Discours
449Discours sur la Pucelle d’Orléans
Nous vivons dans un siècle où le merveilleux, dès qu’il se présente, devient un objet de critique. Cela est louable à bien des égards : on prévient par là l’erreur, la superstition, le fanatisme ; effets honteux d’une admiration précipitée. Mais en ceci, comme dans tout le reste, la critique doit être judicieuse, pour saisir le point précis de la controverse ; impartiale, pour chercher le vrai indépendamment des divers intérêts qui se rencontrent ; attentive, pour découvrir tous les moyens d’attaque et de défense, et par ce moyen se mettre en état de décider la question avec le plus d’équité 450qu’il est possible. Appliquons ces règles à l’histoire de la Pucelle d’Orléans, qui fait le sujet de ce discours.
Les exploits de cette fille sont assurément quelque chose de merveilleux. On vit une Clélie chez les Romains tenter le passage du Tibre pour retourner dans sa patrie ; une comtesse de Montfort en Bretagne, maintenir ses droits par les armes ; une Marguerite d’Anjou en Angleterre, se mettre à la tête des troupes, pour conserver la couronne au roi Henri VI, son époux ; mais rien de tout cela ne peut être comparé aux entreprises et aux succès de la Pucelle. C’est une fille de dix-sept ou dix-huit ans, née de parents pauvres, élevée à la campagne, occupée de petits soins domestiques dès l’enfance. On la voit tout-à-coup se charger d’une expédition militaire, et la pousser avec beaucoup d’intelligence et de gloire. Elle défend des villes ; elle en soumet d’autres ; elle ranime les espérances de son roi ; elle le fait couronner solennellement ; elle déconcerte partout les projets d’un ennemi fier, puissant, et jusque-là vainqueur. Encore une fois, cela fait un morceau très singulier, un phénomène dans l’histoire.
Mais que doit faire ici la critique ? D’abord elle est dispensée de vérifier les faits, toutes les histoires en parlent, tous les monuments en font foi ; il n’y a qu’un pyrrhonisme aveugle qui peut les révoquer en doute. Il n’est donc question que de savoir si ces entreprises et ces exploits furent l’effet ou d’une inspiration du Ciel, ou de la magie, ou 451d’une artificieuse politique, ou de l’illusion. Voilà l’objet qu’il faut saisir, et par ce moyen l’on observera notre première règle, qui exige que la critique soit judicieuse, c’est-à-dire qu’elle s’attache au point précis de la controverse.
Ensuite, dans l’examen des quatre différents cas qu’on vient de proposer, il faut que le coup d’œil ne soit ni incrédule, ni superstitieux ; ni frondeur, ni complaisant. C’est aux preuves qu’il faut s’en rapporter, indépendamment de tout intérêt de nation ou de partis ; c’est ce qui rendra la critique impartiale : seconde règle que nous avons établie.
Enfin, comme il ne suffirait pas de savoir à quoi s’attacher dans le cours de cette dispute, ni d’être de sang-froid en examinant les pièces du procès, si l’on n’était sûr que toutes ces pièces, ou du moins les plus considérables, sont rassemblées, il faut se donner de grands soins pour les rechercher ; c’est le travail d’une critique attentive : dernière condition que nous avons assignée, et c’est peut-être celle qui manque le plus dans la question présente.
Nous entamons ce point d’histoire, qui ne peut être regardé comme étranger à l’Église de France ; car la Pucelle se porta hautement pour être inspirée de Dieu : ses exploits firent naître une longue procédure devant des évêques et des docteurs ; et la sentence de ces premiers juges fut cassée dans la suite par un autre tribunal ecclésiastique, beaucoup plus compétent, plus éclairé et plus vénérable que le premier.
452Un auteur moderne de l’histoire d’Angleterre a publié une dissertation dans les formes sur la même matière, et nous ne dissimulerons pas que le sentiment de cet écrivain nous a inspiré la pensée de rappeler la cause à un nouvel examen. M. de Rapin-Thoyras (c’est l’auteur dont nous parlons) se déclare pour l’opinion qui attribue les entreprises et les exploits de la Pucelle d’Orléans à l’artifice et à la politique, sans vouloir toutefois que cette fille y ait eu beaucoup de part, et soupçonnant de son côté plus d’illusion que d’industrie. Deux ou trois auteurs avaient hasardé autrefois quelques mots en faveur de ce système ; mais M. de Thoyras traite la matière avec bien plus d’étendue. Sa dissertation est raisonnée ; il y cite les principales circonstances de la vie de Jeanne d’Arc, il forme ses difficultés, il produit ses conjectures, il rapporte les objections de ses adversaires, et enfin il embrasse le sentiment que nous avons dit : politique et illusion, ce fut, selon lui, l’âme de toutes ces grandes aventures.
Quelques auteurs français très modernes prennent le même parti, apparemment sur l’autorité et les raisons de M. de Thoyras ; car ils ne se donnent pas la peine d’exposer eux-mêmes leurs motifs ; mais ce parti est-il bien sûr, bien conforme à la vérité ? Peut-on le suivre sans craindre de se tromper ? On en jugera par ce discours, que nous distribuons en quatre articles, selon les quatre divers sentiments qu’on a eus ou qu’on pourrait avoir sur la Pucelle d’Orléans : car, comme nous l’avons déjà observé, on peut demander si Jeanne d’Arc 453fut inspirée de Dieu, si la magie eut part à ses exploits, si la politique ménagea cette ressource au roi Charles VII, si l’illusion de cette fille fut le mobile de ses entreprises. Or, notre dessein est de proposer en détail les témoignages et les raisonnements qui peuvent le mieux convenir sur chacune de ces questions. Ce sera au lecteur de conclure et de décider ; mais nous ne laisserons pas de lui faire entrevoir que le sentiment des contemporains, sur un fait de cette conséquence, nous paraît préférable à celui de M. de Thoyras et des autres modernes qui le suivent.
Article I Témoignages et raisons qu’on emploie pour faire voir que la Pucelle d’Orléans fut inspirée de Dieu
On est surpris, en lisant la dissertation de M. de Rapin-Thoyras, d’y trouver d’abord cette proposition :
Il faut considérer que nous n’avons qu’un seul auteur contemporain qui nous ait fait connaître la Pucelle. Tous ceux qui ont écrit après lui ont ajouté quelque chose à ce qu’il a dit, afin d’embellir leur histoire. Monstrelet est l’auteur dont je veux parler1.
Dès ce préambule, on serait tenté de croire que l’historien d’Angleterre n’a point rassemblé lui-même les matériaux nécessaires à son ouvrage, et qu’il s’en est reposé sur quelqu’un qui a abusé de sa confiance et de celle du public. En effet, ce n’est pas seulement Monstrelet qui nous fait connaître 454la Pucelle : on a une longue liste d’auteurs qui ont vécu de son temps, qui ont suivi ses démarches, qui les ont décrites dans le plus grand détail. Nous n’entreprenons pas de les citer tous. Voici seulement les plus contemporains, les mieux instruits, les plus sincères, à en juger par leur façon d’écrire. Les endroits que nous allons indiquer sont des témoignages en faveur de l’inspiration de la Pucelle ; et c’est le premier article que nous nous sommes proposés d’examiner dans cette dissertation.
[Bibliographie sélective]
[Jean Chartier]
Jean Chartier, religieux de Saint-Denis, et attaché à la personne du roi Charles VII pour écrire les événements de son règne, s’étend fort sur les entreprises de la Pucelle2. Il en parle toujours comme d’une personne extraordinairement protégée du Ciel. Il regarde en particulier, comme des preuves d’inspiration, la reconnaissance du roi, que la Pucelle démêla parmi ses courtisans, quoiqu’elle ne l’eût jamais vu ; et la découverte de cette épée fameuse qui était cachée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois en Touraine :
… et n’est point à douter (dit-il en parlant de cette dernière merveille) que l’épée qu’elle envoya quérir en la chapelle de Sainte-Catherine de Fierbois ne fût trouvée par miracle, comme un chacun tenait.
[Alain Chartier]
Alain Chartier, qui avait quarante-trois ans quand la Pucelle se présenta au roi, dit que tous les docteurs étaient d’opinion que ses exploits et ses paroles venaient d’un miracle de Dieu3. Ce témoignage, à la vérité, n’exprime pas en termes formels le sentiment de l’auteur ; mais il atteste l’opinion 455commune de tous les docteurs qui avaient vu et entendu la Pucelle : ce qui forme tout à la fois une multitude de témoignages énoncés par la bouche d’un historien qui ne les contredit pas.
[Le héraut Berry]
Le héraut de Charles VII, nommé Berry, dont l’histoire s’étend depuis l’année 1423 jusqu’en 1455, dit précisément la même chose qu’Alain Chartier, et il ajoute que, pour accomplir au plaisir de Dieu les choses que la Pucelle avait dites, il fut arrêté dans le conseil du roi qu’on lui donnerait les armes, le cheval et l’équipage qu’elle demandait4.
[L’historien anonyme (Chronique de la Pucelle)]
On a dans le recueil de M. Godefroy une histoire anonyme qui mérite de grandes attentions5. L’auteur était dans Orléans lorsque le siège en fut levé, et il paraît avoir toujours suivi la Pucelle, jusqu’après le sacre du roi Charles VII : du moins entre-t-il dans des détails, qu’il semble que personne n’a pu bien savoir qu’un témoin oculaire. Rien ne lui échappe des paroles de la Pucelle, de ses opérations militaires, de ses actions de piété. On regrette avec raison que cette relation finisse plus d’une année avant la mort de Jeanne d’Arc ; peut-être que l’auteur fut tué dans quelqu’une des expéditions de 1429 et de 1430. Mais, quoi qu’il en soit, il répète en mille manières différentes que les entreprises de la Pucelle étaient l’accomplissement des ordres du Ciel. Il fait connaître que les plus grands seigneurs de la cour et de l’armée avaient la même opinion. Nous ne citerons que le trait suivant, qui est très-remarquable. 456Après le sacre du roi, la Pucelle dit à l’archevêque de Reims, qui était en même temps chancelier de France, et au comte de Dunois :
J’ai accompli ce que Dieu m’a commandé, qui était de lever le siège d’Orléans, et de faire sacrer le gentil roi. Je voudrais bien qu’il voulût me faire ramener auprès de mes père et mère, et garder leurs brebis et bétail, et faire ce que je soulais faire.
À quoi l’historien ajoute :
Quand lesdits seigneurs ouïrent ladite Jeanne ainsi parler, et que, les yeux tournés au ciel, elle remerciait Dieu, ils crurent mieux que jamais que c’était chose venue de la part de Dieu plutôt que autrement.
[Guy Pape]
Un savant magistrat du Parlement de Grenoble, nommé Guy Pape, qui avait vu la Pucelle, assure hautement qu’elle était inspirée du Ciel6. Voici ses termes :
Je vis autrefois la Pucelle, qui commença ses exploits l’année que je fus passé docteur ; elle prit les armes par inspiration divine, et, se mettant à poursuivre les Anglais, elle rétablit la monarchie française et les affaires de Charles VII. Cette fille fut fameuse pendant trois ou quatre ans.
[Jean Gerson]
On trouve à la fin du quatrième tome des Œuvres de Gerson un petit ouvrage en style scolastique, intitulé De l’admirable victoire d’une jeune bergère devenue chef des armées du roi de France contre les Anglais7. 457C’est une espèce d’apologie de l’entreprise de la Pucelle, par rapport au siège d’Orléans. On la compare à Judith et à Débora, on assure que son action a tous les caractères d’une mission divine.
Premièrement, dit l’auteur, la fin en est louable et honnête. La vanité, la vengeance, l’esprit de séduction n’y ont point de part ; la Pucelle ne se propose que de rétablir un prince légitime dans ses États. En second lieu, la personne est vertueuse, irréprochable, sensée, et quoiqu’elle compte beaucoup sur le secours du Ciel, quoiqu’elle s’annonce de sa part, elle ne laisse pas d’employer les moyens humains, elle ne tente point Dieu. Enfin la confiance qu’on a dans cette fille est au-dessus des règles ordinaires ; il n’était pas naturel que des militaires et des seigneurs cédassent à ses avis, il était bien plutôt à craindre qu’ils ne se rendissent ridicules par une docilité si singulière.
L’écrit conclut que la délivrance d’Orléans par la Pucelle est une œuvre de Dieu. On remarque cette date au bas :
Fait à Lyon, par le chancelier, le 14 mai 1429, après le miracle arrivé à Orléans dans la déroute des Anglais.
Et tout de suite on trouve trois réflexions en forme de principes, pour justifier la Pucelle sur ce qu’elle avait pris un habit d’homme et coupé ses cheveux. L’auteur montre :
que la loi ancienne du Deutéronome, qui défend aux femmes de s’habiller en honnie, n’oblige plus en tant que loi judicielle ; que, comme loi morale, elle s’étend à la vérité à tous les temps ; mais que les opérations merveilleuses de la Pucelle 458font bien voir que cette fille en est dispensée. D’autant plus, ajoute-t-il, qu’il y a eu en cela une nécessité évidente, un avantage sensible, et la permission de ceux qui avaient droit de lui commander.
Tout cet ouvrage porte, comme on vient de voir, le nom du chancelier Gerson. La date est convenable, puisque la ville d’Orléans fut délivrée dans les premiers jours de mai, et qu’on put en savoir la nouvelle à Lyon dès le 14 du même mois. Gerson était alors dans cette ville, et il n’y mourut que le 12 juillet suivant. Cependant on croit que ce docteur n’a point composé cette apologie ; on dit que le style est différent du sien : raison frivole à tous égards ; car, premièrement, il n’y a rien de si trompeur que ces estimes de style ; tous les jours le même auteur prend différents styles, et les critiques sont par là en défaut. En second lieu, nous ne croyons pas que ceux qui ont un peu lu Gerson trouvent rien de plus semblable à sa façon d’écrire que ce petit traité sur la Pucelle ; c’est son tour, son expression, sa manière de diviser, de décomposer ; c’est son goût de dialectique, sans mouvement, sans ornement.
Mais si le chancelier Gerson n’en est pas l’auteur, c’est toujours un contemporain, un homme qui a écrit du vivant de la Pucelle. Les critiques qui ne reconnaissent point là le style de Gerson l’attribuent à un Flamand nommé Henri Gorickeim [Henri de Gorinchem ou de Gorkum], qui fut vice-chancelier de l’Université de Cologne vers le milieu du quinzième siècle. Nous avons encore, 459dans les œuvres du chancelier de Paris, un autre écrit qu’on attribue de même à Gorickeim, et toujours en faveur de la Pucelle : on le consultera si l’on veut ; nous continuons la liste de nos dépositions.
[La Sibylle de France]
Un Allemand anonyme, ecclésiastique de profession, composa, du temps même de la Pucelle, un livre intitulé : De la Sibylle de France, ou de l’admirable Jeanne de Lorraine, qui commande l’armée du roi Charles VII8. Cet ouvrage peint la Pucelle comme une prophétesse suscitée de Dieu, comme une personne de la plus sainte vie.
On parle, dit-il, depuis quelque temps de la Sibylle de France, qui a commencé ses prophéties avec un grand éclat, qui a rempli tout le monde de la bonne odeur de ses vertus, qu’on dit être extrêmement habile dans l’art de la guerre, et prédire le succès des combats.
Il témoigne ensuite que la Pucelle est sage, modeste, bonne catholique, craignant Dieu, fréquentant les sacrements, n’entreprenant rien qu’au nom de la sainte Trinité, assistant les pauvres, faisant justice à tout le monde, n’affectant ni vanité, ni luxe, ni magnificence.
[Jean Nider]
Jean Nider, aussi Allemand, et religieux dominicain, mort en 1438, raconte de même ce qu’il avait appris de la Pucelle, dont la mémoire était toute récente9.
Il y a dix ans, dit-il, qu’on voyait en France une fille nommée Jeanne, qui passait pour être remplie de l’esprit de prophétie et du don des miracles. 460Elle portait toujours un habit d’homme pour combattre les ennemis du roi Charles ; elle assura ce prince qu’elle était envoyée de Dieu afin de le rétablir dans ses États. Elle allait continuellement à la guerre, elle prédisait l’avenir, elle se trouvait dans toutes les actions glorieuses ; enfin elle faisait tant de merveilles, que tous les royaumes de la chrétienté en étaient dans l’admiration.
[Saint Antonin de Florence]
Écoutons deux autres étrangers du même temps, et d’un nom très distingué. Le premier est saint Antonin, archevêque de Florence, qui avait quarante ans en 1429, c’est-à-dire l’année même que la Pucelle vint offrir ses services au roi10. Il en parle d’abord d’une manière qui paraît équivoque :
On ne savait, dit-il, de quel esprit cette fille était animée.
Mais ensuite il lève tous les doutes en disant :
On la croyait plutôt conduite par l’Esprit de Dieu, et que ses exploits en étaient la preuve.
Et, pour montrer que sa conduite répondait à ses actions militaires, il ajoute qu’on ne voyait aucun dérèglement dans elle, aucune superstition, aucune erreur ; qu’elle priait souvent, qu’elle fréquentait les sacrements de pénitence et d’eucharistie, etc.
[Pie II]
Le pape Pie II, né en 1405, ou, si l’on veut, Jean Gobelin, son secrétaire, rend témoignage à la Pucelle de la même manière que saint Antonin11. Il paraît douter dans un endroit si Jeanne d’Arc était protégée du Ciel, mais il affirme ailleurs que la lumière du Saint-Esprit était dans elle (Afflata Spiritu, sicut res ejus gestæ demonstrant).
M. de Rapin-Thoyras 461n’a cité qu’un morceau de cet auteur. Il fallait y ajouter les mots que nous venons de rapporter ; il fallait ne pas oublier un autre texte de la même histoire, où il est dit que Dieu envoya la Pucelle aux Français afin que cette nation, naturellement présomptueuse, ne pût pas s’attribuer la gloire des succès militaires (ne Franci, suo more superbientes) : paroles qui font voir et le peu de penchant qu’avait l’auteur à flatter les Français, et l’opinion où il était que les exploits de la Pucelle avaient été inspirés de Dieu.
[Martin Le Franc]
Voici encore le confident d’un pape, ou d’un homme estimé tel par le concile de Bâle : nous parlons d’Amédée de Savoie, qui prit le nom de Félix V12. Son secrétaire, Martin Le Franc, bel esprit et poète français, reconnaît dans ses vers, en style du temps, qu’on ne peut ôter à la Pucelle la gloire d’avoir été inspirée du Saint-Esprit :
Mais qui, en livre ou en comment (commentaire),
Voudra ses miracles retraire,
On dira qu’il ne se peut faire
Que Jehanne n’eût divin esprit,
Qui à celle chose parfaire,
Ainsi l’enflamma et l’esprit.
[Laurent Bonincontri]
Deux annalistes d’Italie et du quinzième siècle méritent encore d’être consultés. Le premier est Bonincontrio [Bonincontri]13, dont la chronique va depuis l’an 1360 jusqu’à l’an 1458. Il vivait par conséquent lorsque la Pucelle remplissait toute l’Europe du bruit de son nom, et il dit d’elle que ce fut l’inspiration 462divine qui la porta à se présenter au roi Charles VII pour lui donner des conseils sur la guerre qu’il avait avec les Anglais.
[Dieu inspira la Pucelle pour venir exposer au roi comment la guerre devait être conduite, et ses armées disposées.] (Excitatus est a Deo spiritus Puellæ, quæ regi consuluit quonam modo bellum administrari, et acies instrui deberet.)
[Guerneri Berni]
L’autre annaliste est Garnerio Berni [Guerneri Berni], d’Eugubio [Gubbio] en Ombrie14. Sa chronique italienne s’étend depuis 1360 jusqu’à l’an 1472. Il y fait mention des prodiges attribués à la Pucelle. Il raconte l’histoire de l’épée de Sainte-Catherine de Fierbois, et il assure que ce fut par un ordre de Dieu que cette fille s’adressa au roi Charles VII, qui se laissa persuader enfin quand il vit tant de merveilles.
[Monstrelet]
Venons à Monstrelet15, qui avait vu Jeanne d’Arc à Compiègne. Comme c’est le principal auteur que cite M. de Thoyras, on croirait d’abord qu’il ne pourrait entrer dans la liste des témoins favorables à l’inspiration de la Pucelle. Cependant nous y remarquons trois choses qui sont de quelque considération : premièrement, que la Pucelle se porta pour être envoyée de Dieu, quand elle offrit ses services au roi ; secondement, que plusieurs de la cour étaient dans la persuasion qu’elle était véritablement inspirée :
Si étoient toutes ses paroles du nom de Dieu, pourquoi grand partie de ceux qui la veoient et oyoient parler avoient grand crédence qu’elle fut inspirée de Dieu, comme elle se disoit être.
Troisièmement, que l’historien ne réfute en aucun endroit cette opinion. Ainsi il faut dire de lui ce que nous avons dit d’Alain Chartier. Il n’étale pas son sentiment, mais il présente le suffrage d’une grande quantité 463d’autres qui ont été persuadés qu’il y avait quelque chose de surnaturel et de divin dans les démarches de la Pucelle.
La liste de nos témoins deviendrait trop étendue si nous voulions seulement suivre les auteurs qui ont écrit vers la fin du quinzième siècle. Par exemple, Gaguin, Philippe de Bergame, Paul-Émile, Nauclerus, Meyer, reconnaissent l’inspiration de cette fille. Le premier était Français, mais les autres étaient étrangers : Philippe de Bergame et Paul-Émile, Italiens ; Nauclerus, Allemand ; Meyer, Flamand, et communément très-satirique quand il est question de la France.
Si nous voulions nous éloigner encore un peu plus des temps de la Pucelle, nous trouverions Paul Jove, Nicole-Gilles, Belleforest, Pasquier, et une infinité d’autres, dont les sentiments sur l’inspiration de la Pucelle ne sont point douteux ; mais les contemporains doivent suffire pour la force du témoignage. Voyons présentement les raisons qui ont pu persuader à tant de personnes graves, éclairées et placées près des événements, que la Pucelle était inspirée de Dieu lorsqu’elle entreprit de combattre pour la défense du roi Charles VII.
Nous trouvons trois motifs de cette persuasion :
- les promesses de la Pucelle vérifiées par le succès ;
- l’éclat de tant d’exploits si supérieurs à l’âge, à la condition et aux lumières d’une fille de la campagne ;
- la vertu et l’innocence de cette jeune personne, dans une profession aussi licencieuse qu’est celle des armes.
Mais cette dernière qualité n’est, pour ainsi dire, qu’une raison de bienséance, 464qui soutient à propos le merveilleux des prédictions et des entreprises ; car, par elles-mêmes, la sagesse et la vertu ne sont point la preuve d’une inspiration extraordinaire. Reprenons chacun de ces motifs ; rassemblons les difficultés qu’on y oppose, et les réponses qu’on donne à ces difficultés ; tout cela comme en abrégé, et avec le plus de précision qu’il sera possible.
Prédictions de la Pucelle Première raison pour la croire inspirée de Dieu
Les plus importantes prédictions de la Pucelle furent qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, et qu’elle mènerait le roi à Reims pour y être sacré. Les plus anciens auteurs font mention de ces deux articles. On peut lire sur cela Jean et Alain Chartier, le héraut Berry, l’historien anonyme et le procès de la Pucelle. Nous avons ce dernier monument manuscrit. C’est une pièce que M. de Thoyras n’a pu apparemment consulter ; il s’en est tenu à quelques extraits d’Étienne Pasquier, qui sont fort défectueux : et tous ces défauts ont passé dans la dissertation de l’historien d’Angleterre ; nous en remarquerons dans la suite un grand nombre commençons par celui-ci :
M. de Thoyras dit que la Pucelle ne parla, dans son interrogatoire, que de la délivrance d’Orléans et non du sacre du roi16 : or, le procès manuscrit, qui est sous nos yeux, porte expressément, dans la réponse 465de Jeanne au dix-septième article de l’interrogatoire, qu’elle avait promis au roi, de la part de Dieu, que son royaume lui serait rendu ; que ses ennemis lèveraient le siège d’Orléans, et qu’il serait couronné à Reims.
Mais le fort de l’objection contre les promesses de la Pucelle est, selon M. de Thoyras, qu’on ne peut avoir aucune bonne preuve que ces promesses précédèrent l’événement ; car, ajoute-il, l’attestation de la Pucelle, interrogée par ses juges, est postérieure à la levée du siège d’Orléans et au sacre du roi. On doit dire la même chose du témoignage des auteurs les plus contemporains, qui, après tout, n’ont écrit que depuis ces deux événements.
Cette objection suppose, comme on voit, beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi dans les écrivains qui ont parlé les premiers de Charles VII et de la Pucelle : ignorance, s’ils n’ont pas su en quel temps ni comment Jeanne d’Arc avait annoncé au roi la délivrance d’Orléans et la cérémonie de son sacre ; mauvaise foi, s’ils ont placé ces promesses avant le succès, quoiqu’ils sussent bien que la Pucelle n’avait rien prédit ni promis. Or, ces historiens paraissent néanmoins fort instruits et fort sincères : ils ont écrit dans un temps où tout le monde pouvait les démentir, s’ils avaient falsifié l’histoire de la Pucelle dans un point de cette importance. Ils racontent tous que le roi, ayant entendu les promesses de cette fille, la fit examiner sur les articles de sa mission ; que les examinateurs 466furent d’abord les personnes les plus éclairées de la cour ; qu’ensuite on l’envoya à Poitiers, où elle subit un interrogatoire très circonstancié de la part des docteurs de Paris, qui étaient établis dans cette ville. L’historien anonyme, qui sait si bien toutes les particularités de la première campagne de Jeanne d’Arc, dit que ces docteurs furent plus de deux heures avec elle17
, l’interrogeant l’un après l’autre, et lui représentant qu’elle se hasardait trop dans ses promesses.
Le même auteur rapporte jusqu’aux questions que lui firent deux religieux, l’un de l’ordre des Carmes, et l’autre de l’ordre de Saint-Dominique. Le premier, qui était un homme sévère et difficile18, lui dit qu’on n’était pas obligé de la croire, à moins qu’elle ne montrât un signe ; à quoi la Pucelle répondit qu’elle ne voulait point tenter Dieu, que le signe que Dieu lui avait ordonné, c’était de faire lever le siège d’Orléans, et de mener le roi à Reims pour y être sacré ; qu’ils y vinssent et qu’ils le verraient. Le Dominicain lui objecta que, si c’était le bon plaisir de Dieu que les Anglais fussent chassés de devant Orléans, il n’était pas besoin de tous ces gens de guerre qu’elle demandait ; et la réponse de la Pucelle fut qu’elle n’en demandait qu’un petit nombre, qu’elle s’en servirait pour combattre, et que Dieu donnerait la victoire. Enfin le résultat de ces docteurs fut que, quoique les choses qu’elle avait dites fussent bien étranges, cependant ils estimaient que le roi devait s’y fier et en faire l’épreuve.
467Après tout ce détail, les partisans de la Pucelle reprennent de cette manière. Si Jeanne d’Arc n’a rien promis avant l’événement, il faut donc que les narrations précédentes ne soient que des fables ; que son voyage de Poitiers et l’examen des docteurs n’aient rien de réel. Et comment imaginer que des historiens du temps, placés à la source des choses, s’avisent de controuver une suite de faits où le roi Charles VII, toute sa cour, tous ces docteurs de Poitiers, tous les militaires, tant amis qu’ennemis, étaient intéressés ? Comment se persuader qu’ils aient avancé tant de faussetés, sans en avoir jamais reçu de reproches, soit de leurs contemporains, soit des écrivains postérieurs ?
Il faudra joindre à cela le témoignage du procès de la Pucelle. Les Anglais et les Français de leur parti devaient savoir, aussi bien que les partisans de Charles VII, si la Pucelle avait promis la levée du siège d’Orléans et le sacre du roi, ou si ce n’était qu’un bruit populaire qui s’était répandu après l’heureuse issue de ces entreprises. Cependant on ne voit point que, durant l’interrogatoire, on ait été surpris d’entendre la Pucelle rendre témoignage à ces promesses, comme ayant été faites avant l’événement. On ne voit point qu’elle ait été taxée de mensonge sur cela, dans le jugement rigoureux qui fut porté contre elle.
Mais on va plus loin, et l’on raisonne ainsi en faveur de Jeanne d’Arc. Comme il importe peu au fond quel ait été l’objet particulier de ces prédictions, pourvu qu’elle les ait faites réellement ; si 468M. de Thoyras doute de la bonne foi ou des lumières de ce grand nombre d’auteurs, qui en placent l’époque avant l’événement, il faudra donc qu’il se défie aussi d’Enguerrand de Monstrelet, sur lequel toutefois il compte si fort en discourant sur la Pucelle ; car Monstrelet rapporte qu’avant la levée du siège d’Orléans, la Pucelle promit au roi de rebouter ses ennemis et d’exaucer sa seigneurie19. Ce sont les termes de cet historien.
Il rapporte aussi en entier la lettre que le roi d’Angleterre, Henri VI, écrivit au duc de Bourgogne, après la condamnation de la Pucelle ; et ce monument, qui est une des pièces citées par M. de Thoyras, témoigne que la Pucelle s’était dite inspirée de Dieu en se présentant au roi Charles VII, et qu’alors elle promit des victoires futures20. Voilà donc le roi d’Angleterre qui dépose, comme les autres, que la Pucelle a promis des succès, et que ces promesses furent antérieures à l’événement.
Autre preuve qui démontre la même chose. Dans le procès de la Pucelle on trouve une lettre que cette fille avait écrite au roi d’Angleterre et à ses généraux avant la levée du siège d’Orléans21. Cette lettre n’est qu’un tissu de prédictions sur les malheurs qui menaçaient les troupes anglaises, si elles ne se retiraient promptement. M. de Thoyras, il est vrai, semble douter que ce soit là une pièce authentique. Il soupçonne que, comme on savait que la Pucelle avait écrit au roi d’Angleterre ou au duc de Bedford, on aura fabriqué la lettre qui subsiste, et qui est remplie d’annonces 469prophétiques ; d’autant plus, dit-il, qu’on y remarque plusieurs traits dont on ne peut justifier la vérité.
Il est aisé de répondre que, s’il avait vu la lettre rapportée tout au long dans le procès de la Pucelle, il n’aurait apparemment pas proposé cette difficulté ; car, comme ce furent les Anglais même, ou du moins les Français de leur parti, qui produisirent cette pièce, il fallait bien qu’ils la crussent authentique, et qu’en effet elle le fût, puisqu’on ne peut concevoir qu’ils eussent confondu une lettre supposée et fabriquée avec celle qui aurait été écrite au roi d’Angleterre ou au duc de Bedford. Et comment en effet tromper le ministère public sur un écrit qui serait censé sortir des mains même du roi ou du régent du royaume ? C’étaient les qualités que portaient Henri VI et le duc de Bedford, par rapport aux juges de la Pucelle.
Mais M. de Thoyras n’avait vu cette lettre que dans l’histoire de Jean de Serres ; encore s’y trouve-t-elle très défigurée et très différente de ce qu’elle est dans le manuscrit que nous avons sous les yeux : cela doit excuser un peu la singularité de ses soupçons. Pour les difficultés qu’il forme sur quelques articles de ce monument, l’exemplaire manuscrit du procès pourra servir encore à les résoudre ; on doit se contenter ici de la preuve très excellente qu’il est aisé de tirer de cette lettre, pour établir ce point, mal à propos contesté, que la Pucelle prédit le succès des armes françaises avant la levée du siège d’Orléans.
470Voici une seconde objection de M. de Thoyras : elle paraît au coup d’œil plus considérable que la précédente. Quand il serait vrai, dit-il, que la Pucelle aurait prédit, ce qu’on lui attribue, qu’en pourrait-on conclure22 ? Il était naturel de lui faire prédire les événements qu’on souhaitait le plus en ce temps-là. On ne risquait que de la trouver en défaut du côté du succès ; mais le malheur n’était pas grand, et la réputation d’une simple paysanne n’avait rien de fort intéressant pour la cour de Charles VII.
Ce raisonnement revient à dire que les prédictions et les entreprises de la Pucelle furent peut-être un effet de la politique : et cette matière appartenant au troisième article de ce discours, nous n’en préviendrons point la discussion. On peut observer seulement, par occasion, que Monstrelet ne s’accorde pas avec M. de Thoyras sur les conséquences qu’aurait eues le mauvais succès des prédictions de la Pucelle23. L’historien d’Angleterre ne regarde cela que du côté de Jeanne d’Arc, qui aurait passé sans doute pour une illuminée et une visionnaire : léger inconvénient dont on se serait apparemment consolé dans la cour de Charles VII. Mais Monstrelet va plus loin, et il exprime ainsi sa pensée :
Durant (deux mois) le roi et son conseil n’ajoutoient point grand foi à elle, ne à chose qu’elle sût dire, et la tenoit-on comme une fille dévoyée de sa santé ; car à si grands princes et autres nobles hommes, telles ou pareilles paroles sont moult doutables et périlleuses à croire, tant pour l’ire de notre Seigneur, comme pour 471le blasphème (blâme) qu’on pourroit avoir des parlers du monde24.
Cet auteur conçoit donc que Charles VII et les seigneurs de sa cour ne devaient pas mettre aisément leur confiance dans les paroles d’une personne de dix-sept ans, qui n’avait aucun avantage du côté de la fortune, et qui se disait simplement favorisée d’illustrations célestes ; car enfin, si le succès ne répondait pas à ses promesses, on avait tout à craindre des parlers du monde, c’est-à-dire de la censure, de la médisance et des railleries du public. Et cette raison sans doute se présente sous un jour très avantageux. La Pucelle pouvait échouer dans une entreprise militaire, sans que la diminution de sa gloire fût comptée pour quelque chose dans l’État. Mais cette entreprise étant avouée de Charles VII, et l’étant avec des circonstances si extraordinaires, le succès ne pouvait manquer, sans que ce prince contractât un ridicule aux yeux de toute l’Europe. Si Jeanne d’Arc était reconnue fausse prophétesse, on l’aurait abandonnée comme une folle, comme une fille dévoyée de sa santé, ainsi que parle Monstrelet ; mais c’était en même temps une conséquence, que le roi et les gens de son conseil fussent traités d’imprudents et d’esprits faibles. Quel personnage, pour une cour qui avait plus de besoin que jamais de maintenir son crédit et sa réputation ! Les partisans de la Pucelle d’Orléans croient que cette raison bien approfondie réfute déjà le système de politique par où l’on prétend expliquer l’histoire de cette héroïne ; mais, 472encore une fois, nous devons donner à ceci une juste étendue dans un autre endroit de cette dissertation.
Comme les prédictions de la Pucelle sont toujours l’objet le plus important de la controverse présente, M. de Thoyras ne les perd point de vue, et après les deux premières objections que nous venons d’indiquer, il en propose une troisième qui a bien des branches25. Il prétend que la Pucelle s’est trompée dans un grand nombre d’événements qu’elle avait annoncés aux Anglais ; et il en détaille ainsi la preuve. Jeanne d’Arc déclare dans sa lettre prophétique au roi d’Angleterre et à ses généraux qu’elle est envoyée du Ciel pour mettre les Anglais hors de France ; qu’elle est chef de guerre ; que c’est à elle qu’il faut rendre les clefs de toutes les bonnes villes occupées par les Anglais ; qu’elle va faire un tel fracas, que depuis mille ans on n’en vit un pareil en France ; que si les Anglais ne lèvent le siège d’Orléans, les Français feront le plus beau fait d’armes qui fut jamais dans toute la chrétienté. Or tout ceci se trouve très contraire à l’exactitude des faits ; car la Pucelle n’a point chassé les Anglais du royaume, elle n’était point chef de guerre quand on marcha vers Orléans pour en faire le siège. Par la même raison, elle ne pouvait demander qu’on lui apportât les clefs des villes attachées aux Anglais ; elle n’a pu regarder son expédition d’Orléans comme le plus grand fracas qui eût été depuis mille ans en France, ni comme le plus beau fait d’armes qui fut jamais dans la chrétienté. La levée d’un 473siège, quelque mémorable qu’elle soit, ne mérite point des expressions si sublimes. Cela ne peut non plus se rapporter à la bataille de Patay, où la Pucelle ne commandait point, et où les Anglais n’avaient que six mille hommes, dont ils ne perdirent que deux mille cinq cents.
D’ailleurs, continue M. de Thoyras, dont nous ne faisons que rassembler ici les idées, la Pucelle fait plusieurs bévues dans sa lettre. Elle écrit au roi d’Angleterre comme si c’eût été un homme fait, et il n’avait que neuf ans ; comme s’il eût été en France, et il était alors en Angleterre ; elle estropie les noms de ceux à qui elle adresse la parole, appelant le comte de Suffolk Guillaume Poulet, dont le vrai nom était Guillaume de la Pole, etc.
Enfin dans son interrogatoire, la Pucelle prétendit qu’avant sept ans les Anglais laisseraient un plus grand gage de guerre, que celui qu’ils avaient laissé devant Orléans ; et que voulait-elle dire par là ? Était-ce que les Anglais perdraient quelque grande bataille ? cela n’est point arrivé dans l’espace de sept ans. Était-ce qu’ils seraient chassés de Paris ? cela se fit au bout de cinq ans : Est-ce donc la coutume du Saint-Esprit de marquer ainsi un nombre de sept ans au lieu de cinq26 ?
Pour répondre à cette longue liste de difficultés, les défenseurs de la Pucelle font deux choses : ils corrigent le texte de la lettre écrite par cette fille avant le siège d’Orléans, et ils en expliquent les termes, aussi bien que la prédiction contenue dans l’interrogatoire. D’abord, sur le vrai texte de 474la lettre, tel qu’il est exprimé ou avoué dans le procès manuscrit, on peut aisément réformer celui que nous donne Jean de Serres, et que M. de Thoyras a copié ; car : 1° — Quoiqu’il soit vrai que la Pucelle est qualifiée chef de guerre dans le corps de la lettre, cependant quand on lui en fit la lecture au vingt et unième article de son interrogatoire, elle n’avoua point cette expression ; 2° — Elle modifia aussi ces termes, rendez à la Pucelle les clefs des bonnes villes : disant qu’il y avait dans son exemplaire, rendez au roi, etc. ; 3° — Au commencement de sa lettre elle n’apostrophe pas le roi d’Angleterre seul, comme on lit dans l’histoire de Serres ; mais elle dit : Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume, etc. ; ce qui semble marquer l’attention qu’elle avait au jeune âge du roi Henri VI, quoique après tout se serait une chicane d’incidenter sur l’apostrophe à un prince de neuf ans : car on sait que les rois, même au berceau, sont censés tout faire dans leurs États ; et il semble que la Pucelle pouvait aussi bien adresser la parole à Henri VI, que ce prince lui-même l’adressait à ses officiers, quand il voulait leur intimer ses volontés. On en a un exemple dans la lettre qu’il écrivit après la condamnation de la Pucelle aux évêques et aux seigneurs de France qui lui obéissaient. Il y parlait comme un homme fait, et il n’avait alors qu’onze ans.
Quant au reproche qu’on fait à la Pucelle d’avoir exhorté Henri VI à sortir de France, quoiqu’il fût actuellement en Angleterre, c’est encore une 475subtilité occasionnée, à ce qu’il paraît, par le mauvais texte de Jean de Serres ; car, dans la vraie lettre de la Pucelle, rapportée au procès, on lit en titre, Roi d’Angleterre, et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume ; vous, Guillaume de la Pole, comte de Suffolk ; Jean Sire de Talbot, et vous, Thomas Sire d’Escales, etc. Vient ensuite l’exhortation que leur fait Jeanne d’Arc de sortir du royaume, et les menaces qu’elle leur adresse s’ils s’obstinent à retenir les terres du roi : or tout ceci se rapportant non seulement au roi, mais à tous ces seigneurs, se trouve d’une justesse mathématique. Au lieu que dans l’exemplaire de de Serres et de M. de Thoyras, la lettre ne fait mention que du jeune roi, ce qui cadre beaucoup moins avec la suite du texte.
La réponse à cette très petite objection renferme aussi celle qu’il convient de donner à M. de Thoyras sur l’altération prétendue des noms cités dans la lettre de la Pucelle. On lui attribue d’avoir écrit Guillaume Poulet, c’est l’expression de l’exemplaire de de Serres. Mais dans le manuscrit du procès, on lit Guillaume de la Pole, précisément comme› M. de Thoyras veut qu’on lise. Il ne serait pourtant pas difficile de justifier aussi Guillaume Poulet, puisque dans la grande collection de Rymer, sur laquelle M. de Thoyras a tant travaillé, ce seigneur est appelé de ce nom27.
Venons maintenant à l’explication de quelques autres endroits de la Pucelle ; c’est encore un moyen de défense qu’on produit en sa faveur.
476La Pucelle dit qu’elle est envoyée de Dieu pour chasser les Anglais du royaume. Quel défaut d’exactitude y a-t-il dans cette façon de parler ? La Pucelle ne commence-t-elle pas, n’avance-t-elle pas beaucoup cette importante affaire ? Durant les deux années de son règne (c’est ainsi que les auteurs appellent ses deux campagnes) les Anglais perdent courage partout, ils sont battus en toute rencontre, ils sont chassés d’un très grand nombre de places ; Charles VII est couronné, il pousse ses conquêtes jusqu’à insulter les remparts de la capitale. En un mot, depuis l’arrivée de la Pucelle, l’ennemi s’éloigne peu à peu du centre de nos provinces, et rebrousse chemin vers la mer. Cela ne suffit-il pas pour justifier l’expression de la lettre ? Et ne peut-on pas dire que la Pucelle a chassé les Anglais, comme le magistrat de Grenoble Guy Pape écrit qu’elle a rétabli la monarchie française, qu’elle a rendu Charles VII à ses peuples et à son royaume, quoiqu’on sache que ces événements ne furent qu’ébauchés de son temps et par son moyen ?
La Pucelle dit, en écrivant au roi d’Angleterre et à ses généraux, qu’elle va faire un tel fracas, que depuis mille ans on n’en vit un pareil en France. Ces termes, qui paraissent si excessifs à M. de Thoyras, le sont-ils en effet ? À compter du moment où la Pucelle entreprit de faire lever le siège d’Orléans, jusqu’après le sacre du roi (ce qui ne comprend que l’espace de quelques mois), la révolution ne se fit-elle pas en France ? Ne vit-on pas le pouvoir suprême enlevé aux étrangers, la couronne replacée 477sur la tête du légitime héritier, la maison royale reprendre son ancien lustre, les peuples rentrer sous les lois de leur véritable maître ? Et ne sont-ce pas là des événements d’un très grand éclat, d’un éclat même supérieur à tout ce qu’on avait vu depuis bien des siècles ? Ajoutez-y la manière : une fille de dix-huit ans est l’âme de ces grandes choses, circonstance singulière, anecdote unique dans l’histoire.
La Pucelle dit encore dans sa lettre que, si les Anglais ne se déterminent d’eux-mêmes à lever le siège d’Orléans, les Français feront le plus beau fait d’armes qui fut jamais dans la chrétienté. Quel est donc cet exploit si merveilleux ? Est-ce la levée du siège d’Orléans, la bataille de Patay, la prise des villes de Jargeau, de Beaugency, de Troyes, de Châlons, de Reims, etc. ? Le tout ensemble, répondent les apologistes de Jeanne d’Arc, et tout cela par la bonne conduite et la valeur d’une jeune paysanne. Voilà le fait d’armes dont on parlera toujours avec admiration, dont toutes les histoires, tant domestiques qu’étrangères, font des descriptions magnifiques. Les Anglais contemporains de la Pucelle en savaient estimer toute la grandeur, lorsqu’ils redoutaient plus cette fille que tous les généraux du roi Charles VII, lorsqu’ils regardaient ses actions comme un effet de la magie.
Enfin Jeanne d’Arc prédit dans son interrogatoire qu’avant sept ans les Anglais laisseraient un plus grand gage de guerre que celui qu’ils avaient laissé devant Orléans. Que signifie cette prédiction, reprend M. de Thoyras ? 478Quel est ce gage de guerre ? est-ce la perte de Paris ? Oui, sans doute, continuent les défenseurs de la Pucelle. Cette capitale reçut les troupes du roi au mois d’avril 1346, et Charles VII y fit son entrée au mois de novembre 1437 ; c’est-à-dire que la reddition se fit la sixième année, et l’entrée du roi la septième depuis la prédiction de la Pucelle. Or, elle avait dit que le gage de guerre serait laissé par les Anglais avant sept ans28 ; qu’elle serait même très fâchée que le terme en fût différé jusque là ; qu’au reste elle ne savait ni le jour ni le moment, mais qu’elle était très sûre que cela arriverait avant la fin des sept années. Tout cela, bien considéré par M. de Thoyras, l’aurait empêché d’insister si fort sur ce que Paris fut rendu au bout de cinq ans et non de sept ; car, encore une fois, le mot de la Pucelle portait avant sept ans, et les troupes du roi s’en emparèrent dans la sixième année ; le roi lui-même n’y entra qu’au milieu de la septième. Que peut-on souhaiter de plus exact et de mieux vérifié par l’événement ?
Exploits de la Pucelle Seconde raison pour la croire inspirée de Dieu
Les grandes actions de Jeanne d’Arc ont fait croire aux anciens qu’elle était conduite par l’esprit de Dieu. Nous avons rapporté sur cela leurs témoignages ; et c’est effectivement une chose si singulière de voir une personne comme celle-là à 479la tête des plus importantes entreprises, qu’on ne se persuade pas qu’il n’y ait là que du bonheur, de la prudence et de la fermeté. On porte ses vues jusqu’à une Providence supérieure ; on croit ne pouvoir expliquer autrement des faits si merveilleux.
L’historien d’Angleterre, M. de Thoyras, ne pense pas tout-à-fait de même, et sa dissertation présente encore ici trois difficultés : la première fondée sur les actes du procès de la Pucelle ; la seconde sur la relation de Monstrelet ; la troisième sur l’objet même et la fin des actions de Jeanne d’Arc : voyons si tout ceci est concluant.
Il faut l’avouer d’abord ; si les actes du procès de la Pucelle étaient tels que M. de Thoyras les rapporte d’après Étienne Pasquier, l’éclat des entreprises de cette fille serait un peu moins grand qu’il ne paraît d’ordinaire. Dans ces actes, par exemple, il est dit que la Pucelle avait vingt-neuf ans, qu’elle s’était attachée autrefois à une femme d’auberge, et qu’elle l’avait servie pendant cinq années ; que durant ce temps-là elle menait les chevaux à l’abreuvoir, et que c’était ce qui l’avait formée à se tenir à cheval29. Si tout ceci était vrai, il y aurait de quoi s’étonner un peu moins de ses exploits. Une fille de vingt-neuf ans, élevée dans une auberge, accoutumée à monter toute sorte de chevaux, ne serait peut-être plus un personnage si étrange à la tête d’une troupe de gens de guerre ; mais dans toutes ces circonstances les actes du procès, tels que les rapportent Pasquier et M. de Thoyras, sont falsifiés. Le manuscrit que nous lisons 480actuellement porte, en termes exprès, que la Pucelle avait environ dix-neuf au temps de son procès (par conséquent dix-sept quand elle fut présentée au roi pour la première fois) ; qu’elle n’avait été que quinze jours chez la nommée la Rousse, hôtelière à Neufchâtel ; que jamais elle n’y avait monté à cheval ni conduit les troupeaux aux champs, et qu’elle demeurait simplement dans la maison, occupée des soins du ménage30. Ces particularités sont dans sa réponse au huitième article de l’interrogatoire31 ; et de cette manière la première difficulté de M. de Thoyras se trouve nulle. Passons à la seconde.
On a vu que le témoignage de Monstrelet sur la Pucelle faisait comme le fond de la dissertation de l’historien d’Angleterre. Ainsi cet auteur moderne, citant l’ancien, observe que Jeanne d’Arc ne commandait pas le convoi qui fut mené de Blois à Orléans ; que quand on fit les sorties sur les Anglais qui assiégeaient la place, elle était accompagnée de l’élite des officiers français ; qu’elle ne commanda point l’armée française à la bataille de Patay. Tout cela est jeté par M. de Thoyras d’un air adroit, pour ramener peu à peu l’héroïsme de la Pucelle à quelque chose d’assez commun. Cependant Monstrelet répand dans sa chronique d’autres traits auxquels M. de Thoyras ne fait pas toute l’attention qu’ils méritent. On y trouve que 481dans la conduite du convoi de Blois à Orléans plusieurs gens de guerre (le procès manuscrit porte dix ou douze mille) se mirent sous les ordres de la Pucelle ; que, quand on fut entré dans Orléans, elle admonesta les capitaines de s’armer et de la suivre ; qu’elle alla forcer la bastille Saint-Loup, et qu’elle retourna ensuite dans la ville, suivie des chevaliers qu’elle avait menés avec elle ; qu’elle en fit de même à l’attaque de la seconde bastille ; qu’on l’appelait la première aux conseils, qu’elle était alors en grand règne ; qu’aux sièges de Jargeau et de Beaugency, elle était toujours au front avec son étendard ; que ce fut elle qui exhorta les troupes à donner la bataille de Patay ; qu’on lui avait demandé auparavant ce qu’il fallait faire, et ce qu’elle jugeait à propos d’ordonner ; qu’elle conseilla au roi et aux seigneurs de faire tenter l’escalade de Paris ; qu’elle attaqua le capitaine bourguignon Franquet d’Arras avec quatre cents hommes qui la suivaient ; qu’elle conduisait la sortie de Compiègne où elle fut prise, et qu’avant cette malheureuse aventure, les ennemis la craignaient plus que tous les autres généraux de l’armée du roi. Aussi firent-ils chanter le Te Deum dans Notre-Dame de Paris quand ils se furent rendus maîtres de sa personne. Tout ceci doit servir de supplément aux réticences de M. de Thoyras, qui, faisant tant d’usage de Monstrelet, devait ne pas omettre ces particularités.
L’historien d’Angleterre forme sa troisième difficulté de l’objet même et de la fin que se proposait la Pucelle en prenant les armes, et il prétend 482que ce n’était pas une œuvre si juste, si sainte, si méritoire, pour que Dieu conduisît lui-même la tête et le bras de cette fille. Il n’était question, dit M. de Thoyras, ni de la gloire de Dieu ni de l’Église. La querelle entre la maison de Valois et le roi d’Angleterre était pour des intérêts purement temporels ; l’usurpation des Anglais n’était pas une chose aussi évidente qu’on le prétend, et quand elle serait incontestable, est-il de l’honneur de Dieu de venger par des moyens surnaturels les injures atroces qui se commettent dans le monde ? Combien d’usurpateurs n’ont point été punis d’une manière visible et éclatante ? D’ailleurs Charles VII et les Français de son parti n’étaient ni meilleurs chrétiens ni plus zélés pour la religion que les Anglais d’alors ; et Charles VII en particulier était coupable de bien des désordres qui le rendaient indigne de la protection de Dieu. L’assassinat du duc de Bourgogne, commis par ses ordres, et ses liaisons criminelles avec Agnès Sorel, sont des faits notoires.
Ce détail de raisonnements paraît superflu aux défenseurs de la Pucelle, et, pour y répondre, ils observent seulement que la constitution de l’empire français adjuge le trône à celui qui, dans la ligne masculine, est le plus proche parent du dernier roi ; car, cela supposé, sans entrer dans une dissertation qui se rait facile, il s’ensuit que le roi d’Angleterre, Édouard III, et ses successeurs n’ont eu aucun droit à la couronne de France ; que Henri V et Henri VI étaient des usurpateurs, et que 483le roi Charles VII avait été injustement dépouillé de ses États. Mais, dans une telle hypothèse, le rétablissement de Charles était, comme dit Gerson, une bonne œuvre, louable, digne de la protection de Dieu, indépendamment de la conduite de ce prince et des dispositions de ses partisans ou de ses ennemis. Cette fin étant bonne et équitable, il n’est plus question que de voir si la Pucelle s’est annoncée au nom de Dieu, et si elle a fait des choses extraordinaires. Les anciens le témoignent, et les plus sensés d’entre les modernes le croient encore. Du reste, il est inutile de demander pourquoi Dieu ne protège pas de même tous ceux qui sont opprimés ; pourquoi il n’a pas puni d’une manière aussi éclatante tous les usurpateurs ; pourquoi il favorise Charles VII, qui n’était pas trop réglé dans ses mœurs, et qui était soupçonné d’avoir trempé dans le meurtre du duc de Bourgogne ; pourquoi les Français, qui n’étaient pas meilleurs chrétiens que les Anglais, chassent néanmoins ceux-ci, et leur ôtent peu à peu tout ce qu’ils possédaient en France ? On répond d’un mot que Dieu est le maître de ses dons, et que sa providence déploie la force de son bras quand elle juge à propos, sans qu’il convienne de faire des systèmes à cette occasion. Il semble néanmoins qu’il y a assez de preuves de la protection de Dieu sur la monarchie française, en particulier sur la race de saint Louis, pour n’être point si étonné de la révolution brillante qui se fit au commencement du règne de Charles VII.
484Avant que de quitter cet article, qui concerne les exploits de la Pucelle, nous proposerons d’autres difficultés que peuvent faire des observateurs plus instruits et plus critiques que M. de Rapin-Thoyras. Ce sera une preuve de notre bonne foi, et une nouvelle source de lumières pour ceux de nos lecteurs qui voudront se décider après la lecture de ce discours.
On dira donc peut-être que Jeanne d’Arc, dont on préconise si fort l’autorité et le commandement dans l’armée de Charles VII, n’était pas à beaucoup près sur le pied de se faire obéir quand elle voulait. Au siège d’Orléans, par exemple, les seigneurs de l’armée refusèrent d’attaquer la bastille Saint-Laurent au jour que la Pucelle souhaitait32. Quand le connétable de Richemont, Arthur de Bretagne, vint pour servir le roi, malgré ce prince même et ses confidents, la Pucelle fut d’avis d’aller le combattre ; mais les principaux capitaines, La Hire, Guitry et quelques autres, lui dirent qu’en cette occasion, ils seraient plutôt au connétable qu’à elle, et qu’ils aimeraient mieux lui et sa compagnie que toutes les pucelles de France33. Le connétable lui-même montra bien, dans l’entrevue qu’il eut avec la Pucelle, que la réputation de cette fille ne l’avait pas rempli d’admiration, et qu’il estimait assez peu les voies extraordinaires qu’on croyait remarquer dans sa conduite. Jeanne, lui dit-il dès qu’il fut en sa présence, on m’a dit que vous me voulez combattre : je ne sais si vous êtes de par Dieu ou non. Si vous êtes de par Dieu, je ne vous crains en rien ; car Dieu sait 485bien mon bon vouloir : si vous êtes de par le Diable, je vous crains encore moins.
On peut ajouter à tout ceci que, dans les dénombrements des troupes, dans les ordonnances du roi Charles VII pour la paie des officiers, on ne trouve point que la Pucelle fût mise au rang des chefs. Ainsi, dans un manuscrit de la chambre des comptes de Paris, qui traite de l’avitaillement et secours de la ville d’Orléans, il n’est fait aucune mention de cette fille, quoique tous les capitaines et chefs de guerre y soient nommés avec le nombre de leurs gens, et la somme destinée à la paie de ces troupes. Ainsi dans le même manuscrit, lorsqu’il est question du voyage que le roi fit à Reims, on ne voit pas que la Pucelle eût aucune compagnie sous ses ordres. On voit seulement que le roi lui fit donner quelque argent pour les chevaux qu’elle montait, et pour sa dépense, avec un présent de deux cent trente livres pour son père. Encore une fois, voilà des particularités de l’histoire de Jeanne d’Arc, dont on pourrait faire usage contre les partisans de sa gloire.
Mais il est juste aussi de considérer ce que ces partisans pourraient répondre. D’abord ils conviennent que jamais Charles VII n’ôta le commandement des troupes aux généraux de son armée pour le donner à la Pucelle ; ils avouent même que cette fille n’eut point régulièrement sous ses ordres un corps de gens de guerre comme les autres chefs, Dunois, Xaintrailles, La Hire, Gaucourt, avaient leurs compagnies d’ordonnance. 486En ce sens la Pucelle déclara elle-même, durant son procès, qu’elle ne s’était point appelée chef de guerre, lorsqu’elle avait écrit au roi d’Angleterre et à ses généraux.
Cependant, outre les marques de commandement qu’on a déjà observées dans elle, en faisant l’analyse du texte de Monstrelet, on rassemble encore les traits suivants, d’après l’historien anonyme qui a si bien décrit toutes les circonstances de ses expéditions, jusqu’après le sacre de Charles VII.
Quand on marcha au secours d’Orléans, la Pucelle fit des règlements dans l’armée ; elle ordonna que tous les soldats se missent en grâce avec Dieu, et qu’ils se confessassent34. Durant le siège, elle commanda presque toutes les sorties ; elle eut l’autorité la plus grande et la plus marquée dans la ville. Après la délivrance de cette place, voyant qu’elle ne pouvait plus y faire subsister l’armée, elle en sortit accompagnée des principaux seigneurs qu’elle conduisit au roi35. Quand il fut question d’enlever aux Anglais le pont et le château de Beaugency, le bailli d’Évreux, qui y commandait, voulut traiter avec la Pucelle : Jeanne, combattrons-nous ?
Et sur sa parole, la bataille fut livrée et gagnée. Le voyage du roi à Reims n’eût point été entrepris sans ses conseils, ou plutôt sans 487ses ordres ; il fallut vaincre bien des avis contraires. Elle obligea de même l’armée du roi de continuer le siège de Troyes, et de faire ensuite celui de Châlons ; entreprises qui eurent le plus heureux succès. Dans les marches, elle était toujours à la tête de l’armée. Dans les expéditions d’éclat, les gentilshommes souhaitaient servir sous ses ordres. Quand Charles VII se fut rendu maître de Saint-Denis, elle alla faire une tentative sur Paris avec un corps de troupes considérable.
Tous ces faits et ceux qu’on a cités plus haut montrent assurément que la Pucelle fit souvent des actions de général. Cependant elle ne l’était point en titre, elle n’avait même, à proprement parler, aucun grade militaire. Comment ces choses peuvent-elles se concilier ? C’est que sa mission et ses entreprises étant extraordinaires, son autorité l’était aussi. Le commandement qu’elle exerçait avait sa source dans l’idée qu’on s’était faite de sa valeur et de ses vues supérieures. Les grands seigneurs demeuraient en possession de commander les troupes et de conduire l’armée ; mais ils déféraient volontiers à cette héroïne, dont les succès étaient si éclatants.
Or tout ceci étant supposé, comme quelque chose de très conforme au détail des faits, il semble qu’il n’est pas difficile d’expliquer comment la Pucelle ne se trouve pas toujours parmi les chefs, dans des dénombrements de troupes, dans des rôles dressés pour la solde des officiers et des soldats ; ou bien comment elle se trouve 488dans ces rôles sans compagnie d’hommes d’armes, et réduite à ne recevoir de la cour que ce qu’il fallait pour l’entretien de son équipage. Cela devait être ainsi, puisque la Pucelle ne possédait aucune charge dans l’armée ; puisqu’elle n’avait point de gens de guerre attachés particulièrement à sa personne, et obligés de combattre sous ses enseignes ; puisqu’elle ne devait pourvoir qu’à l’entretien de ses chevaux et de ses armes. Il fallait pourtant que cet équipage eût quelque chose de leste et de magnifique, puisqu’on voit dans des mémoires de la chambre des comptes qu’en 1429 le roi lui fit donner, dans l’espace de quatre mois, la somme de cinq cents écus d’or36.
À l’égard des observations qu’on a faites sur deux ou trois circonstances où Jeanne d’Arc essuya des contradictions de la part des généraux du roi Charles VII, les apologistes de cette fille n’en seraient pas fort embarrassés. Il est vrai qu’au siège d’Orléans, les seigneurs de l’armée résistèrent aux avis de la Pucelle, lorsqu’elle proposa d’attaquer la bastille Saint-Laurent ; mais il faut considérer que cette résistance ne venait point de ce qu’ils avaient peu d’égard pour Jeanne d’Arc ; elle venait uniquement du scrupule qu’ils se faisaient d’aller attaquer les Anglais ce jour-là, qui était la fête de l’Ascension. Ils ne furent point d’accord de besogner cette journée, dit l’historien anonyme, pour la révérence du jour37.
L’entrevue du connétable de Richemont avec la Pucelle demanderait peut-être plus de discussions. 489Il faudrait d’abord examiner les deux diverses relations publiées sur cela. Car, si dans la Vie du connétable on lit que les chefs de l’armée française refusèrent d’aller combattre ce prince, comme la Pucelle le conseillait, et que ce prince, de son côté, parla d’un ton ferme à la Pucelle, on trouve dans l’histoire anonyme, tant de fois citée, que le connétable se recommanda à cette fille pour rentrer dans les bonnes grâces du roi. Voici les termes de cet ancien auteur :
Et d’autant que ledit connétable était en l’indignation du roi, et à cette cause tenu pour suspect, il se mit en toute humilité devant ladite Pucelle, lui suppliant que, comme le roi lui eût donné puissance de pardonner et remettre toutes offenses commises et perpétrées contre lui et son autorité, et que pour aucuns sinistres rapports, le roi eût conçu haine et mal-talent contre lui […] la Pucelle le voulût de sa grâce recevoir pour le roi au service de sa couronne, afin d’y employer son corps, sa naissance et toute sa seigneurie, en lui pardonnant toute offense. Et à cette heure était là le duc d’Alençon et tous les hauts seigneurs de l’ost qui en requirent la Pucelle, laquelle le leur octroya, moyennant qu’elle reçût en leur présence le serment d’icelui connétable, de loyalement servir le roi, sans jamais faire ni dire chose qui lui doive tourner à déplaisance. Et à cette promesse tenir ferme sans l’enfreindre, et être contraints par le roi, si ledit connétable était trouvé défaillant, lesdits seigneurs s’obligèrent 490à la Pucelle par lettres scellées de leurs sceaux38.
Ce trait ne s’accorde point avec celui de l’histoire du connétable ; mais lequel des deux est le plus conforme à la vérité ? C’est ce qu’il n’est pas possible de décider. Il nous semble seulement que ces promesses des seigneurs, ces lettres scellées de leurs sceaux, sont des circonstances qui appuient la relation de l’historien anonyme.
Supposons toutefois qu’on voulût s’en tenir à l’histoire du connétable, nous ne voyons pas quelle preuve on en pourrait tirer contre la Pucelle ; car enfin serait-il bien étonnant que les seigneurs français, tout déterminés qu’ils étaient à la suivre et à lui obéir, quand il fallait combattre les ennemis de l’État, se fussent refusés à elle pour combattre un prince qui venait défendre Charles VII ? Serait-il étonnant que le connétable, qui ne connaissait alors la Pucelle que par les bruits publics, ne fût pas encore déterminé sur l’idée qu’on devait avoir de sa mission ? Un militaire comme lui ne pouvait-il pas douter si cette fille, qu’il voyait pour la première fois, était animée de l’esprit de Dieu ou de l’esprit de mensonge ? Nous le répétons en finissant cet article : on ne voit pas quelle altération cela pourrait mettre dans la gloire ou le mérite de la Pucelle, quand on supposerait la vérité de cette relation.
491Vertus de la Pucelle d’Orléans Troisième raison pour la croire inspirée de Dieu
Le torrent des historiens rend si hautement témoignage aux vertus de la Pucelle, que nous sommes dispensés de raisonner beaucoup sur cet article. On trouve partout que Jeanne d’Arc était irréprochable pour la conduite39 ; qu’elle avait recours à Dieu dans toutes ses actions ; qu’elle était compatissante à l’égard des pauvres, et qu’elle les assistait volontiers ; qu’elle approchait souvent des sacrements ; qu’elle inspirait aux soldats même une sorte de pudeur et de modestie ; qu’elle se déclarait en toute occasion contre le vice et le libertinage, faisant chasser de l’armée les femmes de mauvaise vie, et les poursuivant même à main armée40. On rapporte que, dans une de ces poursuites, elle rompit cette épée fameuse qui avait été découverte dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, dont le roi, dit l’historien Jean Chartier, fut bien déplaisant, lui disant qu’elle devait avoir pris un bon bâton et frapper dessus sans abandonner ainsi icelle épée41.
Pour le reproche qu’on lui fit tant de fois d’avoir pris des habits d’homme, les contemporains l’ont réfuté de toute sorte de manières. On peut lire ce que Gerson42, ou le vice-chancelier de Cologne, écrivit sur cela dès la première campagne de Jeanne d’Arc. Elle-même disait que cet équipage 492servait à la conservation de la chasteté ; qu’on n’aurait osé lui faire insulte tandis qu’elle paraissait toujours en armes, et qu’enfin la même inspiration qui l’avait envoyée au roi l’autorisait à porter cet habillement, qui après tout ne la rendait point méconnaissable, puisque personne n’ignorait ses entreprises et ses actions43.
M. de Thoyras objecte néanmoins deux choses contre sa réputation. Premièrement, dit-il, il y a des auteurs français qui l’ont accusée d’un mauvais commerce avec Baudricourt, d’autres avec Xaintrailles, d’autres avec le comte de Dunois, etc. Secondement, Polydore Virgile dit que, quand la Pucelle se vit condamnée, elle feignit d’être enceinte, et qu’à cause de cela on la garda quelques mois sans la faire exécuter44.
La réponse à ces deux objections se présente d’elle-même. On ne cite point d’auteurs contemporains qui aient accusé la Pucelle d’aucun mauvais commerce avec personne. Étienne Pasquier dit seulement que, de son temps, c’est-à-dire cent cinquante ans après elle, quelques-uns étaient si impudens et si eshontés, que de donner atteinte à sa réputation en matière de chasteté45. Il les réfute avec force, et il dit que ces gens-là sont aussi ennemis de la France que de la Pucelle.
Du reste, tous les anciens ont reconnu l’innocence de cette fille. Jamais on ne l’inquiéta sur ce point durant tout le cours de son procès46. Les Anglais s’assurèrent, dès les premiers moments qu’ils l’eurent entre leurs mains, qu’elle était toujours 493demeurée vierge. Ils eurent recours pour cela à des examens où la duchesse de Bedford entra elle-même ; et quand on fit la révision de toute la procédure, vingt-cinq ans après sa mort, les plus grands seigneurs du royaume, pris à serment par ordre du pape Calixte III, attestèrent qu’on n’avait jamais rien remarqué en elle que de très chaste et de très modeste ; d’autres témoins déclarèrent que la reine de Sicile, belle-mère du roi, et plusieurs autres dames de la cour avaient constaté son innocence et sa virginité par des épreuves semblables à celles dont la duchesse de Bedford avait voulu depuis se mêler47.
Quant à l’anecdote dont Polydore Virgile fait mention, elle mérite encore moins de créance, puisqu’elle est démentie par des faits manifestes. En effet, la Pucelle fut condamnée à Rouen le 30 mai 1431, et brûlée le même jour. Comment donc a-t-on pu écrire que quand elle se vit condamnée, elle feignit d’être enceinte, et qu’à cause de cela on la garda quelques mois sans la faire exécuter ?
Jusqu’ici nous avons dressé le mémoire justificatif de la Pucelle et de l’inspiration que tant de personnes lui attribuent. Nous sommes entrés dans la discussion de ce qu’on dit pour et contre cette opinion : voyons maintenant les autres articles ; examinons les autres sentiments.
494Article second Témoignages et raisons dont on se servit autrefois pour montrer que la Pucelle était coupable de sortilèges
Polydore Virgile, que nous venons de citer, dit que la Pucelle passait dans l’idée du public pour moins propre au métier des armes qu’aux opérations de la magie48. Ce public dont il parle étaient les Anglais et les Français du même parti. Personne aujourd’hui n’est de ce sentiment ; nous ne laisserons pas cependant de parcourir les témoignages et les raisons dont on s’est servi pour l’appuyer.
D’abord, en fait de témoignages, il semble qu’on ne peut rien souhaiter de plus ancien, de plus positif, ni même de plus respectable.
1° — L’Université de Paris, consultée par le roi d’Angleterre et par les juges commis à l’instruction du procès de la Pucelle, décida, le 14 mai 1431, toutes les facultés assemblées, que cette fille était atteinte et convaincue de superstition, de divination, d’invocation de démons, etc. Cette censure théologique fut envoyée au pape, aux cardinaux, au roi Henri VI, à l’évêque de Beauvais et aux autres juges ses collègues. Elle était raisonnée, motivée et revêtue de toutes les formes les plus juridiques49.
2° — L’évêque de Beauvais et le vicaire de l’inquisition, assistés de plus de quarante autres docteurs, déclarèrent de même, par un acte public du 49524 mai, que la Pucelle avait été superstitieuse, coupable de blasphème, de divination, de schisme, d’hérésie, etc.50.
3° — Le roi d’Angleterre Henri VI écrivant au duc de Bourgogne, et adressant ensuite la même lettre, en date du 28 juin, à tous les évêques de France, certifia que la Pucelle avait été trouvée par ses juges superstitieuse, devineresse de diables, blasphemeresse en Dieu et en ses saints : ce sont les termes de ce prince51.
4° — Enfin Jeanne d’Arc reconnut elle-même, avant sa mort, qu’elle avait fait superstitieuses divinations, qu’elle avait idolâtré en invoquant mauvais esprits, etc.52
Quant aux raisons qui servent à établir ce sentiment, on les tire du procès même de la Pucelle. Ainsi les docteurs de Paris disaient, après avoir examiné ces informations, que, dès sa jeunesse, Jeanne d’Arc avait honoré les fées ; qu’elle s’était vantée de prédire les choses futures ; qu’elle mettait dans ses lettres les noms de Jésus et de Marie, avec des croix figurées d’une manière superstitieuse ; qu’elle ajoutait foi à des apparitions et à des révélations qui ne pouvaient être que du malin esprit, etc. Toutes ces accusations et beaucoup d’autres furent vérifiées par les juges de Rouen, et la Pucelle fut censée les confirmer par les aveux qu’elle fit avant sa mort.
Telle sont à peu près toutes les preuves de cette opinion ; mais quelle impression peuvent-elles faire sur des esprits raisonnables ? L’Université de Paris 496n’était alors que le reste d’elle-même. Tous ses meilleurs sujets avaient suivi le roi Charles VII, et faisaient leurs fonctions à Poitiers, aussi bien que les magistrats du parlement. L’évêque de Beauvais avec ses collègues étaient vendus aux Anglais, et n’avaient garde d’absoudre la Pucelle, dont la prise avait été un sujet de triomphe pour tous les ennemis de Charles VII. Le roi d’Angleterre était comme la partie principale de Jeanne d’Arc ; en quoi les ministres de ce jeune prince n’eurent point assez d’égard pour la majesté royale, qu’ils commettaient ainsi avec une simple paysanne, dont tout le crime était d’avoir bien battu les Anglais, en défendant son maître légitime.
Quoi de plus frivole ensuite que les accusations de sortilège, de fausses divinations, de superstitions, d’apparitions des malins esprits ? La Pucelle nia toujours qu’elle eût jamais voulu déshonorer Dieu, les saints, l’Église et elle-même, par aucune de ces mauvaises pratiques. Elle réfuta en particulier l’article du culte des fées, disant qu’elle ne les avait jamais vues ni entendues ; qu’elle allait seulement, étant jeune, offrir des couronnes et des fleurs à l’image de la sainte Vierge. Elle avoua bien qu’elle avait prédit plusieurs événements futurs, comme la découverte de l’épée qui était dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, comme la levée du siège d’Orléans, le sacre du roi, l’expulsion des Anglais ; mais elle assura qu’elle tenait toutes ces connaissances de Dieu et des saints, qui les lui avaient révélées. Elle confessa encore qu’elle mettait les noms 497de Jésus et de Marie avec une croix à la tête de ses lettres ; mais elle prétendit, avec raison, que cet usage était saint, et qu’elle l’avait appris de plusieurs ecclésiastiques qui faisaient la même chose.
Il est vrai qu’on trouve dans le procès manuscrit les rétractations que la Pucelle fit à deux reprises ; savoir, six jours avant son supplice, puis le jour même de sa mort. Dans la première, elle s’avoua coupable de superstition, d’idolâtrie, d’erreur dans la foi, de schisme, d’invocation de démons. Et dans la seconde, elle reconnut avoir été trompée par les apparitions dont il est si souvent parlé dans toute la suite de cette affaire.
Mais, premièrement, vingt-cinq ans après, les juges délégués du saint Siège pour revoir le procès de la Pucelle déclarèrent dans leur sentence que, s’il y avait eu abjuration de la part de cette fille, c’était par la force des tourments et par la crainte du feu qu’elle avait été extorquée ; qu’ainsi ils la cassaient et annulaient, comme indigne d’être reçue53. Secondement, il ne serait pas difficile en effet de concevoir comment une fille de dix-neuf ans, tourmentée par un interrogatoire de plus de quatre mois, enchaînée dans un cachot54, qui n’entendait que des menaces du feu, qui ne voyait que des juges armés de toute la sévérité des lois ecclésiastiques et civiles, se laissa enfin persuader d’avouer une partie de ce qu’on souhaitait d’elle. Troisièmement, il faut, remarquer, d’après les actes 498du procès, que Jeanne d’Arc ne fut pas plus tôt rendue à elle-même, qu’elle se repentit de ses aveux, et qu’elle regarda comme une grande faute d’avoir fait l’abjuration tant désirée par ses juges55. Ce fut même pour cela et pour avoir repris l’habit d’homme, qu’on la traita d’opiniâtre, d’incorrigible, de relapse, et qu’on l’abandonna au bras séculier. Mais, sur ce dernier article de l’habit d’homme repris dans la prison, elle protesta elle-même que la nécessité l’avait obligée d’en user ainsi ; et dans la révision du procès, on vit quelle avait dû être cette nécessité. Car il paraît, par les dépositions des témoins, qu’on la força secrètement de s’habiller encore en homme, et que, quand elle eut repris cet habit, elle n’osa plus le quitter, de peur que les soldats qui la gardaient ne fissent insulte à sa pudeur.
À l’égard des aveux qu’on lui impute d’avoir faits le jour même de son supplice, nous n’en avons que des témoignages suspects ; car ce ne fut qu’après sa mort, et dans le temps que bien des gens murmuraient de l’exécution, qu’on fit paraître des témoins qui attestèrent ce fait56 ; mais après tout, il ne serait pas encore fort étonnant que cette fille, condamnée aux flammes et prête à périr dans ce tourment, eût témoigné quelque émotion et quelque faiblesse. Les plus intrépides, en pareilles circonstances, éprouvent d’étranges révolutions, et tel qui n’a jamais tremblé dans le combat, frémit à l’aspect d’un bourreau et d’un bûcher. On pourrait en citer mille exemples.
499Article troisième Témoignages et raisons qui font croire à quelques-uns que les entreprises de la Pucelle d’Orléans furent une ressource ménagée au roi Charles VII par une intrigue de politique
Les raisonnements doivent avoir plus de lieu dans cet article que les témoignages : et la cause en est évidente. C’est que cette opinion est plutôt une affaire de système qu’un fait historique. Écoutons cependant le peu de témoins dont on nous a conservé les dépositions. Le pape Pie II, ou Gobelin son secrétaire, est constamment le plus ancien auteur qu’on cite en faveur de ce sentiment. Voici ses termes :
Quelques-uns pensent que les grands de la cour étant en dissension entre eux pour le commandement, quelqu’un, plus sage que les autres, imagina d’engager cette fille à dire qu’elle était envoyée de Dieu, afin que personne ne fit difficulté de se mettre sous sa conduite57.
Ce texte n’empêche pas que le même auteur n’ait rendu à l’inspiration de la Pucelle les témoignages que nous avons rapportés dans le premier article ; et l’on peut juger avec raison qu’en parlant comme on vient de voir, il a plutôt exposé l’opinion de quelques personnes que la sienne propre. Mais il s’ensuit toujours qu’il y avait donc vers le milieu du quinzième siècle des gens qui regardaient l’entreprise de la Pucelle comme un 500artifice. Il s’ensuit qu’on en parlait sur ce ton-là jusqu’en Italie, où l’auteur écrivait. Tout cela est vrai, répondent ici les partisans de la Pucelle ; mais quelle autre conséquence prétendrait-on en tirer ?
Ce système de politique a été du goût de quelques-uns ; cela devait être ainsi, vu la multitude des opinions qui naissent tous les jours sur les faits où l’on remarque de l’extraordinaire. La Pucelle se présente à un grand roi ; elle lui promet des choses auxquelles il n’y avait alors aucune apparence ; elle se met à la tête des troupes françaises ; elle opère partout des prodiges de valeur ; elle fait traverser au roi une partie de la France pour le conduire à Reims ; tous les esprits sont en suspens sur des événements si singuliers ; quelques-uns croient y voir de la politique ; mais la multitude des spectateurs, le torrent des écrivains y trouve une protection toute particulière du Ciel.
Cependant, continuent les mêmes défenseurs de la Pucelle, aucun de ceux qui ont conversé avec cette fille n’a mis au jour, n’a divulgué par écrit ce soupçon d’artifice ; et cela n’est point encore étonnant ; car ceux qui ont conversé avec Jeanne d’Arc voyaient bien qu’il n’était pas possible d’expliquer par ce moyen le merveilleux de ses entreprises. Ce n’est pas la même chose à l’égard d’un étranger qui écrit des événements qu’il n’a point vus, qui raconte des faits passés bien loin de son pays. Il y mêle les bruits qui se répandent, vrais ou faux, fondés ou sans raison ; et c’est ce qui a dû arriver à Pie II, ou à son secrétaire, en parlant de la Pucelle.
501Étienne Pasquier témoigne que, de son temps, quelques-uns accréditaient encore le prétendu système politique58 ; ils comparaient cela avec l’artifice de Numa Pompilius, qui voulut se concilier de la vénération en publiant qu’il avait des entretiens secrets avec la nymphe Égérie. Le seigneur de Langey était de ce sentiment, si nous en croyons l’auteur des Recherches.
Juste Lipse pense de même, et il compare l’entreprise de la Pucelle avec les industries antiques dont l’histoire romaine fait mention59. Scipion, par exemple, passait pour entrer dans les conseils de Jupiter Capitolin. Sertorius se faisait accompagner d’une biche à laquelle il attribuait ses succès. Sylla montrait à ses troupes un sceau dont il prétendait qu’Apollon s’était servi. Ainsi, dit Juste Lipse, le roi de France Charles VII fit jouer avec succès la manœuvre de Jeanne d’Arc. Mais le malheur de cette fille rendit sensible le peu de solidité qu’il y avait dans ses prédictions.
Il y a bien des réflexions à faire sur ces textes du seigneur de Langey et de Juste Lipse. D’abord on ne sait pourquoi, dans la première édition de Pasquier, faite par lui-même, on ne trouve point nommé ce seigneur de Langey, mais seulement la comparaison de la Pucelle avec la nymphe Égérie. Cependant, comme on sait qu’en effet Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, écrivant sur l’art militaire, a traité l’histoire de la Pucelle d’invention artificieuse et politique, il faut lui opposer un autre écrivain de son temps qui l’a réfuté vivement 502sur cet article : c’est Guillaume Postel, auteur d’une infinité d’ouvrages, entre autres d’une Apologie contre les détracteurs de la Gaule60. Dans ce livre, il montre qu’on ne peut interpréter l’histoire de la Pucelle, comme fait l’auteur de l’Art militaire, sans contredire tous les contemporains, sans ruiner l’authenticité de tous les monuments, sans faire insulte à la noblesse française qui se serait laissé abuser jusqu’à combattre sous les ordres d’une petite villageoise. Mais posons, ajoute-t-il, que toutes les histoires sont fausses, que tous les hommes, il y a six-vingts ans, fussent des bêtes ; comment ont été les Anglais si mal avisés, que d’avoir accusé la Pucelle de sorcellerie et de révolte contre les lois, en changeant d’habit ; tandis qu’elle eût été beaucoup plus criminelle d’avoir abusé de la religion pour tromper un prince ? Car non seulement cette action la rendait digne de mort, mais c’était, continue Postel, pour le peuple agité et de guerres tourmenté, la plus grande cause du monde de blasonner et vitupérer le très-chrétien roi, qui, par fictions et menteries telles, comme vraiment efféminé, eût voulu faire la guerre.
Cet auteur veut dire que, si l’histoire de la Pucelle n’était qu’un jeu, cette fille eût bien mérité la mort ; que les Français en eussent pris occasion de se moquer de leur roi, et que les Anglais auraient triomphé d’une telle aventure. Nous retoucherons dans ce même article la plupart de ces raisons, et nous leur donnerons plus d’étendue. Revenons aux parallèles employés par Guillaume du Bellay et par Juste Lipse, pour expliquer les 503entreprises de la Pucelle et les succès de Charles VII.
Ce n’est point la comparaison arbitraire de quelque merveille récente avec les superstitions anciennes des Romains ou des autres peuples, qui doit toucher des esprits attentifs ; car, comme l’observe très à-propos Jean Hordal, historien de la Pucelle, il ne tiendrait donc aussi qu’aux critiques et aux libertins de comparer Moïse à Minos, de dire que, comme Numa Pompilius faisait semblant de consulter la nymphe Égérie, ainsi Moïse prétendit avoir conversé avec Dieu pendant quarante jours. En effet, les allusions ne manquent jamais aux esprits superficiels et hardis ; mais la question est de soutenir le parallèle, de constater les convenances, et c’est là qu’échoue toute idée de comparaison entre le conducteur du peuple de Dieu et les législateurs célèbres dans l’antiquité. Il en résulte seulement que la superstition a imité le vrai culte, et que l’illusion a voulu se parer des couleurs du langage de Dieu.
Ces principes doivent être appliqués, avec la proportion convenable, à l’histoire de la Pucelle ; et l’on voit combien l’application est aisée ; mais voyons un autre sophisme de Juste Lipse. La Pucelle, dit-il, a été prise par les Anglais, et brûlée comme magicienne61 ; donc les prédictions de cette fille et sa mission prétendue divine étaient des fables. Pour que le raisonnement fût bon, il faudrait, ou que les vrais prophètes, les gens envoyés de Dieu ne dussent jamais être exposés à la haine 504et à la méchanceté des hommes, ou que les Anglais eussent convaincu la Pucelle de magie et de prestiges. L’une et l’autre de ces conditions ne peuvent se prouver ; car, premièrement, les envoyés de Dieu sont souvent ceux qui souffrent le plus de persécutions, et en second lieu, le procès de la Pucelle fut une œuvre de cabale, de vengeance et d’iniquité.
Mais il semble que, dès les premiers exploits de la Pucelle, le chancelier Gerson, ou celui qui a écrit le petit ouvrage dont nous avons parlé, allait au-devant de la difficulté de Juste Lipse : car il ne s’ensuit pas, disait-il, que tous les événements doivent être heureux après un premier miracle ; et si la Pucelle ne réussissait pas dans la suite, il ne faudrait pas en conclure que tout ce qu’elle a fait jusqu’ici vient du malin esprit, ou ne vient pas de Dieu : ce serait un effet des secrets jugements de Dieu, ou la punition de notre ingratitude62. À quoi l’historien de la Pucelle, Jean Hordal, ajoute très judicieusement les exemples de Juda Macchabée et de Samson, dont la fin ne fut pas heureuse, quoiqu’ils eussent été envoyés de Dieu pour la délivrance du peuple d’Israël63.
M. de Thoyras met aussi l’historien Du Haillan dans la suite des auteurs qui ont cru que la Pucelle avait été induite par les seigneurs de la cour à jouer ce personnage. Il cite même les paroles suivantes, tirées d’un des premiers ouvrages de cet ancien écrivain français :
Quelques-uns ont trouvé mauvais que je dise cela, et que j’ôte aux Français 505une opinion qu’ils ont si longuement eue d’une chose sainte et d’un miracle, pour la vouloir maintenant convertir en fable ; mais je l’ai voulu dire, parce qu’il a été ainsi découvert par le temps qui découvre toutes choses, et puis ce n’est pas chose si importante qu’on la doive croire comme un article de foi64.
Quoique l’autorité de Du Haillan, qui vivait cent soixante ans après la Pucelle, ne soit pas comparable à celle des contemporains que nous avons cités, il est cependant à propos d’apprécier le texte qu’on vient de produire.
1° — Du Haillan, qui affirme ici que les démarches de la Pucelle furent un jeu des seigneurs de la cour, dit, deux pages plus haut, que c’était un miracle de religion, soit vrai, soit simulé ; et parlant ensuite du sentiment de ceux qui ne croient pas que la Pucelle fût inspirée de Dieu, il ajoute : Plusieurs estiment que c’est une hérésie ; mais nous ne voulons pas trébucher en elle, ni trop en l’autre créance. Or cela montre assez bien, ce semble, que cet auteur n’avait pas totalement pris son parti contre l’inspiration de la Pucelle ; et que si, quelques lignes plus bas, il décide, il affirme qu’il n’y eut point d’inspiration, ou bien il faut adoucir la force de ses expressions, ou il faut dire que le même homme, dans un très petit espace de discours, se contredit lui-même, paraissant tout à la fois douteux et assuré, balançant et déterminé ; ce qui ne forme pas le caractère d’un témoin ou d’un adversaire bien redoutable.
2° — Cet écrivain, dans son Histoire de France, dont nous avons consulté trois éditions, garde 506encore une sorte de neutralité entre les deux sentiments qui regardent la Pucelle ; de manière toutefois qu’il s’y étend beaucoup plus sur l’opinion favorable à l’inspiration de cette fille, que sur l’autre manière de penser, où il entre tant de critique et de soupçons contre elle.
3° — Enfin, Du Haillan fait tellement profession de contredire les opinions communes, et de parler de tout avec une hardiesse non accoutumée (ce sont ses termes), que son avis sur l’affaire présente peut bien être mis au nombre des singularités qui lui ont échappé.
Ainsi nous ne voyons pas que sa proposition, en la prenant même dans le sens le plus absolu, entame beaucoup la possession où l’on a été si longtemps de croire la Pucelle inspirée de Dieu.
Nous ne compterons point ici M. de Thoyras, ni quelques modernes, parmi les témoins qu’il soit nécessaire d’entendre. Leur opinion ne peut avoir d’autre autorité que celle du raisonnement. Il faut donc examiner, dans cet article, s’ils prouvent en effet que l’artifice et la politique aient été l’âme du phénomène historique que nous traitons.
M. de Thoyras raisonne de cette manière :
Si l’on suppose que, dans l’extrémité où les affaires de Charles VII se trouvaient réduites, lui-même, la reine sa femme, Agnès Sorel, ou quelqu’un de ses ministres, aient dressé cette intrigue, rien ne sera plus aisé que d’accorder les événements avec cette supposition. Il s’agissait de redonner du courage aux Français abattus par tant de pertes, et peut-être 507au roi lui-même, qui méditait sa retraite dans le Dauphiné. Doit-on trouver étrange qu’on se soit servi de cet artifice pour y réussir65 ?
À la suite de ces paroles, il semble que quiconque aime la vérité, doit faire réflexion que tout le système de M. de Thoyras et de ses semblables n’est qu’un tissu de conjectures opposées aux témoignages clairs, positifs et réitérés d’un très grand nombre de contemporains, qui n’ont vu ni artifice ni politique dans l’affaire de la Pucelle. Eh quoi ! ne pouvaient-ils donc pas démêler des intrigues qui se faisaient en quelque sorte sous leurs yeux, ou bien étaient-ils de concert avec le roi et les seigneurs de sa cour ? L’un et l’autre de ces deux partis sont encore un soupçon, un système ; et quand on supposerait que la plupart de ces témoins oculaires, par exemple Jean et Alain Chartier, le héraut Berry, l’historien anonyme, Guy Pape, Gerson, ou celui qui porte son nom, Jean Nider et les autres, ont manqué de discernement ou de bonne foi, Monstrelet, qui était flamand et de la cour du duc de Bourgogne, devrait-il se trouver dans le même cas ? Disons quelque chose de mieux : les Anglais de ce temps-là et les Français anglicans n’auraient-ils pas pu pénétrer le mystère, ne se seraient-ils point défiés que la Pucelle eût été préparée pour jouer ce personnage ? Cependant on ne trouve aucun vestige de cela dans toute la suite du procès de Jeanne d’Arc. On remarque seulement que la Pucelle y est accusée de maléfice, de superstition, d’impiété et de blasphème. L’interrogatoire contient une 508infinité de questions, et jamais celle-ci : N’est-ce point le roi et les gens de sa cour qui vous ont engagée à faire des prédictions, et à vous mettre à la tête des troupes ?
Or, si l’on eût soupçonné l’intrigue, sans doute que l’interrogation n’eût pas manqué ; et si l’on eût trouvé la Pucelle coupable de cette feinte, quel triomphe pour ses ennemis ! Quelle justice même, et quelle sainteté dans la sentence qui l’eût condamnée au feu ! Car c’eût été véritablement alors une fille sacrilège, impie, coupable de blasphème et d’irréligion. C’est ici que revient tout le raisonnement de Postel, et il est très solide.
On dira que Jeanne d’Arc était très adroite, très dissimulée et très habile à conduire une affaire délicate, et très ferme à la soutenir ; mais y pense-t-on bien, et doit-on supposer tant de qualités dans une paysanne de dix-neuf ans, réduite à un cachot, chargée de chaînes, menacée des flammes durant quatre mois, et désormais sans espérance du côté de ceux qu’elle avait auparavant servis avec tant d’adresse et de succès ? Pourquoi s’obstine-t-elle néanmoins à se dire toujours envoyée de Dieu, inspirée du Ciel pour la défense de son roi ? Ces réflexions, prises de l’état, de l’âge et des qualités d’une personne de cette espèce, amènent tout naturellement une autre observation, que tout esprit raisonnable doit placer encore vis-à-vis des conjectures de M. de Thoyras.
Car, quand on considère la situation où se trouvait Charles VII lorsque la Pucelle vint se présenter à lui, imagine-t-on bien que ce prince et ses 509courtisans pussent jamais s’aviser de recourir à une pauvre fille de la campagne, à peine sortie de l’enfance, élevée toute sa vie dans une cabane ou à la suite des troupeaux ? Et pour quelles fonctions encore se seraient-ils adressés à elle ? Pour des opérations militaires, et des opérations très difficiles, très hasardeuses, très compliquées. Il s’agit d’abord de faire entrer un grand convoi dans Orléans, puis d’attaquer les Anglais postes avantageusement, de les chasser de leurs bastilles. Après cela, il faut conduire le roi à Reims, malgré les armées ennemies qui courent la campagne, et à travers des villes révoltées qu’on sera obligé de forcer. Tous les braves de Charles VII, les Dunois, les Xaintrailles, les La Hire, les Culant, les Gaucourt, n’osent former de tels projets ; à peine peuvent-ils tenir encore quelques jours dans Orléans. N’importe, on veut que le roi et ses amis, que ces seigneurs-là mêmes, qui ont tant d’affaires sur les bras, dressent le plan de l’histoire de la Pucelle, qu’ils disent au roi : Sire, voici un dernier moyen de redonner du courage à vos troupes ; prenez une jeune paysanne, faites lui dire qu’elle est envoyée de Dieu, mettez la à notre tête, et peut-être que tout ira bien.
En vérité cette idée est unique en son espèce, et tellement unique qu’on ne s’accoutume point à la trouver probable. Des généraux d’armée, chez les Romains, ont bien fait semblant de voir Castor et Pollux à la tête d’un camp, pour ranimer l’espérance de leurs soldats. Un autre a feint que Jupiter Stator le protégeait, 510et cette idée a suspendu une déroute commencée. Mahomet s’est donné du crédit auprès des siens, en leur persuadant qu’il avait des entretiens avec l’ange Gabriel ; mais aucun prince, aucun général conçut-il jamais le projet bizarre, pour ne rien dire de plus, de relever ses espérances et celles de ses gens, en leur donnant pour chef une jeune fille qui prétend avoir des visions ?
Cependant ce n’est encore là que le prélude de la comédie ; on trouve, à plus de cent lieues de la cour, une fille jusque-là inconnue ; elle n’a que dix-sept ans, elle n’a vu que son hameau, elle n’a jamais monté à cheval, elle est d’ailleurs extrêmement réglée dans sa conduite, sage, modeste, craignant Dieu. C’est sur elle qu’on jette les yeux pour en faire un général d’armée. Sur-le-champ elle bâtit un système de visions et de révélations pour se donner du relief ; elle consent à vivre parmi des soldats, habillée en homme, et armée de toutes pièces ; elle prend même un ton de commandement, pour se faire obéir des officiers de l’armée ; elle apprend, ou plutôt elle devine à demi-mot toutes les règles de l’art militaire ; attaquer, défendre, combattre sur des remparts et en pleine campagne, lancer le trait, frapper de l’épée, rallier des troupes, se retirer en bon ordre, tout cela lui devient familier. On lui fait traverser un grand pays pour aller au roi ; rien ne l’arrête dans son voyage, quoique la campagne soit couverte d’ennemis. Le roi l’écoute et se moque d’elle en apparence, pour mieux jouer son personnage. 511Il la fait examiner par des docteurs, pour accréditer de plus en plus la fable. Jeanne d’Arc, bien instruite, se tire de tout avec habileté ; elle fait mille belles prédictions avec assurance ; elle obtient un cheval, des armes et un corps de dix ou douze mille hommes ; elle marche à Orléans, tout plie devant elle, les ennemis sont chassés, dissipés, détruits partout. Cette paysanne est un foudre de guerre. Le roi, sous ses pas et sous ses ordres, va se faire sacrer à Reims. Elle demande alors son congé pour retourner au village ; c’est ici que sa politique l’abandonne ; car on ne s’arrête point dans un si beau train de fortune et de gloire ; mais on lui refuse cette permission ; elle continue de servir ou plutôt de commander. Malheureusement elle est prise à Compiègne, et brûlée ensuite à Rouen, par des ennemis assez peu éclairés pour ne voir dans tout son procédé que de l’extraordinaire et de la magie, non de l’artifice, de la collusion, du jeu et du système.
Toute cette histoire, sans doute, ressemble aux fictions des poètes. On nous la donne cependant pour quelque chose de fort raisonnable et de bien suivi ; on y trouve du naturel. Il est facile, dit M. de Thoyras, d’expliquer, suivant ce système, la plupart des choses qui paraissent extraordinaires dans la Pucelle. On peut bien, ce semble, en appeler au jugement de tout homme sensé ; et M. de Thoyras, qui était un militaire, aurait bien dû savoir que le métier de la guerre est trop sérieux, trop difficile, pour se mener par de petites industries comme celles-là.
512Le même historien dit, qu’il n’est pas facile de juger si le roi était de l’intrigue, ou s’il fut lui-même trompé. On peut conseiller aux bons Français qui penseraient comme M. de Thoyras, de dire que Charles VII n’était pas du système. Cela ôte à ce prince un ridicule dont on ne pourrait l’exempter en le mettant de la partie. D’ailleurs, s’il y était entré, concevrait-on bien tout le fin de sa conduite à l’égard de la Pucelle ? Cette première entrevue, où il paraît si surpris de ce qu’elle propose, ces rebuts réitérés, ces fréquents conseils pour savoir ce qu’il fallait lui accorder, cet envoi à Poitiers, ces examens rigoureux de la part des docteurs ; tout cela n’est-il pas trop lent, trop peu animé pour une cour où l’on devait être fort empressé à mettre la Pucelle en œuvre ?
Si le roi a été trompé comme tant d’autres, c’est donc le comte de Dunois, ou Baudricourt, ou quelque autre officier bien intelligent et bien zélé qui a conduit l’intrigue ? Mais toutes les difficultés déjà faites ci-dessus se représentent à nos yeux. Comment ont-ils imaginé un tel expédient ? Comment ont-ils espéré qu’il réussirait ? Comment n’ont-ils pas craint plutôt que le mauvais succès n’exposât le roi aux railleries du public, aux parlers du monde, comme dit Monstrelet ? Comment les historiens qui ont écrit en ce temps là n’ont-ils rien su de ce système ? Comment l’historien anonyme, qui était à Orléans avec le comte de Dunois, l’a-t-il ignoré ? Et pour dire quelque chose en particulier de ce comte, qui vivait encore lorsque 513le pape ordonna la révision du procès de la Pucelle ; comme on eut jugé à propos de l’interroger sur la conduite de cette fille, il prêta serment devant les commissaires du saint Siège, et il déclara qu’il avait toujours regardé les entreprises de Jeanne d’Arc comme l’effet d’une inspiration divine66 ; qu’il ne s’était point trouvé à la cour quand elle y fut présentée ; mais que, quand il avait appris les promesses qu’elle faisait de chasser les Anglais des environs d’Orléans et de conduire le roi à Reims pour y être sacré, il avait envoyé à Chinon pour être informé de ces particularités ; qu’enfin, depuis les fréquents rapports qu’il avait eus avec Jeanne d’Arc, pour les opérations de la guerre, il s’était toujours assuré de plus en plus qu’elle était inspirée d’en haut. Voilà un prince témoin de tout et pris à serment, qui proteste qu’il n’a point trempé dans ce complot, dont on soupçonne toute l’histoire de la Pucelle.
Baudricourt, si nous en croyons l’histoire anonyme, Jean Chartier, le procès de la Pucelle, et la révision qui en fut faite en 1456, n’a point formé non plus le projet de cette manœuvre.
1° — L’anonyme dit que, quand Jeanne d’Arc s’adressa à lui, il réputa ses paroles à moquerie et dérision, s’imaginant que c’était un songe et fantaisie67.
2° — Jean Chartier dit que Baudricourt et plusieurs autres ne faisaient que rire et se moquer de la Pucelle, et réputoient icelle Jeanne pour simple personne, et ne tenaient aucun compte de ses paroles68.
3° — La Pucelle soutint toujours dans son interrogatoire, 514que Baudricourt l’avait rebutée jusqu’à deux fois, et qu’il ne l’écouta qu’à la troisième instance69.
4° — Enfin, dans la révision de son procès, un gentilhomme nommé Jean de Novelompont, qui avait accompagné la Pucelle depuis Vaucouleurs jusqu’à Chinon, déposa que Jeanne s’était plainte à lui de n’avoir pas été écoutée de Baudricourt, lorsqu’elle lui proposa d’aller trouver le roi. Trois autres gentilshommes nommés dans les actes attestent la même chose.
Voici des témoins engagés par la religion du serment à dire la vérité. Il faut les supposer fourbes, menteurs et parjures, si l’on soutient encore que Baudricourt avait préparé Jeanne d’Arc au personnage qu’elle joua depuis. Et de quel droit ferait-on ainsi le procès à des gens de condition ; précisément pour sauver la conjecture de M. de Thoyras et de ceux qui pensent comme lui ?
C’en est assez sur cette matière. Finissons ce discours par la discussion du quatrième article.
Article quatrième Témoignages et raisons qui semblent prouver que la Pucelle était dans l’illusion
Ce sentiment est une espèce de modification que M. de Thoyras met à l’opinion précédente. Il soupçonne que Charles VII ou les seigneurs de sa cour imaginèrent l’intrigue de la Pucelle, mais 515que cette fille ne s’y prêta que parce qu’elle était trompée. Du reste, il ne nous explique point comment elle serait ainsi tombée dans l’illusion. Il ne dit point si c’eût été par l’adresse des personnes intéressées à la mettre en jeu, ou si cette fille elle-même se fût laissé égarer par ses imaginations. Peu importe après tout de savoir l’origine de la séduction, si la séduction même est réelle. C’est ce qu’il faut discuter en peu de mots.
Les témoignages sur ce point sont tirés de la vie même de la Pucelle et de son procès. Partout cette fille a des visions : tantôt c’est saint Michel qui se manifeste à ses yeux ; tantôt elle a des entretiens avec sainte Marguerite et sainte Catherine ; tantôt elle assure que saint Louis et saint Charlemagne prient dans le ciel pour la conservation du royaume : ce sont des voix qu’elle entend, soit dans sa jeunesse à Domrémy, sa patrie, soit en combattant pour le roi, soit dans sa prison de Rouen. Outre cela, elle fait des prédictions sans nombre ; elle démêle le roi parmi tous ses courtisans, sans l’avoir jamais vu ; elle prophétise sur l’épée fameuse enterrée dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois ; elle annonce au roi des victoires signalées. Après le plan général de tous ces faits qui sont expliqués très au long dans les mémoires du temps et dans le procès de la Pucelle, on produit les raisons suivantes.
Ces prétendues merveilles, dit-on, ressemblent fort aux rêveries des visionnaires ; on a vu de tout temps des illuminées, des dévotes prophétesses, 516des extatiques. Toute la différence entre elles et Jeanne d’Arc, c’est que celle-ci a transporté ses fantômes d’imagination à des entreprises militaires, et que la plupart des autres se sont tenues dans la sphère de leur état.
Au reste, continue-t-on, quoiqu’il ne soit ni possible ni nécessaire de connaître toutes les circonstances du fanatisme de cette fille, il ne serait peut-être pas fort difficile d’en deviner quelques traits. On aura pu la séduire d’abord par l’appareil de deux ou trois révélations, et l’on aura employé pour cela quelques-uns de ces petits artifices dont on s’est servi tant de fois, lumières subites, voix inconnues, fantômes ménagés à propos : tels ont pu être les premiers ressorts de ce jeu singulier. Ensuite cet esprit faible n’aura vu partout que des saints et des anges, n’aura entendu que des voix célestes, et cette manie l’aura accompagnée jusque dans ses courses militaires. Tout de même, voyant que le ton prophétique lui attirait de la considération, elle aura continué de le prendre à l’égard du roi et de son royaume, à l’égard des amis et des ennemis ; et tout cela, secondé d’un air de piété, d’une conduite assez réglée, d’un éloignement marqué pour le libertinage, aura fait fortune dans le monde.
Que de systèmes, doit-on dire en lisant tout ceci ! Que de conjectures et de subtilités ! Ce qu’on y oppose n’est-il pas beaucoup plus historique, plus uni, plus analogue aux faits et aux circonstances ?
Premièrement, on remarque que la plupart des 517révélations de la Pucelle sont racontées dans le procès qui lui fut fait à Rouen : c’est comme l’histoire générale des phénomènes extraordinaires dont on dit que sa vie fut remplie. Or, quoiqu’on ne doive pas refuser toute créance aux actes de cette procédure, surtout dans les cas où les Anglais, ennemis de Jeanne d’Arc, n’ont eu aucun intérêt à changer ou à corrompre ses aveux, il faut cependant observer que, quand on en fit la révision vingt-cinq ans après, un témoin des plus considérables vint déposer qu’ayant été nommé pour écrire les réponses de la Pucelle, les commissaires avaient commandé d’écrire autrement qu’elle ne disait ; mais qu’il avait refusé de le faire, et qu’en conséquence deux autres greffiers avaient été apostés pour dresser l’information selon qu’il plaisait aux juges70.
Or, sur cette déposition et sur bien d’autres qui constataient la mauvaise foi de ce tribunal, les délégués du saint Siège déclarèrent que les actes du procès de la Pucelle étaient faux, subreptices, et cauteleusement dressés, que la vérité y était anéantie, la confession de la Pucelle corrompue et falsifiée71. Il s’ensuit de là qu’on peut douter raisonnablement de beaucoup d’articles contenus dans ces actes, et en particulier de quelques-uns qui touchent les révélations de Jeanne d’Arc. Par exemple, dans sa réponse au cinquante-unième article de l’interrogatoire, elle dit qu’elle avait été accompagnée d’un ange, quand elle se présenta au 518roi Charles VII à Chinon ; que cet ange fut vu de tout le monde, qu’il mit une couronne d’or sur la tête de ce prince, et que cette couronne était encore actuellement à Reims. Mais depuis elle varia sur tous ces articles, et elle déclara que l’ange dont elle avait parlé n’était autre qu’elle-même, et que par cette couronne mise sur la tête du roi, elle entendait celle dont ce prince devait être couronné à Reims, suivant les promesses qu’elle lui en avait faites de la part du Ciel. Or tout ceci semble fort suspect ; car on ne conçoit pas comment cette fille, qui avait du bon sens en toute autre affaire, eût avancé une chose aussi aisée à réfuter, puisqu’elle citait, comme témoins oculaires, le roi et tous ses courtisans, qui cependant n’avaient vu ni cet ange, ni cette couronne, ainsi qu’elle le confessa depuis dans sa rétractation.
En second lieu, la manière dont on s’y prend pour expliquer le fanatisme qu’on impute à Jeanne d’Arc, n’est pas bien entendue. On suppose qu’elle aura été séduite d’abord par l’artifice de quelque serviteur fidèle de Charles VII, par Baudricourt si l’on veut, sans doute dans le dessein de la faire servir aux opérations militaires où elle se signala bientôt après ; mais voici une difficulté insoluble qui se présente. Les premières annonces que la Pucelle prétendit avoir reçues du Ciel en faveur de Charles VII avaient précédé de près de cinq années le voyage qu’elle fit à la cour, et la levée du siège d’Orléans ; car elle protesta toujours 519que, dès l’âge de treize ans, elle avait connu les volontés de Dieu sur cela. Dira-t-on que depuis cinq ans Baudricourt ou quelque autre la préparait à ce manège ? Elle n’avait que treize ans alors : vient-il en pensée à qui que ce soit de jeter les yeux sur un enfant de cet âge pour rétablir un royaume ; et cinq ans avant le siège d’Orléans les affaires de Charles VII avaient elles besoin d’une dernière ressource comme celle-là ? On voit que tout s’écroule dans une hypothèse si mal appuyée.
Troisièmement, quand les partisans de l’inspiration de la Pucelle rejetteraient la plupart des visions attribuées à cette fille, soit parce qu’elles leur paraîtraient trop extraordinaires, soit parce que les preuves n’en seraient pas assez solides, cela les empêcherait-il de reconnaître l’ordre de Dieu dans la démarche principale qu’elle fit d’aller se présenter au roi pour faire lever le siège d’Orléans, et pour le conduire à Reims ? Toutes les raisons imaginables ne développent-elles pas la vérité de cette inspiration, et le témoignage des contemporains, et les actions prodigieuses de cette héroïne, et ses vertus personnelles, et ce caractère trop ferme dans les entreprises, trop suivi, trop maître de soi pour être l’effet du fanatisme et de l’enthousiasme ?
Où trouve-t-on, en effet, que des visions fantastiques aient jamais rendu une simple paysanne intrépide dans les combats, sage dans les conseils, attentive à profiter de toutes les circonstances, 520puissante à se faire obéir par des gens de guerre ? et quand est-ce que les extases d’une illuminée ont été suivies de la défaite d’un ennemi redoutable, de la réduction des villes et des provinces ? N’est-il pas plus raisonnable de dire avec Gerson, ou avec l’auteur qui porte son nom, dans le petit ouvrage déjà cité plusieurs fois, a Domino factum est astud, et est mirabile in oculis nostris72 ? [C’est l’œuvre du Seigneur, et c’est un miracle à nos yeux.]
Notes sur le discours
- [1]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 156.
- [2]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 19.
En celuy temps vint nouvelle qu’il y avoit une Pucelle d’auprès Vaucouleur, ès marches de Barrois, laquelle estoit âgée de vingt ans ou environ…
- [3]
Alain Chartier, Œuvres (1617), p. 69.
Celuy an en ce mesme temps de Karesme, arriva une jeune fille de l’eage de dix-huict à vingt ans, par devers le Roy au chastel de Chinon, nommée Jehanne du Liz la Pucelle,…
- [4]
Chronique du héraut Berry, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 376.
Venue à Chinon de la celebre Jeanne dite la Pucelle d’Orléans. — Cet an, en ce mesme temps de Caresme, arriva une jeune fille de l’âge de dix-huict à vingt ans, par devers le Roy, au chasteau de Chinon, icelle fille nommée Jeanne du Lis, dite la Pucelle…
- [5]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 504.
1429. Miraculeuse venue et entreprise de la Pucelle d’Orléans […] — L’an mille quatre cent vingt neuf, il y avoit une jeune fille vers les marches de Vaucouleur, natifve d’un village nommé Domp-Remy, de l’eslection de Langres (qui est tout un avec le village de Gras) fille de Jacques Daix et d’Isabeau sa femme,…
- [6]
Recueil de Denis Godefroy (1661), p. 906.
Plusieurs autheurs de toutes nations, ont parlé avec honneur de cette admirable fille, et entre autres Guy-Pape, conseiller au Parlement de Grenoble, environ l’an 1440, en fait mention en sa Question 84 en ces termes :
Vidi etiam temporibus meis Puellam Ioannam nuncupatam, quæ incepit regnare anno quo fui Doctoratus, quæ inspiratione divina arma bellica assumens, restauravit Regnum Franciæ, Anglicos expellendo vi armata, et Regem Carolum ad Regnum Franciæ restituendo ; quæ Puella regnavit tribus vel quatuor annis.
- [7]
Jean Gerson, Œuvres complètes, t. 4 (1728), p. 864.
De mirabili victoria cujusdam Puellæ de post fœtantes receptæ in ducem belli exercitus Regis Francorum contra Anglicos.
- [8]
Chez Jean Hordal, Heroinæ nobilissimæ Joannæ Darc… (1612), p. 50.
Extat libellus Germani cujusdam Laudayani anonymi Clerici qui inscribitur Sibylla Francica, seu de admirabili puella Joanna Lotharinga pastoris filia ductrice exercitus Francorum sub Carolo VII. in cujus primi rotuli principio habentur hæc verba.
Exorto nuper rumore aures audientium qui titillat, de quadam Sibylla in regno Franciæ, quæ exorsa est prophetari, fama rutilante fulgida, bonæ odore opinionis omnium respersa, vita, moribus, et conversatione spectabilis ; quam vulgus sanctitate dicit fulgere ; doctam quoque ad bella et præliorum eventuum præsciam…
- [9]
Chez Jean Hordal, Heroinæ nobilissimæ Joannæ Darc… (1612), p. 52.
Septimus haud leui authoritate Joannes Nider Sueuus, ordinis Prædicatorum Sacræ Theologiæ Professor et hæreticæ pestis inquisitor in suo insigni libro de Maleficis et eorum deceptionibus cap. 8. de hac bellatrice virgine ita testatur.
Infra decem annorum spatia noviter in Francia quædam virgo Joanna nomine tam Prophetico spiritu, quam miraculorum potestate, ut putabatur clarens…
- [10]
Saint Antonin, Chronique, t. III, titre 22, chapitre 9, §. 7.
Quo spiritu ducta vix sciebatur. […]
Credebatur magis spiritu Dei (ducta) : hoc patuit ex operibus ejus.
- [11]
Pie II, Commentaires (éd. 1614), livre 6, p. 154 :
Interea desperatis pene Francorum rebus, Puella sexdecim annos nata nomine Joanna, pauperis agricolæ filia, in agro Tullensi cum porcos custodiret, divino afflata spiritu, sicut res ejus gestæ demonstrant, relicto grege ac parentibus posthabitis, ad præfectum proximi oppidi, quod solum ejus regionis in fide Francorum remanserat, sese confert, ductoresque petit, qui sibi ad Delphinum iter demonstrent. […]
Fragili commissum sexui, ne Franci suo more superbientes sua virtute confidant, nec vesanam puellam quoquomodo putandum, cujus consilia sensu plena essent.
- [12]
Alain Chartier, Œuvres (1617), p. 831, (annotations de l’éditeur André du Chesne sur les œuvres de maître Alain Chartier).
- [13]
Annales de Laurent Bonincontri (Laurentii Bonincontrii miniatensis Annales), dans Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XXI (1732), p. 136 :
Johanna quædam virgo, quamquam rustica, quartum decimum agens annum, Carolo Regi Francorum dixit, se a Deo missam, ut Principissa belli contra Anglos fieret. […] excitatus est a Deo spiritus Puellæ, quæ regi consuluit quonam modo bellum administrari, et acies instrui deberet.
- [14]
Chronique de Guerneri Berni (Chronicon Eugubinum), dans Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. XXI (1732), p. 966 :
Come piacque il Nostro Signore Iddio, andò dal Re di Francia una Pulzella, la quale stava a guardare le Pecore, e disse al Re, che ella andava per parte d’Iddio, e se egli faceva quello, che egli diria, saria vincitore contro gl’ Inglesi…
- [15]
Monstrelet, vol. 2, chapitre 42 et suivants.
- [16]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 171 :
Mais il faut remarquer, sur ce sujet, que de ces deux articles, savoir, de la levée du siège d’Orléans et le sacre du Roi à Reims, il n’y a que le premier qui soit attesté par Jeanne elle-même dans son interrogatoire et qu’elle ne fait aucune mention du sacre du roi.
- [17]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 506 :
Lors il luy fut dit par la bouche de l’un d’eux, qu’ils venoient devers elle, pource qu’on disoit, qu’elle avoit dit au Roy, que Dieu l’envoyoit vers luy et monstrerent par belles et douces raisons, qu’on ne la devoit pas croire. Ils y furent plus de deux heures, où chacun d’eux parla sa fois, et elle leur fit des responses dont ils furent grandement esbahis; sçavoir, comme une si simple Bergere, jeune fille, pouvoit ainsi prudemment respondre.
- [18]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 506 :
Entre les autres il y eut un Carme Docteur en Theologie, bien aigre homme,…
- [19]
Monstrelet, vol. 2, chap. 42. Éd. 1603, p. 42 :
Si fut environ deux mois en l’hostel du Roy dessusdit : lequel par plusieurs fois elle admonnestoit par ses parolles, qu’il luy baillast gens et ayde, et elle rebouteroit ses ennemis, et exaulceroit sa Seigneurie.
- [20]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 159.
- [21]
Procès manuscrit, sur la fin. [Lettre reproduite dans l’article 22 du réquisitoire (séance du 27 mars 1431).]
- [22]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 172.
- [23]
Monstrelet, vol. 2, chap. 42.
- [24]
Monstrelet, vol. 2, chap. 42. Éd. 1603, p. 42.
- [25]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 162 et 172.
- [26]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 172.
- [27]
Rymer, Fœdera, t. X (1745), p. 241. Index des choses principales (Index rerum praecipuarum) :
Poulet (Willielmus), t. IV, p. 86.
- [28]
Procès manuscrit. [Interrogatoire du 1er mars 1431.]
- [29]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 163, 164.
- [30]
Monstrelet s’est aussi trompé, en disant qu’elle avait été longtemps chambrière en une hôtellerie ; qu’elle était hardie à monter les chevaux, et à les mener boire. Il faut plutôt croire sur cela les actes du procès, parce que cette circonstance de la vie de la Pucelle y est discutée contradictoirement.
- [31]
[Interrogatoire du 22 février (2e interrogatoire public).]
- [32]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 511 :
La Pucelle desiroit fort de faire partir et retirer entierement les Anglois du siege, et pour ce requit les chefs de guerre, qu’ils fissent une sortie à toute puissance, le jour de l’Ascension, pour assaillir la bastide Saint-Laurens […] ; mais les chefs de guerre ne furent point d’accord de sortir, ny de besongner cette journée, pour la reverence du jour.
- [33] Chronique de Richemont, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 755 :
Et bien tost monterent à cheval la Pucelle, Monseigneur d’Alençon, et plusieurs autres. Toutesfois la Hire, Girard de la Paglaire, de Guitry et autres capitaines demanderent à la Pucelle ce qu’elle vouloit faire, et elle respondit qu’il falloit aller combatre le connestable ; et ils respondirent que si elle y alloit qu’elle trouveroit bien à qui parler, et qu’il y en avoit en la compagnie qui seroient plustost à luy qu’à elle, et qu’ils aimeroient mieux luy et sa compagnie que toutes les Pucelles du royaume de France.
- [34]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 509 :
Ladite Jeanne ordonna là dessus, que tous les gens de guerre se confessassent, et se missent en estat d’estre en la grace de Dieu…
- [35]
Le seigneur de Laval écrivant à son aïeule et à sa mère, après le siège d’Orléans, disait que les chefs de l’armée devaient partir et aller après la Pucelle. Voyez la Lettre de Guy de Laval, dans le recueil de Godefroy (1661), p. 895-897.
- [36]
Recueil de Godefroy (1661), extrait de Mémoires de la Chambre des Comptes p. 897 :
Item. Qu’à Jeanne la Pucelle la somme de cinq cent escus d’or, fut baillée à diverses fois, depuis quatre mois auparavant, par le commandement du Roy, pour les harnois et chevaux, par lettres dudit Roy, du 26 septembre 1429.
- [37]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 511 (cf. note 32).
- [38]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 517.
- [39]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 28, 29.
Et en toutes les autres choses estoit bien simple personne, estoit de belle vie et honneste, se confessoit bien souvent, et recevoit le Corps de nostre Seigneur presque toutes les semaines une fois…
- [40]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661).
- [41]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 29.
- [42]
Jean Gerson, Œuvres complètes, t. 4 (1728), p. 866.
Sequitur triplex veritas ad justificationem electe Puelle, de post fetantes accepte, utentis veste virili…
- [43]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 521 :
Et quand on luy demandoit pourquoy elle estoit en habit d’homme, et qu’elle chevauchoit ainsi en armes, elle respondoit, qu’ainsi luy estoit-il ordonné. Et que principalement c’estoit pour garder sa chasteré plus aysément ; aussi, que c’eust esté trop estrange chose de la voir chevaucher en habit de femme, entre tant de gens d’armes.
- [44]
Polydore Virgile, Histoire d’Angleterre, l. 27 (1651), p. 607 :
Sed Puella infelix priusquam ea pœna affecta sit, memor humanitatis, quæ unicuique innata est, simulavit se gravidam esse, quo aut hostes misericordia frangeret, aut faceret, ut mitius supplicium statuerent. Verum postquam ob eam causam, novem menses est servata ad partum, et res vana apparuit, nihilominus crematur.
La malheureuse jeune fille, avant l’exécution de sa peine, se souvint de l’humanité innée en chacun et feignit d’être enceinte ; soit pour apitoyer ses ennemis, soit pour les amener à adoucir le supplice. En conséquence on attendit neuf mois qu’elle accouche ; et quand la chose apparut vaine, elle fut brûlée.
- [45]
Étienne Pasquier, Recherches de la France (1621), p. 459 (l. 6, ch. 5) :
J’en ay veu de si impudens et eshontez, qui disoient que Baudricour capitaine de Vaucouleur en avoit abusé, et que l’ayant trouvée d’entendement capable, il luy avoit fait jouer cette fourbe.
- [46]
Jean Hordal, Heroinæ nobilissimæ Joannæ Darc… (1612), p. 174.
Commode autem idem proditi pudoris calumniam diluit his verbis. Insuper Angli per obstetrices sua etiam factionis inspici curabant virginem.
- [47]
Le père Gabriel Daniel, citant le procès de justification de la Pucelle (Histoire de France, 1729, t. VI, p. 98) :
La duchesse de Betfort s’étoit assûrée elle-même de la chasteté de la Pucelle par des preuves beaucoup plus convaincantes que cette duchesse ne l’eût souhaité.
François de Belleforest, Grandes annales et histoires générales de France, t. II (1579), p. 1175-1176 :
Tandis que la Pucelle Jeanne estoit en prison, la duchesse de Bethford la feit venir vers elle, l’evesque Cauchon luy conseillant, pour la faire visiter pour voir si l’effait correspondoit au nom qu’il luy donnoit, et si elle estoit point Pucelle : et que les sages femmes la visitans en presence d’icelle duchesse, elle fut trouvée sans nulle corruption, ny rupture des cloistres de la virginité.
- [48]
Polydore Virgile, Histoire d’Angleterre, l. 27 (1651), p. 607 :
Hæc Puella cum ultra fœminæ vires, sineque ulla sere peritia militaris disciplinæ, quam nunquam didicerat, multa facinora, et illa quidem egregia faceret, apud vulgus in suspicionem venit, ut diceretur magicis artibus ea omnia agere.
Cette jeune fille, aux forces bien supérieures à celles d’une femme et sans aucune expérience de la discipline militaire, qu’elle n’avait jamais apprise, accomplit de si nombreux prodiges que le peuple vint à la soupçonner et à raconter qu’elle usait des arts magiques.
- [49]
Du Boulay, Histoire de l’Université de Paris, t. V (1670), p. 394 et suivantes. Lettre à Henri VI, p. 402 :
A Tres-excellent, tres-haut, et tres-puissant Prince, le Roy de France et d’Angleterre, nostre tres-redouté et souverain Seigneur. […] C’est aussi le procez judiciaire contre telle femme que on nomme la Pucelle et ses esclandes, faultes et offenses, ainsi connuës et manifestes en tout ce royaume, dont nous avons escrit par plusieurs fois la forme et maniere, duquel procez nous avons sçeu aussi le contenu et demené à celuy par lettres à nous baillées et la relation faite de par vostre Excellence en nostre assemblée solemnelle par nos supposts tres-honorez et reverends maistres Jean Beaupere, Jacques de Lorraine et Nicole Midy, maistres en theologie, et lesquels aussi nous ont donné et relaté response sur les aultres points, dont ils estoient chargiez. […] Escrit à Paris en nostre Congregation solemnellement celebrée à S. Bernard, le 14. jour de May l’an 1431.
- [50]
Procès manuscrit. [Sentence de condamnation lue à Jeanne après une prédication publique au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen, le 24 mai 1431. Elle en interrompit la lecture et prononça la cédule d’abjuration. La teneur de la sentence après abjuration est reproduite en annexe de la séance du 24 mai ; celle de la sentence initiale en annexe de celle du 30 mai.]
- [51]
Procès manuscrit [actes postérieurs].
- [52]
Procès manuscrit [information posthume].
- [53]
François de Belleforest, Grandes annales et histoires générales de France, t. II (1579), p. 1179 :
… considéré que s’il y a eu abjuration, que ç’a esté par la force des tourmens qu’on luy a fait faire, et par la frayeur du feu duquel on la menaçoit : pour ce nous cassons, anullons, et condemnons ceste abjuration comme indigne d’estre receüe.
- [54]
Quelques-uns disent dans une cage de fer. [Procès en nullité, dépositions de Pierre Cusquel (1452, 1455), Thomas Marie (1452) et Jean Massieu (1455).]
- [55]
Procès manuscrit [séance du 28 mai 1431.].
- [56]
Procès manuscrit [information posthume, dépositions de sept témoins le 7 juin 1431.].
- [57]
Pie II, Commentaires (éd. 1614), livre 6, p. 158 :
Nonnulli existimant, quum Franciæ proceres, prospere succedentibus Anglorum rebus inter se dissiderent, nec alter alterius ducatum ferre dignaretur, ab aliquo qui plus saperet hoc vaframentum excogitatum, ut virginem divinitus missam assererent ducatumque petenti admitterent.
- [58]
Étienne Pasquier, Recherches de la France (1621), p. 459 (l. 6, ch. 5) :
Quelques-uns des nostres se firent accroire que ce fut une feintise telle que de Numa Pompilius dans Rome, quand il se vantoit communiquer en secret avecques Egerie la Nymphe, pour s’acquerir plus de creance envers le peuple, et telle est l’opinion du Seigneur de Langey au troisiesme livre de la discipline militaire, chapitre 3.
- [59]
Juste Lipse, Politicorum (1641), lib. I, cap. III, p. 47 :
Itaque usi vel abusi hac sæpe viri Principes ut P. ille Scipio, qui jovem in Capitolio consulebat ; Q. Sertorius, qui cervam circumducebat ; C. Marius, qui Syram quandam fatidicam Martham ; P. Sylla, qui in præliis præferre et ostentare solitus sigillum Apollinis et exempla plura. Sed illud Caroli VII. Gallorum regis eximium : cuius res accisas valde reparavit hoc commentum. (Virginis Gallicana enthusiasmus sive dolus.) Virguncula fuit Johanna Lotharinga, (a deo ne instincta, an humana aliqua fraude subornata?) quæ palam ad Regem venit, et mira constantia asservit divinitus se missam pellendis e Gallia Anglis. Res relata ad consilium : suasa, dissuasa. Regi admittere visum, et prudenter. Eius sane opera, imo et ductu (nam arma gerebat, et viris præibat) Aurelianum arcta obsidione liberatum, et pleraque alia fortiter ac feliciter gesta. Ad extremum tamen vacillavit vaticinii fides, cum Johanna capta ab Anglis et Rhotomagum ducta, igne exusta est ut præstigiatrix.
Ainsi, les hommes au pouvoir ont souvent fait usage, voire abusé de cela, tel Scipion qui consultait Jupiter au Capitole, Sertorius qui interprétait les mouvements d’une biche, Marius qui consultait une certaine Sibylle, Sylla qui avait l’habitude de porter et d’exhiber un sceau d’Apollon pendant les batailles, et bien d’autres encore. Mais l’exemple le plus remarquable est celui de Charles VII, roi de France, qui ainsi restaura sa situation…
- [60]
Chez Antoine du Verdier, Prosopographie, t. III (1605), p. 2164-2167 :
Brefve narration sur le faict de Jeanne la Pucelle prise et extraicte de l’histoire du Sieur du Haillan, et de l’Apologie de G. Postel, contre les détracteurs de la Gaule…
- [61]
Juste Lipse, Politicorum (1641), lib. I, cap. III, p. 47 :
Ad extremum tamen vacillavit vaticinii fides, cum Johanna capta ab Anglis et Rhotomagum ducta, igne exusta est ut præstigiatrix.
À la fin cependant, la foi en ses prophéties vacilla, et lorsque Jeanne fut capturée par les Anglais et conduite à Rouen, on la brûla comme magicienne.
- [62]
Jean Gerson, Œuvres complètes, t. 4 (1728), p. 866.
Præterea si frustraretur ab omni expectatione sua et nostra (quod absit) prædicta puella ; non oportebit concludere ea quæ facta sunt, a maligno spiritu, vel non a Deo facta esse ; sed vel propter nostram ingratitudinem, vel blasphemias, aut aliunde, justo Dei Judicio, licet occulto…
- [63]
Jean Hordal, Heroinæ nobilissimæ Joannæ Darc… (1612), p. 169.
Et quidem, an ideo Judas Machabæus, divinitus ad suæ gentis salutem excitatus non est, quia hostium manu dolisque in acie occubuit ? aut quia Samsonem eadem quæ Philistæos ruina obruit, minus ideo Christi morientis figuras minus ipse Deo carus fuerit ?
- [64]
Du Haillan, De l’état des affaires de France (1613), p. 157.
- [65]
Rapin-Thoyras, Histoire d’Angleterre, t. IV (1727), p. 170.
- [66]
François de Belleforest, Grandes annales et histoires générales de France, t. II (1579), p. 1177 :
Le premier qui fut cité et qui comparut fut Monsieur Jean Comte de Dunois et de Longue-ville, Lieutenant general du Roy par toutes ses terres et seigneuries : lequel interrogé, s’il n’estimoit pas que la deffuncte Jeanne estoit plus inspirée de Dieu que sollicitée par les hommes, respondit que plusieurs raisons le mouvoient à croire, que c’estoit inspiration divine…
- [67]
Chronique de la Pucelle, anonyme, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 505.
- [68]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII, dans le recueil de Denis Godefroy (1661), p. 28 (voir note 39).
- [69]
Procès manuscrit [séance du 22 février 1431].
- [70]
François de Belleforest, Grandes annales et histoires générales de France, t. II (1579), p. 1176 :
Le premier qui comparut pour estre ouy sur son serment fut Messire Guillaume Cauchon. […] Asseura qu’il avoit esté un de ceux qui escriverent les depositions, responces et excuses de la Pucelle, et qu’il avoit refusé d’escrire ainsi que les juges luy commandoient, et autrement que la fille ne respondoit : mais qu’il y en avoit deux autres qui en secret escrivoient tout diversement à ce que la Pucelle respondoit aux juges.
[Note du père Berthier :] Belleforest l’appelle Guillaume Cauchon. On ne sait si c’est le neveu de l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, lequel neveu vint déposer bien des choses contre son oncle.
[Les manuscrit du procès en nullité donne le nom du neveu et héritier de Cauchon : Jacques de Rinel, que Belleforest mentionne sans le nommer. Quant à celui qu’il nomme Messire Guillaume Cauchon, il s’agit évidemment de Guillaume Manchon, le principal notaire du procès de condamnation, qui déposa le 2 mai 1452 que les juges avait voulu qu’il rédigeât à leur guise, ce qu’il ne fit pas. Le rapprochement du père Berthier n’a donc pas lieu d’être ; il nous indique en revanche que le père n’a probablement pas consulté les originaux du procès en nullité, se fiant au commentaire de Belleforest.]
- [71]
François de Belleforest, Grandes annales et histoires générales de France, t. II (1579), p. 1179.
- [72]
Jean Gerson, Œuvres complètes, t. 4 (1728), p. 866.