P. Marin  : Jeanne d’Arc, tacticien et stratégiste (1889-1890)

Dossier : Comptes-rendus

Comptes-rendus

Simon Boubée

Le temps où l’on veut tout ramener à la science est-il supérieur à celui où la Foi faisait d’une paysanne l’égale d’Alexandre, d’Hannibal et de Scipion et inspirait aux rois et aux peuples l’excellente et salutaire idée de l’écouter et de la suivre? Si nos illustres savants avaient vécu sous Charles VII, il est infiniment probable que la pauvre Jeanne n’eût pas été prise au sérieux. Aujourd’hui, la France serait Anglaise. Hélas ! ce n’est pas une nouvelle Jeanne d’Arc qui l’empêcherait, le cas échéant, de devenir Allemande. La science y mettrait bon ordre.

La Gazette de France, 30 août 1889, Gallica.

Jeanne d’Arc stratégiste

L’admirable — quasi divine — figure de Jeanne d’Arc a inspiré bien des historiens, bien des poètes, bien des artistes, mais en général on peut dire qu’elle les a mal inspirés. Pourquoi? Sans doute parce que cette figure est tellement sublime que nul écrivain, nul peintre, nul musicien, nul sculpteur ne semble digne de la célébrer.

Il est question de canoniser notre grande héroïne. Les prières qu’on lui adressera pour qu’elle daigne les transmettre à Dieu, seront un hommage digne d’elle. Peut-être Dieu ne veut-il qu’on la glorifie que comme sainte.

Il est pourtant des aspects de Jeanne d’Arc que l’on peut, sans trop de timidité ou sans trop de hardiesse, étudier, discuter, admirer humainement.

C’est ce que vient de faire un officier distingué de l’armée française, M. le capitaine Marin, dans un livre, intitulé Jeanne d’Arc tacticien et stratégiste, livre où il traite de l’art militaire dans la première moitié du quinzième siècle.

Cette étude, parue à la librairie militaire de M. Baudoin, est l’œuvre d’un spécialiste. M. Marin est officier d’artillerie et c’est tout particulièrement au point de vue de son arme qu’il approfondit l’art de la guerre d’il y a quatre cents ans et qu’il discute, admire et glorifie les merveilleuses capacités de notre héroïne nationale.

Cependant, le livre du capitaine Marin n’est pas destiné seulement aux gens du métier.

Ses études stratégiques sont présentées avec tant de méthode et de clarté qu’elles deviennent accessibles même aux gens du monde les moins initiés à l’art de la guerre. Mieux que cela, le capitaine Marin a écrit un livre plein de cœur, de sentiment et d’ardeur patriotique, un beau livre qui est une bonne action, et qui fait honneur à son âme autant qu’à sa science. Il nous apprend lui-même comment l’idée lui est venue d’étudier Jeanne d’Arc au point de vue de l’art de la guerre. Le duc d’Alençon, un des plus illustres capitaines du quinzième siècle, un des lieutenants de Jeanne d’Arc au siège de Paris en 1429, a tracé de la Pucelle le portrait suivant : En toutes choses hors du fait de guerre, elle était simple et comme une jeune fille ; mais au fait de la guerre, elle était fort habile, soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer l’artillerie. Et tous s’étonnaient de lui voir déployer dans la guerre l’habileté et la prévoyance d’un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans. Mais f admirait surtout dans remploi de l’artillerie où elle avait une habileté consommée.

Le capitaine Marin a lu ce passage des Mémoires du duc d’Alençon. Il a été tout surpris de voir un homme de guerre aussi consommé comparer Jeanne à de vieux capitaines. Il s’est dit que les paroles de Bossuet relatives au prince de Condé s’appliquaient à l’humble paysanne et a conclu, sagement du reste, que Dieu lui-même conduisait la main de la Pucelle. Mais par quelles voies Dieu a-t-il conduit l’héroïne à la victoire, c’est ce qu’un soldat chrétien, un officier profondément catholique, avait un intérêt tout particulier à rechercher. Je ne suivrai pas le capitaine Marin dans sa longue et importante étude — à laquelle je reprocherais volontiers d’être écrite tout d’un trait et sans division de chapitres, ce qui en rendrait la lecture un peu pénible, si le style avait moins de clarté et si le sujet était moins empoignant.

Quelques citations donneront une idée de ce bel ouvrage, que je recommande très chaleureusement à tous nos amis. Voici en quelques lignes tout le plan du livre exposé :

Avec les dons qui sont bien à elle, Jeanne est l’idéal de la femme, [… p. 32 …] c’est en parfaite connaissance de la cause et de ses éléments que le lecteur prononcera.

Dans le cours de l’ouvrage, le capitaine Marin trace ces lignes d’une vérité frappante :

La guerre est faite de bon sens comme toutes les choses humaines… [… p. 232 …] avant que Jeanne apparût.

Ce qu’on ignore assez généralement, c’est que l’auteur de l’infâme Pucelle, Arouet de Voltaire, eut un précurseur. Rien qu’un ?… Oui. Quelques auteurs étrangers ont outragé Jeanne d’Arc, comme Shakespeare, par exemple : mais un seul — avant Voltaire — a essayé de la tourner en ridicule dans une relation à prétentions historiques. Cette relation est écrite en langue latine avec beaucoup d’élégance ; elle est l’œuvre d’un conseiller de Philippe le Bon. Voici l’extrait de cette chronique racontant le combat de Compiègne :

Icelle détestable créature, risée des femmes et honte des hommes, [… p. 281 …] que faussement disait estre homme…

Le reste ne peut être cité : même dans cette langue latine qui brave l’honnêteté.

Le chroniqueur bourguignon est un pédant qui fait le bouffon. C’est de plus un sot calomniateur. Faut-il insister sur cette charge grossière ? Nous n’aurions même pas parlé de cette chronique, dit le capitaine Marin, si Quicherat et, après lui, nombre de graves historiens n’avaient consacré à cette relation de longues et solides réflexions, beaucoup plus sérieuses que ne le mérite ce morceau de littérature.

Je vous le répète : lisez ce livre curieux et plein de révélations ; je ne dirai pas qu’il montre la Pucelle sous un nouveau jour ou qu’il modifie l’opinion que l’on se fait généralement de son rôle social, politique et militaire ; mais il donne une idée particulièrement exacte de sa personnalité et de son influence sur les hommes de son temps, princes ou bourgeois, manants ou capitaines.

En lisant cette savante appréciation des exploits de Jeanne, une réflexion me venait. La France moderne s’est trouvée — et peut se trouver encore — dans de bien terribles situations. En ce cas, un cri ne manque jamais de s’élever. Où est le sauveur? Hélas! si, à l’occasion, une Jeanne d’Arc surgissait, comment la traiterait on dans ce siècle de lumière? Certes on ne la ferait pas brûler après ses victoires, mais avant qu’elle ait été à même d’en remporter uns seule, on la confierait aux bons soins du docteur Charcot qui la déclarerait dûment convaincue d’affection hystérique et l’offrirait complaisamment en spectacle aux visiteurs de la Salpêtrière.

Le temps où l’on veut tout ramener à la science est-il supérieur à celui où la Foi faisait d’une paysanne l’égale d’Alexandre, d’Annibal et de Scipion et inspirait aux Rois et aux peuples l’excellente et salutaire idée de l’écouter et de la suivre?

Si nos illustres savants avaient vécu sous Charles VII, il est infiniment probable que la pauvre Jeanne n’eût pas été prise au sérieux. Aujourd’hui, la France serait Anglaise. Hélas ! ce n’est pas une nouvelle Jeanne d’Arc qui l’empêcherait, le cas échéant, de devenir Allemande. La science y mettrait bon ordre.

Simon Boubée

Anatole France

Avant tout, il faut remarquer que cette opinion, qui semble si neuve, est celle même des compagnons de Jeanne.

Le Temps, 1er septembre 1889, Gallica.

L’hiver dernier, dans un de ces dîners charmants où s’épanouit la fleur du goût, de l’esprit et du savoir, et qui sont le chef-d’œuvre de la politesse française, la conversation, longtemps flottante entre les curiosités du jour et les curiosités éternelles, se fixa tout à coup sur quelques traits du caractère de Jeanne d’Arc. Quoi qu’on fasse, il y aura toujours du merveilleux dans l’histoire de cette admirable fille. L’arbre des fées sous lequel elle allait s’asseoir du temps qu’elle était bergère a laissé sur son front une ombre mystérieuse et comme un charme que rien ne peut conjurer. Les convives, tous rompus aux exercices de l’intelligence, s’efforçaient d’éclaircir les points obscurs ou d’indiquer des aperçus nouveaux. Et il était sensible que chacun portait en soi une représentation particulière de Jeanne, et que ces diverses images intérieures différaient autant entre elles que diffèrent les innombrables figures par lesquelles les peintres et les sculpteurs ont voulu exprimer celle que Louis Veuillot a si bien appelée la belle illuminée des champs, cette fleur de lis si svelte et si pure, et d’un si grand parfum. Deux des convives se signalaient par un lumineux enthousiasme. Je me permettrai de les nommer : c’était M. et Mme Dieulafoy, les explorateurs de Suse, à qui nous devons les archers et les lions du palais de Darius ; l’on avait plaisir à entendre les louanges de la bonne Lorraine dans la bouche d’une dame d’un patriotisme exalté, habile à manier les armes, habituée aux fatigues et aux périls des expéditions lointaines et portant, comme Jeanne, l’habit d’homme et les cheveux courts. M. Dieulafoy prit la parole à son tour :

— Jeanne d’Arc, nous dit-il, était douée, au point de vue militaire, d’un merveilleux génie ; c’était un grand capitaine.

Cette opinion causa une certaine surprise, et j’étais, pour ma part, fort éloigné de m’y ranger. Il fallait bien reconnaître pourtant que M. Dieulafoy ne parlait point ainsi à l’aventure. C’est un esprit réfléchi ; ses connaissances sont étendues et bien ordonnées. Il s’intéresse vivement aux choses militaires. Lui-même il a fait la guerre en 1870. C’est précisément à cette époque, nous dit-il, qu’il se fit une opinion sur les talents militaires de Jeanne d’Arc. Devant La Charité, les historiens à la main, il acquit la certitude que la Pucelle savait conduire un siège aussi bien et mieux qu’aucun guerrier de son temps.

— Je ne suis pas seul à penser de la sorte, ajouta-t-il.

Et il nous cita l’opinion du commandant Rossel, qui tenait la Pucelle pour un tacticien du plus grand mérite. Rossel paya de sa vie le crime d’avoir porté les armes contre l’armée de la France.

Les temps étaient terribles. À de pareilles heures, il est bien difficile de faire la part des hommes dans le tumulte des choses. Après dix-neuf ans, peut-être est-il permis, tout en reconnaissant qu’il fut frappé justement, de déplorer la fin tragique d’un jeune officier plein d’intelligence, de savoir et d’énergie, qui, dans sa prison, écrivait, en attendant la mort, des pages fermement pensées. Quand M. Dieulafoy nous fit part d’une conversation qu’il avait eue en 1870 avec le capitaine Rossel sur Jeanne d’Arc officier d’artillerie, je crus bien me rappeler avoir lu autrefois quelques pages de ce même Rossel, relatives à la campagne du sacre de Charles VII considérée au point de vue stratégique. J’étais même à peu près certain que ces pages étaient dans le recueil posthume publié par Jules Amigues. On m’assure à l’instant même qu’elles n’y sont point. Je serais fort obligé à la personne qui les connaîtrait de me dire où elles se trouvent.

Quoi qu’il en soit, l’idée de Jeanne d’Arc officier du génie me semblait étrange, et ce n’est point ainsi que je me représentais la Pucelle. Elle était pour moi, comme pour Veuillot, la belle illuminée des champs. Elle m’apparaissait comme une fille du rêve, dont la vie n’avait été qu’une hallucination sublime. M. Dieulafoy avait glissé sans appuyer, sachant que les propos de table les plus sérieux doivent garder la rapidité, la légèreté et cet inachevé qui plaît et qui charme. Nous n’y songions plus. Mais, l’autre jour, ayant reçu un livre de M. Paul Marin, capitaine d’artillerie, sur Jeanne d’Arc tacticien et stratégiste, je me rappelai les paroles rompues de l’hiver. M. Paul Marin, lui aussi, tient Jeanne pour un grand capitaine, et il s’est efforcé de démontrer ses propositions selon les règles de l’art. M. Paul Marin est un homme de bonne foi ; il aime la vérité d’un ardent amour. Il a cette mâle douceur qui donne à la vie militaire quelque chose de sacerdotal. Son livre, écrit avec une noble candeur, révèle l’âme la plus haute, la plus droite, la plus vraie. Son savoir, sa simplicité, sa forte conviction, m’inquiètent, et je viens ici vous faire part de mon trouble. Rossel, M. Dieulafoy et M. Paul Marin auraient-ils raison ?

Avant tout, il faut remarquer que cette opinion, qui semble si neuve, est celle même des compagnons de Jeanne. Le duc d’Alençon, qu’elle appelait son beau duc et qui combattait à son côté, a porté à cet égard un témoignage dont il est impossible de ne pas tenir compte.

En toutes choses, a-t-il dit, hors du fait de guerre elle était simple et comme une jeune fille ; mais, au fait de guerre, elle était fort habile, soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer l’artillerie.

S’il est vrai, si le dire du duc d’Alençon est jugé conforme à la réalité des choses, comment ne pas appliquer à Jeanne elle-même, comme le fait M. Paul Marin, ces paroles éloquentes par lesquelles Bossuet célébrait la première victoire du grand Condé ? Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants et que, seul, il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu qui l’avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe ? Voyez-vous, dit-il, ce conquérant avec quelle rapidité il s’élève de l’Orient comme par bonds et ne touche pas la terre !… Dieu lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France, durant la minorité d’un roi de quatre ans… À vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroi. Et M. Paul Marin, après avoir suivi Jeanne d’Arc dans la région même où, deux siècles plus tard, le duc d’Enghien remportait une éclatante victoire, compare la campagne entreprise par la Pucelle sur l’Oise en 1430 aux opérations qui précédèrent la journée de Rocroi et ne craint pas de conclure que des deux chefs d’armée le plus souple et le plus fécond stratégiste ne fut pas le prince de Condé.

Pourtant, cette campagne de l’Oise est, de toutes les entreprises de Jeanne, la plus sombre et la moins heureuse. Elle fut marquée par deux échecs, et Jeanne y fut malheureusement prise par les Bourguignons. C’est pourtant là que M. Paul Marin voit éclater le génie militaire de Jeanne. Si je ne puis en aucune façon contrôler ses assertions, il me paraît du moins intéressant de les faire connaître et de solliciter ainsi la critique des connaisseurs.

Jeanne d’Arc défendait Compiègne, qu’elle savait être la clef de Paris, que le duc de Bourgogne menaçait avec son armée. Les Bourguignons occupaient sur l’Oise, en aval Pont-Sainte-Maxence, et en amont Choisy, Pont-l’Évêque, Gournay, Montdidier, Noyon, la Fère. Or, pendant que le duc installait un pont à Choisy, Jeanne prépara contre ses lignes une tentative que M. Paul Marin considère comme inspirée par un sens très juste de la situation. Cette expédition, dit-il, fut très près de réussir. Si elle eût réussi, c’était la déroute complète de l’armée bourguignonne. Il s’agissait d’enlever les Anglais logés à Pont-l’Évêque. Ils étaient une centaine. Si l’on parvenait à les détruire, le duc était coupé de sa base d’opérations. C’est ce que Jeanne comprit ; sa tentative, bien conçue, fut bien exécutée. Sous ses ordres, les Français ayant longé la rive droite de l’Oise, surprirent de nuit la petite garnison de Pont-l’Évêque. Mais celle-ci fit une telle résistance, que les troupes de Noyon eurent le temps de venir à son secours. Quand elles parurent, les défenseurs de Pont-l’Évêque étaient presque entièrement détruits. Jeanne fait sonner la retraite. Les Français se replient en bon ordre sur Compiègne, avec leur matériel intact. C’est un échec ; mais pas une faute n’a été commise.

Ce n’est pas tout. À peine de retour dans la place, Jeanne conçoit une opération encore plus hardie. Il s’agit de franchir l’Aisne à Soissons, qui était au roi de France, de courir droit à Pont-l’Évêque, cette fois par la rive gauche de l’Oise, de détruire le pont et ensuite de contraindre le duc de Bourgogne, coupé de sa base d’opérations, à une bataille désastreuse. Plan excellent, dit notre capitaine d’artillerie :

En opérant par Soissons, tout est facile, le passage de l’Aisne se fait sous la protection de la place ; on y emprunte du canon, des coulevrines, des munitions pour combattre les défenseurs de Pont-l’Évêque.

Il est vrai que Soissons est à huit lieues de Pont-l’Évêque, tandis que Choisy en est à quatre lieues seulement. Mais l’armée française partira de Soissons à la chute du jour, et si, par malchance, un espion avisait les Bourguignons de Choisy, le temps perdu par ceux-ci à s’éveiller, à s’équiper de nuit profiterait aux Français, qui auraient le loisir de rompre le pont avant l’arrivée de l’ennemi.

Il ne s’agit plus, comme la première fois, d’enlever un fort en un clin d’œil. Le château de Pont-l’Évêque est situé sur la rive droite de l’Oise, et c’est par la rive gauche que le pont sera détruit.

L’entreprise est parfaitement concertée ; elle manque pourtant. Mais, cette fois encore, l’échec ne peut être imputé à Jeanne d’Arc. Guichat Bournel, qui tenait Soissons pour le roi, refuse, par une odieuse trahison, l’accès de la place à l’armée royale. Celle-ci se dissout sous les murs de Soissons, passe la Marne et la Seine et se retire vers la Loire. Jeanne voit, sans perdre courage, fondre ses forces militaires. Elle retourne à Compiègne et envoie de tous côtés mander de nouvelles troupes.

Tels sont les deux faits d’armes que M. Paul Marin juge dignes de toutes les louanges. Il faudrait suivre sur la carte le récit qu’il en donne. Je ne puis contrôler ce récit, qui m’intéresse infiniment.

Est-il vrai — voilà la question — que Jeanne d’Arc fut habile stratégiste et tacticien consommé ? Est-il vrai, pour employer l’expression d’un Bourguignon, d’un ennemi, qu’en fait de guerre elle ouvra merveille ? Une opinion fondée, comme celle du capitaine Marin, sur une longue étude des textes et de profondes connaissances techniques, doit donner à réfléchir.

L’idée que je me faisais de Jeanne d’Arc en serait bien altérée, et il faudrait changer plus d’une ligne à la statue que j’ai lentement sculptée dans mon esprit. Mais le premier devoir de tout homme qui ose parler au public et qui s’est voué au travail redoutable de la plume est d’être attentif à corriger ses erreurs. Il doit imiter cet honnête homme dont M. Renan a dit : La vérité le conduisait comme un enfant.

Anatole France.

Paul Ginisty

C.-R. de Paul Ginisty, par ailleurs directeur de la Vie militaire, hebdomadaire fondé quelques années plus tôt.

Le XIXe siècle, 2 septembre 1889, Retronews.

Je me souviens d’une pièce admirable que je vis jouer dans une baraque foraine. C’était, une fois de plus, toute l’histoire de Jeanne d’Arc. Mais la Jeanne d’Arc qui était offerte là sur ces planches primitives, tandis que le vent secouait violemment les toiles de la loge, était d’une conception tout à fait savoureuse, dans son ingénuité. C’était une Jeanne d’Arc vieux grognard, militaire dans l’âme, ne badinant pas avec la discipline. L’auteur, évidemment, avait été nourri de la lecture des anciens drames du Cirque. Il y avait là une scène délicieuse. Jeanne d’Arc, cuirassée et casquée, faisait une ronde, seule, et trouvait une sentinelle endormie. Elle avait une forte exclamation de colère : Mauvais soldat! s’écriait-elle, tout comme dans la Grande Duchesse. Elle était sur le point de le réveiller, après avoir contemplé le dormeur avec dédain, pour lui infliger une bonne punition. Je ne sais même trop si le mot de salle de police n’était pas prononcé. Mais elle avait un mouvement d’épaules significatif, qui indiquait qu’il n’y avait aucun fond à faire sur des gaillards comme ce factionnaire négligent. Elle se bornait donc à ramasser son arbalète, après l’avoir examinée, en connaisseur, avec un hochement de tête. Hein ! comme c’est tenu, ces armes! et elle montait la garde à la place du soldat, ce qui lui donnait l’occasion de s’apercevoir de l’approche des Anglais et de les repousser victorieusement.

Cette Jeanne d’Arc, ronchonnant, férue des détails du service, passant des revues d’astiquage comme un sergent de semaine, c’était, positivement une création étonnante. Et je vous jure que le bon public ne se sentait pas d’aise. L’héroïne, ainsi présentée, n’était pas embarrassée de complications mystiques. Ce n’était plus qu’un rude soldat.

Ce n’est pas assurément tout à fait ainsi que l’envisage un capitaine d’artillerie, M. Paul Marin, qui vient de consacrer, après tant d’autres! une nouvelle étude à Jeanne d’Arc, car, à ce qu’il semble, elle est toujours d’actualité depuis quelques années. C’est même un fait typique, que la vénération nouvelle dont la vierge guerrière est entourée, ayant provoqué non seulement des livres, des statues, mais même un panorama! C’est plus d’une fois que j’ai été amené à parler ici des manifestations curieuses ou caractéristiques dont la mémoire de la Pucelle est l’objet.

Mais M. Paul Marin, lui, soutient une thèse assez intéressante. S’il a trop de sérieux pour ne voir en Jeanne d’Arc, comme dans le théâtre forain, que la soldat ; s’il est même disposé à reconnaître en elle l’inspirée; s’il tend à admettre une mission divine accomplie par elle, il s’attache à vouloir prouver qu’elle fut, du moment où elle se mit à la tête de l’armée, un stratégiste accompli, un tacticien consommé. Il proteste contre l’opinion qui lui accorde seulement des éclairs de génie, grâce auxquels elle accomplit des prodiges. Pour lui, ce ne fut pas au hasard quelle bataille, ce ne fut pas uniquement par sa foi et son patriotisme ardents qu’elle réussit souvent à vaincre les Anglais. Il affirme qu’elle eut bien toutes les qualités d’un général d’armée, qu’elle n’agit que selon les règles de la science militaire, qu’elle connaissait merveilleusement son métier.

Il a repris ses campagnes, il les a suivies au seul point de vue manœuvrier, il les a comparées à celles des généraux qui, plus tard, ont opéré dans les mêmes régions, et il déclare ses plans impeccables, parfaitement nets, et tels qu’on ne ferait pas mieux aujourd’hui. C’était là une opinion piquante à défendre. M. Paul Marin a mis un beau feu à exposer ses raisons de s’arrêter à ce jugement, ne voulant parler qu’en militaire, en critique, comme un historien s’exprimerait sur le compte de Napoléon. Et ce nom est, en effet, souvent prononcé par lui, pour signaler le rapport qu’il y a entre certaines conceptions hardies de Jeanne d’Arc et d’audacieuses combinaisons de Bonaparte. Certes, le rapprochement était assez inattendu. Mais les écrivains qui ont une idée fixe ne reculent devant rien. Il faut dire, en tout cas, que le capitaine Marin s’y est pris d’une façon très séduisante pour faire partager son sentiment à ceux qui se contentent d’admirer en Jeanne d’Arc l’incarnation la plus pure et la plus touchante du dévouement envers la patrie.

Il ne se charge pas d’expliquer d’où lui venaient, à elle qui n’avait eu ni l’exercice de la guerre, ni la lecture des campagnes passées, ni la conversation des soldats éprouvés, ces dons des talents militaires. Il les constate seulement et les retrouve même dans les opérations qui aboutirent à sa capture à Compiègne, dans cette campagne de l’Oise dont on fait généralement bon marché pour n’exalter que sa campagne de la Loire. Si elle fut prise, ce ne fut pas que son génie eût une défaillance, c’est qu’elle ne fut pas obéie entièrement, c’est qu’il y avait trop de gens intéressés à sa perte, c’est que Flavy, le gouverneur de Compiègne, joua un double jeu, ne travaillant qu’à son ambition.

Mais, avant cette heure fatale, M. Marin fait ressortir la constante supériorité de ses dispositions. En ce qui regarde la technique de la guerre, il s’émerveille surtout de ses fréquentes marches de nuit, accomplies avec une sûreté extrême. Selon le mot qui devait être dit plus tard par la maréchal de Saxe, elle gagna plus d’une bataille avec les jambes de ses fantassins. Ces marches de nuit, notamment, dénotent le tacticien; car, plus que toutes les autres, ces opérations sont difficiles, réclament des soldats bien tenus dans la main de leur chef. N’est-ce pas un vieux proverbe militaire que deux marches de nuit usent une colonne comme vingt marches forcées de jour ?

Ce n’est donc pas seulement par les assauts et les batailles rangées livrées par elle que, aux yeux de la critique des choses de la guerre, elle est remarquable : c’est par la façon dont elle porte rapidement ses troupes d’un point à l’autre, ou dont elle conduit une retraite, économe du sang de ses troupes, ou encore dont elle pare d’instinct à la défaillance imprévue d’une des ailes de son armée. Je ne saurais, ici, suivre te travail de M. Marin dans ses détails; il suffit d’avoir indiqué la thèse soutenue par lui. Un des exemples qu’il choisit pour mieux démontrer les ressources du génie militaire de Jeanne d’Arc est son attaque de Pont-l’Évêque pour tenter de couper l’armée des Bourguignons, accomplie avec une décision singulière, avec des troupes qui ne pouvaient être bien disciplinées que par elle, pour avoir fait six lieues en silence, dans l’obscurité, afin de surprendre une garnison endormie. Ce n’était plus là seulement de l’élan, de l’intrépidité : c’était de la témérité réfléchie. M. Marin ne néglige rien pour attester ainsi la maturité de ses conceptions, pour prouver qu’elle s’entendait à l’administration de son armée comme à sa conduite, qu’elle n’ignorait rien de la stratégie, qu’elle fut toujours égale à elle-même, qu’elle fut vraiment un chef militaire dans toute l’acception du mot.

Mon Dieu! tout cela est, j’en, conviens, fort intéressant, au moins comme jeu d’historien. Il se peut même que tout ce qu’avance M. Marin soit l’exacte vérité. Mais, le dirais-je? j’aimerais mieux qu’on laissât la figure de Jeanne d’Arc dans le vague de sa légende merveilleuse. Que gagne-t-elle de plus, au fond, la surhumaine et idéale héroïne, à ces minutieuses discussions? N’est-ce pas précisément par tout ce qui flotte encore d’inconcevable et de troublant autour de son épopée, que la vierge guerrière garde son incomparable prestige poétique? Sous prétexte d’ajouter à sa gloire (et, comme c’est ici le cas, avec les meilleures intentions du monde), on risque de la rapetisser au niveau commun, elle qui est au-dessus de toute mesure. Il faut une part de mystère dans le culte que nous avons pour elle.

Paul Ginisty.

Pierre Lehautcourt

C.-R. de Pierre Lehautcourt, pseudonyme du général Barthélémy-Edmond Palat (1852-1931), officier d’infanterie (général de brigade en 1908), écrivain et historien militaire. S’il apprécie l’effort d’érudition, il n’a pas été vraiment convaincu par la démonstration du capitaine Marin.

La supériorité du génie militaire de Jeanne d’Arc nous paraît toujours à démontrer.

Le Spectateur militaire, 1er octobre 1889, p. 93/96, Retronews.

Il n’est pas d’événement historique qui ait provoqué en France des études plus approfondies que la mission de Jeanne d’Arc. Mais la plupart sont de date relativement récente. Pendant longtemps, il sembla qu’on eût fait le silence sur la vie si courte et si glorieusement remplie de l’humble fille du peuple, qu’un moment suffit à mettre de pair avec les plus brillants capitaines du temps de Charles VII. En dehors de la levée légendaire du siège d’Orléans, du sacre du roi à Reims, on laissait volontiers dans l’ombre les autres épisodes auxquels Jeanne assista. On ne lui attribuait qu’une part effacée aux succès qui hâtèrent la fin de la guerre de Cent ans.

Quelquefois même on allait plus loin, comme l’ont fait des contemporains, Bourguignons et autres. On travestissait odieusement le caractère de la vierge libératrice. Du personnage historique, le plus attachant de l’histoire de France, on faisait nous ne savons quel odieuse fantoche, que le hasard et la crédulité populaire avaient seuls poussé au premier rang. Jeanne n’avait même plus pour elle le courage, si supérieur à son sexe, dont les chroniqueurs citent tant de preuves. Est-il nécessaire de rappeler à ce sujet la tache, toujours plus ineffaçable, que le poème de la Pucelle a mise au front de Voltaire ? Tout homme d’esprit qu’il fût, le commensal de Frédéric II a commis là plus qu’une faute, une sottise qui pèsera longtemps sur sa mémoire.

M. le capitaine Marin est très loin de penser ainsi. S’il était possible, il serait plutôt tenté d’exagérer le grandiose de la mission de Jeanne. En publiant l’étude que nous avons sous les yeux, son but principal est de mettre en lumière les talents militaires dont fit preuve l’héroïne. Pour lui, non seulement elle montra un enthousiasme qui gagnait les plus rebelles, des inspirations guerrières à hauteur des nécessités les plus impérieuses, une bravoure qui n’eut point d’égale dans ce siècle de fer, ensanglanté de combats sans fin, mais elle fut un capitaine incomparable; un véritable chef de guerre, comme on disait dans la langue du temps.

M. Marin éprouve même pour Jeanne d’Arc un enthousiasme qui l’emporte un peu loin. Qu’on en juge par ce passage, écrit au sujet de l’une des opérations de l’année 1430 qui font le sujet du livre:

Étudiez les campagnes des grands capitaines, méditez les Commentaires de César, relisez les Mémoires de Napoléon, et trouvez mieux !

Ou nous nous trompons fort, ou cette appréciation du génie militaire de Jeanne d’Arc paraîtra légèrement aventurée.

Parmi les opérations de 1430, l’auteur a étudié à peu prés uniquement celles du printemps et surtout celles qui se rapportent au siège de Compiègne. L’ancienne cité carolingienne n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, une pittoresque petite ville, paresseusement étendue à l’ombre de son élégant beffroi et de son palais à façade régulière et banale, entre les épaisses futaies de sa belle forêt et sa rivière aux eaux nonchalantes, à peine ridées de loin en loin par le passage d’un bateau aux flancs rebondis. En 1430, Compiègne était une place forte, la plus importante du cours de l’Oise. Elle gardait au nord de Paris un des grands chemins d’invasion en France, celui que les armées ont le plus fréquemment suivie pour entrer dans notre pays. Au lieu d’être les dormeurs d’aujourd’hui (proverbe local), ses bourgeois étaient grands batailleurs et ils allaient le faire voir dans cette même année 1430.

D’ailleurs rien ne prouve mieux l’importance de Compiègne à cette époque que les tentatives dont elle fut l’objet. Pendant un laps de temps très restreint les Français et les Anglo-Bourguignons la prirent, la perdirent et tentèrent de la reprendre à plusieurs reprises, on devine au prix de quelles souffrances pour les bourgeois. En mai 1430, Compiègne venait d’être occupée par les troupes de Charles VII, quand le duc de Bourgogne et les Anglais se disposèrent à l’assiéger. Jeanne d’Arc était alors du côté de Crépy-en-Valois, au retour d’une expédition. Elle se jeta dans la ville assiégée : on sait comment une sortie malheureuse la fit tomber aux mains d’ennemis sans pitié.

C’est la courte campagne, brusquement terminée par la prise de la Pucelle, que M. le capitaine Marin a pris pour sujet d’étude. Disons d’abord que Jeanne d’Arc tacticien et stratégiste témoigne d’une rare érudition. Non seulement les chroniques du temps, celles de Monstrelet, de Perceval de Gagny, de Chastellain ont été fréquemment mises à contribution, mais les travaux de chercheurs modernes, ceux si connus de Quicherat, ceux de M. A. Sorel ont fourni des indications intéressantes et donné lieu à des discussions approfondies. C’est ainsi que M. Marin consacre plusieurs pages à la question de savoir si le pont qui donnait accès au boulevard devant lequel Jeanne fut prise était un pont dormant ou un pont-levis. Encore est-il obligé de laisser la question indécise. Il y aurait avantage, croyons-nous, à ne pas entrer aussi avant dans ces minuties, plus dignes d’exercer la patience d’un archéologue que celle d’un historien.

Malgré la verve ingénieuse de M. le capitaine Marin, en dépit de son érudition très certaine, de l’enthousiasme si naturel qu’il éprouve pour l’illustre Lorraine, nous ne pouvons dire qu’il nous ait convaincu de la vérité de sa thèse. La supériorité du génie militaire de Jeanne d’Arc nous paraît toujours à démontrer. Nous sommes très loin, notamment, de reconnaître aux tentatives qu’elle dirigea sur Pont-L’Évêque et Choisy-au-Bac le caractère d’opérations de premier ordre que leur attribue généreusement M. Marin. Pour nous, la cause véritable des succès de l’héroïne, ce qui fait qu’elle vivra dans la mémoire des hommes, c’est sa foi ardente, son amour passionné pour la France, la pitié dont son cœur débordait pour les souffrances des humbles, paysans et bourgeois de petites villes que Bourguignons, Anglais ou bandes du roi pressuraient tour à tour. Le vrai motif de la supériorité de Jeanne sur tous les capitaines de l’époque, c’est que ceux-ci ne cherchaient dans ces guerres interminables que leurs avantages personnels. De tristes sires du genre du maréchal de Retz, de Guillaume de Flavy, devaient fatalement inspirer au pauvre peuple des sentiments tout autres que yeux dont Jeanne reçut tant de fois le témoignage. Elle avait sur lui, sur la masse des gens qui combattaient avec elle une influence considérable. Son sens droit, de mystérieuses inspirations lui permirent presque toujours d’en faire un heureux usage. Elle éveilla autour d’elle le sentiment du patriotisme, qui sommeillait encore dans l’esprit de la plupart. La vigoureuse défense de Compiègne par ses bourgeois en 1430, plus tard le glorieux épisode du Grand Ferré et de Guillaume des Alouettes à Longueil-Sainte-Marie, beaucoup d’autres faits montrèrent que les leçons de Jeanne n’avaient pas été perdues.

Quoi qu’il en soit, nous avons pris à lire le livre de M. le capitaine Marin un grand plaisir que la majorité de ses lecteurs partagera sans doute. Une circonstance rendait cette satisfaction encore plus sensible pour nous; à chacune de ses pages, l’histoire de la campagne de l’Oise nous remettait en mémoire un nom familier, un détail de paysage bien connu. Compiègne a été notre première garnison et nous y avons contracté de chères amitiés dont quelques-unes, hélas ne sont plus que des souvenirs.

Pierre Lehautcourt.

Marius Sepet

Critique historique et littéraire : Le génie militaire de Jeanne d’Arc.

Le Monde, 9 décembre 1889, Gallica.

Les histoires générales et biographiques de Jeanne d’Arc sont condamnées, au moins pour quelque temps, à se répéter l’une l’autre et à ne se diversifier que par le talent d’écrivain, plus ou moins grand, de leurs auteurs. Les grandes lignes du sujet sont en effet à peu près arrêtées. Pour trouver et dire du nouveau, il faut en aborder à présent, d’une façon plus spéciale et plus technique, tel ou tel aspect particulier. C’est en effet dans cette voie que s’engagent maintenant les recherches et les études attirées par cette merveilleuse figure, dont l’auréole semble croître et devenir plus lumineuse à mesure qu’on la regarde de plus près.

Parmi les points spéciaux qui sollicitent l’attention, faut-il compter les qualités et la conduite militaires de Jeanne d’Arc ? Y a-t-il dans les combats qu’elle a livrés pour le salut de la France, sous l’inspiration d’en haut, la matière d’une étude de tactique et de stratégie ? La Pucelle fut elle seulement une héroïne poussée par une force irrésistible, et entraînant quasi aveuglément sur ses pas contre les Anglais les Français enthousiasmés, ou bien les opérations qu’elle dirigea, d’après les conseils de ses voix Célestes, fournissent-elles prise à l’examen et a l’admiration des hommes du métier et Jeanne fut-elle un grand général ?

Les chefs de guerre qui avaient été les compagnons et comme les lieutenants de la vierge de Domrémy, semblent avoir eu la plus haute idée d’elle à cet égard. Du moins l’avis de l’un d’entre eux, et non des moindres, le duc d’Alençon, a été exprimé par lui de la façon la plus catégorique dans la déposition qu’il fit lors du procès de réhabilitation.

Dans tous ses faits, dit il, hors le fait de la guerre, Jeanne était comme une simple jeune fille. Mais dans le fait de la guerre elle était fort experte, tant pour porter la lance que pour réunir une armée et ordonner les batailles et disposer l’artillerie. Tous s’étonnaient de voir que, dans les choses militaires, elle agissait avec autant de sagesse et de prévoyance que si elle eût été un capitaine ayant guerroyé vingt ou trente ans, et surtout dans le maniement de l’artillerie, chose où elle s’entendait particulièrement bien.

Quand nous écrivîmes, il y a vingt ans, l’essai biographique sur Jeanne d’Arc, que nous avons développé depuis, nous avions été frappé de ces paroles du duc d’Alençon, et, les trouvant conformes à l’impression résultant des faits, nous avions émis l’appréciation suivante, que nous avons d’ailleurs maintenue dans la révision de l’ouvrage :

L’esprit de Dieu, qui souffle où il veut, avait jeté dans cette âme, si douce et si pure, de grandes aptitudes militaires, qu’il soutenait et appuyait à tout moment de ses conseils, de ses inspirations surnaturelles… C’était une tacticienne de premier ordre. En huit jours Jeanne avait pris trois villes et battu en rase campagne ces vieilles bandes anglaises, ces solides cavaliers, ces archers adroits, ces capitaines expérimentée, qui, depuis longtemps, ne se connaissaient plus de rivaux sur les champs de bataille. Elle avait manœuvré avec une sûreté de coup d’œil et une rapidité de mouvements qui avaient déconcerté un Suffolk, un Fastolf, un Talbot. Cette belle campagne de la Loire, en tenant compte des différences existant à tant d’égards entre les deux époques et les deux personnages, n’est pas sans analogie avec cette foudroyante campagne d’Italie qui fut le premier essai, comme tacticien, et est peut être demeurée le chef-d’œuvre du général Bonaparte.

Mais ce jugement ne pouvait être de notre part qu’une impression. Nous n’avions point les connaissances nécessaires pour un examen et une appréciation raisonnés des qualités stratégiques et tactiques de Jeanne d’Arc. Aussi avons-nous été fort heureux de voir la question abordée et discutée par un homme du métier, et c’est avec un vif intérêt que nous avons lu ce volume récemment publié par M. Paul Marin, capitaine d’artillerie, ancien élève de l’École polytechnique, sous ce titre : L’art militaire dans la première moitié du quinzième siècle. Jeanne d’Arc tacticien et stratégiste. Campagne de l’Oise (1430). Siège de Compiègne.

Le plan de la campagne de l’Oise, qui fut la dernière de Jeanne, se dessine moins nettement que celui de la campagne de la Loire dans l’esprit de l’observateur non pourvu de connaissances techniques. Le génie militaire de la Pucelle y parait donc d’une façon moins évidente. Il est d’autant plus utile que l’étude spéciale d’un officier fasse ressortir, s’il y a lieu, ce plan et les qualités qu’il révèle, une fois que l’on s’en rend compte. Alors l’argument devient d’autant plus fort en faveur de l’opinion qui considère Jeanne d’Arc comme vraiment douée par Dieu du génie stratégique et comme ayant personnellement profité des instructions célestes qui lui furent données par des voix dans ce sens. Ce qui augmente encore la force de cet argument, tiré de la campagne de l’Oise, c’est qu’il est certain, selon nous, quoi qu’on pense de l’étendue de la mission de Jeanne, que dans les campagnes postérieures au sacre de Reims, la Pucelle ne reçut plus au même degré l’inspiration directe qui auparavant lui traçait nettement sa voie. Les qualités militaires déployées par elle dans la seconde partie de sa carrière lui sont donc, pour ainsi parler, plus particulièrement propres et personnelles.

M. le capitaine Marin nous semble avoir réussi, au moins d’une façon probable, à mettre en relief la valeur stratégique de la campagne de l’Oise et de la défense de Compiègne. Nous ajouterons pourtant que sa démonstration est peut-être, en plusieurs points, conjecturale à l’excès. Nous voudrions que dans les études qu’il se propose de consacrer aux autres campagnes de Jeanne, — et nous l’engageons vivement à suivre cette intention, — sans renoncer aux conjectures souvent indispensables en pareille matière, il ne s’y laissât pas pourtant entraîner aussi volontiers, et qu’il discutât plus longtemps avec lui-même telle ou telle interprétation des faits et des textes avant de mettre sous les yeux de ses lecteurs l’idée qu’il en a reçue. Nous voudrions aussi, sans exclure, bien loin de là, les lumières qu’il peut nous donner sur le caractère et les actions de Jeanne d’Arc en général, qu’il s’écartât moins souvent et moins loin du sujet propre qui fait l’intérêt et l’originalité de ses études, à savoir le génie militaire, les qualités stratégiques et tactiques de la Pucelle, démontrés d’une façon technique.

Il n’est pas douteux que M. le capitaine Marin, nouveau venu dans les études historiques, a encore tous les défauts provenant de l’inexpérience. Soit au point de vue scientifique, soit au point de vue littéraire, il a encore, on le voit à bien des signes, à compléter son instruction, à apprendre, comme on dit, le métier. Quand il aura pratiqué un peu davantage les bons modèles et réfléchi sur leurs exemples, de lui-même, nous n’en doutons pas, il se défera des défauts que l’on remarque dans son ouvrage : un enchevêtrement un peu confus de pensées et de faits, qui ne sont pas toujours naturellement appelés à se lier ensemble, les rapprochements bizarres, de continuels retours en arrière et des digressions trop prolongées. On doit blâmer aussi le manque total de divisions par chapitres ou par paragraphes, qui ne tarde pas à fatiguer l’esprit du lecteur, obligé de fendre sans repos le flot tumultueux de la pensée de l’auteur, laquelle même, à vrai dire, exige quelquefois, pour qu’on évite la dérive, quelque effort de rame1. Le style a du mouvement et de la chaleur, mais il laisse à désirer pour la simplicité et la pureté : l’auteur abuse des images et du coloris, ce qui choque plus dans un écrivain technique que dans tout autre. C’est quand ces défauts auront disparu que l’on verra plus à plein se manifester les réelles aptitudes historiques de M. le capitaine Marin, qui possède,selon nous, à un degré remarquable ces belles qualités : l’ardeur,la sincérité, l’originalité d’esprit, jointes aux connaissances spéciales qui sont de nature à donner à ses travaux une valeur et une autorité particulières.

Si nous ne nous trompons, tout en insistant sur le génie naturel de Jeanne d’Arc, M. le capitaine Marin admet, ou du moins ne cherche nullement à contester le caractère surnaturel de sa mission. On pourrait toutefois le chicaner sur cette idée que Jeanne a reçu sa mission et son inspiration tout d’un coup et une fois pour toutes, car il est certain qu’elle n’a cessé d’entendre et de voir par intervalles ses inspirateurs célestes jusqu’à son dernier soupir. Elle attestait encore le matin de son supplice, dans le dernier interrogatoire qu’elle subit, la réalité de ses visions. Il ne faut pas croire d’ailleurs qu’il y ait aucune contradiction entre les aptitudes et les qualités naturelles de Jeanne d’Arc et les instructions qu’elle recevait de ses voix célestes. Ces aptitudes et ces qualités dont Dieu avait doué son âme, il lui plut de les cultiver, pour ainsi dire, et de les développer rapidement, parfois instantanément, au moyen des esprits bienheureux qui furent, pour ainsi dire, les instituteurs de Jeanne d’Arc et de qui elle reçut, avec son éducation de sainte, son éducation de grand capitaine. La nature et le surnaturel semblent, dans l’héroïque jeune fille, se lier d’un admirable accord. Aussi croyons-nous que cette âme sublime et cette étonnante carrière offrent un sujet d’étude de psychologie sacrée et de théologie mystique trop négligé jusqu’à ce jour, malgré quelques bons travaux, et que nous nous permettons de signaler aux philosophes et aux théologiens. La philosophie et la théologie catholiques, elles aussi, sont des sciences précises et techniques. Elles peuvent, plus encore peut-être que la science militaire, nous apprendre du nouveau sur la vierge de Domrémy.

Marius Sepet.

René Doumic

Le Moniteur universel, 15 août 1890, Retronews.

Jamais plus que depuis ces dernières années les esprits n’avaient été hantés par le souvenir de la bonne Lorraine. Et c’est avec raison que M. Valbert — très proche parent, comme on sait, de M. Cherbuliez — nous parlait récemment du culte de Jeanne d’Arc. Ce qui caractérise ce culte, c’est que les fidèles y arrivent des points les plus opposés, et qu’on y voit communier ensemble des Français de tous les partis et de toutes les religions, et d’autres aussi qui ne sont d’aucune religion et d’aucun parti. Même il profite de nos divisions et il grandit à mesure que diminue la somme de nos croyances. Il semble que, séparés sur tant de sujets, nous éprouvions le besoin de nous retrouver unis dans une affection qui puisse nous être commune à tous. Cette affection sans doute doit être celle de la Patrie. Mais la Patrie considérée comme l’ensemble des traditions, des lois et des mœurs, ce n’est que la plus grandiose des abstractions. Jeanne d’Arc, c’est justement la Patrie personnifiée, s’animant, devenant un être de chair comme nous-mêmes ; le patriotisme, en ce qu’il a de plus pur et de plus élevé, s’incarne dans le culte que nous lui rendons.

De là ce concours de tous les arts rivalisant pour élever enfin à l’héroïne un monument digne d’elle. Par malheur, une sorte de fatalité, qu’on a constatée bien souvent, fait que les efforts des artistes, dès qu’ils abordent ce sujet, sont d’abord frappés d’impuissance. Paul Baudry, ayant terminé son grand travail de décoration, rêve d’une œuvre dernière où il réaliserait un désir de toute sa vie, où il apporterait avec son habileté de main la sérénité d’une pensée élargie. Il meurt sans avoir pu qu’ébaucher les cartons de cette Vie de Jeanne d’Arc, qui, au dire de ceux qui le connaissaient bien, aurait été son œuvre maîtresse. Frémiet recommence à deux fois la statue équestre de l’héroïne, et sous ses deux formes son œuvre, si distinguée qu’elle soit, ne le satisfait pas entièrement. Les écrivains réussissent moins bien encore. Jules Barbier compose une sorte de vague pantomime qui réussit pour des raisons tout à fait indépendantes de la valeur du livret. Un autre qui écrit sur l’histoire de Jeanne un drame consciencieux, d’une érudition solide et tout plein d’enthousiasme, M. Joseph Fabre, n’arrive pas à se faire jouer. — Et on en vient à se demander si ce sujet de la vie et du martyre de Jeanne n’échapperait pas à la littérature et à l’art, précisément parce que la réalité seule des faits dépasse ce que les mieux inspirés pourraient imaginer.

Laissons donc Jeanne d’Arc aux historiens. Aussi bien à mesure qu’ils l’étudient de plus près, et qu’ils font parler plus de documents, ce qu’ils nous disent devient chaque jour plus merveilleux. S’il faut en croire l’auteur d’un livre récent, et que ses connaissances techniques rendent tout à fait digne de foi, Jeanne n’aurait pas été seulement la vierge inspirée qui, par son enthousiasme, a réveillé les courages et soufflé la confiance dans les cœurs ; elle a été, en outre, un tacticien de première force, un stratégiste hors de pair, capable d’en remontrer pour la science militaire aux capitaines les plus éprouvés de son temps.

Il est clair qu’on n’a pas coutume de se représenter Jeanne de cette façon. Ceux qui sont le moins disposés à douter du caractère divin de sa mission peuvent penser néanmoins que l’action exercée par elle fut surtout une action morale. — La France doutait d’elle-même. Une jeune fille paraît, qui se fait reconnaître à des signes certains pour être l’envoyée du Seigneur. Alors ceux qui désespéraient, qui étaient vaincus avant d’avoir livré bataille et qui lâchaient pied, reprennent l’offensive. L’épouvante change de camp. Et ce sont maintenant les vainqueurs d’hier qui, démoralisés, battent en retraite et fuient devant une force surnaturelle. Poésie que tout cela, réplique M. Paul Marin, et légende, et fantaisie. Le courage, là bonne volonté et la confiance dans le succès ne suffisent pas pour gagner des batailles et prendre des villes. Et quand on a devant soi un grand capitaine, tel qu’était Talbot, prêt à profiter des moindres fautes de son adversaire, il est bon d’appliquer toutes les règles de l’art et de jouer serré.

D’autres pensent que Jeanne aurait reçu à de certains jours des illuminations soudaines, qui l’auraient, pour quelques heures seulement, transformée en capitaine. M. Paul Marin n’admet pas davantage ce système, qui lui semble tout à fait invraisemblable, et ces intermittences qui auraient fait de Jeanne par moments un habile tacticien, pour la laisser ensuite ignare comme le commun des gardeuses de moutons. C’est une fois pour toutes que Jeanne avait reçu de Dieu la révélation de la science militaire.

Et telle est la thèse qu’il s’efforce de démontrer.

C’est d’abord sur le témoignage des historiens qu’il s’appuie. Le duc d’Alençon, un des plus illustres capitaines du quinzième siècle, a tracé de la Pucelle le portrait suivant : En toutes choses, hors du fait de guerre, elle était simple et comme une jeune fille ; mais au fait de la guerre, elle était fort habile, soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer l’artillerie. Et tous s’étonnaient de lui voir déployer dans la guerre, l’habileté et la prévoyance d’un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans. Mais on l’admirait surtout dans l’emploi de l’artillerie, où elle avait une habileté consommée. Ce texte est formel. Mais, d’ailleurs, il est confirmé, par vingt autres. Les capitaines qui l’ont vue à l’œuvre s’accordent à lui rendre cet hommage, qu’elle n’a jamais commis une négligence, et qu’elle a su aussi bien défendre ses plans dans le conseil et tes exécuter sur les champs de bataille. Dunois, La Hire, Sainte-Sévère, Gaucourt, Bueil, d’autres encore, n’ont relevé aucune faute de tactique dans le nombre infini de circonstances où la Pucelle fut avec eux. Les chroniqueurs du quinzième siècle n’ont rien trouvé à redire à aucun des plans de bataille ordonnés par Jeanne. Monstrelet n’a que des éloges pour sa méthode militaire. Et c’est là un respectable faisceau de témoignages.

Mais les témoignages, en pareille matière, ne peuvent servir que d’indications. L’étude des faits seule est décisive. M. Marin s’applique donc à retrouver quels étaient les principes que Jeanne a constamment suivis ; quelles sont les circonstances où elle a ouvré merveilles. Et afin que la démonstration soit concluante, ce qu’il choisit, ce n’est pas l’une des campagnes où Jeanne a triomphé, mais c’est la dernière, la plus contestée, cette campagne de l’Oise, où elle fut faite prisonnière. Il y relève des opérations d’une extrême difficulté, conduites avec autant de sûreté que de hardiesse. C’est notamment une marche de nuit exécutée de Compiègne à Pont-l’Évêque par deux mille combattants. Or il parait que jamais un tacticien médiocre ne se hasarderait à ordonner une opération de ce genre. Neuf fois sur dix, une opération de nuit tourne à la débandade aux premiers coups de feu tirés par des soldats impressionnables sur un ennemi imaginaire. C’est un proverbe que deux marches de nuit usent une colonne comme vingt marches forcées de jour. Or Jeanne usait de de procédé habituellement… On comprend qu’il me soit difficile de discuter l’argumentation de M. Paul Marin. Ce n’est pas la bonne volonté qui me manque, mais c’est quelque autre chose. Tout ce que je puis dire, c’est que cette argumentation m’a paru serrée, qu’on la suit sans peine et qu’on est entraîné d’ailleurs et gagné par l’ardeur de conviction avec laquelle M. Marin soutient sa thèse.

Ce n’est pas un écrivain M. Marin : il ignore les habiletés du style et les délicatesses de la phrase ; il est tout plein d’un dédain, qu’il ne dissimule pas, pour les artifices de la rhétorique. On ne songe pas à se défier de ce capitaine d’artillerie. — C’est par sa bonne foi qu’il m’a conquis, et d’autres avec moi.

Si donc il faut adopter l’opinion de M. Marin (pour ma part je n’y vois et je n’y veux voir aucune difficulté), voici comment il faut se représenter Jeanne d’Arc : c’est comme le plus grand capitaine de son temps. — Mais d’où était venue à l’humble bergère le génie de la guerre ? Bossuet nous l’apprend par ces mots de l’Oraison du prince de Condé : Dieu nous a révélé que lui seul il fait les conquérants et que, seul, il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n’est Dieu qui l’avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d’Isaïe ? Voyez-vous, dit-il, ce conquérant avec quelle rapidité il s’élève de l’Occident comme par bonds et ne touche pas la terre… Dieu lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d’un roi de quatre ans… Aussi, vers les premiers jours de son règne, à vingt-deux ans le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroi.

Pour ceux qui se refuseraient à admettre comme trop merveilleux ce don du génie de la guerre à une enfant de dix-huit ans qui ne savait même pas lire, nous leur demanderons ce qu’il y a dans la vie de Jeanne qui ne soit pas merveilleux. C’est ici que les plus habiles doivent s’incliner docilement, et se contenter de croire et d’adorer.

René Doumic.

Notes

  1. [1]

    L’absence d’une carte du théâtre des opérations, oubli qu’on a peina à s’expliquer en pareille matière, augmente encore la tension d’esprit exigée du lecteur, chose toujours dangereuse en France.

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