendre et avoir habit 208d’homme, estant entre les hommes, que de avoir habit de femme5.
Sous cette forme voilée, transparaît la raison affirmée par trois témoins : les violences. Jeanne a certainement été plus explicite, elle a dû spécifier pourquoi il lui était dangereux, enchaînée et gardée de nuit par des soldats, d’être vêtue en femme. D’ailleurs, n’ajoute-t-elle pas qu’elle est prête à se remettre en femme, si elle est en prison d’Église et gardée par une femme6 ? Le procès-verbal ne ment que par prétérition. Rapproché des explications des témoins, il laisse voir la vérité, qu’il ne pouvait étaler dans les mots sans faire crouler le Procès de Relaps. Deux jours plus tard, juste avant son supplice, Jeanne va renouveler ses protestations, qui ne figureront pas davantage dans l’Information posthume, mais nous parviendront par la déposition de Fr. Toutmouillé :
Elle se plaignit alors vivement des tourments et violences qui lui avaient été faites ou qui avaient été tentées sur elle, dans cette prison, depuis son abjuration, par les gardes ou d’autres hommes introduits auprès d’elle par ceux-ci.7
Dire que les violences sont imaginaires parce qu’elles ne figurent pas au compte rendu de l’interrogatoire du 28 mai (ou plutôt qu’elles n’y figurent pas explicitement), c’est donner à ce document une valeur qu’il ne peut pas avoir. C’est, en plus, biffer sans cause trois dépositions dont les détails supposeraient une série de mensonges concertés et inutiles.
Jusqu’où sont allées ces violences ? C’est une question à laquelle on peut répondre et avec certitude. Notons d’abord que Jeanne était une fille d’une grande force physique (qu’on se rappelle sa résistance au pont de Compiègne) et qu’elle a dû opposer aux agresseurs une résistance désespérée. (La description d’Ysambard fait supposer une lutte violente8.) Observons ensuite que ceux qui l’attaquaient — gardes ou autres — savaient combien sa vie était précieuse pour ceux qui la réservaient au bûcher. Ils ne pouvaient donc avoir, dans leur assaut, la résolution farouche d’un assassin. Ces observations ajoutent beaucoup de poids aux témoignages qui ne parlent que de tentatives et annulent l’unique déposition sur des violences effectives (Ladvenu)9. Sans compter que l’auteur de ce témoignage ne l’a pas maintenu sous cette forme dans deux déclarations 209complémentaires10. Enfin, il y a les paroles mêmes de Jeanne, rapportées par Fr. Toutmouillé. Apprenant qu’elle allait être brûlée, elle s’écria :
— Hélas ! Comment me traite-t-on si cruellement, que mon corps, qui est intact et vierge soit détruit par le feu ! J’aimerais mieux, si c’était possible, qu’on me coupât sept fois la tête que d’être consumée par le feu.11
Le témoin n’invente certainement pas ces paroles ; il les a entendues, il les répète, et elles ne peuvent avoir qu’un sens : Jeanne, avant de mourir, a affirmé son intégrité corporelle et protesté que, vu sa netteté
, son corps n’avait pas à passer par la purification du feu.
210Notes de l’annexe I
Les textes de Quicherat relatifs aux dépositions de l’enquête de 1450 pour la réhabilitation étant périmés, par suite de la publication d’une version latine de ces dépositions datant de la fin du XVe siècle, c’est à cette version, publiée par P. Doncœur et Y. Lanhers (Documents et Recherches relatifs à Jeanne la Pucelle, 1956, t. III, que je renvoie, sous l’abréviation DL.
- [1]
Q III 113 (J. de Lenozoliis) ; Q I 453 (24 V).
- [2]
Q III 149 (Manchon). Cf. Q I 454.459 (28 V).
- [3]
Q II 18 (Massieu).
- [4]
Q III 149 (Manchon) ; Q II 305 (Ysambard) ; Q III 168 (Ladvenu).
- [5]
Q I 454455 (28 V).
- [6]
Q I 456 (28 V).
- [7]
DL 41 (Toutmouillé).
- [8]
Ibid., 39 (Ysambard).
- [9]
Ibid., 44.
- [10]
Q II 365 ; Q III 168.
- [11]
DL 41.
211Annexe J Note sur Michelet
On a vu, dans la troisième partie de cette étude, comment Michelet, grand admirateur de la Pucelle, avait pu lui prêter, au Château de Chinon, une méprise qui ferait d’elle, si elle était véritable, une idiote ou une demi-folle. Une pareille erreur de psychologie pose un problème. Comment un homme qui met l’originalité principale de Jeanne d’Arc dans la force singulière de son bons sens1
et y ajoute de la finesse, beaucoup de finesse2
, peut-il, en même temps, la croire capable de se laisser prendre au grossier subterfuge qu’il imagine ? La réponse, c’est que Michelet a pris, devant le problème de Jeanne d’Arc, une position qui le fait insoluble. Parti du postulat que les Voix sont une chose négligeable dans la vie mentale de Jeanne, un accident, si l’on peut dire, qui lui fait prendre pour des personnages extérieurs les mouvements de sa sensibilité profonde, il peut admettre chez elle tout bon sens, toute finesse, en dehors de la maladie des Voix. Sa Jeanne est comparable aux aliénés qui raisonnent comme tout le monde, quand il ne s’agit pas de l’objet de leur manie. Ainsi, il n’est pas impossible que Jeanne n’ait pas discerné une grosse supercherie, dès là qu’on l’amenait sur le terrain des apparitions, où elle était d’une naïveté sans limite. Cette supposition n’est pas en soi extravagante : on peut imaginer un autre personnage que Jeanne d’Arc, doué de bon sens et capable, en même temps, sur un point, de se laisser berner ; mais en ce qui concerne Jeanne, il est évident que la supposition ne tient pas : elle a du bons sens et en a partout et, au bon sens, elle ajoute le don de flairer les pièges, comme le montrent ses réponses à chaque page du Procès.
C’est pour la même raison, parce qu’il s’est imposé, au départ, de faire des Voix un phénomène historiquement et 212psychologiquement accessoire, que Michelet a été induit à rabaisser Jeanne comme voyante, en la comparant implicitement à l’aventurière qu’elle a démasquée, Catherine de la Rochelle. Toutes les provinces, dit-il, n’avaient-elles pas alors leurs inspirés ?3 Langage trompeur, car le problème de Jeanne, c’est précisément de savoir si elle est une inspirée comme les autres.
Il y a, dans la vie de Jeanne, outre des faits anormaux solidement établis et que chacun peut chercher à expliquer à sa guise, un certain nombre de prodiges qu’il y a toute raison de croire surajoutés. (Cette amplification du merveilleux, qu’on peut s’attendre à trouver dans toute vie extraordinaire, est d’ailleurs, dans le cas de Jeanne, étonnamment modérée.) Or c’est précisément le travail du critique de chercher, par tous les moyens en son pouvoir, à discerner le vrai de l’apocryphe. Quand on lit, par exemple, dans le morceau d’éloquence qui s’appelle la Lettre de Boulainvilliers, que lorsque Jeanne gardait les moutons, étant petite fille, jamais le loup ne venait lui en prendre, ou que les coqs avaient chanté plus joyeusement que de coutume à sa naissance, il n’est pas nécessaire d’être un critique hagiographique exercé pour y discerner des fantaisies populaires, qui commencèrent à circuler dès que Jeanne occupa l’opinion.
Or il faut constater que l’attitude de Michelet, à l’égard du merveilleux frelaté ou douteux, est étrangement libérale et fait contraste avec sa réticence ou même son mutisme, quand il s’agit de merveilleux authentique. Il aime nous montrer les petits oiseaux qui voltigent autour de Jeanne, apprivoisés par sa sainteté, parce que cela fait une gracieuse image4. Ces oiseaux, il les trouve chez un chroniqueur grand ennemi de Jeanne, qui rapporte le fait pour faire voir les mensonges des Armagnacs à son sujet. In veritate apocryphum est
conclut-il avec indignation. Michelet ne pense pas autrement, mais aime — quoi qu’il en dise — disposer autour de Jeanne un décor de Légende Dorée. Il lui plaît que la fameuse épée de Fierbois se brise sur les épaules de la ribaude et ne se laisse reforger jamais5
. Il prête à la prière de Jeanne une efficacité à laquelle n’aurait 213jamais songé le plus naïf des chroniqueurs : au Château du Crotoy, Jeanne priait ardemment ; elle demandait et elle obtenait. Pour être prisonnière, elle n’agissait pas moins ; tant qu’elle était vivante, sa prière perçait les murs et dissipait l’ennemi.6
Après ces quelques exemples, si faciles à multiplier, comment croire Michelet sincère quand il dit que, malgré son émotion, en écrivant la vie de Jeanne (il dit : cet Évangile), il n’a jamais cédé à la tentation d’idéaliser. Or il a idéalisé, mais dans le sens de la mièvrerie, du romanesque, de la fausse poésie contre quoi il s’élève à l’avance sur un ton menaçant : Que l’esprit romanesque y touche, s’il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh ! que saurait-elle ajouter7 ?
Pourquoi a-t-il au contraire retranché ? Pourquoi celui qui ne connaîtrait Jeanne d’Arc que par Michelet ignore-t-il ses grandes affirmations prophétiques, à commencer par celle du Sacre, un an d’avance, et presque jour pour jour ?
Michelet était gêné — comme il est naturel, vu sa philosophie — en face de l’irrationnel historique, et c’est pour cela qu’il est voué, quand il le rencontre, à le minimiser et qu’il cherche même à le détruire, comme il l’a fait pour la levée du siège, où il avait osé mettre sur le papier que le vrai miracle eût été que les Anglais restassent devant Orléans8.
Admirant Jeanne sincèrement, mais ne pouvant lui accorder une admiration qui troublerait la pureté de son positivisme, il se trouve, pour appuyer son enthousiasme, dans une situation difficile et qui l’amène inévitablement à biaiser avec certains faits. Jeanne est grande, très grande, merveilleuse, si l’on veut ; mais il faut que la merveille soit indubitablement naturelle et, dès qu’elle fait mine de ne pas l’être, l’enthousiasme doit se taire et faire place à la sévérité critique. L’enthousiasme ne peut avoir pour objet légitime que la compassion, la douceur, l’amour du Pays et même le sentiment religieux, à condition toutefois de le faire coïncider avec l’idéal de Michelet. Or quel est-il ? Quelle religion donne-t-il à Jeanne ? Une religiosité romantique, aussi étrangère que possible à la rude simplicité de Jeanne. C’est lui qui, le premier, a mis en branle cette passion des cloches9
214dont on nous a tant rebattu les oreilles. Il est vrai qu’il aimait lui-même la voix touchante des cloches
, où il croyait entendre par moments comme un doux reproche maternel10
. Jeanne y voyait un appel liturgique auquel elle répondait docilement et tançait Perrin le sonneur, quand il oubliait Complies.
En prêtant à Jeanne sa religion, sa mystique, il l’a travestie, ou mieux, dénaturée. Pour lui, Jeanne est sainte avant tout par son refus de soumettre ses Voix à la théologie de Rouen. Dans la sainteté de Jeanne comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable, la voix secrète égalée ou préférée aux enseignements de l’Église ou aux prescriptions de l’autorité ; l’inspiration, mais libre, la révélation, mais personnelle, la soumission à Dieu ; mais quel Dieu ? le Dieu intérieur11
.
Combien ces mots : inspiration libre, révélation personnelle, Dieu intérieur, se trouvent dépaysés en la compagnie de Jeanne ! Qu’ils nous éloignent de l’histoire. Quoi de plus étranger à la Pucelle que cette mystique à base d’hérésie ! Sa théologie était bien simple et bien soumise : ici-bas, Notre Saint Père le Pape de Rome, les évêques et autres gens d’Église, pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui défaillent ; et là-haut : Dieu, la Vierge Marie, les Saints du Paradis.
Mais pourquoi parler d’histoire ? Michelet ne s’est pas caché de ses intentions : Toute ma Jeanne d’Arc est écrite dès la première édition comme la révolte de la conscience contre l’Église12.
Michelet historien de Jeanne d’Arc a été étudié d’assez près pour qu’il ne soit plus nécessaire d’y revenir. Quand on lit Michelet, ayant encore en mémoire les faits authentiques de la vie de Jeanne, tels que les apprennent les deux procès, on constate qu’il n’y a pas d’exagération dans le jugement de Rudler : Michelet, chaque fois qu’il le juge à propos, fausse la lettre ou la nuance des textes par précipitation ou insouciance, très souvent par passion, enfin par coquetterie de style, goût de la vivacité, recherche du dramatique ou du pathétique…
On trouve chez lui la gamme des altérations presque entière, depuis la fioriture simple jusqu’à la 215suppression du détail essentiel13
. Le critique, notons-le, ne fait pas le procès de Michelet, il trouve la plupart des altérations admirables ou du moins littérairement louables…
Il est permis d’être plus sévère, quand on songe que la Jeanne d’Arc de Michelet est devenue un livre scolaire. On l’a répandue dans les écoles, disait Jules Simon, on ne l’y répandra jamais assez.
On peut trouver, au contraire, bien fâcheux qu’une œuvre aussi fausse soit l’initiation normale et parfois unique du jeune Français à la connaissance de l’héroïne nationale14. Si Jeanne d’Arc était légendaire à la manière de Roland, ce serait bien ; mais malgré ses traits de légende, elle est un être solidement campé dans l’histoire et il y a, pour la connaître, des textes incomparables : ses paroles. Un modeste livre où Jeanne parlerait elle-même vaudrait cent fois mieux pour nos écoles que les étincelants et hasardeux produits
(le mot est de Sainte-Beuve) de l’historien-poète et du partisan passionné.
À cette critique de Michelet comme initiation scolaire à la connaissance de Jeanne d’Arc, je prévois une objection.
On me dira : De quoi vous inquiétez-vous ? Michelet n’est pas au programme comme auteur historique mais pour sa valeur littéraire. Si sa Jeanne d’Arc contient des erreurs, comme vous le dites, le professeur d’histoire est là pour rétablir la vérité. — À cela il faut répondre qu’il n’est pas possible, ici, de séparer la littérature de l’histoire : elles sont, dans la Jeanne d’Arc, indissolublement unies. C’est, à chaque instant, que la beauté du trait, la couleur, le feu du style se fondent sur l’erreur ou le mépris de la nuance. Il est si vrai que la séparation de l’histoire et de la littérature n’est pas possible que, dans l’édition scolaire que j’ai sous les yeux, les questions à poser aux élèves sur le texte de Michelet sont souvent de l’ordre historique et que la réponse à faire est à emprunter à ce texte. Parmi ces questions, j’en aperçois quelques-unes comme celles-ci :
- Comment la France est-elle devenue une patrie ?
- Les visions au moyen âge ;
- Quelle fut sur l’âme de Jeanne l’influence des légendes parmi lesquelles elle est née ?
- 216La situation des Anglais à Orléans ;
- Le merveilleux dans le livre de Jeanne d’Arc. Comment se concilie-t-il avec l’histoire ?
Or il est manifeste que si l’élève a bien lu et compris Michelet, il répondra : que la France est devenue une patrie à partir de 1429 — que tout le monde avait des visions au moyen âge — que l’âme de Jeanne fut modelée par les bois, les fées et le folklore du temps — que les Anglais, quand la Pucelle vint à Orléans, étaient dans une fort mauvaise passe, courant le risque de se trouver assiégés à leur tour dans leurs bastilles — que le merveilleux se concilie avec l’histoire en disparaissant comme merveilleux proprement dit.
Imposer aux malheureux enfants ces questions et ces réponses (car quelles autres pourraient-ils faire ?) c’est un peu — c’est même tout à fait — comme si on leur posait des questions d’histoire naturelle, à résoudre d’après Pline ou un bestiaire du XIIe siècle.
217Notes de l’annexe J
Les citations de Michelet sont prises dans l’édition critique de Jeanne d’Arc par G. Rudler (2 vol., 1925, Société des Textes français modernes) dont le texte est divisé par paragraphes numérotés. Pour rendre la vérification plus facile, j’ai joint à chaque référence la page correspondante de l’édition des Classiques Larousse. Certaines citations n’ont qu’une seule référence ne se trouvant que dans Rudler. — La notation : I 32 (C L 12) se lit : tome I § 32 de l’édition critique ; p. 12 de l’édition Classiques Larousse.
- [1]
I 32 (C L 12).
- [2]
I 100 (C L 28).
- [3]
I 35 (C L 12-13).
- [4]
I 58 (C L 18).
- [5]
I 148 (C L 41).
Un jour, elle frappa de l’épée de sainte Catherine, du plat de l’épée seulement, une de ces malheureuses. Mais la virginale épée ne soutint pas le contact ; elle se brisa et ne se laissa reforger jamais.
- [6]
I 186-187 (C L 51).
- [7]
I 329 (C L 80).
- [8]
I 88 (C L 25).
- [9]
I 58 n. 3 (C L 18 n. 1).
- [10]
II 84.
- [11]
I 233 (C L 59).
- [12]
Lettre de Michelet à Madame d’Agoult (1855) publiée par J. M. Carré, Rev. de litt, comparée, 1925, pp. 160-161.
- [13]
Michelet historien de Jeanne d’Arc (2 vol., 1925), t. I, p. 77-78. Cp. p. 79 :
Il arrive à Michelet de juxtaposer des documents contradictoires, soit par inadvertance soit que son raisonnement ou sa sensibilité y trouvent leur compte.
- [14]
[Note absente.]
219Annexe K Note sur Anatole France
On a comparé France à Voltaire1. C’est une injustice. Voltaire ne savait à peu près rien de Jeanne d’Arc sur laquelle il n’était renseigné que par son ennemi, le chroniqueur bourguignon Monstrelet. Son poème
héroï-comique ne relève pas de l’histoire et ne trompe personne. Il n’a pu nuire à la mémoire de Jeanne d’Arc et l’auteur n’a nui qu’à lui-même, ainsi qu’en conviennent ses plus fidèles amis. Il en va tout autrement de France : il a étudié longuement Jeanne d’Arc ; il a préparé sa biographie longtemps à l’avance par de nombreux travaux de détail publiés dans des revues. Il s’est intéressé à son sujet. Il a visité le pays de Jeanne, son carnet de notes à la main. Il a lu les deux Procès et les chroniques. Or de tout cela il a tiré une biographie déloyale, une œuvre pleine de parti pris, de faussetés et même, il faut le dire, de mensonges. Son travail n’est pas seulement en marge de l’histoire, il va impudemment contre l’histoire, il la méprise, outrage son esprit et piétine ses méthodes.
À qui lirait Voltaire, simplement muni de ce qu’on apprend sur Jeanne d’Arc dans les écoles, il n’est pas possible de croire qu’elle était ce que les Anglais, par colère et par peur, lui criaient, the harlot of the Armagnacs !
Par contre, celui qui lira la Jeanne d’Arc de France, sans être prémuni par un contact direct avec les sources, risque de se faire de la Pucelle une image fausse, ambiguë et grimaçante.
Nulle part il ne trouvera d’attaque, de blâme, de raillerie directe. Il apprendra même que Jeanne était vaillante et sincère, qu’elle avait du bon sens et assez de finesse pour discerner la fourberie du Bourguignon. Mais il regrettera que ces qualités natives aient été gâtées et comme empoisonnées 220par les troubles (le mot est de l’auteur) qui lui procurèrent ses visions2. Car cette paysanne naturellement sensée en était venue, nous dit-on, par le fait de ses hallucinations perpétuelles
, à ne plus vivre dans le monde des réalités : elle était le plus souvent hors d’état de distinguer le vrai du faux3
. Si ses paroles au Procès étaient parfois incohérentes, en voici la cause et l’excuse, c’est que le Ciel, à toute heure du jour et de la nuit, lui dégringolait sur la tête4
…
On peut même se demander si ce lecteur, dans son ingénuité, ne trouvera pas l’auteur bien indulgent de parler de la bonne foi de Jeanne, quand il la surprendra répandant habilement autour d’elle la manière mystérieuse dont elle avait trouvé son épée5, ou bien encore lorsqu’il verra cette fausse naïve singer une extase en présence du roi6.
Ajoutons simplement, pour clore ce très bref échantillonnage, ce trait qui, mieux qu’un autre, marquera l’impuissance où était France de comprendre l’esprit de Jeanne : elle était capable de haine. Entre elle et ses juges il y avait haine et horreur réciproque
! Jeanne les haïssait pour le moins autant qu’ils la haïssaient7.
(Notons, en passant, que cela est aussi faux des juges que de Jeanne. Cauchon fait tranquillement son beau procès, et le terrible c’est justement qu’on ne peut lui trouver l’excuse d’une passion haineuse. Froidement, professionnellement, il travaille à débarrasser ses maîtres d’un être innocent mais politiquement dangereux, et y emploie tous les moyens qui s’offrent. C’est tout.)
Les comparses sont peints des mêmes couleurs que le personnage principal : ce sont des poupées de guignol ou de jeu de massacre : autour de la Pucelle, courtaude rustique, mixture de niaiserie, d’illuminisme et d’astuce, il y a l’homme de guerre, bête et rusé, buveur et paillard ; le prêtre matois, couard et brûleur de sorcières (Ces docteurs assis, là, dans la chapelle du château, avaient fait brûler chacun 10, 20, 50 sorcières8
) ; enfin le roi, un fœtus venu péniblement à l’âge adulte.
Le merveilleux, dans la vie de Jeanne, a donné du mal à l’auteur : il s’agissait, tout en côtoyant les faits, de le replacer 221dans une atmosphère assez banale, voire triviale ou bouffonne, pour détourner d’y croire. Le procédé a été employé avec application et une certaine lourdeur à la découverte de l’épée de Fierbois et à l’enfant de Lagny. La chapelle de Sainte-Catherine ressemblait à une salle d’armes, les murs en étaient hérissés de fer
et il fut facile de découvrir dans cette vieille ferraille
l’épée demandée par Jeanne9.
L’événement de Lagny est préparé suivant la même recette : un préambule donne l’atmosphère.
On vint dire à Jeanne qu’un enfant était mort en naissant et n’avait pu recevoir le baptême. Entré dans le ventre de sa mère au moment où elle conçut, le diable tenait l’âme de cet enfant qui, faute d’eau, était mort ennemi de son Créateur…
Lagny est momentanément abandonné pour raconter, entre autres histoires, comment un enfant étouffé par une fille-mère, fut jeté à la voirie, découvert par un chien, puis recueilli par une femme qui le porta à Saint-Martin-des-Champs… Revenus à Lagny, nous y voyons l’enfant fort honnêtement reprendre vie ainsi que Jeanne l’a rapporté.
À en croire les contes que l’on en faisait, l’enfant n’avait pas donné signe de vie depuis trois jours qu’il était né ; mais les commères de Lagny avaient sans doute allongé les heures pendant lesquelles il était resté inerte, comme ces bonnes femmes qui, d’un œuf pondu par le mari de l’une d’elles, en firent cent avant la fin du jour.10
France éprouve pour le pathétique la même répugnance que pour le mystère. Il ne faut pas que Jeanne ait pu subir des violences dans sa prison. Un pareil épisode trouble son scénario et l’exaspère. C’est faux ! Ces histoires de viol rapportées plus tard par un greffier et deux religieux
, sont des propos de cloître et de sacristie
qu’il faut rejeter. Ici, comme il n’est plus expédient de persifler, il se réfugie dans le trivial et la brutalité :
Comment messire Massieu nous fera-t-il croire que Jeanne, ne trouvant pas ses jupes, qu’on lui avait ôtées, passa des chausses pour aller à la selle, ne voulant pas se montrer nue devant ses gardiens ?11
222Les hommes, les choses qui barrent la route au badinage, le mettent visiblement en colère. Le voici, maintenant, qui s’en prend au bourreau et l’insulte bien gratuitement — et aussi bien grotesquement — pour l’anecdote rapportée par Ysambard et que France traduit à sa façon :
Après l’exécution, le soir, le bourreau, geignant et sans doute ivre, alla, selon sa coutume, mendier au couvent des Frères Prêcheurs. Cette brute se plaignait d’avoir eu grand mal à expédier Jeanne. Selon une fable imaginée plus tard, il aurait dit aux Religieux qu’il craignait d’être damné pour avoir brûlé une sainte […]. La vérité est qu’il se faisait auprès des Religieux un mérite d’avoir exécuté une sorcière et d’y avoir peiné, et il venait chercher son pot-de-vin.12
On est ébahi, plus qu’indigné, quand on a sous les yeux la déposition si évidemment honnête d’Ysambard, de voir à quelle accumulation d’inventions mensongères l’auteur s’est trouvé réduit pour ne pas accueillir des détails dont le seul défaut était de ne pas s’accorder à l’esprit de son livre. C’était plus fort que lui. Il ne pouvait pas : ce bourreau, avec son remords, et ce cœur qui n’avait pas voulu brûler, étaient intolérables…
Il semble que France ait eu à l’égard de Jeanne d’Arc des sentiments variables oscillant entre une curiosité sympathique et un agacement qui pouvait frôler l’aversion. Elle l’intéressait, l’intriguait, et en même temps le crispait :
Cette Pucelle m’excède. Il y a plus de vingt ans que je tourne autour d’elle. On ne sait par quel bout la prendre !13
Ou encore :
C’est une béate, mais goguenarde.
Pourquoi s’acharnait-il à ce pensum ? Comment ne sentait-il pas qu’il allait en sortir diminué ? Qu’il ne pouvait pas, à ce contact, ne pas accuser cruellement ce qu’il y avait en lui de médiocre, et même, à un certain niveau, d’hebetudo mentis ? Renan l’avertissait, lui déconseillait de faire un livre sur Jeanne d’Arc, sujet plein d’abusion
. Mais c’est que, précisément, France voulait faire (comme il disait), lui aussi, dans la mesure de ses forces, sa Vie de Jésus. Or il y avait un empêchement : Renan était comme un homme qui aurait fait dans sa jeunesse un peu de musique et s’en serait dégoûté. France, lui, voulait faire de la critique musicale 223sans avoir jamais connu la musique et même l’ayant toujours abhorrée. Le résultat était facile à prévoir.
Un fervent admirateur de France a bien noté la limitation qui aurait dû, s’il avait mieux réfléchi sur lui-même, l’éloigner de se mêler de Jeanne d’Arc :
Il n’a de sympathie que pour ce qui est à son échelle, à sa portée, à sa mesure d’homme.14
Il est certain que Jeanne n’était pas à la mesure d’Anatole France. Et la nouvelle qu’il allait publier une vie de Jeanne d’Arc aurait dû être accueillie, dans le monde des lettres et des lecteurs, par un immense éclat de rire.
Pour ne pas allonger outre mesure cette note sur France, j’ai omis le côté historique de son livre. Les aperçus psychologiques qu’on vient de voir laissent pressentir ce que peut être l’attitude de l’auteur à l’égard du document. On peut s’en faire une idée en lisant les notes mises par Andrew Lang à la suite de sa Maid of France, ou mieux de la traduction française de ce livre, où se trouvent quelques notes complémentaires. On y voit des choses étonnantes et l’on sent qu’Andrew Lang qui, lui aussi, était historien improvisé, mais qui a écrit sa vie de Jeanne d’Arc avec un parfait souci d’exactitude, est plusieurs fois stupéfait de trouver son collègue français en flagrant délit d’étourderie, d’ignorance et parfois d’imposture. Que l’auteur puisse, dans ses références, le renvoyer à des passages où il n’est pas question du fait à prouver ou même prouvant le contraire, est une manière de faire à laquelle il n’arrive pas à s’habituer. Sa surprise se manifeste plusieurs fois par un signe dont les écrivains anglais sont peu prodigues : le point d’exclamation.
Dans ces conditions, on peut se demander s’il est permis de citer France dans une bibliographie historique sur Jeanne d’Arc, sans mettre sur le livre une étiquette comme celle qu’on exige en pharmacie sur certaines fioles. Il n’est pas possible que M. E. Perroy parle comme médiéviste, quand il écrit que la Jeanne d’Arc de France n’est pas dénuée de valeur15
. Il est juste de dire qu’il ajoute malgré son parti pris
, et qu’il indique, à côté du poison, son antidote, en signalant l’œuvre d’Andrew Lang comme estimable. Comment l’auteur peut regarder comme estimable le livre de Lang, alors qu’il établit, non seulement par ses 224notes mais dans plusieurs appendices et par la totalité de son texte, l’absence de valeur historique d’Anatole France, est un problème dont je ne vois pas la solution.
J’estime — ce sera la conclusion pratique de cette note — que le sujet de thèse : Anatole France historien de la Pucelle devrait tenter un jeune historien. Les matériaux sont là en abondance et on trouverait un éditeur. Ce livre viendrait prendre place officiellement sur les rayons où les deux tomes de France ont été installés par don gouvernemental et il n’aurait pas de peine à les plonger dans l’oubli16.
225Notes de l’annexe K
- [1]
P. Boissonnade, Une étape capitale, etc., Revue des Questions historiques, 1930, p. 12-13.
- [2]
Vie de Jeanne d’Arc, t I, p. XXXIV :
À quel âge ces troubles lui vinrent-ils ? On ne peut le dire avec précision. Mais ce fut très probablement au sortir de l’enfance, et nous sommes avertis par le témoignage de Jean d’Aulon que Jeanne ne sortit jamais tout à fait de l’enfance.
Ce
nous sommes avertis
est bien fort. D’Aulon dit simplement :J’ai ouï dire à plusieurs femmes […] qu’elle n’avait jamais eu la secrète maladie des femmes et que jamais personne n’en put rien connaître ou apercevoir par ses vêtements ni autrement (Q III 219.)
L’auteur sourirait de cette information sans consistance si elle allait contre son propos. Dire que des
troubles
sont à l’origine de l’œuvre de Jeanne équivaut à dire que Descartes, dans sonpoêle
de Bavière, fut atteint de la maladie d’où est sorti le Discours. - [3]
Ibid., t. I, p. III.
- [4]
Ibid., t. II, p. 281 :
Sans doute elle variait (dans ses réponses). Mais si les Docteurs avaient vu comme elle, à toute heure du jour et de la nuit, le ciel leur dégringoler sur la tête ; si toutes leurs pensées, tous leurs instincts bons ou mauvais, tous leurs désirs à peine formés, s’étaient mués aussitôt, à leur insu, en des ordres de Dieu exprimés par des voix d’archanges et de bienheureuses, ils eussent varié tout autant.
- [5]
Ibid., t. II, p. 263 :
Jeanne en la recevant, la reconnut pour celle qu’elle avait vue par la révélation divine et que les voix lui avaient promise. Et elle le dit très haut à tout ce petit monde de moines et de soldats qui vivaient près d’elle.
L’idée que Jeanne se fait une publicité de l’épée de Fierbois est aussi contraire à son caractère qu’à l’information historique. Son récit, au Procès, sur la découverte de l’épée est sobre jusqu’à la sécheresse.
- [6]
Ibid., t. I, p. 391 :
Tandis qu’elle répétait les paroles des voix, Jeanne levait les yeux au ciel. Les seigneurs présents furent frappés de l’expression céleste que prenait alors le regard de la jeune fille. Pourtant ces yeux noyés, cet air de ravissement dont s’émerveillait Monseigneur le Bâtard, ce n’était pas une extase, c’était l’imitation d’une extase. Scène à la fois pleine d’artifice et de naïveté.
- [7]
Ibid., t. II, p. 252.
- [8]
Ibid., p. 253. — Je soupçonne Anatole France d’avoir été agacé par les descriptions bêtement idéalisées de Jeanne d’Arc et de n’avoir pas résisté à en prendre le contre-pied, quand il la peint comme
robuste, le cou puissant et court, la poitrine ample
(t. I, p. 194).Ce qui est blâmable, c’est de l’avoir fait en se fondant sur des auteurs 226qui n’ont jamais vu Jeanne. Il est plus simple de dire que le peu que nous savons du physique de la Pucelle se résume dans la phrase de Boulainvilliers :
Hæc Puella competentis est elegantiæ.
Cette expression, vu le ton par ailleurs enthousiaste et grandiloquent de la lettre, semble indiquer que Jeanne d’Arc n’avait pus frappé la Cour par sa beauté.
- [9]
Ibid., p. 263.
- [10]
Ibid., pp. 153-156.
- [11]
Ibid., pp. 377-378.
- [12]
Ibid., pp. 397-398.
- [13]
Pour tout ce paragraphe, voir J.-J. Brousson, Anatole France en pantoufles, p. 22, 23, 124, 125.
- [14]
Léon Carias, Anatole France. Les carnets intimes, p. 74.
- [15]
La Guerre de Cent Ans, 1945, p. 316 :
Malgré son parti pris, Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc n’est pas dénuée de valeur ; elle est supérieure à la Jeanne d’Arc de Gabriel Hanotaux.
Il est vrai que Hanotaux, lui non plus, n’est pas toujours scrupuleux dans le choix des textes, mais en gros, au regard de la vérité historique et psychologique, ses fautes sont bien vénielles comparées à celles de France. Ce qu’on peut lui reprocher de plus grave, c’est d’avoir eu la faiblesse de faire à France ce plat compliment :
Anatole France livre au public une biographie complète de Jeanne d’Arc et l’illustre écrivain sertit les émaux d’un vitrail où un art consommé laisse filtrer la pâle lumière de la thèse rationaliste. (Jeanne d’Arc, 1911, p. 412.)
La comparaison implicite de la Jeanne d’Arc avec une cathédrale gothique, venant d’un autre auteur, ferait penser qu’il se moque de son collègue.
- [16]
Une partie importante du travail — et elle serait sans doute souvent amusante — serait la comparaison des textes définitifs et des versions parues précédemment dans des publications comme Revue de Famille, Revue Hebdomadaire, etc., où France écrivait pour des
béats
et dont il fit ensuite tomber, comme il disait,la pâtisserie
. (Dans mes anciennes versions de Jeanne d’Arc écrites pour des béats, j’ai donné dans la pâtisserie.
J.-J. Brousson, op. cit., p. 85.)
227Annexe L La Saint Joan de Bernard Shaw
Bernard Shaw avait voulu écrire une pièce sur Mahomet. La censure, pressentie, refusa : les Musulmans n’admettant pas qu’on mette le Prophète sur les planches, le gouvernement anglais craignait des ennuis diplomatiques avec la Turquie. C’est alors que Shaw, sur la suggestion de sa femme, remplaça Mahomet par Jeanne d’Arc. Saint Joan doit donc sa naissance en partie au hasard et non à une préférence antécédente de son auteur pour la personne de Jeanne. L’aspect anecdotique de ces remarques ne doit pas dissimuler leur importance psychologique : il n’est pas de pure curiosité que le choix de Jeanne d’Arc par Bernard Shaw ait été occasionnel et subsidiaire. Shaw était tenté par un personnage de dimensions prophétiques, ayant joué dans l’histoire un rôle violent. Il avait choisi Mahomet. Empêché, il se rabattit sur Jeanne d’Arc1. C’est un fait qui peut, par la suite, éclairer bien des choses.
Pas plus pour Bernard Shaw que pour les auteurs qui précèdent, il n’est question d’instituer ici une critique générale de l’œuvre. C’est la personne de Jeanne qui reste le centre exclusif de notre intérêt et nous voulons savoir la manière dont l’a comprise, fait parler et agir le dramaturge.
Certains penseront que l’idée que se faisait de Jeanne un auteur comme Bernard Shaw n’importe pas à l’histoire. Après tout, il ne se donnait pas comme historien mais avait pris pour métier d’être un polygraphe ultra-fantaisiste dont l’allure normale était, ainsi que chez Montaigne, à sauts et à gambades
, avec cette différence que, pour l’essayiste irlandais, il vaudrait mieux parler de culbutes et de sauts périlleux.
Pourtant, le cas de Saint Joan est à part. Tout en réservant ses droits d’homme de théâtre, Bernard Shaw a 228prétendu viser au maximum d’exactitude historique et il allait jusqu’à dire que sa Jeanne d’Arc était plus vraie que tout ce qu’on avait écrit avant, lui. Quand il eut choisi celle qui devait créer son personnage, il lui dit :
— Avez-vous lu quelque chose sur Jeanne ?
— Oui, tout ce que j’ai pu trouver.
— Alors, oubliez-le. Moi, j’ai dramatisé les documents originaux ; les autres les ont romancés. J’ai raconté les choses exactement comme elles se sont passées. Aussi cette pièce est celle que j’ai eu le moins de mal à écrire. J’ai simplement exposé les faits et adapté mon personnage aux nécessités théâtrales. La scène du jugement est la reproduction du jugement véritable. J’ai employé les mots mêmes de Jeanne. C’est ainsi qu’elle a parlé, c’est ainsi qu’elle a agi.2
Les lignes qui vont suivre, où les citations seront multipliées, avec le minimum de commentaire, montreront ce qu’on peut raisonnablement penser des paroles de l’auteur à Sybil Thorndike.
Pour Michelet, on se le rappelle, ce qui a poussé Jeanne à faire la guerre aux Anglais, c’est l’horreur de la guerre et des souffrances qu’elle inflige. Jeanne, c’est avant tout la tendresse d’un cœur de jeune fille. Bernard Shaw a vu les choses tout autrement : si Jeanne a assumé son extraordinaire mission, c’est par une attirance qu’elle éprouva, très jeune, et qui était irrésistible, vers la vie militaire et masculine. Jeanne souffrait d’une double anomalie
: les visions, d’une part, et, d’autre part, la virilité et le militarisme (manliness and militarism3). Cette manie (craze) l’avait prise toute petite, et Bernard Shaw le démontre : Jeanne, petite fille doit avoir voulu s’enfuir de chez elle pour être soldat4
. Ainsi s’explique la menace que lui faisait son père de la noyer. Il est clair, en effet, qu’il ne parlait pas sérieusement et voulait seulement faire peur à l’enfant, encore assez jeune et naïve pour le croire5. Au surplus, cette passion militaire et ce goût de la vie masculine ne sont-ils pas évidents ? Si Jeanne n’est pas allée trouver le Dauphin dans un costume de femme ; si, au lieu de presser Charles d’envoyer d’Alençon ou un autre délivrer Orléans, elle a insisté pour y être envoyée elle-même et monter à l’assaut ; si elle a commencé par montrer qu’elle savait se servir d’un cheval et d’une lance, la raison en est simple et manifeste :
C’est 229qu’elle appartenait à ce genre de femmes qui ont besoin de mener une vie d’homme et qu’on trouve partout où il y a des armées en campagne ou des bateaux sur mer. Sous un déguisement, elles trouvent moyen de n’être pas découvertes, au moins pour un temps, et parfois toujours. N’a-t-on pas vu Rosa Bonheur peindre en blouse et pantalons d’homme ? Et George Sand, elle aussi, menait une vie d’homme.6
Si ces fantaisies ne figuraient que dans la préface de Saint Joan, il ne serait pas indispensable de les faire connaître, car on sait que l’auteur avait un goût immodéré pour les préfaces interminables où il s’abandonnait à sa verve — souvent extrêmement comique — et soulageait sa démangeaison de parler de tout, pour dire, sur tout, le contraire de ce qu’on pensait alors autour de lui, quitte à se contredire plus tard et même quelques pages plus loin. Mais ici, il en va tout autrement : les idées de la préface de Saint Joan ont été mises en œuvre dans la pièce. La double anomalie
de Jeanne n’est pas une idée baroque qu’il lance pour étonner et n’y plus penser dans un instant ; c’est une thèse sérieuse, qui va prendre corps dans son personnage et l’amour de la guerre est vraiment, comme il le lui fait dire, son principe d’action, la clef de sa mission. Lorsque Dunois dit à Jeanne : You are in love with war
, elle ne proteste pas, au contraire : après avoir rappelé qu’elle n’a jamais voulu se marier, elle ajoute :
— Je suis un soldat. Je ne veux pas être regardée comme une femme. Je ne veux pas m’habiller en femme. Je me moque de ce qui intéresse les femmes. Elles rêvent d’amour et d’argent. Moi, je rêve de mener la charge et de mettre les canons en place.7
Au même Dunois, faisant cette réflexion, le jour du Sacre : On est mieux qu’à Orléans, à la bataille du Pont, hein ?
, Jeanne répond :
— Oh, mon cher Dunois, comme je voudrais encore y être, au Pont d’Orléans. C’était la vraie vie. C’est drôle, Jeannot. Je suis si lâche, j’ai tellement peur, avant de me battre ; mais comme on s’ennuie, après, quand il n’y a plus de danger. Oh qu’on s’ennuie, qu’on s’ennuie !8
L’autre abnormality
c’était les visions. Shaw ne croyait pas à la réalité des visions. C’était intellectuellement et littérairement son droit et ne constituait pas une originalité. Ce qui, au contraire, est une originalité à quoi il n’avait pas 230droit, ni historiquement ni dramatiquement, a consisté à faire de Jeanne, sur le chapitre des visions, l’interprète de ses notions à lui, Bernard Shaw, et à lui faire exposer explicitement, et avec des détails burlesques, la rengaine des cloches :
— Je vais vous dire quelque chose, Jeannot [c’est à Dunois qu’elle parle, elle lui dit Jack]. C’est dans les cloches que j’entends mes voix. Pas aujourd’hui [le jour du sacre], quand elles sonnaient toutes : c’était assourdissant. Mais ici, à l’écart, où elles descendent du ciel et où les échos s’attardent ; où elles viennent, de loin, après avoir traversé le silence des champs, mes voix y sont. [L’horloge de la cathédrale sonne le quart.] Écoutez ! [Extasiée.] Entendez-vous ? Cher-Enfant-de-Dieu (Juste ce que vous m’avez dit). À la demie, elles diront : Sois-brave-en-avant ! Aux trois quarts, ce sera : Je-suis-avec-toi. Mais c’est quand l’heure sonnera, répétant Dieu-sauvera-la-France, c’est alors que sainte Marguerite et sainte Catherine et parfois saint Michel diront des choses que je ne peux savoir d’avance. Alors, oh alors…9
La Jeanne d’Arc de Shaw semble d’ailleurs ne faire aucun doute que tous ceux qui écoutent les cloches dans la disposition d’esprit voulue y trouvent, comme elle, des paroles : à Charles, qui se plaint de n’en pas entendre (Pourquoi les voix ne me viennent-elles pas, à moi ? Je suis roi et pas vous10
), elle répond :
— C’est que vous ne vous êtes pas assis le soir, dans les champs, à les écouter. Quand l’Angélus sonne, vous vous signez et c’est tout. Mais si vous priiez du fond du cœur et écoutiez le frémissement des cloches dans l’air, après qu’elles ont sonné, vous entendriez des voix aussi bien que moi.11
Techniquement Shaw n’a pas de difficulté à résoudre le problème des voix, ou plutôt, ici, des visions. Jeanne d’Arc visualisait
(Joan was what Francis Galton calls a visualizer12, elle était une eidétique).
Elle discernait des saints imaginaires tout comme d’autres voient des diagrammes imaginaires et des paysages ponctués de chiffres et sont capables, par là, de prouesses arithmétiques impossibles à ceux qui sont incapables de former ces images.13
D’ailleurs, le cas est banal. Si chacun de ceux qui n’ont pas cette faculté veulent se donner la peine de faire une petite enquête parmi 231ses relations, il lui sera révélé que l’œil de l’esprit est plus ou moins une lanterne magique et que la rue est pleine de gens sains et normaux ayant toutes sortes d’hallucinations qu’ils croient être habituelles et normales chez tous les êtres humains.14.
On a dit pas mal de sottises sur les voix de Jeanne d’Arc ; mais il faut reconnaître que Bernard Shaw a battu le record de l’originalité en assimilant la voyante à un calculateur prodige.
Chez Bernard Shaw, comme chez Michelet, mais combien plus lourdement, plus irrémédiablement, la religion de Jeanne est falsifiée. Le mot qui vient sous la plume est caricature ; mais il faut l’écarter. La caricature force un trait existant. Ici, rien n’existe sinon dans l’esprit de l’auteur. La religion de Jeanne, toute amour de Dieu, toute abnégation, le pauvre Shaw, visiblement dépaysé, n’y a vu qu’une misérable, une écœurante satisfaction sensible :
Elle se délectait aux consolations qu’offre l’Église aux âmes sensibles. Pour elle, confession et communion étaient des douceurs au prix de quoi les vulgaires plaisirs des sens ne sont qu’un rebut.15
Aussi :
Quand l’Église lui refusa ses douceurs favorites, lui demandant d’accepter son interprétation de la volonté divine et d’y sacrifier la sienne, elle refusa tout net et déclara sans détours que sa conception d’une Église catholique était celle où le Pape était la Papesse Jeanne.16
Cette pieuse fille était pire qu’un Jean Huss ou qu’un Wycliffe. Ceux-là n’étaient que des réformateurs, alors qu’elle, Jeanne, était toute prête à remplacer saint Pierre, pour être le roc où est bâtie l’Église et, comme Mahomet, avait toujours sous la main une révélation personnelle de Dieu pour résoudre n’importe quelle difficulté17
. Si bien qu’en somme, pour l’historien qui sait voir au-delà des apparences, Jeanne se montre comme l’incarnation du parfait anticlérical :
Elle estimait que son salut était son affaire personnelle et non l’affaire des gens d’Église. Et, par la défiance et le dédain qu’elle mettait dans ce mot, elle s’annonçait, en germe, comme aussi radicalement anticléricale que Voltaire ou Anatole France.18
On sait l’aisance de Jeanne et, par moment, son innocente et gracieuse désinvolture. Ce côté de sa nature n’a pas échappé à Bernard Shaw, mais il est remarquable qu’il n’a 232utilisé aucun des mots historiques qui le soulignent. Aucun n’était de son goût, étant vrais, naturels et mesurés. Jeanne, repensée par Shaw, est devenue une impossible gavroche qui appelle le Dauphin Charlot, Dunois Jeannot, traite La Trémouille de vieux ronchonneur et Courcelles de nouille19. Il faut d’ailleurs convenir que, dans le contexte, ces façons choquent moins qu’on le croirait, car elles s’adressent à des personnages construits d’après la même formule. Le roi est un monarque de jeu de massacre, insulté par qui veut, ayant peur de tout le monde et qui, reprenant du cœur, pour avoir été reconnu par la Pucelle, s’écrie devant toute la cour :
— Qui donc, maintenant, osera dire que je ne suis pas le fils de mon père ?20
La scène qui clôt l’entrevue du Château de Chinon, digne d’une revue de music-hall, mérite d’être reproduite en son entier, y compris les indications scéniques :
Le Page
saisissant une hallebarde, dont il frappe le sol à plusieurs reprisesSilence ! Sa Majesté va parler.
Sur un ton impérieux
Voulez-vous vous taire là-bas ?
Silence.
Charles
se levantJ’ai donné le commandement de l’armée à La Pucelle. Elle fera de l’armée ce quelle voudra.
Il descend de son trône.
Stupéfaction générale. La Hire, ravi, se tape sur le cuissard avec son gantelet.
La Trémouille
se tournant menaçant vers CharlesQu’est-ce que c’est que ça ? C’est moi qui commande l’armée.
Jeanne met vite la main sur l’épaule de Charles qui avait fait instinctivement un mouvement de recul. Charles, après un effort grotesque, finit par faire la nique à son Chambellan.
Jeanne
Voilà pour toi, vieux ronchonneur !
Brusquement elle brandit son épée, ayant deviné que c’est le moment.
Qui est pour Dieu et sa Pucelle ? Qui est pour Orléans avec moi ?
La Hire
emballé, tirant aussi son épéePour Dieu et sa Pucelle ! À Orléans !
Tous les chevaliers
suivant son exemple, enthousiasmésÀ Orléans !
233Jeanne, radieuse, tombe à genoux et remercie Dieu. Tout le monde s’agenouille, sauf l’Archevêque qui fait un geste de bénédiction. La Trémouille s’écroule, avec un juron.21
Il paraît qu’on a tiré un film de cette pièce.
Poursuivre la récolte des bévues historiques et psychologiques de Bernard Shaw, de ses outrances grotesques, de son mauvais goût, de ses violents paradoxes et de son impuissance à comprendre la Jeanne d’Arc que nous vénérons serait une besogne facile ; mais elle n’aurait d’autre résultat que de donner à ce simple excursus une importance disproportionnée à sa matière. Mieux vaut couper court et conclure.
Ce bref aperçu critique, tel quel, c’est-à-dire avec sa part inévitable d’injustice, n’aura pas été inutile. Une morale confortante se dégage des laideurs et des fausses notes de cette Chronicle Play qui s’appellerait plus honnêtement Farcical Sketch : c’est celle de la transcendance inviolable de Jeanne aux tentatives impures, c’est-à-dire à celles qui, à travers sa personne, pour exploiter sa grandeur et son mystère, n’ont pour but que l’auteur, sa personne, sa gloriole, ses préjugés ou ses passions. Elle est trop belle, simple et pure pour ne pas pulvériser toutes les tentatives de manipulations littéraires. C’est un marbre où s’ébrèchent tous les ciseaux. Pour un professionnel de la bouffonnerie, vouloir camper une Jeanne d’Arc sur la scène, ne pouvait aboutir qu’à un désastre.
On voit maintenant que la censure anglaise savait ce qu’elle faisait en refusant à Bernard Shaw de parler du Prophète ; pourquoi elle craignait de froisser la Turquie. Ne sera-t-il pas permis de regretter, quand il s’agit d’une Jeanne d’Arc, que de pareilles susceptibilités ne soient pas à craindre ?
Certains pourraient s’étonner qu’ayant écrit cette note sur la Saint Joan, qui date de trente ans, je ne dise rien de L’Alouette, de Jean Anouilh, jouée en 1953. La raison en est simple : Shaw prétendait se fonder sur l’histoire et la nature de mon travail m’imposait de faire au moins entrevoir la 234valeur de cette prétention. Pour l’auteur de L’Alouette, c’est différent, il s’est d’emblée et délibérément mis hors de toute vraisemblance historique et même psychologique. Qu’il suffise de rappeler que sa Jeanne d’Arc se précipite sur son frère et qu’ils se battent comme des chiffonniers
, qu’elle fonce dans le gros ventre de Baudricourt, la tête la première en courant
et que son père se rue sur elle à coups de trique. Le tout étant assaisonné soit de gravelure, soit de considérations religieuses et sociales où se résume la philosophie de l’auteur et qu’il met, au petit bonheur, dans n’importe quelle bouche. On voit donc que j’excéderais les limites de mon travail et de ma compétence si je m’attardais à L’Alouette autant que je l’ai fait pour Saint Joan, dont elle n’est d’ailleurs qu’une imitation : de chaque côté nous avons le Cauchon loyal et bienveillant, le Dauphin trembleur, la Pucelle gouailleuse et aimant le sport de la guerre. Dans certains cas l’inspiration va jusqu’à l’emprunt littéral22.
235Notes de l’annexe L
Les sources de cette Annexe sont : 1° la pièce de Bernard Shaw : Saint Joan, A Chronicle Play in six scenes and an Epilogue, édition Tauchnitz, désignée dans les notes ci-après par les initiales SJ ; 2° la biographie de Bernard Shaw par Hesketh Pearson : Bernard Shaw, His Life and Personality, London, 1942, désignée par les initiales HP.
Cette biographie, écrite du vivant de Shaw, est fondée en partie sur des renseignements fournis par lui-même. Mes citations sont parfois si incroyables que j’ai cru devoir en donner le texte anglais pour justifier ma traduction.
- [1]
HP 375.
- [2]
HP 377-378.
- [3]
SJ 31 :
Joan’s other abnormality [la première étant les visions] was her craze for soldiering and the masculine life.
- [4]
SJ 31 :
Joan must as a child have wanted to run away and be a soldier.
- [5]
SJ 31. — Shaw, qui dit avoir lu les Procès, devrait savoir que les inquiétudes de Jacques d’Arc et sa menace furent rapportées à Jeanne par sa mère.
- [6]
SJ 33.
- [7]
SJ 140.
- [8]
SJ 168 :
Isn’t it strange, Jack ? I am such a coward : I am frightened beyond words before a battle ; but it is so dull afterwards when there is no danger : oh, so dull ! dull ! dull !
On trouve la même idée chez Anatole France. Quand Jeanne, au retour de Reims, dit à Regnault de Chartres qu’elle voudrait bien être de retour dans son village, France remarque qu’elle serait bien fâchée d’être prise au mot. Michelet, lui, soupçonne Jeanne de prendre goût au métier de la guerre, vers la fin de sa carrière. Cette rencontre de trois hommes aussi différents, sur la manière d’expliquer la Jeanne guerrière, mérite d’être notée.
- [9]
SJ 169-170.
- [10]
SJ 175.
- [11]
SJ 175.
- [12]
SJ 30.
- [13]
SJ 30-31 :
She saw imaginary saints just as some other people see imaginary diagrams and landscapes with numbers dotted about them, and are thereby able to perform feats of memory and arithmetic impossible to non-visualizers.
- [14]
SJ 31.
- [15]
SJ 49 :
She delighted in the solaces the Church offers to sensitive souls : to her, confession and communion were luxuries beside which the vulgar pleasures of the senses were trash.
- [16]
236SJ 49 :
But when the Church was not offering her favorite luxuries, but calling on her to accept its interpretation of God’s will, and to sacrifice her own, she flatly refused and made it clear that her notion of a Catholic Church was one in which the Pope was Pope Joan.
- [17]
SJ 49 :
Neither Hus nor Wicliffe was as bluntly defiant as Joan : both were reformers of the Church like Luther ; whilst Joan was quite prepared to supersede St Peter as the rock on which die Church was built, and like Mahomet, was always ready with a private revelation from God to settle every question and fit every occasion.
- [18]
SJ 56.
- [19]
SJ 134 et 207 :
Thourt answered old Gruff-and-Grum ; […] Thou art a noodle, Master.
- [20]
SJ 125 :
Charles [triumphant, to the Court] You see, all of you : she knew the blood royal. Who dare say now I am not my father’s son ?
- [21]
SJ 133-134.
- [22]
Saint Joan, p. 106 :
Jeanne
à BaudricourtIl ne faut pas avoir peur, Robert.
Baudricourt.
Qui vous a permis de m’appeler Robert ?
Jeanne
C’est ainsi que vous avez été appelé à l’Église, au nom de Dieu. Tous les autres noms sont à votre père, à votre frère ou à n’importe qui.
L’Alouette, p. 62 :
Jeanne
à BaudricourtÉcoute Robert.
Baudricourt.
Pourquoi m’appelles-tu par mon petit nom ?
Jeanne
Parce que c’est celui que Notre-Seigneur t’a donné. Parce que c’est le tien. L’autre, il est à la fois à ton frère et à ton père.
Ceux qui en auraient la curiosité et le loisir pourront faire une jolie récolte de coïncidences du même genre.
237Annexe M Pierre Caze et sa postérité
En 1805, P. Caze, sous-préfet de Bergerac, fit paraître une tragédie sur la mort de Jeanne d’Arc1. À la suite de la pièce, il avait mis des Observations dont l’intérêt, ici, vient de ce qu’elles devaient être la source première, discrète et inépuisable, de tout ce qu’on écrit, depuis ce temps, sur l’origine royale de la Pucelle.
En 1817, Le Brun de Charmettes, autre sous-préfet et historien estimable de Jeanne d’Arc (il fut la source principale et parfois l’inspirateur de Michelet), publiait son Histoire de Jeanne d’Arc2 où il analysait et critiquait les Observations de P. Caze. Celui-ci ne changea pas d’opinion. Tout au contraire il reprit sa thèse et l’amplifia en deux volumes3. (C’est le propre des auteurs de révélations historiques d’être à l’épreuve des objections : leurs révélations n’ayant d’historique que le prétexte, ils peuvent lire sans en être troublés les catalogues les plus copieux de leurs lacunes ou de leurs bévues. Au reste, bévues et lacunes ne sont guère signalées que par des hommes de métier, professeurs ou chartistes, et la clientèle des romans policiers les ignorent.)
Peu après, une Madame Gottis développait à son tour les idées de Caze, mais cette fois en quatre volumes4. Elle avait trouvé, disait-elle, en faveur de ces idées qu’elle avait connues pour la première fois par la critique de Le Brun, des arguments presque certains
. Comme tous ceux qui la suivront, Madame Gottis protestait qu’elle ne voulait en rien diminuer la grandeur et la beauté morale de Jeanne d’Arc, au contraire
.
Après Madame Gottis, on entre dans le cycle du plagiat où tous les dix ou vingt ans un éditeur se risque à publier un nouveau démarquage de la fable maintenant plus que centenaire, imaginée par le sous-préfet dramaturge.
238La postérité de Pierre Caze est traitée par les historiens avec humeur et mépris, parfois avec colère. On doit les comprendre : l’homme de métier souffre de voir les données les plus fermes et les plus palpables de son savoir ignorées on piétinées par d’ignares amateurs et il supporte mal cet attroupement de badauds qui les écoutent et les croient.
Le Brun de Charmettes, parce qu’il n’était pas uniquement un érudit ou s’adressait à un confrère, ne donna aucun signe d’impatience et même tout en reprenant Pierre Caze de ses erreurs il le loua de son originalité :
Un homme de beaucoup d’esprit, M. Caze, sous-préfet de Bergerac, imagina dans ces derniers temps une suite d’hypothèses aussi ingénieuses que nouvelles ; je crois devoir les rapporter ici, ne fût-ce que pour leur singularité. Cet auteur, en rassemblant les circonstances de l’histoire qui pouvaient concourir à son système, s’était persuadé que Jeanne d’Arc était née du commerce incestueux d’Isabeau de Bavière et du duc Louis d’Orléans ; qu’élevée dans l’obscurité et loin des yeux de la cour, quelque circonstance, qu’il n’explique pas, lui avait fait prendre la part la plus vive aux revers de la maison de France ; que ses idées s’élevant au-dessus de sa condition apparente, se sentant douée d’un génie au-dessus de son sexe, elle avait résolu d’employer toutes les ressources de son courage à sauver son frère utérin, le roi Charles VII, du malheur qui le menaçait ; que la révélation qu’elle avait faite à ce monarque des liens du sang dont ils étaient unis, l’avait déterminé à se confier à elle, et avait seule fait consentir les princes et les généraux à lui obéir, ce qu’ils auraient refusé de faire s’ils eussent cru qu’on leur donnait pour chef une simple paysanne.5
Ici, Le Brun laisse parler textuellement celui qu’il appelle un nouvel Œdipe. On se contentera de le résumer6 :
Puisque la délivrance du royaume par Jeanne d’Arc est regardée par tous les historiens comme une énigme inexplicable il appartient à chacun de s’efforcer de l’expliquer à sa manière, de hasarder ses conjectures, de faire toutes les présomptions qu’il jugera fondées sur des probabilités.
Si Charles VII a risqué une aventure politique dont l’échec devait jeter sur lui un ridicule plus funeste qu’une 239défaite, c’est parce qu’elle (Jeanne) s’imposa à lui par un prestige particulier. On a dit qu’elle avait répété au roi une prière mentale qu’il avait faite.
Maintenant qu’on n’ajoute plus foi aux miracles de ce genre, il faut indispensablement avoir recours à quelque autre moyen pour expliquer l’éclat magique qui brilla sur Jeanne d’Arc lors de sa présentation à la cour, et qui aplanit les difficultés qu’opposa d’abord à ses desseins le conseil de Charles VII. Ce prestige, d’après l’observation réfléchie et le rapprochement des faits, m’a semblé devoir être celui de la naissance.
Pourquoi appelait-on Jeanne la Pucelle d’Orléans, comme on appelait Dunois le bâtard d’Orléans sinon parce qu’elle était comme lui le fruit des amours secrets du duc d’Orléans
, frère de Charles VI ?
L’affirmative est d’autant plus plausible qu’elle seule peut expliquer d’une manière raisonnable et satisfaisante le caractère héroïque de la Pucelle, l’extrême indignation que lui causèrent les malheurs de la famille royale, et la déférence respectueuse qu’eurent toujours pour elle les princes et les généraux, déférence que les talents sans la naissance, ne lui auraient certainement jamais obtenue à cette époque à moins d’un miracle, c’est-à-dire d’un renversement des choses.
D’ailleurs la Pucelle n’avoue-t-elle pas sa naissance quand ce mot lui échappe : Plus il y aura de princes du sang, plus les affaires prospéreront.
La mère de Jeanne, c’est Isabeau de Bavière qui l’avait eue de son amant, le duc d’Orléans, frère du roi. Comme cette intimité déplaisait au duc de Bourgogne qui la jugeait nuisible à ses desseins politiques, il fit assassiner le duc d’Orléans quand celui-ci revenait de chez la reine alors eu couches.
La reine accoucha d’une fille qui, selon un bruit qu’on fit courir, mourut vingt-quatre heures après sa naissance. En fait, l’enfant avait été remise en mains sûres pour la faire élever secrètement. Jeanne d’Arc était cette enfant. Le fameux secret révélé au Dauphin c’est que la Pucelle est sa sœur. Jeanne, quand elle parut à Chinon n’avait pas dix-huit ans, comme on le croit, mais bien vingt-deux ans, étant 240née en 1407. Elle avait tous les talents l’accréditant pour sa mission. L’ayant jugée capable d’accomplir une révolution dans les affaires de la France, la cour, par d’habiles subterfuges, la fit passer pour une fille miraculeuse.
Le Brun, malgré sa forme désuète et la lourdeur inévitable de ceux qui ont le scrupule de tout dire, reste un estimable biographe de Jeanne : il connaissait aussi bien les textes de base qu’il était alors possible et il n’eut pas de peine à dissiper les rêveries de son collègue. Il eut même la coquetterie, pour souligner la faiblesse de ses raisons et leur innocuité, de lui apporter de nouveaux arguments de son invention.
Si M. Caze eût étudié l’histoire de Jeanne d’Arc dans les pièces originales de son procès et dans les historiens contemporains, il aurait pu présenter à l’appui de son opinion quelques considérations encore.
Il aurait montré, par exemple, que si Jeanne avait désobéi aussi facilement à Jacques d’Arc, c’est qu’elle ne le regardait pas comme son père ; que la faveur insigne qu’elle avait eue d’obtenir de porter une partie des armes de France ne pouvait être accordée à aucune personne étrangère à la maison royale ; que le roi lui avait concédé une maison, égalant celle d’un comte.
Laissant à son lecteur le soin de relever, au moyen de son Histoire, le détail des nombreuses erreurs dans lesquelles est tombé M. Caze, Le Brun se contente d’indiquer les plus importantes, celles qui, en disparaissant au flambeau de la critique, détruisent son système par la base
.
Jamais Jeanne, de son temps, ne fut appelée Pucelle d’Orléans. Ni au procès, ni dans les lettres du roi, ni dans les dépositions des témoins on ne trouve une seule fois ce nom. — Le mot : Plus il y aura de princes du sang, plus les affaires prospéreront, était simplement une invitation à Charles VII de rassembler dans son armée le plus de princes possible. — La solution du secret telle que la donne Sala7 est une explication assez satisfaisante pour dispenser d’en chercher une autre dans des suppositions hasardeuses. — Quant à l’âge de Jeanne, lorsqu’elle parut à la cour, Caze, s’il eût jeté les yeux sur les interrogatoires qu’elle subit à 241Rouen, se serait convaincu par les déclarations de la Pucelle elle-même qu’elle devait être née en 1411 ou 1410 au plus tôt
. Elle fut baptisée par maître Jean Minet, curé de Domrémy, en présence de quatre parrains et de trois marraines : elle venait évidemment de naître et toute supercherie était impossible.
Passant ensuite aux moyens qu’il a fournis lui-même à Caze, Le Brun remarque qu’il était bien naturel que Jeanne désobéît à ses parents, estimant obéir à Dieu. — Que la faveur accordée aux frères de la Pucelle de porter deux fleurs de lis dans leurs armes étaient vraiment insignes ; mais insignes également (après Orléans et Reims) les services rendus par Jeanne à la couronne. — Au surplus, puisque c’est à ses frères que ce témoignage de reconnaissance fut donné, ceux-ci seraient-ils aussi du sang d’Orléans ? — Pour son état de maison, il était normal, vu la considération dont son rôle obligeait qu’elle fût entourée.
Enfin, conclut Le Brun, il est impossible de soupçonner Jeanne, vu sa grandeur morale, qu’elle se soit servie sans scrupule d’un prestige religieux, pour sauver la France en l’abusant
. Ses ennemis eux-mêmes n’ont-ils pas reconnu qu’une heure avant de mourir elle continuait de soutenir la réalité de ses visions : soient bons, soient mauvais esprits, ils me sont apparus
.
Le Brun a marqué par une phrase qui peut passer inaperçue qu’il avait bien compris le procédé que Pierre Caze employait et que ses successeurs sont bien obligés d’employer à leur tour : Cet auteur, en rassemblant les circonstances de l’histoire qui pouvaient concourir à son système, s’était persuadé…
Autrement dit, l’auteur des Observations avait collectionné tout ce qui lui semblait venir à l’appui de son hypothèse et laissait de côté, ou n’apercevait pas, ce qui s’y opposait. Or il est évident que ces sélections de faits, si copieuses qu’elles soient, sont inopérantes, dès qu’elles se heurtent à un seul fait contraire.
La faiblesse de Le Brun, c’est que son information était insuffisante sur le point principal, ce qui l’obligeait à suivre son adversaire dans des détails oiseux. Il croyait à l’histoire de la petite fille mise au monde en 1407, par Isabeau de 242Bavière, et dont le duc d’Orléans aurait été le père, et qu’elle s’appelât Jeanne lui semblait un de ces hasards curieux qui ne prouvent rien
.
Il ignorait que le 10 novembre 1407, la reine avait accouché non d’une fille mais d’un garçon, qui était mort presque aussitôt, ainsi que l’atteste la Chronique officielle du royaume :
La veille de la Saint-Martin d’hiver (1407), vers deux heures après minuit, l’auguste reine de France accoucha d’un fils, en son hôtel, à Paris, près la porte Barbette. Cet enfant vécut à peine, et les familiers du roi n’eurent que le temps de lui donner le nom de Philippe et de l’ondoyer au nom de la sainte et indivisible Trinité. Le lendemain soir, les seigneurs de la cour conduisirent son corps à l’abbaye de Saint-Denis avec un grand luminaire, suivant l’usage, et l’inhumèrent auprès de ses frères dans la chapelle du roi son aïeul, qui y avait fondé deux messes par jour.8
Ce Philippe était le douzième et dernier enfant de Charles VI. Pour dire qu’il était le fils de Louis d’Orléans, il faut admettre comme prouvé qu’Isabeau était la maîtresse de son beau-frère, ce que les meilleurs critiques regardent comme un commérage.
Ce qui précède n’avait pas pour objet principal d’exposer le système de Pierre Caze (sous sa première forme) et la réfutation qu’en fit Le Brun. Ce qu’on voulait, dans cet aperçu, était avant tout souligner — car on l’ignore trop — que les publicistes qui, de temps à autre, s’évertuent à rajeunir le thème imaginé par un sous-préfet hurluberlu, il y a cent cinquante ans, exploitent une veine bien épuisée.
Abusent-ils de l’ignorance du public ? Ce n’est pas sûr, du moins dans tous les cas, car plusieurs ont montré qu’ils étaient eux-mêmes d’une ignorance désarmante9.
243Notes de l’annexe M
- [1]
La mort de Jeanne d’Arc, ou la Pucelle d’Orléans, par P. Caze, an VIII, 1805.
- [2]
Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, etc., 4 vol., 1817.
- [3]
La vérité sur Jeanne d’Arc, ou éclaircissements sur son origine, par P. Caze, 1819, 2 vol.
- [4]
Jeanne d’Arc ou l’Héroïne française, par Mme A. Gottis, 4 vol., 1822.
- [5]
Le Brun, op. cit., 420-421.
- [6]
Ibid. Pour éviter de trop nombreux renvois, se reporter, pour tout ce qui suit, résumés ou citations textuelles au tome IV de Le Brun, p. 420-436.
- [7]
Allusion à Pierre Sala qui prétend tenir d’un chambellan de Charles VII le secret révélé par Jeanne d’Arc, c’est à savoir une prière intérieure faite au temps où il doutait de sa légitimité royale. (Q IV 280.)
- [8]
Chronique du Religieux de Saint-Denis, éd. Bellaguet, t. III, ch. XXX, p. 731.
- [9]
Cf. Revue historique, 1933, t. 171, p. 635-639, la recension, par Charles Samaran, de l’ouvrage Le secret de Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans, 1932. Du même, dans Le Monde, 20 nov. 1952, un aperçu de l’ignorance surprenante du dernier en date des émules de Pierre Caze.
245Annexe N 1803-1958
Les critiques contenues dans ce livre ne sont pas pessimistes. La courbe qui marquerait la marche de la connaissance populaire de Jeanne d’Arc, au cours des 150 dernières années, est certainement ascendante. On peut essayer de symboliser ce progrès par quelques constatations de faits symptomatiques.
En 1803, au théâtre de la Gaîté, on jouait un spectacle dont l’affiche donnait cette description : Jeanne d’Arc ou la Pucelle d’Orléans, pantomime en trois actes et à grand spectacle, contenant ses exploits, ses amours, son supplice, son apothéose, mêlée de marches, chants, combats et danses.
Ce spectacle n’était pas irrespectueux : les amours dont il est question étaient des amours pour le bon motif et, à la fin, après le supplice, Jeanne s’envolait vers le ciel.
En 1841, paraissait le tome V de l’Histoire de France de Michelet contenant sa Jeanne d’Arc. Sans rien retrancher ni atténuer des critiques faites ici-même à Michelet, il est évident qu’il orientait les esprits vers une conception de Jeanne d’Arc excluant qu’on la célébrât par des pantomimes accompagnées de danses. L’enfant des écoles qui avait lu Michelet n’était plus un client probable pour un spectacle comme celui de la Gaîté.
Il restait pourtant beaucoup à faire.
On en trouve la preuve dans un autre spectacle donné soixante ans plus tard à l’Hippodrome de Paris. Il y avait progrès sur la Gaîté : on ne parlait pas des amours de la Pucelle et la pièce s’intitulait légende mimée
. La musique était de Charles-Marie Widor et les vers d’Auguste Dorchain.
On y voyait le supplice de Jeanne et quand les fumées s’étaient dissipées, à la place de la victime se dressait une 246statue équestre. À ce moment, éclatait un hymne à la France, dont voici la première strophe :
La pauvre fille, ils l’ont brûlée
Par traîtrise dans un grand feu ;
Et Jeanne s’en est allée
Dans un manteau de flammes bleues.
Mais comme elle était une femme,
Elle pleurait auparavant.
Et pour achever l’œuvre infâme
Ils ont jeté sa cendre au vent.
Ce fut un immense succès. Le spectacle tint l’affiche de la fin juin à la mi-octobre.
Le fait que les hommes qui applaudissaient avaient eu vingt ans en 1870 peut être une explication et une excuse. Ce qu’il faut constater avec satisfaction c’est qu’aujourd’hui, quand une compagnie américaine veut faire un film sur la Pucelle, elle invite le Père Doncœur à Hollywood comme historien-conseil.