Histoire : Livre 48
Livre quarante-huitième
1438
En Allemagne on embrasse une espèce de neutralité entre le pape et le concile
Comme il s’était tenu une assemblée en France, où l’on avait autorisé plusieurs règlements du concile de Bâle, sans approuver les procédures commencées contre Eugène IV, de même l’empereur Albert et les princes d’Allemagne déclarèrent, dans une diète célébrée à Francfort, qu’ils respectaient le concile, sans cesser de respecter le pape. Mais ils firent ensuite une démarche plus hardie ; ils embrassèrent une sorte de neutralité entre le concile et Eugène ; état d’indifférence où la plupart des princes de l’Empire se maintinrent durant plusieurs années.
La diète de Francfort fut suivie de deux autres diètes à Nuremberg, où il fut toujours question du même démêlé540. Les nonces d’Eugène, ceux du concile de Bâle, et les ambassadeurs de tous les princes assistaient à ces conférences. Les premiers soutenaient que le concile général était désormais à Ferrare ; les députés de Bâle prétendaient que l’assemblée de Ferrare était un conventicule ; les ambassadeurs des princes tâchaient de concilier les esprits. Ils proposaient de choisir un troisième lieu tout différent de Bâle et de Ferrare, pour y conclure la réunion des Grecs ; et leur principale attention était d’engager les pères de Bâle à surseoir toutes les voies de rigueur contre le pape.
Propositions des envoyés de France aux pères du concile
Les plénipotentiaires de France se distinguèrent surtout dans la seconde diète qui fut assemblée à Nuremberg, vers le mois d’août de cette année 1438. Ils dirent que le roi Charles VII et l’Église gallicane étaient d’avis qu’on proposât encore au pape et aux Grecs la ville de Bâle, celle d’Avignon, ou quelque endroit en Savoie ; qu’à la vérité les prélats français ne regardaient pas comme un avantage pour eux le séjour de la cour romaine à Avignon ; que cependant ils y consentiraient volontiers pour quelque temps, et dans la vue de procurer le bien public ; que si le pape et les Grecs n’agréaient aucun des trois endroits dont on vient de parler, le roi priait le concile de nommer un grand nombre de villes parmi lesquelles il y en eût quelques-unes qui ne pussent être refusées légitimement, et de laisser le choix aux Grecs, si l’on ne voulait pas avoir cette déférence pour le pape, à cause des démêlés personnels qu’on avait eus avec lui ; qu’enfin, quoiqu’il fût réglé par les conciles de Constance et de Bâle que le premier concile général serait célébré en France, le roi et ses prélats voulaient bien pour cette fois renoncer à leur droit, et souffrir que le concile fût tenu partout où l’on pouvait espérer la paix de l’Église.
Tout ceci fut répété à Bâle après la diète, et il y eut alors de grandes altercations entre les pères du concile et les ambassadeurs de tous les souverains de la chrétienté, si l’on en excepte peut-être ceux d’Amédée, duc de Savoie ; car ce prince entretenait dès lors de grandes liaisons avec le concile. Les ambassadeurs demandaient toujours qu’on suspendît les citations et les monitions contre Eugène. Ils proposaient, pour la célébration du concile, Mayence, Strasbourg et Constance ; ils suggéraient mille tempéraments pour gagner le pape et les Grecs. Ils consentaient au remboursement des sommes qui avaient été avancées par ceux d’Avignon ; et afin que le retranchement des annates cessât de rendre le concile suspect ou odieux à la cour romaine, ils conseillaient d’établir d’autres fonds, comme pour servir de compensation au pape et aux cardinaux.
Ce système, quoique assez bien entendu, ne put réussir. Les défiances devenaient extrêmes dans le concile, dès qu’on y parlait du pape. Le cardinal d’Arles, l’homme de son siècle le plus inébranlable dans le parti bon ou mauvais qu’il prenait, se roidit contre toute sorte de sollicitations, de reproches, de difficultés et de conséquences fâcheuses. Le concile, sous sa direction, résolut de pousser Eugène jusqu’aux derniers retranchements d’une procédure toute de rigueur.
Le concile fait entendre des témoins contre le pape
Dès le 16 octobre 1438, on commença d’entendre les témoins contre Eugène. Cette information roulait sur son gouvernement et sur ses mœurs ; mais comme on craignit que la matière ne fût pas assez abondante pour autoriser une sentence de déposition, on dressa un mémoire contenant huit articles, selon lesquels le pape devait être examiné et jugé. Il plut au concile, dit le père Alexandre, d’appeler ces articles des vérités de foi ; et l’on y disait541 que le concile général est au-dessus du pape ; qu’il ne peut être dissous, ni transféré, ni prorogé, à moins que les pères n’y consentent ; que celui qui contredit ces vérités est hérétique ; que le pape Eugène a contredit ces vérités la première fois qu’il a voulu dissoudre et transférer le concile ; que, par les avis du concile, il a rétracté cette erreur ; mais qu’il y est retombé depuis, en voulant une seconde fois dissoudre et transférer le concile ; que, persistant dans sa résolution malgré les monitions du concile, et tenant même un conciliabule à Ferrare, il se déclare contumace, opiniâtre et relaps. Voilà ce qui fut proposé aux théologiens et aux tribunaux des députations, à dessein d’en tirer un jugement doctrinal qui pût servir de règle pour la sentence qu’on voulait porter contre le pape.
1439
Diète à Mayence, où l’on ne reçoit point les huit articles
Sur ces entrefaites542, il y eut à Mayence une nouvelle diète des princes de l’Empire, et l’on y envoya de Bâle les huit articles, qui ne purent toutefois être agréés de l’assemblée, parce que les électeurs et les ambassadeurs dont elle était composée craignaient que ce ne fût un acheminement au schisme. Les plénipotentiaires de France à cette diète furent l’archevêque de Tours et l’évêque de Troyes ; ceux du pape étaient le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens et Nicolas de Cusa, qui fut depuis cardinal543. C’était un homme de basse condition, né aux environs de la Moselle, savant pour son siècle, hardi dans ses conjectures, trop métaphysicien pour n’être pas obscur544. On a des preuves de ce défaut dans la plupart des ouvrages qui nous restent de lui. Au commencement du concile de Bâle, il éleva beaucoup l’autorité du concile général au-dessus de celle du pape ; il changea depuis d’opinion, et devint zélé partisan d’Eugène : c’est ce qui le mit en voie de parvenir à la pourpre sous Nicolas V.
On discute les huit articles à Bâle
Durant la diète de Mayence, les huit propositions dont nous avons parlé furent agitées avec une vivacité infinie dans le concile, et l’on disputa en conséquence sur les qualifications que méritait le pape Eugène. Il y eut trois avis à cet égard ; les uns prétendaient qu’il était hérétique ; les autres, qu’il n’était pas seulement hérétique, mais encore opiniâtre et relaps ; enfin un troisième parti, qui était le moins nombreux, soutenait qu’Eugène ne méritait aucun de ces reproches.
Les principaux acteurs de cette controverse étaient le cardinal d’Arles, les archevêques de Palerme, de Lyon, de Milan, de Tours ; l’évêque de Burgos, les docteurs Jean de Ségovie et Thomas de Courcelles, le protonotaire Louis Dupont, le Dominicain Nicolas de Bourgogne. On nous a conservé quelque chose des discours que ces théologiens prononcèrent sur la question présente545. Comme la plupart d’entre eux sont Français, il est à propos d’insister sur cet article, qui d’ailleurs prépara la trente-troisième session, et ensuite la déposition du pape Eugène.
L’archevêque de Palerme et l’évêque de Burgos défendent le pape
Les défenseurs de ce pontife furent l’archevêque de Palerme et l’évêque de Burgos. Ils ne convenaient point que les propositions concernant la supériorité du concile général sur le pape fussent des vérités de foi, et ils réfutaient encore plus vivement la qualification d’hérétique et de relaps qu’on attribuait au pape depuis qu’il avait transféré le concile de Bâle à Ferrare. Jean de Ségovie soutint le parti contraire ; l’archevêque répliqua ; on se prit de paroles, et la séance fut terminée par des injures546.
Cependant un autre jour, le même prélat voyant que la foule du concile, c’est-à-dire la plupart des ecclésiastiques du second ordre, était déclarée contre le pape, et qu’elle allait précipiter le moment de sa condamnation, ce fut alors qu’il prit le ton d’un évêque irrité qui entreprend de venger les droits de son caractère. Il dit, dans une congrégation générale, que le plus grand nombre des prélats était d’avis de différer le jugement ; qu’il était honteux que le concile, dont l’autorité réside dans ses évêques, fût obligé de céder à une multitude d’ecclésiastiques inférieurs ; que ce n’était qu’aux apôtres et à leurs successeurs que le pouvoir des clefs avait été donné, et qu’il devait paraître bien étrange qu’on suivît à Bâle une méthode de juger selon laquelle on n’avait point égard à la dignité, mais au nombre des suffrages. Et quand est-ce, ajouta-t-il, que de simples prêtres ont eu voix définitive dans les conciles ? Leur état ne les borne-t-il pas à donner simplement leur avis, et l’on verra donc aujourd’hui, pour la première fois, une question de foi terminée sans l’autorité des évêques ? Quel scandale !
Ce que l’archevêque de Palerme avait assuré de la pluralité des évêques attachés au même sentiment que lui, était véritable. Il y en avait quelques-uns qui taxaient le pape d’hérésie, pour avoir transféré le concile ; mais, par la crainte d’un schisme, ils voulaient qu’on différât la sentence. Tel était en particulier Amédée de Talaru, archevêque de Lyon. D’autres prélats jugeaient aussi qu’il fallait ne rien décider jusqu’à ce que la diète de Mayence fût finie, et que les ambassadeurs des princes fussent de retour au concile. Mais le cardinal d’Arles, suivant son génie impétueux, fit un discours qui condamnait tous ces délais. Cette pièce doit paraître très extraordinaire dans la bouche d’un évêque : elle est d’ailleurs pleine de faux principes, de raisonnements mal conçus, de traits qui ne font point d’honneur à l’érudition de ce cardinal. En voici la substance.
Discours du cardinal d’Arles pour hâter la condamnation du pape
Après avoir dit que l’affaire dont il est question n’est point difficile, puisqu’on a fait plusieurs décrets qui en sont comme les préliminaires, il adresse la parole à l’archevêque de Palerme.
Souvenez-vous, lui dit-il, que la manière de procéder dont on se sert ici n’est pas nouvelle ; qu’elle a été établie dès le commencement du concile, et qu’on ne l’a point changée depuis. Souvenez-vous que cette multitude d’ecclésiastiques inférieurs a été de votre avis en d’autres points, et que vous ne disputiez point alors du plus ou du moins d’autorité qui lui convient. Mais qu’on laisse une pleine liberté à tous les évêques dont vous vantez les suffrages, on verra qu’ils ne sont attachés à votre sentiment que par la crainte d’offenser les princes et de perdre leur temporel : car où sont les prélats aujourd’hui qui ne préfèrent pas les avantages de la terre à l’observation de leurs devoirs, qui ne soient pas plus jaloux de plaire aux princes qu’à Dieu ?
Tout ce morceau pouvait être une critique secrète de la conduite de quelques prélats du concile, et en particulier de l’archevêque de Palerme : car quoique celui-ci eût adopté le bon parti, en voulant qu’on différât la condamnation du pape Eugène, il est pourtant vrai, comme nous l’avons déjà observé, qu’il prenait à tout instant différentes faces, selon les impressions qu’il recevait du roi d’Aragon, son maître : et ce même archevêque que nous voyons ici soutenir ouvertement que le pape ne s’était point rendu coupable d’hérésie en transférant le concile, on le vit depuis mettre au jour un livre où il défend l’opinion contraire, où il traite Eugène d’hérétique, où il prétend montrer que sa déposition est légitime ; en un mot, cet homme, vrai Protée de conduite et de sentiments, fournit un des exemples les plus remarquables de l’empire qu’a sur un cœur ambitieux le désir de plaire et de faire fortune.
Le cardinal d’Arles, continuant son discours, raisonne ainsi sur les droits des deux ordres du clergé :
Ce n’est point à la dignité qu’il faut avoir égard dans les conciles, mais à la raison et à la vérité. Jamais je ne préférerai le mensonge d’un évêque bien riche, à la vérité placée dans la bouche d’un pauvre prêtre : car la sagesse se trouve plus souvent sous un habit méprisable que sous un appareil plein de faste. Et vous, évêques qui m’écoutez, ne méprisez point tant les ecclésiastiques du second ordre : car le premier qui a donné son sang pour Jésus-Christ ne fut point un évêque, mais un lévite.
On ne peut, en lisant ceci, s’empêcher de dire que c’est un tissu de sophismes. Il est question de savoir à qui Jésus-Christ a confié le pouvoir d’enseigner et de décider. Ce fut sans contredit aux apôtres, dont les évêques sont les successeurs ; et ce pouvoir a été reconnu dans les évêques seuls, par toute la tradition la plus ancienne et la mieux continuée. Qu’importe donc après cela que les évêques soient moins saints, moins pourvus de sciences acquises que de simples prêtres ? en seront-ils moins les premiers pasteurs des âmes, les docteurs et les pères du peuple fidèle ?
Le cardinal d’Allemand s’embarrasse toujours de plus en plus, à mesure qu’il avance dans le détail de sa harangue ; et parce qu’il y a eu des prêtres ou d’autres ministres inférieurs qui ont assisté aux anciens conciles ; parce que saint Athanase, n’étant point encore évêque547, disputa contre Arius au concile de Nicée ; parce qu’au concile de Rome contre les Novatiens, il se trouva soixante prêtres et soixante diacres avec soixante évêques ; parce qu’au concile cinquième de Tolède, on compta des prêtres assis après les archevêques ; il en conclut que les simples prêtres ont eu voix décisive dans ces assemblées ; ce qui est un raisonnement nul, puisqu’il faudrait prouver que ces simples prêtres ont été là comme juges de la foi et de la discipline : ce qui est entièrement contraire à l’histoire et à la doctrine de l’Église.
L’archevêque de Palerme avait objecté ce mot des pères de Calcédoine : Un concile est une assemblée d’évêques et non de clercs548.
Le cardinal d’Arles répond que le terme de clercs se prend ici pour ceux qui sont simplement tonsurés ; réponse frivole et tout-à-fait insuffisante, puisqu’il est fort incertain que la tonsure cléricale fût généralement établie dans l’Église au temps du concile de Calcédoine549 ; et d’ailleurs le texte de ce concile fait bien voir que tout le clergé inférieur et les prêtres même sont mis là en opposition avec les évêques.
Le discours du cardinal d’Arles devient encore moins supportable, quand il entreprend d’expliquer les textes des saints Pères qui traitent de l’épiscopat et de la prêtrise. Saint Augustin dit que, par ces paroles de Jésus-Christ à saint Pierre : Je vous donnerai les clefs du royaume des cieux
, la puissance de juger a été donnée à l’Église dans la personne des évêques et des prêtres ; et le cardinal en conclut que les prêtres ont voix décisive dans les assemblées de l’Église, confondant ainsi la puissance de lier et de délier dans le tribunal de la pénitence, avec le pouvoir de prononcer juridiquement sur les matières de la foi. Il cite ensuite saint Jérôme, et c’est là qu’il s’égare presque autant que les hérétiques du seizième siècle. Saint Jérôme dit que le prêtre est comme l’évêque, et que c’est plutôt la coutume que l’institution divine qui met les évêques au-dessus des prêtres
; par conséquent, reprend notre cardinal, les simples prêtres doivent être admis comme les évêques à décider dans les conciles. Mais ce raisonnement fait voir que le prélat n’avait pas pénétré le sens du saint docteur ; car, outre qu’il regarde toujours le pouvoir d’ordonner, qui est dans l’évêque comme quelque chose qui le distingue essentiellement du simple prêtre, il reconnaît en tant d’endroits la supériorité de l’épiscopat sur la prêtrise, qu’on ne peut l’accuser d’avoir confondu ces deux ordres. Ainsi compare-t-il les évêques aux apôtres et au grand-prêtre Aaron, et les prêtres aux soixante-douze disciples et aux lévites ; ainsi appelle-t-il les évêques des pères, et les prêtres des enfants ; et quand saint Jérôme ajoute que c’est plutôt la coutume que l’institution divine qui met les évêques au-dessus des prêtres
, il n’entend parler que de la manière d’exercer la juridiction spirituelle ; car, dans les premiers temps, les évêques la confiaient presque en entier aux simples prêtres. La réduction s’étant faite dans la suite, saint Jérôme souhaitait qu’on reprît les anciens usages ; et il disait à cette occasion que c’était plutôt la coutume que l’institution divine qui avait mis des différences pour l’exercice de ces pouvoirs entre les évêques et les prêtres
; mais, quel que soit le sens de saint Jérôme, il n’admet assurément dans ces deux états, ni égalité d’ordination, ni égalité de juridiction radicale, ni égalité de pouvoir pour juger en matière de foi. On peut consulter sur cela les théologiens catholiques et les interprètes des saints Pères. Nous avons cru devoir insinuer du moins ce commencement de controverse pour détruire les mauvais principes du cardinal d’Arles.
Voyons présentement un endroit où il combat lui-même sa cause en voulant la défendre.
Si les évêques seuls, dit-il, sont juges dans les conciles, il faudra donc que la nation d’Italie l’emporte sur les autres, car les évêques y sont en plus grand nombre que partout ailleurs ; si les évêques seuls et les cardinaux avaient été admis à donner leurs suffrages dans notre concile de Bâle, qu’aurions-nous fait ? que ferions-nous encore ? car vous voyez le peu d’évêques qui est de notre côté, et ceux que nous avons ne sont guère propres encore à rompre l’effort des méchants, puisqu’ils craignent beaucoup la puissance temporelle des princes. Il n’y a que les prêtres du second ordre qui témoignent de la fermeté, de l’intrépidité, qui méprisent les menaces et les anathèmes d’Eugène.
Enfin, comme l’archevêque de Palerme avait demandé instamment qu’on différât de quelques jours la décision des huit prétendus articles de foi et la condamnation du pape, le cardinal d’Arles lui répond que dans les grandes affaires les délais sont dangereux ; qu’Annibal pouvait s’emparer de Rome après la bataille de Cannes, et qu’il manqua son coup pour avoir différé sa marche au lendemain ; que les Gaulois senonais s’étant rendus maîtres de cette ville, avaient ensuite été chassés honteusement pour s’être laissés amuser autour du Capitole.
Le prélat soutient quelque temps le même étalage d’érudition profane, et il conclut qu’il faut mourir pour l’Église, comme Curtius mourut pour Rome, Mnesthée pour Thèbes, Codrust pour Athènes ; comme Théramène et Socrate avalèrent du poison en riant ; comme les Lacedémoniens donnèrent leur vie en braves à la journée des Thermopyles. Tout cela prouve, ce semble, assez bien que ce bon cardinal avait alors plus de fermeté que de prudence, plus de lecture des anciennes histoires que de talent pour les bien appliquer.
Ce discours parut toutefois un chef-d’œuvre à la plupart des membres du concile, c’est-à-dire aux ecclésiastiques du second ordre550. L’archevêque de Palerme et le plus grand nombre des évêques n’en jugèrent pas de même. Quand il fut question de conclure sur les huit articles, le trouble et la confusion se mirent parmi les pères : on criait, on disputait, on mêlait les injures aux reproches, on se plaignait que la liberté du concile fût violée, tous proposaient leur avis pêle-mêle et sans être interrogés. Sur quoi l’archevêque de Lyon, prenant occasion de s’égayer aux dépens de certaines gens qui parlaient beaucoup cette fois, quoiqu’ils eussent gardé le silence dans toutes les autres délibérations du concile :
Voilà, dit-il, plus de sept ans que je suis à Bâle, et jamais je n’avais vu un tel miracle : les sourds entendent, les muets recouvrent la parole ; ils paraissent même diserts et éloquents.
Cette critique personnelle fut suivie d’un discours bien plus solide de l’archevêque de Palerme ; car, comme le cardinal d’Arles voulait reprendre la parole et conclure :
Eh bien, s’écria tout-à-coup l’archevêque, vous méprisez donc mes prières, vous méprisez les princes et les prélats ; prenez garde de de venir à votre tour la fable du monde entier ; vous voulez conclure, cela ne vous regarde point : je trouve fort singulier que vous entrepreniez une chose comme celle-là avec trois évêques à simple titre qui sont de votre côté. C’est à nous qu’il appartient de prononcer ; nous sommes le plus grand nombre d’évêques, nous sommes le concile, et ce titre n’est point dû à la foule de petits écrivains que nous voyons ici551 ; enfin je déclare, au nom des évêques, qu’il faut surseoir la conclusion.
Tumulte dans l’assemblée des pères de Bâle
À ce mot, il se fit un si grand vacarme dans l’assemblée, que cela ressemblait au bruit de deux armées qui en viennent aux mains : c’est l’expression d’Ænéas Sylvius. Cependant le promoteur du concile, Nicolas Lami, docteur de Paris, trouva moyen de faire entendre un acte d’appel, qu’il interjetait au concile de l’opposition faite par l’archevêque de Palerme ; et Jean de Ségovie, théologien espagnol, entreprit un long discours où il disait que s’il fallait le plus grand nombre des évêques pour décider, le concile de Bâle serait à néant, puisque, dans la plupart de ses décrets, la pluralité des évêques avait été contraire :
Par exemple, ajouta-t-il, il n’y avait guère que cinq prélats avec le cardinal de Saint-Ange quand on a réglé ce qui concerne la célébration des conciles provinciaux et des synodes.
Tout le reste de la harangue était une réfutation vive, mais peu efficace, des principes de l’archevêque de Palerme et des évêques ses associés.
Adresse du cardinal d’Arles pour conclure en faveur des trois premiers articles, qu’on appelait des vérités de foi
Avec toutes ces altercations on ne finissait rien dans le concile, et la conclusion par rapport aux huit articles aurait été suspendue longtemps si le cardinal d’Arles n’eût imaginé un expédient pour se faire écouter.
J’ai, dit-il, reçu des lettres de France où l’on me marque des choses étonnantes : si vous voulez m’accorder un moment d’audience, je vous les exposerai.
Cette annonce suspendit le tumulte, on fit silence, on se rendit attentif, et le cardinal dit :
J’apprends de France que les nonces d’Eugène s’y sont répandus partout, et qu’ils exaltent l’autorité du pontife romain au-dessus de celle des conciles généraux : or, pour réfuter cette doctrine, il est nécessaire d’établir les vérités déjà proposées dans le concile ; elles sont au nombre de huit, mais les pères n’ont pas intention de les décider toutes. Aujourd’hui ils se bornent aux trois premières ainsi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je conclus qu’il faut tenir ces trois articles.
Après quoi il se retira parmi les acclamations de tous ceux de son parti. Les uns l’embrassaient tendrement, d’autres se contentaient de baiser le bas de sa robe, tous le suivirent jusqu’à son hôtel, et ils ne pouvaient se lasser d’admirer comment, étant né Français, il avait pu mettre en défaut ce jour-là toute la finesse des Italiens. L’autre parti au contraire céda le champ de bataille, consterné, humilié, confondu à un point, dit Ænéas Sylvius, que l’archevêque de Palerme ne put ni manger ni dormir.
Le concile confirme l’élection de Jean Michel à l’évêché d’Angers [contre le candidat du pape Guillaume d’Estouteville]
Tous ces mouvements, et bien d’autres que nous supprimons, se passèrent durant le mois d’avril de l’année 1439. Cela n’empêcha pas le concile de traiter bien d’autres affaires particulières, selon sa coutume de rapporter à son tribunal presque toutes les causes ecclésiastiques de ce temps-là. Une des plus remarquables fut la confirmation de Jean Michel, élu évêque d’Angers après la mort d’Ardouin de Beuil552. Le pape nomma de son côté à cet évêché Guillaume d’Estouteville, archidiacre de la même église553 ; mais les élections se trouvant rétablies en France par la Pragmatique-Sanction, le droit du chapitre d’Angers fut maintenu. Le roi, qui avait donné les mains à l’élection, la soutint de tout le poids de l’autorité suprême. Il y eut même à cette occasion des lettres fort vives écrites en cour de Rome. Enfin Jean Michel profita du choix qu’on avait fait de sa personne554 ; mais Guillaume d’Estouteville ne perdit pas pour cela sa fortune : car le pape le fit cardinal cette même année, et il parvint dans la suite à l’archevêché de Rouen. Nous le verrons chargé de fonctions importantes, et répandre un grand éclat dans l’Église gallicane.
Autres conclusions du cardinal d’Arles
Le cardinal d’Arles, auteur de la conclusion dont on vient de parler, avait encore deux pas à faire pour arriver au terme qu’il se proposait par rapport aux trois fameux articles. Il fallait dresser le décret et indiquer une session pour le publier555. La première de ces deux choses fut l’objet d’une congrégation tenue le samedi 9 mai. Les ambassadeurs des princes étaient de retour de Mayence ; mais l’archevêque d’Arles ne les attendit point pour conclure, et c’est ce qui fit naître un nouveau démêlé. L’archevêque de Tours, qui avait la qualité de plénipotentiaire de France, dit que, malgré la conclusion du cardinal, il se croyait en droit d’élever la voix et de condamner cette démarche, puisque les congrégations n’étaient point le dernier et suprême tribunal du concile. Je suis archevêque, ajouta-t-il ; j’aurais dû, comme tel, être prévenu de ce qu’on voulait définir ; je suis ministre de France, obligé par conséquent d’informer de tout le roi mon maître ; je veux donc avoir le temps de conférer sur cela. Mes collègues d’ambassade le souhaitent aussi, et il est à propos d’ailleurs qu’on entende le résultat de la diète de Mayence avant qu’on en vienne à la session.
L’évêque de Cuenca, ambassadeur de Castille, parla d’un ton encore plus ferme, et l’archevêque de Milan les surpassa tous, en disant au cardinal d’Arles :
C’est vous qui êtes l’auteur de toute cette intrigue vous entretenez auprès de votre personne une troupe de petits écrivains et de pédagogues556, pour faire avec eux des articles de foi. On vous prendrait à juste titre pour un autre Catilina ; vous êtes, comme lui, l’asile de tous les gens sans aveu, sans espérance et sans conduite ; c’est donc par le ministère de telles gens que vous prétendez gouverner l’Église, et vous aimez mieux prendre leur avis que ceux des prélats et des ambassadeurs qui représentent ici les souverains.
Le cardinal d’Arles essuya encore bien d’autres invectives ; mais il n’en fut point ébranlé, et, malgré toutes les protestations des prélats, il fit dresser le décret, et conclut à le publier dans la prochaine session.
Nouveaux mouvements de la part des prélats contre ce cardinal
Pour en fixer le jour, on s’assembla le 15 mai, et les agitations, les oppositions recommencèrent ; on entendit toujours les mêmes plaintes de la part des évêques, et toujours les mêmes raisons de la bouche du cardinal d’Arles. Il dit557 que les décisions se devaient faire, non pas au nom des évêques, mais au nom du concile ; que l’on était déterminé à suivre les lois établies par l’Église universelle dans ce saint concile de Bâle ; qu’il y avait quelquefois plus de sagesse dans de simples prêtres que dans de riches évêques ; que les simples prêtres étaient bien plus déterminés que les évêques à donner leur vie pour l’Église ; qu’à l’égard de la diète de Mayence, il ne s’embarrassait point de ce qu’on y avait décidé ; qu’on y avait compté sans son hôte
(ce fut son expression) ; et qu’enfin il indiquait la session pour le lendemain.
Trente-troisième session
On se rendit donc le 16 mai dans la cathédrale de Bâle ; mais les ambassadeurs des princes et la plupart des évêques n’y parurent point. On ne compta, dans cette trente-troisième session, que vingt prélats, tant évêques qu’abbés, deux d’Italie, aucun d’Espagne, dix-huit de France et d’Allemagne558. En récompense, on y vit plus de quatre cents ecclésiastiques du second ordre, sans compter que le cardinal d’Arles, voulant concilier de la vénération à l’assemblée, fit apporter toutes les reliques de la ville, et les mit à la place des évêques absents. Ce qui inspira, dit Ænéas Sylvius, tant de dévotion, que les bonnes gens qui furent témoins de ce spectacle fondaient en larmes, et priaient Dieu très ardemment de protéger son Église.
Ces bonnes gens ne savaient apparemment pas que Jésus-Christ a donné au pape et aux évêques, et non aux châsses des saints, le pouvoir de terminer la question de la foi ; mais le cardinal d’Arles, qui ne pouvait ignorer ce principe, profitait de tout pour arriver à son but ; et il crut en effet y être parvenu dans cette session, en faisant publier le décret déjà minuté dans les congrégations précédentes. Ce fut l’évêque de Marseille, Louis de Glandève559, qui le prononça. Il était conçu en ces termes :
Le saint concile de Bâle déclare et définit ce qui suit. 1° C’est une vérité de foi catholique, que le concile général, représentant l’Église universelle, à une autorité supérieure au pape et à quiconque. 2° C’est une vérité de foi catholique, que le pape ne peut en aucune façon dissoudre, transférer ni proroger le concile général représentant l’Église universelle, à moins que le concile n’y consente. 3° On doit regarder comme hérétique quiconque contredit les deux vérités précédentes.
Et voilà tout le résultat de cette session trente-troisième, où tout se passa, dit Ænéas Sylvius, avec beaucoup de paix, d’ordre et de silence.
L’archevêque de Tours se rapproche du cardinal d’Arles et du concile
On a vu ci-devant l’archevêque de Tours fort indisposé contre la détermination de ces trois articles. Après la session il se rapprocha du cardinal d’Arles, il s’excusa de n’être point entré dans ses vues ; en un mot, il parut tout autre qu’il n’était auparavant ; mais ce changement ne se fit point au nom du roi Charles VII son maître. Ce fut une manière d’agir personnelle560 : aussi les monuments de l’histoire nous le représentent-ils comme l’ennemi particulier du pape Eugène IV561.
Il y avait eu de longue main des semences de division entre eux. L’archevêque avait voulu détruire les privilèges de Saint-Martin de Tours, et le pape s’y était opposé, en lui signifiant que les souverains pontifes étaient les évêques de cette église
, et que, s’il s’élevait quelques difficultés à cet égard, c’était devant le saint Siège qu’il fallait plaider la cause562. Depuis ce temps-là les cœurs s’étaient ulcérés. Le roi, à la sollicitation du pape, avait rappelé l’archevêque du concile ; il l’avait ensuite renvoyé avec ordre de modérer un peu plus ses antipathies. Mais on voit par d’autres plaintes d’Eugène au roi que le prélat se souvenait toujours des anciennes querelles. On remarque seulement qu’il se ménagea toujours quand il parut au concile comme ambassadeur de France. Ainsi on le trouve uni aux plénipotentiaires des autres princes dans un nouvel effort qui fut fait auprès du cardinal d’Arles pour l’engager à suspendre les procédures contre Eugène563. Car on voyait bien que les trois articles de la trente-troisième session allaient amener la déposition de ce pape.
Le cardinal est résolu de procéder à la déposition d’Eugène
Tout fut absolument inutile. Le cardinal fit répondre qu’il était du bien de l’Église de ne différer plus l’instruction du procès contre un homme qui violait toutes les lois et qui voulait empêcher la réformation qu’on s’était proposée. Sur quoi il y eut le 23 juin une congrégation générale, où l’on acheva de déterminer les cinq autres articles : savoir, que le pape Eugène a contredit les trois premières vérités de foi, quand il s’est ingéré de dissoudre et de transférer le concile de Bâle ; qu’ensuite, de l’avis des pères, il a rétracté cette erreur, mais qu’il y est retombé bientôt après, en voulant une seconde fois dissoudre et transférer le concile ; que comme il persiste dans sa résolution, malgré les monitions du concile, et tenant même un conciliabule en Italie, il se déclare contumace, opiniâtre et rebelle.
Tout cela fut publié comme des vérités constantes : On en eut, dit Ænéas Sylvius564, la principale obligation à Nicolas de Bourgogne, Dominicain français, qui ne cessa point de parler dans les congrégations et les députations, jusqu’à ce que la chose fût conclue. C’était un homme de très mince apparence, mais vif et plein d’esprit. Ainsi, ajoute-t-il, les ornements les plus petits, tels que les diamants et les perles, sont d’ordinaire les plus précieux.
Trente-quatrième session, où le pape est déposé
Dès le 25 juin, le concile de Bâle tint sa trente-quatrième session, et c’est celle où le pape Eugène fut déposé comme désobéissant, opiniâtre, rebelle, violateur des canons, perturbateur de l’unité ecclésiastique, scandaleux, simoniaque, parjure, incorrigible, schismatique, hérétique endurci, dissipateur des biens de l’Église, pernicieux et damnable565
.
Le décret défendait à quiconque de le reconnaître désormais pour pape, et déclarait les contrevenants déchus par le seul fait de toutes leurs dignités, soit ecclésiastiques, soit séculières, fussent-ils évêques, archevêques, patriarches, cardinaux, rois ou empereurs566
. Or, tout ceci était statué par une assemblée où l’on comptait trente-neuf prélats, dont il n’y en avait que sept ou huit qui fussent évêques ; et si l’on en croit le cardinal Turrecremata, ils étaient tous notés par quelque endroit qui devait les faire récuser dans un jugement bien réglé.
Par exemple, dit-il, le cardinal d’Arles était envenimé contre le pape, parce qu’il n’avait pu obtenir de lui la charge de camerlingue. Le patriarche d’Aquilée567 était aussi brouillé avec Eugène, à cause des démêlés qui étaient entre ce prélat et les Vénitiens568. Louis de La Palu se souvenait que le pape ne l’avait pas favorisé dans ses poursuites pour l’évêché de Lausane. L’ancien évêque569 de Vence n’avait pu digérer non plus que la cour romaine lui eût refusé l’évêché de Marseille. L’évêque de Grenoble était proche parent du cardinal d’Arles. L’évêque de Bâle était un homme sans lettres et assujetti aux volontés des autres. Raymond Talon, qui prenait la qualité d’évêque de Tricarico, était depuis longtemps ennemi du pape, parce que celui-ci l’avait privé, pour sa mauvaise conduite, de la charge d’auditeur dans la cour d’Avignon. Enfin il y avait là deux autres évêques à simple titre, religieux de profession et apostats de leur ordre.
Ce détail nous montre quels furent les auteurs du décret de déposition porté contre le pape.
Il y a peut-être, dit le père Alexandre570, un peu d’exagération dans les reproches de Turrecremata : cependant nous apprenons aussi de saint Antonin que quelques-uns de ceux qui déposèrent Eugène IV avaient été privés de leurs dignités par ce pontife, à cause de leurs crimes ; et enfin on a douté avec justice de la validité de cette sentence de déposition portée contre Eugène, à raison du petit nombre d’évêques qui en furent les auteurs, car ils n’étaient que sept ou huit, et les canons en demandent douze pour la déposition d’un simple évêque.
Cette réflexion fut faite, dans le temps même, par tous les partisans d’Eugène, et en particulier par Nicolas de Cusa, qui fut un de ses nonces à la diète de Mayence en 1441571.
La cour de France est opposée à la déposition d’Eugène
La cour de France était bien éloignée d’applaudir à la déposition du pape Eugène, puisque, avant la trente-quatrième session, quand on ne posait encore que les préliminaires de ce grand événement, le roi écrivit aux pères de Bâle pour se plaindre des entreprises qu’ils se permettaient contre le pape.
Nous vous avions prié, leur disait-il, de surseoir le jugement ; les autres princes vous demandaient la même chose, et nous apprenons que vous pressez de plus en plus les procédures. Cela nous cause un grand étonnement : car enfin il paraît par là que vous, qui faites la fonction de pères dans un concile, n’avez pourtant pas autant de zèle que les princes pour la paix de l’Église. Nous réitérons nos instances, et nous vous conjurons de ne point passer outre.
Comme le coup était déjà porté, ceux de Bâle répondirent au monarque qu’il apprendrait dans peu l’état présent des choses, et qu’ils le priaient d’envoyer les évêques de France au concile, afin de régler tous ensemble le gouvernement de l’Église.
La peste désolé la ville de Bâle
Il n’y avait guère d’empressement alors pour se rendre à Bâle. La peste y faisait des ravages terribles ; les principaux de l’assemblée en furent atteints, et périrent en peu de jours. Ce patriarche d’Aquilée, que nous avons vu si déclaré contre le pape, mourut des premiers ; Mais il eut la consolation, dit Ænéas Sylvius572, de voir auparavant Eugène déposé, et il alla porter gaiement cette nouvelle en l’autre monde.
Nous remarquons ce trait, et nous en citerons encore d’autres du même auteur, afin de montrer combien il est détaillé dans ses narrations, et quel cas il faisait en ce temps-là de tout ce qu’on entreprenait contre le pape Eugène. Il peint ailleurs et il condamne les préventions auxquelles il s’était laissé entraîner à l’exemple des autres. Comme nous étions jeunes, dit-il573, et tout récemment sortis du collège, nous croyions tout ce qui se disait au désavantage d’Eugène ; nous n’avions que de l’aversion pour lui ; nous ne pouvions imaginer que nos maîtres, qui le condamnaient, fussent eux-mêmes répréhensibles.
Trente-cinquième session, où l’on détermine l’élection d’un autre pape
Si le concile de Bâle se fût arrêté après la déposition du pontife, on eût probablement trouvé des voies d’accommodement, et le schisme n’eût point été consommé ; mais le cardinal d’Arles et ses partisans poussèrent leurs entreprises jusqu’à l’élection d’un autre pape. Il fallut d’abord pour cela se roidir contre la mortalité qui désolait le concile. L’intrépide cardinal fit tenir la trente-cinquième session le 10 juillet, et l’on y déclara que l’assemblée continuerait ses fonctions ; que dans le terme de soixante jours, à compter du moment de la déposition d’Eugène, (qui était simplement appelé Gabriel Condelmer), on procéderait à l’élection d’un souverain pontife ; et que, jusqu’à ce temps-là, ceux qui voudraient se réunir au concile y seraient reçus avec bonté574.
Cette invitation n’eut pas plus d’effet que la sentence de déposition publiée contre Eugène. On arracha en plusieurs endroits de l’Allemagne les copies de tous ces actes qui avaient été affichés aux portes des églises ; et la diète de Mayence fit réponse aux envoyés du concile que l’on appelait de cette procédure au futur concile général, au pape Eugène IV, et au saint Siège.
En France on avait encore plus d’horreur pour le schisme qui allait se former : les états de Languedoc avaient prié le roi en corps de protéger la dignité du siège apostolique, et de ne pas souffrir que le concile de Bâle mît la division dans l’Église575. Le roi envoya deux fois au pape pour l’assurer de ses bonnes intentions et de son obéissance. Le seigneur Raoul de Gaucourt fut chargé de la première ambassade, et un docteur en théologie, nommé Robert Ciboule, parut à la tête de la seconde.
Le pape Eugène remercie Charles VII de son attachement au saint Siège ; Eugène condamne les pères de Bâle
Le pape, qui avait des inquiétudes extrêmes sur la conduite qu’on tiendrait en France, reçut ces envoyés avec joie et avec honneur. Il écrivit des lettres de remerciement au roi576 ; non toutefois sans témoigner quelque mécontentement à ce prince de ce qu’il donnait le nom de concile à l’assemblée de Bâle, et de ce que les évêques de France n’étaient point venus au concile qui se tenait en Italie. Il lui proposait l’exemple du duc de Bourgogne, qui avait défendu, sous de grièves peines, de publier et d’apporter, même dans les pays de sa domination, les décrets émanés des pères de Bâle.
En même temps Eugène envoyait en France et au duc de Bourgogne la bulle qu’il venait de porter contre ceux qui avaient voulu le renverser du trône apostolique ; elle est du 4 septembre, et contient toutes les différentes sortes de censures, d’anathèmes et de peines temporelles qu’on peut imaginer.
Les pères de Bâle furent d’abord étonnés de ce coup de vigueur577. Ils avaient cru intimider leur ennemi en multipliant contre lui les reproches, les injures, les qualifications odieuses, en terminant tout cela par une sentence de déposition ; et ils le voyaient au contraire prendre le ton d’un maître puissant et d’un souverain terrible.Cet événement, auquel ils devaient s’attendre, les fit recourir d’abord aux apologies et aux mémoires. Ensuite ils condamnèrent la bulle comme hérétique, malgré les remontrances du docteur Jean de Ségovie, qui disait que ce serait un grand mal si les obédiences qui allaient se former dans l’Église s’accusaient mutuellement d’hérésie.
Trente-sixième et trente-septième sessions
Avant cette condamnation, le concile tint les sessions trente-sixième et trente-septième. Dans la première, en date du 17 octobre, on définit que la doctrine de la conception immaculée de la sainte Vierge est pieuse, conforme au culte de l’Église, à la foi catholique, à la raison et à l’Écriture sainte578 ; qu’elle doit être approuvée, tenue et embrassée par tous les catholiques, et qu’il ne sera permis désormais à personne de prêcher et d’enseigner le contraire. Le cardinal d’Arles eut encore plus de part que personne à ce décret ; car, dès l’an 1435, le concile l’avait prié de faire chercher dans les archives des églises, des universités et des monastères, tous les écrits qui avaient été publiés sur cette matière579.
Le même prélat songeant à tenir la trente-septième session, où l’on devait régler tout ce qui était nécessaire pour l’élection d’un pape, essuya deux mortifications auxquelles il fut sensible. La première lui vint à l’occasion de trois évêques et d’un grand nombre d’ecclésiastiques qui se rendirent de Savoie au concile580. Car on répandit dans le monde que le cardinal d’Arles avait appelé cette multitude pour s’en servir dans le prochain conclave. Il protesta que cela s’était fait de sa part sans aucune affectation ; mais ce qui arriva bientôt après dut ramener les discours du public, et diminuer beaucoup l’effet de son apologie.
On choisit trois personnes du concile pour nommer les électeurs du futur pontife
L’autre sujet de chagrin lui fut occasionné par le choix subit qu’on fit de trois personnes pour élire le pape futur, conjointement avec d’autres électeurs, jusqu’à la concurrence de trente-deux. On ne consulta point pour cela le cardinal ; il s’en plaignit hautement ; il jura en présence du crucifix qu’il ne cherchait qu’à donner à l’Église un bon pape, mais qu’il était très persuadé qu’il fallait jeter les yeux sur un homme puissant, capable de se soutenir par lui-même, et que sans cela c’en était fait de l’Église.
Le cardinal d’Arles est un des électeurs
Ce petit nuage fut dissipé par l’honneur qu’on fit au cardinal de l’admettre hors de rang parmi les électeurs, c’est-à-dire qu’outre les trente-deux personnes qu’on devait choisir pour entrer au conclave, on voulut qu’il y entrât aussi, et qu’il fût même le chef de cette compagnie ; mais après tout, les trois ecclésiastiques qu’on nomma d’abord furent plus distingués que lui, parce qu’ils eurent à leur disposition le choix de tous les autres électeurs. C’étaient trois docteurs en théologie ; savoir, un abbé d’Écosse nommé Thomas, Jean de Ségovie et Thomas de Courcelles. Ils s’associèrent depuis un Allemand nommé Chrétien Grès, du diocèse d’Olmütz [Olomouc], et tous quatre ils choisirent les vingt-huit autres électeurs ; mais cela ne se fit qu’après la trente-septième session, qui fut célébrée le 24 octobre581.
On y détermina que toutes les protestations, oppositions et autres empêchements qu’on aurait mis ou qu’on mettrait à la future élection, seraient nuls, quand même ils viendraient de la part de l’empereur, des rois, des cardinaux, des évêques, et en général de quelque personne que ce fût ; que les décrets publiés dans le concile pour l’élection des papes seraient gardés ponctuellement ; que le conclave prochain serait composé du cardinal d’Arles et de trente-deux autres électeurs ; qu’ils communieraient tous et feraient les serments avant que d’y entrer ; que celui-là serait reconnu pape qui aurait les deux tiers des voix ; que l’élu jurerait de garder la foi catholique, les décrets des conciles généraux, et en particulier ceux de Constance et de Bâle ; qu’on empêcherait la mauvaise coutume de piller la maison et les biens du pontife élu et des électeurs ; qu’enfin durant le conclave toute sorte d’affaires seraient suspendues, hors l’audience ordinaire de la chambre apostolique.
Assemblée générale où sont nommés les autres électeurs jusqu’au nombre de trente-trois en tout
C’était le 29 octobre qu’on devait nommer les électeurs du pape futur ; il y eut pour cela une grande assemblée, où le cardinal d’Arles se montra d’abord avec un air trouble, consterné, hors de son assiette naturelle. L’horreur du schisme qui menaçait l’Église pouvait bien l’occuper quelques moments : Ænéas Sylvius fait entendre que ses inquiétudes venaient d’un autre principe. Il craignait, dit cet auteur582, que les quatre ecclésiastiques chargés du choix qu’on allait publier n’eussent point assez d’égards pour les personnes de marque, et que la nomination d’un pape ne se trouvât ainsi abandonnée à ce qu’il y aurait de moins titré dans le concile ; ce qui renouvellerait infailliblement les plaintes de la meilleure partie de l’assemblée.
Ces soupçons cessèrent quand on vint à manifester ceux qui étaient destinés à remplir le conclave ; il s’y trouva douze tant archevêques qu’évêques, en y comprenant le cardinal d’Arles ; sept abbés, cinq docteurs en théologie, et neuf autres ecclésiastiques ; ce qui faisait le nombre de trente-trois électeurs. Il y eut de la nation de France, outre le cardinal président, l’archevêque de Tarentaise, l’évêque de Genève, l’évêque de Nice, l’évêque de Dax (celui-ci s’excusa, et l’on mit à sa place l’évêque de Marseille), l’abbé de Conques, diocèse de Rodez ; les docteurs Thomas de Courcelles, chanoine d’Amiens ; Nicolas Thibout, né en Normandie ; Jean de La Vallée, Breton ; et Guillaume Hugues, archidiacre de Metz. Il est aisé de remarquer que, parmi ces dix personnes, il n’y en avait, à proprement parler, que trois qui fussent de la domination du roi ; savoir, l’abbé de Conques, et les docteurs Thomas de Courcelles et Nicolas Thibout. Les autres étaient de Savoie, de Provence, de Bretagne, d’Allemagne ; et ce qui fut observé encore avec plus de soin, c’est que la plupart de ces trente-trois électeurs furent pris des états du duc de Savoie ou des provinces voisines ; tels furent, outre ceux que nous venons de nommer, les évêques de Verceil, d’Aoste, de Turin et d’Yvrée ; l’abbé de Saint-Benigne, diocèse d’Yvrée ; l’abbé de Seguse, diocèse de Turin ; Jean de Mont-Chenu583, supérieur d’une maison de l’ordre de Saint-Antoine en Piémont584. Enfin les principaux officiers du conclave furent les évêques de Lausanne et de Bellay, avec trois abbés du diocèse de Genève, tous sujets du duc de Savoie.
Trente-huitième session
Le choix était donc trop marqué pour qu’il fût difficile de deviner à qui l’on destinait les suffrages. Le 30 octobre on tint la trente-huitième session, où le cardinal d’Arles dit la messe et communia tous les électeurs585. Ænéas Sylvius décrit toute la cérémonie avec un appareil de discours qui la relève beaucoup586. Après la messe on publia trois décrets : le premier, pour condamner la dernière bulle d’Eugène, qu’on appelait à Bâle une invective et un libelle diffamatoire ; le second, pour expliquer et limiter un règlement publié dans le concile, touchant les élections ; le troisième, enfin, pour confirmer le choix des trente-trois électeurs. On leur fit prêter ensuite le serment, et le cardinal d’Arles, le premier de tous, prit à témoin le souverain Juge, qu’il venait de recevoir à l’autel, qu’il n’avait en vue, dans l’élection future, que le salut des fidèles et le bien général de l’Église. Au reste, dit-il, je tâcherai d’empêcher qu’on ne méprise l’autorité des conciles généraux, qu’on ne donne atteinte à la foi catholique, et que les pères actuellement attachés au concile ne soient opprimés.
Tous les autres électeurs firent serment après lui ; on chanta le Te Deum, et tout de suite on se mit en marche pour aller au conclave.
Conclave de Bâle
C’était une grande maison destinée auparavant à donner le bal. On la sanctifia, dit Ænéas Sylvius, par l’élection d’un pape. Il y avait des salles hautes et basses ; on les partagea en cellules qui se trouvèrent fort inégales pour la commodité et la situation. C’était naturellement au cardinal d’Arles et aux évêques électeurs qu’il appartenait de choisir ; mais, dans ce concile de Bâle, on avait accoutumé les simples prêtres à une sorte d’égalité dont ils se prévalurent en cette occasion. Comme les prélats demandaient les meilleures cellules, les docteurs dirent qu’il fallait que le sort en décidât, que c’était la pratique des conclaves à Rome, qu’on l’avait suivie à Constance, et qu’en un mot il était nécessaire d’ôter toute semence de jalousie ou de division qui pourrait survenir à cet égard entre les trente-trois personnes destinées à faire l’élection du pontife. Le cardinal d’Arles et les évêques furent donc obligés de céder. On tira les cellules au sort ; la première et la meilleure échut à un simple prêtre, qui était le doyen de l’église de Bâle ; la dernière et la plus incommode, à un évêque, qui fut celui de Tortose. Ce petit démêlé arriva la veille de la trente-huitième session et de l’entrée au conclave.
Tout le temps que les trente-trois électeurs y furent enfermés, on fit une garde sévère aux portes de cette maison ; les conclavistes visitaient exactement tout ce qui entrait dans les cellules ; on ne servait que d’une espèce de mets à chacun des électeurs. Sur quoi Ænéas Sylvius, qui était un des officiers de ce conclave, raconte que le domestique de l’archidiacre de Cracovie ayant apporté pour son maître deux plats de viandes différentes, on en retrancha un à la porte, ce qui diminuait la portion de moitié : aventure dont se plaignit amèrement l’archidiacre polonais. On lui dit, pour le consoler, que la même chose était arrivée au cardinal d’Arles. Eh quoi ! répondit-il, vous me comparez à ce Français qui vit de rien, qui fait comme s’il n’avait point de corps ? Je suis logé, pour mon malheur, auprès de lui ; je l’ai observé à travers la cloison ; jamais je ne l’ai vu ni boire, ni manger, ni dormir : il est toujours à lire et à travailler. Ma façon de vivre est toute différente ; je suis Polonais, et il est Français ; j’ai l’estomac brûlant, et le sien est tout de glace. Jeûner, pour lui c’est santé, et pour moi c’est mourir. C’en est fait de ma vie si je ne mange, si je ne dors. Que tous ces Français jeûnent tant qu’il leur plaira, les Polonais veulent manger.
Cet aveu naïf réjouit un peu les autres électeurs ; mais on ne changea rien aux statuts du conclave.
Au cinquième scrutin, le duc de Savoie, Amédée VIII, est élu pape
Avant que de recevoir les suffrages, le cardinal d’Arles fit un discours où il exhorta fort ses trente-deux collègues à choisir un homme riche et puissant, un homme capable de subvenir aux nécessités de l’Église. Il leur dit que sans cela tout irait mal ; qu’on avait actuellement besoin de quarante mille écus, et d’un pape qui pût prendre en main la défense du concile587. On alla au scrutin, et dès la première fois le duc de Savoie, Amédée VIII, eut seize voix588 ; il en eut ensuite dix-neuf, puis vingt-et-une jusqu’à deux fois de suite ; ce qui ne faisant point encore les deux tiers des suffrages, on brûla tous les billets ; mais, comme le duc était le plus porté par les électeurs, on se mit à discourir beaucoup sur tout ce qui le concernait.
Caractère d’Amédée
Amédée était un de ces hommes dont la conduite singulière fournit presque autant à la critique qu’aux éloges589. Il avait gouverné ses états pendant bien des années avec sagesse590. L’empereur Sigismond, passant en Savoie dans le temps des négociations avec Pierre de Lune, l’avait créé duc591 ; il ne portait auparavant que le titre de comte de Savoie592. Quand il vit sa maison soutenue de deux princes, et ses états, tant en deçà qu’au-delà des Alpes, dans une situation florissante, il se retira du monde, sans abdiquer toutefois la principauté. Il alla habiter le séjour charmant de Ripailles, situé sur le lac de Genève : il y établit une société de chevaliers sous le nom de Saint-Maurice, vivant avec eux, et pratiquant les exercices de la solitude. Leur habit était simple, et d’une forme qui semblait annoncer la pénitence : ils portaient seulement une croix d’or sur la poitrine. Leur église et leur demeure étaient propres et commodes : quelques-uns ajoutent qu’ils menaient en ce lieu une vie délicieuse, et que les prétendus solitaires de Saint-Maurice n’étaient que des voluptueux raffinés, des gens qui avaient voulu renoncer aux embarras du monde pour jouir plus à l’aise de ce qui pique le plus la sensualité.
Tel était le tour malin et critique que les uns donnaient à cette conduite, tandis que les autres la regardaient comme une œuvre toute sainte. On peut bien croire qu’Amédée, qui avait toujours régné en prince sage, ne se livra pas, sur la fin de sa vie, à un système de volupté comme celui qu’on imagine ; mais il paraît aussi que la retraite de Ripailles n’éteignit pas en lui la dernière chose qui périt dans les princes, c’est-à-dire l’ambition et le désir de faire parler de soi dans le monde. Un historien assure que la papauté lui avait été prédite, et qu’il s’aida de tout ce qu’il avait de puissance pour vérifier l’oracle.
Quoi qu’il en soit, le grand nombre de personnes qui lui étaient dévouées dans le concile de Bâle le mit toujours au-dessus des autres sujets qu’on proposait pour le pontificat ; mais il y eut aussi des opposants. Quelques-uns n’approuvaient pas qu’on songeât à un homme purement laïque, qui avait été marié, et qui n’était pas docteur. On répliqua par une longue apologie qui se trouve dans la relation d’Ænéas Sylvius593. C’est un éloge complet de ce prince : on y sème quelques principes peu châtiés ; par exemple, en répondant à l’objection tirée du mariage d’Amédée, on dit qu’il n’y a point d’inconvénient à tirer des sujets de l’état du mariage pour les placer sur le saint Siège ; que saint Pierre lui-même a été marié, et qu’après tout il serait peut-être à propos que la plupart des prêtres eussent des épouses, parce qu’il y en aurait parmi eux qui se sauveraient dans le mariage, au lieu qu’ils se damnent dans le célibat. Cette doctrine n’est assurément point celle de l’Église.
On insista, dans le plaidoyer pour Amédée, sur la nécessité d’avoir un homme puissant à la tête des affaires : Car quel est, disait-on, l’état présent du concile ? Quelle protection a-t-il dans les cours des princes ? Les uns ne le reconnaissent point ; les autres semblent le reconnaître, et adhèrent en effet à celui qui se tient en Italie, et au pape que nous avons déposé. Que ferons-nous donc dans ces circonstances ? Irons-nous choisir un homme du commun qui n’aura aucun crédit auprès des souverains ? Nos affaires exigent une autre conduite. Le siècle d’aujourd’hui ne sait point estimer une vertu isolée. Il faut des richesses, de la puissance, de la réputation.
On ajoutait que le duc Amédée avait toutes les qualités relatives au temps présent ; qu’il tenait à tous les princes par les liens du sang ; qu’il avait un pied en Italie et un autre en France, situation qui le mettait à portée d’attacher ces deux nations aux intérêts de l’Église. Enfin on dit tant de choses à son avantage, qu’il eut vingt-six voix594 au cinquième scrutin, et fut déclaré pape le 5 novembre 1439.
Trente-neuvième session
On tint la trente-neuvième session le 17 du même mois. On confirma l’élection, et, le 3 décembre suivant, on nomma une ambassade pour aller offrir la tiare à Amédée ; le cardinal d’Arles fut encore le chef de la députation595. Le duc, après quelques essais de résistance, acquiesça et prit le nom de Félix V, quoiqu’il eût d’abord souhaité garder le sien. Son séjour fut à Thonon pendant près de six mois ; il ne se rendit à Bâle que le 24 juin 1440, et il y fut sacré et couronné le 24 juillet suivant. Ænéas Sylvius décrit jusqu’aux moindres circonstances de cette fête, qui attira, dit-il596, cinquante mille étrangers, et où l’on but tout le vin qui était dans la ville597.
1440
Quarantième session ; le concile ordonne à tous les fidèles de reconnaître Félix
Le schisme était donc consommé autant qu’il dépendait des pères de Bâle. Dans leur quarantième session, célébrée le 26 février 1440, ils avaient ordonné à tous les fidèles de reconnaître Félix, et d’abandonner l’obédience d’Eugène. Dans la quarante-et-unième, en date du 23 août, ils avaient flétri par une censure publique toutes les procédures d’Eugène contre Félix598. Celui-ci, étant encore à Thonon, avait envoyé des nonces dans toutes les cours pour les gagner à son parti.
Quarante-et-unième session
Il s’était donné un consistoire papal, en créant quatre cardinaux pris des quatre nations qui étaient au concile. Celui de la nation gallicane fut Louis de La Palu de Varembon, évêque de Lausanne. Le même Félix, pour ne pas ruiner ses affaires dès le commencement d’un règne aussi fragile que le sien, s’étudiait à faire toutes les volontés des pères de Bâle ; en leur écrivant, il ne mettait son nom qu’après celui du concile599 ; et comme les pouvoirs qu’il envoya au cardinal d’Arles, pour présider en son absence, ne furent pas trouvés d’un style et d’une forme convenable aux principes du concile, il consentit à en donner d’autres600.
Obédience de Félix peu étendue
Toutes ces attentions, ces démarches, ces sollicitudes n’avançaient cependant pas beaucoup la fortune de Félix. Ænéas Sylvius nous apprend qu’il n’eut jamais dans son obédience que la Savoie, les Suisses, la ville de Bâle, celle de Strasbourg, Albert de Bavière, prince de Munich, quelques villes en Saxe et quelques universités601. D’autres princes qui voulaient bien reconnaître le concile de Bâle n’adhéraient cependant point à Félix ; tels furent le roi d’Aragon, le roi de Pologne et le duc de Bretagne. L’empereur Frédéric d’Autriche, qui fut élu cette année, après la mort d’Albert, successeur de Sigismond, fit comme la plupart des princes d’Allemagne ; il embrassa la neutralité, en sorte toutefois que, dans l’Empire, Eugène passait toujours pour vrai pape, quoiqu’on ne voulût rien statuer sur le démêlé qu’il avait avec le concile602.
Tout le reste de la chrétienté603, qui était incontestablement le parti le plus nombreux, s’attacha de plus en plus à l’obédience d’Eugène ; il n’y eut rien de si marqué sur cela que ce qui se passa en France.
La France n’adhère point à cet anti-pape
Aussitôt après l’élection d’Amédée, les ambassadeurs du roi au concile protestèrent contre cette entreprise ; ils dirent que le roi Très-Chrétien, à l’exemple de ses ancêtres, voulait bien écouter l’Église quand elle serait assemblée légitimement604 ; mais qu’un grand nombre de personnes graves et bien instruites révoquaient en doute si le concile de Bâle représentait suffisamment l’Église universelle, lorsqu’il avait procédé à la suspense et à la déposition d’Eugène, lorsqu’il avait ensuite formé un conclave pour l’élection d’un autre pape ; qu’ainsi tous ces actes passaient pour douteux, et que le roi voulait persister dans l’obédience d’Eugène jusqu’à ce qu’il eût été instruit plus à fond par un concile œcuménique, ou par l’Église gallicane, dont il voulait convoquer les prélats.
Le pape Eugène envoie des nonces au roi ; quatre cardinaux français
Le pape Eugène remercia Charles VII de ces dispositions, et, quoique la convocation d’une assemblée où il serait question de décider entre Félix et lui ne se présentât point à ses yeux comme quelque chose de trop favorable, il envoya des nonces en France, dont le chef était Jean de Turrecremata, créé cardinal le 18 décembre 1439605, avec seize autres prélats, parmi lesquels il y avait quatre Français ; savoir, Renaud de Chartres, archevêque de Reims ; Louis de Luxembourg, archevêque de Rouen ; Jean Le Jeune, natif d’Amiens et évêque de Thérouanne ; Guillaume d’Estouteville, que nous avons vu nommé par le pape à l’évêché d’Angers. Turrecremata pourrait aussi être mis au nombre de nos cardinaux, puisqu’il était docteur de la faculté de théologie de Paris.
Assemblée du clergé de France à Bourges
L’assemblée de l’Église gallicane se tint à Bourges, comme celle où la Pragmatique-Sanction avait été publiée. Les prélats qui s’y trouvèrent furent Denis Du Moulin, patriarche d’Antioche et évêque de Paris ; les archevêques de Reims et de Vienne, les évêques de Maillezais, de Béziers, d’Agde, de Montauban, de Pamiers, de Maguelone et de Clermont606. Il y eut aussi des députés de l’Université de Paris, et toute la cour assista aux dernières séances, afin d’entendre les conclusions du clergé, et de confirmer ce qui aurait été résolu sur les démêlés du concile avec le pape607.
Les pères de Bâle avaient encore là leurs agents ; c’étaient les deux célèbres docteurs Jean de Ségovie et Thomas de Courcelles608. Ceux d’Eugène parlèrent d’abord, et le fond de leur harangue fut que le pape avait la puissance monarchique, et qu’il n’était soumis au jugement de l’Église qu’en cas d’hérésie manifeste. Ensuite ils demandèrent quatre choses au roi : la première, de réprouver tout ce qui s’était fait à Bâle, depuis la translation du concile à Ferrare ; la seconde, de ne point consentir à la déposition du pape Eugène, ni à l’élection du duc de Savoie ; la troisième, de n’envoyer personne à Mayence, sans en avoir donné avis au pape. C’est que le nouvel empereur Frédéric avait prié le roi, trois mois auparavant, de prendre part à la diète qui devait se tenir en cette ville au mois de février de l’année suivante, pour y délibérer en commun sur les moyens de remédier aux maux de l’Église. La quatrième chose enfin que les nonces du pape proposèrent à Charles VII et au clergé de France, fut de révoquer la Pragmatique-Sanction, promettant de la part du pape des arrangements convenables aux affaires de l’Église gallicane.
Le lendemain on entendit les députés du concile de Bâle ; et ce fut Thomas de Courcelles qui porta la parole. Il dit que le concile général était le tribunal suprême de l’Église ; qu’Eugène IV avait été déposé canoniquement, et que l’élection faite à Bâle était légitime ; qu’ainsi le roi était supplié de recevoir les décrets du concile, et de rendre son obéissance filiale au vrai pape Félix V. Ces demandes, si opposées entre elles, firent la matière d’une délibération qui dura six jours, au bout desquels l’évêque de Clermont, parlant au nom du roi dans une séance qui était très nombreuse, dit que ce prince avait toujours favorisé les conciles généraux, et en particulier celui de Bâle : ce qui paraissait assez par la résidence continuelle qu’y avaient faite les ambassadeurs de France ; que le démêlé survenu entre les pères et le pape lui avait été fort désagréable ; qu’il n’avait épargné ni lettres ni ambassades pour engager le concile à surseoir le jugement porté contre Eugène ; que ses prières étaient demeurées sans effet, et qu’au mépris d’une intercession comme la sienne on avait déposé ce pontife, et précipité une autre élection ; que Sa Majesté n’avait rien voulu décider sur cela sans l’avis de son clergé, et que c’était le sujet de la présente assemblée de Bourges ; qu’enfin, après bien des délibérations, on voulait demeurer dans l’obédience du pape Eugène, et le reconnaître seul pour souverain pontife ; qu’on était résolu de lui demander la convocation d’un concile général en France, afin de remédier au schisme
. Au reste, ajouta l’évêque en adressant toujours la parole aux députés de Bâle, le roi vous prie de dire aux pères du concile et à monsieur de Savoie qu’ils suspendent les censures et les anathèmes, pour s’appliquer à rétablir la paix dans l’Église, et qu’ils ne s’avisent pas d’inquiéter les ecclésiastiques de France par des procédures et des voies de rigueur. Monsieur de Savoie est uni au roi par les liens du sang. Ce n’est pas l’intention de Sa Majesté qu’on fasse aucune injure à sa personne ; mais comme il est question d’une affaire de religion, le roi ne peut aussi le favoriser contre la justice.
Réponse aux envoyés du pape Eugène ; le roi adhère de plus en plus à ce pontife, et il ordonne à ses sujets de ne reconnaître que lui
Comme cette réponse n’était que pour le concile de Bâle et pour Félix, il fallut répondre en particulier aux nonces d’Eugène, et on leur dit que le roi ne recevait point le concile qui se tenait en Italie ; qu’il verrait de quelle manière il convenait de se comporter par rapport à la diète de Mayence ; qu’à l’égard de la Pragmatique-Sanction, il voulait qu’elle fût inviolablement observée ; que toutefois, s’il y avait quelques articles trop rigoureux, il n’empêchait point qu’on ne les modérât au concile de Bâle.
Du reste, on assura les nonces que Sa Majesté demeurerait toujours attachée à l’obédience d’Eugène, et qu’elle n’approuvait en aucune manière l’élection de Félix. Tout cela fut dit dans l’assemblée de Bourges, le 2 septembre 1440609 ; et le même jour le roi fit publier une déclaration par laquelle il ordonnait à tous ses sujets d’obéir au pape Eugène, avec défense de reconnaître un autre pape, ou de répandre dans le public aucune lettre ou expédition portant le nom de quelque autre que ce fût qui prétendrait au pontificat610.
Quarante-deuxième session du concile de Bâle
La résolution prise à la cour de France de persévérer dans l’obéissance d’Eugène remplit de tristesse les pères de Bâle et leur pape Félix. Cependant, comme celui-ci avait obtenu dans la quarantième-deuxième session, tenue le 4 août de cette année, la permission de lever pendant cinq ans le cinquième, et pendant cinq autres années le dixième de tous les bénéfices qui viendraient à vaquer, il se crut en état de soutenir la dignité de son rang611. Il se fit une cour plus nombreuse de cardinaux dans une promotion du mois d’octobre il en créa huit, parmi lesquels étaient l’évêque de Genève, François de Mies, neveu de l’ancien cardinal de Brognier ; l’évêque de Dax, Bernard de La Plaigne, et ce docteur Jean de Ségovie, dont nous avons parlé quelquefois. Dans une autre promotion il en nomma six, dont cinq612 étaient Français ; savoir, Denis du Moulin, évêque de Paris ; Amédée de Talaru, archevêque de Lyon ; Philippe de Coëtquis, archevêque de Tours ; Jean de Châteaugiron, évêque de Nantes ; Gérard Machet, évêque de Castres et confesseur du roi613. Le sixième fut Nicolas Tudeschi, archevêque de Palerme, cet homme si fameux par sa doctrine, et en même temps si peu fixe dans ses manières de penser. Il quitta depuis le concile de Bâle, il abdiqua sa pourpre, et en mourant il se plaignit fort de ses neveux, qui l’avaient engagé, disait-il, dans tous les mouvements de ce malheureux schisme614.
L’attention qu’avait Félix de donner le chapeau de cardinal à tant de prélats français marque combien il avait toujours à cœur de s’attacher la nation615. Ce furent des efforts et des bienfaits inutiles ; on garda exactement les ordonnances du roi, excepté toutefois dans l’Université de Paris, où l’on se déclara assez ouvertement pour le parti de Félix ; et les Universités de Cologne, de Vienne, d’Erford [Hereford], de Cracovie en firent de même616. La raison en est toute naturelle, le concile de Bâle n’était guère alors qu’une assemblée de docteurs tous membres de quelques-unes de ces académies. Ces députés faisaient passer à leurs confrères les sentiments du concile, et l’on avait soin dans les disputes, dans les écrits, de les fortifier d’arguments théologiques. On nous a conservé des mémoires très diffus qui parurent en ce temps-là, et qui sont des apologies de l’élection de Félix.
On ne peut douter que d’autres théologiens ne défendissent la cause d’Eugène ; et cela faisait une occupation de controverse, un exercice contentieux qui est l’aliment des écoles.
Le roi envoie l’évêque de Meaux, Pierre de Versailles, au pape Eugène
Le roi Charles VII eut alors des chagrins domestiques, des brouilleries avec le dauphin son fils, qui le détournèrent un peu des affaires de l’Église. Cependant sur la fin de l’année 1441 il envoya une ambassade au pape, pour demander la convocation d’un concile général qui pût terminer les troubles de la chrétienté. L’orateur principal fut l’évêque de Meaux, Pierre de Versailles, auparavant évêque de Digne, et originairement religieux de l’abbaye de Saint-Denis617. Il eut son audience en plein consistoire le 16 décembre, et il parla au pape en ces termes :
Harangue de cet envoyé
Le roi Très-Chrétien, notre maître, implore votre assistance, très-saint Père, ou plutôt c’est tout le peuple fidèle qui vous adresse ces paroles de l’Écriture : Soyez notre chef et notre prince. Non que personne doute parmi nous que vous n’ayez la principauté dans l’Église ; car nous savons que l’état de l’Église a été constitué monarchique par Jésus-Christ même ; mais nous vous demandons d’être notre prince par les fonctions du zèle et par les attentions. Nous vous prions de gouverner sagement la barque de saint Pierre au milieu des tempêtes dont elle est agitée.
Les princes de l’Église, très-saint Père, ne doivent pas ressembler à ceux des nations. Ceux-ci n’ont souvent point d’autre règle de gouvernement que leur propre volonté ; au contraire les princes de l’Église doivent tempérer l’usage de leur autorité ; et c’est pour cela que les saints Pères ont établi des lois et des canons. Or, voici la source des maux qui affligent l’Église : il y a deux extrémités ; l’une consiste à exercer l’autorité ecclésiastique, comme les princes des nations exercent la leur, sans règle et sans mesure ; l’autre est l’entreprise de ceux qui, pour corriger les abus, ont voulu anéantir l’autorité, qui ont nié que la puissance suprême réside dans le chef de l’Église, qui ont attribué cette puissance à la multitude, qui ont changé tout l’ordre ecclésiastique, en détruisant la monarchie que Dieu y a placée, qui en sont venus jusqu’à causer un schisme déplorable parmi les fidèles.
Ces considérations, très-saint Père, ont touché le roi Très-Chrétien ; et pour éteindre ces deux extrémités, il a résolu de solliciter la convocation d’un concile général. Celui de Bâle a touché de trop près la seconde extrémité, en donnant atteinte à l’autorité du chef de l’Église ; celui que vous tenez actuellement a mieux ménagé cette puissance, mais il n’a rien déterminé pour en tempérer l’usage : c’est ce qui fait que plusieurs le croient un peu trop voisin de la première extrémité ; un troisième pourra donc prendre le juste milieu, et remettre tout dans l’ordre.
On me dira, sans doute, qu’il n’est plus besoin de conciles généraux ; qu’on en a assez tenu jusqu’ici ; que l’Église romaine suffit pour terminer toutes les controverses ; qu’un prince ne confie pas volontiers ses droits à la multitude ; qu’on s’expose encore, par la convocation d’un concile, aux mouvements qui ont agité l’assemblée de Bâle. Mais, pour répondre à cela, il suffit de jeter les yeux sur l’état présent de l’Église. Il doit y avoir dans vous, très-saint Père, et dans tous les autres prélats, deux sortes d’autorités : l’une de puissance et d’institution divine, l’autre de confiance auprès des peuples et de bonne réputation. La première, quoiqu’elle ne puisse vous manquer, a besoin toutefois d’être relevée par la seconde, et vous obtiendrez celle-ci au moyen d’un concile général, non tel qu’il est à Bâle, mais tel que le roi Très-Chrétien le demande ; c’est-à-dire un concile qui soit célébré par votre ordre, et qui soit réglé selon les décrets des saints Pères. Une telle assemblée ne sera point une multitude confuse ; et votre puissance monarchique qui vient du ciel, qui est attestée par l’Évangile, qui est reconnue des saints et de l’Église universelle, ne sera exposée à aucun danger.
L’orateur montre ensuite combien il est dangereux de refuser la convocation de ce concile ; il s’étend fort au long sur les entreprises des pères de Bâle, qu’il condamne très vivement, et qu’il compare aux fureurs de l’Antéchrist. Il termine toute sa harangue par cette déclaration :
J’ai voulu dire tout ceci en public, très-saint Père, pour vous faire connaître les droites intentions du roi mon maître dans l’affaire présente ; il ne s’attache point à la chair et au sang, mais il écoute la voix du Père céleste ; d’où il apprend à vous reconnaître et à vous révérer comme le souverain pontife, le chef de tous les chrétiens, le vicaire de Jésus-Christ, conformément à la doctrine des saints et de toute l’Église ; et parce qu’il voit que ces vérités s’obscurcissent aujourd’hui, il demande la célébration d’un concile général. En quoi il manifeste également sa justice et sa piété. Quant à votre personne, très-saint Père, il a pour elle des sentiments qui passent les bornes de l’amour filial ordinaire. Il parle toujours de vous avec considération ; il n’aime pas que d’autres se permettent d’en parler autrement ; il conçoit de vous les espérances les plus favorables, il compte qu’après avoir réconcilié tous les Orientaux à l’Église romaine, vous rétablirez aussi les affaires de l’Occident.
Telle fut la harangue de l’ambassadeur français : elle était vive et pressante ; mais le pape, qui tenait actuellement un concile, crut qu’il était inutile d’en assembler un autre. Et en effet la convocation qu’il en aurait faite n’eût apparemment pas touché beaucoup les pères de Bâle attachés à leur nouveau pontife.
Diètes de Mayence et de Francfort sur les affaires de l’Église
Cependant ce système d’un concile général, différent des deux conciles qui étaient assemblés pour lors, fut l’idée dominante dans les diètes qu’on tint à Mayence et à Francfort ; car le démêlé d’Eugène et des pères de Bâle se porta désormais du côté de l’Allemagne, et l’on y entendit à plusieurs reprises les légats de l’un et de l’autre parti618. Les monuments de l’histoire remarquent qu’à Mayence, le cardinal qui prenait la qualité de légat du concile de Bâle fut reçu comme cardinal, mais non avec la croix de légat, et que ses collègues d’ambassade, prétendus cardinaux de Félix V, eurent ordre de laisser leur chapeau rouge quand ils paraîtraient en public.
Quarante-troisième, quarante-quatrième, quarante-cinquième et dernière session du concile de Bâle
Au reste, quand on eut bien agité la question de ce concile général qu’on destinait à pacifier l’Église, il fut réglé à Francfort qu’on ferait en sorte de le célébrer dans quelque ville d’Allemagne, quoique les anciens projets obligeassent à le célébrer en France. Mais toutes ces vues demeurèrent sans exécution ; et le temps fit, par rapport au concile de Bâle, ce que le pape Eugène n’avait pu obtenir par tout le poids de son autorité. Il cessa de lui-même, après trois sessions qui furent encore tenues de loin à loin.
Dans la quarante-troisième619, en juillet 1441, on fit un décret pour ordonner la célébration de la fête de la Visitation de la sainte Vierge : solennité déjà instituée par Boniface IX sur le plan qu’avait imaginé avant lui le pape Urbain VI.
Dans la quarante-quatrième session, au mois d’août 1442, on déclara nul tout ce qui aurait été entrepris ou qui le serait dans la suite contre les biens ou la personne de ceux qui avaient assisté au concile.
Dans la quarante-cinquième on indiqua le futur concile général pour être célébré dans la ville de Lyon au bout de trois années. Cette dernière session est datée du 16 mai 1443.
Démêlés entre le concile et Félix
Le pape Félix s’était déjà retiré de Bâle, et il faisait son séjour tantôt à Lausanne, tantôt à Genève. Il y avait du froid entre le concile et lui. Le concile voulait le tenir dans une dépendance continuelle : il ne permettait pas même qu’on publiât les décrets en son nom. Félix se plaignait outre cela des dépenses excessives qu’on lui faisait faire pour entretenir et pour augmenter la nouvelle obédience. Il trouvait qu’on ne lui accordait point tout ce qui lui avait été promis. D’ailleurs la guerre s’alluma entre le duc d’Autriche et les Suisses, dont ceux de Bâle étaient alliés. Le roi d’Aragon rappela les ecclésiastiques de ses états qui étaient à Bâle, et l’empereur parlait toujours de tenir un concile qui ne fût point suspect au pape Eugène.
Le concile se partage ; une partie des pères reste à Bâle, et l’autre va à Lausanne
Tant de causes réunies éteignirent peu à peu l’activité qui avait soutenu si longtemps les pères de Bâle. Ils prirent néanmoins encore la dénomination de concile ; une partie d’entre eux se transporta à Lausanne auprès du pape Félix ; ils y entretinrent un train d’affaires, mais sans décider rien de considérable, jusqu’à ce qu’enfin Félix et ses partisans adhérèrent au pape Nicolas V, successeur d’Eugène IV : événement où la France prit beaucoup de part, et dont nous parlerons dans la suite.
On reprend l’histoire du concile de Ferrare, de Florence et de Rome
Il faut reprendre présentement l’histoire de cet autre concile que le pape Eugène avait convoqué en Italie, et qui ne finit entièrement qu’en l’année 1445. On conçoit que nous devons toucher cela légèrement, et par la considération seule de quelques traits importants qui regardent l’Église gallicane.
L’empereur des Grecs, Jean Paléologue, le patriarche de Constantinople et un grand nombre de prélats orientaux étant arrivés à Ferrare le 7 mars 1438, le pape et les Latins s’assemblèrent avec eux en session publique le 9 avril suivant620. Mais depuis ce temps-là jusqu’au mois d’octobre, on se tint dans une espèce d’inaction, parce que les Grecs voulaient attendre la fin des démêlés du pape avec le concile de Bâle.
On agita néanmoins, dans quelques conférences particulières qui furent tenues durant cet intervalle, la question du purgatoire, et les Grecs ne furent pas éloignés de s’accorder sur ce point avec les Latins. On commença en octobre les grandes disputes sur les autres articles controversés ; savoir, la procession du Saint-Esprit, l’addition faite au Symbole du terme filioque, l’usage du pain azyme dans le sacrifice, et la primauté du pape.
Six prélats ou théologiens parlaient pour l’Église latine, et six autres pour l’Église orientale ; c’étaient des sujets choisis, des hommes très versés dans la doctrine de l’antiquité, très instruits des usages de l’une et l’autre Église. On n’a qu’à se rappeler, du côté des Latins, le cardinal Julien Césarini, l’archevêque de Rhodes, Jean de Montenigro, provincial des Dominicains de Lombardie, et Jean de Turrecremata, docteur de Paris ; du côté des Grecs, Isidore, métropolitain de Russie, Bessarion de Nicée, Marc d’Éphèse, Michel Balsamon, furent les plus remarquables. Pour les faire connaître davantage, il faudrait donner des extraits de leurs savants discours : ce serait sans contredit un des plus beaux ornements de cet ouvrage ; on y remarquerait une grande supériorité de génie et de doctrine sur tous les orateurs, sur tous les théologiens dont nous avons analysé les harangues, en traitant les matières ecclésiastiques des quatorzième et quinzième siècles ; mais comme cela ne touche point assez l’Église gallicane, il faut sacrifier ces beautés à la discrétion dont tout historien doit être jaloux.
Quinze sessions à Ferrare ; les ambassadeurs du duc de Bourgogne ne font aucun accueil aux Grecs
Il y eut quatorze conférences ou sessions employées à ces disputes, et en tout quinze sessions à Ferrare. Dans la treizième, qui fut célébrée le 27 novembre 1438, les ambassadeurs du duc de Bourgogne, à la tête desquels étaient quatre évêques, se présentèrent au concile, rendirent leurs hommages au pape, firent la lecture de leurs pouvoirs, et prirent place parmi les Latins, sans témoigner aucune attention pour l’empereur des Grecs621. Ce prince, irrité d’une conduite dont on ne peut en effet deviner les raisons, menaça de quitter le concile si ces envoyés ne rendaient à sa dignité les honneurs qui lui étaient dus. Le patriarche de Constantinople, prélat extrêmement doux et modéré, tempéra ces premiers transports d’indignation. On parla aux Bourguignons, on prit des mesures avec eux ; il fut réglé que, dans la session suivante, ils salueraient l’empereur ; ce qu’ils exécutèrent d’assez mauvaise grâce. Paléologue dissimula, et ce démêlé n’eut point de suites fâcheuses.
Le concile est transféré à Florence ; neuf sessions dans cette ville
La peste qui régnait à Ferrare obligea le pape Eugène de transférer le concile à Florence, par une bulle du 11 janvier 1439622. Les Grecs y avaient consenti, et les conférences furent continuées là comme à Ferrare. On en compte neuf jusqu’à l’union qui fut publiée le 6 juillet. Le patriarche de Constantinople était mort quelques semaines auparavant, laissant un témoignage authentique de son adhésion à l’Église latine. L’empereur et les prélats orientaux souscrivirent au décret d’union ; mais le fameux Marc d’Éphèse s’y opposa toujours, et il eut dans la suite la malice et le crédit d’empêcher la plus grande partie du succès qu’on s’était promis du concile.
1441
Départ des Grecs ; le concile est transféré à Rome
Les Grecs partirent au mois d’août 1439 pour retourner en leur pays. Le concile de Florence ne laissa pas de continuer ; on y fit l’union des Arméniens, des Jacobites, des Éthiopiens. Le pape Eugène IV transféra l’assemblée à Rome sur la fin d’avril 1442 ; on y réunit encore à l’Église les Syriens d’abord, puis les Chaldéens et les Maronites. La bulle que le pape donna pour cette dernière union, au mois d’août 1445, dit que le concile œcuménique se tenait encore à Saint-Jean-de-Latran623. C’est le dernier acte qui nous reste de tout ce concile du pape Eugène IV.
Question sur le décret ad Armenos
On dispute si cette assemblée représentait véritablement l’Église universelle, quand les Grecs furent partis, et en particulier quand on publia le décret624 célèbre pour l’union des Arméniens. C’est en France plus qu’ailleurs qu’on a traité cette question, qui entre dans la controverse des sacrements. Or, il semble que le départ des Grecs n’empêchait pas l’œcuménicité du concile au temps de la réunion des Arméniens, puisque, durant son séjour à Florence, l’empereur Jean Paléologue avec son conseil y avait donné un plein consentement625 ; puisqu’il y avait encore alors en cette ville deux des plus célèbres prélats de l’Église grecque, savoir, Isidore de Russie et Bessarion de Nicée, qui pouvaient bien être censés représenter les suffrages des autres évêques d’Orient626 ; puisqu’au concile de Trente le cardinal Dumont, qui en était un des présidents, assura que le concile de Florence avait duré près de trois ans encore après le départ des Grecs. Et ce cardinal, apportant cette raison627 afin d’autoriser les définitions contenues dans les décrets donnés pour les Jacobites et les Arméniens, montrait suffisamment par là qu’il regardait le concile de Florence, dans sa continuation depuis le départ des Grecs, comme un concile œcuménique.
Enfin le pape Eugène et tous les pères qui étaient à Florence se donnèrent aux Arméniens comme formant encore l’assemblée de l’Église universelle ; le décret même en fait foi apparemment qu’ils ne prétendirent pas tromper les députés de cette nation, et apparemment aussi que leur autorité peut bien l’emporter sur celle de quelques théologiens français, fort modernes, qui ont voulu douter de ce point.
Nous disons fort modernes, car les anciens, comme le cardinal du Perron, Ysambert, Gamaches, Hallier, et une infinité d’autres, parlent toujours du décret pour les Arméniens comme d’une définition émanée du concile de Florence, qu’ils tenaient sans doute pour œcuménique. Ils égalent partout l’autorité de cette définition à celle des décrets du concile de Trente d’où il paraît, ce semble, qu’il n’est pas aussi certain qu’on le dit que la faculté de théologie de Paris pense sur le décret donné aux Arméniens, comme ces docteurs modernes auxquels nous venons d’opposer les anciens. On pourrait pousser beaucoup plus loin cette espèce de dissertation, et il serait aisé de montrer qu’il ne s’ensuivrait aucune difficulté pour la controverse des sacrements.
Question si le concile de Florence fut œcuménique
Mais il y a un autre point beaucoup plus considérable, sur lequel on a aussi disputé en France, et qui regarde le fond même, l’état et l’essence du concile de Ferrare et de Florence, pris dans son tout, c’est-à-dire durant l’assemblée des Latins et des Grecs. Quelques-uns ont cru que ce concile n’avait jamais été véritablement et proprement œcuménique. Tel fut autrefois le sentiment du cardinal de Lorraine, qui s’en expliqua d’une manière assez vive, au temps même du concile de Trente.
Mais, reprend sur cela le père Alexandre628, l’opinion de ce grand prélat n’oblige pas les théologiens français de retrancher le concile de Florence de la liste des conciles généraux ; car jamais l’Église gallicane ne s’est récriée contre ce concile ; jamais elle n’a mis d’opposition à l’union des Grecs, ni à la définition de foi publiée à Florence ; au contraire, elle a toujours fait profession de la respecter. À la vérité les évêques de la domination du roi n’eurent pas permission d’aller à Ferrare ni à Florence, mais ils furent présents d’esprit et de volonté ; ils entrèrent dans les intérêts de cette union tant désirée entre les deux Églises…, sans compter que plusieurs prélats de l’Église gallicane, mais établis dans les provinces qui n’étaient pas encore réunies à la couronne, assistèrent en personne à ce concile. Ainsi les actes font mention des évêques de Thérouanne, de Nevers, de Digne, de Bayeux, d’Angers, etc.
Le même auteur prouve ensuite très au long que l’assemblée de Florence fut générale par la convocation, la célébration, la représentation de l’Église universelle, en un mot, dit-il, par l’autorité
; et il répond ensuite à toutes les objections.
Ce sentiment du docteur dominicain est aussi celui de M. de Marca629, de M. Bossuet630, de la faculté de théologie de Paris et de tout le clergé de France. Enfin le roi lui-même, par un arrêt de son conseil, a autorisé les écoles du royaume à penser et à parler sur cela comme elles avaient toujours fait, sans toutefois, ajoute Sa Majesté631, que, sous prétexte de soutenir l’autorité du concile de Florence, il soit permis d’en expliquer les termes dans un sens qui puisse préjudicier directement ni indirectement aux maximes du royaume.
Et voilà à peu près tout ce que nos lecteurs pouvaient attendre de nous sur l’histoire de ce concile. Reprenons maintenant les faits particuliers qui concernent l’Église gallicane.
Troubles dans l’Université de Paris
Durant les démêlés du pape Eugène et de Félix, du concile de Florence et de celui de Bâle, l’Université de Paris fut agitée de bien des troubles, dont nous rassemblons ici quelques traits, sans nous attacher à l’ordre des temps. Il suffit de dire en général que, depuis l’an 1440 jusqu’en 1446, cette compagnie ne fut point tranquille. D’abord les docteurs théologiens et les membres des autres facultés furent en litige pour la possession de la charge de chancelier. Cette place, si distinguée dans l’Université et dans l’église de Paris, avait été comme dégradée après la mort du célèbre Gerson632. Un simple licencié en droit canon en avait été pourvu ; et comme elle lui donnait droit de conférer le bonnet aux nouveaux docteurs, quand il était question d’un maître en théologie, ce chancelier, qui n’avait qu’un grade inférieur, confiait cette fonction à quelqu’un plus titré que lui : ce qui paraissait une nouveauté, une indécence, un avilissement en un mot de la chancellerie. La cause fut portée au concile de Bâle. Les docteurs en théologie demandèrent que la dignité de chancelier demeurât irrévocablement attachée à leur faculté. Le concile ne décida rien, et la question causa un autre démêlé plus de quarante ans après.
D’autres intérêts de l’Université en corps la commirent avec le gouvernement633. On imposa des subsides sur le clergé, et l’imposition s’étendit aux membres de l’École de Paris634, sujet par conséquent de murmure, occasion d’implorer le secours des privilèges, de suspendre même les leçons publiques et les prédications. Durant une partie de l’année 1443, le silence des écoles et des chaires annonça le mécontentement de l’Université. La cessation des études recommença pour le même sujet en 1445, et la cause parut beaucoup plus grave à l’Université, parce que le recteur avait été insulté en sa personne par un des officiers préposés à la levée des subsides.
Une autre fois, ce fut un procès entre l’évêque et les docteurs, pour l’emprisonnement de quelques écoliers tumultueux635. L’Université prétendit que ces étudiants n’étaient point justiciables de l’évêque, et que celui-ci avait violé le serment qui le liait à la faculté de droit dont il était licencié ; mais l’évêque répondit que ces serments académiques ne l’obligeaient point dans les choses où l’autorité épiscopale était intéressée, et qu’il avait sur cela une décision formelle du saint Siège. Il l’emporta effectivement, et les écoliers coupables furent retenus dans les prisons de l’évêché, malgré les menaces que fit l’Université de suspendre encore toutes ses fonctions. Cette querelle arriva aussi en 1445 ; et ce fut peu de temps après que le roi attribua au parlement de Paris la connaissance des causes de l’Université : attribution qui la rendit dans la suite beaucoup plus dépendante et plus unie dans son gouvernement.
Les docteurs de Paris avaient été soutenus, cinq ans auparavant, c’est-à-dire en 1440, dans une affaire criminelle636. Quelques huissiers, voulant exécuter une commission dans le couvent des Augustins, employèrent la violence et les armes, au point même de tuer le religieux qui était professeur en théologie dans cette maison. Le recteur de l’Université poursuivit la réparation de l’injure, et les huissiers furent condamnés à trois amendes honorables : on voit encore au coin de la rue des Grands-Augustins un reste de bas-relief qui représente cette satisfaction publique. L’Université toucha de plus une somme d’argent, qui fut appliquée à la défense de ses privilèges, fort entamés du côté de la cour et des magistrats637.
Il y eut aussi dans les facultés quelque commencement d’aigreur contre le pape de Bâle, Félix V, malgré le favorable accueil qu’on avait fait d’abord à sa cause. Ce prétendu pontife envoya en 1441 un nonce en l’Université, non pour soutenir les décrets du concile, auquel il devait tout, mais pour s’en plaindre. Ce député ajouta, de la part de son maître, des invectives contre la Pragmatique-Sanction, qu’il traita d’hérétique. En quoi il y a certainement lieu de s’étonner qu’Amédée eut sitôt pris, à l’égard du concile et de cette Pragmatique, tous les sentiments qui régnaient dans la cour romaine ; et cela peut faire croire qu’il était opposé au pape Eugène, non par zèle pour ce qu’on appelait la réformation de l’Église, mais par amour de la souveraineté, par l’impression qu’avait faite sur lui l’éclat du diadème pontifical. Quoi qu’il en soit, on n’entendit pas volontiers l’envoyé de Félix, on lui imposa même silence, et il fut congédié avec de simples compliments pour son maître.
Une autre querelle encore, qui mit l’Université en rumeur durant quelques mois, causée par une bulle de privilèges que les religieux Mendiants avaient obtenue du pape Eugène IV, sur la fin de mars 1442638. Ces religieux ne pouvaient faire aucune démarche dans l’école de Paris, sans être observés ponctuellement, et s’ils s’éloignaient tant soit peu de la route commune, on les y faisait rentrer avec une promptitude et des éclats qui devaient bien modérer dans eux le désir des distinctions académiques.
Les quatre ordres Mendiants avaient demandé au pape que leurs sujets fussent appliqués à la lecture de la Bible et du livre des Sentences, sans être obligés d’étudier dans l’Université tout le temps qui était marqué par les statuts. Ils s’obligeaient toutefois à subir les examens, et à satisfaire aux autres épreuves de doctrine dont personne n’était exempt. Ils prétendirent dans leur supplique que tel avait été l’ancien usage, et que l’innovation, s’il y en avait quelqu’une à cet égard, était du côté des autres docteurs, qui voulaient les obliger à passer plusieurs années d’étude à Paris avant que d’être admis à faire des leçons publiques sur la Bible et les Sentences.
Le pape accorda tout ; mais l’Université n’en fut pas plutôt instruite, qu’elle prit la résolution d’exclure tous les Mendiants de ses écoles et de ses degrés. On en vint cependant à une modification, et l’on offrit à ces religieux de suspendre l’effet de la menace, s’ils renonçaient aux grâces exprimées dans la bulle d’Eugène, s’ils en obtenaient la révocation, et s’ils promettaient d’étudier, comme les autres membres de l’Université, durant le nombre d’années marqué par les statuts. Les députés des Dominicains, des Franciscains, des Augustins et des Carmes, s’engagèrent à toutes ces clauses, et l’on continua de les admettre aux écoles et aux degrés. Nous ne voyons pas qu’on les ait obligés depuis à solliciter auprès du pape Eugène une autre bulle en cassation de la première : cette concession de privilèges devint nulle par l’usage contraire, et les religieux des quatre ordres Mendiants ont continué de satisfaire, comme les autres, à toutes les lois des universités dont ils sont membres.
Peu de temps après la pacification de ce trouble domestique, on obligea un docteur en théologie, nommé Nicolas Chartier, de l’ordre des Augustins, de rétracter deux propositions qu’il avait avancées dans son acte de vespéries639. La première était que tout ce qui arrive par la providence de Dieu est l’effet de la nécessité
. Il expliqua sa pensée, en disant qu’il n’avait entendu qu’une nécessité conditionnelle ou conséquente. La seconde proposition attribuait à la puissance seule du pape d’être émanée immédiatement de Dieu. Il dit, dans sa rétractation, qu’à l’exemple et par les ordres de la faculté de théologie, il croyait que toutes les puissances de juridiction ecclésiastique, autres que celle du pape, sont de Dieu, quant à l’institution, et qu’elles sont du pape et de l’Église, quant à la limitation et à l’exercice. On voit que c’était une répétition de ce qui avait déjà été déclaré par Jean Sarrazin en l’année 1429.
Espagnol prodigieusement savant
À la suite de tous les débats qu’il y eut alors dans l’Université de Paris, il ne sera pas inutile de remarquer une sorte de phénomène littéraire qui s’y montra durant quelques jours, et qui fit naître bien des questions parmi les docteurs640. On vit arriver d’Espagne, vers l’an 1445, un jeune homme de vingt ans, nommé, Ferdinand de Cordoue, beau, bien fait, agréable dans ses manières, et qui passait pour être d’une naissance illustre641. Ce qui frappa le plus dans sa personne, fut la multitude des talents et l’étendue des connaissances642. Il était versé, dit-on, dans toutes les langues, l’hébreu, l’arabe, le syriaque, le grec, le latin. Il savait par cœur la Bible et les principaux ouvrages des saints Pères, le droit canon et le droit civil, les maîtres de l’école, saint Thomas, saint Bonaventure, Alexandre de Halés, Scot, Albert le Grand, Aristote et tous ses commentateurs arabes. Il joignait à tout cela les arts d’exercice ou d’amusement, la musique, la peinture, l’escrime, et vraiment, dit un auteur de ce temps-là, si un homme pouvait vivre cent ans sans boire, ni manger, ni dormir, il ne pourrait apprendre ce que ledit jeune homme sait643
.
C’était le roi de Castille qui l’avait engagé à parcourir les diverses contrées de l’Europe. Étant à Paris, il vint dans les assemblées de l’Université ; il disputa au collège de Navarre contre cinquante docteurs, et en présence de plus de trois mille étudiants. On lui fit des questions de toute espèce, et il ne fut embarrassé sur rien. Il alla aussi au Parlement, où il ne trouva encore aucune résistance : c’est le témoignage d’un autre historien contemporain644. De Paris, il passa à la cour du duc de Bourgogne, puis en Allemagne ; et l’on perdit ensuite sa route : on n’entendit plus parler de lui.
Or, après son départ, il y eut de grandes délibérations dans l’Université pour savoir ce qu’il fallait penser de ce personnage, et il y avait, dit l’auteur que nous venons de citer, des plus sages qui faisaient grand doute qu’il n’eût acquis sa science par art magique, et que ce ne fût l’Antéchrist ou quelqu’un de ses disciples
. Sur cela ces bons docteurs rappelaient tous les caractères qu’ils avaient pu imaginer de l’Antéchrist. Ils disaient, par exemple, qu’il serait possédé du démon qui lui communiquerait sa science ; qu’il ferait profession du christianisme jusqu’à vingt-huit ans ; qu’en sa jeunesse il parcourrait toutes les académies pour s’y faire admirer : et tout cela leur paraissait convenir parfaitement à l’apparition subite et aux talents du jeune Espagnol. On voit par ce seul trait quelles furent les lumières de ces hommes qu’on nous représente comme les plus sages ; et l’on peut en conclure que ce Ferdinand de Cordoue, avec quelque érudition, quelque facilité de parler, et un peu de cet art qui fait les charlatans, dut se donner beaucoup de relief en présence de gens aussi crédules que ceux-là.
Avant que de finir tout ce qui concerne l’école de Paris, nous devons un moment d’attention aux manières de penser qui y régnaient par rapport à la concurrence des deux papes. Ce que nous avons dit des contradictions qu’éprouva la bulle de privilèges donnée par Eugène IV aux religieux mendiants prouve que ce pape était toujours reconnu par cette compagnie, quoique d’ailleurs elle ne refusât pas non plus le nom de pape à Félix V. Sur quoi il semble qu’elle avait deux sentiments : l’un de politique, qui la portait à se conformer au reste du royaume, toujours dans l’obédience d’Eugène ; et l’autre d’inclination, qui l’attachait à Félix ou bien le parti de ce dernier était le plus faible, quoique toléré ; et dans les actes publics on ne parlait que d’Eugène. Il est assez difficile de rendre raison de tout ce qui se fit à cet égard par les docteurs de cette école, où le nombre des bons sujets était fort diminué, et où la police était si dérangée, qu’il fallut en venir à une réforme totale avant la fin du règne de Charles VII.
Alternatives de sentiments en Bretagne, par rapport aux deux papes
On voyait aussi en Bretagne, à peu près comme dans l’Université de Paris, des alternatives de sentiments par rapport à Eugène IV. D’abord les envoyés de cette province avaient adhéré au concile de Bâle ; ils avaient persisté dans cette adhésion depuis les défenses du pape ; quelques prélats bretons s’étaient même attachés à l’obédience de Félix ; l’évêque de Nantes avait reçu de lui le chapeau de cardinal645 ; un grand nombre de particuliers, tant du clergé que de la noblesse et du peuple, étaient entrés dans le schisme, soit en reconnaissant Félix, soit en communiquant avec ses partisans. Cependant, après le premier éclat de ces démarches précipitées, la terreur des censures publiées par le pape s’empara des esprits ; les défiances, les scrupules prirent la place du prétendu zèle qui avait entraîné dans le parti des schismatiques ; bien des personnes trouvèrent qu’il n’était pas sûr de se détacher du gros des fidèles pour embrasser une obédience décriée : enfin on songea à se réconcilier avec Rome ; mais comme les procédures d’Eugène contenaient toute sorte de peines, excommunication, suspense, interdit, privation de bénéfices, incapacité d’en posséder d’autres, cessation des offices divins, etc. ; l’accomplissement de tout cela pour la suite, et le mépris qu’on en avait fait auparavant, causaient des perplexités étranges, des altérations considérables dans le gouvernement de ce duché.
C’est ce qui obligea le duc de s’adresser au pape, qui envoya deux nonces, l’évêque de Volterre [Volterra] et le doyen de Liège, pour rétablir la tranquillité en Bretagne, et lever toutes les censures, toutes les difficultés de conscience. Cela s’étendit jusqu’à ceux qui étaient morts adhérant à Félix et au concile de Bâle. Le pape permit qu’on laissât leurs corps en terre sainte, parce qu’ils avaient plutôt péché par séduction que par malice
. Les bénéficiers furent réhabilités, excepté ceux qui étaient entrés en possession par la faveur des schismatiques. Enfin le calme succéda aux troubles qui agitaient beaucoup cette province. Tout ceci arriva au commencement de 1441.
1442
Lettre du pape au duc de Bretagne
Cependant, comme le duc Jean V passait encore pour favoriser beaucoup le concile et l’anti-pape, Eugène lui écrivit en 1442 pour le détacher tout-à-fait de ce parti.
Eh quoi, lui disait-il646, seriez-vous le seul entre tous les princes de l’Europe à qui l’on pût reprocher d’être rebelle au saint Siège ? car aucun des souverains n’a encore fait cette démarche. Considérez à quel malheur vous seriez exposé, quelle tache ce serait pour votre gloire, si l’on vous regardait dans la suite comme un ennemi de l’Église.
Le duc n’eut pas le temps de pousser bien loin ses inclinations pour le parti de Félix, il mourut vers ce temps-là ; et son fils François, qui lui succéda, fut invariablement attaché à l’obédience d’Eugène.
1443
[Presque toute l’Europe regarde Félix comme un schismatique]
Il est vrai qu’en 1443 le concile de Bâle envoya deux nonces en Bretagne pour confirmer l’élection des évêques, et prendre soin de tout le gouvernement ecclésiastique ; mais ils ne réussirent pas, dit le père Lobineau647, qui ajoute qu’à la réserve de quelques villes et bourgades voisines de la Savoie, tout le reste de l’Europe regarda Félix comme un schismatique
.
Le pape crée le dauphin grand gonfalonier de l’Église
Le pape Eugène, se liant de plus en plus avec les princes de la chrétienté, créa, en 1444, le dauphin de France général et grand gonfalonier de l’Église, lui assignant quinze mille florins de pension, à prendre chaque année sur la chambre apostolique. On disait en Italie que le motif de cette grâce était d’engager le jeune Louis à détruire les restes du concile de Bâle648. Les circonstances étaient favorables : l’empereur Frédéric avait prié le dauphin de marcher avec une armée contre les Suisses, qui venaient de secouer le joug de la maison d’Autriche. Ce prince s’avança en effet jusqu’aux portes de Bâle ; il y défit un grand corps de Suisses ; il répandit la consternation parmi les ecclésiastiques qui se tenaient encore assemblés en concile ; et, s’il eût voulu se souvenir alors de sa dignité de grand gonfalonier de l’Église, il lui eût été facile d’exterminer tous les ennemis du pape Eugène ; mais les Français, mécontents de l’Empereur, ne poussèrent pas plus loin leurs conquêtes, et tout se termina par un traité de neutralité avec les Suisses, qui continuèrent leurs hostilités contre les princes de la maison d’Autriche, et formèrent peu à peu le corps formidable de république que nous voyons.
1444
Prières à Paris pour obtenir la paix
L’expédition du dauphin fut suivie d’une longue trêve entre la France et l’Angleterre ; événement qu’on regarda comme le prélude d’une bonne paix. Pour obtenir de Dieu ce bien si nécessaire et si désiré, il y eut à Paris des fêtes publiques, entre autres une procession solennelle649, où l’évêque de Paris, l’évêque de Beauvais et deux abbés portèrent le saint-sacrement650. On alla de la cathédrale à Saint-Jean-en-Grève, de là aux Billettes, où l’on prit le saint canif, instrument révéré depuis le miracle dont nous avons parlé à l’année 1290 ; toutes les reliques de la ville avaient été portées en cet endroit, et accompagnèrent le saint-sacrement à l’église de Sainte-Catherine-du-Val-des- Écoliers (aujourd’hui Couture-Sainte-Catherine). On vit à cette procession ce qu’on appelait le Mystère du Juif, c’est-à-dire la représentation de toute l’histoire du miracle des Billettes ; et l’on y avait ajouté plusieurs autres jeux spirituels dans le goût de ce temps-là.
On rapporte à Paris et à Saint-Denis les reliques, qui en avaient été transportées durant les guerres
On profita aussi de ces moments de tranquillité pour replacer à Saint-Denis les reliques qu’on en avait enlevées, de peur que les Anglais ne s’en rendissent maîtres, et ne les emportassent dans leur pays. Les plus précieuses étaient la sainte épine et le saint clou : on les avait déposées dans le trésor de la cathédrale de Bourges, pour y être conservées durant les guerres. On les rapporta à Paris le 2 août 1445, et il y eut encore pour les recevoir une procession solennelle à Saint-Magloire, où les religieux de Saint-Denis vinrent les prendre le lendemain avec beaucoup d’appareil, et ce saint dépôt fut reporté dans leur abbaye, d’où il n’est pas sorti depuis ce temps-là.
1445
Quelques abus dans des distributions d’indulgences
Il se mêla dans les dévotions d’alors quelques abus qu’il était, ce me semble, aisé de prévenir. Des distributeurs d’indulgences se répandirent parmi le peuple, et tirèrent beaucoup d’argent des personnes de piété, trop crédules, trop faciles et trop libérales. Ces quêteurs se disaient autorisés de l’évêque de Paris ; mais le prélat donna ordre, sous peine de censures, qu’on lui rapportât les lettres de pardon qui couraient sous son nom. Ce qui fit voir que la publication qu’on avait faite de ces prétendues grâces était un pur artifice de gens avides et sans respect pour les choses saintes.
Maléfices et sortilèges communs en ce temps-là ; le maréchal de Rais exécuté à mort pour ce sujet et pour d’autres crimes
Un autre abus de ce temps-là fut la multitude des maléfices et des sortilèges : on en a un exemple frappant dans le procès criminel du maréchal de Rais. Ce seigneur, qui était de la très illustre maison de Laval, qui avait possédé des richesses immenses, et qui joignait la dignité de maréchal de France (prix de sa valeur) à tant d’autres titres hérités de ses ancêtres, se livra à mille actions indignes. Il commença par dissiper tout son bien en débauches et en prodigalités honteuses ; après quoi il tenta le secours de la chimie, puis celui du sortilège, pour réparer le désordre de ses affaires. Sa manie fut de vouloir converser avec le démon651 : un imposteur italien l’entretint dans cette idée, se chargea de lui procurer ce qu’il souhaitait, fit bien des invocations, des cédules, des enchantements, et jamais le démon ne se montra au maréchal ; mais ce qu’il y eut de trop réel dans sa conduite, c’est qu’il s’abandonna à toute sorte d’infamies, de violences, de meurtres, de superstitions abominables. Devenu enfin l’homme de son temps le plus odieux et le plus criminel, on lui fit son procès par l’ordre du duc de Bretagne ; et après avoir confessé qu’il s’était rendu coupable de plus de crimes qu’il n’en fallait pour faire mourir dix mille hommes, il fut brûlé publiquement dans une prairie voisine de Nantes. On ne sait, en lisant les articles de la procédure, s’il n’y avait pas encore plus de folie dans cette tête-là, que de méchanceté. Dieu lui fit la grâce de se reconnaître, et il mourut pénitent. Cette catastrophe singulière arriva en 1440.
Comme les pratiques de la magie et de la sorcellerie se multiplièrent en France les années suivantes, on redoubla aussi de sévérité à leur égard. Le pape commit l’inquisiteur de Carcassonne pour informer de ces crimes dans toute l’étendue de la province de Languedoc. La bulle représentait en détail toutes les opérations de l’art magique, invocations du démon, profanation des choses saintes, traités détestables avec l’enfer, maléfices imaginés pour nuire au prochain652 ; et c’était là surtout ce qui rendait ces prétendus sorciers extrêmement dangereux. Ils cherchaient dans les puissances des ténèbres des ressources pour se venger de leurs ennemis, bien entendu que les moyens humains les plus criminels étaient employés à la même fin ; c’est encore pour ces raisons qu’on punit aujourd’hui ceux qui se piquent de magie. Car, quelque sentiment qu’on tienne à cet égard dans les tribunaux de la justice, il est toujours vrai que ces sortes de gens sont des ennemis de la société, des pestes publiques, qu’on ne peut trop tôt exterminer.
On fit aussi des lois ecclésiastiques contre la magie et la superstition dans un concile provincial qui fut célébré à Rouen le 15 décembre 1445.
Concile provincial à Rouen
L’assemblée était nombreuse, mais sans prélats, hors l’archevêque de Rouen, qui présidait. Les évêques de la province s’étaient contentés d’envoyer leurs procureurs. On y dressa quarante articles, dont les sept premiers inculquent la pureté de la foi, en condamnant tous les livres de magie, toute pratique de sorcellerie, divinations, enchantements, talismans ; et l’on statue des peines contre les auteurs de ces inventions diaboliques653. On proscrit de même les jurements, les blasphèmes, et l’usage d’appeler certaines images de la sainte Vierge : Notre Dame de Recouvrance, Notre-Dame de Piété, de Consolation, de Grâce, etc. Le concile marque que cela semblait avoir été introduit pour gagner de l’argent, et que cela autorisait des opinions superstitieuses. Cet usage a prévalu depuis, parce que les mêmes raisons ne subsistent plus.
Les autres décrets, jusqu’au trente-troisième inclusivement, sont d’une discipline très exacte et très étendue.
On n’admettra aux saints ordres que ceux qui sauront les articles de la foi, la doctrine du Décalogue et des sacrements, la manière de distinguer les péchés ; et, pour qu’on puisse être assuré de leur capacité, ils seront examinés avant l’ordination. On exigera d’eux qu’ils aient un bénéfice ou un patrimoine qui leur serve de titre ; et s’il se glisse en cela quelque fraude, ils seront suspens de leurs ordres.
On n’exigera rien pour la collation des ordres ou des bénéfices, pour l’administration de l’eucharistie et de la confirmation. Les prêtres éviteront les gains sordides, les conventions intéressées pour la célébration de la messe. On défend aux ecclésiastiques l’ivrognerie, le négoce, la fréquentation des femmes, la vanité dans les habits, les procès en cour séculière. Les prêtres tant séculiers que réguliers ne seront admis à prêcher qu’après avoir été examinés par l’évêque ou par ses grands vicaires. Les réguliers exhorteront leurs auditeurs au paiement des dîmes. Les archidiacres feront leurs visites exactement et d’une manière utile pour l’instruction et l’édification des peuples. Les curés dénonceront excommuniés, le premier dimanche de chaque mois, tous les homicides volontaires, les voleurs, les incendiaires : ils auront soin d’instruire tous les dimanches leurs paroissiens dans la foi et dans les mœurs. Ceux à qui appartient la collation des écoles publiques choisiront pour cet emploi des personnes d’un âge, d’une conduite et d’une capacité éprouvée.
On recommande l’observation du décret Omnis utriusque sexus fait au concile de Latran. On défend, sous peine d’excommunication, de faire désormais la fête des Fous. Défense aussi de se promener et de converser dans les églises, de passer la nuit de Noël à jouer aux dés ou à d’autres jeux. On entretiendra la propreté et la décence dans les choses saintes. Les reliques seront remises après les solennités dans des lieux convenables, et les cimetières seront toujours séparés des endroits profanes.
Les six canons suivants regardent la conduite des réguliers. Il y aura dans chaque communauté un tableau où la règle sera écrite. Outre le chapitre qui se tient chaque jour, on en tiendra de généraux aux Quatre-Temps de l’année. On y expliquera la règle ; on en recommandera l’observation, et ceux qui l’auront violée seront punis par les supérieurs. Les visiteurs auront soin de s’acquitter avec zèle de leur emploi, et si les supérieurs locaux sont négligents, les évêques et les autres ordinaires maintiendront la discipline régulière.
Dans le dernier article de ce concile, on exhorte à prier pour la consommation de la paix, dont il était toujours question entre la France et l’Angleterre.
L’archevêque que nous voyons ici à la tête de cette assemblée était Raoul Roussel654. Il avait été auparavant chanoine et trésorier de Notre-Dame de Rouen, et après la mort du cardinal Louis de Luxembourg, arrivée en 1443, le chapitre l’avait choisi pour remplir le siège vacant. Ce fut de son temps, et en partie par ses soins, que la ville de Rouen rentra sous l’obéissance de Charles VII : ce qui fut suivi de la réduction de toute la province.
Mort de l’archevêque de Reims Renaud de Chartres ; élection de Jacques Juvénal des Ursins
L’église de Reims perdit aussi vers ce temps-là655 son archevêque Renaud de Chartres, et acquit à sa place Jacques Juvénal des Ursins, qui était en grand crédit à la cour. Ce prélat et son frère aîné Jean Juvénal, qui lui succéda dans le même archevêché, méritent quelques attentions de notre part.
Ils étaient fils de Jean Juvénal des Ursins, baron de Traînel, qui avait été prévôt des marchands de Paris, avocat-général au Parlement, chancelier du dauphin, et sans contredit le magistrat de son temps le plus estimé. Il avait eu onze enfants, sept fils et quatre filles ; le dernier de tous fut Jacques Juvénal, d’abord président en la chambre des comptes de Paris, puis archevêque de Reims656. Sa promotion à ce grand siège se fit par le chapitre à la recommandation, du roi ; comme il fallait être du corps pour être élu, suivant les dernières dispositions de la Pragmatique, Jacques Juvénal fut d’abord mis en possession d’un canonicat de la même église657. Après quoi tous les suffrages se réunirent en sa personne. Le pape Eugène IV le confirma, et il prit possession de son église au mois de janvier 1445658.
Jean Juvénal son frère lui succède
Cependant le roi, qui avait éprouvé ses services, le rappela bientôt de Reims pour l’envoyer en ambassade à Londres, à Gênes, à Rome ; et ces fonctions le détournant de la résidence, il résigna son archevêché entre les mains du pape, qui en pourvut Jean Juvénal des Ursins, l’aîné de toute la famille, et alors évêque de Laon, après l’avoir été de Beauvais : c’est le fidèle et naïf auteur de l’Histoire de Charles VI. Il fut longtemps, archevêque de Reims, et nous aurons occasion de parler souvent de lui.
Son frère, Jacques Juvénal, reçut, en se démettant de son siège, le titre de patriarche d’Antioche avec l’évêché de Poitiers et le prieuré de Saint-Martin-des-Champs en commende. Les négociations qui le retinrent longtemps à Rome étaient pour la pacification de l’Église : elles se rapportent au temps du pape Nicolas V, successeur d’Eugène IV.
1446
Eugène IV publie de nouvelles censures contre les partisans de Félix
Celui-ci, jusqu’à sa mort, combattit les prétentions de Félix son compétiteur. En 1446 il publia encore des censures contre ceux qui s’attacheraient à cette obédience, ou qui y persévéreraient. Il chargea l’archevêque d’Aix de faire exécuter ce nouveau décret dans toute l’étendue de la France, du Dauphiné, de la Lorraine et du Comté-Venaissin. Ces anathèmes n’étaient point de vains éclats. Félix voyait décroître le nombre de ses partisans659 ; il ne se soutenait plus que par le moyen de quelques promotions de cardinaux ; il donna cette dignité à l’archevêque de Tarentaise, Jean d’Arsi, à Guillaume-Hugues d’Estain, archidiacre de Metz, et à trois ou quatre autres qui n’étaient pas Français ; on dit qu’il promut aussi au même rang le fameux Thomas de Courcelles ; mais ce docteur ne paraît dans aucun monument authentique avec la qualité de cardinal660.
Félix entreprit vers le même temps une expédition militaire qui ne lui réussit pas. Son projet était de s’emparer d’Avignon et du Comté-Venaissin. Il envoya le seigneur Hugolin d’Allemand avec des troupes, et cet effort devait être secondé par les émissaires que Félix avait dans ce canton ; mais le gros des habitants demeura fidèle au pape : les troupes d’Hugolin furent repoussées, et l’évêque de Conserans [Couserans] reçut ordre de Rome de faire punir ceux qui auraient trempé dans le complot.
La neutralité cesse en Allemagne ; on s’y soumet au pape Eugène
Du côté de l’Allemagne, on se rapprochait de plus en plus d’Eugène. La neutralité publiée depuis six ou sept ans cessa. Ænéas Sylvius (devenu secrétaire de l’empereur Frédéric) fut l’agent de la réconciliation, et il renonça publiquement au parti qu’il avait défendu si longtemps à Bâle. Les ecclésiastiques qui étaient encore assemblés dans cette ville consentaient à se séparer et à célébrer le concile général dans un autre lieu661.
Projet d’accommodement dressé en France pour faire cesser le schisme
La cour de France était bien plus vive encore sur la même affaire. Au mois de novembre 1446662, le roi, étant à Tours, fit avec son conseil un projet d’accommodement qui portait que toutes les censures publiées de part et d’autre seraient révoquées ; que le pape Eugène serait reconnu de tous comme avant le schisme ; que M. de Savoie, appelé Félix dans son obédience, renoncerait à la papauté663 ; qu’on lui conserverait le plus haut rang dans l’Église après la personne du pape, et que ses partisans seraient maintenus aussi dans leurs dignités, grades et bénéfices664.
C’étaient là comme les préliminaires du concile général qu’on demandait. Le roi ne croyait pas qu’on pût tenir ce concile sans avoir aplani les trois ou quatre difficultés auxquelles son projet répondait. Il comptait aussi que ces articles passeraient à Rome, et qu’ils ne feraient aucune difficulté dans le parti de Félix, dont le fils, qui était alors duc de Savoie, paraissait fort las du personnage qu’on faisait jouer à son père.
1447
Mort du pape Eugène IV
Tout se disposait donc à l’extinction du schisme lorsque le pape Eugène IV mourut dans la soixante-quatrième année de son âge, et la seizième de son pontificat. Ce fut un des plus grands papes, et un des moins heureux ; il s’écriait en mourant : Ô Gabriel (c’était son nom de baptême), qu’il eût été bien à propos pour toi de n’être jamais ni cardinal ni pape, mais de vivre dans ton monastère, occupé des exercices de ta règle665 !
Il eut toutes les qualités qui font révérer et chérir les princes : la libéralité, le talent de la parole, la science des affaires, l’amour des lettres. Sa vie fut réglée et édifiante ; son zèle parut dans la réunion des Grecs et des Orientaux ; il aima la France et le roi Charles VII, à qui il écrivait très affectueusement. On l’accuse d’ambition, et la raison qu’en donne un auteur666, c’est que, dans la seule vue de maintenir son autorité, il ne craignit point d’entretenir un si long schisme dans l’Église
. Nous ne savons si cette critique ne serait point transposée, et si l’historien que nous citons n’aurait pas plutôt voulu parler de Félix que d’Eugène ; car ce fut véritablement le premier qui entretint le schisme, et jamais personne n’a dit que, pour terminer cette division, Eugène fût obligé de se déposer du pontificat667, qu’il posséda seul très légitimement jusqu’à sa mort, comme toutes les églises, et celle de France plus que les autres, ont toujours fait profession de le croire.
Élection de Nicolas V
Eugène mourut le 23 février 1447 ; et le 19 mars suivant, on élut le cardinal Thomas de Sarzane, qui prit le nom de Nicolas V. C’était un homme de condition médiocre, mais d’un caractère doux, facile et ami de la paix ; ces dispositions contribuèrent beaucoup à faire réussir l’accommodement qu’on méditait668. Cependant il fallut encore bien des négociations, et la cour de France y fit paraître un zèle et une intelligence qui lui méritèrent les éloges de toute la chrétienté.
Lettre de ce pape au roi Charles VII
Aussitôt après sa promotion, Nicolas V écrivit au roi Charles VII pour lui demander ses prières et celles de ses sujets. Le roi, qui avait envoyé depuis quelques mois à Rome l’archevêque d’Aix, pour porter à Eugène son projet de pacification, manda à ce prélat de reconnaître le nouveau pontife, et de l’assurer des soins qu’on voulait prendre en France pour la destruction du schisme669. Le pape, charmé de cette ouverture, en remercia le roi par une lettre du 26 avril, où il lui disait670 :
Ce que vous entreprenez, notre très cher fils, est une œuvre vraiment royale ; en cela vous marchez sur les traces de vos illustres ancêtres… C’est le mérite particulier de la maison de France d’éteindre les schismes, de donner la paix à l’Église, de secourir les souverains pontifes, de protéger leur dignité, et d’étendre les droits du saint Siège.
Lettre de Félix au même prince
Cependant une lueur d’espérance vint frapper encore l’esprit de Félix, concentré alors dans sa maison de Ripailles. La mort d’Eugène lui parut un événement favorable pour sa fortune. Il recommanda ses intérêts à la cour de France ; il pria le roi, par une lettre datée du 8 juin 1447, d’envoyer ses évêques et ses ambassadeurs au concile de Bâle. Louis, duc de Savoie, fils de Félix, joignit ses sollicitations à celles de son père ; il fit même secrètement un voyage à Bourges, où le roi était, pour conférer avec lui sur les affaires de la conjoncture présente671.
Conférences à Bourges pour la paix de l’Église
Le roi s’était déterminé par rapport au pape Nicolas V ; mais il voulait bien reprendre le projet d’accommodement formé sous Eugène IV. Heureusement pour son dessein, l’archevêque de Trèves et les envoyés des électeurs de Cologne et de Saxe arrivèrent à Bourges, et ils furent bientôt suivis des ambassadeurs d’Angleterre, à la tête desquels était l’évêque de Norwich. Tous venaient pour traiter de l’extinction du schisme. Ce fut la matière de quelques conférences, et l’on arrêta le 28 juin qu’à la vérité il fallait procurer la convocation d’un concile général, et maintenir la dignité de ces saintes assemblées de l’Église universelle ; mais qu’il convenait d’éteindre auparavant les dissensions nées entre le concile de Bâle et le pape Eugène IV ; que pour cela il était à propos de révoquer toutes les sentences portées de part et d’autre, de supprimer tous les appels qu’on interjetait depuis si longtemps, soit du concile de Bâle, soit du concile qui se tenait à Rome ; de régler le rang d’honneur et de prééminence qu’aurait M. de Savoie, après qu’il aurait renoncé à la papauté ; d’assurer la possession de leurs bénéfices et dignités à tous ceux qui en avaient été pourvus dans son obédience, et de pourvoir aussi à l’état des officiers de cette cour pontificale.
Quant au concile général qu’on souhaitait en Allemagne et en France, il fut dit que le roi avait des raisons particulières pour demander qu’il fût tenu dans son royaume ; que le terme pouvait en être fixé au 1er septembre 1448 ; qu’on aurait soin d’obtenir du pape une bulle de convocation ; que le roi ferait des instances auprès du saint Père pour l’engager à reconnaître et à révérer (comme ses prédécesseurs ont fait) la puissance, la dignité et l’éminence du concile de Constance et des autres conciles représentant l’Église catholique. Qu’enfin, si le duc de Savoie, ou son père, ou quelqu’un des partisans de cette obédience, refusait ou différait d’accepter ce projet, il pouvait compter que ni le roi ni les électeurs de l’Empire ne se feraient plus médiateurs entre eux et le pape, qu’ils laisseraient la cour romaine faire toutes les procédures et porter toutes les sentences qu’elle jugerait à propos, et que, bien loin de les arrêter, ils en procureraient l’exécution.
Conférences à Lyon
C’était là, comme on voit, le plan général de la réconciliation ; il fallait en conférer avec les agents de Félix et les députés de Bâle. On se rendit à cet effet à Lyon au mois de juillet de cette même année672 ; l’électeur de Trèves et les envoyés allemands s’y trouvèrent avec les ambassadeurs du roi, qui étaient Jacques Juvénal des Ursins, archevêque de Reims ; l’évêque de Clermont673, le maréchal de La Fayette, Élie de Pompadour, archidiacre de Carcassonne, depuis évêque d’Alet, et le docteur Thomas de Courcelles674. Ce qui prouve que ce dernier avait quitté l’obédience de Félix, et qu’il n’était point cardinal.
Du côté de Félix et de son concile, on y vit le cardinal d’Arles, le prévôt de Montjoux675 et plusieurs autres. L’archevêque d’Embrun et le seigneur de Malicorne y parurent au nom du dauphin ; l’évêque de Marseille, au nom du roi de Sicile, comte de Provence ; l’évêque de Norwich et deux autres Anglais, comme ambassadeurs du roi d’Angleterre ; enfin le comte de Dunois y alla aussi pour donner plus de poids à la commission des plénipotentiaires de France.
Ceux-ci avaient reçu des instructions très amples. Ils devaient éviter, autant qu’il serait possible, de traiter immédiatement avec Félix, qui était toujours appelé le père de M. de Savoie : on ne leur permettait cela que dans le cas d’un succès moralement certain. On n’approuvait pas que le cardinal d’Arles ou aucun député de Bâle vînt à Lyon ; mais s’ils y venaient, il était recommandé aux ambassadeurs d’empêcher qu’aucun de ceux qui se disaient cardinaux parût avec les marques de cette dignité. Ils avaient ordre de proposer avant tout aux envoyés de Félix et à ceux de Bâle, que le premier renonçât au pontificat, et que tous se soumissent au pape Nicolas V. Ordre encore aux ambassadeurs de se tenir bien unis à l’archevêque de Trèves, aux agents des électeurs de l’Empire, à l’archevêque d’Aix qui avait la qualité de nonce du pape ; enfin de donner ponctuellement avis de tout à la cour.
Félix consent de céder le pontificat sous certaines conditions
On n’observa pas à la lettre quelques articles de ces instructions676 ; car le cardinal d’Arles vint à Lyon avec d’autres députés du concile de Bâle ; et, du consentement de toute l’assemblée, les ambassadeurs du roi allèrent à Genève, où Félix était pour lors : ce fut là qu’on entra sérieusement en matière.
Félix consentit à céder le pontificat sous certaines conditions qu’il exprima dans une bulle datée du mois de décembre 1447677. Ces conditions étaient que sa démission se ferait dans un concile convoqué de son autorité ; qu’avant sa renonciation il donnerait trois bulles : la première, pour rétablir tous ceux de son parti qu’Eugène ou Nicolas auraient déposés ; la seconde, pour lever toutes les censures qu’il avait publiées contre les partisans d’Eugène ou de Nicolas ; la troisième, pour confirmer tous les autres actes faits durant le schisme ; qu’ensuite il remettrait librement le pontificat entre les mains du concile, qui élirait aussitôt Nicolas V, et rétablirait par un décret tous ceux qui avaient tenu l’une ou l’autre de ces obédiences ; que, par l’autorité du même concile, il demeurerait légat du saint Siège, avec une très grande étendue de pouvoir ce qui serait aussi confirmé par le pape Nicolas.
Le pape Nicolas V n’approuve point le projet d’accommodement formé par Félix
Quelques-uns de ces articles parurent exorbitants à la cour de France : cependant on ne se rebuta pas, et le roi prit la résolution d’envoyer une solennelle ambassade à Rome pour les proposer au pape ; mais ce projet ne s’exécuta qu’après Pâques de l’année 1448. Longtemps auparavant, le pape fut informé des demandes de Félix, et il ne les trouva point raisonnables. Il dit même aux envoyés d’Angleterre qui les lui avaient présentées qu’elles ne méritaient aucune réponse, et qu’il n’y consentirait jamais.
Bulle de Nicolas contre Félix
C’était apparemment pour intimider Félix qu’il avait publié, dès le 12 de décembre 1447, une bulle fulminante, par laquelle il abandonnait toutes les terres de la maison de Savoie au roi de France et au dauphin. Cependant ce jour-là même on avait vu paraître une autre bulle qui laissait le roi maître absolu de régler l’accommodement678 : ce qui montre qu’après tout Nicolas V était bien aise de voir finir cette longue division des esprits, et qu’il ne se rendrait pas difficile dès que son compétiteur relâcherait quelque chose des articles qu’il proposait679.
1448
Ambassadeurs de France à Rome
Les agents de Charles VII arrivèrent à Rome au mois de juillet 1448. Jamais on n’avait vu dans cette ville une ambassade si magnifique. Outre l’archevêque de Reims qui paraissait à la tête, il y avait l’archevêque d’Embrun, les évêques d’Alet, de Toulon, de Marseille, de Saint-Paul-trois-Châteaux, le docteur Thomas de Courcelles, et quelques autres ecclésiastiques, avec le prévôt de Paris, Tanneguy du Châtel, le seigneur de Malicorne, et le fameux Jacques Cœur, surintendant des finances, ou, comme on parlait alors, argentier du roi Charles VII680.
C’était lui qui avait fourni les galères pour le transport de cette nombreuse compagnie. Aussi était-il le plus riche particulier du royaume. Sa fortune lui fit des jaloux. Il fut accusé dans la suite de plusieurs crimes, et surtout de malversation dans le maniement des deniers publics. Ses terres furent confisquées ; on exigea de lui une amende de quatre cent mille écus (ce qui ferait plus de quatre millions de monnaie d’aujourd’hui). On emprisonna sa personne, il trouva moyen de se sauver, et il alla mourir dans l’île de Chio [Chios], en combattant pour l’Église contre les infidèles. Son innocence fut reconnue depuis ; on le regarda comme un fidèle ministre du roi son maître, comme un génie extrêmement utile à l’État, et comme un des plus honnêtes hommes de son siècle681. Il eut quatre fils, dont l’aîné, Jean Cœur, fut archevêque de Bourges, et gouverna cette église avec beaucoup d’édification.
Lettre du pape Nicolas V au roi
Le pape Nicolas V fit de grands honneurs à l’ambassade française. Il conféra souvent avec les envoyés, et leur expliqua ses intentions par rapport à la paix de l’Église682. On n’écrivit rien, parce qu’on jugeait à propos de tenir les articles secrets jusqu’à ce que la cour de France les eût agréés. Ainsi l’archevêque de Reims, comme chef de tous les autres, fut chargé de faire le rapport au roi, et le pape lui donna en même temps une lettre datée du 9 août, où il disait à ce monarque683 :
Nous avons reçu vos ambassadeurs comme nos enfants bien aimés, nous leur avons ouvert tout le fond de notre cœur, nous avons voulu prendre leurs conseils, persuadés qu’ils méritaient cette considération, étant envoyés par un prince comme vous. Notre intention a été encore de faire voir à toute la chrétienté combien nous faisons de cas de votre personne ; car il n’y a rien que nous ne soyons prêts à vous accorder, sauf toutefois l’honneur de Dieu et de son Église. Nous vous prions d’ajouter foi à ce que vous dira notre vénérable frère l’archevêque de Reims, et de persévérer dans les saints désirs qui vous portent à procurer cette union si nécessaire. Continuez aussi de protéger le saint Siège que vos ancêtres ont toujours honoré et défendu avec une affection qui leur a mérité le titre de rois Très-Chrétiens.
Retour des ambassadeurs, qui s’abouchent avec Félix à Lausanne
À leur retour en France, les ambassadeurs passèrent par Lausanne, où Félix tenait sa cour et son concile ; car depuis la fin de juillet 1448 les ecclésiastiques qui restaient encore assemblés à Bâle avaient été obligés de quitter cette ville, parce que l’empereur Frédéric et les magistrats ne voulaient plus les y souffrir. Ils s’étaient retirés à Lausanne ; ils y prenaient encore le titre de concile général, et ils y firent quelques règlements qui se rapportaient à la paix de l’Église684.
Ils vont attendre à Genève les réponses du roi ; le roi envoie deux nouveaux plénipotentiaires à Félix
Cependant Félix pria les ambassadeurs du roi d’attendre les réponses qu’on recevrait de la cour de France, où il avait envoyé de nouvelles propositions. Mais, sur le refus apparemment que firent ces envoyés de communiquer si longtemps avec lui et avec son concile, il leur dit de se retirer à Genève, et d’y appeler aussi le doyen de Tolède, qui était à Lyon avec la qualité de nonce du pape685. Tout cela se fit comme Félix le souhaitait ; et durant cet intervalle ses députés avec ceux du concile, dont le plus apparent était le cardinal d’Arles, négocièrent à Tours, où était le roi. Il se tint là bien des conférences, à la suite desquelles le roi envoya en Savoie deux nouveaux plénipotentiaires, qui furent le comte de Dunois et un de ses chambellans nommé Jean Le Boursier.
Ils se rendirent à Genève, ils s’abouchèrent avec les premiers ambassadeurs, et tous ensemble ils allèrent proposer à Félix de se démettre du pontificat, lui promettant qu’après cette démarche le pape Nicolas donnerait trois bulles686 : la première, pour annuler toutes les procédures faites contre Félix et ses partisans ; la seconde, pour confirmer tous les actes publiés dans cette obédience ; la troisième, pour rétablir tous ceux qui avaient été dépouillés de leurs dignités ou bénéfices à l’occasion du schisme.
On voit ici une différence essentielle entre ce projet d’accommodement et les propositions de Félix : car celui-ci voulait donner lui-même ces trois bulles de cassation, de confirmation et de réhabilitation, et se démettre ensuite, non simplement, mais entre les mains de son concile, qui élirait Nicolas V, et qui constituerait Félix légat du saint Siège : au lieu que le roi exigeait qu’il se démît d’abord, après quoi le pape donnerait les trois bulles ; il n’était mention ni de concile ni de légation donnée au nom et par l’autorité de cette assemblée.
Tout cela souffrit, comme on peut juger, de grandes difficultés à la cour de Savoie. Nous verrons bientôt qu’on lui accorda la plus grande partie de ce qu’elle demandait, moyennant la démission pure et simple, qui fut toujours l’article sur lequel on ne mollit point.
Le pape Nicolas accorde tout ce qu’on lui demande
Un auteur contemporain687 dit que l’archevêque de Reims, qui était alors patriarche d’Antioche, l’évêque d’Alet et le seigneur Jean Le Boursier, furent renvoyés à Rome pour obtenir des sûretés de la part de Nicolas V, touchant les trois bulles qu’on souhaitait, et sans doute aussi à l’égard du cardinalat et de la légation perpétuelle qu’on sollicitait pour Félix.
Quoi qu’il en soit de ce voyage, il est certain que le pape promit tout ce qu’on voulut. On obtint même de lui, comme une formalité honorable à Félix, mais dont nous ne concevons pas bien l’avantage, qu’il serait fait deux copies, sous deux différentes dates, de la bulle qui révoquerait les censures portées durant le schisme ; que la première de ces copies serait datée de la veille du jour auquel Félix se déposerait, et que la seconde serait datée du lendemain688.
Assurances qu’on donne à Félix
Toutes les sûretés prises du côté de Rome, et minutées même dans des projets de bulle, ne parurent cependant point encore suffisantes aux agents de Félix. Comme le fort de la négociation tombait alors sur les trois bulles qu’on demandait à Nicolas V, il fallut que le doyen de Tolède, Alphonse de Ségura, qui était nonce du pape, que le patriarche d’Antioche, que tous les ambassadeurs du roi et ceux du dauphin, fissent serment de les obtenir du pontife avant la fin de juillet de cette année, et suivant la forme dont on était convenu à Lausanne : car c’était dans cette ville qu’on traitait alors, et le serment que firent tous ces envoyés est daté du 4 avril 1449.
1449
Incident qui met la négociation en danger
Il s’était trouvé un autre incident qui fit douter durant quelques jours du succès de tant de négociations. Félix avait un secrétaire nommé Bolomier, homme intéressé, adroit, et puissant sur l’esprit de son maître. La renonciation au pontificat lui parut un contretemps pour sa fortune689. Il entreprit de parer ce coup ; il réveilla les sentiments de Félix ; il lui inspira des défiances, des scrupules, en un mot de véritables désirs de ne rien conclure. Tout était manqué si le duc de Savoie n’eût pénétré l’artifice. Ce prince, impatient de voir finir une affaire si épineuse, ne ménagea point l’infidèle ministre. Il attaqua Bolomier sans détour, il le fit arrêter, interroger, condamner et jeter dans le lac de Genève. Après quoi il fut facile de remettre Félix sur les voies du traité, et l’on en vint à la conclusion de la manière que nous allons dire.
Renonciation de Félix ; fin du concile de Bâle et de Lausanne
On avait consenti à Rome et en France que Félix donnât trois bulles dans le goût de celles que le pape Nicolas V avait promises ; c’est-à-dire, la première, pour confirmer les règlements de discipline faits durant le schisme ; la seconde, pour abolir les censures portées en ce temps-là ; et la troisième, pour réhabiliter ceux qui avaient été pourvus de bénéfices.
Félix publia donc ces bulles avec l’appareil de la puissance pontificale. Tout y était relatif à l’obédience de Rome, de la même manière que les bulles de Nicolas devaient être relatives à l’obédience de Savoie. Ce dernier effort d’autorité expirante se fit le 5 avril690 ; et deux jours après, dans une session de son concile de Lausanne, il renonça purement et simplement à la papauté et à tous les droits qu’il y prétendait691.
Le concile voulut aussi se dissoudre avec honneur. Le 16 avril, dans sa seconde session, il donna deux décrets : l’un pour abolir toutes les censures portées à l’occasion du schisme, l’autre pour rétablir tous les autres actes publiés durant ce temps-là692.
Ce ne fut pas encore assez pour contenter cette très petite assemblée, qui prenait toujours le titre de concile œcuménique. On tint une troisième session le 19 du mois, où l’élection de Nicolas V fut confirmée, et une quatrième cinq jours après, où l’on fit Amédée cardinal-évêque de Sabine, et légat perpétuel en Savoie, en Piémont et dans plusieurs diocèses voisins. On lui permit aussi de conserver les ornements du pontificat, excepté toutefois l’anneau du Pêcheur, la croix sur la chaussure, le dais et l’usage de faire porter avec soi le saint-sacrement.
Toutes ces dispositions faites, le concile se déclara dissous et séparé, après avoir duré dix-huit ans depuis ses premiers commencements à Bâle. Il fut projeté par les conciles de Constance et de Sienne ; convoqué par deux papes légitimes, Martin V et Eugène IV ; révéré durant quelque temps comme l’assemblée de l’Église universelle ; troublé par ses démêlés avec Eugène ; dérangé totalement par la déposition de ce pontife et l’élection d’un anti-pape ; réduit presque à rien par l’opposition qu’il trouva dans les cours des princes et dans le grand nombre des Églises ; ramené enfin à l’unité par son adhésion à Nicolas V.
Ajoutons qu’il eut un grand zèle pour la réformation de l’Église ; que ses agitations l’empêchèrent d’exécuter tous ses bons desseins, et qu’en France on en tira parti plus qu’ailleurs, par l’acceptation qu’on y fit de la plupart de ses décrets de discipline, en les insérant dans la Pragmatique-Sanction.
Le pape Nicolas expédie les trois bulles qu’on lui avait demandées
Le pape Nicolas V ratifia toutes les promesses faites à son ancien compétiteur Amédée ; il donna trois bulles, en date du 18 juin, contenant les révocations, confirmations, réhabilitations qu’on avait souhaitées de lui. Il reçut dans le collège de ses cardinaux tous ceux qui avaient eu ce rang dans l’obédience opposée ; il fit rendre de solennelles actions de grâces à Dieu pour cet heureux événement, et il ne manqua pas d’en témoigner sa juste reconnaissance au roi Charles VII693.
Ce fut en effet ce prince qui, par ses soins, ses négociations et ses ambassades, donna le dernier coup à la division qui se perpétuait dans l’Église depuis plus de neuf ans. Tous les historiens du temps s’expriment sur cela avec une effusion de cœur qui marque la grande idée qu’on eut alors de la sagesse et du zèle que fit paraître la cour de France. Ils louent aussi la modération d’Amédée, qui se contenta d’un degré inférieur pour pacifier l’Église. On peut bien dire que la réalité de cet éloge vient plutôt de la difficulté qui est toujours attachée à une renonciation, que de la grandeur absolue du sacrifice que fit le prétendu Félix V : car on a vu le triste état où se trouvait son obédience, et le peu de cas qu’on faisait de son pontificat dans la plupart des pays de la chrétienté ; mais enfin c’était toujours dans son idée un premier degré d’où il fallait descendre, pour rentrer dans la subordination ; et voilà ce qui coûte à tous les hommes, plus encore à un prince qu’à tout autre.
Fin d’Amédée et du cardinal d’Arles
Amédée survécut dix-huit mois à sa renonciation. Il coula des jours plus tranquilles dans sa retraite de Ripailles que ceux qu’il avait passés sur ce trône pontifical, élevé tumultuairement et toujours mal appuyé. Il édifia par toutes les vertus dignes de son état, et il mourut à Genève dans la soixante-septième année de son âge : heureux d’avoir mis un intervalle entre sa prétendue papauté et le compte qu’il devait rendre à Dieu ; plus heureux, dit Ænéas Sylvius, s’il n’eût pas déshonoré sa vieillesse par des dignités ecclésiastiques694
.
Le plus zélé de ses partisans, Louis d’Alleman, cardinal d’Arles, finit à peu près comme lui. Les agitations du concile de Bâle l’avaient dégoûté des affaires ; rentré en grâce auprès du pape, il s’adonna uniquement aux bonnes œuvres et aux soins de son diocèse. Après sa mort, qui arriva au mois de septembre 1450, il se fit des miracles à son tombeau, et le pape Clément VII autorisa dans la suite le culte religieux que lui rendaient les peuples695. On a cessé depuis plus de cent ans de faire son office, et de l’invoquer par des prières publiques dans l’église d’Arles696. L’historien de cette métropole dit que cela est arrivé de son temps ; et M. d’Attichy, évêque d’Autun, en attribue la cause aux éclats que le cardinal d’Alleman s’était permis dans le concile de Bâle, contre le pape Eugène, en faveur du schisme697.
Cependant, comme le décret du pape Clément VII subsiste toujours, et qu’en conséquence il est permis de le révérer comme bienheureux, on ne peut douter que ce prélat ne soit distingué dans les fastes de l’Église. Sur quoi il s’est élevé une sorte de dispute entre plusieurs auteurs, tant français qu’italiens, pour savoir si le cardinal d’Alleman s’est repenti avant sa mort de tout ce qu’il avait fait durant le schisme. Les uns, comme l’historien du bienheureux cardinal Nicolas Albergati, l’auteur du Martyrologe de l’Église gallicane, M. Sponde, M. d’Attichy, sans compter Odoric Rainaldi et une infinité d’autres, prétendent qu’il témoigna un repentir sincère ; qu’il demanda pardon au pape Nicolas ; qu’il expia par les travaux de la pénitence les égarements de sa conduite698.
D’autres soutiennent au contraire qu’il n’existe aucun monument de ce repentir et de cette satisfaction ; que sa sainteté, par conséquent, reconnue à Rome et confirmée par des miracles, a pu compatir avec toutes les démarches faites pour la déposition d’Eugène et l’élection de Félix. Ils n’oublient pas de relever tout cela par des comparaisons étudiées entre les anathèmes lancés par Eugène IV contre ce cardinal, et les éloges que lui a donnés Clément VII.
Or, toute cette question nous paraît quelque chose d’assez inutile. On pourrait bien dire, à la vérité, du cardinal d’Arles, ce qu’un très ancien auteur rapporte d’Amédée lui-même, savoir, qu’il reconnut sa faute, qu’il la confessa et qu’il en fit pénitence699 ; car la conduite était à peu près égale de part et d’autre, et si le cardinal fut un des plus ardents à presser la renonciation du prince, comme le torrent des auteurs le témoigne, il semble qu’il dut être pénétré des mêmes sentiments de pénitence. Mais, encore une fois, il n’est pas nécessaire d’ériger ceci en controverse ; il est très certain que le cardinal d’Arles se réconcilia avec le pape Nicolas V, et qu’il fit cette démarche de bonne foi. Cela dut suffire pour calmer Rome sur sa conduite passée ; et si les actions héroïques, si les miracles sont venus à la suite, il n’en a pas fallu davantage pour diriger le pape Clément VII dans le décret rendu en sa faveur.
Mais ce cardinal agit-il contre ses lumières et contre sa conscience dans la déposition d’Eugène et dans l’élection d’Amédée ? ou bien, par défaut de lumières, par un excès de zèle, crut-il ne rien faire en cela qui fût condamnable ? C’est ce qu’il n’appartient qu’à Dieu seul de pénétrer. Si le cardinal d’Alleman connut la mauvaise route où il s’engageait, il n’y a pas de doute qu’il ne se soit repenti au temps de sa réconciliation, puisqu’il était coupable aux yeux de Dieu. Si le défaut de connaissance, où la qualité singulière de son zèle, l’empêcha de voir le scandale qu’il faisait dans l’Église, il se sera trouvé sans crime au tribunal du souverain Juge. Voilà, ce semble, à quoi il faut s’en tenir sur cette question ; mais il est toujours constant que la déposition d’un pape légitime, consommée par le ministère de sept ou huit évêques, était une œuvre toute contraire aux lois ecclésiastiques, une entreprise pleine de témérité et conséquemment l’élection de Félix n’eut jamais rien de canonique, comme la raison, l’autorité, le sentiment de l’Église gallicane le démontrent à quiconque veut y faire attention.
Concile d’Angers
Nous terminerons l’histoire du concile de Bâle par deux conciles de nos provinces. Les pères de Bâle avaient fort recommandé la célébration de ces saintes assemblées700 la Pragmatique-Sanction était entrée dans les mêmes vues. Pour s’y conformer, l’archevêque de Tours, Jean Bernard, successeur de Philippe de Coetquis, assembla son concile à Angers le 17 juillet de l’année 1448. Il ne s’y trouva avec le métropolitain que quatre évêques en personne ; savoir, ceux de Saint-Malo, du Mans, de Nantes et de Rennes. Ils furent placés en cet ordre, qui était celui de l’ordination ; mais on déclara auparavant que cela ne pourrait préjudicier aux droits de l’évêque de Rennes et de l’évêque du Mans, qui se disputaient la préséance.
Cette assemblée fit dix-sept décrets, dont nous recueillons ici les plus essentiels :
Ceux qui auront obtenu des rescrits apostoliques ne traîneront point leurs parties au-delà d’une journée hors du diocèse ; ceux qui auront été pourvus de quelques dignités dans les chapitres seront tenus de prendre les ordres sacrés, au moins le sous-diaconat, dans l’année, sous peine de perdre leurs bénéfices. Les prêtres réciteront l’Office des morts aux jours qui ne sont pas solennels. On recommande la résidence et le silence dans les offices du chœur. On condamne la fête des Fous, celle du 1er mai, les vacarmes qu’on fait aux secondes noces, les mariages clandestins, les jeux de hasard, le concubinage des clercs et des laïques.
Les prédicateurs n’affecteront point de faire dresser des échafauds pour y prêcher ; ils éviteront aussi les grands éclats, les cris excessifs en prêchant. Défense aux abbés ou prieurs qui ont des prieurés dans leur dépendance, de les dépouiller à la mort des titulaires. Défense encore aux laïques d’usurper la juridiction de l’Église. Le concile entre dans un grand détail sur cela : ce n’est qu’une répétition des statuts tant de fois publiés dans les conciles du quatorzième siècle. Les sentences d’excommunication seront publiées ; elles seront nulles si l’on prévient le terme marqué par les monitions. On ne distribuera point dans la province de nouvelles reliques ; on n’annoncera point de nouvelles indulgences sans la permission des ordinaires ou de leurs grands-vicaires.
Concile de Lyon
L’autre concile fut tenu à Lyon en 1449701 ; et il semble qu’on prit occasion des affaires qui se traitaient avec la cour de Savoie pour faire aussi des règlements de discipline ecclésiastique. Nous remarquons du moins qu’il se trouva plusieurs archevêques dans cette assemblée, et que dans le préambule on annonce des vues générales pour le gouvernement de l’Église gallicane : ce qui dénote une espèce de concile national, composé apparemment des prélats de cette province et de ceux qui négociaient pour l’extinction du schisme. Quoi qu’il en soit, on fit à Lyon dix-huit statuts, dont voici la substance :
Les blasphémateurs seront punis très sévèrement, même en implorant contre eux le secours du bras séculier. On n’ordonnera que le nombre de clercs qui sera nécessaire pour le service de l’église. Ceux des moindres ordres ne laisseront pas d’être examinés sur les matières qui leur conviennent. On s’informera de la conduite de tous ceux qui se présentent pour être ordonnés. On exigera un titre pour les ordres sacrés. On examinera avec soin ceux qui ont été nommés pour posséder des cures. On recommande la modestie dans l’extérieur des ecclésiastiques ; ils porteront la soutane, la tonsure, et jamais ils n’administreront les sacrements sans surplis. Les universités veilleront aussi à la modestie des étudiants. Pour les élections, les clercs concubinaires, la clôture des religieuses, qu’on garde exactement les canons. On n’exigera rien pour la bénédiction des vases sacrés et des ornements d’église. On ne prendra, pour la consécration et la réconciliation des églises et des cimetières, que ce qui est marqué dans le droit. On défend les mariages clandestins, l’abus des indulgences, les prédications et les confessions faites sans l’approbation des ordinaires. Enfin on ordonne de publier et d’observer ponctuellement les décrets des conciles de Constance et de Bâle.
Fin du livre quarante-huitième.
Notes
- [540]
Concil. t. 9, p. 1146 et seq.
- [541]
Comment. Æn. Sylv. de Gest. Basil. Conc. l. 1, p. 5, edit. Basil. 1571, in-fol.
- [542]
Au mois de mars 1439.
- [543]
Concil. t. 9, p. 1152, 1153.
- [544]
Aubery, d’Attichy, Dupin, etc.
- [545]
Comment. Æn. Sylv. l. 1, p. 5, 6.
- [546]
Il y eut une autre séance où parlèrent l’archevêque de Lyon, l’évêque de Burgos, un abbé d’Écosse et Thomas de Courcelles. À la suite de cette relation, Ænéas Sylvius entame une longue dissertation pour montrer que le concile est au-dessus du pape. Du Boulai, Sponde et le continuateur de M. Fleuri mettent cette dissertation sur le compte de Thomas de Courcelles : il est évident, dès les premières lignes, que c’est l’ouvrage d’Ænéas Sylvius.
- [547]
Le cardinal d’Arles dit que saint Athanase était alors prêtre. Il est certain qu’il n’était que diacre au temps du concile de Nicée.
- [548]
Concilium episcoporum est, non clericorum.
- [549]
Le père Thomassin n’en rapporte l’origine qu’à la fin du cinquième siècle ou au commencement du sixième.
- [550]
Comment. Æn. Sylv. l. 1, p. 32.
- [551]
Colluviem istam copistarum.
- [552]
Concil. t. 9, p. 1154.
- [553]
Preuv. des lib. de l’Egl. gall. p. 268, 269.
- [554]
Rainald. 1439, n. 37.
- [555]
Æn. Sylv. p. 38.
- [556]
Gregem copistarum et pedagogorum.
Il semble qu’il faudrait traduire, une troupe de barbouilleurs de papier et de pédants. - [557]
Æn. Sylv. p. 40, 41, 42.
- [558]
Concil. t. 8, p. 1262, et t. 9, p. 1155.
- [559]
Ce Louis de Glandève était évêque de la nomination du concile de Bâle. Il y en avait un autre, nommé Barthélemy de Racoly, que le pape avait donné à cette église, et que le clergé de Marseille portait beaucoup. Barthélemy l’emporta à la fin ; mais, après sa mort, Louis de Glandève fut reconnu évêque.
- [560]
Æn. Sylv. p. 44.
- [561]
Concil. 1. 9, p. 1155.
- [562]
Rainald. p. 1435, n. 6 ; p. 1439, n. 25.
- [563]
Concil. t. 9, p. 1155 et seq.
- [564]
Æn. Sylv. p. 4 et 22.
- [565]
Concil. t. 8, p. 1263.
- [566]
Concil. t. 9, p. 1185 et 1196.
- [567]
Ce patriarche avait été fort molesté par les Vénitiens, qui s’emparèrent même d’une partie de son temporel ; il crut que le pape les protégeait, parce que c’étaient ses compatriotes.
- [568]
Spond. 1439, n. 32.
- [569]
Cet ancien évêque de Vence était Louis de Glandève, dont nous avons parlé. Il avait manqué l’évêché de Marseille, que le pape avait donné à Barthélemy de Racoly : c’est l’occasion de la brouillerie. Le père Noël Alexandre, rapportant ce morceau de Turrecremata, met sur le compte de Louis de La Palu ce qui est dit ici de Louis de Glandève ; et sa narration devient par la inintelligible. La raison ultérieure, c’est qu’il a passé une phrase du texte de Turrecremata.
- [570]
Natal. Alex. t. 7, in-fol. p. 144.
- [571]
Concil. t. 9, p. 1175.
- [572]
Æn. Sylv. p. 45, 46, 47.
- [573]
Pius II, Bulla retract.
- [574]
Concil. t. 8, p. 1265, et t. 9, p. 1158.
- [575]
Rainald. 1439, n. 25.
- [576]
L’une est du 31 mai, et l’autre du 5 septembre.
- [577]
Concil. t. 9, p. 1160.
- [578]
Conc. t. 8, p. 1266, et t. 9, p. 1165.
- [579]
Spond. 1435, n. 12.
- [580]
Conc. t. 9, p. 1161.
- [581]
Le continuateur de M. Fleuri s’est mépris en la plaçant le 23. — Concil. t. 8, p 126 ; et seg et t. 9, p. 1162.
- [582]
Æn. Sylv. l. 2, p. 49.
- [583]
Il était d’une maison très-distinguée en Dauphiné.
- [584]
Les autres électeurs furent, l’évêque de Bâle, l’évêque de Tortose, l’évêque de Viseu, Barthélemy de Provans, de l’ordre de Saint-Antoine ; Conrad de Luzella, abbé d’un monastère de l’ordre de Cîteaux ; Pierre de Cucuphat, de l’ordre de Saint-Benoît ; Derzelaski, archidiacre de Cracovie ; Jean Willer, doyen de Bâle ; Jean de Salzbourg, chanoine de Ratisbonne ; Antoine Arularis, de l’ordre de Saint-Benoît ; Bernard du Bosq, chanoine de Lérida ; Henri de Judæis, docteur ès-lois ; Raymond d’Abiole, chanoine de Terraçone.
- [585]
Concil. t. 8, p. 1273 et seq.
- [586]
Æn. Sylv. p. 54.
- [587]
Concil. t. 9, p. 1164.
- [588]
Æn. Sylv. p. 58.
- [589]
Æn. Sylv. p. 58.
- [590]
Blondus.
- [591]
Poggius.
- [592]
Spond.
- [593]
Æn. Sylv. p. 59.
- [594]
Il y a vingt-deux dans l’édition des actes de Patrice. C’est une faute.
- [595]
Concil. t. 8, p. 1280, 1281, et t. 9, p. 1166 et seq.
- [596]
Æn. Sylv. p. 61 et seq.
- [597]
Concil. t. 9, p. 1170.
- [598]
Concil. t. 8, p. 1281, et t. 9, p. 1168.
- [599]
Concil. t. 9, p. 1169.
- [600]
Concil. t. 9, p. 1167, 1168.
- [601]
Æn. Sylv. de Morib. Germ.
- [602]
Concil. t. 9, p. 1175.
- [603]
Les actes de Patrice marquent encore que la veuve de l’empereur Albert et Albert d’Autriche, frère du nouvel empereur, favorisaient Félix ; mais il semble que c’étaient des sentiments personnels, et que les peuples qui obéissaient à ces princes ne rendaient aucune obéissance à cet anti pape.
- [604]
Spond. ex cod. Vict.
- [605]
Rainald 1440, n. 4.
- [606]
Concil. t. 9, p. 1171.
- [607]
Du Boulai, t. 5, p. 449.
- [608]
Preuv. des libertés de l’Église gallicane, p. 290 et suiv.
- [609]
Les Preuves des libertés de l’Église gallicane disent le 9 septembre. Nous suivons les actes d’Augustin Patrice, qui s’accordent pour la date avec la déclaration du roi Charles VII, qui est du même jour 2 septembre.
- [610]
M. Dupin et le continuateur de M. Fleury disent six autres, tous Français. C’est une méprise : l’archevêque de Palerme était Sicilien.
- [611]
Anecdot. t. 2, p. 1749.
- [612]
Concil. t. 8, p. 1288, et t. 9, p. 1170.
- [613]
Concil. t. 9, p. 1172.
- [614]
Rocch. Pyrrh. in Sicil. sacr. t. 1, p. 165.
- [615]
Concil. Hard. t. 9, p. 1173.
- [616]
Du Boulai, t. 5, p. 450 et seq.
- [617]
Rainald. 1441, n. 9.
- [618]
Concil. t. 9, p. 1175 et 1186.
- [619]
La quarante-troisième session est du 1er juillet 1441 ; la quarante-quatrième, du 10 août 1442 ; la quarante-cinquième, du 16 mai 1443.
- [620]
Concil. t. 9, p. 1144 et 18.
- [621]
Concil. t. 9, p. 166.
- [622]
Concil. t. 9, p 858.
- [623]
Concil. t. 9, p. 1042.
- [624]
Le 22 novembre 1439.
- [625]
Concil. t. 9, p. 434 et 1015.
- [626]
Quand même ces deux prélats n’auraient point souscrit en 1439 au décret ad Armenos, il est toujours certain qu’ils y souscrivirent en 1441, lorsqu’on donna le décret pour les Jacobites ; car ce dernier décret contient celui qu’on avait donné aux Arméniens.
- [627]
Ce cardinal apporta cette raison pour montrer que le canon des saintes Écritures avait été fixé et déterminé au concile de Florence : ce qui prouve bien qu’il regardait ce concile comme œcuménique, puisque la chose était d’une très grande importance.
- [628]
Dissert. X, in hist. eccles. sæc. 15 et 16.
- [629]
Marca de concord.
- [630]
Bossuet, Défens. cler. gall.
- [631]
Arrêt du Conseil d’État, du 16 mars 1738.
- [632]
Manuscrit du collège de Louis-le-Grand.
- [633]
Du Boulai, t. 5, p. 445, 527.
- [634]
Journ. de Charles VII, p. 524, 525.
- [635]
Du Boulai, p. 333.
- [636]
Hist. de Paris, t. 2, p. 831.
- [637]
Du Boulai, t. 5, p. 521.
- [638]
Du Boulai, p. 924.
- [639]
D’Argentré, t. 1, part. 2, p. 240.
- [640]
Du Boulai, t. 5, p. 634.
- [641]
Journ. de Charles VII, p. 56.
- [642]
Matth. de Couci, Hist. de Charles VII, p. 549.
- [643]
Journ. de Charles VII.
- [644]
Matth. de Couci.
- [645]
Ampliss. coll. t. 8, p. 972 et seq.
- [646]
Rainald. 1442, n. 10.
- [647]
Lobin. t. 1, p. 622.
- [648]
Rainald. 1444, n. 13.
- [649]
Le 15 mai 1444.
- [650]
Journ. de Charles VII, p. 524.
- [651]
Lobin. t. 1, p. 614 et suiv.
- [652]
Rainald. 1445, n. 26.
- [653]
Concil. t. 9, p. 1295 et seq.
- [654]
Histoire des archevesques de Rouen, p. 559.
- [655]
Le 8 avril 1444.
- [656]
Marlot. t. 2, p. 720.
- [657]
Annot. sur l’hist. de Charles VI, p. 661.
- [658]
Marlot, t. 3, p. 727.
- [659]
Rainald. 1446, n. 7.
- [660]
Spond. Aubery, etc.
- [661]
Gobel. l. 1, Comment. Pii 2.
- [662]
Monstrelet et Jean Chartier disent 1447, et le père Daniel les a suivis : c’est une faute ; car ces trois auteurs placent ce projet d’accommodement quatre mois avant la mort du pape Eugène ; ce qui reculerait cette mort jusqu’en février 1448 : or, il est certain que ce pape mourut le 23 février 1447, en commençant l’année au 1er janvier. Le Spicilège dit mieux dans l’annonce du même projet, circa an. 1447, c’est-à-dire sur la fin de 1446 (more gallico).
- [663]
Jean Chartier, p. 329.
- [664]
Spicil. t. 4, p. 321.
- [665]
Præfat. Ampliss. coll. t. 8, p. 45.
- [666]
Continuateur de M. Fleury, t. 22, p. 464.
- [667]
Ce n’aurait été en effet que de cette manière-là qu’Eugène aurait pu finir le schisme, depuis l’élection de Félix.
- [668]
Rainald. 1447, n. 15.
- [669]
Concil, t. 9, p. 1311 et seq.
- [670]
Ampliss. coll. t. 8, p. 988.
- [671]
Amed. Pacific. p. 186.
- [672]
Jean Chart. p. 130.
- [673]
Spicil. t. 4, p. 331.
- [674]
Monstrel. vol. 3, p. 4 et suiv. édit. in-fol. de 1595.
- [675]
Jean de Grolée.
- [676]
Jean Chart. p. 131.
- [677]
Guichenon, t. 1, p. 491.
- [678]
Concil. t. 9, p. 1313.
- [679]
Ampliss. coll. t. 8, p. 994.
- [680]
Jean Chart. p. 131.
- [681]
Mémoire inséré au Mercure de France, décembre 1475, premier vol.
- [682]
Jean Chartier, p. 132.
- [683]
Concil. t. 9, p. 1316.
- [684]
Ampliss. coll. t. 8, p. 995 et seq.
- [685]
Jean Chartier, p. 133.
- [686]
Guichenon, p. 491.
- [687]
Jean Chartier, p. 133.
- [688]
Concil. t. 9, p. 1324.
- [689]
Amed. Pacif. Vanderbuch.
- [690]
Guichenon dit le 9 ; c’est une faute qui serait de conséquence ; car Félix se déposa le 7 : d’où il s’ensuivrait qu’il aurait encore parlé et agi comme pape deux jours après sa démission.
- [691]
Concil. t. 9, p. 1334 et seq.
- [692]
Guichenon, t. 1, p. 492. Rainald. 1449, n. 5, 4. Concil. t. 9, p. 1325 et seq. Rainald. 1449, n. 5.
- [693]
Concil. t. 8, p. 1307, et t. 9, p. 1337. Ampliss. coll. t. 8, p. 999. Concil. t. 9, p. 1332.
- [694]
De Europa, c. 42.
- [695]
Gall. Christ. eccles. Arelat.
- [696]
Saxius Primat. Arelat.
- [697]
D’Attichi Flores cardinal. Monod. Amed. Pacif. Guichenon, etc.
- [698]
Garnefelt vita B. Nic. Spond. 1450, martyrol. gall. D’Attichi Flores card.
- [699]
Jannoz. Mannets. in vita Nicol. V, ap. Rainald. 1449, n. 6.
- [700]
Concil. t. 9, p. 1341.
- [701]
Anecdot. t. 4, p. 375 et seq.