O. Leroy  : Sainte Jeanne d’Arc (1956-1958)

Son esprit / Sa vie : Son esprit / Sa vie

Sainte Jeanne d’Arc
Son esprit
Sa vie

par

Olivier Leroy

(1958)

7Présentation

La première partie de ce travail, sous le titre Étapes, rappelle brièvement les faits capables d’éclairer la personnalité de Jeanne d’Arc. C’est donc une biographie volontairement incomplète et où le choix des faits est subjectif et discutable. Il est possible que certains événements omis ou négligés ici comportent, pour un autre observateur, un enseignement qui ne m’est pas apparu. L’essentiel, c’est que mon interprétation psychologique des faits retenus soit juste ou plausible.

Une pareille biographie est parfois difficile à suivre pour celui qui n’a pas dans la mémoire un bon canevas de la vie de la Pucelle. Pourtant, ce n’est pas un inconvénient grave, si l’on veut bien considérer que cette étude n’est pas destinée à mieux faire connaître l’histoire concrète de la carrière de Jeanne, mais ce que nous apprennent, de sa personnalité, les faits privilégiés de cette carrière. Il est évident que ce qu’on appelle ici faits privilégiés ne veut pas dire faits historiquement saillants. Les réponses de Jeanne à Frère Seguin sont plus importantes, du point de vue caractérologique de cette étude, que son échec dans l’attaque de Paris.

La deuxième partie, La sainteté, cherche à percevoir ce qui spécifie la sainteté de Jeanne. Même en dehors de toute préoccupation hagiographique ou de toute croyance religieuse, l’historien et le psychologue ne peuvent être entièrement indifférents au fait que Jeanne a été reconnue comme une sainte, après un procès régulier, et proposée au culte des catholiques de tous pays. Cela signifie qu’on a constaté chez elle l’ensemble des vertus héroïques lui donnant droit à la canonisation. Il n’y avait pas d’intérêt à épiloguer sur 8ces vertus générales exigées de tout sujet canonisé ; par contre, il y en avait un très grand à discerner en Jeanne le caractère original de ces vertus, soit du fait de sa vie exceptionnelle, soit du fait de sa nature propre. C’est à découvrir et mettre en relief l’originalité de Jeanne dans la sainteté que s’attache cette partie de l’essai.

La troisième partie, La mémoire déchirée, sous une forme critique, ne vise pas un autre but que les deux premières : ramener l’attention sur ce que l’on croit ici la personnalité vraie de Jeanne d’Arc. C’est une revue rapide des déformations et parfois des mutilations dont ont souffert sa personne et son œuvre, tantôt par malveillance et tantôt par erreur.

Cette partie critique, outre qu’elle revient sur ce que l’on croit ses traits véritables, était indispensable pour montrer le fait peu connu et inquiétant que l’histoire de la Pucelle n’a pas progressé d’un mouvement égal et continu : il y a eu, sur certains points, des reculs évidents. Le souci de rationalisation, en soi légitime, a détourné plusieurs fois de l’histoire pure et, se fondant sur des preuves artificielles, a obscurci la figure et l’œuvre de Jeanne d’Arc, au lieu de les éclairer. La croyance si répandue que la Pucelle appartenait à l’ordre franciscain peut être donnée comme un des nuages qui ont contribué à cet obscurcissement. C’est un exemple curieux de la manière dont une légende, issue non de l’imagination populaire mais d’un effort d’érudition intempestif, peut venir s’implanter tardivement dans l’histoire. Sous ce regard, on peut dire que les vues personnelles de certains historiens modernes ont bien plus déformé Jeanne d’Arc que les enjolivures mises dans sa vie par quelques vieilles chroniques. Il n’y a aucun danger historique à augmenter le nombre de ceux qui moururent pour l’avoir insultée ; mais on saccage l’histoire, en prétendant prouver que la levée du siège d’Orléans était un fait banal, inévitable et que la Pucelle y est pour peu de chose. Ou bien encore, il est plus grave de lui prêter un directeur de conscience qu’un miracle supplémentaire.

9La quatrième partie, Réflexions pratiques, est un bref inventaire des acquisitions faites au cours du livre et un programme sommaire des progrès jugés souhaitables dans de futures biographies ou mieux encore dans un travail qui, bien préparé et mené, pourrait nous donner la biographie définitive et nationale de la Pucelle. Un tel livre l’honorerait plus et mieux que tant de statues misérables, dont la plupart pourraient figurer au chapitre La mémoire déchirée.

À la suite de la quatrième partie, on trouvera une série d’annexes, dont les unes sont indispensables pour appuyer ce qui a été dit sèchement en cours de route, et dont les les autres ont davantage le caractère d’excursus. Pourtant toutes concourent à l’approfondissement historique et psychologique qui est la raison d’être de cet essai.

J’aurais souhaité, comme dans mon travail sur les Voix, paru dans la même collection, ne jamais citer le nom d’un auteur vivant, du moins pour le critiquer. Mon sujet ne me l’a pas permis. Il m’était impossible de mettre en garde contre certaines manières actuelles de grignoter, sinon de déchirer, la mémoire de la Pucelle, sans citer les passages des livres incriminés et les noms de leurs auteurs. Je tiens à dire ici que les auteurs mis en cause sur tel aspect particulier de leur œuvre ne sont visés ni dans leur personne ni dans leur œuvre générale. On peut être un médiéviste très savant et n’avoir pas donné à l’histoire de Jeanne d’Arc tout le travail et toute l’attention qu’elle réclame, ou bien encore, on peut, avec une grande intelligence, avoir été détourné de la comprendre par des préjugés invincibles. Au surplus, ne convient-il pas de réserver au fond de notre cœur un brin de gratitude pour ceux dont les erreurs ou les outrances ont été pour nous un stimulant à trouver, retrouver ou approfondir la vérité ?

Bien que mon travail soit fondé sur le souci le plus scrupuleux de la vérité historique documentaire et laisse de 10côté tous les textes incertains, pour s’attacher, dans la grande majorité des cas, aux paroles de Jeanne, je n’ai pas cru devoir rester sur le terrain des constatations objectives. J’ai été plusieurs fois résolument et, probablement, pour certains, scandaleusement subjectif (par exemple, au chapitre V de la première partie) et plusieurs, je le crains, me reprocheront d’abandonner alors l’histoire. Je leur réponds d’avance que c’est une erreur. Jamais je ne donne mes gloses pour de l’histoire, mais je désire beaucoup qu’on remarque que je ne les fonde jamais que sur du pur historique. Je ne trompe donc personne. Une échappée mystique à propos d’un fait d’histoire ne blesse pas l’histoire.

D’ailleurs, la subjectivité, comme l’a fait remarquer si utilement Henri-Irénée Marrou, est un excellent instrument d’investigation historique, si celui qui a vu subjectivement a pris les précautions voulues pour bien voir (cela, je l’ai fait de tout mon pouvoir) ; et, de plus, si ses yeux étaient parfaitement adaptés à voir la chose qu’il décrit et fait comprendre. (Cela, je n’en suis pas juge, mais mon lecteur.)

14Première Partie
Étapes

I.
Domrémy

Il n’est pas improbable qu’au temps où Jeanne d’Arc n’était encore que Jeannette de Domrémy il y ait eu au royaume de France d’autres petites paysannes qui égalaient les vertus qu’elle montrait. Plus d’une Jeannette de village, pieuse, docile, charitable et travailleuse trouva plus tard un mari et devint une bonne mère de famille. Une seule est devenue La Pucelle de France.

La Jeannette de Domrémy, la fille de Jacot d’Arc et d’Ysabelot, était une enfant exemplaire, mais rien ne pouvait faire prévoir que sa vie changerait l’histoire et enrichirait la Sainteté.

Sauf un surcroît de bonté et de zèle, elle était pareille aux enfants de son entourage : elle aimait jouer, chanter et faire des rondes.

Il y a pourtant un signe que Jeannette, sous ses dehors d’enfant, se souciait du mauvais état du royaume et, sans le savoir, se préparait à y porter remède : malgré sa jeunesse, avant les Voix, sa voix intérieure lui disait que partout où la détresse est telle qu’on ne peut la soulager, on doit jeûner et prier1. Pour soulager la détresse de la France, la petite fille priait et jeûnait. Sa mère nous l’a dit2.

On ne sait rien d’autre, et il faut admettre, si l’on a le respect de l’histoire et une juste méfiance touchant l’imagi­nation, 15que les Voix font un brusque ressaut dans la vie tout unie de l’enfant.

Avant les Voix, Jeannette souffrait du malheur public, sans avoir la moindre idée qu’elle y pouvait remédier autrement que par son obscure pénitence et sa prière. Ses sentiments politiques devaient être confus, car c’est des Voix qu’elle faisait partir son aversion pour les alliés de l’Angleterre. (Quand j’eus compris que les Voix étaient pour le roi de France, je n’aimai pas les Bourguignons3.)

Préparer les Voix logiquement est une tentation dangereuse : c’est se vouer à des suppositions, à des artifices de valeur illusoire. Sans doute, avant la première vision, l’esprit de Jeanne n’était pas une table rase, mais il n’y a point de signe que les colloques qui la mèneront à Vaucouleurs puis à Chinon soient l’écho merveilleux d’événements définis. Pour elle, en tout cas, l’appel de la Vision dans le jardin sera une surprise et même une frayeur4. S’il y a une préparation secrète, elle l’ignore et on ne perd rien à partager son ignorance.

Pareillement Bernadette, un jour, va chercher du bois mort près du Gave et voit la Dame sur l’églantier de la grotte. Rien n’annonçait cette vision et les visions qui suivirent. Pourquoi les choses se seraient-elles passées à Domrémy, vers 1424, autrement qu’elles se passèrent à Lourdes quatre siècles plus tard ?

Elle était sur ses treize ans quand elle fut visitée par la Voix5. Elle fut troublée ; elle eut grand peur. C’était une expérience toute nouvelle : les visions lui étaient inconnues. La Voix, puis les Voix ne lui donnant que de bons avis, elle fut tôt rassurée. Pour la morale et la religion, les personnages des visions parlaient tout comme sa mère et son curé. Ils ne pouvaient donc l’induire à l’erreur ou au mal.

À qui confia-t-elle cette grande nouveauté de sa vie ? À personne. De même qu’elle avait décidé de croire l’ange et de le suivre (j’eus cette volonté de le croire6), de même elle décida de ne rien dire. C’était une décision personnelle : elle se sentait libre d’opter pour le secret ou la confidence7. 16Elle opta pour le secret. Quoi, pas même à son curé ? Pas même à son curé. Elle l’affirma plus tard avec véhémence, et plusieurs fois : de croire en mes révélations, je ne demande conseil à évêque, curé ou autre ! Et quand elle sera sur son départ, bien que les Voix eussent été contentes qu’elle l’annonçât à ses parents, elle choisit encore de se taire8.

À partir des visions, une vie nouvelle commence à côté de l’ancienne, sans la troubler : elle continue d’aider à la maison et aux champs, elle coud et elle file, et le fera diligemment jusqu’à la veille d’aller trouver le Dauphin. C’est une tête solide que le plan de libérer un royaume et de faire couronner un roi ne trouble pas dans ses travaux domestiques. La seule différence avec l’enfant d’autrefois, c’est qu’elle joue moins, ne danse plus et donne plus de temps et de ferveur à la prière9.

Au même âge, Colette de Corbie se préparait à réformer les Franciscains en se serrant autour des reins des cordes à nœuds et en couchant sur des sarments. Nous n’avons pas lieu de soupçonner rien de pareil chez Jeanne, mais nous savons qu’elle aussi était capable de renoncer au bon sommeil : quand un sans-abri demandait le gîte, elle lui laissait son lit et allait dormir dans l’âtre10.

Les autres enfants la trouvaient trop dévote. Plusieurs se moquaient d’elle11. Par la suite, elle donnera tant de preuves de hardiesse qu’il est impossible de croire qu’elle n’ait pas bravé allègrement les rires ou les critiques. Si elle était naturellement timide, il n’en paraît point trace dans sa vie, car son aisance, sa parfaite liberté de mouvements, partout et avec tous, ne dénote par une timidité dominée : son aisance est celle de ceux qui ne pensent pas à eux-mêmes.

Timide ou non de nature, elle est de fait hardie. Hardiment elle se rendra à Toul et plaidera sa cause devant l’official, prouvant qu’elle n’a jamais promis mariage12 ; hardiment elle se présentera trois fois chez Baudricourt qui la moque et la rebute13 ; et le conseil des Voix, à Rouen, c’est toujours : réponds hardiment !

17D’ailleurs, tous les enfants ne riaient pas de sa ferveur. Michel Lebuin, par exemple, son compagnon préféré, qui avait juste son âge et souvent allait avec elle à Notre-Dame de Bermont, où elle se rendait chaque samedi pour mettre un cierge14. C’est à cause de son affection qu’elle lui fit la grosse confidence, à mots couverts, sur la jeune fille d’entre Coussey et Vaucouleurs qui, avant un an, aurait fait sacrer le Dauphin15.

Ce qui est à retenir, des paroles de Lebuin, par qui nous savons ces choses, c’est que huit mois avant de partir pour Chinon, Jeanne, ignorant encore quand et par quel moyen elle pourra aller trouver le Dauphin, est sûre de le mener au sacre et en fixe la date.

Baudricourt ne semble pas s’être enthousiasmé pour le projet de la Pucelle. Elle l’a plutôt fatigué, et il a cédé (et ne l’aurait même fait qu’avec répugnance16). Elle l’avait ébranlé sans doute par son audace tranquille et l’énormité même de cette annonce : je suis messagère de Dieu. Il n’y avait pas moyen de trouver ridicule cette fille en gros drap rouge affirmant avec gravité qu’elle venait de la part de Dieu et qu’elle était certaine, si on lui frayait le chemin, de chasser les Anglais d’Orléans et de faire couronner le Dauphin. La première fois, il l’avait crue un peu folle. Ensuite, devant sa ténacité et son bon sens évident, son scepticisme s’était affaibli. Sans la croire, il ne voulait plus prendre le risque de la contrecarrer. Pour se couvrir, il avait prié le curé de Vaucouleurs de prononcer sur elle un exorcisme, puis il l’avait confiée à des guides et lui avait dit : Va, et advienne que pourra ! Il lui avait aussi remis une épée.

La certitude où était Jeanne d’agir en mandataire de Dieu lui avait donné cette assurance et cette ténacité. Les rebuffades ne l’avaient pas décontenancée : elle était prête à toutes les traverses, à tous les obstacles et même aux avanies. Et l’exorcisme, à ses yeux, en était une17.

Depuis sa première tentative auprès de Baudricourt, il s’était fait autour d’elle un petit noyau de partisans ou 18plutôt de croyants. Son oncle Laxart, d’abord, et les autres gens de Vaucouleurs qui l’équipèrent à leurs frais. Elle se les était gagnés, comme Baudricourt, par sa certitude et par sa parole. Tout ne s’explique pas par les Voix sinon comme base ou racine. Jeanne était éloquente. Un seigneur qui l’avait rencontrée et entendue à Vaucouleurs en avait été frappé. Trente ans plus tard, interrogé sur la Pucelle, il gardait ce souvenir qu’elle parlait très bien18. Jeanne parlait bien parce qu’elle avait des idées très simples, très claires, et les disait avec une énergie populaire :

— Je suis née pour ce faire19 ;

— Il n’y a personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ni personne d’autre qui puisse recouvrer le royaume : il n’y a de secours que de moi20 !

— J’irai trouver le Dauphin, même si je dois y aller sur mes genoux21 ;

— Si j’avais eu cent pères et cent mères, je serais partie22 ;

— En nom Dieu, s’ils étaient pendus aux nues, nous les aurons23 ;

— S’il y avait cent mille Godons de plus, ils n’auront pas le royaume24 !

Avant le départ pour Chinon, elle dut se rendre auprès du duc de Lorraine qui désirait la voir25. Il était vieux, il était malade et pensait qu’une fille à révélations pourrait bien être en même temps guérisseuse. Jeanne profita de l’entrevue pour le morigéner : le duc avait laissé sa femme et vivait avec une maîtresse. Qu’il reprenne sa femme et peut-être que sa santé sera meilleure. À cette condition Jeanne priera pour lui26.

Le duc avait le pouvoir d’interdire son voyage. Jeanne n’a pas songé un instant à se taire : sa prudence coïncide avec la hardiesse dès qu’il s’agit d’intérêts majeurs27. Or rien n’est plus important que d’écarter les hommes du mal.

Elle fait, au départ, ce qu’elle fera toujours : elle exhorte. 19Le mouvement qui la pousse à exhorter est l’impulsion prophétique. C’est par le même mouvement qu’elle va, à l’armée, attaquer le blasphème, la paillardise et le pillage.

En attendant, la voici sur la route de Chinon. Guidée pour l’itinéraire, elle est le guide moral de la troupe. Poulengy et Jean de Metz, à qui Baudricourt l’a confiée, se demandent parfois s’il est raisonnable de conduire au Dauphin cette villageoise déguisée en page. Elle les réconforte : N’ayez pas peur, mon chemin est tout aplani. Le Dauphin me recevra ; il me fera bon accueil. Sa chaleur les retourne. Ses paroles nous enflammaient dit l’un d’eux. Ils l’admiraient, ils la croyaient et elle les intimidait. Ils ne pensaient plus que c’était une femme et s’en étonnaient. Ils se sentaient timides et troublés d’un trouble inconnu de reposer près de cette adolescente qui parlait de Dieu28.

20Notes
du chapitre I

L’abréviation : Q I 66 (24 II) se lit : Quicherat, Procès, tome I, p. 66, séance du 24 février. Un nom propre entre parenthèses, à la place de la date, désigne un témoin ayant déposé au procès de réhabilitation. Ces renseignements permettront les vérifications dans d’autres textes que ceux de Quicherat.

  1. [1]

    Sentence de Gandhi.

  2. [2]

    Q II 83, supplique d’Isabelle d’Arc et de Pierre d’Arc en vue de la révision du procès de condamnation :

    … jejuniis et orationibus pro necessitatibus populi tunc maximis, quibus toto corde compatiebatur, devote ac ferventer intenta.

    Que la pratique du jeûne soit antérieure aux Voix résulte des paroles de Jeanne. Cf. Q I 216 (27 III, réponse à l’article X).

  3. [3]

    Q I 65-66 (24 II) :

    Quand j’ai compris que ces Voix étaient pour le roi de France, je n’ai pas aimé les Bourguignons.

  4. [4]

    Q I 52 (22 II) et 216-217 (27 III) :

    Habuit magnam timorem.

  5. [5]

    Q I 65 (24 II) :

    In ætate tredecim annorum, vel circiter quando prima vox venit ad eam.

  6. [6]

    Q I 170 (15 III).

  7. [7]

    Q I 128 (12 III) :

    Et dit oultre qu’elle ne fust point contraincte de ses voix à le celer…

  8. [8]

    Cf. O. Leroy, Les Voix, chapitre IX, Secretum meum mihi.

  9. [9]

    Q I 68 (24 II) :

    Quand j’ai su que je devais venir en France, j’ai pris peu de part aux jeux et aux promenades.

  10. [10]

    Q II 427 (Isabellette Gérardin) :

    Faciebat hospitare pauperes, et volebat jacere in focario, et quod pauperes cubarent in suo lecto.

  11. [11]

    Déposition de Jean Morel :

    Ab aliis juvenculis aliquociens deridebatur.

    In J.-B. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. II, pièce K, p. 507. La phrase manque dans Q II 389 (J. Morel).

    Voir aussi Q II 418 (Hauviette Gérard) :

    On lui reprochait d’être trop dévote, d’aller trop à l’église.

    Q II 420 (Jean Waterin) :

    Souvent pendant nos jeux, Jeanne se mettait à l’écart et, il me semble, parlait à Dieu. Nous nous moquions d’elle, moi et les autres.

    Q II 427 (Ysabellette Gérardin) :

    Comme elle ne dansait pas, elle était critiquée par les enfants et par d’autres.

    Q II 430 (Mengette Joyart) :

    Nous lui disions, moi et les autres jeunes filles, qu’elle était trop dévote.

    Q II 433 (Colin, fils de Colin) :

    À cause de 21sa dévotion, moi qui étais jeune, et les autres garçons, nous nous moquions d’elle.

    Ces citations seraient superflues s’il ne fallait montrer que les moqueries des autres enfants à l’égard de Jeanne étaient d’innocentes taquineries qu’elle s’attirait surtout en s’abstenant de jouer. On a exploité indûment ces faits sans portée. On a même voulu voir dans la phrase de Waterin une preuve que les visions de Jeanne étaient connues et que tout le monde en parlait. Cf. Jean de Fange, Le roi très chrétien, etc., 1949, p. 429.

  12. [12]

    Q I 132 (12 III, 2e séance).

  13. [13]

    Q I 53 (22 II).

  14. [14]

    Q II 439 (Michel Lebuin) :

    Quand j’étais jeune, je suis allé mainte fois avec elle en pèlerinage à l’ermitage de Sainte-Marie de Bermont, où Jeanne, avec une de ses sœurs, allait presque tous les samedis mettre un cierge.

  15. [15]

    Ibid., 440.

  16. [16]

    Q I 220 (27 III, art. XII) :

    Le dit capitaine, quoiqu’à regret et avec une grande horreur, céda enfin à la demande de Jeanne (de se faire faire des vêtements d’homme et des armes).

    Il est peu vraisemblable que cette remarque sur l’attitude de Baudricourt soit une invention de d’Estivet. Elle doit venir de Baudricourt ou de son entourage.

  17. [17]

    Q II 446 (Catherine Le Royer) :

    Dicebat etiam ipsa Johanna quod presbyter non bene fecerat quia suam audierat confessionem.

  18. [18]

    Q II 450 (Albert d’Ourches) :

    Quæ Puella multum bene loquebatur.

  19. [19]

    Q II 449 (Henri Le Royer) :

    Respondcbat […] quod erat nata ad hoc faciendum.

  20. [20]

    Q II 436 (Jean de Novelonpont, alias de Metz).

  21. [21]

    Ibid., et 447 (Henri Le Royer).

  22. [22]

    Q I 129 (12 III) :

    Et dit oultre, puis que Dieu le commandoit, s’elle eust C pères et C mères et s’elle eust été fille de roy, si fust-elle partie.

  23. [23]

    Q III 98 (D’Alençon) :

    En nom Dieu, il les fault combatre ; s’ilz estaient pendus aux nues nous les arons.

  24. [24]

    Q III 122 (Aymond de Macy) :

    Je sçay bien que ces Angloys me feront mourir, credentes post mortem meam lucrari regnum Franciæ ; sed si essent centum mille godons, gallice, plus quam sint de praesenti, non habebunt regnum.

  25. [25]

    Q I 53-54 (22 II).

  26. [26]

    Q I 53-54 (22 II) ; Q III 87 (Marguerite La Touroulde).

  27. [27]

    Ce simple et banal épisode de la réprimande au duc de Lorraine a jeté dans l’embarras deux historiens de la Pucelle : Siméon Luce et Anatole France.

    S. Luce est stupéfait de l’audace de la jeune fille, vu, dit-il, que l’inconduite de Charles de Lorraine n’avait rien à voir avec la mission patriotique de Jeanne (Jeanne d’Arc à Domrémy, 22p. CC-CCI). Il ne voit qu’une explication possible d’un fait aussi étrange, on dirait presque d’une sortie aussi déplacée, c’est que le duc ayant laissé percer quelque chose de ses sympathies anglo-bourguignonnes, la Pucelle se sentant blessée au cœur, ne put se défendre de jeter à la face du vieux duc les reproches sanglants dont parle dans sa déposition Marguerite La Touroulde. Il est évident que douée du sens le plus pratique et tout entière à l’idée de sauver son pays, Jeanne n’a pu darder ainsi son aiguillon que contre quelqu’un qui venait de se déclarer ennemi de la France. (Ibid.)

    Pour Anatole Fronce, la bonne explication est probablement celle-ci : Il y avait à Nancy des personnes de bien qui désiraient que le duc Charles reprit sa bonne femme et comptaient, pour l’y amener, sur les exhortations d’une dévote ayant révélation du Ciel et se disant Fille de Dieu. Tout en concluant que sur ce chapitre, on lui avait un peu fait la leçon, sans doute, le romancier, plus fin que le chartiste, ajoute que Jeanne, tout en répétant sa leçon, ne disait que ce qu’elle pensait, car elle avait les mauvaises femmes en aversion. (Ibid., p. 108.)

    En termes plus directs, Jeanne partageait avec tous les saints l’horreur de l’offense à Dieu et reprenait toujours ceux qu’elle savait s’en rendre coupables. Elle reprend le duc pour son adultère, comme d’Alençon pour ses jurements, lui faisant, dit-il, des reproches si véhéments que par la suite la seule vue de Jeanne suffisait à l’arrêter. Q III 99 (D’Alençon).

    Il est instructif de noter ici, du point de vue de l’hagiographie comparée, qu’une sainte Thérèse, bien qu’elle fût aussi peinée que Jeanne quand elle entendait jurer, n’osait pas morigéner les coupables quand ils étaient d’un haut rang (Déposition d’Isabel de Son Domingo, Procesos, t. II, p. 86). Différence de temps, de lieu, de classe, d’éducation… Jeanne, elle, traverse la rue, va au seigneur qui vient de jurer et le prend gentiment au collet.

  28. [28]

    Pour tout ce paragraphe, voir Q II 438439 (Jean de Novelonpont dit de Metz) et 457-458 (Jean de Poulengy).

24II.
La Cour

Il n’existe aucun fait, aucun texte permettant de croire qu’on avait entendu parler, à la Cour, de la paysanne du pays de Bar qui se vantait de pouvoir secourir le Dauphin1.

Le fait qu’elle fut reçue le jour même de son arrivée2 pourrait faire croire que Charles était renseigné sur son compte ; mais rien ne le prouve. Il n’est même pas certain qu’une lettre de Baudricourt eût été remise à ses guides3. En tout cas, elle avait jugé bon d’écrire au Dauphin (de Sainte-Catherine de Fierbois) pour lui demander la permission d’entrer dans Chinon4.

Elle s’avança dans la grande salle du Château avec humilité et simplicité, note un témoin5. Elle apportait un si grand message qu’elle n’avait pas de regard pour les grandeurs nouvelles qu’elle voyait. D’ailleurs, à part le luminaire, les vêtements, les armes, une villageoise était alors moins gênée chez un roi qu’une ouvrière de nos jours dans le salon d’un banquier : sur le sol dallé on foulait une litière de joncs, et dans la haute cheminée de pierre flambaient les mêmes grosses bûches que dans la chaumière natale.

Peut-on vraiment parler d’humilité ? Jeanne, avant d’être introduite, avait demandé secours pour que le Dauphin pût la croire. Alors l’ange lui avait apparu. Elle le voyait avec d’autres anges et là étaient aussi les deux saintes accoutumées6. Et elle s’était dirigée vers le Dauphin. Elle avançait sans peur, isolée dans son recueillement. Les gens de la Cour, trop loin pour entendre, épiaient l’effet de ses paroles 22sur le visage de Charles. Ils y virent, après l’étonnement, de l’émotion, puis une lumière d’allégresse qu’on ne lui connaissait pas et qui le transfigurait. On aurait dit qu’il avait part à l’esprit qui animait le page en habit sombre7. Et lui pensait qu’aucun ami, aucun familier ne lui avait parlé ainsi. C’était nouveau, touchant et confortant ce mariage d’affection, de déférence et d’autorité : Je te le dis, de la part de Messire8

On sut ensuite que la bergerette, comme parle un témoin, avait dit des choses fort secrètes9, d’où Charles avait pu conclure que son destin prenait une autre route.

En vérité ce n’était pas une bergère qui venait vers le roi et on ne pouvait parler, à son sujet, d’humilité et de simplicité, au sens courant des mots. C’était un héraut, un jeune roi d’armes venant porter, au nom de son Seigneur, une grande nouvelle. Et, auprès de son cortège invisible, ce monde, autour de Charles, paraissait tout petit…

Son immense respect de la fonction royale impliquait d’ailleurs la familiarité, car son roi n’était pas un monarque hiératique : c’était un souverain selon Gerson : sujet à raison, à la loi de Dieu et à justice, le premier serviteur du peuple dans la République du Royaume (Regni res publica)10.

De la même main ferme et rapide qui va faire tomber les bastilles, elle vient d’emporter la conviction de Charles. Les questions dont les Conseillers du Dauphin vont la fatiguer ont pour but de former un dossier diplomatique.

Comment en douter ? Comment ne pas croire que la partie ne soit gagnée pour Jeanne, quand, le surlendemain, elle assiste à la messe du roi et, tout le matin, l’entretient du royaume, ce saint royaume de France qui n’est pas son bien — lui dit-elle — qui n’est qu’un dépôt de Dieu, dont il doit être bon régisseur11 ?

Et après déjeuner, dans la prairie, toujours avec le roi, et devant d’Alençon accouru pour la voir, armée d’une lance, elle manœuvre un coursier au galop12.

23Il faut pourtant subir six semaines d’ennuyeux examens. Charles ne doit pas affronter le ridicule d’un échec qui serait pire qu’une défaite. Il faut donner à la folle démarche une forme officielle et raisonnable. C’est pourquoi Jeanne est livrée aux objections des conseillers et à la curiosité des courtisans. L’homologation administrative et l’assentiment populaire sont à ce prix13.

Peu de ses paroles d’alors nous sont connues ; mais ce peu sera précieux pour enrichir sa figure. Jusqu’ici, nous connaissons une fille solide d’esprit et de corps, dont l’ardeur nourrie par les Voix se conserve dans la solitude. Têtue et parlant bien, elle sait gagner ceux qu’il lui faut pour son dessein. À Chinon, ainsi qu’elle y comptait, on ne l’a pas fait attendre et, dans l’entrevue — sans parler de la reconnaissance du roi — elle a dit des mots décisifs. Puis, sans effort ni exaltation, elle s’est merveilleusement ajustée à ce temps étrangement nouveau de sa vie. À la Tour du Coudray où elle loge, à Chinon, on la visite et, entre temps, elle prie et pleure14. À Poitiers, chez les Rabateau, elle prie aussi beaucoup, de jour et de nuit15 ; et les visites continuent : notables, dames, demoiselles et bourgeoises viennent la voir. Sa personne et ses paroles sont émouvantes car beaucoup sortant de chez elle sont en larmes16.

Comment va-t-elle parler aux interrogatoires ? Fort sagement (nous dit-on), avec un bon sens surprenant. Quand on lui demande des prodiges, elle répond que le prodige se fera plus tard, à Orléans, moyennant des hommes et des armes. Ceux que les visions inquiétaient sont grandement rassurés par ces réponses.

Mais des traits nouveaux apparaissent : une vivacité, une désinvolture que nous ne connaissions pas. Seguin, le Frère prêcheur, est fort précieux : il faut lui savoir gré d’avoir montré son propre ridicule qui, pour la première fois, révèle en Jeanne une brusquerie inattendue. Ses deux mots sont fameux : ce sont deux ripostes lancées dans un mouvement d’impatience juvénile. Frère Seguin lui demandait 24si elle croyait en Dieu et quelle langue parlait la Voix (personne ne disait alors les Voix). Il lui fut dit que la Voix parlait un meilleur langage que le sien et qu’elle, Jeanne, croyait en Dieu mieux que lui. On dit que Frère Seguin était un bien aigre homme17. Il n’y paraît guère, vu la bonhomie avec laquelle il rapporte sa mésaventure18.

Ce qu’il y a à retenir ici, pour la connaissance de Jeanne, c’est que le Conseil du roi ne l’intimidait pas et que sa gravité de jeune prophétesse cédait à la vivacité, si on abusait de sa patience. Il y avait place en elle pour l’oraison, les larmes et la pétulance.

Par ailleurs, comme elle avait de la prudence et la maîtrise d’elle-même (rappelons-nous Baudricourt et l’exorcisme), si elle s’est laissé aller à ces impertinences, n’est-ce pas qu’elle se sentait sans inquiétude sur l’issue de l’enquête ?

Frère Seguin lui fit observer qu’il n’y avait pas de raison de la croire, si elle ne donnait la preuve qu’elle était inspirée. C’est alors qu’elle dit qu’elle n’était pas venue à Poitiers pour donner des signes, mais afin d’être conduite à Orléans où elle montrerait les signes demandés. Elle ajouta quatre choses à venir :

  • que la force anglaise serait détruite et Orléans délivré ;
  • que le Dauphin serait sacré ;
  • que Paris rentrerait dans son obédience ;
  • que Charles d’Orléans reviendrait d’Angleterre.

Toutes ces choses, dit Frère Seguin, je les ai vues s’accomplir19.

À un autre théologien, Maître Guillaume Aymeri, elle fit voir qu’elle ne comptait pas, pour délivrer le pays, sur des miracles extérieurs. À l’objection que si Dieu voulait libérer la France, il n’avait pas besoin d’hommes de guerre, elle répondit que les hommes d’armes se battraient et que par Dieu on aurait victoire20. Me Aymeri fut content de cette réponse ; elle était en effet rassurante venant d’une inspirée que ses visions pouvaient faire soupçonner de vouloir dis­perser 25les Anglais par le feu du Ciel ou des bataillons d’anges.

Entre temps, elle s’exerçait à la guerre. C’est à Poitiers, ce semble, que lui fut livré le harnais fait à sa taille. Elle avait montré à Chinon qu’elle savait courir la lance. Il fallait maintenant s’habituer à chevaucher en armes. Aussi allait-elle aux champs avec des gens de guerre qu’elle étonnait, car elle voulait monter (à ce qu’on disait) les coursiers les plus malicieux21. De son logis au Pré-l’Abbesse il n’y avait pas loin, et comme il s’y trouvait une enceinte pour les tournois, on peut croire que c’est là qu’elle s’entraînait.

De Poitiers date le premier texte suivi émanant de Jeanne : c’est la fameuse Lettre aux Anglais où l’on doit s’arrêter, car jamais nous ne l’avions entendue parler si nettement et si au long sur ses projets.

Elle la dicta à l’improviste à l’un de ceux qui venaient la questionner à son logis. Avez-vous de quoi écrire ? leur dit-elle, et s’adressant à Maître Jean Érault, elle lui dicta le message connu :

Vous, Suffort, Classidas et La Poule, je vous somme par le Roy des cieulx que vous aliez en Angleterre…22

La lettre du 22 mars (1429) n’a pas seulement l’importance d’être la première sommation aux Anglais d’avoir à vider la France, elle répète et appuie plusieurs traits de Jeanne et en révèle d’inconnus.

Bien que le texte ait été altéré, elle l’a reconnu pour sien23. Il a bien sa manière : une éloquence brusque et directe, d’un mouvement impétueux. Mais surtout — c’est le plus important — elle y parle sur un ton d’autorité qui serait irritant ou risible sans la contagion de sa certitude. Des hommes graves et puissants sur l’esprit du roi viennent l’examiner. Elle commence par leur dire qu’elle ne sait ni A ni B, et avant que l’interrogatoire ait commencé elle s’empare d’un des enquêteurs, en fait son secrétaire, et lui dicte à toute allure (car c’est un style au pas de charge) cinquante lignes d’affilée. Or personne ne proteste : d’examinateur 26devenu secrétaire, Maître Érault écrit ce qu’on lui dicte et les autres écoutent, surpris, sans se douter que la sonnerie de clairon qu’ils entendent vibrera à travers l’histoire.

On a mis, après coup, dans la Lettre aux Anglais une pointe de présomption qui n’appartient pas à Jeanne et qu’elle a repoussée, en récusant trois mots. Les trois mots effacés, il reste qu’elle assume publiquement et proclame son mandat miraculeux. Je viens de la part de Dieu qui ne veut pas que le roi d’Angleterre règne en France, mais Charles, vrai héritier.

Pourquoi les Anglais doivent-ils quitter la France ? Pour une raison théologique et juridique : parce que le saint royaume de France, fief de Jésus-Christ, doit être régi par Charles, vrai héritier, et non par Henry d’Angleterre. Il ne s’agit pas, premièrement, de chasser les Anglais parce qu’ils pillent les campagnes (après tout les Armignats et les Escots ne font guère mieux !) Il s’agit de les renvoyer dans le lieu que leur assigna la Providence. Ils ont volé les bonnes villes du roi. Ils doivent les rendre et payer les dégâts. La lettre n’est pas tendre : Je les feray tous occire est une phrase qui sera notée soigneusement et qu’on n’oubliera pas à Rouen. Mais la violence y est compensée par une offre de paix et même d’amitié et collaboration éventuelles.

Voici la Pucelle équipée : outre son armure elle est pourvue d’un certificat de bonne vie décerné par le Conseil du Roi. S’il y avait erreur, la Couronne est sauve, car il est précisé et proclamé que le Roi, vu sa nécessité et celle du Royaume, attendu les prières de son peuple, ne se croit pas le droit de débouter La Pucelle qui se dit envoyée de Dieu pour lui donner secours. Cette Pucelle, en effet, a été montrée à tous, à gens d’Église et à gens de guerre, à gens de prudence et de dévotion, à prudes femmes, publiquement et privément ; et tous ceux qui, avec cette Pucelle ont conversé, n’ont trouvé en elle que tout bien : humilité, virginité, dévotion et simplesse24.

27De signe mystérieux, il n’y a pas de trace dans la conclusion du document royal. C’est prudent de laisser le signe secret donné au Dauphin en dehors de la diplomatie. En cas d’échec, l’intervention de Jeanne restera un événement où le roi aura peu ou pas de part. On avait plus de raisons qu’on ne disait officiellement de faire confiance à Jeanne ; mais on refusait de les rendre publiques.

28Notes
du chapitre II

  1. [1]

    L’opinion contraire a pour base plus que fragile un passage de Michelet, tiré de son imagination :

    La cour de Charles VII était loin d’être unanime en faveur de la Pucelle. Cette fille inspirée qui arrivait de Lorraine, et que le duc de Lorraine avait encouragée, ne pouvait manquer de fortifier près du roi le parti de la reine et de sa mère, le parti de Lorraine et d’Anjou. Une embuscade fut dressée à la Pucelle à quelque distance de Chinon, et elle n’y échappa que par miracle. (Éd. Larousse, p. 21.)

    Même si le fait de l’embuscade est vrai, c’est embrouiller l’histoire à plaisir d’en faire une machination politique ; mais il s’en faut qu’il soit prouvé. L’anecdote à laquelle Michelet donne tant d’importance et dont il nous révèle, pour la première fois, les dessous mystérieux, est un racontar contenu dans la déposition de Frère Seguin qu’il est utile de rappeler :

    Avant de connaître cette Jeanne, j’avais entendu dire à Maître Pierre de Versailles qu’il avait entendu dire à certains hommes d’armes qu’ils s’étaient postés en embuscade sur le chemin de Jeanne, quand elle se rendait vers le roi, dans l’intention de la prendre et de la dévaliser elle et son escorte. Mais au moment de le faire, ils n’avaient pu se mouvoir d’où ils étaient, de sorte que Jeanne avait poursuivi sa route sans obstacle avec ses compagnons. (Q III 202-203.)

    Il est inutile d’insister sur l’incertitude et la futilité de cet on-dit, de troisième main, lequel semble avoir été imaginé pour montrer que le voyage de Jeanne était providentiellement protégé.

  2. [2]

    Voir Annexe A.

  3. [3]

    Voir Annexe A.

  4. [4]

    Q I 75-76 (27 II).

  5. [5]

    Q III 16-17 (Raoul de Gaucourt).

  6. [6]

    Voir Annexe E, art. 34-37.

  7. [7]

    Q V 133, Lettre d’Alain Chartier à un prince étranger :

    … manifestissimum est regem velut Spiritu, non mediocri fuisse alacritate perfusum.

    Cf. Q III 116 (Simon Charles) :

    Ea audita, rex videbatur esse gaudens.

  8. [8]

    Q III 103 (Jean Pasquerel).

  9. [9]

    Q III 16-17 (Raoul de Gaucourt).

    Ce qu’étaient ces choses, on l’ignore. Il est habituel, dans les biographies, de répéter que Jeanne avait rappelé au Dauphin une prière qu’il avait faite pour 29être aidé de Dieu dans sa détresse. Ce trait est tiré de Pierre Sala, qui le rapporte dans son livre Hardiesses des grands Rois et Empereurs (1516), disant le tenir de Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy qui, dans sa jeunesse, était grand favori et familier du Dauphin (Q IV 278-279, Pierre Sala). Sala parle des grandes vertus du Seigneur de Boisy. Par ailleurs, on apprend que cet homme vertueux fut accusé d’avoir usé de sortilèges pour s’assurer les bonnes grâces de Charles VII. Il fut arrêté, torturé et aurait fait des aveux. (Du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VIII, t. VI, pp. 119-120). Ce sont là des sources bien incertaines et, en fait, nous ignorons le secret révélé au Dauphin par la Pucelle.

  10. [10]

    Cf. Gustave Dupont-Ferrier, in Mélanges Vianey, pp. 82-83.

  11. [11]

    Q III 91-92 (D’Alençon).

  12. [12]

    Ibid., 92.

  13. [13]

    L’idée que l’on trouvait tout naturel d’engager la première illuminée venue au service de la cause royale est fondée sur une notion sommaire et incomplète de l’esprit du temps. Un chroniqueur bourguignon a fort bien noté que les précautions prises pour s’assurer de la moralité de Jeanne étaient de prudence élémentaire vu que : à si grands princes et autres nobles hommes, telles ou pareilles paroles [que celles de la Pucelle] sont moult doutables et périlleuses à croire… (Q IV 362, Enguerrand de Monstrelet).

  14. [14]

    Q III 66 (Louis de Coutes).

  15. [15]

    Q III 82 (Jean Barbin).

  16. [16]

    Q IV 211, Chronique de la Pucelle.

  17. [17]

    Ibid., 210.

  18. [18]

    Q III 204 (Seguinus Seguini).

  19. [19]

    Ibid., 205.

  20. [20]

    Ibid., 204.

  21. [21]

    Relation inédite sur Jeanne d’Arc, extraite du Livre noir de l’Hôtel-de-Ville de La Rochelle, éd. Quicherat, p. 22.

  22. [22]

    Q III 74 (Gobert Thibault).

  23. [23]

    Voir Annexe D.

  24. [24]

    Q III 391-392, Opinion des docteurs, etc.

36III.
L’armée

Elle entra dans Orléans à la nuit, en armure, sur un cheval de parade, à la lueur des torches. La foule se pressait pour la voir. Dunois l’accompagnait en grand équipage. Et la voici aussi simple et à l’aise, parmi les acclamations du peuple d’Orléans, qu’à son entrée dans la grand-salle du château. On se rappelle l’anecdote : un porteur de torche a mis le feu au pennon que Jeanne fait porter à sa suite. Elle pique son cheval, le tourne et va au pennon qu’elle éteint1.

On s’émerveille de son sang-froid et de sa grâce. Comment, si jeune et inexperte, peut-elle se mouvoir avec tant d’aise et d’exactitude ? Un don de nature y pourvoit, c’est certain : elle est forte et adroite ; mais le secret est ailleurs : c’est de s’être oubliée. Elle ne veut ni surprendre ni plaire. Jamais elle ne jette un regard en côté pour voir ce qu’on pense d’elle ; elle fait, en toutes circonstances, ce qu’elle ferait sans témoins. D’où ces gestes faciles, si justes, et ce regard transparent qu’on ne voit d’ordinaire que chez les enfants très jeunes. C’est là son secret : elle est jeune, elle est enfant, elle a l’esprit d’enfance.

Demain, ayant inspecté les positions anglaises avec le sérieux d’un vieux général, elle va, à portée de voix, sommer Talbot de déguerpir. Les Anglais ripostent par des gros mots. Alors elle se met à pleurer, ainsi qu’une petite fille que tourmentent de mauvais garçons au sortir de l’école2. Blessée à l’assaut des Tournelles, elle va pleurer encore devant tout le monde. Elle n’a rien du héros antique : quand on lui fait peine ou quand elle a trop mal, elle pleure. Mais comme chacun sait qu’elle est intrépide ; cette faiblesse, au lieu de la diminuer, fait mieux voir en elle la force de Dieu.

37Elle est la première à poser l’échelle. On dirait qu’elle ignore ou brave le danger. Pourtant on ne peut parler de fougue ou d’enivrement : elle est calme et tenace. C’est par son courage têtu qu’on a emporté les Tournelles : Dunois, tout le monde, voulait plier bagage et remettre l’affaire au lendemain3 ; mais elle a supplié de tenir bon, de tenter un dernier assaut, jurant qu’on gagnerait la journée et la gagnant par sa prière4. Or la journée des Tournelles, c’était la levée du siège… La bastille-clé est prise et demain les assiégeants se formant en bon ordre abandonnent la ville. Et cette fois encore c’est la prière qui la guide, lui faisant refuser la bataille5.

De même qu’au village elle exhortait le bedeau Perrin à mieux sonner compiles ; de même qu’elle exhortait le duc de Lorraine à mieux vivre et le Dauphin Charles à se regarder comme mandataire de Dieu et à reprendre cœur, de même, à l’armée, elle exhorte les chefs et les troupes à laisser leurs vilaines mœurs de guerre.

Si l’on se borne à une observation superficielle, son zèle religieux appartient aux mœurs du temps. Les trois messes entendues le même jour à Sainte-Catherine de Fierbois sont une chose banale. Les chefs anglais en faisaient autant et, s’ils pillaient les églises quand le mobilier en valait la peine, ils observaient strictement le carême. La guerre au blasphème n’était que l’application d’ordonnances royales dont il y avait l’équivalent chez l’ennemi. Mais chez elle, les gestes obéissent à l’ardeur personnelle. Elle ne fait pas que proclamer que les folles filles doivent s’en aller, elle court sus à la ribaude et la frappe du plat de l’épée6. Elle va droit à ce seigneur qui jurait dans la rue et le conjure de se dédire et s’amender7. Un Écossais lui avait servi de la viande volée : elle s’indigne et veut le battre8. Quand il n’y a, pour se nourrir, que le produit du pillage, elle se prive de manger9.

38Il est curieux et bien instructif de voir l’autorité qu’elle a prise d’emblée sur les clercs qui suivent l’armée : réglant la liturgie en campagne, donnant des instructions sur les réunions de prêtres, soir et matin, où elle est présente ; rassemblant le clergé autour de sa bannière, au sortir de Blois, et le faisant avancer en tête10. C’est elle (comme à Domrémy) qui fait sonner les cloches, groupe les Frères Mendiants et les fait chanter11. Enfin comment oublier ce passage de la lettre des Laval, où on la voit, où l’on entend sa voix encore adolescente ? À cheval, sur le point de partir, elle dit, se tournant vers l’huis de l’église : Vous, les prêtres et gens d’Église, faites procession et prières à Dieu12.

Comme elle serait impertinente, sans ce naturel grave et enfantin que nous lui connaissons.

On est surpris, après ces choses directes et qui parlent, qu’on ait pu forger une Jeanne d’Arc politiquement domestiquée. Comment ne pas voir que tous ses mouvements, toutes ses paroles jurent avec cette construction aussi contraire à l’histoire qu’à la vraisemblance psychologique ? Jeanne, partout où on la voit agir, se montre invariablement comme un être coupé de toute influence, hormis celle des Voix. Et si l’on répond : les Voix, c’est elle-même ! le même jugement se trouve encore renforcé. L’idée qu’à un moment de sa vie, cette fille presque irritante d’assurance tranquille a été hésitante et cherchant conseil, fait de sa franche allure, au sortir du village, un prodige inexplicable.

Son zèle à réformer les mœurs de guerre n’est ni l’aspect principal ni la plus juste mesure de sa religion. Elle se révèle mieux par des détails intimes qu’on connaît par son chapelain. Bien qu’elle porte sur son armure, selon la mode, une huque de drap fin, elle n’est devenue ni hautaine ni mondaine. Elle aime se retrouver, quand elle le peut, parmi les humbles, et son plaisir est de communier parmi les petits oblats des Frères Mendiants13. Et quand le prêtre, à la messe, tend l’hostie vers le ciel, elle verse des larmes14.

Ce n’est pas un médiocre et pieux détail. Il est, pour la connaissance de Jeanne, d’un intérêt très grand qu’elle ait 39eu, étant ce qu’elle est par ailleurs, le don des larmes. Non que cette sensibilité spirituelle soit un repère précis sur la route mystique : elle se rencontre à tous les états. Chez Jeanne, il faut la noter avec soin, pour son contraste avec le côté viril, impétueux et parfois dur de sa personne, qui la fera accuser de cruauté.

Car il y a chez elle une dureté incontestable. Ses pleurs sur le sang français, ses lamentations sur les Anglais blessés ou mourants sont certes un trait authentique et émouvant ; mais c’est une erreur de s’y arrêter et surtout de faire de la compassion le ressort de son œuvre. Elle n’est pas devenue intrépide à force d’avoir pitié de la souffrance15. La pitié du royaume que lui désignait l’ange n’était pas le ravage du pays, c’était son bouleversement politique.

En cela, elle réalise excellemment l’idéal des vertus opposées : bonne et pitoyable, elle va, chaque fois que la mission le veut, au rebours extrême de sa tendresse.

Parvenus à cet endroit de sa carrière, il est bon de se retourner un peu vers le temps de Domrémy. Les dires des gens du village sur la bonne enfant qui faisait si bien tout ce qu’elle devait, à la maison, à l’église et aux champs, prennent en effet une valeur nouvelle. C’est à tort qu’on les accuse, ces témoins monotones de son enfance, de nous peindre une insipide image de piété, car leur image éclaire la cavalière d’Orléans d’une lumière indispensable.

Ne sachant rien du fonds solide de ses vertus banales et ne connaissant pas sa sagesse enfantine, pouvons-nous dire que nous l’aurions comprise ? Qui nous dit qu’à la voir accueillir en aimable princesse les hommages des Orléanais ; apostropher les chefs anglais ; puis se ruer sur les bastilles, enhardissant son monde, nous n’aurions pas été tentés de lui prêter, dans sa vie passée, un appétit de gloire ? Ne l’aurions-nous pas soupçonnée d’avoir rêvé, au village, d’une vie remuante et chevaleresque, tandis qu’elle allait cassant les mottes en suivant la charrue ? Probablement qu’elle se voyait, cette garçonnière, quand son sort la rivait à l’aiguille 40ou au fuseau, montée sur un haut coursier, chargeant l’ennemi au milieu des bannières qui claquent et des trompilles qui sonnent. Et elle traiterait de pair avec de grands seigneurs…

Sans parler de ses ennemis qui l’accusent d’être ambitieuse, avide d’honneurs et de richesse, n’a-t-on pas vu d’innocents biographes se fondant sur une banale vraisemblance et sur leur imagination, la peindre comme une amazone champêtre ? Elle se juchait sur les juments au pâturage ; mettait sous son bras une longue gaule et fonçait sur les troncs d’arbres16

Si nous sourions de ces sottises, nous le devons aux témoignages de Domrémy. Nous savons par eux que la Jeannette qu’ils ont connue n’était pas un sujet de roman d’aventures. L’appel des Voix l’avait simplement rendue plus austère, mieux attentive à ses devoirs. Jusqu’à la veille de partir, elle a continué de mener tranquillement sa féminine et campagnarde existence17 ; et elle se demandait anxieusement comment elle serait capable d’aller à cheval et de mener des gens de guerre18.

Malgré les apparences, malgré les beaux chevaux, les bannières et l’amitié d’un duc, elle est restée la même, et fidèle au meilleur de sa vie d’autrefois. Elle a gardé le goût d’être seule, ne parle guère et rentre dans l’ombre chaque fois qu’elle le peut19. Les bourgeois d’Orléans n’ont qu’une voix pour dire qu’elle esquivait les louanges. Peu après le sacre, elle avouera quel soulagement elle aurait de déposer les armes et de rentrer chez ses parents.

On lui dira à Rouen :

— N’aviez-vous pas des habits somptueux, un grand train, une maison militaire, beaucoup de chevaux ? Et vos frères sont devenus opulents !20

Écoutons ses réponses :

— Je ne demandais rien du Roi sinon bonnes armes et bons chevaux et de quoi payer les gens de mon hôtel. Et comme trésor (dix mille écus peut-être que j’avais) c’était peu de chose pour faire la guerre.

Elle nia avoir un blason personnel21. Si ses frères avaient 41armes et écu, c’est que le roi avait voulu leur faire plaisir. Pour elle, elle n’avait rien demandé22.

La nudité de ses réponses, leur dignité tranquille doivent nous rassurer sur le péril où l’exposerait l’or et les honneurs. Si elle portait de belles étoffes, c’est qu’elle était vêtue selon son état, lequel exigeait, en cette cour folle de luxe, un sacrifice à l’apparat23 ! Pour le détail, on ne lui vit jamais d’autres joyaux que ce pauvre anneau de laiton donné par ses parents et dont la vue la confortait, quand elle partait au combat24.

Peut-être y avait-il pour elle un danger plus grand et plus subtil que le luxe : la tentation de passer pour sainte, de se croire elle-même une sainte ? On lui avait baisé lés mains, on lui faisait toucher, comme à une vivante relique, des objets de piété, on portait des médailles à son effigie. Là encore ses paroles montrent que le péril est imaginaire : elle se fâchait (ou parfois au contraire se mettait à rire) quand on la traitait en sainte25. Et si elle n’avait pas toujours repoussé plus brusquement les petites gens, c’est qu’elle n’avait pas le cœur de les rudoyer26.

Au reste, le temps de la gloire fut bien court et, même alors, elle ne fut jamais unanimement acceptée. Pour beaucoup, qu’une paysanne de dix-huit ans parlât d’un ton de chef était intolérable et la suivre en tout était folie. Dès Orléans, elle eut a combattre d’autres ennemis que les Anglais. Elle souffrait vivement de cette défiance qu’elle regardait comme touchant Dieu. Au temps du sacre, elle redoutait d’être trahie27. La foi de Charles fut de brève durée et c’est de lui que lui vint le coup le plus dur.

On discute vainement si sa prise à Compiègne était un piège ou bien si, une fois prise, elle pouvait être secourue. Le fait de la trahison, en un sens, se place avant : il est sous Paris, par la trêve signée par le roi et par le pont détruit sur son ordre28.

Peu de temps avant de mourir, Jeanne laissera échapper ce cri :

— Le roi n’a pas cru en moi !29

C’est vrai, Charles n’a 42pas cru longtemps que Jeanne fût envoyée pour sauver tout le royaume. Il ne l’a cru que mollement et pour peu de temps. Comme les hommes guéris qui trouvent ensuite peu à peu des raisons de ne plus croire au miracle, Charles, après Reims, efface de sa mémoire la scène merveilleuse où le page vêtu de gros gris noir, accompagné d’un ange, lui avait apporté le signe et la couronne.

Sur le moment, il avait été inondé de confiance : mais c’était trop pesant ce joug de foi et de marche en avant. Les saints, les prophètes sont admirables de loin. De près, ils sont trop grands, trop exigeants, trop inlassables pour des forces communes.

Jeanne a beaucoup souffert du doute. C’est une épreuve inévitable dans toute œuvre qui ne s’appuie pas sur des moyens visibles et proportionnés au gros bon sens et à la raison pratique.

On a dit que l’épopée de Jeanne avait été favorisée par l’esprit mystique de son temps. C’est plutôt le contraire qu’il faut dire. Peu ont cru en son inspiration et pour peu de temps, parmi ceux dont le mysticisme l’aurait servie. La franche confiance en la Pucelle ne se trouve vraiment que dans les milieux populaires, petites gens et petit clergé. Les mondains ont eu pour elle une curiosité et un intérêt de vogue ; ils l’ont utilisée, rarement crue et aimée. Le milieu social où aurait pu s’appuyer l’œuvre de Jeanne bien loin d’être mystique n’était pas même foncièrement religieux : leur religion était envahie par la cérémonie, simple façade masquant le vide de l’âme et la sécheresse du cœur. Charles VII, le duc d’Orléans ou le duc de Bourgogne, pour ne citer que des têtes, multipliaient des gestes religieux sans rapport à leur vie pratique.

Le silence de la France officielle au cours du Procès de Rouen et après le bûcher ne s’explique pas seulement par l’oubli et l’ingratitude, mais par une indifférence et une incompréhension dont il y a des signes antérieurs. Les juges de Rouen le savaient et lorsqu’ils proposeront à Jeanne de 43confronter ses dires avec des témoignages de son parti, c’est qu’elle n’avait plus de parti.

Le sacre est une étape de choix pour y observer la Pucelle. C’est le sommet de sa carrière temporelle. Ce qu’elle à prédit à Lebuin, sur la fille d’entre Coussey et Vaucouleurs qui remettrait le Dauphin sur son trône d’ici un an, s’est réalisé jour pour jour et se déroule en sa présence. Elle y assiste au premier rang, tout contre celui qui lui doit sa couronne, tenant son étendard et, selon la chronique, c’était moult belle chose de voir ses belles manières30. Nous n’en sommes pas étonnés, car nous avons vu que ses manières étaient belles en toute occasion : elle avait fait ses preuves au Château, à Orléans et aux bastilles : ne jouant nulle part aucun rôle, elle ne peut faire un faux geste.

Quand la couronne fut posée sur la tête de Charles, que toutes les voix crièrent : Noël ! et que les trompettes sonnèrent à fendre les voûtes, elle n’oubliait pas qu’elle était l’ouvrière de ce grand jour (n’avait-elle pas mené ici le Dauphin comme de force ?).

Sur ces sentiments d’alors, nous n’avons qu’une parole certaine, celle qu’elle dit à Rouen. On lui reprochait que sa bannière à elle, fille de peu, eût été plus longuement en vue que les bannières des autres capitaines. Elle dit que son étendard ayant été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur31. Cette courte phrase permet d’apprécier très exactement ce que la Pucelle pensait alors de son accomplissement : elle ne s’abaisse ni ne s’exalte. Elle reçoit son salaire d’honneur et de justice comme une bonne ouvrière.

Dix mois seulement séparent de sa captivité la jeune triomphatrice. Nous avons à y rechercher ce qui s’y passe d’intéressant, de notre point de vue, lequel est la connaissance 44la meilleure possible de son esprit, tirée de la connaissance la plus exacte de ses faits.

Le sacre est l’apogée de sa carrière politique. Désormais elle entre dans son déclin et va inaugurer sous Paris les déboires militaires. Autour d’elle, à part quelques fidélités dont la pureté n’est pas certaine, on estime qu’elle a fait l’essentiel de sa tâche et qu’il est temps de revenir à des procédés plus raisonnables de mener les affaires publiques. L’expérience qu’elle offrait a été tentée, en somme, loyalement, et elle a réussi. Personne n’en disconvient, mais plusieurs considèrent qu’il est plus sage de soustraire le roi à l’influence de cette jeune téméraire.

Jeanne, naturellement, veut aller de l’avant. Toutefois, elle ne méprise pas toute diplomatie. Sa lettre à Philippe de Bourgogne, datée de Reims et du jour du sacre, en est un exemple frappant32. Elle lui avait écrit une première fois, au lendemain de Patay, à la fin juin, pour l’inviter au sacre. Philippe avait dédaigné cette invitation et n’avait pas même renvoyé son héraut33. Il affectait, pour la Pucelle, un grand mépris, où se dissimulait peut-être de la crainte.

La lettre de Reims est très belle ; plus belle, plus émue et en même temps plus sereine que la tumultueuse sommation aux Anglais improvisée à Poitiers. Elle est aussi pleine d’intérêt. On y retrouve, au premier plan, l’affirmation de son mandat : c’est au nom de son suzerain direct, le Roi du Ciel, qu’elle va parler ; mais elle va parler au vassal rebelle tout autrement qu’à l’envahisseur étranger. Elle montre au duc une grande déférence :

Prince de Bourgogne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis que vous ne guerroyiez plus au saint royaume de France.

Elle fait appel à ses sentiments chrétiens et le traite presque comme un égal du roi :

Que le roi de France et vous fassiez bonne paix ferme qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cœur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens.

Pourtant il n’y a aucune faiblesse, aucune basse conciliation sous cette supplication : le thème de la lettre aux Anglais : 45toute résistance est inutile reste présent et dans un suffisant relief : Je vous fais savoir […] pour votre bien et pour votre honneur […] que vous ne gagnerez point bataille à rencontre des loyaux Français. Philippe peut augmenter autant qu’il le voudra ses effectifs, il ne fera qu’augmenter la quantité de sang répandu… Dans cette lettre noble et bonne, avec sa note d’affectueux respect, pointe, où il faut, la menace du bout de la lance. Elle est d’un grand intérêt pour montrer que la fille bouillante de la lettre de Poitiers sait tempérer, quand elle le juge bon, l’expression de ses sentiments. Cette souplesse de son style, resté hardi, ardent et vigoureux, est un exemple parmi tant d’autres de son adaptation parfaite à des situations différentes.

Le cinq août, aux champs, sur le chemin de Paris, elle écrivit aux Rémois, inquiets à juste titre de la trêve que Charles venait de conclure avec le duc de Bourgogne34. Elle s’efforce de les rassurer et y montre une indépendance qui serait de la rébellion à l’autorité royale, si l’on ne garde présente à l’esprit son attitude immuable de mandataire de Dieu dans la bonne querelle qu’elle mène pour le sang royal : elle n’est point contente des trêves qui se font, dit-elle, et ne sait si elle les tiendra. Si elle les tient ce sera pour garder l’honneur du roi. On peut juger de l’autorité qui lui reste par ces paroles : Je tiendrai et maintiendrai ensemble l’armée du roi pour être toute prête au chef des dits quinze jours (le temps de la trêve), s’ils ne font la paix.

Les événements militaires de cette période ne lui sont pas, le plus souvent, favorables. C’est assez naturel si l’on considère qu’elle n’est plus aidée mais entravée et parfois empêchée. Les Voix, militairement, ne parlent plus. Il est remarquable qu’elle ne cesse pas d’agir et avec la même énergie. La docilité aux Voix n’a jamais été l’annulation de sa liberté. Dans l’attaque de Paris, où elle montra sa vaillance habituelle et, s’exposant, fut blessée, elle agissait de son propre mouvement.

Eut-elle révélation d’aller devant Paris ? — Répond que non ; mais à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou vaillance 46d’arme35.

Elle avoue d’ailleurs que, personnellement, elle avait bien l’intention de pousser à fond et de franchir les fossés. Non seulement elle ne fut pas suivie mais comme enlevée de force…

Sa rencontre avec l’aventurière Catherine de la Rochelle36 (fin octobre) n’est pas un épisode sans intérêt : elle y montre encore son esprit de décision et son autorité, dans une affaire qui pouvait autrement la compromettre. Cette Catherine vint la voir à Montfaucon-en-Berry. Il semble qu’elle était envoyée par le roi, qui attendait de Jeanne une manière d’expertise en matière de divination37. Ladite Catherine se donnait en effet comme voyante et se vantait de pouvoir procurer au trésor royal des ressources qui, précisément, faisaient alors pressant besoin. Si le roi voulait bien envoyer des hérauts et des trompettes dans les villes, et faire crier que ceux qui avaient de l’or ou de l’argent l’apportassent pour les besoins de la guerre, elle se faisait forte de découvrir ceux qui en avaient de caché et ne le diraient pas. Jeanne lui dit d’aller retrouver son mari, faire son ménage et nourrir ses enfants, et écrivit au roi qu’elle savait par ses Voix que Catherine était une simulatrice. Le Cordelier Richard, qui suivait l’armée depuis Troyes, patronnait cette Catherine et aurait voulu qu’on mît ses services à l’essai. Lui et sa protégée, dit Jeanne, furent très mal contents de sa réponse. Le Cordelier quitta l’armée pour reprendre ses prêches et Catherine se vengea plus tard de Jeanne, en l’accusant d’être aidée par le Diable. Cette accusation, faite devant l’official de Paris, fut retenue au Réquisitoire38.

De succès militaire notable au cours de ces dix mois, on ne peut guère citer que la prise de Saint-Pierre-le-Moûtier que Jeanne emporta selon sa manière si caractéristique, enlevant la place en un tournemain, quand tout le monde lâchait pied. D’Aulon a raconté la chose : leur assaut repoussé, les Français se retiraient. Jeanne resta isolée avec 47un petit groupe. D’Aulon, à cheval vint la trouver et lui demanda ce qu’elle faisait là, presque seule, au lieu de suivre la retraite39 :

Ayant soulevé son casque, elle me dit qu’elle avait encore en sa compagnie 50 000 de ses gens et qu’elle ne partirait pas sans avoir pris la ville. Or elle n’avait alors avec elle que quatre ou cinq hommes.

D’Aulon insistait. Jeanne lui répondit de faire apporter de quoi faire un passage sur les fossés. Il céda.

Aux fagots et aux claies, tout le monde, pour faire le pont ! cria Jeanne.

Et, incontinent la ville fut prise d’assaut.

L’exclamation de Jeanne sur les cinquante mille hommes dont elle disposait encore a été regardée comme une preuve de l’exaltation presque morbide qui l’animait au combat. Andrew Lang, au contraire, en fait un commentaire plein de bon sens40. Voilà bien, dit-il, la vraie marque de Jeanne, The true Jeanne touch, comme on dit the Nelson touch, la ténacité indomptable, le don de fouetter les courages.

Quoi qu’elle ait voulu dire, par ses 50 000 hommes — elle exprimait probablement ainsi sa certitude de protection du Ciel — toujours est-il que ce n’est pas à ces troupes invisibles qu’elle demande de faire un passage dans le fossé. Si elle vit des légions d’anges, elle avait parfaitement conscience de la nature de son entourage réel et ne prenait pas des anges pour des sapeurs et des mineurs.

Après avoir tenté, contre son gré, le siège de La Charité-sur-Loire41, qu’elle dut lever, ne recevant ni vivres ni argent, Jeanne fut mise au repos forcé — autant dire, pour elle, une première captivité. Elle passe un mois à Sully, au château de La Trémouille, avec le roi et, un beau jour, incapable de supporter plus longtemps l’inaction, elle part. (Selon Cagny, elle s’échappe) et gagne Lagny-sur-Marne avec une petite troupe.

Lagny est resté célèbre par le fait que commémore une plaque posée sur le sol dans le sanctuaire de Notre-Dame des Ardents. On lit, sur cette plaque :

48Hic
revixit
infans
supplicante
Johanna
1430

Ici revint à la vie un petit enfant par la prière de Jeanne.

Chose curieuse, ce fait, en apparence du moins, le plus extraordinaire de la carrière de Jeanne, ne figure dans aucun texte en dehors du Procès. Si Jeanne n’avait pas été questionnée sur l’enfant de Lagny et que ce qu’elle a dit eût été simplement rapporté par les chroniques, on le citerait comme exemple de ce que l’imagination populaire pouvait inventer de merveilleux pour glorifier la sainteté de la Pucelle.

On l’interrogea très brusquement sur ce sujet, comme si l’on craignait qu’elle ne composât son récit42 : Quel âge avait l’enfant de Lagny ? Jeanne raconta ce qui s’était passé :

L’enfant avait trois jours. Il fut apporté à Lagny à Notre-Dame. On vint me dire que les pucelles de la ville étaient devant Notre-Dame, me demandant d’aller prier Dieu et Notre-Dame de vouloir bien lui donner vie. J’y allai et priai avec les autres. Et finalement la vie apparut. L’enfant bâilla trois fois et fut baptisé, puis bientôt il mourut et fut enterré en terre bénite. Il y avait trois jours, disait-on, que l’enfant n’avait donné signe de vie. Il était noir comme ma cotte ; mais quand il bâilla, la couleur commença de lui revenir. J’étais avec les pucelles, priant à genoux devant Notre-Dame.

On lui demanda si, dans la ville, on avait cru que sa prière était la cause du miracle. Elle répondit qu’elle ne s’en était pas informée (Je ne m’en enquerroye point).

Peu de jours après, Jeanne, sur les fossés de Melun, entendit les paroles lui annonçant qu’elle serait bientôt prisonnière :

49En la sepmaine de Pasques derrenièrement passé, elle estant sur les fossés de Meleun, luy fut dit par ses vois, c’est assavoir saincte Katherine et saincte Marguerite, qu’elle seroit prinse avant qu’il fust la saint Jehan, et que ainsi faillait qui fust fait, et qu’elle ne s’esbahit, et print tout en gré et que Dieu lui aideroit.43

Pâques était, en 1430, le 16 avril. L’avertissement fut donc donné entre le 16 et le 23. Il se renouvela maintes fois. Jeanne ne cessa pas de guerroyer. On la trouve le 24 devant Senlis où elle demande d’entrer avec mille chevaux44. Le Conseil de ville répondit que vu le manque de fourrage, d’avoine, de vivres et de vin, il ne pouvait recevoir avec la Pucelle plus d’une quarantaine d’hommes notables.

Vers la même époque (les chroniques ne sont pas d’accord) se place un incident de guerre exploité par le Procès pour montrer qu’elle aimait faire le mal45 : elle attaqua un certain Franquet d’Arras qui, avec 300 hommes ravageait le pays, et elle le battit non sans peine. Le chroniqueur Monstrelet ajoute :

La Pucelle fit trancher la tête à Franquet qui fut grandement plaint de son parti parce qu’il était en armes un homme de vaillante conduite.46

Jeanne n’eut pas de peine à prouver qu’elle n’était pas responsable de la mort de Franquet. On lui dit à Rouen : N’est-ce point péché mortel de prendre un homme à rançon et de le faire mourir ? Elle répondit qu’elle n’avait point fait cela et expliqua que ledit Franquet, lequel avait avoué être meurtrier, voleur et traître, avait été jugé régulièrement par le bailli de Senlis et condamné à mort pour ses méfaits47.

Un mois plus tard, le 23 mai, dans le délai imparti par les Voix, à Melun, elle est prise dans une sortie de Compiègne, dont les circonstances n’entrent pas dans le cadre de cette étude. Bien qu’elle ne prît plus alors, ainsi qu’elle l’a dit, l’initiative des opérations, elle gardait son âme de chef et couvrit la retraite avec une vigueur qui fit l’admiration do ses ennemis.

La Pucelle, dit Chastellain, chroniqueur bourguignon, passant nature de femme, soutint grand fès et 45mist beaucoup de peine à sauver sa compagnie de perte, demorant derrier comme chief et comme la plus vaillant du troupeau.48

Selon le même auteur, Jeanne se rendit à un homme d’armes, le Bâtard de Wandonne, sur l’assurance qu’il était noble. Il est préférable de croire Jeanne, qui déclara à ses juges :

— Jamais je n’ai engagé ma foi à quiconque49.

46Notes
du chapitre III

  1. [1]

    Q IV 152-153, Journal du siège d’Orléans. Cf. Annexe B.

  2. [2]

    Q III 108 (Jean Pasquerel).

  3. [3]

    Q III 8 (Dunois).

  4. [4]

    Q III 8 (Dunois) :

    Et alors la dite Pucelle vint lui demander qu’on attendit un peu, monta à cheval aussitôt et se retira seule dans une vigne, assez loin de la foule, et y pria environ un demi quart d’heure. De retour, elle prit son étendard et se posta sur le bord du fossé et, à l’instant, les Anglais prirent peur…

  5. [5]

    Après avoir fait dire deux messes en plein air, entre les deux armées, elle déclara qu’il fallait laisser les Anglais s’éloigner sans les poursuivre. Q III 29-30 (Jean de Champeaux et autres bourgeois d’Orléans).

  6. [6]

    Q III 73 (Louis de Coutes).

  7. [7]

    Q III 34-35 (Réginalde Huré).

  8. [8]

    Q III 81 (Simon Beaucroix).

  9. [9]

    Q III 111 (Jean Pasquerel) :

    Dicit insuper quod, in exercitu et dum erat in campis, quod aliquando non inveniebantur victualia necessaria, ipsa tamen nunquam voluisset comedere de victualibus ablatis.

    Cf. Q III 81 (Simon Beaucroix).

  10. [10]

    Q III 104-107 (Jean Pasquerel).

  11. [11]

    Q III 14 (Dunois).

  12. [12]

    Q V 107-108, Lettre de Guy et André de Laval.

  13. [13]

    Q III 104 (Jean Pasquerel).

  14. [14]

    Q III 32 (Pierre Compaing) :

    Ipse vidit dictam Johannam, dum celebraretur missa, in elevatione corporis Christi, emittere lacrynias in abundantia.

  15. [15]

    Michelet, Jeanne d’Arc, Classiques Larousse, p. 10.

  16. [16]

    Voir Annexe B.

  17. [17]

    Q II 446 (Catherine Le Royer).

  18. [18]

    Q I 53 (22 II).

  19. [19]

    Q III 31 (Pierre Vaillant).

  20. [20]

    Q I 223-224 et 300 (27 et 28 III), art. XIII et LVIII du Réquisitoire.

  21. [21]

    Q I 117 (10 III) :

    Interroguée s’elle avoit point escu et armes : respond qu’elle n’en eust oncques point ; mais son roy donna à ses frères armes.

  22. [22]

    Ibid.

  23. [23]

    47Il est indispensable, pour voir que le train de Jeanne était relativement modeste, de se rappeler que celui qu’elle servait, élevé dans une excessive opulence, avait gardé l’habitude du luxe et que sa suite était prodigalement équipée. Même quand le trésor est à sec, il continue d’acheter des chevaux de prix. Son confesseur Machet en avait trois. (Du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. I, p. 198-200, 215-216 et 245).

  24. [24]

    Q I 86-87 (1 III) et 185 (17 III, 2e séance).

  25. [25]

    Q III 81-82 (Simon Beaucroix) ; Q III 87 (Marguerite La Touroulde).

  26. [26]

    Q I 102 (3 III) et 206-207 (27 III).

  27. [27]

    Q II 423 (Gérardin d’Épinal).

  28. [28]

    Un pont de bateaux avait été construit, près de Saint-Denis, et les Français s’étaient emparés des forteresses de Montjoie et de Béthemont. Charles VII fit rompre le pont pour empêcher la Pucelle d’attaquer par la rive gauche comme elle en avait l’intention. (G. Lefèvre-Pontalis, Un détail du siège de Paris, etc. Bibl. de l’École des Chartes, t XLVI, janv. févr. 1885). Cf. Quicherat, Nouveaux documents sur Charles VII et Jeanne d’Arc, 1866.

  29. [29]

    Q II 352 (Ysambard de la Pierre).

  30. [30]

    Q V 129 (Lettre de trois gentilshommes angevins).

  31. [31]

    Q 187 (17 III. 2e séance).

  32. [32]

    Q V 126-127 (Lettre au duc de Bourgogne).

  33. [33]

    Ibid., 127.

  34. [34]

    Q V 139-140 (Lettre aux habitants de Reims).

  35. [35]

    Q I 146-147 (13 III).

  36. [36]

    Q I 106-107 (3 III).

  37. [37]

    Cette conclusion se tire des paroles de Jeanne :

    Et escript à son roy qu’elle lui diroit ce qu’il devoit faire. (Ibid., 107.)

  38. [38]

    Q I 295 (28 III, art. LVI du Réquisitoire).

  39. [39]

    Q III 218 (D’Aulon).

  40. [40]

    The Maid of France, pp. 216-217.

  41. [41]

    Q I 147 (13 III) et 168 (15 III). Cf. Chronique de Cagny, éd. Henri Moranvillé, p. 172.

  42. [42]

    Q I 105 (3 III).

  43. [43]

    Q I 115 (10 III).

  44. [44]

    Comité archéologique de Senlis, Mémoires, 1866, p. 53 (Cité par Ayroles, t. IV, p. 407).

  45. [45]

    Q I 158-159 (14 III, 2e séance).

  46. [46]

    Q IV 400 (Chronique de Monstrelet).

  47. [47]

    Q I 158-159 (14 III, 2e séance).

  48. [48]

    Q IV 446 (Chronique de Georges Chastellain).

  49. [49]

    Q I 47 (21 II) :

    […] nulli unquam fidem dederat.

49IV.
La captivité

L’année qui lui reste à vivre apporte sur sa personne des lumières incomparables. Jusque là, croyant la connaître, nous ne la connaissons qu’en partie : nous savons qu’elle est brave, sans savoir la profondeur et l’étendue de sa bravoure ; nous la savons infatigable à l’attaque, mais nous ne l’avons jamais vue faire front à un parti de juges voués à la détruire. Et qui aurait juré que sa foi dans le triomphe final survivrait au naufrage de ses espoirs et de sa liberté ?

Bien que sa captivité dans le début fût supportable, elle ne pouvait s’y résigner. Elle tenta de s’enfuir du château de Beaulieu, en Picardie. Elle voulait enfermer ses gardes et s’esquiver, mais le portier la surprit1. Une seconde fois, ce fut du château fort de Beaurevoir qu’elle voulut s’échapper. Ses Voix l’avertissaient de n’en rien faire. Elle ne put résister au désir d’aider les gens de Compiègne qu’elle pensait menacés et elle avait aussi grand peur d’être vendue aux Anglais. Elle sauta de la tour et en resta trois jours comme assommée2.

Elle n’avait pas perdu encore l’espoir de s’évader et comptait scier les barreaux de sa cage, car elle s’était procuré des limes3.

On lui demanda, plus tard, si elle considérait avoir la permission de s’échapper quand bon lui semblerait. Elle répondit qu’elle n’avait pas la permission, bien qu’elle l’eût demandée. Si une bonne occasion s’offrait de s’évader, elle en profiterait, la regardant comme une permission providentielle. Et elle cita le proverbe : Aide-toi, le Ciel t’aidera4.

Malgré les dames de Luxembourg, Jean de Luxembourg 50la vendit à Bedford et elle fut livrée ou, pour mieux dire, confiée5 au plus dévoué serviteur des Anglais. Elle allait voir, comme le disaient les Voix, le roi des Anglais. Bien mieux, elle allait vivre sous le même toit6

Alors commence ce qu’elle a appelé elle-même son martyre7. Elle avait connu l’indifférence, le délaissement et une sourde opposition ; elle n’avait pas rencontré la cruauté. Aussi ne se rendait-elle pas clairement compte, au début, du genre d’ennemis auquel elle avait affaire. Elle ignorait qu’il en existât de pareils. Elle demandait naïvement que l’on mît des clercs de France dans son tribunal8 ; qu’on lui permît d’entendre la messe ; elle aurait voulu que Cauchon l’entendît en confession ; elle se plaignait d’avoir des chaînes et les fers aux pieds. Mais elle ajoutait, qu’elle voudrait toujours s’évader, ainsi qu’il est permis à tout prisonnier9. Si vous me connaissiez mieux, disait-elle, vous me mettriez en liberté10.

Docilement elle répondit aux questions concernant son histoire ; mais avertit qu’elle ne dirait la vérité que sur les choses publiques et extérieures. Ce qu’elle regardait comme privé et secret, elle n’en dirait rien, dût-on lui trancher la tête.

Ceux qui avaient vu sa vaillance pouvaient croire qu’il y entrait de la fougue et un vif sentiment de l’honneur. Désormais, on sait que sa valeur est d’un ordre plus général, car plusieurs mois, et jour par jour, elle la dépensera dans un combat insidieux, morne, et perdu d’avance.

Sa prétention n’a pas varié : je suis fille de Dieu ; je me suis battue par commission du Ciel, pour chasser les Anglais du royaume, et ils seront chassés. Et elle ajoute : je n’ai que faire parmi vous, agents de mes ennemis : vous n’avez pas qualité pour me juger.

— Renvoyez-moi à Dieu d’où je viens.11

La renvoyer à Dieu ? On prétendait bien, au contraire, la sevrer de Dieu. La messe lui fut refusée12 et même on l’empêchait de s’arrêter devant la porte de la chapelle du château, pour s’y recueillir, quand elle passait par là, en allant à l’audience ou en s’en retournant à sa prison. D’Estivet 51s’indigna de l’indulgence paterne de Massieu, qui laissait cette p*** excommuniée s’attarder un instant devant une chapelle13.

Cet esprit clair et tranchant comme une lame était attaqué avec des armes inconnues, insoupçonnées : l’argutie, le gros mensonge, la parodie de vérité. Et la tactique était troublante : tantôt on menaçait, tantôt on était surprenant de douceur : on venait la trouver dans sa prison, avec des paroles d’amitié, de charité, pour la consoler, la conforter14. On la conjurait d’être raisonnable, de ne pas s’entêter dans l’erreur et dans le mal. Il était temps, vraiment, par repentir public, de rentrer en grâce avec Dieu et ses représentants sur la terre. Ne voudrait-elle pas enfin sauver et son âme et son corps ? Plus doux que l’huile sont leurs discours, mais ce sont des glaives dégainés.

Il y avait des séances tumultueuses : les questions se succédaient trop vite, se croisaient ; on lui coupait la parole et, de nouveau, une autre question l’interrompait. Elle ne perdait pas la tête :

— L’un après l’autre, Messeigneurs, disait-elle.15

On dirait qu’elle mène le débat. Elle fait plus : elle prend posture d’accusateur, récuse Cauchon et l’admoneste :

— Je vous le dis, prenez garde à ce que vous faites en vous disant mon juge, car vous prenez sur vous une grande charge… Vous dites que vous êtes mon juge. Prenez garde parce que en vérité je suis envoyée de par Dieu et vous vous mettez en grand danger… Prenez garde de ne pas juger mal, car vous vous mettriez en grand danger, et je vous en avertis afin que si Notre-Seigneur vous en châtie, j’ai fait mon devoir en le disant.16

(Cauchon subit le pire des châtiments : il mourut de male mort, de mort soudaine17. Mort soudaine seule à craindre dit Pascal.)

À ces hommes, espérant tout de la fortune anglaise, elle annonce à coups répétés que les Anglais sont perdus. C’est certain, c’est chose faite : la victoire française est là ! Les saintes l’ont dit : le saint royaume sera purgé de tous ses ennemis. Seuls les morts ne le quitteront plus.

52Sa véhémence est sans désordre, sans à-coup. Elle éclate au moment voulu, comme une force nécessaire, pour faire triompher la vérité. Elle ne cherche ni à scandaliser, ni à offenser : sa violence est puissante et modérée, car elle ne défend pas sa personne ; elle justifie une œuvre qu’elle ne regarde pas comme son bien propre.

Ses juges l’accusèrent d’insolence. Elle n’était coupable que d’humour. Sa narquoiserie occasionnelle est souriante et, dans les noires circonstances où elle s’exerce, elle est la preuve d’une rare santé morale. Quelle bravoure et quelle belle humeur dans ces réponses :

— Comment vous êtes-vous portée depuis samedi ?

— Je me suis portée le mieux que j’ai pu.18 (C’est une fille qu’on vient de déferrer pour l’audience qui dit cela).

— Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous vous échapperiez de prison ?

— Je le vous ai à dire ?19

— Y avait-il de la lumière (à Château-Chinon) ?

— Plus de trois cents hommes d’armes et cinquante torches ; sans compter la lumière. spirituelle20

— Y avait-il de la lumière avec cette voix ?

— Beaucoup de lumière, comme il sied. Elle ne vous vient pas toute à vous.21.

— N’aviez-vous pas des limes, à Beaurevoir ?

— Si on en a trouvé sur moi, qu’ai-je d’autre à vous répondre ?22

— Y avait-il un ange au-dessus du roi ?

— Par Sainte Marie ! Je n’en sais rien. S’il y en avait un, je ne l’ai pas vu !23

Et, au greffier Boysguillaume, qui soutenait à tort qu’elle n’avait pas fait une certaine réponse, la semaine auparavant, elle dit :

— Je vous tirerai l’oreille si vous vous trompez encore.24

Ces paroles délurées sont bonnes à connaître pour elles-mêmes et elles sont utiles aussi pour donner le ton juste à d’autres mots qui ont pu tromper. Quand Jeanne disait à Dunois : je te ferai ôter la tête25 (si on ne m’avertit pas de la venue de Fastolf) ; ou à d’Aulon : vous n’êtes pas assez vertueux pour que je vous montre mon Conseil26, on est bien certain qu’elle taquine.

53Pourtant, Jeanne espiègle ne doit pas voiler une Jeanne grave et courtoise qu’on voit peu dans son portrait populaire. Quand Cauchon, avant la lecture du Réquisitoire, lui propose un conseil pour l’aider à répondre aux inculpations, elle refuse avec dignité et gentillesse :

— Premièrement, de ce que vous m’admonestez touchant mon bien et notre foi, je vous mercie et toute la compagnie aussi. Quant au Conseil que vous m’offrez, aussi vous mercie ; mais je n’ai point intention de me départir du conseil de notre Seigneur.27

Cette réponse, trop longue pour devenir un mot historique mérite aussi d’être rappelée pour corriger la notion superficielle d’une fille facilement pétulante et moqueuse.

On lui a prêté de la naïveté, beaucoup trop. Elle savait à peine son Pater, nous dit-on28. D’autres, à la Révision, ont cru probablement de leur devoir de la faire simple jusqu’à la niaiserie. À les croire, elle confond l’église et l’Église, le bâtiment et la communauté29. C’est trop de zèle.

Elle était difficile à tromper : Me croyez vous prendre par cette manière et par cela tirer à vous ?30 répondit-elle à la proposition de s’en remettre à l’Église de Poitiers. Et elle excellait à éventer les manœuvres de ses questionneurs. Obstinément on l’attaque sur la vertu de son étendard, dont on voulait faire un talisman. Toujours elle se dérobe :

— Les voix vous ont elles garanti que par votre étendard vous gagneriez toutes les batailles ?

— Elles m’ont dit de le prendre hardiment et que Dieu m’aiderait.

— L’étendard portait-il chance à vous ou vous à l’étendard ?

— De moi ou de l’étendard la victoire vient de Dieu.

— L’espoir de vaincre était-il fondé sur votre étendard ou sur vous ?

— En notre Seigneur et non ailleurs.

— Porté par un autre, l’étendard eut-il été aussi heureux ?

— Je n’en sais rien, je m’en remets à Dieu.

— Si vous aviez porté l’étendard de l’un de vos gens ou même celui de votre roi, auriez-vous eu la même confiance ?

— Je portais plus volontiers l’étendard ordonné par notre 54Seigneur. De toute manière je m’en serais remise à notre Seigneur31.

On comprend qu’un Beaupère (un de ceux qui avaient le plus d’animosité contre elle) n’ait vu dans de pareilles réponses que de la subtilité féminine (elle était bien subtile de subtilité appartenant à femme32). Il voyait de la ruse là où était un esprit de vérité qui ne pouvait pas faillir, car il ne s’engageait jamais dans une argumentation sans issue. Quand on voulut la faire parler sur le meurtre de Jean-sans-Peur, lui demandant si son roi avait bien fait de le faire tuer, elle répondit que ç’avait été grand dommage pour le royaume, mais qu’en tout cas Dieu l’avait envoyée au secours du roi de France33. Réponse excellente où elle évitait la discussion sur un problème inconnu d’elle et ramenait au thème qu’elle connaissait si bien : sa mission. Le bon plaisir de Dieu, tel est son refuge, ma citadelle et mon bouclier, pourrait-elle dire avec David.

On lui préparait à l’avance des pièges :

— Vos saintes, haïssent-elles les Anglais ?

— Elles aiment ce que notre Seigneur aime et haïssent ce que Dieu hait.34

Soit ! mais, dans ce cas :

— Dieu hait-il les Anglais ?

— De l’amour ou haine que Dieu a aux Anglais, je ne sais rien ; mais ce que je sais bien, c’est qu’ils seront boutés hors de France, sauf ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français, et contre les Anglais.35

Enfermée dans le réduit de sa science à elle, elle peut braver les traquenards : Ceux de son parti croient-ils fermement qu’elle soit envoyée par Dieu ?36 Que de dangers dans une réponse directe, même prudente et nuancée. Si, par exemple, elle disait que certains le croient ; que d’autres ont des doutes ; que tels n’y croient point du tout. Un esprit critique et argumentateur serait une aubaine pour les juges. Or la matière est traitée et tranchée en trois mots :

— Ne sais s’ils le croient et m’en rapporte à leur conscience ; mais s’ils ne le croient pas, je suis pourtant envoyée de Dieu.

D’Alençon nous a laissé un exemple de cette extraordi­naire 55présence d’esprit qui était peut-être moins, chez elle, une qualité de l’intelligence qu’un effet de la constante concentration de tout son être sur l’œuvre qui lui était confiée. À Jargeau, sur une échelle d’assaut, sa bannière à la main, une grosse pierre, une pierre de faix, comme on en lançait sur les assiégeants, vint la frapper sur sa chapeline et la jeta à terre. Elle se relève et crie :

— Amis, amis, sus ! sus ! Notre Sire a condamné les Anglais. Du cœur, ils sont nôtres !37

Ce réflexe de victoire, sous un coup imprévu qui l’abat et va décourager les hommes, est du pur génie de chef, et l’on comprend que d’Alençon ne l’ait pas oublié. On prête un mot semblable à Guillaume Ier, quand il tombe au seuil de sa conquête ; mais le fait était banal, au prix de Jargeau, car le Conquérant n’avait que trébuché.

Elle n’était pourtant pas toujours capable de répondre du tac au tac. Il lui arriva de se plaindre que la question était trop difficile. Quand on lui posa la fameuse question sur la grâce, elle commença par dire que ce n’était pas une petite affaire de répondre. Et c’est seulement après réflexion qu’elle dit :

— Si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu m’y veuille tenir.38

Il n’y a aucune raison de supposer que Jeanne s’inspirait ici (comme on s’en est avisé depuis) d’une formule employée au prône, dans certains diocèses39, car il est dit qu’elle fit réponse après réflexion (et in fine respondit). Et si la phrase avait été d’un commun emploi liturgique, comment ces hommes d’Église auraient-ils été stupéfaits de l’entendre ? (multum stupefacti), ainsi que le note le greffier40.

Les mots fameux de Jeanne ne doivent pas tromper sur sa nature. Malgré son éloquence native, fortifiée par la foi et clarifiée par l’unité de son propos, elle n’était pas parleuse41. Au village, elle était restée longtemps silencieuse. Plus tard, parmi ceux de son parti, elle n’était loquace que sur le sujet de la guerre. À Rouen, elle fut sobre de mots dans des circonstances héroïques.

Entendre la litanie des soixante-dix articles grossièrement 56mensongers du Réquisitoire, sans y rien opposer que des négations brèves, renvoyant pour le reste à ses réponses précédentes, mérite une admiration à laquelle n’a droit aucun mot historique si brave ou brillant qu’il soit.

Aucune calomnie, aucune insulte à son honneur et à sa foi, aucun mensonge ne l’a induite à contestation ou à dispute. À chacun des articles elle a fait une réponse très courte, sans mépris ni colère. Quand on lui dit qu’elle était hérétique et avait propagé l’hérésie, qu’elle ruinait la foi catholique, elle répondit :

— Je nie cet article. À mon pouvoir j’ai soutenu l’Église.42

On peut dire, sans grossir les choses, qu’à Rouen, les 27 et 28 mars, Jeanne, pour la noblesse et les silences rappelle Jésus au Prétoire.

Ses paroles au Procès complètent et enrichissent-ce que nous savions d’elle avant Rouen : elles confirment et éclairent son histoire jusqu’à l’origine et empêchent de prendre au sérieux ceux qui discutent sa solitude de toujours, lui prêtant, dès le début, des guides et des appuis, en dehors du Conseil des Voix.

Si la Jeannette de Domrémy n’était déjà lucide et autonome, la captive de Rouen s’écroulerait comme une marionnette qui a perdu ses fils.

L’enfant qui pesait les paroles entendues dans la grande clarté du jardin et qui, réflexion faite, avait dit : Oui, toujours avait su prendre ses risques et s’affirmait seule responsable de ses actes : de mes faits et de mes dits je ne charge personne, dira-t-elle, au cimetière de Saint-Ouen, ni mon roi ni autre. Et s’il y a quelque faute, c’est à moi et non à autre43.

Cette revendication de responsabilité personnelle, venant d’une fille si jeune, si délaissée et sous une telle menace, est parmi ses paroles celle où l’admiration des hommes les plus séparés doit s’unir et, en même temps, elle devrait éclairer les esprits attentifs sur l’originalité et l’autonomie de son œuvre.

57Bien qu’il soit obscur et, dans son détail, insoluble, le problème de l’abjuration ne peut être laissé de côté. Celle qui, le 9 mai, devant les outils de torture étalés, déclarait que, si on devait lui arracher les membres et lui faire sortir l’âme du corps, elle ne dirait pas autre chose que ce qu’elle avait dit44 ; celle qui, après l’exhortation solennelle du 23, disait qu’elle maintiendrait jusque dans le feu tout ce qu’elle avait dit au procès45, se serait-elle effondrée le lendemain au Cimetière de Saint-Ouen ?

La scène est mal connue dans ses péripéties et son issue est problématique46. Les témoins ne s’accordent sur rien, parfois s’opposent, et plusieurs se contredisent eux-mêmes. Le certain, c’est que la fameuse cédule brève, la cédule de huit lignes au bas de laquelle Jeanne aurait mis : l’un dit un rond, l’autre une croix, l’autre son nom, cette cédule fantôme, dont on n’arrive à savoir ni qui la présenta, ni qui la lut, ne fut jamais produite. Il est étrange qu’un papier si utile, si important, ait échappé des mains de ceux qui avaient tant fait pour l’obtenir. D’autre part, il y a les paroles de Jeanne à l’interrogatoire du 28, rapportant les reproches des Voix. Le procès verbal est d’une telle confusion, suppose de telles lacunes, qu’il est téméraire d’y asseoir une opinion valable sur la nature de la mauvaiseté que Jeanne s’accuse d’avoir commise. On y discerne qu’elle croit avoir fléchi ; mais ne sait pas elle-même en quoi, sur quoi, puisqu’elle affirme avoir dit en l’eure (au moment même) qu’elle n’entendait rien révoquer si ce n’est en conformité avec le plaisir de Dieu47.

Il serait vain d’épiloguer sur la portée psychologique ou morale d’un fait aussi mal connu.

58Notes
du chapitre IV

  1. [1]

    Q I 163-164 (15 III).

  2. [2]

    Q I 151-152 (14 III).

  3. [3]

    Q I 326 (28 III).

  4. [4]

    Q I 163-164 (15 III).

  5. [5]

    La lettre royale spécifie que la captive est cédée à Cauchon avec mission sous-entendue de la trouver coupable :

    C’est notre intention de ravoir et reprendre par devers nous la dite Jeanne, s’il arrivait qu’elle ne fût reconnue coupable d’aucune des inculpations ci-dessous, ou d’autres inculpations, touchant notre foi. (Q I 19, Lettre du 3 janvier 1431).

    On ne peut même pas parler d’une cession pour la durée du procès : ce sont des prêts successifs qui sont envisagés :

    Ordonnons et consentons qu’autant de fois que bon semblera au dit révérend Père en Dieu la dite Jeanne lui soit baillée et délivrée réellement par nos gens et officiers qui l’ont en garde, pour l’interroger, examiner et faire son procès. (Ibid.).

    Il est donc vrai de dire que Jeanne était prêtée à Cauchon et que si celui-ci n’avait pas fait de manière satisfaisante le travail qu’on lui confiait, Jeanne aurait été brûlée tout de même. Sa destruction sous le couvert ecclésiastique était l’idéal pour la conscience comme pour la propagande anglaises ; mais en cas de défaillance de la juridiction ecclésiastique, on aurait pourvu d’une autre manière à cette destruction.

  6. [6]

    Le petit Henry VI arriva au Château de Rouen le 29 juillet 1430 et y vécut jusqu’à fin novembre 1431. C’est donc assez vraisemblable qu’on lui montra la méchante fille qui avait menacé sa double couronne et que la prédiction faite à Jeanne se réalisa.

  7. [7]

    Q I 155 (14 III) :

    […] et appelle ce, martire, pour la peine et adversité qu’elle souffre en la prison, et ne sçait se plus grand souffrera.

  8. [8]

    Q I 43 (21 III).

  9. [9]

    Ibid.

  10. [10]

    Q I 51 (22 II).

  11. [11]

    Q I 61 (24 II).

  12. [12]

    Q I 43 (21 II).

  13. [13]

    Q II 16 (Jean Massieu).

  14. [14]

    Q I 374-377 (18 IV, Exhortatio caritativa).

  15. [15]

    Q III 332 (Jean Massieu).

  16. [16]

    Q I 154-155 (14 III).

  17. [17]

    59Gallia Christiana, t XI, col. 794 :

    Obiit 18 decembris 1442 dum ei barba tonderatur.

  18. [18]

    Q I 70 (27 II).

  19. [19]

    Q I 308 (28 III, art. LX). — Le point d’interrogation évidemment indispensable a été omis. Le ton interrogatif et, vraisemblablement, un peu narquois, a fait mettre dans la marge cette mention superbe responsum (qu’un biographe notoire de Jeanne a pris pour une exclamation admirative…)

  20. [20]

    Q I 75 (27 II).

  21. [21]

    Ibid.

  22. [22]

    Q I 326 (28 III).

  23. [23]

    Q I 75 (27 II).

  24. [24]

    Q III 201 (Pierre Daron).

  25. [25]

    Q III 212 (Jean d’Aulon).

  26. [26]

    Q III 219 (Jean d’Aulon).

  27. [27]

    Q I 201 (27 III).

  28. [28]

    Q II 365 (Martin Ladvenu).

  29. [29]

    Q II 251 (27 III, art. LXXIX) :

    Simplex juvenis et ignorans virgo […] non intelligebat sufficienter qui esset Ecclesia, ut palet ibi, cum dixit : Ego non sum talis quæ non debeam ire ad ecclesiam…

    Elle ne confond pas du tout. On vient de lui dire : Voulez-vous vous en remettre à l’Église de tous vos faits et dits ? Elle répond : L’Église, je l’aime et la veux soutenir pour notre foi. Puis elle ajoute : Ce n’est pas moi (qui ai de tels sentiments) qu’on devrait empêcher d’aller à l’église et d’y entendre la messe. Q I 174 (17 III).

  30. [30]

    Q I 397 (2 V).

  31. [31]

    Q I 182 (17 III, 2e séance).

  32. [32]

    Q II 21 (Jean Beaupère).

  33. [33]

    Q I 183-184 (17 III, 2e séance).

  34. [34]

    Q I 178 (17 III, 1re séance).

  35. [35]

    Ibid.

  36. [36]

    Q I 101 (3 III).

  37. [37]

    Q III 97 (D’Alençon).

  38. [38]

    Q I 65 (24 II) et 263 (28 III).

  39. [39]

    Au diocèse de Meaux, notamment, on faisait, au prône, cette prière :

    Nous prions pour ceux qui sont en état de grâce. Que Dieu les y tienne jusqu’à la fin, et ceux qui sont en péché mortel, que Dieu veuille les jeter hors hâtivement. (La Maison-Dieu, Revue de pastorale liturgique, n° 30, p. 130.)

  40. [40]

    Q III 163 (Guillaume Colles, alias Boysguillaume). Il ajoute même qu’on cessa, ce jour-là, de l’interroger, ce qui est inexact si le procès-verbal de la séance est correct.

  41. [41]

    60391 Q IV 213 (Chronique de la Pucelle) ; ibid., 306, Registre delphinal de Mathieu Thomassin ; Q V 32, Poème anonyme, vers 36 ; ibid., 120, Lettre de Boulainvilliers.

  42. [42]

    Q I 208 (27 III).

  43. [43]

    Q I 445 (24 V).

  44. [44]

    Q I 400 (9 V).

  45. [45]

    Q I 441 (23 V).

  46. [46]

    On a même soutenu, tout récemment, se fondant sur les contradictions des témoins de la scène du 24 mai, au Cimetière Saint-Ouen, qu’il fut impossible d’obtenir de Jeanne quelque signature que ce soit sur quoi que ce soit. (Charles Boulanger, Enterrement de l’Affaire Jeanne d’Arc, Rouen, 1956, pp. 86-96). L’auteur a examiné les textes de près et tout n’est pas à laisser de côté dans ce qu’il dit, malgré le ton passionné avec lequel il expose sa thèse. Pourtant il n’arrive pas à convaincre que les paroles de Jeanne telles que les rapporte le procès-verbal du 28 mai soient une pure invention. Tout le procès tend à prouver que telle n’était pas la manière de Cauchon. Ses textes sont truqués, tendancieux, incomplets ; mais invariablement il cherche à côtoyer un minimum de vérité dans ses procès-verbaux. On retrouve cette tendance jusque dans l’Information posthume où se trouve le maximum de falsification.

    Quant à l’argument de l’auteur que les Anglais, dans la lettre annonçant le supplice de Jeanne à la Chrétienté, la traitent de cœur de fer (ferreum cor) et montrent par là qu’ils n’ont jamais compté sur une soumission de sa part (ibid., p. 104), il n’a aucune valeur. Le texte signifie que Jeanne avait un cœur obstiné, un cœur d’airain, insensible aux bons conseils de ses juges. (Cf. Q I 487, Lettre du roi d’Angleterre à l’empereur d’Allemagne).

    Malgré ces critiques et d’autres, qui n’entrent pas dans le cadre de cette étude, il reste que M. Boulanger attire l’attention plus fortement qu’on n’avait fait avant lui sur l’incohérence de la scène dite de l’adjuration et sur les palinodies de plusieurs témoins du procès de réhabilitation.

  47. [47]

    Q I 457 (28 V).

61V.
Le dernier jour

Les paroles prononcées par Jeanne au matin de sa mort, dans sa prison, ne sont pas connues par un document moins suspect que le précédent. On sait que Cauchon et plusieurs autres vinrent trouver Jeanne le 30 mai, de bon matin, pour lui signifier sa mort. Ce fut, en fait, un interrogatoire in extremis. On y questionna la condamnée et, quelques jours après, fut rédigé un document où l’on rapportait de manière enchevêtrée les questions qu’on lui avait posées et les réponses qu’elle avait faites, ou était censée avoir faites1.

La substance de l’Information posthume est une mixture de vrai et de faux en proportion évidemment inégale, obtenue à partir de faits réels (du moins probables ou possibles) complétés par des gloses frauduleuses, en tant qu’elles tirent des paroles plausibles de Jeanne des conclusions qu’elle aurait repoussées avec horreur.

Si les dires de l’Information étaient vrais, il en résulterait qu’au matin de sa mort, Jeanne se serait laissé convaincre, par ceux qui la questionnaient et l’exhortaient, que non seulement ses Voix venaient d’esprits mauvais, mais qu’elle se repentait d’avoir fait la guerre aux Anglais, c’est-à-dire qu’elle aurait renié radicalement la totalité de son œuvre et abandonné la foi dans son inspiration. Or, même si l’on met de côté provisoirement les attestations contraires produites à la Révision (et provenant en partie des mêmes témoins), il est clair que cet abandon subit et total de ce qu’elle a soutenu comme vrai, d’une vérité intangible et sacrée, tout au cours du Procès, et plus particulièrement, et plus énergiquement, dans les jours qui ont précédé sa mort, 62est en contradiction avec ce que nous savons de sa foi, de son courage et de la fidélité à son roi, qu’elle proclamait encore hier, en coupant la parole au faux prêcheur insultant dans son prêche la maison de France2.

Il est naturel que Jeanne, exhortée à mourir en bonne chrétienne, ait demandé pardon à ses ennemis ; mais la conclusion qu’on en tire, qu’elle regrettait de leur avoir fait la guerre, pour délivrer la France, serait comique dans son absurdité, si elle n’était une hideuse escroquerie spirituelle.

Comme prêtres, ces hommes venaient dire à Jeanne, une heure avant le bûcher : Dites maintenant votre confiteor, frappez-vous la poitrine pour avoir fait tuer tant de braves gens dont beaucoup, peut-être, sont maintenant en enfer, étant morts par vous sans confession. Et la pauvre Jeanne qui ne craignait rien tant que de faire tuer des hommes sans confession, qui avait pleuré sur les âmes des Anglais qu’elle avait vus mourir, rien ne pouvait la toucher plus au vif que ces reproches et, à les entendre, elle a dû pleurer de nouveau et s’accuser et battre sa poitrine. Or, à ce moment, les prêtres, remplaçant la barrette par le bonnet de juge, disaient : Voyez si nous avions raison de la dire assoiffée de sang ! Voyez son remords d’avoir fait une cruelle et injuste guerre aux Anglais, pour le compte du Dauphin !

Nous n’avons pas besoin de croire que Loyseleur ajoute un mensonge à ses tromperies habituelles, quand il dit que Jeanne a demandé pardon à ses ennemis avec grande contrition ; mais nous sommes certains qu’il est grossièrement frauduleux quand il ajoute : reconnaissant qu’elle les avait fait tuer et mettre en fuite, leur causant grands dommages3.

Ladvenu vint dire à la Révision que Jeanne avait toujours soutenu que ses Voix venaient de Dieu et qu’elle n’avait pas été trompée4. Nous l’en croyons ; tout en notant que sa déposition est incomplète. Car nous savons que, le matin du supplice, il était au premier rang de ceux qui exhortaient Jeanne au reniement et qu’il le faisait de la manière la plus abominable.

63Elle se confessa — dit Le Camus, présent à la prison — à un certain Frère Martin (Ladvenu) et celui-ci, se disposant à la communier, tenant en ses mains l’hostie consacrée, lui demanda :

— Croyez-vous que c’est le corps du Christ ?

— Oui, dit Jeanne, je le crois. Lui seul peut me délivrer. Je demande qu’on me le donne.

Alors, Ladvenu :

— Croyez-vous encore à ces Voix ?

Et Jeanne aurait répondu :

— Je crois en Dieu seul.

(Le Camus ajoute, dans l’Information, et je n’ai plus foi dans ces Voix, puisqu’elles m’ont trompée5.)

Il est plus que probable que la phrase de Le Camus est un de ces compléments qui forment le venin de l’information et dont chaque témoin devait fournir sa part. En tout cas, celui qui mettait Jeanne en demeure de renier ses Voix, en lui présentant le corps du Christ, a dit ensuite le contraire, affirmant, en 1456, que Jeanne, jusqu’à la fin de sa vie, avait maintenu et affirmé qu’elle n’avait pas été trompée par ses Voix. Nous sommes, on le voit, avant comme après, sur un terrain mouvant, car il est clair que Frère Ladvenu est un serviteur invariablement dévoué au maître du moment. À la Révision, il raconta la scène de la communion en ces termes :

Le jour de la mort de Jeanne, par ordre des juges, avant que fût portée la sentence, j’entendis Jeanne en confession et lui donnai le corps du Christ. Je ne sais comment dire avec quelle dévotion, quelle humilité et quelle abondance de larmes elle le reçut.6

Le fond de son âme était paisible, car elle dit à Pierre Maurice, un des acolytes de l’information :

— Par la grâce de Dieu je serai ce soir en Paradis.7

La parole Je crois en Dieu seul ne paraît pas improbable. Elle n’est pas un reniement des Voix : elle marque la dernière étape dans la vie spirituelle de la voyante : Jeanne aurait alors compris et proclamait que Dieu seul est la Vérité et que tout ce qui n’est pas Lui n’est qu’une ombre. Sa réponse est, en même temps, une protestation et condense des pensées comme celles-ci : Laissez-moi tranquille ! Laissez-moi 64mourir en Dieu, sans me tourmenter encore avec mes Voix. Vous m’excédez. Non ! Je ne veux plus pour le moment) que croire en Dieu, où je me réfugie. Je ne veux plus entendre vos paroles !

Le récit de la mort de Jeanne a subi des retouches qui en altèrent profondément le caractère. Humainement et d’instinct on a voulu en faire un défi et une victoire de sa cause. Or on ne voit nulle part qu’elle se soit dressée une dernière fois pour proclamer qu’elle était champion de Dieu dans son combat pour le roi de France8.

Non pas que sa foi sur ce point ait fléchi ; mais on ne respecte pas l’histoire en disant que, sur le bûcher, elle ne cessait d’attester (en paroles) la vérité des Voix. Elle l’avait attestée par tous les instants de sa vie. Maintenant, par sa mort, elle n’attestait plus que sa sainteté. Et ceux qui, la voyant mourir pleuraient, il n’y avait pas besoin de leur crier que cette fin n’était pas l’épilogue d’une imposture ou d’une folle illusion.

Elle criait à pleine voix Jésus et, unie à Lui, fixait la croix de Saint-Sauveur. Elle ne pouvait pas, avec plus de force et plus efficacement, affirmer et glorifier ses Voix et anéantir le jugement de ses vainqueurs apparents.

Le Bénédictin Thomas Marie, prieur de Saint-Michel, déclara avoir entendu dire par beaucoup, qu’ils avaient vu s’inscrire dans les flammes du bûcher le nom de Jésus9. Ce n’est pas un détail négligeable, car il prouve que l’idée de l’Anglais Tressart, Nous avons brûlé une sainte10, s’était emparée, sous forme symbolique de l’esprit de beaucoup d’autres.

Sur le bûcher, Jeanne met le sceau à sa mission nationale et en même temps inaugure sa mission catholique, c’est-à-dire supranationale.

Croire qu’une telle rumeur ne mérite pas l’attention de l’historien serait une méprise et il serait vain d’arguer que 65les nombreux témoins dont parle le Prieur de Saint-Michel (qu’importe, d’ailleurs, s’ils ne furent que quelques-uns) furent hallucinés. Ils le furent certainement, en un sens. Mais que leur vision soit négligeable est une autre question, car la vue d’une image transmise à l’esprit, en dehors des lois de l’optique, peut être l’intimation d’une vérité.

Deux autres faits du même ordre, mais plus précisément attestés, doivent être rapportés.

Un soldat anglais et le bourreau qui avait brûlé Jeanne virent, l’un et l’autre, des signes que le supplice de la Place du Marché n’était pas une sentence de justice mais un forfait judiciaire dont la victime était, avant toute réparation humaine, attestée comme sainte.

On sait l’histoire du soldat, rapportée à la Révision par un Dominicain de Rouen. Cet Anglais, fort animé contre l’ennemie de sa patrie, s’était promis de mettre, de sa main, un fagot au bûcher. Quand il entendit le grand cri de Jésus, qu’elle poussa en expirant, il tomba évanoui. Revenu à lui, il expliqua, au couvent des Frères Prêcheurs, qu’il avait vu, au moment où Jeanne avait rendu l’âme, une colombe blanche qui venait de France (exeuntem de Francia)11.

Plusieurs diront que cet Anglais n’avait pas la tête solide et que l’oiseau blanc est un rêve. C’est trop négliger la conjoncture. L’homme a vu un oiseau : lui aussi a eu une hallucination. Qui en douterait ? Mais cette hallucination s’est imposée à sa vue (extérieure ou intérieure, peu importe) au moment où Jeanne mourant poussait son grand cri et, pour lui, il y a eu si peu de doute qu’il avait un signe, qu’il s’est évanoui d’émotion. Il n’a pas douté, à ce moment-là, que la jeune fille liée au poteau n’était pas une enchanteresse, comme on le lui avait fait croire, mais une fille de Dieu. Que le fait se soit produit au moment où expirait une jeune fille innocente qui était sainte Jeanne d’Arc n’est pas un détail qu’on puisse imputer au hasard, à moins qu’on ne 66considère comme logique et raisonnable de l’arracher à tout ce qui précède et à tout ce qui suivra. Ce qui est raisonnable, c’est de regarder le soldat anglais comme l’émouvant, le respectable chef de file de la grande foule anglaise qui, dans la suite des temps, battra loyalement sa coulpe devant le bûcher allumé à Rouen par les soins du comte de Warwick12.

Le cas du bourreau, plus concret, est connu par deux témoignages d’où il résulte que cet homme vint à la maison des Frères Prêcheurs, vers la fin de l’après-midi, désespéré d’avoir été l’instrument de ce supplice. Il disait que Dieu ne lui pardonnerait pas d’avoir tant fait souffrir sa victime, dont le feu n’avait détruit ni les entrailles ni le cœur, qu’il n’avait pu lui-même consumer, bien qu’y employant du charbon et du soufre. Il y voyait un miracle évident13.

Les histoires qui rapportent le fait ne parlent, le plus souvent, que du cœur, et laissent les entrailles parce que le cœur tout seul semble plus poétique. L’épisode du cœur et des entrailles ne doit pas non plus être traité légèrement. Il est, bien entendu, inutile et un peu ridicule de compulser les annales des exécutions par le feu pour voir si pareille chose ne se serait pas produite avant ou après Jeanne d’Arc. Il est plus que probable que, dans des autodafés où beaucoup de victimes périssaient sur des bûchers improvisés, des corps furent imparfaitement brûlés14. Le cas de Jeanne d’Arc n’est pas seulement différent, il est sui generis : son exécution, solennelle manifestation politique, avait été préparée avec un soin spécial (c’est d’ailleurs ce qui lui causa des souffrances extraordinaires). En outre, on doit invoquer ici, comme précédemment, le fait de la conjoncture, dont la signification est accrue par les conjonctures déjà connues. Cette signification ne peut être biffée négligemment en y substituant un mot aussi pauvre que hasard.

Le bourreau, comme le soldat, n’a pas pensé au hasard : il a cru tout naïvement, raisonnablement, à un signe. Il a fait comme les gens qui ne peuvent arriver à croire que c’est 67par hasard que le corps d’une sainte Thérèse, au lieu de pourrir, s’est mis à répandre un parfum.

Les entrailles, on l’a dit, sont souvent omises de l’histoire. Il faut les y remettre, en s’aidant de l’Écriture : Ure renes meos et cor meum : purifie par le feu mes reins et mon cœur. Chez Jeanne, c’était inutile : tout ce qui, dans le commun des hommes, est siège et serviteur de la concupiscence était, en elle, pur et enfantin. Le feu s’avouait inutile. Pour le cœur, faut-il rappeler que la Fille-Dé était aussi la Fille au Grand Cœur, au cœur fait pour contenir et proclamer un grand et preux amour ?

Les doctes et les puissants étaient aveugles. Au bourreau, à l’intouchable, il fut donné de voir et de comprendre. Il faudra un quart de siècle pour que les doctes et les puissants confirment le soldat anglais et disent : c’était une sainte fille. Il faudra ensuite quatre siècles pour que les doctes affirment avec le bourreau : c’était une sainte.

On voit que l’histoire fait mal son office si elle supprime, ou raconte comme honteusement, la Colombe et le Cœur15.

Elle serait encore légère et injuste, si elle omettait, outre le soldat et le bourreau, un autre témoin, également humble et plus glorieux, de la Pucelle, brûlé avant elle, pour avoir proclamé, en plein centre anglo-bourguignon, que Jeanne était de Dieu. Nous ne le connaissons, ce témoin, que par un ennemi de Jeanne d’Arc, Jean Chuffart, auteur du fameux Journal dit du Bourgeois de Paris. C’était une Bretonne de Bretagne bretonnante et s’appelait Pierronne. Elle eut l’audace et la grandeur d’affirmer devant ses juges que Jeanne était bonne et faisait l’œuvre de Dieu. On la prêcha en face de Notre-Dame et elle fut brûlée le dimanche 3 septembre 1430, c’est-à-dire au temps où Jeanne, prisonnière, était encore au Château de Beaurevoir ; neuf mois avant son supplice16.

68Notes
du chapitre V

  1. [1]

    Pour une analyse de la manière dont ce document a été obtenu et rédigé, voir Les Voix, chapitre XV, § I Alchimie judiciaire.

  2. [2]

    Q III 190 (Jean Riquier) ; Q II 349 (Ysambard de la Pierre) ; Q III 168 (Martin Ladvenu) ; Q II 17 (Jean Massieu).

  3. [3]

    Q I 485 (Nicolas Loyseleur).

  4. [4]

    Q III 170 (Martin Ladvenu).

  5. [5]

    Q I 482-483 (Jean Le Camus).

  6. [6]

    Q II 8 et HI 167 (Martin Ladvenu).

  7. [7]

    Q III 191 (Jean Riquier).

  8. [8]

    Voir Les Voix, chapitre XV, § II L’invocation dans les flammes.

  9. [9]

    Q II 372 (Thomas Marie) :

    Audivit a multis quod visum fuit nomen Jhesus inscriptum in flamma ignis in qua fuit combusta.

  10. [10]

    Q III 182 (Pierre Cusquel).

  11. [11]

    Q II 352 (Ysambard de la Pierre).

    Qui venait de France. Je n’ignore pas que la leçon de Francia a été remplacée partout par de flamma, comme plus facile à expliquer ; mais il reste que tous les manuscrits ont, lisiblement, de Francia, qui n’est pas manifestement erroné. Cf. Q I 352 n. 2.

  12. [12]

    Au nombre de ces gestes de repentance, il faut citer la statue de Jeanne d’Arc mise dans l’église anglicane de Warwick-on-Avon en réparation des souffrances infligées à la Pucelle par le comte de Warwick, gouverneur du château de Rouen.

  13. [13]

    Q II 7 (Ysambard de la Pierre). La déposition d’Ysambard est à corriger, pour la phrase nonobstant l’huile, le soufre et le charbon, par le texte édité par P. Doncœur et Y. Lanhers (Documents et Recherches, t. III, p. 39) suivant lequel le mot huile est à supprimer. Jean Massieu (Q III 159-160) tenait de Jean Fleury, clerc du Bailli de Rouen, que le bourreau lui avait dit : Le corps une fois brûlé et réduit en cendres, le cœur resta intact et plein de sang.

  14. [14]

    Dans les exécutions des béguins du midi de la France, la combustion des victimes était parfois imparfaite, car on voit les amis ou les parents des condamnés venir chercher leurs restes. Louis Tanon, Histoire des tribunaux de l’Inquisition en France, p. 478.

  15. [15]

    Il est antihistorique de dire le fait légendaire, comme le fait Lanéry d’Arc. Parlant de l’Histoire de l’église cathédrale de Rouen, 69par Dom Pommeraye, il écrit :

    Il réédite la légende du cœur de l’héroïne retrouvé intact dans les cendres du bûcher. (Livre d’Or, etc., p. 562, n° 1225).

    On a le droit de croire que, par le hasard d’une combustion incomplète, le cœur de Jeanne a été épargné ; mais on ne peut croire, historiquement, par préférence personnelle, que le fait soit controuvé.

  16. [16]

    Q IV 467 :

    […] elle disoit et vray propos avoit que dame Jehanne, qui s’armoit avec les Arminaz, estoit bonne, et ce qu’elle faisoit estoit bien fait et selon Dieu.

82Deuxième Partie
La sainteté

Alain Chartier (ou l’auteur de la lettre qu’on lui attribue) a vu par enthousiasme poétique, du vivant de la Pucelle (c’était peu après le Sacre), qu’elle était plus que la gloire des Français et appartenait à tous les chrétiens ; et même il semble pressentir et appeler la proclamation de sa sainteté1. Par contre, aucun des théologiens chargés de préparer par leurs consultations le travail de la réhabilitation ne paraît soupçonner que la condamnée de Rouen pourrait être justiciable d’une sentence plus glorieuse que la simple annulation de son opprobre judiciaire. Ils voient surtout en Jeanne une fille vertueuse, injustement calomniée, qu’il convient de laver de tout soupçon. Aveuglés ou paralysés par un solennel jugement d’Église, qu’ils estiment inique mais non sacrilège, ils ne distinguent pas la grandeur surhumaine de la victime. Et puis, peut-être, aussi, sont-ils trop juristes, trop politiques, trop soucieux de ménager l’Université2. On se défend mal de l’impression qu’ils sont dominés par un idéal négatif : détruire la mauvaise opinion qu’on s’est formée de Jeanne, sur la foi de la sentence de Rouen. Que la condamnée ait pu commettre des fautes, ils sont disposés à l’admettre, tout en protestant que c’est moins grave qu’on ne l’a dit et ne méritait pas pareil supplice. C’est pourquoi on insiste sur la jeunesse de Jeanne, sur son ignorance, sur son humble situation sociale.

Enfin, les ouvriers de la Réhabilitation ont, à nos yeux, une autre tare : ils ne pensent pas à Jeanne premièrement ; ils pensent au roi. C’est l’honneur royal qui a été vilipendé au Marché de Rouen et qu’il faut venger. Rouillé, théologien 83commis par Charles VII pour faire la première enquête préparatoire, n’en fait aucun secret dans son Mémoire : il faut fermer la bouche aux calomniateurs de la Couronne de France, en étalant l’injustice du procès fait à celle qui combattait pour elle3. (Pour le roi, le fait qu’il ait eu de l’estime pour Courcelles et lui ait donné sa confiance — Courcelles, bourreau n° 2 de Jeanne, votant pour la torture — n’est-il pas une preuve suffisante que le souvenir de la voyante de Chinon ne hantait pas sa mémoire ? Il était plus soucieux de faire faire une belle épitaphe pour la Dame de Beauté qu’une chronique de la Pucelle.)

Nous sommes trop loin de cet esprit de la Réhabilitation pour en juger avec justesse et sérénité. Toujours est-il que nous ne pouvons plus y voir qu’un timide et tâtonnant effort encore obscurci de préjugés, encombré de prudence et empêtré de subtilités.

Il y a une sainteté qui est une longue patience, un âpre combat jamais fini. Il y a une sainteté du cloître et une sainteté du monde. Jeanne d’Arc est encore autre chose : c’est une sainte de liberté et d’innocence, de plein air et d’élection. Si libre, si innocente qu’on pencherait à croire, à tout moment, que le poids du péché d’origine ne pèse pas sur son âme.

S’agissant du cheval, de la guerre ou du cérémonial, elle fut du premier coup parfaite. C’est tout de même pour les vertus : elle semble savoir sans avoir appris et tout faire sans contrainte. Pour le corps, pour l’esprit et pour l’âme, on dirait qu’elle échappe à la nécessité de l’ascèse.

Sa vie publique ne dura que trente mois ; mais cette course rapide, avec son bref sommet de gloire, son écroulement et son pavois de flammes, fut plus propre que la plus longue existence et la mieux remplie, à éprouver des vertus difficiles, diverses et opposées. Le métal de son âme, bien qu’il fût d’une rare pureté, a subi la septuple épreuve.

D’autres saints, et des plus grands, nous apprenons les 73longs efforts pour conquérir l’humilité parfaite (selon les uns, selon les temps, c’est le troisième, le septième ou le douzième degré). Une sainte Thérèse nous confie qu’elle ne trouva enfin le vrai trésor d’humilité que dans l’éblouissante révélation de l’extase d’union. Et c’était, ce vrai et surprenant trésor : de n’avoir plus de peine à dire ou à entendre du bien d’elle-même4.

Jeanne a trouvé ce trésor sous sa main et, dans son ingénuité, elle n’a pas soupçonné qu’elle le possédait. La mesure de son humilité est dans la hardiesse de ses paroles. Quand elle dit : il n’y a de secours que de moi5, elle n’ajoute pas : indigne que je suis, sachant qu’elle est, en fait, devenue digne de délivrer la France, par la faveur de Dieu. Elle repense, à son plan, la parole du Magnificat : fecit mihi magna qui potens est [il fit pour moi de grandes choses, celui qui est puissant].

Elle ne se débat pas anxieusement pour échapper aux bonnes gens qui lui baisent les mains, d’abord parce qu’elle ne voudrait pas les molester, ensuite parce qu’elle se sent défendue contre toute bouffée d’orgueil6. Et elle trouvait juste que sa bannière fût bien en vue au cours du mystère du Sacre et le disait bonnement.

Son humilité ne se sépare pas de la grâce prophétique : elle est parfaite, infuse et invisible. Elle-même ne la connaît pas. Comment un tribunal spirituellement hébété et, par la suite, tous ceux qui sont de son esprit ne prendraient-ils pas cette humilité-là pour le comble de l’orgueil ?

On sait sa libre allure et même son ton de commandement avec les prêtres : c’est quand elle agit dans le cadre de sa mission. Cette liberté ne dénote pas d’irrespect au regard du ministère sacré : à Vaucouleurs, quand le curé Fournier est venu dire sur elle un exorcisme, elle s’est jetée à ses pieds, en toute humilité, malgré son déplaisir. À Frère Richard qui, aux portes de Troyes, s’agenouille devant elle, elle répond en se prosternant devant lui7. Elle récuse fermement Cauchon comme juge et va jusqu’à le menacer d’un châtiment, s’il persiste à la poursuivre, mais elle ne lui manque pas d’égards. Jusqu’au dernier matin, elle gardera 74envers lui, pour lui reprocher de la faire mourir, un ton calme et déférent.

La certitude d’être dans la vérité ne l’a jamais quittée. (L’objection de l’abjuration et des réponses faites dans sa prison le matin de sa mort ne vaudrait rien, pour la simple raison que l’exacte réalité des faits, dans ces deux circonstances, reste impénétrable.) Il faut, pour apprécier cette certitude à sa valeur, rappeler deux faits : le premier c’est qu’une mystique de l’envergure de Thérèse de Jésus a, toute sa vie, passé par des périodes de doute et de tremblement sur la vérité de ses révélations. Le second, c’est que cette certitude, dans le cas de Jeanne, a subi des assauts qui, normalement, devaient ruiner sa foi dans l’archange et les saintes. Sa mission avait apparemment échoué ; elle était jugée par un tribunal ecclésiastique présidé par un évêque et elle y voyait figurer des têtes mitrées et des compétences théologiques garanties par l’Université. Enfin, elle savait bien qu’on doutait d’elle dans son parti. Or jamais, au cours des séances les plus durement menées et les plus solennelles, pas plus que dans les entretiens mielleux et caritatifs en comité réduit, elle n’a cédé un pouce de terrain ; elle n’a pas cessé de s’affirmer inspirée de Dieu par les Voix :

Si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais !8

La crainte des mystiques d’être trompés par l’Esprit mauvais est quasi générale et a pu prendre, chez les plus grands, la forme d’une obsession. Pour Jeanne, elle semble n’avoir balancé sur la nature de l’ange que le temps de quelques visions. Après s’être tenue sur ses gardes, pour juger la valeur des paroles qu’elle entendait et, sans doute aussi, des effets qu’elle observait en elle, elle prit parti : ce n’était pas l’Ennemi qui lui parlait, c’était un ange de lumière : J’eus cette volonté de le croire. Cette fermeté de décision pourrait être imputée à présomption, si on la compare aux incertitudes torturantes souffertes par beaucoup de grands contemplatifs. Il faut y voir une grâce d’état. Jeanne a, si l’on peut dire, un régime spirituel sui generis, conforme à sa 75personne et à son œuvre. Ses révélations se rapportent à un problème temporel et non personnel ; ses grâces sont gratis datæ, données d’abord pour le besoin d’autrui. Il ne serait pas opportun, il ne serait pas possible, vu le travail à faire, que des doutes fissent brèche dans la confiance qu’elle a mission de planter dans les cœurs. D’où sa conviction, ingénument exprimée, qu’elle est apte à discerner les esprits. Elle est sûre de repérer le Diable, s’il venait singer saint Michel. Elle est sûre que les apparitions de Catherine de la Rochelle sont des menteries ; sûre qu’elle ne peut être trompée sur son propre cas, par les révélations faites à qui que ce soit. Ses révélations, à elle, sont pures d’erreur :

Jamais l’Ennemi n’eut pouvoir sur mes œuvres.9

Cette certitude énergique et tranquille de ne pouvoir être trompée, en matière de visions et révélations, était, il faut le reconnaître, pour ses juges, un attrayant prétexte d’incrimination. Si l’on refuse d’y voir un privilège spirituel extraordinaire, comment échapper au soupçon qu’elle dénote une immense présomption ?

Il convient de rappeler ici une singularité frappante du commerce de la voyante avec ses Voix : c’est le fait de se mettre comme à son gré en rapport avec elles. On le sait par elle-même, qui ne semblait pas dans son ingénuité en soupçonner la nature singulière. Elle le révéla d’une manière fortuite, amenée à le faire par une question insidieuse. Cauchon, intrigué par la fréquence et la régularité des visions, avait trouvé là un indice précieux : ne l’autorisait-il pas à inculper la voyante d’évoquer des esprits maléfiques ? J’appellerai mes voix à mon aide tant que je vivrai, avait-elle dit10. C’était une aubaine, cette analogie facile avec l’évocation magique ! Si peu versé que fût Cauchon en matière spirituelle, il savait bien que les visions et locutions sont des événements inattendus et passivement subis. Or, ici, l’accusée avouait qu’elle se comportait comme une magicienne qui contraint des esprits, par quelque charme, à la servir.

76— De quelle manière les requérez-vous ? demanda-t-il.

— Je réclame de Notre Seigneur et de Notre Dame qu’ils m’envoient conseil et confort ; et ils me les envoient11.

De telles évocations se font par formule secrète. Quelle était sa formule ? Elle la donna :

— Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église […] Et aussitôt elles viennent.12

Tel était le charme : un appel à Dieu, à la Vierge Marie ; l’hommage à la Passion, et cette clause naïve et tendre : si vous m’aimez. Telle était la magie. Si les juges avaient voulu la vérité, elle leur était offerte. Jeanne n’évoquait pas de mauvais esprits, elle n’appelait pas même des anges : dans sa simple et pure religion elle s’adressait au Maître des esprits et en était écoutée.

C’est que la religion de cette petite paysanne du XVe siècle tombé si bas, est immuablement centrée sur l’Essentiel. Ce qui montre — soit dit en passant — que le christianisme à l’état pur se trouve, en tous les temps, chez les adeptes les plus humbles (et, en apparence, les plus ignorants) de sa foi, formant sa puissante et secrète armature. Jeanne, ayant grandi dans un village où, comme partout, survivent des croyances et des pratiques païennes (d’ailleurs généralement innocentes) y est indifférente au point de ne pas même y penser. Sa marraine Aubery, la femme du maire de Domrémy, avait dit devant elle qu’elle avait vu les fées autour du Beau Mai. Et Jeanne disait : Je ne sais pas si c’est vrai ou non13. Elle ne se souciait pas de la prophétie sur le Bois Chênu d’où devait sortir la jeune fille fabuleuse14. Elle ne croyait pas au sabbat15 ; et, de la mandragore, elle savait vaguement que c’était une chose mauvaise à garder16… Toutes ces choses étranges, en marge de la croyance qu’elle tenait de sa mère, elle y mettait l’étiquette sorcerie17 et ne s’en mettait pas en peine. Quand elle fut blessée sous Orléans, des hommes d’armes qui savaient de ces charmes 77qui guérissent les plaies offrirent leurs services. Elle les repoussa, car elle ne voulait pas guérir par l’art du Diable18. Son théocentrisme était si fort qu’il lui faisait mettre à leur place les Voix elles-mêmes, simples agents de transmission19. Malgré son expérience personnelle des faits extraordinaires, elle ne faisait jamais fond sur le miracle, n’y croyant que comme une récompense de la foi et de l’action. Primum facere [faire en premier] aurait pu être sa devise. Bien plus, l’action, chez elle, n’était pas entravée par la certitude de l’échec. Elle était sûre d’être prise ; elle voyait chaque jour le délai se réduire où la terrible prédiction s’accomplirait et elle continuait pourtant de risquer sa personne ; elle fait bravement sa téméraire sortie de Compiègne.

Bien qu’elle fût fort attentive à la pratique religieuse et y trouvât une joie sensible (on sait qu’elle pleurait quand elle communiait), sa religion lucide et ferme subordonnait tout au culte en esprit et vérité. C’est pourquoi elle donnait à ses juges une occasion de facile scandale, en refusant de communier à Pâques, s’il fallait acheter cette faveur en renonçant pour toujours à l’habit d’homme20. Quelle arme elle leur donnait ! Ne pas communier à Pâques pour un caprice, une question de costume, quel mépris des sacrements21. Quand on lui lut l’article où était développée la réprobation de cette impiété opiniâtre, elle eut deux réponses : la première qu’elle aimait mieux mourir que révoquer ce qu’elle avait fait pour obéir à Dieu ; la seconde que si ses juges lui refusaient la messe, il était au pouvoir de Dieu de la lui faire entendre sans eux quand il lui plairait22. Il est possible de voir dans cette dernière réponse une riposte contenant une bravade. Il n’est pas impossible non plus d’y discerner la certitude qu’elle ne pouvait être frustrée d’aucune grâce, pour préférer à tout le vouloir de Dieu. Le même esprit lui dicte ses paroles au moment où, se croyant en danger de mort (18 avril) elle demanda de reposer en la terre sainte23. Comme on lui disait qu’il fallait d’abord se soumettre, elle répondit :

— Si mon corps meurt en prison et que vous ne le fassiez pas mettre en terre 78sainte, je m’en remets à Notre Seigneur.24

De tout ce qu’elle aime, vénère, désire, rien ne compte, s’il faut l’avoir au prix d’une concession qui soit un fléchissement. Sa formule définitive, c’est :

— Je m’en remets de tout à Dieu, mon Créateur. Je l’aime de tout mon cœur.25

Comme tous les saints, Jeanne a eu l’amour de la chasteté, manifesté par une consécration virginale. À treize ans elle a voué à Dieu l’intégrité de son corps26 et, comme pour barrer la route aux sottises qui allaient proliférer sur ce thème, elle a spécifié : ma virginité de corps et d’âme27. Elle ne séparait pas les deux puretés. Elle ne mettait dans sa virginité physique aucune mystérieuse efficace. On aurait bien voulu la prendre là-dessus :

— Ne vous a-t-il pas été révélé que si vous perdiez votre virginité les Voix ne vous viendraient plus ?

— Cela ne m’a point été révélé.28

On insista en faisant un détour :

— Si vous étiez mariée, croyez-vous que les voix vous viens draient ?

— Je ne sais. Je m’en attends à Notre Seigneur.29

De sa virginité de corps et d’âme elle n’attendait que le salut30.

Sa pureté, elle aussi, est libre, aérée. On y retrouve l’ignorance de sa richesse. Elle était en contraste avec l’ascèse héroïque d’autres saints, qui ne protègent leur âme qu’en baissant les yeux toute une vie. Cette sainte de dix-huit ans vit côte à côte avec les hommes et n’en est pas gênée. Son innocence lui permet une franchise d’allure où d’autres, non moins purs, mais d’une pureté plus menacée, s’affoleraient. Combien Jacot d’Arc avait redouté cette vie parmi les gens de guerre ! Il parlait de la noyer31. Fort prudente, elle avait choisi l’habit d’homme pour sa protection matérielle ; mais elle était sans pruderie, se laissant armer par d’Aulon, bon prudhomme, dont les yeux ne s’attardaient pas sur le corps de cette vraie et entière pucelle, comme il disait32.

79Néanmoins, elle veillait à sa réputation et dès que la vie en campagne ne l’exigeait plus, elle quittait tout contact avec les hommes. Partout où elle était logée dans les villes, elle tenait à avoir une compagne de nuit, s’il était possible la fille de la maison. Inculpée d’impudeur, à Rouen, pour avoir des hommes à son service, elle fit observer qu’à la guerre elle couchait vêtue et armée33. Elle n’était pas négligente de son corps : son hôtesse de Bourges, la dame de Bouligny, témoigna qu’en quinze jours qu’elle avait passé chez elle, elle était allée plusieurs fois au bain34.

Des femmes qui avaient eu l’occasion d’observer la Pucelle de près dirent à d’Aulon qu’elles n’avaient jamais remarqué que son corps fût soumis à la loi de son sexe35. Ce détail ne mériterait pas d’être donné s’il n’avait été l’occasion de commentaires sans proportion à sa qualité historique. Michelet en donnait une explication hardiment idéalisée :

En elle, la vie d’en haut absorba toujours l’autre et en supprima le développement vulgaire.36

Quicherat, avec bon sens, a attiré l’attention des biographes sur le danger de disserter sur un fait aussi mal établi, et il suggère que si Jeanne savait dissimuler en campagne les besoins naturels capables d’attirer sur sa personne l’attention de ses compagnons d’armes, il n’est pas impossible que l’ingéniosité de sa pudeur se soit étendue au-delà37.

Plusieurs ont témoigné que Jeanne, bien qu’elle fût belle et bien formée38 (comme le remarque encore d’Aulon) n’éveillait pas en eux de mouvement sensuel. Cela venait sans doute de la nature sereine de sa beauté et aussi des dispositions de ceux qui l’approchaient. Il n’y faut pas voir une vertu mystérieuse la protégeant de l’impureté en toute occurrence puisque à son arrivée au château elle fut accueillie par une grivoiserie39 ; et l’on sait qu’une fois captive elle fut, à plusieurs reprises, en butte à des tentatives de violences40.

Elle avait pleuré sous l’insulte des Anglais. L’oubli d’elle-même n’allait pas jusqu’au désir d’opprobre. On ne trouve pas chez elle le défi à la nature, le tour de force de la sain­teté 80tel qu’il se montre dans le discours à Frère Léon. La simple Pucelle n’était pas franciscaine à ce point (on verra ailleurs qu’elle ne l’était en aucune façon41). Elle n’aurait rien compris au sermon de saint François sur la joie parfaite de l’homme qu’on injurie, qu’on bat, qu’on déshonore injustement. Si, au tribunal, elle s’est montrée d’une humble patience devant les calomnies en forme judiciaire, elle se fâchait des sales paroles de d’Estivet qui l’appelait paillarde et ordure. Un jour, elle s’en irrita au point de se rendre malade, si bien que Warwick, redoutant pour sa prisonnière une fin naturelle, défendit que désormais on l’injuriât42.

Qu’elle n’ait point pratiqué la mortification méthodique de l’immense majorité des saints, comme le suggère la connaissance de sa vie et les circonstances de sa mission, ne doit pas faire croire qu’elle se traitait sans rigueur. Ceux qui l’approchaient étaient frappés de sa frugalité. Aux jeûnes d’obligation, universellement observés de son temps, elle ajoutait le jeûne du vendredi43 et une austérité constante dépassant beaucoup celle d’une vie campagnarde44. Ce n’est qu’en cas de fatigue excessive qu’elle soupait comme les autres45.

Sa mortification personnelle, c’était la vie qu’elle menait à l’armée. Elle avait monté à cheval, elle avait revêtu le harnais de guerre, couché aux champs, sans avoir subi l’endurcissement rigoureux du futur homme de guerre. La fatigue de ce genre de vie, pour une jeune fille, se doublait des souffrances qu’elle devait s’imposer dans le secret, du fait de vivre parmi des hommes46. Plus longtemps qu’eux elle restait sous l’armure et en fut blessée47. Le cheval aussi la blessait. Jeanne d’Arc à cheval, pour l’histoire, pour les images, c’est une belle et jeune guerrière caracolant sur un coursier qui s’impatiente. L’image n’est pas menteuse mais elle ne montre que le brillant des choses. Jeanne souffrait à cheval, car elle blessait et ne voulait rien dire. On le sut tardivement à Rouen et ce détail s’est comme égaré dans une déposition sans relief du procès de révision48.

81Enfin et surtout il y eut la grande pénitence de la prison où elle était enchaînée et sous la garde combien dangereuse des archers ; la pénitence des longs débats savamment semés de pièges : sa vie, sa foi, calomniées par des hommes dont elle ne pouvait oublier qu’ils étaient des prêtres de son Église. C’était, disait-elle elle-même, un martyre49.

Il y avait donc dans la vie libre et laïque de Jeanne matière à suppléer les rigueurs du cilice ou de la discipline.

La souffrance, dans la vie de Jeanne, n’a pas commencé à Rouen, lequel n’est que sommet et épilogue ; et la souffrance du corps est la moindre. Comme tous les êtres voués à une tâche extraordinaire, par des voies surhumaines, tous les êtres humains l’ont fait souffrir par hostilité, scepticisme ou torpeur. Dès les Voix, elle sentit la dure nécessité de l’isolement : elle devenait sacra, mise à part. Même ceux qui l’aidèrent la désolaient par leur mollesse et leurs doutes. C’était lourd, à un enfant, de toujours relever les courages. Puis, à côté du réconfort de l’entrain populaire, il y eut les jalousies des hommes d’armes, les menées des politiques et surtout l’immense, l’enlisante médiocrité royale.

Charles, qu’elle défendit encore par ses paroles quand on l’eut désarmée, offre cet étrange et attristant spectacle d’être l’homme le moins digne qui fût du secours qui lui venait d’En-Haut. À part ce mouvement de confiance qu’on vit dans son regard à l’entrevue de Château-Chinon50 ; à part ce bref élan de gratitude joyeuse, aux portes de Tours, peu après la retraite anglaise, où la soulevant — car elle s’était inclinée très bas — il la prit dans ses bras51, c’est lui qui lui réservait l’épreuve la plus cruelle et désemparante : après avoir temporisé, atermoyé, signé des trêves qui exaspéraient son ardeur et indignaient son sens politique, il la trahit (le mot n’a rien de trop) sous Paris52.

Elle ne s’est jamais plainte : elle le vénérait, l’exaltait : c’est le meilleur chrétien du monde ! Pourtant, vers la fin, elle eut un mot navrant : il n’a pas cru en moi53 !

Sauf quelques pauses de joie : l’entrevue du château, 82accompagnée de la vision ; l’entrée aux torches dans Orléans ; le départ des Anglais ; la détrousse de Patay ; Reims et le doux partage de la gloire avec les humbles parents qui sont là54 et comprennent maintenant le départ fugitif, la vie de Jeanne est toute souffrance et sa conformité avec la vie du Christ est frappante. Quelques hommes se groupent autour d’elle, mais timides et trébuchants, remplis de doutes. Après un moment très bref d’élévation temporelle — ses Palmes — c’est l’abandon général. Puis la persécution synagogale et pharisaïque où se trouvent de part et d’autre les mêmes accusations : Le Maître de la Maison est appelé Béel-zéboul. À elle on prête trois démons55. Comme Lui, elle a séduit le peuple qu’elle est venu sauver. La ressemblance va jusqu’à des détails matériels : les attentats des archers et les jeux des soldats romains. Les paroles dans la prison, au matin du supplice : Tu vois bien que tes Voix sont fausses ! Elles ne viennent pas t’enlever de nos mains56. (Il en a sauvé d’autres, qu’il se sauve lui-même !)

Elle gémit, elle pleure, pardonne et pousse le grand cri qui allume un signe dans les flammes : Jésus57.

Et après, tout de suite, dans la foule, circule la rumeur : cette fille était vraiment une Fille de Dieu58 !

Comment douter que Jeanne ne soit parmi les saints une grande favorisée ? Personne, par la vie, par l’esprit, par l’opprobre légal et par la mort, ne s’est approché plus près de l’Évangile. Une sainte Thérèse a connu de grandes souffrances de corps et d’âme. Elle a connu aussi des anticipations de béatitude qui lui tiraient des cris et elle meurt en se jetant dans les bras de Dieu :

Il est temps, mon Seigneur et mon époux que nous nous rencontrions !59

Que notre Jeanne, à première vue, semble plus près de la terre. Pourtant elle est la plus glorieusement traitée, et c’est Thérèse qui nous le rappelle : la faveur la plus signalée que Dieu puisse faire en ce monde, c’est de rendre notre vie semblable à celle que son Fils mena sur la terre. Péguy, dans sa profonde intuition spirituelle, l’avait bien marqué :

On peut dire que, de toutes les saintes, elle fut celle à qui, certaine­ment, 83il fut donné que sa vie et sa Passion et sa mort fut imitée au plus près de la vie et de la Passion et de la mort de Jésus.60

Faut-il, après cela parler des prodiges ? Oui, mais plutôt pour les subordonner. Jeanne d’Arc nous enseigne à mettre, dans sa vie et son œuvre, le merveilleux visible à sa juste et modeste place. Elle rapporte avec sécheresse et comme simple information les faits extraordinaires qui servirent son prestige populaire. Les seuls faits qu’elle a cités, pour répondre à ses interrogateurs, sont la connaissance de Baudricourt et du Dauphin, l’invention de l’épée à cinq croix, la prédiction de la blessure et l’annonce de sa prise. Pour le signe au Dauphin, tout en reconnaissant qu’elle l’avait donné, elle a refusé d’en rien dire.

Ces faits, pris à part, ne se proposent pas comme des miracles : les annales d’observations psychiques en contiennent de plus surprenants. Pour les prédictions historiques dont la réalisation était reportée au temps où elle ne serait plus, elles marquent, au comble de l’infortune et de l’impuissance, une certitude inébranlable dans la victoire finale ; mais on doit admettre qu’elles sont confuses, et, si l’on épluche le détail, plusieurs les diront discutables61. Le plus frappant et le plus franc, en fait de prophéties, ce sont les trois promesses enregistrées par ses accusateurs : la levée du siège, le Sacre de Reims, le départ général des Anglais. Le Sacre n’avait pas été seulement promis à Charles, par l’ange apportant la couronne, il était prévu presque jour pour jour, au temps où tout, pour elle, était à faire62.

Ses juges, dans un dessein d’avilissement, ne cherchaient pas à écarter le merveilleux : ils s’y appesantissaient au contraire, l’ayant rendu suspect par suppression de la sainteté, qui en est l’indispensable sertissure.

Si l’on imagine que chacun des actes qui étonnent, dans la vie de Jeanne, ait été accompli par une personne différente, on voit qu’il n’est pas impossible de l’imputer au hasard et à la nature. Ce peut être par chance ou finesse 84qu’une jeune paysanne distingue, parmi d’autres, Baudricourt ou le roi ; par hasard, qu’elle prédit à son insulteur une mort prochaine ; par à propos et audace, qu’elle gagne les Conseillers ; par bonne mine et adresse, qu’elle conquiert les Orléanais ; par confiance en sa propre valeur, qu’elle prédit la levée du siège ; par courage et don naturel qu’elle l’accomplit. Et, pour l’épée ou la blessure prédite et sa prise, si l’on trouve le hasard inopérant, on peut recourir à une explication verbale tirée du grec, comme télesthésie. Pour la Jeanne du Procès, on dirait qu’elle est merveilleusement tenace et forte ; mais qu’en tout temps l’humanité a offert de très nobles exemples de résistance à la persécution et à la fausse justice. Et quant à la mort, il y en eut d’aussi touchantes et aussi saintes et certaines de plus stoïques.

Il ne faut pas discuter un à un les faits merveilleux de la Pucelle, c’est un vain travail. C’est sous la lumière de sa sainteté qu’il faut les mettre tous. Alors, par leur convenance, par leur convergence et leur nécessité, ils participeront du miracle général. Cette manière de faire est conforme à son esprit : elle n’offrait pas, de sa mission, un signe préalable. Elle disait : faites-moi confiance ; employez-moi et les signes suivront : elle faisait appel à la foi et non à la démonstration.

Le fait qu’elle voyait des apparitions et entendait des Voix ne la place pas d’office au nombre des mystiques. Elle n’a pas connu — que l’on sache — les phases classées de l’évolution contemplative et l’on serait embarrassé pour lui assigner, à aucun moment de sa vie, une place parmi les demeures du Château de l’Âme telles que les décrit sainte Thérèse.

Ce qu’elle montre clairement dès le début, et constamment par la suite, c’est son union à la volonté de Dieu. Son départ pour la guerre sans un appel marqué lui eût semblé une extravagance coupable, (J’aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux qu’être venue en France sans le congé de Dieu63.) Son obéissance aux Voix est obéissance à Dieu, 85qui parle par elles. Cela est l’essence même de la sainteté. D’autres saints ont connu et décrit l’union de conformité à la volonté divine comme état mystique. Une sainte Thérèse le sentait comme un enivrement. Si rien ne laisse paraître que Jeanne ait connu sensiblement cet état, il n’y a guère de doute qu’elle l’ait vécu.

Tous les contemplatifs ont regardé la vie sur terre comme un exil qu’ils acceptent avec un joyeux courage. Pour eux, la mort ne peut être amère, elle est amie, elle est joyeuse, enivrante, inaugurant pour l’âme la fin de ses travaux et le commencement de son Bien. Jeanne, au contraire, s’est lamentée devant la mort ; mais outre que c’était devant la mort horrible et infamante (J’aimerais mieux avoir la tête tranchée sept fois64…), elle avait, elle aussi, connu par moments la peine de l’exil et le désir du Ciel. Quand les anges la quittaient, elle se sentait esseulée, et aurait voulu les suivre : Quand ils s’en allaient je pleurais et j’aurais bien voulu qu’ils m’eussent emportée avec eux65.

Si Jeanne n’offre pas à l’observation les états de conscience qui marquent les mystiques, elle représente leurs dons si au complet qu’on croit la reconnaître dans l’esquisse de leurs traits essentiels tels que les voyait un penseur qui avait médité longuement et avec une belle liberté d’esprit le mystère des contemplatifs.

En son âme, comme en la leur :

C’est une surabondance de vie. C’est un immense élan. C’est une poussée irrésistible qui la jette dans les plus vastes entreprises. Une exaltation calme de toutes ses facultés fait qu’elle voit grand et, si faible soit-elle, réalise puissamment ! Surtout elle voit simple, et cette simplicité, qui frappe aussi bien dans ses paroles et dans sa conduite, la guide à travers des complications qu’elle semble ne pas même apercevoir. Une science innée, ou plutôt une innocence acquise lui suggère ainsi du premier coup la démarche utile, l’acte décisif, le mot sans réplique. L’effort reste pourtant indispensable, et aussi l’endurance et la persévérance. Mais ils viennent tout seuls, ils se déploient d’eux-mêmes dans une âme à la fois agissant et 86agie, dont la liberté coïncide avec l’activité divine… De cette élévation [d’être adjutor Dei], il [le mystique] ne tire nul orgueil. Grande au contraire est son humilité. Comment ne serait-il pas humble, alors qu’il a pu constater dans des entretiens silencieux, seul à seul, avec une émotion où son âme se sentait fondre tout entière, ce qu’on pourrait appeler l’humilité divine ?66

Il faut changer peu de chose à cette description pour l’appliquer justement à Jeanne. Il faut enlever acquise à innocence, car, en elle, il n’y a rien qui ne paraisse naturel ou infus. Il faut ensuite, pour la même raison, supprimer l’explication de l’humilité.

Bien que Bergson, en écrivant ce passage, vise les mystiques parvenus à l’union divine par les voies habituelles de la théologie mystique, on ne peut guère douter qu’il ait eu, sous le regard de la pensée, la physionomie spirituelle de Jeanne d’Arc, dont il ne pouvait se lasser de relire les deux Procès. Il l’admirait, l’affectionnait et avait voulu que sa fille portât son nom67. Elle l’enseignait aussi, car aucune philosophie ne l’avait mené aussi loin que l’humble Pucelle, dans la science de Dieu et de l’âme.

Pourtant, il faut le redire : elle n’est ni ascète ni mystique à la manière caractéristique dont d’autres l’ont été. Elle est une âme de bonne volonté comblée de grâces gratuites. C’est pourquoi elle est plus riche de vertus variées et imprévues que les plus grands contemplatifs ayant forgé leur âme. Sa richesse vient d’être choisie et ornée de dons opposés : unissant la patience à l’ardeur, la prudence à la hardiesse, le sens pratique (dans l’exécution) à la foi pure (dans la conception), la force à la douceur, la gravité à l’enjouement, le charme à la virilité, la docilité à l’indépendance, la simplicité à la magnificence, l’esprit d’enfance à la circonspection.

L’âme façonnée par l’ascèse n’arrive guère en ce monde à faire résonner une gamme aussi pleine, aussi harmonieuse, de vertus extrêmes et opposées.

87On a dit que Jeanne était sainte de deux manières : selon la religion et selon la patrie. La distinction n’est pas possible : Jeanne regardait sa mission comme un ordre de Dieu sans quoi elle eût fait un énorme péché en se mêlant des affaires du royaume. Elle l’affirma avec force au Procès en disant qu’elle aimerait mieux être écartelée que d’être venue en France sans le congé de Dieu68. La phrase de Pascal sur les prophètes d’Israël exprime bien la nature de son patriotisme : elle ne combat que pour Dieu, n’espère principalement que de Dieu ; ne considère les villes que comme étant à Dieu et les conserve pour Dieu.

On ne peut certes pas dire que, sans les Voix, Jeanne n’eût pas aimé la France et n’eût pas souffert de la voir sous un joug étranger. Il est bien probable que, même alors, elle aurait eu sur l’arrangement qui livrait le royaume à un roi anglais les sentiments des provinces françaises qui, un siècle avant elle, se révoltaient devant le traité de Brétigny. Mais on ne peut guère croire que ces sentiments auraient suffi à l’engager dans son extraordinaire entreprise.

Ceux qui l’honorent comme sainte de la Patrie, négligeant ou ignorant la racine de cette sainteté, pensent plus ou moins confusément que l’amour du pays est, chez elle, le fondement de la mission qu’elle s’est attribuée, lui donnant comme d’instinct une structure et un élan religieux. Pour eux, la Jeanne de l’histoire est moins satisfaisante qu’une Jeanne qui courrait au secours de la France, sans croire que son salut est voulu de Dieu. Il est même naturel, de ce point de vue, d’avoir, à l’endroit de la Pucelle, comme une rancune secrète de n’être héroïne nationale que par un ricochet. On lui pardonne, comme on pardonnerait à un savant qui aurait fait une grande découverte en y étant mené par l’apologétique. La sainte de la patrie n’est pas pure : son abnégation et son courage seraient plus admirables s’ils jaillissaient d’une source terrestre.

Une autre erreur et un abus presque monstrueux consistent à se servir de Jeanne d’Arc pour en faire le drapeau 88de variétés du sentiment patriotique complètement étrangères à son esprit.

Enfin, pour d’autres, la notion même d’un geste de Dieu en faveur de la France, par Jeanne d’Arc, est une absurdité métaphysique69… C’était (bien curieusement chez des théologiens) l’opinion des meneurs du Procès : sainte Marguerite, étant dans la Béatitude, ne pouvait pas être opposée à la politique du roi d’Angleterre70.

On se contentera ici de noter deux points : le premier c’est que la puérilité métaphysique consiste précisément à admettre qu’il y a, par rapport à Dieu, du grand et du petit et qu’il compromet davantage sa transcendance à aider les fourmis humaines qu’à faire circuler les galaxies.

Le deuxième point, c’est que Dieu, s’il est indifférent aux aventures des peuples, ne l’est peut-être pas à l’amour des âmes et qu’il a bien pu, dans le cas présent, jeter un regard sur la France par amour pour ce chef-d’œuvre de sa droite, la fillette de Domrémy qui priait et jeûnait, afin qu’il Lui plût de changer la fortune de sa patrie.

Jeanne d’Arc offre un ensemble de marques caractérisant le prophétisme au sens biblique du mot : elle se dit Fille de Dieu (Is’ Elôhim) ; elle parle au nom de Dieu (Nâbi) ; et elle est Voyante (Rô’ eh) : comme Ahias reconnaît la femme de Jéroboam, qui feint d’être une autre71, elle reconnaît le Dauphin, qui feint d’être un autre72 ; et ses paroles au blasphémateur sont toutes pareilles aux paroles de Jérémie à Hananias : Écoute, Hananias, tu mourras cette année parce que tu as parlé contre le Seigneur73. — Et elle, à Chinon : Ha ! en nom Dieu tu le renies et tu es si près de ta mort74. Et les paroles sont vraies. Elle dit à Cauchon qu’il sera châtié, et Cauchon mourra de male mort. Elle parle aux princes sans timidité ni orgueil comme ayant autorité. Enfin ses adversaires la détruisent.

Par une piquante rencontre, Anatole France, parce qu’il 89les regardait comme extravagants et voulait en montrer le ridicule, a bien souligné certains traits prophétiques de la Pucelle. Parlant de sa lettre au duc de Bourgogne, il fait ce commentaire :

Nul doute que le Religieux qui tenait la plume n’ait écrit fidèlement ce qui lui était dicté et conservé le langage même de la Pucelle […] Dans cette lettre, elle s’attribue un pouvoir surnaturel auquel doivent se soumettre le roi, ses conseillers, ses capitaines. Elle se donne le droit de seule reconnaître ou dénoncer les traités ; elle dispose entièrement de l’armée. Et parce qu’elle commande au nom du Roi des cieux, ses commandements sont absolus. Il lui arrive ce qui arrive nécessairement à toute personne qui se croit chargée d’une mission divine, c’est de se constituer en puissance spirituelle et temporelle au-dessus des puissances établies et fatalement contre ces puissances. Dangereuse illusion qui produit les choses où le plus souvent se brisent les illuminés. Vivant et conversant tous les jours de sa vie avec les anges et les saintes, dans les splendeurs de l’Église triomphante, cette jeune paysanne croyait qu’elle était toute force et toute prudence, toute sagesse et tout conseil.75

Il suffit d’enlever bien peu de mots à ce passage pour préciser excellemment l’attitude et le caractère prophétiques de Jeanne d’Arc.

Ce caractère doit nous dispenser de nous demander si Jeanne d’Arc est, comme on l’a dit souvent, une fille du peuple. Il est bien vrai qu’elle sort du peuple, du monde des petites gens, de ceux qui n’ont ni luxe, ni serviteurs, ni privilèges (sa famille était peut-être serve76). Elle appartient au petit peuple qui peine quotidiennement sur des besognes manuelles et qui, sauf aux jours de fête, vit frugalement. Dans sa vie nouvelle, elle est restée simple dans le boire et le manger ; elle a gardé l’amour des pauvres et des petits. Elle a refusé pratiquement l’anoblissement. Elle n’a pas renié sa famille : ses frères sont venus la rejoindre et ses parents étaient au sacre. Elle n’a pas oublié son village et obtint pour lui une exemption d’impôts. Tout en se mêlant 90simplement à ceux qui sont devenus, par fortune, ses compagnons ordinaires, comme d’Alençon, elle est restée fidèle à son milieu.

Mais le peuple ne se définit pas seulement par des manières de vivre ; il a des manières de penser et de sentir : une pensée simple, inhabile aux idées abstraites et trop générales, un enthousiasme souvent irréfléchi dans les causes qui le touchent de près, une sagesse pratique qu’on s’accorde à retrouver dans les proverbes ou les fables de La Fontaine, le goût de la justice, mais sans trop y croire : les petits seront toujours mangés par les gros et plus ça change plus c’est la même chose.

Il suffit de comparer Jeanne à ce schéma très incomplet et sans nuance, où l’on trouvera pourtant un fond de vérité certain, pour voir que son esprit déborde de partout l’esprit moyen du peuple et l’on se demande si cette expression fille du peuple, appliquée à Jeanne d’Arc, apporte autre chose à l’intelligence que de simples constatations de fait.

C’est une expression-drapeau, une pensée politique bien vague, pour ne pas dire bien creuse, de dire Jeanne fille du peuple, autrement que pour indiquer son origine sociale et son attachement à cette origine77. Le vrai, c’est qu’une Jeanne d’Arc est, dans un certain sens très beau et très différent du sens ordinaire, dé-classée. Elle n’est ni roturière, ni bourgeoise, ni noble ; elle domine complètement les contingences sociales et les grandeurs d’établissement. Et cela, de nouveau, nous ramène au prophétisme et à la sainteté : pour parler à tous les hommes, il faut avoir grandi au-delà des bornes du groupe social. Jeanne d’Arc n’est pas plus fille du peuple au sens qu’y donnera, par exemple, un Michelet, que saint Ignace n’est gentilhomme ou François d’Assise fils de drapier.

Pour la même raison, pour ce débordement de toutes parts des catégories banales, il est mieux de ne pas la mettre dans la chevalerie. C’est une chose que Péguy avait notée78. Jeanne n’appartient pas à la chevalerie de l’histoire. Riche de toutes les noblesses, il est inévitable qu’on trouve en elle 91les noblesses où la chevalerie aspire ; mais dans la chevalerie personnelle qu’elle incarne il n’y a plus les petits côtés de la chevalerie historique : l’amour de se faire voir et de plaire, le goût de la prouesse, l’exaltation de la valeur personnelle, l’esprit de caste. Jeanne n’a pas donné de nom à son épée, au prix de quoi Durandal est un accessoire d’opéra. C’est de l’outillage de guerre, et la guerre est un malheur. Elle ne se rappelle pas ses faits d’armes. Si elle se les rappelait, laisserait-elle échapper, devant ses juges, sa naïve vanité de couturière et de fileuse ? Pour filer et coudre, je ne crains aucune femme de Rouen79 !

Simone Weil a eu cette pensée que je trouve forte et pleine : que chaque vie parfaite est une parabole inventée par Dieu.

La vie de Jeanne est certainement une vie parfaite. Quelle parabole est-elle ?

Je crois qu’elle fait voir l’impuissance de Dieu en face de la liberté humaine. Loin qu’il faille exalter la vie de la Pucelle comme le triomphe du miracle, il faut la voir comme un exemple de la défaite continuelle du miracle tenté par Dieu et se heurtant à l’homme borné, lâche ou méchant.

Et il est bien notable que Jeanne ait su cette possibilité, ce risque constant de l’échec de Dieu : elle disait au Dauphin : Je te ferai sacrer si tu le veux80 ; elle craignait que la trahison ne menaçât la vertu de sa mission (Je ne crains que la trahison81) ; elle disait à d’Aulon : Les bonnes villes resteront au roi s’il prend soin de les défendre82 ; et elle ne pouvait délivrer le duc d’Orléans que si on ne lui faisait pas d’empêchement83.

Elle savait que Dieu peut être empêché ; qu’Il ne travaille qu’avec les hommes qui ont les yeux fixés sur son désir comme le serviteur sur la main de son maître. Jeanne, elle, avait ce regard constamment.

92Notes
de la deuxième partie

  1. [1]

    Q V 135 (Lettre d’Alain Chartier à un prince étranger) :

    Ô vierge unique, digne de toute gloire et de toute louange, tu es digne des honneurs divins. Tu es l’ornement du royaume, la splendeur des lis, la lumière et la gloire non seulement des Français mais de tous les chrétiens.

  2. [2]

    Bréhal, grand ouvrier de la Réhabilitation, ne s’en cache pas. Cf. sa Recollectio, dans Jean Bréhal, etc., Belon et Balme, p. 199*.

  3. [3]

    Cf. P. Doncœur et Y. Lanhers, Documents et Recherches, etc., t III, Codicille de Guillaume Bouillé, p. 67-68.

    Jean Bréhal ne parlera pas autrement. Il écrit à un Dominicain autrichien :

    Sa Majesté estime que son honneur fut jadis, par ses ennemis les Anglais, au plus haut point lésé.

    Il veut faire annuler la sentence parce qu’on a visé l’honneur du roi et du royaume : la condamnation de la Pucelle est in regis et regni vituperium. (Q II 70, Lettre à Fr. Léonard).

  4. [4]

    Vie, ch. XX, in fine.

  5. [5]

    Q II 436 (Jean de Novelonpont, alias de Metz).

  6. [6]

    Q III 84 (Jean Barbin).

  7. [7]

    Voir Annexe F, § 2, art. 6.

  8. [8]

    Q I 457 (28 V).

  9. [9]

    Q I 401 (9 V).

  10. [10]

    Q I 279 (28 III, réponse à l’art. L).

  11. [11]

    10 Ibid.

  12. [12]

    Ibid.Très doux Dieu était alors une formule banale. On l’employait dans de simples exclamations.

  13. [13]

    Q I 67 (24 II).

  14. [14]

    Q I 68 (24 II) ; ibid., 213 (27 III, à la suite de l’art. VI).

    Par contre elle avait été frappée de la prophétie-dicton suivant quoi la France, ruinée par une femme, serait relevée par une jeune fille (d’aucuns ajoutaient : des marches de Lorraine). Cf. Q II 444 (Durand Laxart) et ibid., 447 (Jeanne Laxart).

  15. [15]

    Q I 187 (17 III, 2e séance).

  16. [16]

    Q I 88-89 (1 III).

  17. [17]

    Ibid.

    … n’y croist point et croist que ce soit sorcerie.

  18. [18]

    Q III 109 (Jean Pasquerel).

  19. [19]

    Q I 395-396 (2 V).

  20. [20]

    93Q I 165 (15 III). Cf. l’art. XV du réquisitoire :

    … in casu quo vellet dimittere ex toto habitum virilem. (Q I 227.) (27 III.)

    Cette question de vêtement était un moyen de chantage. On lui disait : Vous aurez la messe si vous vous habillez en femme. Elle répondait : Je veux bien m’habiller en femme, pour entendre la messe et après je me mettrai en homme. Cauchon ne l’entendait pas ainsi, il voulait que le dépouillement de l’habit d’homme fût définitif et manifestât le renoncement à la guerre. D’ailleurs, il ne s’agissait pas seulement de s’habiller en femme, mais en femme de son village : recipere habitum muliebrum prout consueverat in loco nativitatis suæ (Q I 192, 25 III).

    Ce qui peint le temps, note Michelet, l’esprit inintelligent de ces docteurs, leur aveugle attachement à la lettre sans égard à l’esprit, c’est qu’aucun point ne leur semblait plus grave que le péché d’avoir pris un habit d’homme. (Jeanne d’Arc, Classiques Larousse, p. 64.)

    Jeanne, moins naïve que l’historien, avait très bien compris la portée de ce qu’on voulait d’elle.

  21. [21]

    Q I 329 (5 IV, art. I).

    Elle a préféré ne pas assister à la messe et être privée de la sainte communion, en un temps où l’Église prescrit aux fidèles de la recevoir, plutôt que reprendre l’habit de femme et quitter l’habit d’homme.

  22. [22]

    Q I 227-228 (27 III).

    Item, dit que se les juges luy refusent de faire ouyr messe, il est bien en nostre Seigneur de luy faire ouyr quant il luy plaira sans eulx.

  23. [23]

    Q I 377 (18 IV).

  24. [24]

    Q I 378 (18 IV).

  25. [25]

    Q I 385 (2 V).

  26. [26]

    Q I 128 (12 III).

  27. [27]

    Q I 157 (14 III, 2e séance).

    … qu’elle tiegne le serement et promesse qu’elle a fait à nostre Seigneur, c’est assavoir qu’elle gardast bien sa virginité de corps et d’âme.

    Il y avait en elle (dit Hanotaux) une force consciente et en laquelle elle croyait plus qu’en aucun autre secours terrestre, sa virginité. […] La virginité était une force exceptionnelle en ce temps, parce qu’elle était le symbole de la résistance — de la résistance constante, avertie, et heureuse aux embûches inlassables du Malin. (Jeanne d’Arc, pp. 150-151).

    Je ne fais pas cette citation pour ridiculiser un biographe honorable et bien intentionné mais pour montrer comme il est imprudent de se mêler de Jeanne d’Arc sans autre préparation qu’un gros savoir historique et un certain bagage d’admiration.

  28. [28]

    Q I 183 (17 III, 2e séance).

  29. [29]

    Ibid.

  30. [30]

    Q I 157 (14 III, 2e séance).

  31. [31]

    Q I 132 (12 III, 2e séance).

  32. [32]

    Q III 219 (Jean d’Aulon).

  33. [33]

    94 Q I 293 (28 III, art LIV).

  34. [34]

    Q III 88 (Marguerite La Touroulde).

  35. [35]

    Q III 219 (Jean d’Aulon).

  36. [36]

    Jeanne d’Arc (Classiques Larousse), p. 15.

  37. [37]

    Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 59.

  38. [38]

    Q III 219 (Jean d’Aulon).

  39. [39]

    Q III 102 (Jean Pasquerel).

  40. [40]

    Voir Annexe I.

  41. [41]

    Voir Annexe F.

  42. [42]

    Q III 49 (Jean Tiphaine) ; Q III 52 (Guillaume de la Chambre).

  43. [43]

    Q III 108 (Jean Pasquerel).

  44. [44]

    Q III 15 (Dunois) :

    Pour la sobriété personne ne la dépassait.

    Q III 69 (Louis de Coutes) :

    Souvent elle ne mangeait qu’un morceau de pain dans toute la journée. On s’étonnait qu’elle mangeât si peu.

  45. [45]

    Q III 108 (Jean Pasquerel). Elle ne put jeûner le vendredi 6 mai après l’attaque du fort des Augustins.

  46. [46]

    Q III 118 (Simon Charles) :

    Dum erat in armis et eques, nunquam descendebat de equo pro necessariis naturæ ; et mirabantur omnes armati quomodo poterat stare supra equum.

  47. [47]

    Q III 67 (Louis de Coutes) :

    Multum fuit læsa […] quia cubuit cuni armis suis, in nocte sui recessus a villa Blesensi.

  48. [48]

    Q III 63 (Jean Monnet). Voir Annexe B, dernière note.

  49. [49]

    Q I 155 (14 III). Cf. chapitre IV, note 7.

  50. [50]

    Voir chapitre II, note 7.

  51. [51]

    Chronique de Tournay, Ayroles, t. II, pièces justificatives, p. 623 :

    Et il (Charles) venant en icelle ville (Tours), ladite Pucelle qui peu avant y estoit venue, ala audevant de lui son estendart en sa main et lui fist révérence se inclinante dessups son cheval le plus bas que elle peust, le cief descouvert ; et le roi, à cest abordement, osta son caperon et la embrachu en la suslevant ; et comme il sembla à plusieurs, voullentiers le cust baisée de la joie qu’il avoit.

  52. [52]

    Voir chapitre III, note 28.

  53. [53]

    Voir chapitre III, note 29.

  54. [54]

    Q III 198 (Husson Lemaistre). Son père et son frère Pierre sont seuls mentionnés ; on ne parle pas de sa mère.

  55. [55]

    Q I 414 (19 V, art. I).

  56. [56]

    Ma phrase résume ce qui lui est répété plusieurs fois au matin de sa mort, dans sa prison, par les divers témoins dont les dires formeront la matière de l’Information posthume, au sujet de ses Voix qui, manifestement, l’ont trompée, en lui promettant la délivrance, alors qu’elle va, dans un instant, être brûlée. Cf. notamment les paroles de Cauchon, Q I 481.

  57. [57]

    Voir chapitre V, note 9.

  58. [58]

    95Ma formule résume la substance de l’ensemble des témoignages de ceux qui étaient là.

  59. [59]

    Déposition de Mariana de Jésus, Proceso de Alba (Procesos, t. I, p. 83) :

    Oh, Señor y Esposo mio ; ya es llegada la hora de mi tan deseada ; hora es ya, Dios mio, que nos juntemos.

  60. [60]

    Un nouveau théologien, etc., éd. N.R.F. p. 196.

  61. [61]

    Je demande la permission de souligner que ceci ne contredit pas l’opinion personnelle que j’ai donnée au sujet des prophéties de la séance du 1er mars, dans Les Voix, p. 114-115, que je n’ai jamais regardée comme une démonstration. Je profite de cette note pour faire remarquer que mon commentaire sur l’expression magnum negotium (ibid., p. 115) perd beaucoup de sa valeur du fait que negotium peut s’appliquer aussi bien à une bataille qu’à un traité, ainsi que je l’ai noté plusieurs fois depuis.

  62. [62]

    Q II 440 (Michel Lebuin).

  63. [63]

    Q I 74 (27 II).

  64. [64]

    Q II 3 (Jean Toutmouillé).

  65. [65]

    Q I 73 (27 II).

  66. [66]

    Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, 13e éd., pp. 248-249.

  67. [67]

    Jacques Chevalier, Comment Bergson a trouvé Dieu, Revue des deux mondes, 15 oct. 1951, p. 612, n. 1.

  68. [68]

    Q I 74 (27 II).

  69. [69]

    S. Weil, Cahiers, I, p. 46 :

    Il y a quelque chose d’essentiellement faux dans l’Ancien Testament (certaines parties), comme aussi dans l’histoire de Jeanne d’Arc ; ces voix font partie du prestige. Jéhovah aussi.

    Cf. ibid., p. 90 :

    On ne peut abaisser Dieu jusqu’à en faire un partisan dans une guerre.

    On est confus et peiné de voir que ce vigoureux esprit n’avait pas dépassé sur cette question le Dictionnaire philosophique.

  70. [70]

    Q I 269 (28 III).

  71. [71]

    III Reg. XIV, 5-6.

  72. [72]

    Bien qu’aucun texte de première valeur ne l’établisse, je suis porté à croire que ce subterfuge a été employé, car Jeanne, dans sa lettre de Sainte-Catherine-de-Fierbois, annonçait qu’elle reconnaîtrait le roi et il serait étrange qu’on ne l’ait pas soumise à l’épreuve où elle semblait s’exposer d’avance. (Q I 76, 27 II.)

  73. [73]

    Jer., XXVIII, 15-17.

  74. [74]

    Q III 102 (Jean Pasquerel).

  75. [75]

    Vie de Jeanne d’Arc, t. II, pp. 6.7.

  76. [76]

    Q V 152 (Anoblissement de Jeanne d’Arc et de sa famille) :

    … non obstante quod ipsi, ut dictum est, ex nobili genere ortum non sumpserint, et forsan alterius, quam liberæ conditionis existant.

  77. [77]

    96Véritable sainte des démocraties (Hanotaux, p. 330), est encore pire. Du même (préface à Déclin du moyen âge de Huizinga, p. 7) :

    Jeanne d’Arc, fille du peuple, prenait pour devise Vive labeur !

    La devise n’est pas de Jeanne, elle date de 1481.

  78. [78]

    Un nouveau théologien, p. 192, § 302 :

    Nous savons que cette grande sainte, sans manquer proprement, sans manquer formellement aux règles de chevalerie, aux lois et faits de chevalerie, d’ailleurs fort déclinantes en ce commencement du quinzième siècle, sans se mettre en dehors de cette chevalerie déclinante, n’y était non plus jamais réellement entrée.

    Pour Michelet, tout en mots, Jeanne est la chevalerie vivante (op. cit., p. 43).

    Je profite de cette note pour marquer mon regret d’une étourderie du même genre en appelant Jeanne la jeune chevalière (Les Voix, p. 15).

  79. [79]

    Q I 51 (22 II).

  80. [80]

    Q III 103 (Jean Pasquerel) :

    … et me mittit ad te pro te ducendo Remis, ut ibi recipias coronationem et consecrationem tuam, si volueris.

  81. [81]

    Q II 423 (Gérardin d’Épinal) :

    … et dicebat quod non timebat nisi proditionem.

  82. [82]

    Chronique de Perceval de Cagny, éd. Moranvillé, p. 178 :

    Toutes les places que le roy du ciel a réduit et remises en la main et obéissance du gentil roy Charles par mon moien, ne seront point reprinses par ses anemis, en tant qu’il fera dilligence de les garder.

  83. [83]

    Q I 133-134 (12 III, 2e séance) :

    … s’elle eust duré trois ans sans empeschement, elle l’eust délivré.

97Troisième Partie
La mémoire déchirée

Ce titre est tiré d’une phrase souvent citée d’Étienne Pasquier :

Grand pitié ! Jamais personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée que la sienne.1

Les déchirures dont il sera question ici ne sont pas celles que visait Pasquier (celles du XVe et du XVIe siècles). Elles ne sont pas dangereuses, n’étant qu’un écho du grossier réquisitoire de d’Estivet. Elles prouvent seulement que la Réhabilitation n’avait pas toute l’autorité qu’on en pouvait attendre et l’on est surpris trois ans après la sentence d’entendre un évêque d’Arras, déclarer en plein congrès de Mantoue, en présence du Pape, que Jeanne, ambitieuse fille d’auberge, ne fut qu’un instrument politique et un stratagème2.

Le XVIIe siècle n’eut pas d’insulteurs : il se contente de mal connaître Jeanne d’Arc, qu’il coiffe de plumes d’autruche et orne des vers de Malherbe :

Celle qui vivait comme Alcide

Devait mourir comme il est mort3.

Bossuet n’a sur elle que quelques mots vagues, et en reste à la légende de la fille d’hôtellerie4.

Le XVIIIe siècle s’exprime et se résume en Voltaire. Il est historiquement anodin, car il est évident que l’Encyclopédie ne s’est pas souciée de connaître Jeanne d’Arc avec exactitude. 98Voltaire, tout le premier, est très mal informé et son libertinage n’atteint pas la Pucelle historique5.

Le XIXe siècle ouvre une période nouvelle : Jeanne y devient connue communément par les textes de base. Il n’est plus possible de plaisanter à son sujet, ni de faire admettre des doutes sur sa loyauté. Le temps des déchirures violentes et bêtes est fini. Néanmoins la mémoire de Jeanne n’est pas pour autant à l’abri. Un être comme la Pucelle, par sa personne et par son œuvre, introduisant brusquement le merveilleux dans l’histoire, ne peut guère être l’objet d’appréciations moyennes ; elle appelle l’injustice ou l’excès.

Les injures à la mémoire de Jeanne ne sont désormais ni grossières ni violentes, mais polies, subtiles et parfois invisibles au profane et elles se couvrent d’un paravent scientifique ignoré des insulteurs de jadis. C’est leur danger. Le mensonge délibéré et direct sévit rarement dans l’histoire de Jeanne d’Arc. La déformation s’y introduit sous forme de partis pris, d’omissions, de vues personnelles entièrement fantaisistes, d’hypothèses sans bases ou même opposées aux sources, que l’on apporte comme des certitudes.

En fait, parallèlement à l’immense progrès accompli dans la connaissance exacte de la Pucelle, grâce à la diffusion des textes essentiels, on observe dans certains travaux à son sujet un obscurcissement progressif de ses traits et de son histoire. Le désir de trouver du nouveau sur une grande figure historique excite beaucoup la recherche d’érudition minutieuse et ce serait très bien, sans l’ambition de tirer de trouvailles sans importance beaucoup plus qu’elles ne contiennent. Autrefois, les erreurs historiques sur Jeanne d’Arc venaient d’un manque d’information. Elles viendraient plutôt aujourd’hui d’un excès d’information utilisé sans sévérité. Enfin, trop d’écrivains se sont mêlés d’écrire sur Jeanne sans un recours assez attentif et patient aux textes utiles et même sans le discernement de ceux qui le sont ou non. 99C’est pourquoi une biographie de Jeanne d’Arc annulant la totalité des biographies existantes, par sa scrupuleuse exactitude historique, la prudence de ses hypothèses, l’absence de toute passion, la variété et la largeur des vues est souhaitable et nécessaire. Il est peu probable qu’elle puisse être accomplie autrement que par une équipe et il est sans importance qu’elle ne puisse être une œuvre d’art.

En attendant ce monument historique, dont la perfection devrait désormais protéger la mémoire de Jeanne contre toute déchirure venant d’un historien respectable, il sera bon de mettre en garde contre diverses injustices ou erreurs commises à son égard par l’histoire contemporaine.

Il a été fait allusion ici à ce qu’il faut appeler la solitude de Jeanne. Cette solitude religieuse et politique est une constatation de l’histoire et, à défaut, ce serait une induction de la caractérologie. Autrement dit si des textes suggéraient (sans toutefois l’établir) que la Pucelle a été guidée et aidée, que son action ne jaillit pas toute d’elle-même, il serait prudent, au moins par provision, de résister à la suggestion et de supposer qu’on est mis sur une fausse piste. Mais cette résistance est superflue, aucun texte, aucun fait ne suggère quoi que ce soit de contraire à la solitude de Jeanne. Les obstacles à cette solitude ne sont pas dans l’histoire et c’est en s’appuyant sur l’histoire qu’on les voit s’évanouir.

La volonté de Jeanne, quand les actes majeurs de son œuvre étaient en cause, a été de tout temps et à l’égard de tous inflexible. Le roi lui-même n’aurait pu la persuader d’agir au contraire de ce qu’elle regardait comme le vœu évident de ses Voix, et quand il voulut lui imposer ses vues politiques, il dut recourir à la force. N’oublions pas qu’il fallut arracher Jeanne blessée de devant Paris. (Et là, pourtant, les Voix n’avaient rien dit.)

100L’idée que Jeanne s’est ouverte de ses Voix à qui que ce soit, même en confession, avant le temps de l’action, n’est pas moins rebelle aux données historiques, et elle est d’invention récente. À des auteurs comme Le Brun de Charmettes ou Henri Wallon, qui connaissaient bien les textes et y étaient fidèles, il ne venait pas à l’esprit de contredire sur ce point les affirmations claires et énergiques de Jeanne6. Cette attitude change avec le Père Ayroles. S’autorisant d’un passage de la Lettre de Boulainvilliers et d’un commentaire de Richer, il ne craint pas d’assurer que Jeanne, ayant confié son secret sous le sceau de la confession, n’avait pas à dire la vérité à ses juges7. Autrement dit, elle était initiée à la restriction mentale. Sans parler de l’anachronisme, c’est méconnaître l’ingénuité de Jeanne qui avait des moyens plus simples pour écarter les questions indiscrètes.

Puis la légende s’enhardit et se précise :

Aussitôt qu’il lui fut possible de se confesser, elle confia à son vénérable curé, sous le secret du sacrement, le récit de ce qu’elle avait vu.8

Et voici qu’un des plus récents biographes de Jeanne et, cette fois, un historien de métier, un savant médiéviste, enrichit ces fantaisies de détails inédits : non seulement le curé de Domrémy connaissait les visions et les approuvait, mais croyait certainement à leur authenticité absolue9 et exerçait sur sa pénitente une heureuse influence :

L’abbé Front faisait passer dans l’âme de celle qui était assurément la mieux douée de ses pénitentes non seulement sa piété méticuleuse, mais son zèle de flamme, sa pratique assidue des vertus chrétiennes. Jeanne lui doit incontestablement son habitude des communions fréquentes. Elle lui doit, au moins en partie, sa charité, sa bonté…10

Le curé de Jeanne était, nous dit le même biographe :

… un ecclésiastique austère, un pasteur consciencieux, un prêtre de tendances manifestement franciscaines.11

Si le profane demande naïvement à quelles sources communément ignorées il pourrait se reporter pour vérifier ces révélations inédites sur la valeur morale du curé de Domrémy 101et sur la part importante qui lui revient dans la formation spirituelle de Jeanne, force est bien de lui répondre que ces sources n’existent pas et que ce qu’il a lu est simplement une manière de voir propre à l’auteur ; que, du curé Frontey, nous ne savons à peu près rien (pas même son nom exact12) et qu’on pourrait, avec moins de gentillesse, mais ni plus ni moins de vraisemblance, le mettre au nombre de ces curés de paroisses rurales du XVe siècle, qui, bien souvent ignorants, à peine frottés de latin, moitié fermiers ou taverniers, n’étaient en rien préparés à diriger la conscience d’une Jeanne d’Arc.

D’ailleurs, pourquoi ces complications ? Pourquoi venir troubler la source de vérité coulant toute pure de la bouche de Jeanne :

— Ce que je crois, je ne l’ai appris de personne d’autre que de ma mère.13

Il semble, comme on l’a vu plus haut, que la violence faite aux données historiques les plus directes pour nier le secret des Voix soit venue d’ecclésiastiques. Ils pensaient peut-être mettre ainsi Jeanne à un plus haut degré de religion et il ne serait pas impossible que la tentation d’abandonner la croyance au secret, puis, résolument de le nier, fût née du désir de peindre un personnage plus conforme au type classique proposé à la béatification. D’autre part, on constate que la même position a été prise par des auteurs s’inspirant, au contraire, des exigences naturalistes de leur pensée. C’est pour expliquer Jeanne d’Arc plus rationnellement qu’un Siméon Luce l’enveloppe d’un réseau d’influences où les clercs ont grande part ; et comme son exemple a été suivi, il en résulte que l’histoire de la Pucelle se trouve faussée par des biographes qui ne s’entendent en rien, si ce n’est pour se boucher les oreilles, quand elle leur crie de toutes ses forces :

— De croire en mes révélations, je ne demande conseil à évêque ou curé ou autre !14

Michelet n’est que fidèle à l’histoire quand il écrit :

Elle couve cette idée pendant six ans sans la confier à personne ; elle n’en dit rien même à sa mère, rien à nul confesseur. Sans nul appui de prêtres ou de parents, elle marche tout ce 102temps seule avec Dieu dans la solitude de son grand dessein.15

Que cette vue s’impose à Michelet par docilité aux textes ou par intuition, ou qu’il s’y porte par le goût d’affranchir sa Jeanne d’Arc d’influence cléricale, il faut reconnaître qu’elle seule respecte sa protestation et s’accorde à son caractère.

Comment, d’une manière générale, n’être pas frappé par son indépendance et même sa naïve désinvolture quand on l’observe dans ses rapports avec les gens d’Église, presque à la sortie de son village, soit à Poitiers, soit à Orléans et à l’année ?

Le clergé de la Cour, on l’a vu, ne semble pas l’avoir fort interloquée, si l’on en juge par ses reparties à Frère Seguin. Et, par ailleurs, d’autres paroles, sans trace d’humeur, cette fois, montrent que la petite paysanne n’était pas subjuguée par la sagesse ecclésiastique. Elle dit un jour à son Chapelain :

— Mon Seigneur a un livre où aucun clerc ne lit, si parfait soit-il en cléricature16.

Cette remarque, devenue banale, doit prendre ici un renouveau d’intérêt et il faut la rapprocher d’une parole analogue qu’elle répétait volontiers et que nota son hôtesse de Bourges :

Elle racontait parfois qu’étant examinée par des clercs, elle avait répondu : il y a ès livres de Notre Seigneur plus que ès vôtres.17

Ainsi, non seulement Jeanne avait été frappée de l’ignorance des prêtres en choses divines, mais à l’occasion elle le leur disait. Elle n’avait certes pas de dédain pour eux : elle vénérait leur caractère et appréciait leur science : c’est par leur science étant clercs, dira-t-elle à Rouen, qu’ils ont connu que ma mission était vraie18 ; mais elle ne pouvait se défendre de penser qu’il y avait des choses qu’ils ignoraient et qu’elle savait.

L’aisance de Jeanne dans sa fonction militaire est connue et l’on sait que son autorité déplut. Elle rabrouait ceux qui 103repoussaient ses avis19 et, plus tard, on entendra Regnault de Chartres maugréer qu’elle n’en faisait qu’à son plaisir20.

Cette attitude d’autorité, elle la prit d’emblée à l’égard du clergé. Les paroles de son chapelain mettent cette autorité dans un saisissant relief :

À Blois, elle me dit de faire faire une bannière pour rassembler les prêtres… Quand la bannière fut terminée, elle me faisait réunir tous les prêtres matin et soir : ceux-ci étant réunis chantaient des antiennes et des hymnes à la Sainte Vierge, et avec eux se trouvait Jeanne. Et elle ne voulait pas permettre qu’il y eût parmi les prêtres des hommes d’armes qui ne se seraient pas confessés ce jour-là. Elle les avertissait d’avoir à se confesser pour venir à cette réunion ; et tous les prêtres du groupe étaient prêts à entendre en confession ceux qui le désiraient… Quand Jeanne sortit de Blois pour gagner Orléans, elle fit rassembler tous les prêtres autour de cette bannière, et ils avançaient en tête des hommes d’armes.

Sur l’ordre de Jeanne je rentrai à Blois avec les prêtres et les bannières… Elle me prescrivit d’avertir publiquement tous les hommes d’armes de confesser leurs péchés et de rendre grâce à Dieu de la victoire (prise de la bastille Saint-Loup). Sans quoi elle ne resterait pas parmi eux et les laisserait là.21

Même note chez Dunois :

Elle faisait sonner les cloches. Elle rassemblait les Frères Mendiants. Elle faisait chanter une antienne.22

Péguy avait été frappé de cette double autorité et la résumait en deux roulements de tambour :

Ayant mis les soldats au pas sacramentaire,

Ayant mis les curés au pas réglementaire.

On a vu plus haut, avec étonnement, que le curé de Domrémy, donné d’office à Jeanne comme directeur de conscience, était de tendances manifestement franciscaines. 104On a noté qu’il n’y avait pas le moindre document permettant de dire quoi que ce soit sur le curé de Jeanne. Pourtant il ne s’agit que d’une erreur et non d’une invention pure et l’erreur a cette excuse d’être tirée d’une légende d’origine érudite. C’est parce qu’il a été trompé par un historiographe spécialisé dans les recherches concernant Jeanne d’Arc qu’un médiéviste dont la science générale n’est pas en question a pu avancer sur le curé Frontey des opinions sans fondement. C’est parce que Siméon Luce, chartiste et très patient fouilleur d’archives, a mis son érudition au service d’une imagination intempérante pour prouver que Jeanne d’Arc était appuyée par l’ordre des Frères Mineurs et même qu’elle était affiliée au tiers-ordre de saint François, que l’on a vu des historiens de grand mérite répéter de bonne foi ce qu’ils croyaient démontré et qui, tout au contraire, est manifestement imaginaire.

La discussion de ces deux thèses ne peut se faire efficacement si l’on n’entre dans des détails qui ralentiraient trop la marche de cette étude. Qu’il suffise ici de donner la conclusion où aboutit l’examen qui en est fait dans une annexe23. Non seulement rien ne prouve que les Cordeliers n’ont joué aucun rôle favorable à Jeanne d’Arc, mais les seuls Franciscains dont l’action est enregistrée par des textes sont parmi les instruments les plus actifs et les plus efficaces de Cauchon. C’étaient des Docteurs franciscains qui faisaient la liaison entre Rouen et l’Université de Paris. Quant aux raisons qu’on a données pour faire croire que Jeanne était tertiaire de saint François, aucune n’est probable, la plupart sont fausses et plusieurs risibles. Celui qui les avait patiemment rassemblées les a exploitées avec un mépris de la vraisemblance qu’on peut taxer d’effronterie.

Siméon Luce n’avait pas d’autre but que de réduire l’œuvre de Jeanne aux proportions d’une entreprise politique : Yolande d’Aragon, belle-mère du Dauphin, en était l’âme et les Cordeliers l’assistaient. Leur ardeur à soutenir Jeanne s’explique d’autant mieux qu’elle était des leurs.

Ce dessein n’a pas été soupçonné de ceux qui se sont faits 105les innocents et très actifs propagateurs de la légende. Les Franciscains, tout heureux d’ajouter une recrue si prestigieuse à la liste de leurs tertiaires, n’ont pas été regardants sur les preuves. C’était bien excusable. Un historien, un chartiste, un membre de l’Institut, leur affirmait, leur démontrait avec un luxe apparent de preuves que Jeanne leur appartenait. Ils l’ont cru volontiers, ils l’ont imprimé et sont allés depuis le répétant. Et c’est ainsi qu’on a vu des historiens de mérite et de conscience affirmer à leur tour comme une chose qui n’a plus à se prouver que Jeanne était franciscaine. C’est une pure légende qui fausse sa personne et son œuvre.

On a voulu douter de son intelligence. Déjà les ouvriers de la Révision, sans penser à mal, jettent un voile sur la fermeté et la clarté de sa pensée24. On voulait montrer combien on avait été injuste, à Rouen, d’abuser de cette simple villageoise. Si bien que c’est au dossier de l’accusation et non à celui de la défense que nous la voyons telle qu’elle est : résistant magnifiquement, pied à pied et efficacement, aux professionnels de l’argutie in utroque jure, attaquant, marquant des points et plusieurs fois, par sa troublante droiture, sa clarté et la sûreté de son propos, leur prenant des mains le débat.

Mais cette spoliation est peu de chose au prix de ce qu’a supposé un de ses plus célèbres admirateurs : on sait que Jeanne, interrogée sur l’entrevue de Chinon et le signe donné au Dauphin, a fait des réponses ambiguës, mêlant la vérité visible à sa vérité invisible25. Ses paroles sur l’ange ont complètement dérouté Michelet. Ne voyant dans les visions que des rêveries associées aux bois, aux cloches et aux légendes lorraines, il n’a pu imaginer la réalité palpable et mystérieuse qui doublait pour Jeanne l’entrevue du Dauphin et qui donnait la clé de ses paroles. Il n’a pas hésité, pour les expliquer, à faire une supposition aussi absurde 106qu’inattendue :

Il semble, dit-il, résulter des réponses, du reste fort obscures de la Pucelle, que cette cour astucieuse abusa de sa simplicité et que, pour la confirmer dans ses visions, on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne.26

Ainsi, cette fille dont on loue par ailleurs le bon sens et la finesse peut tout à coup confondre les êtres exaltants et lumineux de ses visions, l’ange et les saintes dont le départ la mettait en pleurs, avec des personnages de pantomime. De simple elle est devenue imbécile.

En fait, les réponses sur l’ange, le signe et la couronne ne sont pas si obscures si on les replace et les repense dans leur nécessité. Rappelons-les.

On a parlé d’allégorie. Cela fait trop penser à un système qu’elle construirait, à une défense combinée. Or il n’y a rien de tel : ses paroles n’appartiennent à rien de concerté et ne sont pas allégoriques. Elle a lutté comme elle a pu, défendant son secret menacé, saisissant chaque fois ce qui était à portée ou que l’adversaire imposait. D’où le décousu et parfois l’incohérence apparente de ses paroles. Si l’on ne se rappelle pas que Jeanne doit justifier son roi et son parti, sans pouvoir dire toute la vérité ; qu’elle est harcelée de questions où sont des pièges, sans qu’il soit toujours possible de les laisser sans réponse (car, alors, que va-t-on croire ?), il est impossible de porter un jugement valable sur la manière dont elle s’est défendue.

Elle avait refusé de promettre qu’elle dirait la vérité sur tout ce qu’on lui demanderait. Elle avait spécifié que ce qui concernait le roi resterait secret.

— Peut-être que, de beaucoup de choses que vous pourriez demander, je ne vous dirai pas le vrai ; spécialement de ce qui touche les révélations ; car vous me pourriez contraindre par aventure à dire telle chose que j’ai juré de ne point dire. Ainsi je serais parjure, ce que vous ne devriez pas vouloir.27

Les interrogateurs, en la pressant de répondre sur ce qu’elle avait obstinément déclaré vouloir garder secret, 107devaient donc s’attendre au silence ou à des paroles évasives ou déroutantes.

Comme elle l’avait dit, elle a refusé, de la vérité, ce qu’elle regardait comme son bien et celui du roi. Elle n’a pas triché, ayant annoncé d’avance le jeu qu’elle jouerait si on l’y forçait. On peut même dire qu’elle est restée en deçà de sa promesse, car plusieurs fois sa vérité fut faiblement voilée. En tout cas, il n’y eut jamais mensonge et encore moins perfidie, ainsi qu’on l’en accusa au Réquisitoire28.

Elle a été hardie dans l’emploi des mots, mais les circonstances l’exigeaient. Quoi qu’on pense du fond de la vision qu’elle eut, au cours de sa première rencontre avec Charles, il ne faut pas perdre de vue ce qu’elle était pour elle : tableau principal et fascinant. L’invisible est alors sa lumière, enveloppe le visible et l’absorbe. Un ange l’accompagne, l’encourage, lui donne le signe. Elle le passe. Qu’était-ce, ce signe ? Là-dessus, elle doit se taire. Il y a la couronne, qu’elle apporte, qu’elle tend, plus qu’une promesse, une certitude garantie par le signe.

Il suffit, pour mettre en clair ce qu’on dit obscur, pour mettre en vérité ce qu’on a dit mensonge, pour lier ce qu’on a jugé incohérent, de recourir à un bref et simple glossaire :

Ange :

  1. c’est l’ange des visions, dont elle sait (ou voit, ou sent) la présence, avant, pendant et un peu après la rencontre royale ;
  2. c’est elle-même, jouissant de la présence et de l’inspiration de l’ange.

Signe :

  1. c’est, stricto sensu, la secrète révélation faite au Dauphin, d’où le reste découle ;
  2. lato sensu, toute preuve donnée par Jeanne, ou même par les circonstances de sa vie, qu’elle mérite d’être crue et suivie dans sa promesse de rétablir le royaume.

Couronne :

  1. c’est le diadème, signe du pouvoir royal ;
  2. ce pouvoir même ;
  3. l’assurance donnée par Jeanne, étayée par le signe, de rétablir ce pouvoir.

Si l’on veut, avec cette clé, lire le texte qu’elle est destinée à ouvrir, on ne trouvera les paroles de Jeanne que bien rarement imperméables, et alors, par l’ignorance où nous 108sommes de certains faits inconnus. Quant à les traiter d’atteintes à la vérité ou de divagations, c’est ignorance ou étourderie. Les paroles de Jeanne sur l’ange, le signe et la couronne dénotent son intelligence, son à-propos, sa promptitude, sa prudence et plusieurs fois sa profondeur29.

En dehors des visions et de l’oraison silencieuse, la religion de Jeanne est banale, centrée sur le culte commun et le devoir journalier. Elle croit ce que croit sa mère et sait les trois prières qu’elle lui apprit30. Cette religion fervente et ordinaire, sans autre originalité que l’équilibre de la foi et la parfaite bonne volonté a été adultérée et embrumée. Adultérée par les cloches, les bois, les fées ; embrumée dans une fausse poésie de folklore.

Avec Michelet de nouveau — et combien d’autres qui le suivirent — on serait tenté d’oublier la prosaïque Jeanne apprenant sur les genoux d’Ysabelot le rudiment du catéchisme, les commandements et, par son exemple, l’obéissance, le travail, l’amour du pauvre, la vie sacramentaire.

Mais la petite druidesse romantique était indispensable pour faire comprendre l’imagination créatrice qui allait mettre au monde des êtres visibles, palpables et parlants — ses idées, ses rêves — nourris du trésor de sa vie virginale31.

L’imprévu et le pénible, c’est que cette imagination, sans méchanceté voulue, transporte en plein Réquisitoire, dans la vilaine légende du Procès, qui l’inspira. Ici, il faut relire l’article V :

Près du village de Domrémy se trouve un grand, gros et vieil arbre, et auprès, une fontaine. C’est là, dit-on, qu’ont accoutumé de se faire voir les malins esprits qu’on nomme fées.32

Même évoquée sans malice, rien n’est plus faux et nocif que cette atmosphère ; rien qui égare davantage, que ce bruissement d’arbre et de légende autour de la sage et simple et calme enfant tout bonnement à ses travaux : qui prie et coud ou file ou aide à la charrue, méditant en son cœur 109les enseignements des Voix, et attend que le temps soit venu de remettre l’ordre dans le ménage du Royaume. Non, ni le Beau Mai, ni la Fontaine, ni les Fées ne sont des éléments du mystère de Jeanne. N’avoir pas compris que la Pucelle aurait pu naître et grandir à Ménilmontant, c’est emprisonner son élection et son génie dans un décor de théâtre.

On lui a volé, on lui vole encore, parce que c’est trop incroyable, trop déconcertant, son aptitude à commander.

On ne veut pas qu’elle soit chef de guerre. On en fait un porte-bonheur, une mascotte pour les troupes. Il est vrai aussi qu’on compromet son rôle en l’appelant généralissime et c’est mal connaître l’histoire : l’inconsistance des armées, l’autonomie et l’indiscipline des chefs féodaux. Son autorité n’en est que plus surprenante. Qu’on relise Cagny, puisant chez d’Alençon, son maître, c’est-à-dire à la source la plus directe33. Il est manifeste que Jeanne sait commander, commande et se fait obéir. D’Alençon, pour la forme, est lieutenant-général, mais de fait, c’est lui qui obéit à Jeanne :

Le 4 mai, après dîner. — La Pucelle appela les capitaines et leur ordonna qu’eux et leurs gens fussent armés et prêts à l’heure qu’elle ordonna ; à laquelle elle fut prête et à cheval plus tôt que nul des autres capitaines ; et fit sonner sa trompille, son étendard après elle, alla parmi la ville dire que chacun montât et vint faire ouvrir la porte de Bourgogne et se mit aux champs.34

Après la prise des bastilles, la Pucelle dit au roi, aux seigneurs et à tout son conseil qu’il était temps de se préparer à se mettre en chemin pour son couronnement à Reims… Le roi fixa un jour où il serait à Gien-sur-Loire et il tint parole.35

Ce vendredi bien matin, la Pucelle dit au duc d’Alençon : Faites sonner trompilles et montez à cheval. Il est temps d’aller vers le gentil roi Charles pour le mettre au chemin de son sacre à Reims. Ainsi fut fait36.

Elle mettait toute l’ordonnance de sa compagnie en telle conduite comme elle voulait, ainsi que devraient et 110pourraient faire le Connétable et les maréchaux d’une armée… Ils [ceux de Beaugency] se rendirent à la Pucelle et au duc d’Alençon…37

Ce et (au duc d’Alençon) venant de Cagny serviteur du duc et fort épris de sa grandeur est remarquable. Il montre que, dans son esprit, le véritable chef est bien alors Jeanne, d’Alençon étant général administratif.

On pourrait multiplier les exemples montrant que jusqu’au jour où Charles commença de l’abandonner, elle fut pratiquement reconnue comme chef et de plain-pied avec son commandement.

Lui volant sa fonction, il est normal de lui soustraire son travail. Orléans, la levée du siège, les Anglais vidant les bastilles après quatre jours de combat ? C’est peu de chose. Ce n’est rien. Écoutons là-dessus, ce qu’apprend tout enfant français dans le livre célèbre qu’il lit à l’école :

Les Anglais s’étaient bien affaiblis dans ce long siège d’hiver. [Certains étaient partis ; les Bourguignons n’étaient plus là ; les bastilles étaient peu garnies d’hommes ; l’investissement était inefficace… Bref,] Il était évident que chacune de ces petites places isolées serait faible contre la grande et grosse ville qu’elles prétendaient garder ; que cette nombreuse population, aguerrie par un long siège, finirait par assiéger les assiégeants.38

Si les Anglais étaient faibles, les Français étaient très forts :

Quand on lit la liste formidable des capitaines qui se jetèrent dans Orléans (suit la liste), la délivrance d’Orléans semble moins miraculeuse.39

Dans son premier mouvement, Michelet était allé plus loin : il avait mis :

On comprend que le miracle n’est pas que les Anglais soient partis ; il eût été certainement plus miraculeux qu’ils restassent.40

Michelet a senti que son lecteur allait rire ou regimber, 111aussi a-t-il remplacé la formule comique qu’on vient de lire par la formule plus modérée qui précède.

On pourrait croire qu’une meilleure connaissance des textes, jointes à des études techniques concluantes sur la question, a démodé cette banalisation délibérée du prodige d’Orléans. Ce serait une erreur : elle est toujours en œuvre et vivante. Les écoliers qui ont lu Michelet, quand ils auront grandi et compléteront leurs notions historiques, c’est encore du Michelet qu’ils liront sous une autre signature. Ils apprendront que si les Anglais furent battus ce n’est pas à cause de la présence de Jeanne d’Arc mais parce que (derechef)

… la situation des assaillants empirait à la fin de l’hiver41 [et qu’]on les eût facilement battus si, dans la ville, la fièvre obsidionale ne faisait voir partout espions et trahisons.42

Cette fièvre, dont on ne sait trop où l’auteur a trouvé les symptômes, comment douter qu’elle ne fût le grand obstacle à la défaite anglaise, puisqu’il est impossible de la mettre au crédit de Jeanne, laquelle

… ne connaissait rien à l’art militaire, estimant qu’il suffisait aux soldats de ne point jouer et de ne fréquenter pas les ribaudes pour mériter la victoire.43

C’est aller contre des textes directs et formels qui insistent sur le fait si frappant chez une guerrière se disant inspirée qu’elle n’abandonnait pas sa chance au miracle mais en était l’ouvrière diligente. Devant Troyes, Dunois nous la montre préparant l’assaut toute la nuit, si bien que le lendemain la ville se rend44. À Saint-Pierre-le-Moûtier, l’assaut manqué, elle refuse à d’Aulon qui l’en presse de lâcher pied, dit qu’il faut faire un pont sur les fossés :

Aux fagots et aux claies, tout le monde ! Il fut tout de suite fait et la ville prise.45

Besognez et Dieu besognera, disait-elle à d’Alençon à Jargeau46, et elle semble affectionner les dictons encourageant l’action.

Je la vis aux assauts de Saint-Loup, des Augustins, de Saint-Jean-le-Blanc, du Pont, dit Théobald d’Armagnac : elle montra une telle vaillance et se comporta de telle ma­nière 112qu’aucun homme ne pourrait faire mieux au métier de la guerre. Tous les capitaines admiraient sa valeur, sa diligence, les travaux et fatigues qu’elle supportait.47

Pour sa compétence générale la seule ressource de l’historien c’est de s’en remettre aux témoins de son temps qui l’ont vue faire et dont le jugement est seul valable.

Pour conduire et disposer les troupes, note le même d’Armagnac, pour ordonner les combats et animer les soldats, elle agissait comme le plus habile capitaine ayant passé sa vie à se former à la guerre.48

D’Alençon est encore plus précis :

Elle était très experte au métier de la guerre, tant à manier la lance qu’à grouper une armée et ordonner la bataille et préparer l’artillerie ; et en cela, tous s’étonnaient qu’elle agît avec autant d’habileté et de prévoyance qu’un capitaine ayant 20 ou 30 ans d’expérience. Et c’est surtout dans la préparation de l’artillerie qu’elle s’entendait fort bien.49

Ne pas tenir compte de tels témoignages directs et d’une foule d’autres de deuxième main, pour la simple raison qu’ils vont contre le cours normal des choses, c’est donner aux documents un démenti sans valeur. Il n’est certes pas impossible en soi que Jeanne n’ait dû ses succès militaires qu’à son allant d’animatrice ; il n’est pas impossible, en soi, que les témoins qui affirment sa compétence militaire aient exagéré, se soient trompés ou aient trompé ; mais porter un jugement négatif sur la valeur guerrière de Jeanne sans avoir préalablement établi qu’une quelconque de ces possibilités théoriques s’est pratiquement réalisée, c’est faire de la prestidigitation historique.

Même au temps où elle avait cessé de se regarder comme responsable des initiatives militaires, on peut voir qu’elle était loin d’être passive. La manière dont, huit mois après sa prise sous Compiègne, elle résume au tribunal les péripéties de l’action, montre sa netteté de regard et d’esprit dans des circonstances où elle aurait pu se troubler. À la 113question posée par le juge : Pour faire cette sortie de Compiègne êtes-vous passée par le pont ? elle répondit :

— Je passai par le pont et par le boulevard ; et j’allai, avec la compagnie de mes gens de mon parti, sur les gens de Mgr de Luxembourg. Je les reboutai par deux fois, jusqu’au logis [camp] des Bourguignons et, à la tierce fois, jusqu’à mi-chemin. Alors les Anglais qui étaient là nous coupèrent, à moi et à mes gens, la route qui nous séparait du boulevard. À cause de cela, moi et mes gens fîmes retraite dans les champs, devers la Picardie. C’est près du boulevard que je fus prise. Il n’y avait entre le lieu où je fus prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et le fossé de ce boulevard.50

En lisant cette brève relation topographique, claire comme un schéma d’arpenteur, imprimée dans sa mémoire au moment où s’accomplissait la prédiction, on repense à ce récit de la sortie de Jeanne où on la montre la tête pleine de rêves, et sans la moindre idée de ce qu’elle allait faire51 ; puis, une fois cernée par l’ennemi, le regard ébloui par des vols d’anges et d’archanges52. Et l’indignation cède au dégoût devant cette salissure voulue de la vérité.

Oubliant la curiosité et l’enthousiasme qu’elle alluma, dès qu’elle parut, non seulement en France mais dans l’Europe d’alors, on a feint que son cas était presque banal.

Qui donc alors n’avait des visions ?53

[La cour de Charles n’était-elle pas] pleine de voyantes ?54

Personne ne s’étonna de cette fille de la campagne qui annonçait que, par elle, Orléans serait délivré et le Dauphin sacré roi.55

Il serait trop long de réfuter par tous les textes cette erreur ou ce mauvais vouloir. Qu’il suffise ici de rappeler la lettre dithyrambique de Boulainvilliers rapportant au duc de Milan les merveilles de la Pucelle ; la lettre enthousiaste d’Alain Chartier ; les rumeurs de miracle qui parcouraient les Flandres, l’Allemagne et gagnaient l’Italie. Pour les Anglais, ils étaient si étonnés qu’ils en perdirent la tête, ainsi 114que l’attestait plus tard le Régent Bedford, quand il parle de ce limier d’enfer qui se jeta sur les Anglais et renversa la chance56.

La prudence dont Charles et son Conseil entourèrent ostensiblement la mise en œuvre de Jeanne montre assez que son cas était jugé étrange, ses promesses improbables et qu’il fallait être à bout de ressources pour se livrer à ce périlleux expédient, dont l’échec aurait fait sombrer dans le ridicule la cause du dauphin viennois.

Quand Jeanne se montra à la cour, les choses se passèrent à peu près comme elles se passeraient en tout temps. L’opinion fut divisée : les uns espéraient et croyaient, les autres s’opposaient et d’autres haussaient les épaules. Ut solet, in partes plebs scinditur [Comme d’habitude, le peuple se divise en factions] note un contemporain57.

Si Jeanne l’emporta, ce fut d’abord par son action directe sur l’esprit du Dauphin, au moyen du signe. Ce fut ensuite, auprès des investigateurs de toutes sortes, par ses qualités morales : son bon sens, sa conviction et son évidente bonne foi.

À côté des grandes spoliations qui la défigurent, il faut citer de menus larcins, coopérant à leur mesure à l’œuvre de déformation. Ceux qui les commettent ne pensent pas à mal, ils sont seulement coupables d’inattention ou d’attachement à des vues étriquées. C’est ainsi que de sincères amis de Jeanne oublient le respect qu’on doit à sa véracité. Tout en la proclamant véridique et n’ignorant pas qu’elle avait une mémoire excellente, ils se permettent d’avoir sur certains faits précis une autre opinion qu’elle-même. Quand elle dit : J’arrivai à Chinon vers midi et fut reçue le soir par le Dauphin, ils traduisent : le Dauphin hésita deux jours avant de lui donner audience58. Quand elle affirme que la Lettre aux Anglais a été altérée, ils feignent de ne pas l’entendre59. Quand elle dit qu’elle saillit de la tour de Beaurevoir et s’en accuse comme d’une faute, ils affirment, dans leur prudence, qu’elle eut un accident fâcheux60.

On lui ravit un bien et sa noblesse, quand on lui refuse la 115pauvreté. On commença quelques années après sa mort : l’auteur du Mystère du Siège d’Orléans (1439 ?) pensa que, pour être digne de la scène, son héroïne devait être de noble origine : il fit de son père un gentilhomme et de sa chaumière un hôtel :

Quand est de l’hostel de mon père

Il est en pays de Barrois ;

Gentilhomme et de noble affaire,

Honneste et loyal François.61

Cette innocente fantaisie dramatique a été reprise de nos jours avec un appareil d’érudition qui a trompé de bons historiens. Sous le prétexte que Jacques d’Arc était fermier (partiel) des terres du château de l’Île et qu’il avait représenté les villageois de Domrémy dans un procès, on a cru pouvoir démentir les témoignages de braves gens qui ont vécu près de la famille d’Arc et dont plusieurs, laboureurs eux-mêmes, disent que les d’Arc étaient pauvres62. Les documents qui simuleraient des dires aussi nets et aussi compétents, qu’aucune erreur ne peut entacher et qu’aucun intérêt ne peut inspirer, sont encore à découvrir. Si, en appelant les parents de Jeanne aisés, on veut dire qu’ils mettaient plus facilement la poule au pot qu’un petit fonctionnaire de l’an 1957, on a raison. Si, en disant que Jacques d’Arc, dans son village de cinquante feux, était un notable, à la manière d’un honnête garde champêtre, on a encore raison. Mais il vaut mieux s’en tenir au langage de ceux qui, vivant porte à porte, et étant leurs égaux, les disent pauvres.

C’est encore un larcin indirect et un empiétement sur l’histoire d’expliquer comment Jeanne d’Arc savait monter à cheval, car on ferme de nouveau les oreilles à ce qu’elle a dit63. On sait qu’après d’Alençon elle surprit tout le monde par sa maîtrise des chevaux. Cet art mystérieux et prestigieux était si gênant pour ses ennemis qu’il fallut, à Rouen, y trouver une explication : c’est que la Pucelle avait servi dans une auberge où logeaient des hommes d’armes. Or 116Jeanne n’avait jamais quitté sa famille jusqu’à son départ pour Chinon. Quant à l’équitation, on sait que peu de temps avant de courir la lance sur le bord de la Loire, devant Charles et d’Alençon, elle se plaignait de ne savoir ni chevaucher ni mener la guerre64. Alain Chartier, dans sa lettre à un prince inconnu, exprime l’opinion du temps quand il résume :

La Pucelle prit un vêtement d’homme et monta à cheval, ce qu’elle n’avait jamais fait jusqu’alors.65

L’histoire n’a pas une ligne permettant de parler autrement.

Enfin, ce qui serait plus grave que tout, s’il s’y trouvait un soupçon de sérieux et de savoir, on a voulu ravir à Jeanne d’Arc sa personne, son identité. Cette tentative étant de l’ordre du mélodrame ou de la mystification et non de l’histoire, même romancée, il a paru suffisant d’y consacrer un excursus destiné simplement à montrer l’origine imaginative et, historiquement, indigente de cette invention surannée66.

Les Beaux-Arts protègent les monuments historiques contre les réfections inopportunes. Or une figure comme celle de Jeanne d’Arc, mille fois plus précieuse que n’importe quelle cathédrale romane ou gothique, n’est défendue officiellement par personne. Elle est exposée aux bévues ou aux malveillances du premier publiciste venu s’improvisant son historien et dont le livre, si l’éditeur s’entend à la publicité, trouvera sa place sur les rayons des bibliothèques publiques. Alors qu’un curé ne peut faire repeindre à son goût une statue de la Pucelle, si elle est de bonne époque et classée, la personne même de la Pucelle est exposée à tous les barbouillages. Le seul moyen de réduire ce risque au minimum, c’est de faire entendre sur elle tant de vérité et avec tant de force, que la voix du mensonge ou de l’ignorance ne trouve plus d’auditeurs.

117Notes
de la troisième partie

  1. [1]

    Recherches sur la France, l. VI, c. V. ap. Quicherat, Aperçus Nouveaux, p. 159).

  2. [2]

    Jean Jouffroy. La harangue où se trouve le passage sur la Pucelle est reproduite dans Ayroles, t. III, pièces justificatives, p. 641.

    Un autre évêque, Jean Germain, pour aduler son maître le duc de Bourgogne a écrit sur Jeanne un passage digne de Voltaire. Voir ibid., p. 641. La traduction (p. 536) est adoucie et expurgée.

  3. [3]

    Voir la gravure de Charles David dans l’édition illustrée de la Jeanne d’Arc de Wallon, p. 441, accompagnée de l’épigramme dont on vient de lire deux vers.

  4. [4]

    Œuvres complètes, éd. Lebel, t. XXIV, p. 198 :

    Cette fille […] avait été servante dans une hôtellerie et gardait ordinairement les moutons.

  5. [5]

    Œuvres complètes, éd. Beuchot, t. XVI, p. 408 sq. et t. XLI, p. 61 sq. Jeanne d’Arc a été découverte par Baudricourt dans un cabaret de Vaucouleurs où elle était servante et il l’a jugée propre à jouer le rôle de guerrière inspirée. Par la suite, elle fut dirigée par un fripon de Cordelier nommé Richard qui faisait des miracles et lui apprenait à en faire. C’était une malheureuse idiote qui, par son courage, rendit pourtant de grands services au roi et à la France. Ce qui a été écrit sur elle de plus raisonnable se trouve dans le chroniqueur bourguignon Monstrelet.

    Le témoignage de Monstrelet sur Jeanne d’Arc, note Quicherat, respire d’un bout à l’autre la prévention d’un ennemi. Q IV 360 (Enguerrand de Monstrelet).

  6. [6]

    Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, 1817, t. I, p. 302 :

    Jeanne d’Arc ne parla à personne de ses visions, pas même au curé de sa paroisse.

    H. Wallon, Jeanne d’Arc, 1877, 3e éd., p. 35 :

    Nul ne sut ce qui se passait en elle, pas même celui qui l’entendait en confession.

    Marius Sépet, Jeanne d’Arc, 1885, p. 62, fait la transition :

    Ces voix […] elle crut, du moins en dehors de la confession, devoir les cacher même à son curé.

  7. [7]

    Ayroles, t. II (1894), pp. 167, 249, 330.

  8. [8]

    H. Debout, La Bienheureuse Jeanne d’Arc, 2e éd., 1905, p. 61 :

    Aussitôt qu’il lui fut possible de se confesser, elle confia à son vénérable curé, sous le secret du sacrement, le récit de ce qu’elle avait vu. Messire Guillaume Fronte ne put que lui répéter le Conseil de la Voix…

  9. [9]

    118Joseph Calmette, Jeanne d’Arc, P.U.F., 1946, p. 44 :

    L’abbé Front croit certainement à l’authenticité absolue des voix. Comment aurait-il, autrement, laissé l’enfant se complaire à les ouïr ?

    Cp. du même auteur, Les dernières étapes du moyen âge français, 1944, p. 109 :

    Un prêtre dévot, imbu d’idées franciscaines, est son directeur de conscience, Guillaume Front, curé de la paroisse.

    Trois affirmations précises, et capitales (si elles étaient vraies) pour la connaissance de Jeanne d’Arc, sans l’ombre d’un fondement historique…

  10. [10]

    Ibid. (1er ouvrage cité), p. 42.

  11. [11]

    Ibid., p. 41.

  12. [12]

    Par les dépositions d’Étienne de Sionne (Q II 402) et de Jean Colin (Q II 432) nous apprenons simplement qu’il tenait sa jeune paroissienne en grande estime.

    Toutes les dépositions où il est fait allusion au curé de Domrémy portent Fronte (Q II 390, 402, 404, 433) ; mais une pièce de 1423 (S. Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 100) cite un Guillaume Frontey de Nefchastel qu’on suppose être le curé de Jeanne. Si l’on observe que, dans ce document, tous les mots terminés par un é sont écrits ey (voluntey, veritey, curey, etc.), on se demande si Fronté ne vaudrait pas mieux.

  13. [13]

    Q I 47 (20 II) :

    Nec alibi didicit credentiam nisi a præfata ejus matre.

  14. [14]

    Q I 274 (28 RI). Réponse à l’art. XLVIII renouvelant l’affirmation du 12 mars (Q I 128).

  15. [15]

    Jeanne d’Arc, éd. Larousse, p. 9.

  16. [16]

    Q III 110-111 (Jean Pasquerel).

  17. [17]

    Q III 86 (Marguerite La Touroulde).

  18. [18]

    Q I 146 (13 III).

  19. [19]

    Elle le fit, en arrivant à Orléans, à l’égard du Bâtard d’Orléans et, quelques jours après, en traitant Gaucourt de méchant homme. Q III 5 (Dunois) et ibid., 117 (Simon Charles).

  20. [20]

    Q V 168. Analyse d’une lettre de Regnault de Chartres aux habitants de Reims, dans les mémoires de Jean Rogier.

  21. [21]

    Q III 104-107 (Jean Pasquerel).

  22. [22]

    Q III 14 (Dunois).

  23. [23]

    Voir Annexe F.

  24. [24]

    Voir chapitre IV, note 25.

  25. [25]

    Voir Annexe E.

  26. [26]

    Michelet, Jeanne d’Arc, éd. G. Rudler (2 vol.), t I, § 76, n. 4.

    On ne trouve plus ce passage dans les éditions scolaires. Il reste un document précieux sur l’idée que se faisait Michelet de l’état mental de Jeanne. Son erreur, au départ, sur les Voix, achemine vers l’abrutie hallucinée d’Anatole France. (Voir Annexe K.)

  27. [27]

    Q I 60 (24 II).

  28. [28]

    Voir Annexe E, n° 49.

  29. [29]

    119Voir Annexe E.

  30. [30]

    Q I 1 (21 II) :

    A matre didicit Pater noster, Ave Maria, Credo.

  31. [31]

    Michelet, Jeanne d’Arc, éd. Larousse, p. 16.

  32. [32]

    31 Q I 210 (27 III).

  33. [33]

    Q IV 1 (notice sur Perceval de Cagny) :

    Le mieux instruit, le plus complet, le plus sincère des chroniqueurs qui ont parlé de la Pucelle.

  34. [34]

    Chronique de Perceval de Cagny, éd. H. Moranville, p. 143.

  35. [35]

    Ibid., p. 149.

  36. [36]

    Ibid., p. 156.

  37. [37]

    Ibid., p. 153. Ces citations pourraient être triplées (cf. pp. 158, 164, 165, 166, 167). Qu’il suffise d’y ajouter ce passage de la déposition de Dunois : quand les Anglais, à l’aube du 8 mai, se mirent en ordre de bataille, pour le cas où l’on voudrait bouleverser leur retraite, Jeanne défendit qu’on attaquât les Anglais. […] Elle voulut qu’on les laissât se retirer sans les poursuivre. Bonne ou mauvaise, son initiative est celle d’un chef et dont l’autorité, pour l’instant, n’est pas discutée.

    À ces textes contemporains, on comparera utilement la citation suivante (A. France, t. II, p. 168.) :

    On ne lui demandait jamais conseil ; on l’emmenait comme un porte-bonheur ; sans lui rien dire et on la montrait comme un épouvantail aux ennemis.

  38. [38]

    Michelet, Jeanne d’Arc, éd. Larousse, p. 25.

  39. [39]

    Ibid.

  40. [40]

    Michelet, éd. G. Rudler, L II, § 89.

  41. [41]

    Ed. Perroy, La guerre de cent ans, 1945, p. 248.

  42. [42]

    Ibid.

  43. [43]

    Ibid. Cf. p. 249, ce résumé de l’action de Jeanne à Patay :

    Jeanne n’arriva sur les lieux qu’une fois l’engagement terminé.

    Il est vrai que Jeanne n’était pas dans l’avant-garde ; mais à lire Dunois combattant de Patay, on n’a pas l’impression que le rôle de la Pucelle ait été aussi effacé :

    [Les Anglais s’étant rangés en bataille,] Alençon, en présence du Connétable, en ma présence, et devant plusieurs autres, demanda à Jeanne ce qu’il fallait faire. Elle lui répondit d’une voix forte : Ayez tous de bons éperons… Q III 11-12 (Dunois)

    Ce qui revient à dire que, pratiquement, l’ordre d’attaquer fut donné par elle.

  44. [44]

    Q III 13 (Dunois).

  45. [45]

    Q III 218 (D’Aulon).

  46. [46]

    Q III 96 (D’Alençon).

  47. [47]

    Q III 119 (Théobald d’Armagnac, alias de Termes).

  48. [48]

    Ibid., 120.

  49. [49]

    Q III 100 (D’Alençon).

  50. [50]

    Q I 116-117 (10 III).

  51. [51]

    Anatole France, t. II, p. 167.

  52. [52]

    12080 Ibid., p. 172. Cp. t. I, p. XLVI :

    Toujours en prière et en extase, elle n’observait pas l’ennemi et ne connaissait pas les chemins.

    Et, t. I, p. 302 :

    Elle ne se faisait pas d’Orléans une idée plus claire que de Babylone.

  53. [53]

    Michelet, op. cit., éd. Larousse, p. 12.

  54. [54]

    Ed. Perroy, op. cit., p. 247 :

    Prophètes et illuminés pullulaient jusque dans l’entourage du Dauphin.

    Cp. p. 254 :

    Charles abandonna la Pucelle qui lui avait été utile, mais qu’il crut peut-être remplacer auprès de lui par l’une quelconque des voyantes dont sa cour était pleine.

    Les mots pullulaient et pleine suffisent à montrer au lecteur le moins averti que l’auteur vient ici d’abandonner l’histoire pour la polémique.

  55. [55]

    Ibid., p. 247.

  56. [56]

    Ayroles, t. III, pièce N., p. 643 :

    […] A disciple and lyme of the feende called the Pucelle…

  57. [57]

    Q V 31, poème anonyme latin contemporain, vers 225.

  58. [58]

    Voir Annexe A.

  59. [59]

    Voir Annexe D.

  60. [60]

    Cf. Les Voix, chapitre XI Désobéissance aux voix.

  61. [61]

    Mystère du siège d’Orléans, éd. Guessard et Certain.

  62. [62]

    Cf. S. Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, ch. II.

    Pour les témoignages, voir : Q II 395 (Beatrix, veuve Estellin) ; Q II 403 (Jeannette, veuve Thiesselin) ; Q III 389 (Jean Morel) ; Q III 401 (Étienne de Sionne).

    Influencé par S. Luce, Andrew Lang généralement si bien informé dit de Jacques d’Arc :

    He was a relatively rich and a prominent member of his little community. (The Maid of France, ch. II, p. 26.)

    Même l’expression plus prudente de J. Calmette ménage de cultivateurs simples et aisés (Jeanne d’Arc, p. 39) me semble devoir suggérer à un lecteur moderne un rang social différent de la réalité telle que la percevaient les témoins cités.

  63. [63]

    Voir Annexe B.

  64. [64]

    Q I 53 (22 II) :

    Et ipsa Johanna respondit quod erat una pauper filia quæ nesciret equitare, nec ducere guerram.

  65. [65]

    Q V 133, Lettre d’Alain Chartier.

  66. [66]

    Voir Annexe M.

121Quatrième Partie
Réflexions pratiques

Ces réflexions ont pour base les chapitres qui précèdent et mon étude antérieure sur les Voix. Elles sont faites en manière de conclusion et d’inventaire, dans le but, si elles en sont capables, d’orienter les biographies nouvelles de Jeanne d’Arc vers un progrès dans le sens qu’elles indiquent. Le principe premier et général de ce progrès c’est le respect scrupuleux de la personnalité et de l’œuvre de Jeanne. On dira que c’est un principe qui doit régir toute biographie. C’est vrai, mais en ce qui concerne Jeanne d’Arc, il est utile de le rappeler avec insistance, à cause de sa difficulté d’application. Il est prouvé par l’expérience que la personne et l’œuvre de Jeanne d’Arc offrent à l’historien des tentations particulières d’altération.

Les visions sont un obstacle ou une gêne pour beaucoup. Or les visions doivent être regardées comme faisant partie de la personnalité de Jeanne. Jeanne a des visions, elle entend des Voix, elle suit leurs avis, expression du vouloir de Dieu. La personnalité de Jeanne, où la foi religieuse est au premier plan, est donc inséparable des visions. Michelet a essayé de faire des visions un élément psychologique accessoire de la personnalité de Jeanne : elles ne sont, selon lui, en aucune façon, son originalité.

Il est remarquable qu’un homme du même temps que Michelet et partageant ses idées, admirant comme lui Jeanne d’Arc, à laquelle il avait consacré beaucoup plus de temps et d’érudition, a émis une opinion toute contraire :

Le fait de voix qu’elle entendait, tient une si grande place dans son existence, qu’on peut dire qu’il en était devenu 122la loi. En dehors de la vie commune, elle ne disait ni ne faisait rien qui ne lui eût été conseillé par ces voix.1

C’est la vérité, c’est l’évidence même. Quand on dit : laissons ces voix, ces révélations, et occupons-nous de Jeanne elle-même, dans les manifestations qui nous intéressent, nous qui n’avons rien de commun avec ces bizarreries, on a cessé de parler de Jeanne d’Arc. Le nom de Conseil par lequel elle désigne l’ensemble des Voix montre qu’elle n’agit, dans tout l’important de sa vie, à partir de treize ans, que d’après les avis ou les ordres des Voix.

Ce serait donc une pusillanimité historique de passer rapidement sur les Voix, pour l’unique raison qu’on est embarrassé pour en préciser la nature. Il est vrai que la simple hypothèse qu’elles puissent avoir une cause extérieure à la voyante est presque insupportable à certains esprits. Sans aller jusque là, à quoi l’histoire descriptive n’autorise pas, on peut trouver dans les appréciations d’hommes ayant réfléchi sur les visions de Jeanne d’Arc des indices qu’on s’achemine, pour l’avenir, vers une conception plus souple et plus riche que la foi positiviste intégrale. (À cet égard, on peut regarder comme un fait de régression individuelle le cas d’un Anatole France parlant des troubles de Jeanne.) L’Anglais Myers, qui n’admettait pas pourtant que les Voix fussent des êtres ayant une existence personnelle, (il les regardait, suivant sa théorie du moi subliminal, comme des créations du psychisme de Jeanne), osait les regarder comme une manifestation psychologique non pas anormale, mais surnormale. Pour lui, Jeanne, par le fait de ses visions, et non en dépit de ses visions, était le plus beau type et le plus efficient de santé mentale imaginable2.

Andrew Lang était plus compétent que Myers sur le sujet de Jeanne d’Arc, car à son savoir expérimental en parapsychologie, à son érudition ethnologique et à sa connaissance de l’histoire comparée des religions, il ajoutait une familiarité avec tous les textes relatifs à Jeanne d’Arc dont je ne trouve l’équivalent dans aucun biographe français. Or, après ses recherches et ses réflexions, quelle était la conclusion 123de cet homme qui n’était lié par aucun préjugé national ou confessionnel ? Il la résumait ainsi dans une étude sur les Voix :

Dans une certaine mesure elle avait eu accès à l’arcane et au sanctuaire de l’univers.3

La formule n’est ni belle ni limpide ; mais sa gaucherie et son obscurité sont instructives. Lang, devant le mystère inévitable, se réfugiait dans un langage qui n’engageait pas sa pensée dans des précisions gênantes. Douze ans plus tard, dans sa Maid of France, sa méditation des Procès n’avait pas modifié sa pensée et l’avait plutôt éclaircie :

J’incline à penser, disait-il, que, dans un sens difficile à définir, Jeanne était inspirée, et je suis convaincu que c’était un être du plus haut génie et du plus noble caractère.4

Un psychiatre comme Quercy (qui était en même temps un spécialiste de l’hallucination) va plus loin, dans sa sécheresse : pour lui, chez Jeanne

[La vision] est une forme de la présence et rejoint un objet.5

La formule, venant d’un clinicien, mérite d’être citée comme un hardi dépassement du point de vue médical.

Enfin, il faut nommer ici un homme qui a eu l’immense mérite de parvenir à la vérité par la seule force de son intuition, car il avait été initié à Jeanne d’Arc par les voies les plus propres à l’en détourner. Péguy disait, des visions de Jeanne :

Elles sont des communications, des communions, des saisies directes.6

Ces citations ne sont pas faites pour induire à s’en inspirer et à émettre une opinion personnelle sur la nature des visions, dans une biographie visant un large public. Elles tendent seulement à montrer qu’il est plus prudent et plus vrai de se restreindre à un exposé phénoménal des choses, laissant au lecteur liberté parfaite de se faire sa propre opinion métaphysique, s’il en a le goût et le pouvoir. Ce qui doit être regardé comme désuet, périmé et historiquement insalubre, sur le chapitre des Voix, c’est une attitude de négation ou même de doute explicite ou dissimulé. L’important, en somme, c’est ce que Jeanne pensait et a bien voulu dire de ses visions.

124Quant à minimiser l’importance psychologique des visions, c’est une position historique impossible. Si l’on regarde comme inopportune l’intrusion subite dans le cours de l’histoire d’un élément cantonné jusqu’alors dans l’hagiographie, mieux vaut abandonner le sujet de Jeanne d’Arc à des esprits autrement disposés.

J’ai insisté sur le fait que Jeanne, malgré ses visions, ne devait en aucune manière être dite extatique. On ne trouve chez elle aucun indice d’extase ni habituelle ni occasionnelle. C’est une chose évidente pour quiconque, s’étant mis au courant de ce qu’on entend par extase, se réfère aux circonstances contrôlables de la vie de Jeanne d’Arc7.

Bien que régie par les visions et révélations, la vie religieuse de Jeanne doit être objet particulier d’étude. Elle est antérieure aux visions et se manifeste en dehors des révélations. Il est très important de distinguer dans ces manifestations ce qui appartient à Jeanne et ce qui est de son temps, le dedans et le dehors. Car ici un élément religieux intervient qui s’enracine dans la religion mais s’élève et s’épanouit au-dessus : la sainteté. Michelet a eu le mérite d’affirmer avec force la sainteté de Jeanne d’Arc. Qu’il en ait infléchi la notion dans son sens propre en y mêlant (et sans doute faut-il dire davantage) un élément de libre examen et de rébellion ne doit pas nous aveugler sur ce qu’il a vu de vérité. La sainteté de Jeanne consiste d’abord en ceci : vouloir faire en tout, de tout son cœur, de toutes ses forces, de toute son âme le bon plaisir de Dieu, dont elle entend les Voix la proclamer la fille. Elle est Fille-Dé, Fille de Dieu. Et comme les Voix expriment très exactement et directement le vouloir de Dieu, elles ne sont pas un élément adventice de la religion de Jeanne.

Sans la sainteté la religion de Jeanne est banale : les trois messes de Fierbois, la confession des hommes d’armes, la lutte contre le blasphème et la débauche sont des choses du temps. Henri V avait mis dans son armée une discipline religieuse sévère ; lui aussi expulsait les ribaudes ; lui aussi, 125avant Azincourt avait entendu trois messes et ses troupes se confessaient. En poursuivant le blasphème, Jeanne d’Arc ne faisait qu’appliquer plus exactement les ordonnances royales.

On voit l’intérêt de cette remarque : elle doit éloigner de donner trop d’importance aux gestes religieux de Jeanne soit pour exalter sa ferveur soit pour dire qu’elle ne connaissait pas d’autre moyen de guerre que le confessionnal ou les cantiques.

Ce qui doit, au contraire, être mis dans le plus vif relief, c’est que Jeanne d’Arc, tout en s’estimant gouvernée par des révélations avait grand soin, en toute occasion, de se régler sur le bon sens pratique et une action vigoureuse, pour obtenir le résultat souhaité. Ce côté de son caractère était évident et avait frappé ses interrogateurs de Poitiers. On en a vu des exemples nombreux dans les pages qui précèdent.

Pas plus que ses visions n’impliquent l’extase, sa sainteté n’implique l’état mystique. Les états mystiques sont intérieurs et on ignorera toujours si Jeanne d’Arc les a connus. Ce qu’on peut dire c’est qu’il n’apparaît nulle part qu’elle ait participé aux états décrits dans les grandes autobiographies spirituelles. On peut, il est vrai, regarder les visions de Jeanne comme une grâce mystique, et, dans cette mesure elle participe à une certaine vie mystique, mais aucun biographe, en dehors d’une étude à part ou d’un excursus extra-historique, n’a profit à s’attarder à de telles questions. La présente remarque est à portée négative et tend seulement à mettre en garde contre l’emploi inconsidéré de ce mot mystique, vide de sens en dehors de ses précisions techniques.

La religion de Jeanne était simple et effective et cela, historiquement, doit être souligné. Qu’une fille paisible, aimant la prière, le travail, la bienfaisance, se dise un jour appelée à une œuvre de guerre, s’y jette et s’y comporte avec éclat n’est pas un détail que la biographie puisse laisser dans l’ombre.

126Attirer l’attention, si légèrement que ce soit, sur la Fontaine aux Fées, les cloches ou les forêts, est une manie romantique dont on aimerait voir la fin. On en trouve des traces dans l’histoire moderne, savante et la mieux intentionnée8.

Jeanne a dit que tout ce qu’elle savait de religion elle le tenait de sa mère et elle a protesté avec une énergie réitérée qu’elle n’avait jamais parlé de ses révélations à aucun ecclésiastique. Il est donc évident qu’aucune biographie sérieuse ne peut contenir la moindre allusion à l’opinion du curé de Domrémy sur les visions de sa pénitente. On ne peut même pas dire qu’il était son directeur de conscience. On ne parle pas de l’influence d’un homme dont on sait simplement qu’il a existé9. Quelle sévérité on aurait pour le critique littéraire qui expliquerait le talent d’une écrivain célèbre par les conseils d’un personnage inconnu ! Ce qui serait ridicule en littérature sera-t-il toléré en histoire ?

Que l’historien s’y résigne ou s’y complaise, la personnalité religieuse de Jeanne se propose à notre connaissance documentaire comme un développement autonome fondé sur une formation familiale ne sortant pas de la banalité.

On sait par Jeanne et des compagnons d’enfance qu’à partir des visions elle s’imposa un état de ségrégation relative. Rien ne suggère une séparation farouche : la fillette se tenait à part des divertissements enfantins plus ou moins bruyants qui ne lui plaisaient plus depuis les Voix. Les autres la plaisantaient là-dessus. Avec quelle témérité n’a-t-on pas, à ce propos, épilogué sur quelques dépositions rapportant ces moqueries des camarades de jeu. Leurs déclarations ne laissent rien soupçonner au-delà de plaisanteries innocentes et occasionnelles dont d’ailleurs la majorité ne dit rien10.

Il est intéressant de noter dans cette austérité enfantine qu’elle ne provient pas d’un caractère sombre. Il est facile de constater que plus tard, dans des circonstances où tout portait au désespoir, Jeanne avait encore des saillies d’enjouement. 127Au temps où elle parut, Boulainvilliers notait chez elle ce trait physique : un visage rieur11.

L’amour de la patrie n’est pas une vertu qu’on lui dispute. Pourtant il n’est pas sûr que l’accord soit réel et pour dire mieux que l’admiration qu’on porte au patriotisme de Jeanne s’adresse toujours au vrai sentiment qui l’animait. Le ressort de l’élan patriotique de Jeanne, chez Michelet, est la pitié. On pourrait dire avec plus de vérité que c’est l’indignation. Aucun des textes dictés par elle n’a pour thème les souffrances de la guerre. Dans sa proclamation de la première lettre aux Anglais, il n’est question que de droit. Les hommes d’Angleterre n’ont aucun droit sur le royaume de France, lequel est saint royaume, fief du Fils de Dieu, dont le roi est lieutenant. Le ton de la lettre est indigné et violent et l’inspiration en est théologico-juridique. La phrase de Jeanne sur le sang français qu’elle ne voit pas couler sans larmes ne suffit vraiment pas à faire de la sensibilité le ressort de son action. Sa mission se présente comme un devoir rationnel, où elle adhère volontairement et se donne corps et âme quoique avec répugnance. Il y a chez elle volonté, effort et victoire (se rappeler sa remarque autrement importante que l’exclamation sur le sang français : J’eus cette volonté de le croire). Michelet, auquel il est tentant de revenir pour montrer ce qu’il faut éviter, quand on veut caractériser la psychologie de Jeanne, a une formule dramatique tout à fait fausse :

Elle fut si tendre qu’elle en fut intrépide et brava tous les maux.

L’intrépidité de Jeanne, tout le monde aussi la reconnaît. Encore faut-il en préciser la cause et l’étendue. Son courage militaire est trop connu et admiré pour qu’il soit nécessaire d’en parler, sinon pour rappeler qu’il est inséparable de sa foi religieuse et se rattache encore à la volonté. Cela ne veut pas dire qu’elle n’était pas naturellement courageuse ; mais il est certain que sa foi, son obéissance à son Conseil, donnent à son courage une qualité particulière. Elle va toujours 128jusqu’au bout du courage. Elle a dit — qui ne la croirait ? — que, sûre du jour où elle tomberait entre les mains de ses ennemis, elle eût fait, nonobstant, sa sortie de Compiègne, si les Voix l’avaient enjoint12. On voit ici un type de courage au-delà du courage militaire et qui, plutôt, le contredirait.

En dehors des biographes religieux personne ne semble enclin à marquer le caractère prophétique de la mission de Jeanne d’Arc telle qu’elle la comprenait et la proclamait, et telle qu’elle fut comprise par l’instinct populaire de son temps, au moins dans le début. Il est certain que, si sa vie se présentait trait pour trait dans le contexte biblique, aucun historien n’hésiterait à la placer en compagnie des personnages marqués par Yahweh pour sauver son peuple. Pourquoi, en dehors de toute vue apologétique, ne pas signaler ce fait original, et même unique, que Jeanne d’Arc, par ses signes, ses paroles, ses actions renoue dans la France du XVe siècle la tradition d’Israël. Il y a là un événement qui, sous le rapport purement descriptif, mérite bien d’intéresser l’histoire. Michelet a supposé que Jeanne avait médité les exemples de Gédéon et de Judith. Il est bien probable que Jeanne n’a jamais pensé à Gédéon et à Judith, mais c’est un fait que, par-dessus l’abîme moral qui sépare les deux Alliances, elle leur fait suite.

On ne remarque pas assez que, faute de l’accepter sous le signe prophétique, il est assez difficile de résister entièrement à la logique d’Anatole France, pour qui Jeanne d’Arc est une béate exaltée, dont le ton tranchant et solennel doit faire sourire ou agacer les gens raisonnables. Et même, si l’on ne perçoit pas, sous ses hardies promesses, un souffle d’inspiration, peut-on condamner ses ennemis qui, eux, dans leur logique l’accusent d’être une fausse prophétesse ?

De l’œuvre, le moins que l’on puisse dire, même en se bornant étroitement à l’essentiel et l’incontestable, c’est qu’elle se manifeste par des signes inusités et s’affirme par des effets inattendus. On peut donc avancer que toute pré­sentation, 129toute appréciation de cette œuvre qui tendront à en tempérer l’irruption dans le cours de l’histoire et à en banaliser les résultats, ne donnent pas une juste idée des choses : elles vont contre les textes et offensent l’esthétique historique. Si un historien, arrivé au moment où la force anglaise va être brusquement jetée sur son déclin, met comme titre de son chapitre : Le Miracle d’Orléans, personne ne peut sourire. Et, tout au contraire, on le peut et même il faut rire, quand se déploient de chétifs efforts pour démontrer que le vrai miracle eût été que les Anglais, de toute manière, n’eussent pas été chassés d’Orléans.

Il est certes étonnant que, pendant plusieurs années, une jeune paysanne médite sans confidents le projet disproportionné de libérer le royaume et d’en faire couronner l’héritier. C’est pourquoi plusieurs lui inventent des conseillers. C’est oublier qu’elle n’est pas isolée : elle a son Conseil, qui lui suffit. Il est naturel, si on fait du commerce avec les Voix une suite de rêveries, qu’on soit enclin à n’y pas trouver la base d’un dessein politique et guerrier ; on veut y adjoindre du tangible plus proche de l’expérience ordinaire. On doit donc marquer ici, de nouveau, la nécessité logique de donner aux visions toute leur importance, toute leur réalité sensible et pratique. Il est vrai que l’histoire prend un tour légendaire. Si l’on refuse de s’en accommoder, il faut recourir à une rationalisation suspendue à des mots, non à des faits, et l’on se livre à la légende fabriquée sous nos yeux, celle de la direction de conscience et des influences franciscaines.

On pourrait, il est vrai, reprocher à certaines biographies d’agir tout au contraire et d’accentuer l’extraordinaire, le merveilleux, le miracle. Elles ont un caractère indéniablement nocif, car elle diluent le vrai dans la fable. Par ailleurs, on doit constater qu’une vie de Jeanne d’Arc radicalement rationalisée est, historiquement, plus fausse et plus égarante qu’une biographie indulgente au prodige. Celle-ci ne fait qu’amplifier la réalité et conserve une atmosphère ; celle-là n’est qu’une fabrication abstraite.

130On ne peut parler de Jeanne sans rien dire de ses persécuteurs. Ici, deux tendances s’opposent : une modération calculée dans l’appréciation des juges, de leur caractère, de leurs procédés. En face, une indignation furieuse à l’égard des mêmes personnages. La vérité n’est pas dans un compromis, mais dans un approfondissement et dans un dépassement. Les hommes de Rouen sont vraiment coupables, le fretin comme le chef (chacun à sa manière) : aussi coupables, aussi odieux que le disent les vitupérateurs. Et les modérés, qui tempèrent ou excusent, ont une fausse sagesse et une louche indulgence. Les ennemis de Jeanne ne se situent pas, comme on le feint, dans une autre catégorie humaine que ses amis de la veille — qui l’oublient ou la desservent. Pareillement, le partage de l’Église d’alors en deux camps : les mauvais (anglo-bourguignons) et les bons (les Delphinois, qui l’accueillirent) est une grosse simplification. Personne ne peut être absous de l’assassinat judiciaire de Jeanne, ni les gens d’Église, ni la monarchie, ni la France, ni personne. Ceux qui se dressent en justiciers, qui soufflettent Cauchon pour sa cruauté froide, Courcelles pour sa cafarderie, Loyseleur pour sa traîtrise, d’Estivet pour sa méchanceté sadique, Charles pour son ingrate torpeur, n’ont pas bien exploré leur propre conscience. Sous ce regard, il semble que les hommes du temps l’aient emporté sur nous, pour la franche connaissance du mal en eux-mêmes. Ne serait-ce pas la raison pour laquelle l’amnistie de fait et de parole couvrit ce qui restait de coupables au temps de la justification ? Ceux qui avaient favorisé Jeanne d’Arc autrefois savaient bien, et reconnaissaient implicitement que, placés ailleurs par les événements, ils auraient hurlé avec les loups anglais.

Jeanne d’Arc est-elle, après beaucoup de guerre, d’insulte et d’injustice, hors de danger ?

Il y a un progrès : aucun homme au monde ne parlerait d’elle comme le firent des évêques politiques, ignorant ou méprisant la justification officielle de l’Église. Du Haillan 131ou Voltaire sont impossibles, et nulle révolution n’abattrait les statues de Jeanne d’Arc. Pourtant, si l’opposition a changé de ton, elle subsiste. Elle subsiste sous une forme terne et négative, laquelle consiste à traiter la Pucelle comme un événement surfait et d’importance historique secondaire. Elle tend moins à la déprécier qu’à l’oublier, la grignoter et la faire oublier. Cette opposition n’est pas sans danger, car elle se loge dans des livres d’où la passion semble exclue et se propose sous les dehors de la saine critique historique. Tel manuel d’histoire médiévale, fort répandu parmi les apprentis historiens, ne permet pas de soupçonner que Jeanne d’Arc n’est pas un épisode banal de notre histoire : elle est une voyante parmi d’autres qui pullulaient à la cour et personne, alors, ne s’étonne de ses prétentions. La levée du siège est naturelle, vu la situation des assiégeants13.

Le fait que l’histoire puisse être traitée aussi cavalièrement en vertu de préjugés personnels montre à quel point elle reste, dans certains esprits, une discipline littéraire et subjective. Aucun historien se fondant sur les textes ne peut dire qu’il y avait à la cour des Jeanne d’Arc en abondance et pour ainsi dire au choix. On s’étonnait si fort à son sujet que les correspondances du temps nous montrent une opinion publique comme enivrée par l’événement extraordinaire. Enfin, le sens pratique de la Pucelle, son souci méticuleux des préparatifs militaires sont assez connus pour n’y pas revenir. Faire de ses précautions religieuses, si l’on peut dire, un élément saillant et personnel de son action, est, on l’a vu, une méconnaissance des mœurs du temps.

Il y a, par certains côtés, par crainte de l’irrationnel et de la crédulité apologétique, une régression moderne dans la connaissance de Jeanne d’Arc. Il est manifeste que des biographies démodées comme celles de Le Brun de Charmettes, puis de Wallon ou Marius Sépet, en dépit de quelques faiblesses critiques, n’entraînent jamais aussi loin, aussi gravement, de la vérité historique et psychologique, que des appréciations comme celle qu’on vient de lire. Et 132l’on peut dire hardiment qu’un Père Ayroles, avec sa passion du miraculeux, ses partis pris, ses colères risibles, et son désolant mauvais goût, apporte, sur Jeanne d’Arc, une somme de vérité historique dont on chercherait vainement une ombre dans le livre d’Anatole France.

Comme toujours, le remède est le retour aux sources et les sources ce sont les Procès et, au premier plan, les paroles de la Pucelle. Elle était de bonne mémoire et, commet elle ne mentait pas, ce qu’elle dit est la source la plus précieuse et la plus pure pour compléter la connaissance directe qu’elle donne d’elle-même par ses actions.

Les paroles et les Procès ne sont pas les seules sources nécessaires pour comprendre tous les aspects de Jeanne d’Arc et bien interpréter ses gestes. Péguy à qui l’on demandait s’il connaissait bien les documents pour parler de Jeanne, répondait avec indignation qu’il avait puisé aux sources mêmes et que ses sources c’étaient :

  1. le catéchisme ;
  2. la messe et les vêpres, la liturgie ;
  3. les Évangiles ;
  4. les Procès ;
  5. la connaissance de la chrétienté française du XIe au XVe siècle 
  6. la chrétienté en général.14

Péguy, comme les guerriers gaulois, se jetait sur l’ennemi avec de grandes clameurs, pour lui faire perdre la tête, mais il gardait tout son sang-froid, et ses clameurs, ici, sont pleines de bon sens. Il y a une grande vérité dans son énumération redondante et même dans son ordre, les Procès ne venant qu’au 4e rang. Péguy a voulu montrer que les plus riches documents et les plus directs ne diront rien à ceux qui ne sont pas préparés à les entendre et que la préparation n’est pas seulement dans le savoir spéculatif. On ne comprend pas le tout d’une Jeanne d’Arc sans une certaine fraternité de croyance. Par sa sainteté, Jeanne échappe à la simple érudition historique.

L’attitude naturaliste n’a pas été critiquée ici en tant que telle mais dans la mesure où elle cherchait des appuis en dehors de l’histoire. Aucun préjugé religieux ne s’y oppose. La sainteté de Jeanne d’Arc est un fait d’ordre théologique 133n’impliquant aucune attitude définie au regard des Voix. Aucun tribunal d’Église, ni celui de la Réhabilitation ni celui de la canonisation, n’a enjoint à personne de croire que Jeanne était une voyante inspirée. La proclamation de sa sainteté n’est que l’affirmation de l’héroïcité de ses vertus.

L’avenir biographique de Jeanne d’Arc n’est pas dans une accumulation de vues personnelles et d’hypothèses : il est au contraire dans un déblayage vigoureux du fatras qui s’est entassé autour d’elle.

Il faut renoncer franchement à la discussion interminable de problèmes insolubles : des questions comme celles-ci : Jeanne d’Arc a-t-elle été trahie à Compiègne ? Sa mission, telle qu’elle l’avait conçue, finissait-elle à Reims ? Charles VII pouvait-il la sauver ? etc., sont un prétexte à dissertations encombrantes et vaines.

Il est vrai qu’il y a des digressions éclairantes. Qu’on s’arrange pour qu’elles n’alourdissent ni ne ralentissent. La force et la beauté de Michelet sont dans sa vigueur rapide. C’est par là qu’il vit malgré ses erreurs et ses partis pris. Vigueur et rapidité peuvent s’accorder avec richesse d’information, souci du détail utile et des points contestés, à condition de les rejeter hors du texte.

La biographie austèrement vraie ne sera pas apologétique en ce sens qu’elle ne fera pas d’effort pour persuader de la transcendance des faits concernant Jeanne d’Arc. Pourtant il semble possible et souhaitable, parce que conforme à la vérité phénoménale, à la vérité descriptive, que cette biographie amène son lecteur au point exact où il restera libre de choisir. Si l’historien n’a pas à conclure à la transcendance, il a le devoir de rester ouvert sur la transcendance, quand elle se propose sur le terrain même de l’histoire.

Cette demande n’est ni excessive ni originale. Elle revient à appliquer à Jeanne d’Arc, en histoire, ce qui a été réclamé, en psychologie, pour les mystiques :

Je voudrais — disait un philosophe — appeler l’attention de la Société [Française de Philosophie] sur une très 134grosse question que soulève la mystique. Je me demande si tout peut être expliqué par des illusions psychologiques et s’il ne faudrait pas laisser la porte ouverte à des hypothèses métaphysiques permettant d’attribuer une réalité objective à la cause des perceptions mystiques. Il va sans dire que les descriptions que nous avons de ces perceptions ne sauraient nous inspirer une grande confiance ; les mystiques sont très embarrassés pour dire ce qu’ils ont éprouvé ; ils emploient des images assez confuses et construisent leurs souvenirs avec des souvenirs de lectures. Mais il faut distinguer entre la manière d’exprimer et l’impression reçue ; il pourrait y avoir quelque chose d’extérieur qui mettrait en mouvement la sensibilité des mystiques. Ceux-ci n’ont aucun doute sur la réalité de cet extérieur et leur témoignage ne saurait être rejeté sans de très fortes raisons.15

C’est pourquoi, je le répète, une biographie sérieuse de Jeanne d’Arc, cette biographie nationale que je voudrais voir entreprendre, devrait comporter en excursus une étude des perceptions mystiques sur lesquelles Georges Sorel attirait l’attention de ses collègues de la Société de Philosophie, et dont la réalité objective ne faisait pour Jeanne aucun doute. Cette étude aboutirait certainement, si elle était faite par un esprit informé et ouvert, à des conclusions qui jetteraient un discrédit définitif sur les théories médicales qui ont eu cours trop longtemps sur ce sujet.

Cette biographie serait nationale, parce qu’elle serait celle où tous les Français voulant savoir sur Jeanne d’Arc le maximum de vérité certaine l’y trouveraient sous la garantie du savoir et de la loyauté. Elle serait en même temps, en un sens, internationale, car on ferait appel à des collaborations étrangères. Les historiens de tous les pays capables d’apporter à cette biographie une contribution substantielle, sous forme de réflexions sur la personne de Jeanne ou sur son œuvre, seraient invités à le faire. Aucune idée, aucun point de vue ne seraient exclus, sauf naturellement, le parti pris de malveillance ou de dénigrement tel que nous l’avons 135rencontré plusieurs fois au cours de cette étude. Les Anglais avec Lang, et les Américains avec Lowell, ont montré qu’ils pouvaient avoir des choses intéressantes à dire aux Français sur la Pucelle16.

Cette biographie se dirait et serait définitive, car aucun document ne peut être mis au jour qui renverse l’idée que nous nous faisons de Jeanne d’après les grands faits de sa vie, d’après ses paroles et sa mort. Cela ne veut pas dire qu’elle serait la dernière. Il y en aurait d’autres et cela est souhaitable. Il y aurait peut-être celle que Péguy aurait voulu écrire, de cinquante et quelques pages ou mieux encore de deux ou trois cents lignes17. Mais des cinquante pages ou des trois cents lignes la biographie définitive serait la source inévitable.

Plus encore que le savoir érudit, plus que le scrupule du vrai, la sympathie entière est nécessaire. Michelet avait pour Jeanne d’Arc plus que de la sympathie : il l’aimait d’un amour personnel ; il pleurait sur ses peines. Souvent sa Jeanne d’Arc vibre d’émotion. Cela n’a pas suffi pour faire vrai : il lui manquait d’épouser tout son esprit. Il était trop attaché à ses propres manières de sentir et de penser et elles étaient infiniment distantes de celles de Jeanne. On dira qu’il n’est pas loisible à chacun de ressembler à Jeanne. Il est moins question de ressemblance accomplie que d’une admiration aspirant à ressembler.

On rapporte que Ludmilla Pitoëff aurait voulu, pour jouer Jeanne d’Arc, se faire semblable à elle : elle ne se trouvait jamais intérieurement assez nette en face de sa pureté18. C’est un bel exemple d’amour de vérité vécue et de respect du métier que la Comédie propose ici à l’Histoire.

136Notes
de la quatrième partie

  1. [1]

    Quicherat, Aperçus Nouveaux, 46.

  2. [2]

    Frederic W. H. Myers, Human Personality, etc., 1954 (new impression) t. II, 102 :

    […] it must be observed that among all the messages thus given to Joan of Arc, there does not seem to have been one which fell short of the purest heroism. They were such commands as were best suited to draw forth from her who heard them the extreme of force, intelligence, virtue, of which she had the potency at her birth. What better can we desire as the guide of life ?

  3. [3]

    Proceedings of the Society for Psychical Research, July 1895, The voices of Jeanne d’Arc, p. 212 :

    To a certain extent, she was admitted within the arcana and sanctuary of the universe.

  4. [4]

    The Maid of France, Appendix D, p. 330 :

    I incline to think that in a sense not easily defined, Jeanne was inspired, and I am convinced that she was a person of the highest genius, of the noblest character.

  5. [5]

    Pierre Quercy, Les hallucinations, p. 78.

    Noter, chez le même auteur, en opposition à cette formule spéciale, applicable à Jeanne d’Arc, cette autre, visant les cas ordinaires :

    L’halluciné qui entend des voix est d’ordinaire un fou. (Études sur l’hallucination, t. II, p. 397.)

  6. [6]

    Un nouveau théologien, etc., § 246.

    Péguy avait puisé ses premières notions sur Jeanne d’Arc dans Vallet de Viriville.

  7. [7]

    Voir Les Voix, chapitre VII Extase ?.

  8. [8]

    Joseph Calmette, Jeanne d’Arc, 1946, p. 43 :

    Un lieu solitaire l’attirait, c’était le Bois-Chenu, c’est-à-dire le Bois des Chênes. La sombre ramure des vieux arbres ne semblait-elle pas y abriter le mystère ?

  9. [9]

    Ibid. :

    Les méditations et les oraisons du Bois-Chenu ont certainement contribué, avec les instructions de l’abbé Front, à la maturation des idées et des sentiments de Jeanne d’Arc.

  10. [10]

    Voir chapitre I, note 9.

  11. [11]

    Q V 120. Hilarem gerit vultum.

  12. [12]

    Q I 115-116 (10 III).

  13. [13]

    Voir partie III, note 41 et note 54.

  14. [14]

    Un nouveau théologien, etc., p. 15-16.

  15. [15]

    Bulletin de la Société Française de Philosophie, 1906, p. 26 (séance du 26 octobre 1905, paroles de Georges Sorel).

  16. [16]

    137Thomas de Quincey s’indignait que Michelet eût osé affirmer que la foi de Jeanne en ses visions avait un jour fléchi. Le passage de Jeanne d’Arc : il faudrait bien peu connaître la nature humaine pour douter qu’ainsi trompée dans son espoir, elle n’ait vacillé dans sa foi, et surtout la prétention de substituer sa pensée à celle de Jeanne, A-t-elle dit le mot ? c’est chose incertaine ; j’affirme qu’elle l’a pensé (op. cit., p. 77) le mettait hors de lui :

    J’affirme, moi, qu’elle ne l’a pas fait. Voilà la France calomniant la Pucelle. Voici l’Angleterre qui la défend ! (Joan of Arc, Œuvres complètes, éd. D. Masson, t. V, p. 412).

    Robert Southey se vantait de n’avoir jamais commis le péché de lire Voltaire. Pour Andrew Lang, moins lyrique mais plus efficace, il a écrit, en marge de sa Maid of France, un verdict positif et circonstancié qui biffe le nom d’Anatole France de la liste des biographes de Jeanne d’Arc proprement dits.

  17. [17]

    Op. cit., p. 196.

  18. [18]

    Aniouta Pitoëff, Ludmilla, ma mère (Albin Michel).

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