Histoire : Livre 46
Histoire de l’Église gallicane tome XVI
Histoire de l’Église gallicane, dédiée à nos seigneurs du clergé, continuée par le père Guillaume-François Berthier, de la Compagnie de Jésus. — Tome seizième : depuis l’an 1415 jusqu’en 1450.
À Paris, chez François Montalant, quai des Augustins ; Jean-Baptiste Coignard, imprimeur du roi ; Hippolyte-Louis Guérin, rue Saint-Jacques ; Jacques Rollin fils, quai des Augustins. M. DCC. XLVII. Avec approbation et privilège du roi.
Avertissement de l’auteur
On avait promis une Dissertation ou Discours préliminaire, pour chaque tome de cette Histoire, à compter depuis le XIIIe. Dans celui-ci qui est le XVIe, il se trouve aussi un Discours : mais, comme on s’est déterminé à le composer sur la Pucelle d’Orléans, on a crû qu’il était nécessaire de le placer à la fin du volume, parce qu’il suppose plusieurs traits de l’histoire de cette héroïne répandus dans le XLVIIe livre. On renouvelle, pour les tomes suivants, la promesse d’y joindre des dissertations ou discours semblables, et l’on fera en sorte qu’ils soient placés à la tête des volumes, comme dans les tomes XIII, XIV et XV. Ce volume-ci se trouve un peu moins ample que les précédents ; ce petit défaut sera réparé par l’étendue des volumes XVII et XVIII qui ne se feront pas beaucoup attendre.
Approbation du censeur royal
J’ai lu par l’ordre de Monseigneur le chancelier les livres XLVI, XLVII et XLVIII de l’Histoire de l’Église gallicane. Tout ce qui s’y trouve attache l’esprit du lecteur et rend l’ouvrage curieux et intéressant. Je n’y ai rien trouvé qui puisse en empêcher l’impression. À Paris ce 10 Avril 1747.
Signé Salmon, docteur de la Maison et Société de Sorbonne.
Permission du R. P. provincial
Je soussigné Provincial de la Compagnie de Jésus en la province de France, suivant le pouvoir que j’ai reçu de notre R.P. général, permets au père Guillaume-François Berthier, de la même compagnie, de faire imprimer un livre intitulé Histoire de l’Église gallicane, tome XVI, qu’il a composé et qui a été vu et approuvé par trois théologiens de notre compagnie. En foi de quoi j’ai signé la présente. À Paris ce 11 mars 1747.
Pierre-Claude Frey, de la Compagnie de Jésus.
Livre quarante-sixième
1415
Condamnation de Jean Huss
Un des principaux objets du Concile de Constance était l’extirpation des hérésies. Le schisme les avait laissé croître et s’étendre, il fallait les détruire en réunissant les membres dispersés de l’Église. On commença par la doctrine de Wicleff et parcelle de Jean Huss.
Le Concile proscrivit la première dans sa VIIIe session. Il répéta l’anathème dans la XVe, et ce fut alors qu’il sévit aussi contre les livres de Jean Huss et contre sa personne.
La dégradation des Saints-Ordres fut le dernier effort de la sévérité ecclésiastique1, mais le bras séculier s’étant saisi du coupable le condamna au feu, et fit exécuter la sentence avec beaucoup d’appareil, le 6 juillet 14152. On croyait intimider les disciples par le supplice du maître ; le contraire arriva. La mort de Jean Huss fut comme le signal de la révolte ; toute la secte prit les armes, donna des combats, remporta des victoires, et les maux qu’elle causa à l’Allemagne durèrent plus d’un siècle.
Le cardinal de Cambrai et Gerson travaillent à cette condamnation
Parmi les Français présents au Concile, le cardinal de Cambrai et le chancelier Gerson furent ceux qui témoignèrent le plus de zèle dans l’affaire de Jean Huss. Le premier était un des commissaires nommés pour instruire le procès3.
Quand on eut bien examiné les propositions et les livres, il conjura l’accusé de prévenir, par une rétractation sincère, le jugement qui le menaçait : il l’assura que soixante théologiens trouvaient sa doctrine contraire à la foi de l’Église, et que tous les pères du Concile la réprouvaient. Il ne put rien gagner sur cet esprit plein de ses idées. Jean Huss soutint toujours qu’il ne pouvait se soumettre sans agir contre sa conscience, et il fit voir jusqu’au milieu des flammes une fermeté qui prouve que l’esprit de ténèbres a aussi ses martyrs et ses héros4.
Pour le chancelier Gerson, il combattit en toute occasion les erreurs de cet hérésiarque, qui le regardait comme un de ses plus grands adversaires, jusqu’à dire dans sa prison, que s’il échappait à la sévérité des juges, il écrirait contre le chancelier de Paris.
Réflexions sur le supplice de cet hérésiarque
Pierre d’Ailly et Gerson, les plus distingués d’alors par la doctrine et la vertu, crurent ne pas violer le droit des gens en abandonnant ainsi Jean Huss à la rigueur des lois, malgré le sauf-conduit qu’il avait de l’empereur. Tout le Concile de Constance en jugea de même. Sans entamer ici une dissertation qui nous écarterait trop de notre sujet, il nous suffira de faire remarquer que Jean Huss était venu à Constance pour y être jugé5, comme il le publia lui même avant son départ de Prague6 ; que l’empereur prétendit ne lui donner le sauf-conduit que sous cette condition (c’est ce que Sigismond déclara à Jean Huss, durant l’instruction du procès7) ; que le pape et le Concile le voyant dogmatiser dès les premiers jours de son arrivée à Constance, furent en droit de le faire arrêter, soit pour l’empêcher de séduire les esprits, soit parce qu’il passait les bornes de la liberté qui lui avait été accordée par le sauf-conduit8. Enfin, comme Jean Huss tâcha de se soustraire par la fuite à la vigilance du Concile9, on crut qu’il ne méritait plus qu’on lui gardât la foi promise après l’avoir violée lui-même le premier.
Condamnation de Jérôme de Prague
Quant à Jérôme de Prague, le plus fameux d’entre les Hussites, il y a encore moins à se récrier contre la sévérité du jugement qu’il subit à Constance. Il n’eut jamais de sauf-conduit, ni de l’Empereur ni du Concile ; et celui qu’on avait voulu lui donner portait expressément cette clause : sauf la justice et les intérêts de la foi.
Il était venu à Constance pour y défendre Jean Huss ; mais ne s’y croyant pas en sûreté, quand il vit son maître dans les fers, il reprit furtivement le chemin de la Bohême. On l’arrêta sur la route, on le ramena au Concile ; il y fut examiné, interrogé, convaincu d’avoir adhéré à Wicleff et à Jean Huss. L’appareil du supplice l’intimida ; il abjura ses erreurs, mais bientôt après il rétracta son abjuration, il préconisa Jean Huss et sa doctrine ; ce qui le conduisit enfin au bûcher où il finit ses jours le 30 mai 141610.
Durant son Procès, il se trouva aussi en compromis avec le chancelier Gerson, qui lui reprocha d’avoir troublé autrefois l’Université de Paris, en proposant des questions erronées sur les idées et sur les Universaux11. Des docteurs de Cologne et de Heidelberg l’accusèrent de même d’avoir enseigné des erreurs et scandalisé les peuples ; mais ce qui acheva de le perdre fut, comme nous venons de dire, la profession ouverte qu’il fit des sentiments de Wicleff et de Jean Huss ; à l’exception toutefois de l’article qui concerne le sacrement de l’Eucharistie : car il déclara qu’il s’en tenait à la foi de l’Église, touchant la présence réelle et la Transsubstantiation ; persuadé, ajouta-t-il, qu’il faut plutôt croire saint Augustin et les autres pères, que Wicleff et Jean Huss12. Ce qui prouve assez bien, ce semble, que ce dernier n’était pas si orthodoxe sur l’Eucharistie que certains auteurs modernes l’ont avancé.
Affaire de Jean Petit
Tandis que les pères de Constance dressaient leurs procédures contre les deux hérésiarques de Bohême, ils songèrent aussi à l’affaire du docteur Jean Petit, matière qui intéressait particulièrement l’Église de France et les Français membres du Concile. Nous avons vu que les députés de l’Université de Paris avaient été chargés, en partant pour Constance, d’y soutenir fortement la condamnation déjà portée contre la doctrine du tyrannicide ; mais au commencement de l’année 1415, la paix s’étant faite entre le roi et le duc de Bourgogne, ces deux princes chargèrent leurs ministres au Concile de ne point se déclarer parties, et d’éviter toute procédure où le nom de leurs maîtres pourrait être intéressé13.
Lettre du duc de Bourgogne à la Nation de France
Le duc de Bourgogne fit plus ; il écrivit le 15 mai aux prélats et aux docteurs de la Nation de France, pour les rassurer sur les bruits qu’on répandait au désavantage de sa personne et de sa foi. Il leur déclarait qu’étant de la très-illustre maison de France, et fils d’un prince très-zélé catholique, il avait toujours fait profession de croire sincèrement tout ce que l’Église enseigne ; qu’à l’égard de la doctrine dont on le disait protecteur, il n’était pas assez habile pour savoir si elle contenait des erreurs, qu’il ne pouvait être censé coupable dans une matière qui surpassait la capacité ; mais qu’il croyait ne se pas tromper, en assurant que tout ce qu’on avait dit de lui venait de la passion et de la haine ; que l’amour de la religion n’y avait aucune part, et que les auteurs de ces discours ne cherchaient qu’à rallumer le feu de la guerre civile en France. Au reste, ajoutait-il, ce qu’on devrait bien examiner, c’est si la proposition contre laquelle on se récrie tant14, est véritablement de Jean Petit, si ce n’est pas plutôt une pièce fabriquée à Paris, pour avoir occasion de censurer et de condamner, et quand elle se trouverait être l’ouvrage de ce docteur, quand elle contiendrait les erreurs qu’on lui reproche, devrais-je en être responsable, n’en ayant été ni auteur ni complice, n’ayant jamais voulu blesser la foi dans aucun de ses articles ?
Sur la fin de sa lettre, le duc demandait deux choses : la première qu’on punît sévèrement ceux qui avaient calomnié sa conduite et sa foi. La seconde qu’on ne décidât rien contre Jean Petit, sans avoir pris l’avis de ses ambassadeurs, afin d’apprendre d’eux ce qu’il y aurait de vrai ou de faux dans les pièces qui seraient produites au procès.
Martin Porée, évêque d’Arras, premier ambassadeur du duc de Bourgogne
Celui qui rendit la lettre et qui tenait le premier rang parmi les envoyés de ce prince était Marcin Porée,évêque d’Arras, et religieux de l’ordre de Saint-Dominique. Son mérite et le talent des affaires l’avaient produit à la cour15 ; il fut d’abord confesseur de Jean, comte de Nevers, du vivant de Philippe son père, et après la mort de celui-ci, Jean étant devenu duc de Bourgogne, le fit évêque, en lui conservant toujours une place très-distinguée dans son Conseil. Ce prélat assista au Concile de Pise, puis à celui de Constance, où il soutint vivement les intérêts de son maître et de son bienfaiteur. Les démêlés qu’il eût à ce sujet avec le chancelier Gerson en sont la preuve.
Gerson proteste contre la lettre de ce prince
Dès que la lettre du duc de Bourgogne eut été lue dans l’assemblée de la Nation de France, tenue le 26 mai, Gerson protesta contre elle et en demanda justice au Concile ; mais, pour garder les ordres qu’il avait reçus de la cour, il dit qu’il ne protestait encore que comme simple particulier, se réservant à le faire au nom du roi et de l’Université, si la chose était jugée nécessaire. Pierre de Versailles, religieux bénédictin, et l’un de ses collègues d’ambassade, se joignit à lui et fit la même protestation ; sur quoi l’évêque d’Arras, Martin Porée, assisté de Pierre Cauchon, vidame de l’Église de Reims, aussi ambassadeur du duc de Bourgogne, déclara au nom de son maître qu’il se soumettait pareillement au Concile, et qu’il lui demandait justice. C’était aller plus loin que Gerson, c’était même passer les ordres du prince qui n’avait pas voulu qu’on le mit en cause, c’est à-dire, qu’on publiât aucune procédure en son nom.
Démêlé entre Martin Porée et le chancelier Gerson
Cependant bientôt après, l’évêque prétendit s’être tenu exactement dans les bornes de ses instructions, et il accusa le chancelier de n’avoir pas gardé les siennes16. Car, comme Gerson eut osé déférer aux commissaires du Concile, les IX propositions extraites du plaidoyer de Jean Petit et condamnées par l’évêque de Paris, Martin Porée dit que le duc son maître avait appelé de ce jugement à celui du Saint-Siège17 ; que néanmoins, pour ne point interrompre la grande affaire de l’union de l’Église, et pour obéir aux volontés des cours de France et de Bourgogne, qui avaient défendu à leurs envoyés respectifs de se faire parties dans le procès de Jean Petit, l’appel interjeté par le duc n’avait point été relevé en son nom ; que les ambassadeurs de ce prince s’étaient tenus jusqu’à présent comme en suspens sur l’article en question, et qu’ils voulaient toujours se comporter de même, tant qu’ils ne seraient point forcés de prendre une autre conduite : tout cela, nonobstant les grandes et fréquentes atteintes que le chancelier Gerson avait données au plan dont on était convenu dans les deux cours.
Treizième session du Concile de Constance
Cette espèce d’altercation entre l’évêque et le chancelier se passa le 7 juin, et huit jours après, le Concile tint sa XIIIe session où la communion sous les deux espèces fut supprimée à cause des inconvénients, et des erreurs récentes de Wicleff et de Jean Huss18. On y augmenta aussi le nombre des commissaires établis juges des questions de foi. Sous ce nom étaient compris tous les démêlés dogmatiques, qu’on avait déférés au Concile ; et l’affaire de Jean Petit était de ce nombre.
On augmente le tribunal des causes de la foi
Il y avait déjà un bureau de douze personnes préposées à l’examen de ces sortes de questions ; les Français demandèrent qu’il fût composé de vingt commissaires ; savoir, quatre cardinaux qui en étaient comme les présidents, et quatre députés de chaque Nation faisant le nombre de seize personnes19. Leur motif en cela était, dit-on, de faire condamner plus aisément le duc de Bourgogne comme hérétique. Les commissaires français furent l’évêque de Genève, les abbés de Jumièges et de Clairvaux avec le docteur Ursin de Talevande ; sans compter le plus illustre de tous, qui était le cardinal de Cambrai, Pierre d’Ailly ; mais celui-ci fut récusé par l’évêque d’Arras, comme extrêmement suspect au duc de Bourgogne. C’est qu’il était l’ami de Gerson, après avoir été son maître au collège de Navarre. Aussi s’accordaient-ils parfaitement pour la condamnation de la doctrine du tyrannicide20 ; et le cardinal de Cambrai avait d’ailleurs un ressentiment personnel contre la mémoire de Jean Petit, qui avait voulu le faire exclure de l’Université, dans le temps des disputes sur la soustraction d’obédience, par rapport au pape Benoît ; car le docteur Petit prétendait que Pierre d’Ailly était fort attaché à ce pontife, et qu’on ne devait plus le souffrir dans un corps déclaré pour la soustraction21. D’Ailly devenu cardinal et commissaire, n’avait point oublié ce trait, et joignant ses indispositions particulières au zèle de la bonne doctrine attaquée par Jean Petit, il portait tous les coups qu’il pouvait à la réputation de ce docteur ; il poursuivait en ennemi tous les principes contenus dans l’Apologie du duc de Bourgogne.
Envoyés du duc de Bourgogne puissants à Constance
Il est aisé de s’apercevoir, en lisant toutes les pièces de cette importante controverse, que les envoyés de ce prince étaient fort puissants à Constance. Après avoir récusé le cardinal de Cambrai, ils présentèrent des requêtes qui exprimaient leurs désirs par rapport à la doctrine et à la personne de Jean Petit22. On sent même qu’ils y traçaient aux commissaires la forme du jugement qu’on attendait d’eux : par exemple, la première des requêtes qui est anonyme contenait que la sentence de l’évêque de Paris et de l’Inquisiteur devait être déclarée nulle avec tout ce qui s’en était ensuivi23 ; que l’on ferait sagement de laisser les propositions de Jean Petit dans l’état de probabilité ou elles se trouvaient ; qu’il était à propos d’imposer silence sur cela à l’évêque, à l’Inquisiteur et à Gerson, et que ce dernier devait être condamné à faire satisfaction au duc de Bourgogne pour l’avoir diffamé d’une manière si odieuse. Du reste, il était dit qu’on ne s’opposait point à la condamnation de la proposition générale, conçue en ces termes : Tout Tyran peut et doit être mis à mort par son vassal ou son sujet, de quelque manière que la chose se fasse, soit par flatterie, soit par embûches, nonobstant tout ferment et confédération quelconque, et sans attendre la sentence du supérieur. Mais en abandonnant cet article, on exigeait que le Concile expliquât clairement la condamnation qu’il pourrait en faire.
Suppliques des partisans de ce prince
Une autre supplique, qui était des abbés de Cîteaux et de Clairvaux, aussi ambassadeurs du duc de Bourgogne, indiquait les tempéraments dont il faudrait se servir, pour modifier la condamnation du précédent article24. C’était de déclarer que, par sa sentence, le Concile ne voulait porter aucun préjudice à l’honneur de qui que ce fût, soit mort, soit vivant, avec défense expresse d’attribuer la proposition à personne, si ce n’est qu’on pût l’en convaincre dans une procédure juridique. Ces deux envoyés ajoutaient qu’à l’égard des autres propositions, il ne fallait point entreprendre de les censurer, puisqu’il y avait des docteurs qui les regardaient comme probables, et que d’ailleurs on n’en connaissait point l’auteur. Mais ce sera assez, disaient-ils, de faire défense à tous les fidèles de les soutenir ou de les combattre en public. Car de cette manière on évitera le scandale, et la paix ne sera point altérée.
Une troisième requête25, beaucoup plus mesurée, et qui se trouve sous le nom du procureur général de Cluny, disait que le Concile devait revoir la sentence de l’évêque de Paris, et la réformer, en ce qu’il y remarquerait de défectueux ; qu’il devait aussi rappeler à l’examen les VIII propositions26 attribuées à Jean Petit, afin de prononcer ensuite sur la qualité de ces articles ; qu’il fallait laisser une pleine liberté au chancelier Gerson et à ses adhérents, de présenter au Concile tous les écrits qu’ils voudraient ; mais que le chancelier et ses adhérents seraient aussi obligés de procurer la réparation de l’honneur du duc de Bourgogne et de Jean Petit ; c’est-à-dire, d’effacer les mauvaises impressions que la procédure avait fait naître contre eux. Apparemment, ce dernier article supposait pour condition qu’après l’examen fait par les commissaires, la doctrine de Jean Petit et la conduite du duc de Bourgogne seraient déclarées exemptes de tout reproche et de toute censure.
Requête de Martin Porée
Requête de l’évêque d’Arras prit un ton beaucoup plus haut que tous ses collègues d’ambassade27. Il ne se contenta pas de présenter le 25 juin un mémoire fort vif, où il reprochait au chancelier Gerson d’avoir dénoncé les articles de Jean Petit, jusqu’à sept fois en quinze jours, quoique sa qualité d’ambassadeur de France l’obligeât, suivant ses instructions, de ne faire aucune démarche publique ; le prélat joignit à cette pièce un projet de sentence telle qu’il la demandait au Concile28. C’était la formule d’un acte qui cassait toutes les procédures faites à Paris contre Jean Petit, avec défense à qui que ce fût d’inquiéter jamais personne, soit durant sa vie, soit après la mort au sujet de cette doctrine. Cependant, pour paraître donner quelque chose à l’édification des fidèles, il y était dit que le Concile, sans juger erronés les articles compris dans la dénonciation, défendait de les enseigner publiquement.
On ne sait comment le Concile souffrait qu’on osât ainsi lui faire la leçon. Peut-être que ces sortes d’écrits ne passaient point jusqu’à lui, et que le recueil en a été dressé sur les mémoires secrets des ambassadeurs. Quoi qu’il en soit, les partisans du duc de Bourgogne faisaient tous leurs efforts pour faire disparaître tout le corps de délit contenu dans cette affaire, mais l’empereur prit à cœur d’obtenir au moins du Concile la condamnation de l’article qui faisait le fond du plaidoyer de Jean Petit.
L’empereur demande la condamnation du principal article de Jean Petit
La cour impériale avait conçu des soupçons du duc de Bourgogne, parce que celui-ci était accusé d’avoir conspiré avec le duc d’Autriche, avec comte de Savoie, et avec le pape Jean XXIII, pour faire arrêter Sigismond à son passage par la France29, quand il irait à Nice en Provence où devait se rendre le pape Benoît (Pierre de Lune)30.
La connaissance de cette intrigue était venue aux oreilles de l’empereur par des aveux indiscrets que lui avait fait le duc d’Autriche ; en mettant aussi de la partie le duc, Louis de Bavière, frère de la reine de France. Ce dernier se justifia auprès de Sigismond ; les partisans du duc de Bourgogne voulurent faire la même chose en faveur de ce prince, mais il resta des nuages dans l’esprit de l’empereur, et son ressentiment se manifesta par l’attention qu’il eût à combattre la doctrine de Jean Petit.
Sigismond préparait alors son voyage de Nice ; il signifia au Concile qu’il ne se mettrait en route qu’après la conclusion de l’affaire du tyrannicide31 ; et comme au bout de quelques jours, il vit qu’on se tenait assez dans l’indifférence sur cet article, il se retira mécontent à quelques lieues de Constance. Il fallut donc absolument procéder à une sentence juridique.
Sessions XIV et XV du Concile ; condamnation du principal article de Jean Petit
L’empereur revint au Concile pour être témoin de l’abdication du pape Grégoire XII, qui se fit par l’organe du seigneur de Rimini, Charles Malatesta, dans la session XIVe, tenue le 4 juillet32. La XVe session fut célébrée deux jours après, et à la suite du jugement sévère qu’on y porta contre la doctrine et la personne de Jean Huss, le Concile condamna cette proposition : Tout Tyran peut être mis à mort par son vassal ou son sujet, soit par flatterie, soit par des embûches, nonobstant tout serment ou confédération quelconque, et sans attendre l’ordre du supérieur.
Il fut déclaré qu’elle était erronée dans les mœurs et dans la foi ; hérétique, scandaleuse, séditieuse, propre à induire au mensonge, au parjure et à la trahison ; que tous ceux qui la soutiennent sont hérétiques, et qu’ils méritent d’être punis selon la rigueur des lois. Voilà tout ce qui fut défini sur cette matière ; on ne fit point mention des neuf articles tirés de l’Apologie ; sans doute pour ménager le duc de Bourgogne ; mais ce tempérament ne contenta aucun des deux partis.
Aucun des deux partis ne paraît content de la décision du Concile
Le chancelier Gerson et les zélés Français présents au Concile, auraient voulu qu’on eut sévi contre toute la doctrine de Jean Petit ; l’évêque d’Arras et ceux de la faction bourguignonne n’approuvaient pas que la sentence portée contre la proposition générale, se présentât d’une manière si absolue. Ils y auraient souhaité des modifications, et ils les avaient indiquées dans leurs requêtes. Cela fit que les procédures recommencèrent de part et d’autre avec plus de vivacité qu’auparavant. Gerson s’attacha à poursuivre la condamnation des IX articles, il publia à ce sujet un long mémoire qui ajoutait de nouvelles raisons à celles qu’on avait produites à Paris, contre la doctrine de Jean Petit ; et comme il voulait quelque chose de plus précis que le décret du 6 juillet, il requit qu’on en publiât un autre pour mettre, disait-il, la foi en sûreté33.
Nouveaux démêlés entre les partisans de Jean Petit et ses adversaires
Quatre docteurs de Paris sollicitèrent la même chose, insistant toujours sur les intérêts de la foi34 : c’est ce qui fit naître une querelle incidente et très-vive entre les partisans du duc de Bourgogne et les partisans les adversaires de Jean Petit. Le chancelier Gerson avec ses collègues, soutenait constamment que les IX propositions donnaient atteinte aux vérités de la foi ; l’évêque d’Arras et les envoyés de Bourgogne prétendaient le contraire ; et les deux arguments qui faisaient le fort de leurs preuves, c’était premièrement, que l’évêque de Paris n’aurait pas pu les condamner, si ç’avait été une matière de foi ; la connaissance d’une cause comme celle-là, étant par elle-même réservée au Saint-Siège, ou au Concile général. C’était en second lieu, que Gerson avait altéré, tronqué, falsifié ces articles, en les séparant du corps de l’Apologie35. Ces raisons engageaient donc dans de nouvelles controverses, dont la première était un point de droit : savoir, si l’évêque de Paris avait pu s’ingérer dans un jugement qui concernait la foi ; et l’autre était un fait : savoir, si le texte de l’Apologie était conforme aux extraits qu’en avait produit Gerson.
Gerson montre qu’il appartient aux évêques de juger de la foi.
Ce docteur entreprit de résoudre le premier article, en faisant voir par des exemples et par des autorités, qu’il appartient aux évêques de juger de la foi dans leur diocèse36. Il rappela à ce sujet l’approbation que le Concile de Constance avait donnée depuis peu aux sentences des archevêques de Cantorbéry et de Prague, contre les erreurs de Wicleff et de Jean Huss ; si ces prélats, dit-il, avaient passé leurs pouvoirs, le Concile, au lieu de les approuver, n’aurait-il pas plutôt condamné leurs démarches ? Gerson cita encore le mémoire présenté par la Faculté de Théologie de Paris au pape d’Avignon Clément VII dans le temps des procédures contre Jean de Montson. Cette pièce en effet contient des principes très-lumineux sur l’autorité des évêques dans toutes les matières qui concernent la foi. Enfin le chancelier fit voir que les censures épiscopales avaient étouffé plus d’hérésies dans leur naissance, que les décisions émanées du Saint-Siège et des Conciles généraux37.
Nous ne trouvons point la réponse de ce docteur à la question de fait : savoir, si les IX propositions condamnées à Paris, comme étant du plaidoyer de Jean Petit, étaient véritablement conformes au texte de cet ouvrage. Apparemment, les difficultés qu’on faisait sur cela, ne pouvaient passer que pour des chicanes manifestes ; mais les réponses du chancelier à la question de droit, furent vivement assaillies par un adversaire qui savait toutes les subtilités de l’école. C’était Jean de la Roche, religieux de Saint-François, et docteur de Toulouse. Quelque intérêt temporel l’attachait peut-être au duc de Bourgogne, et les anciennes rivalités des Toulousains contre l’Université de Paris, avaient pu lui inspirer ce feu de controverse avec lequel il attaqua Gerson38.
Plaidoyer de Jean de la Roche contre Gerson
Jean de la Roche, reprenant tout le mémoire du chancelier, prétendit donc détruire les raisons qui y étaient détaillées en faveur du jugement rendu par l’évêque de Paris. Il reconnut à la vérité que les évêques pouvaient porter des sentences doctrinales, qu’ils pouvaient déclarer que telle proposition avait été condamnée par l’Église, et que celui qui la soutenait opiniâtrement était hérétique ; mais il nia formellement qu’aucune personne, inférieure au pape ou au Concile général, pût condamner aucune proposition comme hérétique ; et pour réfuter l’exemple des archevêques de Cantorbéry et de Prague, il remarqua que ces deux prélats étaient délégués du Saint-Siège, l’un comme légat né en Angleterre, et l’autre comme chargé particulièrement de l’affaire de Wicleff et de Jean Huss39.
Pour expliquer le mémoire publié par l’Université de Paris en 1388, il dit que l’autorité judiciaire qu’on y reconnaît dans les évêques, en ce qui concerne la foi, ne s’étend qu’aux matières déjà décidées, et non à celles dont le Saint-Siège ou le Concile général n’ont point encore parlé. Pour répondre à l’usage de l’Église, qui fait voir que les évêques ont souvent étouffé les hérésies naissantes ; il soutint encore que cela ne s’est jamais vu, sinon quand ces hérésies touchaient des points déjà définis.
On sent combien cette solution est fausse et frivole. Ce théologien confond partout l’autorité judiciaire subordonnée avec celle qui tient le premier rang dans l’Église. Tout évêque a la première ; le pape, le Concile général et l’Église dispersée possèdent respectivement l’autre. Si un évêque prononce mal à propos sur la foi, il a pour supérieur le pape, le Concile général et l’Église dispersée, qui pourront réformer son jugement40 ; mais il n’en est pas moins vrai qu’en première instance, tout évêque dans son diocèse est en droit de prononcer sur toutes matières de foi, même sur celles qui n’auraient point été agitées auparavant. Voilà ce que le docteur Jean de la Roche ne comprenait pas ; et faute de le comprendre, il remplit son mémoire de propositions ambiguës et de sophismes.
On attaque quelques propositions de Gerson
Cependant on prépara contre le chancelier Gerson une attaque qu’on crût être plus pressante, par ce qu’elle le mettait lui-même en cause. L’évêque d’Arras recueillit de ses ouvrages vingt-deux propositions, dont il fit la matière d’une dénonciation au tribunal des commissaires. Elles étaient toutes rangées selon l’ordre des traités d’où on les avait tirées ; et à la fin de chacune, on voyait un projet de censure, avec un abrégé des raisons qui devaient faire condamner cette doctrine.
Le mémoire fut présenté le 20 octobre ; il contenait vingt-cinq articles, mais de ce nombre deux étaient attribués à Pierre de Versailles, et un au cardinal de Cambrai. C’étaient avec Gerson les chefs du parti opposé au duc de Bourgogne et à Jean Petit. Le chancelier n’eut pas de peine à se défendre de cette accusation ; ce qu’on lui reprochait était controuvé ou pris dans un mauvais sens ; il donna les vraies notions de tout ; ce qui n’empêcha pas Jean de la Roche de faire encore des apostilles à ses réponses, toujours en style scolastique, et d’une manière trop subtile pour persuader des juges attentifs et de bonne foi41.
On en défère une du cardinal de Cambrai
On voyait parmi les vingt-cinq articles dénoncés aux commissaires, une proposition du cardinal de Cambrai, qui disait que les principes de la foi roulent sur les principes de la Loi naturelle, et la dénonciation de cet article était encore une chicane, puisqu’il est très vrai, comme le remarqua Gerson, que les principes de la Loi naturelle, contenus dans le Décalogue, concourent avec les principes de la foi. Cependant toute injuste qu’était l’accusation, elle fondait un commencement de procédure contre le cardinal ; les autres prélats du sacré Collège parurent vouloir se déclarer pour lui ; mais le redoutable Martin Porée fit encore face de ce côté-là42 ; il leur représenta qu’ils exposaient leur réputation en matière de foi, s’ils se faisaient parties pour un de leurs confrères accusé d’erreur ; que la dignité de cardinal ne mettait personne à couvert d’une censure méritée ; que s’ils se faisaient les défenseurs du cardinal de Cambrai, jusqu’à suivre ses vues dans la condamnation des propositions attribuées à Jean Petit, ils couraient le risque de s’attirer le ressentiment de plusieurs grands princes, de qui ils dépendaient pour leurs bénéfices et pour leurs terres.
Le cardinal attaque de plus en plus la doctrine du tyrannicide
Le cardinal de Cambrai, extrêmement piqué de la plainte donnée contre lui, se prépara de plus en plus à combattre les IX fameux articles qui faisaient le corps de la doctrine du tyrannicide. Il ne pouvait plus donner sa voix avec les autres commissaires, nommés pour l’examen de cette cause, parce qu’il avait été récusé par l’évêque d’Arras ; mais il pouvait encore requérir et présenter des mémoires, comme simple docteur en théologie43. Il fit donc signifier au tribunal de la commission le 8 novembre, qu’il était persuadé que chacune des IX propositions devait être proscrite comme donnant atteinte à la foi, et que la condamnation déjà faite de l’article principal, obligeait à étendre la censure aux autres propositions, qui n’en étaient que des corollaires ; si ce n’est que plusieurs d’entre elles énonçaient des circonstances qui les rendaient encore plus condamnables. Il entrait sur cela dans un détail de preuves, dont les deux préceptes divins : vous ne tuerez point ; vous ne commettrez point de parjure, faisaient la base et le fondement.
Martin Porée écrit contre Pierre d’Ailly
L’évêque d’Arras ne manqua pas d’écrire contre ce mémoire. Il entreprit de le réfuter pied à Martin Porte pied à pied ; il tâcha de donner un sens raisonnable aux IX articles de l’Apologie44. Le docteur Jean de la Roche qui poussait toujours plus loin qu’un autre et les dénonciations et les requêtes, demanda de son côté que le cardinal de Cambrai fut entièrement exclus de la connaissance de cette affaire, et qu’on ne différât plus de prononcer contre le jugement rendu par l’évêque et l’Inquisiteur de Paris45.
Tout le reste de cette année, on ne fit que proposer aux commissaires des modèles de décrets. On en trouve sous le nom des cardinaux de Saluces et de Viviers, et sous celui du patriarche d’Antioche ; sans compter ceux de l’évêque d’Arras et de ses associés, dont tous les termes étaient favorables au plaidoyer de Jean Petit, et à la cause du duc de Bourgogne46.
On osa même encore dresser une formule de définition qu’on espérait faire passer dans une des sessions du Concile ; mais elle fut rejetée, et sur l’affaire du tyrannicide, le Concile en corps ne porta jamais d’autre jugement que celui dont nous avons parlé ci-dessus.
Supériorité de crédit dans les partisans du duc de Bourgogne
À cela près, les partisans du duc de Bourgogne eurent une grande supériorité à Constance ; presque tout le tribunal de la commission leur était du favorable, et toutes les démarches qu’ils firent pour hâter la suppression du jugement rendu à Paris, eurent un succès complet. Au contraire, le parti le meilleur et le plus sage, qui était celui du cardinal de Cambrai, de Gerson, de Pierre de Versailles, et en général de tous les bons Français, fut durant plusieurs mois dans une sorte de discrédit, causé par une multitude de circonstances, toutes plus désavantageuses les unes que les autres.
Contrariétés qu’éprouvent Gerson et les autres adversaires de Jean Petit
Gerson et ses collègues étaient venus au Concile, avec l’ordre de poursuivre la condamnation de Jean de la doctrine de Jean Petit ; et bientôt après le roi suspendit à cet égard l’effet de leurs Instructions. C’était déjà les laisser dans un état d’incertitude et de défiance très désagréable à des envoyés. Gerson avait eu l’approbation du plus grand nombre des docteurs de Paris, au temps des premières procédures contre la doctrine du tyrannicide ; et dès qu’il eut trouvé des contradicteurs à Constance, une partie de cette Université s’éleva contre lui ; la faculté de droit et la Nation de Picardie le désavouèrent authentiquement, et furent même d’avis de venger sur lui le déshonneur causé au duc de Bourgogne47.
Gerson et les autres ambassadeurs de France avaient commencé au Concile le procès contre Jean Petit, dans un temps où le parti bourguignon recherchait les bonnes grâces du roi ; mais les nouveaux malheurs de la France, et le succès des armes anglaises en ce royaume, firent renaître dans le cœur du duc de Bourgogne toute sa fierté, et sa mauvaise humeur contre le gouvernement du roi Charles VI. Par la même raison, le nombre de ses partisans augmenta dans la ville de Constance, et le crédit de ses adversaires, dont Gerson était le chef, diminua d’autant. Il faut ajouter à cela le départ et l’absence de l’empereur, qui laissa le champ libre aux Bourguignons, tandis qu’il ménageait au loin la paix et la réunion de l’Église. Enfin, il y avait un levain de mécontentement dans les commissaires contre l’évêque et l’Inquisiteur de Paris, parce qu’ils avaient refusé de reconnaître l’autorité de ce tribunal, et qu’ils s’étaient contentés de nommer un procureur à Constance, pour signifier cette récusation48.
Les commissaires nommés par le Concile cassent la sentence portée par l’évêque de Paris contre les neuf articles de Jean Petit
Ce fut donc le 15 janvier 1416. que les commissaires rendirent leur jugement solennel ; il fut prononcé au nom des cardinaux des Ursins, de Florence et d’Aquilée, qui étaient à la tête de ce bureau. Après une déduction historique des procédures, il est déclaré dans l’acte, que tout ce qui s’est fait à Paris sur la matière présente, a été nul, et que comme tel, on le casse et on le réprouve49. Du reste, il n’est mention d’aucune peine, soit contre Gerson et les autres accusateurs, soit contre l’évêque de Paris et l’Inquisiteur ; et la sentence dit expressément qu’elle ne statue rien sur les dépens faits dans la poursuite de ce long démêlé. Comme ce jugement ne touchait point l’affaire au fond, et qu’il n’était point émané d’un Concile général, ce n’en fut pas assez pour terminer le différend. Après la sentence, on plaida pour et contre les propositions de Jean Petit, comme si la matière eut été toute récente ; mais les adversaires des neuf articles se trouvèrent plus appuyés qu’ils n’avaient été jusqu’alors. On verra dans la suite les principales scènes de ces nouveaux combats. Il est temps de reprendre quelques autres événements qui nous intéressent dans l’histoire du Concile de Constance.
Abdication du pape Grégoire XII
Nous avons dit que la quatorzième session fut employée à l’abdication du pape Grégoire XII50. Cela se fit avec des circonstances que nous devons du moins indiquer. Grégoire commença par convoquer et autoriser le Concile de Constance ; sa bulle de convocation fut lue dans l’assemblée des pères. On déclara les deux obédiences unies, et ne faisant plus désormais qu’un même corps ; on abolit toutes les censures publiées de part et d’autre ; on confirma tous les actes du pontificat de Grégoire ; on le reçût lui et ses cardinaux parmi les autres membres du Sacré Collège. Après quoi, le seigneur de Rimini, Charles de Malatesta, chargé de la procuration du pontife, renonça pour lui et en son nom à tous les droits qu’il prétendait à la dignité papale. Ce qui fut reçu de l’empereur et de tout le Concile avec les plus grandes démonstrations de joie.
Efforts de l’empereur Sigismond pour amener Pierre de Lune à la cession
Il ne restait plus qu’à faire entrer dans les voies de l’union, le plus ancien de tous les prétendants, le fameux Benoît XIII (Pierre de Lune), qui était encore reconnu en Espagne, sa patrie51. L’empereur Sigismond avait pris des engagements pour s’aboucher en personne avec ce prétendu pontife, et avec le roi d’Aragon son protecteur. Ce projet commença à s’exécuter au mois de juillet de l’année 141552.
Seizième session du Concile
Le Concile dans sa seizième session, datée du 11 du même mois, nomma quatorze personnes pour accompagner Sigismond durant son voyage53. Le chef de cette compagnie était l’archevêque de Tours, Jacques Gelu, qui fut depuis un des électeurs du pape Martin V54. Il eut lui-même quelques voix pour le souverain pontificat ; mais toute sa fortune se termina dans la suite à passer de l’archevêché de Tours à celui d’Embrun, qu’il gouverna avec beaucoup de sagesse et d’édification.
Dix-septième session du Concile
Le Concile de Constance avait fort à cœur que le voyage de l’empereur eût tout le succès qu’on en espérait. Dans cette vue, il employa sa dix-septième session, tenue le 15 juillet, à régler tout ce qui pouvait concerner cette importante démarche55. Il ordonna, pour chaque semaine, jusqu’au retour de Sigismond, une Procession générale et une messe solennelle, avec cent jours d’Indulgence pour ceux qui y assisteraient. Mais parce qu’il falloir surtout pourvoir à la sûreté de l’Empereur, et de ceux qui l’accompagneraient dans le voyage, les pères décernèrent la peine d’excommunication, et la privation de toute dignité contre toute personne qui les inquiéterait en allant, ou dans le retour56. Cette précaution fut jugée nécessaire, parce que Sigismond avait des ennemis puissants, entre autres les ducs de Bourgogne et d’Autriche, et indépendamment de cela, le Concile avait eu depuis peu à se plaindre d’une violence contre quelques-uns de ses membres, envoyés à la cour de France, pour y annoncer la déposition du pape Jean XXIII57.
Ces députés étaient les évêques de Carcassonne et d’Évreux, avec le doyen de Senlis et deux autres docteurs de l’Université de Paris. En passant par la Lorraine, ils furent attaqués à main armée, dépouillés de leurs équipages, et faits prisonniers par deux seigneurs du canton, l’un nommé Henri de Deuil, et l’autre Henri de la Tour. Les mauvais traitements eussent été poussez plus loin, sans l’assistance prompte et généreuse que leur donnèrent les ducs de Bar et de Lorraine. Ces envoyés furent remis en liberté, et les deux princes leur fournirent libéralement de nouveaux équipages. Cependant, dès que la nouvelle de cet attentat fut venue au Concile, on y commença des procédures contre les coupables, et dans la seizième session on adressa une bulle aux évêques de Paris, de Metz, de Toul et de Saint-Pol-de-Léon, pour leur enjoindre de faire justice par la voie des censures, et en implorant même le secours du bras séculier. Cette affaire toute récente anima donc les pères à ne rien négliger pour la sûreté de l’empereur, tandis qu’il serait absent de Constance ; mais, malgré tout ce zèle du Concile, Sigismond fit encore sagement de se faire accompagner par quatre mille chevaux durant son voyage58. Ceux qu’on soupçonnait de lui vouloir du mal, redoutaient apparemment plus une escorte militaire, que les décrets d’une assemblée ecclésiastique.
L’empereur Sigismond vient à Narbonne
Le premier projet avait été de traiter à Nice en Provence l’affaire du pape Benoît59 ; mais celui-ci s’excusa de faire le voyage à cause de la distance des lieux, et il promit de se rendre à Perpignan dans le terme du mois de juin 1415. Cependant le roi d’Aragon qui était habituellement malade, fit prier l’empereur de différer un peu son départ ; Sigismond y consentit, il ne se mit en chemin qu’au mois de juillet, comme nous avons dit, et pour s’approcher d’autant plus de Perpignan il vint s’établir à Narbonne. Benoît de son côté, soit qu’il ignorât la convention des deux princes, soit qu’il agît de mauvaise foi, ne laissa pas de se rendre à Perpignan au mois de juin ; et voyant que Sigismond n’arrivait point, il osa le faire citer et proclamer, comme s’il eut été question dans cette affaire d’une information criminelle contre ce prince. Ensuite il quitta Perpignan sans attendre l’effet des paroles données pour la conférence.
Saint Vincent Ferrier donne de bonnes espérances du pape Benoît
Sigismond conçût néanmoins de bonnes espérances de la paix, quand il eut entendu l’homme apostolique Vincent Ferrier, qui l’assura, en présence des députés du Concile et d’un grand nombre de prélats français assemblés à Narbonne, que le pape Benoît se démettrait de la dignité, dès que l’empereur et le roi d’Aragon seraient abouchés ensemble. Le Saint était trompé comme les autres ; jusque-là il avait reconnu l’autorité de Benoît, qu’il croyait pape légitime ; il ne doutait pas qu’après la cession des autres concurrents, ce vieillard, qui avait blanchi sous une tiare toujours chancelante, source de bien des chagrins pour lui, mît fin à ses combats ; mais le contraire arriva, et ce fut alors que Vincent Ferrier se déclara contre lui, prêchant partout que c’était un fourbe, et un parjure qui ne méritait plus que le mépris et l’indignation des fidèles60.
Sigismond à Perpignan avec ce pape
Avant ces derniers éclats, causés par l’obstination de Benoît, on n’épargna rien pour le gagner. L’empereur se rendit à Perpignan au mois de septembre, et le fit prier d’y revenir pour entamer les conférences61. Après bien des chicanes sur le sauf-conduit, Benoît vint en cette ville avec le roi d’Aragon, et une garde qui avait l’air d’une armée62. Ses défiances lui firent aussi prendre son logement dans la citadelle, d’où il envoyait à l’empereur ses propositions et ses réponses. C’était, disait-il, pour ne pas être exposé comme Balthazar Cossa (Jean XXIII) à passer le reste de ses jours dans les horreurs d’une prison ; les sauf-conduits ne servant, quand on le veut, qu’à mieux cacher les pièges qu’on tend à un ennemi. On trouve cependant qu’il fut une fois pendant plus de deux heures en conférence avec Sigismond ; qu’il y versa bien des larmes, et que l’empereur crut par là les affaires en bon train : mais on ne fut pas longtemps sans voir le fond de ce caractère double et ambitieux. Toutes les demandes, ses objections, ses offres, ses répliques décelaient un homme déterminé à vivre et à mourir pape, quelque chose qui pût arriver63.
Demandes extraordinaires de Benoît
Il demanda, par exemple, pour préliminaire de la cession, qu’on déclarât nul tout ce qui avait été fait au Concile de Pise, qu’ensuite il lui fut permis de convoquer un autre Concile à Lyon, ou à Avignon, ou à Montpellier, ou à Toulouse, ou à Marseille, ou à Béziers, ou à Nîmes ; qu’on le reconnut pape dans cette assemblée, et qu’on y reçût après cela sa démission du pontificat, pourvu toutefois qu’il fut stipulé qu’on le laisserait cardinal et légat à latere, tout le reste de sa vie, avec une indépendance absolue, tant au spirituel qu’au temporel, dans toute l’étendue des pays qui le reconnaissaient encore64. Il osa dire une autre fois que quand sa démission serait faite, le droit d’élire un nouveau pape, lui appartiendrait exclusivement à tout autre, parce qu’il était le plus ancien et même le seul cardinal légitime et incontestable, ayant été créé par Grégoire XI avant le schisme65. Dans une instance que lui fit le prince de Gironne, fils aîné du roi d’Aragon, il dit que la renonciation pure et simple était contraire au bien de l’Église et qu’il fallait garder en cela les mesures sur lesquelles il s’était tant de fois expliqué ; il ne répondit pas plus précisément aux fréquentes sollicitations du roi d’Aragon ; et comme le personnage qu’il jouait à Perpignan n’était plus supportable, il prit le parti de se retirer d’abord à Collioure, et ensuite au château de Paniscole [Peníscola], d’où il répondit toujours d’un ton négatif sur l’affaire de la cession.
L’Empereur est irrité contre lui
Cette opiniâtreté avoir déjà si fort courroucé l’empereur et les prélats de sa suite, qu’ils s’étaient retirés à Narbonne dans le dessein de rompre tout-à-fait la négociation66. Le roi d’Aragon para le coup ; à sa prière, l’empereur envoya quelques uns de ses ministres pour négocier encore à Perpignan, et durant ce temps-là, on fit les dernières instances auprès de Benoît, soit à Perpignan même, soit à Collioure, pour fléchir son esprit ; on y ajouta des menaces qui indiquaient clairement la future soustraction d’obédience dans tous les royaumes d’Espagne. Tout fut inutile. Les Espagnols indignés firent dire à l’empereur, qui était toujours à Narbonne, qu’ils consentaient à tenir un Concile des trois obédiences, et à commencer des procédures contre Benoît. L’affaire fut bientôt entamée. D’abord l’archevêque de Tours publia un mémoire justificatif touchant la conduite de l’empereur, du roi d’Aragon et des députés du Concile. Il y mettait dans un grand jour tous les artifices de Benoît ; il répondait à ses mauvaises raisons ; il rappelait les engagements tant de fois pris en faveur de la cession, et toujours éludés. Cette pièce est datée du mois de novembre à Narbonne. On y remarque beaucoup de feu, de zèle pour l’Église, et plus d’éloquence que dans les discours ordinaires de ce temps-là.
Traité solennel, appelé les douze articles de Narbonne
Bientôt après, on vit paraître un traité solennel, qu’on appela les douze articles de Narbonne67. C’était une convention entre les députés du Concile, les officiers de la cour de l’empereur, et les ambassadeurs des rois de Castille, d’Aragon, de Navarre, des comtes d’Armagnac et de Foix, à dessein de consommer l’union de l’Église, malgré les oppositions de Benoît.
Le précis de cet acte, daté du 13 décembre 1415, était qu’on assemblerait à Constance un Concile général, composé des prélats qui étaient déjà dans cette ville, et de ceux qui avaient reconnu le pape Benoît XIII ; qu’on ne traiterait dans le Concile que les affaires qui regardaient l’extirpation du schisme et des hérésies, l’union de l’Église, sa réformation dans le chef et dans les membres, et l’élection d’un seul légitime pape, sans toucher le moins du monde à ce qui pourrait regarder les intérêts des rois et des princes de l’ancienne obédience d’Avignon ; qu’aussitôt après que le Concile serait formé, on y procéderait à la déposition juridique de Benoît, sans avoir égard à tout ce qui s’était passé dans l’assemblée de Pise ; que si les cardinaux de ce parti voulaient aller au Concile, ils y seraient reçus à donner leurs suffrages comme les autres pour l’élection du futur pontife ; que toutes les censures portées contre les Espagnols par Jean XXIII et par Grégoire XII, ou par le Concile de Pise, seraient abolies, et qu’on en userait de même à l’égard des décrets de Benoît contre les adhérents au Concile de Constance ; qu’au contraire, toutes les grâces et toutes les concessions faites par Benoît, seraient confirmées ; que ceux de ses officiers et de ses courtisans qui abandonneraient son obédience, auraient part aux bienfaits du Concile ; qu’on prendrait des mesures pour accorder les cardinaux des diverses obédiences, qui auraient des titres du même nom ; que si Benoît venait à mourir avant sa déposition ou sa démission, les rois et les princes qui lui obéissaient ci-devant, feraient en sorte qu’il ne se fit point d’autre élection dans toute l’étendue de leurs royaumes ou principautés ; qu’on accorderait tous les passeports nécessaires à ceux qui voudraient aller au Concile ; et qu’enfin l’empereur, avec tous les membres du Concile de Constance, jurerait l’observation des présents articles. Il est remarquable que dans toute cette pièce, l’assemblée de Constance n’est jamais appelée Concile, que relativement à son obédience, de la même manière que Benoît XIII y est appelé pape par rapport aux Espagnols, et à ceux qui l’avaient reconnu jusqu’alors.
C’étaient des égards qu’on avait mutuellement les uns pour les autres ; les envoyés du Concile, et le Concile même, ne formèrent jamais d’incidents sur ces manières de parler. Ils consentirent à se laisser convoquer une seconde et une troisième fois, selon que les obédiences opposées se réunissaient. Ils ne prenaient vis-à-vis d’elles, le titre de Concile général qu’après les convocations : tout cela encore une fois, par des principes qui marquaient autant de lumières que de condescendance et de sagesse.
1416
Soustraction d’obédience en Espagne, elle est publiée par saint Vincent Ferrier
La convention de Narbonne fut bientôt suivie de la soustraction d’obédience de la part d’Aragon, puis des autres rois d’Espagne, des comtes de Foix et d’Armagnac68. Ce fut le saint homme Vincent Ferrier, qui publia cette soustraction le 6 janvier, fête de l’Épiphanie, 1416. Il dit que, par la renonciation à l’obédience de Benoît, trois rois venaient d’offrir des présents très agréables à Dieu et à l’Église. Il entendait les rois de Castille, de Navarre et d’Aragon. L’allusion fut trouvée spirituelle, elle était dans le goût du temps.
Rapport de cette négociation au Concile
Le succès de cette grande affaire causa une joie infinie aux pères du Concile. L’archevêque de Tours et les autres envoyés, n’ayant plus rien à négocier sur la frontière d’Espagne, retournèrent à Constance au commencement de l’année 1416. L’archevêque y fit le rapport de la négociation, le Concile en approuva tout le détail, et jura d’observer les douze articles de Narbonne69. Le premier avantage qu’on en retira, fut de séparer du parti de Benoît, le cardinal Pierre de Foix, un des plus honnêtes hommes et des plus grands prélats du quinzième siècle. Il était neveu par sa mère du Comte de Foix70, et ce fut lui qui ramena tout ce pays à l’unité, après les conférences dont on vient de parler71.
Éloge de Pierre de Foix, cardinal
Pierre de Foix avait embrassé dans la jeunesse l’état religieux dans l’ordre de Saint-François ; il fut créé par le pape Benoît successivement évêque de Lescar, de Comminges, de Lombès, et enfin cardinal-prêtre du titre de Saint-Étienne au Mont-Cœlius72. Malgré tous ces bienfaits, il reconnut la prodigieuse opiniâtreté du personnage, durant le voyage de l’empereur en France ; et il se retira de la cour pour aller se joindre aux cardinaux de Constance, qui le reçurent avec honneur. Dans la suite, il eut une part considérable à la confiance du pape Martin V et il contribua plus que personne à l’extinction totale du schisme. Nous le verrons dans quelques années porter les derniers coups à ce monstre, plus par la voie d’insinuation, de sagesse et de douceur, que par le poids de l’autorité et du commandement.
Voyage de l’empereur à Paris
L’empereur Sigismond ayant réglé tout ce qui concernait la réunion des Espagnols au Concile de Constance, ne songea plus qu’à conclure les autres affaires qui l’avaient attiré dans nos provinces. Il se proposait de pacifier la France, toujours en proie aux ennemis étrangers et domestiques. La dernière campagne, terminée par la funeste bataille d’Azincourt, avait épuisé le royaume d’hommes et de finances. Le duc de Bourgogne et ses partisans trouvaient la conjoncture favorable pour se rendre encore maîtres à la cour et dans la capitale. Sigismond espéra que la présence et ses négociations calmeraient l’agitation des esprits, et qu’ensuite il pourrait tirer des secours considérables de la France, contre les Turcs qui menaçaient l’Allemagne.
Il vint à Paris, où le roi le reçût avec de grands honneurs73. L’empereur alla au Parlement pour entendre plaider, et il y fit une figure qui choqua les gens d’esprit et les bons serviteurs du roi. L’assemblée était nombreuse, il s’y trouvait beaucoup de seigneurs tant ecclésiastiques que séculiers. Il eut bien suffi, dit Juvénal des Ursins, que Sigismond se fût assis du côté des prélats et au-dessus d’eux
, ce qui fait entendre que les pairs ecclésiastiques assistaient à cette séance comme conseillers ; mais par une déférence outrée, on lui laissa prendre place au-dessus du premier président, et dans le trône même où le roi se serait assis, s’il eut été ce jour-là au Parlement. Ensuite il se donna la liberté de faire chevalier en pleine audience un plaideur qui n’avait pas cette qualité, et qui par là courait le risque de perdre son procès. Ces démarches de souveraineté étaient fort déplacées dans un royaume étranger et surtout en France, pays le plus monarchique qui soit au monde. Mais tout était faible dans le gouvernement, parce que le roi l’était dans sa personne. On dissimula ces entreprises. L’empereur alla de Paris en Angleterre, pour traiter de la paix qu’il ne pût conclure, et il ne revint à Constance qu’au commencement de l’année suivante 1417.
Mauvais livre de Jean de Falkenberg
Durant son séjour à Paris, l’archevêque de Gnèsne [Gniezno], un des prélats de la cour, eut communication d’un fort mauvais livre, composé par Jean de Falkenberg, dominicain polonais, qui était au Concile de Constance74. Il enseignait dans cet ouvrage que ceux qui mettraient à mort le roi de Pologne et ses sujets, feraient une bonne œuvre, et mériteraient la gloire éternelle75. C’était pour plaire aux chevaliers de Prusse, actuellement en guerre avec la Pologne, que cet auteur avançait des principes si détestables. On voit là le style et la manière de l’Apologie, tant reprochée à Jean Petit ; aussi le dominicain protégeait-il beaucoup la mémoire de ce docteur. Il eut sur cela des prises très vives avec le cardinal de Cambrai, et avec Gerson. Il écrivit même contre eux, et il publia dans le Concile des écrits, où ils étaient fort maltraités76.
L’archevêque de Gnèsne, à son retour de Paris, fit arrêter ce téméraire auteur, et sa doctrine fut condamnée par les députés des Nations77. Mais, dans la suite le pape Martin V ne voulut point se mêler de cette affaire, quoiqu’on l’en sollicitât fort, surtout du côté des Français. À cet égard, il se comporta comme par rapport à l’ouvrage de Jean Petit, auquel il ne toucha point, persuadé apparemment que la condamnation qu’on avait faite de la proposition principale, suffisait pour éteindre toute la doctrine du tyrannicide.
Divers traités et discours de Gerson
Pendant l’absence de l’empereur, le chancelier Gerson se fit écouter souvent dans le Concile. Tantôt c’était en portant la parole, et tantôt en répandant des mémoires, sur les affaires dont on proposait la discussion. Nous avons déjà indiqué quelques-uns de ses ouvrages polémiques à l’occasion du plaidoyer de Jean Petit, et nous en citerons d’autres à mesure que cette affaire se reproduira dans le concile.
Il y eut des matières toutes différentes de celles-ci qui sollicitèrent encore la vivacité de son zèle78. Aussitôt après le départ de l’empereur79, il harangua le Concile, prenant occasion du voyage de ce prince pour dire aux pères assemblés, qu’ils devaient marcher aussi dans la route la plus capable de procurer l’union de l’Église, l’extirpation des hérésies, la réformation des mœurs ; et ce sont là les trois objets qui font la division du discours. Le chancelier remarqua, sur l’union de l’Église, qu’on en avait levé le plus grand obstacle, en définissant que toute personne, fut-elle même de dignité papale, doit obéir au Concile, en ce qui regarde la foi, l’extirpation du schisme, et la réformation de l’Église dans son chef et dans ses membres. Car, ajoute-t-il, la pierre d’achoppement jusqu’ici était de dire que le pape n’est point soumis au Concile général, et qu’il ne peut être jugé par lui ; qu’au contraire c’est du pape que le Concile tient son autorité ; qu’il ne peut être convoqué que par le pape, et qu’en un mot le pape seul est tellement au-dessus des lois que personne n’a droit de lui demander raison de ce qu’il fait. Il y a longtemps, continue Gerson, que le cardinal de Cambrai, mon illustre maître, s’est opposé à cette doctrine ; mais présentement que la loi est portée, il n’y a plus de doute sur ces articles : on a mis en valeur la définition à l’égard de Jean XXIII qui a été obligé de renoncer à sa dignité. Il n’est plus à craindre que désormais la collusion des prétendants au pontificat retarde la paix de l’Église. On y a pourvu encore en décidant que le Concile général peut annuler les ordonnances faites par le pape, l’empêcher lui-même de se séparer du Concile, changer les lois des souverains pontifes et des autres Conciles généraux, si cela est jugé expédient pour le bien de l’Église.
Sur l’extirpation des hérésies, Gerson dit que les obstacles ont aussi été levés par les mesures prises dans le Concile. Car ses décrets et sa conduite font voir que les pères assemblés en Concile général doivent examiner et juger les propositions suspectes en matière de foi ; qu’ils peuvent les condamner avec leurs auteurs, quoiqu’elles soient susceptibles de quelques sens favorables, ou qu’on ne puisse les réfuter par des textes formels de l’Écriture. On sent dans tout cet endroit que le chancelier a fort à cœur la condamnation des douze articles de Jean Petit, qu’il ne nomme cependant point, pour ne pas révolter les esprits.
Sur la réformation des mœurs, l’orateur dit qu’elle dépend de quatre sortes de pouvoirs attachés au Concile général :
Le premier est le pouvoir de déposer le pape, s’il scandalise par sa mauvaise conduite : on en met encore l’exemple dans la personne de Jean XXIII, condamné et déposé pour cause de simonie.
Le second pouvoir est celui de limiter l’usage de la puissance pontificale pour l’édification de l’Église. Et à cette occasion, le chancelier entre dans un détail sur le gouvernement ecclésiastique, prétendant que le meilleur est celui où la monarchie, l’aristocratie, et la démocratie80 se trouvent rassemblées ; ce qui arrive, ajoute-t-il, dans le Concile général. Mais ce docteur se trompe assurément pour la démocratie. Car ni le simple peuple ni même les prêtres du second ordre n’ont aucune autorité législative dans les Conciles.
Le troisième pouvoir que le chancelier attribue au Concile est celui d’empêcher les guerres et les voies de fait parmi les princes chrétiens, jusqu’à être en droit de les y contraindre par la sévérité des censures. Gerson tâche de montrer que l’empereur a reconnu cette prétendue autorité du Concile, et qu’on en a usé à Constance, pour la pacification des démêlés entre la Pologne et les Prussiens. Mais cela prouve tout au plus que les princes peuvent quelquefois prendre les pères d’un Concile pour arbitres de leurs différents.
Enfin, ce docteur reconnaît dans le Concile un quatrième pouvoir qui est celui d’ordonner la célébration fréquente des Conciles généraux. Il veut que tous les dix ans on tienne ces assemblées solennelles, afin, dit-il, que ceux qui occupent les premières charges dans l’Église soient bien plus sur leurs gardes, quand ils s’attendront à rendre compte de leur conduite, devant un tribunal, juge souverain de tous les particuliers.
De cette matière dogmatique et contentieuse, Gerson passa bientôt après à une autre qui touchait davantage la direction des âmes, et les devoirs de la vie spirituelle81. Il était question dans le Concile de Constance de reprendre l’affaire de la canonisation de sainte Brigitte, apparemment parce qu’on crut que Jean XXIII n’avait pas eu toute l’autorité nécessaire pour la terminer. Comme les procédures faisaient mention d’un très grand nombre de visions et d’illustrations célestes attribuées à cette sainte, le chancelier de l’Église de Paris en prit occasion de publier un traité qui avait pour titre : De l’examen des esprits. Cet examen, dit-il, se fait de trois manières : ou par la science des Écritures, ou par une sorte de goût intérieur, ou par le don de discernement. La première méthode est doctrinale. La seconde fondée sur l’expérience. La troisième attachée à certains états, tel qu’était celui des apôtres… Mais pour procéder sûrement en cette matière, qui est extrêmement délicate, soit qu’on approuve, soit qu’on condamne, soit même qu’on demeure en suspens, il faut bien prendre garde au caractère de la personne qui passe pour être favorisée de visions. Par exemple, si son jugement n’est pas droit, si elle éprouve quelque passion violente, si la ferveur est nouvelle ou emportée au-delà des bornes, c’en est assez pour réprouver ce qui se passe en elle.
Il faut encore examiner la manière dont elle a été élevée, qui elle a fréquenté, comment elle se comporte dans ses actions ordinaires ; si elle est riche, ou si elle est pauvre ; car les richesses inspirent l’orgueil, et la pauvreté rend artificieux ; si c’est une femme, comment elle use de la confession, si elle ne cherche point à la rendre fréquente, pour avoir occasion d’entretenir ses directeurs, et de raconter ses prétendus états surnaturels. En quoi la perte du temps est ordinairement le moindre mal, et c’en est toujours un fort grand.
Il faut observer de plus la qualité des visions, si elles sont conformes aux vérités de la foi ; s’il y règne un caractère de sagesse ; si elles sont véritablement au-dessus des forces et des connaissances humaines. De tout ceci, il est aisé de conclure quelle doit être la prudence et la sagesse de celui qui est chargé d’un tel examen.
D’abord ne flattez point la personne qui prétend avoir des révélations, ne la regardez point comme une sainte, ne lui témoignez aucune espèce d’admiration. Résistez-lui plutôt, reprenez la durement, affectez une forte de mépris pour elle, avertissez-la de marcher par des routes communes, rapportez-lui l’exemple des saints qui ont regardé comme quelque chose de très dangereux la curiosité en matière d’illustrations célestes, et de miracles.
Enfin, l’art d’éprouver les esprits, demande surtout qu’on observe à quoi tendent ces voies extraordinaires. C’est ici un point fort difficile, parce que les opérations du Saint-Esprit sont très-secrètes.
Gerson ajoute à tout ceci quantité d’autres règles pleines de sagesse, surtout celle de ne jamais rien précipiter, et de se tenir longtemps dans l’indifférence, avant que de porter un jugement en pareille matière. On ne peut disconvenir que toute cette instruction ne marque un homme fort instruit des vraies maximes de la vie intérieure. C’est un plan général, une méthode propre pour tous les temps ; avec ces principes, il ne ferait pas à craindre qu’on donnât jamais dans la superstition, l’extravagance et le fanatisme.
Gerson mérita par ses lumières, que le Concile lui confiât l’examen d’un procès de canonisation qu’on avait fait en Suède, non plus à l’égard de sainte Brigitte, dont la cause fut réservée au pape Martin V, mais pour trois autres personnages, deux évêques et une religieuse, que le roi de Suède avait recommandés au Concile82. L’affaire n’eut point de suite ; peut-être que les actions merveilleuses de ces serviteurs de Dieu ne se trouvèrent point à l’épreuve des règles sévères posées par le chancelier.
On trouve encore d’autres traits de la doctrine de Gerson qu’il faut rapporter à ce temps-ci83. Il était question dans le Concile de juger des sentiments de Jérôme de Prague, qui avait rétracté tout récemment ses erreurs, et anathématisé celles de Jean Huss son maître. On ne savait si le désaveu était sincère, si le cœur avait dicté la rétractation. Le chancelier de Paris établit sur cela des règles très judicieuses dans un traité fait exprès. Il y enseigne que la pierre de touche, pour juger de la conversion d’un hérétique, n’est pas de lui demander s’il a de la foi, s’il croit ce que l’Église enseigne, s’il est prêt de croire au cas que la vérité lui soit connue. Il faut, dit-il, qu’il révoque absolument l’erreur particulière qu’il a tenue ; qu’il fasse une profession expresse de l’article qu’il a nié, sans cela il sera toujours suspect de dissimulation, d’opiniâtreté et d’endurcissement.
Comme on travaillait beaucoup à Constance pour avancer la réformation des mœurs, cela donna lieu à Gerson de composer un traité sur la simonie, fruit malheureux du schisme, et le premier qu’il fallait arracher du champ de l’Église, parce qu’il répandait son poison sur les pasteurs et sur les pontifes84. Gerson pose d’abord pour principe, qu’il n’y a point de simonie à percevoir des revenus quand on a un état et une fonction dans l’Église ; qu’au contraire tout office ecclésiastique donne droit de vivre de l’autel ; mais que comme la parole de Dieu défend de mettre en compromis la valeur du bien spirituel avec le bien temporel, ce qui fut le crime de Giesi et de Simon le Magicien ; c’est pour cela qu’il y a une simonie de droit divin, et que le pape même peut s’en rendre coupable, puisqu’il est soumis comme un autre à la loi divine.
Il propose ensuite les raisons qu’on alléguait et plus haut pour autoriser à l’égard du pape, la perception des premiers fruits et des annates. Ces raisons étaient l’exemple des prêtres de l’ancienne loi, celui des prélats inférieurs, celui des pensions annuelles sur les bénéfices, la coutume introduite dans l’Église, l’étendue de cette pratique et la difficulté d’y remédier.
Le chancelier répond que plusieurs de ces objections montrent la nécessité de pourvoir aux besoins du pape ; mais qu’elles ne prouvent pas que le pape doive exiger ou extorquer les annates ; que si les prélats inférieurs exigent aussi les premiers fruits, c’est un abus ; que l’exemple des pensions et l’autorité de la coutume, sont de mauvaises raisons contre la Loi de Dieu ; que pour remédier au mal, il ne serait pas nécessaire de destituer tous ceux qui ont été promus ci-devant aux bénéfices, plusieurs ayant ignoré le défaut de leur promotion, ou bien ayant racheté la vexation par un accommodement pécuniaire.
Dans tout ceci, on ne trouve point que Gerson traite de simonie la perception pure et simple des annates85 ; il ne condamne comme telles, que les exactions violentes et les extorsions86 ; et dans un autre de ses ouvrages, il dit positivement, que le souverain pontife ne doit pas être taxé de simonie, dès lors qu’il reçoit et qu’il se procure les subsides ordinaires en décimes et en annates
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Enfin, si l’on examine de près le traité publié au Concile de Constance, on peut dire qu’après tout, la doctrine du chancelier sur la simonie en général, n’est pas fort sévère, puisqu’il déclare qu’on n’est pas simoniaque, quand on sait diriger son intention ; c’est-à-dire, quand on reçoit les biens temporels, non comme le prix des choses spirituelles, mais comme un moyen de subvenir aux nécessités de la vie. On sait combien le principe de la direction d’intention est commode dans les difficultés qui touchent la morale.
Controverse sur les annates
L’affaire des annates, une fois mise en controverse dans le Concile, y excita beaucoup de mouvements ; et ce fut la Nation de France qui parut la plus empressée pour l’abolition de ce subside : elle tint sur cela de fréquentes conférences depuis le 15 octobre 1415, jusqu’au commencement de novembre87. Dans la première, le patriarche de Constantinople lut un projet de définition contre les annates88. Il portait que l’expérience ayant fait connaître la grandeur des maux causés à l’occasion des annates, elles ne seraient plus désormais imposées, ni perçues, par la chambre Apostolique, ni par les cardinaux, sous quelque prétexte que ce pût être ; défenses étaient faites à qui conque de les payer, on remettait aux prélats et aux autres bénéficiers les arrérages du passé, et il était permis aux ordinaires de lever les censures, de dispenser même des irrégularités encourues à ce sujet.
Ce modèle de jugement fut d’abord assez bien reçu de la plupart des membres de la Nation ; tout allait à la proscription des annates, du moins par rapport aux bénéfices de l’Église gallicane ; mais bientôt après, on reconnut qu’il y fallait des modifications, et qu’il n’était ni de la dignité de l’Église romaine, ni des sentiments de la France à l’égard des souverains pontifes, de les priver brusquement de ce secours, sans leur en assigner quelque autre par forme de dédommagement. Ce tempérament insinué, on voulut encore prendre l’avis des autres Nations ; elles ne se trouvèrent pas si déclarées contre les annates que celle de France. Les Italiens surtout s’y opposèrent vivement ; les cardinaux vinrent à l’appui, et firent protester par leurs procureurs contre tout ce qui pourrait être décidé dans l’assemblée de la Nation gallicane.
Les Français eux-mêmes se partagèrent : les uns persistant à vouloir abolir les annates, d’autres ne pouvant consentir à aucun changement sur cela, dans la crainte qu’on n’y substituât d’autres taxes plus intolérables. Il y eut, en conséquence de ce dernier avis, un appel interjeté au Concile et au pape futur, de la part de plusieurs prélats, qui mirent en œuvre pour le dresser, un chanoine de Besançon, nommé Jean Poncet, homme d’esprit, intelligent dans les affaires, et sachant parler sans respect humain. Cet ecclésiastique demanda d’être entendu le 2 novembre, dans une des conférences publiques de la Nation, et il y fit la lecture de son mémoire, tout favorable aux annates.
Mémoires favorables aux annates
C’était, selon lui, une conduite pleine d’indécence et d’inhumanité, de vouloir réduire le pape et l’Église romaine à une pauvreté honteuse. C’était un tissu d’irrégularités, que la manière dont on avait commencé à traiter cette affaire : menaces déplacées, confusion dans les suffrages, activité trop marquée de la part de certaines personnes, entreprises contraires à la paix des Églises et à l’extinction du Schisme ; ce furent les articles principaux, qui firent la matière des reproches répandus dans le mémoire ; et la conclusion était l’acte même d’appel, avec une requête en forme, adressée au président de la Nation, pour qu’il eut à répondre aux raisons produites en faveur des annates.
Huit jours après, Jean de Scribanis, procureur de la Chambre apostolique, vint faire des protestations semblables89 ; et comme il était plus au fait que personne des désordres qu’avait causé le schisme dans le temporel du Saint-Siège, il assura que si les annates, les droits de dépouille et de vacance, étaient supprimés, on verrait le pape et les prélats de sa cour, obligés de mendier pour leur subsistance. Il ajouta que la pratique de lever ces subsides, étant si ancienne, et n’ayant point souffert d’atteinte au Concile de Vienne, où elle avait été examinée, il paraissait étrange qu’on prît le temps de la vacance du Siège apostolique, et des circonstances délicates d’un schisme qu’on voulait éteindre, pour faire un changement si considérable dans le gouvernement de l’Église ; qu’à l’égard de la simonie, dont quelques-uns taxaient l’usage de percevoir les annates, il n’y avait rien de si mal imaginé que ce reproche, puisque l’obligation de les payer était attachée aux Églises et non aux personnes ; en sorte que si le titulaire d’un bénéfice était transféré à un autre, avant que d’avoir payé l’annate, ce n’était plus lui, mais l’Église qu’il quittait, qui en demeurait chargée ; preuve qu’il n’entrait là ni stipulation, ni considération personnelle, en quoi consiste proprement la simonie.
Jean de Scribanis finissait aussi son mémoire par un acte d’appel, mais, sans faire mention du Concile actuellement assemblé et subsistant, il demandait d’être renvoyé par-devant le Saint-Siège et le pape futur.
Les appels se multiplièrent encore de la part des cardinaux90. Le chanoine de Besançon réitéra le sien avec une vivacité toute nouvelle ; les annates acquéraient de jour en jour une protection sensible, lorsque ceux qui s’en étaient déclarés les adversaires, firent paraître un long mémoire en forme de réponse à tous les actes d’appel.
Écrits contre les annates
Cet écrit91 est l’effort le plus médité et le plus vif qui se soit fait durant le Concile de Constance contre les annates92. On commence par y justifier la Nation de France des reproches de scandale et de tumulte qu’on avançait contre elle. S’il у a eu, disent les auteurs du mémoire, quelques naissances de trouble, il faut s’en prendre aux cardinaux de Pise, de Cambrai93 et de Florence, qui, contre l’avis du plus grand nombre, ont soutenu que les annates étaient dues au pape et à l’Église romaine ; on leur a opposé des raisons et des autorités plus solides que les les leurs ; et c’est cette controverse qui a mis la division dans les esprits.
On entre de là en matière, et l’on représente de suite les abus qu’on croyait voir dans les annates. Qu’y a-t-il de plus sensible, dit le mémoire, que les excès où elles ont été portées sous le pape Jean XXIII ? Quelquefois dans une seule année, il y a eu trois mutations de titulaires par rapport à un même bénéfice, par conséquent trois payements d’annates. Quelquefois, le pape a perçu le revenu entier de l’année, et les cardinaux en ont perçu la moitié, et quelles guerres, quels scandales cela n’a-t-il point causé ?
Mais, en remontant jusqu’à l’origine des choses, où trouve-t-on que les annates soient d’une antiquité qui puisse leur concilier de la vénération ? Avant Jean XXII, elles étaient tout-à-fait inconnues, par rapport aux bénéfices qui ne vaquaient pas en cour de Rome. Ce pape est le premier qui les ait imposées sur les bénéfices inférieurs aux abbayes et aux évêchés, et cela pour trois années seulement, et à cause des armements qu’on devait faire pour la Terre-Sainte. Quant aux annates sur les abbayes et sur les évêchés, ce ne furent d’abord des offres volontaires, dans les occasions où il y avait litige entre les prétendants à la même dignité ; car il arrivait pour lors qu’une des parties offrait en cour de Rome les fruits de la première année du bénéfice ; et cette libéralité accélérait beaucoup le gain de son procès. En quoi l’on ne voit pas trop ce qui pouvait écarter les soupçons de simonie.
Supposons cependant que les annates fussent beaucoup plus anciennes et plus légitimes qu’elles ne sont, il faudrait toujours les abolir, parce qu’elles produisent des vexations et des violences ; parce qu’elles entraînent la ruine des églises et des monastères ; parce qu’elles contredisent ouvertement l’intention des fondateurs, qui n’ont pas prétendu que les biens, donnés par eux à certains ecclésiastiques et pour certaines bonnes œuvres, fussent appliqués à d’autres personnes et à des usages tout-à-fait étrangers. D’ailleurs quel tort cette distraction d’argent ne fait-elle point au royaume de France ? Jean XXIII a déclaré qu’il avait en réserve un million soixante et dix mille florins94 ; on peut croire que les cardinaux tous ensemble avaient bien la moitié d’une somme pareille ; d’où était venue la plus grande partie de ces fonds ; sinon de l’Église gallicane dont les annates montent chaque année à 200 mille livres95 en comptant celles des petits bénéfices, tandis qu’aucune autre Église du monde n’est taxée si haut par la Chambre apostolique ?
On nous oppose la dignité de l’Église romaine qui est l’origine de toutes les autres ; à cela on pourrait répondre que l’Église d’Antioche et celle de Jérusalem sont plus anciennes que celle de Rome, puisque la première fut établie par saint Pierre, et la seconde par Jésus-Christ même96. Mais enfin parce que l’Église romaine est honorée comme la maîtresse des autres à cause du mérite de ses fondateurs97, que le pape, à la bonne heure, demande des subsides quand il sera dans un véritable besoin ; qu’il les perçoive pour un temps limité, sans prétendre établir un droit permanent ; tout cela n’aura rien que d’honnête et de légitime.
À l’égard des cardinaux, leurs prétentions sur les annates sont encore moins soutenables que celles du pape ; car si on les regarde comme les anciens curés de Rome, tels qu’ils furent dans les premiers temps, ils doivent se contenter des revenus attachés à leurs titres. S’ils sont considérés dans leur état d’élévation, depuis que Constantin a donné l’Empire d’Occident à l’Église romaine98, il est vrai qu’à cette occasion ils sont devenus le Sénat ordinaire de l’Église, et les conseillers du pape ; mais aussi Constantin a donné des biens pour leur entretien ; et s’ils les ont laissé perdre, qu’ils s’en attribuent la faute ; qu’ils tâchent de les recouvrer ; que s’ils ne peuvent en venir à bout, qu’ils se contentent, comme dans les premiers temps, des revenus de leurs titres.
On dit que les cardinaux sont coadjuteurs du pape, et que cette qualité leur donne de grands privilèges ; c’est un faux allégué ; ce titre de coadjuteurs du pape appartient aux évêques, et les évêques sont de droit divin supérieurs aux cardinaux. C’est un abus très moderne que ceux-ci fassent si peu de cas des évêques, qu’ils les tiennent dans une sorte de servitude, qu’ils ne daignent presque pas les saluer, tandis que les rois et les plus grands princes honorent les évêques, comme ayant reçu leur puissance immédiatement de Jésus-Christ, avantage qui ne convient point aux cardinaux, regardés simplement comme formant le conseil et la cour du pape.
On propose quelques autres difficultés qui ne sont pas plus difficiles à résoudre. On dit qu’il ne faut rien innover durant la vacance du Saint-Siège. Cela est vrai à l’égard des pratiques louables et légitimes ; mais quand il est question d’extirper la simonie, d’ôter les scandales, de pourvoir au salut des âmes, de réparer les atteintes données aux intentions de ceux qui ont fondé les Églises ; tous les temps sont bons pour cela, et ces sortes de changements sont de vrais services qu’on rend à la Chrétienté.
On soutient que l’obligation de payer les annates est réelle et non personnelle, qu’elle tombe sur les bénéfices, et non sur les bénéficiers, c’est une pure subtilité ; car au fonds, la personne même du titulaire demeure obligée, puisque durant qu’il possède le bénéfice, il est soumis, s’il ne paye pas, à toutes les peines temporelles et spirituelles portées dans l’acte qu’on lui fait signer avant sa réception ; et s’il vient à être transféré, le successeur ne reçoit point ses provisions qu’il ne se soit obligé à payer tout ce qui est dû.
Enfin, quelques-uns des opposants à l’abolition des annates en appellent au pape futur et au Saint-Siège, sans faire mention du Concile général ; c’est une supercherie injurieuse à cette sainte assemblée, dont le tribunal est actuellement ouvert à tout le monde, et où l’on peut se pourvoir aisément ; sans compter que le pape et les cardinaux, qu’on prend pour juges de cette affaire, sont parties intéressées, et ne manqueraient pas de terminer l’affaire des annates en leur faveur.
Tel était le fond de ce mémoire auquel nous avons donné une forme suivie pour abréger, et pour mettre à l’écart le style contentieux, dur et sans ornement qui en rend la lecture insipide. On le terminait par un refus absolu de renvoyer les appelants au pape futur et au Saint-Siège, avec offre et promesse de la part de la Nation gallicane de remettre la décision de tout au Concile général, quand on aurait consulté le roi très-chrétien, les barons de son royaume, et les prélats français qui étaient restés dans leurs églises.
Il était naturel de croire que l’affaire des annates irait désormais bien vite, et que les zélés, pour en procurer l’abolition, auraient toute sorte d’avantages sur ceux qui en étaient les partisans99. Ce pendant les imaginations se refroidirent de part et d’autre ; non seulement on ne poursuivit point le différend devant le Concile, mais les adversaires des annates ne firent pas même signifier juridiquement leur mémoire aux procureurs du Saint-Siège à ceux des cardinaux, et au chanoine Jean Poncet. On sut d’ailleurs qu’il n’y avait point eu de concert dans la composition du mémoire ; en un mot, tout ce grand éclat contre les annates n’aboutit absolument à rien, et Martin V, dans son projet de réformation, confirma l’usage de les percevoir en y apportant toutefois quelques modifications, comme de ne les exiger qu’une fois si le bénéfice vient à vaquer deux fois dans un an ; de les diminuer si la taxe est trop haute ; de ne point faire passer l’obligation du payement aux successeurs du premier titulaire. On verra reparaître en d’autres temps ce même démêlé qui n’a fini entre la France et la Cour romaine que depuis le Concordat de Léon X et de François Ier.
Neuf sessions du Concile durant l’absence de Sigismond
Les sessions du Concile de Constance se continuaient durant l’absence de l’empereur Sigismond. Il s’en tint neuf100 dans l’espace d’un an et demi que ce prince employa à ses voyages de France, d’Espagne et d’Angleterre. Les principales affaires qu’on y traita furent le procès criminel de Jérôme de Prague, dans la dix-neuvième et la vingt-et-unième ; les poursuites contre Pierre de Lune et la réunion des peuples qui avaient suivi son obédience, dans la vingt-deuxième, la vingt-troisième, la vingt-quatrième, la vingt-cinquième et la vingt sixième ; les démêlés de l’évêque de Trente avec le duc d’Autriche dans la vingtième.
Ce qui nous intéresse ici particulièrement, ce sont deux règlements émanés de la dix-neuvième session célébrée le 13 septembre 1415. L’un se rapporte en entier à l’Église gallicane, et l’autre regarde directement l’honneur de l’Église universelle : matière qui ne peut être indifférente à une histoire comme celle-ci.
Règlement sur les Frères mineurs de France
Le premier de ces règlements eut pour objet la discipline régulière des Frères mineurs répandus dans les provinces de France, de Bourgogne et de Touraine101. L’étroite observance avait commencé de s’y établir avec succès, mais les provinciaux et les custodes, qui étaient des conventuels, traversaient la bonne œuvre102 ; et c’est ce qui porta les observantins de plusieurs maisons de ces provinces à implorer la protection du Concile. On eut égard à leurs remontrances, et il fut réglé, que désormais ceux de l’étroite observance pourraient choisir dans chacune de ces trois provinces un d’entre eux, qu’ils présenteraient au provincial pour être établi son vicaire, et les gouverner, sans que le provincial et les custodes pussent y mettre opposition ; qu’ensuite, pour la direction même de ces vicaires, il serait choisi par eux et par les députés des maisons un religieux qu’ils nommeraient au général, pour recevoir de lui la qualité et les pouvoirs de vicaire général et de supérieur-majeur dans les trois provinces ci-dessus nommées.
On ajoutait que si le général ne voulait pas agréer ce religieux, le Concile, de sa pleine autorité, le constituait en charge. Du reste, il était recommandé à ceux de l’étroite observance et aux conventuels de vivre dans l’union et dans la charité, sans se contre-quarrer les uns les autres, sans se disputer mutuellement les offrandes et les aumônes des fidèles.
Règlement sur les sauf-conduits accordés aux hérétiques
L’autre décret, beaucoup plus considérable, regardait la validité des sauf-conduits accordés aux hérétiques par les puissances séculières103 ; il portait en substance que ces sortes de grâces et de permissions ne devaient causer aucun préjudice à la foi catholique, ni à la juridiction de l’Église104 ; que malgré les assurances qui y sont exprimées, le tribunal ecclésiastique est en droit de faire les procédures juridiques, et de punir ceux qui seront trouvés coupables, s’ils refusent de révoquer leurs erreurs, et cela, quand même ils seraient venus au lieu du jugement sur la foi du sauf-conduit ; qu’enfin, celui qui leur a promis sa protection n’est plus tenu à rien envers eux, puisqu’il a fait de son côté et ce qui dépendait de lui.
Cela veut dire que le sauf-conduit d’un prince séculier n’exempte pas un homme accusé d’hérésie de répondre au juge ecclésiastique, et d’entendre le jugement qui sera porté contre lui, s’il est convaincu d’erreur, et s’il refuse de la rétracter. C’est ce que Sigismond déclara à Jean Huss durant l’instruction du procès, en l’exhortant à se soumettre au jugement du Concile. Car, ajoutait-il, en vous donnant un sauf-conduit, nous avons prétendu vous laisser la liberté d’expliquer vos sentiments ; mais du reste nous vous conseillons de ne pas résister opiniâtrement à l’autorité et aux décisions de ce Saint Concile
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On cite un autre décret que le Concile fit, dit on, pour excuser en particulier la sévérité dont on avait usé à l’égard de Jean Huss, condamné aux flammes, malgré son sauf-conduit105. On lit dans cet acte que Jean Huss, s’étant déclaré l’ennemi de la foi orthodoxe, il n’avait pu mériter ni passeport ni privilège ; qu’il n’y avait aucun droit naturel, divin ou humain qui pût obliger personne à lui garder la foi au préjudice de la religion catholique ; qu’ainsi l’empereur avait fait à son égard tout ce qu’il pouvait et ce qu’il devait faire. En conséquence, le Concile défendait de parler mal à ce sujet, soit du Concile même, soit de Sigismond.
Il y a, comme on voit, une grande différence entre ce décret et le précédent. Car le premier montre simplement que le sauf-conduit d’un prince séculier n’empêche pas qu’un homme accusé d’hérésie ne puisse être examiné et jugé par le tribunal ecclésiastique. Le second assure que Jean Huss ayant attaqué la religion catholique n’avait pas même été capable de recevoir un sauf-conduit, et que par cette raison il n’y avait aucune loi, soit naturelle, soit divine, soit humaine, qui put obliger l’empereur à lui garder la foi.
Le premier décret ne conserve au juge ecclésiastique que le droit d’examiner et de juger un homme suspect d’hérésie : il laisse d’ailleurs au prince séculier, qui aurait donné un sauf-conduit, toute l’obligation de protéger cet accusé, soit quand il vient rendre compte de sa conduite à ses juges, soit durant le cours du procès. L’autre déclaration fait entendre que le sauf-conduit même serait nul à cause de l’accusation d’hérésie, et que le prince qui l’aurait accordé ne serait aucunement obligé de défendre celui qui l’aurait reçu.
Le second cas renferme assurément un principe très faux, très contraire à la bonne foi, et très pernicieux à la société. Aussi n’y a-t-il aucune apparence que le Concile se soit exprimé de cette manière. Ce décret ne se trouve point dans les actes du Concile, qu’on a connus jusqu’à la collection de Von-der-Hardt. Ce docteur l’a tiré d’un manuscrit de la bibliothèque de Vienne ; mais il faut que ce soit un simple projet, comme il s’en trouve d’autres dans toute la suite du Concile de Constance ; et ce qui peut servir à le prouver, c’est qu’on n’y trouve point le placet du Concile, c’est-à-dire, l’approbation des évêques-députés des Nations, et celle du cardinal de Viviers, président : formalité qui ne manque dans aucune autre des définitions faites à Constance. Enfin la doctrine contenue dans ce prétendu décret est si peu autorisée, qu’on a toujours cru dans l’Église, soit avant, soit depuis le Concile de Constance, qu’il fallait garder la foi aux hérétiques. C’est sur quoi il n’y a ni partage dans les sentiments, ni diversité dans la pratique.
Reprenons le fil de notre histoire.
Querelle de l’évêque de Strasbourg avec son chapitre
Il y eut entre les sessions XX et XXI une procédure très vive, concernant l’évêque de Strasbourg, Guillaume de Diest106, homme de qualité, mais peu propre à gouverner une Église107, puisque depuis 18 ans qu’il avait été nommé évêque, il était demeuré dans le premier degré de la cléricature, sans recevoir les saints ordres108. Les chanoines de la cathédrale et les magistrats de la ville, indignés de cette conduite et lui reprochant d’ailleurs de dissiper le temporel de cette Église, le firent arrêter à Molsheim. L’entreprise était trop considérable pour ne pas faire beaucoup de bruit ; bientôt elle fut portée au tribunal du Concile de Constance.
On y entendit d’abord les avocats des chanoines et de la ville qui accusèrent l’évêque de vivre en laïc, et d’avoir distrait pour plus de trente mille florins d’or, des biens de son évêché. La cause particulière de l’emprisonnement était, disaient-ils, que Guillaume voulait encore aliéner les seigneuries de Born et de Saverne, pour s’en faire une somme, et se marier ensuite avantageusement.
L’avocat de l’évêque répondit que ce prélat était un seigneur de haute naissance ; qu’il avait administré sagement l’Église de Strasbourg, et que si sa conduite n’eût pas été irréprochable, il n’aurait pas été promu à ce siège par la faveur du cardinal d’Alençon. La fin de ce plaidoyer était une requête au Concile, pour en obtenir un monitoire contre ceux qui avaient arrêté l’évêque.
Les députés des Nations furent d’avis de nommer seize commissaires pour juger le différend, avec ordre toutefois aux ennemis du prélat de le relâcher incessamment. Il y eut des oppositions formelles de la part des chanoines et des magistrats ; les commissaires s’étant transportés à Strasbourg ne gagnèrent rien sur ces esprits, persuadés de la bonté de leur cause. Le promoteur du Concile fut obligé de prendre connaissance de l’affaire, et de requérir qu’on procédât à la fulmination du monitoire. La sentence portée n’intimida point le chapitre et la ville. Ils firent des protestations et des appels, le démêlé s’aigrit de plus en plus ; il fallut interposer l’autorité de l’empereur pour tirer l’évêque de sa prison. Le Concile continua l’examen de la cause, qui fut apparemment trouvée bonne, puisque les chanoines et les magistrats furent frappés de l’excommunication et condamnés aux dépens ; mais ces peines temporelles et spirituelles ne furent décernées que plus de deux ans après les premières procédures.
Comme la volonté de l’empereur concourait avec celle du Concile, il fallut plier enfin sous l’autorité la plus forte109. Les ennemis de l’évêque furent obligés de le recevoir à Strasbourg, de lui rendre l’administration de ses biens, et de payer encore de grosses sommes à la chambre apostolique et à l’empereur Sigismond110.
On reprend l’affaire de Jean Petit
Un autre démêlé bien plus épineux était toujours l’affaire de Jean Petit. Les pères du Concile avaient condamné en général la doctrine du Tyrannicide, mais les prélats commissaires dans les causes de la foi, non contents d’épargner les IX propositions extraites de l’Apologie du duc de Bourgogne, avaient déclaré nulle la sentence de l’évêque de Paris contre ces articles. Une condescendance si marquée pour le prince, auteur de l’assassinat du duc d’Orléans, ne pouvait manquer de déplaire à la cour de France et à l’Université de Paris. Dès qu’on sut, dans cette puissante école, le décret émané du tribunal de la commission, on écrivit à Constance pour s’en plaindre comme d’un scandale, et pour y signifier la résolution qu’on avait prise de s’en tenir au jugement de l’évêque de Paris111.
Tempérament proposé par le cardinal de Cambrai
Le cardinal de Cambrai, qui voulait ménager le Concile étant membre de l’un et de l’autre, proposa, le 8 février 1416, un tempérament qu’il croyait propre à contenter tous les partis ; c’était de condamner les IX propositions de Jean Petit, en déclarant par le même acte qu’on ne prétendait donner aucune atteinte à l’honneur de qui que ce soit et du duc de Bourgogne en particulier. Il semble que la cour de France et les docteurs de Paris n’auraient pas exigé une définition plus rigoureuse, mais cela supposait que la sentence des commissaires serait annulée ; et c’était précisément l’article difficile à obtenir.
Les partisans du duc de Bourgogne embarrassent le procès
Le duc de Bourgogne croyait avoir un intérêt personnel d’empêcher la condamnation des IX articles. Ses ambassadeurs à Constance, toujours attentifs et gens de ressource, firent une diversion qui embarrassa de plus en plus la suite de ce procès, et qui aboutit enfin à rendre inutiles tous les efforts des envoyés de France et des agents de l’Université.
Outre la méthode qu’avaient pris l’évêque d’Arras et ses associés, et dont ils ne s’écartèrent jamais, qui était de traiter toujours les IX propositions d’articles supposés, d’imputations fausses, de calomnies injurieuses à la mémoire de Jean Petit112, ils demandèrent qu’on eût à publier au plus tôt les avis donnés sur cette matière, par un très grand nombre de docteurs, afin que ces jugements doctrinaux pussent diriger le Concile dans la sentence définitive qu’on attendait de lui. On sentira bientôt la finesse de cette démarche ; elle paraissait éloignée de toute affectation ; elle présentait un air d’impartialité, et c’était au fond tout ce qu’il y avait de plus favorable pour la cause du duc de Bourgogne.
Le roi Charles VI ordonne à ses ambassadeurs au Concile de se porter pour parties contre Jean Petit
D’un autre côté, les ambassadeurs de France ne manquaient ni de zèle ni de célérité pour défendre les intérêts qui leur étaient commis. Le roi s’était désisté des considérations qu’il avait eues durant quelque temps pour le duc de Bourgogne ; il ordonna, par deux lettres du 2 mars 1416, à ses plénipotentiaires au Concile de se porter pour parties en son nom, et de presser vivement la condamnation des IX articles113. Ces envoyés, constitués procureurs par le monarque, étaient l’archevêque de Reims, l’archevêque de Tours, Jean Gerson, Pierre de Versailles, Jourdan Morin, Guillaume de Beau-Neveu, Guillaume Monard, Jean Deschamps, et Simon le Grand. Ils avaient pour Promoteur Henri du Poirier, qui l’était aussi d’ordinaire dans les sessions du Concile, et pour avocat Simon de Teram, homme disert, et toujours prêt à parler et à écrire en faveur de cette bonne cause. Dès le 18 février, il présenta un mémoire aux commissaires, tendant à faire rendre justice au roi par la condamnation des IX articles. Il y demandait entre autres choses, que le cardinal de Cambrai fut rétabli dans sa qualité de commissaire, et qu’on exclut de ce tribunal les cardinaux des Ursins et d’Aquilée qui étaient extrêmement contraires à la France.
Ces ambassadeurs appellent au Concile et au Saint-Siège
On ne fut pas longtemps sans s’apercevoir que cette requête n’aurait aucun succès. Les commissaires, au lieu d’y répondre, se donnèrent d’abord à d’autres soins, et ils la rejetèrent ensuite ouvertement ; ce qui produisit de la part des ambassadeurs de France un acte d’appel au Concile général et au Saint-Siège114. Cependant les commissaires, voulant dissimuler un peu leur partialité, firent demander à la Nation gallicane dix députés pour leur servir d’assesseurs et d’adjoints dans l’examen des causes de la foi115. Cette demande donna occasion aux prélats et aux théologiens français de s’assembler. Jean de Courtecuisse, évêque de Genève, qui était en tour de présider, exposa les désirs du tribunal de la commission ; mais avant qu’on pût opiner sur cela, les envoyés de France, à la tête desquels était Gerson, demandèrent audience pour leur avocat Simon de Teram. L’évêque d’Arras, qui redoutait l’éloquence de ce jurisconsulte, se présenta pour y mettre opposition, disant, que Teram s’intriguant si fort pour en cause le roi très-chrétien (ce qui n’était guère conforme aux égards dus à Sa Majesté), il fallait préalablement l’obliger à montrer ses lettres de créance.
Adresse de Martin Porée, évêque d’Arras
C’était là une ruse de plaidoirie, une chicane imaginée pour gagner du temps, car les ambassadeurs de France qui étaient présents, autorisaient assez leur avocat à parler. Ils l’avouèrent en effet, et l’évêque de Genève accorda l’audience, où Simon de Teram dit tout ce qu’il voulut contre les IX propositions et contre le décret des commissaires.
Divers plaidoyers pour et contre les IX articles de Jean Petit
L’évêque d’Arras qui n’était jamais pris au dépourvu quand il était question de haranguer, plaida aussi la cause de son maître et des IX articles116 ; un des envoyés de France lui répliqua ; deux autres du parti de Bourgogne prirent ensuite la parole ; Gerson vint à la charge pour soutenir ses collègues. Ainsi, toute la séance se passa en altercations très vives.
Deux jours après, c’est-à-dire, le 26 mars, on toucha de plus près le fond des choses. Les envoyés Français, parlant par la bouche de Guillaume Beau-Neveu, docteur en théologie, proposèrent à la Nation gallicane de nommer des députés, non pour seconder les commissaires, qui ne devaient plus avoir la qualité de juges, depuis l’appel qu’on leur avait signifié, mais pour prendre en main la cause de la foi, pour examiner les requêtes dressées dans l’affaire présente, et pour décider des motifs de l’appel117. Comme cette question, ajoutaient-ils, est d’une très grande conséquence, qu’elle touche la foi, l’honneur du roi et du royaume, il est nécessaire d’y admettre les prélats de l’Église gallicane. Et comme dans la Nation, il y a quelques personnes suspectes, il faudra donner les noms de ces députés, afin qu’on puisse récuser ceux qu’on jugera à propos.
Ces propositions furent une nouvelle source d’objections, et de réponses, de subtilités, de personnalités, de vivacités même entre les Bourguignons et les ambassadeurs du roi ; la séance finit encore sans qu’on pût rien décider ; mais le lendemain le président de la Nation, ayant pris les voix, déclara qu’on donnerait dix députés aux commissaires pour terminer l’affaire des IX articles, et au cas que cela ne pût réussir, on permettait de suspendre ce démêlé jusqu’à l’élection du pape futur, ou du moins jusqu’à ce que l’obédience de Pierre de Lune fut entièrement réunie au Concile.
Les ministres de France ne devaient pas être fort contents de cette déclaration, puisqu’elle reconnaissait la juridiction des commissaires, dont ils ne voulaient plus entendre parler ; cependant les plaintes et les reproches ne vinrent point de leur côté, mais de la part des Bourguignons, esprits captieux, et qui prenaient toujours le contre-pied des voies d’accommodement. Jusque-là ils avaient paru extrêmement opposés au jugement des IX articles ; quand ils virent que la Nation gallicane permettait des délais à cet égard, si l’on ne pouvait parvenir à un accord entre les parties, ils feignirent des empressements infinis pour la conclusion de ce procès. Ils dirent qu’on ne pouvait la remettre à un autre temps, sans faire injure au duc de Bourgogne, sans causer un scandale parmi les fidèles, sans se rendre coupable de dissimulation en matière de foi, sans témoigner un mépris formel pour la personne du roi très-chrétien, qui était intervenu comme principal acteur dans le démêlé. Les protestations et les appels venaient à la suite de ces clameurs, et les instances recommencèrent pour obtenir la publication des avis doctrinaux rendus fur les IX articles.
Dans tout ceci, l’évêque d’Arras, Martin Porée, parut en chef, et fit voir toute la souplesse d’un esprit accoutumé à défendre, à attaquer, à faire naître des incidents, à éluder un mauvais pas, à embrouiller surtout une affaire, pour en rendre la conclusion impossible118. Son objet actuel était d’obtenir que les consultations des docteurs sur les IX fameux articles fussent publiées. Il savait parfaitement que le plus grand nombre était favorable au duc de Bourgogne, c’est-à-dire, que les IX articles y étaient traités de propositions indifférentes et toutes étrangères aux intérêts de la foi. Or ce devait être un coup de partie, pour les Bourguignons, de répandre dans le monde une multitude d’avis si opposés aux sentiments de Gerson et des autres envoyés français. Car, quoique cette publication ne fut point un jugement définitif, cependant elle devait naturellement tourner le public du côté que ces consultations favorisaient, et d’ailleurs, si le Concile en corps venait à prendre connaissance du démêlé qui partageait les cours de France et de Bourgogne, ce ne pouvait qu’être un préjugé très avantageux à celle-ci, de présenter tout ensemble une quantité considérable de mémoires, qui la déchargeaient de tout l’odieux attaché à la doctrine du tyrannicide. Il est vrai que Gerson et les autres ambassadeurs du roi avaient demandé eux-mêmes la publication de ces pièces, mais ils voulaient que préalablement on écoutât tout ce que le roi avait à faire dire contre les IX articles ; que ces avis doctrinaux fussent communiqués à des docteurs qui pussent en conférer, et non aux parties, à cause de l’abus qu’elles seraient tentées d’en faire ; que les auteurs de ces avis fussent nommés, afin qu’on pût opposer, non simplement nombre à nombre, et suffrages à suffrages, mais comparer le mérite, la dignité, les sentiments et la réputation de ceux qui avaient opiné.
On ordonne la publication des avis doctrinaux favorables aux IX articles
Les commissaires, sans avoir égard à toutes ces modifications, et suivant toujours la route où la partialité les avait fait entrer, ordonnèrent le 11 avril que les consultations seraient transcrites par les notaires du Concile, et délivrées à quiconque voudrait les voir119. C’était un recueil de vingt-trois cahiers, et de trois cents quatre-vingts feuilles d’écriture, contenant les avis de cinquante-un docteurs120 qui étaient favorables aux IX articles, et ceux de vingt-quatre qui les condamnaient. Tout cela formait comme un corps de doctrine complet sur la matière du tyrannicide, avec cette différence que les premiers avis étaient un tissu de raisonnements faux et scandaleux, au lieu que les seconds exprimaient partout les vrais principes de la foi et de la morale.
Les ambassadeurs de France s’y opposent
La démarche des commissaires fut suivie, dès le 15 Avril, d’une opposition de la part des ambassadeurs de France121. On y faisait toucher au doigt le peu de considération qu’on avait eu pour la personne du roi très-chrétien, et les mouvements dangereux qu’allait produire la publication des avis doctrinaux. On ne peut rien ajouter à l’évidence des raisons que contient ce mémoire ; mais le tribunal de la commission n’en fut point touché, et les copies des consultations furent distribuées, selon l’ordre qui en avait été donné.
Plaintes de l’avocat du roi Simon de Teram
Cependant, Simon de Teram, qui faisait toujours la fonction d’avocat du roi Charles VI au Concile, voulut avoir son recours à l’assemblée générale des Nations : c’était un tribunal supérieur à celui des commissaires ; il se présenta le dernier jour d’avril, et se plaignit hautement de la publication des mémoires122. L’évêque d’Arras voulut répliquer, mais on remit sa harangue au second jour de mai, et on l’entendit alors discourir sur les IX propositions qu’il excusa toujours, et sur la sentence de l’évêque de Paris, qu’il ne manqua pas de fronder à son ordinaire.
Trois jours après123, on reprit les séances. Maratin Porée voulait aussi reprendre son plaidoyer124, mais on l’obligea de céder l’audience au chancelier Gerson, et celui-ci fit une harangue qui est un des plus beaux monuments de son zèle et de sa doctrine.
Discours de Gerson contre les IX articles
Comme il avait le cœur ulcéré de tous les mauvais discours qu’on se permettait à Constance ; il en saisit vivement les principaux chefs qu’il traita de calomnies, et dont il fit voir toute la fausseté et la malice125. D’abord, quelques-uns de ces discours touchaient la conduite du roi Charles VI. On demandait ouvertement pourquoi ce prince s’attachait à faire condamner la doctrine du Tyrannicide, après avoir dissimulé ou pardonné la mort funeste de son frère ; d’autres disaient, qu’au lieu de réprouver l’Apologie du duc de Bourgogne, il aurait dû l’approuver et la louer, aussi bien que l’action qui en était l’objet.
Sur cela Gerson montre en premier lieu, que si le roi a bien voulu pardonner les injures, à l’exemple de Jésus-Christ, il ne s’ensuit pas qu’il doive tolérer une doctrine également contraire à la loi de Dieu, et aux bonnes mœurs. Pour la seconde objection, il la réfute en indiquant les principales circonstances de l’assassinat du duc d’Orléans. Que peut-on louer, dit-il, dans une telle entreprise ? Sera-ce la personne qui en a commandé l’exécution ? Elle n’a eu ni l’autorité nécessaire pour cela, ni les égards dus à la puissance royale, ni les sentiments que sa naissance devait lui inspirer. Sera-ce l’action de ceux qui en ont été les ministres ? Que peut-on imaginer de plus cruel, de plus traître et de plus lâche ? Sera-ce la manière dont le crime a été commis ? C’était dans une embuscade, de nuit, et dans une ville où la sécurité devrait être entière pour tout le monde ; c’était après des caresses empressées, après les démonstrations d’une amitié qui paraissait sincère. Sera-ce le motif d’une pareille démarche ? Il n’y a eu ni accusation, ni instruction de procès, ni preuve ; en un mot, rien de tout ce que les lois ordonnent, quand il est question de faire mourir le plus méprisable de tous les hommes.
Après cette espèce d’exorde, le chancelier détaille les calomnies particulières qu’on répandait au sujet des IX articles. On disait que ces propositions n’avaient été avancées par aucun auteur qu’on connût, que c’était une injustice, un effet de la jalousie, de les attribuer à Jean Petit, qu’elles étaient fort différentes des huit vérités ou principes que ce docteur avait avancés dans son plaidoyer, qu’elles pouvaient passer pour vraies dans le cas d’une révélation ou d’une nécessité inévitable, qu’elles avaient plus de défenseurs que d’adversaires, et qu’ainsi elles devaient être regardées au moins comme probables ; que les poursuites qu’on faisait contre elles avaient causé bien des scandales, et en causeraient encore une infinité d’autres ; que cette matière était du ressort des juges criminels et non d’un tribunal établi pour connaître des causes de la foi ; qu’enfin c’était une témérité et une indécence punissable, de faire entrer le roi très-chrétien dans une procédure comme celle-ci.
Gerson oppose à cela des raisons invincibles. En matière de foi, dit-il, il n’est pas question de savoir si des propositions condamnables ont été soutenues par quelqu’un. Il suffit pour les proscrire, qu’elles causent du scandale ; mais il n’est que trop manifeste, par toute la suite de la procédure, que les IX articles ont un auteur, et dans ce Concile même, elles n’ont que trop de partisans. Il est encore évident par les lettres du roi et par les informations, qu’on ne les attribue point faussement à Jean Petit. C’est le fond de tout le discours qu’il osa dicter lui-même, autrefois dans sa maison, et dont les copies furent rendues publiques.
À l’égard de ce qu’on appelle les huit vérités de son plaidoyer, si les IX articles n’y paraissent pas tout-à-fait conformes, cela prouve-t-il qu’ils ne soient pas tirés de cette pièce ; et tout ce qui s’ensuit de là, n’est-ce pas qu’elle en est d’autant plus défectueuse, puisque outre les IX articles, elle contient huit autres propositions, dont la plupart sont erronées ?
Quand on dit que ces articles sont vrais dans le cas de la révélation, c’est évidemment vouloir faire illusion au public : car qu’y a-t-il de moins certain et de plus sujet à l’erreur que le moment d’une révélation ? Mais d’ailleurs n’y a-t-il pas de l’impiété à faire intervenir la voix de Dieu dans le cas présent, c’est-à-dire, pour autoriser la doctrine du tyrannicide ?
Quand on dit que les mêmes articles sont vrais, supposé une nécessité inévitable, c’est un sophisme, car la nécessité ne peut jamais se trouver au point de justifier la première proposition de Jean Petit, qui permet à tout sujet de tuer un tyran, par embûches ou de quelque manière que ce soit. Ajoutons à cela, que les IX articles de ce docteur sont exprimés d’une manière universelle, et sans cette clause de nécessité, laquelle se trouve par là imaginée après coup.
C’est encore une calomnie évidente de dire que ces IX articles ont plus de partisans que d’ennemis. J’ose bien assurer qu’à Constance même, le plus grand nombre des docteurs y est opposé ; et il ne faut pas en juger par les avis doctrinaux qui ont paru ; car, outre qu’on n’a consulté ni les Anglais, ni les docteurs en droit, tout ce qu’on a entendu de théologiens, se réduit presque uniquement aux religieux mendiants, dont on connaît la facilité à se déclarer contre l’Université de Paris ; sans compter que la plupart n’ont point été informés pleinement de ce qui concerne cette affaire, tant pour le fait que pour le droit.
On se plaint du scandale qu’ont produit les IX articles, et d’où est-il venu ce scandale ? Est-ce de la condamnation ? N’est-ce pas plutôt de l’injuste protection qu’on leur accorde ? On dit que cette cause devrait être portée à un tribunal criminel ; oui, s’il était question de l’homicide qui a fait naître toute cette plaidoirie ; mais comme il s’agit d’une apologie dressée en faveur de cet attentat, comme on met par-là en danger la certitude du commandement de Dieu, vous ne tuerez point, on ne peut nier que la cause ne regarde les juges de la foi.
Enfin, on m’accuse de n’être entré en cause qu’à la faveur du nom et de l’autorité du roi, dont on commet ainsi l’honneur d’une manière bien indécente ; à cela il m’est aisé de répondre, que le zèle de ce prince et sa qualité de monarque très-chrétien suffisaient bien pour l’intéresser à une procédure qui touche la foi ; que je n’ai pu ni dû le détourner de cette entreprise, qu’indépendamment des engagements que j’ai avec la cour, et me considérant comme simple docteur en théologie, je me suis toujours présenté comme dénonciateur et comme partie ; que si l’on s’en était tenu aux discussions théologiques sans employer l’appareil du for contentieux, nous n’aurions pas fait intervenir l’autorité du roi ; mais qu’après tout, en ceci comme dans toute la suite du procès, Sa Majesté a fait voir une conduite que nous sommes prêts de justifier contre quelque adversaire que ce soit.
Gerson conclut son discours par une peinture vive et animée du meurtre commis en la personne du duc d’Orléans ; il en rappelle les circonstances et les suites ; il représente le deuil des jeunes princes et de cette maison ; il apostrophe ensuite l’évêque d’Arras et les autres envoyés du duc de Bourgogne, leur demandant s’ils ne détestent pas cette triste aventure ; s’ils ne sont pas persuadés que le duc Philippe, père du meurtrier, ne se fût jamais porté à une entreprise si funeste ; s’ils ignorent que le duc de Bourgogne lui-même avait avoué aux princes du sang, que cette action lui avait été inspirée par l’esprit de ténèbres ?
Le chancelier termine tout cela par la lecture de quelques pièces qu’il avait citées dans sa harangue. Après quoi, on se leva, et l’on remit la suite des délibérations à d’autres séances.
Martin Porée est interrompu dans son plaidoyer
Il fallait que le discours de Gerson eut fait de grandes impressions sur les esprits126 ; car, quand l’évêque d’Arras voulut lui répliquer, dans les deux assemblées suivantes, c’est-à-dire du 9 et du 11 mai, on l’interrompit par un tumulte qui paraissait concerté, et il eut beau élever la voix, demander une favorable audience, se plaindre et protester, jamais il ne lui fut possible de se faire entendre. On remarqua seulement, par les premiers mots de son discours, qu’il avait eu dessein d’opposer l’Université de Paris à elle-même ; car il prétendit que la Faculté de droit, et la Nation de Picardie n’avaient jamais consenti à tout ce qu’on lisait dans les lettres adressées au Concile sur la matière présente, au nom de tout le corps de l’Université.
On avait reçu en effet à Constance une grande lettre127 des docteurs de Paris, où ils se plaignaient du peu de concert qu’il y avait dans le Concile pour condamner les IX articles ; mais on sut que la Nation de Picardie, qui est une des quatre dont la Faculté des arts est composée, n’avait point approuvé cet écrit, et qu’elle voulait s’en tenir à ce que les commissaires avaient défini contre la procédure de l’évêque de Paris et de l’inquisiteur.
Quoique ce ne fut-là qu’une très petite portion de l’Université, l’évêque d’Arras en triompha comme d’un avantage considérable, il y joignit la Faculté de droit, et il est vrai que cette compagnie avait témoigné d’abord de l’éloignement pour les démarches de Gerson contre les IX articles ; mais elle se réunit ensuite au sentiment des autres parties de l’Université, et le roi lui ayant fait demander ce qu’elle pensait de toute la doctrine du tyrannicide, elle la condamna solennellement par un acte du 18 novembre de cette année128.
Depuis la tentative de l’évêque d’Arras, pour être entendu dans l’assemblée de la Nation de France, on conféra beaucoup plus rarement à Constance sur les IX articles. Les procédures à cet égard parurent bornées durant plusieurs mois à des lettres qu’on reçût, et qu’on écrivît pour et contre. D’un côté, l’Université de Paris, le roi Charles VI et l’empereur Sigismond se plaignirent constamment de la sentence de nullité prononcée contre le décret de l’évêque de Paris. Ils s’adressèrent, pour la faire casser, à tout ce qu’il y avait de tribunaux à Constance, c’est-à-dire, tantôt aux commissaires de la foi, tantôt au Concile même pris dans sa totalité129.
Efforts du roi Charles VI pour faire conclure l’affaire de Jean Petit à son avantage
Le roi Charles VI, comme le plus intéressé dans cette malheureuse affaire, faisait aussi les plus grands efforts pour en ménager la conclusion à son avantage. La Lettre qu’il écrivit sur cela à la Nation de France, et qui fut lue le 9 juillet, contient tous les motifs que la tranquillité de l’État, le respect dû à la loi de Dieu, l’édification des peuples, l’honneur du Concile pouvaient suggérer.
L’empereur se plaint de la sentence portée par les commissaires
L’empereur L’empereur s’exprima plus brièvement, mais avec la même fermeté dans trois lettres130 qu’il écrivit de Paris, durant son séjour en cette capitale. Les cardinaux chefs du tribunal de la commission, furent obligés de se justifier131 auprès de ce prince ; ils l’assurèrent, comme ils avaient toujours fait, que la sentence de l’évêque de Paris n’avait été annulée que parce que les causes de la foi étaient réservées au Saint-Siège, et que l’évêque de Paris leur paraissait avoir passé ses pouvoirs en prononçant sur celle-ci132.
Cette raison, fausse en elle-même, servait néanmoins de retranchement à ces prélats133 ; elle fut réfutée pleinement par le chancelier Gerson, mais le coup était porté, et les commissaires se trouvaient trop avancés pour reculer134. On leur présenta des projets d’accommodement, qui semblaient conserver leur honneur, en réduisant presque à rien tout ce qu’ils avaient fait jusqu’alors. On leur conseillait de donner une déclaration, disant deux choses : la première, qu’ils n’avaient prétendu donner aucune espèce d’approbation aux IX articles ; la seconde, que les avis doctrinaux publiés depuis peu, n’étaient d’aucune conséquence pour le fond de l’affaire ; et afin d’éteindre le feu de discorde qui gagnait toutes les parties du Concile, on leur proposait de remettre le jugement final de ce grand procès au souverain pontife, qui serait bientôt élu.
Divers projets d’accommodement, mais sans succès
À en juger par la manière dont quelques-uns de ces projets sont intitulés135, on croirait qu’en effet le Concile ou les commissaires adoucirent, par des explications juridiques, le décret porté contre l’évêque de Paris136 ; mais la vivacité avec laquelle on continua les procédures, montre qu’il ne se fit aucun changement dans ce qui avait été jugé.
Sans doute que ce fut la puissance et l’activité du duc de Bourgogne, qui retinrent les commissaires dans son parti, et qui intimidèrent la plupart des autres prélats ou docteurs, qui n’étaient point du même tribunal. D’ailleurs il n’y avait point assez de concert parmi les pères de Constance, pour faire un effort général contre les IX articles, source impure de tout le dogme du Tyrannicide.
Comme ils n’avaient point encore fait l’élection de Martin V, ils se regardaient toujours comme partagés en deux obédiences, de sorte que les uns s’appelaient Johannites et les autres Grégoriens, pour exprimer le parti de Jean XXIII et celui de Grégoire XII137. Ce défaut d’union pénétrait de douleur l’Université de Paris : on en juge par les reproches contenus dans sa lettre du 28 avril. Si c’est, disait-elle, faute d’occupation, que vous vous élevez ainsi les uns contre les autres, que ne courez-vous au secours de la foi ? Voilà une doctrine pernicieuse qui met le royaume en combustion, armez-vous d’anathèmes contre elle, autrement le roi très-chrétien sera obligé de la combattre avec le glaive… Quelle honte, qu’il se trouve des gens parmi vous, qui osent seulement l’excuser ! Et de quoi encore est-il question ? Est-ce de quelques erreurs cachées, de quelques subtilités de théologie ? Non, sans doute, mais il s’agit des premières vérités de la religion, du Décalogue même, et des deux tables de Moïse, qui ont été rompues une seconde fois, à cause d’une nouvelle adoration du veau d’or.
Mouvements que se donne le duc de Bourgogne pour retenir les commissaires dans son parti
Nous ne savons si ces dernières paroles indiquent quelques largesses que le duc de Bourgogne eut faites aux commissaires pour les attacher à ses intérêts ; elles marquent toujours l’entière déférence qu’ils avaient pour les volontés de ce prince. Aussi se donnait-il des mouvements infinis, soit par lui-même, soit par ses envoyés, pour maintenir sa réputation dans le Concile. Il s’adressait aux cardinaux, aux commissaires, à la Nation gallicane, à l’empereur138. Il donnait des Commissions pleines d’artifice à ses ambassadeurs, avec ordre de ne s’en point écarter. Il répandait tout l’odieux qu’il pouvait sur la personne et sur les écrits de Gerson. Il défendait au contraire la mémoire du docteur Jean Petit, qu’il appelait son cher et fidèle Conseiller. Il affectait surtout de grands respects pour le roi Charles VI, et il se plaignait sans cesse qu’on eût fait entrer un si grand prince dans toute l’intrigue de ce démêlé.
Activité de Gerson contre les IX articles
Gerson de son côté ne cessait point d’écrire et de parler dans le Concile pour la condamnation les IX articles. Il tirait ordinairement le sujet de ses discours et de ses compositions, de ces paroles du Décalogue : vous ne tuerez point139. Et en les interprétant, il développait tout le venin contenu dans se plaidoyer de Jean Petit. Comme cette ardeur à contredire les Bourguignons lui attirait toute la haine de ce puissant parti, il crut avoir besoin d’un nouveau sauf-conduit de la part du roi son maître, et il l’obtint le plus ample et le mieux circonstancié qu’il pût souhaiter140.
On lui fait une mauvaise affaire au sujet d’un sermon sur la Nativité de la Sainte Vierge
La ressource de ses ennemis fut d’épier ses paroles et ses actions pour le mettre lui-même en cause et lui faire un mauvais parti. Le chancelier parut en fournir l’occasion par un trait qui lui échappa, en prêchant le jour de la Nativité de la Vierge, huitième de septembre. Car en parlant de l’illustre extraction de Marie, il fit cette question : Si Jésus-Christ aurait eu droit par sa mère de posséder le trône de David, et par conséquent si la loi divine, invariable et imprescriptible, autorisait les femmes à hériter de la dignité royale quand les enfants mâles viennent à manquer ; sur quoi il ajouta qu’il s’était élevé de grands démêlés entre les royaumes d’Angleterre et de France, comme on pouvait le voir par les ouvrages écrits de part et d’autre.
Or ce trait qui roulait sur une matière trop délicate par soi-même, fut encore interprété malignement par quelques auditeurs : on prétendit qu’il avait parlé affirmativement des droits de Jésus-Christ sur le royaume temporel de Judée, en vertu de la succession qui aurait dû appartenir à Marie sa mère, et qu’à l’égard des démêlés de l’Angleterre avec la France pour le droit des femmes sur la couronne, il s’en rapportait à l’écrit d’un docteur anglais qui avait traité la matière à fond, ce qui, disait-on, favorisait sous main les prétentions de l’Angleterre sur la monarchie française141.
Gerson n’avait pas poussé la chose si loin, cependant il en avait trop dit pour n’être pas inquiété cette occasion. On voulut en effet procéder contre lui, mais il ne paraît pas qu’on soit allé au-delà du simple projet : apparemment, la malignité des accusateurs se montra dans un trop grand jour et on la regarda comme quelque chose de plus odieux que l’indiscrétion de l’orateur.
Dévotion de ce docteur pour Saint Joseph
Nous pouvons remarquer que, dans le même sermon, le chancelier joignit toujours l’éloge de saint Joseph à celui de la sainte Vierge. On sait en général que Gerson avait une dévotion tendre pour ce saint époux de la mère de Dieu. Ses ouvrages en présentent des traces partout. Il célèbre ses louanges, en vers et en prose, dans des sermons et dans des traités dogmatiques. Ici on trouve qu’il proposa au Concile d’instituer une solennité en son honneur. Il adopta aussi et préconisa l’opinion, qui tient que saint Joseph a été sanctifié dans le sein de sa mère. C’était un sentiment déjà autorisé dans l’Orient.
Procédures multipliées sur l’affaire de Jean Petit
Cependant on ne faisait à Constance que multiplier les procédures réciproques sur l’affaire de Jean Petit, sans jamais rien terminer. Le duc de Bourgogne, qui sentait combien la publication des avis doctrinaux lui était favorable142, demandait instamment qu’on en fit le rapport dans une session du Concile, espérant que tous les pères assemblés ratifieraient la sentence des commissaires. La Providence ne permit pas que les choses fussent portées si loin, et le Concile en corps ne fut jamais saisi de l’affaire, au point d’être obligé de prononcer sur les IX articles.
Après une infinité d’efforts et de démarches inutiles, la cour de France se réduisit enfin à des appels et à des protestations. Ses partisans en firent de même, le cardinal de Cambrai, toujours inséparable de Gerson, déclara que la condamnation des IX articles n’était point l’établissement d’un nouvel article de foi, et que c’était une erreur d’avancer un tel sentiment143. On voit là une des plus subtiles inventions du duc de Bourgogne. Il répandait dans Constance qu’on allait augmenter le nombre des mystères et des points de foi en condamnant les IX articles ; mais avec combien plus de justice Gerson ne l’accusait-il pas de vouloir détruire un des dix commandements de Dieu144, en accréditant la doctrine du tyrannicide ?
Le roi fait condamner en France les IX articles
On n’attendit pas en France que la condamnation des IX articles fut totalement désespérée du côté de Constance. Le roi et son Parlement savaient qu’indépendamment de tout autre tribunal, il y avait dans le royaume une autorité suprême, capable de venger la Majesté royale, et de punir les partisans d’un écrit aussi détestable qu’était celui du docteur Jean Petit. Le Parlement rendit donc un arrêt le 19 septembre, par lequel il était défendu à toutes personnes, sous peine de châtiment corporel et de confiscation de biens, de tenir les maximes contenues dans l’Apologie du duc de Bourgogne. Défense en même temps de copier et de retenir les exemplaires de cette pièce, avec ordre de les rapporter sans délai à la cour. Ce fut l’acte le plus direct et le plus efficace contre les IX articles. Tout s’en alla insensiblement dans le Concile en petites procédures que nous ne pouvons détailler145 ; et qui s’éteignirent à la fin, comme l’affaire même. Gerson en témoigna sa douleur, comme nous verrons dans la suite, mais il fallait plier sous le poids de la plus grande autorité.
On travaille dans le Concile à la déposition de Pierre de Lune
Malgré ces mécontentements, le chancelier suivit toujours de près et avec zèle, toutes les affaires importantes qui occupèrent le Concile. Un des points les plus considérables était la déposition du pape Benoît (Pierre de Lune). On la regardait avec raison comme un préliminaire essentiel à l’union de l’Église et à la création d’un pontife légitime. Benoît était réduit au château de Paniscole, tous les royaumes d’Espagne l’avaient abandonné, les Aragonais en particulier, dont il avait reçu plus de secours, s’étaient réunis aux autres parties de l’Église ; on leur avait même permis, pour le bien de la paix, de convoquer encore le Concile de Constance, au nom du roi et des prélats d’Aragon ; les ambassadeurs de cette couronne avaient obtenu du Concile un rang qui leur faisait honneur : c’était de partager les places avec les ambassadeurs de France, de manière toutefois que ceux-ci furent toujours assis les premiers, c’est-à-dire que Gerson, qui était pour lors à la tête des envoyés français, paraissait le premier ; le Comte de Cardonne, premier ambassadeur d’Aragon, le suivait immédiatement ; on voyait après cela un Français, puis un Aragonais, ainsi de suite alternativement. Tout cela avait été déterminé dans la vingt-deuxième session, célébrée le 15 octobre 1416146. Il se fit bien des protestations de la part de la France et des autres couronnes, pour empêcher que ces arrangements ne préjudiciassent à leurs droits respectifs, mais enfin toute cette partie du cérémonial se trouva réglée à l’amiable, moyennant des formalités aisées à faire, et propres à prévenir les mauvaises conséquences.
Dans la vingt-troisième session, tenue le 5 novembre, il fut question d’entamer le procès contre Pierre de Lune147. On nomma douze commissaires pour dresser les informations. Ceux-ci se choisirent des notaires et des officiers inférieurs. Le palais épiscopal fut pris pour tenir les audiences ; les promoteurs du Concile marquèrent vingt-sept articles, qui contenaient toute la suite des intrigues de Pierre de Lune pour se maintenir dans le pontificat, et ils requirent qu’on entendît les témoins sur ces différents faits : ce qui leur fut accordé, et mis en exécution dès le lendemain148.
Il est cité pour la première fois
Tout était notoire dans la conduite de ce vieillard obstiné ; cependant le Concile, pour garder les règles de droit, voulut faire les citations juridiques. On proclama la première dans la vingt-quatrième session, datée du 28 novembre. On chargea deux religieux bénédictins, Lambert de Stoc, liégeois, et Bernard de la Planche, de Bordeaux, d’aller la signifier à Pierre de Lune, enfermé dans son Château de Paniscole. Le voyage se fit, mais avec aussi peu de succès que toutes les autres tentatives imaginées jusque-là, pour la même cause149.
Les deux envoyés eurent toute la liberté de parler au prétendu pontife, de le citer, de l’ajourner150. Ils ne lui dissimulèrent, ni les reproches, ni les dénominations d’hérétique et de schismatique, ni le court espace de soixante-dix jours qu’on lui donnait pour comparaître, ni la peine de déposition dont il était menacé. Tout cela ne fit aucune impression sur cet esprit indomptable. Il répéta ce qu’il avait dit cent fois, que le Concile de Constance était un brigandage, une assemblée de schismatiques et d’excommuniés ; qu’il déclarait encore nul et de nul effet, tout ce qu’on y avait décerné sur la matière présente ; que l’Église était toute entière à Paniscole, comme tout le genre humain avait été dans l’arche de Noé au temps du Déluge ; qu’on l’avait élevé malgré lui au pontificat, et qu’il s’était toujours appliqué à procurer l’union ; qu’à la vérité il n’avait aucun engagement particulier pour la cession, qu’il préférait même à cette voie celle de la justice et de la discussion des droits respectifs ; mais qu’après tout il n’avait jamais refusé de renoncer au pontificat ; pourvu que cela se pût faire avec les tempéraments convenables ; qu’il n’avait garde, par exemple, d’aller à Constance, qui était une ville soumise à l’empereur, et que tout ce qu’il pourrait faire, serait d’y envoyer des légats.
Trentième session du Concile
Tel est l’abrégé des réponses que Pierre de Lune prétendit opposer à la citation des pères de Constance. Les deux envoyés en firent leur rapport dans la trentième session, célébrée le 10 mars 1417. Personne n’en fut surpris, mais l’affaire étant désormais en règle, on ne songea plus qu’à presser les procédures. On déclara la contumace, on renouvela les citations de témoins, tout cela pour en venir au terme fatal, qui était la déposition juridique.
1417
Discours de Gerson contre Pierre de Lune
Ce fut durant le cours de ces discussions contentieuses, que le chancelier Gerson éleva encore la voix pour hâter la condamnation de l’accusé151. Il fit sur cela un discours, composé de trois parties, dont la première ne contenait que des principes généraux sur l’unité et l’autorité de l’Église152. La seconde entreprenait de montrer que Pierre de Lune était hérétique, à cause de son obstination à ne vouloir ni répondre au Concile, ni renoncer au pontificat. La troisième exposait quelques erreurs particulières ; mais ces erreurs n’étaient que des conséquences de la résolution qu’il avait prise d’être pape jusqu’au dernier soupir. Par exemple, il l’accusait d’avoir dit que s’il se fut démis de la papauté au Concile de Pise, le pouvoir des clefs aurait cessé dans la Chrétienté ; que ceux qui doutaient de la validité des deux premières élections, savoir celle d’Urbain VI et celle de Clément VII, pouvaient encore après le Concile de Pise obéir à lui (Benoît XIII) ; que quand tout le monde lui dirait d’embrasser la cession, il n’en ferait rien s’il ne la jugeait pas convenable ; que Jésus-Christ et le pape sont un seul et même chef de l’Église ; que dans aucun cas imaginable, le Concile général ne peut être célébré sans pape, etc. Gerson réfuta toutes ces propositions, et conclut que Pierre de Lune était évidemment parjure, schismatique, hérétique, scandaleux, et qu’on devoir procéder incessamment à sa déposition.
Diverses procédures contre ce prétendu pape
Le Concile, qui voulait donner à sa sentence toute l’authenticité possible, se comporta en ceci avec une sorte de lenteur ; car depuis le mois de mars qu’on avait entendu le rapport des envoyés jusqu’au 26 juillet que l’affaire fut terminée, on ne fit que revenir aux procédures pour les fortifier, les perfectionner, les compléter.
Il est condamné et déposé dans la trente-septième session
Enfin, dans la trente-septième session, présidée comme les autres par le cardinal de Brognier, évêque d’Ostie, après une nouvelle déclaration de la contumace, le cardinal Guillaume Fillastre prononça le décret de condamnation et de déposition contre Benoît, qui y est traité de parjure, de schismatique et d’hérétique, comme ayant donné atteinte autant qu’il était en lui, à l’article du Symbole, concernant l’unité et la catholicité de l’Église ; après quoi on chanta le Te Deum, et le jugement fut publié à son de trompe dans toutes les rues de Constance153.
Réunion de toutes les obédiences
Le Concile était alors dans l’état le plus favorable, pour prévenir ou pour lever tous les scrupules sur l’autorité suprême qu’il exerçait contre les derniers restes d’un parti schismatique. Outre toute l’obédience de Grégoire XII, qui s’était réunie à celle de Jean XXIII depuis le mois d’octobre de l’année précédente, on n’avait point discontinué de ramener à l’unité les divers États qui s’étaient attachés auparavant à Pierre de Lune. L’Aragon154 avait donné l’exemple, le Comté de Foix, la Navarre, la Castille suivirent. On ne comptait plus dans la trente-cinquième session, qui fut tenue le 18 juin 1417, que le comte d’Armagnac155, qui n’eut pas envoyé ses députés reconnaître le Concile ; encore le chancelier Gerson assura-t-il que ce prince était résolu de suivre en cela l’exemple du roi très-chrétien. Ainsi, quand la sentence fut portée contre Pierre de Lune, toutes les parties de la Chrétienté concouraient au même but, toutes les Églises réunies ne formaient plus qu’un corps, et l’autorité du Concile de Constance ne pouvait être récusée sous quelque prétexte que ce fût.
Démêlés sur le nombre de les droits des Nations
Il y avait eu avant cette réunion générale, de grands démêlés sur le nombre et sur les droits des Nations. Les quatre qui avaient composé jusque-là le Concile, étaient, comme nous avons dit, celles d’Italie, de France, d’Allemagne et d’Angleterre. Quand on eut pris des engagements avec les Espagnols par le traité de Narbonne, on délibéra s’il conviendrait de faire cinq Nations au lieu de quatre, et ce fut, à ce qu’il paraît, le cardinal Pierre d’Ailly, qui remua le premier cette question dans un discours ou traité : Sur la puissance ecclésiastique, qu’il publia le premier octobre 1416.
Le cardinal de Cambrai propose de n’en reconnaître que quatre
Ce prélat étant membre du Sacré-Collège, avait intérêt de référer l’autorité des Nations, de peur qu’elles ne voulussent seules, à l’exclusion des cardinaux, se mêler de l’élection future du souverain pontife. Il rappela donc un ancien décret de Benoît XII, qui partage tous les États de la Chrétienté en quatre grandes Nations, et il dit que sur ce modèle, il serait à propos de ne reconnaître jamais que quatre Nations dans le Concile ; qu’ainsi, quand les Espagnols seraient entrés dans l’unité, il faudrait obliger les Anglais à s’unir aux Allemands, pour ne faire avec eux qu’une Nation ; que cela était conforme à la Décrétale de Benoît XII, qui ne faisait qu’un tout de l’Allemagne, de la Hongrie et de l’Angleterre ; d’autant plus, ajoutait-il, que ce dernier royaume ne peut être comparé pour l’étendue, ni avec la France, ni avec l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne.
Les Espagnols admis à faire une Nation dans le Concile
Le Concile, qui voulait contenter les Espagnols, ne fit aucune difficulté de les recevoir sur le pied de Nation particulière, mais il laissa indécise l’autre partie de la question qui touchait les Anglais156. Sur quoi il s’éleva une querelle très vive dans la vingt-troisième session, datée du 5 novembre 1416 : car les Aragonais, voyant que les députés d’Angleterre y opinaient en corps de Nation, il y eut de leur part une protestation solennelle, et ils sortirent même de l’assemblée, où le tumulte était devenu fort grand par les divers mouvements de pensées, de discours et d’intérêts qu’un tel événement faisait naître.
Les Anglais veulent faire aussi une Nation à part
Les Anglais protestèrent de même à leur tour, et bien loin de consentir à perdre le rang qu’ils tenaient parmi les Nations, ils prétendirent avoir le pas sur les Espagnols157 ; ensuite, comme le discours du cardinal de Cambrai les avait extrêmement choqués, ils prirent le ton haut à l’égard des Français. Ils songèrent à se défendre par de fait ; ils marchèrent en armes dans les rues de Constance158. Pierre d’Ailly voyant l’orage qui le menaçait, se lia de plus en plus avec les ambassadeurs de France ; ils protestèrent tous ensemble contre les prétentions des Anglais, et ils portèrent leurs plaintes non au Concile, parce qu’ils ne voulaient pas troubler les sessions, mais au collège des cardinaux.
Cependant, à la prière de l’électeur palatin qui protégeait le Concile en l’absence de l’empereur, il y eut une sorte de désistement du cardinal de Cambrai ; mais les Anglais s’obstinèrent à vouloir que l’affaire fut décidée juridiquement ; alors le cardinal réitéra ses protestations, démarche qui ne fut pas goûtée de tous les Français159 : car on voit, par un mémoire publié dans ce temps-là, que plusieurs d’entre eux regardaient tout ceci comme une affaire, entamée sans le consentement des prélats et des barons du royaume, sans un ordre particulier du roi, sans un intérêt assez grand pour l’honneur de la Nation gallicane, et avec un danger manifeste de retarder beaucoup le succès de l’union, peut-être même de dissoudre tout-à-fait le Concile : sans compter les animosités cruelles que cela renouvellerait entre la France et l’Angleterre, qui étaient convenues d’une trêve depuis fort peu de temps.
Les Français s’y opposent
Il fallait néanmoins que la cour de France eut ordonné à ses ambassadeurs de traverser les Anglais sur cet article de leurs prétentions ; car on vit bientôt les requêtes et les actes juridiques se multiplier au nom du roi très-chrétien, et de cet incident auquel on ne s’attendait apparemment pas, il se forma un point de controverse, qui attira toute l’attention du Concile.
Ce fut principalement dans la vingt-huitième session que les grands éclats se firent de la part des envoyés français160. Jean Deschamps, leur procureur, présenta un long mémoire qui disait en substance, qu’on n’avait eu intention, ni de blesser l’honneur de l’Angleterre, ni de nier qu’elle pût faire un corps de Nation, comme tout État en faisait un par lui-même ; qu’on avait seulement voulu faire entendre que ce royaume ne pouvait former une Nation qui fut la quatrième ou la cinquième partie de toute la Chrétienté, ou qui put être comparée avec toutes les Gaules, toute la Germanie, toutes les Espagnes, toute l’Italie161. Car, ajoutait-on, ce sont là les quatre divisions assignées par le pape Benoît XII dans sa bulle vas. Electionis, et sous ces vastes régions prises en gros, il a rassemblé tous les autres États : par exemple l’Angleterre, la Hongrie, la Pologne, l’Écosse et tous les pays du Nord sous le nom d’Allemagne ; le Dauphiné, la Provence, la Savoie, la Bourgogne, la Navarre et Majorque sous le titre des Gaules. Il en est de même, par rapport à l’Espagne et à l’Italie, qui comprennent sous leur dénomination un grand nombre de provinces et d’États.
À la vérité on a souffert, jusqu’à l’union des Espagnols, que les Anglais eussent le titre de Nation dans le Concile ; mais depuis cette union, il paraît raisonnable de les réduire à l’Allemagne, ou bien il faudra refaire une nouvelle division, et partager chacune des quatre grandes portions c’est-à-dire, les Gaules, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, en parties égales à l’Angleterre : car il n’est pas juste que ce dernier royaume, qui n’a pas plus d’étendue que certaines provinces particulières contenues dans les Gaules, ait néanmoins la même considération dans le Concile que toute la Nation gallicane.
Et si nous revenons à la décrétale de Benoît XII qui compte dans le monde chrétien trente-six provinces ecclésiastiques, dont les deux métropoles de Cantorbéry et d’York ne font qu’une, est-il dans l’ordre que l’Angleterre seule fasse dans le Concile la cinquième partie des suffrages, n’étant que la trente-sixième partie dans la distribution générale qu’on vient d’indiquer ?
Bien plus, il faut considérer ici, que les Anglais prétendent une distinction qui n’est accordée à personne, pas même à l’empereur ; savoir de faire une cinquième voix dans le Concile : car aucune des quatre autres grandes Nations, d’Allemagne, des Gaules, d’Italie, d’Espagne, n’obéit à aucun prince particulier, mais leurs différentes parties sont chacune sous des dominations séparées, et n’ont voix néanmoins dans le Concile qu’à raison de ces grandes Nations prises en entier. Ainsi le roi d’Angleterre serait absolument le seul, qui, par le moyen de ses sujets présents à Constance, aurait l’honneur d’entrer pour un cinquième dans les délibérations du Concile.
Le mémoire conclut par une demande à trois disjonctives, ou de réduire les Anglais à la Nation d’Allemagne, ou de faire une nouvelle division de Nations, dont chacune serait égale à celle d’Angleterre, ou bien de ne plus prendre les voix par Nations, mais par tête, comme il avait été pratiqué dans les autres Conciles.
Animosité entre les Français et les Anglais
On pouvait bien croire que les Anglais ne demeureraient pas sans réponse sur un point qui touchait de si près leur honneur162. L’Angleterre et la France avaient repris les armes l’une contre l’autre, et cette circonstance mettait dans les esprits un nouveau degré de chaleur et d’animosité. Les députés anglais préparèrent donc un mémoire justificatif, où la gloire de leur Nation était fort exaltée, et celle de la France réduite à des bornes très étroites.
Mémoire des Anglais
On commence par y faire remarquer que la bulle de Benoît XII ne regarde point le cas présent ; que ce pape n’a prétendu indiquer que des divisions propres à régler les visites des métropolitains et le gouvernement des moines ; qu’il ne s’est point proposé de partager toute la Chrétienté en quatre Nations principales, beaucoup moins encore de comprendre un royaume, comme l’Angleterre, sous la dénomination de l’Allemagne.
On entre après cela dans un détail des titres d’honneur attachés à la Nation anglicane. C’est de là, dit le mémoire, qu’est venu le grand Constantin qui a fait tant de bien à l’Église romaine163 ; c’est Joseph d’Arimathie qui le premier à prêché la religion chrétienne en Angleterre immédiatement après la Passion de Jésus-Christ ; au lieu que les Français n’ont été convertis que par Denis l’Aréopagite164. Et quelle constance les Anglais n’ont-ils pas toujours témoignée dans la foi ? Quelle soumission n’ont-ils point eue pour les souverains pontifes ! Quels dons le clergé n’a-t-il pas reçu d’eux !
L’auteur fait ici le dénombrement des évêchés, des paroisses, des chapitres, des monastères, des hôpitaux qu’on voyait en Angleterre. Il y oppose l’état de la France, en quoi il manque de bonne foi ou d’attention, puisqu’il n’y compte que deux archevêchés, Sens et Reims, vingt diocèses et six mille paroisses ; tandis qu’il met en Angleterre cinquante-deux mille paroisses, et vingt-cinq évêchés. Il amplifie de même les royaumes, les comtés, les baronnies, les îles de la domination anglaise ; les langues diverses qu’on parle en ce pays-là ; le grand nombre de gens de lettres que la Nation avait fournis au Concile ; et la conclusion est, qu’on ne peut sans injustice, priver les Anglais du rang et des droits dont ils ont joui jusqu’alors dans l’assemblée de Constance.
Ce mémoire peu concluant fut présenté le dernier jour de mars 1417 dans la trente-et-unième session165. L’empereur était de retour à Constance depuis le 27 janvier. Il avait fait un voyage en Angleterre, et renouvelé les anciens traités d’alliance avec Henry V, de qui il avait même reçu l’ordre de la Jarretière. À son arrivée, les Anglais firent éclater leur joie, et Sigismond de son côté les combla de caresses. Ces liaisons mutuelles, et le succès des armes anglaises en France, donnèrent un grand ascendant aux députés de cette Nation sur les ambassadeurs de Charles VI.
Les Anglais font corps de Nation dans le Concile
Le Concile ne se rendit point aux remontrances de ceux-ci touchant l’affaire des suffrages, et les Anglais continuèrent de faire corps de Nation comme auparavant, de sorte que le Concile fut toujours composé désormais de cinq grandes parties ou Nations, d’Italie, de France, d’Allemagne, d’Espagne et d’Angleterre.
On parle de la Réformation de l’Église
Après la réunion des trois obédiences et la déposition de Pierre de Lune, il n’y avait plus que deux grandes affaires à terminer dans le Concile ; savoir, la Réformation de l’Église et l’élection d’un pape. La Réformation était l’objet le plus étendu et le plus difficile. On avait nommé pour cela des commissaires qui étaient les mêmes que ceux du tribunal de la foi, c’est-à-dire, ceux que nous avons déjà vus aux prises avec nos docteurs français dans l’affaire de Jean Petit. Les points qu’on discutait à ce bureau regardaient toutes les parties du gouvernement ecclésiastique. On trouve sur cela, dans les actes du Concile, des mémoires extrêmement circonstanciés, des points de conduite pour tous les états de l’ordre clérical, sans en excepter les cardinaux et les papes.
On voit par-là quelles plaies le schisme avait faites à l’Église, non dans la foi, ni dans l’enseignement qui concerne les mœurs ; mais dans les usages de la vie commune des ecclésiastiques166. La simonie, la pluralité des bénéfices, la profusion des dispenses, la non-résidence des prélats, l’ignorance, le libertinage, la mondanité des clercs ; tels furent les principaux chefs qu’on présenta au tribunal des commissaires.
Comme tout ce morceau de l’histoire du Concile de Constance regarde l’Église universelle, nous ne croyons pas devoir le traiter en détail. Il nous suffit d’insister sur les efforts de zèle que les députés de l’Église gallicane firent à cette occasion. En général, les docteurs français se portaient à tout ce qui pouvait assurer le succès du Concile ; mais il semble que l’article de la Réformation était leur point de vue capital ; ils n’épargnaient pour cela ni discours ni traités ; et dans leurs paroles, dans leurs écrits, il régnait une sorte de liberté qui dégénérait quelquefois en satyre et en invectives. On en jugera par les exemples suivants.
Mémoires de discours touchant la Réformation
Un religieux de l’ordre de Saint-Benoît, nommé Bernard Baptisé, parlant un jour sur cette matière, commença par protester qu’il n’avait d’autre intention que celle de la gloire de Dieu et du bien de l’Église167. Après quoi, il se lança hardiment dans toutes les observations les plus propres à couvrir le clergé de confusion. Selon lui, les prélats et les ecclésiastiques inférieurs avaient à se reprocher la négligence, l’ignorance, la vanité, l’avarice l’amour du plaisir, etc. Il peint les uns et les autres des couleurs les plus horribles, jusqu’à dire qu’ils n’ont d’autres lois que leur cupidité, et qu’ils sont les suppôts du démon. Les avis qu’il leur donne ensuite répondent à ce préambule ; il les exhorte à dire la vérité, à cultiver la chasteté, à se déclarer pour l’équité
. Ces vertus, dit-il, sont l’abrégé de toute la Réformation. La première rectifiera les consciences ; la seconde obtiendra les grâces du Ciel ; la troisième servira de règle pour le choix d’un pape. Et que doit-on attendre, continue-t-il, de toutes nos dévotions, de nos messes solennelles, et de nos processions, si l’on vient au temple comme des Pharisiens, si l’on vend, et si l’on achète les bénéfices, si l’on fait un trafic des charges ecclésiastiques, si l’on n’a aucun soin de bien remplir ses fonctions ? Il passe de là aux qualités du pape, qu’on se proposait d’élire bientôt. Ce doit être, dit-il, un homme, et non une femme, parce que la femme est la source de tous les maux. Ce doit être un homme pour la vigueur de l’âge, pour la sévérité de la justice, pour l’éclat de la doctrine ; un homme intelligent, actif, ferme, intrépide et irréprochable ; un homme chaste, humble ; charitable, égal et tempérant. Il faut éviter dans cette élection, la partialité, l’esprit de dispute, les défiances, les raisons d’amitié : à Dieu ne plaise qu’on jette la vue sur un ambitieux ; ce serait mettre tous les vices sur le trône.
L’orateur avertit qu’il ne peut en dire davantage, parce qu’on était dans le fort de l’été. Il parlait l’onzième dimanche après la Pentecôte. Le remède à cela était de se modérer un peu plus en parlant. Son discours n’en aurait pas moins valu, et il y aurait gardé des bienséances qu’apparemment il ne connaissait pas assez.
Le dimanche suivant, un autre théologien français harangua le Concile, et préconisa beaucoup la Réformation168. Elle consiste, dit-il, en trois choses. Premièrement, à corriger les méchants, à mettre en place les bons, à réunir ceux qui sont dispersés : c’est la division du discours, et dans le détail, ce n’est encore qu’une peinture très vive des désordres qui régnaient dans le clergé. Il prétend que les ecclésiastiques ont pris le faste des militaires, sans en prendre les travaux ; la mondanité des femmes, sans en imiter la pudeur ; qu’ils tirent le suc de la terre sans peine, mais qu’ils feront aussi dans les tourments de l’autre vie, pour n’avoir pas voulu partager les épreuves de celle-ci. Il se plaint qu’on n’étudie que pour la vanité ; qu’on se présente trop aisément et de trop bonne heure aux saints ordres ; qu’on parvient aux bénéfices par voies illicites ; qu’on vit impunément dans le faste, la mollesse, l’abondance, le libertinage ; qu’on ne cherche qu’un profit sordide dans l’administration des sacrements ; qu’on aime mieux dépenser le patrimoine de l’Église à nourrir des farceurs, des musiciens, des personnes d’une vie dissolue, des chevaux et des chiens, que les pauvres de Jésus-Christ. Il reproche de même une conduite tout-à-fait scandaleuse aux religieux, aux religieuses, aux officiers de la Cour romaine. Sa conclusion est une apostrophe véhémente aux pères du Concile, pour leur faire entreprendre promptement et efficacement le grand ouvrage de la Réformation.
Il se fit bien d’autres harangues semblables dans le Concile169 : ce qui prouve du moins qu’il y avait des hommes vertueux parmi les ecclésiastiques, puisque les auteurs de ces invectives n’auraient pu, sans se rendre ridicules, reprocher à leurs confrères des faiblesses dont ils eussent été coupables. Mais les plus célèbres partisans de la réforme furent incontestablement le cardinal d’Ailly et le chancelier Gerson, toujours unis de sentiment, hors peut-être en quelques occasions, où il fallait que le cardinal soutint les prérogatives de sa pourpre.
Sentiments de Pierre d’Ailly sur la Réformation
Nous trouvons que Pierre d’Ailly s’expliqua sur le déplorable état de l’Église jusqu’à cinq ou six fois, en présence des pères du Concile. De tous ces discours ou traités, nous ne prenons que celui qui porte pour date le premier de novembre de l’an 1416. Il comprend le fond de tous les autres, et il est dans un ordre d’instruction et de méthode propre à répandre du jour sur la matière présente. Le cardinal divise son ouvrage en six parties, qui sont six objets de réforme : savoir, le corps entier de l’Église ; le pape et la Cour romaine ; les prélats ; les religieux ; les ecclésiastiques ; les simples fidèles. Il prétend que les lois de discipline et de réformation doivent s’étendre à tous ces états.
Sur le corps entier de l’Église, il remarque qu’on y a besoin de la célébration fréquente des Conciles généraux et provinciaux ; que le défaut de ces saintes assemblées a laissé croître les désordres et favorisé les mauvaises habitudes ; que la Cour romaine doit se prêter à ce point de réforme, de peur qu’on ne l’accuse d’empêcher les Conciles, pour étendre de plus en plus sa domination ; que quoique le Saint-Siège puisse facilement terminer les affaires de l’Église par ses lettres et par d’autres moyens, sans assembler de Conciles ; cependant les exemples de l’Antiquité, et ceux-même qu’on tire des Actes des Apôtres, autorisent extrêmement les Assemblées des premiers pasteurs ; qu’il est à croire que, si l’on eut pris ce moyen plus tôt, le schisme qui venait de désoler l’Église, ni même celui des Grecs, n’auraient pas duré si longtemps ; qu’il y avait une infinité d’affaires, qui ne pouvaient réussir parfaitement sans l’autorité des Conciles généraux : savoir, la réformation de l’Église, et de la Cour romaine en particulier ; la défense de la Chrétienté contre les Sarrasins ; la réunion des Grecs à l’Église latine.
Sur le pape et sa cour, le cardinal propose bien des articles d’une exécution difficile ; par exemple, empêcher qu’on n’élise toujours des papes d’une même Nation ; c’était ce qui avait donné lieu au schisme : les Français voulant retenir le pontificat, et les Italiens ne pouvant le souffrir ; borner le nombre des cardinaux à un seul de chaque province, ce qui ferait trente-six, en suivant la division attribuée à Benoît XII ; fixer un temps pour les protestations de violence et de crainte, si les cardinaux, qui auraient élu un pape, croyaient n’avoir pas été libres dans le Conclave ; c’était pour prévenir les inconvénients, qui avaient suivi l’élection tumultueuse d’Urbain VI.
Pierre d’Ailly ajoute à cela des avis pour diminuer les charges qu’imposait la Cour romaine. Elles consistaient dans les subsides pécuniaires, dans les excommunications trop fréquentes, dans les lois trop multipliées, dans les exemptions qui allaient à l’anéantissement de l’autorité des ordinaires ; mais en qualité de cardinal, et sans doute avec raison, il s’élève fortement contre certains docteurs présents dans le Concile, lesquels ne parlaient qu’avec mépris de l’état et de la conduite des cardinaux. Il dit que ces gens-là feraient beaucoup mieux d’arracher de leurs yeux la poutre qui les aveugle, que de remarquer le fétu qui blesse l’œil de leurs frères, ou plutôt de leurs pères et de leurs maîtres. Il proteste que le Sacré Collège s’est déclaré plus hautement que personne pour la Réformation, et que l’Église romaine s’est présentée d’elle-même à tous les règlements qu’on jugerait à propos d’établir en cette matière.
Sur la réforme des prélats, on trouve ici des avis d’une précision et en même temps d’une sagesse admirable. Il faut choisir des hommes murs, expérimentés, savants dans les Écritures, modestes, tempérants et d’une conduite irréprochable. Pour cela, les élections doivent être faites avec beaucoup de maturité, et il doit y avoir un tribunal pour le jugement des évêques, soit le pape, soit le Concile général, soit le Concile de chaque province. Pierre d’Ailly se plaint beaucoup de l’usage qui s’était établi d’ordonner des évêques à simple titre et sans diocèse ; il condamne les prélats qui allaient à la guerre, ceux qui se dispensaient de la résidence, ceux qui exigeaient de l’argent pour l’expédition des lettres, pour la collation des ordres et l’administration des sacrements. Il veut que les évêques veillent à la célébration de l’office divin ; Et il ne faut pas, dit-il, que cet office soit trop long. Il est plus à propos d’en dire moins, et d’y apporter la dévotion convenable.
Il conseille de ne point multiplier les jours de fête, de ne point bâtir un trop grand nombre de nouvelles églises, de ne point rendre les canonisations de saints trop fréquentes. Il souhaiterait, qu’excepté les dimanches et les grandes fêtes, on donnât permission au peuple de travailler après l’office, parce qu’on soulagerait les pauvres, qui n’ont pas assez de temps pour gagner leur vie, et qu’on obvierait aux débauches et aux scandales, dont l’oisiveté est l’occasion.
Sur l’état et la conduite des réguliers, le cardinal entre dans un grand détail. Il faudrait, selon lui, diminuer le nombres des ordres religieux, surtout des Mendiants ; réduire les quêteurs, empêcher que les moines n’allassent étudier hors de leurs monastères, les appliquer à la théologie et non à l’étude des lois ; réformer les religions militaires, et les rappeler aux usages de leurs fondateurs ; ordonner que, dans les monastères, personne ne mange hors du réfectoire, excepté les malades et les hôtes ; veiller à ce que les religieux n’usurpent ni les biens, ni les droits des prélats séculiers et des églises paroissiales ; modérer la ferveur de quelques maisons de l’ordre de Saint-Benoît, où l’on ajoute bien des austérités à la règle primitive ; avoir soin qu’on n’y refuse aux malades ni les viandes, ni les autres choses nécessaires à la santé. À l’égard des religieuses, n’en souffrir aucunes qui ne soient rentées, pour arrêter les courses au dehors, sous prétexte de quête et de mendicité.
Sur les ecclésiastiques du second ordre : voici les règlements qu’indique le cardinal de Cambrai. On apportera de grands soins à la collation des bénéfices, pour ne pas donner la préférence aux ignorants sur les hommes de lettres ; aux jeunes gens sur les vieillards ; aux étrangers sur les bons sujets du pays ; aux personnes de qualité sur les ecclésiastiques éprouvés par de longs services ; aux hommes exercés dans la pratique et la science des procès, sur les docteurs en théologie. On veillera sur le gouvernement des universités, point d’acception de personnes dans la distribution des degrés, point de faveur dans les examens, point de doctrines vagues et inutiles. On cultivera les langues grecque et latine, dont l’ignorance cause des maux infinis à l’Église ; on aura dans les cathédrales des bibliothèques remplies de théologiens, de jurisconsultes, de collections des Conciles, de traités sur la morale. Il serait même à souhaiter qu’il y eut dans tous ces chapitres et dans les plus célèbres collégiales un professeur en théologie, qui lirait le troisième et le quatrième livre des Sentences, et qui ferait durant l’année des explications sur les épîtres et les Évangiles.
L’article qui concerne les mœurs des ecclésiastiques est encore plus discuté ; point de faste, de luxe, de débauches, de querelles ; attention surtout à extirper la malheureuse habitude d’entretenir publiquement des concubines ; le cardinal dit que les censures sont de trop faibles armes contre des excès si scandaleux, et qu’il faut procéder contre les incorrigibles par la privation d’office ou de bénéfice.
Enfin, pour le gouvernement des simples fidèles, le mémoire du cardinal ne s’attache qu’à certains articles, dont il faudrait, dit-il, recommander l’observation aux princes : savoir, le bon exemple, la compassion pour les malheureux, l’attention à punir le blasphème et le sortilège ; à réprimer les Juifs et les usuriers ; à protéger l’Église et le clergé ; à éteindre le feu des discordes, et des guerres qui embrasent les États de la Chrétienté. Le cardinal dit que, comme l’Église ne peut pas obliger par des voies de contrainte les princes séculiers à entrer dans ce plan de réforme, il sera convenable que le Concile général leur fasse sur cela des exhortations salutaires ; mais que le moyen le plus efficace pour les y engager, est de leur donner l’exemple d’une bonne conduite.
D’où il conclut encore la nécessité d’une prompte et solide Réformation dans tous les ordres du Clergé.
Sentiments de Gerson sur la même matière
Il en est de Gerson comme du cardinal Pierre d’Ailly. Il s’expliqua souvent sur la même matière, et dans un seul mémoire, fait, à ce qu’il paraît, pour être présenté aux commissaires ; il rassembla tous les points de réforme qu’il croyait nécessaires. C’est à cet écrit que nous nous attachons pour faire connaître en abrégé les sentiments du chancelier.
Où trouve-ton, dit-il, présentement des évêques éprouvés dans le bien et savants, qui résident dans leurs diocèses ; qui fassent leurs visites toutes les années ; qui ne soient adonnés ni aux spectacles ni au jeu ; qui n’ordonnent que le nombre d’ecclésiastiques dont ils ont besoin ; qui fassent lire à leur table les saintes Écritures ; qui n’exigent ni corvées ni subsides de leurs Vassaux ; qui gardent dans tout leur extérieur un air de modestie ; qui ne cherchent à se faire respecter que par leurs vertus ; qui ne soient pas toujours prêts à plaider pour des bagatelles ; qui par ambition ou par avarice, ne s’empressent point de passer d’un siège à un autre ; qui ne fréquentent ni les cours des princes, ni les tribunaux de la justice séculière ?
Où trouve-t’on des prêtres qui ne possèdent pas plusieurs bénéfices ; qui administrent gratuitement les sépultures et les sacrements ; qui n’exercent ni le négoce, ni des professions indignes de leur caractère ; qui assistent à l’office divin en entier ; qui jeûnent depuis la Quinquagésime jusqu’à Pâques, et pendant l’Avent ; qui gardent la modestie et la décence dans les habits ; qui ne soient ni joueurs, ni chasseurs, ni plaideurs, ni usuriers ?
Gerson parcourt dans le même style l’état des chanoines, des religieux, des ordres militaires, des religieuses. Il trouve partout de grands objets de réforme, et il revient comme le cardinal d’Ailly à la nécessité de tenir souvent des Conciles, de faire respecter les lois ecclésiastiques, de choisir avec soin tous ceux qui se présenteront pour entrer dans le clergé.
Dispute sur l’ordre dans lequel on devait faire la Réformation
On ne parlait donc que de Réformation dans le Concile de Constance, et tout le monde avouait qu’elle était nécessaire170 ; mais il s’éleva une grande controverse sur l’ordre qu’il convenait d’observer entre les règlements qu’on vouloir faire à ce sujet ; et l’importante affaire de l’élection d’un pape. L’empereur, avec les Allemands et les Anglais, voulait qu’on établît d’abord la Réformation, craignant que si l’on commençait par élire le pape, celui qui aurait été élu, ne laissât cette bonne œuvre imparfaite, ou même qu’il ne la traversât. Les cardinaux, avec les Italiens, les Français et les Espagnols, demandaient qu’on procédât incessamment à l’élection, et leur raison était que l’union de l’Église faisant l’objet capital du Concile, et l’union ne pouvant être consommée si l’Église n’avait un chef auquel tous les membres fussent obligés de se rapporter, le choix d’un Pape devait nécessairement précéder toute autre discussion particulière, telle qu’était celle de la Réformation171.
Le cardinal de Cambrai et les Français veulent qu’on procède d’abord à l’élection d’un pape
Le cardinal de Cambrai appuyait fort ce sentiment, et il était si empressé pour l’élection du pape, qu’avant même la déposition de Pierre de Lune, il avait dressé un projet de Conclave, qui fut présenté à l’empereur et au Concile le 29 mai, veille de la Pentecôte172. Cet écrit déclarait que le Conclave serait composé de tous les cardinaux, et d’un pareil nombre de députés choisis dans toutes les Nations ; que l’élection n’aurait lieu que quand les deux tiers des suffrages se trouveraient rassemblés en faveur de la même personne ; que tous les électeurs seraient tenus de jurer l’observation de toutes les constitutions apostoliques touchant l’élection des papes173.
Ce projet, qui donnait tant de part aux cardinaux dans le Conclave futur, n’était pas non plus du goût de l’empereur. Cela fit naître encore des altercations entre ces prélats et lui. Cependant, comme les cardinaux, après tout, ne prétendaient qu’une chose juste, en se portant pour électeurs du pontife romain, cet article passa ; mais l’empereur résista aussi longtemps qu’il pût à la résolution prise par le Sacré Collège et par le plus grand nombre des Nations de créer le pape ayant la Réformation.
L’empereur veut qu’on fasse la Réformation avant l’élection du pape
La mésintelligence à cet égard fut portée si loin, que Sigismond eut dessein de faire arrêter les cardinaux. Ceux-ci persistèrent dans leur résolution, ils eurent même le courage de paraître en public avec leurs chapeaux rouges, pour montrer qu’ils étaient prêts de verser leur sang pour une cause qui leur paraissait être celle de l’Église174.
Les Anglais et les Allemands se réunissent au sentiment des Français
Enfin les Anglais et les Allemands s’étant réunis au même parti, l’empereur fut obligé de céder : mais il voulait stipuler encore que le pape futur serait obligé de travailler à la Réformation aussitôt après qu’il aurait été créé, et même avant son couronnement175.
Le Concile y adhère aussi
Le Concile ne crut pas devoir porter une loi si sévère, il se contenta d’abord de prendre des mesures à l’égard des points qu’il regardait comme les plus essentiels à la Réformation176 ; ainsi, dans la session trente-neuvième, qui fut tenue le 9 octobre 1417, on fit cinq règlements, dont le premier fixait la célébration des Conciles généraux en cette manière : cinq ans après celui de Constance, on devait s’assembler, puis dans sept ans, puis dans dix, et jamais on ne pouvait proroger le Concile au-delà de ce dernier terme. Le second décret contenait des précautions pour empêcher ou pour détruire promptement le schisme, au cas qu’il vint encore à s’en former un par l’élection de deux ou de plusieurs papes. Le troisième détaillait la profession de foi qu’on devait exiger des papes élus. Le quatrième défendait les translations d’évêques, faites malgré eux. Le cinquième déclarait qu’il serait à propos d’abolir les droits de procuration et de dépouille, dont la Cour romaine avait pris depuis quelque temps l’habitude de s’emparer.
Session quarante, on détermine que le pape futur réformera l’Église
Le Concile détermina ensuite dans la session quarantième, datée du 20 octobre177, que le pape futur réformerait l’Église, tant dans le chef que dans les membres, suivant l’équité et le bon gouvernement de l’Église ; et que cela se ferait de concert avec le Concile ou avec ses députés, et avant la séparation de cette assemblée ; ajoutant toutefois, quand la députation aurait été réglée par les Nations, les autres prélats et membres du Concile pourraient se retirer avec la permission du pape178.
Liste des points de réforme
On dressa en même temps la Liste des points de réforme qu’on souhaitait, et ce fut le cardinal Fillastre qui en fit la lecture ; elle roulait sur la réduction du nombre des cardinaux, les réserves, les annates, les expectatives, les causes évoquées en Cour de Rome, les appels à cette Cour, les offices de la chancellerie et de la pénitencerie, les exemptions accordées durant le schisme, les commandes, les confirmations de prélats élus, la perception des fruits durant la vacance, les aliénations de biens ecclésiastiques, les cas où le pape pouvait être corrigé ou déposé, l’extirpation de la simonie, les dispenses, les indulgences, les décimes, la manière de pourvoir à l’entretien du pape et de sa cour.
Établissement du Conclave pour l’élection d’un pape
Ces précautions prises, on régla que le Conclave serait composé de tous les cardinaux au nombre de vingt-trois et de trente députés, six de chaque Nation, ce qui faisait cinquante-trois personnes en tout179. On convint que, pour rendre l’élection valide, il faudrait les deux tiers de toutes ces voix, que les électeurs occuperaient l’hôtel-de-ville de Constance, qu’ils y entreraient dans l’espace de dix jours, et que du reste ils observeraient toutes les lois portées pour l’élection des papes.
Quarante-et-unième session ; précautions prises pour cette élection
La quarante-et-unième session, célébrée le 8 novembre, touche encore de plus près les opérations du Conclave180. On lut la constitution de Clément VI, qui détermine la manière du vivre et du logement des électeurs : on fit prêter les serments ordinaires, tant aux cardinaux et aux députés des Nations, qu’aux princes et seigneurs qui étaient chargés de veiller à la sûreté du Conclave ; l’empereur lui-même, comme premier protecteur du Concile, fit le serment en touchant l’Évangile et la Croix. On défendit sous de très rigoureuses peines, de piller la maison et les biens de celui qui serait élu ; c’était, comme on a vu quelquefois dans cette histoire, la mauvaise habitude de ces temps-là. Le petit peuple disait qu’un cardinal devenu pape, était assez grand seigneur pour n’avoir plus besoin de tout ce qu’il possédait auparavant ; et sous ce prétexte on dépouillait le nouveau pontife de tous ses meubles ; quelquefois même on étendait le pillage à tous les cardinaux du Conclave : ce qui ne pouvait causer que de très grands scandales et un désordre punissable par les lois. Enfin, dans l’attente d’un événement qui devait rendre la tranquillité à l’Église, on ordonna des prières publiques, et une suspension totale des affaires pendantes aux tribunaux établis par le Concile.
Cinquante-trois électeurs, parmi lesquels douze Français
Parmi les cinquante-trois personnes destinées à faire l’élection du pape, il y avait douze Français : savoir, les cardinaux Jean de Brognier, doyen du Sacré Collège, Pierre d’Ailly, Guillaume Fillastre, Antoine de Chalant et Simon de Cramaud ; les archevêques de Bourges et de Tours ; les évêques de Genève, de Meaux et d’Acqs ; l’abbé de Cluny et le prieur de Rhodes. On dit que le cardinal de Brognier, l’évêque de Genève et l’archevêque de Tours, eurent quelques voix pour le pontificat. En général, les électeurs Français souhaitaient fort un pape de leur Nation, mais la Providence en avait ordonné autrement, et au bout de trois jours, cette grande affaire fut terminée de la manière que tout le monde sait.
Élection du cardinal Othon Colonne, qui prend le nom de Martin V
On était entré au Conclave le 8 novembre, et le 11 avant midi, toutes les voix se trouvèrent prend réunies en faveur d’Othon Colonne, cardinal diacre du titre de Saint-George au Voile d’or, qui prit le nom de Martin V, en mémoire du jour duquel il avait été élu181. Il fut le cinquième du nom, en comptant deux papes qu’on a quelquefois appelés Marin au lieu de Martin. Dès qu’on l’eût annoncé au peuple, plus de quatre-vingt mille personnes accoururent aux portes du Conclave, témoignant leur joie, et rendant des actions de grâces à Dieu d’avoir donné un si digne pasteur à l’Église. L’empereur, pénétré des mêmes sentiments, alla au lieu de l’élection, et se prosterna aux pieds du nouveau pape. Sur le soir, il y eut une procession solennelle, qui partit du Conclave, et se rendit à l’église cathédrale pour y introniser le pontife. Ce dût être, en genre de cérémonie ecclésiastique, un des plus magnifiques spectacles qui aient jamais attiré l’attention d’un grand peuple. Tout le clergé de Constance et tous les pères du Concile, docteurs, abbés, évêques, archevêques, patriarches précédaient en bon ordre. On voyait ensuite le pape monté sur un cheval blanc, caparaçonné d’écarlate ; il était revêtu des habits pontificaux avec la mitre en tête, quoiqu’il ne fut encore ni prêtre ni évêque ; autour de lui marchaient les cinquante-trois électeurs : savoir, les vingt-trois cardinaux et les trente députés des Nations. Après ce cortège d’ecclésiastiques, l’empereur paraissait à la tête des princes, des comtes, des barons, des ambassadeurs étrangers et des magistrats de la ville. Sigismond ayant suivi quelque temps le pape, vint se mettre à sa droite, et prit les rênes de son cheval, tandis qu’à la gauche l’électeur de Brandebourg lui rendait un pareil honneur. Le pape tendit la main à l’un et à l’autre, leur donna sa bénédiction, et parut à l’égard de tout le monde extrêmement affable et populaire.
Caractère de ce pape
Martin V avait en effet toutes les qualités dignes de sa haute naissance ; la politesse, les manières, l’esprit de conciliation, l’art de traiter les grandes affaires en maître182. Il y joignait les vertus d’un bon pape : la science, l’amour de la justice, le désintéressement, la modestie. Il avait alors environ cinquante ans ; les seigneurs de la maison se trouvant attachés durant le schisme à l’obédience de Rome, il avait été fait cardinal par Innocent VII. Avant le Concile de Pise, il abandonna Grégoire XII, et suivit le parti de Jean XXIII, qui le fit légat en Toscane. Au Concile de Constance, il sut tellement se ménager parmi les différents intérêts qui partageaient les esprits, qu’il gagna l’estime et l’affection de tout le monde : aussi n’y eut-il personne qui n’applaudît très sincèrement à son élection.
Il est intronisé dans la cathédrale de Constance
Quand on l’eût intronisé dans la cathédrale de cette ville, il alla occuper au palais de l’évêque, l’appartement de Jean XXIII. Le lendemain, il fut ordonné diacre, le jour suivant prêtre, et le troisième jour évêque. Tous ces ordres lui furent conférés par le cardinal Jean de Brognier, évêque d’Ostie ; et le dimanche 21 novembre, il fut couronné avec beaucoup d’appareil et de magnificence183.
C’étaient-là véritablement les premiers beaux jours que voyait l’Église, après une tempête de près de quarante années.
Mort d’Ange ou Angelo Corario, auparavant Grégoire XII
Angelo Corario, auparavant Grégoire XII, était mort depuis un mois184 à Recanati, heureux d’avoir, signalé le dernier acte de sa vie, par le sacrifice volontaire d’une dignité qu’il ne pouvoir plus retenir185. Balthazar Cossa, autrefois Jean XXIII, n’était plus en situation de traverser la paix de l’Église. Son abdication, sa déposition, son emprisonnement faisaient de lui un homme nul et désormais sans conséquence. Pierre de Lune, qui prenait encore le nom de Benoît XIII, n’était plus reconnu que dans le château de Paniscole. Martin V avait été créé avec le consentement le plus unanime et le plus éclatant qui eut jamais accompagné l’élection d’aucun pape, et depuis lui encore, on n’a jamais vu de Conclave où tous les cardinaux et les députés de toutes les Nations du monde aient donné leurs suffrages. En cela, comme dans toutes les autres circonstances, la promotion de ce pontife est un objet unique dans l’histoire.
Le pape songe à la Réformation
Il n’était plus question à Constance que de consommer la Réformation tant désirée186 ; le pape, peu de jours après son couronnement, établit, de concert avec les présidents des Nations, un tribunal réformatoire composé de six cardinaux et des députés de chaque Nation ; mais ce bureau commença bientôt à paraître trop peu actif dans une affaire aussi considérable que celle-là. Les Allemands furent les premiers à s’en plaindre ; ils présentèrent un mémoire de tous les points de réforme qui pouvaient les intéresser particulièrement187. Les Espagnols en firent de même, et ils y ajoutèrent, contre le génie ordinaire de leur Nation, l’esprit de raillerie et de satyre ; ils publièrent dans Constance un nouvel office, sous le titre de Messe, contre la simonie dont ils accusaient la cour de Rome. On n’avait point l’art, en ce temps-là, de plaisanter avec finesse, mais la raillerie n’en était peut être que plus sanglante. Cet Office prétendu était fort grossier et fort satyrique en même temps : ce qui en augmentait le scandale et le danger, c’est qu’il partait de gens qui pouvaient se dégoûter facilement de la nouvelle obédience, pour reprendre celle de Pierre de Lune, et ce malheur arriva en partie, lorsque le roi d’Aragon se brouilla avec Martin V.
Pour les Français, quelque désir qu’ils eussent de la Réformation, ils ne furent pas d’abord les plus empressés à se plaindre des délais qu’on paraissait affecter sur cela. Comme ils avaient été des plus ardents pour hâter l’élection du pape, ils craignaient qu’on ne leur reprochât d’avoir manqué de zèle et de lumières, en remettant la Réformation de l’Église jusqu’après cette élection ; et c’est ce qu’ils ne manquèrent pas d’éprouver, dès qu’ils osèrent témoigner leur mécontentement. Car s’étant adressés à l’empereur, pour le prier de solliciter le pape en faveur de la Réformation, ce prince leur dit d’un ton ferme : Quand nous voulions qu’on réformât l’Église, avant que de procéder à l’élection du pape, vous ne le vouliez pas, et tous vos empressements allaient à obtenir d’abord cette élection. Vous avez présentement un pape qui est aussi le nôtre, allez lui demander la Réformation. Pour nous, cela ne nous intéresse plus, comme durant la vacance du Saint-Siège.
Sigismond voulait dire apparemment qu’il n’avait plus la même autorité dans le Concile, depuis qu’il y avoir un pape ; peut être aussi s’était-il lui-même relâché sur cet article, parce que Martin V venait de lui accorder une année de décime sur tous les biens ecclésiastiques de l’Allemagne, ce qui n’était pas trop conforme au plan dressé pour la Réformation.
1418
Règlements faits par Martin V
Cependant, le pape voulant satisfaire le Concile, présenta sur la fin de janvier 1418, son projet de réforme, tel qu’il l’avait conçu par rapport aux demandes proposées par les Allemands, et contenues la plupart dans les actes de la quarantième session188. Ce projet énonce des règlements, qui paraissent tenir le milieu entre le relâchement et la rigueur littérale des canons. Il conserve au Saint-Siège quelques-uns de ses usages touchant les réserves, les expectatives, les annates, les dispenses, les décimes, mais tout cela est fort modéré. Par exemple, point de réserves pour les évêchés, les Abbayes, et les premières dignités des chapitres, point de commandes dans les monastères nombreux, plus de droit de dépouille, plus de décimes générales sur le clergé, si ce n’est pour quelque cause qui regarde toute l’Église ; les annates doivent être réduites à une taxe raisonnable, et le payement se fera en deux termes ; les dispenses feront plus rares, aussi bien les indulgences et les exemptions. Du reste, le pape condamne absolument la simonie, l’aliénation des biens d’Église, la non résidence des prélats, etc. À l’occasion de ce dernier abus, il régla qu’un évêque ou un abbé absent pendant six mois perdra une année de son revenu et que s’il s’absente durant deux années, il sera privé de son bénéfice.
La question qui pouvait passer pour la plus considérable dans le mémoire des Allemands et dans la liste du Concile, était conçue en ces termes : Quels sont les cas où le pape peut-être corrigé ou déposé189 ? Et Martin V répond, qu’il ne paraît pas à propos, et que la plupart des Nations n’ont pas jugé devoir rien statuer ni déterminer de nouveau sur cet article190. Il semble, par cette réponse, que la présence du pontife avait fort ralenti la vivacité des Nations, pour tout ce qui allait à resserrer l’exercice de la puissance pontificale. On ne parlait, avant l’élection de Martin V, que des cas où le pape pouvait être corrigé ou déposé, on regardait comme essentiel à la réforme de faire des lois sur cet objet important ; et depuis la création de ce pape, voilà que la plupart des Nations ne jugent pas à propos de rien statuer à cet égard.
Le pape Martin V n’avait dressé son projet qu’après avoir entendu les députés des Nations ; mais il fallait une approbation plus expresse pour faire de cet écrit une décision formelle. Chaque Nation l’examina en particulier ; quelques endroits peu favorables à la Réformation, furent apostillés par les examinateurs, apparemment pour les faire corriger191. Cette manière toutefois de procéder n’eut pas un fort grand succès, parce que le pape, sur ces entrefaites, traita séparément avec la Nation germanique, ensuite avec la Nation anglicane et enfin avec les Français. On ne trouve point qu’il ait fait la même chose avec les Italiens et les Espagnols.
Concordats de ce pape avec les diverses Nations
Ces traités particuliers sont ce qu’on appelle les concordats de Martin V. Ils sont relatifs aux besoins et aux intérêts de chaque Nation, il est aisé de les comparer entre eux pour en voir les différences192. Ici nous devons insister sur ce qui touche de plus près l’Église gallicane193. D’abord, on sait de quel poids est parmi nous le décret célèbre qui permet aux fidèles de communiquer avec les excommuniés non-dénoncés194 (excepté toutefois, dit le texte, ceux qui sont notoirement coupables de sacrilège et de violence à l’égard des clercs, en sorte que leur crime ne puisse être couvert par aucune interprétation, ou par quelque défense195).
Bulle ad vitanda scandala
On nomme communément ce décret la bulle ad vitanda scandala, parce qu’on lit ces mots à la tête196. Il fait partie du Concordat germanique, et en cette qualité il entre dans la collection des actes du Concile de Constance ; d’autant plus que tous ces concordats de Martin V furent approuvés dans la quarante-troisième session du même Concile. Ajoutons que ce pape ayant fait insérer le Concordat germanique et les autres dans les règles de chancellerie197, qu’il publia aussitôt après son élection ; c’est encore une source d’où l’on peut tirer le décret ad vitanda scandala ; et il était bien à propos d’en établir ici l’authenticité. Car la plupart de nos canonistes ne déterminent ni sa véritable origine, ni les routes par où il a passé jusqu’à nous. Ils se contentent de dire que saint Antonin en fait mention, et ils ne le citent communément que d’après ce saint docteur. Or il est certain, comme nous venons de le remarquer, que ce règlement de discipline fait aussi bien partie du Concile de Constance, que tous les autres décrets de cette grande assemblée198.
Concordats avec la Nation gallicane
Quant au Concordat de Martin V avec la Nation gallicane, il comprenait des règlements sur le nombre des cardinaux, les réserves, les annates, les jugements de cour de Rome, les commandes, les indulgences et les dispenses199 ; tout cela, dans la même forme, et le même style qu’on remarque en lisant les autres concordats. Il n’y avait que deux points particuliers à la France. Le premier réduisait, pour cinq ans, les annates à la moitié, en considération des guerres qui désolaient le royaume ; et l’autre était un privilège accordé à l’Université de Paris, pour précéder, une fois seulement, dans la distribution des bénéfices, tous les autres ecclésiastiques ayant des grâces expectatives ; mais il y avait en ceci des exceptions très étendues ; par exemple, les officiers du pape, les enfants des princes, leurs ambassadeurs, leurs agents en cour de Rome, les conseillers-clercs du Parlement, et bien d’autres, devaient garder le rang de leurs dates et ne point être précédés par les suppôts de l’Université. Or, comme tout ce Concordat et les règles de chancellerie où il fut inséré conservaient, comme nous avons dit, plusieurs usages de la Cour romaine dont on avait demandé l’abolition au Concile, ce fut l’occasion de bien des démêlés quand on voulut les faire autoriser par la cour de France ; nous verrons dans la suite les mouvements que cela produisit.
La facilité avec laquelle le pape Martin V et les Nations s’accordèrent pour des intérêts aussi puissants que ceux de la Réformation, marque le grand éclat d’autorité que la présence de ce pontife répandait à Constance.
Quarante-troisième session où l’on publie les concordats de Martin V
Mais ce qui se passa dans la quarante-troisième session du Concile a quelque chose encore de plus frappant200. C’était la seconde fois depuis l’élection de Martin V, que tous les pères se trouvaient assemblés. La première fois, qui fut la quarante-deuxième session, le Concile se contenta d’ordonner que Balthazar Cossa serait délivré de la prison de, et remis entre les mains du pape ; on ne parla d’aucune autre affaire.
Dans la session quarante-troisième, célébrée le 21 mars, et présidée aussi par le pape, le cardinal Guillaume Fillastre ayant dit la messe, monta à la tribune, et lut, de la part du pape et du Concile, sept articles de Réformation conçus à peu près dans les mêmes termes ; mais un peu moins étendus que ceux du projet dont on a parlé, et ceux des concordats particuliers. Ces sept articles roulent sur les exemptions accordées depuis Grégoire XI, on les révoque en entier ; sur les unions de bénéfices, faites depuis le même temps, on les casse de même ; sur les biens ecclésiastiques vacants, on défend de les appliquer à la chambre apostolique ; sur les simoniaques et la simonie, on les condamne sous les plus grièves peines ; sur les dispenses qui pourraient avoir été accordées pour jouir de certains bénéfices sans prendre les ordres attachés à ces places, on les révoque totalement ; sur les décimes et autres impositions pécuniaires, on défend de les lever dans toute l’Église en même-temps, à moins d’une grande nécessité ; on remarque aussi qu’on n’y obligera aucune Église particulière, si ce n’est du consentement des prélats de ce canton ; enfin, sur la bonne conduite et la modestie des ecclésiastiques, on réprouve d’une manière fort distincte certaines manières de s’habiller qu’on regardait comme trop mondaines en ce temps-là. Tels furent tous les points de Réformation qu’on publia dans le Concile de Constance.
Le cardinal Jean de Brognier, doyen du Sacré Collège, déclara que ces articles, aussi bien que les concordats, avaient été approuvés des Nations, et que par là on satisfaisait à tout le projet de Réformation dressé le 30 octobre de l’année précédente. Comme ceci se passait en présence de tout le Concile, on ne peut nier qu’en effet cette grande assemblée ne s’en tint là finalement, pour tout ce qui regardait la Réformation tant célébrée depuis trois ans. On voit toutefois combien il s’en fallait que les sept articles, énoncés ci dessus, n’exprimassent tout ce qui avait été requis dans le Concile et dans les assemblées des Nations avant l’élection de Martin V. Mais on jugea apparemment qu’en fait de Réforme, il fallait commencer par embrasser moins, pour exécuter mieux. On espéra d’ailleurs que les autres Conciles généraux, surtout celui qu’on devait tenir dans cinq ans, achèveraient tranquillement ce qu’on n’avait pu qu’ébaucher après la tempête d’un schisme de 40 ans.
Quarante-quatrième session
Ce fut en effet dans la quarante-quatrième session, qui se tint le 19 avril, qu’on annonça le prochain Concile général201. Il fut dit que la ville de Pavie serait le lieu de l’assemblée ; mais la Nation gallicane était si peu contente de cette détermination, qu’elle s’absenta du Concile. Il y avait alors un autre sujet de mécontentement dans la plupart des membres de cette Nation, surtout dans ceux qui s’étaient déclarés contre la doctrine de Jean Petit. Nous avons dit un mot du livre de Jean de Falkenberg, qui contenait à peu près les principes de cette doctrine ; les ambassadeurs de Pologne, soutenus de nos docteurs français, en poursuivaient la condamnation avec vigueur ; et depuis l’élection de Martin V, c’était au tribunal de ce pontife que l’affaire était pendante. Comme ces envoyés avaient sur cela des ordres précis de leur cour, ils joignirent le ton des menaces à celui des suppliques et des instances : ils déclarèrent au pape que s’il ne faisait justice de ce mauvais ouvrage, ils en appelleraient au Concile général. Le recours était facile, puisque les pères de Constance tenaient encore leurs sessions. Le pape au contraire, voulut arrêter le cours de cette procédure, non par estime pour la doctrine de Falkenberg, mais parce que l’affaire paraissait devoir entraîner bien des discussions. Il tint donc un grand consistoire le 10 mars de cette année, et il y publia une bulle qui disait qu’il n’était permis à personne d’appeler du souverain juge, c’est-à-dire, du Siège apostolique, ou du pontife romain, vicaire de Jésus-Christ sur la terre, ni de décliner son jugement dans les causes de foi, qui étant des causes majeures devaient lui être déférées202.
Ce décret ne fut pas plutôt répandu dans Constance, que le chancelier Gerson dressa un mémoire où il examinait s’il est permis d’appeler du jugement du pape. On peut bien juger qu’il y prenait l’affirmative, et ses preuves étaient tirées des décrets de la session cinquième du Concile de Constance ; de l’exemple de saint Pierre qui fut repris par saint Paul ; de toutes les procédures qu’on avait faites pour la déposition de Jean XXIII et de Pierre de Lune ; de l’état même où se trouvait actuellement le pape Martin V. Car Gerson faisait ce raisonnement : s’il n’est pas permis d’appeler du pape au Concile général, le Concile n’est pas le suprême tribunal de l’Église ; et si le Concile n’est pas le suprême tribunal de l’Église, il n’a pas pu déposer Jean XXIII ; et si Jean XXIII n’a pas été déposé juridiquement, il devrait encore être regardé comme pape ; et s’il doit être regardé comme pape, Martin V ne peut avoir part à cette dignité. Du reste, le chancelier parlait de ce pontife avec beaucoup de respect et de modération. Il indiquait même que sa bulle publiée dans le Consistoire pouvait être prise dans un sens favorable, et qu’il était vrai après tout qu’il n’était pas permis d’appeler du pape au Concile général, dans toute occasion et pour toute affaire.
Les Polonais et Gerson espéraient qu’avant la conclusion du Concile, le pape et les pères de Constance se détermineraient à condamner le livre de Falkenberg ; mais ce qui se passa dans la quarante-cinquième et dernière session dût les détromper.
Quarante-cinquième session ; confirmation des décrets faits en matière de foi
Tout le Concile s’assembla le 22 avril 1418203. Le pape était à la tête, l’empereur et les princes des décrets s’y trouvèrent, et après les prières accoutumées, le cardinal Raynaud Brancacio, congédia les pères en leur disant : Messeigneurs, allez en paix.
Il ne restait plus qu’à entendre le sermon, et à recevoir les indulgences que le pape devait donner, lorsqu’un avocat consistorial supplia le pape et le Concile, de la part du roi de Pologne, de condamner le livre pernicieux de Jean de Falkenberg.
L’orateur prétendit que les commissaires de la foi, le Collège des cardinaux, et même toutes les Nations l’avaient déjà condamné comme hérétique. Les patriarches de C. P. et d’Antioche tous deux de la Nation française, soutinrent que cette condamnation n’avait pas été unanime. Quelques-uns de la Nation italienne et de la Nation espagnole les contredirent ; cela forma une controverse, qui fut suspendue par un discours que commença Paul Voladimir, un des ambassadeurs du roi de Pologne. Mais ce Ministre n’eut pas le temps d’avancer beaucoup son plaidoyer : car le pape, lui ayant imposé silence, fit une déclaration qui devait servir de réponse à tout. Telle était du moins la pensée de Martin V, qui s’en expliqua ainsi lui même ; et cette déclaration lui parut si importante qu’il la fit répéter deux fois, et transcrire ensuite par les notaires du Concile, pour servir de monument à la postérité.
Or il était dit dans cet acte, extrêmement concis, que le pape voulait tenir et observer inviolablement tout ce qui avait été décerné, conclu et déterminé conciliairement, dans les matières de foi, par le Concile de Constance ; qu’il approuvait et ratifiait tout ce qui avait été fait ainsi conciliairement dans les matières de foi, mais non ce qui avait été fait autrement et d’une autre manière204. Et voilà en propres termes l’approbation que Martin V donna cette fois aux décrets du Concile205.
Deux bulles contre les Hussites
Avant cette déclaration, le pape s’était expliqué sur l’autorité du Concile de Constance dans deux bulles contre les Hussites, l’une et l’autre en date du 22 février 1418206. La première, adressée aux évêques et aux Inquisiteurs des divers pays où il y avait des Hussites, contient, outre la condamnation des quarante-cinq articles de Wicleff et des trente propositions de Jean Huss, le modèle de plusieurs interrogations qu’on ordonnait de faire à ceux qui voudraient abandonner cette hérésie207. Parmi ces interrogations, il y en a une conçue en ces termes : Croyez-vous que tous les fidèles doivent tenir et approuver ce que le Concile de Constance, représentant l’Église universelle, a approuvé et approuve en faveur de la foi et pour le salut des âmes ; qu’ils sont obligés de même de tenir pour condamné, ce que le même Concile a condamné et condamne comme contraire à la foi et aux bonnes mœurs ?
On voit que cette bulle préconise en général les décrets du Concile, tant sur la foi que sur les mœurs ; au lieu que la déclaration, donnée par le pape dans la quarante-cinquième session, ne parle que des matières de foi.
L’autre bulle du même jour ne porte en titre que ces mots : pour servir de mémoire à perpétuité. Elle rassemble tous les décrets publiés contre Wicleff, Jean Huss et Jérôme de Prague, soit par le pape Jean XXIII au Concile de Rome, soit par le Concile de Constance. Après quoi, Martin V déclare que, par l’autorité apostolique et de sa science certaine, il approuve et ratifie tous ces statuts et décrets, et qu’il supplée tous les manquements qui pourraient s’y rencontrer.
On voit que cette seconde bulle ne touche que les définitions faites contre les Wicleffites et les Hussites ; et nous ne savons pas pourquoi certains auteurs se récrient si fort contre elle, puisque les termes de ratifier et d’approuver que le pape y emploie, sont absolument les mêmes qu’on remarque dans la déclaration, donnée en forme de réponse aux Polonais dans la quarante-cinquième session. Il semble qu’il n’était pas nécessaire de soupçonner sur cette bulle la bonne foi de M. Schelstrate, qui le premier l’a découverte dans les manuscrits du Vatican, et M. Schelstrate de son côté n’a dû ni pu en tirer d’autre conséquence que celle qu’on vient d’indiquer : savoir, que Martin V approuva et ratifia, dans le style ordinaire, les décrets émanés de Jean XXIII et du Concile de Constance, contre Wicleff, Jean Huss et Jérôme de Prague.
Comme la quarante-cinquième session du Concile est postérieure de deux mois entiers à ces deux bulles du 22 février, la dernière approbation que Martin V donna aux décrets de Constance, fut donc cette déclaration déjà citée, qui vint à la suite de la requête des Polonais sur le livre de Falkenberg. Le pape crut que cela suffisait pour fermer entièrement la bouche aux ambassadeurs de Pologne ; car, comme il ne voulait pas s’engager dans une nouvelle définition de foi, et qu’il était certain d’ailleurs que, par sa déclaration, il ne ratifiait point les condamnations portées contre ce livre, puisqu’elles n’avaient point été faites conciliairement, c’est-à-dire, en session publique, il lui paraissait nécessaire que les Polonais se désistassent de leurs poursuites, et laissassent l’affaire indécise, comme elle avait été jusqu’alors. Mais les ambassadeurs de cette Nation n’en jugeaient pas de même, et ils étaient déterminés à faire les derniers efforts pour obtenir la condamnation de ce pernicieux ouvrage.
C’est pour cela que quand le pape eut donné sa déclaration, qu’il qualifiait de réponse aux demandes des Polonais208 ; Paul Voladimir, qui était toujours à la tête de l’ambassade, se mit à reprendre à les griefs que le roi de Pologne avait contre le livre de Falkenberg. Il commença même à lire un écrit, où tout cela était détaillé ; mais le pape lui fit imposer silence sous peine d’excommunication. Sur quoi l’ambassadeur protesta au nom du roi son maître, et déclara que, si l’on ne terminait pas cette question avant la fin du Concile, il en appelait dès ce moment au futur Concile général. On lui donna acte de la protestation, mais ni le pape, ni les pères du Concile, ne passèrent outre sur l’affaire de Falkenberg ; ils avaient tous trop d’empressement pour voir la fin de leur séjour à Constance ; ils ne songèrent plus qu’à conclure cette session, et par elle toutes les opérations du Concile.
Fin des sessions du Concile
Le sermon se fit ; on publia les indulgences qu’accordait le pape ; l’empereur remercia l’assemblée de son zèle et de les soins ; il répéta les assurances de son attachement à l’Église, et tout le monde se retira.
Dès ce moment, le Concile de Constance, qui durait depuis le 16 novembre 1414, fut censé fini. Cependant le pape traita encore quelques affaires avec l’empereur et les princes. Il fit publier, le 2 mai, les concordats dressés de concert avec les Nations, surtout celui qu’il avait conclu avec les Français209.
Départ du pape
Enfin le 15 du même mois, il célébra pour la dernière fois dans la cathédrale de Constance210 ; et le lendemain il partit de cette ville, accompagné de l’empereur, des princes, des prélats, des ambassadeurs, etc. On dit que le cortège montait à quarante mille personnes. Il fut conduit ainsi en cérémonie, jusqu’à Gotleben [Gottlieben], où il s’embarqua pour aller à Schaffouse [Schaffhausen], qui était sur le chemin qu’il voulait tenir en retournant à Rome.
On n’est pas content de la manière dont l’affaire de Falkenberg avait été conclue
Le peu de succès de la dernière session, par rapport aux vues des Polonais et de plusieurs Français sur le livre de Falkenberg, avait laissé dans bien des esprits un levain d’indisposition contre le pape et le Concile. Le roi de Pologne se plaignit l’année suivante à Martin V ; et le chancelier Gerson, peut-être avant que de quitter Constance, du moins aussitôt qu’il se fut retiré en Bavière après le Concile, fit voir par un écrit en forme de dialogue, qu’il portait dans son cœur une plaie profonde au sujet des neuf articles de Jean Petit et du livre de Falkenberg, trop ménagés, à ce qu’il croyait, par les pères du Concile211.
Dialogue de Gerson après le Concile
Ce dialogue où Gerson ne se désigne que par le nom de pèlerin ou d’étranger, qu’il prenait souvent, est une pièce assez modérée pour le style, mais remplie pour le fond de plaintes amères sur la conduite de bien des particuliers, qu’on y accuse d’avoir empêché la condamnation authentique de toutes les mauvaises doctrines. Je n’accuse point le Concile, dit le principal interlocuteur, je ne veux point ouvrir la bouche contre notre Très-Saint Père qui est l’Oint du Seigneur ; mais il s’est trouvé là des gens pleins de passion, peu zélés pour la cause de la foi, esclaves du respect humain, et déterminés à prendre le mauvais parti dans cette affaire.
Autres ouvrages de Gerson, contre la communion sous les deux espèces, et contre Matthieu Grabon
Gerson avait composé à Constance, en divers temps, plusieurs autres traités dogmatiques, entre autres une instruction contre la communion sous les deux espèces, et une réfutation des sentiments de Matthieu Grabon, dominicain allemand, qui avait publié des propositions outrées en faveur des communautés monastiques212. Mais les principaux objets du chancelier furent toujours, durant son séjour au Concile, l’extirpation du schisme, et la condamnation du système de Jean Petit. On a vu Gerson, dans toute la suite de cette histoire, continuellement occupé de ces deux grandes affaires ; et, sur les extraits que nous avons donnés des ouvrages qu’il a produits à ce sujet, on a pu saisir tout le fond de sa doctrine.
Gerson se retire en Bavière [puis à Lyon]
La querelle contre Jean Petit lui avait attiré l’indignation du duc de Bourgogne et de ses partisans. Pendant le Concile, la qualité d’ambassadeur dont il était revêtu, rendait sa personne inviolable. La commission étant finie, et n’ayant plus que le titre de docteur de Paris, il craignit le ressentiment du prince irrité ; et pour échapper à ses poursuites, il prit le parti de se retirer à Ratembourg en Bavière, où on lui fit une réception honorable.
Quelque temps après, il alla s’établir à Lyon213, pour y jouir de la présence de son frère, qui était prieur des Célestins de cette ville, et ce fut là qu’il passa le reste de ses jours, occupé de la prière, de la prédication, de la composition de quelques ouvrages, et surtout de l’instruction des enfants, pour laquelle il avait un attrait particulier.
Puissance du duc de Bourgogne en France
La crainte que le duc de Bourgogne inspirait à Gerson, venait du haut degré de puissance, où ce prince se maintenait dans le royaume, et de l’abus qu’il en faisait. Durant le Concile de Constance, la guerre s’était rallumée plus vivement que jamais entre la France et l’Angleterre. Si le roi Charles VI eut été en situation de gouverner par lui-même, ou si ceux qui gouvernaient à la place, eussent sacrifié leurs passions au bien de l’État, toutes les entreprises de l’Anglais seraient venu échouer contre les forces et la valeur française ; mais tout était conduit par l’esprit de cabale, d’ambition, d’imprudence et d’aveuglement. On perdit le 25 octobre 1415, la bataille d’Azincourt, où périrent sept princes de la Maison royale, le connétable d’Albret, et plus de huit mille gentilshommes. Le roi, dans le mauvais état de ses affaires, se tourna du côté de ceux qu’on appelait Armagnacs, ennemis mortels des Bourguignons ; il donna même l’épée de connétable, et le gouvernement des finances à Bernard, comte d’Armagnac, chef de ce parti. Ce qui irrita tellement le duc de Bourgogne, qu’il se mit en campagne avec une armée, et fit des courses jusqu’aux portes de Paris. Mais en même temps, pour s’insinuer dans l’esprit des peuples, il publia un manifeste où il se répandait en démonstrations d’attachement pour le roi et de zèle pour le bien de l’État ; il y joignit la copie d’une lettre, qu’il prétendait avoir reçue des cardinaux assemblés alors à Constance, et dans laquelle ces prélats lui donnaient la qualité de régent du royaume, durant la maladie du roi et la jeunesse du dauphin : c’était, depuis la mort précipitée des deux premiers dauphins, Charles, comte de Ponthieu, troisième fils du roi, lequel n’avait encore que quinze ans.
Les cardinaux214 ajoutaient dans leur lettre, qu’ils ne s’adressaient point au comte d’Armagnac, parce qu’il était attaché à Pierre de Lune, et que les excuses faites sur cela par le chancelier Gerson avaient paru frivoles ; qu’au reste le Sacré Collège conjurait le duc de protéger le Concile, et celui celui qui serait élu pape215. Tout ceci, comme il est aisé de le voir, fut écrit avant le mois de novembre 1417.
Martin V envoie en France le cardinal de Fiesque
Aussitôt après son élection, le pape Martin V, voulant établir son autorité en France, envoya au roi le cardinal Louis de Fiesque, avec la qualité de légat ; mais la cour se rendit fort difficile à reconnaître ce nouveau pontife, parce qu’on n’avait point encore de notions assez claires sur la canonicité de son élection, et que d’ailleurs on craignait qu’il ne fit des changements dans le plan qu’on avait pris, depuis plus de dix ans, par rapport à la collation des bénéfices, et aux autres parties du gouvernement de l’Église gallicane216. Les premières défiances sur cela vinrent à l’occasion des démarches de l’Université, qui parut plus empressée qu’aucun autre corps du royaume pour rendre son obéissance à Martin V217. Les docteurs de Paris s’étaient toujours portés avec promptitude à tout ce qui pouvait avancer l’extinction du schisme ; mais, comme nous l’avons remarqué ailleurs, ils supportaient fort impatiemment que, depuis ce qu’on appelait les soustractions d’obédience, les évêques et les autres ordinaires eussent rappelé à eux toute la distribution des biens ecclésiastiques ; car il arrivait de là que les gens de lettres et les suppôts d’universités n’étaient point admis à cette distribution, au lieu que, quand on avait reconnu un pape, ils s’étaient fait écouter en cour de Rome, par le moyen des rôles dont nous avons parlé.
L’Université de Paris reconnaît Martin V
Cette raison, parmi bien d’autres peut-être plus désintéressées, rendit l’Université fort attentive à ce qui se passait dans le Concile par rapport à l’élection d’un pape ; et dès qu’on sut à Paris que Martin V avait eu les suffrages, chacune des facultés dressa ses rôles de bénéfices, et les envoya en cour de Rome, c’est-à-dire à Constance, où était le pape ; mais tout cela ne put se traiter sans bien des difficultés, des assemblées et des discours, où l’on ne ménageait ni l’autorité des évêques, ni le système du gouvernement qu’on suivait depuis les soustractions d’obédience.
Assemblée au Parlement, ou l’Université est blâmée d’avoir reconnu le nouveau pape
La cour, en étant informée, convoqua, le 26 février 1418, les prélats, les seigneurs, les principaux magistrats de la grand-chambre du Parlement ; et le jeune dauphin Charles parut à la tête de cette compagnie, parce que le roi, toujours malade, ne se montrait presque plus en public.
L’Université, appelée au Palais, y entendit des reproches assez vifs sur sa conduite à l’égard du nouveau pape, qu’on lui avait fait défense de reconnaître. On lui intima de nouveau cette défense ; mais un professeur, nommé Raoul de La Porte, osa répliquer par une requête, où, laissant à l’écart l’affaire présente, il se répandit en plaintes contre la manière de conférer les bénéfices depuis que cette fonction était dévolue aux ordinaires ; en conséquence, il suppliait le dauphin d’en remettre la disposition au pape, et il réitérait l’appel que l’Université avait publié autrefois, tendant à obtenir que les prélats ne fussent plus maîtres de distribuer à leur gré tous les biens ecclésiastiques du royaume.
Le dauphin fait arrêter quelques docteurs
Cette démarche déplut extrêmement à l’assemblée, parce que c’était appeler des ordonnances même du roi, qui avait autorisé l’état présent des collations de bénéfices. Le dauphin, pour en témoigner son ressentiment, fit arrêter le docteur appelant, avec le recteur et quelques autres députés de l’Université, qui ne furent délivrés qu’après bien des excuses faites à ce prince ; et dès ce temps-là, dit l’historien de l’Université, le grand crédit des docteurs de Paris, à la cour et dans l’État, commença à diminuer sensiblement. Ils menacèrent de fermer les classes, et les conseillers du Parlement les blâmèrent fort de procéder ainsi trop vivement et à la légère à la cessation de leurs devoirs, sans avoir pris l’avis des plus sages de leur corps.
La cour de France diffère d’adhérer à Martin V
Cependant le cardinal de Fiesque était toujours à Paris, et sollicitait pour le pape son maître l’avantage d’être reconnu à la cour et dans le royaume. Sur quoi les prélats, les seigneurs, les conseillers d’état, les magistrats du Parlement et les députés de l’Université tinrent des conférences pendant la plus grande partie du mois de mars 1418 ; et le résultat, qui servit en même temps de réponse aux sollicitations du cardinal légat, fut que le roi, ayant appris l’élection du seigneur cardinal Colonne au pontificat, en avait ressenti beaucoup de joie, à cause du bien qu’il avait ouï dire de lui, et des anciennes liaisons des Colonnes avec les rois ses prédécesseurs ; que néanmoins il ne pouvait encore se déterminer à lui rendre obéissance, parce qu’il avait d’autres grandes affaires à terminer, et qu’il se défiait des intrigues de l’empereur Sigismond, présent au concile, depuis surtout que ce prince, quoiqu’issu d’une maison toujours unie avec la France, quoique reçu à Paris l’année précédente avec toutes sortes d’honneurs, avait toutefois pris le parti du roi d’Angleterre, ennemi déclaré des Français ; que d’ailleurs le roi était fort mécontent du peu de considération qu’on avait eu pour ses ambassadeurs au concile dans l’affaire même de l’élection et du couronnement du pape, où les rangs d’honneur et de prééminence ne leur avaient point été accordés, quoique l’usage en soit immémorial ; que comme il n’y avait rien qu’on craignît tant en France que le renouvellement d’un schisme pareil à celui qui venait de troubler l’Église, on voulait être bien assuré de la manière dont l’élection s’était faite à Constance ; on voulait savoir si les cardinaux n’avaient point été forcés par l’empereur, et s’ils persisteraient à reconnaître Martin V quand ils seraient laissés à eux-mêmes ; que pour cela on attendait le retour des ambassadeurs du roi, et que, sur leur rapport, on prendrait une dernière résolution dont tout le monde serait content.
Telle fut la réponse qu’on donna au cardinal de Fiesque, en priant son maître et lui d’agréer un délai qui ne se faisait qu’avec de bonnes intentions. L’assemblée ajouta par forme de règlement que, quand on serait sûr de la canonicité de cette élection, le roi enverrait des ambassadeurs au pape pour lui rendre son obéissance filiale ; mais qu’on ferait très expressément défense à ces envoyés de recevoir en cour de Rome aucun office ou bénéfice, sous peine d’encourir l’indignation du roi. Cette précaution paraissait nécessaire pour réprimer l’esprit d’intérêt, et pour prémunir contre la séduction, deux défauts qui avaient déshonoré quelques évêques français envoyés à Rome sous le pontificat de Jean XXIII.
L’assemblée, passant ensuite à ce qui concernait la collation des bénéfices, déclara que, conformément à l’ordonnance de 1417, les libertés et franchises de l’Église gallicane subsisteraient, c’est-à-dire que les élections seraient maintenues dans les églises cathédrales, collégiales et conventuelles ; que les bénéfices non électifs seraient du ressort des ordinaires, ou de ceux qui avaient coutume d’y pourvoir ; que les réserves et les commendes n’auraient point lieu dans le royaume, et qu’on ne transporterait ni or ni argent en cour de Rome.
Toutes ces dispositions furent confirmées par deux ordonnances du roi, l’une de la fin de mars, et l’autre du 2 avril 1418.
Martin V est bientôt après reconnu dans le royaume ; il envoie des légats pour pacifier les troubles
Les droits de Martin V étaient trop manifestes pour demeurer longtemps inconnus ou douteux à la cour de Charles VI. Il fallait que ce pape regardât déjà son autorité comme certaine en France, puisqu’au commencement de février, il députa le cardinal Amédée de Saluces pour réconcilier les Français avec les Anglais ; et, presqu’aussitôt après, le cardinal des Ursins et le cardinal Fillastre, pour ménager un accommodement entre le roi et le dauphin, d’une part, et le duc de Bourgogne avec la reine Isabelle, de l’autre ; car cette princesse s’était attachée au parti bourguignon, afin d’attirer aussi à elle quelque portion de l’autorité souveraine qu’elle ambitionnait, et dont elle n’était pas capable de soutenir le poids218.
Les Anglais n’avaient garde d’entendre à un traité, dans les circonstances favorables où ils se trouvaient ; leur roi Henri V répondit au cardinal médiateur219 qu’il était aisé de voir que c’était Dieu même qui l’avait amené en France pour punir les crimes de la nation, et pour le mettre en possession de ce royaume qui lui appartenait220. Cette interprétation des décrets de Dieu ne pouvait être juste tout au plus qu’en la réduisant au premier objet, c’est-à-dire au dessein de punir les peuples et de les rappeler aux bonnes mœurs ; car la Providence divine n’avait certainement point en vue de faire une restitution aux Anglais, en leur abandonnant un royaume sur lequel ils n’ont jamais eu que des prétentions chimériques.
Le cardinal des Ursins et le cardinal Fillastre se donnèrent aussi bien des mouvements pour conclure un accord entre les Bourguignons et la cour ; et enfin, après des instances très vives, des voyages réitérés à Paris, où étaient le roi et le dauphin ; à Montereau-Fault-Yonne, où étaient les envoyés du duc de Bourgogne ; à Troyes en Champagne, où était la reine, il fut arrêté que le dauphin et le duc seraient à la tête du gouvernement221 ; mais cette convention n’ayant point été goûtée des chefs du parti armagnac, c’est-à-dire du connétable et du chancelier de France, les hostilités recommencèrent plus vivement que jamais, et ces tristes scènes ne furent que le prélude de plus grands désastres.
Les Bourguignons s’emparent de Paris ; désordres qu’ils y commettent
Le 28 mai, les Bourguignons ayant trouvé moyen de surprendre Paris, y exercèrent des cruautés dont il est peu d’exemples dans l’histoire ; entre autres désordres, ils traînèrent en prison les évêques de Coutances, de Bayeux, d’Évreux, de Senlis et de Xaintes [Saintes] ; les abbés de Saint-Denis et de Saint-Corneille de Compiègne222. Ces prélats, quelques jours après, furent massacrés en prison avec un grand nombre de seigneurs, parmi lesquels étaient le connétable d’Armagnac et le chancelier223. Heureusement l’adresse et la vigilance de Tanneguy du Châtel sauvèrent la personne du dauphin, seule ressource de la France dans une confusion si générale ; pour le roi, on lui fit faire, comme depuis longtemps, un personnage indigne de la majesté royale, en le forçant d’approuver des entreprises qui ruinaient son État et son autorité. Jamais en effet on ne vit d’une manière plus sensible tous les fléaux de la guerre civile rassemblés dans un même lieu.
Le peuple de Paris poursuit les Armagnacs
Les premières fureurs de la populace de Paris tombèrent sur les chefs du parti armagnac ; on alla ensuite à ceux qui étaient simplement soupçonnés d’en être ; d’autres qui n’en étaient pas furent impitoyablement massacrés par leurs ennemis particuliers, sous prétexte qu’ils avaient été liés à cette faction. Il n’y eut pas jusqu’aux ecclésiastiques qui ne se prêtassent par emportement ou par cupidité aux transports d’une troupe de séditieux. Tel qui avait des bénéfices était mis à mort, comme Armagnac, et c’était par les ordres de quelqu’un qui prétendait lui succéder ; des prêtres, des curés portaient le ressentiment et l’inhumanité au point de ne vouloir pas baptiser les enfants des Armagnacs ; d’autres refusaient la sépulture à ceux qui avaient péri dans cette émeute ; en un mot, Paris fut pendant quelques semaines le théâtre de la barbarie, de l’avarice, du scandale et de l’abomination224.
Pour comble de malheur, la peste se mit dans cette malheureuse ville ; elle y enleva plus de huit mille personnes, la plupart de la lie du peuple ; et de ce nombre on remarqua principalement ceux qui avaient le plus signalé leur fureur durant les troubles. Ces misérables, frappés d’aveuglement, ajoutaient le désespoir à leurs forfaits ; car, quand on les exhortait à faire pénitence, à se reconnaître au moment de la mort, ils répondaient que leurs crimes étaient trop énormes, et ils mouraient sans recourir à la Miséricorde divine.
Le duc de Bourgogne fait casser tous les jugements portés contre la doctrine du tyrannicide
Le duc de Bourgogne, étant maître de la cour et de Paris, songea d’abord à faire casser toutes les sentences portées directement contre la doctrine du tyrannicide, et indirectement contre sa conduite et sa réputation. En quoi ce prince s’abusait manifestement, de croire effacer par la voie de l’autorité l’infamie du plaidoyer de Jean Petit, et l’horreur de l’assassinat commis en la personne du duc d’Orléans. Ceux qui ont la puissance en main peuvent bien faire révoquer des procédures dressées contre eux ; ils peuvent forcer des juges timides à prononcer en leur faveur ; mais les jugements publics subsistent toujours, et ni les contemporains ni la postérité ne se trompent jamais sur la condamnation que méritent des crimes réels et manifestes225.
L’Université de Paris fut le premier tribunal que le duc de Bourgogne soumit à ses volontés. Les docteurs s’assemblèrent le 9 août, et, par un acte où le défaut de précision paraît affecté, ils révoquèrent en général tout ce qui avait pu blesser le prince dans les démarches qu’on s’était permises ; ils désavouèrent ceux qui avaient été les plus empressés à poursuivre la mémoire de Jean Petit, et ils s’engagèrent à les punir selon la qualité de leur faute ; mais tout cela était exprimé d’une manière si diffuse et si embarrassée, que le duc n’en fut que médiocrement satisfait.
Il eut un avantage plus marqué du côté de l’évêque de Paris, qui s’était porté pour le juge supérieur et principal dans la même affaire. Ce prélat, étant malade à Saint-Maur-des-Fossés, donna commission à ses grands-vicaires de révoquer la sentence publiée en 1414 contre l’apologie du duc de Bourgogne226. Cette révocation fut lue dans le parvis de la cathédrale, au milieu d’un sermon que prononça un religieux de Saint-François. Tout le Parlement et l’Université assistaient à cette cérémonie ; et, pour la rendre plus authentique, on avait ordonné une procession générale à Notre-Dame, avec une messe solennelle, qui fut interrompue pour donner lieu à cette prédication scandaleuse, où le duc de Bourgogne fut représenté comme le défenseur de l’État et le soutien de la monarchie. Ce qui prouve, ainsi que mille autres exemples, l’abus qu’il est aisé de faire de l’art oratoire et du talent de la parole.
1419
Le Parlement s’oppose à la révocation des ordonnances faites en faveur des églises du royaume
Le roi supprima aussi, par de nouvelles ordonnances, tout ce que la cour avait fait les années précédentes contre la doctrine de Jean Petit ; mais on sait que depuis longtemps le nom de ce prince ne servait plus qu’à couvrir les passions de quiconque pouvait envahir le gouvernement227. C’était le duc de Bourgogne qui avait suggéré ces déclarations qu’il croyait favorables à son honneur. Le Parlement de Paris, à qui on les envoya, ne fit aucune difficulté de les enregistrer ; mais il n’en fut pas de même quand on lui présenta d’autres lettres du roi qui dérogeaient aux règlements faits depuis peu pour la conservation des libertés et franchises de l’Église gallicane. Il était question, comme nous l’avons marqué, de la collation des bénéfices, laissée aux ordinaires, du maintien des élections, et de la défense d’envoyer de l’argent en cour de Rome.
Comme le duc de Bourgogne était assez content du pape Martin V, qui avait témoigné des égards pour lui dans l’affaire de Jean Petit, ce prince crut devoir se piquer de reconnaissance, et il imagina de rétablir les rapports qui avaient été autrefois entre la France et les papes, touchant la provisions des bénéfices et les subsides pécuniaires que le clergé payait à la chambre apostolique. C’est pour cela qu’il fit révoquer ce qu’on avait réglé en faveur des églises du royaume. Mais le procureur-général du Parlement forma toujours des oppositions quand on requit que ces lettres de révocation fussent enregistrées ; et, quoiqu’à la fin la publication s’en fît en plein palais, quoique le chancelier y eût mis son sceau, le Parlement déclara toutefois qu’il n’y avait jamais consenti ; c’est tout ce que les registres de cette cour témoignent d’une affaire qui intéressait extrêmement l’Église et l’État.
On voit toujours qu’alors l’élection et l’autorité de Martin V ne souffraient plus de difficulté en France. La mort du connétable d’Armagnac, qui passait pour être attaché à Pierre de Lune, n’avait pas peu contribué à réunir les Français sous l’obéissance du seul légitime pontife.
Mort du duc de Bourgogne et ses suites funestes
Le duc de Bourgogne n’avait plus de concurrent auprès du roi ; mais les Anglais s’emparaient peu à peu des plus belles provinces du royaume, ce qui faisait murmurer hautement les peuples. On chercha donc des moyens de conciliation entre le dauphin et lui, afin que leurs forces réunies pussent faire tête aux ennemis communs de l’État. L’accord se ménagea assez heureusement en apparence, et c’était au fond une paix fourrée, qui aboutit à un événement dont les suites mirent la monarchie à deux doigts de sa perte. Nous parlons de la mort du duc de Bourgogne, qui fut tué au pied du dauphin, dans une entrevue que ces deux princes eurent à Montereau-Fault-Yonne, le 10 septembre 1419.
Si le dauphin fut complice de cet assassinat, et s’il crut rétablir par là son autorité, il n’y eut jamais de politique plus mal concertée ; car Philippe, comte de Charolais, et qui fut duc de Bourgogne après celui dont nous venons de parler, vengea la mort de son père jusqu’à s’allier avec les Anglais contre la France, à qui il devait tout comme Français, et sur laquelle il avait des droits, comme étant un des premiers princes du sang. La reine Isabelle, prenant le même parti, porta le roi Charles VI, son époux, à déshériter le dauphin, fils unique de l’un et de l’autre. Catherine de France, leur fille, épousa le roi d’Angleterre Henri V, qui fut déclaré héritier présomptif de la couronne. Et telle est, en peu de mots, cette révolution funeste, qui fit verser tant de larmes et de sang aux bons Français.
L’Église de France, durant ces années de trouble et de discorde, offre peu d’événements qui se rapportent à elle seule, c’est-à-dire qui concernent sa discipline, son gouvernement, et la conduite particulière de ses évêques. Elle n’eut alors sous les yeux que des guerres cruelles, des meurtres, des incendies, des ravages, des misères de toute espèce. Elle vit le jeune prince Charles, dauphin, légitime héritier du trône, exilé de la cour du roi son père, et le père plus malheureux encore, réduit à ne porter plus que le vain titre de roi, renfermé à Paris dans son palais, et presque abandonné de ceux même qu’il avait élevés au préjudice de son propre fils ; moins à plaindre toutefois par un endroit qui ne laissait pas d’être une grande humiliation, c’est qu’il n’était pas assez à lui-même pour sentir ses disgrâces et celles de son peuple.
Mort de saint Vincent Ferrier
Au milieu de tant d’alarmes, nous remarquons quelques sujets de consolation que Dieu voulut bien donner à la France. Le saint homme Vincent Ferrier avait déjà arrosé de ses sueurs plusieurs de nos provinces ; il était repassé en Espagne, où il avait opéré des conversions innombrables228. Il revint en France après avoir abandonné le parti de Pierre de Lune, pour se soumettre au pape Martin V et au concile de Constance. Comme il était persuadé que Dieu demandait de lui qu’il travaillât à la conversion des peuples situés vers l’Occident, il s’arrêta en Bretagne ; il y prêcha avec des fruits immenses pendant deux ans, et ce fut là qu’il finit sa carrière tout apostolique, et constamment autorisée par les plus éclatants miracles. Il mourut à Vannes le 5 avril 1419, après avoir exhorté ceux qui l’approchaient à persévérer dans les bons désirs qu’il leur avait inspirés. La duchesse de Bretagne, qui se trouvait alors dans cette ville, voulut lui rendre elle-même les honneurs de la sépulture. Toute la province accourut à ses funérailles et à son tombeau, qui est encore célèbre, et où Dieu a manifesté la gloire de son serviteur par une infinité de prodiges. Ce saint missionnaire fut canonisé par le pape Calixte III, en 1455229.
L’année suivante, le cardinal de Coëtivi, accompagné de quinze évêques, fit l’élévation de son corps ; et en 1637, Sébastien de Rosmadec, évêque de Vannes, découvrit ces saintes reliques, qui avaient été comme négligées pendant près d’un siècle. C’est ce qui a ranimé la dévotion des peuples pour saint Vincent Ferrier, et depuis ce temps-là la fête est solennisée à Vannes avec beaucoup de célébrité.
Le pape reconnaît les droits du dauphin
Ce ne fut pas une médiocre consolation pour le prince Charles, dauphin de France, que la manière dont le pape se conduisit à son égard, après l’accord honteux qui avait été conclu entre le roi Charles V et le roi d’Angleterre. Martin V aimait la France, quoiqu’il n’eût pas voulut s’établir à Avignon, comme on l’en avait prié230 ; et en cela il fit voir que le bien de l’Église romaine l’emportait dans son esprit sur toutes les autres considérations.
Il fut indigné de l’exhérédation injuste publiée contre le dauphin. Il écrivit à ce prince qu’il était bien éloigné de vouloir préjudicier aux droits que sa naissance lui donnait sur la couronne de France231 ; et quand il eut appris la mort de Charles VI, il écrivit au nouveau roi Charles VII pour le reconnaître, le consoler et l’exhorter à rétablir la tranquillité dans un royaume, dont il devait être, lui disait le pape, autant le père que le maître232.
Lettres de Martin V au roi d’Angleterre, pour le porter à la paix
Du reste, Martin V ne cessa point de porter la cour d’Angleterre à prendre des inclinations de paix par rapport à la France. Il en écrivit plusieurs fois au roi Henri V. Ses lettres étaient extrêmement sages et mesurées : sans jamais parler à ce prince de ses prétentions sur la monarchie française, sans lui donner le titre d’héritier de cette couronne, il tâchait de le ramener aux sentiments de l’humanité et du christianisme233.
Il lui envoya même le bienheureux Nicolas Albergati, de l’ordre des Chartreux, évêque de Bologne et depuis cardinal, pour solliciter sa compassion en faveur des peuples exposés à tous les fléaux de la guerre ; mais Henri V était trop enflé de ses succès pour en modérer le cours. Il épousa, selon le traité, Catherine de France. La cérémonie se fit à Troyes en Champagne. Ce fut Henri de Savoisi, archevêque de Sens, mais exilé alors de cette ville, qui donna la bénédiction nuptiale, et, dès le lendemain, le roi d’Angleterre le rétablit dans son siège, en lui disant : Vous m’avez donné une femme, et je vous rends la vôtre.
1420
Querelle de l’archevêque de Sens avec son chapitre
Le procès de ce prélat pour l’église de Sens était fort ancien et fort compliqué. Après la mort de l’archevêque Jean de Montaigu, tué à la bataille d’Azincourt, une partie du chapitre avait élu Savoisi, à la recommandation du duc de Bourgogne ; les autres capitulants s’étaient déterminés à choisir Jean de Norri, qui était très agréable à la cour de France234. Il paraît que ce Jean de Norri mourut ou renonça à ses droits ; car on trouve un troisième concurrent, nommé Raymond, qui se porta dans le concile même de Constance, pour élu à l’archevêché de Sens, et qui présenta des lettres du roi Charles VI, tendant à faire confirmer son élection par les pères du concile235.
L’affaire traîna en longueur, soit par les intrigues des Bourguignons, soit par un nouvel incident qui se présenta du côté de l’église de Lyon ; car le procureur de ce chapitre prétendit que l’église de Sens relevant de la primatie de Lyon, c’était à ce dernier siège qu’il fallait que l’élu de Sens sollicitât sa confirmation. Enfin le pape Martin V, ayant pris connaissance de la querelle, nomma des commissaires qui se transportèrent à Sens, et dont le jugement ne fut pas favorable à Henri de Savoisi ; mais celui-ci en appela au pape même, et Martin V décida qu’il devait être maintenu dans l’archevêché. Cependant, comme le roi et le dauphin lui étaient contraires, ils ne put jouir de sa dignité qu’après la révolution qui se fit dans le gouvernement, lorsque le roi d’Angleterre Henri V eut épousé Catherine de France. Ce prélat mourut en 1421 avec le mérite d’avoir profité de son crédit à la cour pour faire exempter son clergé des taxes considérables qu’on levait sur tous les ecclésiastiques.
Subsides que le roi d’Angleterre lève sur le clergé
En effet, le roi d’Angleterre, voulant pousser la guerre contre le dauphin, fit assembler les États à Paris, et en obtint un subside qui montait au huitième du bien de chaque particulier. L’imposition s’étendit jusque sur le clergé ; et comme l’Université osa présenter ses privilèges, Henri lui parla avec une hauteur qu’elle n’avait jamais éprouvée de la part des rois de France, ses maîtres légitimes. Les docteurs députés voulurent répliquer ; mais on leur ferma promptement la bouche, et peu s’en fallut qu’on ne les envoyât en prison236.
1421
Changements dans l’évêché de Paris
Henri V avait soin de mettre en place des ecclésiastiques attachés à ses intérêts. Jean de Courtecuisse, successeur de Gérard de Montaigu dans l’évêché de Paris, était trop bon Français pour plaire à la cour d’Angleterre. Les persécutions qu’on lui fit l’obligèrent de permuter avec Jean de Rochetaillée, patriarche de Constantinople et administrateur de l’évêché de Genève. Celui-ci, plus courtisan et plus avide, eut l’agrément du roi d’Angleterre, et il gouverna l’église de Paris jusqu’à ce qu’il fût promu à l’archevêché de Rouen : ce qui arriva en 1422. Il parvint quatre ans après au cardinalat, et le pape le fit légat de Bologne, où il mourut237.
C’est encore là un de ces exemples qu’on cite pour encourager tous les états, même les plus médiocres, à ne pas désespérer des faveurs de la fortune. Sans un mérite extraordinaire et sans nom, Jean de Rochetaillée fit un progrès rapide dans la route des honneurs. Il avait été enfant de chœur à Lyon quelques connaissances dans le droit canon lui procurèrent de l’emploi à Rome ; il fut fait évêque de Saint-Papoul, puis patriarche de Constantinople, et en cette qualité il assista au concile de Constance : nous avons marqué ses autres dignités ; la plus fructueuse pour lui était celle de conseiller intime du roi d’Angleterre Henri VI, et d’ami particulier de ceux qui gouvernaient alors la France sous le nom de ce prince.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, et très attaché aux Anglais
Un autre évêque, Anglais d’inclination, fut Pierre Cauchon, docteur de Paris, natif de Champagne et d’une origine très obscure238. Il avait été au concile de Constance un des tenants pour le duc de Bourgogne ; c’était, après Martin Porée, le plus fort antagoniste de Gerson et de Pierre d’Ailly. Au retour du concile, la faction bourguignonne et les Anglais, qui n’avaient plus que les mêmes intérêts, le promurent à l’évêché de Beauvais, faisant ainsi un comte et pair de France d’un homme né parmi des manœuvres aux environs de Reims239.
Cet évêque avait retenu de son extraction beaucoup de férocité dans le caractère ; il en donna des preuves dans des occasions trop éclatantes pour qu’on puisse l’excuser. Nous ne citons actuellement qu’un jugement de rigueur qu’il s’avisa de prononcer contre quelques bons serviteurs du roi et du dauphin. La ville de Meaux ayant succombé sous les efforts des Anglais, on prit avec les principaux habitants trois religieux de Saint-Denis, qui passaient pour avoir exhorté les assiégés à se bien défendre. L’évêque de Beauvais, consulté sur la peine que méritaient ces trois prisonniers, dit qu’il fallait les dégrader et les faire mourir ensuite comme criminels de lèse-majesté. Cette sentence si peu épiscopale ne fut toutefois point exécutée, car l’abbé de Saint-Denis vint au secours des accusés et obtint leur délivrance au grand regret de l’évêque, qui voulait montrer son affection singulière pour les Anglais.
Mort de Henri V, roi d’Angleterre
Le roi d’Angleterre Henri V aurait fait trop de mal à la France s’il eût vécu. La Providence divine l’arrêta dans sa course ; il mourut à Vincennes, le dernier jour d’août 1422, laissant un fils au berceau, et la régence à son frère le duc de Bedford. Henri fit paraître beaucoup de religion en mourant ; il protesta que son dessein était d’aller à la conquête de la Terre-Sainte, s’il avait pu terminer les affaires qu’il avait en France240 ; ainsi se fait-on quelquefois des dévotions de caprice, tandis qu’on viole la loi de Dieu dans des points essentiels. L’idée d’aller à la Terre-Sainte était une bonne œuvre que Dieu ne demandait point à ce prince, et ce qu’il attendait de lui était de ne point enlever la couronne à la maison royale de France. Le roi d’Angleterre la recommanda toutefois, cette couronne, à celui qu’il faisait le tuteur de son fils, qui n’avait qu’un an ; et bien des années encore elle fut disputée au légitime possesseur.
Les obsèques de Henri V se firent dans l’église de Notre-Dame, puis à Saint-Denis. Son corps fut ensuite transporté en Angleterre. Dans la cérémonie funèbre, faite à Saint-Denis, le patriarche de Constantinople, évêque de Paris, officia, du consentement exprès de l’abbé ; car autrement, dit Juvénal des Ursins, ne l’eussent-ils pas souffert, vu leur exemption241.
La même chose arriva bientôt après aux obsèques du roi Charles VI. L’évêque de Paris dit la messe, et l’abbé de Saint-Denis en avait donné la permission242. C’était, en ces temps de délicatesse et d’attention extrême sur les privilèges, une formalité à laquelle on n’aurait osé manquer. Nous avons remarqué à cette occasion des scènes que nous pouvons, ce semble, appeler des usages gothiques, en comparaison de ceux qui règnent aujourd’hui.
Mort du roi Charles VI
Le roi Charles VI mourut à Paris dans son palais de Saint-Paul, le 21 octobre 1422. Ce prince, âgé seulement de cinquante-quatre ans, n’était plus qu’un triste spectacle pour sa famille et pour ses sujets243. Toujours attaqué d’un mal qui l’obligeait de s’en rapporter à d’autres pour le gouvernement244, il eut toutes les inclinations d’un bon roi, et jamais la France ne fut plus malheureuse que sous son règne245. Sa piété, sa douceur, sa charité pour les pauvres, l’innocence de ses mœurs, ne furent point équivoques, et, malgré ses infirmités, il en donna des preuves durant tout le cours de sa vie246. Les vertus royales ne parurent en lui que dans les années de sa première jeunesse, mais ces essais purent le rendre comparable à nos plus grands rois, et ne firent qu’augmenter les regrets de son peuple. Comme il n’était point coupable des maux qu’on souffrait durant les absences de son esprit, on l’aima toujours, on pleura sa mort, on fut touché de ne voir à ses funérailles aucun prince de son sang. Le souvenir d’un fils injustement dépossédé, et d’une auguste maison toute dissipée, se renouvela tout entier la présence des seigneurs anglais, qui parurent à son convoi comme à un triomphe ; la voix du héraut qui cria sur son tombeau : Priez Dieu pour le roi Charles VI
, et, un moment après : Vive Henri de Lancastre, roi de France et d’Angleterre
; la vue du duc de Bedford, qui revint de Saint-Denis faisant porter devant lui l’épée royale, et prenant la qualité de régent du royaume : tout cela mit dans les esprits un trouble mêlé d’indignation et de dépit : sentiments qui décelaient encore des cœurs français, naturellement attachés à leur roi, et toujours dans un état violent quand il est question de plier sous le joug d’un usurpateur.
Pour le dauphin, fils unique de Charles VI, et légitime héritier du trône, il ne se laissa point dompter par la mauvaise fortune. Dès qu’il eut appris la mort de son père, il se fit proclamer roi, comme il l’était véritablement par le droit de la naissance. Il établit la ville de Poitiers comme le centre de sa domination. Ce qu’il y avait de plus considérable dans le Parlement et dans l’Université de Paris s’y était déjà retiré pour y continuer les exercices du barreau et des écoles. Les partisans de la révolte, les cœurs anglais, étaient restés dans la capitale : le roi fit l’archevêque de Reims, Renaud de Chartres, garde des sceaux et chancelier du royaume, tandis que l’évêque de Thérouanne, Louis de Luxembourg, prenait aussi cette qualité auprès du roi d’Angleterre. Il en fut de même de toutes les autres grandes charges de l’État ; elles se trouvèrent doublées par le malheur des temps et la diversité des intérêts circonstances qui ressemblaient dans le gouvernement politique à ce qu’on avait vu quelques années auparavant dans le clergé, à l’occasion des obédiences opposées durant le schisme ; mais la querelle de Charles VII avec le roi d’Angleterre n’était pas de nature à se perpétuer aussi longtemps que le démêlé des papes compétiteurs. La voie des armes, procédure ordinaire des princes, est plus courte que celle des négociations et des assemblées ecclésiastiques.
Fin du livre quarante-sixième.
Notes
- [1]
Von-der-Hardt, t. 4, p. 438.
- [2]
Von-der-Hardt, t. 4, p. 446.
- [3]
Opera Joan. Huss, fol. XXIV.
- [4]
Gerson v. II, p. 387, Epist. Joan. Hus 50 et 51.
- [5]
Jean Huss publia cela en disant que, s’il était trouvé coupable au Concile, il consentait à subir la peine portée contre les hérétiques. Cette déclaration fut faite au mois d’août 1414. Il reçut, sur la fin d’octobre, après son départ de Prague, le sauf-conduit de l’empereur, évidemment sur le pied et dans le sens de la déclaration qu’il avait fait lui-même.
- [6]
Opera Hus., p. XI.
- [7]
Cerretan. ap. Von-der-Hardt, t. 4, p. 22 et Spond. 1414, n. XI.
- [8]
En supposant même que le pape eût suspendu les censures lancées contre lui (comme le dit une lettre contenue dans les œuvres de Jean Huss) c’était toujours une désobéissance de prêcher, comme il faisait, dans sa maison. On voit même, par son Histoire écrite par un Hussite, qu’il se disposait à prêcher dans la cathédrale de Constance, quand il fut arrêté ; or le pape selon la lettre dont on vient de parler, lui avait défendu d’assister aux offices et aux solennités ; à plus forte raison de prêcher publiquement.
- [9]
La fuite de Jean Huss est attestée par Reichental et Dacher, qui étaient à Constance, par Nauclerus et Trithème qui ont écrit avant la fin du XVe siècle. Le silence des autres écrivains ne fait qu’un argument négatif que M. Lenfans fait trop valoir, aussi bien que le dérangement qui se trouve dans les dates. Reichental dit qu’il s’enfuit le 23 mars 1415 ; nous croyons qu’il faut s’en tenir là. C’était le temps où tout était en rumeur à cause de la fuite de Jean XXIII. Jean Huss dit lui-même (dans sa 56e lettre) que ses gardes l’abandonnaient alors : il était enfermé dans le couvent des Dominicains. Il y a toute apparence qu’il médita sa fuite dans des conjonctures si favorables. Il sortit donc caché dans un chariot du seigneur de Latzenboch, mais on courut après lui, et on le ramena à Constance. À l’égard des auteurs qui placent la détention au 28 novembre 1414, ou au commencement de décembre, il faut dire ou qu’ils se sont trompés, ou que Jean Huss fut arrêté deux fois. La première, sur la fin de 1414, et la seconde, vers le 23 mars 1415.
- [10]
Von-der-Hardt, t. 4, p. 730 et seq.
- [11]
Ibid. p. 217.
- [12]
Ibid. p. 771.
- [13]
Gerson, t. V, p.342 et seq.
- [14]
Il entend l’apologie telle qu’on l’avait présentés et condamnée au tribunal de l’évêque de Paris et de l’Inquisiteur.
- [15]
Esbard Biblioth. FF. Præd., t. I, p. 777.
- [16]
Ibid., p.353.
- [17]
Ibid., p.355.
- [18]
Concil. Hard. t. VIII, p. 380.
- [19]
Von-der-Hardt, t. 4, p. 332.
- [20]
Gerson, t. V, p.362.
- [21]
Du Boulai, t. V, p. 292.
- [22]
Gerson, t. V, p.358.
- [23]
M. Lenfant l’attribue sans preuve à l’évêque d’Arras.
- [24]
Ibid., p.361.
- [25]
Ibid., p.379.
- [26]
Il y en avait IX en tout ; mais apparemment que l’auteur de ce mémoire n’y comprenait pas la première, qui était comme le fondement de toutes les autres, et qui fut condamnée par le Concile.
- [27]
Ibid., p.362.
- [28]
Ibid., p.361.
- [29]
Du Boulai, t. V, p. 293.
- [30]
Gerson, t. V, p.358.
- [31]
Ibid., p.440.
- [32]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 346 et seq.
- [33]
Gerson t. V, p. 364 et seq.
- [34]
Gerson t. V, p. 380.
- [35]
Gerson t. V, p. 392.
- [36]
Gerson t. V, p. 407 et seq.
- [37]
Gerson t. V, p. 411.
- [38]
Gerson t. V, p. 414.
- [39]
Gerson t. V, p. 424.
- [40]
Nous ajoutons qu’un simple évêque a encore pour supérieur le Concile de sa province.
- [41]
Gerson t. V, p. 452.
- [42]
Gerson t. V, p. 472.
- [43]
Gerson t. V, p. 474.
- [44]
Gerson t. V, p. 475 et seq.
- [45]
Gerson t. V, p. 481.
- [46]
Gerson t. V, p. 483.
- [47]
Gerson t. V, p. 374.
- [48]
Gerson t. V, p. 502.
- [49]
Gerson t. V, p. 500 et seq.
- [50]
Concil. Hard. t. VIII, p. 384.
- [51]
Concil. Hard. t. VIII, p. 401.
- [52]
Thierry de Niem et Cerretanus, disent que l’empereur partit le 13. Un ms. de la bibliothèque de Vienne marque ce départ au 21 du même mois.
- [53]
Concil. Hard. t. VIII, p. 428 ; Von-der-Hardt, t. IV, p. 456.
- [54]
Gall. Christ. Eccles. Turon.
- [55]
Concil. Hard. t. VIII, p. 414 ; Von-der-Hardt, t. IV, p. 468.
- [56]
Ce décret et plusieurs autres du Concile de Constance doivent être pris dans le meilleur sens. On y trouve la privation de tout bien et de toute dignité temporelle, décernée contre toute personne de quelque condition qu’elle fut, même royale, qui oserait troubler le Concile ou violer certains de ses règlements. Mais, comme M. Bossuet, le père Alex, et nos autres D. D. François l’ont remarqué, les princes dont les ambassadeurs assistaient au Concile étaient censés consentir à ces lois.
- [57]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 460 et seq.
- [58]
Niem ap. Von-der-Hardt, t. II, p. 482.
- [59]
Von-der-Hardt, t. II, p. 493.
- [60]
Niem ap. Von-der-Hardt, t. IV, pars. XV, p. 432.
- [61]
Ibid., p. 415.
- [62]
M. Lenfant dit que Benoît ne vint à Perpignan qu’au mois d’octobre. Thierry. de Niem écrit au contraire qu’on apprit à Constance le 18 septembre que Sigismond était à Perpignan avec le roi d’Aragon et le pape Benoît. Les docteurs de Cologne présents au Concile, mandèrent à leur Université que Sigismond était entré à Perpignan le 19 septembre, où le roi d’Aragon et Benoît étaient déjà. Voyez Anecdot., t. II. p. 1647.
- [63]
Anecdot., t. II. p. 1647.
- [64]
Von-der-Hardt, t. II, p. 491.
- [65]
Von-der-Hardt, t. II, p. 492.
- [66]
Von-der-Hardt, t. II, p. 504 et seq.
- [67]
Von-der-Hardt, t. II, p. 541.
- [68]
Von-der-Hardt, t. II, p. 554, 565.
- [69]
Von-der-Hardt, t. II, p. 583, 586.
- [70]
Il était fils du Captal de Buch, Archambaud de Grailly, et d’Isabelle de Foix, Vicomtesse de Béarn, sœur et héritière de Matthieu, comte de Foix.
- [71]
Auber., t. II, p. 94 et suiv.
- [72]
D’Attichy Flor. cardin., t. II, p. 53.
- [73]
Jean Juv., p. 329 et suiv.
- [74]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1090.
- [75]
Schelstr. Comp. Chron., p. LVII.
- [76]
Gerson, t. V, p. 1014 et seq.
- [77]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1091.
- [78]
Von-der-Hardt, t. II, part. 17, p. 471.
- [79]
Si l’empereur ne partit que le 21 juillet, le discours de Gerson fut fait immédiatement avant ou immédiatement après ce départ ; car la date de ce discours est aussi du 21 juillet.
- [80]
Il dit Timocratie, qu’il appelle un
gouvernement où le peuple domine avec sagesse
. Gerson qui savait apparemment peu de Grec, n’entend point la force de ce terme Timocratie, qui veut dire dans Aristote, cité par le chancelier, ungouvernement où les magistrats sont élus suivant leur qualité, et la grandeur de leurs biens
. Apparemment, Gerson était bien éloigné de vouloir admettre cette façon de gouverner dans l’Église. - [81]
Von-der-Hardt, t. III, part. 3, p. 28 et seq.
- [82]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 709-709.
- [83]
Von-der-Hardt, t. III, part. 4, p. 39.
- [84]
Von-der-Hardt, t. I, part. 4, p. 1 ; et Gerson, t. II, nouv. édit. p. 645 et seq.
- [85]
Le continuateur de M. Fleury se trompe en disant que Gerson condamne ici les annates de simonie. Encore une fois il ne condamne comme celle que la manière de lever et de percevoir ces secours pécuniaires. C’est apparemment Von-der-Hardt qui a trompé l’historien par les titres qu’il met aux articles du traité de Gerson ; par exemple, on lit celui-ci dans Van-der-Hardt : Objectiones pro Papæ immunitate à Simoniam recipiendis primis fructibus et Annatis. Mais ce titre et les autres sont de la façon du docteur allemand et non du chancelier de Paris.
- [86]
Gerson, de stat. Eccles., t. II, p. 532.
- [87]
Bourgeois du Châtelet, preuves de l’histoire du Concile de Constance, p. 409 et seq.
- [88]
Anecd., t. II, p. 1543 et seq.
- [89]
Anecd., t. II, p. 1570 et seq.
- [90]
Ibid., p. 1584.
- [91]
M. Lenfant, après MM. Richer et Dupin, place ce mémoire à la quarantième cession du Concile, c’est-à-dire au 30 octobre 1417. Il est certain qu’il fut dû dans l’assemblée de la Nation gallicane le 24 novembre 1415.
- [92]
Ibid., p. 1585 et seq.
- [93]
L’opposition que le cardinal de Cambrai, Pierre d’Ailly, avait témoignée pour le retranchement des annates, prouve, ce semble, que l’ouvrage qu’on lui attribue à la fin du premier tome de Von-der-Hardt, et où il est parlé fort au long contre toute espèce de réserves et de subsides, exigés par la Chambre apostolique, n’est point de ce cardinal. C’est Von-der-Hardt qui a fait le titre et l’attribution ; cela lui arrive souvent. La conformité du style et même des façons de penser ne suffit pas pour dénommer ainsi les ouvrages anonymes.
- [94]
M. Lenfant dit 700.000, il y a dans le latin septuaginta millia.
- [95]
Le continuateur de M. Fleury, M. Lenfant, M. Dupin, etc. font monter les annates de ce temps-là à 697.750 liv. par an. Le mémoire rapporte cette somme à tous les bénéfices de France qui se renouvellent, dit-il, à peu près tous les six ans ; de sorte que chaque année les annates n’auraient été qu’à 120.000 livres environ. Mais en y comprenant les petits bénéfices elles montaient à près de 200.000 livres.
- [96]
On ne sait si les auteurs de ce mémoire veulent dire que Jésus-Christ ait été évêque de Jérusalem. Ce qui serait une manière de parler très impropre.
- [97]
On ne sait si l’on indique ici l’opinion des deux chefs de l’Église, ce serait une erreur.
- [98]
On croyait alors la prétendue donation de Constantin.
- [99]
Anecd., t. II, p. 1605.
- [100]
Depuis la dix-huitième jusqu’à la vingt-septième exclusivement.
- [101]
Concil. Hard., t. VIII, p. 459.
- [102]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 515.
- [103]
Concil. Hard., t. VIII, p. 462.
- [104]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 521.
- [105]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 522.
- [106]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 552.
- [107]
Niem ap. eund., t. II, p. 426.
- [108]
M. Lenfant dit qu’il était purement laïque ; on ne lui reproche dans les actes du Concile que de n’avoir pas pris les ordres sacrés, et de ne point porter l’habit clérical.
- [109]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1460.
- [110]
Spord. 1417, n. 3.
- [111]
Gerson, t. V, p. 508.
- [112]
Gerson, t. V, p. 512.
- [113]
Gerson, t. V, p. 514.
- [114]
Cet acte est du 19 mars 1416.
- [115]
Gerson, t. V, p. 522.
- [116]
Gerson, t. V, p. 528.
- [117]
Gerson, t. V, p. 529.
- [118]
Gerson, t. V, p. 534.
- [119]
Gerson, t. V, p. 537 et seq.
- [120]
Il est dit qu’il y avait soixante-et-un docteurs favorables aux IX articles, et vingt-six qui y étaient contraires. On ne trouve dans le recueil de M. Dupin que cinquante-un du premier parti, et vingt-quatre du second. Voyez Gerson, tome V. depuis la page 721 jusqu’à la page 1010.
- [121]
Gerson, t. V, p. 540.
- [122]
Gerson, t. V, p. 550.
- [123]
M. Lenfant dit le lendemain, ç’aurait été le 3 mai, et les actes portent le 5. Il a été suivi par le continuateur de M. Fleury.
- [124]
Gerson, t. V, p. 552.
- [125]
Gerson, t. II, p. 319 et seq.
- [126]
Gerson, t. V, p. 552 et seq.
- [127]
Cette lettre se trouve datée du 21 et du 28 mars, il y a faute dans l’une ou l’autre de ces dates.
- [128]
Gerson, t. V, p. 706.
- [129]
Gerson, t. V, p. 556, 581, 584, 593, 620, 655.
- [130]
La première était du 20 mars, la seconde du 4 avril, et la troisième du 6.
- [131]
La justification de ces prélats était du 15 mai 1416.
- [132]
Gerson, t. V, p. 589.
- [133]
Gerson, t. V, p. 607 et seq.
- [134]
Gerson, t. V, p. 597 et seq.
- [135]
Gerson, t. V, p. 601, 606.
- [136]
On en trouve un intitulé : Sentence portée dans le Concile. Il y en a un autre intitulé : Déclaration des cardinaux-commissaires touchant la sentence de l’évêque de Paris.
- [137]
Gerson, t. V, p. 544.
- [138]
Gerson, t. V, p. 587, 603, 619, 650, 658.
- [139]
Gerson, t. II, p. 330 et seq.
- [140]
Gerson, t. III, p. 1346.
- [141]
Gerson, t. V, p. 703.
- [142]
Gerson, t. V, p. 709.
- [143]
Gerson, t. V, p. 656.
- [144]
Non occides (Tu ne tueras point).
- [145]
On trouve le recueil de tout cela dans le cinquième tome des œuvres de Gerson, dont M. Dupin a donné l’édition. C’est un in-fol. tout rempli de mémoires et d’actes sur l’affaire de Jean Petit. Nous croyons avoir cité ce qu’il y a de plus important dans ces pièces.
- [146]
Concil. Hard., t. VIII, p. 621.
- [147]
Concil. Hard., t. VIII, p. 637.
- [148]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 964 et seq. ; Concil., p. 643.
- [149]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1146 et seq.
- [150]
Marten. Anecdot., t. II, p. 1173 et seq.
- [151]
Von-der-Hardt, t. II, p. 566 et seq.
- [152]
Gerson, t. II, p. 293 et seq.
- [153]
Concil. Hard., t. VIII, p. 836 et seq.
- [154]
Les Aragonais se réunirent au Concile le 15 octobre 1416 dans la 22e session. Les députés du comté de Foix le 14 décembre dans la 25e. La Navarre le 24 du même mois dans la 26e. La Castille le 18 juin 1417 dans la 35e.
- [155]
Concil. Hard., t. VIII, p. 830.
- [156]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 409.
- [157]
Anecdot., t. II, p. 1667.
- [158]
Gerson, t. V, p. 693 et seq.
- [159]
Gerson, t. V, p. 697.
- [160]
Concil. Hard., t. VIII, p. 704 et seq.
- [161]
Von-der-Hardt, t. V, p. 57 et seq.
- [162]
Concil. Hard., t. VIII, p. 743 ; Von-der-Hardt, t. IV, p. 1199 et seq.
- [163]
Ceci et une fausseté ; Constantin n’était point d’Angleterre, mais de la Servie.
- [164]
Supposé le fait qui est rapporté ici, et qu’on sait être fort douteux, y aurait-il une grande différence de temps entre la prédication de Joseph d’Arimathie et celle de saint Denis l’Aréopagite ?
- [165]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1089.
- [166]
Von-der-Hardt, t. I, p. 583 et seq.
- [167]
Von-der-Hardt, t. I, p. 880 et seq.
- [168]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 898 et seq.
- [169]
Von-der-Hardt, t. V, p. 25, 26.
- [170]
Schelstr. in comp. chroni., p. LIX et seq.
- [171]
Ibid., p. LXV.
- [172]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1330.
- [173]
Von-der-Hardt, t. II, p. 586.
- [174]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1417.
- [175]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1426.
- [176]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1432.
- [177]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1442.
- [178]
Quelques auteurs, comme M. Richer et M. Lenfant, ont regardé ce décret du Concile comme captieux, insuffisant, trop favorable au pape et d’une dangereuse conséquence pour la Réformation. Mais apparemment, le Concile qui souhaitait ardemment cette Réformation ne prétendit pas se contredire en le faisant, et il savait mieux, sans doute, que les censeurs dont nous venons de parler, ce qu’il pouvait permettre ou refuser au pape futur sur un article si important.
- [179]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1445.
- [180]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1461.
- [181]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1482 et seq.
- [182]
Spond., 1417, n. 7 et 8.
- [183]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1489.
- [184]
Le 18 octobre.
- [185]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1444.
- [186]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1494.
- [187]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1507.
- [188]
Von-der-Hardt, t. I, p. 1021 et seq.
- [189]
Von-der-Hardt, t. I, p. 1033.
- [190]
Schelstr. Comp. Chron., p. LXXI.
- [191]
Von-der-Hardt, t. I, p. 1019.
- [192]
Von-der-Hardt, t. I, p. 1055 et seq.
- [193]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1567.
- [194]
Concil. Hard., t. VIII, p. 892.
- [195]
S. Antonin. 3. part. tit. 22. c. 6. paragr. 4.
- [196]
C. 7. ex Concord. Germ. ap. Von-der-Hardt, t. I, p. 1067.
- [197]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1535.
- [198]
On lit à la fin du Concordat germanique, que les règlements qu’il contient n’étaient que pour cinq ans, ce qui réduirait au même terme le décret ad vitanda scandala ; mais saint Antonin assure en deux endroits que le pape Martin V déclara depuis qu’il avait eu intention de faire une constitution perpétuelle ; et le même saint docteur nous apprend que les docteurs de Paris reçurent ce décret, parce qu’il était adressé à tous les fidèles : ce qui marque qu’ils le regardaient comme fait pour toute l’Église. Voyez Eveillon, t. 1. p. 66.
- [199]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1568.
- [200]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1533 et seq.
- [201]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1545 et seq.
- [202]
Gerson, t. II, p. 303.
- [203]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1545.
- [204]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1557.
- [205]
Il s’est élevé bien des disputes sur le sens que renferme cette approbation. Ne pourrait-on pas dire que Martin V prétend simplement approuver ce qui avait été décidé en matière de foi dans les sessions du Concile ; et qu’il exclut de cette approbation tout ce qui ne regarde point la foi, et qui avait été traité ou même conclu dans les congrégations particulières ? Suivant cette explication, le terme conciliairement serait dit par opposition aux assemblées des Nations, soit entre elles, soit en congrégation ; et ces termes en matière de foi seraient dits par opposition aux décrets de pure discipline.
- [206]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1518.
- [207]
Schelstr., p. 174 et seq.
- [208]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1557.
- [209]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1567.
- [210]
Von-der-Hardt, t. IV, p. 1568.
- [211]
Gerson, t. II, p. 386 et seq.
- [212]
Gerson, t. I, p. 457 et seq.
- [213]
Gerson, t. I, p. CLXVIII.
- [214]
Le père Daniel dit que le duc prétendit avoir reçu cette lettre de la part du Concile de Constance. Le duc ne nomma jamais les cardinaux dans cette affaire ; et la lettre ne faisait mention que du Saint Collège.
- [215]
Monstrelet, vol. 1, c. 177.
- [216]
Dupuy, p. 405.
- [217]
Du Boulai, t. 5, p. 316.
- [218]
Rainald. 1418, n. 24.
- [219]
Jean Juvénal et le père Daniel disent que c’était le cardinal des Ursins : suivant la destination du pape, ce devait être le cardinal de Saluces.
- [220]
Jean Juv. p. 352.
- [221]
Monstrelet, vol. 1, c. 186.
- [222]
Le père Daniel dit : les archevêques de Reims et de Tours. L’archevêque de Reims était Renaud de Chartres, qui fut sauvé, dit Marlot, à cause qu’il s’était entremis de la paix. L’archevêque de Tours était Jacques Gelu, qui fut archevêque d’Embrun après avoir assisté au concile de Constance ; par conséquent il survécut à la catastrophe de la prise de Paris par les Bourguignons.
- [223]
Monstrelet, vol. 1, c. 190.
- [224]
Jean Juv. p. 351.
- [225]
Du Boulai, p. 332 et seq.
- [226]
Monstrelet. vol. 1, c. 196.
- [227]
Du Boulai, t. 5, p. 340.
- [228]
Rainald. 1419, n. 11, 12.
- [229]
Lobineau, Les Vies des Saints de Bretagne (1725), p. 310, 311.
- [230]
Du Boulai. t. 5, p. 338.
- [231]
Inventaire des Chartres.
- [232]
Rainald, 1422, n. 33.
- [233]
Rainald. 1421, n. 19 et seq.
- [234]
Gall. Chr.
- [235]
Von-der-Hardt, t. IV.
- [236]
Jean Juv. p. 385.
- [237]
Histoire des archevesques de Rouen, p. 547.
- [238]
Il était, dit Juvénal des Ursins, fils d’un laboureur de vigne, près de Reims.
- [239]
Jean Juv. p. 388.
- [240]
Monstrelet, vol. 1, c. 265.
- [241]
Jean Juv. p. 395.
- [242]
Hist. de Saint-Denis, p. 342.
- [243]
Jean Juv. p. 396.
- [244]
Monstrelet, vol. 1, c. 267.
- [245]
Hist. de Saint-Denis, p. 341.
- [246]
Du Boulai, t. 5, p. 358, 359.