Histoire : Livre 47
Livre quarante-septième
1423
Martin V convoque le concile général à Pavie
Le pape Martin V avait pris des engagements à Constance pour tenir le concile général dans le terme de cinq ans, et la ville de Pavie était le lieu où l’on devait s’assembler. On avait les yeux ouverts sur le pontife, on attendait l’effet de ses promesses. L’Université de Paris, toujours ardente quand il était question des intérêts de l’Église, députa quelques-uns de ses docteurs pour hâter la conclusion de cette grande affaire.
Le pape témoigna par ses réponses qu’il était très persuadé des effets salutaires qu’aurait le concile pour la réformation des mœurs, pour l’extirpation des hérésies, et pour la pacification de la chrétienté ; il promit de le convoquer incessamment, soit à Pavie, comme on en était convenu, soit ailleurs, si Pavie n’offrait pas un séjour assez tranquille ; il avertit l’Université de se préparer sur les points qui seraient à traiter dans l’assemblée ; Et nous espérons, ajoutait-il en adressant la parole aux docteurs247, que comme vous avez toujours marqué beaucoup de respect et d’obéissance pour le Saint-Siège, vous vous porterez encore avec zèle à tout ce qui pourra intéresser en cette occasion l’unité de la foi, la dignité du souverain pontife et la liberté de l’Église.
Le concile est transféré à Sienne
Martin V convoqua effectivement le concile général à Pavie par une bulle du 22 février 1423248. D’abord il ne s’y trouva, du côté de la France, que six députés, dont le plus distingué paraît avoir été Philibert de Saulx, évêque d’Amiens249. La peste menaçant Pavie, le concile fut transféré à Sienne en Toscane, et nous y remarquons alors, parmi les Français, l’archevêque de Besançon, l’évêque de Cavaillon, avec deux abbés de l’ordre de Saint-Benoît.
Il n’est pas tranquille en cette ville ; le roi d’Aragon ennemi de Martin V
Cette translation ne procura pas au concile toute la tranquillité dont il avait besoin. Alphonse, roi d’Aragon, ennemi de Martin V, entretenait des émissaires à Sienne, qui tâchaient de répandre des soupçons sur son élection, qui parlaient de la rappeler à l’examen, et qui lui opposaient les anciennes prétentions de Pierre de Lune : démarches tout au désavantage du concile de Constance, et toutes propres à ranimer le schisme.
Le concile est différé à sept ans, et l’on indique la ville de Bâle pour être le lieu de l’assemblée
On se défendit d’abord assez bien contre les artifices de ce prince, et les pères du concile condamnèrent encore les partisans de l’anti-pape ; mais les mêmes intrigues continuant toujours, et la division se mettant parmi les prélats, qui d’ailleurs étaient en petit nombre, on différa la célébration du concile jusqu’au terme de sept ans, toujours dans la vue d’accomplir le règlement fait à Constance, et il fut déterminé qu’on s’assemblerait à Bâle, ville épiscopale de la province de Besançon. Ce décret est daté du 19 février 1424, temps auquel le concile de Sienne fut dissous, après avoir renouvelé aussi les décrets déjà publiés contre les Wicleffites, et tenu quelques conférences sur un projet de réunion entre les Grecs et les Latins.
1424
Temps de la mort de Pierre de Lune
À ne considérer que les actes qui nous restent de cette assemblée, on croirait que Pierre de Lune était mort250, lorsque le concile frappa d’anathème ses adhérents : ce qui dut arriver vers le milieu de 1423 ; mais on en a des preuves positives qui fixent son décès au 29 novembre 1424. C’est un des prétendus cardinaux de son parti, nommé Jean Carrière, Français de nation et du diocèse de Rodez, qui nous apprend cette anecdote, d’où nous tirerons bientôt un grand nombre d’autres particularités251.
Il faut donc que la nouvelle de cette mort, répandue en Italie durant le concile de Sienne, fût un faux bruit ; et il est certain que le roi d’Aragon avait intérêt de le fomenter, parce qu’il se rendait par là extrêmement redoutable à la cour romaine, qui ne craignait rien tant que de voir ce prince maître de faire nommer encore un anti-pape.
Particularités de cette mort
Quoi qu’il en soit, le fameux Pierre de Lune, si respecté d’abord et si méprisé ensuite dans l’Église gallicane, mourut vers ce temps-là, âgé de quatre-vingt-dix ans. Il y en avait trente qu’il se maintenait dans une place qui ne fut jamais si vivement attaquée, ni si courageusement défendue. Ce long espace de temps paraît à quelques écrivains frivoles une démonstration contre la validité de ses droits. Trente années sur le Saint-Siège, ce serait, disent-ils, outrepasser le règne de saint Pierre, qui ne fut que de vingt-cinq ans, et démentir l’avis prophétique qu’on donne à tous les papes nouvellement élus, de ne point compter sur un pontificat aussi long que celui du prince des apôtres : raison frivole, encore une fois, puisqu’il n’est point vrai qu’on donne cet avis aux nouveaux papes dans la cérémonie de leur élection, et qu’il n’y a point d’oracle qui ait déclaré qu’aucun pape ne régnerait vingt-cinq ans. Il n’y a sur cet article que l’observation du fait qui ne laisse pas d’avoir quelque chose de singulier, vu le grand nombre de ceux qui ont gouverné l’Église, et la jeunesse de plusieurs qu’on a revêtus de cette dignité.
Caractère de ce prétendu pape
Les prétentions de Pierre de Lune sont trouvées défectueuses par bien d’autres endroits que par cette domination de trente années ; mais il fut persuadé ou entêté de ses droits, au point d’ordonner, en mourant, à deux cardinaux qui composaient sa cour à Paniscole252, de lui nommer un successeur, et il eut encore l’autorité de se faire obéir ; conservant, pour ainsi dire, jusque dans le tombeau, ce ton de commandement et ce talent extraordinaire de gouverner, qui fit son caractère.
Il eut d’ailleurs toutes les qualités d’un grand prince : l’étendue des connaissances, l’application aux affaires, l’intrépidité du courage, la liberté d’esprit dans les circonstances difficiles, la science des ressources, la patience ; sans compter bien des vertus qui gagnent les cœurs, la libéralité, la facilité à pardonner les injures, la conversation aisée et agréable ; tout cela soutenu d’une naissance illustre, d’une constitution de corps et d’esprit infatigable.
Son faible, et le plus grand peut-être qu’on puisse imaginer en ce genre, fut l’ambition. Il la porta à des extrémités dont l’histoire ne nous fournit point d’autre exemple. Ce défaut altéra dans lui les principes excellents qu’il avait reçus de la nature et de l’éducation. Pour se maintenir au premier rang, il devint soupçonneux, artificieux, fourbe, sans parole, sans bonne foi. Il donna dans des travers sans nombre, dans des bassesses flétrissantes ; il oublia quelquefois ce génie de dissimulation, de prudence et de vues profondes, où il n’avait point d’égal quand il pouvait modérer le désir insatiable de régner. Il se trouva dans des circonstances ménagées comme tout exprès pour lui procurer une gloire immortelle, s’il avait su sacrifier cette dignité qui n’était plus qu’un vain fantôme, qu’une ombre de grandeur pontificale. Aveugle sur de véritables intérêts, il voulut être pape jusqu’au dernier moment, et malgré l’univers entier, sans jamais se dire à soi-même qu’il désolait l’Église par son obstination, et qu’il se bâtissait un monument d’ignominie, de reproches et d’exécration, dont tous les siècles seraient témoins. On dit cependant que son cadavre demeura bien des années sans corruption : circonstance dont il vaut mieux ignorer les raisons, que d’y soupçonner du miracle. L’humilité et le détachement, qui font les saints, ne furent jamais les vertus de Pierre de Lune.
Intrigue des cardinaux de Pierre de Lune après sa mort
Au moment de sa mort, il ne se trouvait auprès de lui que deux de ses cardinaux, quoique le 27 novembre il en eût créé quatre, deux Aragonais et deux Français. Ceux-ci étaient absents : l’un s’appelait Dominique de Bonne-Foi253, et il prit le titre de cardinal-prêtre de Saint-Pierre-aux-Liens254 ; l’autre était Jean Carrière, qui eut le titre de Saint-Étienne au Mont-Célius. Les Aragonais établis à Paniscole étaient Julien Loba, qui se disait évêque d’Ostie, et Eximino Daha, qui se faisait appeler cardinal de Saint-Laurent.
Un des Français, c’était Dominique, cardinal de Saint-Pierre, se réunit bientôt aux Aragonais, et tous trois ensemble ils s’emparèrent du trésor pontifical. Ensuite, comme il fallait attendre les ordres du roi d’Aragon sur la conduite qu’on tiendrait à l’égard de la succession au trône apostolique, ils prirent grand soin de ne point divulguer le décès du pontife. Le roi manifesta ses volontés : ce fut de choisir un pape parmi ses sujets ; mais il semble que les deux cardinaux aragonais avaient seuls le secret d’Alphonse, car ils flattèrent longtemps le cardinal Dominique de faire tomber l’élection sur lui, et cependant Gilles Mugnos, chanoine de Barcelone, fut élu le 10 juin 1425, non sans un petit manège, où la simonie avait bien autant de part que le désir d’obliger le roi d’Aragon.
1425
Élection de Gilles Mugnos, qui prend le nom de Clément VIII ; Jean Carrière, prétendu cardinal, proteste contre cette élection, et il nomme pape un Français, qui se fait appeler Benoît XIV
Le cardinal Dominique ne fit qu’accéder aux deux autres, parce qu’il n’était pas porté pour Mugnos ; et durant tout ce temps-là le cardinal Jean Carrière était en France, où il ne savait rien de ces intrigues. Obligé néanmoins de se réfugier à Paniscole, parce qu’on ne voulut plus le souffrir dans le château de Turenne, qui avait été jusque-là le lieu de sa retraite, il osa protester contre l’élection de Mugnos ; ensuite, se regardant comme chargé seul de pourvoir l’Église d’un pasteur, il nomma pape un Français, dont on ne dit point le nom de famille, mais qui se fit appeler Benoît XIV. Ce qu’il y a de singulier, c’est que l’élection ne fut publiée que quatre ans après, c’est-à-dire en 1429, et Jean Carrière en donna pour raison que, durant ces quatre années, il avait voulu travailler à la pacification de l’Église, soit auprès d’Othon Colonne (Martin V) soit auprès de Gilles Mugnos, qui prenait le nom de Clément VIII.
On peut bien juger que ce n’était pas au château de Paniscole que ce prétendu électeur, représentant tout le Sacré Collège, faisait alors son séjour. Ses trois autres collègues et l’antipape Mugnos n’eussent pas souffert la présence d’un tel antagoniste : il s’était retiré chez le comte d’Armagnac ou chez l’archevêque d’Auch ; car l’un et l’autre entraient dans cette comédie de Jean Carrière, qui, voyant enfin que personne ne voulait se rendre à ses exhortations, publia, au mois de janvier 1429, l’élection de son Benoît XIV.
Lettre de Jean Carrière, sur l’élection de ce fantôme de pape ; le comte d’Armagnac consulte la Pucelle d’Orléans sur les trois papes
La lettre qu’il écrivit sur cela au comte d’Armagnac et à tous les fidèles est une pièce unique en son espèce. Toute l’histoire du grand schisme, depuis le conclave de Rome en 1378, y est détaillée, et sur la fin il exhorte tous les princes à se réunir à son parti, quoiqu’il fût le moins nombreux. Il ne paraît pas, en effet, qu’outre ceux dont on vient de parler, personne voulût s’engager dans ce nouveau schisme ; et le comte d’Armagnac y était si peu attaché, qu’il consulta la Pucelle d’Orléans, Jeanne d’Arc, sur le parti qu’il devait prendre entre les trois papes, Martin V, Clément VIII et Benoît XIV. La Pucelle, dont nous parlerons bientôt plus amplement, avait en ce temps-là beaucoup de réputation dans tout le royaume ; elle passait pour être extrêmement favorisée du Ciel et pour pénétrer les secrets les plus cachés. Le comte lui envoya au mois d’août 1429255 un courrier avec des lettres très respectueuses, où il exposait sa peine sur les trois élections : l’une faite à Constance ; l’autre à Paniscole, et la troisième tenue secrète longtemps par le cardinal de Saint-Étienne. On dit que Jeanne d’Arc répondit de Compiègne, où elle était alors ; qu’elle promit de penser mûrement à l’affaire que le comte proposait, et de lui faire savoir ensuite ce qu’elle aurait appris du Ciel à ce sujet.
Il est certain du moins que, dans le procès qu’on fit depuis à la Pucelle, une lettre portant son nom, et une lettre écrite par le comte d’Armagnac, furent produites pour montrer que cette fille n’avait pas été ferme dans l’obédience du pape Martin V, seul et indubitable souverain pontife, et pour lui reprocher qu’elle avait prétendu en savoir plus que toute l’Église, puisqu’elle s’était chargée de faire savoir au comte d’Armagnac ce que Dieu lui révélerait touchant cette question. La Pucelle ne reconnut point tous les chefs de l’accusation ; elle protesta qu’elle avait toujours été attachée à l’obédience de Martin V, et qu’il n’était jamais rien sorti de sa bouche ni de sa plume qui pût donner atteinte à l’autorité de ce pape.
Tels sont les traits qu’on nous a conservés de ce schisme particulier formé par Jean Carrière. Le faux pontife Benoît XIV en était l’idole plutôt que le chef ; il rentra apparemment bientôt dans le néant d’où il avait été tiré, car désormais il n’en est plus mention dans l’histoire. Sans la lettre de ce prétendu cardinal qui l’avait élu, et de celle du comte d’Armagnac à la Pucelle, nous aurions totalement ignoré cette promotion, qui ressemblait moins à une cérémonie ecclésiastique qu’à un jeu de théâtre. Nous avons cru toutefois devoir l’indiquer en peu de mots avec les sources d’où l’on en tire la relation, parce que les principaux rôles y furent joués par des Français. On y voit d’ailleurs que quelques-unes de nos provinces voisines des Pyrénées, comme le comté d’Armagnac et l’archevêché d’Auch, avaient peine à se dégager du schisme. Enfin ce trait d’histoire ne se trouve dans aucun écrivain français qui soit parvenu à notre connaissance.
Récit abrégé des querelles de Martin V
Nous devons dire aussi quelque chose de la brouillerie du pape Martin V avec le roi d’Aragon, Alphonse V, sans quoi toutes les narrations précédentes, et la plupart de celles qui suivent, ne seraient point assez intelligibles. La reine de Naples, Jeanne II, sœur de Ladislas, et fille de ce Charles de Duras (ou de la Paix), dont on a si souvent parlé dans cette histoire, avait adopté Alphonse pour se défendre contre Louis d’Anjou, troisième du nom, fils de celui que le concile de Pise avait reconnu pour roi de Naples, et petit-fils de celui que la reine Jeanne Ière avait appelé autrefois en Italie.
Le pape Martin V soutenait cette maison d’Anjou, et il n’en fallut pas davantage pour animer le roi d’Aragon contre lui : c’est la raison des mouvements qui traversèrent le concile de Sienne. Cependant la reine de Naples, Jeanne II, mécontente d’Alphonse, qui voulait agir en maître, cassa l’acte d’adoption, et transporta les mêmes droits à Louis d’Anjou, qui se trouva ainsi appuyé de toutes manières dans ses prétentions sur le royaume de Naples. Alphonse, ne pouvant douter que le pape n’approuvât ces nouveaux arrangements, se tourna de plus en plus du côté de l’anti-pape, qui était encore alors Pierre de Lune, et qui fut depuis Gilles Mugnos ; mais, comme Louis d’Anjou était devenu son rival, il commença par s’en venger en tombant tout-à-coup sur Marseille, qui appartenait à ce prince en qualité de comte de Provence.
Le roi d’Aragon pille Marseille ; il emporte les reliques de saint Louis, évêque de Toulouse
Le pillage de cette ville enrichit Alphonse. Il s’empara en même temps des reliques de saint Louis, évêque de Toulouse, qui avaient été transportées de l’église des Cordeliers dans la maison d’un particulier, apparemment pour les dérober aux recherches des Aragonais, qui dépouillaient toutes les églises. Cependant, comme le roi d’Aragon alliait une sorte de piété avec l’esprit d’ambition et de vengeance, il fit placer honorablement ces précieux restes du saint évêque dans la cathédrale de Valence, où ils sont encore256 ; car il ne fut jamais possible aux Marseillais, ni même au roi de France Charles VII, et au cardinal de Foix, légat du pape, qui les redemandèrent, de fléchir sur cela le roi Alphonse : ce prince mit toujours pour préliminaire de la paix, qu’il conclut enfin avec le pape Martin V, que les reliques de saint Louis demeureraient en sa possession.
Fin du schisme par les soins du cardinal de Foix
Ce fut donc en 1429 qu’on vit la fin du grand schisme, après plus de cinquante ans d’une résistance opiniâtre. Le roi d’Aragon, menacé et ajourné par le pape, aurait tenu encore longtemps, sans les égards qu’eut pour lui le cardinal de Foix, l’homme de son temps le plus propre à traiter les grandes affaires. On ne peut exprimer les services qu’il rendit à l’Église en cette occasion. Par ses soins, le roi Alphonse se réunit au Saint-Siège ; Gilles Mugnos abdiqua sa prétendue dignité, content d’être pourvu de l’évêché de Majorque ; ses cardinaux se dégradèrent eux-mêmes, et tout cela se fit avec des cérémonies qui assurèrent invariablement le pontificat à Martin V.
Cette négociation si importante fut terminée le 26 juillet 1429. Pour le comte d’Armagnac, que nous avons vu suivre l’obédience de Pierre de Lune, puis entrer dans le schisme particulier de Jean Carrière, ensuite rechercher les avis de la Pucelle sur le parti qu’il devait prendre entre les trois papes compétiteurs, ce ne fut qu’après de longues résistances, après bien des variations, qu’il se soumit à Martin V257. Il fallut que le roi Charles VII agît de concert avec le pape pour fixer cet esprit flottant. Les anathèmes de Rome et les menaces du roi en vinrent à bout. La réconciliation parfaite se fit sur la fin de 1429 ; et le pape lui en témoigna sa pleine satisfaction par un bref tout de tendresse.
Mort du cardinal Pierre d’Ailly
Le cardinal de Cambrai, Pierre d’Ailly, avait été un des plus grands ennemis du schisme, et il n’eut pas la consolation d’en voir l’extinction totale. Il était mort dès l’année 1425, dans une légation d’Allemagne que le pape lui avait confiée258. On rapporta son corps à Cambrai, où il est inhumé. Outre les divers ouvrages que nous avons cités de lui, on en a un grand nombre d’autres, la plupart de scolastique ou de piété, et quelques-uns concernant l’astrologie judiciaire, dont ce prélat faisait plus de cas qu’il ne convenait à son état et à ses lumières. Ce fut, du reste, un homme savant pour son siècle, irréprochable dans ses mœurs, attentif à maintenir la discipline de l’Église, bon Français, docteur zélé pour l’Université de Paris, et ami particulier du collège de Navarre, qu’il enrichit de sa bibliothèque, et encore plus de la gloire de son nom.
1426
Promotion de cardinaux : trois Français
La mort de Pierre d’Ailly et de plusieurs autres prélats du Sacré Collège engagea le pape à faire une promotion de douze cardinaux. Il les nomma le 24 mai 1426, et de ce nombre furent trois Français : Raymond Marosso, né au diocèse de Rodez, et évêque de Castres ; Jean de Rochetaillée, archevêque de Rouen, et Louis d’Allemand, archevêque d’Arles259. Ce dernier est très célèbre dans les histoires de ce temps-là, et nous le verrons souvent à la tête des plus grandes affaires. Il était fils du seigneur d’Arbent, bourgade dans le Bugey260. Il fut d’abord chanoine de Lyon, puis évêque de Maguelone, et ensuite archevêque d’Arles. Ses vertus lui ont mérité le titre et les honneurs de bienheureux, du consentement même de l’Église romaine : circonstance que nous ne remarquons pas sans raison, car il eut d’abord de très grands démêlés avec le pape Eugène IV ; et ce ne fut qu’après une réconciliation parfaite avec Nicolas V, successeur d’Eugène, qu’on cessa de le regarder à Rome comme un schismatique et un rebelle. Le détail de tout ceci entrera dans notre histoire à mesure que les faits se présenteront.
Nicolas Albergati, cardinal et très saint homme ; Henri de Beaufort, cardinal oncle du roi d’Angleterre Henri VI
Il faut encore nommer ici deux cardinaux de la promotion de 1426 savoir, Nicolas Albergati, de l’ordre des Chartreux, et Henri de Beaufort, grand-oncle du jeune roi d’Angleterre Henri VI. Le premier fut souvent chargé par le Saint-Siège des affaires de France. Il eut en particulier la commission de chercher des remèdes aux calamités de ce royaume. Il travailla longtemps à lui procurer la paix, et il réussit en partie au temps du traité d’Arras dont nous parlerons. Albergati était évêque de Bologne quand on le créa cardinal. Ce fut un des plus dignes prélats qui aient porté la pourpre romaine, et de nos jours il a été mis au nombre des bienheureux.
Henri de Beaufort, appelé le cardinal de Winchester à cause de son évêché, n’eut pas des inclinations si pacifiques, et sa mémoire n’est pas si chère à la France, où il ne se fit voir qu’avec l’appareil du commandement et les armes à la main. Le pape, qui connaissait son humeur martiale, crut la rendre utile à l’Église en lui confiant une expédition contre les Hussites de Bohême. Le cardinal se mit à la tête des croisés qui avaient pris des engagements pour cette guerre ; mais c’étaient de mauvaises troupes, et l’on avait affaire à des braves qui depuis bien des années faisaient trembler toute l’Allemagne : aussi l’événement ne fut-il pas glorieux pour le prélat. Son armée se dissipa presque sans combattre : il en remit une autre sur pied, toujours sous le même prétexte de la croisade, mais en effet pour détruire les Français du parti de Charles VII. Le pape Martin V, prévenu par les lettres de ce prince, blâma cette entreprise : il défendit au cardinal de la poursuivre, et il lui ôta même les pouvoirs de légat par rapport à la France261.
Mémoire sur la provision des bénéfices
Parmi les guerres cruelles qui désolaient ce royaume, on voyait toujours que le pape inclinait beaucoup plus pour le roi Charles VII que pour Henri VI, son rival. Cependant, comme il était nécessaire de ménager les Anglais, maîtres d’une partie de nos provinces, il entretenait avec eux des correspondances particulières pour le gouvernement des églises et pour la provision des bénéfices.
Le duc de Bedford, qui prenait la qualité de régent du royaume, voulut gagner Martin V en faisant dresser un mémoire qui contenait les points suivants262 : que le Saint-Siège aurait désormais en France la collation des prélatures, à condition toutefois que la cour nommerait trois sujets, dont un serait choisi par le pape ; que les trois quarts des autres bénéfices, non prélaturés, seraient conférés par le pape, et l’autre quart par les ordinaires ; qu’à raison de la misère des temps, Sa Sainteté serait suppliée de se contenter du tiers des annates pour les prélatures, et de la moitié pour les autres bénéfices ; qu’elle voudrait bien aussi faire grâce de tout ce qui était dû pour les bénéfices qui étaient venus à vaquer depuis son élection ; qu’on la priait de même de commettre quelqu’un dans le royaume pour juger les causes d’appel, et quelqu’autre encore pour obliger à la résidence dans leurs bénéfices les titulaires qui s’en tenaient éloignés.
Le duc de Bedford ajoutait à ces articles des demandes particulières pour lui-même, par exemple, qu’il lui fût permis de travailler à la réforme du clergé, tant séculier que régulier ; de lever un subside sur les ecclésiastiques, pour rembourser les frais de la députation faite à Sa Sainteté ; d’ériger dans une ville de Normandie, à son choix, une université composée des facultés des arts et du droit civil. On voit que ce mémoire dut être présenté au pape en cérémonie et par des députés. Le pape y répondit le 1er avril 1425, et accorda tous ces points, en y mettant toutefois quelques modifications de peu de conséquence.
Rôles de l’Université
L’Université de Paris, qui s’était mise en possession d’envoyer ses rôles à Martin V aussitôt après son élection, continuait à suivre cette route si favorable aux gens de lettres. Ces rôles étaient toujours répondus gracieusement, et ce qu’ils exprimaient n’était rien de moins qu’une multitude de grâces expectatives, de privilèges et de dispenses, que les docteurs obtenaient du pontife ; tout cela, malgré les efforts infinis et les décrets sans nombre qui avaient été faits pour abolir ces sortes de collations263.
Remontrances du Parlement de Paris
Le Parlement résidant à Paris, ne vit pas d’un œil tranquille les changements qui se faisaient dans cette partie du gouvernement de l’Église de France. Le roi Henri VI, ou plutôt le duc de Bedford, ayant fait communiquer à cette compagnie, le 6 mars 1426, une déclaration qui rétablissait les réserves, les expectatives, les annates, et qui remettait au pape la provision ordinaire des bénéfices, il y eut des oppositions de la part du procureur-général, alléguant que cette nouvelle ordonnance était contraire aux anciennes dispositions faites dans le conseil du roi et dans les assemblées de l’Église gallicane.
Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, qui faisait les fonctions de chancelier de France dans le parti anglais, ne laissa pas de presser l’enregistrement de la déclaration. On lui résista quelque temps, mais enfin le Parlement conclut que, pour entretenir l’union, elle serait enregistrée quand on y aurait fait des changements, et sans préjudice des oppositions du procureur-général, aussi bien que des anciennes ordonnances concernant les libertés du royaume.
Oppositions du clergé
Le clergé se remua aussi quand le duc de Bedford entreprit de lever sur lui, les mêmes subsides qu’on levait sur le peuple. Il paraît que ce prince avait pris ses mesures du côté de Rome, et que le pape avait nommé des commissaires en France pour juger de la nécessité de cette imposition264. Cependant, comme il s’agissait du premier corps de l’État, on crut devoir obtenir aussi le consentement des prélats, et la plupart de ceux qui étaient attachés au roi d’Angleterre furent convoqués à Paris265. Mais l’avis unanime de cette assemblée fut de refuser le subside, en conséquence de plusieurs motifs qu’on détailla dans un mémoire où le duc de Bedford était supplié de faire attention aux immunités du clergé, au déplorable état des églises, aux déclarations publiées tant de fois en faveur des biens et des personnes ecclésiastiques. On y montrait aussi combien il était facile de pourvoir aux charges de l’État et à l’entretien des armées, sans avoir recours à ces levées extraordinaires. On expliquait la pensée du pape qui n’avait prétendu permettre l’imposition que dans le cas d’une nécessité absolue. Enfin on terminait la supplique par un appel dans les formes.
Nous ne savons point quel fut le résultat des conseils de Bedford sur cette matière ; mais il échoua totalement dans une autre affaire d’intérêt, qui suivit la tentative dont on vient de parler.
1427 et 1428
Le duc de Bedford demande au clergé tous les biens qu’il avait acquis depuis quarante ans ; sa demande est rejetée
Il avait projeté de demander au clergé de France tous les biens qu’on lui avait donnés depuis quarante ans : demande, à ce qu’il paraît, moins bien imaginée que celle d’un subside annuel qui aurait laissé les fonds et le gros des revenus à l’Église, au lieu que celle-ci dépouillait tout d’un coup les ecclésiastiques de tout ce qu’ils auraient reçu de la libéralité des fidèles depuis près d’un demi siècle : c’est ce qui rendit les oppositions vives et constantes. L’Université entra dans la querelle, et le duc de Bedford fut obligé d’abandonner ses poursuites266.
1429
Concile de Paris
Ce prince avait encore obtenu du pape des pouvoirs très amples pour la réforme du clergé, tant séculier que régulier ; et ce fut sans doute pour les mettre en œuvre qu’il procura la célébration d’un concile à Paris. L’archevêque de Sens, métropolitain de cette province, était Jean de Nanton, auparavant évêque de Paris, et successeur de Jean de Rochetaillée dans le siège de cette capitale. Il convoqua tous ses suffragants pour le 1er mars 1429267. Mais il ne s’y en trouva que quatre en personne : savoir, Jacques du Chastelier de Paris, Jean de Fitigni de Chartres, Jean de Briou de Meaux, et Jean L’Esguisé de Troyes. Les évêques de Nevers et d’Auxerre envoyèrent leurs procureurs. Celui d’Orléans s’excusa de prendre part à cette assemblée, et ses raisons furent trouvées légitimes. Les décrets de ce concile sont au nombre de quarante-et-un, et ils se rapportent à cinq chefs principaux que nous indiquons en général.
Premièrement, on ordonne plus de régularité et de décence dans la célébration des divins offices : point de discours frivoles dans l’église, point de jeux indécents à certaines fêtes, point d’absence durant les heures canoniales, point d’empressement à posséder plusieurs prébendes en diverses églises, au détriment de la résidence et de l’édification des fidèles.
Secondement, on avertit les évêques de quelques-uns de leurs devoirs. Ils auront soin d’examiner ceux qui se présenteront pour recevoir les saints ordres ou pour posséder des cures. Ils préviendront les clercs sur le vœu de continence qui est attaché au sous-diaconat. Ils prendront le conseil d’un ou de deux théologiens pour le gouvernement de leur diocèse. Ils veilleront sur les officiers du tribunal ecclésiastique, afin que, dans l’exercice de leur charge, il ne se glisse ni fraude ni vexation. Enfin les évêques doivent porter en public, même quand ils vont à cheval, leur chapeau de cérémonie ; et dans l’église ils ne paraîtront point sans le rochet par-dessus la soutane, qui ne sera ni de velours ni de damas.
Troisièmement, on rappelle, sur le gouvernement des religieux, la plupart des règlements faits par le pape Benoît XII. Ainsi la modestie dans les habits, l’observation de la règle, l’instruction des jeunes religieux, l’attention à mettre de bons sujets dans les cures, sont les objets de ces canons. On défend expressément toutes stipulations d’argent ou de quelque autre chose que ce soit, pour l’entrée en religion ; mais, après l’entrée, si celui qui a été admis fait un présent, il n’est pas défendu de le recevoir.
Quatrièmement, on entre dans un détail sur la réforme des ecclésiastiques du second ordre. Il leur est défendu de se trouver avec les laïques dans les cabarets, d’exercer le négoce, de quitter leurs habits pour jouer à la paume en public, d’affecter dans leurs ajustements les modes de ce temps-là, de jouer aux dés ; surtout l’incontinence est proscrite, et l’on recommande aux évêques de sévir contre les coupables en ce point.
Cinquièmement, on détermine plusieurs articles touchant la conduite des simples fidèles. L’observation des dimanches et des fêtes est recommandée, le blasphème condamné, la justice ecclésiastique maintenue, le paiement des dîmes ordonné, l’usage de célébrer les mariages dans des chapelles particulières défendu, hors certains cas de nécessité. On avertit les curés d’exhorter leurs paroissiens à se confesser cinq fois l’année, outre le temps de Pâques, savoir : à Noël, à la Pentecôte, à la Toussaint, à l’Assomption et au commencement du carême.
Prédication d’un religieux de Saint-François
Le zèle des pères de ce concile pour les bonnes mœurs fut puissamment secondé par les prédications d’un religieux de Saint-François, nommé Richard268. C’était un de ces hommes extraordinaires que Dieu envoie de temps en temps pour ranimer la piété des peuples. Leur ministère est d’autant plus véhément qu’il est plus court ; et l’empressement qu’on a de les entendre croît à proportion du peu de séjour qu’ils font en chaque endroit. Richard venait des saints lieux de la Palestine ; il ne fit que se montrer durant quelques jours à Paris, et il ne laissa pas de remuer toute cette grande ville. Il prêchait dans l’église des Saints-Innocents ; son sermon durait depuis cinq heures du matin jusqu’à dix, afin de donner le temps à l’auditoire de se renouveler plusieurs fois. Il y avait toujours plusieurs milliers de personnes qui se succédaient pour profiter de ses instructions ; l’effet, au reste, en était sensible : au retour de la prédication, on allumait de grands feux où les hommes jetaient tous les instruments des différents jeux, et les femmes tout l’attirail de leurs vanités. Mais ces succès ne furent pas durables ; le fervent missionnaire partit brusquement, et alla prêcher partout l’obéissance qui était due au légitime roi Charles VII. Ce qui indisposa tellement les Parisiens, qu’ils l’appelèrent Armagnac, et reprirent toutes les mauvaises habitudes que les discours de ce saint homme avaient un peu suspendus. Tant il est ordinaire de contredire, par esprit de cabale et de parti, des vérités ou des manières de conduite auxquelles la droite raison s’était soumise.
Autre prédicateur célèbre de l’ordre des Carmes
Du côté de la Picardie et de l’Artois il y eut aussi un célèbre prédicateur, qui s’attira de grands applaudissements de la part du peuple. Il s’appelait Thomas Conecte, religieux de l’ordre des Carmes et natif de Bretagne. C’était un homme extrêmement redoutable aux femmes mondaines et aux ecclésiastiques scandaleux. Les invectives contre ces deux sortes de personnes faisaient toujours le bel endroit de son sermon ; il poussait la vivacité jusqu’à soulever la populace et les enfants contre les femmes qui paraissaient en public avec des parures affectées ; de sorte qu’aucune n’osait plus se montrer, dit l’historien du temps269, sinon en très-petit état, tel que le portent les femmes de labeur ou de béguinage. Il les obligea même à lui apporter tous leurs atours ; et en présence de son auditoire, qui était quelquefois de vingt mille personnes, il les jetait dans un grand feu avec les dés, les cartes, les quilles, les échiquiers, et tous les autres instruments de jeu qu’il avait pu rassembler.
Ce religieux passa pour un très saint homme durant toutes les missions qu’il fit en France. Il alla ensuite à Rome, et le pape, qui était alors Eugène IV, le fit appeler pour le voir ; mais il ne voulut jamais paraître devant le saint Père ; il chercha même à s’évader furtivement : ce qui fit naître des soupçons contre lui. On l’arrêta ; le pape chargea deux cardinaux de l’examiner ; il fut trouvé hérétique, condamné à mort et brûlé publiquement. Le détail de ses erreurs n’est point exprimé. Il faut croire que ses déclarations contre le clergé l’avaient emporté bien au-delà du zèle évangélique270.
Mort du chancelier Gerson
Un autre personnage, moins équivoque du côté de la réputation, mourut en l’année 1429 : c’était le docteur Jean Gerson, chancelier de l’Église de Paris, et célèbre dans cette histoire par une infinité de traits éclatants271. Il était à Lyon depuis plusieurs années, occupé, comme nous avons dit, de bonnes œuvres et de compositions utiles. En mourant, il laissa dans tous les esprits une haute idée de sa vertu. Il fut inhumé dans l’église collégiale de Saint-Paul, et l’on prétend que son tombeau fut illustré de la gloire des miracles ; qu’on lui érigea même une chapelle ornée de son image, et que ces monuments ayant été détruits pendant les guerres du calvinisme, la vénération publique se renouvela à son égard vers le milieu du siècle dernier, lorsqu’on découvrit le lieu de sa sépulture ; car tout le monde y accourut en foule : le cardinal Alphonse de Richelieu, archevêque de Lyon, s’y transporta lui-même ; on témoigna beaucoup de respect pour les cendres de ce docteur, et l’on assure qu’il se fit encore beaucoup de miracles par son intercession.
Il est certain toutefois que jamais l’Église n’a ordonné de procédures pour sa canonisation, et que tout est demeuré depuis dans les termes d’une vénération purement civile.
Recueil des œuvres de ce docteur
On nous a donné le recueil des œuvres de Gerson en cinq grands volumes272, où l’on trouve aussi plusieurs traités sortis de la plume de divers autres écrivains, Pierre d’Ailly, Jean de Varennes, Jean de Courtecuisse, Henri de Hesse, Jacques Almain, etc : mais ce qui est de Gerson fait la meilleure partie de la collection.
On a dans le premier volume un grand nombre d’écrits dogmatiques sur toute sorte de matières ; dans le second, les ouvrages qui ont rapport au schisme, avec des instructions sur le sacrement de pénitence, et sur les devoirs de divers états ; dans le troisième, plusieurs traités de morale et de dévotion ; dans le quatrième, quelques explications de l’Écriture sainte et des pièces détachées, lettres, sermons, poésies, dialogues, etc. Le cinquième volume ne regarde que l’affaire du docteur Jean Petit et la doctrine du tyrannicide.
Un auteur273 a remarqué avant nous que dans cette vaste collection il n’est point parlé d’un ouvrage considérable qui porte le nom de Jean Gerson, et qui est une sorte de commentaire sur une somme de théologie en vers, attribuée mal à propos à Saint-Bernard. Nous avons ce livre sous les yeux, et il nous paraît digne d’attention. Le texte et les vers sont assez peu de chose ; mais le commentaire du chancelier a toute la clarté et toute la méthode qu’on peut désirer. L’édition que nous consultons a été faite à Caen en 1512. Il est assez étonnant que tous les éditeurs de Gerson, que tous les auteurs de bibliothèques ecclésiastiques aient ignoré cette anecdote littéraire.
On n’ignore pas de même la querelle qui s’éleva au siècle dernier sur l’auteur du précieux livre de l’Imitation de Jésus-Christ. Rien de plus célèbre dans toute l’Europe, et surtout en France, où la question fut examinée, discutée, portée aux tribunaux ecclésiastiques et séculiers. Les uns attribuaient cet ouvrage à Thomas Deschamps, ou à Kempis, chanoine régulier de Flandre274. D’autres prétendaient que l’auteur était Jean Gersen, religieux bénédictin et abbé de Verceil. Plusieurs croyaient devoir en faire honneur au chancelier de Paris ; et ces trois sentiments étaient soutenus de l’autorité des manuscrits, des éditions, des convenances et des raisonnements ; tous trois aussi avaient leurs difficultés. Enfin quatre-vingts ans de dispute ne suffisant pas pour terminer le procès, les combattants abandonnèrent le champ de bataille, et tout ce grand éclat de controverse n’a servi qu’à persuader de plus en plus tout homme sensé qu’il vaut mieux profiter du livre que d’en chercher l’auteur, et que celui à qui le christianisme doit un ouvrage si excellent pratiqua lui-même à la lettre le conseil qu’il donne de se cacher et d’aimer à être inconnu.
Le chancelier Gerson avait composé, quelques semaines avant sa mort, un ouvrage en faveur des entreprises de la Pucelle d’Orléans : du moins croyons-nous retrouver le style et les manières de penser de ce docteur, dans le petit traité que nous avons sur cette matière, au quatrième volume du grand recueil qui porte son nom. Nous n’ignorons pas que des critiques de réputation ont paru en douter ; mais leurs raisons n’ont rien de convaincant ; et quand il serait vrai, après tout, que Gerson n’en serait pas l’auteur, il faudrait toujours convenir que c’est l’ouvrage d’un contemporain ce qui est presque également favorable à la gloire de la Pucelle.
Histoire abrégée de la Pucelle d’Orléans
C’est ici le lieu de tracer en abrégé l’histoire de cette fille si protégée du Ciel, si renommée par ses exploits, si maltraitée dans la dernière scène de sa vie. Jeanne d’Arc (c’est le nom de l’héroïne ) naquit à Dom-Remi, bourgade voisine de Vaucouleurs, sur la frontière de Lorraine275. Son père, nommé Jacques d’Arc, et sa mère Isabelle Vautour, étaient des gens de la campagne, vivant du travail de leurs mains, et occupant leur fille des petits soins de leur ménage et de la garde des troupeaux276.
Dieu, qui se plaît quelquefois à choisir les instruments les plus faibles pour opérer les plus grandes merveilles, voulut que cette jeune personne (elle n’avait que dix-sept ans) fût la ressource de Charles VII et de la monarchie française. Alors la ville d’Orléans était assiégée par les Anglais, et ce siège, extrêmement fameux dans nos annales, dura sept mois277. Il n’est pas de notre sujet d’en décrire toutes les opérations ; il suffit de dire que la fortune du roi Charles VII dépendait de la conservation de cette place ; qu’elle fut attaquée et défendue par tout ce qu’il y avait de plus brave dans les deux partis ; que, malgré la valeur des Français attachés au légitime roi, elle aurait succombé sous les efforts de l’Anglais, sans la protection singulière dont le Ciel la favorisa, et qu’enfin sa délivrance fut l’époque de la liberté de nos provinces, accablées jusque là sous le joug des étrangers.
Ce fut Jeanne d’Arc qui procura la levée de ce siège, et c’est ce qui lui a donné dans l’histoire le titre de Pucelle d’Orléans. Tout le monde sait qu’elle ne se porta pas d’elle-même à une entreprise si extraordinaire ; et nous examinons dans une dissertation séparée les ressorts secrets de cet événement. Ici nous parlons comme le très grand nombre des historiens qui ont reconnu une inspiration supérieure dans cette fille : préjugé déjà bien fort en sa faveur. On verra si la discussion que nous faisons ailleurs de ce sentiment lève tous les doutes formés par une critique assez moderne.
Ses commencements
La Pucelle, étant encore dans le lieu de sa naissance, à plus de cent lieues d’Orléans, eut une forte pensée d’offrir ses services au roi pour la défense de cette ville. Elle en fit la proposition au seigneur Robert de Baudricourt, qui était alors gouverneur de Vaucouleurs. Cet officier la rebuta jusqu’à deux fois, la traitant d’insensée et de visionnaire. Elle se présenta une troisième fois ; Baudricourt, frappé de sa vertu et de je ne sais quel éclat, qui est comme le garant du succès, se laissa persuader de l’envoyer au roi, habillée en homme, et accompagnée de quelques personnes de confiance278.
La Pucelle traverse sans danger le vaste pays qui est entre la Lorraine et la ville de Chinon, où était alors le roi Charles VII. On la présente à ce prince ; elle lui promet de la part de Dieu de faire lever le siège d’Orléans, et de le conduire ensuite à Reims pour y être sacré ; elle ne demande qu’un cheval, un équipage militaire, une suite de quelques gens de guerre, et une épée qui était dans l’église279 de Sainte-Catherine de Fierbois, et qu’elle n’avait jamais vue. Tout cela, quoique proposé d’un air qui annonçait quelque chose de surnaturel, ne suffisait cependant pas pour déterminer une cour remplie de guerriers et de politiques. Le roi voulut qu’on interrogeât la Pucelle avec soin : cet examen fut commencé à Chinon, et continué à Poitiers, où étaient le Parlement et l’Université. Dans ces deux endroits, elle essuya toutes les questions qu’on put inventer ; elle répondit à tout avec beaucoup de précision ; elle découvrit au roi des secrets dont la connaissance ne pouvait être venue jusqu’à elle que par une lumière céleste.
Elle fait lever le siège d’Orléans
On se rend enfin à ses discours, on lui permet d’aller au secours d’Orléans ; elle part avec l’épée fatale, et portant à la main un petit280 étendard blanc, où le Sauveur était représenté entre deux anges, avec les noms de Jésus et de Marie tracés en grosses lettres. Et telle fut l’époque des premiers exploits de cette admirable fille. Tout ce qu’on peut imaginer de valeur et de conduite pour la défense d’une place, on le vit dans elle depuis le premier moment de son entrée dans Orléans, avec le grand convoi qu’elle y mena, jusqu’au départ des Anglais, c’est-à-dire durant deux mois ; car la Pucelle arriva le 6 mars, et les ennemis étaient entièrement décampés le 8 mai 1429, jour auquel on solennise encore tous les ans la mémoire de cette heureuse délivrance.
[Charles VII est sacré à Reims]
Jeanne d’Arc continua de poursuivre les Anglais ; elle leur enleva une grande partie des places qu’ils tenaient dans l’Orléanais, dans le Bourbonnais, dans la Champagne ; elle les battit à la journée de Patay ; elle conduisit le roi à Reims, où il fut sacré le 17 juillet de la même année ; cérémonie où elle parut armée de toutes pièces avec son étendard à la main, et l’on peut bien croire qu’elle eut autant de part que le monarque à tous les regards de cette nombreuse assemblée ; car qu’y avait-il de plus touchant que de voir dans la même personne tant de modestie avec tant d’intrépidité et une force de conseil si supérieure, jointes à un âge si peu avancé, à un sexe si faible, à une condition si obscure ?
1430
[La Pucelle est prise à Compiègne]
Jusque là Dieu avait conduit ses pas d’une manière sensible ; elle conçut que le couronnement de Charles était le terme de sa mission et de ses services, elle souhaita de rentrer dans la retraite d’où elle était sortie. Le succès de ses entreprises, l’empressement des militaires, compagnons de sa haute fortune, l’habitude même de vaincre des ennemis qui ne lui résistaient plus, tout la retint dans une route qui devint désormais infiniment plus dangereuse.
La Pucelle fut blessée en donnant un assaut aux murailles de Paris ; elle fut prise, le 25 mai 1430, en faisant une sortie sur les Bourguignons qui assiégeaient Compiègne. Les Anglais en triomphèrent comme du plus grand avantage qu’ils pussent remporter sur Charles VII. Ils voulurent avoir en leur puissance cette fille si redoutable, et ils furent servis dans leur esprit de vengeance par un évêque, qui savait beaucoup mieux faire sa cour aux ennemis du nom français que pratiquer les règles de la charité pastorale.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, déjà connu dans cette histoire par son dévouement au duc de Bourgogne, prétendit que, comme la Pucelle avait été prise dans son diocèse281 et que les crimes dont on l’accusait regardaient le for ecclésiastique, il fallait qu’on la lui remit pour instruire son procès. Il la demanda à Jean de Luxembourg, qui avait commandé les troupes du duc de Bourgogne au siège de Compiègne ; et ce seigneur eut la lâcheté de vendre sa prisonnière à l’évêque pour une somme de dix mille282 livres283.
[Préparatifs de son procès à Rouen]
La Pucelle passa bientôt entre les mains des Anglais, qui la conduisirent à Rouen, l’enfermèrent dans le château, et l’y retinrent enchaînée jusqu’à sa mort. L’Université de Paris, toute dévouée alors au roi d’Angleterre, pressa la cour du jeune Henri VI et celle de Bourgogne de faire travailler au procès de cette fille. Ces docteurs l’accusaient de toute sorte de crimes, excepté de libertinage dans les mœurs : ce qui n’est pas une légère preuve de la bonne réputation dont elle jouissait du côté de la pudeur et de la chasteté284.
Le roi d’Angleterre, Henri VI, qui était à Rouen, donna commission à l’évêque de Beauvais de commencer les procédures285 ; ce prélat, qui n’attendait que le moment de se signaler contre la prisonnière, s’associa un Dominicain nommé Jean Le Maître, vicaire de l’inquisiteur, Jean Graveran [Graverent], religieux du même ordre, lequel refusa de prendre part à cette affaire. Les abbés de Jumièges, de Fécamp, de Sainte-Catherine, de Cormeilles, avec un grand nombre de docteurs et de licenciés286, furent les assesseurs de l’évêque et du vice-inquisiteur.
1431
[Ses interrogatoires]
L’interrogatoire commença le 21 février 1431 dans le château de Rouen, et il fut continué jusqu’à la fin d’avril suivant. La Pucelle, durant tout ce temps-là, fut présentée presque tous les jours à ce tribunal, et l’on ne peut dire le nombre de questions qui lui furent faites sur sa patrie, son éducation, ses emplois domestiques, ses visions et révélations, ses actions de piété, ses sentiments à l’égard de l’Église et du pape, ses rapports avec le gouverneur de Vaucouleurs, son voyage à la cour de France, ses promesses au roi, ses exploits militaires, son occupation journalière dans la prison. On n’oublia ni l’épée de Sainte-Catherine de Fierbois, ni l’étendard qu’elle portait à la guerre, ni la lettre qu’elle avait écrite aux Anglais, ni les demandes que lui avait faites le comte d’Armagnac sur les obédiences qui partageaient l’Église, ni la manière dont elle avait traité le capitaine Franquet d’Arras, son prisonnier.
Mais les deux grands objets d’accusation furent toujours l’habillement d’homme qu’elle portait depuis deux ans, et les apparitions de saints et de saintes qu’elle prétendait lui être faites presque tous les jours. La Pucelle répondit toujours avec beaucoup de sagesse et de fermeté ; c’est ce qui résulte de toute la suite du procès, dont on ne pourrait cependant adopter tous les articles ni toutes les circonstances comme des faits certains, parce qu’il fut prouvé dans la suite et déclaré que les juges avaient falsifié les réponses et les aveux de la Pucelle.
[Délibération de l’Université de Paris]
Quand on eut rassemblé tout ce qu’on voulut contre cette fille, on envoya les actes à l’Université de Paris, qui était comme le tribunal suprême et l’oracle de ce parti. On y examina les réponses de l’accusée, et il fut décidé, dans une assemblée générale du 14 mai, que la Pucelle était atteinte et convaincue de superstition, de divination, d’invocation de démons, d’impiété, d’hérésie, de schisme et de blasphème, etc. La décision, envoyée à Rouen, servit de modèle aux juges, et le 24 du même mois il y eut dans la place de Saint-Ouen une de ces cérémonies dont la France a laissé depuis longtemps l’appareil aux Espagnols et aux Portugais.
[Première sentence et abjuration]
On fit comparaître la Pucelle pour être prêchée publiquement sur sa conduite passée, et pour entendre la sentence de ses juges. Ce jour-là le tribunal fut renforcé de la présence du cardinal Henri de Beaufort, des évêques de Thérouanne, de Noyon et de Norwich ; tous les autres juges ordinaires étaient rangés en bon ordre. La Pucelle monta sur un échafaud ; et, à la vue d’un peuple infini, le docteur Guillaume Érard lui adressa une longue et ennuyeuse exhortation, par laquelle il prétendait montrer que cette fille avait encouru l’excommunication à cause de plusieurs erreurs dans la foi, qu’elle s’était rendue coupable de scandale, et qu’elle devait soumettre toutes ses paroles et ses actions au jugement de l’Église. La Pucelle répondit que, pour la décision de son procès, elle s’en rapportait à Dieu et à notre saint père le pape, et qu’à l’égard de sa conduite, elle croyait n’avoir rien fait que par l’ordre de Dieu ; qu’au reste, s’il y avait eu quelque chose de mal, elle ne prétendait en rendre responsable ni le roi Charles VII, ni personne ; mais qu’elle voulait bien être regardée seule comme coupable. On lui répliqua que la déférence qu’elle témoignait pour le Saint-Siège ne suffisait pas, qu’il fallait obéir aux juges actuellement commis pour décider sa cause, et qu’il était temps de rétracter tous les déportements de sa vie. On lui fit sur cela les trois monitions canoniques ; et, comme elle ne pliait point encore sous le poids de cette autorité, on commença la lecture de la sentence.
Ce fut alors, si nous en croyons les actes du procès, qu’elle parut plus soumise. Elle dit que, puisque tant de personnes ecclésiastiques condamnaient ses révélations, elle voulait bien les rétracter ; et sur-le-champ on fit dresser l’acte d’abjuration, qu’elle lut à haute voix et qu’elle signa. Ensuite on reprit la sentence, où toute sa conduite était déclarée pleine de superstition, de scandale, de schisme, de blasphème, d’impiété et d’hérésie. Mais, comme elle venait de rétracter tous ces crimes prétendus, il fut dit qu’elle serait seulement tenue de garder la prison durant toute sa vie, et d’y faire pénitence au pain et à l’eau. Ainsi se termina une scène où Jeanne d’Arc ne témoigna tout au plus qu’un peu de faiblesse à la vue de la mort qui la menaçait ; mais les Anglais ne devaient pas être contents d’une sentence qui laissait la vie à leur ennemie mortelle, et les juges eux-mêmes cherchèrent bientôt l’occasion de porter plus loin l’esprit de vengeance qui les animait.
[Rechute et seconde sentence]
Une des conditions qu’on lui avait imposées était de quitter l’habit d’homme qu’elle portait encore elle se soumit à cet ordre, elle s’habilla en femme ; mais on sut depuis qu’on l’avait obligée dans sa prison de reprendre l’habit d’homme, et qu’ensuite elle n’avait plus osé le quitter, de peur que les soldats qui la gardaient ne fissent insulte à sa pudeur. Les juges, bien avertis apparemment de l’occasion qui se présentait de renouer leurs procédures contre cette malheureuse fille, ne manquèrent pas d’envoyer dans la prison pour voir en quel état elle se trouvait ; et dès qu’on la vit avec ses habillements d’homme, on reprit l’affaire au criminel, on recommença l’interrogatoire. Jeanne d’Arc, plus intrépide que jamais, répondit aux commissaires qu’elle avait été obligée de reprendre l’habit dont on la voyait revêtue ; qu’il lui était beaucoup plus convenable au milieu des hommes qui l’environnaient ; que d’ailleurs on ne lui avait point permis d’entendre la messe, d’y communier, et d’être dans la prison sans chaînes ; trois articles qui lui avaient été néanmoins promis ; qu’au reste elle s’était rendue très coupable en faisant la rétractation qu’on lui avait suggérée ; qu’il était très vrai que Dieu l’avait envoyée au roi Charles VII ; que c’était du ciel qu’elle tenait ses révélations et toute la suite de ses succès ; que jamais elle n’avait rien fait contre Dieu ni contre la foi ; qu’il valait mieux pour elle subir un jugement de mort que de traîner une vie misérable dans la prison ; que cependant, pour montrer qu’elle n’était point opiniâtre, elle consentait à prendre des habits de femme, si ses juges le voulaient absolument.
Ces déclarations furent faites le lundi 28 mai, et dès le lendemain tous les juges s’étant assemblés à l’archevêché, l’évêque de Beauvais présidant avec l’inquisiteur, il fut décidé par ce tribunal que Jeanne d’Arc était hérétique, opiniâtre, relapse, endurcie, et qu’en conséquence il fallait l’abandonner au bras séculier. C’était la même chose que la condamner au feu : car le juge séculier, en ce temps-là, ne manquait jamais de faire brûler quiconque lui avait été remis avec les qualifications d’hérétique et de relaps.
[Jeanne d’Arc est brûlée sur la place du Vieux-Marché de Rouen]
Le 30 mai, on fit comparaître la Pucelle dans le Vieux-Marché, près de l’église de Saint-Sauveur, où il y avait un échafaud tout dressé, afin qu’elle entendît de là l’exhortation d’un docteur ce qui s’appelait, en style d’inquisition, être échafaudé et prêché. Un maître en théologie, nommé Nicolas Midi, fit la harangue sur ces paroles de saint Paul : Si un membre souffre, tous les autres membres souffrent avec lui. Les juges reprirent ensuite et avertirent la Pucelle de se reconnaître et de rétracter ses erreurs. Deux Dominicains qui étaient auprès d’elle, faisant la fonction de conseillers et d’admoniteurs, lui répétèrent la même chose ; tout cela simplement pour la forme, car la sentence était toute dressée, et l’on ne tarda pas à la prononcer. C’était une confirmation de la première, quant aux imputations d’hérésie, de superstition, d’impiété, d’invocations de démons, avec l’addition du crime d’opiniâtreté et de rechute dans l’erreur : ce qui était suivi de la formule ordinaire par laquelle on abandonnait l’accusée au juge séculier, qui était cependant prié de lui conserver la vie et les membres.
La Pucelle fut reconduite dans la prison, où l’on ne lui donna que le temps de se confesser et de communier. On dit qu’elle rétracta encore alors ses apparitions et ses révélations ; mais on n’a de ceci qu’un témoignage qui fut rendu huit jours après par quelques-uns des docteurs membres du tribunal de la commission ; ce qui doit paraître très-suspect, vu la mauvaise foi de la plupart de ces juges. Quoi qu’il en soit, Jeanne d’Arc subit la mort ce même jour 30 mai. On la ramena au Vieux-Marché, où elle fut brûlée à la vue d’une infinité de spectateurs, qui n’applaudissaient pas tous à son supplice ; mais il fallait n’en parler qu’avec réserve ; et un Dominicain, nommé Pierre Bosquier, qui avait ose blâmer ouvertement toute cette procédure et faire l’éloge de la Pucelle, fut entrepris par l’évêque de Beauvais. On l’obligea de se rétracter, et il ne put encore après cela éviter d’être condamné à une prison et à un jeûne de six mois au pain et à l’eau.
[Suites du procès]
Cependant, comme la puissance du redoutable Pierre Cauchon ne s’étendait pas au-delà de son tribunal de Rouen, il fut nécessaire que le roi d’Angleterre, Henri VI, écrivit partout pour prévenir les esprits en faveur du jugement rendu contre la Pucelle. L’Université de Paris écrivit de même au pape et aux cardinaux. La lettre faisait mention des visions reprochées à cette fille, et des rétractations qu’elle avait faites au moment de la mort. Tout cela était dans la vue de gagner la cour romaine, qui aurait pu trouver mauvais que la Pucelle ayant réclamé le Saint-Siège, on eût passé outre nonobstant l’appel. Mais les intrigues de tout le parti anglais ne purent empêcher les gens raisonnables de se récrier contre un jugement si inique. La Pucelle était prisonnière de guerre, il fallait la traiter sur ce pied-là, et par conséquent épargner sa personne : car, pour les accusations de magie, de superstition et d’hérésie, rien de plus faible et de plus mal prouvé ; aussi rendit-on justice dans la suite à sa mémoire ; et ce furent ses parents, c’est-à-dire sa mère et ses deux frères, qui sollicitèrent auprès du pape et du roi une réparation authentique de cette injure.
Révision du procès de la Pucelle
Déjà toute cette famille avait été ennoblie par lettres-patentes du roi Charles VII, en date du 16 janvier 1430. L’acte d’ennoblissement s’étendait à tous leurs descendants, hommes et femmes287 et il leur était permis de prendre le nom du Lis avec un écusson d’armoiries où il y aurait une épée la pointe en haut, surmontée d’une couronne d’or, accompagnée de deux fleurs-de-lis, le tout en champ d’azur288. Ces titres d’honneur mettant les parents de la Pucelle au rang des personnes distinguées dans le royaume, ils eurent le crédit d’obtenir en 1455 du pape Calixte III, un ordre adressé à l’archevêque de Reims et aux évêques de Paris et de Coutances, pour la révision du procès intenté à la Pucelle289.
La Pucelle est justifiée et sa mémoire rétablie
Les prélats commissaires firent publier des lettres de citation et d’ajournement personnel pour obliger ceux qui seraient instruits de l’affaire de Jeanne d’Arc à se rendre le 20 décembre 1455 dans la salle de l’archevêché de Rouen, afin d’y être entendus dans leurs dépositions. Toute cette procédure ne doit être encore représentée ici qu’en abrégé, parce qu’elle se trouve dans la plupart de nos historiens, et que d’ailleurs nous en rappelons les principaux traits dans la dissertation qui est à la fin de ce volume. Remarquons seulement, en jetant un coup d’œil sur les dépositions, que l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui était mort depuis plusieurs années, fut accusé par son propre neveu d’avoir procédé d’une manière toute partiale au jugement de la Pucelle ; que le promoteur de l’officialité de Rouen, qui avait assisté à l’instruction du procès, découvrit mille fraudes employées par le même évêque pour servir en cette occasion les animosités des Anglais ; que la multitude des témoins entendus par les commissaires et par le cardinal d’Estouteville, qui arriva sur ces entrefaites en France, déchargea la Pucelle de toute imputation de crimes, et rendit justice à son innocence, à sa piété, à sa soumission pour l’Église ; qu’il fut prouvé surtout qu’elle n’avait point été opiniâtre sur l’habillement d’homme tant de fois reproché, et qu’elle avait offert de le quitter, pourvu que cela pût se faire sans exposer sa modestie. Quelques-uns même déposèrent qu’après avoir quitté cet habit, suivant le commandement des juges, on l’avait forcée presque aussitôt à le reprendre, afin d’avoir occasion de la condamner à titre de désobéissance et d’endurcissement.
On ne se contenta pas des perquisitions faites à Rouen ; les commissaires étendirent leurs vues jusque sur le lieu de sa naissance ; et une infinité de personnes déposèrent en faveur des vertus et de la bonne conduite de cette fille. L’évêque de Beauvais avait pris secrètement les mêmes précautions au temps du procès ; mais la résolution où il était de perdre la Pucelle lui fit supprimer tout ce qui allait à sa justification290.
Une troisième enquête fut encore plus solennelle, parce qu’on y fit entrer ceux des seigneurs et des princes qui avaient eu autrefois des rapports militaires avec Jeanne d’Arc. Tels furent le comte de Dunois, le seigneur de Gaucourt, l’amiral de Culant, le duc d’Alençon, etc. Obligés sous la religion du serment à déclarer la vérité, ils justifièrent parfaitement la Pucelle sur tous les points qu’on lui avait reprochés. Ils protestèrent tous qu’ils la croyaient inspirée de Dieu ; qu’ils n’avaient jamais rien remarqué dans sa personne que de très conforme aux bienséances et aux règles de la piété chrétienne. Ce fut aussi par le moyen de ces aveux qu’on eut des éclaircissements bien positifs sur les perquisitions qu’avait faites la reine de Sicile, belle-mère du roi, au sujet de l’intégrité et de l’innocence de la Pucelle.
Enfin, après une information qui avait duré près de cinq mois, les juges déclarèrent, le 7 juillet 1456, que le procès dressé contre la Pucelle était injuste, plein de calomnies, d’impostures et de mensonges ; que, comme tel, ils le condamnaient à être lacéré et brûlé ; que les abjurations attribuées à cette fille seraient réputées nulles et sans effet ; que sa mémoire devait être censée entièrement rétablie ; que, pour réparation de l’injure, il serait fait une procession durant deux jours consécutifs le premier jour, à la place de Saint-Ouen, où Jeanne d’Arc avait été d’abord condamnée ; et le second jour, au Vieux-Marché, qui était le lieu de son supplice ; que dans ce dernier endroit on élèverait une croix en mémoire de la présente déclaration, et que l’acte de cette sentence serait publié dans toutes les bonnes villes du royaume. Tout ceci fut exécuté, et l’on a érigé depuis à Rouen291 une statue à la même héroïne, qui mériterait un monument plus travaillé et mieux conservé.
[La fausse Pucelle et autres fables]
Au reste, la manière dont nous venons de raconter les deux procès de la Pucelle, tant celui qui la condamne que celui qui la justifie, montre que cette fille fut effectivement brûlée le 30 mai 1431, dans le Vieux-Marché de Rouen292, et qu’il faut regarder comme une fable le récit de quelques auteurs anciens qui disent que Jeanne d’Arc ne fut point exécutée à mort ; qu’elle retourna en Lorraine vers l’an 1436, et qu’elle épousa le chevalier Robert Des Armoises, de qui elle eut plusieurs enfants293. Ce qu’il y a de singulier en ceci, c’est qu’une chronique, finissant en 1445, et conséquemment écrite du temps même de la Pucelle, atteste le retour de cette fille et son prétendu mariage ; c’est qu’on montre encore dans la famille Des Armoises des titres qui font foi de cette alliance. En quoi certainement il y a lieu d’admirer les vues de certaines personnes qui se plaisent à fabriquer des histoires et des pièces de mauvais aloi ; car, pour s’en tenir au fait présent, il n’y a rien de mieux démontré que le supplice et la mort de la Pucelle, par conséquent rien de plus contraire à la vérité que le récit de son évasion. Cependant, quoi de plus plausible au coup d’œil, quoi de plus imposant que la chronique d’un contemporain et un contrat de mariage qui témoignent que cette fille survécut à la procédure de 1431 ? Sans le jugement contradictoire de l’an 1455, serait-on encore bien décidé sur cet article ?
Décadence du parti anglais
Depuis la mort de la Pucelle, la fortune des Anglais dans nos provinces alla toujours en diminuant : les villes leur étaient enlevées avec plus de facilité qu’ils ne les avaient conquises ; on les chassait de tous les postes aux environs de la capitale. Pour surcroît d’embarras, le duc de Bedford, qui faisait les fonctions de régent du royaume, se défiait du duc de Bourgogne, et il y avait en Angleterre des divisions entre le duc de Glocester et le cardinal Henri de Beaufort. Dans ces circonstances il aurait fallu un roi qui eût réuni tous les intérêts et toute l’autorité en sa personne ; mais Henri VI était un enfant de dix ans. On crut néanmoins suppléer à la faiblesse de l’âge par une cérémonie de religion, dont la fin principale est de rendre les monarques plus vénérables à leurs sujets. On voulut que ce jeune prince fût sacré solennellement à Paris.
Sacre et couronnement du jeune Henri VI
La Providence avait conduit plus de deux ans auparavant le légitime roi Charles VII à Reims, où son couronnement s’était fait avec beaucoup d’appareil et selon le cérémonial de France. Le sacre de Henri VI fut accompagné de circonstances toutes différentes. Il fit son entrée à Paris le 2 décembre 1431, avec assez de magnificence pour un temps de misère comme celui-là ; mais le jour de la cérémonie, qui fut le 16 décembre294, et les jours suivants, on ne remarqua dans cette cour anglaise rien de noble ni de gracieux. Le jeune roi alla à Notre-Dame, où la messe fut célébrée par cardinal de Winchester, au grand déplaisir de l’évêque de Paris, qui prétendait que c’était à lui d’officier dans son église295.
Le sacre et le couronnement se firent à la manière d’Angleterre. Il ne s’y trouva que deux pairs ecclésiastiques : savoir, le fameux Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, et Jean de Mailly, évêque de Noyon. Tous les autres officiers étaient des Anglais, ou bien des Français peu titrés. Quand on eut présenté l’offrande ordinaire de pain et de vin, il y eut dispute entre les chanoines et les gens chargés du service de la cour, au sujet du vase d’argent où le vin était contenu ; car ces domestiques le retirèrent, et les chanoines disaient qu’il devait leur rester : ce qui ne put être décidé que dans le conseil du monarque, où les chanoines gagnèrent leur procès.
Au sortir de l’église, le jeune Henri fut reconduit au palais où le festin royal devait être célébré ; mais il n’y eut là ni ordre ni attention aux bienséances. La populace était entrée dès le matin, et occupait les places destinées aux seigneurs, aux officiers du Parlement, à ceux de l’hôtel-de-ville et aux docteurs de l’Université. Il fallut que toutes ces personnes de marque prissent place, comme elles purent, avec des artisans et des manœuvres. L’ordonnance du repas ne fut pas mieux entendue. On servit des viandes cuites trois jours auparavant ; les Anglais, qui parurent à la tête de tout, s’acquittèrent de leurs fonctions à la hâte, et l’on s’apercevait qu’il entrait plus de politique que de cordialité dans ces largesses toutes médiocres, toutes peu royales qu’elles étaient.
Enfin Henri VI quitta Paris le lendemain de Noël, sans avoir fait aucune des grâces qui accompagnent le couronnement des grands rois, sans avoir délivré les prisonniers, distribué des aumônes, diminué les impôts, etc.
Établissement de l’ordre de la Toison-d’Or
Il y avait eu l’année précédente une cérémonie d’éclat où le duc de Bourgogne avait montré cet air de magnificence et de politesse qui est comme naturel aux princes de la maison de France. Philippe, étant veuf pour la seconde fois, épousa à Bruges, le 10 janvier 1430296, Isabelle de Portugal ; et parmi les fêtes qui furent célébrées pour honorer cette alliance, l’institution de l’ordre de la Toison-d’Or tient le premier rang297. Cette chevalerie, toute française dans son origine, avait pour objet : ou la toison fabuleuse de Jason, ou celle dont il est parlé dans l’histoire de Gédéon, un des juges du peuple de Dieu ; ou enfin, comme quelques-uns l’assurent, le fondateur eut en vue le trait de la Genèse où Jacob acquiert pour son partage des brebis, tantôt tachetées, et tantôt d’une seule couleur, suivant l’accord fait avec Laban.
Quoi qu’il en soit, le duc de Bourgogne eut des intentions de piété en établissant cet ordre ; il le considéra comme une compagnie destinée à la gloire de Dieu, à la défense de l’Église et de la foi catholique. C’est ainsi qu’il s’en expliqua dans les premiers statuts qu’il fit dresser ; et longtemps après, Philippe II, roi d’Espagne, le regardait encore sur le même pied en défendant d’y admettre aucune personne qui fût suspecte d’hérésie.
Le nombre des chevaliers ne fut d’abord que de vingt-quatre. L’empereur Charles V l’augmenta jusqu’à cinquante-et-un, et il n’est point limité aujourd’hui. La marque distinctive est une toison d’or pendante à un collier qui se met les jours de chapitres et de cérémonies par-dessus un long manteau de velours cramoisi, avec une bordure aux hiéroglyphes298 de Philippe, duc de Bourgogne. Ces jours de cérémonie sont les grandes fêtes de l’année, parmi lesquelles on compte celle de saint André, patron de l’ordre. Léon X accorda plusieurs grâces à ces chevaliers, entre autres la liberté, pour leurs épouses et leurs filles, d’entrer dans les monastères de religieuses : privilège contesté depuis le concile de Trente, mais conservé néanmoins en Espagne, où il est toujours en vigueur.
C’est, à proprement parler, dans ce royaume que l’ordre de la Toison-d’Or subsiste, quoique plusieurs princes étrangers y soient admis. On voit aujourd’hui avec plaisir qu’une société si illustre par la dignité du fondateur, et par la noblesse de ceux qui y ont part, est rentrée, depuis près d’un demi-siècle, sous le gouvernement de la maison royale de France, en la personne de Philippe V, roi d’Espagne et des Indes. C’était un de ces grands héritages transmis autrefois, de la branche de Bourgogne dans la maison d’Autriche, par la princesse Marie, épouse de l’empereur Maximilien Ier, et aïeule de Charles V.
Efforts pour détacher le duc de Bourgogne du parti anglais
L’alliance de Philippe, duc de Bourgogne, avec les Anglais, faisait toujours la force du parti opposé à Charles VII : mais les Anglais ne ménageaient pas assez un allié de cette conséquence. Le duc avait bien des sujets de mécontentement, et peu à peu ces dispositions l’amenèrent à conclure un traité de paix avec la couronne de France ; événement qui ne fut consommé qu’en 1435.
Le pape Martin V, dès l’an 1430299, voulut profiter des nuages qui s’élevaient déjà entre ce prince et ses alliés pour ménager, en faveur de la France, une réconciliation extrêmement nécessaire au repos des peuples. Il écrivit à Philippe une lettre, qui n’est qu’un détail des avantages de la paix ; il y insinue le conseil important d’abandonner les Anglais, s’ils s’obstinent à continuer la guerre. Il lève les difficultés prises des traités d’alliance, du respect humain, des discours du monde : il y oppose les motifs de charité chrétienne, des liens du sang qui l’attachent à la maison de France, de la crainte du Seigneur à qui il rendra compte de ses démarches. Cette lettre marque, mieux qu’aucun autre monument, combien ce pape prenait de part au rétablissement total des affaires de Charles VII ; il s’en déclarait ouvertement ; mais les Anglais ne pouvaient y trouver à redire, parce qu’il leur proposait une paix qui, dans les circonstances, devait leur être très avantageuse ; en la faisant, ils auraient retenu une grande partie de leurs conquêtes, et ils les perdirent toutes en refusant d’entrer dans les vues de ce pontife.
Affaires de Martin V avec le duc de Bretagne
Martin V traitait aussi en 1430 avec le duc de Bretagne, Jean V, pour terminer quelques démêlés qui étaient entre lui et les évêques de cette province. C’était le duc qui, le premier, avait porté ses plaintes à Rome ; elles roulaient sur les cas suivants : que les prélats refusaient de reconnaître les appels interjetés de leurs juridictions aux parlements généraux de la nation ; qu’ils ne voulaient point prêter serment de fidélité au duc leur souverain ; que quelques-uns d’entre eux ne souffraient pas même dans leurs diocèses les sergents du prince avec la masse aux armes de Bretagne ; qu’ils s’attribuaient la connaissance des testaments et des causes d’adultère ; qu’ils fulminaient des censures pour des fautes très légères ; qu’ils exigeaient dans leurs visites des droits extrêmement à charge aux recteurs300 ; qu’on exerçait publiquement l’usure dans quelques cathédrales ; que l’évêque de Tréguier étendait le droit d’asile et de franchise hors de sa ville épiscopale, jusqu’à la distance de quatre lieues. Enfin le duc trouvait fort mauvais que le pape eût défendu aux ecclésiastiques bretons de recourir dans leurs affaires à l’autorité des tribunaux laïques. Il exigeait surtout qu’on lui conservât le droit de juger le possessoire des bénéfices, matière qui lui était dévolue par un usage immémorial301.
Sur ces deux derniers articles le pape répondit qu’il n’avait jamais prétendu donner atteinte à des droits légitimes ; et, pour informer des autres griefs, il nomma un commissaire, qui était un évêque écossais, appelé Griffin, homme connu et agréable à la cour de Bretagne.
Le pape, en effet, cherchait à obliger le duc, qui méritait ces égards par sa piété, ses grandes aumônes, son attention à faire le bonheur de ses peuples. Il avait éprouvé les revers de la fortune, étant tombé par trahison entre les mains des seigneurs de Penthièvre, ses ennemis. Durant sa prison, il fit vœu de donner à Dieu et à l’Église de très grandes sommes d’argent, soit en espèces, soit en ornements pour le service divin, et il exécuta fidèlement toutes ses promesses. Ce qu’il conserva le plus précieusement du souvenir de son infortune fut la compassion pour le malheur des autres, et c’est ce qui lui fit toujours préférer la paix à la gloire équivoque des combats et des conquêtes. Aussi, durant les guerres cruelles qui désolaient les contrées voisines de la Bretagne, cette province, sous le gouvernement d’un maître si digne de régner, goûta une tranquillité parfaite, et les braves qu’elle entretenait dans son sein furent obligés pour se signaler, d’aller chercher des aventures militaires hors de leur pays. La France leur en fournit des occasions de toute espèce.
Concile de Nantes
L’archevêque de Tours, métropolitain de Bretagne, profita de ce temps de paix pour tenir à Nantes son concile provincial. L’ouverture s’en fit le 23 avril 1431. Il ne s’y trouva, avec le président, que les évêques de Nantes, de Léon, de Saint-Brieuc et de Tréguier302. Le siège de Dol était vacant, et les autres suffragants s’excusèrent.
Les décrets de cette assemblée furent à peu près les mêmes que ceux du concile d’Angers en 1365. Par exemple, ordre aux ecclésiastiques qui auraient obtenu des provisions en cour de Rome, de prendre possession de leurs bénéfices dans six mois ; ordre aux prélats de se faire lire l’Écriture sainte pendant leur repas ; défense de faire servir sur leurs tables plus de deux mets, si ce n’est qu’ils fussent obligés de traiter des princes ou d’autres personnes considérables ; défense à quiconque d’exiger des clercs aucun droit pour le transport de leurs meubles ou provisions ; défense aux archidiacres et aux archiprêtres de s’attribuer rien au-delà de ce qui leur est adjugé par les canons, pour ce qu’on appelait le droit de lit303, après la mort des recteurs ; défense de pratiquer les cérémonies ridicules du 1er mai, du lendemain de Pâques et de la fête des Foux. Au 1er mai, on rançonnait ceux qui avaient été surpris au lit. Le lendemain de Pâques, ceux qu’on trouvait aussi couchés étaient conduits à l’église, et on leur administrait une espèce de baptême. Pour la fête des Foux, c’était une mômerie qui commençait à Noël et durait jusqu’à la fête des Innocents. On habillait des enfants en papes, en cardinaux, en évêques ; et le jour des Innocents, l’office se faisait dans les collégiales par les enfants de chœur et le bas clergé. Tout cela était accompagné d’irrévérences, de scandales et de débauches. Nous verrons encore dans la suite les pères de Bâle, nos rois et nos évêques, sévir contre ces usages.
On fit aussi dans le concile de Nantes des règlements contre les vexations pécuniaires pour l’absolution des censures, contre les bruits scandaleux qui se faisaient aux secondes noces304, contre les prédicateurs qui prêchaient sur des échafauds dans les places publiques. Le prétexte de ce dernier usage était la multitude des auditeurs ; mais cela dégénérait en spectacle et en action théâtrale, au mépris de la divine parole.
Concile de Narbonne
Il y avait eu, le 29 mai 1430305, un autre concile provincial à Narbonne, pour satisfaire aux plaintes que les évêques suffragants formaient contre la cour ecclésiastique de l’archevêque leur métropolitain. Ce prélat étant absent, l’évêque de Castres fut son grand-vicaire en cette occasion. Il présida au concile, où se trouvèrent en personne les évêques de Béziers, de Carcassonne, de Lodève, d’Uzès et d’Agde, avec les procureurs des évêques de Maguelone, d’Elne, de Nîmes, de Saint-Pons et d’Alet.
Comme les suffragants se croyaient lésés par l’archevêque de Narbonne, ils présentèrent d’abord leur requête à l’évêque de Castres, président, et cet acte exposait bien des griefs, dont voici les principaux : que l’official de la métropole admettait les causes d’appel avant que la sentence eût été rendue dans les cours ecclésiastiques des évêchés avant même qu’on eût appelé dans les formes, ce qui anéantissait totalement la juridiction des évêques et autorisait les entreprises criminelles de leurs diocésains ; que, sous prétexte de l’appel, on commençait à Narbonne par absoudre ad cautelam, quoique les censures eussent été portées pour des faits notoires ; qu’au lieu de juger simplement si l’appel avait été légitime ou abusif, on entamait l’affaire au fond, sans la renvoyer à l’official diocésain ; que quand on la renvoyait, bientôt après, sous prétexte d’un autre appel, l’official métropolitain s’en saisissait une seconde fois ; que, dès qu’il y avait appel, sans examiner les motifs et la matière, on faisait passer dans les prisons de la métropole, et aux frais de l’évêque, ceux qui avaient été pris par l’ordre du juge ordinaire de l’évêché ; que, sans attendre le jugement du premier et principal official de l’évêque, on recevait à Narbonne les appels des officiaux forains ; que, par une suite de ces entreprises sur l’autorité des ordinaires, on forçait les officiers de la cour épiscopale et les diocésains d’exécuter les mandements du juge métropolitain, de payer des frais, de se transporter hors du diocèse, etc. ; qu’au mépris de la dignité épiscopale on adressait des mandements et des sentences aux évêques suffragants, sans songer que les évêques n’exercent point la justice contentieuse par eux-mêmes, et qu’ils ont des officiaux à qui ces sortes d’actes doivent être signifiés ; que dans les causes de mariage on ne renvoyait point les parties contendantes à l’ordinaire, comme les canons l’ordonnent : et tels furent à peu près les griefs du plus grand nombre des prélats et des députés de l’assemblée.
À quoi l’évêque président répondit qu’il était aisé de montrer aux complaignants un état des droits de l’archevêque de Narbonne, dont ils pourraient être contents ; et le procureur de l’archevêque, récapitulant tous ces reproches, prétendit que les uns étaient de faux allégués, et que d’autres ne pouvaient être regardés comme des abus, mais plutôt comme des usages constants et avoués dans cette métropole. Il voulut entrer sur cela dans des explications plus étendues. Les évêques, qui étaient pressés de finir l’assemblée, pour se rendre aux états généraux de Languedoc, se contentèrent de ses offres, protestèrent en attendant la conclusion du différend, et menacèrent d’en appeler au pape. Nous ignorons de quelle manière on les satisfit dans la suite.
Mort de l’archevêque de Narbonne, gouverneur du Comté-Venaissin et d’Avignon
L’archevêque de Narbonne était depuis quarante ans François de Conzié, camerlingue de l’Église romaine. Il ne résidait point dans son diocèse, parce qu’il avait été fait gouverneur d’Avignon et du Comté-Venaissin [Comtat Venaissin]. Après sa mort, qui arriva en 1432, ses dignités furent partagées à deux proches parents du pape (alors Eugène IV), savoir, l’archevêché de Narbonne au cardinal François Condelmer, neveu de ce pontife, et le gouvernement des terres de l’Église en France, à Marc Condelmer, son frère, déjà évêque d’Avignon. Le cardinal neveu ne garda l’administration de l’église de Narbonne que trois ou quatre ans, et le pape en pourvut Jean d’Harcourt, évêque de Tournay : ce qui apaisa un grand démêlé qui était entre ce prélat et le duc de Bourgogne à l’occasion que nous allons dire.
Démêlé entre Jean d’Harcourt, évêque de Tournay, et le duc de Bourgogne
Jean d’Harcourt avait été d’abord évêque d’Amiens ; le pape le pourvut de l’évêché de Tournay après la mort de Jean de Torsy, chef du conseil de Philippe, duc de Bourgogne ; mais ce prince, qui affectionnait beaucoup un ecclésiastique nommé Jean Chevrot, archidiacre en l’église de Rouen, voulut que le siège de Tournay lui fût conféré, et que Jean d’Harcourt perdît sa nomination. Celui-ci ne laissa pas d’aller gouverner sa nouvelle église, et le duc irrité fit saisir tout son temporel. L’évêque n’en parut pas fort touché ; il se réduisit à un état médiocre, et il gagna l’affection de ses diocésains par toutes les vertus propres d’un bon pasteur306. Le duc molesta beaucoup à cette occasion les habitants de Tournay, qui ne s’en lièrent que plus étroitement à leur évêque.
Sur ces entrefaites, l’archevêché de Narbonne étant venu à vaquer, le pape, à la sollicitation de Philippe, y transféra Jean d’Harcourt, et donna sa place à l’archidiacre de Rouen. Le premier, soit point d’honneur, soit affection pour le peuple de Tournay, ne voulut point accepter la translation, et les habitants s’obstinèrent aussi à vouloir le conserver. C’est ce qui parut dans une émeute qui se fit à la cathédrale, lorsque le procureur du nouvel évêque se mit en devoir de prendre possession de cette église ; car la populace se jeta sur lui, l’accabla d’injures et de mauvais traitements. Le duc, aigri de plus en plus, cherchait tous les moyens de réduire l’évêque Jean d’Harcourt et la ville de Tournay ; mais ils étaient soutenus par le roi Charles VII, seigneur suzerain de la Flandre. Enfin l’évêque, voyant qu’il ne pourrait jamais conserver paisiblement son siège, accepta l’archevêché de Narbonne, et Jean de Chevrot fut reçu dans l’église de Tournay, qu’il gouverna avec édification pendant plus de trente années307.
Propositions [de Jean Sarrazin] condamnées dans l’Université de Paris
Avant ces démêlés, et dès l’année 1430, il s’était élevé dans l’Université de Paris une contestation qu’on peut bien regarder comme un des préliminaires du concile de Bâle. On était alors dans l’attente de cette grande assemblée, dont l’ouverture devait se faire au commencement de l’année 1431, et quelques uns des membres de l’Université, gens accoutumés aux discussions polémiques, proposaient déjà des questions sur l’autorité du pape, et sur celle du concile général.
Comme les exercices de l’école sont un champ de bataille toujours ouvert aux amateurs de la dispute, il se trouva un licencié en théologie, nommé Jean Sarrazin, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, qui, faisant son acte de vespérie, avança les propositions suivantes : — que toutes les puissances de juridiction ecclésiastique, autre que la puissance papale, sont du pape quant à l’institution et à la collation ; — que ces puissances ne sont ni de droit divin immédiatement, ni immédiatement établies de Dieu ; — qu’on ne trouve point que Jésus-Christ ait parlé en termes exprès de ces puissances, autres que celle du pape, mais seulement de la première et souveraine, à qui il a confié la fondation de l’Église ; — que, quand on fait des décrets dans un concile, toute l’autorité qui donne de la force à ces décrets réside dans le seul souverain pontife ; — qu’on n’a dans l’Évangile aucun texte formel qui prouve que Jésus-Christ ait donné la puissance de juridiction à d’autres qu’à saint Pierre ; — qu’il répugne en quelque sorte à la vérité de dire que la juridiction des prélats inférieurs, soit évêques, soit curés, vient immédiatement de Dieu, comme celle du pape ; — que, comme les fleurs et toutes les autres productions d’un arbre ne peuvent rien, ni séparément ni ensemble, contre l’arbre même, parce qu’elles sont pour lui et qu’elles en viennent, ainsi toutes les autres puissances ne peuvent rien de droit contre le souverain pontife ; — qu’enfin le pape ne peut pas commettre le crime de simonie défendu par le droit positif.
Ces huit propositions du Dominicain déplurent à la faculté de théologie et au recteur de l’Université. On exigea une rétractation, et le licencié la fit publiquement le 30 mars 1430. Elle contenait un désaveu formel et le détail de ces huit autres propositions : — que toutes les puissances de juridiction, autres que celles du pape, sont immédiatement de Jésus-Christ, quant à la première institution et collation ; — et qu’elles sont du pape et de l’Église, quant à la limitation et dispensation ministérielle ; — que ces puissances sont de droit divin et immédiatement établies de Dieu ; — qu’il est déclaré dans l’Écriture que Jésus-Christ a fondé l’Église, et qu’il a institué d’autres puissances que celle du pape ; — que, quand on décerne quelque chose dans un concile, l’autorité qui donne force aux décrets ne réside pas seulement dans le souverain pontife, mais principalement dans le Saint-Esprit et dans l’Église catholique ; — que le texte de l’Évangile et celui des apôtres, témoigne expressément que Jésus-Christ a donné à ses apôtres et à ses disciples une autorité de juridiction ; — qu’il est conforme à la vérité de dire que la puissance de juridiction dans les prélats inférieurs, soit évêques, soit curés, est immédiatement de Dieu ; — qu’il y a une puissance, savoir la puissance de l’Église, qui peut quelque chose de droit et en certains cas contre le souverain pontife ; — que tout homme ayant l’usage de raison, de quelque autorité et prééminence qu’il soit, même le pape, peut commettre le crime de simonie.
Jean Sarrazin déclara aussi dans cet acte qu’il révoquait toute autre parole ou écrit qui pourrait paraître contraire à la doctrine précédente ; et c’est ainsi que se terminèrent ces premiers essais de controverse.
L’Université agit pour la célébration du concile de Bâle
L’Université, résidant à Paris et soumise au roi d’Angleterre, n’était alors qu’un corps tronqué, qu’une espèce de cadavre ; car ses meilleurs sujets, ses plus respectables docteurs se tenaient unis au roi, et faisaient leurs exercices à Poitiers. Cependant ceux de Paris ne laissèrent pas de se porter pour les promoteurs zélés du concile de Bâle ; ils écrivirent sur cela au pape, aux évêques, à l’empereur, aux princes de l’Empire308, au roi d’Angleterre, qu’ils nommaient leur très-redouté seigneur309. Et, comme ils voulaient faire à Bâle la même figure que leurs prédécesseurs avaient faite à Constance, ils songèrent à nommer une députation célèbre.
La dépense toutefois les embarrassa ; les temps étaient extrêmement difficiles, et la scission faite dans ce corps diminuait fort le nombre des étudiants et l’honoraire des maîtres. Il fut donc arrêté, dans des assemblées générales, qu’on aurait recours aux évêques du royaume et qu’on les solliciterait de faire quelques avances d’argent pour l’entretien des députés. Cette prière ne pouvait s’adresser qu’à un petit nombre de personnes, puisque les évêques du parti de Charles VII, qui faisaient encore la pluralité, étaient bien éloignés d’assister les orateurs de cette école tout anglaise d’inclination.
Martin V indique le concile ; mort de ce pape ; Eugène IV lui succède
Le pape Martin V agit beaucoup plus efficacement pour la célébration du concile. Comme il ne pouvait se transporter lui-même à Bâle, à cause de ses infirmités, il nomma, le 1er février 1431, Julien Césarini310, cardinal de Saint-Ange, pour y présider en son nom, et les pouvoirs qu’il lui donna à cet égard étaient très-étendus.
Mais ce fut une des dernières actions de sa vie ; car il mourut le 20 du même mois dans la soixante-troisième année de son âge, et la quatorzième de son règne : pontife digne de tenir sa place parmi les grands papes. Il sut éteindre le schisme et gouverner dans des temps fort critiques : ce sont les principaux traits de son éloge. Il eut bientôt un successeur, qui fut Gabriel Condelmer, neveu du pape Grégoire XII, et créé cardinal par son oncle, sous le titre de Saint-Clément. Il prit, étant pape, le nom d’Eugène IV. L’époque de son élection doit être fixée au 3 mars et non au 6, comme quelques critiques ont cru.
Époque du concile de Bâle
Ce 3 mars 1431 était précisément le jour auquel le concile de Bâle devait s’ouvrir. Une singularité sans exemple fut qu’il ne se trouva, pour commencer les séances, qu’un seul homme, qui était l’abbé de Vézelay, du diocèse d’Autun en Bourgogne. Ce religieux, se piquant d’une exactitude littérale pour les décrets des conciles de Constance et de Sienne, voulut être à Bâle au jour marqué, et se présenta dans la cathédrale à dessein d’y tenir le concile avec ceux qui s’y seraient rendus pour le même sujet. Il n’y trouva personne, et le lendemain 4 mars il prit acte, en présence des chanoines de cette église, de ce qu’il avait fait le jour précédent. Telle fut la première opération du concile de Bâle : présage peu favorable, ce semble, pour la solennité de cette assemblée.
Députés de l’Université de Paris à ce concile
Mais bientôt l’Université de Paris vint au secours de l’abbé de Vézelay : quatre de ses docteurs311 arrivèrent sur la fin de mars, et deux se détachèrent aussitôt pour aller implorer la protection du légat Julien Césarini, cardinal de Saint-Ange, et de l’empereur Sigismond, qui étaient l’un et l’autre à Nuremberg312. Le cardinal avait été confirmé par Eugène IV dans sa légation d’Allemagne et dans la dignité de président du concile. Il comptait se rendre à Bâle après ses expéditions militaires contre les Hussites ; et, en attendant, il nomma, pour tenir sa place, Jean Polémar, docteur en droit canon, et Jean de Raguse, de l’ordre des frères Prêcheurs, docteur en théologie de la faculté de Paris313. Ces deux subdélégués firent l’ouverture du concile le 23 juillet, avec l’abbé de Vézelay, les députés de l’Université de Paris et quelques ecclésiastiques de Bâle : mais on ne donna point encore le nom de session à des commencements si médiocres, et l’on se contenta de se rassembler ensuite une fois chaque semaine pour délibérer sur les affaires du concile.
Objets du concile
Les objets qu’on s’était proposés en l’indiquant étaient la réduction des Hussites, la réformation de la discipline, la pacification des princes chrétiens314. Ces trois motifs ne regardaient point particulièrement l’Église gallicane : l’hérésie des Bohémiens lui était surtout étrangère, et elle n’y prit part que quand la suite des controverses entamées sur cette matière entraîna quelques-uns de nos Français à parler pour les intérêts de l’Église universelle. On sait d’ailleurs que jamais le roi de France, Charles VII, ni le gros de la nation, ne voulut se mêler de la longue querelle des pères de Bâle avec le pape Eugène IV, si ce n’est pour l’apaiser et pour rétablir l’union entre ces deux puissances. Tout cela semblerait nous autoriser à ne point entamer le fond des grandes affaires qui concernent cette assemblée.
Mais, d’un autre côté, l’idée qu’on a parmi nous du concile de Bâle, l’usage qu’on y fait de plusieurs de ses décrets, l’appui que la France donna jusqu’à un certain point à ses démarches, l’opposition même qu’elle témoigna pour les derniers éclats contre Eugène IV ; ce sont là autant de liens qui nous attachent étroitement à ce morceau d’histoire. Ainsi, pour conserver un juste milieu, nous devons promettre des détails, des abrégés et des omissions : des détails, quand les prélats et les docteurs français entreront beaucoup dans les opérations du concile, ou quand ces opérations toucheront la France ; des abrégés, quand tout ceci ne nous intéressera que d’une manière incidente, ou quand il faudra simplement donner une liaison à l’histoire ; des omissions enfin, quand on n’agitera au concile que des controverses ou des points de discipline qui ne regardent en aucune façon nos églises. La méthode, en un mot, qui doit avoir lieu ici est à peu près celle qu’on a suivie en parlant du concile de Constance ; excepté toutefois que celui-ci méritait de notre part des discussions plus étendues, à cause du grand schisme qui avait commencé par la France, et des efforts que firent depuis les prélats et les docteurs français pour l’éteindre.
Le cardinal de Saint-Ange invite tous les évêques au concile de Bâle
Le cardinal de Saint-Ange, légat du pape, était à Bâle vers la mi-septembre 1431315 ; et, pour donner au concile tout l’éclat que doit avoir une assemblée de l’Église universelle, il y invita, par des lettres circulaires, tous les archevêques de la chrétienté, leur enjoignant de signifier les mêmes ordres à leurs suffragants. Nous avons la lettre qui fut adressée à Renaud de Chartres, archevêque de Reims, celle que le concile écrivit au roi Charles VII, et une troisième qui était pour tous les Français en général316. On y voit que les pères de Bâle n’étaient pas tentés de donner le titre de roi de France à d’autre qu’au légitime héritier du trône ; du reste, ils témoignaient dans toutes ces lettres un empressement infini pour terminer les guerres qui déchiraient le royaume.
Petit nombre de prélats au concile
Mais le nombre de ces prélats, qui se portaient déjà pour composer le concile général, était extrêmement borné : on dit même qu’il n’y avait encore à Bâle que trois évêques et sept abbés ; ce qui ne paraissait guère propre à représenter toutes les églises du monde chrétien317.
Rapport de Jean Beaupère au pape
Le cardinal légat, touché de cette solitude, envoya au pape un chanoine de Besançon, nommé Jean Beaupère318, pour lui rendre compte de l’état du concile319. Ce député fut entendu dans le consistoire, et l’on apprit de lui320 que le clergé d’Allemagne était dans un état déplorable ; que l’hérésie des Hussites faisait de très grands progrès dans les divers états de l’Empire ; que le mauvais exemple des sectaires avait inspiré aux habitants de Bâle beaucoup de mépris pour les ecclésiastiques ; que cette ville n’était point un lieu tranquille, tant à cause des semences d’erreur qui s’y étaient répandues, que parce qu’on y était exposé aux hostilités qui commençaient entre les ducs d’Autriche et de Bourgogne321 ; et il était vrai, en effet, que, sur la fin de l’année précédente, le roi Charles VII avait engagé le duc d’Autriche à déclarer la guerre aux Bourguignons ; mais cette entreprise n’eut pas de suites322.
Le chanoine Jean Beaupère, qui détailla ces fâcheuses nouvelles en présence du pape et des cardinaux, avait la qualité d’envoyé du légat et du concile de Bâle ; par conséquent son témoignage était revêtu de la plus grande autorité qu’on pût désirer dans l’affaire présente. On verra bientôt l’importance de cette observation.
Les Grecs veulent se réunir à l’Église latine
Un événement très heureux pour l’Église était le désir que les Grecs témoignaient alors de se réunir avec les Latins ; mais cela faisait encore une sorte de contretemps pour le concile de Bâle, parce que l’empereur et le patriarche de Constantinople voulaient que l’union se consommât dans un concile qui serait célébré en Italie, et le pape avec son conseil souhaitaient que ce fût à Bologne323. Or, comme on ne pouvait célébrer en même temps deux conciles œcuméniques, il s’ensuivait que celui de Bâle devait être dissous ou transféré, afin de concourir ensuite à la solennité d’une assemblée nombreuse, dans le lieu où les Grecs seraient convenus de se rendre.
Eugène IV publie une première bulle pour dissoudre le concile
Ces considérations firent bientôt la matière d’une bulle que le pape adressa au cardinal de Saint-Ange pour lui ordonner de dissoudre ce qu’il y avait de concile à Bâle, et d’en remettre l’ouverture à dix-huit mois de là dans la ville de Bologne. Cette bulle d’Eugène IV est du 12 novembre, et non du 12 février, comme disent les collections des conciles324.
Seconde bulle pour le même effet
Quelques jours après, le pape ayant appris que le cardinal légat et les pères de Bâle avaient invité les Hussites de Bohème325 à venir conférer sur les points controversés entre eux et les catholiques, ce fut dans la cour romaine un nouveau motif d’opposition contre le concile326 ; car il semblait dangereux qu’une cause décidée par les pères de Constance et par les bulles apostoliques fût remise en délibération, et l’on craignait qu’il n’y eût une sorte d’inconséquence à ouvrir des conférences de religion avec des gens qu’on avait poursuivis jusqu’alors par les armes spirituelles et temporelles327. Le pape crut donc devoir porter le dernier coup au concile de Bâle en le déclarant dissous et transféré à Bologne. Cela fit l’objet d’une autre bulle, en date du 18 décembre, et adressée à tous les fidèles.
Première session du concile
Voilà quelles furent les premières atteintes données à ce concile par le pape Eugène IV. Il a fallu les remarquer pour placer à propos les opérations contradictoires de cette assemblée avec les diverses situations où se trouva le pontife. D’abord, soit que la bulle du 12 novembre ne fût pas encore arrivée à Bâle, soit qu’elle ne parût encore qu’un jugement rendu sur l’exposé défectueux du chanoine de Besançon, le concile tint sa première session le 14 décembre. On avait réglé dans des congrégations préliminaires l’ordre qui serait observé durant tout le concile, par rapport à l’examen et à la décision des affaires ; il est nécessaire encore d’en donner le précis328.
Distribution des nations
Ces arrangements supposaient sans doute que l’assemblée serait toute autre qu’elle n’était alors ; car on y distingua quatre nations, comme on avait fait dans le concile de Constance, où la multitude des évêques, des abbés et des docteurs demandait beaucoup d’ordre et d’attention. À Bâle on ne comptait pas encore douze prélats, et l’on détermina cependant qu’il y aurait une nation d’Italie, une nation de France, une nation de Germanie et une nation d’Espagne329 ; qu’on formerait de chacune un tribunal appelé Députation330, et composé d’un nombre égal de personnes, soit prélats, soit simples docteurs331 ; que chaque tribunal ou députation tiendrait ses assemblées particulières dans un lieu séparé avec son président, son promoteur et ses autres officiers ; qu’outre cela on créerait un bureau de douze personnes, trois de chaque députation, pour juger si les affaires méritaient d’être proposées, ou s’il fallait les rejeter ; que, quand une affaire aurait été décidée par une députation à la pluralité des voix, on la porterait au tribunal des trois autres députations ; qu’on y ferait même le rapport des motifs qui auraient déterminé les suffrages contraires (supposé que les auteurs de ces suffrages souhaitassent qu’on leur donnât cette marque de considération) ; qu’après le jugement des trois députations le président de tout le concile proposerait la même question dans l’assemblée générale qui devait se tenir toutes les semaines ; qu’enfin, si cette assemblée approuvait la décision, on en ferait un décret qui serait publié avec appareil dans la session suivante. Et tout était encore réglé pour le bon ordre et la solennité des sessions.
Ordre des sessions
Après la messe, toujours célébrée par un prélat, les évêques et les abbés prenaient leurs habits pontificaux et la mitre blanche. Le président, plus magnifiquement vêtu, se mettait dans un trône au milieu du sanctuaire, et tournant le visage vers les pères qui occupaient les stalles du chœur à droite et à gauche. Au milieu étaient des sièges un peu plus bas pour les ambassadeurs des princes, et après eux il y avait des bancs pour les généraux d’ordre, les docteurs et les autres prêtres. On disait les prières à peu près les mêmes que dans le concile de Constance ; ensuite un ou deux prélats montaient à la tribune, lisaient les décrets, et demandaient aux présidents, soit à celui du concile, soit à ceux des députations, si c’était là leur volonté. Les présidents répondaient le Placet, les notaires du concile en dressaient l’acte, y mettaient le sceau332, et le président congédiait l’assemblée. Tel fut l’ordre qu’on garda durant tout ce concile ; mais, encore une fois, ce n’en était que l’esquisse et l’abrégé dans les premières sessions, vu le petit nombre de personnes qui s’étaient rendues à Bâle.
Nous ne détaillons point les décrets qui furent publiés le 14 décembre333 : il suffit de dire qu’après la lecture des actes qui autorisaient la convocation du concile, on détermina encore quelques points concernant la régularité des assemblées, la liberté de ceux qui voudraient y prendre part, et le choix des officiers. Le cardinal de Saint-Ange, Julien Césarini, présidait à cette session, et cela est exprimé au commencement des décrets : particularité qui ne se remarque plus dans les autres sessions. Il est pourtant vrai que ce prélat parut encore souvent à la tête du concile334 ; mais il y eut aussi un temps de silence par rapport à lui, c’est-à-dire un nombre de sessions auxquelles il ne voulut pas présider, et les deux bulles d’Eugène en furent l’occasion.
1432
Les deux bulles du pape sont portées à Bâle ; première lettre du cardinal de Saint-Ange à Eugène IV
Ce pape les fit porter à Bâle par l’évêque de Parenzo, trésorier de la chambre apostolique ; c’était vers le commencement de l’année 1432335. Le cardinal de Saint-Ange, frappé de ce coup, ne laissa pas de témoigner d’abord son obéissance. Il déclara qu’il ne pouvait plus faire les fonctions de président, puisque le pape transférait le concile ; mais, persuadé en même temps qu’il était du bien de l’Église que l’assemblée de Bâle continuât, il écrivit à Eugène une lettre extrêmement forte, quoique respectueuse, pour l’engager à se désister de la résolution énoncée dans ses bulles336. On ne peut rien ajouter à la multitude et à l’énergie des motifs qu’il proposait. La bonne réputation du pontife, l’intérêt de la religion en Bohème, l’attente de l’empereur et des autres souverains, les égards dus aux décrets de Constance et de Sienne, aux bulles de Martin V et à celles d’Eugène lui-même ; tout cela formait une exhortation pressante en faveur du concile déjà commencé337. M. Sponde doute que cette lettre ait été écrite par le cardinal de Saint-Ange, Julien Césarini, homme modeste et réservé dans ses démarches ; mais les raisons qu’il apporte pour appuyer ce doute ne paraissent pas convaincantes338.
Il y a un article de la lettre qui mérite, ce semble, une attention particulière. On a vu que le pape ne s’était déterminé à publier ses deux bulles qu’après avoir entendu dans le consistoire l’envoyé du légat et du concile, Jean Beaupère, chanoine de Besançon ; on a dû remarquer les rapports faits par cet ecclésiastique : sur cela, le cardinal, parlant au nom des pères du concile, s’inscrivait en faux, sans désavouer toutefois ni même nommer le député. Selon la lettre de Césarini, il n’était point vrai que l’hérésie des Hussites eût fait des progrès jusqu’à Bâle339 ; que les habitants de cette ville fussent indisposés contre le clergé ; qu’il n’y eût point de sûreté dans les passages à cause de la guerre entre les ducs d’Autriche et de Bourgogne ; que l’hiver empêchât les évêques et les autres ecclésiastiques de se rendre au concile.
Le cardinal, passant de là aux raisons particulières qu’avait indiquées le pape, soutenait que l’espérance de rappeler les Grecs à l’unité n’était point comparable à la nécessité de prémunir l’Allemagne contre l’hérésie de Bohème ; qu’il y avait longtemps que les schismatiques d’Orient trompaient l’attente de l’Église romaine ; et qu’enfin, si l’on voulait remettre à dix-huit mois l’affaire de cette réunion, comme le pape s’en était expliqué, il fallait commencer par la réduction des Hussites.
Toute cette réfutation est détaillée dans la lettre du légat ; mais, encore une fois, ce qu’il y faut considérer davantage, c’est la réponse aux trois ou quatre premières raisons qui avaient été produites par le pape ; elles étaient d’après le rapport du chanoine de Besançon [Jean Beaupère], et le cardinal prétendait en démontrer la fausseté ; d’où il s’ensuivait évidemment que ce chanoine avait prévariqué dans l’exercice de ses fonctions. Or, il doit paraître étonnant que l’envoyé d’un cardinal et d’un concile fasse, en présence de toute la cour romaine, un rapport tout autre que celui qu’il était chargé de faire, et il l’est encore plus qu’on réfute tout ce rapport, sans le taxer d’infidélité, sans faire même aucune mention de lui. Mais ce qui comble en quelque sorte la surprise, c’est que, dans la troisième session du concile, il est dit simplement que le vénérable docteur Jean Beaupère avait été envoyé au pape et aux cardinaux pour les prier d’assister au concile340. On ne trouve là ni les articles du rapport fait par ce docteur dans le consistoire, ni le désaveu de ces articles. Cependant les pères de Bâle disent, quelques lignes après, que le pape s’est laissé surprendre par une information fausse et désavantageuse ; et qu’en conséquence il a porté les bulles de révocation et de translation par rapport au concile.
En tout ceci on voit des attentions pour ménager l’infidèle député Jean Beaupère, sans qu’il soit possible d’en deviner la raison. Mais, ce qui revient aux doutes de M. Sponde, c’est qu’il pourrait bien s’être glissées quelques pièces fausses dans ce démêlé ; et, en supposant que tout y est authentique, il en résulte toujours que le pape et le concile avaient été trompés par le chanoine de Besançon. Cette remarque est de grande importance pour la suite des affaires, et nous ne croyons pas qu’aucun historien se soit appliqué à la développer.
Les pères de Bâle envoient une ambassade au pape
Ce fut apparemment pour s’expliquer mieux avec le pape que les pères de Bâle envoyèrent, au mois de janvier 1432, une solennelle ambassade à Rome. Mais, comme ils étaient déterminés à continuer leurs séances, ils publièrent en même temps des lettres synodales pour en informer tous les fidèles341. Le cardinal de Saint-Ange ne scella point ces lettres, parce qu’il s’était démis de la charge de président ; ce fut Philibert de Mont-Joyeux, évêque de Coutances, en Normandie, qui apposa le sceau, et ce prélat fut aussi le chef du concile dans la seconde session célébrée le 15 février.
Le pape, trompé par un faux rapport, n’était point coupable dans la publication de ses deux bulles, et la dignité de sa personne méritait toute sorte d’égards de la part du concile : aussi les pères donnèrent-ils ordre à leurs envoyés, qui étaient l’évêque de Lausanne et le doyen d’Utrecht, de poursuivre très humblement auprès du saint Père la révocation de ses bulles. On crut peut-être, dans la cour romaine, que l’on attendait à Bâle la réponse d’Eugène avant que d’y célébrer la seconde session ; mais il y avait dans le concile un empressement infini pour engager de plus en plus la suite des délibérations et des séances, afin qu’il ne fût pas possible au pape d’en rompre le nœud et de dissoudre l’assemblée.
Seconde session du concile de Bâle
Ainsi, quoiqu’il n’y eût encore à Bâle que quatorze prélats, tant évêques qu’abbés ; quoiqu’il fût spécifié dans la bulle de convocation que le concile n’aurait lieu que quand il se trouverait un nombre et un concours de prélats convenables et suffisants, on ne laissa pas de se rendre avec solennité dans l’église cathédrale de Bâle, et d’y publier des décrets, dont le préambule était exprimé en ces termes :
Décrets qui y sont publiés
Le très saint concile de Bâle, représentant l’Église militante, assemblé légitimement au nom du Saint-Esprit, pour la gloire de Dieu, l’extirpation des hérésies et des erreurs, la réformation de l’Église dans son chef et dans ses membres, la pacification des princes chrétiens, définit et ordonne ce qui suit :
Premièrement, que ce saint concile, suivant les décrets faits à Constance et à Sienne, et conformément aux bulles du Saint-Siège, est légitimement et dûment assemblé dans la ville de Bâle ; et, afin qu’on ne doute point de son autorité, on insère ici deux déclarations des pères de Constance : la première où il est dit que le concile général, assemblé légitimement dans le Saint-Esprit, et représentant l’Église militante, tient immédiatement de Jésus-Christ une puissance à laquelle toute personne, de quelque état et dignité qu’elle soit, même papale, doit obéir en ce qui regarde la foi, l’extirpation du schisme et la réformation de l’Église, tant dans le chef que dans les membres ; la seconde porte que toute personne, même de dignité papale, qui refuserait d’obéir aux décrets de ce saint concile (de Constance) et de tout autre concile général légitimement assemblé, sera punie comme il convient, en implorant même contre elle les moyens de droit, s’il est nécessaire.
En conséquence, poursuivent les pères de Bâle, ce concile, actuellement assemblé légitimement au nom du Saint-Esprit, pour les causes ci-dessus exprimées, déclare qu’il ne peut être dissous, ni transféré, ni différé par qui que ce soit, non pas même par le pape, sans la délibération et le consentement du même concile ; qu’aucun de ceux qui sont au concile ou qui y seront dans la suite, ne peut en être rappelé, ni empêché d’y venir par qui que ce soit, pas même par le pape, sous aucun prétexte, et quand ce serait pour aller en cour de Rome, à moins que le saint concile n’y donne son approbation ; que toutes censures, privations ou autres voies de contrainte qu’on pourrait employer pour séparer du concile ceux qui y sont déjà présents, ou pour empêcher les autres de s’y rendre, seront nulles ; que le concile les déclare telles et les met au néant ; faisant défenses très expresses à quiconque de s’éloigner de la ville de Bâle avant la fin du concile, si ce n’est pour une cause raisonnable, qui sera soumise à l’examen des députés de l’assemblée, avec obligation en outre à ceux dont les raisons auront été trouvées légitimes de nommer à leur place quelqu’un qui les représente.
Et tels furent les décrets de cette seconde session. Il est marqué, dans un manuscrit que nous avons sous les yeux342, que ce fut Béranger, évêque de Périgueux, qui en fit la lecture343. C’était aussi un évêque français qui présidait ainsi le concile de Bâle commençait à se fournir de prélats de l’Église gallicane ; mais le très grand nombre de nos évêques ne s’appliquaient encore qu’à étouffer les premières semences de discorde qu’on apercevait entre le pape et le concile.
Assemblée du clergé de France à Bourges
C’est pour cela qu’il y eut à Bourges le 26 février 1432344 une assemblée du clergé de France, du moins des provinces qui étaient alors soumises au roi Charles VII. C’était ce prince qui avait convoqué les prélats, et ceux-ci lui donnèrent les meilleurs conseils qu’il était possible d’imaginer dans la conjoncture présente345. Ils savaient les raisons dont on se servait pour autoriser le concile de Bâle, l’intérêt qu’y prenait l’Allemagne, l’espérance de ramener les Hussites, les besoins qu’on avait de réforme dans les divers états du clergé ; mais ils n’ignoraient pas non plus les attentions qu’on devait avoir pour l’autorité du pape ; ils respectaient ses bulles et les motifs qui y étaient énoncés.
Ils prirent donc le parti de faire dresser un acte sous le titre et la forme d’Avis au Roi (c’est le terme dont on se servait alors). Il y est dit en substance que le concile de Bâle était une œuvre sainte et nécessaire dans les circonstances où se trouvait l’Évangile ; que la gloire de Dieu demandait qu’on le continuât ; que sans cela l’hérésie des Bohémiens deviendrait un incendie universel, et que déjà même on en ressentait des atteintes dans quelques cantons du royaume, surtout en Dauphiné, où les montagnards avaient fait des collectes pour soutenir la révolte des Hussites ; que le roi, marchant sur les traces de ses ancêtres, devait prévenir les troubles qui menaçaient le concile ; qu’il serait à propos d’envoyer une solennelle ambassade au pape, pour le prier de favoriser cette assemblée ; qu’ils croyaient que l’archevêque de Lyon serait très propre à traiter cette affaire en cour de Rome ; qu’il avait été élu pour cette fonction du consentement unanime de toute l’assemblée, et qu’afin d’épargner la dépense, le roi pourrait aussi lui donner la qualité de son envoyé auprès du saint Père ; qu’outre cela Sa Majesté était très instamment suppliée d’écrire à l’empereur et aux ducs de Savoie et de Milan, pour demander leur protection en faveur des Français qui voudraient aller au concile, et pour les prier de ne pas permettre qu’on entreprît rien contre le pape et la cour romaine qui pût leur causer de l’indignation, et les porter à vouloir différer, suspendre ou changer le concile : ce qui entraînerait la perte de tous les heureux effets qu’on en espérait ; ce qui ferait croître les hérésies et la corruption des mœurs, avec l’offense de Dieu et le danger du peuple chrétien.
Le mémoire finissait par demander l’agrément du roi, pour que les évêques de l’Église gallicane pussent aller au concile. On priait aussi ce prince d’envoyer promptement des ambassadeurs à Bâle pour y annoncer les démarches faites auprès du pape, et l’on consentait à payer la quatrième partie d’une décime pour les frais de tous ces voyages et de ces négociations.
Amédée de Talaru, archevêque de Lyon
L’archevêque de Lyon, dont on fait l’éloge dans cette délibération du clergé de France, était Amédée de Talaru, prélat très sage et très entendu dans les affaires : il eut beaucoup de peine à se charger de l’ambassade de Rome ; la commission lui paraissait difficile, la route longue et coûteuse, l’air de Rome contraire à sa santé346. Déterminé cependant à partir, il écrivit auparavant à l’évêque de Lausanne, Louis de La Palu, qui était une des colonnes du concile de Bâle. La lettre de l’archevêque, datée du 28 avril, nous apprend qu’un chanoine de Liège, nommé Jean Dumont, était venu à Lyon de la part du pape pour presser le prélat et ses suffragants d’accepter la translation du concile à Bologne, mais que l’archevêque tint ferme pour la ville de Bâle ; qu’il réfuta de même toutes les ouvertures que lui fit l’envoyé par rapport à la convocation du concile à Besançon, à Avignon ou même à Lyon. Cette lettre, pleine d’anecdotes, taxe aussi quelques Français chargés des affaires de France à Rome, de s’être laissé gagner par les bienfaits de la cour romaine en faveur de la translation du concile. L’archevêque témoigne qu’il saura bien résister à ces âmes intéressées ; il s’excuse ensuite d’aller à Bâle, protestant aux pères du concile qu’il leur rendra plus de services en France ou à Rome que dans le lieu du concile ; mais il leur donne en même temps un avis très utile : c’est de traiter avec le pape d’une manière douce et modeste ; car enfin, ajoute-t-il, c’est un homme recommandable par l’intégrité de sa vie, c’est le chef de l’Église ; et si le chef est dégradé, il faudra que les membres deviennent arides et infructueux.
Lettres du concile au roi et à la cour de France
L’archevêque de Lyon écrivit aussi à tout le concile en général, et au cardinal de Saint-Ange, Julien Césarini, qui en était toujours le chef, quoiqu’il eût interrompu les fonctions de président347. Les pères de Bâle, comblés de joie à la nouvelle de ce qui avait été réglé dans l’assemblée de Bourges348, en remercièrent promptement le roi349, les gens de son conseil, le seigneur de La Trémouille, qui était le favori de Charles VII, et l’archevêque de Lyon. Mais, comme on n’avait encore donné que des promesses par rapport au départ des évêques français, le concile fit de grandes instances pour en accélérer les moments. Il manda en particulier à l’archevêque qu’il ferait beaucoup mieux de se rendre à Bâle que d’exécuter le projet de son ambassade de Rome.
Nous craignons, dit la lettre, que votre absence ne soit préjudiciable au saint concile, et que vous n’alliez à Rome inutilement. Ensuite, prenant le ton dogmatique et de commandement, les pères ajoutent : Il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous que vous veniez promptement vous joindre à ce saint concile, et que vous ne songiez plus à votre voyage de Rome. L’archevêque de Lyon se dispensa en effet de son ambassade d’Italie, et il se rendit à Bâle ; mais il paraît que ce ne fut point aussitôt que le concile l’avait souhaité.
Différence entre la manière de parler des prélats de l’Église gallicane et celle des docteurs de Paris
On put remarquer alors une différence bien sensible entre les prélats de l’Église de France et les docteurs de cette partie de l’Université qui résidait à Paris. Les premiers, quoique déclarés pour le concile de Bâle, recommandaient néanmoins la modestie et les voies de douceur à l’égard du pape Eugène IV ; les autres, au contraire, faisant entrer dans leur détermination à soutenir le concile je ne sais quel air brusque et contentieux, mandèrent aux pères de Bâle350 qu’il n’y avait que des enfants d’iniquité qui eussent pu songer à la translation du concile ; que c’était l’ennemi du genre humain qui avait inspiré cette pensée pleine de malice ; qu’il fallait se roidir contre des artifices si dangereux ; que si le pape voulait dissiper ou dissoudre l’assemblée avant sa conclusion, on ne devait pas lui obéir, mais plutôt lui résister de la même façon que saint Paul, qui était le modèle des docteurs, avait résisté à saint Pierre, qui représentait les pontifes.
Ainsi parlait ce corps tout composé de simples prêtres et de laïques, tandis que nos évêques, réunis à Bourges sous l’autorité légitime de leur souverain, ménageaient avec beaucoup de décence les intérêts de l’Église et du pape : exemple qui prouverait seul, quand il n’y en aurait pas une infinité d’autres, que les premiers pasteurs savent beaucoup mieux parler du gouvernement ecclésiastique que les prêtres du second ordre et les laïques, quelque décorés qu’on les suppose des titres honorifiques dont les universités sont libérales à l’égard de leurs élèves.
Plusieurs lettres de l’Université aux pères du concile
La lettre des docteurs de Paris aux pères du concile était du 9 février 1432, et ils continuèrent d’en écrire de semblables pendant plusieurs mois. Ils avaient à Bâle leurs agents qui recueillaient tout ce qui se passait et ce qui se disait de nouveau : cela était mandé sur-le-champ à l’Université, qui s’assemblait, qui délibérait, qui ordonnait des processions et des messes solennelles pour le succès du concile.
L’Université parle aussi des affaires d’État
Dans le même temps, elle se mêla aussi des affaires de l’État. Les longues guerres incommodaient extrêmement ses suppôts, parce que la misère publique diminuant beaucoup le nombre des étudiants et des étrangers, l’honoraire des maîtres se réduisait insensiblement à rien. Cette compagnie se donna donc des mouvements pour avancer le traité de paix dont on parlait depuis si longtemps entre le duc de Bourgogne et le roi Charles VII. Elle envoya au premier l’évêque de Meaux, qui était un de ses membres ; mais le projet réussit par d’autres considérations plus efficaces.
Elle veut procurer des évêchés à certains sujets
Ce n’en était pas assez pour satisfaire l’activité de ce corps de gens de lettres. Il s’entremit encore pour procurer des évêchés aux sujets qui lui étaient affectionnés, et il y eut à cette occasion une querelle entre deux nations de la faculté des arts. Le siège de Bayeux étant venu à vaquer par la mort de l’évêque Nicolas Habart, la nation de Normandie demanda la protection de l’Université pour un gentilhomme nommé Jean d’Esquai, qu’on disait avoir été élu par le chapitre ; d’un autre côté la nation de France sollicita la même grâce pour l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui voulait changer de siège afin d’être toujours sous la domination des Anglais, à qui l’on croyait que la Normandie tout au moins demeurerait quand on ferait la paix.
Cette protection de l’Université consistait à recommander au pape le sujet en question. Dans l’affaire présente, elle préféra l’évêque de Beauvais, qui était un des conservateurs de ses privilèges, à celui que la nation de Normandie protégeait. Pierre Cauchon fut recommandé en cour de Rome ; Jean d’Esquai, son concurrent, et la nation de Normandie, dont il avait la faveur, eurent recours au concile de Bâle. Durant ce temps-là un troisième compétiteur vint à la traverse : c’était Zanon de Castillon, évêque de Lisieux. Il obtint du pape sa translation à Bayeux, l’évêque de Beauvais prit sa place, et Jean d’Esquai demeura seul privé de ses espérances ; ce qui déplut beaucoup à la nation de Normandie : mais les autres parties de l’Université en furent bien aises, parce qu’elles acquéraient un autre conservateur que Pierre Cauchon, ennemi déclaré de la paix, à cause de la dépendance totale où il était du parti anglais, qui l’avait tiré de la poussière pour le faire évêque.
Érection de l’Université de Caen
Au reste, ces inclinations pacifiques, dont l’Université ne faisait plus mystère après tant d’années de guerre et de souffrances, lui attirèrent l’indignation du duc de Bedford, qui la témoigna par quelques atteintes qu’il donna à ses privilèges, et en particulier par l’établissement de l’Université de Caen. C’était un de ces coups que les docteurs de Paris redoutaient le plus, parce que la multiplication des académies littéraires diminuait la célébrité des écoles de la capitale. Il paraît qu’on ne songea d’abord qu’à mettre une étude de droit à Caen, et l’on ne manqua pas de dire à Paris que cette institution était inutile, parce que la Normandie étant un pays de coutume, l’étude du droit romain ne pouvait y être d’un grand avantage. Le duc de Bedford méprisa ces discours, et joignit les autres facultés à celle de droit pour faire une académie complète. Mais cette affaire n’eut son entière exécution qu’en 1437351, lorsque le pape Eugène IV eut confirmé l’établissement et accordé les privilèges dont jouissaient toutes les autres facultés et universités. Sa bulle fut confirmée en 1451 par le pape Nicolas V, et depuis ce temps-là l’Université de Paris a regardé celle de Caen, tantôt comme rivale, tantôt comme amie, toujours comme une école féconde en gens de mérite.
Proposition condamnée par la faculté de théologie
Tandis qu’une multitude d’affaires civiles et ecclésiastiques, domestiques et étrangères, occupait tout le corps de l’Université de Paris, la faculté de théologie eut un point de mauvaise doctrine à condamner. Quelqu’un avait répandu dans le diocèse d’Évreux que les monitions des prélats (en matière de censures) étaient des abus352. L’évêque d’Évreux et le vicaire de l’inquisition dans cette contrée écrivirent aux docteurs de Paris, qui, par un acte du 16 mai 1432, déclarèrent la proposition présomptueuse, téméraire, tendant à la révolte contre les prélats, propre à énerver les censures ecclésiastiques, et favorable aux erreurs condamnées dans le concile de Constance : c’était en effet un rejeton de l’hérésie de Wicleff et de celle des Hussites, gens très ennemis de l’autorité spirituelle et des jugements de rigueur qu’elle porte contre les coupables. L’article des peines ecclésiastiques fut un des points qu’on traita avec les Bohémiens durant le concile de Bâle.
L’empereur Sigismond protège le concile de Bâle
Quoique l’approbation que cette assemblée avait en France fût déjà un avantage très considérable, on peut croire qu’elle n’aurait pas tenu longtemps contre les efforts du pape et de la cour romaine si l’empereur n’eût pris hautement son parti. Nous ne pourrions détailler tous les mouvements que ce prince se donna, toutes les lettres qu’il écrivit en cette occasion, sans nous écarter de notre plan nous ne dirons que l’essentiel. Sigismond réussissait mieux à tenir des conciles qu’à commander des armées. Il avait été souvent battu par les Hussites ; son royaume de Bohème était entamé de toutes parts, et il n’avait plus de ressource que dans les conférences que les pères de Bâle offraient à ces hérétiques révoltés. Cette raison, jointe au zèle de la foi dont il ne manquait pas, lui inspira une vivacité infinie pour la continuation du concile, sans vouloir toutefois qu’on entreprît rien qui pût faire naître un schisme dans l’Église. Il s’en expliqua ainsi dès les premières procédures contre Eugène IV353. Il recommanda aux pères du concile de ne rien précipiter, de prévenir les scandales, de prendre plutôt les voies de la douceur que celles de l’autorité. Ce prince était alors en Italie occupé à recevoir des couronnes impériales ; d’abord celle de fer à Milan, suivant l’ancien usage ; ensuite celle d’or qu’il reçut à Rome des mains du pape, le jour de la Pentecôte 1433. C’était à la suite de bien des négociations354, et l’on travaillait aussi dans le même temps à rétablir la bonne intelligence entre Eugène IV et les pères de Bâle.
Troisième session du concile de Bâle
Avant cette première paix, qui ne fut pas de longue durée, les sessions se multiplièrent. Nous avons déjà vu l’autorité supérieure du concile affirmée et déclarée dans la seconde session ; on renouvela le même décret dans la troisième, tenue le 29 avril 1432, et l’on y ajouta une monition juridique, par laquelle on sommait le pape de venir au concile ou d’y envoyer quelqu’un de sa part, dans l’espace de trois mois355. On intimait à tous les cardinaux l’ordre de s’y rendre en personne, et il était dit qu’on procéderait contre le pape et contre eux, s’ils ne se conformaient pas aux intentions du concile. C’est la première fois qu’on trouve dans l’Histoire ecclésiastique tous les membres du Sacré Collège sommés de venir à un concile général.
Le même décret s’adressait à tous les prélats du monde chrétien, à tous les généraux d’ordre et à tous les inquisiteurs ; il ordonnait, outre cela, en vertu de la sainte obéissance et sous peine d’excommunication, à toutes personnes, soit ecclésiastiques, soit séculières, même à l’empereur et aux rois, de faire signifier la présente monition au pape et aux cardinaux, supposé toutefois que l’accès en cour de Rome ne parût pas dangereux ni incommode.
Quatrième session
La quatrième session, en date du 20 juin, prévint de plus d’un mois le terme qu’on avait donné au pape et aux cardinaux ; aussi ne les déclara-t-on pas encore, contumaces356. On fit seulement des décrets sur quelques articles qui concernaient le gouvernement de la cour pontificale. Il fut déclaré que si le pape venait à mourir, l’élection du successeur se ferait à Bâle ; que le pape ne pourrait faire aucune promotion de cardinaux durant le concile ; que les prélats et les officiers de la cour romaine ne pourraient être empêchés de venir au concile, quelque emploi, devoir ou office qui les attachât au pape ; enfin, pour mettre en plein exercice l’autorité supérieure si hautement établie dans la seconde session, les pères de Bâle donnèrent d’eux-mêmes et indépendamment du pape un gouverneur au Comté-Venaissin ; ce fut le cardinal Alphonse de Carillo, Espagnol de nation, et très accrédité à la cour de Castille.
Démêlés pour le gouvernement du Comtat Venaissin
Cette disposition fit beaucoup de bruit ; elle causa même sur les terres de l’Église en France une espèce de guerre intestine ; car le pape ayant pourvu du même gouvernement Marc Condelmer, son frère, et les gens du pays n’en étant pas contents, Carillo vint se présenter avec ses pouvoirs émanés du concile de Bâle, et s’empara de cette province357. Le pape s’en plaignit au roi de Castille ; il menaça le cardinal de sévir contre lui ; tout fut inutile, jusqu’à ce qu’un rival plus puissant eût été mis en œuvre par Eugène.
Le cardinal Pierre de Foix joignait à de grands talents toutes les forces des comtés de Foix et d’Armagnac ; le pape l’établit légat d’Avignon et du Comté-Venaissin [Comtat Venaissin]. Pierre y entra en général d’armée ; il avait, outre les troupes que lui donna sa maison, des secours fournis par les évêques de Couserans, de Pamiers, d’Aire, et quelques autres de nos provinces ecclésiastiques : cela mit en déroute tout le parti d’Alphonse de Carillo. Le cardinal de Foix se rendit maître d’Avignon, et gouverna les peuples avec tant de satisfaction de leur part, qu’on l’appelait communément le bon Légat.
Cinquième session ; le pape veut adoucir les pères de Bâle
Les pères de Bâle, disposant déjà de l’autorité du pape sur les terres de l’Église, parlèrent encore d’un ton plus ferme quand ils virent leur nombre augmenté358. La cinquième session qu’ils tinrent le 9 août ne fit que des règlements sur la manière de traiter les causes de la foi ; mais quelques jours après, les procédures contre le pape s’engagèrent plus sérieusement qu’on n’avait fait jusqu’alors. Eugène IV, pressé par l’empereur, s’était déterminé à envoyer à Bâle un de ses camériers, nommé Jean Dupré, avec la qualité de nonce apostolique, pour trouver un tempérament aux contradictions mutuelles qui commençaient à ulcérer les cœurs ; et ce nonce avait été mis en prison, apparemment contre l’avis des pères de Bâle, mais toujours contre le droit des gens et l’honneur du Saint-Siège359.
Cette première députation fut suivie d’une autre plus célèbre, composée de quatre nonces, qui étaient les archevêques de Colosse et de Tarente, l’évêque de Maguelone et un auditeur du sacré palais360 ; mais ils curent beaucoup de peine à obtenir des passeports tels qu’ils les souhaitaient. Admis enfin à l’audience des pères, après bien des plaintes et des protestations, ils entamèrent, le 22 août, une apologie dans les formes en faveur du pape leur maître : ce furent les deux archevêques qui parlèrent.
Harangue de l’archevêque de Colosse au concile
Celui de Colosse le fit d’une manière plus générale que son collègue ; il montra qu’il fallait prévenir le schisme qui menaçait l’Église ; que les conciles généraux avaient toujours été assemblés et tenus du consentement des souverains pontifes ; que les Hussites seraient beaucoup moins portés à se soumettre au concile quand ils le verraient séparé du du chef de l’Église ; que la réunion des Grecs méritait bien qu’on songeât à leur donner un lieu commode où ils pussent s’aboucher avec les Latins ; qu’au reste, la vie irréprochable et exemplaire du pape Eugène, son zèle ardent pour l’extirpation des hérésies et pour la réformation, persuadaient assez, sans autre preuve, qu’il n’avait point cherché à éluder la célébration d’un concile.
Harangue de l’archevêque de Tarente au concile
L’archevêque de Tarente toucha un peu plus le fond des choses. Il dit que le pape n’avait dissous le concile que parce qu’on lui avait fait entendre qu’il y avait trop peu de prélats à Bâle ; que cette dissolution n’était, après tout, qu’une translation de Bâle à Bologne, lieu bien plus propre à la réunion des Grecs, et même à la réduction des Hussites, qui seraient d’autant plus portés à se soumettre, qu’ils se trouveraient plus près de la personne du souverain pontife ; que le pape n’avait pu voir d’un œil indifférent le danger auquel on exposait la foi, en offrant aux hérétiques de Bohème de conférer avec eux, afin de porter après cela un jugement définitif sur ce qui devait être cru et tenu dans l’Église ; qu’il était évident que ces promesses rappelaient à un nouvel examen ce qui avait été décidé dans le concile de Constance, et rendaient problématique la croyance des fidèles361.
Le nonce représentait ensuite aux prélats de l’assemblée l’esprit d’opposition qu’ils avaient témoigné pour les droites intentions du Saint-Père ; comment quelques-uns d’eux s’étaient hâtés de se rendre à Bâle, précisément à cause que le pape avait fait une autre convocation ; comment ils s’abusaient eux-mêmes en prenant ce système de contradiction et de querelle, puisqu’il est du ressort de la puissance apostolique de convoquer les conciles et de les confirmer. Il raisonnait enfin sur les deux points qui faisaient l’objet de la controverse ; savoir, le changement de lieu et le délai de l’assemblée. Il offrait de la part du pape quelque ville que ce fût des terres de l’Église, avec une pleine et entière cession de la souveraineté durant la tenue du concile ; et, pour le temps, il laissait les pères maîtres absolus de le réduire à telle borne qu’il leur plairait.
Réponse du concile
Le concile répondit à ce discours dans une autre congrégation qui fut accordée aux nonces en forme d’audience, le 3 septembre suivant. Le fond de cette réponse, qui est très-longue, se réduisait à relever l’autorité du concile au-dessus de celle du pape, à combattre les raisons alléguées par Eugène IV pour la translation du concile, à justifier toute la conduite qu’on avait tenue jusqu’alors à l’égard de ce pontife, à le conjurer de se rendre aux désirs de toute l’Église362. On expliquait aussi dans un sens favorable les offres faites aux Hussites ; on montrait assez bien qu’il est permis d’entendre des hérétiques dans un concile, de les instruire charitablement, de traiter avec eux dans un esprit de paix ; mais on déguisait un peu l’objection qu’avait faite l’archevêque de Tarente, sur ces paroles du concile aux Bohémiens : Venez avec confiance, on écoutera vos raisons, et le Saint-Esprit lui-même décidera ce qu’il faut croire et tenir dans l’Église.
Il paraît en effet que ces promesses étaient exprimées d’une manière trop forte, et qui, prise à la lettre, aurait donné atteinte aux définitions déjà portées contre la doctrine des Hussites ; mais enfin ce n’était qu’un mot qui avait échappé au secrétaire du concile, et l’explication qu’on y donnait dans le mémoire dont nous parlons pouvait rassurer le pape sur les décrets antérieurs qui touchaient la même matière.
Sixième session du concile
Les discussions où l’on était entré par rapport à la conduite réciproque du pape et du concile de Bâle ne retardèrent point les procédures de cette assemblée363. Dans la sixième session, en date du 6 septembre, les promoteurs Nicolas Lami et Hugues Berard, tous deux Français et membres de la faculté de théologie de Paris, requirent qu’on déclarât la contumace du pape et des cardinaux. Le concile députa les évêques de Périgueux et de Ratisbonne pour faire les trois citations canoniques ; mais l’évêque de Maguelone et l’archevêque de Tarente, deux des nonces du pape, demandèrent si instamment un délai pour leur maître, que le concile ne passa pas outre ce jour-là ; et, à l’égard des cardinaux, quelques docteurs présents à la session s’offrirent de présenter des excuses légitimes de leur part : ce qui fut accepté, au nom du concile, par les évêques de Frisingue [Freising] et de Bellai [Belley], qui en avaient la commission.
Il y avait alors trente-deux prélats
Au reste, cette sixième session est la première où les actes du concile de Bâle étalent le nombre des personnes de marque qui composaient l’assemblée. On y compta trente-deux prélats, tant évêques qu’abbés, avec deux cardinaux : savoir, Branda de Castiglione, légat en Lombardie, et Dominique Capranica, évêque de Fermo364. Ce dernier n’était encore cardinal que de la grâce du concile ; il avait été nommé par Martin V mais ce pape étant mort avant de lui conférer le titre et le chapeau, on n’avait jamais voulu l’admettre au conclave. Eugène IV ne consomma point non plus le bienfait de son prédécesseur, de sorte que Capranica courait risque de perdre sa nomination, lorsqu’il s’avisa d’implorer la protection du concile de Bâle. Il en fut reçu avec distinction, et maintenu dans tous les honneurs du cardinalat. On peut bien juger que ce ne fut pas dans lui un titre pour vouloir du bien au pape Eugène. Dominique parut un de ses plus grands antagonistes durant les premières sessions du concile. Il se fit une réconciliation dans la suite, et le pape lui rendit ses bonnes grâces.
Sentiment d’Ænéas Sylvius sur les cardinaux qui se rendent au concile de Bâle
Le cardinal Branda de Castiglione, que nous voyons aussi à Bâle, et plusieurs autres cardinaux qui s’y transportèrent les années suivantes, avaient des querelles particulières avec le pape Eugène, et c’est ce qui les fit entrer dans les intérêts du concile contre lui. Tel est du moins le témoignage que rendit depuis le pape Pie II, qui était au concile sous le nom d’Ænéas Sylvius, attaché pour lors aux sentiments de Capranica, dont il était un des officiers. Il faut l’entendre une fois sur cela, afin que le lecteur ait, pour toute l’histoire de ce grand démêlé, les principaux monuments qu’on a cités de part et d’autre, c’est-à-dire tant du côté des pères de Bâle que pour la défense d’Eugène IV. Le pape Pie II expose donc ainsi l’état où il trouva les choses à son arrivée au concile365.
Il y avait à Bâle quelques cardinaux qui s’étaient échappés de la cour romaine, et qui, n’étant pas bien avec le pape, critiquaient ouvertement sa conduite et ses mœurs. D’autres officiers du pape s’y rendaient aussi tous les jours, et, comme la multitude est portée à la médisance, comme elle se plaît à blâmer ceux qui gouvernent, tout ce peuple de courtisans déchirait en mille manières différentes la réputation de son ancien maître. Pour nous, qui étions jeunes, qui sortions tout récemment de notre patrie, qui n’avions rien vu, nous prenions pour des vérités tout ce qui se disait, et nous ne pouvions aimer le pape Eugène, en voyant que tant de personnes illustres le jugeaient indigne du pontificat. Il y avait aussi là des députés de la célèbre école de Paris ; il y avait des docteurs de Cologne et des autres universités d’Allemagne, et tous, d’un commun accord, exaltaient jusqu’aux nues l’autorité du concile général. Il se trouvait peu de personne qui osassent parler de la puissance du pontife romain ; tous ceux qui parlaient en public flattaient les opinions de la multitude.
Il dit plus bas que, quand il se fut trouvé longtemps après avec des gens pacifiques, et qui gardaient la neutralité entre le concile et le pape, il apprit des anecdotes qu’il ne savait pas auparavant, par exemple, que le pape Eugène avait été accusé de bien des choses dont il n’était pas coupable, et que les cardinaux qui étaient venus à Bâle avaient noirci ce bon pape et ce saint homme, à cause de leurs animosités particulières. Mais dans la suite, ajoute-t-il, ils retournèrent tous vers lui, et ils lui demandèrent pardon de leur faute.
Seconde lettre du cardinal de Saint-Ange au pape Eugène
De tous les cardinaux présents au concile, quand Pie II (alors Ænéas Sylvius) y arriva, celui dont il dit le plus de bien est Julien Césarini, cardinal de Saint-Ange. Nous avons déjà remarqué qu’il avait cessé de présider après les premières bulles données par Eugène pour transférer le concile à Bologne ; mais son ardeur n’en était pas plus ralentie, et il la témoigna encore par une lettre au pape, datée du 5 juin de cette année366.
C’était après une ambassade envoyée aux Hussites, et après les promesses qu’ils avaient données de se rendre au concile ; c’était depuis les résolutions prises par les évêques français dans l’assemblée de Bourges. Le cardinal faisait valoir ces raisons ; il avertissait le pape que le nombre des prélats s’augmentait tous les jours à Bâle ; il lui répétait encore que ce concile s’appuyait entièrement sur les définitions de celui de Constance, dont on ne pouvait soupçonner l’autorité sans donner atteinte au pontificat de Martin V et d’Eugène lui-même. Il rappelait les jugements de rigueur que les pères de Constance avaient portés contre Jean XXIII et Benoît XIII, l’un et l’autre privés du pontificat, le premier à cause de sa mauvaise conduite, et le second à cause de son obstination dans le schisme. Mais comme ces remontrances et ces exemples se présentaient sous des dehors sinistres, le cardinal finissait ainsi sa lettre : Je dis cela, très-saint Père, avec tout le déplaisir possible ; et si Votre Sainteté voyait le fond de mon cœur, elle me saurait gré de mon excès de charité, elle me regarderait comme son fils bien-aimé367.
Pour achever ce qui concerne la sixième session du concile de Bâle, nous devons remarquer qu’elle ne fut encore présidée que par l’évêque de Coutances, et il paraît même que le cardinal Julien Césarini368, dont nous venons de parler, s’excusa d’y prendre part. On en juge ainsi parce que son nom ne se trouve point avec celui des autres cardinaux Branda Castiglione et Dominique Capranica ; mais, trois jours après, si nous en croyons un manuscrit369, Césarini reprit la présidence, sous la condition toutefois de se retirer quand il jugerait à propos.
Septième session du concile
On ne s’aperçut point à Bâle que la présence de ce légat eût adouci les opérations du concile par rapport à Eugène IV. Comme ce pape était souvent malade, les pères s’occupaient beaucoup de l’idée d’un conclave futur370. Ainsi ils réglèrent le 6 novembre, dans la septième session, que, si le pape venait à mourir durant le concile, les cardinaux ne s’assembleraient qu’au bout de soixante jours, et l’on ajouta que les bénéfices des cardinaux qui agiraient contre les règles de ce conclave futur seraient dévolus à la collation des ordinaires, non au saint Siège.
Huitième session
La huitième session, datée du 18 décembre, porta des coups plus directs au pape. On lui donna soixante jours pour révoquer les bulles par lesquelles il transférait le concile, et il était dit qu’après ce terme on procéderait contre lui selon l’inspiration du Saint-Esprit, et, en usant de tous les moyens que le droit divin et humain pourrait suggérer. On lui défendait durant ces soixante jours de conférer aucun bénéfice, en vue de dissoudre ou de traverser le concile, et cela sous peine de nullité. On ordonnait aux cardinaux et aux autres officiers de la cour romaine de s’en retirer vingt jours après le terme donné au pape. On renouvelait la citation déjà faite aux autres prélats de la chrétienté de se rendre à Bâle. On mettait tous les bénéfices de ceux du concile sous la protection de cette assemblée, avec défense au pape de les déclarer impétrables ou de les donner à d’autres. On lui ôtait même la liberté d’établir aucun nouvel impôt sur les terres de l’Église, ou d’aliéner la moindre partie de ces biens ; et enfin défenses étaient faites à toutes personnes, même au pape, à l’empereur et aux rois, de reconnaître aucun autre concile, soit à Bologne, soit ailleurs, parce qu’il ne peut y avoir, disaient les pères, deux conciles œcuméniques en même temps. Ainsi finit l’année 1432, avec toutes les apparences d’une rupture prochaine entre le pape et le concile.
1433
Les Hussites au concile
Le commencement de l’année suivante présenta d’autres objets. On avait invité les Hussites à venir proposer leurs doutes devant les pères de Bâle. On s’était abouché avec eux de la part du concile, pour lever les défiances qu’ils avaient sur l’invitation qu’on leur faisait. Gilles Charlier, doyen de l’Église de Reims, était du nombre de ceux qui allèrent conférer à Egra avec les principaux de ce parti371. On leur persuada enfin de venir au concile ; on leur donna des sauf-conduits exprimés dans les termes qu’ils souhaitèrent, et ils firent leur entrée dans la ville de Bâle le 4 janvier 1433.
Ils étaient trois cents. Procope et Rockysane paraissaient à leur tête : le premier avait rempli de sang la Bohème et la Moravie ; l’autre était un prêtre artificieux, qui se fit depuis archevêque de Prague, et perpétua l’hérésie ; tous deux et leurs partisans ne se présentaient alors au concile que pour faire montre d’une apparente docilité, sans avoir envie de se soumettre. Ils eurent leur première audience le 9 janvier, et on les admit à disputer six jours après ; ils ne proposèrent que quatre articles, dont le premier touchait la communion sous les deux espèces, à laquelle ils étaient tous fort attachés ; le second regardait les peines dues aux péchés. Ils prétendaient que tous les fidèles avaient droit de punir toutes les transgressions de la loi de Dieu. Le troisième roulait sur la prédication de l’Évangile, qu’ils disaient appartenir à tout le monde, sans dépendance de la part des prélats et des supérieurs. Le quatrième et dernier attaquait les possessions du clergé. Ils ne pouvaient souffrir que les ecclésiastiques possédassent des biens temporels ; c’était, selon eux, un abus condamné par toutes les lois divines et humaines.
Outre ces quatre articles, ils avaient un grand nombre d’autres mauvais principes ; mais, interrogés sur tout le reste de leur doctrine, ils dirent toujours que ceux qui les avaient envoyés ne voulaient défendre que les propositions dont on vient de parler. Ils ne laissèrent pas toutefois de répandre dans leurs discours les éloges de Wicleff et de Jean Huss : ce qui faisait voir que la plupart des erreurs de ces hérésiarques étaient des dogmes respectés en Bohème.
Conférences avec ces hérétiques
On entendit donc les chefs de ce parti pendant dix jours, et les réponses en durèrent dix-huit. Un des tenants pour la doctrine catholique fut encore Gilles Charlier : sa fonction était de réfuter un Hussite, nommé Nicolas, qui avait défendu l’article des peines dues aux péchés372. Ce qu’on remarque dans cette harangue du docteur Charlier et dans celles de ses collègues, Jean de Raguse, Jean de Polémar, et Henri de Kalteisen, c’est qu’elles sont d’une longueur démesurée, pleines d’une érudition qui ne va point assez au fait, ennuyeuse à l’excès, contenant néanmoins en quelques endroits les vrais principes ; mais en un jour on aurait dit infiniment mieux tout ce que ces doctes théologiens dirent en dix-huit, et les Bohémiens en auraient peut-être mieux profité.
Ce fut un nouveau travail, plus fatigant que le premier, quand on en vint aux répliques ; car Rockysane, reprenant l’article de la communion sous les deux espèces, parla encore six jours de suite en faveur de ce dogme capital de la secte. Les pères du concile, voyant qu’on ne finissait rien par cette méthode de controverse, imaginèrent un système de réunion par voies de conférences à l’amiable, non plus dans le concile, mais dans le pays même des Hussites ; et l’on forma pour cet effet une députation, dont le chef fut l’évêque de Coutances, Philibert de Montjoyeux. Le doyen de Reims, comme un des plus habiles, prit part encore à cette négociation, et parmi les députés on compte aussi le doyen de l’Église de Tours, nommé Martin Bernier.
Le succès de tous ces mouvements du concile et de ses envoyés fut un concordat qui se conclut avec les hérétiques : on leur accorda quelque chose, surtout l’usage du calice, moyennant certaines précautions, et de leur côté ils parurent revenir un peu de leurs préventions. Sigismond recouvra une partie de son autorité en Bohème ; ce qui était l’article intéressant pour lui ; mais il mourut bientôt après, et les troubles de religion se ranimèrent dans ces cantons de l’Allemagne.
On voit, par la précipitation avec laquelle nous indiquons tous ces grands événements, que nous n’écrivons ni l’histoire des Hussites, ni même en premier lieu et directement celle du concile de Bâle.
Philibert de Montjoyeux, évêque de Coutances, administrateur de l’archevêché de Prague
Nous devons cependant une attention particulière à cet évêque de Coutances, Philibert de Montjoyeux, qu’on a vu président du concile, et qu’on trouve encore ici fort avant dans les affaires de Bohème. Depuis son départ de Bâle jusqu’à sa mort il ne fut occupé que de la réduction des Hussites. En Moravie et en Bohème, auprès de l’empereur et auprès des chefs de la secte, il se donna de grands soins pour obtenir la pacification des troubles passés et le rétablissement de la foi catholique. On s’aperçut de quelques changements, durant les trois années qu’il eut l’administration de l’archevêché de Prague. Il remit sur pied tout le culte divin, il décora les églises, il répara les profanations causées par l’hérésie ; et le plus heureux effet de sa présence en Bohème, fut d’empêcher le faux pasteur Rockysane d’usurper le siège de la capitale. Ce qui ne manqua pas d’arriver après la mort de Philibert, dont on fixe l’époque au 20 juillet 1439373.
Diverses mesures que prend le pape Eugène pour se réconcilier avec le concile de Bâle
Les autres affaires qui nous rappellent à l’année 1433 dépendent la plupart des diverses situations où se trouva le pape par rapport au concile de Bâle. Les sollicitations continuelles de l’empereur Sigismond, l’espérance qu’on avait conçue de la réduction des Hussites, la faveur que prenait le concile dans toutes les cours de l’Europe, la crainte de passer pour ennemi de la paix et du bon gouvernement de l’Église ; toutes ces considérations déterminèrent Eugène IV à se rapprocher peu à peu des inclinations qui dominaient dans cette assemblée. Il nomma quatre nonces, dont l’évêque de Servia en Romagne était le plus considérable, et il minuta tout le progrès de leurs démarches dans des instructions dont voici l’abrégé :
Si l’on peut persuader aux pères du concile de se transporter à Bologne, c’est le mieux et le plus convenable aux intérêts de l’Église. Si les Hussites ne veulent point passer en Italie, on pourra traiter avec eux à Bâle, et se rendre ensuite à Bologne pour les autres affaires qu’on doit agiter dans le concile. Si cette dernière ville n’est pas agréée des pères de Bâle, on les laissera maîtres d’en choisir une autre en Italie, toutefois hors des terres du duc de Milan, actuellement ennemi du saint Siège. Si la translation du concile en Italie est tout-à-fait rejetée, on pourra choisir douze prélats qui, de concert avec les électeurs de l’Empire et les ambassadeurs des princes, jugeront s’il faut célébrer le concile à Bâle ou dans quelque autre ville d’Allemagne. Si ce compromis est refusé, les nonces de Sa Sainteté avec les évêques de l’assemblée décideront la même question. Si l’on est d’avis de rester à Bâle, on ne s’y occupera que de la réduction des Hussites et de la pacification des États de la chrétienté ; on n’y parlera point de ce qui concerne la réformation. Si l’on s’accorde à prendre une autre ville que Bâle pour y célébrer le concile, il sera permis d’y traiter de la réformation, pourvu qu’on n’y entame, les articles considérables que quand il y aura soixante-quinze prélats du rang des patriarches, archevêques et évêques. Mais préalablement à toutes ces dispositions, et quel que soit le résultat des conseils de l’assemblée, on révoquera les procédures faites de part et d’autre, c’est-à-dire celles du concile contre le pape, et celles du pape contre le concile.
Telles furent les combinaisons qu’avait imaginées Eugène IV374, et qui se trouvent expliquées dans plusieurs bulles qu’il donna sur la fin de décembre 1432 et au commencement de l’année suivante375.
Bulle du pape, en date du 14 février 1433
Cependant, soit qu’il se défiât des sentiments du concile à l’égard de toutes les parties de ce système, soit qu’il voulût marquer de la déférence pour la clause des soixante jours qu’on lui avait assignés pour révoquer ses premières bulles, on vit paraître un autre décret apostolique, en date du 14 février 1433376, c’est-à-dire trois jours avant la fin des soixante jours marqués dans la huitième session du concile ; et ce décret portait en substance que la plupart des raisons qui empêchaient la célébration du concile de Bâle ayant cessé, le pape rétractait et annulait les bulles publiées pour dissoudre et transférer ce concile ; que son intention était présentement qu’il fût célébré dans la ville de Bâle, et qu’on y travaillât à l’extirpation de l’hérésie des Bohémiens et au rétablissement de la paix parmi les fidèles377. On voit qu’il n’est plus parlé ici de Bologne ni d’aucune autre ville, soit en Italie, soit en Allemagne ; mais cela ne put calmer encore les défiances des pères de Bâle, et nous verrons bientôt de nouvelles disputes sur cette dernière bulle, toute favorable qu’elle paraît d’abord aux intentions du concile.
Cette assemblée, jusqu’au moment de sa réconciliation avec Eugène, suivit constamment et sans varier jamais le plan qu’elle avait pris à l’égard du pontife. Ce plan consistait en deux points : le premier était de procéder suivant la méthode des tribunaux ecclésiastiques, et de garder la forme ordinaire des jugements, afin de forcer le pape à se réunir au concile. Le second était de relever promptement et à la rigueur tout ce qu’on jugeait défectueux dans ses démarches. En vertu du premier ordre de conduite, on poussa les monitions, les citations, les menaces canoniques ; et toutes les sessions de cette année, hors la dernière, avancèrent, comme par degrés, le procès entamé contre Eugène.
Neuvième, dixième, onzième sessions du concile
Ainsi dans la neuvième378 on déclara nul tout ce qu’il aurait fait ou qu’il pourrait faire au désavantage de l’empereur ; et ce prince379, qui était alors à Sienne, fut reconnu pour protecteur du concile380 : le duc de Bavière était comme vice-protecteur durant l’absence de Sigismond.
Dans la dixième session, où l’on compta quarante-six prélats, les promoteurs requirent que la contumace d’Eugène fût déclarée, et le concile nomma des commissaires pour voir s’il convenait de la déclarer.
Dans la session onzième, la célébration des conciles généraux fut recommandée au point même de menacer le pape de suspense et de déposition, s’il s’y opposait. Défenses étaient faites à toutes personnes, principalement au pape, de dissoudre, proroger ou transférer un concile général, quel qu’il fût, à moins que le concile n’y consentît ; et ces règles universelles s’appliquant ensuite au pape Eugène, on cassait tous les actes faits ou à faire dans la vue d’empêcher les prélats de la cour romaine de se rendre à Bâle.
Douzième session
Les décrets de la douzième session ordonnaient au pape, sous peine de suspense, de révoquer ses premières bulles dans l’espace de soixante jours, et de reconnaître que le concile avait été légitime depuis son commencement. Cet acte, dans l’idée des pères de Bâle, tenait lieu de troisième monition adressée à Eugène, qui y est peint comme un pontife scandaleux et qui paraît vouloir détruire l’Église : ce sont les termes dont se servit le secrétaire du concile. On trouve à la suite de cette procédure l’abolition de toutes les réserves et le rétablissement des élections, avec la manière de les pratiquer dans les chapitres et dans les abbayes.
Treizième session
La treizième session fut employée à entendre le réquisitoire des promoteurs sur la contumace du pape. Il était question de le déclarer suspens ; et l’évêque de Leitoure avait déjà commencé à lire le décret, lorsque deux des envoyés d’Eugène incidentèrent sur la forme, alléguant pour raison que les soixante jours donnés au pape pour révoquer ses bulles n’étaient point expirés. Le duc de Bavière et les magistrats de Bâle avaient déjà intercédé pour la même cause, et le résultat de la délibération fut qu’on accorderait au pape un délai de trente jours.
Quatorzième session
Enfin dans la quatorzième session, où se trouva l’empereur, on étendit encore le terme à trois mois, et ce fut Sigismond qui obtint cette prorogation, sous la clause toutefois qu’Eugène adhérerait après ce temps-là au concile, et qu’il révoquerait tous les décrets publiés en son nom contre cette assemblée381 ; révocation qui se ferait selon des formules dont on récita le modèle en présence de l’empereur et de tous les pères. Et tel est en peu de mots tout l’ordre des sessions et des procédures qui y furent faites durant cette année 1433, toujours à dessein d’obtenir du pape le révocation de ses bulles et la confirmation du concile.
Il faut voir présentement l’attention des pères de Bâle à relever dans Eugène IV tout ce qui n’allait pas directement au but qu’ils se proposaient.
Opposition des pères de Bâle aux vues du pape
Nous avons déjà dit que le pape avait député quatre nonces avec des instructions contenant tous les moyens imaginables pour la célébration du concile, soit hors de Bâle, soit dans cette ville, de manière que l’autorité du saint Siège n’en reçût aucune atteinte. Ces envoyés parurent dans une congrégation générale tenue le 7 mars, et ils haranguèrent vivement en faveur du pape, dont ils expliquaient les droites intentions dans tout ce qu’il avait fait jusqu’alors par rapport au concile382. Ils détaillèrent ensuite les divers tempéraments qu’ils étaient chargés de proposer pour concilier tous les intérêts, et ils ajoutèrent qu’au reste tous les ordres qu’ils avaient du pape n’empêchaient pas que ce pontife ne leur eût recommandé très instamment d’obéir au concile. Ce mot, qui marquait tant d’égards, fut suivi d’une réponse où le ton d’autorité et d’empire avait bien plus de part que les compliments.
Les promoteurs du concile dirent aux nonces que le pape n’avait point été en droit de dissoudre ni de transférer le concile ; que cette assemblée tenant immédiatement sa puissance de Dieu même, le pape devait obéir à ses décrets ; qu’on ne pouvait accepter aucun des tempéraments proposés par le pape sans blesser l’autorité supérieure qui est dans le concile. général ; et qu’il n’était pas non plus de la dignité du concile de révoquer ce qu’il avait fait pour maintenir ses droits.
Cette discussion, toute vive qu’elle était, finit bientôt par faire place à une autre, et la nouvelle bulle du 14 février en fut l’occasion383. Le pape y consentait que le concile fût célébré dans la ville de Bâle, et il révoquait tous les décrets qu’il avait publiés dans des vues contraires. L’empereur, à qui il envoya sa bulle, en parut si content, qu’il l’adressa lui-même au concile, en l’avertissant de se comporter de manière à ne pas exposer l’Église aux malheurs d’un schisme384. L’avis ne plut pas aux pères de Bâle, ils en témoignèrent leur mécontentement à Sigismond, et ils lui marquèrent que le Saint-Esprit, au nom de qui ils étaient assemblés, n’était pas un esprit de discorde et de schisme.
Le pape trouva aussi moins de facilité à satisfaire le concile qu’il n’en avait eu à contenter l’empereur. Les pères de Bâle, ayant reçu la bulle d’Eugène, l’examinèrent à la rigueur ; et ils y firent le 16 juin une réponse qui éloignait encore beaucoup le moment de la réunion des esprits. Ils dirent que ce nouveau décret ne répondait point aux intentions du concile, et, en le parcourant depuis le titre et l’adresse jusqu’à la conclusion, ils prétendirent y remarquer un très grand nombre d’articles qu’on ne pouvait passer.
- La bulle, faisant l’histoire de la convocation du concile de Bâle, disait que le cardinal de Saint-Ange avait reçu ordre de le célébrer, s’il trouvait dans cette ville un nombre convenable de prélats ; et les pères du concile se récrièrent385 sur cet article, prétendant, aussi bien que le cardinal de Saint-Ange, que l’ordre de présider au concile lui avait été donné sans condition.
- La même bulle indiquait les principales raisons qui avaient porté le pape à dissoudre le concile : c’étaient, comme on sait, les inconvénients exprimés dans le rapport infidèle du chanoine de Besançon, Jean Beaupère ; et le concile trouva mauvais que le pape citât encore ces motifs, parce qu’il semblait par là vouloir infirmer les réponses qu’on y avait opposées tant de fois.
- Le pape marquait dans son décret que les empêchements du concile ayant cessé, il allait envoyer quatre légats pour le célébrer386, et ces mots révoltèrent extrêmement les pères de Bâle ; car, disaient-ils, le pape ne reconnaîtra donc le concile que du moment de l’arrivée de ses légats, et il tiendra pour nul tout ce qui s’est fait jusqu’ici dans les sessions ; ce qui détruit manifestement l’autorité de cette assemblée et de tous les autres conciles généraux, et surtout de celui de Constance qui a décidé que le concile général tient son autorité immédiatement de Dieu.
- Eugène ne parlait dans sa bulle que de l’extirpation de l’hérésie des Bohémiens et de la pacification des princes chrétiens, d’où les pères concluaient encore qu’il avait voulu exclure des délibérations de l’assemblée l’article essentiel de la réformation de l’Église. À la vérité, dans une autre bulle du 1er mai, le pape avait chargé ses quatre légats de travailler avec le concile à la réformation de l’Église dans tous ses membres ; mais cela ne contentait point les pères ; car ils craignaient que, par cette disposition, les légats ne fussent seuls arbitres de la réformation ; que le concile ne fût réduit à donner simplement ses conseils sur cet article ; que si les légats ne voulaient point approuver certains décrets relatifs à cette matière, le concile ne pût pas l’emporter sur eux, et qu’ainsi son autorité suprême ne parût dégradée ou avilie. On se plaignait aussi que le pape eût parlé de réformation par rapport aux membres, sans faire mention du chef même de l’Église : expression consacrée par le concile de Constance, et dont l’omission ne pouvait être tolérée.
Voilà en abrégé quelle fut la révision sévère de la bulle du 14 février 1433.
Eugène est piqué contre le concile ; bulle d’Eugène pour approuver le concile
Eugène IV, piqué de la résistance qu’il trouvait dans le concile, et de tous les décrets publiés contre sa personne, prit aussi le ton de l’autorité, et l’on vit une bulle de lui, en date du 29 juillet, par laquelle il cassait tout ce qui avait été fait à Bâle au-delà des trois articles qu’il permettait de traiter dans le concile ; savoir, l’extirpation des hérésies, la pacification des princes chrétiens et la réformation de l’Église387. Mais cet éclat n’eut point de suites, et trois jours après le pape, pressé de plus en plus par l’empereur Sigismond, donna une bulle où il disait :
Nous voulons bien et nous sommes contents que le concile de Bâle ait été continué, et qu’il continue encore, comme depuis son ouverture. Nous révoquons tout ce qui a été fait par nous pour le dissoudre et le transférer. Nous adhérons à ce concile purement et simplement, et nous avons intention de le favoriser de tout notre pouvoir, à condition toutefois que nos légats seront admis à y présider, et qu’on y révoquera tout ce qui a été fait contre nous, notre autorité, notre liberté, et contre nos cardinaux, ou quiconque s’est attaché à nos intérêts.
La date est du 1er août ; et le 13 du même mois le pape chargea l’archevêque de Spalatro, l’évêque de Servia et l’abbé d’un monastère d’Italie, de recevoir à Bâle la révocation des décrets contraires à l’autorité apostolique, en révoquant aussi de leur côté et au nom du saint Siège tout ce que le pape avait fait contre le concile.
Il était comme de la destinée d’Eugène IV que toutes ses bulles fussent exposées à des contradictions. Celle du 1er août avait été faite sous les yeux de l’empereur, qui en avait paru très content, qui avait dit même au pape qu’il en faisait plus qu’il ne devait ; et si les pères de Bâle, ajoutait-il, n’acceptent pas cette bulle, je ferai des merveilles contre eux388
: c’étaient les termes dont s’était servi Sigismond.
Changements qu’on exige pour cette bulle
Cependant, durant son voyage de Rome à Bâle, ce prince renvoya au pape pour le prier de faire un changement dans son décret, et ce changement consistait à y mettre : nous décernons et nous déclarons
, au lieu de : nous voulons bien et nous sommes contents
. Il paraît que l’empereur avait été sollicité à cela par le cardinal de Saint-Ange, président du concile, lequel protestait toutefois que l’autorité du saint Siège n’en recevrait aucune atteinte. Eugène témoigna au doge de Venise, son ami et son confident, que cette substitution de termes était quelque chose de considérable ; que ses adversaires pourraient en abuser pour entreprendre de soumettre la puissance du siège apostolique à celle du concile : Soumission, ajoutait-il, qu’on n’a jamais exigée de nos prédécesseurs, et à laquelle nous ne voudrions jamais consentir, quand même nous serions menacés de la mort.
Comme il fallait cependant contenter l’empereur, et ne pas révolter les partisans du concile, le pape accepta la formule : nous décernons et nous déclarons
, au lieu de : nous voulons bien et nous sommes contents
; mais toujours à condition que le concile révoquerait tous les actes publiés contre Eugène et ses adhérents.
Bulle d’Eugène contre la sommation qu’on lui avait faite dans le concile
Une des pièces qui courrouçaient le plus ce pontife était la sommation qu’on lui faisait dans la douzième session d’adhérer au concile dans soixante jours, sous peine d’être déclaré suspens de ses fonctions. Il opposa à cette menace une bulle du 13 septembre, où il cassait tout ce qui avait été réglé dans la session. Ainsi Eugène se rapprochait du concile par des démarches de paix, puis il s’en éloignait par des décrets de rigueur ; il revenait ensuite aux voies de réunion ; et telle fut longtemps sa conduite pleine d’embarras, d’inquiétudes et de chagrins389. Il en essuyait de toute espèce : poussé par les entreprises militaires du duc de Milan ; en butte aux révoltes des Bolonais ; ajourné par les pères de Bâle ; abandonné par plusieurs de ses cardinaux ; exhorté avec une sorte d’empire par l’empereur ; avec cela presque toujours malade ; on ne peut guère imaginer de situation plus triste pour la première personne de l’Église ; et le comble des honneurs était par rapport à lui un fardeau bien pesant.
Réconciliation d’Eugène avec le concile
Cependant, à force de négociations, les pères de Bâle et lui se réconcilièrent sur la fin de cette année, et les préliminaires de la paix étaient comme arrêtés quand on tint la quatorzième session, où le terme de trois mois fut accordé au pape pour adhérer au concile. L’empereur était à Bâle depuis le 11 octobre 1433. Dès le lendemain de son arrivée, il avait présenté au concile la bulle du 1er août. On l’expliqua, on la modifia, on la réduisit à des formules qu’on imagina plus favorables au concile que l’énoncé du pape ; mais on s’aperçoit aisément que la bulle même fit toujours le fond de ces modèles proposés par le concile.
Enfin, suivant les actes publiés par Augustin Patrice, chanoine de Sienne, et qui avait travaillé d’après des manuscrits conservés précieusement à Bâle, l’accord se fit entre les pères du concile et le pape Eugène, de manière que les légats du saint Siège furent admis à présider, et que tout ce qui s’était fait par le concile contre le pape, et par le pape contre le concile, fut révoqué390.
Bulle du pape, datée du 15 décembre, pour approuver le concile
La bulle qu’Eugène donna le 15 décembre 1433 ne porte cependant que trois choses : 1° l’approbation et la confirmation du concile depuis son ouverture ; 2° la suppression des procédures faites contre cette assemblée et contre ses partisans ; 3° la révocation de trois bulles, dont les deux premières sont celles du 29 juillet et du 13 septembre391 ; la troisième était de même date que la seconde, mais plus forte contre le concile, et le pape la révoqua aussi, quoiqu’il ne la reconnût pas pour être son ouvrage ; et voilà, encore une fois, tout le précis de ce décret, qui fut lu, approuvé et reçu dans la seizième session comme le monument de la réconciliation des esprits. Il n’y est fait mention ni de la réception des légats du pape pour présider en son nom, ni de la révocation de tout ce que le concile avait fait contre Eugène ; et les actes de cette session ne parlent point non plus de ces deux conditions, qui entrèrent pourtant et furent admises dans le traité, si nous en croyons le rapport d’Augustin Patrice.
Ce premier démêlé du pape avec les pères du concile ne fut point indifférent à la France, et par cette raison nous avons cru devoir en retracer les principales circonstances ; d’autant plus que ce fut le prélude du grand éclat qui se fit dans la suite, et qui intéressera beaucoup notre histoire.
Le roi Charles VII n’approuve point les procédures contre le pape
Le roi Charles VII, quoique très porté pour le concile de Bâle, n’approuvait cependant point les procédures qu’on y poussait si vivement contre Eugène IV. Il fut surtout frappé d’étonnement à la nouvelle de ce décret formidable, où le pape était menacé de suspense, s’il n’adhérait au concile dans l’espace de soixante jours. Charles était à Loches en Touraine, occupé des grandes affaires qu’il avait toujours avec les Anglais. Il les suspendit pour écrire aux pères du concile, et sa lettre, datée du 28 août, dit en substance392 :
C’est la charité de Jésus-Christ, l’amour filial que nous portons à notre saint père le pape, le zèle et l’affection que nous avons pour votre assemblée, qui nous presse de vous inspirer des sentiments de paix. On nous a rapporté, très vénérables pères, le décret que vous avez publié depuis peu contre notre saint père le souverain pontife de l’Église universelle, et, pour vous dire la vérité, nous en avons été effrayés, craignant les scandales, le trouble des consciences, et la discorde dont les États chrétiens pourraient être agités à l’occasion d’une telle démarche ; car enfin il n’y a encore que très peu de princes et de rois qui aient leurs envoyés à Bâle, et qui consentent à ce décret. Nous vous prions donc instamment, par les entrailles de la miséricorde et de la charité de Jésus-Christ, de ne point tant resserrer notre saint père le pape, de peur qu’un malheureux schisme ne vienne à la suite de ces procédures. Hélas ! nous frémissons encore au souvenir de la cruelle division qui a partagé les Églises si longtemps. Que serait-ce si un incendie qu’on a eu tant de peine à éteindre était prêt à se rallumer ?
Le reste de la lettre contenait encore des exhortations à la paix ; le roi promettait d’envoyer au pape pour le faire rentrer dans les mêmes sentiments, et il remettait aux soins de ses ambassadeurs, résidant au concile, d’expliquer plus en détail ses intentions sur l’affaire présente.
Les autres princes pensent de même
Les autres princes de l’Europe pensèrent à peu près de même sur la menace de suspense que le concile avait fulminée contre le pape. Les monuments du temps marquent à cet égard les mécontentements de l’empereur, du roi d’Angleterre, des électeurs de l’Empire, du doge de Venise, du duc de Bourgogne et du duc de Savoie393. C’est sans doute ce qui fit dire à Eugène, en écrivant au doge Foscari, que tous les rois et tous les princes de la chrétienté étaient de son parti394. Cependant ils s’intéressaient tous aussi pour le concile de Bâle, parce qu’ils en espéraient la réduction des hérétiques, la pacification des États de la chrétienté, et le rétablissement de la discipline de l’Église.
Ambassade de l’empereur, du roi Charles VII et du duc de Bourgogne, au pape
Le roi Charles VII envoya effectivement au pape, selon qu’il l’avait promis ; et ses ambassadeurs, qui étaient du nombre de ceux qu’il avait au concile, firent le voyage avec les envoyés de l’empereur et du duc de Bourgogne. Ils eurent tous leur première audience en plein consistoire. Un noble Génois, qui avait la qualité de second ambassadeur de l’empereur, porta la parole au nom de cette triple ambassade, et il dit que Sigismond avait trouvé à Bâle bien des gens qui ne s’embarrassaient pas de renouveler le malheureux schisme qu’on avait éteint à Constance, pourvu qu’ils pussent donner atteinte à la dignité du saint Père ; mais que l’empereur avait bien su leur fermer la bouche, et les réprimer par sa présence395. L’orateur, passant ensuite aux affaires d’Italie, et à la guerre que le duc de Milan, Philippe-Marie Visconti, faisait au pape, montra que le duc s’était dit faussement autorisé à cette entreprise par le concile, et que l’empereur, en arrivant à Bâle, avait pénétré la supercherie par les interrogations qu’il avait faites aux prélats qui s’étaient récriés sur la fausseté de ces rapports de l’assemblée avec le duc. Les envoyés de Charles VII et du duc de Bourgogne assurèrent la même chose, et tous ensemble ils écrivirent aux villes et aux princes d’Italie pour les détromper sur cet article et les détacher de Visconti.
Le pape veut gagner le duc de Bourgogne ; il envoie à ce prince la sainte hostie qui se voit à Dijon
Philippe le Bon, duc de Bourgogne, que nous voyons prendre part à cette députation, était un des princes que le pape avait plus à cœur de retenir dans ses intérêts. Philippe était puissant par ses grands domaines et par ses alliances. Il avait beaucoup de réputation du côté de la sagesse, de la vertu et de la piété. Il n’approuvait point la vivacité des procédures faites à Bâle contre Eugène. Toutes ces considérations, et le désir qu’avait témoigné ce prince d’obtenir à Rome quelque précieuse relique, firent firent que le pape lui envoya cette année la sainte hostie, qui se conserve encore à Dijon. Eugène l’accompagna d’un bref en date du 27 septembre, où il dit que396, pour satisfaire les pieux désirs de Philippe, il lui donne une hostie portant l’image du Sauveur assis sur son trône, laquelle hostie, par l’attentat horrible d’un méchant homme, a été percée en plusieurs endroits de coups de couteau, et est teinte de sang dans ces endroits397. Le pape assure qu’on l’a tirée de sa chapelle, et il prie le duc de Bourgogne de la placer avec honneur dans quelque église de ses États pour être l’objet de la vénération des siècles futurs. Le porteur de ce présent et du bref fut un chanoine de Notre-Dame de Paris, nommé Robert Anclou, qui était l’agent du prince en cour de Rome.
Le duc reçut avec beaucoup de joie ce précieux dépôt, et il le plaça dans la Sainte-Chapelle de Dijon, où il y a, depuis plus de deux siècles, une confrérie célèbre en l’honneur de la sainte hostie. Le roi Louis XII398, par dévotion pour elle, et en reconnaissance de la santé qu’il avait recouvrée après la communion, donna la couronne de son sacre aux chanoines de Dijon. On raconte un grand nombre de grâces obtenues du Ciel sous la protection de cette sainte relique. On a vérifié qu’elle ne se corrompt point, et qu’elle conserve même sans corruption, une autre hostie qu’on met derrière pour la soutenir. Tout cela est attesté par un témoin oculaire, chanoine de la Sainte-Chapelle de Dijon, et qui écrivait sur cela il y a cent ans.
Députés du due de Bourgogne au concile ; dispute pour la préséance entre les envoyés de Bourgogne, des électeurs de l’Empire, de Savoie et de Bretagne
Le duc de Bourgogne, quoique très modéré par rapport aux sujets de mécontentement que les pères de Bâle prétendaient avoir du pape Eugène, ne laissait pas d’appuyer beaucoup le concile, pour les raisons que nous avons dites. Ce prince avait à Bâle un grand nombre de plénipotentiaires, dont les principaux, parmi les ecclésiastiques, étaient l’archevêque de Rouen, les évêques de Coutances, de Cambrai, d’Auxerre, de Châlons-sur-Saône, de Nevers ; les abbés de Cîteaux, de Saint-Saine, de Saint-Claude et de Dammartin399 : les autres étaient des docteurs et des seigneurs laïques. Philippe ne donna ses pouvoirs à cette nombreuse ambassade qu’au commencement de septembre 1433. Avant cet temps-là il avait eu au concile quelques envoyés dont la présence forma une contestation pour le rang avec les ambassadeurs des électeurs de l’Empire. L’affaire fut agitée contradictoirement ; mais, comme les disputes ne finissent jamais rien, le concile ordonna que, par provision, le premier envoyé de Bourgogne serait placé immédiatement après les ministres des rois ; qu’ensuite on placerait le premier envoyé des électeurs ; qu’on reviendrait après cela au second ambassadeur de Bourgogne, puis au second des électeurs, et ainsi de suite ; ce qui donnait tout l’avantage aux Bourguignons sur les Allemands, qui ne manquèrent pas de faire leurs protestations à l’ordinaire.
Il y eut aussi de la difficulté pour la préséance entre les ambassadeurs du duc de Savoie et ceux du duc de Bourgogne400, ce qui montre qu’en fait de prétentions, on ne consulte d’ordinaire ni la raison ni même une sorte de bienséance. Le duc de Savoie était un très petit seigneur en comparaison du duc de Bourgogne, et ce n’était d’ailleurs que depuis peu d’années que la Savoie avait été érigée en duché par l’empereur Sigismond. Cependant on voit au concile de Bâle l’évêque de Bellay, ambassadeur d’Amédée VIII, disputer le pas aux ambassadeurs de Philippe, duc de Bourgogne, sous prétexte que les comtes de Savoie étaient depuis longtemps ducs de Chablais et d’Aoste. On ne sait encore comment ces petites seigneuries étaient comparées avec les deux Bourgognes ; mais enfin les pères du concile adjugèrent la droite aux Bourguignons, et les députés de Savoie eurent la gauche, en protestant beaucoup au nom de leur maître.
Une dispute plus sérieuse, toujours pour le rang, fut celle des ambassadeurs de Bourgogne avec ceux de Bretagne. Il paraît qu’on donna d’abord la préférence aux premiers, mais qu’ensuite l’archevêque de Tours, Philippe de Coëtquis, né sujet du duc de Bretagne, la fit adjuger aux Bretons ; et il est certain que dans l’ancien cérémonial des ambassadeurs, dressé sous Jules II avant la naissance des nouvelles hérésies, les ambassadeurs du duc de Bretagne précédaient à Rome ceux du duc de Bourgogne, et que ces derniers avaient le pas sur les envoyés des électeurs séculiers de l’Empire, excepté toutefois ceux du roi de Bohème.
Taxes en Bretagne et en France pour les députations au concile
Le duc de Bretagne n’avait envoyé au concile que les évêques de Léon et de Tréguier, les abbés de Saint-Melaine et de Buzée, avec quelques docteurs. Il s’excusa d’en faire partir un plus grand nombre à cause de la dépense ; et, pour défrayer ceux-ci, le concile permit de lever un subside sur le clergé de Bretagne. C’était la méthode que prenait les pères de Bâle pour attirer les prélats à leur assemblée, et pour les entretenir durant leur séjour au concile ; ils ordonnaient des levées d’argent sur le clergé des diocèses401.
En France, où la misère était extrême, on se récria contre ce subside ; nous trouvons du moins les remontrances que fit, à cette occasion, le clergé d’Auxerre402. Il était taxé à payer la demi-décime, c’est-à-dire le vingtième des bénéfices ; et il fit voir qu’il ne restait pas même aux bénéficiers de ce canton le vingtième des anciens revenus pour subvenir à leur subsistance. La guerre avait tout désolé ; la campagne était déserte, la culture des terres abandonnée, le temporel des églises totalement dégradé.
Nous n’avons, disaient ces ecclésiastiques, ni or ni argent à vous offrir, mais seulement des larmes et des prières. Nous vous céderions volontiers tous nos biens, sous la condition de percevoir ce vingtième que vous nous demandez.
Représentations de l’Université de Paris sur les appels à Rome
L’Université de Paris fit aussi des représentations sur un décret dont on parlait déjà dans le concile, et qui ne fut toutefois publié que cinq ans après dans la trente-et-unième session. L’objet de cette ordonnance était d’empêcher les appels trop fréquents à Rome. On voulait réduire toutes les causes ecclésiastiques (hors celles qui sont appelées causes majeures dans le droit)403 à être plaidées et jugées par des commissaires pris du lieu même où le différend aurait commencé ; mais le concile mettait à cela deux restrictions : la première portait, à moins que le déni de justice, la crainte ou quelque autre raison légitime404, n’oblige de poursuivre le procès en cour de Rome ; et la seconde exceptait de la loi les cardinaux et les gens de leur suite avec les officiers du pape. Ces clauses déplurent fort à l’Université, qui fit observer, dans un mémoire qu’elle présenta sur cette affaire, que les termes dont usait le concile étaient trop vagues et trop susceptibles de chicane. Car premièrement, disait-elle, une des parties n’aura qu’à prétendre avoir une raison légitime pour traîner l’autre au-delà des monts, le décret se trouvera donc éludé, et il faudra que les suppôts de l’Université ou d’autres ayant des procès s’épuisent en frais et en travaux de voyage pour aller plaider à Rome. En second lieu, le nombre des officiers de la cour romaine et des gens attachés au service des cardinaux n’étant point déterminé, on sera exposé aux mêmes inconvénients de sortir de sa patrie, et d’aller répondre à un tribunal éloigné, contre des gens qui prendront le titre de quelque emploi chez le pape ou chez les cardinaux.
L’Université, par un autre écrit en forme de lettre et en date du 26 juillet 1433, suppliait les pères du concile de laisser jouir en entier l’école de Paris de ses privilèges, qui l’autorisaient à s’adresser en première instance à son conservateur, en seconde instance à l’abbé de Sainte-Geneviève, en troisième à l’abbé de Saint-Germain-des-Prés. Il paraît que le concile eut quelques égards pour ces raisons ; car, dans le décret qui fut publié en 1438, la première clause est supprimée, et l’on n’y trouve aucune mention des gens attachés au service des cardinaux405.
Le nombre des prélats augmente dans le concile ; prélats français
Depuis l’accord du pape Eugène avec les pères de Bâle, on vit au concile un plus grand nombre de prélats. On en comptait cent dans la dix-septième session. Nous ne pouvons marquer au juste ceux de l’Église gallicane, comme nous avons fait dans les conciles de Pise et de Constance, parce qu’il y eut à Bâle tant de variations, d’agitations, de scissions et d’intérêts divers, qu’on n’a rien de fixe ni de bien constant sur la quantité de ceux qui s’y rendirent, et encore moins de ceux qui y persévérèrent. Il est néanmoins certain qu’outre les députés de Bretagne et de Bourgogne que nous avons indiqués il y avait dans cette ville, au commencement de 1434, un assez grand nombre de prélats de nos provinces. On connaît entre autres ceux qui étaient chargés de l’ambassade du roi Charles VII ; c’étaient les archevêques de Lyon, de Tours et de Bourges ; les évêques d’Orléans et de Senlis406. On en trouve encore quelques-uns répandus çà et là dans les actes, par exemple, les évêques de Leitoure, de Dax, de Digne, d’Ailly ; et le plus fameux de tous était Louis d’Alleman, cardinal et archevêque d’Arles. Ce prélat, homme de bien, et enchanté de l’idée de réforme qui régnait à Bâle, quitta secrètement la cour du pape, s’enfuit sur une galère de Gênes, et se joignit au concile, dont il fut longtemps le chef et l’oracle, sans se reprocher alors le schisme, dont il devint aussi le principal auteur ; tant il est rare que la vertu ne se porte pas à des excès quand elle se trouve dans un homme plus ferme qu’éclairé, plus amateur du bien qu’instruit des vrais moyens de le procurer407.
Dix sessions assez tranquilles à Bâle
Jusqu’à ces nouvelles divisions du concile avec le pape, il se tint à Bâle dix sessions, qu’on peut regarder comme les jours tranquilles de cette assemblée, parce qu’on n’y parlait plus de procédures ni de voies de contrainte contre Eugène IV. Nous comptons ces sessions. depuis la quinzième jusqu’à la vingt-quatrième, l’une et l’autre inclusivement, sans vouloir toutefois donner occasion de disputer à ceux qui poussent plus loin les beaux temps de ce concile. Notre règle en ceci est une remarque empruntée du père Alexandre408, qui dit en termes exprès que depuis la vingt-cinquième session, le concile de Bâle étant partagé en deux, il ne parait pas qu’il pût alors représenter l’Église universelle409.
Quinzième session
La quinzième session, datée du 26 novembre 1433, fit des règlements très utiles pour la célébration des synodes diocésains et des conciles provinciaux. Le synode dans chaque diocèse doit être tenu au moins une fois l’année, et le concile de chaque province tous les trois ans, hors l’année où le concile général sera célébré ; cette exception est mise ici, parce que le concile de Bâle prétendait, comme celui de Constance, que tous les dix ans l’Église universelle se rassemblerait410 : prétention qui est demeurée sans succès, par les difficultés toujours inséparables de ces sortes d’entreprises.
1434
Seizième session
La seizième session, célébrée le 5 février 1434, fut, comme nous avons dit, l’époque de la réconciliation du pape et des pères du concile. Eugène IV avait nommé, pour y présider, cinq cardinaux ; savoir, Julien Césarini, cardinal de Saint-Ange ; Jourdain des Ursins, cardinal de Sainte-Sabine ; Pierre de Foix, cardinal d’Albane ; Nicolas Albergati, cardinal de Sainte-Croix ; Angelotto Fosco, cardinal de Saint-Marc, avec l’archevêque de Tarente, l’évêque de Padoue, et l’abbé de Saint-Justine de cette dernière ville, pour remplacer les cardinaux qui pourraient ne pas s’y trouver411.
Serment qu’on exige des légats du pape
Ces présidents ne furent admis par le concile que le 24 avril 1434, dans une congrégation générale, et l’on y détermina qu’ils feraient serment de donner leur avis selon les règles de la conscience, de tenir secrets les suffrages, de ne point s’éloigner de Bâle sans le consentement des députés des nations, de travailler pour l’honneur et la conservation du concile, surtout de maintenir ses décrets, et en particulier ceux du concile de Constance, touchant l’autorité des conciles généraux, au-dessus même de celle du pape, en ce qui concerne la foi, l’extirpation du schisme et la réformation de l’Église, tant dans le chef que dans les membres : on indiquait par là les décrets fameux de la quatrième et de la cinquième sessions.
Le serment qu’on exigea des légats du pape Eugène n’était qu’en leur privé nom, comme les actes le disent expressément. Turrecremata412, qui était au concile, et qui fut depuis cardinal, dit qu’ils le firent comme particuliers, et non comme nonces apostoliques ; qu’ils protestèrent même en cette qualité contre l’engagement auquel on voulait les astreindre413. Cette dernière circonstance n’est point exprimée dans les actes ; ce n’est peut-être que l’explication de ce qui est dit auparavant, que ces légats ne furent obligés qu’à prêter le serment en leur privé nom.
Dix-septième session
Quoi qu’il en soit, la dix-septième session, qui fut tenue le 26 avril, manifesta encore davantage les intentions du concile par rapport aux légats : car ils ne furent reçus à présider qu’à condition414 qu’ils n’auraient aucune juridiction coactive, qu’ils garderaient la manière de procéder observée jusque là dans le concile pour les congrégations générales, les députations, la façon de prendre les suffrages et de publier les décrets. Il fut réglé que le premier des présidents qui se trouverait aux assemblées ferait cette publication, et que si aucun des présidents ne voulait la faire, ce soin regarderait le prélat qui aurait la première place après eux. On arrêta aussi que tous les actes seraient expédiés au nom et sous le sceau du concile.
Dix-huitième session
Le concile de Bâle, ayant réglé ce qui concernait les légats du pape, crut devoir établir de plus en plus sa propre autorité par rapport au pape même, et dans la dix-huitième session, tenue le 26 juin415, il répéta encore et confirma les décrets de la quatrième et de la cinquième sessions du concile de Constance, touchant la supériorité du concile général sur le souverain pontife, en ce qui regarde la foi, l’extirpation du schisme et la réformation de l’Église416.
Confirmation des décrets faits à Constance ; écrit du patriarche d’Antioche
C’était la quatrième ou même la cinquième fois que cette confirmation se faisait à Bâle, et l’on partit toujours de ce point dans toutes les disputes qu’on eut avec le pape Eugène IV. Pour appuyer cette doctrine, le patriarche d’Antioche, qui était Français, présenta dans cette session un ouvrage qu’il avait composé et répandu quelques mois auparavant. On peut croire que les pères ne firent pas grand cas de cette pièce417, car elle n’est digne ni de l’importance de la question, ni de la célébrité de l’assemblée, ni du nom de l’auteur418 : c’est un tissu de mauvaises raisons, d’interprétations arbitraires de l’Écriture, et de textes apocryphes de Gratien, ou de fausses histoires. Nous n’en citerons que le trait suivant, qui fera juger des autres :
Il est clair, dit le patriarche, que le concile général a plus d’autorité que le pape ; car l’apôtre saint Pierre, qui fut le premier pape après Jésus-Christ, voyant approcher le temps de sa mort, choisit Clément pour lui succéder dans le siège apostolique ; mais le concile général des apôtres, représentant l’Église universelle, crut que cette élection de Clément faite par saint Pierre ne convenait point au bon gouvernement de l’Église ; il la réprouva par manière de réforme, et il ordonna pour le souverain pontificat, d’abord saint Lin, et ensuite saint Clet : ce qui fut approuvé de toute l’Église.
Le patriarche d’Antioche cite en preuve les Chroniques de saint Clément, ouvrage totalement apocryphe, aussi bien que l’histoire que nous venons d’indiquer. Et telle était l’érudition de nos doctes controversistes du quinzième siècle.
Les légats du pape n’assistent point à la dix-huitième session ; dix-neuvième session ; affaire de la réunion des Grecs
Le concile de Bâle allait par une autre route : il faisait des décrets et des canons, ou bien il renouvelait ceux de Constance, comme on vient de voir dans sa dix-huitième session. Des actes manuscrits témoignent que les légats du pape ne voulurent point assister ce jour-là au concile ; il faut en excepter apparemment le cardinal de Saint-Ange, Jean Césarini, qui était tout dévoué pour lors aux intérêts des pères de Bâle419. La dix-neuvième session, datée du 7 septembre 1434, roula en grande partie sur la réunion des Grecs : matière qu’il faut discuter avec soin, parce qu’elle causa de nouvelles disputes entre le pape et le concile.
Nous avons dit que les Grecs avaient d’abord agréé l’Italie pour y consommer l’union, et que le pape souhaitait qu’on s’assemblât à Bologne420 ; mais ce projet n’ayant pas réussi, parce que l’empereur Jean Paléologue aimait mieux se rendre à Ancône, le pape enfin, pour terminer quelque chose à cet égard, fit passer à Constantinople un de ses secrétaires nommé Christophe Garatoni, homme entendu et fidèle : c’était au mois de juillet 1433421. Les dates méritent ici des attentions.
L’envoyé, ayant été souvent admis à l’audience de l’empereur, trouva que ce prince, toujours très zélé pour l’union, n’était cependant plus si porté pour le voyage d’Italie, mais qu’il avait imaginé d’assembler à Constantinople un concile général de l’Église grecque, où présideraient les légats du pape, et où l’on entamerait des conférences sur les points contestés entre les deux partis. Sur ces entrefaites, les pères de Bâle, qui n’ignoraient pas les négociations du pape auprès de Paléologue422, voulurent gagner ce prince, et ils lui envoyèrent l’évêque de Sude, avec Albert de Crispis, religieux augustin, pour conférer des moyens d’éteindre le schisme423. Cette députation fit plaisir aux Grecs, qui ne cherchaient qu’à être assurés d’un plus grand concert de l’Église latine, afin d’en tirer des avantages plus grands, soit pour l’union, soit pour la défense de l’Empire attaqué par les Turcs.
Paléologue, à son tour, députa, au printemps de cette année 1434, trois ambassadeurs titrés pour traiter avec les pères de Bâle. Albert de Crispis les accompagnait ; ils prirent leur chemin par la Hongrie ; ils souffrirent beaucoup durant le voyage ; enfin ils arrivèrent au concile sur la fin de juillet. On les reçut avec honneur ; et, dans les congrégations où ils furent admis, on discuta toutes les propositions qu’ils avaient à faire de la part de leur maître.
Cependant le secrétaire Christophe Garatoni était aussi retourné en Italie, et il avait exposé au pape l’empressement de l’empereur pour le concile à Constantinople. Eugène IV crut ce moyen utile à l’union, parce que l’assemblée des Grecs ne pouvait manquer d’être nombreuse, si elle était convoquée dans la ville impériale. Or, cette multitude des prélats orientaux qui signeraient tous ensemble le traité, devait porter le dernier coup au schisme, au lieu que, s’il ne passait en Orient que quelques députés de l’Église grecque, il était à craindre que le gros de la nation ne persistât dans ses préventions contre l’Église romaine, lors même que les députés auraient consenti à l’union. L’événement justifia dans la suite ces réflexions du pape Eugène IV ; alors ce n’étaient que des conjectures, mais elles le déterminèrent cependant à renvoyer son secrétaire à Constantinople pour conclure avec l’empereur et le patriarche le projet du concile général de l’Église grecque.
Le retour de Garatoni à Constantinople se trouve daté du mois de juillet 1433 : c’était le temps auquel les ambassadeurs grecs, envoyés au concile, tinrent leurs conférences avec les pères de Bâle424. Dès que le pape sut qu’ils étaient arrivés, il donna avis à ses légats de ce qu’il traitait à Constantinople par l’entremise de Garatoni, afin que le concile ne s’engageât point dans des projets contraires : c’est toutefois ce qui arriva.
Après bien des discussions avec les Grecs, on tint donc cette dix-neuvième session du concile, et il y fut décidé que l’Église d’Occident ferait la dépense du voyage de l’empereur, du patriarche et des autres Grecs de leur suite ; que, pour le lieu où serait assemblé le concile général des deux Églises, les envoyés de Constantinople tâcheraient de faire agréer la ville de Bâle à leur maître, et que, s’il ne l’approuvait pas, le concile accepterait l’endroit qui plairait le plus à ce prince. Les autres articles qu’on régla dans cette session regardaient la conversion des Juifs et le rétablissement des langues savantes dans les universités.
Sessions vingtième et vingt-et-unième
Dans les sessions suivantes425, vingtième et vingt-et-unième, on fit des règlements d’une discipline très exacte. Quelques-uns sont contre les concubinaires, les appels frivoles, les interdits jetés trop facilement, les annates, etc. ; d’autres prescrivent la manière de célébrer l’office divin, soit en public, soit en particulier, soit à la messe, soit dans le chant des psaumes ; il y en a sur les excommuniés non dénoncés, sur les possesseurs pacifiques des bénéfices, sur la révérence due aux fêtes et aux églises.
Le concile condamne la fête des Fous
À cette occasion on condamna les usages superstitieux et ridicules de la fête des fous. On a déjà parlé de cette fête en rapportant les décrets du concile de Nantes tenu en 1431 ; on la retenait en France plus qu’ailleurs. Aux jours des Innocents et de la Circoncision, on habillait des enfants en papes et en évêques ; on les conduisait à l’église avec cérémonie ; ils y faisaient les fonctions ecclésiastiques, et tout cela était suivi d’une infinité de désordres, de scandales et d’irrévérences. Le concile de Bâle défendit ces abus sous de grièves peines. La Pragmatique Sanction adopta le même décret trois ans après. Le roi Charles VII y ajouta de nouvelles ordonnances en 1445. On voyait toutefois encore des restes de la fête des Fous plus d’un siècle après426, et il a fallu bien de la fermeté dans les évêques, bien de la constance dans le ministère public, pour la proscrire tout-à-fait427.
Abolition des annates dans la vingt-et-unième session
Un article très important pour notre histoire fut l’abolition des annates, déports, premiers fruits, menus services et autres redevances qui allaient au pape ou à des prélats inférieurs, sous prétexte de collation, d’institution, de confirmation, d’investiture en matière de bénéfices, dignités ecclésiastiques ou ordres sacrés428. La perception de ces sortes de taxes ou subsides fut totalement défendue dans la vingt-et-unième session. On menaça les contrevenants d’employer contre eux les peines marquées par les canons contre les simoniaques ; on déclara nuls tous les engagements pris à cet égard ; et le concile ajouta que si le pape donnait atteinte à la disposition présente, il fallait le déférer au concile général.
Contestations à ce sujet
Ce décret si critique par rapport à la cour pontificale, ne fut publié dans la session qu’après bien des altercations dans les assemblées particulières. L’archevêque de Tarente et l’évêque de Padoue, légats du pape, s’y opposèrent, disant qu’il était injuste de causer un si grand préjudice à l’Église romaine, sans voir consulté le saint Siège ; que l’institution des annates était ancienne ; que tout le clergé avait consenti à les payer ; qu’on n’avait fait aucun changement à cet égard dans plusieurs conciles qui s’étaient tenus depuis leur établissement ; que c’était, après tout, la ressource unique du souverain pontife et de sa cour ; que, sans cette espèce de subside, la dignité du pape serait avilie ; qu’il n’aurait ni le moyen d’envoyer des légats, ni la puissance de résister aux hérétiques, ni la facilité d’aider les princes et les prélats dépouillés de leurs dignités429. Les légats concluaient qu’il fallait abandonner l’idée de ce décret, où tout au moins chercher, de concert avec le pape, un dédommagement pour la cour romaine.
Il se trouva dans les assemblées plusieurs personnes considérables qui approuvaient ces remontrances ; mais la multitude y était contraire ; et le cardinal de Saint-Ange se joignant à elle, le décret passa malgré les oppositions des deux autres légats apostoliques.
Tout ce que nous venons de raconter du concile de Bâle, depuis la dix-septième session jusqu’après la vingt-et-unième, devait être fort mortifiant pour le pape Eugène IV. On avait reçu ses légats à des conditions peu honorables ; on avait affirmé la supériorité absolue du concile ; on s’était engagé avec les Grecs sans attendre le consentement du saint Siège ; on avait détruit les annates malgré les protestations des légats. Nous pourrions ajouter à cela que depuis plus d’un an on tenait bien des discours à Bâle contre le pontificat même d’Eugène. Les émissaires ou les amis du cardinal Dominique Capranica avaient répandu dans le public que ce prélat n’ayant point été admis dans le conclave, quoiqu’il y eût droit par la nomination que Martin V avait fait de lui au cardinalat, l’élection d’Eugène était essentiellement vicieuse430. Heureusement il se trouva des docteurs qui réfutèrent ces mauvais principes. Le cardinal Pierre de Foix mit surtout en œuvre un jurisconsulte de Provence, nommé Jourdain Brice, dont l’ouvrage sur cette matière nous a été conservé ; il y prouve que la nomination de Capranica à la dignité de cardinal par Martin V était nulle ; que le consentement qu’y avaient donné les cardinaux ne pouvait les obliger, et que quand elle aurait été valide, son absence ou son exclusion du sacré Collège ne pourrait infirmer l’élection d’Eugène IV431.
Eugène s’applique à ménager les pères de Bâle. Avant que ce pontife eût connaissance de tous les nouveaux mouvements qui se faisaient à Bâle, soit contre sa personne, soit contre son autorité, il ne s’appliquait, à ce qu’il paraît, qu’à ménager les pères du concile. On en a la preuve dans la lettre qu’il leur écrivit le 22 juin 1434432. Il les assure qu’il ne reste dans son esprit aucun nuage à l’occasion des querelles précédentes. C’était, dit-il, une dispute sur la forme et les moyens, non sur la fin même que l’on voulait également de part et d’autre ; cela ressemblait à la division qui se mit entre saint Paul et saint Barnabé, quoique le zèle de l’Évangile les animât l’un et l’autre. Nous avons souhaité la paix et la réformation de l’Église : c’est pour cela que nous avons cédé à vos empressements, que nous nous sommes conformés à vos décrets… Nous le répétons encore aujourd’hui volontiers ; notre dessein, notre désir est de vous aimer comme nos enfants, de vous honorer comme nos frères, d’être liés avec vous par les nœuds d’une ardente charité, et nous comptons que vous serez aussi les mêmes à notre égard ; que vous témoignerez votre fidélité et votre dévouement parfait au saint Siège apostolique.
Le reste de la lettre est un détail des persécutions que les Romains, poussés par le duc de Milan, avaient faites depuis peu à la cour romaine. Elle avait eu bien de la peine à s’échapper de leurs mains ; elle s’était retirée à Pise, puis à Florence, où elle était alors. Et ce fut là que le concile envoya aussi les cardinaux Nicolas Albergati et Jean de Cervantes pour pacifier les troubles d’Italie. On prétend toutefois que le saint homme Albergati, qui avait à Bâle la qualité de premier légat du saint Siège, ne fut envoyé au-delà des monts que parce qu’il était trop zélé pour la dignité du pape, et que les pères du concile le trouvaient toujours opposé à leurs desseins433.
Les pères de Bâle envoient signifier au pape les décrets du rétablissement des élections et de l’abolition des annates
Le temps et la suite des affaires firent connaître au pape qu’il ne devait pas si fort compter sur l’affection des pères de Bâle. Toutes les démarches que nous avons dites se manifestèrent à ses yeux ; et le concile même lui envoya signifier ses décrets touchant le rétablissement des élections et l’abolition des annates. Jean de Bachenstein, docteur en droit canon et député du concile, fit un discours très véhément sur cela, et il se plaignit fort que les ordonnances du concile ne fussent pas observées en cour de Rome. Cette harangue de l’envoyé est datée du 14 juillet 1435. Eugène promit en peu de mots d’y faire réponse par ses nonces434 ; il envoya à Bâle le général des Camaldules435 et un auditeur de son palais, qui se plaignirent à leur tour de la conduite du concile par rapport à trois ou quatre articles ; par exemple, on y était résolu de faire publier partout des indulgences, et d’appliquer l’argent qui en reviendrait à la réunion des Grecs436 ; or, le pape représentait, par ses nonces, que cette manière de lever des subsides était fort contraire à l’esprit de l’Église, fort dangereuse, et toute propre à rendre le clergé odieux, s’il arrivait que l’affaire des Grecs ne réussît point, comme on devait toujours s’en défier.
Les pères du concile avaient aboli les annates et les autres redevances qui allaient à la chambre apostolique ; sur cela, les envoyés du pape disaient qu’il fallait consulter le saint Siège auparavant ; qu’il eût été à propos d’attendre des temps plus tranquilles, des temps où le patrimoine de l’Église ne serait pas envahi par ses ennemis ; qu’on devait du moins assigner préalablement d’autres moyens de subsistance à la cour romaine, et que la promesse qu’on faisait de les assigner n’était pas suffisante, puisqu’elle n’aurait lieu que pour un temps futur, au lieu que l’abolition des annates était actuelle.
Enfin le concile avait fait faire de grands reproches au pape sur ce qu’il attirait encore une infinité de causes à son tribunal malgré les décrets du concile ; sur ce qu’il ne laissait pas les élections libres : et les envoyés répondaient que ces causes venaient au saint Siège par une infinité de circonstances qu’on ne pouvait prévoir ; que le saint Père en diminuait le nombre autant qu’il pouvait ; qu’il en faisait de même à l’égard des élections ; mais qu’après tout il y avait bien plus à se récrier contre la multitude des affaires, grandes et petites, générales et particulières, que le concile rappelait à lui ; qu’il suffisait d’être incorporé au concile pour avoir droit d’y plaider ou d’y demander des grâces ; que plusieurs s’y faisaient incorporer pour jouir de ces avantages, au détriment de leurs parties, et uniquement par attention sur leurs propres intérêts.
Réplique du concile
Le concile répliqua à ces envoyés par la bouche du cardinal de Saint-Ange. Il s’étendit beaucoup sur les annates ; mais il ne toucha point l’article de la multitude des affaires qui se traitaient à Bâle437 ; et il faut avouer qu’il y avait de si grands excès sur cela, que les plus graves d’entre les prélats étaient les premiers à en témoigner leur mécontentement.
L’empereur se plaint aussi du concile
L’empereur lui-même n’avait pu soutenir longtemps l’activité qui régnait dans cette assemblée. Après la dix-septième session, il s’était retiré à Ratisbonne, et le concile y ayant envoyé des nonces pour traiter avec ceux des Bohémiens qu’on appelait Taborites, Sigismond se plaignit beaucoup en cette occasion du peu d’égards qu’on avait eu pour lui à Bâle, et de l’étendue trop grande qu’on donnait aux occupations du concile438. Il spécifia surtout certaines causes que les pères avaient entamées, quoiqu’elles regardassent plutôt la puissance impériale que celle de l’Église.
Multitude d’affaires qui se traitent au concile
Par rapport à la France, qui nous intéresse davantage, le concile se réduisait un peu plus dans les affaires ecclésiastiques ; mais on lui en porta un si grand nombre, qu’on ne sait comment il pouvait ou voulait satisfaire à tant de discussions. Pour donner ici une idée des soins dont il était accablé, nous indiquerons quelques-unes des causes qui ressortirent à ce tribunal durant l’année 1434 et les deux suivantes. Ce seront autant de preuves de l’objection faite par le pape et par l’empereur : ce seront en même temps des anecdotes pour l’histoire de l’Église gallicane.
Guillaume Hugues, archidiacre de Metz, était au concile, et il voulait assurer l’effet d’une grâce expectative qu’il avait obtenue du pape439 ; le concile lui fit expédier un acte d’assurance, nonobstant toutes lettres apostoliques contraires. Un chanoine de Troyes, qui s’était rendu un des premiers à Bâle, demanda qu’on le laissât jouir de sa prébende quoique absent440 ; le concile, prenant cet ecclésiastique sous sa protection, ordonna au chapitre de Troyes de lui tenir compte de ses revenus en entier. L’Université de Paris n’était pas contente de la résolution qu’on avait prise d’établir une université à Caen441 : il fallut que cette affaire et ces plaintes allassent au concile ; mais nous ne trouvons point sa décision sur cela ; la cour d’Angleterre, qui protégeait le nouvel établissement, fut sans doute plus écoutée que les docteurs opposants.
L’archevêque de Rouen, Hugues d’Orge, n’ayant pu obtenir le pallium à Rome, parce qu’il n’avait point encore achevé le paiement de l’annate, les pères de Bâle ordonnèrent à l’archevêque de Lyon de faire la fonction du pape en cette occasion, une fois seulement. Comme vous êtes primat des Gaules, lui disait le concile442, et qu’en cette qualité vous avez les mêmes droits que les patriarches, n’y ayant d’autre différence entre eux et vous que le nom, vous pouvez donner le pallium à l’archevêque de Rouen, comme les patriarches d’Orient le donnent aux métropolitains de leur dépendance.
Il y avait de grands démêlés dans le monastère de Saint-Ouen de Rouen, à cause de la concurrence de deux abbés qui prétendaient au gouvernement de cette maison443. Les principaux de la ville prièrent le concile de Bâle de mettre fin à ce différend, qui scandalisait le public et qui détruisait le temporel de l’abbaye444. Le concile admit la requête ; mais il paraît que la mort d’un des prétendants rétablit la paix avant que le jugement définitif fût porté.
L’évêché de Saint-Malo étant venu à vaquer durant la célébration du concile, il s’éleva une dispute entre deux prélats qui avaient chacun leurs raisons et leurs protecteurs445. Le premier était l’abbé de Beaulieu, aumônier du duc de Bretagne et neveu du grand connétable Bertrand Du Guesclin ; l’autre fut l’évêque de Tréguier, que le pape transféra à Saint-Malo pour mettre à Tréguier un autre ecclésiastique nommé Raoul Roland, que le duc n’aimait pas. La querelle alla encore au concile de Bâle ; elle l’occupa longtemps, et les arrangements du pape ne laissèrent pas d’avoir lieu.
Il y eut aussi des sollicitations au concile pour l’évêché de Saint-Pons de Tomières en Languedoc ; mais il était question cette fois d’appuyer la translation faite par le pape de l’évêque de Pamiers à Saint-Pons. Ce furent les évêques de la province de Narbonne qui implorèrent sur cela le secours des pères de Bâle, et ceux-ci se prêtèrent à leur demande.
Ils entrèrent de même dans le procès que causa le riche évêché d’Albi, vacant par la mort de Pierre le Neveu. Deux compétiteurs se mirent sur les rangs, savoir, Bernard de Casillac, prévôt de cette église, et Robert Dauphin, évêque de Chartres. Celui-ci avait pour lui la grandeur de sa naissance, la protection du roi Charles VII et la nomination du pape ; l’autre avait été élu par la plus grande partie des chanoines : avantage bien favorable aux yeux du concile, qui adjugea, en effet, l’église d’Albi à Bernard, et le fit sacrer à Bâle. Mais la difficulté fut de prendre possession ; Robert Dauphin avait pris les devants, et se maintenait à main armée dans les terres dépendantes de l’évêché. Bernard de Casillac, soutenu de ses parents et de ses amis, s’empara aussi de quelques châteaux ; son ennemi le repoussa, et les hostilités croissant toujours, il y eut des désordres, des brigandages, des scandales infinis dans toute cette partie du Languedoc qu’on appelle l’Albigeois. Les états de la province en portèrent des plaintes au roi, qui ne put encore calmer les esprits ; et ces odieuses rivalités durèrent jusqu’en 1461, époque de la mort de Robert Dauphin446 : son compétiteur Bernard de Casillac ne lui survécut que de quelques mois.
1435
Zèle du concile de Bâle pour la paix entre la France et le duc de Bourgogne
Le récit que nous venons de faire des causes qui furent portées de tous les cantons de la France au tribunal du concile n’est qu’une partie de ce que nous fourniraient les monuments de l’histoire, s’il était nécessaire de les consulter plus à fond. Nous devons supprimer les autres détails pour rendre justice au zèle que témoigna cette assemblée dans une affaire vraiment importante, et digne de toutes les attentions d’un concile œcuménique. Nous parlons de la réconciliation de Charles VII et de Philippe, duc de Bourgogne.
Il y avait longtemps que celui-ci, mécontent des Anglais, et las d’une guerre qui désolait la France, sa patrie, songeait à faire sa paix avec le roi : c’était tout ce que Charles VII pouvait souhaiter de plus avantageux pour le rétablissement de ses affaires. Le pape et le concile de Bâle pressèrent fort l’accommodement ; on convint d’entamer des conférences à Arras ; on invita le roi d’Angleterre et tous les princes qui pouvaient y prendre intérêt. En un mot, dans l’idée du pape et du concile, dans celle même des cours de France et de Bourgogne, ce devait être un congrès général pour la pacification de toutes ces grandes puissances, qui depuis tant d’années se détruisaient les unes et les autres, sous prétexte et dans l’espérance d’agrandir leur domination.
Conférences d’Arras
On s’assembla au mois de juillet ; le concours de ce qu’il y avait de plus éclairé dans toutes les cours de l’Europe rendit cette assemblée extrêmement illustre, et le traité d’Arras est encore un des événements les plus mémorables de notre histoire : nous ne le représentons ici qu’en abrégé, et seulement parce que ce furent des ecclésiastiques qui y jouèrent les premiers rôles. Les médiateurs étaient deux cardinaux, Nicolas Albergati, légat du pape, et Hugues de Chypre, légat du concile de Bâle447. Un grand nombre d’autres prélats y assistèrent, les uns comme assesseurs et collègues des légats, les autres comme ambassadeurs des princes. On y vit, par exemple, du côté de Charles VII, l’archevêque de Reims, Renaud de Chartres, chancelier de France ; du côté de la cour d’Angleterre, Henri de Beaufort, cardinal de Winchestre [Winchester], avec les évêques de Lisieux, de Norwich et de Saint-David. Le duc de Bourgogne s’y trouva en personne, et il avait dans son conseil les évêques d’Arras, de Cambrai et de Liège. Nous ne comptons ni les seigneurs laïques, qui étaient en grand nombre, ni les membres de l’Université de Paris, qui figuraient là comme dans toutes les autres grandes affaires de ce temps-là448.
Propositions des Français rejetées des Anglais
Les propositions de la cour de France furent des plus raisonnables au jugement des médiateurs, dont la fonction était de demeurer neutres entre les deux partis. On offrait au roi d’Angleterre tout ce qu’il possédait dans la Guyenne, avec le duché de Normandie en entier, sauf toutefois l’hommage449. Les plénipotentiaires de ce prince voulurent retenir la couronne de France, et ne laisser à Charles de Valois (comme ils parlaient encore) que ce qu’il possédait en-deçà et au-delà de la Loire450.
Ce fut alors que les légats d’Eugène et du concile représentèrent avec beaucoup de décence et de fermeté que la proposition des Français ne pouvait être rejetée, et qu’il était injuste de vouloir ravir au fils unique de Charles VI une couronne que ses ancêtres avaient possédée durant tant de siècles. Les Anglais mécontents se retirèrent ; on continua les négociations sans eux ; on traita avec le duc de Bourgogne, prince intéressé par sa naissance à conserver le trône dans la maison d’où il était sorti ; mais comme on voulait absolument le gagner, il fit acheter chèrement son amitié. L’accord qui fut conclu avec lui le 21 septembre en est la preuve : Il faut avouer, dit le père Daniel451, qu’en cette occasion le vassal donna la loi à son souverain.
On trouve ce traité dans toutes nos histoires452 ; c’est un tissu de satisfactions pour le meurtre de Jean de Bourgogne, de fondations de piété pour le repos de son âme, de cessions en terres et en seigneuries au profit de Philippe son fils, de promesses d’argent payables en certains termes, etc.
L’observation de ces articles fut jurée solennellement sur le saint sacrement et la croix, en présence de tous les ambassadeurs des princes. On en témoigna une joie infinie dans les cours de France et de Bourgogne : on en eut la principale obligation au pape et au concile de Bâle. Le succès d’une affaire si difficile et si importante leur fit un honneur infini. Le cardinal de Saint-Ange, président du concile, parlant six semaines après dans l’assemblée des pères, dit que, quand le concile aurait duré vingt ans, et qu’on s’y serait borné à conclure cette paix, on ne devait pas se plaindre de la longueur des séances.
Avantages que le roi Charles VII en retire
Au reste, cet événement acheva de donner au roi Charles VII une supériorité entière sur ses ennemis. Huit mois après la capitale du royaume rentra sous son obéissance ; et peu à peu toutes les parties de l’empire français reconnurent leur maître légitime.
Mort d’Isabelle, reine de France, veuve de Charles VI
La paix d’Arras fut suivie d’une mort qui ne changea rien aux affaires. Isabelle de Bavière, reine de France et mère de Charles VII453, finit ses jours haïe des Français, à qui elle avait causé tant de maux par l’indigne exhérédation de son propre fils ; méprisée des Anglais, à qui elle ne pouvait plus rien donner et qui ne lui témoignaient aucune reconnaissance de ce qu’ils en avaient reçu454. Non contents de lui refuser ses pensions, on dit qu’ils faisaient insulte à sa personne, en jetant des soupçons sur la naissance de Charles VII, qu’ils disaient n’être point fils de Charles VI455 : injure dont ils ne puisaient le motif que dans le plaisir malin d’outrager cette mère dénaturée456.
Quelqu’un a écrit que ce fut une princesse de grand esprit457. Les traits qu’on a vus d’elle dans cette histoire ne confirment pas cette idée. Elle était ambitieuse et vindicative ; mais, pour satisfaire ces deux passions, elle prit toujours de fausses mesures, et sa politique ne la conduisit qu’à dégrader sa famille, à ruiner l’État, et à se procurer une vieillesse honteuse. Un de ses grands défauts fut encore l’amour d’elle-même et l’esprit de mollesse : caractère qui la rendit incapable des affaires, quoiqu’elle voulût toujours s’en mêler. L’état de solitude et d’humiliation où elle passa ses dernières années put servir à expier devant Dieu les grandes fautes de sa vie. Elle mourut assez chrétiennement le dernier jour de septembre, après avoir fait un testament où elle donnait aux religieux de Saint-Denis la maison de plaisance qu’elle avait à Saint-Ouen, et tous les ornements d’une chapelle ; savoir, une chasuble, deux dalmatiques, cinq chapes et un parement d’autel complet : tout cela d’une étoffe riche et d’un ouvrage très recherché. On voit encore quelques pièces de ce présent dans la sacristie de Saint-Denis.
Le corps de cette reine fut porté d’abord à Notre-Dame de Paris avec assez d’appareil pour le luminaire et le cortège ecclésiastique ; mais il n’y eut, pour faire deuil, qu’une seule personne de marque : c’était Catherine d’Alençon, femme de Louis, duc de Bavière. Il ne se trouva de même aucun évêque pour officier aux vigiles des morts, et ce fut l’abbé de Sainte-Geneviève qui fit la cérémonie. On transporta ensuite son corps à Saint-Denis dans un petit bateau, parce qu’on n’osait y aller par terre à cause des gens de guerre qui couraient la campagne. Les religieux de l’abbaye firent les obsèques, où l’on ne vit que deux officiers de la princesse, son chancelier et son confesseur. Toutes les autres personnes en place, Anglais ou Français, l’estimaient trop peu pour se faire un devoir de l’accompagner à la sépulture. Elle a cependant un tombeau et une statue de marbre dans l’église de Saint-Denis, près de son époux Charles VI. On prétend, dit le père Daniel, que dans ce monument d’honneur, la figure d’une louve qu’on a mise à ses pieds n’y est que comme un symbole de son méchant cœur, et pour faire souvenir les siècles futurs de sa dureté ou plutôt de sa cruauté, et des maux qu’elle causa à tout le royaume.
Mort de Jeanne II, reine de Naples
Une autre reine, très décriée dans l’histoire, mourut cette année 1435 ; et l’on prétend que l’esprit de pénitence l’accompagna aussi dans ses derniers moments : c’était Jeanne II, reine de Naples, princesse du sang de nos rois, et la dernière des descendants de Charles Ier, frère de saint Louis. Elle avait épousé en secondes noces Jacques de Bourbon, comte de la Marche, qui, ne pouvant souffrir la vie scandaleuse de cette reine, quitta Naples et revint en France, où il vécut quelque temps dans l’éloignement du monde et des affaires. Après la mort de Jeanne, il se consacra totalement à Dieu dans l’ordre de Saint-François, et il y mourut saintement en 1438. On voit son tombeau dans l’église des Clarisses de Besançon458.
L’ordre de Saint-François, si répandu dans toutes les provinces de France, ne jouissait point encore de la paix que le concile de Constance avait voulu lui procurer. Nous avons vu le règlement publié dans ce concile pour rétablir l’union entre les Conventuels et les Observantins. Il était surtout question d’empêcher que les premiers ne troublassent les seconds dans la détermination qu’ils avaient prise de garder leur règle à la lettre. Ces observantins avaient acquis beaucoup de maisons dans les provinces ou districts monastiques, appelées de Bourgogne, de France et de Touraine. Les Conventuels, qui possédaient les charges, voyaient de mauvais œil cette espèce de séparation ; ils traitaient de schisme ce qui n’était au fond qu’une émulation louable, qu’un saint zèle de la perfection religieuse. Le roi et les plus grands seigneurs du royaume, qui estimaient l’ordre entier, et qui voulaient terminer ces divisions, firent demander au concile de Bâle459 que les Observantins fussent maintenus dans les droits qui leur avaient été accordés par les pères de Constance. Cette demande, juste en elle-même et soutenue d’une recommandation si puissante, fit naître un décret par lequel le concile de Bâle, en confirmant celui de Constance, défendait aux Conventuels d’inquiéter les Observantins ; le tout par provision et jusqu’à ce que le concile, délivré des affaires importantes qui l’occupaient alors, pût entreprendre la réforme de toutes les maisons des frères Mineurs. Ce décret est du mois d’octobre 1435, et précéda de peu de jours la vingt-deuxième session, datée du 15.
Depuis plus de quatre ans que le concile de Bâle était assemblé, il n’avait encore porté aucun décret dogmatique. Les démêlés avec le pape Eugène IV, les règlements de discipline, la discussion de mille affaires ecclésiastiques et civiles, générales et particulières, avaient rempli tous les moments de cette compagnie extrêmement laborieuse et active.
Vingt-deuxième session ; le concile de Bâle condamne le livre d’Augustin de Rome
Dans sa vingt-deuxième session, elle commence à fulminer des anathèmes, et c’est contre un livre pernicieux dont on faisait auteur l’archevêque de Nazareth, Augustin de Rome, auparavant général des Ermites de Saint-Augustin. Cet ouvrage, fruit méprisable d’une fausse métaphysique, contenait, entre autres propositions, que Jésus-Christ pèche toujours, et qu’il a toujours péché dans les fidèles, qui sont ses membres460 ; que les seuls élus, destinés à régner éternellement dans le ciel, sont les membres de Jésus-Christ ; que la dénomination des membres de Jésus-Christ doit être donnée selon la prescience ; que l’Église, composée des membres de Jésus-Christ, comprend les seuls élus ; que la nature humaine en Jésus-Christ est véritablement Jésus-Christ, qu’elle est la personne de Jésus-Christ, qu’elle est la personne du Verbe et le Verbe, qu’elle est Dieu naturellement et proprement ; que Jésus-Christ, selon sa volonté créée, aime autant la nature humaine unie à la personne divine, qu’il aime la nature divine ; que comme deux personnes dans la Trinité sont également aimables, ainsi les deux natures en Jésus-Christ sont également aimables, à cause de la personne qui est commune ; que l’âme de Jésus-Christ voit Dieu aussi clairement et aussi parfaitement que Dieu se voit lui-même. Toutes ces propositions furent proscrites comme erronées dans la foi : on épargna la personne de l’auteur, parce qu’il s’était soumis au jugement de l’Église461 ; et afin que ses manières de penser ne fissent aucun progrès parmi les ecclésiastiques de France, on envoya le décret de condamnation à l’Université de Paris462.
1436
Session vingt-troisième ; décrets pour l’élection des papes et la promotion des cardinaux
Les docteurs de cette école présents au concile, et en général la plupart des membres de la nation gallicane, donnèrent lieu, par leurs représentations, aux décrets de la vingt-troisième session, qui fut célébrée le 25 mars 1436. Ces Français avaient fort à cœur la réforme de l’Église, par rapport aux points qu’on avait tant proposés au concile de Constance, et qui étaient demeurés sans exécution463. Ils en firent une longue liste où l’on voyait encore des plaintes sur le trop grand nombre de cardinaux, sur les annates, les expectatives, les réserves, les causes d’appel en cour de Rome, les offices de la chancellerie et de la pénitencerie, les exemptions, les commendes, les dispenses, les indulgences, les décimes, etc.464. Les pères de Bâle avaient déjà fait bien des décisions qui se rapportaient à ces articles ; mais ils prétendirent retrancher tous les abus en donnant des règles pour le choix des papes et des cardinaux. Ainsi, dans cette vingt-troisième session, ils déterminèrent l’ordre et la police des conclaves ; les qualités de ceux qui seraient choisis pour remplir le saint Siège ; la profession de foi et les serments qu’on exigerait d’eux ; le soin qu’il faudrait prendre de les avertir tous les ans des plus essentiels de leurs devoirs. Ils fixèrent le nombre des cardinaux à vingt-quatre. Ce doivent être, dit le décret, des sujets choisis dans les divers États de la chrétienté, des hommes sages, éclairés, expérimentés dans les affaires de l’Église, très rarement des parents de rois ou de souverains, jamais des neveux de papes ou de cardinaux.
Enfin les actes nous présentent encore des ordonnances pour rétablir les élections, et pour condamner les réserves.
Ces points, avec l’abolition des annates et la modification des appels à Rome, étaient ceux que le concile embrassait le plus ardemment, et sur lesquels il voulait absolument fléchir ou dompter la cour romaine465. Il destina le cardinal d’Arles, l’archevêque de Lyon et l’évêque de Lübeck, pour aller faire des remontrances ou plutôt des sommations à ce sujet au pape Eugène IV ; et, comme en ce temps-là l’évêque de Grasse, Antoine de Remoules, se plaignait beaucoup au concile d’un jugement rendu contre lui à Rome, au sujet des droits temporels qu’il prétendait sur Antibes, les pères firent entrer cette affaire dans les instructions de leurs envoyés, prétendant que c’était un des griefs qui faisaient voir que le pape ne voulait pas observer à la lettre les décrets du concile. Il paraît que cette députation n’eut pas lieu ; mais de nouveaux incidents changèrent bientôt ces essais de controverse en hostilités manifestes et en animosités irréconciliables.
Vingt-quatrième session ; affaire de la réunion des Grecs
La vingt-quatrième session, datée du 18 avril 1436, ramena l’affaire de la réunion des Grecs : elle commençait à s’embrouiller beaucoup, et c’est apparemment ce qui met aussi de la confusion dans le récit de la plupart des historiens par rapport à ce point d’histoire. Nous prenons à tâche de le développer, comme nous avons déjà fait à l’égard des négociations qui précédèrent la dix-neuvième session, où il y eut une sorte d’accord conclu avec les Grecs466. On trouve plusieurs Français employés dans ces discussions délicates ; et d’ailleurs ce fut l’occasion des grands éclats entre le pape Eugène IV et le concile de Bâle matière qui intéressa particulièrement l’Église gallicane.
Aussitôt après la dix-neuvième session, tenue le 7 septembre 1434467, le concile envoya au pape un chanoine d’Orléans, nommé Simon Fréron, pour lui faire part de ses décrets, et le prier d’y donner son approbation ; car c’était un point expressément stipulé par les ambassadeurs de l’empereur Jean Paléologue468. Le pape témoigna qu’il était surpris qu’une affaire de cette importance eût été terminée sans son aveu ; il s’en plaignit même au concile, lui témoignant toutefois que, si l’union pouvait réussir de la manière qu’on avait imaginée à Bâle, il y consentait volontiers. La lettre d’Eugène, datée du 15 novembre 1434, est d’une modération qui marque combien il avait à cœur de ménager les pères du concile.
Cependant, avant la fin de cette même année, le secrétaire Christophe Garatoni, que le pape avait député à Constantinople au mois de juillet précédent, repassa en Italie avec quelques envoyés, munis de pleins pouvoirs de l’empereur des Grecs, pour terminer en présence du pape le projet du concile de Constantinople469 ; et, comme ces nouveaux ambassadeurs s’attendaient que leur négociation serait contraire à ce qui aurait été décidé à Bâle (décision qu’ils ignoraient encore), ils mandèrent promptement aux trois seigneurs de leur nation qui étaient à Bâle de casser les conventions faites avec le concile, parce que le pape et l’empereur avaient pris d’autres mesures.
Ces seconds députés, venus récemment de Constantinople, passèrent eux-mêmes à Bâle quelques mois après470, et le pape leur associa le même Garatoni, son secrétaire, pour exposer au concile tout ce qui avait été réglé avec l’empereur Jean Paléologue471. C’était une déférence que le pape témoignait aux pères de Bâle, et une attention nécessaire pour concilier les diverses conclusions qu’on avait prises dans cette affaire extrêmement compliquée ; mais le concile fit savoir à Eugène IV, par une lettre du 5 mai 1435, qu’il n’approuvait point le projet d’une assemblée à Constantinople, et qu’il voulait s’en tenir à ce qui avait été conclu dans la dix-neuvième session. Sur cela, le pape prit le parti d’envoyer encore à Constantinople pour informer l’empereur de l’embarras qui s’était formé dans la négociation472. L’envoyé, qui était toujours le secrétaire Garatoni473, avait ordre de proposer à l’empereur la célébration d’un concile en Italie, et le pape promettait de s’y rendre en personne, si l’on convenait d’un lieu sûr et commode474. L’empereur fut ébranlé de ces propositions ; après bien des conférences il les accepta : on ne parla plus du concile de Constantinople, et les attentions se tournèrent à convenir du lieu qui agréerait le plus aux deux partis.
Dans le même temps arrivèrent à Constantinople trois envoyés du concile de Bâle : c’étaient Jean de Raguse, de l’ordre des frères Prêcheurs ; Henri Menger, chanoine de Coutances, et Simon Fréron, cet ecclésiastique d’Orléans que nous avons déjà vu employé auprès du pape. Ils étaient tous trois membres de l’Université de Paris, et en réputation d’expérience dans les affaires. Ils eurent audience de l’empereur le 29 novembre 1435475, et ils lui présentèrent les articles conclus depuis peu dans le concile, quoique non publiés encore en pleine session476 ; c’étaient des assurances générales de la part des pères de Bâle de concourir à l’union des deux Églises. Ils offraient tous les sauf-conduits nécessaires pour le transport de l’empereur et de ses évêques ; et le terme était marqué au mois de mai 1437. Il n’était encore rien dit du lieu où se traiteraient les affaires c’était toutefois la question essentielle.
L’empereur et le patriarche répondirent par des lettres datées du 26 novembre 1435477. Ils témoignaient toujours un grand désir de l’union ; ils consentaient à la traiter en Occident ; mais ils demandaient que le lieu des conférences entre les deux prélats des deux Églises fût un port de mer, afin que l’empereur, sa cour et ses évêques pussent s’y rendre plus promptement, plus commodément, et qu’ils fussent moins éloignés de Constantinople, toujours inquiétée par les courses des Turcs.
Ces lettres furent apportées à Bâle par Henri Menger, un des envoyés du concile, et il était chargé de déclarer aux pères que, nonobstant ce qu’ils avaient réglé dans leur dix-neuvième session, touchant le lieu où se ferait l’union, les Grecs étaient résolus de n’en accepter aucun qui ne fût maritime.
Il faut se souvenir ici qu’on n’avait déterminé aucun endroit particulier dans cette dix-neuvième session ; que la plupart des villes dont on était convenu ne sont point voisines de la mer ; et que celle d’Avignon n’y est point nommée. Tout cela doit être remarqué pour la suite de l’histoire.
Dans la vingt-quatrième session on publie des indulgences en faveur de la réunion des Grecs. Au retour de l’ambassadeur Henri Menger, la vingt-quatrième session fut célébrée le 14 avril 1436. Il ne s’y trouva, dit-on, que vingt-trois prélats, dont dix seulement étaient évêques. Cette assemblée ne laissa pas de faire des règlements considérables. Elle ratifia les promesses faites à l’empereur de Constantinople ; elle publia des indulgences en faveur de la réunion qu’on méditait avec les Grecs. Il était dit dans le décret que quiconque fournirait pour cette bonne œuvre la valeur de ce qu’il dépensait par semaine pour sa subsistance, et qui joindrait à cela les bonnes œuvres ordinaires, confession, communion, prières vocales et quelques jeûnes, obtiendrait une fois durant sa vie, et une autre fois à l’heure de sa mort, la rémission entière de tous ses péchés478.
Le concile accordait des pouvoirs très amples aux confesseurs à cet égard, il étendait le temps de l’indulgence à deux années, et il réglait la manière de percevoir l’argent des fidèles, afin qu’il ne s’y glissât aucune fraude ni soupçon de mauvaise foi ou de supercherie.
Difficultés qu’éprouve ce décret d’indulgences
Ce décret éprouva des difficultés infinies, et les légats du saint Siège, à la tête des principaux d’entre les prélats, ne voulurent jamais y consentir. Ils savaient les intentions du pape, qui s’était toujours opposé à cette manière de subvenir aux besoins actuels de l’Église. Eugène IV éleva encore la voix plus haut quand il apprit le résultat de la vingt-quatrième session. Il fit repartir les cardinaux de Sainte-Croix et de Saint-Pierre-aux-Liens, qu’il avait retenus longtemps auprès de sa personne ; il leur ordonna de remontrer aux pères de Bâle les inconvénients de cette publication d’indulgences479. Il paraît, par les monuments qui nous restent de cette controverse, que le pape disputait même au concile le droit d’accorder des indulgences plénières ; mais il considérait apparemment cette assemblée dans l’état où elle se trouvait alors, c’est-à-dire privée du consentement de légats du saint Siège, contredite positivement en ceci par le pape, et réduite à un très-petit nombre d’évêques. Quoi qu’il en soit, les auteurs du décret se défendirent par un mémoire qui fut lu dans une congrégation générale, en présence de deux cardinaux porteurs des ordres du pape, et tous leurs raisonnements prouvaient fort bien que le concile œcuménique pouvait accorder des indulgences plénières ; mais la question était si celui de Bâle, vu la contradiction et l’opposition de tant de têtes si considérables, pouvait passer alors pour œcuménique.
Le pape se justifie dans toutes les cours de l’Europe
Cependant le pape, voyant croître de plus en plus l’ardeur des pères de Bâle, résolut d’envoyer dans toutes les cours des nonces pour informer les princes de ce qui s’était passé depuis le commencement du concile jusqu’alors, c’est-à-dire jusqu’au 1er juin 1436 : car c’est le terme que le pape indiquait lui-même ; et l’on peut bien dire que ce fut aussi l’époque de la seconde querelle, plus fâcheuse que la première, entre le concile de Bâle et Eugène IV480.
Instructions qu’il donne à ses envoyés
Les instructions que celui-ci donna à ses envoyés étaient un long mémoire dont nous ne parlons ici qu’en historiens, sans adopter tous les griefs qui y étaient contenus. Eugène reprochait aux pères de Bâle d’avoir dégradé en quelque sorte les légats du saint Siège par les modifications mises à leurs pouvoirs ; de s’être établi et déclaré corps acéphale481, en ordonnant que, si les légats ne voulaient pas publier les décrets, on se passerait de leur ministère, et que la publication se ferait par le premier prélat qui serait placé après eux ; d’avoir renouvelé et pris dans un sens étranger deux décrets du concile de Constance, soumettant disait-il, par là le souverain pontife à la correction du concile ; ce qui n’a jamais été reconnu des fidèles, ni enseigné par les docteurs ; ce qui d’ailleurs serait d’un mauvais exemple pour les princes, car il s’ensuivrait qu’ils sont aussi soumis aux états généraux de leurs principautés
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Le pape se plaignait encore des décrets émanés du concile pour l’abolition des annates, et il prétendait que cette assemblée se contredisait elle-même, puisqu’on voyait partout ses collecteurs et ses agents exiger les annates et les appliquer au profit du concile. Il condamnait de même tout ce qui avait été réglé à Bâle sur l’ordre des conclaves, l’élection des papes, le nombre des cardinaux, l’extinction des réserves. Il réprouvait surtout les nouvelles indulgences accordées dans la vingt-quatrième session, malgré les remontrances des prélats les plus distingués. Il détaillait la multitude des affaires dont le concile se surchargeait ; provisions de bénéfices, confirmation d’assemblées capitulaires, établissements de commendes, pouvoirs de confesser et d’absoudre des censures, canonisations de saints, dispenses en matière d’ordres, d’irrégularités, de mariage, etc. Ce n’est encore que la moindre partie des objets dont le mémoire fait mention.
Le pape souffrait aussi impatiemment que le concile se fût donné un sceau particulier ; qu’il rappelât à lui les causes jugées par le saint Siège ; qu’il eût supprimé dans la célébration de la messe l’oraison que toute l’Église dit pour le pape ; qu’il eût accordé le droit de suffrage et de voix définitive à d’autres qu’aux prélats ; ce qui est, disait-il482, contre la pratique ancienne des conciles, où les évêques seuls, représentant leurs diocèses, souscrivaient aux décrets ; et si l’on a un peu plus étendu ce droit de suffrage dans le concile de Constance, c’est qu’on voulait obtenir plus promptement l’extirpation du schisme. Mais les pères de Bâle abusent de cet exemple par leur manière de terminer tout, au moyen de ce qu’ils appellent les députations : car souvent ceux qui composent ces tribunaux sont les plus minces sujets et les moins titrés de toute l’assemblée.
Le mémoire exposait ensuite tout ce que le pape avait fait pour entretenir la paix avec ceux de Bâle ; comment il avait remis à leur décision l’affaire de la réunion des deux Églises, quoique avant eux il fût convenu avec l’empereur de Constantinople d’un moyen plus court et plus facile que tout ce qu’on avait imaginé depuis dans le concile ; comment il avait offert pour cette affaire des sommes suffisantes, si l’on voulait convenir à l’amiable du lieu où l’on recevrait les Grecs ; comment il n’avait jamais cherché qu’à faire du bien aux membres du concile, soit en leur conférant des bénéfices, soit en accordant pour eux toute sorte de pouvoirs aux pénitenciers subalternes, par rapport à l’absolution des crimes et des censures.
Enfin, après des plaintes très vives sur ce que les cardinaux de Sainte-Croix et de Saint-Pierre-aux-Liens avaient été si mal reçus par le concile, le pape déterminait à ses nonces ce qu’ils avaient à dire dans toutes les cours.
Leur principale fonction devait être d’engager les princes à rappeler de Bâle leurs ambassadeurs et leurs évêques, afin de procéder ensuite à un concile moins tumultueux ; et il y avait des remontrances particulières pour les principaux d’entre les souverains par exemple, ordre aux envoyés de faire ressouvenir l’empereur du serment qu’il avait fait de protéger le pape et l’Église romaine ; et pour le roi de France, on le priera, disait le mémoire, de considérer combien ses prédécesseurs ont eu à cœur la gloire du saint Siège ; combien de fois ils ont procuré un asile sûr et honorable dans leurs États aux souverains pontifes persécutés ; combien de mouvements ils se sont donnés pour ménager l’extirpation du dernier schisme.
On remarque dans ces instructions un reproche que le pape fait au concile de se mêler des canonisations des saints483 : c’est qu’au mois de janvier de cette année 1436, il avait admis la supplique de Philippe, duc de Bourgogne, qui sollicitait la canonisation du bienheureux Pierre de Luxembourg, mort sous le pape d’Avignon Clément VII484. Cependant le concile ne prononça point sur cette affaire ; il en avait tant d’autres à régler, qu’il put bien oublier celle-là.
Diverses négociations pour la réunion des Grecs ; les pères de Bâle veulent traiter cette affaire à Avignon
Son objet capital était toujours à la réunion des Grecs ; il fallait nommer incessamment un lieu propre à les recevoir. On voulait leur faire agréer la ville de Bâle, et les Grecs excluaient positivement cet endroit. On leur proposait encore Avignon ou quelque autre ville en Savoie. Avignon n’était point marqué dans le traité conclu avec les envoyés de Paléologue. Il y était mention de la Savoie ; mais il paraît que les pères affectionnaient beaucoup plus Avignon : car ils commencèrent par faire demander aux habitants de cette ville une avance de soixante-dix mille ducats, dont le remboursement serait fait sur les fonds à retirer des indulgences et des décimes485. Ce furent l’abbé de Bonneval et le docteur Raymond Talon, tous deux Français, qui sollicitèrent cet emprunt ; et ceux d’Avignon promirent la somme, à condition que le lieu du concile serait déterminé incessamment : c’était toujours là le nœud de la difficulté486. Les pères du concile réglaient toutes les autres affaires avant de prononcer définitivement sur cet article. Ils choisirent un général pour les galères qui devaient amener en Occident l’empereur et le patriarche de Constantinople. Ce général fut Nicolas de Montone, bon officier de marine. Il s’engagea donc au concile moyennant trente mille huit cents ducats ; il reçut en cérémonie l’étendard de l’Église ; il promit de partir au temps marqué avec quatre galères et trois cents arbalétriers. Pour le lieu du débarquement au retour de Constantinople, on l’ignore encore ; et pour le lieu du concile on ne parlait qu’en général de Bâle, d’Avignon et de la Savoie.
1437
Une nouvelle ambassade vient de Constantinople ; harangue d’un des ambassadeurs
Sur ces entrefaites arriva une ambassade de Constantinople ; et Jean Dissipati487, qui en était le chef, se plaignit fort, dans une audience du 15 janvier 1437, qu’on eût choisi des endroits qui n’étaient point contenus dans les actes de la dix-neuvième session du concile. C’était d’Avignon qu’il voulait parler : il exclut encore la ville de Bâle ; il dit que, sous le nom de Savoie, on avait entendu une ville qui serait de la domination du duc de Savoie, mais située en Italie et non au-delà des Alpes. Il demanda qu’on assignât un lieu qui fût agréable au pape, commode pour eux et avantageux à l’union. Eh quoi ! dit-il488, tandis que notre empereur, notre patriarche, nos prélats passent la mer, et viennent de si loin, vous refuserez de faire un voyage de sept ou huit jours pour concilier les deux Églises ?
Ce voyage de sept ou huit jours indiquait le temps qui serait nécessaire pour se rendre en quelque ville d’Italie, voisine de la mer, et à la bienséance des Grecs. L’orateur finit par des protestations authentiques contre tout ce que les pères pourraient décerner au désavantage de l’empereur de Constantinople et de l’Église grecque. Vous seuls, ajoutait-il, serez coupables du mauvais succès de toute cette négociation, si vous n’entrez un peu plus dans les intérêts de ceux qui nous ont envoyés.
Altercations dans le concile sur le lieu de la réception des Grecs
Ces remontrances firent naître bien des altercations dans le concile. La plupart des pères voulaient qu’on s’en tînt à la ville d’Avignon ; les légats du pape et les plus considérables d’entre les prélats ne jugeaient pas à propos de consentir à ce choix. Enfin le 23 février on arrêta dans une congrégation générale que, si dans l’espace de trente jours les habitants d’Avignon n’avançaient pas les soixante-dix mille ducats qu’ils avaient promis, et si douze jours après la délivrance de cette somme le concile n’en informait pas les Grecs, dès lors les pères seraient obligés de nommer un autre endroit489.
Les légats du pape proposent au concile d’accepter Florence ou Udine dans le Frioul, ou quelque autre ville que ce fût en Italie
Le terme étant expiré, et la ville d’Avignon n’ayant point rempli sa promesse en entier490, les légats du pape proposèrent aux tribunaux des députations d’accepter, pour le lieu du concile, ou Florence ou Udine dans le Frioul, ou quelque autre ville d’Italie, selon qu’il avait été réglé par la dix-neuvième session. Ils étaient appuyés dans leur demande par les ambassadeurs des princes. Ceux du roi Charles VII avaient des ordres très précis pour faire accepter dans le concile un lieu dont le pape et les Grecs fussent contents. Le roi préférait même la ville de Florence à tous les autres endroits qu’on proposait, et le pape en fit des remerciements à ce monarque491.
Le plus grand nombre des pères de Bâle s’oppose aux légats ; le cardinal d’Arles est à la tête de ce parti
Les partisans de l’opinion contraire faisaient sans contredit le plus grand nombre ; mais c’était, dit Augustin Patrice, la vile populace du concile492. Il entend par là tout ce qu’il y avait de moins titré et de moins habile parmi les pères de Bâle. Il dit même que493, pour grossir le nombre, on admit aux assemblées une multitude d’ecclésiastiques de la campagne, et de bas officiers attachés au service des prélats. Le cardinal d’Allemand, archevêque d’Arles, était à la tête de ce parti, et dès là il se mit en possession de cette grande autorité, qu’il conserva durant le reste du concile. Au contraire, le cardinal de Saint-Ange, Julien Césarini, jusque là si opposé au pape, se retourna de son côté, et ne voulut plus souffrir qu’on portât des coups à l’autorité de ce pontife494.
Vingt-cinquième session ; il s’y fait deux décrets opposés l’un à l’autre ; scission entre les pères
La vingt-cinquième session manifesta les sentiments divers qui agitaient le concile ; elle fut tenue le 7 mai 1437. Tous les pères assemblés dans la cathédrale ne pouvant s’accorder sur le lieu qu’on désignerait aux Grecs, la délibération aboutit à deux décrets, dont le premier avait pour auteurs les légats du pape et les plus graves d’entre les prélats. Il y était dit que l’affaire des Grecs se traiterait à Florence ou à Udine, dans le Frioul495, ou dans quelque autre ville commode située en Italie ; et que la levée des décimes ne se ferait point avant que l’empereur et le patriarche de Constantinople fussent arrivés au lieu du concile, de peur qu’on ne soupçonnât de la séduction si l’on percevait des sommes d’argent, et que le projet ensuite ne réussît pas, comme cela pouvait arriver.
Ce décret, dit Ænéas Sylvius, paraissait le plus équitable, mais il n’était pas soutenu de l’autorité du plus grand nombre des pères496.
En effet, la multitude, présidée par le cardinal d’Arles, décida497 que le concile des deux églises serait tenu à Bâle ou à Avignon, ou en Savoie ; que l’imposition des décimes serait faite au plus tôt ; que ceux d’Avignon pourraient envoyer des collecteurs pour les lever jusqu’à la concurrence de la somme de soixante-dix mille florins, dont ils avaient déjà avancé une partie. Que les évêques de Viseu498, de Lubec, de Parme, de Lausane, iraient prendre les Grecs à Constantinople, et que ceux-ci seraient obligés de se laisser conduire dans quelqu’un des trois endroits qu’on vient de nommer.
Rupture éclatante dans le concile
Tout ceci, comme on voit, formait déjà une rupture éclatante dans le concile ; elle parut encore davantage lorsqu’il fut question de sceller les décrets de la session ; car chaque parti voulait que les sceaux fussent apposés à ce qu’il avait décerné, et qu’ils ne le fussent point à ce qui avait été décerné par la faction opposée. Sur cela, les présidents imaginèrent un moyen de conciliation ; c’était de nommer trois commissaires pour juger le différend. Le choix tomba sur le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens (Jean de Cervante, Espagnol) sur Nicolas Tudeschi, archevêque de Palerme, et sur l’évêque de Burgos.
Si nous en croyons les actes d’Augustin Patrice, ces commissaires firent sceller le décret publié par les légats et par les prélats attachés au pape499 : si l’on ajoute foi au traité qui porte le nom de l’archevêque de Palerme, ils firent sceller la définition du parti déclaré contre Eugène IV500 ; et le décret des autres ne fut scellé que par une fourberie insigne, dont l’archevêque de Tarente, un des légats du pape, était l’inventeur, et deux ou trois ecclésiastiques du second ordre se firent les exécuteurs, en forçant le coffre où le sceau du concile était gardé.
Il est impossible de démêler la vérité sur cet article, comme sur beaucoup d’autres, parce que les intérêts divers ont altéré bien des actes qui concernent les faits que nous traitons. Il faut toutefois observer quelques circonstances dont on ne peut douter. Premièrement, les actes d’Augustin Patrice furent conservés très précieusement à Bâle, jusqu’au temps où cet ecclésiastique de Sienne les trouva et les publia, c’est-à-dire jusqu’à l’an 1480 ; et il assure qu’il les donne avec une entière fidélité501. Secondement, ces actes avaient été rassemblés d’abord par Jean de Ségovie, Espagnol fort attaché au parti des pères de Bâle contre Eugène ; d’où l’on peut conclure, ce semble, qu’il ne s’y est glissé pour le fond aucun trait trop favorable à ce pontife. Troisièmement, dans le cas présent, l’archevêque de Palerme fait faire au cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens un personnage qui ne s’accorde guère avec les autres monuments de l’histoire. Ce cardinal était le premier des légats du pape, et en même temps le premier des commissaires. En qualité de légat, il s’était hautement déclaré pour l’assignation d’une ville à la bienséance des Grecs et du pape. En qualité de commissaire, on le représente comme très opposé à ce sentiment et à l’acte qu’on en avait publié dans la session ; on le fait même apposer le sceau à un décret tout contraire, c’est-à-dire à celui qui était émané du cardinal d’Arles et de ses partisans. Conçoit-on bien que la même tête ait rassemblé des pensées si contradictoires ?
Enfin ce Jean Tudeschi, archevêque de Palerme, qui était aussi un des commissaires, et qu’on nous donne pour l’auteur du traité sur le concile de Bâle, doit passer pour un témoin très-suspect dans toutes les relations qui touchent les affaires présentes. À la vérité, ce fut, un des plus grands canonistes de son temps, mais il déshonorait ses lumières par une ambition extrême, par un caractère tout de politique, de flatterie et d’artifices. Il avait le titre d’ambassadeur d’Aragon au concile. Quand le roi son maître s’accordait avec la cour romaine, l’archevêque défendait le pape dans l’assemblée des pères502 ; quand le roi d’Aragon croyait avoir raison de se plaindre d’Eugène IV, le même prélat élevait la voix contre ce pontife ; et ce fut dans un de ces moments de brouillerie qu’il accepta le chapeau de cardinal, dont l’anti-pape Félix V le gratifia, comme on le verra bientôt.
Les Grecs approuvent le décret des légats, et rejettent celui du concile
Quoi qu’il en soit de ces discussions de critique ou de controverse, il est certain que les ambassadeurs des Grecs approuvèrent le décret des légats ; qu’ils en demandèrent la confirmation au pape, et qu’Eugène la donna par une bulle datée de Bologne le 29 juin 1437. Tout le reste suivit, et nous ne devons en parler que succinctement. Le pape fit expédier des sauf-conduits pour les Grecs ; il nomma Antoine Condelmer pour commander les vaisseaux de transport ; il chargea l’archevêque de Tarentaise et Christophe Garatoni, devenu évêque de Coron, de la légation de Constantinople ; il leur recommanda d’agir de concert avec les évêques de Digne et d’El-Puerto503, chargés de la même fonction par cette partie du concile qui s’entendait avec Eugène504. Tous les préparatifs se firent à point nommé.
On conduisit neuf galères bien armées à Constantinople. L’empereur Jean Paléologue, le patriarche, les évêques grecs et tous les gens de leur suite s’y embarquèrent le 25 novembre 1437. Ils arrivèrent à Venise le 9 février, et à Ferrare le 4 mars suivant ; c’était dans cette dernière ville que le pape avait convoqué les prélats des deux Églises. Le concile fut ouvert le 8 janvier 1438 ; c’est ce qu’on appela depuis le concile de Florence, parce que ce fut là qu’on continua les séances, lorsque la peste eut obligé les pères de quitter Ferrare.
Vingt-sixième session ; procédures du concile contre le pape Eugène
Cependant le concile de Bâle reprit contre Eugène IV la voie des menaces, des procédures, des anathèmes, et la querelle fut poussée, comme on sait, jusqu’aux dernières extrémités. Dès la vingt-sixième session, tenue le 31 juillet 1437, on publia un décret par lequel le pape et les cardinaux étaient cités à comparaître en personne ou par procureur505 dans l’espace de soixante jours. Cet acte contient une longue énumération des entreprises irrégulières dont on accusait Eugène.
Vingt-septième session
Dans la vingt-septième session, datée du 26 septembre suivant, on cassa la nomination du patriarche d’Alexandrie, Jean Vitelleschi, au cardinalat ; et la raison de cette démarche fut qu’il avait été réglé dans une des sessions que le pape ne ferait aucun cardinal durant la célébration du concile. Un autre décret de ce même jour défendait au pape d’aliéner la ville d’Avignon et le Comté-Venaissin. C’est qu’on disait dans le monde qu’Eugène IV voulait vendre ces terres de l’Église, pour être en état de secourir les Grecs, et pour ôter à l’anti-pape (si l’on en faisait un à Bâle) une contrée qui avait servi si longtemps d’asile à de faux pontifes.
Vingt-huitième session ; Eugène est déclaré contumace par le concile ; vingt-neuvième session
Le 1er octobre de la même année, le terme de l’ajournement publié contre le pape et la cour romaine étant expiré, on tint la vingt-huitième session, où Eugène IV fut déclaré contumace ; et douze jours après, dans la vingt-neuvième session, on supprima la bulle qu’il avait donnée506 pour la translation du concile de Bâle à Ferrare507.
Trentième session ; décret sur la communion sous une espèce
La trentième session, du 13 décembre 1437, ne fit qu’un décret en faveur de la communion sous une seule espèce ; décret beaucoup moins fort que celui du concile de Constance touchant la même matière. Le lecteur pourra les comparer508.
Trente-et-unième session ; le pape est déclaré suspens de ses fonctions
On reprit les grandes procédures contre le pape dans la trente-et-unième session, dont la date est du 24 janvier 1438. Eugène y fut déclaré suspens de toutes ses fonctions, tant au temporel qu’au spirituel. On avertissait les rois, les princes et tous les ecclésiastiques de ne plus lui rendre obéissance. Tout cet acte est semé de termes durs contre le pontife ; c’était une méthode passée en style sous la plume des notaires de ce concile. Enfin on renouvela en même temps les décrets déjà publiés ailleurs, pour empêcher l’évocation des causes en cour de Rome, les réserves, les expectatives, etc.509.
Trente-deuxième session ; le concile de Bâle fulmine des anathèmes contre celui de Ferrare
Comme le concile de Ferrare venait d’être ouvert avec les solennités ordinaires, et qu’il commençait à délibérer sur la réunion des Grecs, les pères de Bâle employèrent leur trente-deuxième session, du 24 mars 1438, à fulminer des anathèmes contre cette assemblée, qu’ils traitaient de conventicule schismatique510.
Alors ils avaient pour président le cardinal d’Arles les autres prélats du sacré Collège s’étaient réunis au pape ; et le cardinal Julien, le plus animé contre Eugène IV au temps de la première querelle, prévoyant à la fin tous les éclats auxquels ceux de Bâle allaient se porter, les avait abandonnés pour se rendre à Ferrare, où l’on vit la majesté du saint Siège se développer tout entière à la tête de l’Église latine et de l’Église grecque.
Les projets du concile de Bâle échouent totalement dans l’affaire de la réunion des Grecs
Ce fut un désagrément bien sensible pour le concile de Bâle de voir échouer toute sa politique et ses espérances dans l’affaire de la réunion des Grecs511. Il avait fait tous les préparatifs nécessaires pour attirer à son parti le concile des deux Églises, à l’aide des sommes avancées par les habitants d’Avignon. On avait armé quelques galères à Marseille ; les évêques de Viseu et de Lausanne s’y étaient embarqués sous la conduite du général Nicolas de Montone.
L’escadre avait abordé à Constantinople au commencement d’octobre 1437 ; mais c’était trop tard. Les envoyés du pape Eugène étaient arrivés quelques semaines auparavant, et ils avaient déterminé l’empereur et le patriarche au voyage de Ferrare. Les deux députés du concile ne laissèrent pas de faire leurs sommations en faveur de Bâle, d’Avignon ou de la Savoie. C’étaient, disaient-ils, les seuls endroits qu’il fût permis d’accepter, parce que les deux derniers décrets du concile ne parlaient que de ceux-là ; et comme on ne parut pas fort ébranlé de leurs propositions, ils prirent le ton de commandement, qui était devenu familier à tous les membres de cette assemblée ; ils déclarèrent que si les Grecs s’embarquaient sur les galères d’Eugène, celui-ci serait déposé de sa dignité avant que le débarquement fût fait ; et que d’ailleurs l’empereur Paléologue aurait pour ennemis tous les princes de la chrétienté, au lieu d’en tirer des secours contre les Turcs, comme il s’en était flatté jusqu’alors.
Cette déclaration fut suivie de la lecture des décrets du concile de Bâle ; mais quand le patriarche de Constantinople, qui était un vieillard vénérable et plein de sagesse, vit qu’on entamait la longue liste des accusations contre Eugène, il imposa silence aux deux prélats, et il leur ordonna de se retirer. Après quoi il ne fut pas difficile à l’évêque de Digne et à son collègue de détruire tout le fond de ces reproches. Les Grecs furent satisfaits de l’apologie ; ils redoublèrent d’ardeur pour suivre le parti d’Eugène, et pour s’embarquer sur ses galères ; il convint à celles du concile de se retirer ; et l’aventure piqua si fort le général Nicolas de Montone, qu’il se démit du commandement. Quelques-uns ont écrit qu’il alla offrir ses services au pape512.
On se plaint dans les cours de l’Europe des procédures commencées contre le pape
Une autre mortification pour les pères de Bâle fut le cri général qui s’éleva dans les cours de l’Europe quand on commença les procédures contre Eugène. Après le décret d’ajournement, l’empereur Sigismond fit savoir au concile qu’il voyait avec douleur ces nouveaux troubles ; que les princes de l’Empire et lui souhaitaient qu’on en arrêtât le cours ; qu’il ne fallait rien précipiter dans une affaire de cette importance ; et qu’au reste, si les pères continuaient d’inquiéter le pape, tout l’Empire prendrait sa cause en main, et maintiendrait les prérogatives de sa dignité513.
Mort de l’empereur Sigismond
L’empereur Sigismond ne fut pas en état d’exécuter ces résolutions, parce qu’il mourut sur la fin de 1437 ; mais les autres princes n’en témoignèrent pas moins leur mécontentement de la manière dont on se comportait dans le concile à l’égard du pape. Les actes authentiques marquent sur cela les sentiments d’Albert d’Autriche, qui fut élu empereur après Sigismond, du duc de Bavière, du roi d’Angleterre, du roi de Castille, du roi d’Aragon et du duc de Milan514. Ces deux derniers étaient encore ennemis d’Eugène IV ; mais la crainte d’un schisme l’emportait dans leur esprit sur les inimitiés personnelles.
Conduite de la France dans cette querelle
Quant à la France, dont la conduite nous intéresse ici particulièrement, elle fut encore plus opposée que les autres États aux entreprises faites sur la personne du pape ; mais elle ne laissa pas de protéger en même temps le concile de Bâle, parce que plusieurs de ses décrets lui parurent inutiles. En conséquence, elle prit des résolutions d’un grand éclat, et qui eurent des suites considérables par rapport au gouvernement de l’Église gallicane : c’est ce qu’on verra détaillé bientôt dans cette histoire. Il faut remettre auparavant sous les yeux du lecteur l’état où se trouvait la cour de Charles VII.
Charles VII fait son entrée à Paris
Ce prince, qui régnait depuis plus de quinze ans515, et qui n’avait point encore été reçu à Paris, résolut d’y faire son entrée le 12 novembre 1437 : elle fut magnifique, malgré la misère des temps. Le roi était accompagné du dauphin, des princes du sang, des grands officiers de la couronne, et de plus de deux mille cavaliers516. La richesse des habillements, l’air martial de toute cette cour, exercée par tant de combats, surtout la présence du monarque, attirèrent les regards d’un peuple infini. On avait préparé, pour décorer la fête, des spectacles de dévotion, suivant le goût du siècle. Le roi entrait par la porte Saint-Denis après avoir reçu les hommages de tous les corps de la ville, il trouva une troupe de quatorze personnes représentant les sept vertus principales517 et les sept péchés mortels. Quand il passa sous la porte, un enfant, vêtu en ange, et tenant un écusson aux armes de France, lui chanta ces quatre vers rapportés par Monstrelet :
Très-excellent roi seigneur,
Les manants de votre cité
Vous reçoivent en tout honneur
Et en très grande humilité.
Le long des rues on voyait des théâtres fort ornés, et des acteurs qui représentaient les divers mystères de la religion ; ce que le même Monstrelet exprime en cette manière :
Au Poncelet518 étoit un personnage de saint Jean-Baptiste, qui montroit l’Agnus Dei, et y anges chantants moult mélodieusement. Item devant la Trinité étoit la passion : c’est à savoir comment notre Seigneur fut pris, battu, mis en croix, et Judas qui s’étoit pendu, et ne parloient rien ceux qui ce faisoient, mais le montrerent par jeu de mystere, et furent les manieres bonnes et bien jouées, et vivement compassionnées et moult piteuses. Item à la seconde porte étoient saint Thomas, saint Denis, saint Maurice, saint Loys, roi de France, et sainte Geneviève au milieu. Item au Sépulcre étoit comment notre Seigneur ressuscita, et comment il s’apparut à Marie-Magdelaine. Item à Sainte-Catherine, en la rue Saint-Denis, étoit le Saint-Esprit qui descendoit sur les apôtres. Item devant le Chatelet étoit l’Annonciation, faite par l’ange aux Pastoureaux, chantants Gloria in excelsis Deo, et au-dessous de la porte étoit le lit de justice, la loi divine, la loi de nature et la loi humaine ; et à l’autre côté, contre la boucherie, étoit le jugement qui séoit très bien, ajoute Alain Chartier, car il se jouoit devant le Chátelet où est la justice du roi. On voyoit aussi là le paradis et l’enfer, et au milieu étoit saint Michel qui pesoit les âmes, etc.
Tout le bon peuple d’alors était édifié de ces jeux, qui nous feraient rire aujourd’hui, et qui au fond ne conviennent point dans des sujets aussi respectables que le sont ceux de la religion.
Le roi Charles VII dirigea sa marche vers la cathédrale, où il fut harangué par l’Université. À la porte de cette église se trouvèrent aussi les archevêques de Sens et de Toulouse, les évêques de Paris, de Clermont et de Maguelone ; les abbés de Saint-Denis, de Saint-Maur-des-Fossés, de Saint-Germain-des-Prés, de Saint-Magloire et de Sainte-Geneviève, Mais comme le zèle des privilèges ou le style des formalités était l’idée dominante de ces temps-là, le roi n’entra dans Notre-Dame qu’après avoir fait serment sur l’Évangile qu’il tiendrait loyaument et bonnement tout ce que bon roi faire devait519
. Quand il eut fini ses prières devant le grand autel, il alla coucher au Palais ; et le lendemain, ayant entendu la messe dans la Sainte-Chapelle, il montra au peuple la vraie croix et d’autres précieuses reliques. Les jours suivants il logea à l’hôtel Saint-Paul, où il reçut toutes les requêtes qu’on voulut lui présenter520.
Ce prince, sans être savant, aimait les lettres et ceux qui passaient pour y exceller. Il distingua les suppôts de l’Université qui vinrent le féliciter et lui demander des grâces. Il oublia les écarts où la faction anglaise les avait engagés521 ; il confirma tous les privilèges de cette école, et il prit à son égard les titres de protecteur et de père, comme avaient fait tant de rois ses prédécesseurs.
1438
Peste et famine dans Paris ; mort de l’évêque Jacques du Châtelier
Le séjour de Charles VII dans sa capitale ne fut que de quelques semaines : cette ville commençait à être affligée de la peste et de la famine, deux fléaux encore plus redoutables que la guerre. Dans le cours de l’année 1438, plus de cinquante mille personnes y moururent du mal contagieux522. L’évêque, Jacques du Châtelier, fut enlevé comme les autres : c’était un prélat peu estimé. Il avait fait sa route dans les dignités ecclésiastiques durant les troubles des dernières révolutions. Il s’était rendu agréable au gouvernement anglais. Il avait en général beaucoup plus l’esprit du monde que celui de son état ; et ses talents le rendaient plus propre aux intrigues de cour qu’aux fonctions de l’épiscopat.
Il eut pour successeur Denis Dumoulin, qui était alors archevêque de Toulouse, après avoir été chanoine en plusieurs églises du royaume, maître des requêtes et conseiller d’état. Les mémoires du temps font encore peu de cas de ce prélat, qui passait pour être intéressé et chicaneur. Il avait, dit un auteur, plus de cinquante procès en parlement, et de lui n’avait-on rien sans procès.
Le roi reçoit à Tours des envoyés du concile de Bâle
Le roi Charles VII, obligé de s’éloigner de Paris, retourna dans les cantons où il avait passé les premières années de son règne ; c’étaient la Touraine, le Poitou et le Berry. Étant à Tours, au mois de janvier de cette année, il écouta les plaintes qu’on vint lui faire de la part du concile de Bâle, sur la conduite du pape Eugène IV, et sur la convocation du nouveau concile de Ferrare. Ce prince avait d’abord trouvé l’Italie propre aux conférences qu’il était question d’entamer avec les Grecs. Il avait même ordonné à ses ambassadeurs, résidant auprès des pères de Bâle, d’appuyer le choix de Florence ou de toute autre ville qui serait convenable au pape et à l’empereur de Constantinople ; mais il changea de sentiment dans la suite. On lui fit entendre qu’Avignon devait être le lieu de ce concile général des deux Églises ; que, selon les décrets des conciles de Constance et de Sienne, c’était le tour de la nation gallicane de voir l’Église universelle assemblée dans son sein ; que la translation du concile de Bâle à Ferrare était une démarche irrégulière, et qu’elle ne pouvait avoir lieu sans détruire tout ce qui s’était fait pour la réformation de l’Église523.
Le roi défend aux évêques de France d’aller au concile de Ferrare
Le roi, se laissant déterminer par ces raisons, ne voulut point que les prélats de son royaume prissent part au concile de Ferrare ; et il leur fit défense d’y aller ou d’y envoyer, se réservant à leur expliquer en temps et lieu ses intentions sur le concile d’Avignon. L’édit est du 23 janvier 1438.
Il prie le pape de surseoir les procédures contre le concile
Comme on voulait cependant ménager une réconciliation entre la cour romaine et les Pères de Bâle, le roi écrivit au pape pour le prier de surseoir toute espèce de procédures contre le concile. Les lettres de Charles VII étaient extrêmement modérées524 ; elles contenaient des assurances de respect pour la personne du pontife, et des témoignages de zèle pour la paix de l’Église. Eugène y répondit par des actions de grâces ; il promit de ne rien entreprendre contre ses adversaires si ceux-ci se désistaient de leurs entreprises. Mais la condition était trop difficile à obtenir ; aussi le concile de Ferrare, dans sa seconde session du 15 février 1438525, frappa de censures tous ceux qui oseraient tenir encore des assemblées dans la ville de Bâle.
Nombre des prélats qui étaient à Ferrare ; quelques Français s’y trouvent
Il y avait alors à Ferrare soixante-douze évêques, le pape à leur tête, et deux mois après il y en eut cent soixante, sans compter ceux de l’Église grecque. Il se trouva aussi dans ce concile quelques prélats français, savoir : les évêques de Thérouanne, de Châlons-sur-Saône, de Nevers, d’Angers526, de Digne, de Grasse, de Cavaillon et de Bayeux. Les trois premiers étaient de la domination du duc de Bourgogne ; les quatre suivants étaient de celle du duc d’Anjou, comte de Provence et roi de Sicile ; pour l’évêque de Bayeux, il était soumis au roi d’Angleterre, maître alors de plusieurs places en Normandie. Il est à remarquer que ce prélat signa au concile de Ferrare et de Florence, en son nom et au nom de l’archevêque de Rouen, de l’évêque de Lisieux et de l’abbé de Saint-Michel.
Le pape envoie des nonces en France, Assemblée de l’Église gallicane à Bourges
Le pape, craignant que la France ne s’attachât de plus en plus au concile de Bâle, envoya des nonces pour parer ce coup. L’archevêque de Crète, l’évêque de Digne et un docteur formaient la députation. Ils se rendirent à Bourges, où le roi était avec un grand nombre de princes du sang, de seigneurs et de prélats qui avaient été convoqués pour délibérer sur les affaires présentes de l’Église. Selon un monument authentique527, il y eut dans cette assemblée cinq archevêques, en y comptant celui de Crète, nonce du pape. Les autres étaient Renaud de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France ; Philippe de Coëtquis, archevêque de Tours ; Henri d’Avaugour, archevêque de Bourges, et Denis Dumoulin528 archevêque de Toulouse. On y compta vingt-cinq évêques, plusieurs abbés et une multitude de députés des chapitres et des universités du royaume.
Le concile de Bâle députe aussi à cette assemblée
Le pape envoyant des nonces à cette assemblée, le concile de Bâle ne pouvait manquer d’y envoyer aussi ses députés ; ce furent l’évêque de Saint-Pons de Tomières, l’abbé de Vézelay, le docteur Thomas de Courcelles, l’archidiacre de Metz, Guillaume Hugues, et un chanoine de Lyon, nommé Jean de Manze, neveu de l’archevêque Amédée de Talaru529.
Pragmatique-Sanction de Charles VII
Telle fut la célèbre assemblée de l’Église gallicane, où fut établie la Pragmatique-Sanction de Charles VII, décret très renommé dans nos histoires et dans toute notre jurisprudence ecclésiastique, sans en excepter même celle d’aujourd’hui :
Car, comme remarque M. de Marca530, quoique la Pragmatique-Sanction ait été abolie sous Léon X et François Ier, cependant la plupart des règlements qu’on y avait insérés ont été adoptés dans le concordat. Il n’y a que les élections qui soient demeurées entièrement éteintes pour faire place aux nominations royales ; et il faut avouer, continue-t-il, que cette manière de conférer les dignités ecclésiastiques remédie à une infinité d’abus causés par les élections.
Nous aurons lieu de rendre cette observation plus sensible en parlant du concordat. Il faut discuter ici avec soin tout ce qui concerne la Pragmatique-Sanction.
Ce mot est emprunté du code où les rescrits impériaux pour le gouvernement des provinces sont appelés formules pragmatiques ou pragmatiques sanctions. On avait déjà la pragmatique de saint Louis, contenant six articles. Celle de Charles VII en comprend vingt-trois, dont quelques-uns sont fort étendus.
Ouverture de l’assemblée de Bourges ; demandes des nonces d’Eugène IV
Les séances des prélats de l’Église gallicane s’ouvrirent dans le chapitre de la Sainte-Chapelle de Bourges dès le premier jour de mai 1438 ; mais il paraît que ce furent d’abord de simples conférences, et que l’assemblée ne fut publique, générale et solennelle que le 5 juin531. Alors le roi y présida en personne532, et les envoyés, tant du pape que du concile de Bâle, se présentèrent pour soutenir les intérêts de leurs maîtres. Les premiers qui parlèrent furent les nonces d’Eugène ; ils prièrent le roi de reconnaître le concile de Ferrare, d’y envoyer ses ambassadeurs, d’y laisser aller tous ceux qui voudraient faire le voyage, de rappeler les Français qui étaient à Bâle, de révoquer et de mettre à néant le décret de suspense porté contre le pape.
Demande des députés de Bâle
La requête des députés du concile fut toute différente. Ils demandèrent que les décrets publiés pour la réformation de l’Église dans son chef et dans ses membres fussent reçus et observés dans le royaume ; qu’il fût fait défense à tous les sujets du roi d’aller au concile de Ferrare, attendu que celui de Bâle était vrai et légitime ; qu’il plût au roi d’envoyer une nouvelle ambassade aux pères de Bâle pour achever, de concert avec eux, ce qui restait à faire pour le bien et la réformation de l’Église ; qu’enfin le décret de suspense porté contre Eugène fût gardé et mis à exécution dans toutes les terres de la domination française.
Thomas de Courcelles, docteur de Paris, très zélé pour le concile de Bâle
Le principal orateur de cette députation fut Thomas de Courcelles, docteur de Paris, et très renommé dans toutes les contestations qui s’élevèrent entre le concile de Bâle et le pape Eugène. Il était alors chanoine d’Amiens, et il fut depuis curé de Saint-André-des-Arcs, doyen de Notre-Dame de Paris, et proviseur de Sorbonne. Si l’on en croit Ænéas Sylvius, qui fut depuis le pape Pie II, il avait encore plus de modestie que de doctrine. M. Sponde n’en parle pas si avantageusement ; mais, quoi qu’il en soit, ce même Ænéas Sylvius, étant pape, eut des discussions avec Thomas de Courcelles sur l’article des annates que celui-ci attaquait avec zèle, et que la cour romaine voulait maintenir533.
Ce n’est pas la seule occasion où le pape Pie II se crut obligé de modifier les sentiments qu’il avait eus au concile de Bâle. Suite de l’assemblée de Bourges. Quand le roi Charles VII et toute l’assemblée de Bourges eurent entendu les propositions du pape et celles du concile de Bâle, on fit retirer les envoyés ; et l’archevêque de Reims, chancelier de France, prenant la parole, dit que le roi avait convoqué tant de personnes de considération pour prendre leur avis sur le démêlé qui troublait l’Église, que son intention était d’empêcher les éclats d’un schisme, et qu’en cela il suivait l’exemple de ses ancêtres, princes toujours remplis d’amour et de respect pour la religion534.
Cette courte harangue fut suivie du choix qu’on fit de deux prélats pour parler le lendemain sur la matière présente ce furent l’évêque de Castres, confesseur du roi, et l’archevêque de Tours. Le premier s’attacha beaucoup à relever le concile au-dessus du pape dans les cas d’hérésie, de schisme et de réformation générale ; l’autre insista particulièrement sur cette réformation, et il en montra la nécessité, non seulement par rapport à l’Église, mais aussi dans l’État. Le chancelier demanda ensuite à l’assemblée si le roi devait offrir sa médiation au pape et au concile ; et il fut conclu que cela serait digne de sa piété et de son zèle.
Mais, comme l’objet principal était de rassembler les points de discipline ecclésiastique qu’on jugeait propres au gouvernement de l’Église gallicane, on députa dix personnes, tant prélats que docteurs, pour examiner les décrets du concile de Bâle. Cette révision dura jusqu’au 7 juillet, jour auquel le roi publia l’édit solennel appelé Pragmatique-Sanction : c’est à proprement parler un recueil des règlements dressés par les pères de Bâle, auxquels on ajouta quelques modifications relatives aux usages du royaume on aux circonstances actuelles des affaires. Voici la substance de cette pièce, dont on nous a donné un commentaire très savant, très long et trop peu lu.
Détail des articles contenus dans la Pragmatique-Sanction
Après un préambule sur la décadence de la discipline, le roi déclare que l’assemblée du clergé de France accepte les articles suivants :
Premier article535. — Les conciles généraux seront célébrés tous les dix ans, et le pape, de l’avis du concile finissant, doit désigner le lieu de l’autre concile, lequel ne pourra être changé que pour de grandes raisons et par le conseil des cardinaux. Quant à l’autorité du concile général, on renouvelle les décrets publiés à Constance, par lesquels il est dit que le concile général tient sa puissance immédiatement de Jésus-Christ ; que toute personne, même de dignité papale, y est soumise en ce qui regarde la foi, l’extirpation du schisme et la réformation de l’Église dans le chef et dans les membres ; et que tous y doivent obéir, même le pape, qui est punissable s’il y contrevient. En conséquence, le concile de Bâle définit qu’il est légitimement assemblé dans le Saint-Esprit, et que personne, pas même le pape, ne peut le dissoudre, le transférer ni le proroger, sans le consentement des pères de ce concile.
Second article. — Il sera pourvu désormais aux dignités des églises cathédrales, collégiales et monastiques, par la voie des élections ; et le pape jurera l’observation de ce décret au jour de son exaltation. Les électeurs se comporteront en tout selon les vues de la conscience. Ils n’auront égard ni aux prières, ni aux promesses, ni aux menaces de personne. Ils recommanderont l’affaire à Dieu ; ils se confesseront et communieront le jour de l’élection ; ils feront serment de choisir celui qui leur paraîtra le plus digne. La confirmation se fera par le supérieur ; on y évitera tout soupçon de simonie ; et le pape même ne recevra rien pour celles qui seront portées à son tribunal. Quand une élection canonique, mais sujette à des inconvénients, aura été cassée à Rome, le pape renverra par-devant le chapitre ou le monastère, pour qu’on y procède à un autre choix, dans l’espace de temps qui est marqué par le droit.
Cet article du concile de Bâle est modifié par la Pragmatique-Sanction ; car, premièrement, il y est dit que, quand le pape aura promu quelqu’un à une dignité ecclésiastique, il sera tenu de le renvoyer à son supérieur immédiat, pour être consacré ou béni ; et que, s’il arrive que la consécration ou la bénédiction se fasse en cour de Rome, il faudra néanmoins renvoyer encore au supérieur immédiat pour le serment d’obéissance. En second lieu, le clergé de France modère les défenses que fait le concile de Bâle par rapport aux prières ou recommandations en faveur des sujets à élire dans les chapitres ou monastères : car on déclare ici qu’il n’est point contre les règles canoniques que le roi ou les grands du royaume accordent leur protection à ceux qui la méritent.
Troisième article. — Toutes réserves de bénéfices, tant générales que particulières, sont et demeureront abolies, excepté celles dont il est parlé dans le corps du droit, ou quand il sera question des terres sujettes immédiatement à l’Église romaine.
Quatrième article. — Les expectatives donnant occasion de souhaiter la mort d’autrui, et faisant naître une infinité de querelles et de procès parmi les ecclésiastiques, les papes n’en accorderont plus dans la suite. Seulement il sera permis à chaque pape, durant son pontificat, de pourvoir à un bénéfice sur un collateur qui en aura dix, et à deux bénéfices sur un collateur qui en aura cinquante et au-dessus. On n’entend pas non plus priver le pape du droit de conférer les bénéfices par voie de prévention.
Mais, afin d’obliger les collateurs ordinaires à donner des bénéfices aux gens de lettres, voici l’ordre de discipline qu’on prescrit à cet égard. Dans chaque cathédrale il y aura une prébende destinée pour un licencié ou un bachelier en théologie, lequel aura étudié dix ans dans une université. Cet ecclésiastique sera tenu de faire des leçons au moins une fois la semaine ; s’il y manque, il sera puni par la soustraction des distributions de la semaine ; et s’il abandonne la résidence, on donnera son bénéfice à un autre. Cependant, pour lui laisser le temps d’étudier, les absences du chœur ne lui seront pas comptées.
Outre cette prébende théologale, le tiers des bénéfices dans les cathédrales et les collégiales sera pour les gradués, c’est-à-dire les docteurs, licenciés, bacheliers, qui auront étudié dix ans en théologie ; ou les docteurs et licenciés en droit ou en médecine, qui auront étudié sept ans dans ces facultés ; ou bien les maîtres ès-arts qui auront étudié cinq ans depuis la logique ; tout cela dans une université privilégiée.
On accorde aux gens de qualité quelque diminution par rapport au temps de leurs études ; on les réduit à six ans pour la théologie, et à trois pour les autres facultés inférieures : mais il faudra que les preuves de noblesse du côté de père et de mère soient constatées.
Ceux qui auront déjà un bénéfice qui demande résidence, et dont la valeur monte à deux cents florins, ou bien qui posséderont deux prébendes dans des églises cathédrales, ne pourront plus jouir du privilège de leurs grades.
On aura soin aussi de ne donner les cures de ville qu’à des gradués, ou tout au moins à des maîtres ès-arts. Et, pour ce qui concerne toutes les espèces de gradués qu’on a expliquées ci-dessus, on les oblige à présenter tous les ans leurs noms aux collateurs ou à leurs vicaires dans le temps du carême s’ils y manquent, la collation faite à un autre non gradué ne sera pas censée nulle.
Voilà tous les règlements du concile de Bâle par rapport aux expectatives et aux droits des gradués. On verra dans la suite quels changements le concordat et les ordonnances de nos rois y ont apportés.
L’assemblée de Bourges ajouta quelques explications : par exemple, elle consentait que les expectatives déjà accordées eussent leur exécution jusqu’à la fête de Pâques de l’année suivante, et que le pape Eugène IV pût disposer, durant tout le reste de son pontificat, des bénéfices qui viendraient à vaquer par la promotion des titulaires à d’autres bénéfices incompatibles. Sur l’article des grades, elle voulut que les cures et les chapelles entrassent dans l’ordre des bénéfices affectés aux gradués, de la même manière que les canonicats des églises cathédrales et collégiales. Elle permit aux universités de nommer aux collateurs un certain nombre de gradués, laissant toutefois à ces collateurs la liberté de choisir dans ce nombre ; c’est, comme on voit, l’origine des gradués nommés. Enfin la même assemblée recommanda fort aux universités de ne conférer les grades qu’à des sujets recommandables par leur vertu et par leur science ; car il est ridicule, ajoute le texte, que le nom de maître soit donné à plusieurs qui devraient être encore disciples
.
Cinquième article de la Pragmatique-Sanction. — Toutes les causes ecclésiastiques des provinces à quatre journées de Rome seront terminées dans le lieu même, hors les causes majeures et celles des églises qui dépendent immédiatement du saint Siège. Dans les appels on gardera l’ordre des tribunaux. Jamais on n’appellera au pape sans passer auparavant par le tribunal intermédiaire. Si quelqu’un, se croyant lésé par un tribunal immédiatement sujet au pape, porte son appel au saint Siège, le pape nommera des juges sur le lieu même536, à moins qu’il n’y ait de grandes raisons d’évoquer tout-à-fait la cause à Rome.
Et, pour empêcher que les causes de ceux qui sont actuellement au concile de Bâle ne soient transférées à Rome ou à Ferrare ou ailleurs, ce qui entraînerait peu à peu la dissolution du concile, il est réglé que, durant les séances de Bâle, toutes ces sortes d’affaires seront terminées par le concile.
Les évêques de France jugèrent qu’il fallait modifier ce décret en plusieurs points ; car il leur paraissait qu’on multipliait par là les affaires du concile de Bâle ; qu’on le rendait interminable ; qu’on attirait à lui toute l’autorité des autres tribunaux ; qu’on envahissait l’autorité du saint Siège ; en un mot, qu’on tombait dans tous les inconvénients qui avaient été reprochés au pape, en ce qui regardait la connaissance des causes ecclésiastiques.
Les articles sixième, septième et huitième de la Pragmatique-Sanction regardent les appellations frivoles qui sont condamnées ; les possesseurs pacifiques de bénéfices qui sont maintenus, s’ils ont joui pendant trois ans ; enfin le nombre et la qualité des cardinaux ; et sur tout cela on admet les dispositions du concile de Bâle, excepté qu’on trouve trop dur que les neveux des papes soient exclus du cardinalat, si ce sont d’ailleurs des sujets de mérite.
Neuvième article. — On n’exigera plus rien désormais, soit en cour de Rome, soit ailleurs, pour la confirmation des élections, ni pour toute autre disposition en matière de bénéfices, d’ordres, de bénédictions, de droits de pallium ; et cela, sous quelque prétexte que ce soit, de bulles, de sceau, d’annates, de menus services, de premiers fruits et de déports. On se contentera de donner un salaire convenable aux scribes, abréviateurs et copistes des expéditions. Si quelqu’un contrevient à ce décret, il sera soumis aux peines portées contre les simoniaques ; et si le pape venait à scandaliser l’Église, en se permettant quelque chose contre cette ordonnance, il faudra le déférer au concile général.
L’assemblée de nos prélats modéra ce décret en faveur du pape Eugène. Elle lui laissa, pour tout le reste de sa vie, la cinquième partie de la taxe imposée avant le concile de Constance537, à condition que le paiement se ferait en monnaie de France ; que si le même bénéfice venait à vaquer plusieurs fois dans une année, on ne paierait toujours que ce cinquième, et que toute autre espèce de subside cesserait.
Tous les autres décrets, depuis le dixième jusqu’au dix-huitième inclusivement, regardaient la célébration de l’office divin, l’assiduité au chœur, le précepte et la manière de réciter les heures canoniales en particulier, le bon ordre et le silence dans les églises, la décence et la modestie durant le saint sacrifice de la messe, la condamnation des spectacles et de la fête des Fous. L’assemblée de Bourges accepte tout cela sans exception.
Le dix-neuvième article est tout entier contre les bénéficiers coupables de concubinage public. On veut qu’ils soient privés des fruits de leurs bénéfices, s’ils ne se corrigent deux mois après la publication de ce décret ; qu’ils perdent leurs bénéfices en entier après la monition du supérieur ; qu’ils soient déclarés inhabiles à tout office, dignité ou bénéfice, s’ils reprennent leur mauvaise habitude, après avoir été punis par le supérieur, et rétablis une première fois dans leur premier état ; que, si les ordinaires négligent de sévir contre les coupables, il y soit pourvu par les juges supérieurs, par les conciles provinciaux, par le pape même s’il est nécessaire.
Au reste, on appelle concubinaires publics, non seulement ceux dont le crime est constaté par sentence ou par l’aveu des accusés, ou par la notoriété du fait, mais encore quiconque retient dans sa maison une femme suspecte, et qui ne la renvoie pas après en avoir été averti par son supérieur. On ajoute que les prélats auront soin d’implorer le bras séculier pour séparer les personnes de mauvaise réputation de la compagnie de leurs ecclésiastiques, et qu’ils ne permettront pas que les enfants nés d’un commerce illicite habitent dans la maison de leurs pères.
Enfin tous les princes sont exhortés, par le concile et la Pragmatique-Sanction, à ne point empêcher les ordinaires de procéder selon les lois contre les clercs répréhensibles en cette matière.
Des deux articles suivants, l’un regarde la fréquentation des excommuniés, et l’autre les sentences d’interdit. On répète sur le premier cas le décret du concile de Bâle, qui lève la défense d’éviter ceux qui ont été frappés de censures, à moins, dit le concile, qu’il n’y ait une sentence publiée contre eux, ou bien que la censure ne soit si notoire, qu’on ne puisse ni la nier ni l’excuser
. L’autre décret condamne les interdits jetés trop légèrement sur tout un canton. Il est dit qu’on ne procédera de cette manière que quand la faute aura été commise par le seigneur ou le gouverneur du lieu, ou leurs officiers, et qu’après avoir publié la sentence d’excommunication contre eux.
Le vingt-deuxième article supprime une décrétale qui se trouve parmi les clémentines, et au moyen de laquelle on prétendait que tout ce qui était énoncé par manière de narration dans une bulle du pape était dès lors prouvé, et ne pouvait être contesté par la voie des témoins ou des autres monuments publics.
La Pragmatique-Sanction est enregistrée au Parlement de Paris
Dans le dernier article de la Pragmatique-Sanction, l’assemblée de l’Église gallicane déclare que les décrets qu’on approuve sans modification seront exécutés incessamment, et que ceux où les modifications ont lieu seront aussi acceptés sans délai, dans l’espérance que le concile ratifiera ces modifications. On prie le roi, en finissant, d’agréer tout ce corps de discipline, de le faire publier dans son royaume, et d’obliger les officiers de son Parlement et des autres tribunaux à s’y conformer ponctuellement.
Le roi entra dans ces vues, et envoya la Pragmatique-Sanction au Parlement de Paris, qui l’enregistra le 13 juillet de l’année suivante 1439. On voit dans toute cette pièce une grande attention à recueillir tout ce qui paraissait utile dans les décrets du concile de Bâle, et une déclaration néanmoins bien positive de l’attachement qu’on voulait conserver pour la personne du pape Eugène IV. Ce furent, en effet, les deux points fixes du roi Charles VII et de l’Église gallicane, durant tout le grand démêlé dont nous représenterons bientôt les principaux événements.
Nous devons ajouter que, sous le règne de Charles VII, la Pragmatique fut maintenue en son entier. Elle reçut de grandes atteintes dans la suite : on ne voulut jamais l’approuver à Rome ; elle fut même regardée, dit Robert Gaguin, comme une hérésie pernicieuse. Le terme est un peu fort : cet historien ne l’emploie apparemment que pour exprimer la continuelle attention qu’apportèrent les papes à poursuivre l’abolition de la Pragmatique.
Privilèges des gradués et de l’indult du Parlement
Tandis qu’on supprimait par le texte de ce décret toutes les anciennes grâces expectatives, il s’en établissait de nouvelles par deux autres moyens qu’on ne crut apparemment pas sujets aux mêmes inconvénients. Le premier de ces moyens fut le décret publié en faveur des gradués ; car ce privilège, si considérable et si autorisé parmi nous, est une véritable grâce expectative ; et il faut reconnaître que les gens de lettres de ce temps-là furent payés bien libéralement de leurs travaux, en acquérant tout d’un coup le tiers de tous les bénéfices du royaume. L’autre source de grâces expectatives fut le droit d’indult, qui reçut de grands accroissements sous le pontificat du pape Eugène IV.
Magistrats indultaires en France
Tout le monde sait que l’indult en France est la présentation que fait le roi de certains magistrats, ou de quelques autres personnes en leur nom, pour être pourvus par les collateurs ordinaires des bénéfices qui viendront à vaquer. Ces magistrats indultaires sont le chancelier de France, le garde-des-sceaux, les maîtres des requêtes, tous les présidents et les conseillers du Parlement de Paris, le procureur général et les trois avocats généraux, les trois greffiers en chef, les quatre notaires secrétaires de la cour, et le premier huissier, auxquels on a ajouté, depuis soixante-dix ans, les receveurs-payeurs des gages du Parlement538.
Origine de l’indult
Le privilège de l’indult est une grâce émanée du saint Siège ; mais on dispute de son origine. Il paraît que les officiers du Parlement firent d’abord comme les membres de l’Université de Paris, qui entraient dans les bénéfices par le moyen des rôles présentés et signés à Rome. Nous avons remarqué cet usage par rapport à l’Université. Sous Philippe le Bel, le Parlement, devenu sédentaire, et presque tout composé de clercs, envoya aussi ses rôles au pape. Les circonstances furent longtemps favorables ; la cour romaine s’établit à Avignon ; les docteurs et les magistrats de Paris entretinrent des correspondances avec elle ; les papes eurent des égards particuliers pour les recommandations de nos rois ; en un mot, les rôles de bénéfices ouvrirent une route très facile et très sûre à tous les gens de lettres, et aux officiers de la justice du roi.
Après le concile de Pise, les papes Alexandre V et Jean XXIII, voulant s’attacher à la cour de France, entretinrent la distribution des mêmes grâces. Martin V ne se rendit pas plus difficile, quoiqu’on eût tenté de grandes réformes dans le concile de Constance par rapport aux expectatives. Eugène IV, attaqué vivement par le concile de Bâle, ne put continuer les mêmes libéralités aux élèves et aux membres de l’Université de Paris ; cette école se trouva pourvue d’une autre manière par le moyen des grades, dont le règlement fut fait dans le concile ; mais le pape prit soin lui-même des officiers du Parlement, en substituant l’indult aux rôles qui avaient été jusque là en usage. Ce fut donc ce pontife qui, au mois d’avril 1431539, permit au roi Charles VII de nommer les gens de son Parlement résidant à Poitiers, ou d’autres personnes en leur nom, pour être pourvus des bénéfices qui viendraient à vaquer. Trois ans après il publia une nouvelle bulle qui donnait la préférence à cette nomination, ou à cet indult des officiers du Parlement, sur les expectatives accordées aux prélats, aux gens suivant la cour de Rome, et aux députés des universités auprès du saint Siège. Enfin le Parlement ayant été transféré de Poitiers à Paris, lorsque Charles VII se fut rendu maître de cette capitale, et le nombre des conseillers ayant été augmenté de vingt-trois, le roi fit demander à Eugène que ces nouveaux officiers eussent part à l’indult accordé en 1431 ; ce qui fut encore agréé du pontife, et les lettres de la chancellerie romaine furent expédiées sur cela, le 8 mai 1438, dans le temps même qu’on faisait tant de règlements à Bourges contre les expectatives.
Cependant un des effets de la Pragmatique fut de ralentir beaucoup la vivacité des officiers du Parlement pour un si beau privilège ; ils n’en jouirent depuis que fort rarement ; et sous le pape Paul III, en 1538, on doutait même qu’Eugène IV l’eût accordé. C’est ce qui donna lieu à de nouvelles suppliques de la part du roi François Ier et de son Parlement. Paul III confirma l’indult d’une manière si solennelle et si étendue, qu’il en est regardé par quelques-uns comme le fondateur. Mais l’origine en est plus ancienne ; et le pape Eugène IV y a plus contribué qu’aucun autre. Une preuve de ceci, c’est que Paul III et tous les papes postérieurs qui ont parlé de ce privilège remontent tous jusqu’à Eugène, et ratifient ce qu’il avait permis au roi Charles VII et à ses officiers. C’est le pape Clément IX qui a donné la dernière forme et la plus grande amplitude à l’indult. Nous aurons soin de remarquer ces additions dans l’histoire du dix-septième siècle.
Fin du livre quarante-septième.
Notes
- [247]
Rainald, 1423, n. 2.
- [248]
Concil. Hard. t. 8, p. 1110.
- [249]
L’évêque d’Amiens, présent au concile, est appelé Philibert ; ainsi la Gaule chrétienne se trompe en plaçant Jean d’Harcourt évêque d’Amiens en 1419, et Philibert de Saulx immédiatement avant lui.
- [250]
Dans la sentence du concile contre les partisans de Pierre de Lune, cet anti-pape est appelé Damnatæ memoriæ, ce qui ne se dit que des morts. Il est dit que ceux qui continuent le schisme, après la mort de Pierre de Lune, sont soumis aux censures : ce qui parait décider absolument la question. Voy. Conc. Hard., t. 8, p. 1016.
- [251]
Anedcot. Marten., t. 2, p. 1731.
- [252]
Spond. 1424, n. 3.
- [253]
Quelques-uns l’appellent Dominique de Bonne-Espérance ; et ils disent qu’il était Chartreux à Barcelone. Il est toujours certain, par la lettre de Jean Carrière que nous citons, qu’il était français.
- [254]
Marten., ubi supra.
- [255]
Procès Ms. de la Pucelle, au collège de Louis-le-Grand.
- [256]
Ruffi, Hist. de Marseille, t. 1, p. 256 et suiv.
- [257]
Rainald. 1429, n. 11, 12.
- [258]
Aubery, Dupin, etc.
- [259]
Rainald. 1426, n. 26, p. Brev. Pont. t. 4, p. 496.
- [260]
Aubery, t. 2, p. 120.
- [261]
Rainald. 1429, n. 16, 17.
- [262]
Du Boulai, t. 5, p. 366.
- [263]
Du Boulai, t. 5, p. 369 et seq.
- [264]
Spicil. t. 4, in-4°, p. 309.
- [265]
La date de cette assemblée est fort brouillée dans le spicilège. On y lit le 18 février 1406 ; faute évidente, puisqu’en ce temps-là le duc de Bedford n’était pas régent du royaume. Le père Hardouin, dans ses Conciles, met 1428 ; d’autres croient que c’est 1426 : il semble qu’on peut s’en tenir à cette dernière époque.
- [266]
Monstrelet, vol. 2, ch. 38.
- [267]
Concil. Hard., t. 8, p. 1039 et seq.
- [268]
Journ. de Charles VII, p. 51.
- [269]
Monstrelet, vol. 2, p. 40.
- [270]
D’Argentré, auteur de l’Histoire de Bretagne, dit qu’il n’était pas favorable à la loi du célibat des prêtres et des religieux.
- [271]
Gerson, nov. edit. t. 1, p. 36 et seq.
- [272]
L’édition a été faite à Anvers, et non en Hollande, comme dit le continuateur de M. Fleuri.
- [273]
Continuateur de M. Fleury.
- [274]
Gerson, t. I, p. 59 et seq.
- [275]
Hist. de la Pucelle, recueil de Godefroy, p. 505.
- [276]
Voyez les autres historiens cités dans la dissertation à la fin de se volume.
- [277]
Guyon, seconde partie, p. 194.
- [278]
Quelques historiens disent deux gentilshommes, et deux frères de la Pucelle.
- [279]
Ce n’est point celle qu’on voit à Saint-Denis, puisque la Pucelle dit elle-même, dans son procès, qu’elle laissa une épée à Saint-Denis, qui n’était pas celle de Sainte-Catherine de Fierbois.
- [280]
D’autres disent que le mystère de l’Annonciation y était représenté.
- [281]
La ville de Compiègne est du diocèse de Soissons ; mais l’endroit hors de la ville où la Pucelle fut prise est du diocèse de Beauvais.
- [282]
D’autres ne disent que cinq mille livres, et quelques-uns y ajoutent une rente annuelle de 300 liv.
- [283]
Belleforest, Guyon, etc.
- [284]
Du Boulai, Belleforest, Guyon, etc.
- [285]
Procès Mss. au collège de Louis-le-Grand.
- [286]
On en compte en tout quarante-deux, sans l’évêque, vicaire de l’inquisition et les officiers.
- [287]
Le privilège d’ennoblir par les femmes fut ôté à cette famille en 1614, sur la requête du procureur-général, et réduit à la ligne masculine.
- [288]
Recueil de Godefroy, p. 898 et seq.
- [289]
Belleforest, t. 2, p. 1174.
- [290]
Belleforest, p. 1176.
- [291]
La statue de la Pucelle n’est pas dans le Vieux-Marché, mais dans le Marché aux veaux.
- [292]
Journ. de Charles VII, p. 514.
- [293]
Hist. de Lor., p. 703.
- [294]
Le père Daniel dit le dix-septième : c’est une méprise.
- [295]
Journ. de Charles VII, p. 515 et suiv. Monstrelet, vol. 2, p. 77 et suiv.
- [296]
Monstrelet, vol. 2, p. 56.
- [297]
Hélyot, Histoire des ordres monastiques religieux et militaires, etc. (1714), t. 8, p. 346 et suiv.
- [298]
Ces hiéroglyphes sont des toisons brodées en or, des fusils et des pierres étincelantes, qui entraient dans les devises de ce prince.
- [299]
Rainald. 1430, n. 4.
- [300]
On appelle ainsi en Bretagne les curés.
- [301]
Lobineau, t. 1, p. 583.
- [302]
Lobineau, t. 1, p. 585, 586.
- [303]
On a marqué ailleurs la taxe de ce droit, relativement aux décimes que payaient les recteurs.
- [304]
C’est ce qu’on appelle encore charivari.
- [305]
Marten. Anecdot. t. 4, p. 351.
- [306]
Monstrelet, vol. 2, p. 90.
- [307]
Gall. Chris. — On le verra, sur la fin de sa vie, transféré à Toul.
- [308]
Du Boulai, p. 292 et seq.
- [309]
Le Gendre, t. 3, p. 629.
- [310]
Concil. Hard… 8, p. 1142.
- [311]
C’étaient Nicolas Lami, Guillaume Eyrard, Thomas Fiène, et Denis de Sabrenoys.
- [312]
Conc. Hard. t. 8, p. 1575 et 1113.
- [313]
Ampliss. coll. p. 7 et seq.
- [314]
Concil. Hard. p. 1114.
- [315]
Le continuateur de M. Fleuri dit que le cardinal de Saint-Ange arriva à Bâle au mois d’octobre. Or, il est certain qu’il écrivit de là à l’archevêque de Reims le 19, et au roi Charles VII le 22 septembre.
- [316]
Ampliss. coll. t. 8, 28 et seq.
- [317]
Concil. Hard. p. 1177.
- [318]
Ce Jean Beaupère était docteur de la faculté de théologie de Paris, grand partisan des Anglais, et l’un des plus animés à faire périr la Pucelle d’Orléans.
- [319]
Mart. in Præf. t. 8, Ampliss. coll., p. 4.
- [320]
Natal. Alex. art. 3, dissert. de concil. Basil.
- [321]
Conc. Hard, t. 8, p. 1576.
- [322]
Leibnitz. cod. Jur. Gent. 2. 1, p. 352.
- [323]
Conc. p. 1579.
- [324]
Il y a
II Id. nov.
dans M. Sponde, dans Rainaldi, dans Pagi ; et il doit y avoir ainsi, car cette bulle est nécessairement antérieure à celle qui dissout le concile, et qui porte pour dateXV Cal. Jan. an. I
. - [325]
L’invitation faite aux Hussites par le concile est du 15 octobre 1431.
- [326]
Concil. Hard., p. 158.
- [327]
Rainald, 1431, n. 24.
- [328]
Concil. p. 1196.
- [329]
Bzov. 1431, t. 16.
- [330]
Spond. 1451, n. 11.
- [331]
Pagi Brev. Pont. t. 4, p. 529.
- [332]
Nous avons actuellement sous les yeux ce sceau, pendant à un ms. des actes du concile. C’est un plomb à deux faces, dont l’une représente le Père éternel dans sa gloire, et au-dessous le Saint-Esprit, en forme de colombe, qui étend ses ailes sur un groupe d’évêques. De l’autre côté on lit ces mots : Sacrosancta generalis synodus Basileensis. Le ms. que nous citons est une copie des actes, collationnée à l’original par le notaire du concile.
- [333]
Conc. 1105.
- [334]
Par exemple, il est appelé président du concile dans la session dixième et dans la dix-neuvième ; mais jamais cela n’est exprimé dans le préambule.
- [335]
M. Sponde semble placer la réception des bulles avant le 7 décembre, jour auquel on détermina la première session pour le 14 du même mois ; mais comme le pape Pie II, qui avait été au concile sous le nom d’Ænas Sylvius, dit positivement que le cardinal de Saint-Ange, ayant reçu l’ordre de dissoudre le concile, abandonna la présidence ; et comme il est certain d’ailleurs que ce cardinal présida à la première session, il faut reconnaître qu’il ne reçut ces bulles qu’après cette première session : ajoutez que la seconde bulle d’Eugène étant du 18 décembre, elle ne put arriver à Bâle avant le 7 de ce même mois.
- [336] Pius II in bull. retract. Charlas, t. 3, p. 232. ex. mss.
- [337]
In fascic. rerum expetend, ubi supra.
- [338]
Spond. 1432, n. 4.
- [339]
In fascic. p. 31.
- [340]
Concil. Hard. t. 8, p. 1123.
- [341]
Concil. Hard. t. 8, 1315.
- [342]
Ce manuscrit, extrêmement beau et bien conservé, n’est toutefois qu’un extrait des actes du concile. Il y manque même des sessions entières ; par exemple, la troisième, une partie de la quatrième, la sixième, les huitième, neuvième, dixième, etc.
- [343]
Manuscrit du collège de Louis-le-Grand.
- [344]
Le continuateur de M. Fleury se trompe en rapportant cette assemblée à l’an 1431, et en la plaçant avant la première session : elle ne fut tenue qu’en 1432, après les deux premières sessions.
- [345]
Concil. t. 8, p. 1459 et seq.
- [346]
Concil. p. 1640.
- [347]
In Fasc. f. 32.
- [348]
Concil. p. 1474.
- [349]
Toutes les lettres du concile à ce sujet sont du 3 mai 1432.
- [350]
Du Boulai, t. 5, p. 412.
- [351]
Rainald. 1437, n. 30.
- [352]
D’Argentré, t. 1, part. 2, p. 130.
- [353]
Ampliss. coll. t. 8, p. 185 et 535.
- [354]
On en trouve le recueil dans le huitième tome de la grande collection de don Martène.
- [355]
Conc. Hard. t. 8, p. 1123.
- [356]
Ibid. p. 1126.
- [357]
Rainald, 142, n. 22, 23.
- [358]
Concil. p. 1134.
- [359]
Ampliss. collect. t. 8, p. 149.
- [360]
Concil. p. 1518 et seq.
- [361]
Concil. p. 1550.
- [362]
Concil. p. 1317.
- [363]
Concil. p. 1137.
- [364]
Concil. p. 1338.
- [365]
Pius II, in Bull. retract.
- [366]
In Fascic. f. XXXII.
- [367]
Le cardinal Julien condamna depuis tout ce qu’il avait pensé ou écrit contre la conduite du pape Eugène. On a le détail de sa rétractation dans la bulle du pape Pie II (ci-devant Ænéas Sylvius). Vide bull. Retract. Pii II, concil. Hard. t. IX, p. 1449.
- [368]
Le père Pagi et le continuateur de M. Fleuri comptent le cardinal Julien parmi les pères de cette session. Rainaldi et Sponde le suppriment avec plus de fondement ; car les actes disent seulement :
assistentibus Dominis Legato Placentino et Firmano Cardinalibus
; quelques exemplaires portent :assistentibus Dominis Legatis Placentino et Firmano Card
. Or, on ne voit là que deux personnes, savoir, Castiglione, évêque de Plaisance, et Capranica, évêque de Fermo. L’un et l’autre sont appelés légats, parce que le premier l’était en Lombardie, et le second l’avait été à Parme et dans le duché de Spolette. Nous ne savons ce que le continuateur de M. Fleuri a voulu dire en nommant Capranica : le prince surnommé Firmin, du lieu du gouvernement de son Église. Cette Église était Fermo, qu’il gouvernait en qualité d’évêque ; pour le terme de prince, il nous est ici entièrement inconnu. - [369]
Churlat. t. 3, p. 232.
- [370]
Concil. p. 1140.
- [371]
Cochl. Spond. Pagi, etc.
- [372]
Concil. p. 1759.
- [373]
Lenfant, Hist. des Hussites, t. 2, p. 87.
- [374]
Ampliss. coll. t. 8, p. 551 et seq.
- [375]
Rainald. 1432, n. 19.
- [376]
Le texte des Conciles du père Hardouin marque 1432 ; c’est une faute, car il y a : an. Pontific. II. Or, en 1432, il y aurait eu : anno Pontific. I, puisque Eugène avait été créé pape le 3 mars 1431. Il faut donc suivre la date de Rainaldi, de Pagi, etc.
- [377]
Rainald. 1433, n. 5 et 6.
- [378]
Voici les dates de ces sessions : la neuvième était du 22 janvier, la dixième du 19 février, la onzième du 27 avril, la douzième du 13 juillet, la treizième du 11 septembre, la quatorzième du 7 novembre.
- [379]
Le continuateur de M. Fleuri se trompe en disant que Sigismond fut reçu au concile dans la neuvième session. Ce prince ne se rendit à Bâle qu’au mois d’octobre de cette année 1433. Il fut reçu dans la neuvième session comme protecteur du concile, et non en personne.
- [380]
Concil. Hard. t. 8, p. 1144.
- [381]
Spond. ex act., 1433, n. 24
- [382]
Ampliss. coll. t. 8, p. 538 et seq.
- [383]
Concil. t. 8, p. 1582.
- [384]
Ampliss. coll. t. 8, p. 535.
- [385]
On trouve cette condition manifestement énoncée dans la bulle ou le bref d’Eugène IV, adressé au cardinal de Saint-Ange. Voy. Conc. Hard. t. 8, p. 1114.
- [386]
Selon l’empereur Sigismond, écrivant le 5 avril 1433 aux pères de Bâle, le pape approuvait simplement le concile. Voy. Ampliss. coll. t. 8, p. 581.
- [387]
Concil. p. 1172 et seq.
- [388]
Rainald. 1433, n. 19.
- [389]
Concil. p. 1175.
- [390]
Concil. Hard. t. 9, f. 1113.
- [391]
Ibid. t. 8, p. 1172 et seq.
- [392]
Ampliss. coll. t. 8, p. 633.
- [393]
Ampliss. coll. t. 8, p. 627, 629, 637, 641.
- [394]
Rainald. 1433, n. 19.
- [395]
Blond. Decad. 3, l. 5.
- [396]
Rainald. 1433, n. 27.
- [397]
Boulier, Remarques sur la sainte hostie de Dijon.
- [398]
Rainaldi, M. Sponde et bien d’autres, font Louis XI auteur de ce présent. M. Boulier, auteur des Remarques sur la sainte hostie de Dijon, démontre que c’est Louis XII. Une de ses preuves (et elle est très forte), c’est que la lettre du roi est contresignée Robertet, qui ne fut secrétaire d’État que sous Louis XII et François Ier, non sous Louis XI.
- [399]
Ampliss, coll. t. 8, p. 635.
- [400]
Pagi Brev. Pont. t. 4, p. 566.
- [401]
Lobin. p. 595.
- [402]
Ampliss. coll. p. 616.
- [403]
Du Boulai, t. 5, p. 426.
- [404]
Ampliss, coll. t. 8, p. 624.
- [405]
Concil. p. 1245 et seq.
- [406]
Anecdot. t.4, p. 363.
- [407]
Ampliss. coll. p. 620, 621.
- [408]
A XXV sessione Synodus Basileensis, duas in partes scindi cæpta, sufficienter ecclesiam universalem representasse non videtur.
- [409]
Natal. Alex. Dissert. ad hist. XV et XVI, sæc. infol. p. 59, n. 61.
- [410]
Conc. p. 1169.
- [411]
Ibid. p. 1588 et seq.
- [412]
Il était docteur de la faculté de théologie de Paris. Voy. mss. du collège de Louis-le-Grand.
- [413]
Turrecr. in Resp. ad Basil. de Pontif. et conc. Autor. edit. 1565, p. 58.
- [414]
Concil. p. 1183.
- [415]
Concil. p. 1183.
- [416]
Concil. p. 1184.
- [417]
Concil. p. 1557.
- [418]
Spond. 1434, n. 2.
- [419]
Acta Mss. ap. Charlas, t. 3, p. 274.
- [420]
Concil. Hard. t. 8, p. 1185.
- [421]
Ampliss. coli. t. 8, p. 739 et 768.
- [422]
Concil. t. 9, p. 1117.
- [423]
Ampliss. coll. t. 8, p. 673 et 723.
- [424]
Ampliss. coll. t. 8, p. 767.
- [425]
La vingtième session est du 22 janvier, la vingt-et-unième du 9 juin 1435.
- [426]
Pagi Brev. Pont. t. 4, p. 571.
- [427]
Marlot, t. 2, p. 769.
- [428]
Concil. p, 1196.
- [429]
Conc. Hard. t. 9, p. 1120.
- [430]
Baluz. Miscell. t. 3, p. 303 et seq.
- [431]
La date de ce traité de Jourdain Brice est du 13 août 1433.
- [432]
Concil. t. 8, p. 1591.
- [433]
Pagi Brev. p. 564.
- [434]
Concil. t. 8, p. 1505 et seq.
- [435]
Ampliss. coll. t. 8, p. 845.
- [436]
Concil. t. 8, p. 1510.
- [437]
Concil. t. 8, p. 1349.
- [438]
Spond. 1234, n. II.
- [439]
Concil. t. 8, p. 1448 et 1488.
- [440]
Ampliss. coll. p. 937.
- [441]
Du Boulai, l. 5, p. 428.
- [442]
Ampliss. coll, p. 868.
- [443]
Conc. t. 8, p. 1629.
- [444]
Ampliss. coll. 744.
- [445]
Ibid. p. 751, 753, 811, etc.
- [446]
Hist. de Langued. l. 4, p. 485 et suiv.
- [447]
Conc. t. 8, p. 1447 et seq.
- [448]
Du Boulai,t. 5, p. 429.
- [449]
M. Rapin de Thoyras se récrie contre l’injustice et l’insuffisance de ces propositions, parce qu’on n’offrait, dit-il, aux Anglais que ce qu’ils possédaient ; mais cet historien, passionné à l’excès, peu instruit et peu exact, ignore-t-il que le roi Charles tenait encore bien des places en Normandie ? D’ailleurs, ne convient-il pas lui-même qu’alors il n’était plus question, pour Henri VI, de la conquête de la France, mais du plus ou du moins que Henri pouvait y garder ? Or, dans ces circonstances, n’était-ce pas un grand avantage pour ce prince d’avoir sans guerre et sans dépense la Guyenne et la Normandie ? Et l’événement ne fit-il pas voir qu’on le trompa en refusant des offres comme celles-là ?
- [450]
Concil. p. 1449.
- [451]
Daniel, Charles VII. Voyez Conc. p. 1450.
- [452]
Monstrelet, Jean Chartier.
- [453]
Monstrelet, vol. 2, p. 120.
- [454]
Jean Chartier, p. 83.
- [455]
Journ. de Charles VII, p. 518.
- [456]
Hist. de S. Denis, p. 348, 349.
- [457]
Daniel, Charles VII.
- [458]
V ad. 1431, n. 17.
- [459]
Ibid. 1435, n. 12, 13.
- [460]
Concil. Hard. t. 8, p. 1199.
- [461]
On trouve cependant ailleurs que ce même auteur appela au pape de ce jugement du concile. Voy. Ampliss. Collect. t. 8, p. 933.
- [462]
D’Argentré, t. 1, part. 2, p. 371.
- [463]
Conc. Hard. t. 8, p. 1201.
- [464]
Ampliss. coll. t. 8, p. 917 et seq.
- [465]
Ibid. p. 928 et seq.
- [466]
Concil, t. 8, p. 1210 et seq.
- [467]
Ampliss. coll. t. 8, p. 768.
- [468]
Concil. t. 8, p. 1189.
- [469]
Ampliss. coll. p. 783, 784.
- [470]
Concil. t. 8, p. 1591, et t. 9, p. 1118.
- [471]
Ampliss. coll. p. 805.
- [472]
Concil. t. 8, p. 1353.
- [473]
Concil. t. 9, p. 1118.
- [474]
Ampliss. coll. p. 821.
- [475]
Ampliss. coll. t. 8, p. 876 et seq.
- [476]
Le père Martène n’a pu comprendre comment ces envoyés avaient pu présenter ces articles conclus dans le concile ; c’est qu’il n’a pas fait attention que la conclusion n’avait été faite que dans une assemblée générale, et non encore en pleine session : ce qui n’arriva que le 18 avril 1436.
- [477]
Concil. t. 8, p. 1633 et 1653.
- [478]
Concil. t. 8, p. 1210, et t. 9, p. 1135.
- [479]
Concil. t. 8, p. 1354.
- [480]
Rainald. 1436, n. 2 et seq.
- [481]
Ibid. ub. sup.
- [482]
Rainald. 1436, n. 8.
- [483]
Concil. t. 8, p. 1615.
- [484]
Le continuateur de M. Fleuri dit Clément V. C’est apparemment une faute d’impression : elle est répétée deux fois.
- [485]
Rainald. 1436, n. 12.
- [486]
Panorm. de Concil. Basil. ap. Pinsson de Pragmat. Sanct. p. 851.
- [487]
C’était apparemment le même qui avait déjà été de la première ambassade, et qui, étant retourné depuis à Constantinople, avait été encore chargé de revenir au concile. Panorme se trompe en faisant arriver ces envoyés au commencement de février 1437 ; car le discours de Dissipati dans l’assemblée des pères est du 15 janvier de la même année.
- [488]
Rainald. 1437, n. 4.
- [489]
Concil. t. 9, p. 1131.
- [490]
1° La bulle du pape Eugène IV, donnée pour la translation du concile à Ferrare, assure que ceux d’Avignon ne firent point au temps marqué l’avancé des soixante-dix mille florins.
2° Les actes d’Augustin Patrice disent qu’ils offrirent de les délivrer en entier, mais qu’auparavant ils voulurent qu’on désignât leur ville pour le lieu du concile ; qu’on fît la répartition des décimes, et qu’on les leur adjugeât avec le produit des indulgences : ce qui n’ayant pas été du goût des pères, l’accord n’eut point lieu. Cependant le traite de Panorme dit qu’avant la fin des trente jours, la ville d’Avignon délivra trente mille huit cents ducats au commandant des galères, et qu’elle donna des assurances pour le reste du paiement ; que néanmoins les légats du pape répandirent dans le public que la somme n’avait point été payée. Mais ce qui peut prouver que le témoignage de Panorme n’est pas exact, c’est que les pères de Bâle opposés à Eugène ne déterminèrent point la ville d’Avignon au bout du terme dont on était convenu : or, il semble que si la somme avait été avancée, comme le prétend Panorme, ces pères, si contraires aux vues du pape, n’auraient pas manqué de déterminer Avignon pour y traiter l’affaire des Grecs.
- [491]
Concil. t. 9, p 701 et 1132.
- [492]
Rainald. 1437, t. 5.
- [493]
Concil. t. 9, p. 1131.
- [494]
Rainald. 1437, n. 1, 2.
- [495]
Concil. t. 9, p. 1132, 1133.
- [496]
Ænéas Sylv. de Condit. Germ.
- [497]
Concil. t. 8, p. 1222, 1223.
- [498]
L’édition des concile met en marge Vasionensi, ce qui fait l’évêque de Vaison.
- [499]
Concil. t. 9, p. 1133.
- [500]
Panorm, de conc. Basil, ub. sup. p. 856.
- [501]
Concil. t. 9, p. 1195 et seq.
- [502]
Vide Panzirol. de Clar. leg. interpret. p. 451 et seq.
- [503]
Évêché sous la métropole de Brague.
- [504]
Concil. t. 9, p. 678.
- [505]
Concil. t. 8, p. 1225.
- [506]
Le premier jour de ce même mois.
- [507]
Concil. t. 8, p. 1234 et seq.
- [508]
Concil. t. 9, p. 707.
- [509]
Concil. t. 8, p. 1244.
- [510]
Concil. t. 8, p. 1245.
- [511]
Concil. t. 9, p. 1142.
- [512]
Castruci istor, d’Avignone.
- [513]
Concil. t. 9, p. 1135.
- [514]
Concil. t. 9, p. 1143.
- [515]
Le continuateur de M. Fleuri fait sur cette entrée une réflexion qui a besoin d’être excusée. Il dit
qu’alors Charles VII put se dire véritablement roi de France, ayant rétabli son trône dans la capitale de son royaume
. La vraie et légitime dénomination de roi de France suit la naissance, non l’acquisition de la capitale, ou de quelque province de ses États. - [516]
Monstrel. vol. 2, p. 147.
- [517]
Les trois théologales et les quatre cardinales.
- [518]
C’est ce qu’on appelle le Ponceau Saint-Ladre.
- [519]
Journ. de Charles VII, p. 521.
- [520]
Monstrel. p. 148.
- [521]
Du Boulai, t. 5, p.438.
- [522]
Journ. de Charles VII.
- [523]
Preuv. des lib. de l’Egl. gall. edit. de 1651, p. 335.
- [524]
Rainald. 1438, n. 13.
- [525]
Concil. t. 9, p. 734 et 743.
- [526]
C’était Guillaume d’Estouteville, simplement nommé par le pape évêque d’Angers.
- [527]
Ampliss. coll. t. 8, p. 945, 950.
- [528]
Il passa quelques mois après à l’évêché de Paris.
- [529]
Hist. Pragmat. Sanct. ap. Guymier et Pinsson, ed. 1666, p. 718.
- [530]
De Concord. p. 886 et seq. epit. post.
- [531]
Ampliss. coll. t. 8, p. 945.
- [532]
Il n’était pas encore à Bourges le 1er mai.
- [533]
Du Boulai, t. 5, p. 917.
- [534]
Ampliss. coll. p. 946, 947.
- [535]
Pragmat. Sanct. cum glos. D. Cosn. Guymier.
- [536]
In partibus.
- [537]
Cette taxe avait été réduite à la moitié par le concile. Il fut dit, par la Pragmatique, qu’on paierait le cinquième de l’ancienne taxe non réduite.
- [538]
Présid. de Saint-Vallier. Traité de l’indult.
- [539]
Lenglet Dufresnoy, Libertés de l’Église gallicane, t. 2, v. 166 et suiv.