Les Voix
Sainte Jeanne d’Arc Les voix
par
(1956)
7Présentation
Ce travail est destiné à faire connaître avec plus de détails, d’exactitude, et aussi de manière plus ordonnée que de coutume, ce qu’il est possible de connaître sur ce que Jeanne appelait ses Voix, c’est-à-dire ses apparitions et les paroles qu’elle entendait. Apparitions et paroles sont regardées ici comme objectives et sans illusion. Il est inutile de dire maintenant ce que j’entends par là : on le verra par la suite.
Qu’on ne croie pas pour cela à une composition apologétique. S’il s’y trouve de l’apologie, je ne l’y ai pas mise : je l’ai trouvée toute faite et elle s’imposait à moi. À aucun moment je ne me suis dit : Les Voix doivent être quelque chose de surnaturel ; cherchons dans les textes de quoi nourrir et fortifier cette idée.
J’ai procédé tout autrement. J’ai scruté les textes pour y trouver ce qu’ils pouvaient me donner de vérité. J’étais préparé à tout, hormis la fraude : admettre la tromperie de Jeanne, même passagère, même en matière vénielle, dénote une inaptitude à la comprendre qui doit détourner toute intelligence honnête de vouloir publiquement parler d’elle.
La vérité que m’ont révélée les textes, c’est la vérité des Voix.
Je ne me suis pas borné à la lecture approfondie et inlassable du Procès, j’ai lu tout ce qui compte sur Jeanne d’Arc ; mais sans grand profit pour mon sujet. Je me suis simplement aperçu que ceux qui esquivent le surnaturel ne le font qu’au prix d’explications qui ne satisfont ni la psychologie ni l’Histoire.
J’ai parlé du Procès. On pense bien que j’ai lu aussi attentivement la Révision que la Condamnation ; mais c’est surtout dans le Procès de Rouen, dans les paroles de Jeanne, 8que j’ai trouvé la matière de mes descriptions ou de mes commentaires. Je n’ai donné que des traductions personnelles et sur textes originaux.
Je me suis servi de Quicherat et, dans Quicherat, en cas de différence entre les comptes rendus d’une séance, j’ai donné la préférence à ceux qui figurent au Réquisitoire. Ils sont plus proches de la minute française originale, comme l’a fait remarquer pertinemment le P. Doncœur.
J’ai toujours admis — ainsi que je l’ai dit plus haut — que Jeanne disait la vérité ou, quand elle était forcée de parler contre son gré, qu’elle allait au plus près de la vérité. Elle a gagné ce respect constant de sa parole en n’hésitant jamais à dire à ses juges ce qui pouvait la perdre.
Je demande au lecteur de vouloir bien distinguer deux éléments dans mon travail : la description et mes idées. La description est, j’espère, toujours vraie, car j’ai respecté scrupuleusement les textes et les contextes. Pour mes idées, il va sans dire que je les crois vraies ; mais elles sont parfois d’un ordre qui échappe à la démonstration.
On voit par là qu’il ne serait pas juste de dire que j’apporte une étude subjective des Voix. Mon étude est, dans sa partie descriptive, la plus objective qui puisse être, attentivement fidèle aux sources originales. Mes interprétations valent ce que vaut ma capacité de penser et de sentir.
Exemple : je dis :
Jeanne n’a pas crié, dans les flammes,
Mes Voix ne m’ont pas trompée.
Je le dis parce que j’ai lu les dépositions des témoins présents au supplice et qu’aucun ne rapporte avoir entendu pareille exclamation. Cela est un fait, et indiscutable. — Je dis ensuite :
Si Jeanne n’a pas poussé ce cri, c’est parce qu’alors même les Voix, même la Mission, étaient devenues pour la martyre des choses auxquelles l’Éternité donnait leurs dimensions réelles.
Cela, c’est une idée, et discutable.
Ou encore :
On ne trouve nulle part un seul mot donnant à penser que Jeanne ait vu saint Michel sous la forme d’un guerrier.
Cela, tout historien est obligé de me le concéder. 9Mais quand j’ajoute que, de fait, je ne crois pas qu’il soit apparu en guerrier, je ne puis forcer personne d’en accepter mes raisons.
Il me semble que ces deux exemples montrent dans quel esprit il convient de lire les chapitres qui suivent.
Dans leur matière objective je les crois à l’abri de toute critique. Dans leur matière subjective ils sont exposés à toutes les attaques de ceux qui pensent autrement. Mais ils ne peuvent impugner que mon exégèse et non ses bases.
Ces chapitres sont le plus souvent très courts et le livre lui-même est petit. Cela est dû à la matière même et à ma conception de mon travail. Les réponses de Jeanne sur les Voix, une fois qu’on les a recueillies, dans la dispersion et l’incohérence des interrogatoires, sont d’un très petit volume. Ce sera, je pense, une surprise, pour quelques-uns, de voir le peu que nous savons du commerce de Jeanne avec ses Voix. D’autre part, j’ai tenu à rester dans les limites étroites de mon sujet, malgré la tentation fréquente de dire des choses que je trouvais intéressantes, mais qui faisaient digression.
J’ai évité toute allusion directe à des auteurs vivants. Je ne tiens pas à avoir raison contre quelqu’un, mais contre l’erreur où qu’elle se trouve (et je l’ai trouvée dans des camps opposés). D’ailleurs, si je connais mieux la question des Voix que tel historien de métier, je serais bien impudent d’en tirer vanité. Ayant donné plus de temps et d’attention à un sujet limité, il est naturel que j’en connaisse mieux le détail qu’un historien sollicité par beaucoup d’autres problèmes.
Lecture des références
La référence du type : Q I 75 se lit ainsi : Quicherat, t. I, p. 75. Quand les textes étaient d’une importance particulière, je les ai cités.
[Note de la présente édition. — Dans son 1er volume (les Voix), Leroy indique la référence de cette manière : Q I 75. Nous l’avons remplacée par celle, plus simple, qu’il adopte dans son 2nd volume (son esprit, sa vie) : Q I 75.]
11I. L’épée-à-cinq-croix
Charles VII octroya aux frères de Jeanne, environ deux mois après la délivrance d’Orléans, des armoiries où figure, entre deux fleurs de lis, une épée, la pointe en haut, surmontée d’une couronne1. Cette épée est la fameuse épée à cinq croix trouvée dans l’église Sainte-Catherine de Fierbois, dont la découverte peut servir d’introduction à l’étude des Voix.
Les juges, comme tout le monde, connaissaient bien l’histoire ; mais ils désiraient la connaître de première main, sachant que, fausse ou vraie, elle ne pouvait qu’apporter matière au Réquisitoire.
C’était le 27 février (1431) quatrième interrogatoire public, Maître Jean Beaupère interrogeant. Il posa à Jeanne des questions variées sur ses apparitions, sur son vêtement d’homme, sur les raisons qui avaient porté le Dauphin à la croire. Puis il dit :
— N’êtes-vous pas allée à Sainte-Catherine de Fierbois ?
Pas encore épuisée par les fatigues de la prison et des longues audiences, moins méfiante qu’elle le deviendra bientôt, Jeanne se prêta volontiers à tout raconter au mieux de ses souvenirs. Peut-être imaginait-elle que la belle histoire de l’épée montrerait à ses juges que c’était bien le Ciel qui la menait.
— Comment saviez-vous que cette épée était là ?
— L’épée était dans la terre, couverte de rouille. Il y avait cinq croix dessus. Je sus qu’elle était là par mes Voix ; et je n’avais jamais vu l’homme qui alla la chercher. J’écrivis aux prêtres 12de l’endroit, leur demandant de vouloir bien me la donner et ils me l’envoyèrent. Elle était derrière l’autel, pas très profondément en terre, il me semble. Je ne suis pas sûre si c’était devant ou derrière l’autel. Je crois avoir écrit alors que l’épée était derrière l’autel. Dès qu’on eut trouvé l’épée, les prêtres la frottèrent et aussitôt la rouille tomba sans effort. Ce fut un armurier de Tours qui l’alla quérir. Les prêtres de l’endroit me donnèrent un fourreau et ceux de Tours en firent faire deux, un en velours vermeil et un autre de drap d’or. Moi, j’en fis faire un de cuir bien solide.
On lui demanda quelle bénédiction elle avait faite, ou fait faire, sur la dite épée. Elle répondit qu’elle ne l’avait ni bénite ni fait bénir. Elle dit encore qu’elle aimait beaucoup cette épée, l’ayant trouvée dans l’église de Sainte-Catherine qu’elle aimait bien aussi.
— Ne l’avait-elle pas posée parfois sur un autel pour la rendre plus fortunée ? N’avait-elle pas prononcé une prière sur l’épée, pour en augmenter la vertu ?
— Elle n’avait rien fait de tout cela. Toutefois, il était bien certain qu’elle désirait que tout son armement (et pas seulement l’épée) fût fortuné2.
Ces renseignements, dûment notés par les greffiers, se retrouvèrent un mois plus tard dans l’article XIX du Réquisitoire. Le Promoteur de la cause, Jean d’Estivet, les avait mis en cette forme :
La dite Jeanne, après consultation des démons et par art divinatoire, a fait quérir en l’église Sainte-Catherine de Fierbois une épée qui s’y trouvait cachée ; ou bien, par malice, fraude ou artifice, elle l’avait elle-même cachée ou fait cacher dans la dite église, de manière à séduire princes, nobles, clercs et populaire, pour eux induire à plus facilement croire que, par révélation, elle savait la dite épée être dans le dit lieu ; et, par ce moyen et autres semblables, faire ajouter foi plus complètement à ses dires3.
L’article suivant précisait que Jeanne avait attaché un sort à l’épée4.
13Ces articles lui ayant été lus, Jeanne répondit qu’elle s’en tenait à ses déclarations précédentes. Pour le surplus, elle le niait.
Elle avait compris l’inutilité de ses commentaires.
Les explications de l’article XIX n’ont pas d’autre intérêt que de nous renseigner sur l’esprit des juges ; et comme nous n’avons pas les mêmes raisons de récuser les paroles de Jeanne, nous savons, si nous la croyons, l’origine de l’épée. Elle sait qu’il y a une épée cachée parce qu’on le lui a dit. L’information n’est extraordinaire que par les Voix qui l’ont transmise.
Ici, le mot de clairvoyance vient à l’esprit et même s’y impose, si l’on supprime la vérité des Voix. Il est donc impossible de résoudre le problème de l’épée avant d’avoir résolu le problème des Voix. Si les Voix sont vraies, il n’y a plus à parler de clairvoyance. Pourtant même où nous en sommes l’épée peut servir : elle nous oriente.
La connaissance de l’épée a été pour Jeanne une intimation extérieure. Rien ne nous autorise, à moins de décider à l’avance de la nature des Voix, à donner de cette révélation une autre explication que la sienne, à dire, par exemple, que c’est une intuition venue des profondeurs de sa conscience. Jeanne attribue à l’épée la même origine qu’à toutes ses informations extraordinaires :
— L’épée et autres choses à venir que j’ai dites, c’est par révélation5.
Chez elle révélation signifie information transmise par langage, par des paroles des Voix, par des paroles auriculaires.
Les juges sentaient très bien qu’un fait comme Fierbois ne les servait qu’à demi. Tel quel, il avait une convenance et un prestige importuns, une honnêteté gênante. Il fallait l’apprêter. Par un détour avisé ils s’efforcèrent de brouiller les choses et de mettre Jeanne au rang de tireuse de cartes : n’avait-elle pas, à Reims, au moment du Sacre, promis de faire retrouver des gants ? Jeanne n’avait rien promis. Ne l’avait-on pas consultée au sujet d’un prêtre concubinaire ; 14puis d’une tasse perdue ? Elle n’avait pas entendu parler de ces choses6.
L’habileté de ces insinuations doit être soulignée. Si les juges avaient pu établir des divinations en matière futile et étrangère à la Mission, ils enlevaient du même coup au fait authentique le sérieux et la portée dont l’accusation devait se débarrasser.
Or l’épée était tout autre chose que ces divinations de bas étage. Les Voix l’avaient révélée comme signe du mandat et promesse de victoire : signe et encouragement pour Jeanne au seuil troublant de sa carrière ; signe d’autorité et de gloire anticipée aux yeux de ceux qu’elle vient secourir. Comment les gens d’Orléans qui ont connu le signe n’auraient-ils pas repris courage ? C’était plus qu’une promesse, c’était un gage. Il est notoire que Jeanne entendait les choses ainsi : l’épée de Sainte-Catherine était un symbole plutôt qu’une arme. Loin d’y attacher une vertu mystérieuse, elle ne s’en servit pas ; mais elle s’arrangea pour qu’elle ne tombât pas aux mains de ses ennemis7.
Ces remarques aident à la compréhension des choses. La découverte de l’épée n’est pas un fait banal de cryptesthésie
. La traiter — même avec sérieux et respect — comme un trait curieux de connaissance paranormale
, écartant comme superfétatoires les entours historiques, individuels et mystiques qui l’enveloppent, le suscitent et l’expliquent, est tout le contraire de scientifique. C’est se payer de mots inadéquats. C’est parler d’autre chose.
L’épée de Sainte-Catherine, fait singulier dans la vie de Jeanne, n’y est pas un fait isolé : il a pour préambule quatre ans de visions et révélations, au cours d’une vie humble et secrète. Il va être suivi de vérifications lumineuses. Ce n’est pas seulement l’appauvrir, c’est le dépouiller de son identité, l’anéantir comme fait vivant et significatif, que de l’assimiler à une bizarrerie somnambulique, médiumnique ou métapsychique. C’est mettre une annexe modernisée à l’article XIX.
15L’épée de Sainte-Catherine n’est en sa place et ne se saisit que dans une chaîne de faits homogènes, partant de la première vision et aboutissant au Vieux-Marché, en passant par Orléans et la Cathédrale de Reims.
Par la possession de l’épée réservée, Jeanne fait entrer la légende dans l’Histoire et, en même temps, elle met la légende au rang de conte de fées. Au merveilleux du Roi Arthur et de Roland, d’Excalibur et de Durandal, épées magiques, succède le merveilleux sobre et vrai de l’épée rouillée aux cinq croix, révélée par les Voix et remise à la jeune chevalière par les mains banales des prêtres de Sainte-Catherine.
C’était pour ne pas voir fulgurer ce signe insupportable que les juges demandaient à Jeanne si elle n’avait pas retrouvé des gants ou une tasse.
Cette diversion n’est pas passée de mode. Elle est pourtant plus difficile que jamais, car nous avons, pour comprendre l’épée, des événements complémentaires qui manquaient à Rouen.
Détail curieux : l’inscription mise dans l’église Sainte-Catherine, pour commémorer la découverte de l’épée, est timide et amoindrissante :
Elle envoya quérir ici une épée marquée de cinq croix, déposée près de l’autel.
Il est dommage que l’auteur de l’inscription n’ait pas consulté Jeanne d’Arc. Il aurait vu qu’elle disait des choses plus intéressantes et qui ne faisaient aucun doute pour ses ennemis. Jean de Châtillon, dans sa monition VI du 2 mai, ne parlera pas d’épée déposée près de l’autel
, mais enfouie sous terre8
.
16Notes du chapitre I
- [1]
Jeanne a nié que ces armes lui eussent été concédées :
Interroguée s’elle avoit point escu et armes : respond qu’elle n’en eust oncques point ; mais son roy donna à ses frères armes, c’est assavoir, ung escu d’or, deux fleurs de liz d’or et une espée par my ; […] Item, dit que ce fut donné par son roy à ses frères, à la plaisance deulz, sans la requeste d’elle, et sans révélation. (Q I 117-118).
- [2]
Pour tout ce qui précède voir Q I 75-77.
- [3]
Q I 234-235.
- [4]
Q I 236.
- [2]
Q I 251.
- [6]
Q I 104 et 146.
- [7]
Il ressort des réponses de Jeanne à l’interrogatoire du 27 février qu’elle avait encore l’épée à Lagny et qu’entre Lagny et sa prise à Compiègne elle en avait une autre, d’où l’on conclut que c’est à Lagny qu’elle la laissa. Cette conclusion logique est confirmée par la tradition locale selon quoi Jeanne remit son épée (et sans doute aussi son étendard auquel elle tenait tant) aux Bénédictins de Lagny. On peut supposer qu’elle résolut de mettre son épée en lieu sûr dès qu’elle eut appris — pendant la semaine de Pâques, entre le 16 et le 24 avril — qu’elle serait faite prisonnière. Le 24 elle était à Senlis. Elle a dû repasser par Lagny et soustraire ce trophée à ceux qui allaient la prendre. L’Abbaye ayant été pillée pendant les guerres de religion, le dépôt de Jeanne eut le sort de tout ce qui lui appartenait, y compris son corps.
On voit qu’il ne faut tenir aucun compte des bavardages dont les chroniqueurs ont amusé leurs lecteurs au sujet de l’épée. Parmi ces chroniqueurs il faut compter Michelet :
La virginale épée ne soutint pas le contact [de la ribaude que poursuivait Jeanne] ; elle se brisa et ne se laissa reforger jamais.
- [8]
Q I 391 :
[…] præsumat dicere future contingentia et asserere, ac etiam occulta præsentia, sicut ensem sub terra absconditum.
17II. Les cloches, les bois, les moutons
I
Je l’ai connue dans son enfance. Elle avait un très bon naturel. Elle avait beaucoup d’affection pour ses parents, pour ses frères et pour ses sœurs. Dès son jeune âge, elle avait de l’attrait pour l’église et de la dévotion. Elle n’aimait pas la compagnie et les divertissements. Elle les quittait ordinairement pour aller à l’église. Elle était recueillie, réservée, peu parleuse et très active. Elle était polie et avenante pour tout le monde et on lui faisait des cadeaux pour sa gentillesse.
Ces paroles, qu’on croirait de Mengette ou d’Hanviette, parlant de Jeanne telle qu’elles l’avaient connue, quand elles étaient petites filles, sont d’Élisabeth Wollers, de Coesfeld, et se rapportent à Anne-Catherine Emmerich qui, elle aussi, étant enfant, et gardant les vaches, sur le coup de midi, eut une vision : sainte Jeanne de Valois lui présentant l’Enfant Jésus comme fiancé.
La ressemblance va plus loin. Anne-Catherine, comme Jeanne, aimait les cloches et ce qu’elle a dit sur les cloches est à entendre et méditer pour mieux comprendre Jeanne :
Dès mon enfance, le son des cloches bénites me faisait l’effet de rayons de bénédiction qui, partout où ils atteignaient, chassaient l’influence nuisible des puissances ennemies. Je crois fermement que les cloches effraient Satan. Le son des cloches bénites me frappe comme plus saint, plus joyeux, plus fortifiant, plus doux que tous les autres sons, lesquels, en comparaison, me paraissent sourds et confus1.
18Si Jeanne avait voulu expliquer à Perrin le sonneur pourquoi elle avait tant de déplaisir quand il oubliait son office, elle n’aurait pas parlé autrement.
Les juges s’étaient interdit, même à titre de conjecture, la pensée que Jeanne pût être mue par un bon esprit. Il ne leur restait donc que deux thèmes : le diable et l’illusion. Malgré leur préférence marquée pour le premier, ils n’oubliaient pas complètement le second sans pourtant lui faire une place en vue dans les documents officiels. Il est curieux de voir que c’est au Procès, et dans sa partie la plus odieuse, l’Information Posthume, que plusieurs auteurs modernes ont trouvé le thème des cloches inspiratrices.
On lit, dans l’interrogatoire extra-judiciaire qu’on appelle Information Posthume, deux déclarations de Jeanne sur les cloches et rien n’indique qu’elles soient fausses ou falsifiées :
La dite Jeanne déclara également qu’elle avait entendu des Voix, surtout à l’heure de Complies, quand on sonnait les cloches, et le matin, également, pendant qu’on sonnait les cloches. (Déposition de Pierre Maurice.)
Jeanne fut ensuite interrogée sur ses Voix et apparitions. Elle répondit qu’elle entendait réellement des Voix, surtout quand on sonnait les cloches à l’heure de Complies ou de Matines. Or Me Pierre (Maurice) lui avait fait observer que parfois, en entendant sonner les cloches, certaines personnes croient entendre et comprendre des paroles. (Déposition de Fr. Jean Toutmouillé.)2
Il est donc inexact de croire que les hommes du XVe siècle n’avaient à leur disposition, pour expliquer les Voix, que l’inspiration céleste et l’inspiration diabolique. Ils admettaient l’illusion, mais ne pouvaient évidemment en faire un emploi utile au Procès sons peine d’innocenter l’accusée. Ils se rendaient compte également qu’il était ridicule d’attribuer à des sonneries de cloches, qui ne se font entendre qu’à certaines heures du jour, des Voix que Jeanne entendait dans les circonstances les plus variées.
Il n’est pas nécessaire d’avoir une connaissance approfondie 19du Procès pour savoir qu’elle entendait ses Voix au Château de Chinon, — lui disant qui était le Dauphin3 ; à l’audience même, à Rouen4 ; sur l’estrade du cimetière de Saint-Ouen, — lui disant de répondre au faux prêcheur5, aux Tournelles et sous Paris, quand elle avait été blessée6 ; et enfin, et surtout, chaque fois qu’elle les appelait7, ce qui élimine toute nécessité de temps comme de lieu.
Occasionnellement, donc, les Voix se faisaient entendre au temps de Matines, Vêpres ou Complies et, en se reportant aux impressions d’Anne-Catherine Emmerich, on peut penser que cette association ne se laisse pas réduire à un trouble acoustique.
II
C’est également sur une remarque de Jeanne que se fondent certains développements littéraires sur les bois, regardés comme le lieu le plus favorable à l’audition des Voix.
C’était au début du Procès. La séance du 21 février avait été si tumultueuse que le greffier avait protesté : Jeanne ne pouvait répondre, étant interrompue presque à chaque mot quand elle parlait de ses apparitions8
.
Le lendemain, Jeanne venait de parler de la clarté qui avait précédé la Voix, la première fois qu’elle l’avait entendue, dans le courtil de sa maison, lorsqu’on lui posa une question si stupide qu’elle ne comportait pas de réponse :
— Comment, si la clarté dont vous parlez était sur la droite, pouviez-vous la voir ?
À cela elle ne répondit rien, note le procès-verbal, mais passa à d’autres choses et dit ensuite :
— Si j’étais dans un bois, j’entendrais bien les Voix qui me viennent9.
Que signifie cet aparté ? Pourquoi cette remarque sans lien avec ce qui précède ? Est-ce une supposition trop hardie de penser que ce jour, lendemain du tumulte, réchauffement des esprits sur la question des Voix n’était pas calmé ? Comment aurait-il pu l’être, puisque tous les assesseurs de la 20veille, les mêmes hommes agités et vociférants se trouvaient là10 ? Et ne sentons-nous pas que si Jeanne pousse ce cri c’est par un grand besoin de se blottir un instant dans la paix du bois de Sainte-Marie de Bermont, loin de ce vacarme judiciaire ?
Quelques minutes avant, elle vient de dire qu’elle entendait souvent ses Voix, quand elle faisait route vers Chinon11, viendrait-elle dire aussitôt qu’elle ne peut les entendre que dans les bois ?
Qui le croirait ? Cette interjection qu’explique si normalement, si logiquement un coup d’œil sur les débats des 21 et 22 février a été le prétexte à des divagations qui surchargent et embrouillent l’histoire des Voix :
Son village était à deux pas des grandes forêts des Vosges. De la porte de la maison de son père, elle voyait le vieux bois des chênes. Les fées hantaient ce bois12…
Le branle est donné : après Michelet, il faudra subir Henri Martin, pour aboutir à Barrés :
D’un élan sublime de simplicité, elle répondit à ces tentateurs :
Si j’étais au milieu des bois, j’y entendrais bien mes Voix.Quel silence nous courbe après un tel éclair ! Nous sommes contraints de méditer. Ce n’est point Jeanne seule qu’il illumine. Il nous aide à discerner parmi d’épais nuages le caractère et la formation des faveurs surnaturelles.
Si j’étais au milieu des bois…Cette parole s’empare de nous, saisit notre cœur et notre intelligence pour toujours… La Vierge a révélé son secret et les moyens de son ascension. Il semble que par une fissure nous voyons sourdre la source. Voilà donc comment s’émeut la part divine, pour ainsi parler, qu’il y a dans l’homme13.
Il est inutile de commenter, encore plus de réfuter. Laissons ces méditations
et revenons à la vraie Jeanne et aux vraies Voix.
Ce qui a été dit, à propos des cloches, sur la variété des lieux et des circonstances où les Voix se faisaient entendre, n’a pas à être répété : la prison du Château n’était pas comparable 21à un bois ; la geôle avec ses archers n’était pas moins tumultueuse que le tribunal et pourtant les Voix y parlaient. Le lendemain du jour où elle avait prononcé la phrase sur les bois, Jeanne était réveillée par la Voix.
Les Juges, si alertes à relever le moindre fait, le moindre mot où bâtir une version perfide, n’ont perçu dans l’exclamation sur les bois aucune lumière capable de les orienter vers un grief ou un dénigrement.
Il faudra venir à ceux qui ne peuvent voir la Pucelle que travestie en druidesse ou en Mélusine pour épiloguer avec une profondeur burlesque sur quelques mots émouvants, il est vrai, mais banals.
Une dernière observation est nécessaire pour liquider la question des cloches et des bois.
Supposons, maintenant, que la musique des cloches et le silence des bois eussent mis Jeanne dans une quiétude et une harmonie favorables à ses colloques, croit-on qu’on aurait prouvé pour cela qu’elle parlait uniquement avec soi-même ?
Admettre que les Voix de Jeanne sont des grâces mystiques n’est pas les concevoir comme des faits miraculeux bouleversant les données naturelles.
Pourquoi les Voix s’imposeraient-elles à la conscience de Jeanne en dominant les tumultes du dedans ou du dehors ? Pourquoi la solitude, le silence, et le recueillement qu’ils appellent, ne seraient-ils pas la condition privilégiée pour entendre les Voix ? Pourquoi la réception des messages spirituels n’aurait-elle pas, comme les autres, ses exigences ? Même en dehors de tout naturalisme, les Voix de Jeanne ne sont pas des miracles ; ce sont des événements préternaturels, ayant leurs préférences, leurs limites et leurs facilités : ils ne dépendent pas de causes omnipotentes, mais secondes, et agissant suivant leur nature, laquelle doit compter avec la nature.
Le surrationnel des Voix n’est pas coupé du rationnel, il s’y mêle et s’en sert. Il y a, d’une part, les Voix, qui sont des réalités originales, et, d’autre part, Jeanne d’Arc, qui est 22une autre réalité originale, et les communications entre les unes et l’autre exigent sans doute des conditions et présentent des difficultés que seule une vue qui se croit rationnelle et qui n’est que simpliste, supprime. C’est pour ignorer ou oublier cet aspect des choses que l’on butte à des obstacles qu’on a mis soi-même sur sa route.
Jeanne pouvait peut-être plus aisément entrer en relation avec les Voix dans le silence des bois ; mais elles se faisaient entendre le plus souvent dans des conditions moins favorables. Elles pouvaient préférer, pour parler à Jeanne, le temps où la liturgie des cloches la faisait communier plus intimement au mystère de l’Église. Mais elles savaient dominer le verbe du faux prêcheur pour enjoindre à Jeanne de lui répondre.
III
Les moutons ne sont pas plus vrais que les bois et les cloches, bien qu’ils soient entrés plus tôt dans la légende de Jeanne. Dès son temps, dès le début, elle est la bergerette. Certains le disaient parce qu’ils trouvaient cela gracieux, plus digne de la Cour et des Voix. Catherine de Pisan pensait ainsi :
Il n’est si joli mestier
Com de mener en pasture
Ces aigneaulx sus la verdure.
Il était bien que celle qui venait de sa campagne vers le Dauphin ne sortît pas du poulailler ou de l’étable ; mais de derrière les brebis, comme le jeune David.
Sous le couvert de cette poésie se cachait chez d’autres de mauvais desseins : les bergers sont solitaires, étranges et rêveurs : il arrive qu’ils deviennent magiciens…
Jacques Gélu, archevêque d’Embrun, signalait ce métier de bergère comme une marque possible d’illusion ; des hommes très doctes
, dont il rapportait les paroles (sans 23d’ailleurs les faire siennes) ne déclaraient-ils pas que l’on pouvait douter que les œuvres de la Pucelle fussent de Dieu : pourquoi Dieu choisirait-il comme instrument une jeune fille simple, élevée parmi les moutons, sujette à toutes les illusions, à cause de son sexe et d’une vie oisive et solitaire14
?
Nous n’avons plus aucun motif de nous tromper sur les occupations de Jeanne. Tous ceux qui l’ont connue enfant sont venus dire ses travaux : la couture et le filage, l’aide à son père à la charrue (elle cassait les mottes), les travaux variés du ménage, et parfois, par exception — quand le tour de sa famille était venu — la garde du troupeau commun qui incombait à chaque foyer, à tour de rôle15.
Nous avons encore plus direct sur les travaux de Jeanne : ses propres paroles :
— Avez-vous, dans votre jeunesse, appris un art quelconque ?
— Oui, j’ai appris à coudre les pièces de toile et à filer. Je ne crains aucune femme de Rouen pour filer et coudre. Quand j’étais chez mon père, je m’occupais aux travaux de la maison. Je n’allais pas dans les champs garder les moutons et autres animaux16.
Tenons-nous en là. Jeanne vient de nous parler : cinq siècles après elle, nous sommes aussi sûrs qu’elle n’était pas bergère que si nous l’avions personnellement connue et fréquentée, petite fille, à Domrémy.
Dès le début, Jeanne a été déformée. Les gens de Cour ne concevaient pas son élection dans la banalité d’un travail de ferme. Il fallait bien admettre qu’elle vînt de la campagne, mais on refusait qu’elle fût une campagnarde ordinaire. Or c’était tout justement ce qu’elle était. Enlevons-lui cette houlette fausse qui a trop duré. Rendons-lui (avant l’épée de Fierbois et l’étendard) l’aiguille qu’elle maniait si bien, le rouet et le sarcloir.
Même aujourd’hui il n’est pas indifférent de continuer à mentir sur la bergère aux Voix. Il ne faut pas enlever son patronage à ses sœurs : les couturières, les ménagères, les 24filles de fermes et encore moins à la lamentable postérité des filandières.
Elle n’était pas parmi les moutons quand lui apparut saint Michel, comme le disent sottement les images. C’est dans son clos, dans son courtil qu’elle l’a vu.
La légende de la pastoure ne vaut guère mieux que la légende des bois et des cloches.
25Notes du chapitre II
- [1]
Vie d’Anne-Catherine Emmerich, par Karl Erhard Schmöger, trad. abbé Edmond de Cazalès, t. I, p. 102, 98 et 60.
- [2]
Q I 480-481.
- [3]
Q I 56 :
Item dicit quod, quando intravit cameram sui regis prædicti, cognovit eum inter alios, per consilium suæ vocis hoc sibi revelantis.
- [4]
Q I 70 :
Interrogata an die sabbati ipsam [vocem] audiverat in illa aula, in quo interrogabatur : respondit :
Hoc non est de proccssu vestro.
Et postea dixit quod ipsam ibi audiverat. - [5]
Q I 456-457 :
Dit oultre que ses voix luy distrent en l’ercharfault que elle respondit ad ce prescheur hardiement.
- [6]
Q I 283 :
[…] dit bien qu’elle ne fut oncques blécée, qu’elle ne eust grant confort et grant aide par nostre Seigneur, et de sainctes Katherine et Marguerite.
- [7]
Q I 279 :
Interroguée par quelle manière elle les [les Voix] requiert, respond :
Je réclame nostre Seigneur et Nostre Dame qu’il me envoyé conseil et confort ; et puis le me envoye.
Interroguée par quelles parolles elle requiert : respond qu’elle requiert par ceste manière :[…] Et tantoust ilz viennent.
- [8]
Q III 135-136.
- [9]
Q I 52.
- [10]
Q I 38, 39, 40, 48-49. La séance du 22 comprend tous les assesseurs du 21 plus sept nouveaux.
- [11]
Q I 54 :
[…] et tunc frequenter habebat voces suas.
- [12]
Michelet, Histoire de France, éd. Marpon, l. X, ch. III.
- [13]
Barrès, Les Amitiés Françaises, éd. Plon, 1924, p. 148. Pour Anatole France, si Jeanne entend des Voix dans le son des cloches c’est que tout le monde, au XVe siècle, était sujet à cette illusion : :
Les cloches alors, grandes ou petites, métropolitaines, paroissiales ou conventuelles, bourdons, campanes, campanelles et moineaux, sonnées à la volée ou carillonnées en cadence, de leurs voix graves ou claires, parlaient à tout le monde et de toutes choses. (Vie de Jeanne d’Arc, t. I, p. 398).
- [14]
Q III 403 :
Si divina essent prædicta, Deus angelum destinasset, non juvenculam simplicem cum ovibus nutritam, omni illusioni subjectam et de facili deceptibilem propter sexus naturam et vitæ 26in otio peractæ solitudinem. Talibus enim dæmon cautus plerumque illudit.
- [15]
Q II 396, 398, 400, 404, 407, 409, 410, 413, 415, 418, 420, 422, 424, 427, 430 433, 440, 443, 446, 448, 455, 459, 462. Cette unanimité des témoins serait suspecte s’ils ne déposaient sur des faits en soi indifférents.
- [16]
Q I 51 :
Dum esset in domo patris, vacabat circa negotia familiaria domus, nec ibat ad campos cum ovibus et aliis animalibus.
Cp. ibid. 66.
27III. Le très vray preudhomme
très vray preudhomme
Les juges tenaient beaucoup à avoir des détails sur saint Michel tel qu’il apparaissait à Jeanne. Il y entrait de la curiosité et le devoir professionnel de découvrir dans les visions des indices maléfiques. Ils furent déçus : Jeanne ne consentit à répondre à aucune des questions sur l’aspect physique de l’apparition.
Une fois (le jeudi 15 mars) elle leur donna un espoir. On lui avait posé cette question :
— Quelle est la grandeur, la stature de cet ange ?
— Samedi, je répondrai là-dessus selon qu’il plaira à Dieu.1
Le sujet intéressait car la promesse ne fut pas oubliée : le samedi, la première question qu’on lui posa fut sur saint Michel. La question du jeudi était répétée et complétée :
— En quelle forme et espèce (apparence) grandeur et habit saint Michel vient-il ?2
Elle répondit simplement :
— Il était en la forme d’un très vray preudhomme.
Et elle ajouta que de l’habit et autres choses
elle ne dirait plus rien3.
Ici, il faut faire une pause, car la réponse de Jeanne, si claire — en même temps qu’élusive — a fait naître une légende très répandue et très vivace, non seulement dans les biographies populaires mais chez les historiens : la légende du saint Michel guerrier.
Que l’expression ait été claire pour ceux qui l’entendirent, on le voit par la traduction latine de la minute originale : la phrase de Jeanne : Il était en la forme d’un très vray 28preudhomme
a été traduite ainsi :
Erat in forma unius verissimi probi hominis4.
L’expression de Jeanne ne faisait aucun doute pour le traducteur. Elle ne peut pas davantage en faire pour nous, que nous interrogions la philologie ou le contexte du procès-verbal.
Quicherat rend la formule de Jeanne par ces mots :
Il se montrait à elle sous l’apparence d’un honnête homme5.
Bien que cette traduction soit exagérée dans la modération, elle est bonne à rappeler, pour faire ressortir l’extravagance des interprétations à venir et qui se sont installées insolemment dans nos histoires.
La modération de Quicherat est excessive, parce que le mot prudhomme, lequel signifie déjà honnête homme, est accentué, chez Jeanne, par le très vray
. Mais même très honnête
ne ferait pas entière justice au mot dans le sens plein qu’y donne Jeanne. Avant de parler de ce sens particulier au texte, notons qu’il y a dans le mot prudhomme une suggestion dépassant l’honnêteté : une implication certaine de vertu et de religion. Le cordelier Richard est appelé très bon preudhomme6
et aussi saint preudhomme7
dans des textes du temps, et quand Jeanne veut disculper sa marraine d’être une sorte de magicienne, comme le dit le Réquisitoire, elle affirme qu’elle est tenue et réputée bonne prude femme, non pas devine[resse] et sorcière8
.
Dès maintenant on voit que le sens de prudhomme appliqué à saint Michel ne fait aucun doute. Mais il faut ajouter que l’information philologique est précisée et éclairée par l’examen des débats.
Jean de La Fontaine a demandé à Jeanne le jeudi 15 mars si elle saurait distinguer saint Michel d’un démon qui en prendrait l’apparence9. Elle a répondu qu’elle reconnaîtrait certainement un bon ange d’un mauvais. Quand, le samedi, on revient sur saint Michel, essayant de lui faire dire quelque chose de son aspect, elle sait bien où on veut l’entraîner ; alors, elle barre la route et le sens de sa phrase est évident :
Vous voudriez bien me prouver que mon archange est 29un diable ; mais moi, je vous dis que son air ne me trompe pas : c’est un saint personnage ; il n’y a qu’à le regarder pour le voir. Ce n’est pas l’Ennemi, le Fourbe. C’est la Loyauté même : c’est un très vray prudhomme.
Soit, concède le marchand d’images : Jeanne n’a pas dit comment elle voyait saint Michel, mais ne puis-je le suppléer ? Votre saint homme d’archange manque par trop de couleur, et quoi qu’en ait dit Jeanne, quoi que le traducteur ait compris, il faut savoir aller au-delà de ces pâles données textuelles et user d’imaginative :
Ce serait mal la connaître que de croire qu’elle voyait l’archange dans une longue robe de docteur, ou portant chape de drap d’or ; d’ailleurs ce n’était pas ainsi qu’il figurait dans les églises ; il y était représenté en peinture ou en sculpture, vêtu d’une armure étincelante avec un heaume cerclé d’une couronne d’or. Tel il lui apparaissait,
en la forme d’un très vrai prudhomme, à prendre le mot comme dans la chanson de Roland, où il est dit d’un grand coup d’épée que c’est un coup de prudhomme. Il venait à elle en habit de preux, comme Arthur et Charlemagne, tout armé10.
Outre les raisons déjà données, et qui suffisent, c’est au contraire mal connaître Jeanne d’Arc, c’est la connaître de façon vulgaire et facile, que de l’imaginer l’esprit obsédé de visions guerrières. Jeanne détestait la guerre, dont l’outillage n’avait à ses yeux de paysanne aucun prestige. Elle ne pouvait en donner une preuve plus pratique qu’en préférant son étendard à l’épée de Sainte-Catherine.
La première fois que Jeanne parla de la vision de saint Michel, ce fut sans le nommer. Ce n’est que par la suite que nous apprenons qu’il s’agissait de saint Michel quand, parlant de sa première vision, elle l’appelait simplement une Voix de Dieu11
.
Le récit est dans bien des mémoires. Rappelons-le, pourtant, car il est sujet, sous sa forme classique, à de légères retouches :
30Quand j’avais environ treize ans, j’eus une Voix ou révélation de Notre-Seigneur, pour m’aider à me gouverner ; et la première fois j’eus grand peur et c’était environ l’heure de midi, au temps de l’été ; et c’était dans le jardin de mon père, et alors j’étais à jeun, mais je n’avais pas jeûné le jour précédent. Cette Voix, je l’entendis du côté droit, vers l’église ; et rarement je l’entends sans une lumière qui est du côté d’où vient la Voix ; et souvent il y a une grande lumière. Et quand je me rendais en France, j’entendais souvent la grande Voix ; et la première fois il y eut une lumière.12
Jean Beaupère lui demanda sous quelle forme cette Voix lui apparaissait. Jeanne répondit qu’elle ne le dirait pas cette fois, que cela ne lui était pas permis. Tout ce qu’elle pouvait dire c’est que la Voix était bonne et vénérable
.
— Avait-elle la faculté de voir ? Avait-elle des yeux ?
— Vous ne l’aurez pas encore.
Puis, comme toujours, loin des préoccupations de ses juges, elle ajouta :
— Si j’étais en état de péché, je crois que la Voix ne viendrait pas. Je voudrais que tout le monde le comprît aussi bien que moi.13
Tout comme nos auteurs modernes, les juges ne pouvaient se résigner à ignorer la forme de saint Michel. Puisqu’elle avait dit l’avoir vu réellement et corporellement
, puisque la vision n’était ni intellectuelle ni une image intérieure, mais une chose posée dans l’espace, devant elle, il était impossible qu’elle n’eût pas perçu des détails. Saint Michel n’avait-il pas une couronne ? Quels vêtements portait-il ? Elle n’avait pas vu de couronne et, du vêtement, elle ne savait rien14.
Elle ne savait rien du vêtement ? C’était peut-être que le personnage n’en avait pas : Était-il nu ?
15
Qu’on n’aille pas se méprendre : la question n’a rien de badin ou licencieux. Ce Était-il nu ?
est une question très sérieuse, elle se rattache directement au souci du beau Procès
dont on ne se laisse point distraire. Si l’apparition se montrait dans une tenue indécente, le Réquisitoire se trouverait enrichi d’un argument décisif.
31Jeanne eut une réponse au-delà de toute habileté et qui coupait court à l’indiscrétion :
— Croyez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?16
On risqua une question plus innocente :
— Avait-il des cheveux ?
Même riposte :
— Pourquoi les aurait-il coupés ?
Puis, se ravisant, elle ajouta :
— Je ne sais s’il a des cheveux.17
L’attribut du saint Michel médiéval était la balance à peser les âmes.
— Avait-il sa balance ?
— Je n’en sais rien.18
Non, elle ne savait pas s’il avait une balance. Et on comprend pourquoi, à écouter la suite, qui nous emporte si loin de la balance, des cheveux ou des habits ou de n’importe quel autre accessoire :
— J’ai une grande joie, quand je le vois : il me semble alors que je ne suis pas en péché mortel.19
Ce n’était pas une riposte ; ce n’était pas une réponse : elle suivait tout bonnement sa pensée, comme le juge suivait la sienne, et il n’y avait pas de raison pour qu’ils se rencontrent jamais.
Cette divergence entre la pensée de Jeanne d’Arc et ceux qui l’interrogent soit de bouche soit par les textes n’est pas un phénomène particulier à l’atmosphère de Rouen.
Les interrogatoires étaient préparés avec beaucoup de soin. On relisait les réponses précédentes et on combinait des questions capables de mettre Jeanne en contradiction avec ce qu’elle avait dit ; en répétant la même question sous une autre forme plus propre à provoquer un non, si la première réponse était oui ; ou bien, encore, on posait à l’improviste une question supposant admis un point qu’on n’avait jamais touché. Ainsi, le 1er mars, on lui dit :
— Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?20
Il est inutile de chercher un passage antérieur où il soit question de mandragore. Jamais ce mot n’a été prononcé avant le 1er mars.
On employa la même tactique, à la séance suivante, au 32sujet de saint Michel, et pour la rendre plus efficace, Maître Jean Beaupère poussa son attaque en début de séance :
— Puisque vous avez dit que saint Michel a des ailes et que vous n’avez pas voulu parler des corps ou des membres des saintes Catherine et Marguerite, que voulez-vous nous dire là-dessus ?21
Jeanne n’avait jamais parlé d’ailes, si l’on s’en rapporte aux procès-verbaux ; et, vu la ténacité que l’on mettait à obtenir d’elle ce genre de renseignements, on ne voit guère comment celui-ci aurait échappé aux greffiers — à moins qu’il ne s’agisse d’une confidence faite à Loyseleur, dans la prison.
Jeanne ne se mit pas en peine de dénégation : visiblement fatiguée de ne pouvoir décourager ces indiscrétions puériles et intarissables, elle déclara qu’elle avait dit tout ce qu’elle savait et ne répondrait plus rien
. Ce qu’elle savait bien c’est qu’elle avait vu saint Michel, vu de ses yeux, et qu’elle en était aussi sûre que de l’existence de Dieu22
.
On ne put lui faire dire si elle avait vu autre chose. Elle avait dit ce qu’elle savait et aimerait mieux mourir que d’en dire davantage.
Un point intriguait : Si Jeanne n’avait rien vu, comme elle le disait, du corps de saint Michel, et s’il n’avait pas d’attributs, comment l’avait-elle reconnu ? On le lui demanda en des termes d’une précision insistante :
— Saint Michel vous a-t-il dit :
Je suis saint Michel?
Jeanne, comme elle le faisait chaque fois qu’elle n’avait rien à expliquer ou à dénier, déclara :
— J’en ai déjà répondu.23
Quelle était cette réponse ?
Le 15 mars on lui avait déjà demandé comment elle savait que l’apparition était saint Michel. Elle avait dit :
— Par le parler et langage des anges.24
Cette réponse n’était pas satisfaisante : on ne lui demandait pas comment elle savait que l’apparition était un ange ; mais pourquoi elle appelait cet ange saint Michel. On n’insista pas ce jour-là. On devait 33y revenir dans les termes pressants qu’on vient de voir, sans plus de résultat.
À s’en tenir aux procès-verbaux, Jeanne n’a pas dit comment elle savait l’identité de saint Michel. Pourquoi n’aurait-elle pas dit qu’elle le savait parce qu’il se nommait — comme elle le dit pour les saintes ?
Jeanne était certaine que l’apparition était saint Michel, mais elle ne pouvait dire comment elle le savait, parce qu’elle était embarrassée pour exprimer que sa connaissance était intuitive. Elle sentait qu’à dire : je sais que c’est saint Michel parce que c’est une vérité communiquée sans parole à mon esprit, elle s’attirerait de nouvelles questions, de nouvelles difficultés. C’était épuisant de converser avec des hommes qui ne parlaient pas son langage.
Il n’est pas niable que Jeanne ne veut rien dire sur ses visions. C’est par prudence, sentant bien que tout sera tourné de manière ou d’autre en inculpation. C’est aussi par pudeur : elle qui n’a rien dit à évêque, curé ou autre
ne va pas confier ses secrets à ses ennemis. Mais n’y a-t-il pas une autre raison à son silence ? Ne serait-ce pas que ce qu’elle voit n’a pas le genre de précision concrète impliquée par les questions qu’on lui pose ?
Ses réponses sont élusives moins par volonté d’éluder que par l’irréalité matérielle et la réalité symbolique et mystique où la transporte la vision. Elle est embarrassée pour répondre, par la raison que ce qu’elle voit n’est pas exprimable dans les termes où s’expriment ses questionneurs.
Quand Jeanne avait voulu représenter des anges sur son étendard, elle les avait fait faire comme ils sont peints dans les églises
et non tels qu’ils lui venaient. Elle distinguait les anges que les hommes imaginent et les anges qui se révèlent aux cœurs purs. Ce sont des choses incomparables.
Elle ne savait pas comment saint Michel était fait : elle n’avait en sa présence aucune curiosité du détail et n’aurait pu la satisfaire. Elle se contentait de la grande joie et du sentiment de la grâce.
34Tel archéologue a cru pouvoir préciser que l’archange apparaissait à Jeanne avec l’armure de plates et le casque à visière qui se portaient aux environs de 1430
.
Cette précision est du plus haut comique. Imaginons plutôt que saint Michel, sans souci de la mode du temps, portait comme Gabriel, tel que le voyait sainte Mechtilde un vêtement d’amour et de feu
. Et soyons bien assurés que nous serons plus près de la vérité de Jeanne d’Arc.
C’est le meilleur moyen de surprendre ses secrets que d’interroger celles qui lui ressemblaient, comme sainte Françoise Romaine, sa contemporaine, qui voyait presque constamment un archange. Elle le voyait sous l’apparence d’un petit garçon de dix ans : il était vêtu d’une robe blanche et sa face était si lumineuse que Françoise ne pouvait la fixer. Une fois seulement elle aperçut les yeux et la chevelure25.
Serait-il étrange que Jeanne ait eu des expériences comparables, qui expliqueraient si bien sa répugnance et même son impuissance à dépeindre ce qu’elle voyait ? Car, rappelons-le, il ne s’agit pas toujours de secret à garder : quand elle dit : Je ne sais pas si saint Michel a des cheveux
, nous sommes certains qu’elle l’ignore, car elle n’hésite pas, dans d’autres cas, à refuser de dire ce qu’elle sait : Passez outre ce n’est pas de votre Procès.
Sainte Thérèse ayant eu une vision de l’Assomption ne pouvait non plus rapporter ce qu’elle avait vu. Elle disait simplement que la vue d’une telle gloire en faisait rejaillir une très grande sur son âme
. Cela rappelle tout à fait la manière de Jeanne, répondant, à la question sur la balance, qu’elle se sent, devant la vision, en état de grâce.
Il faut encore considérer qu’une vision n’est pas nécessairement identique en tous points, le personnage, pourtant, restant le même. Sainte Thérèse sentait qu’elle ne voyait pas, dans ses visions, ce qu’il lui plaisait de voir, mais ce qu’il plaisait à l’auteur de la vision de lui montrer :
Il en est ainsi de toutes les visions indistinctement : nous ne pouvons voir ni plus ni moins que ce qu’il plaît à Notre-Seigneur de 35nous découvrir. […] Il se montre à l’âme — ajoute-t-elle — dans l’état qu’il veut.26
Pourquoi en serait-il autrement de saint Michel ? Si l’on regarde une vision comme une conversation tenue par l’être qui la procure, il est naturel que les détails symboliques changent avec le sens de la conversation. Jeanne ne pouvait — pour reprendre les paroles de sainte Thérèse — voir : ni plus ni moins que ce qu’il plaisait à l’archange de lui découvrir
.
Et l’on notera que toutes ces observations restent valables s’il plaît de croire que les visions sont formées par le voyant.
Il eût fallu un Jean Gerson pour interroger Jeanne intelligemment : or elle était la proie de têtes bourrées de droit civil.
Enfin c’est encore sainte Thérèse qui va nous expliquer comment Jeanne savait que l’apparition était saint Michel, sans qu’il l’eût dit. Parlant de visions de saints qu’elle avait eues, elle remarque qu’elle comprenait beaucoup de choses qu’ils avaient exprimées sans paroles, à commencer par leur identité. En les voyant, elle les reconnaissait comme de très intimes amis : elle savait qui ils étaient sans pouvoir dire ni comprendre de quelle manière elle le savait27.
On pourrait ajouter qu’il n’y a là aucun mystère. Il nous est arrivé à tous de savoir dans un rêve l’identité d’une personne qui n’était révélée ni par son aspect ni par des paroles. C’était telle personne, par un dictum du rêve antérieur à l’image. Il n’y a pas de raison pour que les choses ne se passent pas de la même manière dans une vision, que l’origine en soit objective ou subjective.
36Notes du chapitre III
- [1]
Q I 171-172.
- [2]
Q I 173.
- [3]
Ibid.
- [4]
Ibid.
- [5]
Quicherat, Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc, p. 51.
- [6]
Q IV 290.
- [7]
Relation inédite sur Jeanne d’Arc, etc., éd. par Quicherat, p. 33.
- [8]
Q I 177, 211.
- [9]
Q I 170.
- [10]
A. France, t. II, p. 320-321. Ailleurs (t. I, p. 72-73) le même auteur écrit :
Elle reconnut l’ange à ses armes.
Cette assertion est appuyée de quatre références (Procès, I, 72, 73, 93, 173) où l’on chercherait vainement une allusion à des armes.
- [11]
Q I 52.
- [12]
Q I 216-217.
Die jovis, XXII februarii, confessa fuit quod, dum erat ætatis XIII annorum, hahuit vocem seu revelationem a Domino nostro, pro juvando eam ad se gubernandum ; et prima vice babuit magnum timorem, et fuit hora quasi meridiei, tempore æstivali ; et erat in horto patris sui, et tunc erat jejuna, nec præcedente die jejunaverat. Quam vocem audivit a latere dextro, versus ecclesiam ; et raro eam audit sine daritate, quæ est ab eodem latere unde venit vox ; et sæpe est magna daritas. Et quando veniebat in Franciam, audiebat magnam vocem sæpe ; et prima vice fuit daritas.
Cp. ibid. 52.
Mentionnons ici, par curiosité, le récit de la première vision fait par Perceval de Boulainvilliers, dans sa lettre à Filippo-Maria Visconti, duc de Milan :
Quand elle eut douze ans accomplis, elle eut sa première révélation de cette manière : elle gardait les moutons de ses parents, avec des jeunes filles qui jouaient dans la prairie. Celles-ci l’approchent et lui demandent si elle veut s’amuser à faire la course. L’enjeu sera un bouquet de fleurs ou quelque chose de ce genre. Elle accepte la gageure. Deux et trois fois elle fit le parcours avec une telle vitesse qu’on aurait dit qu’elle ne touchait pas le sol, si bien qu’une des jeunes filles s’écria :
Jeanne (tel est son nom), je te vois voler, rasant la terre.
Après sa course, exténuée, elle reprenait son souffle et ses forces au bout du pré, comme hors d’elle-même, 37quand un jeune garçon se trouva près d’elle et lui dit :Jeanne, rentre à la maison : ta mère te demande pour l’aider.
Croyant que c’était son frère ou quelque enfant du voisinage, elle rentra bien vite. Elle trouve sa mère qui lui demande pourquoi elle revient, abandonnant ses moutons, et la gronde. L’innocente jeune fille lui dit :Ne m’as-tu pas fait appeler ?
—Non
dit la mère. Alors, croyant que l’enfant l’a trompée, elle veut aller retrouver ses compagnes ; mais tout à coup elle voit un nuage tout lumineux d’où sort une voix :Jeanne, il te faut mener une autre vie et accomplir des actions merveilleuses… etc.
(Q V 116-117).Il suffit de comparer le récit de Boulainvilliers à la déclaration de Jeanne pour voir où est la vérité. La lettre est, d’un bout à l’autre, une composition littéraire où le souci d’être poétique et élégant l’emporte à chaque ligne sur celui d’informer son correspondant avec exactitude. La présence des moutons est, à elle seule, un premier indice de fantaisie. Quelques lignes avant ce qu’on vient de lire, l’auteur nous rapporte que Jeanne était préposée par ses parents à la garde des agneaux et que jamais le loup ne les mangeait. On comprend que la lettre de Boulainvilliers ait été mise en vers latins.
- [13]
Q I 65.
- [14]
Q I 89.
- [15]
Ibid.
- [16]
Ibid.
- [17]
Ibid.
- [18]
Ibid.
- [19]
Ibid.
- [20]
Q I 88.
- [21]
Q I 93.
- [22]
Ibid.
- [23]
Q I 274.
- [24]
Q I 170.
- [25]
Acta Sanctorum, IX Martii, p. 104 F. (Vie par son confesseur, Jean Mattiotti.)
- [26]
Vie, ch. XXIX, 313.
- [27]
Château intérieur, sixièmes demeures, ch. V, 403 (trad. Marcel Bouix).
39IV. Les auxiliatrices
Nous sommes si habitués à savoir que les Voix entendues par Jeanne d’Arc étaient — outre saint Michel — celles des saintes Catherine et Marguerite que nous oublions ou avons peine à croire que, pour autant que l’Histoire nous le dise, personne autour d’elle ne semble l’avoir su. Ce n’est qu’à Rouen, à la quatrième séance du Procès, le 27 février, qu’est prononcé, pour la première fois, le nom des deux saintes1.
Jusqu’alors, Jeanne parlait de sa ou de ses Voix, ou bien de son Conseil ; et il n’y a pas d’indice, chez les contemporains, qu’elle en ait dit davantage.
La lettre de Boulainvilliers — écrite peu de temps après la levée du siège d’Orléans — ne fait allusion qu’à une nuée lumineuse d’où sortit une Voix2.
Christine de Pisan, dont le ditié
était fini quinze jours après le Sacre et qui n’aurait pas manqué d’orner sa strophe du nom des saintes auxiliatrices, ne savait, comme tout le monde, que des choses vagues sur l’inspiration de Jeanne :
Aucun chroniqueur ayant écrit au temps où les séances de Rouen étaient encore secrètes n’en a dit davantage ; et la même ignorance se constate chez ceux qui ont approché Jeanne, qui ont parlé avec elle, à Poitiers, à Orléans ou en 40campagne. Après le Procès, il faut en venir aux théologiens consultés en vue de la Révision pour trouver des allusions définies aux apparitions de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
Un fait pourtant ébranle la supposition que Jeanne n’a rien dit de ses saintes avant Rouen : interrogée le 27 février sur ce sujet elle a renvoyé aux interrogatoires de Poitiers :
— Si vous avez des doutes là-dessus, renseignez-vous à Poitiers… C’est inscrit au registre de Poitiers… Je voudrais bien que celui qui m’interroge eût copie de ce livre qui est à Poitiers.4
Si Jeanne a fait à Poitiers sur ses apparitions des confidences qu’elle veut maintenir secrètes, comment peut-elle souhaiter voir le registre des séances de Poitiers entre les mains de ses juges ?
Peut-être estimait-elle qu’elle ne devait elle-même rien dire, mais que si ses confidences étaient révélées par les conseillers du roi ce n’était plus son affaire. Peut-être encore, plus simplement, était-elle convaincue que jamais Rouen n’aurait communication des procès-verbaux de Poitiers et, dans ce cas, sa formule : Renseignez-vous à Poitiers
était une manière de ne pas répondre. Ce qui le ferait croire, c’est qu’elle s’est exprimée presque de la même façon, quand elle a dit à ses juges que, s’ils voulaient savoir les révélations que le roi avait eues, ils n’avaient qu’à aller le lui demander.
Pour l’ignorance des témoins de Poitiers, on ne voit, pour l’expliquer, qu’une supposition, c’est que les détails sur les Voix avaient été donnés au cours de séances secrètes et que rien n’en avait transpiré.
Quoi qu’il en soit des détails que Jeanne a pu donner avant Rouen, il est certain qu’à part les belles couronnes que portent les deux saintes, elle a refusé de dire aux juges la moindre chose sur l’extérieur des apparitions.
Ce n’est pourtant pas qu’elle ait été questionnée avec moins de curiosité sur les saintes que sur saint Michel : — 41Quels vêtements avaient-elles ? Étaient-ce toujours les mêmes ? Avaient-elle des membres, des bras, des cheveux ? Voyait-on quelque chose entre les couronnes et les cheveux ? Avaient-elles des anneaux aux oreilles5 ? Quel âge avaient-elles6 ? Étaient-elles du même âge7 ?
Jamais elle ne répondit autrement que par un refus direct ou indirect : Non, je ne sais pas, il ne m’est pas permis de répondre.
Une seule question, celle où on lui demandait si les saintes avaient des cheveux, reçut un meilleur accueil : elle répondit : Il est bon à savoir8
, c’est-à-dire : naturellement, cela va de soi.
C’était peu de chose ; mais cela suffit pour faire reprendre courage à l’interrogateur.
— Ces cheveux étaient-ils longs et flottants ? Cette question n’était pas inoffensive ; c’était le pendant de la nudité de l’ange, car les folles femmes
du temps portaient les cheveux flottants sur les épaules. Elle dit qu’elle n’en savait rien9.
— Comment les reconnaissait-elle l’une de l’autre ? Par leur manière de saluer et aussi parce qu’elles se nommaient10.
— Parlaient-elles ensemble ou l’une après l’autre ? Il n’était pas permis de le dire ; mais elle avait toujours eu conseil de l’une et de l’autre11.
Pour tâcher d’obtenir un de ces détails corporels qu’elle s’obstinait à refuser, on essaya d’une voie détournée : — Comment savait-elle si ces personnages étaient des hommes ou des femmes ? Elle le savait par leur voix et par révélation.
— Quelle forme voyait-elle ? Elle voyait la face12.
— Ces apparitions inconsistantes, comment pouvaient-elles parler ? Elle ne le savait pas. Dieu le savait. Mais la voix était belle, douce et humble. Elles parlaient très bellement et Jeanne les comprenait bien13.
En résumé, tout le positif livré aux juges — et à nous — se réduit à ceci : les saintes sont des êtres portant de très riches couronnes. Leur présence comme celle de l’Archange révèle à Jeanne — ou plutôt lui rend sensible — son innocence : elle sent qu’un péché mortel les chasserait. Ce qui est 42sûr, c’est que ce ne sont point des saintes de rêve, forgées par sa fantaisie : ce sont de vraies saintes du Paradis. Quand elle met une chandelle devant leur image, à l’église, il est vain de se demander si elle s’adresse à la sainte de l’église ou à l’apparition. D’abord, la chandelle est en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame, puis de la sainte Catherine qui est au Ciel, et qu’il n’y a pas lieu de distinguer de l’apparition14.
L’exaspérant, pour les juges, c’est que ces fantômes de saintes, dont ils ne pouvaient fixer le moindre trait, Jeanne avouait se comporter avec elles comme avec des créatures de chair : devant elles elle s’agenouille ou s’incline, leur fait toucher son anneau ; elle les baise, les serre dans ses bras, palpe leur tiédeur et odore leur parfum15.
Le refus de tout trait matériel ne peut être imposé constamment par la méfiance ou la crainte de déplaire aux saintes, car, après tout, Jeanne avoue sur certains points plus qu’on ne lui demande : elle avoue la lumière, la douceur de la voix, le parfum, les riches couronnes — et même des privautés.
N’est-il pas évident qu’il y a dans le refus constant, outre la méfiance et la crainte, une impuissance venant de la nature des visions, et que nous pouvons comprendre — comme nous avons essayé de le faire pour saint Michel, par rapprochement avec les visions d’une autre sainte dont les confidences éclairent les résistances, les refus ou les dénégations de Jeanne ?
Écoutons sainte Thérèse avouer au Religieux qui l’avait interrogée sur ses visions des difficultés analogues — avec cette différence qu’elle est plus habile que Jeanne à analyser ses impressions et qu’elle répond à un enquêteur bienveillant :
Les corps glorifiés sont si beaux, l’éclat surnaturel dont ils brillent est si vif que l’âme en demeure hors d’elle-même ; ainsi cette vue me jetait dans l’effroi (comparer le
j’eus grand peur de la première vision). Bientôt après, cependant, je retrouvais la sécurité avec l’assurance que la vision 43était véritable : les effets étaient tels que la crainte ne tardait pas à disparaître (comparer leje sens que je ne suis pas en péché mortel). Le jour de la fête de saint Paul, pendant la messe, Jésus-Christ daigna m’apparaître dans toute sa très sainte humanité, tel qu’on le peint ressuscité, avec une beauté et une majesté ineffables. Je vous en parlai dans une de mes lettres pour obéir au commandement exprès que vous m’en aviez fait ; mais ce ne fut pas sans peine, car on sent, quand on veut écrire de telles choses, une impuissance qui tue.16
C’est un éclat qui n’éblouit point ; c’est une blancheur suave ; c’est une splendeur infuse qui cause à la vue un indicible plaisir, sans ombre de fatigue ; c’est une clarté qui rend l’âme capable de voir cette beauté divine ; c’est une lumière différente de celle d’ici-bas, et auprès d’elle les rayons du soleil perdent tellement leur lustre qu’on voudrait ne plus ouvrir les yeux.17
Notion intuitive d’identité :
Il m’était évident que c’était Jésus-Christ lui-même : cela dépendait du degré de clarté dans lequel il daignait se montrer à moi.18 (Noter les modifications dans l’impression produite par une même vision.)
Indistinction des traits :
Notre Dame était d’une ravissante beauté : je ne pus néanmoins rien saisir de particulier dans ses traits ; je vis seulement la forme de son visage.19 (Comparer : je vois la face.)
En voilà assez pour justifier la réponse que faisait Jeanne, comme on lui renouvelait la question sur l’âge et les vêtements des saintes :
— Vous êtes répondus de ce que vous aurez de moi ; et n’en aurez autre chose ; et vous en ai répondu tout au plus certain que je sais.20
Elle ne pouvait dire mieux. Elle voyait des réalités spirituelles sous des formes sensibles, mais le regard ne pouvait s’arrêter à ces voiles. Et il en était ainsi de tous les sens. Si on lui avait demandé quelle était cette bonne odeur des 44saintes, elle n’aurait pu la comparer exactement à aucune fleur : elle aurait dit que c’était une odeur du Paradis, comme de toutes les fleurs réunies. Elle n’aurait pas su davantage de quelles pierres précieuses s’ornaient les couronnes symboliques des martyres. Sainte Gertrude qui, elle aussi, voyait sainte Catherine, disait qu’elle portait une couronne de fleurs et ces fleurs se multipliaient comme les prières de ses dévots et leur éclat se réfléchissait sur eux21.
45Notes du chapitre IV
- [1]
Q I 71.
- [2]
Q V 117 :
[…] nubes prælucida objicitur et de nube facta est vox.
- [3]
Q V 12 (strophe 29).
- [4]
Q I 72-74.
- [5]
Q I 72, 177. 85.
- [6]
Q I 177.
- [7]
Q I 72.
- [8]
Q I 86.
- [9]
Ibid.
- [10]
Q I 72.
- [11]
Ibid.
- [12]
Q I 86.
- [13]
Ibid.
- [14]
Q I 167-168.
- [15]
Q I 185-186.
- [16]
Vie, chap. XXIV, 299 (éd. Bouix).
- [17]
Vie, chap. XXVIII, 301.
- [18]
Vie, chap. XXVIII, 302-303.
- [19]
Vie, chap. XXXIII, 394.
- [20]
Q I 178.
- [21]
Héraut, chap. LVII.
47V. Saint Gabriel
— À la Sainte-Croix, j’eus le confort de saint Gabriel. Et croyez que c’était lui. Je l’ai su par mes Voix que c’était saint Gabriel.1
Jeanne fit cette déclaration le 9 mai en face des instruments de torture. La fête de l’invention de la Sainte-Croix où l’ange Gabriel lui était apparu était le jour où elle avait résisté à diverses admonitions la pressant de renier ses Voix sous peine du feu temporel et du feu éternel.
On l’avait à peine interrogée sur saint Gabriel. On lui avait simplement demandé, une première fois, s’il était avec saint Michel quand celui-ci lui était apparu. La réponse de Jeanne a parfois étonné : elle dit qu’elle n’en avait pas mémoire2.
Cette réponse s’explique par le fait qu’il s’agissait d’une vision de saint Michel lequel aurait été accompagné de l’autre ange. Si comme nous l’avons supposé Jeanne n’avait pas même la tentation (ou la possibilité) de scruter le détail de la vision centrale, à plus forte raison les entours pouvaient-ils échapper à son attention et à sa mémoire. Elle n’aurait certainement jamais oublié que saint Gabriel était venu l’encourager le 3 mai, jour d’une terrible épreuve ; mais s’il faisait ou non partie du cortège qui parfois accompagnait saint Michel, dans une vision dont au surplus on ne fixait pas la date, elle ne pouvait le dire. D’ailleurs, le jour où il lui était apparu, elle n’avait connu son identité que par ses saintes. Il ne s’était pas nommé.
48La seconde question sur saint Gabriel porte en même temps sur saint Michel. On lui demanda si les deux anges avait des têtes naturelles (capita naturalia). On désirait obtenir un oui de manière à établir l’inanité des dires de Jeanne. Les anges bien que sans corps peuvent apparaître avec des têtes ; mais ils n’en ont pas de naturelles. Jeanne négligea de répondre sur ce point :
— Je les ai vus de mes yeux et je crois que ce sont eux ; aussi sûr que Dieu est3.
Elle n’avait aucune tactique, ne soupçonnant pas ces pièges théologiques ; mais elle y échappait par insouciance parfaite et supérieure de ces détails. Elle se cantonnait dans ce qu’elle savait de certain : la certitude portait ici sur sa perception ; sur ce terrain elle n’avait pas plus à craindre le théologien que le psychologue.
En dehors des deux anges et des deux saintes, on ne trouve plus dans des documents probants des traces de Visions de personnages définis. Pourtant, on mentionne parfois, au chapitre des visions, les noms de saint Louis et de Charlemagne. Cela nous semble une erreur, bien que l’origine en soit dans une déposition d’un homme qui avait bien connu Jeanne. Dunois a dit, en effet, que Jeanne avait déclaré avoir connu dans une vision que saint Louis et saint Charlemagne priaient pour le salut du roi et la cité d’Orléans4
.
Il y a des raisons de croire que le mot vision est de trop : Dunois ne brille pas, en effet, par l’exactitude du détail : il se trompe dans sa description de l’étendard ; sur plusieurs dates ; sur les circonstances de la blessure de Jeanne. Et il nous invite lui-même à ne pas prendre ses paroles à la lettre : rapportant des paroles de Jeanne, il remarque : elle a parlé en ces termes ou en termes analogues
(dixit talia verba aut similia). C’est d’ailleurs naturel, car il rapportait des souvenirs vieux de vingt-cinq ans. Il est probable que Jeanne, pour l’encourager, lui dit que le roi et Orléans n’avaient rien à craindre, étant certainement soutenus par les suffrages de deux souverains français, lesquels étaient des saints. C’était 49aussi une manière de diminuer, par humilité, l’importance de son secours personnel. Elle ne parla pas de visions ; mais Dunois complétait, imaginant qu’elle lui livrait dans cette parole d’encouragement le fruit d’une révélation. Dunois avait la plus grande admiration pour Jeanne. Il ne doutait pas de son inspiration divine et il n’était pas à une vision près : il parlait de ces choses en homme de guerre.
Deuxième raison : les juges ne firent aucune allusion à ces noms. Or ils étaient admirablement informés des moindres détails concernant la vie de Jeanne. Les calomnies qu’ils avaient ramassées étaient un surplus qu’ils exploitaient ; mais ils connaissaient aussi le vrai, et leurs interrogations minutieuses étaient moins pour s’informer que pour induire l’accusée en contradiction ou en erreur.
En dehors des noms de Michel, Gabriel, Catherine et Marguerite, ils n’ont prononcé que celui de saint Denis.
— Saint Denis vous est-il apparu ?
— Non, que je sache5.
On retrouve ici le vague de la réponse sur saint Gabriel. Elle ne disait pas un Non ferme parce qu’elle ne se regardait pas comme certaine d’identifier tous les personnages qui formaient comme une figuration dans les visions principales.
50Notes du chapitre V
51VI. Choses très petites
Choses très petites
Le matin du supplice, interrogée une dernière fois sur ses visions, Jeanne admit qu’il lui était arrivé de voir des anges sous forme d’êtres très petits.
Cet aveu, mal compris, a donné de l’inquiétude à certains biographes et il en a fourvoyé d’autres dans des commentaires trompeurs.
Pour comprendre le sens des paroles de Jeanne, il est indispensable de se reporter aux circonstances où elles furent prononcées.
Trois dépositions rapportent ce détail des visions — ou, comme on le verra, de certaines visions. Avant de les examiner, il faut revenir en arrière et voir à quel propos Jeanne a pu être amenée à dire ce qu’elle n’avait pas dit auparavant sur la stature des anges.
Lors de la première vision dans le jardin, l’apparition lumineuse, et encore anonyme, n’était pas seule : celui qu’elle devait, par la suite, savoir être saint Michel était bien accompagné des anges du Ciel1
.
Jeanne déclara avoir revu encore des anges lorsqu’elle était à Chinon, en son logis, près du Château. Ces anges escortaient l’ange principal. On lui demanda s’ils étaient tous de même apparence. La réponse fut que certains s’entreressemblaient
et d’autres non — du moins en la manière qu’elle les voyait : les uns avaient des ailes, et d’autres n’en avaient pas ; certains étaient couronnés et d’autres ne l’étaient pas. Les saintes Catherine et Marguerite étaient présentes. Et ce cortège l’accompagna jusque dans la chambre du roi2.
52Ces renseignements devaient fournir la matière de l’article LI du Réquisitoire où on les retrouve sous cette forme :
La dite Jeanne ose prétendre que saint Michel, archange de Dieu, vint à elle, avec une grande multitude d’anges, au Château de Chinon, dans le logis d’une certaine femme […] accompagné d’anges, dont certains étaient couronnés, d’autres ayant des ailes […] Et elle a dit souvent que sont venus à elle l’archange Gabriel, saint Michel, et aussi parfois mille millions d’anges.3
Elle avait simplement dit que saint Michel était bien accompagné
d’autres anges4, comme la première fois, dans sa première vision. La précision et l’énormité du nombre des anges était une invention de clercs suggérée par des réminiscences scripturaires5.
Jeanne répondit qu’elle ne se rappelait pas avoir donné le nombre indiqué par le Promoteur6.
Nous pouvons maintenant revenir aux déclarations de l’interrogatoire privé et en comprendre la portée. Le mieux est de donner textuellement les paroles se rapportant à notre sujet :
Frère Martin Ladvenu :
Était-il vrai qu’elle avait eu des Voix et des apparitions ? Elle dit que oui ; et continua de le dire jusqu’à la fin ; et elle ne précisait pas sous quelle forme, si ce n’est qu’elles venaient en grand nombre et sous forme très petite.7
Maître Pierre Maurice :
Interrogée au sujet de la couronne qu’elle promettait au roi, et de la multitude d’anges qui l’accompagnaient, elle répondit que c’était vrai et qu’ils lui apparaissaient sous la forme d’êtres très petits.8
Frère Jean Toutmouillé :
Elle disait et reconnaissait avoir eu des apparitions qui lui venaient parfois en grand nombre et sous forme très petite, ou comme des êtres tout petits.9
53Bien que les textes qu’on vient de lire soient extraits de déclarations de trois témoins, il semble bien, d’après l’examen du texte complet, qu’il ne s’agisse que d’une réponse unique de Jeanne à Maître Pierre Maurice.
En effet, Martin Ladvenu spécifie dans sa déposition que les paroles de Jeanne par lui répétées sont une réponse qu’il a entendu faire par Jeanne à Pierre Maurice et en même temps à Loyseleur10. Et Toutmouillé, de même, ne fait que répéter ce qu’il a entendu dire à Pierre Maurice11.
Or Pierre Maurice, remarquons-le, n’interrogeait pas Jeanne sur ses apparitions en général — comme pourraient le faire croire les deux autres dépositions indirectes — mais sur ce qu’elle avait vu au Château de Chinon ; et Jeanne, sollicitée de dire comment étaient faits ces anges qui formaient cortège à saint Michel, dont elle avait parlé à la séance du 13 mars, répondit que ces anges étaient tout petits.
Et c’est tout.
Telle est la solution du problème des choses très petites
qu’il faut appeler, pour être exact, des anges en miniature ; et il n’y aurait qu’à conclure ici ce chapitre, si des traductions inexpertes n’avaient embrouillé le problème.
On a pu remarquer que les textes latins cités plus haut : rerum minimarum
et in minimis rebus
avaient été traduits ici par l’expression êtres très petits
.
Nous n’avons pas la minute française du texte de l’Information posthume, mais il est évident qu’elle portait le mot chose, là où le latin dit res. Or chose est employé couramment dans la langue du temps pour signifier être vivant, personne, comme l’est encore aujourd’hui l’anglais thing. On pourrait citer tel texte où les trois personnes de la Sainte Trinité sont appelées très précieuses choses12
; et Jeanne disait que si le Diable imitait saint Michel, elle saurait bien que c’est une chose contrefaite comme lui13
. Elle a certainement 54employé le mot chose pour désigner les petits anges du cortège de saint Michel et le traducteur a mis tout naturellement res, lequel n’est pas employé dans son sens classique, mais que tout le monde comprenait alors dans un tel contexte. Le traducteur moderne, au contraire, qui parle des petits anges en question comme de certaines choses de minime dimension14
égare le lecteur non informé.
Les extravagances où peuvent conduire 1° le fait de ne pas replacer les paroles de Jeanne dans le contexte du document où elles figurent, lequel prouve comme on l’a vu qu’elle ne se référait pas à ses visions en général mais à la vision de Château-Chinon ; 2° le fait de ne pas comprendre le mot res dans le sens où il est évidemment employé, c’est-à-dire comme traduisant le mot chose pour désigner un être vivant, ces extravagances ne sauraient être imaginées.
L’accusation — dit Quicherat — lui imputait de s’être vantée qu’elle voyait l’ange Gabriel avec des millions d’autres anges. Elle finit par en convenir dans son dernier interrogatoire, expliquant que les objets de ses apparitions étaient le plus souvent de toute petite dimension et en quantité infinie, comme si elle eût voulu expliquer quelque chose d’analogue à ces atomes qui tourbillonnent devant les yeux obscurcis par le vertige.15
Il est étrange que l’auteur, qui dans le même ouvrage et dans un passage tout proche note la tournure visiblement malveillante donnée aux paroles de Jeanne
dans la procédure d’où il extrait ce qui précède, tombe lui-même si gravement sinon dans la malveillance du moins dans une altération continue du texte qu’il interprète. En effet, Jeanne, même dans le document malveillant et suspect (qu’est l’information posthume), n’est pas du tout convenue qu’elle avait vu des millions d’anges comme le lui prêtait absurdement l’article LI du Réquisitoire ; elle n’a pas fini par convenir d’un fait qui lui semblait tout naturel et qui ne pouvait prendre dans sa pensée la forme d’un aveu : elle était loin de penser aux atomes tourbillonnants
de l’auteur. Enfin rendre le aliquando du texte par le plus souvent — ce qui 55dénature complètement la portée du texte — est une inadvertance difficilement pardonnable à un maître chartiste.
On voit qu’il n’était pas exagéré de parler au début des erreurs où expose une lecture inattentive des paroles de Jeanne.
Des inexactitudes comme celles qu’on vient de lire sont de portée quasi illimitée ; elles peuvent égarer des générations de lecteurs dont l’erreur se propage, car ce sont pour la plupart des hommes d’étude voués à l’enseignement. D’autres sont des écrivains qui, à leur tour, font rebondir la légende et parfois l’amplifient pour peu qu’ils y soient portés par la vanité littéraire, comme on peut le voir dans cette caricature du texte de Quicherat :
Elle voyait des figures en manière, a-t-elle dit, de choses multiples et minimes, comme des étincelles dans un éblouissement.16
Saint Michel ne venait pas seul. Des anges l’accompagnaient en grande multitude et si petits qu’ils dansaient comme des étincelles aux yeux éblouis de Jeanne.17
Le progrès sur Quicherat consiste moins dans l’image — bien qu’elle soit un peu forcée — que dans l’agencement de la citation, où Jeanne semble avoir parlé elle-même d’étincelles et d’éblouissement.
De pareilles phrases sont ensuite prises comme des textes de base par des écrivains incapables pour quelque raison d’aller aux sources et arrivent, par répétition des mêmes erreurs, à créer de véritables légendes. Ici la légende des choses très petites
est d’une gravité particulière, parce qu’elle peut donner des doutes sur l’équilibre mental de la Pucelle.
C’est, par ailleurs, un phénomène curieux, car nous voyons ici se reproduire sous nos yeux le processus historique qui a donné naissance à certaines légendes hagiographiques, avec cette différence que, dans le cas présent, la déviation originelle ne vient pas de l’imagination populaire mais de la défaillance d’un érudit.
56J’ai parlé, au début, de l’inquiétude où les paroles de Jeanne, même sous leur forme authentique, pouvaient mettre certains esprits.
Cette inquiétude, on a cherché à la chasser en se fondant sur l’absence de valeur juridique du document où se lisent ces paroles (voir ici Les Voix in extremis
, chapitre XV). On a reproché à Quicherat d’avoir accepté à tort des paroles prêtées à Jeanne pour ridiculiser ses visions. On verra plus loin que la thèse de la nullité juridique de la procédure dite Information posthume est inutilisable en histoire. Quant au ridicule de l’assertion de Jeanne, si on considère la vraie valeur de ses paroles, il est tout imaginaire.
S’il était vrai que le cortège angélique de saint Michel fût composé des atomes tourbillonnants
de Quicherat ou des étincelles éblouissantes
d’Anatole France, il faudrait en effet convenir du burlesque de la vision et même de l’insanité de la voyante.
Or ces expressions n’ont, comme on l’a montré, aucun fondement de vérité dans l’histoire et, en outre, sur le terrain où elles nous sollicitent, celui de la psychiatrie, elle sont tout au rebours de l’expérience.
Supposons, en effet, pour un instant, que l’hypothèse hallucinatoire — laquelle a évidemment dicté, dans tous leurs détails, les fantaisies qu’on vient de lire — soit établie ; supposons que Jeanne soit une malade mentale avérée, sujette aux hallucinations dites lilliputiennes, les conclusions qu’il en faudrait tirer sur ses visions d’anges seraient tout l’opposé des imaginations du Chartiste et du Romancier.
Écoutons un maître de la psychiatrie, et tout particulièrement de l’hallucination, nous décrire comment une aliénée voit les choses très petites
, objet de ses hallucinations :
Une grand-mère attend ses enfants, mais les sait arrivés, car ils sont là ; sa fille habite sur la cheminée, son petit-fils est entre la salière et la chandelle, très mignon, avançant souvent la tête ; et son fils, entré dans la pendule, par le trou de ver, sourit sur le balancier.18
Il ne s’agit pas d’une exception, d’une bizarrerie : la précision 57des objets perçus dans l’hallucination lilliputienne est la règle :
Le lilliputien, note le même auteur, est toujours infiniment précis, creusé, fouillé.19
Nous voici loin des atomes et des étincelles, des éblouissements et du vertige… Mais l’Histoire lue d’un regard simple ne suffisait-elle pas, puisque Jeanne, elle-même, nous a dit que la petitesse de ses anges ne donnait à leur image aucune confusion ; puisqu’elle distinguait parmi eux certains qui se ressemblaient et d’autres non, certains qui portaient des couronnes et d’autres qui n’en avaient pas.
Ce recours à des notions psychiatriques était évidemment surérogatoire, puisque l’Histoire, attentivement consultée, suffit à montrer que les choses très petites
vues par Jeanne étaient des êtres en miniature, dont les détails perçus étaient assez distincts pour qu’on pût établir entre eux des ressemblances.
Leur petitesse s’explique tout naturellement : quand saint Jean, dans l’Apocalypse voit un ange dont le pied droit est posé sur la mer et le pied gauche sur la terre, il faut bien que ce soit un ange géant, dont l’arc-en-ciel est la mesure. Quand Jeanne, dans une chambre, voit saint Michel environné d’une nuée d’anges, comment les loger dans cet espace sans les réduire aux dimensions de choses très petites
ou simplement d’angelots ? Que Jeanne crée sa vision ou qu’elle l’obtienne d’une influence extérieure, il faut bien que soit respectée l’adaptation optique indispensable.
Il est vrai que le lieu pourrait s’évanouir, submergé par la vision, et les petits anges prendre des proportions d’hommes ; mais dans ce cas c’est saint Michel qui devrait, pour préserver le symbolisme hiérarchique, s’accroître aux proportions de l’ange apocalyptique.
58Notes du chapitre VI
- [1]
Q I 73.
- [2]
Q I 143-144.
- [3]
Q I 282-283. Le texte latin porte mille millia. La réponse de Jeanne montre que la lecture qu’on lui fit de l’article, en français, donnait bien mille millions.
- [4]
Q I 143.
- [5]
Daniel, VII, 10 ; Hebr., XII ; Apoc., V, 11, etc.
- [6]
Q I 283.
- [7]
Q I 478-479 :
in magna multitudine et quantitate minima
. - [8]
Q I 480 :
apparebant sub forma quarumdam rerum minimarum
. - [9]
Q I 481 :
apparitiones quæ veniebant ad eam quandoque cum magna multitudine et in minima quantitate, sive in minimis rebus
. - [10]
Q I 478.
- [11]
Q I 481.
- [12]
La Curne de Sainte-Palaye, s. v. Chose.
- [13]
Q I 170.
- [14]
P. Champion, Procès, t. II, p. 307, 308. Cp. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. IV, p. 29 :
sous la forme d’objets très ténus
. - [15]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 51-52.
- [16]
A. France, t. I, p. XXXIII.
- [17]
A. France, t. I, p. 399.
- [18]
Pierre Quercy, Les hallucinations, p. 110.
- [19]
Pierre Quercy, Études sur l’hallucination, t. II, p. 376.
59VII. Extase ?
Les textes nous induisent-ils, ou même nous autorisent-ils à penser que Jeanne avait ses visions dans un état qu’on puisse appeler proprement extatique ?
Il ne servirait à rien de les interroger sans savoir exactement la portée de la question que nous leur posons. Nous ne pouvons demander aux textes si Jeanne avait des extases sans avoir précisé auparavant ce que nous entendons par extase.
Plutôt que de recourir aux théoriciens, demandons à sainte Thérèse, extatique célèbre, à quoi nous pourrons reconnaître si Jeanne a eu des extases, comme on le lit si souvent dans ses biographies.
Bien que sainte Thérèse ait parlé longuement de ses extases, elle n’emploie ce mot que rarement : elle dit l’union, la cinquième demeure (du château de l’âme), le quatrième degré d’oraison ; et au-delà de l’extase simple, elle distingue des formes extrêmes : le ravissement, le vol de l’esprit.
Pour notre propos, il est mieux de simplifier et, pour cela, de recueillir la description de deux états extatiques qu’on peut regarder comme les deux limites, inférieure et supérieure, d’un même état mystique : la quiétude et l’extase.
[La quiétude] est une sorte d’apaisement où l’âme s’établit ; […] toutes ses puissances [facultés] se tiennent en repos. […] C’est comme une défaillance intérieure et extérieure. On voudrait éviter jusqu’au moindre mouvement du corps ; on goûte un repos qui double les forces de l’âme.1 […] Ceux qui sont dans cette oraison voudraient que leur 60corps fût immobile, parce qu’il leur semble qu’au moindre mouvement ils vont perdre cette douce paix.2
Dans l’extase les même symptômes se retrouvent, mais intensifiés à l’extrême :
L’âme se sent, avec un très vif et très suave plaisir, défaillir presque tout entière : elle tombe dans une espèce d’évanouissement qui, peu à peu, enlève au corps la respiration et toutes les forces. Elle ne peut, sans un très pénible effort, faire même le moindre mouvement des mains. Les yeux se ferment sans qu’elle veuille les fermer ; et si elle les tient ouverts, elle ne voit presque rien. […] Quand on lui parle, elle entend le son de la voix mais elle ne comprend pas ce qu’elle entend. Ainsi, elle ne reçoit aucun service de ses sens ; elle trouve plutôt en eux un obstacle qui l’empêche de jouir pleinement de son bonheur. Elle tâcherait en vain de parler, parce qu’elle ne saurait ni former, ni prononcer une seule parole.3
Pour résumer : dans le premier état mystique, dépassant le simple recueillement, l’âme est comme en partance pour un autre pays ; mais les rivages de la terre, bien qu’estompés, restent visibles. Dans le second, l’âme a gagné le large, est parvenue dans l’autre pays et la terre a complètement disparu.
Munis de ces notions, nous pouvons interroger la vie de Jeanne, pour voir si nous y trouvons les traces, le reflet ou l’écho d’états semblables ou d’états se situant entre ces deux termes.
Sur Jeanne à Domrémy nous avons les dépositions de ceux qui l’ont connue dans son enfance jusqu’à son départ pour Chinon, et tous parlent de sa prière.
Inutile de nous attarder à ceux dont les observations ne nous apportent rien pour notre recherche : que Jeanne aille volontiers à l’église ; qu’elle se confesse souvent ; qu’elle aime la messe et y communie ; qu’elle affectionne l’ermitage de Bermont et y mette des cierges ; qu’elle s’agenouille quand sonne l’Angélus ; et même que ses petits camarades se moquent 61d’elle parce qu’elle délaisse le jeu pour la prière, ce sont des traits trop banals pour nous servir : ils nous révèlent une pieuse fille, d’une ferveur hors de l’ordinaire, mais telle qu’on en trouverait facilement de pareilles dans bien des paroisses de France.
En plus de ces témoins, anciens compagnons d’enfance, ont déposé à la Réhabilitation deux prêtres, dont les paroles sont plus importantes, parce qu’elles sont plus précises et aussi parce qu’elles ont servi de base à ceux qui prêtent à Jeanne un état extatique ou confinant à l’extase. Le mieux est de répéter leurs paroles :
Henri Arnolin :
C’était une fille vertueuse, craignant Dieu, car à l’église, elle était parfois inclinée devant le crucifix ; et parfois elle restait les mains jointes, le regard et le visage levés vers le crucifix ou vers la Bse Vierge Marie.4
Jean Le Fumeux :
J’ai vu souvent Jeanne La Pucelle venir à la dite église (Sainte-Marie de Vaucouleurs) avec beaucoup de dévotion. Elle y entendait les messes du matin et y restait beaucoup à prier. Je l’ai vue, dans la crypte, agenouillée devant la Bse Vierge Marie, la figure tantôt baissée tantôt levée. Je crois que c’était une bonne et sainte fille.5
Nous ne savons rien d’autre sur les signes extérieurs de la ferveur de Jeanne en prière, dans sa jeunesse.
Pour le temps de Poitiers, où elle fut observée de très près, tant par curiosité que par consigne, nous n’avons rien sur son attitude. Nous savons simplement qu’elle priait longtemps et même la nuit (chez les Rabateau)6 et qu’elle pleurait dans sa prière7.
De sa prière pendant sa captivité tout nous échappe, sinon qu’elle était entravée, la messe et même la chapelle lui étant interdites.
Il ne reste plus que sa mort : ses pleurs, ses implorations, ses invocations, la croix dans les bras et la baisant. Elle n’était certainement pas en extase. Qu’elle l’ait été, au moment 62où elle expira, comme le dit un récent biographe, est un détail qui relève de l’imagination.
En somme, de ce que nous savons sur l’attitude de Jeanne dans la prière, nous pouvons conclure que personne ne l’a vue en extase proprement dite. Les paroles des deux prêtres ne nous apprennent rien que nous n’aurions pu imaginer : Jeanne étant une très pieuse enfant, aimant la prière et le recueillement et ne sachant que fort peu de prières vocales, il est facile de présumer que sa prière avait un caractère contemplatif. Restant à prier longtemps et sans paroles, il n’est pas impossible qu’elle ait connu un état proche de la quiétude. C’est le maximum que suggèrent les paroles des deux prêtres, correctement traduites. Pour y trouver autre chose, il faut les déformer.
De ce que la prière de Jeanne ne s’accompagnait pas d’extase, il ne suit pas que la même chose soit vraie de ses visions ; mais personne n’a jamais témoigné avoir vu Jeanne pendant une vision. Il n’en résulte pas que nous soyons démunis de tout élément de conjecture.
En effet, nous sommes certains, par les dires de Jeanne, qu’elle entendait ses Voix partout et à tout moment — même à l’audience ou sur l’estrade où on la prêchait. Il est vrai qu’il n’y avait peut-être pas de vision alors ; elle ne faisait qu’entendre des paroles ; mais il est remarquable qu’aucune allusion à un état extérieur anormal n’ait été signalé au Procès. Les juges n’auraient pas manqué de noter la moindre trace d’aliénation des sens, qu’ils auraient mise sur le compte d’une influence démoniaque. Il reste la supposition mystique que les extases de Jeanne aient été soustraites aux observations de ses ennemis, ne survenant qu’à des moments où elle échappait à leurs regards.
Qu’il s’agisse de prière ou de visions, nous n’avons rien rencontré nous permettant de supposer sérieusement que Jeanne ait connu l’extase. Nous ne pouvons naturellement affirmer qu’elle ne l’a jamais connue, mais nous pouvons dire 63que ceux qui parlent des extases de Jeanne induisent le lecteur en erreur, en lui faisant supposer quelque fondement historique à cette assertion.
Nous pouvons, en revanche, sur une base solide, affirmer la possibilité pour Jeanne d’avoir une vision et même une vision durable, en gardant intégralement la maîtrise de ses sens. Cette base, ce sont les renseignements qu’elle a donnés à ses juges sur sa première entrevue avec le Dauphin à Chinon, entrevue marquée par une vision longue, continue, sur laquelle elle a donné des détails ne permettant pas de croire qu’elle parle métaphoriquement ; vision où se fonde et se justifie l’affirmation qu’un ange apporta la couronne au Dauphin et qui lui valut une accusation d’imposture.
Jeanne n’a pas fait de sa vision un récit suivi, mais il est facile par ses réponses, sans rien changer aux paroles ni au sens, de constituer ce récit :
J’étais presque toujours en prière, afin que Dieu envoyât le signe du roi ; et étais en mon logis, chez une bonne [digne] femme près du Château de Chinon, quand il [l’ange] vint ; et puis nous allâmes ensemble au roi ; et était [l’ange] bien accompagné d’autres anges avec lui, que chacun ne voyait pas. Ceux qui étaient en la compagnie de l’ange n’étaient pas de même apparence : certains se ressemblaient assez, et les autres non, en la manière que je les voyais. Certains avaient des ailes ; certains étaient couronnés et les autres non ; et là, dans cette compagnie, étaient sainte Catherine et sainte Marguerite, lesquelles avec les anges entrèrent dans la chambre du roi. Quand l’ange vint, je l’accompagnai et allai avec lui par les degrés à la chambre du roi et entra l’ange le premier.8
[L’entrevue terminée,] je partis et m’en allai en une petite chapelle assez près et l’ange se départit de moi en cette petite chapelle ; et je fus bien courroucée [contristée] de son parlement ; et pleurai ; et m’en fus volontiers allée avec lui, c’est assavoir mon âme.9
Il est évident que Jeanne ne parle pas ici par fiction comme elle fera par la suite, quand elle emploie les mots 64dans divers sens métaphoriques. Elle entend rapporter une expérience réelle et précise : avant de se rendre auprès du Dauphin, elle a eu une apparition où se trouvaient réunis tous les sujets de ses visions habituelles : l’Ange, (saint Michel), les deux saintes, et un cortège d’anges dont il a été question au chapitre choses très petites
. Aucun indice ne permet de croire que ce fut une vision intermittente. Jeanne, en plaçant le départ de l’Ange dans la petite chapelle où elle se rendit après l’entrevue avec Charles, indique que la vision commencée dans son logis
près du Château, n’a prit fin qu’après qu’elle eut quitté le Dauphin.
Que la vision, telle qu’elle l’a décrite, avec tous ses personnages, ait persisté pendant l’entrevue, sous une forme oculaire
ou intérieurement, ou simplement comme un sentiment de présence, nous n’avons aucun moyen d’en juger ; mais ce que nous savons est suffisant pour nous montrer que Jeanne avait des visions sans trace de phénomène extatique. La présence de son Conseil
vue ou sentie était compatible avec des allées et venues et avec une conversation suivie.
Tout ce qui a été dit précédemment sur la possibilité et la probabilité des visions de Jeanne sans extase se trouve ici précisé et fortifié.
Il ne s’agit ici évidemment que de la vérité — de la portion de vérité — repérable dans les textes. Rien ne nous oblige à croire que les visions de Jeanne étaient d’un type immuable. Elle peut, lorsque les circonstances le favorisaient, avoir été mise, par ses visions et ses colloques, dans un état d’absorption et de joie apparenté à l’extase ou même dans l’extase pure ; mais cet état était incompatible, généralement, avec les conditions de vie exigées par sa mission, qu’il s’agisse de l’action guerrière ou des épreuves de la captivité.
Sous ce regard, il n’est pas exclu que Jeanne ait eu le don de pouvoir, selon les exigences du moment, modérer, atténuer ou supprimer l’effet des visions. Le fait qu’elle pouvait 65appeler ses voix et que son appel était entendu montre que son commerce mystique avec les membres de son Conseil
ne se laisse pas ramener facilement à des analogies hagiographiques classiques.
Pourtant, en ce qui concerne la possibilité d’avoir des visions sans extase, il est utile de noter qu’elle est relativement banale. On le prouverait facilement en évoquant les enfants de La Salette ou de Pontmain.
66Notes du chapitre VII
- [1]
Le chemin de la perfection (éd. Bouix), ch. XXXIII, p. 171-172.
- [2]
Ibid., p. 173.
- [3]
Vie, ch. XVIII, p. 172.
- [4]
Q II 459. La déposition d’Henri Arnolin a été mal traduite. En voici le texte :
[…] ipsa erat bona filia, Deum timens, quia dum erat in ecclesia, aliquotiens prona erat ante crucifixum, et aliquando habebat manus junctas et fixas insimul, ac vultum et oculos erigendo ad crucifixum aut ad beatam Mariam.
J’ai traduit prona par inclinée ; on pourrait préférer agenouillée.
- [5]
Q II 460-461. Même remarque que ci-dessus. Voici le texte :
[…] vidit sæpe ipsam Johannam dictam la Pucelle venire ad dictam ecclesiam multum devote ; quæ in eadem ecclesia audiebat matutinas missas et multum stabat in orando. Dixit etiam quod vidit eam in capsis sive voltis subtus dictam ecclesiam stare genibus flexu ante beatam Mariam, aliquotiens vultu projecto et aliquotiens vultu erecta [sic]. Dixit per dictum suum juramentum quod credit quod ipsa erat bona et sancta filia.
Jean Le Fumeux, curé d’Ugny, avait trente-huit ans quand il fit cette déposition. Il avait environ dix ans quand il voyait Jeanne prier à Vaucouleurs. Le projecto, rendu par baissé est une restitution : les manuscrits portent precio, qui ne donne pas de sens.
La déposition d’un troisième prêtre, Dominique Jacob, n’apporte rien d’autre. Lui aussi était enfant quand il avait pu observer Jeanne priant (Q II 393).
- [6]
Q III 82. Déposition de Jean Barbin.
- [7]
Q III 66. Déposition de Louis de Coutes.
- [8]
Q I 142-144.
- [9]
Q I 121 et 144.
67VIII. Vision communes
On trouve à la bibliothèque de Carpentras, parmi les manuscrits du fond Peiresc, un curieux document, lequel serait la copie de lettres d’anoblissement concernant un certain Guy de Cailly, par Charles VII, anoblissement concédé peu de temps après la levée du siège d’Orléans. On y lit ce passage :
Nous faisons savoir à tous présents et à venir que Nous, bien informés des services éminents du dit Guy de Cailly et sachant combien, de tout son pouvoir, il a secondé la bonne volonté de la susdite Jeanne à notre égard, en la recevant dans son château de Reuilly, près de Chécy, quand elle se rendait pour la première fois à la ville d’Orléans, à ce conviée par l’apparition d’anges du Ciel, de laquelle céleste faveur fut le dit de Cailly participant, ainsi que Nous en fûmes par elle [Jeanne] dûment informés…1
Pour commémorer la faveur de cette apparition, de Cailly et sa postérité étaient autorisés à mettre dans leurs armes :
Trois têtes d’anges de hiérarchie supérieure, ailées et barbelées, de couleur flamboyante, sur écu d’azur rehaussé d’argent.2
Cette lettre, tant par le ton enthousiaste et dithyrambique qui y règne que par l’étrange fait qu’on vient de lire, avait éveillé des soupçons sur son authenticité : les documents de chancellerie sont rédigés habituellement dans un style plus austère et impersonnel et on n’y trouve pas d’allusion à des faits aussi étrangers aux constatations administratives qu’une apparition d’anges.
Un opuscule de Charles du Lys précise que cette vision 68partagée se serait produite le jour de l’assaut des Tournelles, au moment où Jeanne se retira à l’écart pour prier. De Cailly l’avait accompagnée et c’est alors qu’il avait eu, en même temps qu’elle, la vision des chérubins dont les têtes devaient figurer dans ses armes3.
L’affirmation de Charles du Lys va contre la déposition de Dunois, où il est dit que Jeanne, après sa blessure, monta à cheval pour aller prier à l’écart, dans une vigne. Dunois spécifie qu’elle se retira seule, assez loin de la foule4. Bien que Dunois commette plusieurs erreurs dans sa déposition, sa version semble plus croyable que celle où Jeanne accepte d’être accompagnée, quand elle se retire pour une prière concentrée et solitaire.
Il n’est plus nécessaire, aujourd’hui, d’arguer du style on de la contradiction avec Dunois pour soupçonner l’inauthenticité de la lettre d’anoblissement, car elle en porte une marque plus palpable : au temps où de Cailly est censé recevoir Jeanne en son Château de Reuilly, il n’y avait pas à Reuilly de château. Reuilly était un simple lieu
et les de Cailly n’y sont pas attestés avant 1458, c’est-à-dire dix-neuf ans après le fait supposé. Jeanne passa la nuit du 28 au 29 avril à Chécy, à neuf kilomètres en amont d’Orléans5.
Que Jeanne ait dit à Charles que de Cailly avait vu des anges en même temps qu’elle, on en pouvait raisonnablement douter. Désormais une humble trouvaille cadastrale règle ce point d’histoire : la lettre d’anoblissement rapportant cette vision commune est, au moins partiellement, un faux. Charles du Lys l’aura trouvée dans les papiers des de Cailly et insérée de bonne foi dans son Traité.
Mais le problème des visions communes n’est pas résolu pour autant, car à côté de ces paroles apocryphes, il y a, de Jeanne, des déclarations formelles et authentiques :
— Avant que mon roi me mît en œuvre, il eut lui-même des apparitions et de belles révélations.6
On lui demanda d’expliquer quelles étaient ces apparitions et révélations. Elle répondit :
69— Je ne vous le dirai pas. Vous ne le saurez pas encore ; mais informez-vous auprès du roi et il vous le dira.7
Elle ajouta :
— Ceux de mon parti connurent bien que la Voix m’était envoyée de par Dieu ; et ils virent et connurent cette Voix. Je le sais bien. Mon roi et plusieurs autres entendirent et virent les Voix qui me venaient. Là se trouvaient Charles de Bourbon et deux ou trois autres.8
Se fondant sur ces paroles, un historien a cru pouvoir admettre que Charles VII avait vraiment vu et entendu les apparitions de Jeanne :
Un curieux détail auquel on n’a point fait attention — note de Beaucourt — nous est révélé par son Procès : pour achever de convaincre Charles VII, elle lui fit entendre et voir (les italiques sont dans le texte) les êtres surnaturels par lesquels se manifestait en elle l’intervention divine.9
L’historien de Charles VII, prenant les paroles de Jeanne à la lettre, a résolu le problème par l’affirmative. Or si on relit ces paroles, on voit que le vrai problème n’est pas résolu : la solution ne porte que sur un problème simplifié. Jeanne n’a pas dit qu’elle avait procuré au Dauphin la participation à une de ses visions ; mais que plusieurs autres avaient vu et entendu les apparitions. Or cela, même en adoptant au regard du surnaturel l’attitude la plus libérale, ne laisse pas de faire de grosses difficultés.
Il convient toutefois, ayant de les examiner, de noter qu’on parlait dans le public, même à l’étranger, d’une vision du Dauphin. Le marchand vénitien dont les lettres de Bruges figurent dans la chronique Morosini s’est fait l’écho de ce bruit. Il écrit à son père, dans une lettre du début de mai 1429 :
Je pourrais vous dire que, par le moyen de cette Pucelle, le Dauphin a eu une vision, ce qui nous tient tous en suspens, moi et les autres.10
Il est peu probable que ce bruit ait couru en Flandre sans être né d’abord en France, dans l’entourage du Dauphin.
Certaines questions posées à Jeanne donnent à penser que les juges étaient au courant de cette rumeur. Comme Jeanne 70disait avoir su par révélation des choses agréables pour le roi ; ils lui demandèrent :
— Ne pourriez-vous obtenir de cette Voix qu’elle consente à porter le message au roi ?
Elle répondit qu’elle ne savait pas si la Voix voudrait y consentir11.
Le même jour on lui fit une autre question qui suppose clairement, cette fois, que Charles était censé avoir participé aux visions :
— Pourquoi cette Voix ne parle-t-elle pas avec votre roi comme elle faisait quand vous étiez en sa présence ?12
— Ce n’est probablement pas la volonté de Dieu, répondit-elle.
On pourrait peut-être encore trouver un autre indice de la même croyance dans la demande de d’Aulon priant Jeanne de lui faire voir son Conseil13.
Si l’on croit que Jeanne est une voyante et non une visionnaire, que ses visions sont des charismes et non des illusions, il n’y a pas de raison pour rejeter comme impossible qu’elle ait pu obtenir pour le roi la participation occasionnelle à ses visions. Mais il est plus difficile d’admettre que cette possibilité s’étende ensuite à Charles de Bourbon, puis à deux ou trois autres ; et cette répugnance instinctive se trouve fortifiée rationnellement si l’on examine le problème plus attentivement.
En effet, s’il y avait un groupe d’hommes ayant éprouvé la confirmation expérimentale directe de la vérité des Voix, comment admettre que Jeanne, dès le Sacre, ait été abandonnée si vite et si complètement ? Si indolent, versatile et pusillanime que fût alors Charles VII, est-il possible d’imaginer qu’un tel prodige, obtenu par lui et plusieurs de ses Conseillers, ne l’aurait pas attaché plus fermement à la fortune d’une inspirée aussi manifeste et puissante ? Aurait-il douté d’elle, devant Paris ; aurait-il cédé à Regnault et au parti des trêves, contre celle qui les abominait ?
Rien n’est impossible dans le domaine de la lâcheté et de l’oubli ; mais comme c’est improbable…
71Comment, alors, interpréter les paroles de Jeanne ?
Il faut les interpréter en les rapprochant de celles qu’elle a prononcées pour répondre aux questions sur l’entrevue de Chinon et le signe donné au Dauphin. On sait que, harcelée de questions sur des points où elle avait déclaré ne pouvoir répondre le vrai sans parjure, elle s’est réfugiée dans un système de réponses ambiguës où le mot signe, notamment, prenait plusieurs sens : le signe donné au Dauphin, c’est le secret à lui révélé ; c’est la couronne présentée par l’Ange ; et la couronne est tantôt la promesse du Sacre tantôt un joyau matériel. Le signe a été montré au roi et il a été vu et ouï par Charles de Bourbon, La Trémouille, d’Alençon et d’autres encore14.
On sait, par ailleurs, que Jeanne n’a fait aucune difficulté de reconnaître que l’Ange remettant une couronne au Dauphin c’était elle-même promettant le Sacre15.
Si elle a pris, au regard du signe, ces détours de langage, si elle a eu recours à des sens métaphoriques — lesquels étaient d’ailleurs transparents aux yeux des juges, — pourquoi exclure ce même sens allégorique en ce qui concerne le passage relatif aux apparitions et belles révélations
du Dauphin ?
À moins, encore, qu’il ne faille admettre ici un surcroît d’ambiguïté dans ses paroles et que apparitions et révélations
ne soit une expression à double sens (comme le mot signe) : appliquée au Dauphin, elle serait vraie à la lettre ; étendue à d’autres, elle serait figurée, et indiquerait une simple connaissance des faits, sans expérience personnelle.
On ne peut pas objecter que cette interprétation complique les choses, puisque la complication est ici un système destiné à égarer les juges, à dérouter toute induction rationnelle.
Les efforts de Jeanne étaient vains, d’ailleurs : ses juges avaient un fil conducteur qui les empêchait de s’égarer : ils enregistraient toutes les affirmations successives, dans leur sens littéral, et aboutissaient ainsi avec certitude à l’inculpation de mensonge.
72Pour conclure sur cette question difficile et insoluble des visions communes, il n’est pas impossible que Jeanne ait obtenu que la faveur de ses visions fût étendue au Dauphin et même à d’autres personnes de son entourage. L’absence de sainteté, chez ces personnages, ne peut suffire à faire rejeter le fait, car il pourrait y avoir utilité pratique à ce que l’élection surnaturelle de Jeanne fût surnaturellement manifestée à plusieurs — et en premier lieu à Charles — pour venir à bout de certaines résistances. Il ne s’agirait, dans ce cas, aucunement de faveurs mystiques accordées à des hommes qui n’y avaient spirituellement pas plus droit que d’Aulon (on se rappelle la vive réponse que lui valut sa demande). En fait, il ne s’agirait que d’une faveur de surcroît accordée à Jeanne. Et c’est bien ce que laisse entendre la phrase où elle dit que Dieu, pour l’amour d’elle, et la délivrer des interrogations, permit que ceux de son parti qui virent le signe, le vissent16
.
Cette réserve faite, il faut reconnaître que le délaissement et même la disgrâce de Jeanne et la soumission du roi au parti pacifiste rendent cette hypothèse peu acceptable.
En outre, le recours par Jeanne à un langage manifestement allégorique, sur d’autres points, porte à croire que l’interprétation figurée est également valable en ce qui regarde les apparitions et belles révélations
attribuées par elle au roi et à d’autres.
Elle a été seule à entendre et à voir, et ceux qui l’ont approchée n’ont rien vu d’autre que sa personne, rien entendu d’autre que ses promesses. De même qu’elle était l’Ange présentant la couronne, de même elle était la vision, et ses paroles étaient la révélation.
73Notes du chapitre VIII
- [1]
Q V 344.
- [2]
Q V 345.
- [3]
Traité sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la Pucelle d’Orléans, 1612. (Édit. Vallet de Viriville, 1856, pp. 50-52). Charles du Lys, avocat général à la Cour des Aides, épousa Catherine de Cailly.
- [4]
Q III 8.
- [5]
Eugène Jarry, La prétendue réception de Jeanne d’Arc à Reuilly, 1930 (Extrait du Bulletin de la Société historique de l’Orléanais, t. XXI, n° 229).
- [6]
Q I 56.
- [7]
Ibid.
- [8]
Q I 56-57.
- [9]
G. du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 223-224.
- [10]
Chronique d’Antonio Morosini, éd. Dorez et Lefèvre-Pontalis, t DI, 68.
- [11]
Q I 63-64.
- [12]
Q I 64.
- [13]
Q III 219.
- [14]
Q I 120.
- [15]
Q I 481 et 484.
- [16]
Q I 122.
75IX. Secretum meum mihi
Jeanne ne mentait jamais ; mais elle savait éluder les questions indiscrètes. Elle avait pour cela ses formules : Passez outre ; ce n’est pas du Procès ; vous ne l’aurez pas de moi ; vous ne me l’arracherez pas de la bouche
; ou encore ce malicieux Je le vous ai à dire ?
dont le ton interrogatif lui valut une mention indignée en marge du Procès.
Or sur la divulgation de ses Voix, qu’elle pouvait à bon droit regarder comme sans rapport au Procès, elle ne fit aucune difficulté de répondre.
Elle déclara, le 12 mars, qu’elle n’avait pas parlé de ses Voix à son curé et ajouta des détails qu’on ne lui demandait pas :
Interrogée si, de ces visions, elle a point parlé à son curé ou autre homme d’Église : répond que non ; mais seulement à Robert de Baudricourt et à son roi. Et dit encore qu’elle ne fut pas contrainte par ses Voix à le celer ; mais craignait beaucoup de le révéler par méfiance des Bourguignons, qui auraient pu empêcher son voyage et elle craignait particulièrement que son père ne l’empêchât de partir.1
On trouva la réponse importante, car le Procès-Verbal porte en marge cette annotation :
Celavit visiones curato, patri, matri et cuicumque ; elle a caché ses visions à son curé, à son père, à sa mère et à qui que ce soit.2
Le 28 mars, Jeanne s’entendit inculper, par l’article XLVUI, d’avoir gardé le secret de ses visions :
La dite Jeanne a dit avoir cru et croire que les esprits lui apparaissant sont des anges, des archanges et des saints 76de Dieu […] et elle n’a, sur le point de savoir si elle devait ajouter foi à de tels esprits, consulté ni évêque, ni curé, ni prélat ni aucun ecclésiastique.3
Jeanne répondait aux articles d’une manière brève. Elle disait : Je m’en rapporte à ce que j’ai dit précédemment
, ou encore : Je le nie.
Cette fois, elle ne discuta ni ne repoussa l’inculpation et même elle donna plus de force à ses paroles du 12 mars :
Pour ce qui est de croire à mes révélations, je ne demande point conseil à évêque, curé ou autre.4
On devrait s’arrêter ici : la cause est entendue. Puisque Jeanne, à son péril, avoue et même proclame qu’aucun homme d’Église n’a eu ses confidences sur les Visions, il n’y a qu’à la croire. Ou, alors, il faut la taxer de mensonge et, ici, d’un mensonge superflu.
Pourquoi compliquer les choses à plaisir et inventer des raisons de ne pas la croire ? Pourquoi ne pas regarder ses paroles comme la vérité ? Pourquoi détourner les yeux de la vérité de sa personne : solitaire, hardie et libre ?
C’est que le politique a besoin de complication. Une Jeanne hors du courant bourbeux des intrigues lui échappe ; c’est comme un monstre historique. Il faut donc, quitte à laisser là ses paroles et ses gestes, retrouver, renouer les ficelles qui, certainement, la mouvaient. Que les ficelles soient franciscaines ou de la reine de Sicile ou des deux combinés, peu importe. L’essentiel est de ne pas tomber dans le politique puéril, an-historique des Voix.
Ainsi donc, Jeanne était dirigée. Comme la direction d’un Archange n’est pas un phénomène historique, il faut en trouver une autre : pour commencer, ce sera celle du curé de Domrémy5.
Or, ici, un homme d’esprit bien différent rencontre le politique. Il aurait horreur d’imputer à Jeanne la moindre offense à la vérité et il ne répugne pas au gouvernement de saint Michel ; mais une Jeanne sans directeur de conscience 77l’épouvante. Cette fois-ci, c’est un monstre théologique qui va troubler l’Histoire.
Jeanne a dit : Je n’ai rien révélé à mon curé.
Impossible de la croire. Elle ne ment jamais : impossible de ne pas la croire. La casuistique va tout concilier :
Jeanne parlait de ses Voix à Messire Frontey, c’est certain ; mais comme c’était en confession, elle pouvait dire sans mensonge qu’elle n’en avait rien fait. Car si le Confesseur ne peut, sans crime, révéler le secret du pénitent, le pénitent peut, sans péché — donc sans mensonge — affirmer qu’il n’a rien dit. Jeanne dit : Je n’ai pas parlé de mes Voix à mon curé
; mais nous savons à quoi nous en tenir : elle refusait à Rouen une vérité à laquelle ses juges n’avaient pas droit. Sa phrase : ni à évêque, curé ou autre
, fût-elle appuyée d’un serment, nous n’aurions pas à la croire.
Cette casuistique est d’invention récente. Personne ne la soupçonnait au temps de Jeanne. Aucun des théologiens subtils et savants commis pour préparer la Révision n’a jugé utile de nier, discuter ou affaiblir l’article du Réquisitoire touchant le secret des Voix. Le Grand-Inquisiteur Jean Bréhal, à qui l’on doit une critique minutieuse du Procès de Condamnation, ne fait pas allusion au grief de l’article XLVIII. Sans doute ne le regarde-t-il pas comme valable ; mais il le considère comme acquis, vu l’aveu explicite et insistant de Jeanne.
On peut donc conclure avec le maximum de sécurité que celle-ci a prudemment (et pudiquement) gardé son secret, jusqu’au jour où, contrainte d’appuyer d’un argument indiscutable sa prétention étrange de chasser les Anglais et de faire couronner le Dauphin, elle a dû révéler à Baudricourt la cause de son dessein et de sa certitude. Même alors soyons sûrs qu’elle n’a dit que l’indispensable.
C’est la marque des inspirés authentiques d’avoir une grande pudeur de leurs secrets : pendant longtemps Jeanne ne parla qu’en termes voilés de son Conseil
. Nulle part il n’apparaît que ceux qui furent le plus près d’elle d’Orléans 78à Compiègne (comme Frère Pasquerel et d’Aulon) aient su de quoi ce Conseil était fait.
Il ne faut pas s’étonner qu’elle ait gardé le silence : son bon sens et sa pureté de cœur lui tenaient lieu de théologie, ou plutôt lui faisaient une théologie très sûre et très saine.
Non seulement elle n’a rien dit ; mais on gagerait qu’elle n’a pas balancé à se taire. Elle avait l’esprit net et l’âme bien informée : le problème des Voix, lesquelles venaient d’En-Haut et non d’ailleurs, était résolu par la certitude de l’évidence. Et, pour le problème du mandat temporel, il n’était pas de la compétence d’un clerc. À son Curé, elle se confessait, et souvent ; et elle avait entière confiance en ses avis, car il était clerc. Mais un clerc n’a pas toute science. Il y a des choses qu’il ne déchiffre pas au Livre de Notre Seigneur. Jeanne ne se croit pas plus habile qu’un clerc : elle ne sait, comme elle dit, ni A ni B ; mais il se trouve que, par bon plaisir de Dieu, elle est confiée à un Conseil spécial qui la garde et la gouverne. L’idée que Messire Frontey, curé de Domrémy, aurait pu lui démontrer que l’Archange et les Saintes étaient des êtres perfides ou des rêves lui eût paru absurde, comme lui paraîtraient absurdes aujourd’hui, si par un accroc à sa Béatitude elle venait à les connaître, ceux qui font d’elle l’instrument d’agents politiques ou religieux.
Jeanne est à la fois parfaitement humble et souverainement libre. Sa liberté n’a rien d’une doctrine ou d’une réflexion : c’est une manière d’être vitale et spirituelle, une fonction de son être mû par les grâces de sa mission. Il n’y a pas trace en elle d’attitude ou d’effort. Dire qu’elle n’a pas voulu révéler son secret à son curé ; qu’elle lui a caché son secret, serait la raidir et la déformer. Elle n’y a pas pensé, et si elle y avait pensé, elle n’aurait pas pu.
Cette passivité mystique — à l’opposé de l’inertie, à cause du Oui sans cesse prononcé dans l’intime de l’âme — elle l’a révélée un jour dans une petite phrase modeste et lourde :
Cela n’est pas en mon pouvoir.
Il s’agissait de laisser son 79vêtement d’homme, moyennant quoi elle entendrait la Messe. Mais elle ne pouvait :
Si c’était en mon pouvoir, ce serait bientôt fait.6
C’était exactement ce qui se passait pour les Voix. Il n’était pas en son pouvoir d’en parler avant le temps.
Qu’avait-elle à craindre ? Si les Voix avaient chuchoté la moindre chose contraire à la Foi ou à la loi morale, elle aurait eu tôt fait de voir que c’était l’Annemy
qui parlait et de le bouter dehors.
Cette certitude d’être dans une vérité inexpugnable faisait qu’elle regardait comme des mascarades les exhortations dites caritatives que lui faisaient avec des protestations emmiellées ceux qu’elle appelait faux prêcheurs
.
Je voudrais que vous me connaissiez, disait-elle naïvement, et vous me renverriez d’où je viens.7
Il est étrange que cette incompréhension se retrouve chez des hommes qui l’admirent et ne demanderaient pas mieux que de la comprendre.
Il n’y a pas trace de rébellion chez elle quand elle préserve son secret des doutes ou des arguties. C’est un comportement mystique.
On lui opposerait bien à tort la conduite et les maximes d’une sainte Thérèse. Malgré sa docilité filiale à l’Église et la scrupuleuse déférence portée à ses confesseurs, elle éprouvait, sur certains points, la même certitude invincible que Jeanne. Elle était prête à faire bon marché de telle vision ou locution sur l’avis de son directeur, mettant au-dessus de tout la vertu d’obéissance ; mais c’était en tant que ces faveurs étaient grâces personnelles, n’engageant pas ce qu’elle regardait, elle aussi, comme son mandat du Ciel : la réforme du Carmel. Personne n’aurait pu, par exemple, la convaincre qu’elle errait sur l’exigence de pauvreté.
Ayant écrit à ce sujet au Père Ybanez, qu’elle regardait comme un saint et comme un ami, et dont elle admirait le savoir, ce Religieux lui adressa deux feuilles de papier 80pleines de raisons théologiques
, pour lui prouver qu’elle avait tort : elle devrait accepter des ressources assurées pour ses monastères. Il avait, disait-il, beaucoup étudié la question.
Je lui répondis que je ne prétendais pas me prévaloir de la théologie pour me dispenser de vivre selon ma vocation et d’accomplir le plus parfaitement que je pourrais le vœu de pauvreté que j’avais fait, afin de suivre les conseils de Jésus-Christ. Qu’ainsi je le priais de me faire grâce de sa science.8
Ni Jeanne ni Thérèse ne sont rebelles à l’Église ou à la Théologie. L’une et l’autre sont simplement inflexibles sur certains points majeurs où elles savent que le dogme n’est pas engagé, où elles ont lumière personnelle et le devoir de s’y confier.
Ce devoir est particulièrement strict pour Jeanne à raison du caractère mixte de ses révélations. Ses Voix lui confiaient une mission politique réclamant le secret le plus absolu jusqu’au moment où l’action, pour être efficace, devrait s’engager le plus soudainement possible. Jeanne ne pouvait parler des Voix en tant que conseillères spirituelles sans en parler comme conseillères temporelles. Or le temporel devait rester inconnu de tous.
Jeanne ne doutait pas que son curé eût gardé le secret de la confession, dira-t-on. Oui, mais elle pressentait, dans une prudence qui refusait d’examiner les raisons contraires, que la divulgation de quoi que ce soit à son curé l’engageait dans mie voie dangereuse. Qui sait si Messire Frontey ne lui enjoindrait pas de demander conseil à quelque personnage ecclésiastique ou laïque, lequel, non engagé au secret, en parlerait autour de lui ?
Quelle voie sage et sûre Jeanne suivait spontanément ! Et combien sainte Thérèse eut à se repentir de n’avoir pas eu la prudence infuse de la petite campagnarde.
J’insiste sur le secret — dit-elle, parlant de ses visions — parce que j’ai eu beaucoup à souffrir de ce qu’il n’a pas été gardé à mon égard. Quelques-uns de ceux à qui je rendais compte de mon oraison en interrogeaient d’autres, pour le bien de mon âme, 81sans doute, mais enfin ils m’ont beaucoup nui, en divulguant des choses qui, n’étant pas pour tous, auraient dû rester secrètes. […] Je ne dis pas qu’ils parlaient de ce que je leur déclarais en confession ; je dis seulement que, leur ouvrant mon âme dans mes craintes pour être éclairée, j’avais droit, ce me semble, à un secret absolu de leur part.9
Notons encore que ce même caractère mixte des visions rendait inapplicable à Jeanne le principe cher à saint Jean de la Croix du refus énergique de toute faveur mystique. Jeanne n’est pas en péril d’erreur. Rien ne lui est plus étranger que la complaisance dans ses visions comme en une faveur personnelle. Son charisme est prophétique, c’est une charge effrayante : elle est choisie pour les autres et ne l’a jamais entendu autrement.
Ce n’était donc pas la peine de déranger le curé de Domrémy pour lui demander s’il était opportun d’aller trouver le Dauphin à Chinon du moment que l’Archange l’enjoignait.
Sur ce qu’elle regardait à la fois comme la gloire de Dieu et le salut de la Couronne, Jeanne n’acceptait d’enseignement que direct.
Sa position était régulière, pieuse, orthodoxe. Et là encore, pour la bien comprendre, écoutons les paroles de sainte Thérèse, mystique et Docteur de l’Église :
Lorsqu’il s’agit d’une chose où je crois voir la gloire de Dieu, la Compagnie de Jésus tout entière et le Monde tout entier ne seraient pas capables de m’empêcher d’y travailler.10
Si sainte Thérèse avait reçu pour mission d’expulser Henry VI du trône de France au lieu de fonder des Carmels déchaussés, elle n’aurait pas fait autrement que sainte Jeanne.
Jeanne a bien gardé son secret Elle n’a pas à être disculpée. Dire comme on l’a fait que ses dénégations sont sans portée, parce qu’elle se prévaut d’un principe de casuistique, c’est lui prêter des sentiments bien étrangers à son ignorance et à sa droiture.
82Elle n’a rien dit ni à évêque, curé ou autre
. Elle a gardé son secret plusieurs années, se contentant de repasser en son cœur les paroles entendues.
Le docte évêque Martin Berruyer, dont le mémoire pour la Réhabilitation est le plus soigné après celui de Bréhal, n’hésitait pas à appliquer à Jeanne d’Arc la parole de saint Paul : Si vous êtes conduit par Dieu, vous n’êtes plus sous la Loi.
Jeanne ne lisait pas l’Épître aux Galates ; mais elle savait beaucoup de choses qui ne sont pas écrites, et il faut toujours y regarder à deux fois avant de lui faire la leçon.
83Notes du chapitre IX
- [1]
Q I 128.
- [2]
Q I 128, n. 1.
- [3]
Q I 273.
- [4]
Q I 274.
- [5]
Je n’ignore pas qu’il existe un document contemporain où il est dit que Jeanne avait confié le secret des Voix à son curé :
À personne, si ce n’est à son curé, elle ne découvrit son âme
, écrit Boulainvilliers (Q V 117). J’ai dit et montré la valeur historique de ce document. (Chap. III, n. 12). - [6]
Q I 192 :
Si in ipse esset, hoc esset bene cito factum.
- [7]
Q I 51.
- [8]
Vie, ch. XXV, p. 427.
- [9]
Vie, ch. XXIII, p. 242-243.
- [10]
Lettres, éd. du Cerf, t II, N° 221 (Lettre au P. Gratian).
85X. Les juges en face des voix
En face des Voix les juges étaient voués à l’interprétation démoniaque. Jeanne, par l’information des Voix, avait prédit trois choses au Dauphin : la délivrance d’Orléans, le Sacre, l’expulsion des Anglais. Les deux premières parties du programme avaient été exécutées, et avec une rapidité déconcertante. La troisième ne l’était pas et la captivité de la prophétesse faisait renaître l’espoir ; mais la prisonnière clamait de toutes ses forces qu’elle le serait, malgré sa prison, malgré sa mort, même si les Godons étaient cent mille de plus.
Or ces accomplissements, accompagnés de divers signes extraordinaires, dont toute la Chrétienté parlait, mettaient sur la Pucelle la marque du charisme prophétique. C’était pour la Couronne anglaise un gros danger. Cette marque ne pouvait être effacée, mais on pouvait la barbouiller, en baptisant démons les Voix qui parlaient à la prophétesse.
Les juges n’étaient pas incapables de trouver autre chose que l’inculpation démoniaque. Ils savaient en la matière tout ce que les modernes savent. Il y avait longtemps que la théologie avait discerné, entre le divin et le satanique, le trouble mental.
Or, du trouble mental, il ne pouvait être question en ce qui concernait Jeanne, même si l’on n’avait pas voulu sa mort. Aucun trouble, aucune illusion ne justifiaient ce qu’elle appelait ses dits et ses faits, lesquels étaient déjà entrés dans l’Histoire. Le Diable était vraiment inéluctable.
Y croyait-on ? Croyait-on que les Voix étaient des Esprits mauvais ; comme on le répétait depuis le début du Procès, 86comme on devait le répéter à Jeanne, une heure avant de la brûler ?
Deux faits montrent que le diable du Procès était un diabolus ex machina.
Les interrogatoires sur les visions, tels qu’ils figurent aux procès-verbaux, se cantonnent, ainsi qu’on l’a vu, dans des questions concrètes et niaises, et ne donnent pas une idée vraie des sentiments plus complexes des interrogateurs. Les questions posées étaient destinées à maintenir le problème des Voix à un niveau assez bas et assez bête pour faciliter le mariage du démoniaque avec la superstition villageoise. Il fallait que le dialogue avec Jeanne laissât le moins possible d’échappées vers la région qu’elle habitait. On n’y arrivait que malaisément, car elle avait une manière bien contrariante de parler d’autre chose, de parler de grâce, de beauté, de joie, de lumière, de désir du Ciel, quand on lui demandait comment l’Ange ou les saintes étaient habillés.
Ce dialogue était un procédé. Autrement, quel sens peut avoir ce que le Greffier Manchon nous apprend ?
Après que le déposant [Manchon] et Boysguillaume eurent été désignés comme notaires pour faire le procès de la dite Jeanne, le Seigneur de Warvic [Warwick], l’évêque de Beauvais et maître Nicolas Loyseleur dirent au déposant et audit notaire, son collègue, qu’elle parlait admirablement de ses apparitions et que, pour savoir d’elle plus pleinement la vérité, ils avaient combiné que le dit maître Nicolas feindrait d’être de la région de Lorraine d’où était Jeanne, et de l’obédience du roi de France, qu’il entrerait dans la prison en habit court [laïque] et que les gardes se retireraient pour les laisser seuls dans la prison.1
Ainsi Warwick, Cauchon et Loyseleur, trois parmi les ennemis les plus irréductibles de Jeanne, ont dit, devant les deux greffiers, que Jeanne parlait admirablement de ses apparitions
. Que veut dire cet admirablement
? Qu’est-ce que ces trois hommes ont pu trouver à admirer dans les paroles de Jeanne sur ses Voix ? On peut l’imaginer sans 87crainte d’erreur. Ils n’avaient pas reçu, sur les visions, des détails que Jeanne refusa aux débats et qu’elle ne donnait même pas à ses amis. Ce qu’ils avaient admiré était la qualité de ses paroles : son évidente candeur, sa sincérité et aussi cet émoi, cette jubilation qui avaient frappé Dunois, quand elle parlait de ses Voix, le reflet de la joie qu’elle avait eue à les entendre2.
Ces hommes venus dans la prison en curieux et pleins du désir d’y trouver une fille basse et fausse, ils l’avaient vue pure et vraie et, malgré les sentiments qui luttaient en eux pour contrecarrer cette insupportable sympathie, ils avaient été troublés ; il était évident qu’une fille qui parlait ainsi n’était ni une simulatrice ni une illusionnée vulgaire. Que pouvait-elle bien être ?
Ces trois hommes étaient trop vitalement engagés dans l’action d’État destinée à supprimer l’ennemie de l’Angleterre pour laisser se développer dans leur conscience le germe d’un sentiment aussi dangereux. Pointant il est difficile de ne pas voir dans cet admirablement
, qui leur échappa, la source d’une inquiétude et comme l’obscure tentation vivement refoulée d’ajouter foi aux dires de l’étrange captive.
C’est pour satisfaire la curiosité éveillée par ces propos admirables
que l’espionnage de Loyseleur fut d’abord institué.
Les Voix étaient traitées de démons dans les textes accusateurs. Or elles furent traitées un jour, officiellement, comme Jeanne les considérait elle-même, comme son Conseil
. C’est un fait considérable et qui mérite l’attention :
Le 25 mars, Jeanne s’est vu proposer par Cauchon de consulter ses saintes, de conférer avec ses Voix.
Le dimanche suivant, jour des Rameaux, vingt-cinquième de mars, le matin, en la prison de la dite Jeanne, au Château de Rouen, Nous, évêque, avons parlé à la dite Jeanne, en présence des vénérables seigneurs et maîtres : 88Jean Beaupère, Nicolas Midi, Pierre Maurice, docteurs, et Pierre de Courcelles, bachelier en sacrée théologie ; et dîmes à la dite Jeanne que plusieurs fois, et surtout hier, elle nous avait prié, en raison de la solennité des jours et du temps, de lui permettre d’ouïr la messe le dimanche des Rameaux : en raison de quoi nous lui demandâmes si, au cas où nous le lui accorderions, elle voudrait laisser l’habit d’homme et mettre un habit de femme, ainsi qu’elle avait accoutumé au lieu de sa naissance, et selon que les femmes de ce lieu ont accoutumé de porter.
À quoi la dite Jeanne répondit en demandant qu’il lui fût permis d’ouïr la messe en l’habit d’homme où elle était, et qu’elle pût aussi recevoir le sacrement d’Eucharistie en la fête de Pâques.
Alors nous lui dîmes de répondre à notre demande, c’est à savoir si elle voulait laisser l’habit d’homme, au cas où cela lui serait concédé. Or elle répondit que, de cela elle n’était point avisée, et ne pouvait encore prendre le dit habit.
Et nous lui demandâmes si elle voulait consulter ses Saintes, pour savoir si elle prendrait l’habit de femme. À quoi elle répondit qu’on pouvait lui permettre d’ouïr la messe en cet état, ce qu’elle désirait au plus haut point ; mais pour l’habit, elle ne pouvait le changer, cela lui était impossible. Après quoi, les dits maîtres l’exhortèrent, vu le bien et la dévotion qu’elle semblait montrer, à vouloir prendre l’habit convenant à son sexe. À quoi Jeanne derechef répondit que cela lui était impossible et que, si cela lui était possible, ce serait bientôt fait.
Alors, il lui fut dit de parler avec ses Voix, pour savoir si elle reprendrait l’habit de femme, afin de pouvoir recevoir le Viatique à Pâques. À quoi répondit la dite Jeanne, qu’en ce qui la concernait, elle ne recevrait pas le Viatique, en changeant son habit pour l’habit de femme, et demanda qu’il lui fût permis d’ouïr la messe en habit d’homme, disant que cet habit ne chargeait pas son âme et que de le porter n’était pas contre l’Église.
De tout quoi le dit maître Jean d’Estivet, Promoteur, requit 89instrument judiciaire, étant présents les seigneurs et maîtres : Adam Milet, secrétaire du Roi ; Guillaume Brolbster et Pierre Orient, des diocèses de Rouen, Londres et Châlons.3
Il était indispensable de donner ce document dans son entier, pour montrer que ce n’était pas légèrement, par boutade, ou dans une phrase moqueuse, que l’évêque de Beauvais proposait à Jeanne de consulter ses Saintes
(la majuscule est dans le texte). C’était dans une admonestation officielle à laquelle assistait un secrétaire d’Henry VI, et dont le Promoteur de la Cause, Jean d’Estivet, pour en marquer l’importance, requérait relation authentique.
L’évêque de Beauvais ne dit pas croire, personnellement, à la réalité des Voix ; mais il admet implicitement qu’elles n’ont pas une origine maléfique, car il serait étrange que le Président d’un tribunal ecclésiastique constitué pour juger en matière de Foi une fille inculpée de converser avec les démons, l’engage officiellement à poursuivre cette conversation, en vue de s’informer de ce qu’elle doit faire, afin d’être autorisée à communier à Pâques…
Or quarante-huit heures après, Jeanne s’entendait lire l’article II du Réquisitoire où elle était accusée d’invoquer, consulter, fréquenter les démons ; de faire avec eux pactes, traités et conventions4
.
Lorsque Cauchon viendra trouver Jeanne dans la prison, le matin du supplice, pour lui faire dire, sur les Voix, des paroles destinées aux manipulations qu’il médite et d’où sortira ce qu’on appelle l’Information posthume, il ne lui dira pas : Avouez que vos Voix viennent d’esprits mauvais
, ni même : Avouez que vos Voix sont menteuses.
Il dira : Reconnaissez que vos Voix vous ont promis de vous délivrer, or vous allez mourir dans un instant…
Sa conscience était trop encombrée pour laisser passer des lumières décisives sur la vérité des Voix ; mais il avait l’esprit assez 90lucide pour voir que Jeanne était sincère en y croyant, et il avait renoncé à l’attaquer de front. (Voir chapitre XV, Alchimie judiciaire.)
Il est remarquable que le Réquisitoire — où figure, après chaque article, le procès-verbal des séances où se fonde le chef d’accusation de cet article — est muet sur la séance en comité secret du 25 mars. Elle devait, normalement, être insérée à la suite de l’article XV inculpant Jeanne de préférer la privation de communion à Pâques à l’abandon de son habit d’homme. Il était évidemment impossible de donner pareille publicité à l’étrange proposition de Cauchon. On regardait aussi comme inopportun de révéler que la nature du sacrifice demandé à Jeanne l’acculait au refus : il ne s’agissait pas seulement de prendre un habit de femme : elle devait se vêtir comme une femme de son village5. Autrement dit, on lui proposait une cérémonie de dégradation militaire et politique, une abjuration symbolique.
91Notes du chapitre X
- [1]
Q III 140-141.
- [2]
Q III 12.
- [3]
Q I 190-192.
- [4]
Q I 206.
- [5]
Q I 192 :
recipere habitum muliebrem prout consueverat in loco nativitatis suæ, et prout mulieres sui loci consueverunt deferre
.
93XI. Désobéissance aux voix
I
Après sa capture à Compiègne, Jeanne fut d’abord prisonnière au Château de Beaulieu en Picardie. Vers le début de juin, on la transféra au château de Beaurevoir, entre Saint-Quentin et Cambrai, où elle resta environ quatre mois.
Là se place un événement bien connu mais souvent obscurci et même déformé et qu’il est utile de mettre au clair, dans une étude consacrée aux Voix : sa tentative d’évasion.
Jeanne sauta de la tour et tomba d’au moins soixante pieds. On la trouva comme morte. Deux ou trois jours, elle ne put ni manger ni boire. Puis elle se remit et fut bientôt guérie1.
L’événement était précieux pour les juges : Jeanne, en sautant d’une pareille hauteur, avait sans doute voulu se tuer. D’ailleurs, elle avouait qu’en faisant ce saut, elle avait désobéi à ses Voix, et comme elles exprimaient pour elle la volonté de Dieu, même si elle n’avait pas voulu se tuer, elle avait commis, en leur désobéissant, un péché grave.
La thèse du Promoteur est formulée dans l’article XLI du Réquisitoire :
La dite Jeanne, en désespérée, par haine et mépris des Anglais, et aussi parce qu’elle avait entendu dire que Compiègne serait détruite, tenta de se précipiter du sommet d’une haute tour. Le Diable la poussant, elle se fixa ce projet dans l’esprit, s’appliqua à le réaliser, et le réalisa autant qu’il fut en son pouvoir. En se précipitant ainsi, elle était si bien poussée et conduite par un instinct diabolique qu’elle 94se souciait plus de la délivrance des corps que des âmes, soit d’elle-même soit d’autrui ; se vantant mainte fois qu’elle se tuerait plutôt que d’accepter d’être livrée aux Anglais.2
L’article VIII du Sommaire ajoutait ce grief :
Elle dit n’avoir pu éviter de se précipiter ainsi, malgré la défense des saintes Catherine et Marguerite, et que ce soit, dit-elle, un grand péché de les offenser.3
Certains, se fondant sur un chroniqueur anonyme, atténuent le geste de Jeanne : ce n’était pas un saut, qu’elle faisait, c’était une descente relativement prudente, en se laissant glisser par une attache. L’attache cassa et Jeanne tomba4.
Que dit l’intéressée ?
Bien certainement elle n’a pas voulu mourir, comme on l’en accuse ; mais elle n’est pas non plus tombée par accident. Il faut dire : le saut, et non la chute, de Beaurevoir. C’est bien ainsi que l’entendaient les théologiens qui préparèrent la Réhabilitation. Aucun d’eux n’a parlé d’accident. Or plusieurs (de Lellis, Bourdeilles, Berruyer, Bréhal) ont porté leur attention sur l’accusation de suicide et l’ont réfutée ; mais ils ne parlent pas d’accident. Pourtant ils avaient encore des moyens d’information directe.
Il est vrai que Jeanne a dit qu’elle aimerait mieux mourir que de tomber entre les mains des Anglais. Il est vrai qu’elle a dit qu’elle aimerait mieux mourir que de survivre au massacre des bonnes gens de Compiègne ; mais jamais elle n’a dit qu’elle sautait de la tour en vue de mourir ; et même elle a affirmé le contraire. Ses paroles du 14 mars sont formelles :
— Pourquoi avez-vous sailli de la tour de Beaurevoir ?
— Je le faisais non pas en espérance de moi désespérer (dans le dessein de me tuer) mais en espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité.5
À la même séance on lui avait demandé :
— Pensiez-vous vous tuer, quand vous avez sailli ?
— Non, 95mais en saillant je me recommandai à Dieu. Je croyais par le moyen de ce saut éviter d’être livrée aux Anglais.6
Avec les réponses qui précèdent, il était facile de composer l’article XLI, où l’on retrouve — avec l’addition coutumière d’une implication diabolique — tout ce que Jeanne a dit ; mais agencé de manière à l’accuser de tentative de suicide.
Le fait qu’elle se recommandait à Dieu au moment de sauter suffit à prouver que tout en considérant qu’elle s’exposait à un danger, elle espérait y échapper.
Si, d’autre part, elle a dit qu’elle aimerait mieux mourir que d’être prisonnière des Anglais, il n’est pas permis de lier cette parole à son essai d’évasion.
Faire du saut de Beaurevoir un simple accident est une inexactitude moralement bien innocente ; mais historiquement elle est aussi inacceptable que la thèse du Promoteur.
Comme on l’a vu par les textes, les mots qui reviennent chaque fois : saut, saillir ne permettent pas de penser que Jeanne ait voulu descendre par une corde en se laissant glisser. Il est clair que si les juges avaient omis volontairement ce détail, Jeanne n’aurait pas manqué de le rappeler.
Elle n’acceptait pas d’être accusée d’avoir voulu se donner la mort, mais s’avouait coupable d’avoir désobéi à sainte Catherine qui lui disait presque tous les jours qu’elle ne saillît point7
.
Elle s’en était confessée sur le conseil de la même sainte Catherine et, par elle, savait qu’elle avait eu pardon de sa faute8.
C’était un grief de plus :
La dite Jeanne se vante de savoir que le péché qu’elle a commis par désespoir, sur l’instigation de l’esprit malin, en se précipitant de la haute tour du Château de Beaurevoir, lui a été pardonné, alors que l’Écriture enseigne que personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine et, par conséquent, si son péché lui est remis et s’il est justifié.9
On pourrait croire ici que la matière fournie à l’accusation par le saut de Beaurevoir était épuisée. Jeanne, outre la 96faute de saillir du donjon, avait commis un péché théologique, en disant qu’elle n’avait pu s’empêcher de le faire. La petite phrase : Je ne pus m’en tenir
était grosse d’erreur et de responsabilité ; et elle devait donner naissance à cette accusation de la Faculté de Théologie de l’Université de Paris :
Dicta fœmina mala sentit de libertati humani arbitrii ; la dite femme n’a pas des idées saines en ce qui concerne le libre arbitre de l’homme.10
II
On sait que le 24 mai, au Cimetière de Saint-Ouen, Jeanne mit, un signe (une croix, où un rond, peut-être sa signature — la main guidée) au bas d’une cédule brève, sans doute substituée à la cédule complète du Procès.
Jeanne a exposé le 28 du même mois, avec la plus grande clarté, ce qu’elle pensait de cette scène, dite de l’Abjuration :
— Q. Avez-vous, depuis jeudi ouï vos Voix ?
— R. Oui.
— Q. Que vous ont-elles dit ?
— R. Elles m’ont dit que Dieu me mandait par elles, sainte Catherine et sainte Marguerite, la grande pitié de la trahison que je consentis, en faisant l’abjuration et révocation pour sauver ma vie. Avant jeudi mes Voix m’avaient dit ce que je ferais et que je fis ce jour-là. Mes Voix me dirent sur l’estrade de répondre hardiment à ce prêcheur que j’appelle faux prêcheur et qui a dit plusieurs choses que je n’ai pas faites. Si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais. Il est vrai que Dieu m’a envoyée. Mes Voix m’ont dit depuis que j’avais fait une grande mauvaiseté en confessant que je n’avais pas bien agi. C’est par peur du feu que j’ai dit cela.11
On ne voit pas par quelles subtilités on pourrait faire dire à ces franches paroles ce qu’elles ne contiennent pas.
Les Voix ont dit à Jeanne :
- tu as trahi en abjurant ;
- tu te damnes pour sauver ta vie ;
- 97tu as fait une chose mauvaise en feignant d’avouer que tu avais mal agi.
Et Jeanne ajoute :
- je savais que je le ferais : les Voix m’avaient prévenue ;
- je l’ai fait par peur du feu.
Il est bien vrai que Jeanne a dit encore qu’elle ne comprenait pas la formule d’abjuration et qu’elle n’entendait pas révoquer quoi que ce soit contre la volonté de Dieu12. Mais ces restrictions n’annulent pas les aveux qui précèdent.
Jeanne, c’est bien naturel, ne comprenait pas le jargon de la formule ; mais en dehors de toute formule, longue ou brève, elle savait qu’elle abandonnait l’attitude héroïque qu’elle avait eue depuis le début du Procès, et en particulier devant la torture.
Elle ne considérait pas le détail de ce qu’elle révoquait ; mais elle savait qu’elle cédait à ses juges, dont elle connaissait l’esprit et le dessein. Elle savait qu’elle cédait par peur. Elle ne pouvait pas s’y tromper : la peur était pour elle un mouvement assez insolite pour qu’elle fût frappée de sa présence en elle.
Quand Érard avait fait sa menace : Signe tout de suite ou tu seras arse
, on entendit Jeanne répondre :
— J’aime mieux signer qu’être brûlée.13
Les canonistes protestent : N’appelez pas cela une abjuration ! Tout est irrégulier ! et ils ont beau jeu de dénombrer les entorses au droit canon comme au droit naturel.
Mais il y a un autre point de vue que celui du droit canon : il y a le point de vue des Voix. Et il est étrange de voir avec quelle facilité les Voix sont oubliées ou récusées par des hommes qui, sur d’autres points, seraient indignés qu’on les dît subjectives et incertaines.
Il faut bien prendre parti, pourtant : si les Voix sont un écho de la conscience de Jeanne, il est permis de dire que celle-ci s’exagère sa faiblesse ; mais si les paroles entendues ont leur source en dehors d’elle comment discuter leur reproche ?
Or les Voix sont beaucoup plus sévères que les avocats de 98Jeanne : elles parlent de trahison, de mauvaiseté, de damnation.
C’est qu’elles l’aiment d’un amour plus pur, plus vrai et qu’elles mettent son âme plus haut.
Les saintes Catherine et Marguerite n’entendent pas que leur sœur, sainte Jeanne, se conduise comme une brave fille vertueuse, mais en Fille de Dieu vouée au martyre. Elles ne se soucient pas de voir leur élève rater sa destinée : c’est pourquoi elles parlent de trahison et de damnation.
Elles n’étaient pas surprises pourtant : elles avaient tout prévu et annoncé la scène du 24 mai. Ce qu’elles ne voulaient pas, ce qu’il ne fallait pas, c’est que la chute dépassât sa fin humiliante et purificatrice.
Ainsi, à Beaurevoir et au Cimetière de Saint-Ouen, Jeanne n’a pas fait la volonté des Voix. Ce sont sans doute les deux seules fois. On lui avait demandé : Avez-vous jamais agi contre les Voix ?
— Ce que j’ai pu et su faire, répondit-elle, je l’ai fait et accompli à mon pouvoir.14
Elle était soumise aux Voix dans la liberté : elle n’était aucunement déterminée par elles.
À Beaurevoir, la tentation était grande, car ils s’agissait d’être avec ceux qui allaient porter secours à ses amis. C’était bien dans l’esprit de sa mission et elle n’arrivait pas à croire qu’il lui était demandé maintenant une activité si différente. Il est vrai que ce n’était pas son seul désir : elle voulait aussi échapper aux Anglais. Pourtant elle aurait dû se rappeler qu’aucune délivrance n’était possible avant d’avoir vu le roi des Anglais
. Elle ne se rappelait plus qu’elle résistait à son destin tel que les Voix l’avaient défini. Ne pas sauter de la tour n’était pas un devoir de la morale commune : Jeanne n’était pas prisonnière sur parole ; elle avait le droit de s’enfuir et, pour le risque de se laisser choir, il n’était pas plus grand que celui de monter à l’assaut d’une bastille.
On ne voit pas comment la défense de rejoindre les gens de Compiègne pourrait venir de la conscience obscure de 99Jeanne ; tout elle-même était d’accord là-dessus. Seule une Voix extérieure pouvait lui donner un ordre contraire et de portée personnelle.
La signature de la cédule n’est pas — que nous sachions — désobéissance à un ordre explicite, et même les Voix l’annonçaient. Jeanne savait bien qu’elles ne l’annonçaient pas comme une solution mais comme une chute. Pourtant, il fallait échapper à cette prison anglaise. Sainte Pélagie avait sauté d’un toit et s’était tuée pour sauver sa chasteté. Jeanne aussi avait perdu la tête. Mais les Voix l’avaient durement reprise. Les Conseillères données par l’Archange avaient beaucoup d’ambition pour leur pupille.
100Notes du chapitre XI
- [1]
Q I 150-152.
- [2]
Q I 331.
- [3]
Q I 334.
- [4]
Chronique des Cordeliers, Ayroles, t. II, p. 637.
- [5]
Q I 160.
- [6]
Q I 152.
- [7]
Q I 151.
- [8]
Q I 160-161.
- [9]
Q I 319 (art. LXIV).
- [10]
Q I 416.
- [11]
Q I 456-458.
- [12]
Q I 458.
- [13]
Q III 157.
- [14]
Q I 151.
101XII. Prophétie
I
Deux erreurs sont à éviter : l’une de multiplier les événements prédits par Jeanne ; l’autre de dire que ses prédictions justes sont sans valeur vu qu’il s’en trouverait à côté de douteuses ou même de fausses.
Ces deux erreurs ont une même source : elles viennent, l’une et l’autre, de croire que le fait prophétique ne s’établit que sur un grand nombre d’événements correctement prédits.
À ce principe de quantité il faut substituer un principe de qualité : le fait prophétique peut se prouver par une prophétie unique. Il suffit que cette prophétie, par la contingence du fait et son improbabilité, soit irréductible à une conjecture heureuse. Dans ce cas, que l’auteur de la prophétie vraie en ait énoncé de fausses ne saurait annuler ni même amoindrir le mystère de la prophétie unique et vraie.
Ce cas, tout théorique, n’est évidemment pas celui de Jeanne d’Arc ; mais il était bon de le poser au début dans sa rigueur pour écarter de cette recherche des discussions sans utilité sur le caractère fortuit ou non de certaines prédictions.
C’est une méthode saine et clarifiante d’abandonner sans regret à la critique, au doute ou à la négation, les prophéties incertaines de Jeanne, pour concentrer l’attention sur celles de ses paroles où se trouve visiblement la marque dû charisme prophétique.
Par prophétie on n’entend pas seulement ici la prédiction d’événements futurs, mais le discernement dans le présent de faits échappant à la connaissance normale, ce discernement 102s’exerçant en vue d’une fin d’utilité supérieure, dans des circonstances excluant toute vaine curiosité.
Le charisme prophétique comprend aussi d’autres choses qui seront traitées ailleurs.
Dans le cas de Jeanne, il faut encore préciser qu’il ne s’agit pas d’une intuition venue d’une inspiration intérieure directe. Il s’agit d’une information lui parvenant par ses Voix. Jeanne ne lit pas dans les consciences ; elle ne lit pas dans l’avenir ; elle ne voit pas dans l’espace. Elle nie que, sans l’information de son Conseil, elle puisse faire aucune de ces choses. Le mot charisme ne peut donc être employé pour elle qu’avec cette restriction, et pour la commodité du langage. Son charisme unique est le charisme des Voix.
Réservant à plus tard l’analyse de prédictions politiques ou militaires, on se bornera ici à l’observation de faits individuels plus simples, moins éclatants, mais plus tangibles et plus étroitement démonstratifs. Il n’est pas question d’un dénombrement, mais au contraire d’un tri et d’un choix.
La désignation des faits étudiés sera empruntée à ces paroles que Jeanne a prononcées :
- Je reconnaîtrai le roi ;
- Je serai blessée ;
- Je serai prise ;
- Je serai délivrée.
1. Le roi
De Fierbois Jeanne envoya une lettre au Dauphin. Elle lui demandait d’être autorisée à entrer dans Chinon ; elle l’informait qu’elle avait beaucoup de bonnes choses à lui dire et ajoutait, lui semble-t-il, qu’elle le reconnaîtrait parmi tous les autres1.
Jeanne a dit : Il me semble avoir dit que je le reconnaîtrais.
Elle avait scrupule à l’affirmer ; mais qu’elle l’ait mis ou non dans la lettre, il est certain qu’elle en avait d’avance la conviction.
103Or cela mérite qu’on s’y arrête. C’est la certitude anticipée d’un événement échappant normalement à la connaissance : certitude prophétique d’une manifestation prophétique.
Même si l’on admettait que Jeanne avait une faculté
de discerner les choses cachées, il est difficile de croire que cette faculté s’exerçait avec une régularité permettant d’en prévoir l’effet à coup sûr. Jeanne prouve ici, par sa prescience, que la reconnaissance du Dauphin n’est pas un fait contingent : elle le regarde comme déterminé par appartenance à sa mission ou, plus simplement, elle en est informée. Elle a entendu cette parole : Tu reconnaîtras le Dauphin.
Il faut ajouter ceci : sans cette certitude anticipée, la promesse de reconnaître Charles parmi tous les autres serait d’une folle témérité, car il était clair que cette audacieuse prétention serait mise à l’épreuve ; et l’échec, après cette vantardise, ruinait dès la première démarche tout espoir de se faire reconnaître comme inspirée.
Jeanne n’avait pas le sentiment de courir un risque. De même qu’elle écrira aux prêtres de Fierbois : Cherchez telle épée et me la donnez
, de même elle écrit au Dauphin : Je vous reconnaîtrai.
Elle avait déjà reconnu Baudricourt et le dit à ses juges :
Quand je vins à Vaucouleurs, je reconnus Robert de Baudricourt, bien que je ne l’eusse jamais vu auparavant. Et je le reconnus par la Voix, car c’est la Voix qui me dit que c’était lui.2
Il est vrai que son père avait rencontré le Capitaine de Vaucouleurs à l’occasion d’un procès intenté aux habitants de Domrémy ; mais il est injurieux de penser qu’elle aurait dit ce qu’on vient de lire si elle avait reconnu Baudricourt pour cette raison3.
Guidée par la Voix pour reconnaître Baudricourt, elle sait qu’elle va l’être encore pour reconnaître le Dauphin.
Elle le reconnut, dit Simon Charles, un des Conseillers du Dauphin, bien qu’il se fût mis à l’écart4. Cette scène a été 104ornée par les chroniqueurs d’enjolivures variées auxquelles il ne convient pas d’attacher trop de valeur. Préférons le récit de Frère Jean Pasquerel, lequel a le mérite de nous donner ce que le Chapelain de Jeanne tenait d’elle directement. Il ne fait d’ailleurs pas allusion à la reconnaissance — ce qui importe peu, le fait étant solidement établi — mais il nous donne des détails importants : les paroles adressées par Jeanne au Dauphin.
Après lui avoir dit que, par elle, il serait sacré et couronné, elle ajouta :
— Je te dis de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi.5
Inutile maintenant de nous informer du Secret. Pour juger de l’importance des paroles que Jeanne vient de prononcer, rappelons-nous simplement que neuf mois avant la naissance de Charles (22 février 1403) son père était en pleine crise de folie (et l’on sait, comme disait Gélu, avec délicatesse, que la reine était fragile
).
On daubait, dans le camp anglo-bourguignon, sur le Dauphin bâtard.
La parole de Jeanne tombait comme un baume sur sa douleur et son angoisse ; elle prenait valeur de révélation. Qu’elle ait été plus loin, plus précise, c’est possible, c’est probable ; mais ici sans grand intérêt. Il nous suffit de savoir par Pasquerel qui le tenait de Jeanne qu’après avoir discerné la personne du Dauphin elle a su les paroles qu’il lui fallait pour reprendre cœur et faire confiance à celle qui apportait secours.
Il n’y avait pas moins clairvoyante que Jeanne. Quant il ne s’agit que de sa personne, elle est aussi désarmée que la première venue. Pendant sa captivité, espionnée par Loyseleur, qui la visitait dans sa prison, troquant sa soutane pour l’habit court et se faisant passer pour Lorrain, prisonnier des Anglais, elle lui montre de la confiance.
Le charisme prophétique joue exclusivement au profit de la mission. C’est pourquoi Catherine de la Rochelle ne lui en imposera pas. Cette femme dangereuse, fausse voyante 105qui s’efforcera plus tard de la perdre, est démasquée par les Voix.
— J’en parlai à sainte Catherine et sainte Marguerite qui me dirent que, du fait d’icelle Catherine n’était que folie et néant.6
2. La blessure
Jeanne avait dit, assez longtemps à l’avance, qu’elle serait blessée. Elle l’avait annoncé à Charles, ajoutant que sa blessure ne serait pas assez grave pour l’arrêter.
Elle fut blessée le 7 mai (1429).
Cette prédiction est mentionnée dans une lettre d’un agent du duc de Brabant, écrite de Lyon le 22 avril. La lettre n’existe plus, mais le passage relatif à la blessure prédite fut consigné par le Greffier de la Cour dans un registre de la Chambre de Brabant7.
Jeanne avait annoncé l’événement au Dauphin environ un mois auparavant. Il arriva à la fin de la journée du 7 mai, avant le dernier assaut qui devait emporter les Tournelles. Dunois, qui était là, note que la flèche pénétra entre le cou et les épaules d’une profondeur d’un demi-pied8. Comme Jeanne l’avait dit, elle ne se retira du combat que le temps de se faire panser ; puis elle remonta à cheval et besogna
.
Prédiction et réalisation étaient connues partout ; mais les juges voulurent des détails de sa bouche :
« N’avait-elle pas dit à ses gens, au moment de donner l’assaut, qu’elle recevrait les flèches, viretons, pierres des machines et des canons ? — Elle ne l’avait pas dit ; et même cent et plus furent blessés. […] À l’assaut de la Bastille du Pont elle avait été blessée d’une flèche ou vireton au cou ; mais avait eu grand secours de sainte Catherine et guérit en quinze jours ; et sa blessure ne l’empêcha pas de chevaucher et besogner. »
Savait-elle bien qu’elle serait blessée ? — Elle le savait bien et l’avait dit à son roi ; mais que nonobstant, elle continuerait d’agir. Et cela lui avait été révélé par les Voix des 106deux saintes, c’est à savoir de sainte Catherine et de sainte Marguerite.9
La veille de l’assaut Jeanne avait rappelé à son chapelain qu’elle serait blessée et de quelle manière :
Tenez-vous toujours près de moi, car demain j’aurai beaucoup à faire ; plus que j’ai jamais eu ; et il me sortira du sang du corps au-dessus de la mamelle.10
Cette blessure, une semaine après l’accueil délirant des Orléanais, et en fin d’une journée qu’on regardait comme perdue, devait normalement abattre les troupes et exalter l’ennemi. Prophétisée, elle se tournait en prestige et en présage. De fait, les Anglais voyant la blessée réapparaître sur le fossé, son étendard à la main, furent terrifiés11.
Et pas à tort, car c’était le signal de leur perte : la prise des Tournelles était la fin du siège.
Ce soir-là s’accomplit sous leurs yeux une prédiction qu’ils connaissaient bien : le commandant de la bastille, William Glasdale (le Glacidas de Jeanne) tomba dans la Loire et se noya, comme elle le lui avait dit quelques jours auparavant12.
3. La prise
Jeanne apprit, au cours de la semaine de Pâques 1430 — c’est-à-dire entre le 16 et le 23 avril — qu’elle serait prise avant la fin de juin. Le 23 mai, à cinq heures du soir, elle était entre les mains de Jean de Luxembourg.
Elle ne fit pas de difficulté de raconter la chose à ses juges :
— En la dernière semaine de Pâques, étant sur les fossés de Melun, sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent que je serais prise avant la Saint-Jean. Que cela était inévitable. Qu’il ne fallait pas en être bouleversée, mais bien prendre la chose et que Dieu me viendrait en aide.
Comme on lui demandait si, depuis Melun, l’avis avait été renouvelé, elle répondit :
— Oui, plusieurs fois, et pour ainsi dire tous les jours.
107Jeanne était troublée par cette annonce. Elle aurait voulu connaître le moment exact de l’événement, et demanda aux Voix plusieurs fois l’heure
. Mais elle ne reçut pas de réponse13.
Il est intéressant de remarquer, en passant, que le temps de cette révélation n’offrait pas à Jeanne un motif d’abattement : Melun, anglais pendant dix ans, remis par Bedford au duc de Bourgogne, depuis octobre 1429, venait précisément, au moment où Jeanne apprenait sa prochaine capture, de se libérer de sa garnison bourguignonne.
Au surplus, bien avant Melun, au temps des triomphes, Jeanne avait eu la monition que sa carrière serait tôt brisée. D’après d’Alençon, qui ne peut se tromper sur un souvenir si simple, elle avait dit au roi, plusieurs fois, qu’elle ne durerait guère plus d’un an14.
Depuis Melun, elle était si certaine d’être prise qu’elle avait abandonné toute initiative militaire, s’en remettant aux capitaines. Mais elle gardait son secret (Je ne leur disais point que j’avais révélation d’être prise
)15.
On se rappelle que c’est alors qu’elle confia aux Bénédictins de Lagny l’épée de Sainte-Catherine et aussi probablement l’étendard.
Malgré l’angoisse que lui causait cette certitude de tomber aux mains de ses ennemis, elle gardait son entrain et son courage. Jamais elle ne montra plus de bravoure qu’à sa défense au Pont de Compiègne. Elle y passa nature de femme
, note le Bourguignon Chastellain.
4. La délivrance
On lui demanda le 3 mars si ses Voix lui avaient parlé de sa délivrance.
— Il est vrai, dit-elle, qu’elles m’ont dit que je serais délivrée, mais j’ignore le jour et l’heure.16
Le 14 mars, elle répéta que sainte Catherine lui avait promis secours. Elle ne savait pas en quoi cela consisterait : si elle serait délivrée de la prison ou si, à l’exécution du jugement, 108il surviendrait quelque trouble qui lui rendrait la liberté. Elle pensait que ce serait l’un ou l’autre. Mais surtout les Voix l’assuraient qu’elle serait délivrée par grand victoire
. Elles lui disaient aussi de ne pas se tourmenter de son martyre ; qu’elle irait enfin au Paradis. Sur ce point, les Voix étaient formelles ; elles le disaient simplement et absolument, c’est à savoir sans faillir
. Qu’était-ce que ce martyre ? Sans doute la peine et adversité qu’elle souffrait en prison
. Faudrait-il souffrir davantage ? Elle ne le savait pas et s’en remettait là-dessus à Notre-Seigneur17.
Par la suite, les événements l’éclairèrent : la lecture des soixante-dix articles du Réquisitoire, avec son accumulation de mensonges et son mépris de ses explications, ne pouvait lui laisser d’illusion sur les desseins de ses ennemis.
Le 9 mai, dans la Grosse Tour, devant les instruments de torture, elle dit avoir demandé aux Voix si elle serait arse
. La réponse fut :
Remets-t-en à Notre-Seigneur ; il t’aidera.18
Il est indispensable de distinguer avec soin, dans ce qui précède, deux éléments d’information, mêlés dans les paroles de Jeanne, mais qu’il est facile de discerner :
Il y a, d’une part, ce qu’ont dit les Voix ; d’autre part, la manière dont ces dires sont compris par Jeanne, sur le moment.
Les Voix ont dit :
- tu seras délivrée de ta prison ;
- ce sera par grande victoire ;
- ne te tourmente pas de ton martyre ;
- tu seras brûlée ;
- tu iras en Paradis.
Ce n’est pas forcer les choses de faire dire aux Voix : Tu seras brûlée.
À la demande : Serai-je brûlée ?
les Voix faisaient une réponse indirectement mais certainement affirmative, en disant : Ne t’inquiète pas, Dieu t’aidera.
Quand un médecin interrogé sur le sort d’un malade répond à la famille : Soyez courageux
, tout le monde comprend ce qu’il veut dire.
109Voici, maintenant, comment Jeanne, ruminant ces avis, disposait les choses :
- je sortirai de prison ;
- au moment du supplice, des sauveurs surgiront ;
- ce martyre, c’est probablement ce que j’endure ;
- à moins, peut-être, qu’il ne faille autrement et encore plus souffrir.
Étant posée une certaine philosophie, il est normal de regarder comme un jeu de mots absurde, cynique et cruel, l’identification du supplice du Vieux-Marché à une vraie délivrance. Et si, à la séance du 14 mars, on avait révélé à Jeanne la signification mystique de la prophétie dont elle venait de donner les éléments confus, il n’est pas certain qu’elle ne l’eût pas accueillie avec une douloureuse indignation.
Pour qui regroupe ces éléments et les dégage des obscurités où s’égarait sa faiblesse, il n’y a pas de doute que l’exégèse rationnelle des Voix conduit sans faillir
au bûcher du 30 mai.
Jeanne, au début de mai, ne l’ignorait plus. Elle demandait si elle serait arse. Et si les Voix n’ont pas dit Oui, on vient de voir qu’elles ont répondu de telle manière qu’il fallait toute l’ardeur à vivre d’un être de dix-huit ans, pour ne pas voir dans leur réponse une affirmation enveloppée. Si le nuage qui voilait le dur éclat mystique des mots Victoire et Libération ne s’est pas dissipé ce jour-là, il a dû devenir bien transparent.
Quels qu’aient pu être, dans les trois semaines qui vont suivre, le progrès et les étapes de Jeanne sur le chemin de la vérité, c’est une certitude morale qu’elle a compris pleinement, le matin du 30 mai, la prédiction énigmatique.
Cette prédiction, tout en la troublant, l’avait menée par la voie la plus fortifiante et la plus douce vers l’issue crucifiante qui seule convenait à sa grandeur.
L’identification du supplice et de la délivrance n’est pas un jeu de mots inventé pour Jeanne d’Arc. On trouve dans 110saint Jean-de-la-Croix, sur ce genre de prophétie dont elle était l’objet, un passage qui semble si bien écrit pour elle que ce serait dommage de ne pas le faire connaître. Après avoir noté qu’il est impossible à l’homme animal
de concevoir les choses qui sont de l’esprit de Dieu
, lesquelles lui sont folies
, il ajoute :
Posez le cas qu’un saint soit fort affligé à cause que ses ennemis le persécutent et que Dieu lui répond :
Je te délivrerai d’eux tous.Cette prophétie peut être très véritable, encore que ses ennemis viennent à prévaloir et qu’il meure de leurs mains. Pourtant, celui qui l’entendra temporellement sera trompé, parce que Dieu a pu parler de la vraie et principale liberté et victoire — qui est le salut, par lequel l’âme est délivrée et victorieuse de tous ses ennemis, beaucoup plus véritablement et hautement que si elle en était ici délivrée.19
Détail curieux : si la connaissance de ce qui arriverait exactement était, au début, fort confuse dans la pensée de Jeanne, il semble, au contraire, que le temps qui la séparait de l’issue du Procès fût connu avec grande précision. On lui demandait, le 1er mars, si elle avait, des Voix, une autre promesse que celle d’aller en Paradis.
D’ici trois mois, je dirai une autre promesse.
La précision de ce délai intriguait — inquiétait, peut-être :
— Les Voix ont-elles dit que, dans trois mois, vous seriez tirée de prison ?
— Ce n’est pas de votre Procès. J’ignore quand je serai délivrée.
On insista :
— Votre Conseil vous a-t-il dit que vous seriez délivrée de votre prison actuelle ?
— Parlez-m’en dans trois mois, je vous répondrai là-dessus.20
Quatre-vingt-douze jours plus tard, elle sortait de prison pour monter dans la charrette qui l’emmenait au Vieux-Marché.
111II
Une bonne prophétie ne prévoit pas nécessairement les détails ; et même les détails minutieux devraient plutôt mettre en défiance. Ce qui marque le mieux la vraie prophétie, c’est l’improbabilité foncière et manifeste du fait prévu, sa rupture avec l’ordre logique des choses. Si ce futur improbable est vu comme présent et qu’à cette certitude se joigne le temps où il sera, on peut dire qu’on a la prophétie parfaite.
Michel Lebuin, de Domrémy, laboureur, déposa en 1456, pour le Procès de Réhabilitation, qu’il avait entendu Jeanne lui dire ces paroles :
Il y a, entre Coussey et Vaucouleurs, une jeune fille qui, avant un an, fera sacrer le roi de France.
Lebuin ajouta :
Dans l’année qui suivit, le roi fut sacré à Reims. Je ne sais rien de plus.21
Ce n’était pas un vague souvenir. Lebuin se rappelait que Jeanne lui avait parlé la veille de la Saint-Jean, le 23 juin 1428. Ils avaient l’un et l’autre environ seize ans.
Avant Lebuin, vers la mi-mai, Jeanne avait dit la même chose sous forme plus explicite : elle avait déclaré à Baudricourt que, malgré ses ennemis, le Dauphin serait couronné, et qu’elle-même le conduirait au sacre22. Pourtant la déclaration à Lebuin est plus intéressante, car elle fixe une date et, vu les circonstances, la fixer à un an était un défi au bon sens.
Jeanne était la seule personne en France à qui il fût permis, sans folie, de parler comme elle avait fait. Ceux qui savaient mieux qu’elle l’état du Royaume n’espéraient plus et le Dauphin tout le premier. Il est à peu près certain qu’il songeait à se retirer dans quelque coin de Castille, dont le roi lui était lié par le sang23.
La prophétie du sacre a les marques signalées plus haut : elle est irrationnelle, elle implique certitude, elle fixe une date. C’est une prophétie parfaite.
En vérité, on ne voit pas le moyen d’être sévère pour 112Baudricourt, disant à Durand Laxart :
— Ramenez-la chez son père après l’avoir giflée.24
On ne peut insister trop lourdement aujourd’hui sur ces faits : ayant sous les yeux la suite et le progrès des choses, ayant vu la levée successive des obstacles, nous finissons par trouver tout facile, et comme allant de soi. Nous perdons de vue la folie de l’entreprise, et l’extravagance des paroles qui la donnaient comme une chose certaine.
Cette abdication de l’étonnement devant l’impossible accompli, ce sommeil de l’Histoire et de l’imagination veulent d’autant plus être secoués qu’une poussière de petits faits astucieusement exploités achève de nous voiler la simple vérité.
Cette vérité simple et éternellement étonnante se ramasse en cette constatation :
Le 23 juin 1428, Jeanne dit à Lebuin qu’une fille du pays ferait sacrer le roi dans un an ; et au bout d’un an — le 17 juillet 1429 — à neuf heures du matin, à la cathédrale de Reims, on voyait aux côtés de Charles VII, tenant son étendard, la fille d’entre Coussey et Vaucouleurs.
Il est bien remarquable, maintenant, que la grande prophétie se développe sur un fond de menues prédictions, destinées à maintenir chez la jeune prophétesse et autour d’elle la certitude et l’enthousiasme : l’épée, les paroles au Dauphin et la mort des deux insulteurs.
Ne parlons pas de confiance, il s’agit de certitude. Quand Jeanne dit à Frère Pasquerel, le 4 avril, qu’avant cinq jours on ne verra plus d’Anglais devant Orléans, ce n’est pas une conjecture raisonnable. Or le huit au matin, les Anglais délogent des bastilles, se forment en ordre de marche et défilent vers Meung-sur-Loire. Devant Troyes, quand Charles, sans vivres et sans artillerie, se demande s’il ne vaudrait pas mieux aller droit sur Reims, Jeanne entre au Conseil et affirme qu’avant trois jours on aura Troyes par amour ou puissance
. Le lendemain, les notables apportent les clefs.
Il est faux que Jeanne, par ses prédictions, annonce des 113événements qu’elle se sent la force de produire. Il est faux que dans tous les temps les hommes d’État supérieurs et les grands capitaines
ont fait de tels pronostics de politique et de stratégie25
.
Les prédictions de Jeanne n’ont rien du pronostic, où entre un élément conjectural qu’on ne trouve pas chez elle. Ses affirmations se donnent comme infaillibles et les plus notables s’enferment plusieurs fois dans des limites de temps.
Si l’on considère, en outre, que ces pronostics
ne sont faits ni par un homme d’État ni par un Capitaine, mais par une jeune paysanne, surtout experte en couture, on conviendra que la comparaison est mal faite.
Il était si notoire que Jeanne prophétisait que ses ennemis s’en emparèrent comme d’un chef d’accusation :
La dite Jeanne, présomptueusement et témérairement, s’est vantée et se vante de savoir les choses futures, d’avoir connu des choses passées et des choses actuelles secrètes et cachées, et, ce qui est l’attribut de la Divinité, elle se l’attribue à elle-même, humaine créature, simple et ignorante.26
Ayant entendu la lecture de cet article, Jeanne fit cette remarque :
— Notre-Seigneur fait des révélations à qui bon lui semble.
C’était une bonne réponse à tout l’article et qui montrait que Jeanne ne se targuait d’aucun pouvoir. Elle n’était qu’informée de ce qu’elle prédisait.
Même si Dunois ne l’avait pas dit, nous pourrions bien penser que Jeanne, entourée de méfiance et de tergiversation, à dû prononcer plusieurs fois des paroles d’espoir et d’encouragement qui n’étaient pas des prophéties. Quand elle promet aux frères Laval, leur offrant du vin, à l’auberge, qu’elle leur en fera boire encore à Paris, il est clair qu’elle ne parle pas sous l’impulsion des Voix.
Il lui arrivait — et même sans doute le plus souvent — de parler spontanément et selon ses vues personnelles. C’est une sotte image que celle de Jeanne toujours en Sibylla francica. 114Et, quand elle parlait comme tout le monde, que l’événement ait suivi ou non ses paroles n’importe pas.
Si Jeanne, dans des circonstances déterminées, a annoncé explicitement comme prophétie des faits logiquement imprévisibles et que ces faits se sont réalisés, il est sans intérêt de découvrir que telle ou telle promesse ne s’est pas réalisée ou s’est réalisée imparfaitement.
Rien n’affaiblit la force d’une prophétie effectuée, si elle est de bon aloi. La prophétie parfaite n’est pas affaiblie par la prophétie douteuse : elle lui prête de sa force et induit logiquement à l’interpréter avec un préjugé positif.
Jeanne, captive, a continué de prophétiser. Bien qu’elle ait pu voir chaque jour plus clairement qu’elle serait incapable de les réaliser, c’est devant ses juges qu’elle a fait, sur l’avenir de son œuvre, les affirmations les plus solennelles.
La séance du 1er mars est, sous ce regard, mémorable27. Le compte rendu en est confus et l’on y soupçonne des lacunes ; mais il est facile et légitime d’y discerner ces trois choses affirmées par Jeanne :
- les Anglais perdront en France, avant sept ans au plus, un gage plus important qu’Orléans ;
- le roi recouvrera la totalité du royaume, à la suite d’une grande victoire ;
- le tout est révélé par les Saintes et aussi certain que si c’était arrivé.
La perte de Paris, en 1435 ; la perte de la France, en 1453 (par la victoire de Castillon, où l’armée anglaise est pratiquement détruite) ; le recouvrement du royaume, sont les réponses que donne l’Histoire aux paroles prononcées par la prisonnière le 1er mars 1431. Et il faut s’étonner que, dans l’effondrement de ses espoirs directs, la perte de sa liberté, ses souffrances et l’approche d’une mort de plus en plus certaine, elle ait continué d’annoncer, comme un fait posé sous ses yeux, l’accomplissement de ce qu’elle ne pourrait plus faire et qui serait pourtant son œuvre.
115Dix-sept jours plus tard, elle fera une prophétie très nette, marquée d’une affirmation particulièrement solennelle ; et cette prophétie sera d’une nature si étrangère à son esprit qu’il est difficile de n’y pas voir le fruit d’une inspiration extérieure :
— Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français ; et tant que cela branlera presque tout le royaume de France.
Et elle ajouta cette phrase étonnante, reproduisant presque textuellement un passage évangélique :
— Et le dis afin que quand ce sera advenu, qu’on ait mémoire que je l’ai dit.
Priée de donner la date de l’événement, elle dit :
— Je m’en attends à Notre-Seigneur.28
La grande besogne
de la minute française est, dans la traduction latine, magnum negotium
, un grand négoce
, c’est-à-dire une grosse affaire, une transaction. Mot étrange et singulièrement prophétique, dans la bouche de celle qui était si ennemie des trêves et si loin de penser aux victoires sous forme d’arrangements diplomatiques. Pourtant, cette fois, oubliant la vertu du bout de la lance
, elle parlait d’un négoce
d’une négociation, ce qui s’applique singulièrement bien au traité d’Arras. Signé le 21 septembre 1435, coûteux et humiliant pour Charles VII, c’était néanmoins une grande besogne
, car il enlevait à la couronne anglaise son indispensable allié bourguignon.
Il avait aussi ébranlé presque tout le royaume, par ses débats, suivis passionnément ; par le départ des délégués anglais ; par la résistance du duc de Bourgogne. Toute l’Europe qui comptait était là, sous la présidence de l’illustre Légat Albergati, futur canonisé. Et quand fut proclamée la réconciliation du fils de Jean-sans-Peur et de Charles VII, de telles acclamations retentirent sous les voûtes de Saint-Vaast, qu’on n’eust pas ouï Dieu
, déclare un témoin. Dans les rues, les gens pleuraient. On allumait des feux de joie29.
116On était encore loin de Castillon ; mais tout le monde comprenait que l’Anglais avait perdu la partie. Il faudra attendre près de vingt ans pour que l’article XVII, destiné à accabler Jeanne, homologue devant l’Histoire, par la bouche de ses accusateurs, l’accomplissement de sa mission prophétique :
Venue ainsi, habillée et armée, en la présence du dit Charles, la dite Jeanne, entre autres choses, lui fit trois promesses : la première qu’elle ferait lever le siège d’Orléans ; la seconde qu’elle le ferait couronner à Reims ; la troisième qu’elle le vengerait de ses ennemis et, par son art, ou les occirait tous ou les chasserait de ce royaume, tant Anglais que Bourguignons…30
117Notes du chapitre XII
- [1]
Q I 75-76.
- [2]
Q I 53.
- [3]
Jacquot d’Arc avait rencontré Baudricourt le 31 mars 1427, à l’occasion d’un procès où il représentait les habitants de Domrémy (Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 359.) Selon Luce, là est évidemment le secret de la reconnaissance de Baudricourt. Les efforts maladroits qu’il doit faire, pour soutenir cette thèse, sans inculper Jeanne de mensonge, sont si curieux, que le passage mérite d’être cité en entier :
On sait combien les gens des campagnes ont l’habitude d’observer de près un grand personnage qu’ils voient pour la première fois, surtout quand ce grand personnage tient leur sort entre ses mains. Il faudrait bien peu les connaître pour n’être pas convaincu que le procureur fondé des habitants de Domrémy, une fois revenu dans son village, charmait volontiers les longues veillées d’hiver où la famille est rassemblée autour de l’âtre, en entretenant les siens de l’accueil qu’il avait trouvé auprès du lieutenant du Dauphin, ainsi que de l’aspect physique et en général de la manière d’être de ce représentant du roi légitime.
Ayant ainsi établi que Jacquot d’Arc n’a pas pu ne pas décrire en famille la personne de Baudricourt, il reste à montrer que la description n’a pas pu ne pas échapper à l’attention de Jeanne :
Avidement suspendue aux récits de son père, la petite Jeannette dut les graver au plus profond de sa mémoire, et ce fut peut-être sur cette impression qu’elle reçut de ses Voix l’ordre de se rendre auprès de Baudricourt, pour le prier de la conduire à la cour de Charles VII.
Reste à expliquer le mensonge de Jeanne, lequel ne doit pas être un vrai mensonge :
Aussi, lorsque nous apprenons de la Pucelle elle-même que, sans avoir jamais vu le capitaine de Vaucouleurs, elle sut le distinguer et le reconnaître au milieu des hommes d’armes qui l’entouraient, la perspicacité naturelle de la jeune inspirée [On se demande pourquoi elle a encore besoin d’inspiration !] mise en éveil par ce qu’elle avait entendu dire à Jacques d’Arc, suffirait pour expliquer ce fait que l’accusée n’en attribue pas moins, avec une humilité mystique égale à sa sincérité, à une révélation surnaturelle. (Ibid., p. CLXIV-CLXV).
L’auteur ne s’est pas rendu compte qu’il perdait sa peine (et Dieu sait s’il s’en donne) s’il ne construisait pas un autre récit du même 118genre pour expliquer la reconnaissance du roi. C’était d’ailleurs facile : il suffit de supposer que Collet de Vienne, Chevaucheur du roi, qui était parmi les compagnons de Jeanne, dans le voyage vers Chinon, lui a décrit le Dauphin et, cette fois, plus encore que la première, Jeanne devait être
avidement suspendue
à ses paroles… Si l’on refuse le postulat de la loyauté de Jeanne, il vaut mieux renoncer à écrire sur elle, sous peine de s’empêtrer dans desexplications
qui sont des caricatures d’histoire et dont le morceau qu’on vient de lire est un exemple typique, mais non exceptionnel. - [4]
Q III 115-116.
- [5]
Q III 103.
- [6]
Q I 106-108.
- [7]
Q IV 425-426. Voici ce passage :
Le susdit sire de Rotselaer, se trouvant à Lyon, sur le Rhône, d’après ce que lui rapporta un homme d’armes, conseiller et maître d’hôtel du sire Charles de Bourbon, écrivit à quelques seigneurs du Conseil du Duc de Brabant, à titre de nouvelles […] qu’une jeune fille, native de Lorraine, âgée d’environ dix-huit ans, se trouve près du roi, et qu’elle lui a dit qu’elle sauvera Orléans et mettra en fuite les Anglais qui l’assiègent ; et qu’elle-même, devant Orléans, dans un combat sera blessée d’un trait, mais n’en mourra pas ; et que le roi, l’été prochain sera couronné à Reims ; et plusieurs choses que le roi garde secrètes.
- [8]
Q III 8.
- [9]
Q I 79.
- [10]
Q III 109.
- [11]
Q III 8.
- [12]
Q III 110 ; Q IV 463 ; Q V 290.
- [13]
Q I 115.
- [14]
Q III 99. L’objection que Jeanne avait loué une maison à long bail à Orléans est sans valeur. Elle pouvait envisager l’établissement de sa famille dans la ville où elle avait trouvé tant d’amitié ; et d’ailleurs sa mère y vécut.
- [15]
Q I 147.
- [16]
Q I 94.
- [17]
Q I 155.
- [18]
Q I 401.
- [19]
Saint Jean de la Croix, Œuvres, éd. Desclée de Brouwer, p. 225 (Montée, l. II, c. XIX).
- [20]
Q I 87-88.
- [21]
Q II 440 :
Ipsa Johanna dixit ipsi testi, in vigilia beati Johannis Baptistæ, quod erat una puella inter Couxeyum et Vallis-Colorem, quæ antequam esset annus, ipsa faceret consecrare regem Franciæ.
Coussey est au sud et Vaucouleurs au nord de Domrémy.
- [22]
Q II 456.
- [23]
Q IV 509. Æneas Sylvius Piccolomini, devenu Pie II (1459-1464), 119dont les mémoires, touchant Jeanne d’Arc, sont particulièrement bien informés, montre le Dauphin comme complètement abattu, ne cherchant plus à défendre sa couronne,
mais anxieux de trouver un lieu où il pourrait en sécurité mener une vie tranquille
. Et ce lieu, il l’avait trouvé, c’était l’Espagne.En Espagne, le roi de Castille et de Léon était, à cette époque, dans une situation florissante, et il était lié au Dauphin par les liens du sang et de l’amitié. Celui-ci avait décidé de lui offrir, avec la couronne de France, la charge du royaume, lui demandant pour lui-même, quelque coin de terre, où il se cacherait à l’abri du danger.
Il faut convenir que ces paroles coïncident avec les confidences de Gouffier et les reproches de Jouvenel des Ursins.
- [24]
Q II 444.
- [25]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 75. Le passage mérite d’être cité :
En observant la nature de ses prédictions, la raison pourra n’y voir que les événements annoncés par un génie qui, sans se l’avouer, portait en soi la force de les produire. Dégagés de leur expression mystique, elles reviennent effectivement à des pronostics de politique ou de stratégie, comme en ont fait dans tous les temps les hommes d’État supérieurs et les grands capitaines. Si elles se présentent dans l’histoire avec un caractère d’infaillibilité qui dépasse la nature humaine, c’est parce qu’on n’a enregistré que celles qui se sont accomplies ; mais comme j’ai démontré précédemment que Jeanne prédit maintes choses qui ne sont pas arrivées, il s’ensuit que le merveilleux de son instinct prophétique est corrigé par la diversité de ses effets.
- [26]
Q I 251 (art. XXXIII).
- [27]
Q I 252-253.
- [28]
Q I 174-175.
- [29]
Du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 554.
- [30]
Q I 231-232.
121XIII. Fille Dé
Fille Dé
Jeanne n’a jamais pensé que les messages des Voix eussent d’autre valeur que de venir de Dieu. À Baudricourt, au Dauphin, elle s’est présentée comme envoyée de Dieu. Elle rappelait souvent à son Chapelain qu’elle n’était qu’un instrument. C’est de par Dieu
qu’elle somme les Anglais de rendre ce qu’ils ont volé. Au Procès, elle n’a pas cessé d’affirmer qu’elle ne prenait rien dans sa tête
; et ses protestations sont trop nombreuses pour qu’il soit possible de les rapporter sans multiplier fastidieusement les citations.
Elle regardait comme un devoir de rappeler que sa mission lui était imposée ; que, d’elle-même, elle aurait eu horreur de s’ingérer dans une tâche aussi étrangère à son âge, son sexe et son état (J’aimerais mieux être tirée à quatre chevaux…
). Au lendemain de l’Abjuration, elle va jusqu’à proclamer qu’elle se damnerait
si elle ne se disait envoyée par Dieu.
Autrefois, dans la fraîcheur de l’espérance, dans l’exaltation du triomphe, l’illusion d’être mue divinement pouvait monter d’une puissance obscure en elle, qui est elle, et qu’elle croit étrangère. Mais aujourd’hui, dans l’écroulement de tout, d’où lui vient la certitude inébranlée qu’elle fut, qu’elle reste, mandataire de Dieu ?
Que sa passivité d’instrument ne trompe pas : le propos, si étrange en son état, de retourner le destin royal ne s’est pas emparé d’elle à l’improviste et sans participation volontaire. Sans doute, il y eut, au départ, un éclair dans l’azur : l’intimation soudaine de la Voix, au milieu d’un jour d’été. Mais comme elle respectait sa liberté !
122La frayeur dissipée, cette solide petite tête de treize ans a écouté, pesé, conclu.
— Comment avez-vous su que c’était, comme vous dites, langage d’ange ?
— J’eus cette volonté de le croire.1
Elle a délibéré, et, à cause du langage, c’est-à-dire à cause du sens et du poids des paroles, elle a connu qu’il ne fallait pas traiter la Voix comme un prestige. Elle a dit Oui et engagé sa vie.
Elle a alors douze ou treize ans ; et elle pose un de ces actes d’absolue liberté qui ne sont offerts que rarement et y livre tout elle-même. Elle a mérité d’être appelée Fille Dé
.
C’est son plus beau nom : Fille Dé, Filia Dei, Fille-de-Dieu. Le plus lourd de sens. Elle s’entendait ainsi appeler quand la Voix l’encourageait :
Fille Dé, va, va, va ; je serai à ton aide, va !2
Cette appellation était connue, car ses juges lui demandèrent s’il était vrai que les Voix l’avaient appelée ainsi. Elle répondit qu’avant la levée du siège d’Orléans et, depuis ce temps, tous les jours, elle s’était entendu appeler Jeanne la Pucelle et Fille de Dieu3.
Les prêtres qui l’avaient connue enfant donnèrent sur elle d’excellents renseignements : une très bonne fille, simple, pieuse, bien élevée (dit son curé, Guillaume Frontey) ; une fille de bonnes mœurs, allant beaucoup à l’église (dit un autre prêtre, Henri Arnolin).
Or Jeanne était — ou elle était devenue — bien autre chose qu’une exemplaire paroissienne. Elle avait été baptisée : Fille-de-Dieu. Elle avait reçu dans son cœur l’Esprit de Dieu. Son cœur avait été élargi aux dimensions voulues pour cet influx. C’est pour cela qu’elle était aussi appelée, et justement : Fille-au-grand-Cœur.
Cette appellation, vu sa source, ne peut être une pieuse louange : elle signifie que Jeanne parle et agit au nom de 123Dieu. Elle est Fille-de-Dieu comme d’autres, avant elle, furent Is Elôhim, recevant et répétant les paroles de Yahweh.
Ni son sexe, ni son âge, ni son état, n’empêchent qu’elle n’ait des traits frappants, et en grand nombre, qui l’apparentent aux Hommes-de-Dieu d’Israël. Comme eux, elle a frémi devant la tâche et pleuré : Qui suis-je, pour aller trouver le Pharaon ?
Et à Moïse, la Voix a dit : Je serai avec toi.
Jeanne, la Voix lui a dit : Va, je serai à ton aide.
Jérémie balbutie : Ah, ah, ah, je ne sais pas parler ! Je ne suis qu’un enfant.
Je ne suis qu’une pauvre fille, dit Jeanne, et ne sais ni monter à cheval ni mener la guerre.
Elle a peur, se sent impuissante à faire ce qu’on lui demande ; pourtant elle brûle de le faire. Il s’est allumé dans mon cœur un feu brûlant
, dit Jérémie tremblant. Et Jeanne veut user ses jambes jusqu’aux genoux pour rejoindre le roi ; il lui tarde de partir comme à une femme grosse d’être soulagée de son fruit4.
Cauchon demanda un jour à Jeanne si elle croyait à l’Écriture.
— Vous le savez bien, dit-elle, c’est évident ! (il est bon à savoir que oui).5
Elle faisait bien mieux que de croire l’Écriture, elle en donnait la suite.
Ne parle-t-elle pas comme Isaïe ? La pitié du Royaume n’est-elle pas inséparable de son amour des Pauvres ?
— Je suis envoyée pour la consolation des pauvres et des indigents.6
C’est tout comme le prophète : L’esprit du Seigneur est sur moi, parce que le Seigneur m’a oint, pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres : il m’a envoyé proclamer aux captifs la délivrance.
Les pauvres et captifs de France avaient très bien compris. (Ils étaient même les seuls à tout comprendre) : c’est pourquoi ils se pressaient autour d’elle, arrêtaient les pattes de son cheval, baisaient ses vêtements et ses mains et lui faisaient toucher des objets. Ils croyaient même qu’à sa prière l’enfançon de Lagny se ranimerait comme l’enfant de la veuve s’était ranimé au contact d’Élie.
Comme tous les grands voyants, elle se distingue par la 124haine du péché : la fornication, le blasphème, le vol, la magie. Comme les vrais voyants, elle est vite gênante, délaissée, écartée, saisie, tourmentée et mise à mort. Jamais les mondains ne l’ont aimée.
Sur un point pourtant, elle se-sépare du prophète juif : par l’amour des ennemis. Jérémie, le plus tendre des prophètes, appelle sur les ennemis d’Israël la famine, la peste et la mort : Arrache-les comme des brebis pour la boucherie ! Voue-les pour le carnage !
Jeanne approuve aussi la violence et sa lettre aux Anglais a des paroles menaçantes ; mais elles sont sans esprit de vengeance. La justice étant sauve, elle offre la réconciliation et l’amitié : c’est par une alliance et une œuvre commune qu’elle propose de couronner la paix.
Ceux qui échafaudent autour de Jeanne des combinaisons politiques, qui la font manœuvrer par des agences cachées, n’ont pas vu combien l’attitude constante de la Fille-de-Dieu excluait toute possibilité d’influence en dehors des Voix.
Jeanne sait bien que les Voix ne parlent pas toujours, et alors elle ne réclame pas d’en faire à son plaisir, comme l’en accuse mauvaisement Regnault. Sans message, elle est docile aux avis compétents, ou se décide comme chacun de nous, le plus raisonnablement qu’elle croit. Les Voix la laissent libre de parler de ses desseins à ses parents. Elle juge plus prudent de s’en taire. Elle va devant Paris sans révélation. Elle va devant la Charité à la requête du roi. Les événements capitaux de sa carrière : aller à Chinon, la levée du siège, la campagne de la Loire et Reims, sont d’elle directement. Elle se regardait comme chargée du Sacre, en un temps où ceux qu’on prétend la guider à son insu ignorent encore son existence.
La liberté de Jeanne, en tout temps, est moins un effet de son caractère que de sa foi. C’est pourquoi elle est si certaine. C’est la liberté d’une fille marquée visiblement du charisme prophétique, lequel se manifeste chez elle par 125l’audition des Voix. Celle qui s’entend appeler Fille-de-Dieu ne peut se croire obligée par les avis de qui que ce soit. Malgré son respect religieux pour la personne du roi, lieutenant de Dieu, il ne lui vient pas à l’esprit que le roi ait raison d’atermoyer et de signer des trêves. Il a fallu l’arracher de force à Paris et quand elle voit la mollesse de Charles à recouvrer tout son royaume très mal contente, elle se partit de lui7
.
Cette indépendance de tout pouvoir humain s’est manifestée avec sa plus grande force à Rouen, en face d’un tribunal d’Église, présidé par un évêque, et dans des conditions de solennité et de péril les plus propres à ébranler une jeune fille ignorante, dans la foi en ses révélations.
Une sainte Thérèse, si certaine, sur le moment, de ses visions et de la vérité des paroles, avouait avoir souvent faibli dans sa confiance devant les doutes de ses confesseurs.
Jeanne n’a jamais douté. (Le fléchissement de l’abjuration est moral, presque corporel, non mystique : il ne touche en rien la foi profonde.)
Les Voix elles-mêmes ne sont crues et suivies que comme l’écho du vouloir de Dieu. Rien n’est plus étranger à Jeanne que l’idolâtrie des Voix dont on l’accuse. Sa foi est rigoureusement, merveilleusement, théocentrique. Chez elle, tout est en place : Notre-Seigneur, la Vierge Marie, saint Michel et les Saintes. Elle ne fait rien sans les Voix : les Voix sont tout et pourtant les Voix ne sont rien.
Cette formule exprime exactement la pensée de Jeanne et lui est, dans son fond, empruntée. La certitude de la Fille Dé d’être enseignée par Dieu est si forte qu’elle a pu dire que ses révélations étaient de Dieu sans autre moyen (sine alio medio) : sans intermédiaire8.
Cette étonnante parole ne peut avoir qu’un sens : les Voix sont si humblement, si fidèlement des truchements divins qu’elle peut dire que c’est Dieu même qu’elle entend en elles.
126Il est certain que Jeanne ne pouvait regarder un tribunal ecclésiastique composé d’Anglo-Bourguignons comme représentant l’Église catholique. Pourtant, il est permis de croire que son refus d’accepter les décisions de ce tribunal touchant ce qu’elle regardait comme des paroles de Dieu, n’est pas dû uniquement à son caractère politique ; et il est clair qu’une cour ecclésiastique composée de prélats et de prêtres de son parti ne l’eût pas convaincue davantage que sa mission ne venait pas de Dieu. Elle n’avait qu’un juge en cette matière, Le Roy du Ciel et de la terre
.
Quand on lui demanda si elle voulait s’en remettre, touchant ses apparitions et choses contenues au Procès, à l’Église de Poitiers, elle ne répondit pas directement, mais elle dit :
— Croyez-vous me prendre par cette manière et par cela m’attirer à vous ?9
Cela voulait dire : Vous figurez-vous que je me soumettrais à vous parce que vous auriez trouvé à Poitiers des approbateurs ?
Elle n’estimait pas que son cas fût de droit commun, et c’est ce qui rend logiques des réponses où elle proclame son respect pour une juridiction qu’elle récuse :
— Je crois bien l’Église d’ici-bas ; mais de mes dits et de mes faits, je m’en attends et rapporte à Dieu. Je crois bien que l’Église militante ne peut errer ou faillir ; mais quant à mes dits et faits, je les mets et rapporte du tout à Dieu, qui m’a fait faire ce que j’ai fait.10
Cette fin de phrase contient l’affirmation du charisme prophétique et donne la clef de la résistance invincible de Jeanne à toute autorité hormis Dieu, qui l’inspire et la meut.
On dit : Ne s’est-elle pas soumise au Pape ? Oui et non. Elle a dit :
— Menez-m’y et je lui répondrai.11
Et encore :
— Je requiers d’être menée devant lui et puis répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre.12
Après le prêche du 24 mai, elle répond à la harangue d’Érard :
— Que mes œuvres et mes paroles soient envoyées à Rome à notre Saint-Père le Pape, auquel, et à Dieu premier, je me rapporte.13
127Jamais elle n’a cessé d’introduire la réserve Dieu comme juge
dans ses promesses de soumission possible.
Soutenir que la clause Dieu premier
ne change rien à l’appel au Pape, c’est dire que Jeanne ne voit pas la portée de ses paroles. Or Dieu sait si elle a l’esprit net et la prudence en éveil.
La vérité, c’est qu’elle a implicitement prévu un désaccord possible entre la décision papale et sa révélation privée.
À aucun moment Jeanne n’a fait figure de rebelle, comme on le veut à Rouen. Jamais non plus elle n’a entendu livrer au verdict d’une juridiction terrestre la transcendance de son mandat.
Car, on ne saurait trop y insister, Jeanne ne défend que son mandat. Avoir des idées à elle en matière de foi lui semblerait odieux et ridicule. C’est en reniant ses Voix, qui sont de Dieu ; ses dits et ses faits, qui sont de Dieu, par les Voix, qu’elle pécherait contre la foi.
— Si je disais que Dieu ne m’a envoyée, je me damnerais. Vrai est que Dieu m’a envoyée.14
Elle est dans la plus pure orthodoxie. Elle n’exigeait pas que les autres crussent en elle ; mais elle s’estimait, à juste titre, contrainte d’avoir foi en ses révélations, dont elle avait la preuve infuse et expérimentale qu’elles venaient vraiment de Dieu.
Qu’on se reporte, maintenant, à Secretum meum mihi (chapitre IX) et qu’on dise s’il est sensé de croire que celle qui prononça ces paroles n’est partie pour Chinon que dûment cautionnée par son curé et par quelque Cordelier de Neufchâteau.
128Notes du chapitre XIII
- [1]
Q I 170 :
Interroguée comme elle congneust que c’estoit langaige d’angles, respond que elle le creust assés tôt et eust ceste voulenté de le croire.
- [2]
Q III 12. Déposition de Dunois.
- [3]
Q I 130 :
Interroguée se ses voix l’ont point appelée fille de Dieu, fille de l’Église, la fille au grand cuer : respond que au devant du siège d’Orléans levé, et depuis, tous les jours, quant ilz parlent à elle, l’ont appelée plusieurs fois Jeanne la Pucelle, fille de Dieu.
- [4]
Q II 447 :
Erat tempus sibi grave ac si esset mulier pregnans.
Cp. Q I 53 :
Non poterat plus durare ubi erat.
- [5]
Q I 379 :
Interroguée s’elle croist que la saincte Escripture soit révélée de Dieu : respond :
Vous le sçavés bien ; et est bon à savoir que ouil.
- [6]
Q III 87-88. Déposition de Marguerite la Touroulde :
[…] dicens quod erat missa pro consolatione pauperum et indigentium.
Cp. Q I 102.
- [7]
Q IV 32. Chronique de Perceval de Cagny.
- [8]
Q I 395-396.
- [9]
Q I 397.
- [10]
Q I 392-393.
- [11]
Q I, 394.
- [12]
Q, I, 185.
- [13]
Q, I, 445.
- [14]
Q, I, 457. C’est une inintelligence de son esprit de dire qu’elle croit à
son inspiration propre, au mouvement de son âme
lequel est, pour elle,l’autorité suprême
(Lavisse et Rambaud). Elle n’identifie aucunement la révélation divine et lemouvement de son âme
.Cette inintelligence s’accentue chez Barrés :
… la pure vierge que l’exaltation de son cœur et de son cerveau semble animer de folie. (Les Amitiés françaises, Plon, 1924, p. 149).
129XIV. Vérité des voix
I
La première apparition, celle de l’ange, un jour d’été, sur la droite, vers l’église, accompagnée d’une grande clarté, ne mit pas d’emblée dans l’esprit de Jeanne une conviction irrésistible. Elle avait eu grand peur et suspendit son jugement sur la vérité et la valeur de la vision. Pourtant, nous ne pouvons croire qu’elle fut dans une neutralité complète à l’égard de l’apparition. L’opinion qui se formait en elle était favorable, puisqu’elle fit alors son vœu de virginité1. À moins, peut-être, que ce vœu ne fût comme une pierre de touche, pour vérifier la pureté de l’Apparition, et du même coup, une défense mystique.
Elle était donc surprise, émue et incertaine sur la conduite à tenir, n’ayant pas encore, pour asseoir sa créance, des preuves jugées satisfaisantes.
Les preuves véritables, pour Jeanne, dont la théologie simple et forte va droit au cœur des choses, devaient être la doctrine que l’ange enseignait : elle ne pouvait pas la juger du premier coup.
Elle avait déjà des signes sensibles pour l’orienter : l’Ange apparaissait dans une grande clarté. Cette clarté n’était pas une lumière naturelle : bien qu’elle éclipsât la lumière solaire, elle était douce aux yeux et elle éclairait l’âme : c’était une lumière parlante2.
L’aspect de l’Ange parlait aussi à l’âme. Il avait l’apparence d’un très vrai prudhomme : à poser sur lui les yeux, elle ne pouvait pas douter de sa pureté, de sa loyauté, de sa sainteté. Elle avait entendu dire que l’Ange des Ténèbres arrive à contrefaire les anges de lumière. La lumière qu’elle 130voyait, en ce moment, irradiée par l’Apparition, ne pouvait être que celle d’un ange du Ciel, autrement comment aurait-elle pu mettre en elle cette joie sereine ? Il n’y avait pas à s’y tromper. C’est en vertu de cette expérience qu’elle se récriait qu’elle ne pourrait jamais prendre un démon pour saint Michel, s’il voulait en contrefaire l’apparence.
Malgré la lumière et l’aspect pacifiant de l’Ange, malgré la douceur émouvante de sa parole et sa conformité à ce que Jeanne savait être la Vérité, la fillette s’enferma dans la prudence. Vouer sa virginité n’était pas un engagement à la vérité de l’Ange ; c’était une décision qui échappait, par sa bonté intrinsèque, à toute erreur ou illusion. Vraiment elle était là, pour son âge, d’une prudence à confondre le plus sage des directeurs de conscience : elle s’engageait tant qu’il plairait à Dieu
. Cette fillette de treize ans (peut-être moins) est d’une sagesse étonnante. Elle pourra bien, sans danger garder son secret.
D’autres apparitions suivirent. À la troisième, Jeanne connut l’identité de l’Ange. Il lui montrait tant de choses et si conformes à sa foi, que le doute n’était ni possible, ni sage, ni courageux. C’est pourquoi, comme on l’a vu, elle décida de croire. Sa foi dans l’Ange est volontaire.
La petite phrase : J’eus cette volonté de le croire3
éclaire toute la Geste de Jeanne. Il ne faut pas insister trop sur la grande pitié du royaume ; la grande pitié est un stimulant, mais pas un moteur premier. Nous n’avons aucune raison de croire que les desseins de Jeanne, préformés dans son âme, précèdent et préparent l’Apparition. Cette supposition est faite pour cadrer avec le postulat que l’apparition — création de Jeanne — vient illustrer son rêve de sauver la France.
Or une autre phrase confirme que Jeanne est toute guidée par ses Voix non seulement dans son action mais dans la source de son action. Et cette source n’est pas sentimentale.
Quand on lui demanda si, dans son enfance, elle haïssait les Bourguignons, elle fit une réponse fort instructive pour 131comprendre l’importance de la pédagogie des Voix dans sa formation.
Quand elle eût compris que les Voix étaient pour le roi de France, elle n’aima pas les Bourguignons.4
La formule est claire et ne souffre qu’une interprétation : Jeanne n’avait pas souvenir, avant les Voix, d’avoir eu de l’aversion à l’égard des Bourguignons. C’est sur les Voix qu’elle règle ses sentiments.
Cet ordre — le seul que nous livre l’Histoire — renverse l’hypothèse où les Voix sont l’effet et non la cause des préférences politiques de Jeanne. Toute autre explication est sans attache aux faits connus.
On blesse donc la vérité historique et psychologique, quand on fonde la Mission sur des émotions de petite fille sensible, en face des ravages faits dans le pays par des bandes de pillards.
Admettre que les Voix sont un écho de la sensibilité de Jeanne, c’est encore s’imposer une tâche difficile, car il faut construire un schéma psychologique compliqué et fragile ; il faut expliquer comment des impulsions affectives, d’origine locale, familière, presque domestique, se sont transmuées en un dessein national. Et, parvenu là, il faut encore montrer par quel mécanisme cette vaste ambition a dû se projeter en une apparition prescrivant d’abord une réforme intérieure.
L’Apparition en avait annoncé d’autres : celles de deux conseillères que Jeanne devait écouter et croire ; et ces conseillères étaient venues. Leur voix était belle, douce et humble ; et ce que la Voix disait était également beau et excellent (optime et pulchre). Comme symbole de leur martyre, elles portaient des couronnes très précieuses. Jeanne qui ne voulait, ou ne pouvait, donner aucun détail sur l’extérieur des Apparitions, avait congé, dit-elle, de mentionner ces couronnes. Elle refusait de répondre aux curiosités 132bêtes ou perfides sur les cheveux ou les boucles d’oreilles ; mais, des couronnes, d’une opulente richesse, elle pouvait parler sans crainte, parce qu’elles étaient, si les juges avaient pu comprendre ce langage, des preuves de vérité. Par la beauté indicible des couronnes, Jeanne savait la gloire des martyrs, comme Daniel, par la blancheur du lin, l’or fin de la ceinture et l’éclat lumineux du corps, sut qu’il avait devant lui un homme divin. Et, naturellement, les saintes étaient aussi dans la lumière de gloire.
Les conseillères de Jeanne étaient des filles d’homme, plus proches de la voyante que l’ange de Daniel — dont la voix était comme le bruit d’une multitude : leur voix était douce et humble. Jeanne éprouvait pour les saintes des sentiments de révérence et de tendresse : elle se signait à leur venue, s’agenouillait, s’inclinait, et aussi leur montrait une familiarité affectueuse qui appartient à la Nouvelle Alliance : elle les baisait et accolait — prenant leurs genoux entre ses bras ; elle sentait leur bonne odeur ; palpait leur forme, qui ne s’évanouissait pas au toucher.
Les conseillères étaient venues, comme l’Ange l’avait dit, telles par l’aspect et le langage que les faisait prévoir l’aspect et le langage de l’Ange. Leurs paroles enseignaient, confortaient, transformaient. Il était bien nécessaire de conforter, et même de transformer, car outre l’enseignement d’être bonne
, dans un sens très strict et personnel, excluant la plus innocente mondanité, un programme déconcertant avait été révélé.
Jeanne n’y était pas préparée par un désir secret, car elle l’avait accueilli avec des larmes. Après avoir été mise à part, comme une jeune prêtresse de la France ; après avoir accepté de n’être plus une petite fille qui danse sous le Beau Mai, il fallait changer complètement de vie : quitter sa famille, aller trouver le Dauphin, faire la guerre, mettre une armure, chevaucher, vivre parmi des hommes d’armes brutaux et blasphémateurs.
Or c’est là où se démontrait — s’il y avait eu encore la moindre place pour l’illusion — la Vérité des Voix : le programme 133insensé s’accomplissait sous la dictée des Voix : Tu iras chez Baudricourt, il te chassera, puis t’écoutera et t’aidera ; tu iras trouver le Dauphin, il te recevra, tu le reconnaîtras, il acceptera ton secours et ton secours sera efficace. Nous te dirons au fur et à mesure la marche des choses et personne ne pourra honnêtement douter, car les choses se feront comme tu l’auras répété.
Et pour t’accréditer, avant les accomplissements publics, ta personne sera marquée par des signes qui distinguent, quand il le faut, les missions prophétiques : tu auras une épée prodigieuse, tu annonceras plusieurs choses imprévisibles aux hommes et aux démons.
Le vrai martyre de Jeanne, plus cruel que le feu du Vieux-Marché, fut de voir attaquer et blasphémer la vérité des Voix par des Clercs inconvertissables. Elle ne pouvait rien prouver, puisque ses preuves n’étaient pas pour eux.
Comment faire entendre à un Pierre Cauchon, à un Beaupère, à un Thomas de Courcelles, que les Voix étaient célestes à cause de la qualité de la lumière qu’irradiait leur présence. Ce sont des photismes
auraient-ils dit, s’ils avaient parlé le langage des psychiatres ; ou bien ils auraient opiné pour des phosphorescences. Comment faire entendre à ces hommes que la Voix portait le triple sceau de vérité d’être belle, douce et humble ?
Les signes extérieurs ? l’épée, les prédictions ? Des marques du démon, et voilà tout ! Tu devines par les diables…
Les mystiques, sans être environnés d’ennemis aussi implacables que Jeanne, ont bien souvent souffert de l’hébétude spirituelle de leur entourage. Comment convaincre des hommes d’expérience commune de faits incommensurables à ce qu’ils connaissent ?
Jeanne ne pouvait recourir qu’à de vaines affirmations : elle répétait inlassablement que ses Voix venaient de Dieu, qu’elle les entendait tous les jours, plusieurs fois par jour, qu’elle les voyait de ses yeux, les entendait de ses oreilles : 134comme je vous vois, juges et comme je vous entends. Croyez-m’en si vous voulez !
Est-il si sûr qu’ils étaient parvenus à se convaincre complètement de la fausseté des Voix ? Certaines paroles, on l’a vu, semblent indiquer le contraire.
Jeanne ne perdit jamais la foi dans la vérité des Voix et c’est précisément ce qui faisait la mauvaiseté
qui lui fut reprochée après la signature de la cédule. Elle ne la perdit pas davantage au matin du supplice : elle répéta qu’elle les avait vues de ses yeux et de ses oreilles entendues.
On lui parlait d’illusion. Où pouvait-elle mettre l’illusion ? sur quoi, à quel moment ?
Les Voix n’annonçaient-elles pas le mauvais comme le bon ? Après les triomphes ne prédisaient-elles pas le plus redouté des échecs ? Tu seras prise. Et elle avait été prise, dans le délai fixé. Et une fois prise, quand l’espoir naissait que Jeanne de Luxembourg l’arracherait aux Anglais, les Voix avaient parlé contre l’espoir : Il te faut voir le roi des Anglais5.
Un psychologue habile à exploiter les miracles de la subconscience aurait bien étonné Jeanne s’il avait ajouté aux explications de ses juges que toutes ces choses venaient simplement de son tréfonds.
II
Certains croient couper court à tout débat sur les Voix :
La vérité des Voix est impossible, parce que les personnages vus, entendus et touchés sont des créations humaines. Mi-kâ-El est à classer dans la mythologie juive avec les Kéroub d’Ézéchiel ; et, pour Catherine et Marguerite, malgré leur invention plus récente, elles ne sont pas des êtres moins fabuleux.
La solution du problème des Voix serait donc nécessairement et manifestement négative : puisque les êtres qu’elle 135voit sont mythiques, Jeanne rêve éveillée. Sa subconscience, travaillant sur des données traditionnelles, lui a fourni l’imagerie saisissante des visions. Elle a créé, organisé, conduit, animé le scénario varié et vivant des apparitions et des Voix suivant la nécessité du moment. Mises à part des différences qui n’intéressent que le technicien (visions et locutions corporelles
et non imaginaires
ou intellectuelles
), son cas se laisse ramener au cas de tous les visionnaires. La subconscience explique tout. Et quoi qu’on pense, il le faut bien, puisque le Conseil
de Jeanne n’a pas de conseillers existants.
Saint Michel, Mi-kâ-El, l’archange protecteur d’Israël, ne peut, il est vrai, être traité, au regard de l’existence, comme un personnage de l’Histoire profane, ni même de l’hagiographie historique. Il appartient à l’Histoire-Sainte et, en dehors de l’adhésion à la réalité d’une histoire sacrée, on ne voit pas comment sa réalité transcendante pourrait être établie.
Tout au plus l’hagiographie peut-elle produire les repères de sa créance, lesquels ne tirent leur valeur que de leur appartenance à un contexte à la fois très vaste et très riche, mais dont la transcendance est décidée, en fin de compte, par les raisons du cœur
. Mi-kâ-El, comme Geber-El sont des parties indétachables d’un bloc historico-mystique auquel on adhère par la Foi. On ne les croit pas réels directement, par examen d’un texte séparé, mais par voie de conséquence nécessaire.
En ce qui concerne les deux martyres auxiliatrices, il est certain que leurs Acta n’appartiennent pas à l’Histoire : il est impossible d’y démêler le vrai du fabuleux. Mais c’est ici le cas de rappeler que les fantaisies d’un conte hagiographique sont impuissantes à ébranler la réalité d’un saint ou d’un martyr. Qu’un culte soit sorti d’une légende n’est pas une évolution hagiographique normale.
La difficulté, dans le cas des deux saintes, Catherine 136d’Alexandrie et Marguerite d’Antioche, ne vient pas de leurs passions légendaires et composites, mais de ce que leur culte est tardif et que l’intervalle qui le sépare du martyre est sans repères.
Le problème se pose donc dans les termes suivants : les deux saintes qui se montrèrent à Jeanne pendant sept ans n’étant pas d’une existence démontrée, la raison nous enjoint-elle de conclure inévitablement à l’illusion de la voyante ?
Cette solution radicale négative ne peut être acceptée prima facie que par ceux qui, en tout état de cause, l’auraient déclarée seule valable. C’est une solution philosophique empruntant un argument à la critique historique.
Or la critique historique ne nous apporte rien de décisif. Ses conclusions, touchant sainte Catherine et sainte Marguerite, ne sont pas comparables à celles qu’elle est en droit de former sur l’inexistence historique de certaines créations littéraires avérées (du type Nicéphore ou Barlaam et Ioasaph). Elle ne nous dit pas : Ces saintes sont des inventions hagiographiques ; mais — ce qui est bien différent : Je n’ai pas en mains des éléments documentaires permettant d’affirmer l’existence historique de ces saintes. Je dois — sur mon terrain critique — rester dans le doute, jusqu’au jour où un fait nouveau orientera autrement ma décision. Car c’est une chose qui est arrivée (et il serait bien osé de dire qu’elle n’arrivera pas, dans le cas présent) que la découverte inopinée d’une inscription, la mise au jour d’un sanctuaire, ait vérifié des traditions qu’il était de mon devoir d’affirmer sans valeur, parce que fondées sur documents tardifs et suspects.
Demain, peut-être, le hasard d’une fouille me prouvera que la Marguerite vénérée par Jeanne d’Arc n’est autre que l’historique martyre Pelagia d’Antioche, confondue avec l’autre Pelagia — la pénitente, également d’Antioche — surnommée Margarito, pour les perles dont elle se parait avant sa conversion.
Et pour Catherine, il n’en est pas autrement. Ses Acta 137sont certes fabuleux et la venue de son tombeau au Sinaï ne m’inspire pas confiance, mais je dois avouer que la vie d’une sainte Jeanne d’Arc qui ne me serait connue que par tradition orale ne me paraîtrait pas moins légendaire. Je ne vois pas comment je pourrais ajouter foi, historiquement, à l’existence de cette jeune fille qui, après avoir remis un roi dépossédé sur son trône, avoir chassé ses ennemis au moyen d’une épée merveilleuse, aurait péri dans les flammes et dont les cendres auraient été jetées dans un fleuve.
Dans ces conditions, j’avoue encore qu’à la solution radicale négative d’origine philosophique peut légitimement s’opposer une solution radicale positive consistant à inférer, des expériences mystiques de Jeanne, l’existence historique des martyres qu’elle voyait. Au lieu de dire : Puisque Jeanne a vu lui apparaître des personnages dont l’existence historique n’est pas documentairement démontrée, ses visions sont hallucinatoires, on fait le raisonnement inverse : Puisque Jeanne a eu des visions et des révélations résistant avec une force exceptionnelle aux explications naturalistes, c’est que les saintes qu’elle voyait et entendait sont vraies. L’histoire de ces saintes est insuffisante, inextricablement encombrée de fables ; mais l’histoire avérée et authentiquement merveilleuse de sainte Jeanne est, à sa manière, un document indirect dont je ne puis contester la puissance.
III
Aux esprits rebelles à cette valeur discriminante des Voix, dans une difficulté historique, on peut proposer autre chose :
Si une découverte archéologique de conséquence inverse venait à se faire : s’il était démontré que les deux saintes sont des fictions hagiographiques, il resterait impossible d’abandonner la transcendance des expériences de Jeanne. Il conviendrait d’en maintenir la valeur intrinsèque et la vérité suprahistorique.
Edmond Richer, sorboniste du XVIIe siècle, avait envisagé cette occurrence. Il pensait que des anges étaient venus à 138Jeanne et avaient pris l’apparence des saintes pour s’ajuster aux croyances de la voyante et de son temps :
Je tiens, dit-il, comme le plus probable et conforme au sens de l’Écriture que c’estoient des anges qui apparaissoient à cette fille sous la forme et figure de ces deux saintes, qu’elle honorait selon l’usage et pratique de l’Église catholique. Raison qui peut satisfaire à toutes les objections qu’on pourrait alléguer des légendes des saintes Catherine et Marguerite, ni plus ni moins que si elles estoient apocryphes.6
De telles apparitions ne seraient pas une tromperie à l’égard de la voyante. Elles seraient les saintes comme Jean-Baptiste était Élie revenu sur terre7. Les aspects symboliques des visions seraient vrais, comme exprimant avec toute l’adéquation possible les vérités éternelles auxquelles Jeanne adhérait implicitement dans sa foi aux deux saintes.
Que celles-ci soient ou non historiques, Jeanne n’avait de leur vie qu’un savoir sans valeur. Pourtant, ce qu’elle savait d’elles, ce qu’elle honorait, vénérait en elles avait une vérité permanente, une vérité hors des prises de l’Histoire passée ou à venir.
Dans la personne de Catherine et de Marguerite, elle vénérait la virginité, l’amour de Dieu, la sagesse chrétienne et l’abnégation du martyre, et elle les honorait en les imitant jusqu’à mourir comme elles. Ce ne sont pas là des réalités qui puissent s’évanouir comme une fiction historique.
Croit-on qu’éveillée au monde de l’Éternité Jeanne ait pu éprouver une ombre de déception pour n’y pas voir ses sœurs du Ciel ? Ou, plutôt, est-il imaginable qu’elle ne les y ait pas vues, dans la grande multitude que personne ne peut compter de toute nation, de toute tribu, de tout peuple et de toute langue, se tenant devant le trône, en face de l’Agneau, vêtues de robes blanches, avec des palmes dans leurs mains
?
Ainsi, de toute manière, les visions sont vraies, et ne laissent place à aucune déconvenue. La révélation de la vie bienheureuse n’a pu être, pour Jeanne, que l’assouvissement 139du désir qui la faisait pleurer de n’être pas emmenée par les Voix. Le Paradis où elle n’aurait pas retrouvé les saintes est un paradis d’homme, et le Paradis vrai les contient.
Et cela est vrai aussi de l’Archange, dont les trois syllabes : Mi-kâ-El, proclament l’altérité essentielle de l’Être divin. Mi-kâ-El est une vérité si riche que l’intelligence — en dehors de toute foi dogmatique — se refuse à ce qu’il ne soit qu’un nom. Il est une vérité divine hypostasiée. C’est à partir de la notion exprimée par Mi-kâ-El que s’est construite l’inépuisable notion négative de la mystique spéculative
, laquelle amène ses tenants à prononcer que le nom le plus adéquat de la Divinité est Néant : néant de tout ce que nous savons, connaissons, comprenons.
Il faut conclure qu’une entité céleste portant dans le nom livré aux lèvres humaines une si prodigieuse densité ne peut être qu’une révélation, une inspiration transcendante. Qu’elle fût empruntée par les Juifs à quelque angélologie antérieure n’en entamerait pas la valeur ontologique.
On voit, par ces considérations, que l’Histoire n’est pas outillée pour s’attaquer efficacement à la vérité des Voix. Ses considérations sur le culte de saint Michel au XVe siècle n’effleurent pas même le problème. Le culte de saint Michel n’est la cause des visions que si ce culte va à une idée humaine et non à un être substantiel. Les signes qu’on peut trouver, au temps de Jeanne, ou avant, d’une dévotion à saint Michel, situent les visions dans un contexte illustratif mais non explicatif. La vraie question, la seule intéressante, l’unique question, est de savoir si ce culte va à une réalité spirituelle subsistante ou à un être mythique8.
S’il va à un Esprit vivant et l’atteint, cet esprit apparaît à Jeanne d’Arc parce qu’il le veut ou le doit, et la cause des apparitions n’est pas à chercher dans des contingences historiques.
On voit le prix qu’il faut donner, sous ce regard, au bric-à-brac d’antiquaire, où l’on montre gravement qu’il y avait, ou devait y avoir, à Domrémy, un archange en bois peint.
140Notes du chapitre XIV
- [1]
Les paroles de Jeanne — ou du moins les traces qui nous en restent — ne sont pas entièrement claires. À la question :
Est-ce à Dieu que vous avez voué votre virginité ?
elle répondit qu’il était bien suffisant de faire sa promesse aux saintes, messagères de Dieu (Q I 127). Puis elle ajouta qu’elle avait fait son vœula première fois qu’elle avait ouï la Voix
(Ibid., 128). Il est possible qu’elle ait formé son vœu la première fois et l’ait renouvelé en présence des saintes. Jeanne ne peut être toujours satisfaisante pour l’historien méticuleux, car elle n’attache pas la même importance que lui à des détails qui sont pour elle négligeables : ma Voix désigne indifféremment l’Ange ou les saintes et l’on sait qu’elle regarde les paroles de tous comme les paroles de Dieu. - [2]
Cf. sainte Thérèse, Vie, ch. XXVIII, p. 301 (éd. Bouix).
- [3]
Cf. ch. XXX, n. 1.
- [4]
Q I 65-66 :
Respondit quod, postquam intellexit ipsas voces esse pro rege Franciæ, ipsa non dilexit Burgundos.
- [5]
La déclaration de Jeanne sur ce point se trouve à la suite de l’article XVI du Réquisitoire, comme extraite de l’interrogatoire du 3 mars, où elle ne figure pas :
Item dixit quod domicella de Luxemburgo requisivit dominum de Luxembourc, quod ipsa Johanna non traderetur Anglicis.
De Courcelles a supprimé ce passage dans sa traduction latine.
- [6]
Cité par Dunand, Études critiques, 645.
- [7]
Je vous dis qu’en réalité Élie est venu […] comme il est écrit de lui
(Mc. IX, 13).Alors les disciples comprirent qu’il leur avait parlé de Jean, le Baptiste
(Mt XVII, 13). - [8]
Sur les manifestations de saint Michel, voir les Acta Sanctorum, au 29 septembre.
Le mont Tombe avait été consacré à l’archange par saint Aubert, évêque d’Avranches, à la suite d’une triple vision. Le mont Saint-Michel devint d’une grande popularité comme lieu de pèlerinage, Henry II d’Angleterre, Louis VII, Saint Louis, Philippe III, Charles VI s’y rendirent. Églises, monastères, sanctuaires, dédiés à saint Michel, en France, en Espagne, en Allemagne, étaient innombrables. Ces faits sont utiles à rappeler pour montrer l’inutilité des recherches pseudo-érudites pour expliquer par tel minuscule détail (statue, vitrail ou étendard du Dauphin) pourquoi c’est saint Michel 141qui apparut à Jeanne d’Arc. Si elle avait une dévotion personnelle à l’Archange, nous n’en savons rien. Par contre, nous avons la preuve qu’elle n’avait pas l’esprit absorbé par saint Michel dans le fait de son étonnement devant l’apparition et son hésitation durable à l’identifier.
143XV. Les Voix in extremis
I. Alchimie judiciaire
Huit jours après le supplice de Jeanne, une lettre du gouvernement anglais annonçait à l’Empereur d’Allemagne et aux autres Princes de la Chrétienté la victoire remportée, place du Vieux-Marché, sur les Puissances du Mal ; et vingt jours plus tard, une autre lettre de même teneur était adressée aux prélats, nobles et cités du Royaume de France. La première était en latin, la seconde en français1.
La mort de Jeanne par le feu était annoncée comme un grand bienfait pour la Chrétienté, qu’elle purgeait d’une femme très perverse et dangereuse pour la Foi. On y gardait, pour la qualifier et flétrir, le vocabulaire du Réquisitoire, des prêches et exhortations, les mots de la mitre et de l’écriteau. Jeanne était une devineresse, une amie et alliée des démons, une sorcière.
Le thème n’avait jamais varié : il était antérieur au Procès. Cauchon, au temps où il priait le Duc de Bourgogne de livrer sa captive contre rançon royale, faisait déjà entendre les mots qui seraient le refrain du Procès et que redit son Épilogue : sortilèges, divination, idolâtrie, invocation des diables2.
N’accusons pas Cauchon de manquer d’imagination ou d’intelligence : il avait exactement, de l’une et de l’autre, ce qu’il fallait pour son travail. Il savait la force irrésistible du mensonge massif, patiemment, invariablement répété.
144Il n’y a aucun doute que les circulaires anglaises eurent de l’effet et firent vaciller bien des consciences dans leur foi en Jeanne d’Arc. Comment ne pas croire qu’il y avait du vrai dans des affirmations aussi fermes sur la perversité de cette femme ? Et, puisque des hommes savants, ayant autorité, soucieux de la santé du Corps Mystique de l’Église, affirmaient qu’elle avait avoué ses crimes, était-il sage, était-il permis de croire qu’ils étaient des imposteurs ?
Voyant approcher sa fin, elle connut clairement et avoua que les esprits qu’elle disait lui être souvent apparus étaient mauvais et menteurs et que la promesse que ces esprits lui avaient faite plusieurs fois de la délivrer était fausse. Et ainsi elle reconnut avoir été moquée et trompée par les dits esprits.3
Telle était, dans la lettre à la France, la nouvelle qu’il était enjoint aux autorités ecclésiastiques de répandre dans chaque diocèse, par prédication et sermons publics et autrement… pour le bien et exaltation de la foi et l’édification du peuple chrétien
.
Ce que pouvait donner, dans la bouche d’un prédicateur zélé, le contenu de la circulaire, nous en avons une idée par le prêche que fit à Paris, le 4 juillet, l’inquisiteur Jean Graverent. Il fit de Jeanne un suppôt d’enfer et la montra appelant dans sa détresse les démons qui, jadis, lui apparaissaient en guise de saints
. Mais ces faux alliés, heureux de la perdre, l’abandonnèrent4.
Le Bourgeois de Paris
, dans son Journal, va encore plus loin : il ne sait plus s’il faut distinguer la Pucelle d’un diable incarné :
Cette créature en forme de femme, qu’on nomme la Pucelle. Ce que c’était, Dieu le sait !5
Pour qui garde mémoire des paroles prononcées par Jeanne le 28 mai, réaffirmant devant Cauchon la vérité des Voix : Mes Voix sont sainte Marguerite et sainte Catherine, et de Dieu
, le mensonge de la lettre anglaise est certain. Il est impossible que, deux jours après, au moment où il n’y a plus pour elle ici-bas ni crainte ni espoir, Jeanne blasphème 145l’Archange et les saintes, en les disant des démons. Même si sa foi avait fléchi, elle parlerait autrement.
Le mensonge est certain. Mais Cauchon était un politique trop prudent et un juriste trop soigneux pour répandre un faux diplomatique sans l’asseoir sur un semblant légal. Ce semblant, c’est l’interrogatoire privé qu’il organise le matin du supplice, dans la prison, et dont le texte, rédigé plus tard, est connu sous le nom d’Information posthume6.
Le matin du 30 mai, entre 6 et 7 heures (Jeanne doit être à 8 heures sur la place pour s’entendre lire la sentence), Cauchon et sept autres se rendirent auprès de la prisonnière. On venait lui signifier sa mort, l’exhorter à contrition et lui faire dire, sur les Voix, par questions appropriées, des paroles auxquelles ce serait un jeu de donner ensuite le tour et la portée voulus.
Cette séance in extremis était nécessaire pour compenser l’échec de l’abjuration, reconnu publiquement par Cauchon7.
Des questions posées et des réponses, on ne fit pas procès-verbal. La pièce intitulée Information se donne comme l’écho d’une enquête menée une semaine plus tard auprès des hommes qui s’étaient rencontrés, comme par hasard, dans la prison et qui auraient questionné — ou entendu questionner — la prisonnière.
C’est un document de rédaction confuse, enregistrant sans méthode les dires de témoins souvent indirects : tel rapporte la réponse que lui fit Jeanne ; mais tel autre, c’est la réponse qu’il a entendu faire par Jeanne à un confrère et, parfois même, la réponse qui aurait été faite au dit confrère, sans que le déposant lui-même l’ait entendue…
Naturellement, cette confusion n’est pas l’effet d’une négligence : elle est le fruit d’une méthode qui avait fait ses preuves au Procès.
Ce qu’il fallait, pour en extraire la matière du faux reniement des Voix, c’était un texte embroussaillé, mais de contenu assez divers pour faire figure de document honnête : les 146dépositions de l’Information contiennent du faux manifeste, du possible, de l’improbable, de la vérité triturée et, en quantité très petite, mais repérable, de la vérité pure.
C’est ce résidu de vérité — laissé soit par prudence, soit par oubli, soit peut-être par un certain respect de la forme — qu’il est intéressant de découvrir et d’isoler, pour montrer ensuite comment, sans poser au départ un mensonge absolu, il a été possible, par un remaniement de propositions choisies, de tirer des réponses de Jeanne (peut-être même d’une seule réponse) une série logiquement enchaînée d’affirmations, lesquelles se trouvent être, en fin de compte, tout le contraire de ses paroles et de sa pensée.
Cauchon a eu l’intuition de ce que l’imminence du supplice lui permettait d’obtenir avec certitude de la bouche de Jeanne : une réponse, une simple phrase, qu’elle ne pouvait pas ne pas prononcer, et qui serait entre ses mains la prémisse d’un syllogisme infernal.
Ce que Cauchon a dit à Jeanne ; ce que Jeanne a répondu se trouve enregistré dans deux témoignages concordants (Jean Toutmouillé, Thomas de Courcelles), dont ci-après les passages utiles :
Toutmouillé :
Mgr l’évêque de Beauvais a dit à Jeanne en français :
Or ça, Jeanne, vous nous avez toujours dit que vos Voix vous disaient que vous seriez délivrée : vous voyez maintenant comment elles vous ont déçue. Dites-nous maintenant la vérité.Alors Jeanne répondit :Vraiment je vois bien qu’elles m’ont déçue.8
Courcelles :
Mgr l’évêque de Beauvais demanda à Jeanne si les Voix lui avaient dit qu’elle serait délivrée ; et elle répondit :
Mes Voix m’ont promis que je serais délivrée et de faire bon visage.Et il me semble que Jeanne ajouta :Je vois bien que j’ai été trompée.Alors Mgr de Beauvais dit à Jeanne :Vous pouvez bien voir que des Voix de la sorte n’étaient pas de bons esprits ou qu’elles ne venaient pas de Dieu, sans quoi elles n’auraient jamais dit de mensonge.9
Ces deux témoignages sont d’une importance hors de pair, 147car leur coïncidence presque complète (tout à fait exceptionnelle et frappante dans la disparate des autres dépositions) est une marque d’authenticité, confirmée en même temps par la grande probabilité des paroles de Jeanne. De ces paroles prises telles quelles, on conclut normalement que Jeanne n’a aucunement renié ses Voix. Or elles vont servir à établir le contraire et il n’est pas malaisé de voir par quelle manipulation Cauchon a fait sortir, de prémisses vraies et innocentes, un syllogisme empoisonné.
Pour mieux faire voir le travail, il ne sera pas inutile de grossir et simplifier :
On vient de dire à Jeanne : Dans un instant, vous allez mourir.
Alors, Cauchon : Vos Voix vous avaient bien dit que vous seriez délivrée ?
et (peut-être même n’attendit-il pas la réponse, connue et superflue) il ajouta : Vous voyez bien maintenant qu’elles vous ont trompée.
Il n’en faut pas plus. La partie est gagnée : le syllogisme peut se dérouler sans que Jeanne ait rien à dire. Cauchon va parler pour elle. Et il déduit :
- mes Voix m’ont dit que je serais délivrée ;
- or je vais mourir ;
- donc mes Voix m’ont trompée ;
- donc mes Voix sont menteuses ;
- donc elles viennent d’esprits mauvais.
Il y avait là, pour le fond, tout le nécessaire ; mais la forme demandait à être améliorée car un critique pointilleux pouvait observer que la méchanceté des esprits était ici la conséquence (peut-être discutable) de la tromperie sur la délivrance. Or il est bon de mettre l’opinion publique en face de vérités simples et assimilables. Il suffisait, pour avoir un bon texte, de mettre en tête ce qui était en queue et d’affirmer, d’abord et absolument : Les esprits sont mauvais.
Qu’ils fussent menteurs, qu’ils eussent fait à Jeanne une promesse fausse, c’étaient des détails à donner ensuite et comme illustration.
148Le travail était terminé, le travail était parfait : la formule pouvait prendre place dans les documents officiels :
À la Chrétienté
Aperte cognovit et plane confessa est spiritus illos quos sibi visibiliter apparuisse frequentius asserebat, malignos et mendaces exstitisse ; liberationem quoque sui a carcere, per eosdem spiritus falso fuisse promissam, et sese illusam atque deceptam fatebatur.10
À la France
Elle congnut plainement et confessa que les esperilz qu’elle disoit estre apparus à elle souventeffois estaient mauvais et mensongiers, et que la promesse que iceulz esperilz lui avaient pluseurs fois faicte de la délivrer, estoit faulse ; et ainsi se confessa par lesditz esperilz avoir été moquée et déceue.11
L’ensemble des témoignages qui forment le texte de l’Information posthume n’est pas une pièce judiciairement authentique, en ce sens que ni les témoins ni les greffiers ne l’ont signée. L’un d’eux, Manchon, a même spécifié que, requis de mettre sa signature sous le compte rendu d’une rencontre privée, se faisant après la clôture officielle du Procès, il avait refusé.
Se fondant sur l’illégalité de cette pièce, certains historiens ont refusé d’en discuter le contenu, considéré par eux comme inexistant12. Cette attitude serait de mise dans un procès en cours. Historiquement, elle n’est pas recevable. Que Jeanne ait reçu au matin de sa mort la visite de Cauchon et de quelques autres ; qu’on l’ait questionnée ; qu’elle ait parlé, ce sont des choses qui ne font pas de doute, avec ou sans signatures. L’historien se trouve donc devant une pièce juridiquement illégale, dont il doit tirer parti, en l’examinant avec la prudence et le préjugé qu’exigent son origine et son propos.
149Ce travail n’est pas inutile, car il produit la preuve nouvelle, palpable et nullement sentimentale, que Jeanne, au matin du 30 mai n’a pas renié ses Voix. Ce que l’intuition affirmait, l’analyse le confirme.
L’Information posthume n’est pas un document négligeable touchant le problème des Voix, ainsi qu’on a pu le voir au chapitre Choses très petites
(chapitre VI). C’est un document frauduleux, falsifié, mais son texte, lu comme il faut, laisse transparaître la vérité, laquelle, ainsi qu’on pouvait s’y attendre, est favorable à Jeanne et à ses Voix.
II. L’invocation dans les flammes
Pourquoi, dira-t-on, cette analyse minutieuse de l’Information, puisque Jeanne, comme chacun le sait, va proclamer une heure après, dans les flammes, que ses Voix étaient véridiques ? Peu importent les aveux extorqués et frelatés de la prison, puisque nous allons entendre le cri poussé sur la Place : Mes Voix ne m’ont pas trompée !
Même si le cri est vrai, il est bon de savoir qu’il n’est pas un désaveu ; que Jeanne n’a rien à rétracter devant la foule du Vieux-Marché qu’elle aurait concédé dans la prison. Et sous ce regard l’analyse est utile.
Mais le cri est-il vrai ? Sur quoi se fondent ceux qui le répètent13 ?
Treize témoins présents au supplice ont rapporté ce qu’ils avaient entendu des paroles de Jeanne14. Tous l’ont entendue répéter le cri de Jésus
(qu’elle prononça encore en expirant). Un seul mentionne une invocation à saint Michel15. Aucun ne rapporte la phrase traditionnelle ni même des paroles s’en rapprochant et capable de l’avoir suggérée.
Frère Ysambard, qui resta jusqu’à la fin en face de Jeanne, lui tenant sous les yeux la croix qu’elle avait demandée, 150n’a entendu que ce nom de Jésus
et des invocations aux saints et saintes de Paradis
16.
Son compagnon, Frère Martin Ladvenu qui, lui aussi, avait été autorisé à rester près du bûcher, ne dit pas autre chose, dans sa première déposition (1450) :
Appelant tousjours le nom de Jhésus et invocant dévotement l’ayde des Saincts et Sainctes de Paradis.17
Ce même Frère Martin, il est vrai, ne s’en est pas tenu à cette déclaration. Il a déposé de nouveau, six ans après, et cette fois, il a prononcé des paroles d’où l’on a tiré la protestation supposée :
Dit et dépose que, toujours jusqu’à la fin de sa vie, elle a maintenu et affirmé que ses Voix étaient de Dieu et que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait sur le commandement de Dieu, et qu’elle ne croyait pas avoir été trompée par ces Voix ; et que les révélations qu’elle avait eues venaient de Dieu.18
Cette déclaration est précieuse ; mais elle ne contient pas ce qu’on y a mis. Frère Martin a dit, en 1450, ce qu’il a entendu quand il était près du bûcher et il n’a pas dit alors avoir entendu Jeanne proclamer que ses Voix ne l’avaient pas trompée. Les termes mêmes de sa déposition de 1456 montrent qu’il rapporte des paroles trop abondantes et explicites pour avoir été criées du bûcher. Jeanne, dans les flammes, a fait entendre de pieuses clameurs ; elle n’a pas fait de discours.
D’ailleurs, si l’on y regarde de près, les paroles de Frère Martin n’impliquent pas que les propos prêtés à Jeanne aient été tenus pendant le supplice. L’expression jusqu’à la fin de sa vie
reste juste même si Jeanne a parlé comme il dit, soit quand elle était encore en prison (où l’on sait que le témoin était présent), soit pendant le parcours de la prison au Vieux-Marché, soit encore, comme on le verra plus loin, après le prêche de Nicolas Midi, avant d’être menée au bûcher.
Bien que Frère Martin soit un témoin de mémoire incertaine, il n’est pas imprudent de le croire quand il dit que 151jusqu’à la fin de sa vie
Jeanne a donné des preuves qu’elle ne cessait pas de croire ses Voix bonnes et divines ; mais c’est outrepasser la vérité historique et c’est blesser la vraisemblance spirituelle de prolonger dans les flammes le combat que Jeanne abandonne, au moment où à genoux, elle réclame une croix, et humblement demande pardon à toutes manières de gens tant de son party que d’autre19
.
Le silence sur les Voix, au milieu des flammes, ne peut contrister l’admirateur de Jeanne d’Arc, parce que loin de la diminuer, il la grandit. N’est-ce pas diminuer Jeanne que de la faire contentieuse en plein martyre ? Et une Jeanne oubliant tout pour son Dieu n’est-il pas plus digne de la hauteur et de la pureté de sa foi ?
Au surplus, nous n’avons pas le choix. L’Histoire ne peut admettre que Jeanne ait prononcé dans les flammes une phrase que personne parmi les témoins de sa mort n’a entendue, à commencer par Frère Martin, qui n’en souffle mot dans sa première déposition.
Elle n’a pas davantage à la supposer, parce que ni la logique ni l’intuition ne la suggèrent en dehors des textes. Il est normal et satisfaisant que l’âme de Jeanne, toujours fixée sur l’essentiel, n’ait pas continué jusqu’au dernier souffle un combat qu’elle n’avait jamais mené pour avoir personnellement raison. Sa lutte héroïque au Procès — plus héroïque et étonnante que sa bravoure aux bastilles ou à la porte de Compiègne — était finie.
Elle n’oubliait certes pas ses Frères du Paradis. Et nous savons par Massieu qu’après le prêche de Nicolas Midi, ayant dans ses bras la Croix de Saint-Sauveur et la baisant, elle invoquait saint Michel, sainte Catherine et tous les saints
. Le témoin n’a pas parlé de sainte Marguerite, mais nous savons bien que c’est un oubli.
Qu’à ce moment, quand elle était encore sur l’ambon où on l’avait mise pour entendre le prêche, elle ait répété que ses Voix étaient vraies et bonnes, c’est loin d’être improbable 152et même, en un sens, c’est évident, puisqu’elle les invoquait.
C’est alors que se placeraient les paroles rapportées par Frère Martin dans sa seconde déposition. Jusqu’à la fin de sa vie
serait le temps écoulé entre les derniers mots de Nicolas Midi : L’Église te remet au bras séculier
et l’instant où elle est livrée aux deux sergents qui la mènent au bourreau.
153Notes du chapitre XV
- [1]
Q I 485-489 ; 489-493. La circulaire anglaise était une réplique triomphante au sommaire de l’examen de Poitiers que Charles VII semble avoir répandu pour montrer qu’il n’utilisait les services de la Pucelle qu’avec la garantie d’une commission qualifiée.
- [2]
Q I 13.
- [3]
Q I 493.
- [4]
Q IV 472.
- [5]
Q IV 464.
- [6]
Q I 477-485.
- [7]
Q I 470. Dans la sentence qu’il lut sur la Place du Vieux-Marché, il est dit, pratiquement, que Jeanne n’a jamais abjuré :
Constat praefatam mulierem a suis erroribus obstinataque temeritate et nefandis criminibus nusquam veraciter recessisse.
- [8]
Q I 481-482.
- [9]
Q I 483.
- [10]
Q I 488-489.
- [11]
Q I 493.
- [12]
Recollectio Johannis Brehalli, in Mémoires et Consultations en faveur de Jeanne d’Arc, etc., par Pierre Lanéry d’Arc, 483.
Ces informations, dit Bréhal, n’ont ni force ni importance. En effet, c’est lorsque la sentence avait été rendue et exécutée et que l’office des juges était pleinement terminé, qu’elles furent reçues, ainsi que la date en fait foi. Elles sont donc complètement en dehors des actes du Procès, sans signature ni paraphe les authentifiant ; par conséquent elles sont non-avenues.
Par contre, un autre théologien, Théodore de Lellis, canoniste célèbre, dans son Summarium, se fonde sur ce document pour établir divers points. (Ibid., 33).
- [13]
Cf. Quicherat :
On l’entendit s’écrier dans les flammes que ses Voix ne l’avaient pas déçue. (Aperçus nouveaux, p. 141).
De même P. Champion :
C’est sur le bûcher, au milieu des flammes, que Jeanne devait se retrouver tout entière, purifiée. Là on l’entendit bien s’écrier que les Voix qu’elle avait eues lui venaient de Dieu ; qu’elles ne l’avaient pas trompée. Cela, Frère Martin Ladvenu put l’entendre, comme le matin où il avait recueilli l’aveu contraire de sa bouche. (Procès, t. I, p. XXX).
Le même auteur lui fait dire, également
sur son bûcher
:Évêque, je meurs par vous.
(Procès, t. II, p. XXXVII). 154Ce sont des paroles qu’elle a dites dans sa prison, le matin du supplice. - [14]
Q II 6-7, 9, 20, 377 ; Q III 53, 90, 114, 150, 170, 182, 186, 191, 194, 202.
- [15]
Q III 53.
- [16]
Q II 6-7 :
Dit oultre, qu’elle estant dedans la flambe, oncques ne cessa jusques en la fin de résonner et confesser à haulte voix le saint nom de Jhesus, en implorant et invocant sans cesse l’ayde des Saincts et Sainctes de paradis ; et encores, qui plus est, en rendant son esperit et inclinant la teste, proféra le nom de Jhesus. (Déposition du 5 mars 1449).
Ipse loquens fuit cum ea in fine dierum, inter flammas, et in ore ejus habuit semper Jhesus. (Déposition de 1452).
- [17]
Q II 9.
- [18]
Q III 170.
- [19]
Q II 19 et Q III 159.