Le Saint Suaire de Turin et le Nouveau Testament (1902)
Le Saint Suaire de Turin et le Nouveau Testament
Publié dans la Revue biblique, t. XI, 1902, p. 564-573, Archive.
Tirage à part : Paris, Alphonse Picard, Libraire, 82 rue Bonaparte, 1902, Gallica
1La question passionnante de cette relique, qui occupe la presse des deux mondes depuis quatre mois, intéresse par un de ses côtés les lecteurs de la Revue Biblique. Déférant au désir de son directeur, je vais résumer ce qui en a été écrit de plus autorisé. Quelques pages sur la nature du Suaire et son histoire serviront d’introduction à la question scripturaire.
Ce linceul, improprement appelé suaire, est une grande pièce d’étoffe, longue de 4m,36, large de 1m,101, en toile de lin très fine2, de couleur jaunâtre clair, sur laquelle on voit des taches brun rougeâtre dessinant, plus ou moins vaguement, deux images d’un corps humain, l’une de face, l’autre de dos, opposées par les têtes3. Elle fut très endommagée, en 1532, par un incendie, dont à plusieurs reprises on a cherché à réparer les dégâts.
Depuis le XVIe siècle ce linceul, dont il n’y a pas lieu de raconter ici les pérégrinations, passe pour être celui dans lequel le Christ fut enseveli. Le principal défenseur de son authenticité convient qu’
il est dénué de toute garantie au point de vue historique4.
Il sera facile de l’établir. Ni le Nouveau Testament, ni les Patrologies grecque et latine n’offrent la moindre attestation en faveur de la conservation du lin qui enserra le Sauveur dans le tombeau, moins encore d’une empreinte de son image qu’il y aurait laissée.
Une remarque préliminaire : d’après les prescriptions de la loi judaïque, les vêtements préparés pour les morts ou ayant servi à leur ensevelissement devenaient assour behana, c’est-à-dire interdits 2pour tout usage et devaient être détruits5. De plus, la loi mosaïque mettait en garde ses sectateurs contre le culte des reliques : rien dans la loi nouvelle ne poussait les chrétiens à y contrevenir.
Deux textes anciens font cependant mention du linceul du Christ. Dans le chapitre de son De viris illustribus consacré à saint Jacques le Mineur, saint Jérôme cite cette phrase de l’Évangile aux Hébreux, traduit par lui de l’araméen :
Dominus autem, cum dedisset sindonem servo sacerdotis, ivit ad Jacobum et apparuit ei6.
[Le Seigneur, après avoir donné le linceul à l’esclave du prêtre, alla vers Jacques et lui apparut.]
Que le Seigneur ait ou non donné son Suaire au serviteur du grand prêtre, il n’en ressort pas moins que l’existence d’un linceul à figure était inconnue à la fin du IIe siècle, époque de la composition de cet Évangile, et en 392, date du De viris illustribus.
Les Studia biblica et ecclesiastica ont récemment mis au jour une Vie de sainte Nino, apôtre et mère des chrétiens de Géorgie, traduite du géorgien en anglais par l’éditeur7 ; on y lit :
Ils ne trouvèrent pas alors le linceul (sudari), mais il est dit avoir été trouvé par Pierre, qui le prit et le garda, mais nous ignorons s’il a jamais été découvert.
Ce n’est pas précisément une attestation en faveur du Suaire de Lirey-Chambéry-Turin.
On a réuni un certain nombre de textes, échelonnés entre le IIIe et le Ve siècle, qui prouvent, soit la laideur physique du Christ, soit l’ignorance où l’on était de ses traits.
Clément d’Alexandrie prenait au sens naturel la prophétie d’Isaïe : L’Esprit témoigne par l’entremise d’Isaïe que le Seigneur lui-même fut laid d’aspect ; Le chef de l’Église est venu en chair, sans apparence et informe ; il en donne le motif :
Ce n’est pas sans raison que le Seigneur a voulu faire usage d’une forme corporelle vile. pour qu’en louant et en admirant la beauté physique on n’oubliât pas les choses de l’esprit8.
Dans son pamphlet contre les chrétiens, écrit entre 160 et 170, Celse les avait précisément accusés :
d’adorer un homme petit, laid et de basse extraction, comme on dit.
En le réfutant, vers 249, Origène excipa, contre cette affirmation, du silence des Évangiles et des Apôtres, sans invoquer l’image du Suaire, qui lui était inconnue9. Désireuse de posséder un portrait du Christ, Constantia, sœur de 3l’empereur Constantin, s’adressa à Eusèbe de Césarée, le père de l’histoire ecclésiastique
; il répondit :
Quelle espèce de portrait désire posséder la princesse ? Est-ce l’image de la forme vraie et éternelle du Christ, fils de Dieu, ou bien celle de son apparition terrestre sous sa forme humaine de serviteur humilié ? Dans les deux cas, le désir de la princesse est irréalisable. Dieu seul connaît la nature du Fils et, quant à sa chair, l’Apôtre nous dit que nous ne le connaissons plus de cette manière.
Ayant rencontré une femme qui avait une image du Christ et une de saint Paul, le même Eusèbe la lui enleva, pour que ni elle ni d’autres ne fussent conduits à l’idolâtrie10.
Dans une de ses lettres, saint Jérôme met en parallèle le Saint des Saints, vénéré par les Juifs, et le Sépulcre du Seigneur, ou les chrétiens voient par la pensée le Sauveur dans son linceul et le suaire de sa tête. Aucune allusion à l’impression de sa figure sur celui-ci ou de son corps sur celui-là11.
Au commencement du Ve siècle, saint Augustin ignorait les caractères de l’image du Christ :
Ipsius dominicæ facies carnis, innumerabilium cogitationum diversitate variatur et fingitur, quæ tamen una erat, quæcumque erat.
[Le visage incarné du Seigneur varie à l’infini, selon les représentations diverses que chacun se fait : pourtant il était unique, quel qu’il fût.]
Il n’y avait donc pas de type traditionnel provenant du Suaire12.
Sur les images du Christ, je me bornerai à renvoyer le lecteur, pour la partie documentaire, au livre de M. Ernst von Dobschütz, Christusbilder, Untersuchungen zur christlichen Legende (Leipzig, 1839), pour la partie artistique à celui de M. Fernand de Mély, Le Saint-Suaire de Turin est-il authentique ? Les représentations du Christ à travers les âges (Paris, 1903).
Du dernier tiers du VIIe siècle à la fin du XIIIe j’ai retrouvé au plus treize textes qui concernent, les uns le suaire de la tête, les autres le linceul ou les linges. Impossible de rattacher d’une manière certaine le Suaire de Turin à aucun d’eux : il a d’ailleurs de nombreux concurrents : quarante-deux13. Il ne fait son apparition à Lirey qu’après 1357. Pour les évêques de Troyes à cette époque et plus tard, pour le pape Clément VII en 1389, pour l’héritier des Charny (fondateurs de cette collégiale) en 1418, pour l’évêque de Liège en 1449, c’est une peinture, une représentation et nullement le suaire authentique. Les documents qui l’établissent proviennent de sources très diverses ; leur authenticité et leur concordance sont inattaquables ; on n’a pas pu 4mettre au jour une ligne qui les contredise. Leur force probante a été confirmée par l’assentiment de tous les historiens autorisés donné à mon Étude critique14. Le livre de M. Vignon n’a pas réussi à l’infirmer ; son but est tout autre :
faire entrer définitivement dans l’histoire le Saint-Suaire de Turin par la porte que lui aura ouverte, toute grande, la science positive15.
Ce sont de grands mots. On a fait remarquer au jeune docteur qu’il est interdit d’invoquer la science positive quand on parle d’un objet qu’on n’a pas vu16 et qu’on explique un phénomène à l’aide d’hypothèses chimiques qu’on n’a pas vérifiées. Pour avoir constaté que des vapeurs de carbonate d’ammoniaque peuvent décomposer une mixture d’aloès étendue sur un linge fin, de manière à reproduire l’image négative d’une main en plâtre, M. Vignon n’a pas prouvé qu’un corps couvert de sueur produirait le même effet sur un grand linge qui le recouvrirait. Il a moins encore démontré que l’image négative de ce corps serait une œuvre d’art remarquable, que tous les détails seraient reproduits avec une parfaite exactitude artistique et anatomique, que les parties en contact direct ne produiraient aucune tache et les parties non en contact aucune confusion17, enfin que le linceul dans le tombeau n’aurait fait aucun pli, aurait gardé la rigidité d’une feuille de fer-blanc.
Il y a plus et c’est ici que nous arrivons à l’objet spécial de cet article : l’auteur du Linceul du Christ convient que le corps de Jésus, pour produire son image sur le Suaire, n’a dû être ni essuyé ni lavé, ni oint d’aromates ni lié à l’aide de bandelettes, ni en somme préparé pour l’ensevelissement. Les partisans de l’authenticité — inutile de citer aucun nom, la liste ne comprendrait aucun spécialiste — affirment et cherchent à prouver que ces conditions sont justifiées par les Évangiles. Avant d’examiner de près ce qu’il en est, voyons ce qu’en ont pensé des auteurs qualifiés, avant que la question du Suaire fut soulevée. Je les prends simplement dans un excellent travail de M. l’abbé P. Bouvier, Le Suaire de Turin et l’Évangile18, auquel j’emprunterai parfois textuellement une bonne partie de ce qui va suivre. D’abord le Dr Sepp, dans sa Vie de Jésus :
On se contenta de faire pour le corps du Seigneur ce qu’il était permis de faire même le jour du sabbat. On le lava, on l’enveloppa dans des linges avec des aromates, et l’on couvrit sa tête d’un Suaire.
Ensuite Mgr Le Camus 5(Vie de Notre-Seigneur) :
Le corps était tout couvert de sang, on dut le laver. Cette purification dernière était l’acte préparatoire obligé de l’embaumement. L’heure pressait, on se hâta de couvrir le corps d’aromates et de l’entourer de bandelettes selon l’usage juif.
M. Eugène Lévesque est plus précis dans son article Embaumement du Dictionnaire de la Bible de M. Vigouroux (II, 1728-9) :
Maïmonide dit qu’après avoir fermé les yeux et la bouche du mort on lavait le corps, on l’oignait d’essences parfumées, et on l’enroulait ensuite dans an drap de toile blanche, dans lequel on enfermait en même temps des aromates. Le texte sacré est un peu plus explicite sur cette coutume juive. L’Évangile se tait sur la première cérémonie funèbre, consistant à laver le corps ; mais on a tout lieu de supposer qu’elle n’a pas été omise pour Jésus-Christ19. Joseph d’Arimathie et Nicodème, dit saint Jean (XIX, 40), prirent le corps de Jésus et l’enveloppèrent dans des linges avec des aromates, selon que les Juifs ont coutume de faire les préparatifs funèbres (ἐνταφιάζειν). Ces linges comprenaient : des bandelettes (ὀθόνια), dont on entourait chacun des membres à part (ainsi fit-on pour Lazare) ; le σουδάριον, suaire destiné à voiler la tête ; enfin le σινδών ou linceul, dont on enveloppait tout le corps. Dans les enroulements des bandelettes et les plis du linceul, on répandait des aromates. Saint Luc (XXIII, 56) distingue les substances solides (ἄρωματα) des parfums à l’état liquide (μύρα). Nicodème avait apporté cent livres d’un mélange (μίγμα) de myrrhe et d’aloès.
Dans un article précédent, le même Dictionnaire avait dit (I, 1427) :
Saint Jean raconte comment le corps du Sauveur fut embaumé avec des aromates, qu’on lia avec des bandelettes selon la coutume des Juifs.
Cette interprétation de l’ensevelissement du Christ, d’après les traditions juives et les Évangiles, est trop opposée au système de M. Vignon pour qu’il ne cherche pas à l’esquiver. Les membres furent-ils liés avec des bandelettes aromatisées ? non.
Le grec ἔδησαν, dit-il, signifie principalement envelopper, et c’est aussi le sens du mot ligaverunt. Rien ne nous oblige donc à employer en français le verbe lier20.
Quelle est au vrai la signification du verbe δέω ? Le Lexique grec-latin de Léopold me dit : vincio, ligo ; le Dictionnaire grec-français d’Alexandre : lier, attacher, enchaîner. De plus savants pourront donner d’autres acceptions particulières : peu importe ; les dérivés de la même racine expriment la même idée. Pour le cas particulier, il y a un moyen infaillible de savoir le vrai sens que saint Jean attachait à ἔδησαν, c’est de voir s’il s’en serait servi ailleurs et dans quelle acception. C’est 6lui précisément qui a raconté la résurrection de Lazare. À l’appel de Jésus
le mort sortit, ayant les pieds et les mains liés avec des bandes. Son visage était également lié dans un suaire. Jésus leur dit : Déliez-le et laissez-le aller.
Impossible de donner aux mots δεδεμένος et περιεδέδετο un autre sens que celui de leur racine δέω, fixé ici par celui de λύσατε, déliez. M. Bouvier a poursuivi son enquête sur la signification du verbe δέω dans tout le Nouveau Testament et partout il lui a trouvé celle de lier, attacher, enchaîner ; il en conclut :
Il faut rompre avec les lois les plus élémentaires de la critique, ou il faut affirmer que le passage de saint Jean ne comporte pas d’autre sens que celui de lier. Jamais mot n’a été mieux précisé, et toute hypothèse qui ne s’accorderait pas avec un sens qui s’impose aussi clairement doit être impitoyablement écartée.
Embarrassé par les bandelettes, M. Vignon ne se gêne pas pour donner à ὀθονίοις un sens large
, pour y comprendre le linceul. Quelle est cependant la signification exacte d’ὀθόνιον ? linteolum petit linge, bande. Il ne saurait en être autrement d’un diminutif . Il est donc acquis que le corps fut lié avec des bandelettes.
Eut-on le temps de réaliser toutes les opérations de l’ensevelissement indiquées plus haut ? non, dit M. Vignon, et il croit pouvoir appuyer son sentiment sur l’Évangile lui-même : le sabbat était proche ; on dut interrompre les cérémonies et les renvoyer au surlendemain. Le cum jam sero esset factum [comme il était déjà tard] peut s’interpréter de plusieurs façons21. Même d’après le sens le plus étroit, il n’est pas démontré qu’on n’ait pas eu le temps strictement nécessaire pour suivre les usages habituels. Mais on a oublié que l’intransigeance de la loi du repos durant le sabbat ne s’appliquait pas aux soins nécessaires à donner aux morts22. Ce n’est point en vue de parachever l’ensevelissement laissé imparfait par Joseph et Nicodème que les saintes femmes se procurèrent le soir des aromates23 : durant trois jours on venait visiter le défunt et à chaque fois on répandait sur le cadavre de nouveaux parfums, pour dissimuler l’odeur de la putréfaction et retarder la décomposition.
Les amis du Sauveur avaient donc employé les cent livres d’aromates 7apportées par Nicodème. À quoi ? Elles équivalaient à 33 kilogrammes et représentaient de 3 à 4 décalitres au moins. Admettons pour un instant l’hypothèse d’une mixture liquide, absolument indispensable au système de M. Vignon. Une partie aurait donc servi à enduire le linceul, sur lequel se produisit dans le tombeau l’action de l’urée. Mais cet usage ne put absorber la totalité des parfums. Que fit-on du reste ? Nier qu’on ait songé à laver et à oindre le corps ensanglanté du Sauveur, c’est aller contre les prescriptions méticuleuses des coutumes judaïques et contre toute vraisemblance. Vouloir restreindre la portée de sicut mos est Judæis sepelire [comme c’est la coutume des Juifs d’ensevelir] aux seuls mots cum aromatibus [avec des aromates] est une puérilité et M. Bouvier estime que si on s’était trouvé dans la nécessité d’omettre l’ablution accoutumée, saint Jean
n’eût pas manqué de signaler cette omission fort extraordinaire pour les Juifs et d’en indiquer même la raison.
Au cas, au contraire, où le mélange (μίγμα) dont parle saint Jean eût été solide, impossible d’enduire le linceul de la substance aloétique susceptible de recevoir les impressions de l’urée. Je vais établir que cette hypothèse est la seule vraie. L’abbé Fouard l’avait adoptée dans sa Vie de N.-S. J.-C. :
Cent livres de parfums furent apportées c’était de la myrrhe et de l’aloès broyés et mêlés ensemble. Les chairs sanglantes en furent couvertes, on roula de longues bandelettes autour du corps, des bras et des jambes ; selon l’usage des Juifs, un suaire enveloppa la tête et, plongé dans ces parfums, Jésus fut porté au tombeau.
Pour prouver scientifiquement la nature solide du mélange apporté au Calvaire, je vais tout d’abord me servir d’une page du livre en faveur de l’authenticité du Suaire dû au P. Sanna Solaro24 : il est étrange qu’on ait fait plus de cas de ses fantaisies historiques, que de certaines dissertations scientifiques, où il était sur son terrain. Après avoir prouvé, par l’exemple de Lazare, que les Juifs n’embaumaient pas les corps de leurs défunts, il continue (p. 67) :
On sait d’ailleurs par les Évangélistes que Nicodème apporta au sépulcre mixturam myrrhæ et aloes. Et pourquoi donc faire cette mixture ? Répondons que c’est une erreur de croire que cette mixture était liquide : elle n’était autre chose qu’un mélange de deux arômes, qui servaient, soit à être brûlés, soit à être placés dans les linges, afin de mitiger en quelque manière durant les premiers jours la mauvaise odeur du cadavre. Il en fut ainsi de Notre-Seigneur, dont le corps fut enveloppé, dit saint Jean : acceperunt ergo corpus Jesu et ligaverunt eum linteis cum aromatibus (Jo. XIX, 40), c’est-à-dire qu’on le lia avec des arômes au milieu des linges.
L’aloès n’était certainement pas le suc de la plante dont on se sert 8en médecine, appelée par les botanistes Aloe socotorium, comme certains auteurs l’ont cru, ni d’aucune autre plante du même genre : par cette raison que cette substance ou suc amer n’est pas un arôme. L’aloès dont parle l’Évangile dans le passage cité plus haut, était une résine que l’on tire d’un grand arbre appelé par les naturalistes Aquilaria ovata, dont le bois lui-même est résineux et nommé pour cela bois d’aloès, lequel jeté au feu donne une odeur aromatique ; on s’en sert dans diverses contrées pour parfumer les maisons.
La myrrhe n’était pas également la myrrhe ordinaire, laquelle n’est nullement un arôme et jetée au feu donne seulement de la fumée ; c’était la myrrhe dite première, qui dégoutte naturellement, sans incisions faites à l’arbre, et que l’on appelle Balsamodendron myrrha.
Au dire de Pline, les arbres du Balsamodendron, sudant sponte priusquam incidantur, stacten dictam [suintent d’eux-mêmes avant d’être incisés, une substance appelée stacté]. Aussi saint Jérôme et les Septante, au lieu de myrrham dans le passage cité de saint Jean, ont stacten. Donc la myrrhe et l’aloès sont deux résines, substances par conséquent insolubles dans l’eau froide ou chaude. Le liquide le plus ancien capable de dissoudre les résines est l’alcool ou esprit-de-vin, substance inconnue des Juifs, puisque sa découverte est due aux Arabes (VIIe siècle), comme le mot l’indique assez lui-même. Ces deux substances ne pouvaient donc être employées à l’état liquide, mais le furent à l”état solide. Cette mixturam myrrhæ et aloes ne peut donc signifier autre chose qu’un mélange des deux substances réduites en poudre, placées au milieu des linges ou plus probablement brûlées pour parfumer le sépulcre.
Après deux citations, dont l’une, de Jean Nicolai (De sepulchris Hebræorum), affirme que Nicodème fit brûler une grande quantité de myrrhe et d’aloès au sépulcre de Jésus, l’auteur conclut :
Donc les Juifs lavaient les cadavres, les entouraient d’un linceul qui laissait la tête libre, couvraient celle-ci avec un suaire, liaient le corps avec des bandes, et mettaient dans les linges ou brûlaient dans le sépulcre des substances aromatiques.
Nous voici loin, avec un des meilleurs défenseurs de l’authenticité du Suaire, des théories de M. Vignon. Celui-ci semble faire allusion à l’aloès et à la myrrhe des Hébreux quand il dit :
Quand on voulait employer ces substances, qui sont des gommes résines de couleur brune, on les pulvérisait et on les incorporait à l’huile d’olive, de façon à former une mixture ou onguent25.
Puis, sans prévenir 9le lecteur, il passe, à la page suivante, à l’aloès dont les principes sont l’aloïne et l’aloétine : d’un aromate on saute à un drastique, d’une plante de la famille des thymélées à une de celle des asphodèles (liliacées). Dans une prochaine réponse aux Études de Paris, dont M. de Mély a bien voulu me communiquer le manuscrit, il établira très nettement cette distinction à l’aide des médecins grecs et arabes.
L’aloès (O’ud) employé dans les ensevelissements n’a aucun rapport avec l’aloès pharmaceutique (en arabe Sabr), sur lequel repose toute la thèse de M. Vignon. Le dernier fournit une résine, contenant l’aloétine, soluble dans l’eau bouillante, l’alcool faible, l’éther, les huiles fixes et volatiles. L’autre est un bois, parfumé par une huile essentielle (comme le bois de santal), que l’on pulvérise finement et qui est insoluble. M. Vignon les a simplement confondus et, du coup, voilà le facteur principal de ses théories, l’aloétine, supprimé.
Au sentiment d’un critique de marque, la cause du Suaire de Turin était déjà entendue26. Il ne faut donc pas juger de la thèse de M. Vignon par le succès qu’elle a atteint auprès du vulgaire. Après avoir tenté, sans y réussir, de compromettre dans l’aventure l’Académie des sciences, on a obtenu
dans de grands journaux d’innombrables articles, plutôt affligeants, et qui dénotent une absence regrettable de connaissances positives et d’esprit critique27.
Une fois de plus, la presse aura révélé son incapacité à infuser la vraie science dans le public. Les tentatives pour la faire revenir à un sentiment plus réaliste ont été infructueuses : la légende était plus intéressante que l’histoire. Des deux camps on a lancé aux adversaires le reproche de parti pris : il serait trop long d’examiner si le désir de faire la preuve d’un fait extraordinaire ne l’a pas emporté sur celui de le nier.
Une remarque pour finir. Un indice certain d’erreur dans la discussion d’un fait ou d’un document, ce sont les variations de systèmes mis en œuvre pour l’attaquer. Au point de vue historique, on a d’abord nié l’authenticité de la Bulle de Clément VII (Piano) ; on a ensuite contesté son autorité (Colomiatti) ; on en est enfin venu à révoquer en doute la vérité de tous les documents (Loth, Sanna Solaro, Vignon). Au point de vue scientifique, d’après Mgr Colomiatti les traits 10du Christ apparaissent par développement et non par projection, suivant M. Arthur Loth c’est l’inverse ; d’après M. Vignon enfin, c’est à la fois une projection et une empreinte28. Comme cause de l’impression M. Loth a indiqué les phénomènes électriques qui accompagnèrent le tremblement de terre ; pour le P. Sanna Solaro, qui admet le lavage du corps, elle a eu lieu par adhérence dans le transport du corps entre le pied de la croix et la pierre de l’onction. Inutile de résumer l’explication bien connue de M. Vignon. Pareilles variations sont pour mériter à la moins absurde le discrédit le plus complet.
Ulysse Chevalier
Romans, 15 septembre 1902.
Notes
- [1]
C’est la mensuration constatée en 1898 ; celle de 1868 était sensiblement différente : 4m,10 sur 1m,40.
- [2]
Chanoine [Jean-Aloys] Van Steenkiste, Le Saint-Linceul de Turin, Bruges, 1902, in-8°, p. 1847.
- [3]
Joseph de Joannis, dans Études, 1902, t. XCII, p. 434.
- [4]
Paul Vignon, Le Linceul du Christ, étude scientifique, Paris, 1902, in-4°, p. 198.
- [5]
Frank Puaux, dans Revue chrétienne, 1902, t. XVI, p. 35.
- [6]
Édition de Richardson, Leipzig, 1896, p. 8.
- [7]
Oxford, 1900, t. V, fascic. 1.
- [8]
Revue chrétienne, 1902, t. XVI, p. 35.
- [9]
Ulysse Chevalier, Le Saint-Suaire de Turin, 1902, p. 8-9.
- [10]
Frank Puaux, À propos du Saint-Suaire de Turin, 1902, p. 6.
- [11]
Ulysse Chevalier, Le Saint-Suaire de Turin, 1902, p. 9.
- [12]
Ibid., p. 9.
- [13]
Fernand de Mély, ouvrage cité, p. 21.
- [14]
Étude critique sur l’origine du Saint-Suaire de Lirey-Chambéry-Turin, Paris, 1900, in-8° de 59-LX p.
- [15]
Paul Vignon, Le Linceul du Christ, étude scientifique, Paris, Masson, 1902, p. 200.
- [16]
Ibid., p. 199.
- [17]
A. Gontier, dans Semaine religieuse d’Aix, 1902, p. 389-390.
- [18]
La Quinzaine, 1902, t. XLVII, p. 20-33 ; tiré à part, La Chapelle-Montligeon, 1908, in-8° de 16 pages.
- [19]
L’Évangile de saint Pierre (110/130), un des plus précieux parmi les apocryphes, dit formellement que Joseph lava (έλουσε) le Seigneur et l’enveloppa dans un linceul.
- [20]
Vignon, p. 123.
- [21]
Mgr Bellet, dans L’Art et l’Autel, 1902, p. 272.
- [22]
On ne voit pas non plus que la préparation du sabbat ait pu empêcher l’ensevelissement normal : Joseph et Nicodème avaient pour sûr des femmes, des enfants, des serviteurs pour préparer leur intérieur domestique en vue de la fête.
- [23]
Elles ne pouvaient songer à oindre elles-mêmes le corps du Sauveur ; dans les soins à donner aux morts les sexes n’étaient pas mélangés. On montre encore à Jérusalem l’endroit où les saintes femmes se tinrent à l’écart, par respect, pendant que dura l’opération du lavage et de l’onction.
- [24]
[P. Giammaria Sanna Solaro, La S. Sindone che si venera a Torino, Torino, Vincenzo Bona, 1901.]
- [25]
Vignon, p. 80.
Le P. Sanna Solaro nous a déjà prévenus contre cette addition intéressée. Nicodème ne versa pas plus d’huile dans le linceul que la femme du livre des Proverbes (VII, 17) dans son lit, en le parfumant de myrrhe, d’aloès et de cinnamome. Dans les chapitres XXVII et XXX de l’Exode, auxquels M. Vignon renvoie vaguement dans la note de cette page, il n’est pas question de mixture liquide : dans l’un il est parlé d’huile très pure pour les lampes (XXX, 20), dans l’autre de mélanges d’aromates réduits en poudre, in tenuissimum pulverem (XXX, 36).
- [26]
A. Molinier, dans Revue historique, t. LXXX, p. 111.
- [27]
Notons cependant, à la décharge de la presse, que son
emballement
s’est produit avant l’apparition du livre de M. Vignon, sur la communication par l’éditeur d’un résumé intéressant et intéressé. - [28]
Hilaire de Barenton, dans Études Franciscaines, t. VIII, 1902, p. 59 et suiv.