Livre IV
Livre quatrième
I. 1621. Histoire d’un faiseur de miracle, où l’on veut embarrasser Richer.
Lorsque Richer se croyait paisiblement enseveli dans sa retraite et mis dans l’oubli des hommes, il se sentit réveillé et remis tout de nouveau sur le théâtre, par un assez plaisant événement dont voici l’histoire.
Au mois d’août de l’an 1621, un carme réformé du pays d’Aragon, nommé Dominique de Sainte-Marie, qui passait pour un grand faiseur de miracles parmi le petit peuple, voulut venir en France pour y répandre la réputation qu’il avait acquise dans d’autres pays, sous prétexte d’y faire les fonctions d’une mission apostolique. Il s’était trouvé, le crucifix à la main, en Bohême, marchant à la tête de l’armée impériale, le jour de la fameuse bataille de Prague où le comte Frédéric Palatin, élu roi de Bohême, avoir été défait ; et quoi que sans le comte de Bucquoy il eût pensé tout perdre par l’excès de son zèle, on ne laissait pas de mettre le gain de la bataille au nombre de ses miracles. Il traversa l’Allemagne, et passa le Rhin suivi de paysans qui semaient le bruit de ses miracles sur la route. Il fut reçu en Lorraine comme un saint envoyé de Dieu pour guérir les malades, les boiteux, les paralytiques, les muets, les sourds, les aveugles, etc. On lui en présenta de toutes ces espèces, qu’il ne fit point difficulté de toucher. Mais la vertu échoua publiquement sur une prétendue possédée de Remiremont, dont il fut la dupe à Nancy, où l’on s’était assemblée de toute la province pour voir l’effet de ses exorcismes. Ayant été chassé comme un séducteur et menacé de la punition des imposteurs par les évêques qui s’y étaient trouvés, il se sauva en Champagne, où il tâcha de rétablir sa première réputation par l’artifice de ses confrères, qui remirent assez heureusement la créance de ses miracles dans l’esprit des peuples. Il arriva à Paris le 23 août, et sans voir ni l’évêque, ni les grands vicaires, ce qui était contre l’ordonnance du concile de Trente, il se mit à donner la bénédiction à tous ceux qui s’attroupaient autour de lui, et à faire des miracles comme en Lorraine. Il entreprit de guérir tous les malades, les boiteux, les paralytiques, les aveugles, et les autres qu’on lui présenta, et il y réussit comme à la possédée de Remiremont. Ce merveilleux thaumaturge ne laissait pas de souffrir qu’on lui coupât des morceaux de sa robe, pour en faire des reliquaires, et que les pères de son couvent, pour mieux remplir leurs troncs, publiassent que cette robe ne diminuait point, et qu’ils distribuassent des légendes de ses prétendus miracles, avec son portrait.
Un des plus remarquables de ces miracles était celui que débita l’avocat Jacques Goutière, qui avait été de moitié avec le père Sirmond contre Richer, pour l’écrit du faux Fabricius dont nous avons parlé. Cet avocat publia que Richer avait été voir ce saint homme comme les autres ; que le saint l’avait remarqué de loin dans le milieu de la presse, et l’avait appelé par son nom, quoi qu’il ne l’eût jamais vu, et qu’il l’avait averti devant tout le monde, du péril éminent où était son salut, à cause du livre De la puissance ecclésiastique et politique qu’il avait composé. Il en sema le bruit premièrement au palais, et de là il le fit aisément passer jusqu’aux dévotes, qui se chargèrent volontiers de le répandre par la ville, avec de nouvelles circonstances de leur invention. Il vint enfin par divers canaux jusqu’aux oreilles de Richer, qui n’avait pas su jusque-là qu’il y eût un carme au monde appelé Dominique de Sainte-Marie et un faiseur de miracles de ce nom à Paris, et qui n’était point sorti de son cabinet. Il ne fit que rire du sot conte que Goutière avait si ridiculement forgé, et il se contenta de dire que tous les miracles de ce nouveau thaumaturge lui étaient fort suspects, s’ils n’avaient pas de meilleur fondement que celui-là.
Le silence que les grands vicaires de l’évêque de Paris et les prélats qui se trouvaient dans la ville gardaient sur ce sujet, tandis que le petit peuple, et la plupart des religieux, surtout des mendiants (hors les moines et les prêtres de l’oratoire) couraient en foule après le carme, excita néanmoins la curiosité de Richer, qui voulut faire quelque épreuve de la vérité de ses miracles. Il alla voir à l’abbaye de Saint-Victor, un religieux aveugle de sa connaissance, que l’on avait mené au thaumaturge. Le bon homme lui raconta la manière dont ce singe de Jésus-Christ lui avait mis de sa salive sur les yeux pour lui rendre la vue, sans y avoir pu réussir. Richer rechercha encore d’autres aveugles, des boiteux, et des paralytiques qu’on avait présentés au faiseur de miracles, et pas un de ceux qu’il examina par lui-même ou par ses amis, ne se trouva guéri ; de sorte qu’il renvoya les semeurs de miracles au traité que Gerson a composé pour examiner les doctrines et faire l’épreuve des esprits. Son exemple servit à réveiller beaucoup d’autres docteurs et de savants ecclésiastiques, et particulièrement les curés de Paris, qui commencèrent à s’élever contre ces folles opinions du vulgaire, et contre les friponneries intéressées de ceux qui faisaient déjà un trafic considérable de cette imposture. Mais le frère Dominique de Sainte-Marie fut plus avisé qu’il n’avait été à Nancy ; car sur les premier indices qu’il eut des doutes et des soupçons que l’on concevait de sa mission et de sa vertu, il sortit promptement de la ville, jugeant qu’il était dangereux pour lui de séjourner dans un lieu plein de clairvoyants et d’incrédules.
II. 1622. Imposture contre Vigor et Richer découverte.
La confusion que l’avocat Goutière et les autres ennemis de Richer remportèrent de leur nouvelle invention, fit qu’ils le laissèrent en repos pendant six ou sept mois. Ce relâche dura jusqu’au milieu du carême de l’année suivante, qu’ils supposèrent des lettres contre lui, adressées à la faculté de théologie de Paris sous le nom du cardinal de Sourdis, qui était pour lors à Rome. Par ces lettres, on faisait entendre que le pape Grégoire XV ordonnait à la faculté de choisir des docteurs de son corps pour écrire contre le livre que Simon Vigor avait publié touchant la monarchie de l’Église, de même que la faculté avait condamné la doctrine de Richer et qu’il s’était trouvé des docteurs de son corps qui l’avaient réfutée par leurs écrits.
Le porteur de ces lettres était un moine bénédictin nommé Valentin Ourri, docteur de la faculté, qui assurait effrontément qu’elles lui avaient été mises entre les mains par l’évêque de Maillezais, frère du cardinal de Sourdis, pour les présenter à la faculté de théologie. On indiqua pour cet effet une assemblée particulière, extraordinaire en Sorbonne, et on nomma des députés pour examiner le contenu de ces lettres. Après qu’on en eut fait publiquement la lecture, on n’eut pas beaucoup de peine à reconnaître leur fausseté, et l’on découvrit bientôt toute l’imposture.
Livre contre Vigor.
Le bruit courut que Duval avait fait supposer ces lettres, pour donner du cours et de la recommandation à un assez méchant livre qu’on venait d’imprimer contre Vigor à Évreux, sous le nom de Jean le Jean, surnommé le Coq, pénitencier de l’église de cette ville. Cet ouvrage, qui avait pour titre : De l’autorité du souverain pontife, contre les objections apologétiques de Simon Vigor, n’était qu’un extrait mal tissu de quelques endroits des annales de Baronius.
Vigor, voyant que les ennemis de Richer et les siens tâchaient de faire valoir cet ouvrage de le Jean, mit une préface à la seconde édition de son livre français, De l’état et gouvernement de l’Église, où il promit une ample réfutation de cet auteur, et marqua par avance quelques-unes de ses fautes les plus grossières. Cela suffit pour discréditer entièrement l’ouvrage de le Jean, dont on n’entendit plus parler depuis, et dispensa Vigor de lui faire une plus ample réponse.
Ce fut vers le même temps que Rolland Hébert, pénitencier de l’église de Paris, reçut gratuitement ses bulles de Rome pour l’archevêché de Bourges auquel il avait été nommé. Duval qui cherchait à profiter de tout pour parvenir à ses fins, tâcha de lui persuader que le seul moyen de reconnaître dignement une si grande faveur, était de faire en sorte, avant qu’il allât résider à Bourges, que Richer donnât la déclaration qu’on lui avait demandée. Il l’assura que le nonce, les deux cardinaux et les prélats n’en exigeaient plus autre chose, sinon qu’il en ôtât la clause qui faisait mention de l’ancienne doctrine de l’école de Paris. Hébert, qui avait toujours approuvé cette clause dans la déclaration de Richer, mais qui ne la croyait pas essentielle ni absolument nécessaire à son dessein, estimait qu’on pouvait donner cette satisfaction au pape, sans blesser sa conscience ; et il en vint faire la proposition à Richer69, dans l’espérance qu’il ferait quelque chose à sa considération.
Mais Richer, qui savait résister à ses amis, lorsqu’il leur fallait préférer la vérité, fit trouver bon à Hébert qu’il ne se relâchât pas sur ce point, parce qu’il prévoyait les fâcheuses conséquences de cette complaisance. Il lui dit qu’il lui suffisait que la clause fût véritable, pour n’être pas rayée de la déclaration ; ajoutant qu’elle servait même de fondement à l’ouvrage dont il était question, puisqu’il n’avait jamais eu d’autre dessein en composant son livre De la puissance ecclésiastique et politique que de montrer les principes de l’ancienne doctrine de l’école de Sorbonne. Il lui fit remarquer même, que cette dernière tentative était une nouvelle intrigue de Duval avec le nonce, pour donner plus facilement atteinte à son livre, après qu’on lui aurait arraché ce bouclier.
Richer rend sa déclaration authentique devant les notaires et la publie.
Hébert, après deux instances, ne jugea pas à propos de revenir une troisième fois solliciter un ami sur un point où il le connaissait inflexible. Mais Richer considérant les difficultés que l’on faisait de recevoir sa déclaration telle qu’il l’avait dressée, se résolut de la rendre authentique, et de la faire passer en latin et en français devant deux notaires du châtelet de Paris ; ce qui fut exécuté le 30 juin de l’an 1622. Après quoi il la fit imprimer en l’une et l’autre langue, et la distribua pour détruire tous les faux bruits que ses ennemis répandaient à ce sujet, et pour prévenir le public sur les dispositions dans lesquelles il prétendait mourir.
On vit paraître alors le gros ouvrage latin du docteur Michel Mauclerc contre le livre de Richer. Il était en deux volumes, et avait pour titre : De la monarchie divine, ecclésiastique et séculière chrétienne. Il était d’un assez grand travail, mais de fort peu de jugement. Richer le voyant, se souvint que c’était l’ouvrage dont Duval l’avait menacé deux ans auparavant, sans lui en nommer l’auteur, qu’il croyait alors pouvoir être le fameux Boucher, son ennemi que les Espagnols avaient fait théologal de Tournai. Mauclerc avait travaillé à cet ouvrage après un voyage de dévotion qu’il avait fait à Rome en 1614, pour reconnaître les libéralités du Saint-Père qui lui avait donné un bon prieuré en Bretagne. Mais il ne put faire goûter son livre ni à Paris, ni à Rome même, quelques efforts que fît Duval pour en faire concevoir une bonne opinion, et pour l’empêcher de tomber.
III. Nouvelle tempête contre Richer et les richéristes touchant le pouvoir et les privilèges des réguliers.
Le repos et le silence auxquels Richer s’était réduit, pour obtenir la paix de ses ennemis, étaient deux choses bien embarrassantes pour des gens qui ne pouvaient demeurer en repos ni garder le silence à son égard, et qui faisaient leur possible pour le mettre en mouvement et le faire parler, afin d’avoir ses des prise sur lui par quelque endroit. Il en était de leurs inquiétudes et de leur animosité, comme de ces maladies annuelles, qui se renouvellent ordinairement tous les ans au printemps ; et Duval avait soin de chercher toujours quelque incident nouveau capable de les réveiller. C’est ce qu’il fit encore l’année suivante, à l’occasion de ce qui s’était passé en Sorbonne pendant toute l’année 1622, quoi que Richer, qui depuis près de dix ans ne se trouvait plus aux assemblées, n’y eût eu aucune part.
1623.
Dès le commencement de cette année, un docteur de la faculté, curé d’une paroisse de Paris, s’était plaint en Sorbonne de quelques religieux, qui pour attirer les peuples hors de leurs paroisses, les engageaient à faire des promesses par manière de vœux, de ne point se confesser à d’autres qu’aux pères de leur ordre, sans en excepter la quinzaine ni le jour de pâque. Sa plainte avait donné sujet à d’autres docteurs d’y proposer aussi l’examen des livres d’un cordelier portugais, nommé Manuel Rodrigue, où il était traité des privilèges des réguliers, qui y étaient mis au-dessus de la puissance non seulement des rois et des magistrats politiques, mais aussi des évêques et du pape même ; en ce que l’auteur prétendait que le Saint-Père n’y pouvait déroger pour quoi que ce fût. L’assemblée avait nommé quatre docteurs pour travailler à l’examen de ces livres et en faire leur rapport à la faculté. Comme on parlait d’en dresser la censure après quatre mois d’examen, Duval s’y opposa, prétendant que c’étaient les richéristes qui avaient été employés dans cette affaire, et qu’elle avait été secrètement conduite par Richer. Il attira dans son parti trois docteurs de ses amis, savoir Mauclerc, le Clerc et lsambert, qui déclarèrent avec lui que tout cela ne se faisait qu’au mépris du Saint-Siège et par la haine que Richer et ses partisans portaient au pape.
C’est pourquoi, prévoyant que par la voie ordinaire et suivant l’usage de la faculté, il ne pourrait empêcher que la censure des livres de Rodrigue ne fût conclue, il écrivit au cardinal de Retz, qui était auprès du roi au siège de Montpellier, pour obtenir de sa majesté des lettres de cachet portant défense à la faculté de censurer les livres de Rodrigue. Pour l’intéresser davantage dans cette affaire, il lui fit entendre que les richéristes étaient les auteurs de tous ces mouvements, et que la cabale était plus forte que l’opposition qu’il leur avait formée. Cependant, la censure fut résolue par les avis de toute la faculté. Il fut ordonné que ni les religieux ni les curés qui étaient docteurs, ne pourraient y délibérer, ni même y assister, parce que les uns et les autres y étaient également intéressés. Duval en fut pareillement exclu, comme étant supérieur des carmélites.
Le cardinal de Retz fit envoyer au chancelier une lettre de cachet, qu’il accompagna d’une recommandation particulière de sa main, pour faire réussir la chose au gré de Duval. Le chancelier, ayant fait savoir le commandement du roi et le désir du cardinal à la faculté par son syndic70, il fut résolu que des députés du corps iraient faire entendre à ce magistrat de quoi il s’agissait. Ils le firent, et le chancelier très satisfait de leurs raisons, consentit que la lettre de cachet n’eût point d’effet.
Duval voyant ainsi tomber tous ses efforts de ce côté-là, forma une nouvelle opposition par écrit, et la fit signer par trois docteurs de son parti. Il fit savoir en même temps au cardinal de Retz, que les richéristes avaient refusé d’obéir au commandement du roi ; et il persuada la même chose au cardinal de La Rochefoucauld, qui n’était déjà que trop animé contre tout ce qui pouvait avoir relation avec Richer ou sa doctrine.
On fait peur au roi des richéristes.
On persuada au roi qu’il y avait en Sorbonne certains docteurs qui ne voulaient se soumettre, ni à l’autorité de sa majesté ni à celle du pape, et qu’ils ne reconnaissaient que celle de Richer, qu’ils regardaient comme leur chef. Mais le cardinal de Retz mourut au siège de Montpellier, avant que d’avoir pu venger Duval des richéristes. Au retour du roi, le cardinal de La Rochefoucauld prit occasion du compliment qu’il avait à faire à sa majesté sur le bonheur avec lequel elle avait dompté les hérétiques, pour lui dire que les richéristes étaient pour le moins autant à craindre que les huguenots, et que pour le bien de l’Église et de son royaume, il fallait ou les exterminer, ou les chasser, comme elle venait de faire avec les huguenots.
Le roi se souvint à son coucher, de ce que lui avait dit le cardinal, et demanda à ceux qui se trouvaient auprès de lui dans la chambre quelles sortes de gens étaient les richéristes
? Le sieur Hérouard, son premier médecin lui répondit :
— Sire, ce sont les meilleurs sujets et les plus fidèles serviteurs que votre majesté ait dans son royaume. Ils ne sont maltraités et persécutés que parce qu’ils défendent courageusement les véritables et les anciennes maximes de l’Église gallicane, l’indépendance de votre couronne, l’autorité royale, et les droits de votre souveraineté.
Cependant le cardinal de La Rochefoucauld, s’apercevant que le roi n’était pas aussi ardent que lui, s’avisa d’un autre expédient pour faire que la requête qu’il avait présentée à sa majesté, contre ceux qu’il appelait richéristes, eût plus de poids. Il résolut de faire faire la même demande au roi, sous le nom de tout le clergé de France. Pour cet effet, il fit convoquer au mois de février 1623, une assemblée de prélats chez le cardinal de Sourdis, comme étant le plus ancien des cardinaux en France. Il y remontra que la Sorbonne était schismatique, et qu’elle tendait à l’hérésie ; que Richer était la cause de tout ce mal, et qu’il entraînait beaucoup de gens dans son parti. Il proposa en suite à la compagnie deux articles qui lui avaient été suggérés par Duval, qu’il avait mené avec lui, et dit qu’il était nécessaire surtout de les faire signer aux richéristes. Le premier était : que le pape comme pape peut faire des lois qui obligent en conscience tous les fidèles en général, chacun d’eux en particulier
. Le second : que le pape peut donner privilège aux religieux pour ouïr les confessions par tous les diocèses
. Il porta même son zèle jusqu’à dire qu’après qu’on aurait obligé Richer et tous ceux qui suivaient ses sentiments d’y souscrire, il en faudrait mettre une douzaine avec lui dans la Bastille.
Après qu’il eut fini sa véhémente harangue, Duval prit la parole, et amplifia encore tout ce qu’avait avancé le cardinal, assurant que le nombre des richéristes se multipliait tous les jours, et que tous les curés du diocèse de Paris en étaient, sans songer même à en excepter son fidèle disciple Froger, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet. Il défera encore beaucoup d’autres docteurs à l’assemblée, comme engagés dans la même secte, et nomma en particulier Jacques Hennequin, professeur en théologie, Jérôme Parent, Urbain Garnier, Élie du Fresne de Mince, le sieur Bernard, etc.
Les principaux de ceux qui composaient cette assemblée, outre les cardinaux de Sourdis et de La Rochefoucauld, étaient le cardinal Jean-Armand du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, l’archevêque de Rouen François de Harlay, le premier archevêque de Paris Jean-François de Gondi, frère et successeur du feu cardinal de Retz, l’ancien archevêque de Bourges André Frémiot, et l’évêque de Beauvais, Augustin Potier, frère et successeur de René, dont nous avons parlé ailleurs. Le cardinal de Richelieu y déclara qu’étant proviseur de Sorbonne, il ne pouvait pas demeurer indifférent à l’accusation qu’on intentait contre les docteurs de cette maison, et qu’on ne devait rien résoudre contre les accusés avant qu’ils eussent été ouïs. Il pria la compagnie de lui permettre de les mander, afin de savoir leur sentiment sur ce dont on les accusait. L’évêque de Beauvais parla ensuite, et dit que l’on ne devait pas croire Duval lorsqu’il venait ainsi déferrer ses confrères, puisqu’il était partie : d’ail leurs, que tout le différent dont il s’agissait ne venait que de la censure que la faculté avait faite du livre de Rodrigue ; qu’il n’était que trop vrai que les religieux cherchaient à se rendre indépendants des ordinaires, et qu’ils entreprenaient excessivement sur l’autorité des évêques.
Sur la remontrance de ce prélat, l’assemblée fut d’avis que le cardinal de Richelieu entendît ceux que Duval avait accusés nommément ; et plusieurs le regardèrent comme un délateur et un sycophante qui ne cherchait qu’à détruire ses frères. Richelieu envoya quérir Hennequin, Parent, Garnier, de Mincé et Bernard en Sorbonne. Il leur fit entendre qu’il cherchait sérieusement à les servir et à les protéger, comme il s’y trouvait engagé par la charge de proviseur de la maison de Sorbonne. Il leur témoigna beaucoup de déplaisir, de ce qu’on les avoir dénoncés au roi comme schismatiques, et portés à l’hérésie ; et il leur déclara que le moyen de laver cette tache, serait de signer les deux articles proposés par le cardinal de La Rochefoucauld.
Les docteurs, fort surpris de voir qu’on les eût pris à partie pour une censure qui était l’ouvrage de toute la faculté, dirent qu’on devait s’adresser à tout le corps, pour lui faire rendre compte de tout ce qui s’était passé. Richelieu y consentit, témoignant que tout lui était indifférent, pourvu qu’il pût défendre toute la Sorbonne, et eux en particulier, auprès du roi et du pape ; et il résolut de se trouver à la prochaine assemblée de Sorbonne, avec l’archevêque de Rouen et les évêques de Nantes et de Chartres, pour y faire signer les deux propositions du cardinal de La Rochefoucauld.
Le dimanche suivant, qui était le 26 février, Richelieu manda Richer chez lui, pour l’assurer qu’il avait dessein de le décharger de la haine que ses ennemis lui portaient, et de l’accusation qu’ils avaient dressée contre lui devant le roi. Il lui promit aussi toute sa faveur et toute sa protection : mais il lui dit que pour la mériter, il était besoin qu’il expliquât son livre De la puissance ecclésiastique et politique. Richer lui répondit que c’était ce qu’il avait toujours demandé avec empressement, avec la permission du roi, et l’agrément de ses supérieurs ; qu’il avait même passé depuis peu une déclaration sur ce sujet devant deux notaires, dont il le priait de recevoir une copie signée de la main. Il lui représenta ensuite que sa cause n’avait rien de commun avec les docteurs que Duval avait injustement accusés dans l’assemblée des prélats ; et que depuis plusieurs années, il n’avait plus de part ni aux assemblées de Sorbonne, ni aux délibérations de la faculté ; mais qu’au reste il ne pouvait s’empêcher de rendre témoignage à la justice de la cause de ces docteurs accusés, qui était celle de la faculté entière.
Plusieurs autres docteurs, ayant appris la résolution que Richelieu avait faite d’aller en Sorbonne, et ce qu’il avait dessein de faire exécuter, tinrent quelques conférences entre eux, et députèrent à ce cardinal pour lui faire remarquer les inconvénients de son entreprise. Ils lui remontrèrent que si on parlait de signer les deux articles proposés par La Rochefoucauld, la division et le désordre se mettraient dans la faculté encore plus qu’auparavant ; et que d’ailleurs il en faudrait faire parler au roi, parce que l’affaire touchait son autorité souveraine. Car si on accordait que le pape pût faire une loi qui obligeât tous les fidèles, il s’ensuivrait qu’on serait obligé de lui obéir, au cas qu’il ordonnât que le roi fût déposé. Ils lui représentèrent aussi que ces deux propositions serviraient à couvrir et à confirmer même tous les abus de la cour de Rome, qui n’étaient pas en petit nombre ; de sorte qu’on n’oserait plus dorénavant s’y opposer ; — que pour la question de droit, savoir, que le pape, en cas de nécessité, peut faire des lois et donner des privilèges aux religieux, personne n’en doutait en Sorbonne : mais on doutait seulement, si hors la nécessité, il pouvait le faire, charger l’Église d’une infinité de constitutions, et noyer le monde d’une mer de privilèges, qu’il donne aux nouveaux ordres religieux.
Les raisons de ces docteurs firent ouvrir les yeux au cardinal de Richelieu sur les embarras où il s’allait jeter. Il changea la résolution qu’il avait prise d’aller en Sorbonne ; et trouvant l’affaire beaucoup plus épineuse, qu’il ne se l’était imaginé d’abord, il s’en déchargea sur le cardinal de La Rochefoucauld, disant qu’il était juste que celui qui avait brouillé le fuseau fût chargé du soin de le démêler.
IV. Le cardinal de La Rochefoucauld inquiète Richer et les richéristes. Il est arrêté par le chancelier.
Cependant La Rochefoucauld, qui ne voyait que par les yeux de Duval et ne se conduisait dans toute cette affaire que par ses avis, chercha l’occasion de pouvoir parler au roi, seulement en présence de deux ou trois personnes dont il fût assuré, évitant surtout la présence des conseillers d’État, dont il savait que plusieurs favorisaient la cause de Richer. Il choisit le conseil des dépêches, où il ne se trouva ce jour-là71 que le roi, le chancelier, de Loménie, secrétaire d’État, et Tronçon, secrétaire du cabinet. Il y fit entendre à sa majesté que les prélats avaient résolu de faire signer certains articles à la Sorbonne qui était divisée par de grandes factions ; — que de cette division il se formait un dangereux schisme, dont Richer était l’auteur ; — qu’avant que de proposer ces articles à signer à la Sorbonne, il était nécessaire de savoir le sentiment qu’en avait Richer ; — qu’il suppliait sa majesté d’envoyer Tronçon dire à Richer de sa part, qu’il eût à se trouver le lendemain, qui était le 21 mars, chez le cardinal de La Rochefoucauld, pour lui déclarer ce qu’il pensait des deux articles.
Richer, ayant vu l’ordre du roi, se fit accompagner de Jean Richer son frère puîné, avocat au parlement, et se rendit avec Tronçon chez le cardinal, au temps qui lui avait été marqué. Le cardinal fit une harangue de trois heures, sans ordre et sans suite, passant incessamment d’une matière à l’autre. Richer voulut par intervalles répondre à ce qu’il disait, pour tâcher de l’appliquer au sujet pour lequel on l’avait fait venir. Mais le cardinal, au lieu de l’écouter, continuait toujours de parler, prenant pour juge de ses raisons le secrétaire Tronçon, qui n’avait point d’étude et qui applaudissait toujours par avance à ce qu’il disait. La harangue finit enfin, sans que dans tout ce grand discours le cardinal eût touché un seul mot des deux articles qu’on devait proposer à la Sorbonne : mais il conclut que puisque le livre de Richer avait été censuré par le pape, par l’assemblée des prélats de la province de Sens tenue à Paris, et par celle de Provence tenue à Aix, il devait être désavoué par son auteur s’il ne voulait être noté d’hérésie et se voir condamner comme un hérétique déclaré.
Il ne sut que répliquer sur le champ à ce que Richer lui allégua touchant la nullité de ces censures : mais l’ayant fait revenir le lendemain, il lui opposa Duval, qu’il avait appelé à son secours, avec quelques autres de ses créatures72 qu’il avait ordinairement à sa table. Se voyant escorté de ce nouveau renfort, il lui parla d’un autre ton qu’il n’avait fait la veille, et il lui déclara qu’il ne traitait avec lui que comme il ferait avec un hérétique et un schismatique. Duval, pour appuyer ce que disait le cardinal, ajouta qu’en effet Richer passait maintenant pour tel dans le monde, et que tout ce que méditait le clergé contre lui ne tendait qu’à le convertir et à le faire retourner à l’Église catholique.
La Rochefoucauld, qui affectait toujours de mêler de l’érudition dans ses invectives contre Richer, assura que c’était une hérésie de dire que le pape soit chef ministériel de l’Église et que l’autorité du concile l’emporte sur celle du pape ; et Duval, pour expliquer la pensée du cardinal, dit que le pape était seulement chef ministériel de Jésus-Christ et non pas de l’Église. Richer, après avoir protesté de sa catholicité contre les calomnies de Duval et de ses autres ennemis, ne put s’empêcher de relever l’impertinence de cette explication. Il dit au cardinal, qu’il était aussi ridicule de soutenir que Jésus-Christ avait un chef ministériel, que de dire que le gouverneur de Paris serait le chef ministériel du roi à l’égard des bourgeois de la ville. Il lui remontra que Jésus-Christ ne pouvait avoir que des diacres, comme le roi n’avait que des lieutenants.
— Quoi ! dit le cardinal de La Rochefoucauld, le premier président n’est-il pas le chef du parlement ?
— Oui, répartit Richer ; mais il n’est que le chef ministériel du parlement ; et on ne peut parler autrement sans se rendre ridicule. Si c’est hérésie d’appeler le pape chef ministériel de l’Église, il faut condamner les cardinaux Bellarmin, du Perron, de Richelieu, et une infinité d’autres auteurs non suspects à la cour de Rome, qui ont usé de cette expression. Je fis hier entendre à M. le cardinal, continua Richer devant l’assemblée, que Duval avait examiné et approuvé ma déclaration sur mon livre, avec de Gamaches et le pénitencier Hébert, hormis la clause où il est fait mention de l’ancienne doctrine de l’école de Paris. Il me fit proposer ensuite de rayer cette clause, pour faire agréer ma déclaration au pape et aux prélats. J’avais alors des raisons suffisantes pour n’y pas consentir, et je résistai même aux instances que le pénitencier m’en fit de sa part. Mais pour le bien de la paix, à laquelle je voudrais sacrifier mon propre repos et tous mes autres intérêts, j’offre maintenant de rayer cette clause.
Duval répondit qu’il était trop tard ; que le Saint-Père avait récrit à son nonce, que cette clause qu’il n’avait pas voulu ôter, lorsqu’il en avait été sollicité, rendait l’école de Paris coupable de toutes les erreurs et hérésies contenues dans le livre de Richer ; et s’adressant ensuite à l’auteur, il l’avertit qu’on venait de donner à Rome un nouvel indice des livres défendus, où l’on avait mis le livre De ecclesiastica de politica potestate sous le nom de Richer, quoi qu’il fût anonyme ; avec tout ce qu’il avait jamais composé et tout ce qu’il pourrait composer.
Richer répartit que les censures de la cour de Rome, faites pour défendre sa monarchie absolue, n’étaient nullement à craindre, et qu’elles ne s’observaient point en France ; — que ce n’était point la coutume que les auteurs qui avaient composé un livre censuré souscrivissent à la censure de leur ouvrage, et que jamais la cour de Rome n’avait rien exigé de pareil depuis que l’on avait établi le tribunal de l’inquisition ; — qu’il n’avait point de changement à faire à sa déclaration ; — qu’il offrait à la vérité d’abandonner la clause où il était parlé de l’ancienne doctrine de Sorbonne, mais non pas de désavouer son livre, à moins qu’on ne lui en citât quelques propositions qu’il ne pût expliquer en un sens bon et catholique.
Le lendemain, Richer alla trouver le chancelier de France, pour l’informer des deux fâcheuses conférences qu’il avait eues à Sainte-Geneviève chez le cardinal de La Rochefoucauld ; mais voyant que ce magistrat lui répondait assez froidement sur ce qu’il lui représentait touchant la conduite et les discours que le cardinal avait tenus, il dressa une requête au roi, dont il donna des copies à plusieurs conseillers d’État. Loménie, secrétaire d’État, fut celui de tous ceux qui lui voulaient du bien, qui parla le plus hardiment au chancelier. Il lui représenta que Richer n’était persécuté que parce qu’il défendait les droits de la couronne et l’autorité du roi contre les nouvelles doctrines, et qu’il ne fallait pas le laisser opprimer. Le chancelier y fit réflexion, parla fortement au cardinal de La Rochefoucauld, défendit qu’on inquiétât davantage Richer au sujet de son livre De la puissance ecclésiastique et politique, et ordonna qu’on le laissât en repos.
Assemblée pour examiner le livre de Richer.
Le cardinal fut obligé de reconnaître aux paroles du chancelier, que son zèle l’avait emporté trop loin. Il ne parla plus de poursuivre les richéristes, de favoriser les entreprises des réguliers, ni de faire signer les deux articles en Sorbonne. Mais afin de prendre des mesures mieux concertées dans le dessein qu’il avait toujours de perdre Richer, il assembla dans son hôtel de Sainte-Geneviève, les évêques d’Angers, de Nantes, et de Dardanie73, avec Philippe de Gamaches et Charles Loppé, grand-maître du collège de Navarre, pour examiner ce qu’il contenait, et savoir enfin ce qu’il y aurait à faire, pour parvenir plus sûrement à ses fins. Gamaches, le plus habile de la compagnie, était actuellement travaillé d’une phtisie et d’une difficulté de respirer, depuis plus de 6 mois ; ce qui n’empêcha pas le cardinal de le retenir malgré lui pendant les deux jours entiers que dura l’examen du livre. Il ne put néanmoins arracher autre aveu de lui, sinon que l’ouvrage avait été mis en lumière hors de saison, à cause de la minorité du roi ; qu’il contenait quelques propositions un peu hardies ; mais qu’elles pourraient être approuvées et reçues de tout le monde, en y ajoutant quelques mots pour les expliquer. Ainsi l’examen finit sans censure, et le cardinal ordonna un profond silence sur le résultat de l’assemblée.
V. Le docteur Duval feint de vouloir se réconcilier de nouveau avec Richer.
Le docteur Duval, fâché d’avoir fait tant d’éclat sans avoir pu réussir dans ses dernières entreprises, eut recours aux voies de la dissimulation, qu’il avait déjà employées plus d’une fois, pour feindre de vouloir se réconcilier avec Richer. Il lui envoya le docteur Froger, son mercure ordinaire, le 4 mai, pour le prier d’oublier tout ce qui s’était passé entre eux chez le cardinal de La Rochefoucauld. Il lui fit dire qu’il pouvait ôter de sa déclaration, sans qu’on en parlât au cardinal, la clause où il faisait mention de la doctrine ancienne de l’école de Paris. Il l’assura que s’il voulait la lui mettre entre les mains, il la porterait au nonce pour être envoyée au pape, qui ne manquerait pas d’en être satisfait, et de récrire en faveur de Richer pour faire assoupir les troubles et les divisions que son livre avait excitées ; — qu’au reste Duval tenait Richer pour un très homme de bien, qu’il le reconnaissait fort discret et fort judicieux en tout ; qu’il avouait qu’en plusieurs choses il voyait plus clair que beaucoup d’autres, et qu’il le jugeait fort nécessaire pour rétablir le bon ordre et maintenir la discipline dans la faculté de théologie et dans la maison particulière de Sorbonne ; que par conséquent il le croyait responsable à Dieu, du talent qu’il en avait reçu et qu’il tenait enfoui et caché, en s’abstenant de se trouver aux assemblées de la faculté depuis tant de temps. Richer lui répondit, que le même compliment lui avait déjà été fait en 1618 de la part de Duval, par François de Montholon, intendant de la maison de Montpensier ; que c’était l’ordinaire de Duval de changer de batterie, lors qu’il voyait que ses intrigues et ses stratagèmes ne lui réussissaient pas ; mais qu’après avoir été si souvent trompé par ses discours flatteurs et ses promesses artificieuses, il n’était plus en état de se fier à lui ; que sa déclaration s’étant répandue dans le monde par la multiplication des exemplaires qu’il en avait fait tirer, il n’était plus possible d’en ôter la clause, que les seules rodomontades de Duval l’avaient empêché de rayer six semaines auparavant chez le cardinal de La Rochefoucauld, lorsqu’il en était encore temps ; d’ailleurs, que la clause n’étant pas plus erronée, que le reste du livre, il aurait été fâché qu’on l’eût pris au mot, voyant le mauvais usage que ses ennemis voulaient faire de cette condescendance.
Duval retourne à ses premières intrigues.
Duval, attribuant le mauvais succès de sa négociation au peu d’adresse de Froger, fit une autre tentative par lui-même le jour de la Pentecôte, qui était le 4 mai ; espérant que la sainteté du jour contribuerait à la séduction de Richer. Elle fut encore inutile, comme tout ce qu’il fit le reste de cette année pour tâcher de le faire enfin tomber dans les pièges qu’il lui tendait. C’est pourquoi il reprit ses premières intrigues vers les fêtes de Noël, pour tourmenter Richer tout de nouveau, par le ministère du pénitencier de l’église de Paris, Jacques Charton, natif de Pontoise comme lui, et qui était redevable de la succession de Hébert à sa recommandation.
Charton défendit aux prêtres du collège du Cardinal-Lemoine d’entendre Richer en confession, à moins qu’ils n’eussent une permission expresse du conseil de conscience de l’archevêque. Ce conseil qui était composé de gens prévenus ou dévouez à la passion de ses ennemis, réserva le pouvoir de donner cette permission à l’archevêque seul, afin de la rendre plus difficile. C’était sans doute se venger de Richer par la peine la plus sensible qu’on pût faire porter à un homme d’une conscience aussi délicate qu’était la sienne, et d’une exactitude aussi exemplaire qu’était celle avec laquelle il fréquentait les sacrements de l’Église.
La disposition de l’archevêque à son égard ne contribua point à diminuer cette mortification : car au lieu de se souvenir qu’il était le père commun de ses diocésains et qu’il devait agir en juge équitable, il parut autoriser une violence si irrégulière, qui faisait dégénérer en vraie tyrannie le ministère spirituel des chefs de l’Église. Aussi faisait-il profession de suivre le chemin qu’avait pris le cardinal de Retz son frère et son prédécesseur, pour faire la cour au pape de la persécution de Richer, estimant que ce serait un moyen fort sûr et fort abrégé pour obtenir promptement le chapeau de cardinal auquel il aspirait.
Quoique les ennemis de Richer fussent obligés d’ailleurs de rendre témoignage à sa piété, et de reconnaître avec tout le monde l’innocence de sa vie et l’intégrité de ses mœurs, ils ne laissèrent pas de prendre occasion de l’injustice qu’on lui faisait à la pénitencerie, pour publier que la composition seule de son petit livre le rendait coupable des crimes les plus énormes, et qu’elle lui imprimait un caractère de réprouvé. Comme ils cherchaient à profiter de tous les événements qui pouvaient avoir quelque rapport à lui pour augmenter ses peines, ils surent faire valoir aussi contre lui la mort de Jean de Vieuxpont, évêque de Meaux, arrivée quelques mois auparavant. Ce prélat avait voulu conférer à Richer une prébende de sa Cathédrale, vacante par le décès de Félix Vialard, chanoine et doyen de son église, mort au mois de juillet. Il l’avait choisi entre plusieurs autres gradués nommés, qui étaient plus anciens que lui, et avait fait paraître un zèle tout extraordinaire pour écarter tout ce qui pouvait faire obstacle à la bonne volonté. La modeste répugnance de Richer n’avait servi qu’à le rendre encore plus ardent à cet égard. Il publiait que c’était une occasion que Dieu lui présentait, pour faire satisfaction à Richer d’une injustice publique à laquelle il avait eu part ; qu’il était touché d’un sensible repentir, pour avoir souscrit à la censure du livre De la puissance ecclésiastique et politique, faite en 1612 par les prélats de la province de Sens, par pure complaisance pour le cardinal du Perron leur métropolitain ; — qu’il confessait avoir signé comme les autres à cette censure, que le cardinal leur avait présentée toute dressée, sans qu’il eût jamais vu ni lu le livre qu’on leur faisait condamner ; qu’au reste, il avait toujours fait une estime toute particulière de Richer, et qu’il n’avait jamais sérieusement douté de la vérité de la doctrine contenue dans son livre.
Une déclaration si peu attendue d’un prélat qui avait de la réputation, devint bientôt publique dans Paris, et elle commençait à faire bruit parmi le clergé, lorsqu’il tomba malade au commencement du mois d’août. Sa mort qui suivit quinze jours après, donna lieu aux ennemis de Richer de répandre de nouvelles calomnies. Ils publièrent que Dieu lui avait abrégé ses jours, pour prévenir les conférences qu’il s’était promis de tenir avec Richer au préjudice de l’autorité du pape, et que par un coup de la providence, il était mort après avoir conféré une prébende à Richer. Si les richéristes avaient eu de semblables contemplatifs parmi eux, il leur aurait été aisé de faire des réflexions encore plus favorables à leur parti, sur la mort des cardinaux du Perron et de Retz, qui étaient beaucoup plus jeunes que l’évêque de Meaux.
1624.
Il ne suffisait pas aux ennemis de Richer de publier leurs calomnies de vive voix ou dans des écrits faits directement contre lui, ils avaient soin de les faire passer encore dans des ouvrages où il semblait qu’on ne le faisait entrer que par accident. C’est ce qui parut en 1624, dans les livres nouveaux de Charles Malingre, qui de correcteur d’imprimerie s’était érigé en historiographe, sans rien savoir ; et du fameux ligueur Jean Boucher, docteur de Sorbonne, retiré en Flandre où il était devenu enfin de théologal à Tournai, archidiacre et chanoine de la même église, pour récompense de la haine implacable qu’il portait à la maison royale de France.
Malingre, voulant faire la cour au cardinal de La Rochefoucauld en qui il témoignait avoir mis toutes les espérances de sa fortune, parce qu’il était grand aumônier de France, ne manqua point d’attribuer à la décadence de l’hérésie en France la censure du livre de Richer. Il ajouta que cet auteur était soutenu des politiques, mais que le parlement l’avait repris et blâmé publiquement : fausseté que cet ignorant, avec toute sa mauvaise volonté, n’aurait peut-être osé avancer s’il avait eu soin de recueillir les mémoires et les titres nécessaires à son histoire. Les actes publics auraient suffi seuls à un écrivain moins négligent, pour lui faire connaître que la cour du parlement avait pris la protection de Richer et de son livre. Malingre, faisant un tissu des calomnies que Durand, Duval, et Pelletier avaient avancées dans leurs écrits contre Richer, devait au moins, pour suivre les lois de l’histoire, faire aussi mention de ce que Vigor avait écrit pour sa défense. L’éclat que les ouvrages de ce magistrat avaient eu au-dessus de ceux de ses adversaires, les rendait aussi plus connus dans le monde ; de sorte que cette omission servit autant à faire découvrir la partialité de Malingre, que l’ostentation qu’il faisait de ce qui avait été publié par les ennemis de Richer.
Pour ce qui regarde Boucher, dont le naturel impétueux ne pouvait souffrir que Richer vécût en paix au milieu de ses persécuteurs, il voulut l’attaquer du même style dont il avait tâché de déshonorer les deux derniers rois de glorieuse mémoire, en faisant les éloges de leurs parricides. Il fit imprimer à Tournai sa Couronne mystique, ouvrage divisé en 9 livres, où il entreprenait de traiter de la prééminence du sacerdoce royal ecclésiastique sur l’état et la dignité royale politique
; pour montrer que les rois et les princes chrétiens sont obligés de faire la guerre à l’hérésie, et que le pape a le pouvoir de les y contraindre. C’est à Richer que s’adresse tout ce que ce violent déclamateur a mis dans cet ouvrage contre la nouvelle hérésie des Aristocratiques, qui divisent le Français d’avec le Romain74
. Mais n’ayant bâti son système que sur des chimères mystérieuses et enveloppées dans des énigmes ridicules, l’ouvrage fut bientôt foulé aux pieds et méprisé comme le fruit d’une imagination troublée.
VI. 1625. Imposture de Duval et de Mauclerc envers de Gamaches.
La mort de Philippe de Gamaches, professeur royal en Sorbonne, collègue de Duval, arrivée au mois de juillet de l’année suivante, priva les richéristes de l’un des plus solides appuis qu’eût leur parti. C’était un des plus savants hommes de la Sorbonne, qui avait heureusement allié les belles lettres avec la théologie scolastique, et qui avait accompagné toutes ses connaissances de beaucoup de piété et de vertu ; de sorte que s’il avait eu la force de refuser une abbaye en commende, ce qui passait alors pour un abus par rapport à l’ancienne discipline de l’Église, Richer l’aurait jugé comparable aux plus grands hommes de l’Église primitive, ne trouvant d’ailleurs que Gerson parmi les modernes, qu’on pût lui préférer.
Il y avait trois ans que de Gamaches était travaillé d’une suffusion de bile, d’une phtisie et d’un asthme, qui ne lui avaient pas donné de relâche. Jusque-là il avait généreusement maintenu les anciennes maximes de l’école de Paris, telles que Richer les avait enseignées dans son livre. Son exemple, son autorité et sa réputation y avaient retenu beaucoup de gens, contre les efforts que les partisans de la cour de Rome avaient faits pour changer la Sorbonne. Duval et ses adhérents l’avaient souvent sollicité, mais toujours en vain, tantôt de faire une déclaration contre l’écrit de Richer, pour faire voir qu’il n’était fauteur ni de son schisme ni de ses hérésies ; tantôt de vouloir approuver les ouvrages que l’on faisait contre lui. Lorsqu’il le vit malade, il crut avoir trouvé le moyen d’abattre enfin celui qu’il avait toujours trouvé inébranlable en santé. Il le fit obséder continuellement par Mauclerc, qui ne passait point de jour sans intimider le malade par quelque nouvelle menace, ou sans user des conjurations les plus pressantes pour arracher de lui ce qu’on n’en pouvait obtenir par les voies ordinaires. La constance de Gamaches dura tant que les maux lui laissèrent la liberté de l’esprit, après avoir ruiné les forces de son corps. Duval, qui avait recommandé à Mauclerc de ne point se rebuter sur toutes choses, avait dressé une espèce de codicille tout prêt, pour le faire signer au malade au premier moment qui se présenterait. Enfin, après lui avoir crié longtemps aux oreilles que sa mémoire serait en exécration et qu’il serait déclaré schismatique sous le nom de richériste s’il n’acquiesçait, ils épièrent le temps auquel la mère du malade et les domestiques étaient retirés, pour lui prendre la main et lui faire signer cet écrit le 8 juillet, sans aucun témoin. Il était conçu en forme de censure du livre de Richer, en termes latins, dont voici la traduction.
J’ai toujours improuvé le livre de maître Edmond Richer, touchant la puissance ecclésiastique et politique, longtemps même avant qu’il fût mis en lumière ; comme je l’improuve de nouveau et je l’improuverai de plus en plus, moyennant la grâce de Dieu, tant que je vivrai. Car je le juge très pernicieux à l’Église de Dieu et au peuple fidèle, parce qu’il est rempli de plusieurs propositions hérétiques, schismatiques, fausses, erronées, injurieuses au souverain pontife, et au saint siège apostolique, et capables de choquer les oreilles des personnes pieuses et catholiques. J’ai déclaré plusieurs fois avec protestation ma pensée sur la condamnation que je fais de ce livre, depuis environ 16 mois75, surtout en présence de monsieur le cardinal de La Rochefoucauld, de quelques évêques et docteurs de la faculté, assemblés par commandement de sa majesté, à l’occasion de ce petit livre, dans la maison abbatiale de Sainte-Geneviève. Fait à Paris, le 18 juillet 1625. Philippe de Gamaches.
Cette pièce qui était d’un latin tout entrecoupé et plein de parenthèses, n’avait rien de la politesse ordinaire du style de Gamaches ; et ce fut un des indices que l’on eut de la surprise et de l’extorsion violente qu’on lui avait faite. On sut bientôt à qui l’adjuger, à la vue du tour grossier et barbare des expressions, qui sauta d’abord aux yeux de ceux qui avaient lu les livres de Duval, ou qui avaient pris ses leçons en Sorbonne. Le témoignage du docteur Louis Messier, confesseur ordinaire de Gamaches, et celui de Claude Husson qui écrivait sous lui, avec la déposition de ses domestiques, firent encore aller plus loin dans la découverte que l’on fit de la supposition ; de sorte qu’à la fin il se trouva que de Gamaches n’avait pas même signé le prétendu codicille, et que c’était une pure imposture qui avait Duval pour auteur et Mauclerc pour ministre. L’inquiétude de ce dernier touchant la fausseté de cet acte, parut incontinent après le décès de Gamaches76, lorsque cherchant de toutes parts l’écriture du défunt, il tira du grand Bedeau77 et greffier de la faculté, le livre des Euphémies, où chaque docteur écrit son nom tous les ans, pour reconnaître et justifier la signature de Gamaches. On trouva étrange qu’il gardât le livre un an entier ; mais il fallait du temps pour apprendre à bien imiter le seing d’un mort et pour contrôler et réformer un papier qu’il était question de rendre authentique.
Le cardinal de Richelieu proviseur de Sorbonne, qui savait parfaitement quels avaient été les sentiments de Gamaches, fut un de ceux qui firent paraître le plus d’horreur pour cette fourbe. La crainte qu’il eut que Richer n’en tirât trop d’avantage contre ses ennemis, fit qu’il ordonna la suppression de cette fausse déclaration, dès qu’il eut appris que Mauclerc l’avait publiée. Il chargea le docteur Mulot son domestique, de tirer l’original des mains de Mauclerc, et de le remettre entre les siennes ; ce que Mulot n’eut pas plutôt fait, que le cardinal le rompit et défendit qu’on en parlât non plus que d’une chose qui ne serait jamais arrivée.
VII. Richer fait une protestation nouvelle contre toute surprise et contre la violence qu’on pourrait lui faire pour en arracher une rétractation.
L’exemple de ce qui s’était passé à l’égard fait une de Gamaches, fit connaître à Richer qu’il ne pouvait prendre trop de précaution contre la mauvaise foi de ses ennemis. La crainte qu’il eut qu’ils ne lui fissent quelque surprise et qu’ils ne lui imposassent quelque chose de semblable, lorsqu’il ne serait plus en état de découvrir ou de convaincre l’imposture et la calomnie, lui fit renouveler le 29 août le testament qu’il avait fait douze ans auparavant, pour assurer la postérité de ses véritables sentiments. Il voulut l’accompagner d’une déclaration nouvelle.
Comme les choses passées doivent nous rendre sages pour l’avenir, et qu’il ne reste plus aucun sujet de douter que Duval et Mauclerc n’aient supposé un codicille en forme de déclaration ou censure, sous le nom de Gamaches, pour trouver un prétexte nouveau d’inquiéter Richer par le moyen des grands et de la cour de Rome qui se trouvent fortifiés principalement par la venue de M. le cardinal Barberin, neveu du pape Urbain VIII, légat du Saint-Siège en France, il est à craindre qu’on ne veuille le contraindre de donner une rétractation, que ses ennemis ont souvent tâché d’extorquer par des violences et des menaces capables d’ébranler même les esprits les plus forts et les plus constants ; c’est pourquoi Richer supplie instamment tous ceux qui entendront parler ce de lui de se tenir avertis, qu’après s’être humblement recommandé à Dieu et avoir imploré l’assistance du Saint-Esprit, il a écrit en pleine santé de corps et d’esprit, et signé de sa propre main, la déclaration qui suit, comme ce une ordonnance de sa dernière volonté :
Que si par hasard il se trouvait réduit à de telles extrémités qu’il se vît contraint d’abjurer son livre De la puissance ecclésiastique et politique, ou de changer, ou de signer quelque chose qui fût contraire à la déclaration qu’il avait passée par devant deux notaires le dernier jour de juin de l’an 1622, il désavoue, improuve et rejette ce qu’il pourrait avoir été contraint d’écrire et signer au préjudice de cette déclaration, comme chose violemment extorquée de lui par menace, et de par cette juste crainte qui peut tomber en un homme constant et l’ébranler : qu’il déclare par avance faux, supposé et nul, tout ce qu’on pourrait publier sous son nom dans cette vue ; qu’il souhaite qu’on n’y ajoute aucune foi, non plus qu’à une chose qui n’est jamais venue de lui, à moins qu’on ne lui eût accordé auparavant le pouvoir d’expliquer librement les propositions de son livre par écrit, comme il l’a plusieurs fois demandé, etc. Fait à Paris le dernier jour d’août 1625.
Triste était de la faculté de Paris sous le syndic Forger et le doyen Peschant.
Après cette dernière protestation, Richer rentra dans la retraite, pour continuer ses études en silence, et n’être pas témoin des désordres que les partisans de la cour de Rome entretenaient toujours en Sorbonne. Il reçut un nouveau sujet de gémir et de plaindre le triste état de la faculté, lorsqu’il apprit que la cabale de Duval et de Mauclerc avait fait élire78 pour syndic George Froger, curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, avec le secours des docteurs mendiants. Par ce moyen, la discipline et la doctrine ancienne de la faculté reçurent de grandes plaies, et la porte fut ouverte à plusieurs nouveautés.
Filesac devenu richériste.
Il ne se trouva presque que Filesac et Parent, lesquels firent paraître assez de vigueur pour seconder la fermeté du doyen Roguenant et pour s’opposer au torrent qui entraînait les autres docteurs. Filesac détrompé des vaines espérances qu’on lui avait données pour l’évêché d’Autun, avait été touché des industries que cette vue intéressée lui avait fait commettre contre Richer pendant son syndicat ; et il semblait qu’il cherchait à les réparer par un changement sincère de conduite, et par sa fermeté à maintenir les sentiments de l’ancienne Sorbonne, qui étaient ceux pour la ruine desquels il avait autrefois voulu sacrifier Richer, leur défenseur, à la cour de Rome. Il donna des preuves de cette disposition au sujet du livre d’Antoine Santarel, jésuite, lorsqu’il fut question d’en faire la censure. Le parlement de Paris, ne se contentant pas de condamner par un de ses arrêts la pernicieuse doctrine du livre où ce jésuite avait voulu donner au pape la puissance de déposer les rois, avait encore chargé la Sorbonne d’en porter son jugement.
Santarel condamné.
Duval, avec ceux de sa cabale, mit toutes ses brigues en œuvre pour traverser l’examen du livre et pour en faire échouer la censure. Mais Filesac, qui était le plus ancien des docteurs résidant à Paris, après le doyen, conduisit l’affaire avec tant de force et de prudence, qu’il la fit réussir malgré les sollicitations du cardinal Spada, nonce du pape, et les artifices de Duval, qui ne cessa point de le persécuter depuis ce temps-là.
Mais depuis cette généreuse action, la faculté sentit diminuer de plus en plus sa liberté et sa première réputation, par la manière dont la cour de France parut se dévouer aux volontés de celle de Rome.
1627.
Richer vit sans s’ébranler les récompenses de ses adversaires, lorsque la reine mère fit donner les sceaux à Michel de Marillac et le chapeau de cardinal à Pierre de Bérulle, supérieur général de l’oratoire, tous deux collègues de Duval dans le gouvernement des carmélites, tous deux remarquables par les mauvais offices qu’ils lui avaient rendus : mais il ne put s’empêcher de plaindre l’Église et l’État.
Duval crut devoir profiter d’une conjoncture des temps qui lui paroissait si favorable, pour rendre inutile la dernière entreprise de la faculté de Paris. Il savait que Bellarmin, Suarez, Santarel et les autres auteurs qui établissaient le pouvoir des papes sur le temporel des rois, prenaient pour fondement la bulle de Boniface VIII Unam Sanctam, etc. et soutenaient qu’elle n’avait jamais été révoquée par Clément V comme on le disait en France ; ce qui n’était pas entièrement faux, puisqu’à ne point mentir, elle ne l’avait été qu’en apparence, en termes pleins d’équivoques et d’illusions, suivant les artifices ordinaires de la cour de Rome.
C’est pourquoi Duval voulut de là prendre sujet de déroger à la censure de la faculté contre la doctrine de Santarel ; et pour y réussir, il fit une puissante ligue avec Mauclerc, Froger, docteur de la faculté, et les docteurs mendiants toujours prêts à tout. Ils persuadèrent à un dominicain du couvent de Lyon nommé Jean Testefort, bachelier en théologie de la faculté de Paris, de soutenir dans ses thèses du grand ordinaire : que la sainte écriture est contenue en partie dans la sainte bible, et en partie dans les décrétales des papes, en tant que ces décrétales expliquent la sainte écriture
. C’est à dire que les décrétales sont l’écriture sainte comme la bible, selon que le marquaient les termes latins de la proposition. Le syndic Froger ne fit point difficulté de signer ces thèses et de les approuver, après en avoir conféré avec Duval. François Hallier, qui se fit connaître depuis par la défense de la hiérarchie contre les jésuites, et ensuite par ses négociations en leur faveur contre les défenseurs de Jansenius, et qui mourut évêque de Cavaillon, était destiné pour présider à ces thèses. Il les signa et approuva sans hésiter, lorsqu’il eut vu la signature et l’approbation du syndic. Mais étant tombé malade avant l’action, on prit pour y présider Isaac Habert, qui fut depuis théologal de l’église de Paris et ensuite évêque de Vabres, et qui n’eut point de scrupule de signer ces thèses après les deux docteurs. La faculté était bien résolue de censurer ces thèses, et elle y était déjà engagée par la pluralité des suffrages : mais Duval et la cabale traversèrent cette résolution par leurs intrigues.
1628.
La mort de Nicolas Roguenant79, doyen de la faculté, qui avait toujours constamment défendu la discipline et la doctrine ancienne de la Sorbonne, délivra Duval d’un fâcheux richériste, qu’il avait toujours trouvé contraire à ses desseins. Mais il crut que son parti n’aurait rien à gagner, s’il n’empêchait Filesac de prendre sa place, qui lui était due comme au plus ancien des docteurs qui résidaient actuellement à Paris. Il fit venir pour le supplanter Jean Peschant, limousin, théologal de Rennes, sous promesse de lui procurer 2000 livres de pension sur le clergé et sur les finances de l’État. Peschant vint âgé de 84 ans, et il n’oublia rien de ce qu’on lui avait recommandé contre les richéristes pour mériter sa pension. Ce fut à la faveur de ce nouveau décanat que Duval, Mauclerc, Froger et les autres partisans de la cour de Rome, ordonnèrent que les bacheliers feraient dorénavant mention des décrétales des papes, comme de l’écriture sainte et des conciles, dans les protestations qu’on exigeait d’eux, avec serment de ne rien dire qui leur fût contraire. C’était vouloir autoriser toutes les bulles que les papes avaient faites contre plusieurs de nos rois, les droits de leur couronne, et la liberté de nos églises. Cependant peu de gens entreprirent de s’opposer à cette nouveauté, par la crainte de la cabale dominante ; et ceux qui osèrent le faire, furent regardés comme richéristes et remarqués pour être refusés à la présentation des bénéfices, des emplois de la prédication et de la direction des consciences.
VIII. Mortification du cardinal de Bérulle.
Le nouveau cardinal de Bérulle ne fut pas longtemps après avoir pris la pourpre, sans donner encore d’autres marques de son attention pour Richer et pour ceux qu’on croyait attachés à ses sentiments. Un étudiant en théologie nommé Pierre Potel, ayant eu dessein de lui dédier sa thèse de tentative au mois de février 1628, avait fait composer l’épître dédicatoire par un capucin de ses parents. L’épître n’était qu’un tissu d’allusions tirées de l’écriture sainte ; et l’on prétend que le cardinal de Bérulle la trouva fort à son goût. Mais ayant demandé à Potel quel était son président, et sachant que c’était Urbain Garnier, il lui dit que ce docteur ne souffrirait pas qu’on imprimât cette épître avec la thèse ; que d’ailleurs c’était un richériste des plus dévoués à Richer ; et qu’ainsi il ne pourrait assister à sa thèse à moins qu’il ne changeât de président. Potel remercia Garnier, choisit Habert, l’un des deux docteurs que le cardinal lui nomma pour présider, et fit imprimer son épître avec sa thèse.
On fit grand bruit en faculté. Ceux mêmes qui se déclaraient le plus fortement contre les richéristes et qui se disaient serviteurs du cardinal de Bérulle, en furent scandalisés. C’est tout dire, que sans que ni Duval, ni le syndic, ni le doyen Peschant formassent aucune opposition, la faculté donna un décret contre l’épître dans l’assemblée extraordinaire du 28 février, la condamna comme étant remplie d’impiétés et de blasphèmes, et obligea Potel à en faire une réparation publique par écrit et de vive voix. C’est ce qu’il fit dès le matin du même jour, par un écrit authentique qu’il présenta en pleine assemblée à la faculté ; et l’après-midi par une abjuration de vive voix, faite au milieu de son acte public, dans la grande salle du collège de Navarre, comme on le lui avait prescrit.
Constance du docteur Hollandre pour mourir dans les sentiments de Richer.
Les ennemis de Richer continuant toujours à combattre ce qu’ils appelaient le richérisme, allèrent attaquer l’un de ses meilleurs amis la veille de la mort, dans l’espérance de vaincre aisément celui que la maladie avait entièrement abattu. Cet ami était le docteur Jean Hollandre, curé de la paroisse de Saint-Sauveur, personnage d’une piété exemplaire et d’une charité tout extraordinaire envers les pauvres. Comme il avait puissamment agi dans la faculté de théologie l’an 1626 lorsqu’on censura le livre du jésuite Santarel, Duval, qui avait employé toutes ses forces pour traverser la censure, tâcha d’en jeter des scrupules dans sa conscience lorsqu’il le vit à l’article de la mort. Il vint lui en faire un crime, espérant arracher de lui une rétractation de la part qu’il avait eue à la censure, et de l’approbation qu’il avait toujours donnée à la doctrine de Richer, comme il avait tâché de faire auprès de Gamaches. Il prit à partie le docteur Jérôme du Chesne, qui avait administré les sacrements de la pénitence et de l’eucharistie au malade, sans l’obliger à se rétracter, et les accusa tous deux d’un terrible sacrilège, ajoutant que la censure de Santarel tenait Hollandre dans un état certain de damnation.
Du Chesne alla donner avis au malade que Duval devait le venir voir, et qu’il devait auparavant lui envoyer le pénitencier et le sous-pénitencier80 pour l’intimider et le porter à signer un modèle de rétractation qu’ils lui apportaient. Hollandre répondit qu’il serait fort aise de voir Duval et de le rendre témoin de la persévérance dans laquelle il allait mourir. Il reçut le pénitencier et le sous-pénitencier avec autant de caresses et d’ouvertures de cœur que l’état d’un homme mourant en peut permettre : mais il leur soutint avec une présence d’esprit surprenante et un ton de voix plus fort qu’à l’ordinaire, qu’il n’avait rien fait qui ne fût à faire selon Dieu et la droite raison, dans ce qui regardait la censure de Santarel, et les sentiments de l’ancienne Sorbonne que défendait Richer, et qu’il ne sentait sa conscience chargée de rien sur cela. Duval étant averti du mauvais succès de cette députation, et convaincu d’ailleurs de la vigueur et de la confiance de Hollandre, fut obligé de renoncer à son entreprise et de le laisser mourir en paix, comme il fit le premier jour de mai.
Richer voyant croître de jour en jour la passion que Duval avait d’anéantir la censure de Santarel et de détruire les sentiments de l’ancienne Sorbonne par le crédit des cardinaux de La Rochefoucauld et de Bérulle, et par le ministère du doyen et du syndic de la faculté, il ne put pas refuser à sa mère (c’est ainsi qu’il appelait l’université de Paris), les secours qu’il était capable de lui rendre. Il les lui procura, non pas en retournant en Sorbonne, mais en prenant la plume, pour défendre la vérité et la justice dans l’obscurité de la retraite. Il composa premièrement la défense de la censure de la faculté contre le livre de Santarel, dont il fit deux parties, pour expliquer la question de droit dans la première, et celle de fait dans la seconde. Il écrivit ensuite l’histoire de tout ce qui s’était passé dans la faculté du côté des deux partis, touchant cette fameuse censure, et il la mit en l’une et l’autre langue. Il fit aussi l’examen du livre du cardinal de La Rochefoucauld contre l’écrit de l’évêque de Chartres, qui semblait regarder des matières toutes semblables, et dont il est bon de donner ici quelques éclaircissements.
L’an 1625, on avait imprimé en Italie un libelle intitulé G. G. R. Theologi ad Ludovicum XIII. Galliæ Regem admonitio, etc. où l’on prétendait montrer, qu’au sujet de la guerre de la Valteline, la France avait fait une alliance honteuse et impie avec les protestants, et entrepris contre les catholiques une guerre injuste, qu’elle ne pouvait continuer sans détruire la religion. On fit accroire que ce n’était que la version latine d’un original français ; et pour empêcher qu’on ne découvrît son véritable auteur et le lieu de son impression, on le traduisit en wallon, pour le faire courir d’abord en Flandres, et on l’attribua au fameux ligueur Boucher, docteur de Sorbonne, archidiacre de Tournai, qui avait tant écrit de libelles contre la France et nos deux derniers rois. Boucher s’étant justifié publiquement de cet te calomnie, on chercha l’auteur de l’admonition avec tant d’empressement, qu’on découvrit enfin que c’était un jésuite, grec de nation, nommé André Eudémon Jean, élevé à Rome et en Italie dès son enfance, qui avait déjà beaucoup écrit contre le roi d’Angleterre, pour Bellarmin, le père Cotton, et l’intérêt commun de la compagnie, et qui était venu en France avec le légat, incontinent après avoir composé son livre.
On avait prétendu que ce pernicieux écrit avait été médité de concert avec la cour de Rome et les jésuites, contre l’honneur du roi et le repos de la France ; et dans la pensée que c’était moins l’ouvrage d’un particulier que celui d’une cabale également puissante et artificieuse, il avait été publiquement flétri par une sentence du châtelet de Paris, et brûlé le 30 octobre 1625 avec un autre libelle aussi méchant qu’un jésuite allemand nommé Jacques Keller, était accusé d’avoir composé contre la France, sous le titre de Mysteria politica. La sentence du lieutenant civil avait été suivie d’une censure que la Sorbonne avait donnée le premier jour de décembre suivant, contre celui de l’Admonition de G. G. R. prétendu théologien.
L’assemblée générale du clergé de France, qui se tenait alors à Paris, ne crut pas devoir demeurer dans l’indifférence sur cette affaire. Léonor d’Estampes, évêque de Chartres, l’un des députés, dressa par les ordres et sous le nom de toute l’assemblée, une ample déclaration en forme de censure, contre l’Admonition, et les Mystères politiques, s’appliquant surtout à découvrir le venin et la malignité de l’admonition, qui fut en même temps réfutée par un autre livre, que Duferner publia sous le titre de Catholique d’État, on discours politiques des alliances des rois. Cette déclaration ou censure du clergé, lue et approuvée de toute l’assemblée des prélats dès le 13 décembre, fut imprimée en latin et en français, par leur autorité, à Paris chez Antoine Étienne, et parut au commencement de l’année suivante, sous le titre de Jugement des cardinaux, archevêques, évêques, et autres, qui se sont trouvés en l’assemblée ecclésiastique de toutes les provinces du royaume, sur des libelles diffamatoires, etc.
La cabale du docteur Duval, qui n’avait pu s’opposer à la censure de la Sorbonne, fut alarmée de cette démarche que venait de faire le clergé du royaume. Elle joignit ses brigues à celle des jésuites et des autres partisans de la cour de Rome, pour la traverser et en prévenir les suites ; et le cardinal de La Rochefoucauld se fit le chef de cette nouvelle intrigue. Le parlement, croyant pouvoir arrêter le cours d’une conspiration qu’il regardait comme tramée contre les intérêts de la couronne et le repos de la France, donna divers arrêts, toutes les chambres assemblées, pour autoriser le clergé. Après quoi il en prononça un en particulier, le 17 mars, contre les jésuites, pour les obliger à souscrire la censure de la Sorbonne contre le libelle de l’Admonition, et leur faire donner un désaveu public du livre de Santarel, leur confrère, avec une explication nette des sentiments de leur compagnie (pour les trois maisons de Paris), directement contraires aux maximes pernicieuses de ces deux ouvrages.
Depuis la déclaration que le clergé avait donnée le 13 décembre contre les libelles de l’Admonition, et des Mystères politiques, le cardinal de La Rochefoucauld n’avait cessé de solliciter les prélats pour leur en faire donner une révocation. Après en avoir surpris plusieurs, il voulut tenter la chose dans l’assemblée du 17 janvier aux Augustins, et la fit proposer par Sébastien Zamet, évêque de Langres, auquel Simon Legras, évêque de Soissons, s’opposa fortement, pour le maintien de la déclaration. Le parlement averti que la faction du cardinal avait prévalu, fit défense par un arrêt du 21 janvier, à toutes personnes de s’assembler, d’écrire, ou de publier une autre déclaration, que celle de l’assemblée du clergé du 13 décembre.
Le cardinal se flattant du grand crédit qu’il avait à la cour, n’eut aucun égard à cet arrêt, au préjudice duquel il retint les prélats après la dissolution de leur assemblée, quoi qu’ils eussent remercié le roi, et reçu leur congé. Il continua de les faire assembler, et les porta, par le redoublement de ses brigues à délibérer sur ce qu’il souhaitait d’eux avec tant d’empressement. Le parlement ne pouvant souffrir qu’on méprisât si ouvertement son autorité, donna un nouvel arrêt le 18 février, par lequel il cassa les actes de délibérations du clergé, faits au préjudice de l’arrêt du 21 janvier. Le cardinal, sans se rebuter, retint ce qu’il put de prélats de l’assemblée qui s’était tenue aux Augustins, et il les assembla dans son abbaye de Sainte-Geneviève, avec ceux qui étaient à la suite de la cour, le 26 et le 27 février. Ce fut là qu’il fit dresser une forme de désaveu de la censure que le clergé avait portée contre les deux libelles le 13 de décembre de l’année précédente. Il survint un autre arrêt du parlement, le 3 mars, qui déclara cette assemblée illicite, attenté contre l’autorité souveraine des lois du royaume et de la majesté du prince. Les prélats répondirent à la signification de l’arrêt, par la bouche de l’archevêque d’Auch et de Charles Miron, évêque d’Angers, que le parlement de Paris n’avait aucune autorité sur le clergé de France, surtout lors qu’il était question des affaires spirituelles de l’Église et de la religion. Cette réponse attira un quatrième arrêt du parlement, qui ordonnait qu’elle serait lacérée et brûlée par l’exécuteur de la justice, et que Léonard de Trappes, archevêque d’Auch, et Charles Miron, évêque d’Angers, feraient ajournés personnellement. C’est ce qui obligea les prélats de l’assemblée, avec les cardinaux de la Rochefoucauld et de La Valette, de recourir à la protection du roi, qui évoqua l’affaire à lui par un arrêt de son conseil du 26 mars, portant défense d’ailleurs de rien publier contre la censure dressée par l’évêque de Chartres pour la condamnation des libelles. Deux jours après, le parlement ne laissa pas de donner un cinquième arrêt contre l’archevêque d’Auch et l’évêque d’Angers, ordonnant à tous archevêques, évêques et prélats de se retirer en leurs diocèses dans Pâque prochain, à peine de saisie de leur temporel.
Le cardinal de La Rochefoucauld voyant que sa conduite avait besoin de justification, fit composer un livre qu’il publia sous son nom, et sous le titre de Raisons pour le désaveu fait par les évêques du royaume, d’un livre intitulé : Jugement des cardinaux, archevêques, évêques, etc. contre les schismatiques de ce temps. Ces schismatiques, aux sollicitations desquels il attribuait les censures faites par l’assemblée du clergé et par la Sorbonne, pour condamner les deux méchants libelles, n’étaient autres que les richéristes, selon lui. C’est ce qui porta Richer, qui était personnellement attaqué dans ce livre du cardinal, à examiner l’ouvrage et à prendre en même temps la défense de l’évêque de Chartres et des autres prélats de l’assemblée du clergé, qui avaient censuré les libelles du 13 décembre de l’année précédente. Quoique Richer eût fait résolution de tenir son livre supprimé, jusqu’à ce que Dieu fît naître une occasion favorable de le publier, il ne laissa pas d’en communiquer la copie à un ami, qui fut moins scrupuleux que lui, et qui sans violer entièrement la foi qui était due à l’auteur, qu’il cacha sous le nom déguisé de Timothée François Catholique, fit imprimer en 1628 la plus grande partie de ses réflexions à Paris in-8°, sous le titre de Considérations sur un livre intitulé : Raisons pour le désaveu fait par les évêques, etc. mis en lumière sous le nom de messire François de La Rochefoucauld.
Les attaques fréquentes de la douleur que Richer souffrait de la pierre, que l’opiniâtreté de ses longues études lui avait procurées, et les autres infirmités auxquelles son âge commençait à l’assujettir, le portèrent à avancer tous ses autres ouvrages et à mettre la dernière main à ceux qu’il jugeait les plus pressés, par la crainte d’être surpris de la mort et d’être obligé de les laisser imparfaits. Il acheva en peu de temps l’histoire des conciles généraux, et les défenses de la doctrine des anciens docteurs de la faculté de Paris. Il revit aussi le gros traité qu’il avait fait en français des appellations comme d’abus, au sujet des mouvements que s’était donnés Charles Miron, évêque d’Angers, et les autres prélats contre ces sortes d’appellations, incontinent après la mort de Henri IV.
1629.
Les autres ouvrages de sa composition, qu’il tâcha de mettre en état de voir le jour lorsque les temps pourraient le permettre, étaient :
- Un traité important de la puissance du pape sur les choses temporelles et sur les princes de la terre, en plusieurs livres.
- Une apologie pour l’autorité souveraine de l’Église et du concile général, et pour l’indépendance de la puissance royale, ou séculière, de tout autre souverain que de Dieu seul.
- Un traité de la malignité ou des dangers des derniers temps, pour servir de préservatif contre les abus du siècle, contre les tentations et les mauvaises suggestions des flatteurs et des ennemis de la vérité.
- L’histoire de l’université de Paris, en plusieurs tomes, sans y comprendre ce qu’il méditait de faire en particulier pour la faculté de théologie contre les ordres mendiants, et pour les universités contre les jésuites.
- La défense de son petit livre De la puissance ecclésiastique et politique, qu’il avait divisée en plusieurs livres, pour traiter cette importante matière à fond et avec méthode, et qu’il refusa toujours de faire paraître de son vivant, pour ne pas déplaire à la cour ou irriter davantage les cardinaux.
- La démonstration de tous les articles du même livre, contre l’ouvrage que Duval avait publié sous le titre d’Elenchus, pour le réfuter de point en point.
- L’histoire de ce qui s’était passé pendant son syndicat, mise de français en latin, et continuée jusqu’au temps où il écrivait.
Maladie de Richer. Ses ennemis tâchent de lui ôter l’usage des sacrements.
Plusieurs de ces travaux furent interrompus par la maladie où il tomba le 10 juin de l’an 1629, jour de la Trinité, après avoir dit la messe. Les douleurs de la pierre, qui se renouvelèrent alors, devinrent si aiguës, que le mardi suivant il envoya prier le docteur Jérôme Parent de venir le confesser en l’absence du curé de son collège, pour pouvoir recevoir la communion le jour du Saint-Sacrement. Duval le sut et il crut l’occasion favorable pour exécuter ce qu’il avoir entrepris avec le curé de Saint-Nicolas du Chardonnet dix ans auparavant, de le priver des sacrements, ou de lui faire rétracter son livre de la puissance ecclésiastique et politique. Richer, jugeant par les intervalles de ses douleurs que la maladie devait tirer en longueur, eut le loisir d’envoyer quelques jours après prier le curé de son collège Fourment, qui était aussi vicaire de Saint-Laurent, à trois quarts de lieue de là, de lui administrer les sacrements, ou d’en donner la permission à quelqu’un de ses collègues de Sorbonne, selon le privilège des docteurs, à cause de la distance de la paroisse de Saint-Laurent, où il demeurait actuellement, au collège du Cardinal-Lemoine dont il était curé. Fourment, instruit par Duval et Froger qui l’avaient déjà gagné dès l’an 1619, vint trouver le malade, et lui dit que comme curé du collège il était son supérieur, et obligé en conscience de l’avertir qu’il eût à faire cesser le scandale que causait son livre De la puissance ecclésiastique et politique, et à souscrire humblement à la censure faite par le cardinal du Perron et les autres évêques de la province de Sens. Richer, après lui avoir suffisamment répondu, au lieu d’accepter des conditions si injustes, fit venir deux notaires du châtelet, le jeudi 28 juin, pour renouveler la déclaration qu’il avait faite sept ans auparavant, et pour protester de nouveau qu’il persistait jusqu’à la mort dans les sentiments qu’il avait enseignés dans son livre. Les boursiers de son collège, qui étaient presque tous prêtres, et qui l’avaient continuellement tourmenté depuis qu’il avait entrepris de les réduire au terme de leur ancienne discipline, commençaient déjà à insulter à ses maux ; et le regardant par avance comme un excommunié, il se flattaient de trouver leur vengeance dans la privation des honneurs de la sépulture ecclésiastique, dont ils le menaçaient. Mais Fourment, leur curé ayant fait réflexion sur sa conduite, revint quelques jours après81, poussé des remords de sa conscience, faire des excuses au malade, et lui dire qu’étant mieux conseillé que la première fois, il lui permettait de prendre Parent, ou tel autre docteur qu’il lui plairait, pour lui administrer les sacrements aussi souvent qu’il le souhaiterait.
Richer se fait tailler.
Richer, sentant ses douleurs augmenter de telle sorte qu’il ne pouvait plus durer que dans le lit ou dans le bain, se résolut d’acquiescer aux avis de ceux qui lui conseillaient de se faire tailler. L’opération ne réussit qu’à demi, et la diminution de ses douleurs ne lui fut pas fort sensible ; de sorte que ne songeant plus qu’à partir, quand il plairait à Dieu de l’appeler, il endura ses maux avec une patience et une constance aussi merveilleuse que celle avec laquelle il avait souffert les persécutions de ses ennemis.
IX. Histoire ecclésiastique de François de Harlay, écrite dans les sentiments de Richer, par chagrin contre la cour de Rome.
Pendant que Richer était retenu au lit par les douleurs de la pierre, il se répandit un bruit par la ville, qu’il était venu un nouveau renfort au richérisme, par la publication d’une Histoire ecclésiastique, qui avait pour auteur François de Harlay, archevêque de Rouen. Richer en fut surpris comme les autres, faisant réflexion sur tout ce que ce prélat avait fait contre lui, lorsqu’il n’était encore qu’abbé de Saint-Victor, en faveur de la cour de Rome et des jésuites. Mais comme il connaissait le caractère de son génie depuis plus de 20 ans, et qu’il en avait fait l’épreuve l’an 1609 lorsqu’en qualité de syndic il avait été obligé d’examiner sa capacité, il n’eut pas bonne opinion du succès de cette dernière entreprise, persuadé que si cet archevêque avait eu assez de hardiesse pour avancer ces vérités contre la cour de Rome, il n’aurait pas assez de force pour les défendre et les maintenir contre elle.
Richer ne fut pas longtemps sans apprendre les suites fâcheuses de ses prédictions ; et le public s’aperçut bientôt que Dieu n’avait pas béni un ouvrage qui n’avait été entrepris que par les mouvements d’une basse et injuste jalousie contre la personne du cardinal de Bérulle, et par une affectation visible d’un orgueilleux mépris pour le cardinalat et la grandeur de la cour romaine, et qui fut en suite abandonné par une lâche et honteuse palinodie.
Le dépit qu’il avait eu de voir un simple prêtre revêtu de la pourpre romaine au préjudice de lui-même, et de plusieurs autres prélats du royaume qu’il prétendait avoir beaucoup plus de mérite et de naissance que Bérulle, lui avait fait dire souvent qu’il mettrait bientôt la dignité de cardinal au rabais ; qu’il la rendrait assez méprisable pour empêcher qu’on ne la briguât plus, pour la fouler aux pieds, et pour la faire refuser par ceux-mêmes à qui on la présenterait sans l’avoir demandée. Il s’était vanté en même temps qu’il ferait voir ce que c’est que Rome, et qu’il rabattrait dans peu de jours son faste et son orgueil.
Le moyen qu’il avait pris pour l’exécution d’un si grand dessein, fut de publier une Histoire ecclésiastique, dans laquelle il avait solennellement promis au clergé de France qu’il ferait voir la vérité toute nue, et qu’il la mettrait en état de ne pas rougir de sa nudité. L’ouvrage ne fut pas plutôt sorti de la presse, qu’il en envoya des exemplaires aux docteurs Duval et Isambert, qui mirent toute leur application à la lire. Ils y firent même des remarques, qu’ils portèrent aussitôt au cardinal de La Rochefoucauld, lequel de son côté l’avait déjà donné à examiner au père Phélippeaux, jésuite, qui était son homme de lettres, et qui composait la plupart des ouvrages dont le cardinal se faisait l’auteur.
La Rochefoucauld assembla le 7 juillet, dans la maison abbatiale de Sainte-Geneviève, les prélats qui se trouvaient à Paris, pour se plaindre de l’archevêque de Rouen et de son livre, et pour délibérer des moyens de lui faire faire une rétractation publique. On dressa une forme de censure contre lui, et les évêques de Nantes et de Bazas furent chargés de voir l’archevêque et de savoir ses intentions. Chanvallon, son père, et Bréval son frère, voyant que c’était tout de bon que l’on voulait procéder contre lui, et qu’il y allait de la perte de bénéfices dont ils tiraient le principal de leur subsistance s’il ne prévenait le coup par une abjuration volontaire, coururent tout effrayés pour le presser de faire promptement ce que le cardinal et les évêques souhaiteraient de lui. Il y donna les mains sur le champ ; et l’évêque d’Orléans82 qui en savait plus que lui, qui avait toujours pris plaisir à se divertir de sa vanité et de ses chagrins, et qui pour se moquer de lui l’avait souvent poussé par des éloges pleins de malice à prendre la plume pour venger l’épiscopat de la papauté et du cardinalat, se fit commettre pour composer le formulaire de la rétractation et de l’abjuration que l’archevêque de Rouen devait signer. Il dressa ce formulaire dans les termes les plus durs et les plus humiliants qu’il put trouver, afin que l’archevêque en étant rebuté, prît quelque généreuse résolution de soutenir son livre, comme Richer avait fait le sien, ou du moins qu’il demandât une composition favorable de ses censeurs : mais il y fut trompé. Les évêques de Nantes et de Bazas ne lui eurent pas plutôt présenté ce formulaire à signer83, qu’il prit la plume, et leur dit :
— Oui dea, messieurs, très volontiers. J’ai marqué ce que je pensais de l’autorité des évêques dans mon livre : mais puisque vous ne le trouvez pas à votre goût, je ne veux que ce que vous voulez.
Aussitôt il signa, au grand étonnement des évêques qui s’attendaient à recevoir quelque vigoureuse résistance, ou à lui accorder quelque honnête capitulation.
L’évêque d’Orléans en eut tant d’indignation, qu’il s’emporta de paroles contre la légèreté du personnage. L’évêque de Nantes en fit de grandes exclamations à son retour, et dit tout haut devant ses confrères, qu’il fallait lui mettre le bonnet vert sur la tête, avec les sonnettes
. Cependant il prit soin de supprimer tous les exemplaires et de payer le libraire des deniers du clergé. On envoya ensuite la rétractation de l’archevêque au pape, avec l’original de la souscription ; et pour empêcher qu’on n’altérât aucune des circonstances de cette affaire dans le monde, le cardinal de La Rochefoucauld en écrivit lui-même tout le récit, en forme de certificat et de censure, le 25 septembre.
Après toute la cérémonie d’une si solennelle rétractation, il ne restait plus à l’archevêque de Rouen que d’aller rendre visite au cardinal et aux prélats ; mais comme il n’osait le faire seul, lui qui s’était vanté de faire trembler le Vatican, le procureur général du parlement84 l’y mena dans son carrosse ; en quoi l’on trouva fort à redire, qu’un magistrat dont le devoir était de maintenir les canons, l’ancienne discipline, la police ecclésiastique, et d’empêcher que les prélats ne tinssent leur assemblée contre de Harlay sans la permission expresse du roi, parût ainsi autoriser une rétractation si honteuse.
L’archevêque de Rouen dans ses visites, se laissa persuader d’écrire une lettre de soumission au pape, pour être envoyée à Rome avec sa rétractation. Il la remplit des termes les plus lamentables que les regrets d’un cœur contrit puissent suggérer à un véritable pénitent. Mais pour montrer au Saint-Père qu’il n’était pas entièrement indigne du pardon qu’il demandait à sa sainteté, il finit par un dénombrement des grands services qu’il prétendait avoir rendus au Saint-Siège et au pape, dont les principaux étaient d’avoir éteint le schisme de Richer et d’avoir défendu le concile de Trente. Il déclara en même temps qu’il se condamnait à un silence perpétuel jusqu’à ce qu’il plût au pape de lui ouvrir la bouche : terme qui marquait qu’il osait aspirer au cardinalat qu’il avait affecté de mépriser d’un air trop fanfaron et d’une fierté trop dédaigneuse.
Sa fanfaronnade ne paraissait pas moins en ce qu’il se vantait d’avoir autrefois détruit le schisme de Richer, pensant s’en faire un mérite auprès du pape, puisque quand il l’aurait véritablement éteint, — ce qui était faux, — il l’avait rallumé par la publication de son livre où il faisait revivre tout ce que les partisans de la cour de Rome appelaient richérisme. Mais comme il s’imaginait que la rétractation qu’il faisait de son Histoire ecclésiastique et l’abjuration de tout ce qu’il avait avancé touchant l’autorité de l’Église et du pape, devait servir à l’éteindre encore une fois, suivant son langage, il voulut mettre Richer en jeu dans sa lettre au pape, pour faire un avantageux parallèle de sa soumission avec l’obstination de ce docteur, qu’on n’avait jamais pu réduire à rétracter son petit livre De la puissance ecclésiastique et politique, et qui triomphait impunément de la censure du cardinal du Perron, selon les termes auxquels le cardinal de la Rochefoucauld s’en est plaint dans un de ses livres.
X. L’archevêque de Rouen fait sonder Richer.
L’archevêque de Rouen, voyant que tout Paris retentissait du bruit que faisait sa rétractation, ne douta pas que Richer n’en entendît parler et qu’il ne s’y intéressât. C’est pourquoi il résolut de le sonder et lui envoya, sur la fin du mois d’août, un prêtre normand nommé de La Porte, du diocèse d’Évreux, pour savoir adroitement ce qu’il pensait de son livre et de sa rétractation. À la première visite que La Porte rendit à Richer, il lui dit qu’il n’y avait que sa réputation qui l’eût amené, et la nouvelle du rétablissement de sa santé, à laquelle il prenait part ; — qu’il l’avait toujours regardé comme le défenseur de la vérité, quoi qu’en pussent dire ceux qui le décriaient comme l’auteur d’un schisme ; — qu’il avait eu jusque-là d’assez grandes relations avec l’archevêque de Rouen, et qu’il avait fait même assez longtemps l’office de prédicateur dans sa ville ; mais qu’ayant eu horreur de son infâme palinodie, il l’avait abandonné pour venir auprès de Richer s’instruire des véritables maximes et de l’ancienne doctrine de Sorbonne ; — qu’il avait d’ailleurs ouï dire souvent à l’archevêque même, que personne n’entendait mieux ces matières que Richer, et qu’il était très versé dans la connaissance des canons de l’Église ; — qu’ayant pris la liberté de dire lui-même à l’archevêque qu’on l’accusait dans le monde d’avoir confessé dans sa rétractation, et signé, qu’il avait écrit dans son livre des choses indignes d’un évêque catholique, ce prélat lui avait répondu qu’on ne devait pas lui demander ce qu’il avait fait, qu’il ne savait pas ce qu’il avait signé, et qu’on ne lui en avait pas laissé de copie.
Richer, ne sachant que penser d’un homme qui lui faisait mille protestations de sincérité, se contenta de lui dire que c’était volontairement chercher à perdre sa fortune que de vouloir lui rendre visite ; — qu’il était inutile qu’on vînt à lui pour savoir les vrais sentiments de la Sorbonne et de l’Église gallicane, puisqu’il les avait rendus publics dans son livre De la puissance ecclésiastique et politique, qui était entre les mains de tout le monde ; — que l’abbé de Saint-Victor, maintenant archevêque de Rouen, avait autrefois employé tous ses soins et le bien de son père Chanvallon pour perdre Richer, dans l’espérance d’avancer sa fortune à la cour de Rome, et que l’un et l’autre avaient souffert même que leurs domestiques prissent des résolutions meurtrières contre la vie, pour le sacrifier aux ressentiments du pape et des prélats ; mais que Dieu venait de venger l’innocence de Richer par le déshonneur et l’infamie dont il l’avait couvert aux yeux de toute la terre ; — que le mépris et la raillerie que tout le monde faisait de lui depuis la rétractation, était une juste punition de cet orgueil avec lequel il avait tâché de ravaler le cardinal de Bérulle, et de cette basse animosité qui lui avait fait écrire l’histoire des Donatistes, pour faire de la peine à tous les cardinaux et aux partisans de la cour de Rome.
De La Porte fut si touché de la gravité du discours de Richer et de cet air majestueux et intrépide qui paraissait sur son visage, tout défait d’ailleurs par une maladie de trois mois, qu’il le pria de souffrir qu’il lui rendît de fréquentes visites et de le regarder plutôt comme un de ses disciples et de ses amis, que comme un espion et un émissaire de l’archevêque de Rouen. Richer le crut enfin et le trouva fidèle. Car ce fut de lui qu’il apprit la résolution que le cardinal de La Rochefoucauld et les autres prélats avaient prise d’aller ensemble trouver le roi à son retour de la guerre, pour obtenir un ordre de sa majesté, ou de le faire rétracter, ou de le faire arrêter comme un ennemi de la monarchie divine et humaine, qui voulait introduire le gouvernement aristocratique dans l’Église et dans le royaume. Il sut aussi par son moyen, que l’archevêque de Rouen, au désespoir d’entendre faire dans le monde des comparaisons odieuses de sa lâcheté avec la constance de Richer, avait renouvelé ses anciennes brigues contre lui, soit pour avoir un compagnon de sa honte, en le faisant obliger aussi à la rétractation de son livre, soit pour ôter de devant les yeux des prélats l’objet du chagrin qu’ils avaient de voir échouer leur censure et leur crédit contre la fermeté d’un seul homme, qui ne leur opposait que la justice et la vérité destituée des secours humains.
XI. Injustice de la censure contre ce prélat.
Il n’était pas juste que la vérité souffrît de la témérité qu’avait eue l’archevêque de Rouen, de l’exposer au jour sans la mettre à couvert de l’insulte, et de l’abandonner ensuite à ses ennemis par une si lâche trahison. Richer se crut obligé de prendre sa défense, et contre le traître, et contre les ennemis à qui elle avait été livrée ; dès que sa santé put le lui permettre, il examina le livre de cet archevêque, la censure qu’en avaient fait le cardinal de La Rochefoucauld et les autres prélats, et la rétractation de l’auteur. Il démêla d’abord la vérité des embarras où l’archevêque l’avait jetée par les obscurités ordinaires de son style et la dureté de ses expressions. Il fit voir ensuite que la censure était injuste pour le fond des choses, et qu’il n’y avait au plus que les motifs et les manières de l’auteur à reprendre ; qu’on avait eu tort d’exiger de lui la condamnation des 10 ou 11 points qu’il avait avancés et qui faisaient tout le sujet de la censure.
Ces points étaient :
- Que le pape Melchiade ne s’était point voulu servir du titre profane de souverain pontife que portaient les empereurs païens ; mais qu’il s’était contenté de celui de prélat romain ou d’évêque apostolique du premier siège85, ce qu’il n’y avait pas lieu de censurer puisque le troisième concile de Carthage86 ne veut pas que l’évêque du premier siège, c’est-à-dire le pape, soit appelé princeps sacerdotum, ou summus sacerdos, étant certain que pontifex maximus avait quelque chose de plus fastueux et de plus séculier.
- Que saint Cyprien n’avait résisté si hardiment et si opiniâtrement au pape, que parce qu’il ne voyait pas que l’évêque du siège apostolique fût irrépréhensible87.
- Qu’il est à souhaiter que l’Église soit gouvernée par les canons et non par une puissance absolue et arbitraire88.
- Qu’il y a des évêques qui ne songent qu’à jouir des honneurs et des commodités de leur siège, sans veiller sur leurs troupeaux, et sans se soucier de faire observer les canons89.
- Qu’il y avait des gens venus depuis trois jours (on prétendait qu’il en voulait aux jésuites), qui méprisaient les anciens, appuyaient le relâchement de la discipline ; et qui n’ayant que les apparences de la piété et de la science, tâchaient d’accommoder la conscience avec le vice, au préjudice de la loi de Dieu90.
- Qu’on ne doit pas témérairement et sans de fortes raisons appeler du juge ecclésiastique au magistrat séculier91.
- Qu’il avait taxé d’ignorance les docteurs Duval et Isambert, sous le nom de pugiles metaphyfici, parce qu’ils avaient trouvé à redire à ce qu’il avait avancé de la discipline ancienne et de la reformation des mœurs dans les actes de son église qu’il avait publiés durant le carême92.
- Qu’il avait dit, que le gouvernement de l’Église était une direction, non une domination, et qu’on ne doit pas faire un roi d’un pasteur93.
- Qu’en faisant l’éloge des canons, il semblait les relever au dessus de toute sorte de puissance et de domination, même du pape94.
- Que Marin d’Arles avait présidé au concile de la ville contre les Donatistes, quoi que les légats du Saint-Siège y fussent présents ; et qu’autrefois les métropolitains des lieux en faisaient toujours de même95.
- Que le titre d’évêque universel n’appartenait pas autrefois au pape, et que saint Grégoire le grand l’avait rejeté ; mais que dans la suite des temps il lui était devenu particulier, par la condescendance ou la volonté des autres évêques96.
Voila ce que le cardinal de La Rochefoucauld et les prélats assemblés chez lui osèrent bien condamner dans un de leurs confrères, et ce que l’archevêque de Rouen eut la faiblesse de rétracter. Richer plaignant les malheurs d’un siècle où la vérité était ainsi déshonorée et trahie, ne savait qui on devait blâmer le plus, du cardinal qui prétendait avec les autres prélats auteurs de la censure que ces points étaient contraires à la doctrine et à la foi catholique
, ou de l’archevêque qui avait avoué contre sa conscience dans la rétractation que ces choses ne devaient jamais être écrites par un évêque catholique, et qu’elles détruisaient l’unité de l’Église
. Ce qui nous apprend qu’on ne doit jamais avancer la vérité, si on n’a la force de la soutenir, ou de la défendre contre les attaques de ses ennemis ; qu’il ne suffit pas de la connaître pour l’exposer ; et que pour se mettre en état de prendre sa défense, il faut avoir l’esprit et la vigueur des prophètes, des apôtres, des évêques de l’Église primitive, ou se voir dégagé de tout intérêt humain, des mouvements de l’ambition et de l’avarice, et libre des passions de la crainte, et de l’espérance, et de tout autre amour que celui de la vérité même.
XII. Le cardinal de Richelieu entreprend de pacifier la Sorbonne et de réduire Richer.
Richer croyait presque s’être mis dans un dégagement et une liberté semblable, par la pureté de sa vie, et le bon usage qu’il avait tâché de faire de ses talents et des persécutions de ses ennemis ; et il semblait ne demander plus à Dieu que la grâce d’y persévérer jusqu’à la fin d’une vie qui ne devait plus durer beaucoup, autant qu’il en pouvait juger par la qualité de ses maladies continuelles : mais il vécut encore assez, pour subir la plus rude épreuve qu’il eût eue de sa vie ; et il ne vécut que trop pour laisser des marques de la faiblesse humaine. Il avait rendu inutile toute la politique de quatre ou cinq nonces apostoliques ; il avait triomphé des efforts des cardinaux du Perron, de Bonzi, de Retz, de La Rochefoucauld et de Bérulle ; mais il lui restait encore à soutenir ceux du cardinal de Richelieu, le plus formidable de ses ennemis.
Depuis qu’on avait obligé l’archevêque de Rouen à donner la rétractation de son Histoire ecclésiastique, les prélats ne cessèrent de travailler aux moyens d’en faire faire autant à Richer, dont la résistance paraissait honteuse pour eux après la soumission de leur confrère. Ils sollicitaient fortement le nonce de Bagni de s’employer pour ce sujet au nom du pape son maître, auprès du cardinal de Richelieu, qui, sous le nom de ministre, gouvernait absolument le roi et le royaume de France. Le nonce qui avait reçu d’ailleurs une semblable commission de la cour de Rome, n’oublia rien pour échauffer le cardinal ministre, et l’assura que sa sainteté chercherait toutes les occasions de reconnaître ce service important, dans la personne de son frère et des autres personnes qui auraient sa recommandation.
L’affaire de Richer en était réduite à ce point, lorsque le 18 novembre, qui était un dimanche, Filesac, sénieur de Sorbonne, accompagné de 10 ou 12 autres docteurs, du nombre desquels étaient Mauclerc, Duval et lsambert, alla présenter au cardinal de Richelieu un écrit qu’il avait composé en action de grâces, pour le remercier d’avoir rétabli la maison de Sorbonne et d’avoir fait un superbe palais des masures d’un méchant collège. Le cardinal, sensible et la gloire comme il était, reçut agréablement l’encens des docteurs, et leur dit que toute sa passion était de rendre la Sorbonne plus florissante qu’elle n’avait jamais été ; — que le roi ayant entièrement réduit les huguenots et rendu la paix à son royaume par le succès de ses armes, il ne restait plus, pour la félicité publique, que de voir la faculté de théologie parfaitement réunie et la discorde entièrement dissipée ; — que pour exécuter un dessein si salutaire, il fallait que les partis revinssent de leurs extrémités, et que chacun relâchât quelque chose de son coté.
Il s’adressa ensuite à Duval et lui dit qu’il connaissait des gens dont le zèle était trop chaud, et qu’il fallait le tempérer par le flegme et le sang froid de ceux qui leur étaient contraires ; — qu’il était persuadé que les différents qui s’étaient élevés en Sorbonne n’avaient point rompu les liens de la charité, qui devait tenir les docteurs unis dans une concorde fraternelle, et qu’il n’avait jamais approuvé les termes de schisme et de secte, que certains brouillons employaient pour entretenir la division. Filesac pria le cardinal de vouloir nommer quelques personnes graves et judicieuses, pour entendre les deux partis et faire une réconciliation si salutaire et si désirée. Le cardinal répondit qu’il en voulait prendre le soin lui-même et que les docteurs, comme sages et habiles de part et d’autre, n’auraient qu’à se rendre à la raison.
Richer apprit ensuite toutes ces circonstances de la bouche de deux docteurs de ses amis, Pierre de Hardivilliers, et Jérôme Bachelier, qui avaient accompagné Filesac chez le cardinal : mais quoi qu’ils pussent lui dire de la confusion qu’il avait faite à Duval et de la disposition où il semblait être de ne pas se laisser prévenir contre ceux qu’on appelait richéristes, il ne put s’imaginer que le cardinal voulût jamais rien faire qui fût capable de déplaire à la cour de Rome. C’est pour quoi il crut devoir se préparer à soutenir de nouveaux combats, et il tâcha de fortifier son esprit contre la faiblesse de son grand âge et les atteintes de ses maladies continuelles, par les grands exemples de ceux qui avaient autrefois défendu la vérité aux dépens de leur vie.
On reçut en même temps la nouvelle que le pape Urbain VIII avait dérogé à la bulle que Sixte V avait faite en 1586 pour empêcher qu’on ne pût élever deux frères au cardinalat. On publia aussitôt que cette dispense se faisait en faveur du cardinal de Richelieu, et on apprit que le Saint-Père avait donné le chapeau à son frère Alphonse du Plessis, qui de chartreux avoir été fait archevêque d’Aix, puis de Lyon. Les conditions que le pape mit à une faveur si extraordinaire, furent que Richelieu obligerait Richer à la rétractation de son livre De la puissance ecclésiastique et politique, et qu’il rendrait uniforme dans la Sorbonne la forme de protestation que les bacheliers faisaient au commencement de leurs actes touchant les décrétales des papes.
Le lundi 26 novembre, Charles Talon, curé de Saint-Gervais, eut ordre du cardinal de Richelieu de venir trouver Richer de sa part, pour lui dire qu’il souhaitait non pas une rétractation de son livre, pour remettre la paix en Sorbonne, mais une simple déclaration, par laquelle il marquerait qu’il ne l’avait pas publié dans l’intention de diminuer l’autorité spirituelle du pape et du siège apostolique, qui est nécessaire au gouvernement équitable de l’Église
; qu’il demandait à Richer le secret et le silence sur toute cette affaire, et que ce n’était pas résolution qu’il fallût communiquer à ses amis. Talon ajouta qu’il avait été fort surpris que le cardinal l’eût voulu choisir pour une pareille commission, et qu’il n’en connaissait pas les motifs, si ce n’était peut-être parce qu’il avait appris que les Talons avaient toujours eu beaucoup d’estime pour Richer, que son père avait été son ami particulier, et que ses deux frères, dont l’aîné était avocat général du parlement, continuaient aussi bien que lui, dans les mêmes dispositions.
Richer répondit au curé qu’il y avait déjà longtemps qu’il avait fait ce que le cardinal de Richelieu souhaitait de lui, et qu’en 1623 il avait eu l’honneur de lui présenter l’original de la déclaration qu’il avait faite l’année précédente, signé de deux notaires. Il en donna un autre exemplaire imprimé à Talon, pour le porter au cardinal, afin qu’il vît si cette déclaration lui agréait, ou s’il demandait encore autre chose.
Il alla voir ensuite l’avocat général Talon, qui lui dit la même chose que le curé de Saint-Gervais son frère, touchant le motif de la commission et l’estime de leur famille pour Richer. Mais l’événement lui fit connaître que tous ces discours n’étaient que de méchants compliments. Ces deux frères s’étaient aveuglement voués au service du cardinal ministre ; l’un pour être évêque, l’autre pour être président à mortier ; en quoi ils furent trompés tous deux. On sut depuis que Richelieu n’avait employé le curé de Saint-Gervais dans cette négociation, que pour empêcher Richer d’avoir recours aux gens du roi et au parlement.
En effet, si l’on excepte le président de Thou, le procureur général de Bellièvre, et l’avocat général Servin, c’était une chose assez indigne de voir que Richer eût presque toujours été abandonné par ceux qui étaient obligés de le défendre et de le maintenir par le devoir de leurs charges. Le premier président Nicolas de Verdun avait reçu une grosse pension de la cour, pour empêcher que l’appel comme d’abus, que Richer avait interjeté contre la censure de son livre, ne fût décidé au parlement. Le doyen de la grand chambre Courtin, avait été fait conseiller d’État, avec une pension de deux mille livres, pour avoir porté à la reine mère régente la requête que Richer avait présentée au parlement. On sait de quelle espérance le procureur général Molé était animé pour rendre service aux ennemis de Richer ; et il est inutile de rappeler ici les deux-mille écus d’or que le chancelier Brulart prit du clergé pour signer la démission de son syndicat.
XIII. Le cardinal fait proposer à Richer un nouveau modèle de déclaration.
Le mardi 4 décembre, Charles Talon, curé de Saint-Gervais, revint chez Richer et lui dit que le cardinal de Richelieu ayant relu tout de nouveau la déclaration et son livre, trouvait qu’il serait dangereux qu’il en expliquât toutes les propositions en un bon sens et catholique, comme il offrait de le faire dans cette déclaration ; que ce serait augmenter les troubles de Sorbonne qu’on voulait apaiser ; que jamais on ne recevrait une pareille explication et qu’il valait mieux donner une nouvelle déclaration, dont il lui envoyait le formulaire tout dressé. Cette dernière déclaration avait été composée par le cardinal même, mais avec l’assistance de Duval, qui était l’auteur de ce qu’on y avait ajouté de nouveau, qui n’était pas dans celle de l’an 1622. Elle était conçue en termes latins, dont voici la fidèle traduction.
Je Edmond Richer, prêtre du diocèse de ce Langres, docteur de la sacrée faculté de théologie de Paris, et grand-maître du collège du Cardinal-Lemoine, soussigné ; ayant considéré que quelques propositions du petit livre ce que j’ai écrit l’an 1611, De la puissance ecclésiastique et politique, ont été prises en mauvaise part, proteste et déclare, que j’ai toujours voulu, et veux encore présentement me soumettre, avec le livre susdit, ses propositions, leur interprétation et toute ma doctrine, au jugement de l’Église catholique romaine, du Saint-Siège apostolique, que je reconnais pour la mère et la maîtresse de toutes les églises, et pour le juge infaillible de la vérité. Je proteste que j’ai eu une très grande douleur de voir que quelques-unes des propositions de ce petit livre aient été exprimées d’une manière qui a donné occasion de scandale, comme si j’eusse voulu diminuer ou ôter quelque chose à la juste et légitime puissance du souverain pontife et de messieurs les prélats de l’Église, quoique ce n’ait jamais été mon intention. Je désapprouve fort et condamne ces propositions, en tant qu’elles sont contraires (comme elles sonnent, c’est-à-dire suivant l’expression des mots qui frappent extérieurement l’oreille97) au jugement de l’Église catholique, apostolique et romaine. Je reconnais que je donne cette déclaration librement et volontairement, afin que tout le monde voie mon obéissance envers le Saint-Siège apostolique, et que j’ai crû devoir la consigner entre les mains de monseigneur le cardinal de Richelieu proviseur de Sorbonne, pour le respect et la déférence que j’ai pour lui. En foi de quoi j’ai conçu, écrit et signé de ma main la présente déclaration et protestation, etc.
Richer n’eut pas plutôt lu ce modèle de déclaration, qu’il s’aperçut de l’artifice avec lequel Duval y avait fait glisser les mêmes choses qu’il avait tâché de lui faire signer en 1620, dans un autre formulaire de déclaration qu’il avait dressé chez le cardinal de Retz. C’est pourquoi il dit à Talon, qu’il fallait premièrement lui en laisser une copie, et ensuite lui accorder la liberté de parler à M. le cardinal de Richelieu, parce que ce n’était pas une affaire à terminer par internonce ou personne tierce, et qu’il devait être nécessairement appelé et entendu. Talon, qui ne s’était pas attendu à une telle répartie, parut d’autant plus surpris qu’il s’était flatté de reporter au cardinal la déclaration toute signée, et de se faire un mérite auprès de lui de la conclusion d’une affaire où tant d’autres avaient échoué. Il laissa néanmoins à Richer la copie qu’il avait demandée, mais à condition qu’il ne la communiquerait à aucun de ses amis. C’est ce que Richer lui refusa nettement, et dès le lendemain il en assembla les principaux chez lui, leur raconta toute son histoire, leur fit voir la déclaration, et voulut délibérer avec eux sur deux clauses qui pouvaient souffrir difficulté.
Il leur découvrit l’artifice avec lequel on affectait de mettre l’Église catholique devant le saint siège apostolique, afin de faire tomber aussi bien sur le pape que sur l’Église, ce qu’on y disait ensuite du juge infaillible de la vérité, ce qui était contraire à l’expression de sa déclaration de l’an 1622 où il avait mis à dessein le Saint-Siège avant l’Église catholique et universelle, pour faire entendre qu’il y avait appel de lui à elle ; qu’il pouvait néanmoins, sans donner atteinte à la doctrine de son livre, souscrire à la première clause du nouveau formulaire qu’on lui présentait, et où on lui faisait dire qu’il se soumettait au jugement de l’Église catholique et romaine et du saint siège apostolique, qu’il reconnaissait pour la mère et la maîtresse de toutes les églises et pour le juge infaillible de la vérité ; parce que cela n’était pas faux, étant pris conjointement, quoi qu’on y affectât de l’équivoque, en confondant ce qui appartenait à l’Église universelle avec ce qui appartenait au Saint-Siège ; d’ailleurs, que comme on était tout accoutumé à prendre l’Église romaine et le Saint-Siège pour une même chose, il ne faisait nulle difficulté d’appeler avec les anciens pères, l’église romaine, la mère et la maîtresse de toutes les autres églises, pourvu qu’on n’attribuât l’infaillibilité qu’à l’Église universelle qui a toujours le pape à la tête, même dans les conciles généraux et qu’on a raison d’appeler catholique, apostolique et romaine.
Mais Richer n’eut pas la même facilité pour l’autre clause de la déclaration, où on lui faisait dire en termes simples et absolus, qu’il désapprouvait et condamnait les propositions de son livre, qui avaient donné occasion de scandale, en tant qu’elles étaient contraires au jugement de l’Église catholique, apostolique et romaine. C’était un tour que Duval avait trouvé pour tâcher de faire avouer à Richer que son livre avait été censuré avec justice : mais il était d’autant plus éloigné d’en rien faire, qu’on savait que la censure n’était que conditionnelle ; que le cardinal du Perron qui en était l’auteur, n’avait condamné les propositions que comme elles sonnaient aux oreilles (ut sonant), c’est-à-dire, selon leurs expressions seulement ; et que d’ailleurs il en avait excepté ce qui regardait les droits du roi et du royaume, avec les libertés de l’Église gallicane, après quoi on pourrait dire qu’il ne restait plus rien dans son livre.
Il n’aurait pas été en peine de trouver des moyens efficaces pour rejeter ces conditions, si l’état des affaires publiques et des siennes en particulier n’était pas déchu depuis qu’il avait appelé comme d’abus de la censure, et plus encore depuis qu’il avait donné sa première déclaration. Mais il considéra que cette dernière, que l’on prétendait arracher de lui, était le fruit d’une force majeure et tyrannique, pendant que les lois du royaume étaient dans l’oppression ; — que le roi était si facile, qu’il se laissait entièrement gouverner par ses ministres, qui lui donnaient telles impressions qu’ils voulaient ; — que le cardinal de La Rochefoucauld exerçait une véritable inquisition en France, et avait déclaré une guerre mortelle à Richer et à ceux qui étaient dans ses sentiments ; — que les ennemis de Richer le voyant accablé de la longueur de ses maladies, recommençaient leurs brigues pour lui faire interdire l’usage des sacrements jusqu’à ce qu’il eût fait sa rétractation ; — qu’il n’avait plus ni secours ni protection à espérer du parlement, qui s’était rendu l’esclave du ministre de la cour ; — que toutes les forces du royaume, les finances, les sceaux et les armées du roi, étaient en la disposition entière du seul cardinal de Richelieu, qui s’était assujetti les plus grands jusqu’aux moindres sujets du royaume ; qui tenait en bride les princes et la reine mère, et qui s’était même rendu redoutable au roi ; — que c’était ce même ministre qui lui commandait de signer cette déclaration, du même ton dont il se faisait obéir de toute la France, et qu’il alléguait le spécieux prétexte de rétablir la paix en Sorbonne ; — que si Richer refusait de signer la paix de Sorbonne (car c’est ainsi qu’on appelait déjà cette nouvelle déclaration), il allait devenir l’horreur et l’exécration du genre humain ; mais qu’il était résolu néanmoins de se fortifier contre tant de dangers et d’aller déclarer ses sentiments à ce cardinal ministre avant que de périr.
Quoi que ses amis entrassent aussi avant que lui dans toutes les fâcheuses considérations qu’il venait de leur exposer, ils ne laissèrent pas d’appuyer fortement ses généreuses résolutions ; et lui dirent qu’il ne fallait pas toujours désespérer des plus mauvaises apparences. Ils lui donnèrent avis de faire observer les démarches d’un certain capucin nommé le père Joseph de Paris, homme fameux par la part qu’il prenait aux affaires du siècle, qui avait beaucoup plus l’air et le port d’un guerrier, que d’un mendiant ; qui avait quitté la demeure de son couvent et qui suivait le cardinal de Richelieu à la cour, à l’armée, et partout ailleurs. Ils lui dirent qu’on avait remarqué que ce père, depuis quelques jours, rendait de fréquentes visites aux docteurs Filesac et Duval en Sorbonne, et qu’on croyait qu’il était le ministre et l’entremetteur de ce que le cardinal méditait avec les principaux docteurs, tant sur l’affaire de Richer, que sur le serment des bacheliers concernant les décrets des papes ; ce que Duval découvrit lui-même à Richer quelques jours après, lorsqu’il vint encore une fois se réconcilier avec lui.
XIV. Entretien de Richer avec le cardinal, qui lui fait signer la déclaration nouvelle.
Le 7 décembre, Talon, curé de Saint-Gervais, vint prendre Richer dans un carrosse pour le mener au cardinal de Richelieu, chez qui le père Joseph avait eu ordre de se trouver en même temps. Le cardinal fit d’abord un grand discours sur le bonheur avec lequel le roi avait réduit les huguenots et mis la nouvelle paix par tout le royaume ; il déclara ensuite qu’il avait reçu ordre de sa majesté pour rétablir la concorde et l’union dans la Sorbonne, et pour ranger avec la verge de fer ceux qui lui résisteraient, comme elle avait traité les rebelles ; mais que ne pouvant oublier qu’il était proviseur de Sorbonne, il avait mieux aimé prendre le parti de la douceur pour ramener les esprits qui s’étaient écartés dans la division des sentiments.
Richer ayant eu permission de répondre, fit au cardinal un détail de tout ce qui lui était arrivé depuis 18 ans, pour avoir entrepris de défendre l’autorité du concile général au-dessus du pape et l’indépendance de la puissance royale dans le temporel, contre une doctrine pernicieuse qui ôtait la sûreté de la vie et de la couronne à nos rois, et qui détruisait les libertés et les maximes de l’Église gallicane ; — que depuis que par la sollicitation du premier président de Verdun il avait donné son petit livre De la puissance ecclésiastique et politique, qui n’était qu’un fidèle abrégé de l’ancienne et véritable doctrine de la Sorbonne, il n’avait opposé que la patience, la simplicité de cœur et le silence, à tout ce qu’on avait fait ou écrit contre lui ; — qu’encore que les deux questions de l’autorité du concile ou de l’Église, et de l’indépendance des rois pour le temporel, qui faisait tout le sujet de son livre, passassent pour problématiques dans l’esprit des ultramontains et de du Perron même, son censeur, on n’avait pas laissé de l’accuser de schisme et d’hérésie pour cette seule raison.
Le cardinal de Richelieu qui paraissait l’avoir écouté avec plaisir, lui répondit, que puisque ces questions étaient douteuses et qu’on pouvoir les soutenir également, il ne fallait pas s’entêter d’une opinion plus que de l’autre, lors qu’il en naissait des contestations capables de troubler la paix et de rompre la charité, et qu’il était souvent à propos de laisser croître et mûrir l’ivraie jusqu’au temps de la moisson, pour ne pas nuire au bon grain.
Richer répartit, qu’étant toujours demeuré en repos, le trouble n’était venu que du côté de ceux qui s’étaient déclarés ses adversaires et qui avaient relevé par leurs brigues et leurs factions, un petit écrit qu’il n’avait composé que pour exposer simplement l’opinion de l’école de Paris et de l’Église de France, sans prétendre en faire une dispute ; qu’au reste, il serait aisé à M. le cardinal de remettre la paix en Sorbonne, s’il voulait arrêter le cours des médisances et des calomnies de Duval qui avaient causé le désordre.
Le cardinal dit qu’il fallait le pardonner au grand zèle de Duval, et qu’il avait imaginé un moyen plus court, qui était de faire donner à Richer une nouvelle déclaration sur son livre, telle qu’était celle dont le curé de Saint-Gervais lui avait présenté le modèle de sa part, parce que celle qu’il avait donnée en 1622 n’avait pas été suffisante pour apaiser le trouble et la dissension des docteurs, et que la difficulté des temps présents ne permettait pas que Richer expliquât son livre, comme il s’y était offert dans cette déclaration. À cette ouverture, Richer prit la liberté de proposer au cardinal les difficultés qu’il avait trouvées avec ses amis sur les deux clauses de cette nouvelle déclaration. Premièrement, qu’il semblait que le Saint-Siège y était appelé séparément d’avec l’église romaine, la mère98 et la maîtresse de toutes les églises ; que c’était une manière de parler ambiguë et inconnue aux anciens pères, qui s’étaient toujours contentés de dire que l’Église romaine était la mère et la maîtresse des églises, parce qu’elle avait été fondée par les apôtres saint Pierre et saint Paul ; qu’on ne voyait nulle part cette expression attachée au seul siège apostolique, et qu’il serait fâcheux, pour la mémoire du cardinal, que la postérité sût qu’il aurait approuvé cette nouveauté contre l’usage de toute l’antiquité.
Cette réflexion ne déplut pas au cardinal, et il dit que pour ôter l’ambiguïté, il fallait changer l’article dans la déclaration, mettre d’abord le siège apostolique et ensuite l’église romaine, afin que le terme de mère et maîtresse de toutes les églises, qui suivait, ne pût se rapporter qu’au dernier. C’est ce que Richer souhaitait, ayant déjà observé ce même ordre dans sa déclaration de l’an 1622. Mais le père Joseph, instruit par Duval de tout ce qu’il y avait à faire en faveur du pape, s’y opposa d’un ton qui fit connaître à Richer, mieux que tout ce qu’on lui avait dit, le crédit et l’ascendant qu’il avait pris sur le cardinal. Il lui persuada qu’il ne fallait rien changer, parce que Richer n’attribuait dans son livre le jugement infaillible de la vérité, qu’à la seule église catholique, sans faire aucune mention du siège apostolique. Le cardinal reçut l’article de la déclaration et dit qu’il pouvait subsister tel qu’il était, parce qu’en effet ce qu’il contenait devait être entendu conjointement du siège apostolique et de l’église catholique et romaine, et non séparément du siège apostolique ; ce qui fut appuyé du suffrage du docteur Talon, qui pour enchérir sur ce qu’avait dit le cardinal, tâcha de montrer qu’il n’y avait point d’inconvénient à craindre de l’ambiguïté qu’on y laissait.
Richer n’insista pas davantage sur cet article ; mais il passa à l’autre, où l’on prétendait lui faire dire qu’il désapprouvait et condamnait les propositions de son livre, en tant qu’elles étaient contraires au jugement de l’Église catholique, apostolique romaine. Il pria le cardinal de vouloir faire changer le terme en tant qu’elles étaient contraires, etc.
parce que les propositions de son livre n’avaient été condamnées par le cardinal du Perron que d’une manière conditionnée, avec le terme ut sonant, et qu’ainsi sa censure avait été sans effet, à cause que ses propositions, ayant besoin d’être expliquées, parce que ce n’étaient que des thèses fort courtes, il n’avait été ni ouï ni appelé pour le faire. Il lui demanda tout de nouveau qu’il lui fût permis de donner cette explication, qu’il avait offerte tant de fois. Le cardinal de Richelieu répondit que ce serait le moyen d’augmenter encore l’embrasement qu’on voulait éteindre, et que d’ailleurs il n’était pas d’avis que l’on changeât rien dans le second article de la nouvelle déclaration, non plus que dans le premier ; mais que pour lui accorder quelque chose, il consentait que l’on y insérât le terme ut sonant, comme avait fait le cardinal du Perron dans sa censure, afin de lui laisser un passage libre pour pouvoir toujours revenir à ses prétentions.
Richer voyait diminuer de plus en plus la liberté qu’il semblait que le cardinal avait bien voulu lui accorder dès le commencement de la conférence. Il s’apercevait que les honnêtetés dont il l’avait flatté d’abord, se tournaient insensiblement en un air impérieux qui le lui faisait regarder non plus comme un proviseur de Sorbonne, mais comme un maître qui avait en main toutes les forces du royaume pour se faire obéir. D’ailleurs il ne lui était point permis de s’adresser au roi ; outre que sa majesté ne s’étant presque réservé que le nom de roi, avait laissé la disposition du reste à ce ministre. Ainsi il dit au cardinal que malgré la répugnance il se résoudrait à faire ce qu’on exigeait de lui, puisqu’on l’assurait qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour procurer la paix à la Sorbonne.
Le cardinal répartit que ce n’était pas assez de la langue et de la main, mais qu’il fallait encore le cœur : qu’il ne voulait pas que Richer pût dire que le cardinal de Richelieu l’eût contraint de donner cette déclaration ; que Richer devait rendre témoignage à la liberté qu’on lui laissait entière et porter aussi tous ses amis et ses sectateurs à parler et à penser comme lui, s’il était vrai qu’il eût l’amour de la paix dans le cœur. Richer protesta que jamais il n’avait été double ; que son cœur avait toujours été d’accord avec sa langue ; qu’il n’avait jamais rien appelé que par son nom, qu’il n’avait jamais respiré que la paix et la charité ; qu’il répondait de lui-même ; mais que n’étant pas le maître de ses amis, il ne pouvait promettre que de leur donner, comme il avait toujours fait, des conseils de paix et de soumission, et de les prier de ne pas résister au torrent qui entraînait tout le monde, dans le malheur des temps où l’on était obligé de vivre.
Après tous ces discours, le cardinal de Richelieu dit au père Joseph de conduire Richer dans sa chambre, pour lui faire écrire la déclaration de sa main. Lorsque Richer croyait avoir fait, le père capucin, en présence du curé de Saint-Gervais, lui dicta mot à mot cette conclusion :
Je reconnais que je donne cette déclaration librement et volontairement, afin que tout le monde voie mon obéissance envers le Saint-Siège apostolique, que j’ai crû devoir la consigner entre les mains de monseigneur le cardinal de Richelieu, proviseur de Sorbonne, à cause de ce que je lui dois et du respect que j’ai pour lui99.
La déclaration signée de Richer, de Talon et du père Joseph fut portée aussitôt au cardinal de Richelieu qui fit de nouvelles honnêtetés à Richer, et lui dit qu’il était persuadé avec lui, qu’elle ne portait aucun préjudice au fond de la doctrine de son livre ; mais il ajouta qu’il fallait la faire passer devant deux notaires du châtelet100, afin que personne ne pût douter qu’il ne l’eût écrite et signée volontairement. C’est ce que Richer fit dès le même jour après-midi, à l’issue des premières vêpres de la conception de la Sainte-Vierge, chez le notaire même qui avait reçu et renouvelé son ancienne déclaration le 28 juin de la même année.
Le cardinal de Bagni, nonce du pape en France, qui attendait avec impatience les nouvelles de l’issue de l’entretien que Richer avait eu avec le cardinal de Richelieu, alla aussitôt remercier ce ministre de l’heureux succès qu’il avait donné à une affaire que l’on regardait comme une des plus longues, des plus difficiles et des plus fâcheuses que la cour de Rome eût eues depuis longtemps. Le père Joseph reçut le nonce pour le cardinal de Richelieu, qui ne pouvait l’entretenir à cause de ses occupations. Il lui mit entre les mains la déclaration de Richer, signée des notaires, ajoutant qu’il avait reçu ordre du cardinal de Richelieu de lui déclarer en son nom que Richer était un homme de bien, qui avait toujours eu beaucoup d’inclination pour la paix, qui s’était toujours montre fort éloigné de toute faction et de toute cabale, et qui par conséquent n’avait jamais songé à faire un schisme dans l’Église ; que cet acte qu’il venait de signer, n’était ni une rétractation ni une palinodie, mais une simple déclaration.
Réconciliation des docteurs avec Richer.
Duval, que le nonce avait mené avec lui, ayant entendu des choses si obligeantes pour Richer, et voyant que les cardinaux de Richelieu et de Bagni étaient satisfaits de lui, alla quelques jours après le féliciter de sa réunion. Il le pria d’oublier le passé, l’assurant que tout ce qu’il avait fait contre lui, n’était que pour l’engager à donner ce qu’il venait d’accorder enfin au cardinal de Richelieu. Il lui protesta qu’il était très sensiblement fâché de lui avoir causé du déplaisir, l’embrassa tendrement, lui demanda part dans ses prières, l’assurant de ne l’oublier jamais dans toutes les siennes ; il le conjura même, quoi qu’en vain, de vouloir retourner aux assemblées de Sorbonne, et de reprendre le maniement des affaires de la faculté. Il lui dit aussi que tous les docteurs qui lui avaient été contraires souhaitaient de se réconcilier avec lui, et lui demanda permission de les lui amener ; que le nonce apostolique, et le cardinal de La Rochefoucauld, qui faisaient une estime toute particulière de son mérite, souhaiteraient de le voir et de lui témoigner joie qu’ils avaient de la déclaration.
Mauclerc vint le lendemain lui faire les mêmes compliments, et quelques autres docteurs ensuite. Richer les reçut tous avec une affection très sincère, et leur fit presque à tous la même réponse, qu’il n’était pas besoin de réconciliation parce qu’il n’avait jamais violé les lois de l’amitié qu’il leur portait au milieu des tempêtes qu’on lui avoir fait essuyer. Mais il leur déclara qu’ayant toujours aimé la retraite, et ne s’étant pas accoutumé à visiter les grands, il ne pouvait se résoudre à aller voir le nonce et les cardinaux s’ils ne le mandaient.
Après la déclaration de Richer, la faculté de théologie confirma la résolution qu’elle avait prise dans l’assemblée du 1er décembre, pour faire jurer les bacheliers sur les décrets des papes. Il ne s’était rien vu de plus honteux pour la Sorbonne que cette conclusion, depuis l’infâme décret qu’elle avait donné contre le roi Henri III. Les docteurs qu’on appelait richéristes, à la tête desquels Filesac s’était mis pour cette fois, s’y étaient courageusement opposés : mais ils avaient été accablés de la pluralité des suffrages ménagés par les brigues de Duval, de Froger, syndic de la faculté, du docteur Claude Morel l’un des vicaires ou substituts du cardinal de Richelieu ; à quoi les intrigues du père Joseph, capucin, et de quelques créatures du nonce avaient aussi beaucoup contribué.
Pour mettre l’indignité de cette résolution dans une plus grande évidence, ils publièrent un recueil de toutes les décrétales, c’est-à-dire des bulles et des décrets par lesquels les papes s’attribuaient un pouvoir absolu sur la vie et le temporel des rois, sous le titre latin : Pars decretorum in quæ jurarent studiosi in theologia, si staret propositio concepta in Sorbona ab aliquibus prima die decembris 1629. Cet expédient leur fut inutile, aussi bien que l’extrait qu’ils avaient fait faire des registres de la cour de parlement, de la prévôté de Paris, et de la faculté de théologie, pour produire un arrêt du mois de juin de l’an 1508, une ordonnance du grand prévôt de Touteville, du mois de juillet de la même année, et les usages de la Sorbonne. La requête que Filesac présenta au parlement n’eut pas plus d’effet ; parce que ce corps était tout dévoué aux volontés du cardinal ministre : outre que le garde des sceaux Marillac, qui travaillait de toutes ses forces pour servir la cour de Rome, avait dit à Duval qu’il n’y avait rien à craindre du côté du parlement, parce qu’il ne serait pas juge dans cette affaire.
Les difficultés qui se présentèrent lorsqu’il fut question de la conclure, ne laissaient pas d’embarrasser le nonce apostolique Bagni, qui avait reçu le chapeau en même temps que le cardinal de Lyon, frère du ministre, et que cette nouvelle dignité rappelait à Rome, mais qui était engagé à n’y pas retourner, que cette affaire ne fût terminée à l’avantage et au gré du pape. C’est pourquoi le cardinal de Richelieu, voulant encore faire valoir cette occasion nouvelle de gratifier le Saint-Père, fit assembler dans son hôtel le 24 décembre, veille de noël, le doyen de la faculté, avec dix des principaux docteurs, cinq de chaque parti, outre le père Joseph et le docteur Mulot, son domestique. Il voulut que Richer en fût ; mais Filesac qui avait été mandé, refusa de s’y trouver.
Le cardinal leur tint un grand discours, où après leur avoir marqué la passion qu’il avait de travailler à l’édifice spirituel de la Sorbonne, comme il avait fait au matériel, il leur dit qu’il voulait absolument couper la source aux dissensions, et y assurer une paix stable et parfaite, par l’union des cœurs et des esprits ; qu’il avait trouvé dans la personne de Richer un homme d’un esprit si sensé et d’un cœur si droit, un homme si sincèrement porté à la paix, que depuis qu’il avait eu un entretien avec lui, il faisait gloire de se déclarer hautement richériste ; qu’il souhaitait que tout le monde eût les intentions aussi pures que lui, et qu’il ne fallait pas se diviser par factions pour quelques légères diversités de sentiments sur des opinions dont la créance n’était pas essentielle à la foi.
Aussitôt Duval prit la parole et dit au cardinal qu’il avait toujours reconnu dans Richer le même mérite auquel il venait de rendre un si glorieux témoignage, et que c’était de tout son cœur qu’il s’était réconcilié avec lui. Richer parla ensuite, et dit devant toute l’assemblée que par la grâce de Dieu, il n’avait eu aucun besoin de se réconcilier avec personne, et qu’il n’avait pas été en peine de renouer avec tous ceux qui l’étaient venu voir, une amitié qu’il n’avait jamais rompue de son côté.
Le cardinal voyant tous les docteurs en humeur de dire tout le bien qu’ils savaient de Richer, les interrompit pour se plaindre de la précipitation avec laquelle on avait traité l’affaire de la protestation du serment des bacheliers sur les décrets des papes, dans l’assemblée du 1er décembre. Il blâma surtout la témérité de Froger, syndic de la faculté, qui s’y était pris à contretemps et fort mal à propos, et qui devait au moins avoir consulté le proviseur de Sorbonne avant que d’en faire la démarche. Pour rectifier la chose, il dit qu’il avait dressé lui-même une formule de conclusion, qu’il jugeait propre à remédier au mal qu’on en appréhendait, et il en fit la lecture publiquement, afin que Richer et les autres pussent voir ce qu’il y aurait à réformer, et qu’on rétablît enfin l’uniformité dans la protestation des bacheliers.
Après la lecture, tous les docteurs jetèrent les yeux sur Richer, pour juger de son sentiment par sa contenance. Le cardinal voyant qu’il ne disait mot, demanda à Duval s’il croyait qu’il fallût comprendre dans la protestation les décrets où les papes s’attribuaient une puissance sur le temporel ? Duval fut fort embarrassé, parce qu’il voyait bien le danger qu’il y avait à dire que oui ; de sorte qu’il se contenta de suivre l’avis du docteur Peschant, qui dit qu’on ne jurerait que sur les décrets des papes qui regarderaient les choses spirituelles et purement ecclésiastiques. Le cardinal arrêta donc qu’on n’y comprendrait pas ceux qui regardaient les choses temporelles, et qu’on censurerait dorénavant en Sorbonne tous les livres ou l’on étendrait la puissance du pape sur le temporel. Il convia ensuite les docteurs de dire librement leur avis sur la formule des protestations.
Richer dît qu’autrefois ce n’était pas la coutume d’agir par protestation et par serment, et qu’on se contentait de déclarer qu’on ne dirait et qu’on n’écrirait jamais rien de contraire à l’écriture sainte, aux conciles œcuméniques et aux décrets de la faculté de Paris, sans faire aucune mention des décrets des papes. Mais ayant ajouté que lorsqu’on observait en France la pragmatique sanction de Charles VII, il s’était fait un acte au nom de la faculté de Paris, touchant la forme de protester pour les bacheliers ; le docteur Isambert, qui s’était trouvé à l’assemblée sans y être appelé l’interrompit et nia que ce fût un acte. Richer voyant s’élever contre lui un homme qui mettait toute la force dans les subtilités scolastiques, et qui n’était pas mal venu du cardinal, se tut, pour éviter ses sophismes et pour n’avoir plus de part à ce qui se passait.
Mais le docteur Étienne du Puy, l’un des principaux richéristes de l’assemblée, prit sa place, et dit au cardinal qu’il fallait excepter de la formule les décrets des papes, qui dérogeaient aux décrets des conciles œcuméniques. Le cardinal répondit que cela était ainsi, par la subordination dans laquelle il avait placé les décrets des papes après ceux des conciles. Du Puy répliqua qu’il faudrait au moins faire quelque exception en faveur des libertés de l’Église gallicane. Le cardinal dît qu’elles étaient comprises dans les droits et les immunités du royaume, qu’il prétendait y avoir nommément exceptés sous le nom des décrets de la faculté, par lesquels il est défendu de rien dire et enseigner contre les droits et immunités du royaume.
Ayant ensuite demandé si personne ne trouvait plus rien à ôter ou ajouter dans la formule de conclusion, et tous les docteurs ayant répondu qu’ils l’approuvaient comme elle était, il les pria de faire en sorte qu’elle fût reçue, confirmée et approuvée dans l’assemblée du 2 janvier 1630. Richer témoigna qu’elle pourrait passer, pourvu qu’après avoir excepté ceux des décrets des papes qui dérogeaient aux décisions du concile œcuménique, et qui donnaient atteinte aux droits de nos rois et aux libertés de l’Église gallicane, on ne donnât point aux autres le rang ou l’infaillibilité des décrets des conciles œcuméniques ; il ajouta même qu’encore que depuis 16 ans il se fût absenté des assemblées de la faculté, il se trouverait volontiers à celle-là ; ce qu’il dit, afin qu’on ne lui fît pas un crime de son silence, lorsque tous les autres faisaient sonner si haut leur approbation, et pour empêcher que la formule ne fût altérée et corrompue, en passant des mains du cardinal en celle de Duval ou du syndic Froger.
Le bruit de ce qui s’était passé chez le cardinal se répandit aussitôt par toute la ville. Beaucoup de gens se mirent à crier que tout était perdu et que c’était fait de la Sorbonne puisque le cardinal de Richelieu s’était déclaré publiquement richériste devant les docteurs, et néanmoins qu’il avait fait recevoir et approuver à la faculté la formule de jurer sur les décrets des papes : c’est pourquoi dès le soir même, et durant les matines de minuit, on afficha aux églises, aux collèges et dans tous les carrefours de l’université, deux distiques, dont l’un avait pour inscription :
La Sorbonne prétendue réformée
et portait ces deux vers :
Instaurata ruet jam jam Sorbona ; caduca
Dum fuit, inconcussa stetit, renovata peribit.
L’autre était :
Litterula una facit Richelistas ex Richeristis.
Antea qui χόςαχες, hi modo sunt χόλαχες101.
Pour marquer que si Richelieu s’était fait richériste, ceux qui comme des corbeaux avaient croassé contre Richer et paru affamés de son cadavre, étaient devenus richélistes, ou flatteurs de Richelieu. On fit aussi une sanglante épigramme latine contre la Sorbonne, touchant la formule de jurer sur les décrets des papes, où l’on prétendait que ce n’était que par les décrets de la faculté, que le duc d’Orléans avait été assassiné ; que Charles VII, avait été chassé ; que la Pucelle d’Orléans avait été brûlée ; et que les rois Henri III et Henri IV avaient été mal sacrés. L’inscription pour marquer toutes ces funestes expéditions portait aussi, en même langue, ces titres de la Sorbonne bourguignonne, anglaise, guisarde, espagnole, italienne et richéliste. Ce ne fut pas sans beaucoup de difficulté que la conclusion passa en Sorbonne le 2 de janvier de l’an 1630 ; il n’y eut pourtant de tous les richéristes, que Jérôme Parent, Urbain Garnier, et Jacques Durand qui y formassent opposition.
Mais rien ne parut si étrange à ceux du parti de Richelieu et de la cour de Rome, que la conduite de Filesac, dans le temps qu’ils savaient bon gré à Richer de son silence, et qu’ils ne trouvaient pas mauvais qu’il ne voulût pas approuver la conclusion, pourvu qu’il ne s’y opposât pas formellement. Filesac avait été le premier auteur de cette innovation, lorsque pour détruire Richer et sa doctrine, il avait proposé pendant son syndicat d’obliger à jurer sur les décrets des papes, disant partout qu’il était papiste et non jésuite. Le chagrin lui avait fait ensuite abandonner le parti de Duval, et son inconstance l’y avait fait retourner. L’affaire de Santarel l’avait fait rentrer dans les sentiments de l’ancienne Sorbonne, et il s’était opposé fortement à ce qu’il avait autrefois proposé lui-même touchant les décrets des papes. Depuis il s’était réuni avec Duval, pour se dévouer aux volontés du cardinal de Richelieu, et il s’était mis à la tête de ceux qui l’avaient remercié publiquement au nom du corps des docteurs, pour la réparation de l’édifice de Sorbonne, et avait même publié la pièce qu’il avait composée en action de grâces, sous le titre de la Sorbonne rétablie ; mais par une révolution d’esprit qui lui était souvent arrivée, il avait changé de disposition six semaines après, et avait refusé de se trouver aux délibérations du 24 décembre chez le cardinal de Richelieu, pour faire recevoir en Sorbonne la formule de la protestation et du serment sur les décrets des papes. Lorsqu’il vit l’affaire en état d’être conclue, il s’emporta de paroles, soit par un remords de conscience, soit pour empêcher qu’on ne reconnût ses artifices, soit enfin pour se mettre à couvert des reproches que lui faisaient les richéristes, d’avoir eu la première part à la plaie que l’on faisait à la faculté de théologie. Il dit hardiment qu’il était résolu, malgré toute la colère d’un puissant ministre, de défendre la doctrine qu’il avait reçue des anciens, jusqu’à la dernière goutte de son sang, et qu’il voulait mourir bon Français, quoi qu’il en pût arriver
. Il ajouta qu’il voulait sortir de la maison de Sorbonne, comme d’une Babylone et d’une retraite de la prostituée ; puis affectant de mépriser la superbe structure de la nouvelle Sorbonne pour laquelle il avait auparavant encensé le cardinal, il protesta d’un air fier et dédaigneux, qu’il ne reconnaîtrait la faculté pour sa mère, que lorsqu’elle quitterait ce nouveau faste, et qu’elle reprendrait ses haillons avec les sentiments de ses pères, qui avaient logé sous les masures de l’ancienne Sorbonne.
XV. 1631. Protestation nouvelle de Richer.
Peu de temps après, on fit paraître une relation en latin, de ce qui s’était passé chez le cardinal de Richelieu au sujet de la dernière déclaration de Richer, et en Sorbonne touchant la formule du serment sur les décrets des papes. Elle avait été dressée par le père Joseph, sous les ordres du cardinal ; et le garde des sceaux de Marillac s’était chargé de la faire distribuer à la cour et dans la ville. Richer y était traité en termes allez favorables, et toute la division survenue au sujet de son livre et de ses sentiments, n’y était regardée que comme une diversité d’opinions qui avait disparu dès que le cardinal lui avait donné lieu d’expliquer librement sa pensée.
Mais voyant que quelques-uns ne laissaient pas de parler de cette réunion de la faculté, comme de l’extinction d’un schisme très dangereux, que l’on comptait déjà parmi les travaux de l’Hercule gaulois, et que ceux qui lui avaient été contraires tâchaient de faire passer sa déclaration dans le monde pour une véritable rétractation, il se crut obligé de faire imprimer une protestation nouvelle pareille à celle qu’il avait déjà donnée en 1625. Il voulut l’insérer dans le testament qu’il avait revu la veille de noël avant que d’aller chez le cardinal de Richelieu, pour se munir contre les surprises ou les violences.
Il commença cette dernière protestation par une longue justification de toute la conduite qu’il avait gardée, depuis que le roi et le parlement l’avaient fait censeur de l’université. Il déclara que comme il n’avait rien fait ni rien écrit par passion, et qu’il n’avait été animé que par un amour sincère et désintéressé de la justice et de la vérité, non seulement il oubliait tous les maux qu’il avait soufferts pour cela et pardonnait toutes les injustices qu’on avait commises à son égard, mais qu’il continuait toujours dans les sentiments pour lesquels on l’avait si longtemps persécuté. Il protesta contre tout ce qu’on pourrait publier de contraire à la déclaration qu’il en faisait ; et même contre tout ce qui pourrait lui arriver dans le peu de temps qu’il lui restait à vivre, qui n’y serait pas conforme. Il désavoua par avance ce que les infirmités de son grand âge et de la mauvaise santé, la surprise, la violence, les menaces, la vue des tourments et de la mort, pourraient lui faire faire contre la doctrine de son livre De la puissance ecclésiastique et politique ; et il pria la postérité d’en juger par les divers ouvrages qu’il devait lui laisser manuscrits en mourant.
Cette protestation se répandit fort à propos pour dissiper les bruits qu’on commençait à faire courir d’une prétendue rétractation de Richer. Elle alla jusqu’à Rome, où elle désabusa les esprits de cette agréable erreur dont on s’était entretenu depuis que la déclaration y avait été envoyée par le cardinal de Bagni, nonce apostolique en France. Le pape ne put dissimuler le chagrin qu’il en conçut, et les romains soupçonnèrent le cardinal de Richelieu d’avoir voulu user de collusion avec Rome. On l’accusa d’avoir trompé le Saint-Père et de ne s’être plus soucié de tenir la parole qu’il lui avait donnée de faire rétracter nettement ce docteur, depuis qu’il avait reçu le chapeau pour l’archevêque de Lyon son frère.
Violences du cardinal de Richelieu et du père Joseph pour faire rétracter Richer ou le faire poignarder.
Richelieu se montra sensible à la nouvelle qu’il en eut, et il ne voulut pas qu’on pût dire qu’il avait mécontenté le pape pour avoir voulu ménager l’esprit d’un simple docteur de Sorbonne. Il résolut d’en arracher par la force, ce qu’il savait bien qu’il ne pourrait avoir par la raison ; et pour faire connaître au pape qu’il ne prétendait pas lui imposer, il le fit prier d’envoyer un exprès de Rome, pour être le témoin de ce qu’il avait envie de faire. Le pape envoya un notaire apostolique à Paris, qui fut reçu et logé chez le père Joseph, à qui le cardinal de Richelieu avait donné une maison en ville, pour être plus près de lui, et plus libre que dans son couvent.
Quelques jours après que ce notaire fut arrivé, le docteur Duval fut député vers Richer pour le prier à dîner chez le père Joseph avec deux ou trois amis communs. Le prétexte était de vouloir conférer avec lui, après le repas, sur quelques points importants de controverse, sur lesquels on feignait que le cardinal de Richelieu était en peine de savoir son sentiment. Richer s’en excusa d’abord sur ses indispositions, et sur l’habitude qu’il avait de ne point manger hors de chez lui ; ajoutant qu’il ne laisserait pas de se trouver chez le père Joseph à telle heure de l’après-midi qu’il souhaiterait. Duval lui dit qu’il avait ordre de ne pas s’en retourner sans lui, et il lui fit tant d’instances que Richer se laissa conduire enfin, pour ne point paraître incivil, ou insensible à la confiance et à l’amitié du cardinal de Richelieu, dont on prenait le nom et l’autorité.
Après qu’on fut levé de table, le père Joseph fit entrer Richer dans la chambre avec Duval et le notaire apostolique, et dit qu’il n’avait pas d’autre question de controverse à lui proposer que celle de l’autorité du souverain pontife. Richer qui ne savait pas que l’inconnu en présence duquel il parlait était un italien et un notaire apostolique, expliqua la matière proposée à son ordinaire ; et il lui paraissait que la compagnie l’écoutait le plus tranquillement du monde, et qu’elle était fort satisfaite de sa modération, lorsque le père Joseph tira un papier où était une rétractation toute dressée. Il interrompit Richer, en le lui montrant ; et d’un ton de voix qu’il éleva extraordinairement, pour servir de signal à des gens apostés qu’il tenait prêts à exécuter son dessein, il lui dit :
— C’est aujourd’hui qu’il faut mourir ou rétracter votre livre.
À ces paroles, on vit sortir de l’antichambre deux assassins, qui se jetèrent sur Richer et qui le saisissant chacun par un bras, lui présentèrent le poignard, l’un par devant, et l’autre par derrière, tandis que le père Joseph lui mit le papier sous la main et lui fit signer ce qu’il voulut, sans lui donner le temps ni de se reconnaître, ni de lire le papier.
La terreur subite où le jeta la présence de la mort dont les assassins le menaçaient lui troubla la vue et l’esprit de telle sorte que, sans savoir ce qu’il avait fait, il crut avoir véritablement signé la rétractation. La douleur qu’il en eut l’obligea de se retirer sur l’heure, et de se faire promptement reporter chez lui. Il se jeta sur le lit, accablé des horreurs de son crime ; c’est ainsi qu’il appelait l’action involontaire qu’on venait de lui faire commettre. Là, s’abandonnant aux pleurs et aux gémissements, et criant qu’il était indigne de vivre, il pria Dieu, que puisqu’il avait permis que la constance le quittât dans cette périlleuse extrémité, il lui plût d’accepter le sacrifice qu’il lui offrait de sa vie en expiation de sa faute. Il crut effectivement que Dieu l’allait exaucer, parce qu’il sentit aussitôt un frisson, qui fut suivi de l’accès d’une grosse fièvre. La crainte qu’il eut que ses ennemis ne changeassent les circonstances de son action fit qu’avant que la maladie lui en ôtât les moyens, il en dicta lui-même toute l’histoire, et s’en fit lire exactement les copies, qu’il signa, pour être envoyées à ses amis.
Mais ces précautions n’étaient plus nécessaires après les protestations solennelles qu’il avait faites dans les formes les plus authentiques, contre les voies illicites dont il avait prévu qu’on devait se servir pour arracher de lui une rétractation de son livre. Ses amis tâchèrent de le consoler, en le faisant espérer de la miséricorde de Dieu, qu’une action où sa volonté avait eu si peu de part, ne lui serait pas imputée. Ils remirent le calme dans son esprit lorsqu’ils l’assurèrent que les auteurs de la violence qu’on lui avait faite étaient blâmés de tout le monde ; que le cardinal de Richelieu n’avait osé tirer avantage de la souscription forcée, et que la prétendue rétractation, qui faisait le sujet de son affliction, était tellement supprimée que ceux qui la lui avaient extorquée étaient les premiers à la nier, ou à la dire nulle.
Richer, voyant que sa maladie tirait en longueur, jugea que Dieu voulait se servir de la durée de ses maux pour lui faire expier ses fautes, pour éprouver sa fidélité, et achever de le purifier par des souffrances. Il tâcha de bien user de cette grâce, par tous les exercices de la pénitence et de la piété chrétienne, qu’il savait être les plus propres pour se préparer à une bonne mort. Il mit ordre à tous les écrits qu’il devait laisser après lui, et il pourvut le mieux qu’il lui fut possible à la doctrine qu’il avait toujours enseignée, contre la calomnie de ceux qui pourraient l’accuser dans la suite des temps d’avoir changé de sentiments.
Il y avait sept mois qu’il souffrait lorsque sa maladie fut jugée mortelle par les médecins. Ce fut alors que les boursiers de son collège, qui s’étaient presque toujours révoltés contre les règlements de la discipline et qui l’avaient longtemps fatigué par de mauvaises procédures, vinrent se réconcilier enfin avec lui. L’un des plus jeunes d’entre eux était le sieur Martin Grandin, qui venait d’être élu prieur de leur communauté. Il avait été élevé comme les autres, dans le préjugé que la passion des anciens boursiers du dernier siècle avait formé contre les grands-maîtres du collège, et plus particulièrement contre la personne de Richer, qui avait entrepris de les reformer. Outre cette mauvaise disposition, il était encore l’un des plus zélés d’entre les disciples de Duval, et aveuglément attaché à toutes les opinions de son parti ; de sorte que dans toute la suite de sa vie, qui fut de longue durée, il n’oublia rien pour décrier la doctrine de Richer, qui était celle de l’Église gallicane et de l’ancienne Sorbonne.
Cinquante ans après, lorsque Dieu permit que sous l’autorité de Louis le grand, les prélats du royaume reprissent publiquement la défense de cette doctrine contre les entreprises et les prétentions de la cour de Rome, Grandin, qui s’était acquis beaucoup de crédit dans la nouvelle Sorbonne, par la profession de l’exercice des principales charges de la faculté de théologie, osa avancer que Richer avait rétracté cette doctrine. Il le répéta encore dans l’assemblée du 17 mars 1683 lorsqu’il fut obligé de dire son avis sur une proposition que le parlement avait envoyée à la faculté de théologie pour être examinée. Il ajouta même quelques autres faussetés touchant les remords imaginaires qu’il prétendait qu’avait eus Richer dans sa dernière maladie, au sujet de la doctrine de son livre, et qu’il tâchait malicieusement de faire prendre pour les vrais regrets que ce docteur avait eus, d’avoir cédé à la violence qui lui avoir été faite chez le père Joseph, capucin. Mais il fut désavoué par plusieurs docteurs qui savaient la vérité de tout ce qui s’était passé en ces occasions, et contredit ensuite dans une lettre imprimée du 23 mai 1683 par la personne qui avait assisté Richer à la mort, et qui ne l’avait point abandonné dans tout le cours de la maladie. Grandin acheva de se discréditer par une inégalité de conduite bien contraire au désintéressement, à la constance et à l’uniformité de Richer. Car après avoir tenu tranquillement pendant toute sa vie l’infaillibilité du pape, son autorité supérieure au concile général, et son pouvoir même sur le temporel des rois, il eut la faiblesse de souscrire contre sa propre persuasion la requête présentée au parlement, par la seule crainte de perdre 400 livres qu’il recevait tous les ans des religieuses de Saint-Catherine dans la rue Saint-Denis, dont il avait l’économat, quoi qu’il n’eût encore été menacé de rien ; et il ne laissa pas de continuer toujours depuis dans ses premiers sentiments, sans témoigner ni scrupules ni regrets pour sa signature.
XVI. Mort de Richer.
Richer, après avoir exhorté ses boursiers, le principal102 et les régents du collège à bien vivre avec son successeur, et à demeurer toujours unis entre eux dans la pratique de leurs devoirs, sentit approcher la fin, et demanda les sacrements de l’Église. Il les reçut en leur présence, avec un recueillement et une dévotion dont ils furent tous vivement touchés ; et le sieur Charles Ternois, l’un des boursiers qui les lui administra, rendit toujours depuis témoignage à la solidité de sa vertu, et à l’innocence de sa vie. Après s’être muni du céleste Viatique, il ne voulut plus entendre parler que de Dieu, et du salut de son âme. Il se fit lire continuellement des prières qu’il avait composées des endroits les plus touchants de l’Écriture sainte, demeurant toujours attentif ; jusqu’à ce qu’ayant demandé à son lecteur qu’il le tournât sur le côté, il expira si doucement que personne ne s’aperçut de son passage.
C’est ainsi que mourut le docteur Richer le 28 novembre, entre 7 et 8 heures du matin, après avoir vécu 71 ans et deux mois. Il fut inhumé le lendemain dans la chapelle de Sorbonne au côté droit du grand autel, sans cierges blancs, sans pompeux appareil, et sans avoir le visage découvert, comme les autres ecclésiastiques de son temps ; en quoi on se crut obligé de suivre ponctuellement les ordres qu’il en avait laissés par son testament.
Il avait reçu de la nature un corps proportionné à la grandeur et aux autres excellentes qualités de son esprit. Il avait la taille fort haute, mais libre, dégagée et bien remplie ; le tempérament égal et robuste ; la voix si forte que ses ennemis l’appelaient un autre Stentor ; les organes de la vue et de l’ouïe excellents, le front large et sans rides, — ce qui parut extraordinaire à ceux qui connaissaient sa sévérité ; la complexion si ferme, qu’il avait conservé heureusement sa santé dans tous les âges de la vie, et qu’il y avait tout lieu d’espérer qu’il aurait vécu beaucoup plus longtemps, sans les attaques de la pierre causée par ses longues études, et peut être même sans le mauvais succès de l’opération qu’on lui fit pour l’en guérir.
Fin
Notes
- [70]
Pierre de Besse.
- [71]
Le 20 mars.
- [72]
Joulet de Châtillon, chanoine d’Évreux et Gautier, ancien avocat général du grand conseil.
- [73]
Charles Miron, Philippe Cospéau et Nicolas Coeffeteau.
- [74]
Chapitres 31 et 32.
- [75]
Fausseté de calcul, marque d’imposture.
- [76]
Il mourut le 21 juillet.
- [77]
Philippe Bouvot.
- [78]
Le 1er octobre.
- [79]
Décembre 1627.
- [80]
Jacques Charton, Antoine Martin.
- [81]
Le 4 juillet.
- [82]
Gabriel de L’Aubespine
- [83]
Le 17 juillet.
- [84]
Édouard Molé.
- [85]
Harlay, p. 38.
- [86]
Can. 26, dist. 99.
- [87]
Harlay, p. 63.
- [88]
Harlay, p. 64.
- [89]
Harlay, p. 65.
- [90]
Harlay, p. 68.
- [91]
Harlay, p. 62 et 63.
- [92]
Harlay, p. 97.
- [93]
Harlay, p. 101.
- [94]
Harlay, p. 106.
- [95]
Harlay, p. 115.
- [96]
Harlay, p. 117.
- [97]
Cette parenthèse et l’article suivant n’étaient pas d’abord dans le premier modèle de déclaration.
- [98]
Matrix plutôt que mater.
- [99]
C’est la traduction du latin.
- [100]
Contart et Jutet.
- [101]
C’est l’explication de Richer ; car d’ailleurs on pourrait croire que les richéristes seraient marqués par le mot de corbeaux et se seraient rendus richéristes par leurs flatteries pour Richelieu.
- [102]
François de Vaux.