Le Saint Suaire de Turin est-il l’original ou une copie ? (1899)
Le Saint Suaire de Turin est-il l’original ou une copie ?
Publié dans les Mémoires de la Société savoisienne d’histoire, t. XXXVIII (2e série, t. XIII), Chambéry, Imprimerie veuve Ménard, 1899, p. 105-133, Google, Archive
Tirage à part : Chambéry, Imprimerie veuve Ménard, 1899, Gallica
5Toutes les feuilles catholiques ont parlé, plus ou moins longuement, de l’ostension du saint Suaire de Turin, qui eut lieu l’année dernière, au mois de mai, en même temps que s’ouvrait l’exposition d’art sacré, due à l’initiative des catholiques italiens. Le roi d’Italie et sa cour ont vénéré le sacré linceul ; la garnison a défilé par pelotons avec respect. Les populations sont venues en foule. Après hésitation, on a autorisé un artiste amateur de Turin, M. l’avocat Secondo Pia, a photographier le saint Suaire à la lumière électrique. Le négatif, reproduit à son tour, a donné un positif où les moindres détails du corps et des membres sont venus avec une netteté qui a fait parler de miracle.
Le point que je veux traiter est indépendant de la piété des fidèles et des grâces qu’elle peut leur obtenir. Le suaire de Turin est-il l’original ou une copie ? La solution de la question dépend de 6l’histoire de la relique, aujourd’hui conservée dans la chapelle du Duomo, dite del Ss. Sudario, sanctuaire de la famille royale à Turin. L’auteur d’un des meilleurs articles sur la question actuelle, M. Raboisson, s’exprimait naguère ainsi à ce sujet :
Il nous serait possible, assez facile même, de suivre le saint Suaire, de tracer ses migrations, avec pièces à l’appui, depuis la moitié du XIVe siècle — vers l’année 1356 — […] Pour les époques plus reculées, je dois le reconnaître, nous manquons de documents authentiques. Je n’ai pu retrouver que deux textes, l’un de Guillaume de Tyr […], l’autre de Robers (sic) de Clari1.
Il était facile d’en recueillir un plus grand nombre, en parcourant le Recueil des historiens des Croisades ou simplement les Exuviæ sacræ constantinopolitanæ du comte Riant2 ; mais il n’importe, car rien ne prouve que ces textes se rapportent au suaire de Turin.
Quant à rechercher, poursuit le journaliste, les documents anciens qui pourraient nous fixer sur les différentes demeures occupées par le saint Suaire pendant les douze premiers siècles de l’Église, et établir une tradition ininterrompue de respect et d’inviolabilité de la sainte relique, serait chose difficile, mais assurément chose oiseuse désormais. À quoi bon autant d’efforts d’érudition, dont le succès même, s’ils 7pouvaient en avoir, serait toujours discuté ? Nous avons mieux. […] L’Homme-Dieu, voulant laisser sur son linceul l’image de sa personne, a pris des précautions contre les objections, les ergotages (c’est l’auteur qui souligne) des hommes, en n’y laissant qu’une image négative, qui aurait besoin un jour du concours de la photographie pour se montrer dans sa réalité, pour être rendue en valeur. Voilà la caractéristique de l’œuvre divine, le certificat d’origine qui relègue bien loin et bien bas toutes les chartes, tous les diplômes et manuscrits des savants. Qu’avons-nous besoin de savoir l’histoire entière de la relique vénérée à Turin ?
M. Raboisson a-t-il eu vent de l’existence des documents et faits que je vais exhumer ? On le croirait, en voyant avec quelle irrévérencieuse désinvolture il récuse l’autorité des chartes et des savants en cette matière. L’Église, on l’a dit avec autorité, ne craint pas la lumière : on va voir, en l’espèce, que celle des titres écrits est parfois plus éclatante que les merveilles de l’électricité.
Parmi les livres qui ont contribué à la renaissance des études liturgiques en France, je signalais, il y a peu de mois3, les Mélanges relatifs au diocèse de Troyes de l’abbé Charles Lalore. Les deux séries qui en ont paru sont la réimpression 8posthume d’articles publiés par l’auteur dans la Revue catholique du diocèse de Troyes. Leur contenu mériterait d’être signalé, non moins que les autres productions, fort nombreuses et toutes intéressantes, du vénérable chanoine de la cathédrale de Troyes, mort prématurément en mars 1890. Il figurerait, comme caractère et comme science, très honorablement, plus avantageusement que bien d’autres, dans la galerie des Contemporains de nos feuilles religieuses. On n’aurait d’ailleurs qu’à reproduire la notice, écrite avec beaucoup de tact par son confrère et ami, M. l’abbé Charles Nioré, secrétaire de l’évêché de Troyes.
Bien avant que le suaire de Turin attirât, à l’occasion de la dernière ostension solennelle, l’attention du monde chrétien, M. Lalore en avait fait (mars 1877) l’historique4. Il est à tout le moins étrange — ou plutôt conforme à l’apathie et à la légèreté, en sens divers, de notre époque — que dans les nombreux articles consacrés aux fêtes de Turin et à la photographie qui fit crier au miracle, personne n’ait songé à rechercher les origines véritables de l’insigne relique. L’abbé Lalore l’avait fait avec compétence, conscience et impartialité. Son article est concis, mais les sources exactement indiquées. J’aurais pu lui donner 9une autre forme, en y ajoutant le fruit de mes propres recherches, il m’a semblé plus loyal et plus concluant de le reproduire textuellement, sauf à l’accompagner de rectifications et d’additions, parmi lesquelles le texte intégral du document capital dont il n’avait donné que l’analyse, de le faire suivre enfin de quelques réflexions pour en établir la portée.
Donnons donc la parole au docte chanoine :
Historique de l’image du Saint-Suaire de Jésus-Christ primitivement à Lirey (Aube) et maintenant à Turin.
On lit dans l’Évangile de saint Jean : Simon Pierre entra dans le sépulcre et vit les linceuls posés à terre et le suaire qui avait couvert la tête (du Sauveur) séparé des linceuls et plié à part. (Joan. XX, 5 et 6.)
Parmi les linges sacrés de la Passion, les plus célèbres sont les Véroniques et les Suaires de Cadouin, de Cahors, de Compiègne, de Carcassonne, de Besançon et de Turin5. Ce dernier, qui pendant plus de 500 ans a suscité tout à la fois tant d’oppositions et tant de manifestations enthousiastes, provient de l’ancienne collégiale de Lirey (Aube), sur la Mogne, à 19 km de Troyes et à 6 km de Bouilly. Nous voulons retracer brièvement 10les annales si peu connues de ce Suaire, ses diverses migrations et les principales péripéties de son existence.
La collégiale de Lirey fut fondée et dotée authentiquement par Geoffroy Ier de Charny, chevalier, seigneur de Savoisy et de Lirey6, le 20 juin 1353. Le pape Innocent VI approuva cette fondation par une bulle, ]e 30 janvier 1354, et trois bulles subséquentes, données au mois de février de la même année, constituèrent d’une manière définitive le nouvel établissement ecclésiastique et l’enrichirent de droits et privilèges7.
Le pieux fondateur, entre autres reliques, vases sacrés et objets précieux, donna à l’église de Lirey et fit exposer à la vénération publique une image ou représentation du Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ8.
Comment ce linge vénéré, qui dans tous les documents antérieurs à la seconde moitié du quinzième siècle est invariablement désigné sous le nom d’image ou représentation du Suaire de Jésus-Christ arriva-t-il aux 11mains de Geoffroy de Charny ? En 1389, Geoffroy fils du fondateur de Lirey, expose dans une bulle de Clément VII9 que cette image a été donnée a son père (liberaliter oblatam) et Marguerite de Charny, petite-fille de Geoffroy affirme en 1443, devant la cour de Dole10, que son grand-père a conquis le Suaire de Lirey dans une expédition militaire (bello partum).
À peine déposée dans l’église collégiale de Lirey, l’image du saint Suaire attira de tous côtés les foules et en même temps les aumônes mais elle fut bientôt arrachée à la dévotion publique le pape Clément VII nous apprend que la guerre, la peste et surtout une ordonnance lancée par Henri de Poitiers, évêque de Troyes, motivèrent l’éloignement de l’image vénérée. Elle fut transférée en lieu sûr et gardée avec un respect religieux jusqu’en 138811.
Alors Geoffroy II de Charny avait succédé à son père ; désirant replacer l’image du saint Suaire dans l’église de Lirey, nonobstant l’ancienne ordonnance de l’évêque de Troyes, il sollicita à cet effet un indult de Pierre de Thurey, cardinal du titre de Sainte-Suzanne, légat de Clément VII, accrédité à la cour du roi Charles VI. Le légat, conformément au désir de Geoffroy, lui permit d’exposer ou de faire exposer l’image ou représentation du saint Suaire avec les honneurs convenables et en lieu décent dans l’église de Lirey12 ; d’ailleurs le seigneur de Lirey avait obtenu des lettres de Charles VI, à l’appui 12de la permission donnée par le légat13. Ces manœuvres émurent vivement Pierre [d’Arcis], évêque de Troyes. Dans son synode de 1389, il enjoignit de la manière la plus expresse aux curés du diocèse et à tous prédicateurs de ne jamais parler en chaire, soit en bien soit en mal, de l’image du saint Suaire ; puis il défendit au doyen de Lirey, sous peine d’excommunication, de faire a l’avenir l’ostension de l’image vénérée jusqu’à ce que le pape eût prononcé. Le doyen en appela au Saint-Siège et il continua d’exposer solennellement l’image en question14.
Cependant Pierre d’Arcis, entouré d’une commission de théologiens, rédige un mémoire explicite sur la question ; d’un côté, il établit que le suaire de Lirey n’est pas le vrai suaire de Jésus-Christ, mais qu’il en est seulement une image ou représentation et qu’il a été peint de main d’homme ; d’un autre côté, il montre que toutes les cérémonies qui accompagnent l’ostension do ce suaire exposent les âmes faibles et ignorantes au péril d’idolâtrie15. Ce mémoire est adressé à Clément VII et au roi16.
Mais déjà le messager qui avait été dépêché à la cour d’Avignon par le chapitre de Lirey rapportait un rescrit de Clément VII à l’adresse de Geoffroy de Charny. Le pape confirmait la permission donnée par le légat Pierre 13de Thurey et autorisait les chanoines à exposer publiquement la représentation du saint Suaire, malgré la défense de l’évêque de Troyes ; de plus, le pape imposait à l’évêque le perpetuum silentium sur cette question17.
À la cour de France, cette affaire prenait une autre tournure : au reçu du mémoire de l’évêque de Troyes, le roi révoquait, le 4 août 1389, la permission octroyée à Geoffroy de Charny et au chapitre de Lirey18. Peu de temps après, en vertu d’une commission émanant du Parlement, le bailli de Troyes requit les doyen et chanoines de la collégiale de livrer l’image du saint Suaire pour être transportée à Troyes ; mais le doyen résista et interjeta appel au Parlement19.
Enfin, par un rescrit du 6 janvier 1390, Clément VII lui-même, tout en laissant aux chanoines de Lirey la permission d’exposer l’image du saint Suaire, interdit les cérémonies incriminées par l’évêque de Troyes ; de plus, celui qui fera l’ostension de l’image devra crier à haute voix que cette image ou représentation n’est pas le vrai Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais seulement une peinture, un tableau qui figure ou représente le vrai Suaire20.
14On pourrait ergoter contre la valeur probante de cette pièce, à deux points de vue :
1° Le texte contenu dans le ms. 10410 n’est pas l’original, 15mais une copie de Brouilloud, du XVIIe siècle. Il suffit toutefois de lire cette bulle pour être assuré qu’on n’a pas affaire à une pièce fausse : elle est 16 de tous points conforme à la diplomatique pontificale de cette époque. Pour l’arguer de faux, il a 17fallu à Piano (ouvrage cité plus loin, t. II, p. 981-7) l’aplomb et les subtilités dont ses congénères sont 18coutumiers dans la défense des bulles de la plus insigne fausseté. L’histoire des fabrications de faux est aujourd’hui mieux connue dans l’espèce, on en créait pour établir l’authenticité d’une dévotion et non pour la nier.
2° Elle émane de Clément VII, qualifié d’ordinaire d’antipape. Je dois le dire tout d’abord : les faits qui ressortent de l’étude plus complète du XIVe siècle ecclésiastique ne concordent pas toujours avec les idées qui ont cours vulgairement. À l’époque dont il s’agit, il n’y avait pas un pape vrai et un ou plusieurs antipapes. Chacun des pontifes opposés était considéré comme le pape véritable dans son obédience, et celle de Clément VII était non moins considérable que celle de son adversaire Boniface IX. La papauté conserve précieusement dans les archives du Vatican aussi bien les minutes ou copies des bulles des pontifes d’Avignon que de ceux de Rome. On a compté des saints dans les deux obédiences ; il est même remarquable que Louis Aleman, seul archevêque d’Arles pendant une partie du schisme, excommunié par Eugène IV, a été béatifié par Clément VII (de Rome) en 1527. De chaque côté on était fermement persuadé de la légitimité exclusive du pape auquel on obéissait ; on affectait de réitérer cette déclaration dans son testament. Personne à Lirey n’a contesté l’autorité de la bulle de 1390.
19Après ces débats, la dévotion à l’image du saint Suaire dut s’affaiblir rapidement dans nos contrées, et les pèlerins oublièrent sans doute le chemin de Lirey. Pendant vingt-huit ans, la nuit se fait autour de cette controverse.
Nous sommes en 1418. La France est désolée par l’invasion étrangère et par la guerre civile ; le parti bourguignon et son chef Jean-sans-Peur avec Isabeau de Bavière dominent à Troyes ; des pillards, gens de sac et de corde, parcourent nos campagnes et jettent partout l’effroi. Dans ces conjonctures, les chanoines de Lirey confient ce qu’ils ont de plus précieux dans le Trésor de leur église à Humbert, comte de la Roche, seigneur de Villersexel et de Lirey, gendre et successeur de Geoffroy II de Charny. Le 6 juillet, le comte Humbert délivrait ce reçu aux chanoines :
Hombart, comte de la Roche, seigneur de Vilar Cessey et de Lirey, savoir faisons à tous que pour la guerre qui à présent est, et pour le doubte des gens de male volonté, avons reçu par la main de nos amis chappelains, doyen et chapitre de Nostre-Dame du dict Lirey des joyaulx et sanctuaires de la dicte église, les choses qui s’ensuyvent : premiers, ung drap ou quel est la figure ou representation du suaire Nostre Seigneur Jesu Crist, le quel est en ung coffre armoyé des armes de Charny… Les quels joyaux et reliquaires pour la seureté d’estre bien et seurement gardés en nostre chastel de Montfort avons prins et receus en garde, et promettons en bonne foy pour nous, et les aiant cause de nous, de les restituer et bailler à la dicte église, toutefois que la tribulation qui à présent 20est en France sera finie, et nous en serons requis de par nos dicts chappelains21.Humbert mourut sans avoir rien restitué à ses commettants. Vingt-cinq ans s’étaient écoulés depuis que l’image du saint Suaire avait quitté Lirey ; après l’avoir vainement réclamée à Marguerite de Charny, veuve de Humbert, les chanoines provoquèrent une sentence de la cour de Dole, qui, les 8 et 9 mai 1443, les parties entendues, condamna Marguerite à restituer l’image vénérée. Toutefois la cour autorisait la dame de Lirey à conserver le suaire jusqu’au 8 mai 1446, à la condition de payer aux légitimes propriétaires une forte indemnité prise sur les aumônes qu’elle recueillerait22. En 1446, le procès recommence, et Marguerite, en renouvelant les mêmes promesses, obtient de l’officialité de Besançon, le 18 juillet 1447, le droit de garder l’image du saint Suaire jusqu’au 28 octobre 144923.
Dans le courant de cette année, parmi les nombreux questains qui sillonnent l’Europe catholique, avec des reliques ou des fac-similé de reliquaires, on voit en Belgique Marguerite de Charny qui, pour battre monnaie, montre l’image du saint Suaire, affirmant que c’est le vrai Suaire qui a touché le corps du Sauveur et qui est tout imprégné de son sang. Jean de Heinsberg, évêque de Liège, fait arrêter Marguerite à Cimai [Chimay], dans le Hainaut. Deux ecclésiastiques d’une grande science, l’abbé du monastère d’Aulne et Henri Bakel, chanoine de Liège, sont chargés d’examiner le linge 21vénéré : ils déclarent que sur ce tissu ont été peints avec un art infini les linéaments des membres de Jésus-Christ, avec la représentation de ses blessures sanglantes ; ils trouvent aussi sur la dame de Lirey l’indult du cardinal Pierre de Thurey et les doux bulles de Clément VII, documents qui attestent, au rapport des experts, que le linge en question n’est pas le vrai Suaire du Sauveur, mais seulement une image ou représentation du vrai Suaire. Tel est le récit de Corneille Zantfliet, moine de Saint-Jacques de Liège, auteur contemporain24. Marguerite fut éloignée du diocèse de Liège.
La dame de Lirey était à Troyes au mois d’octobre ; il s’agissait pour elle d’obtenir un nouveau sursis, afin de conserver encore l’image du saint Suaire. Le 6 novembre 1449, elle se fait délivrer par le prévôt de Troyes cette nouvelle permission pour trois ans : elle promettait une grosse indemnité aux chanoines, et, de plus, s’engageait à faire construire à Lirey un fort pour mettre en sûreté, disait-elle, le plus riche joyau de la collégiale fondée par son grand-père25.
Avant l’expiration du délai qu’elle avait obtenu, Marguerite de Charny, par lettres authentiques datées du 22 mars 1452 [1453 n. st. ?], à Chambéry, cédait l’image du saint Suaire à Charlotte de Lusignan, épouse de Louis, duc de Savoie26. L’année suivante, avait lieu 22la translation solennelle de l’image vénérée. Le duc de Savoie fit frapper une médaille commémorative de cette cérémonie, portant d’un côté l’effigie ducale, et de l’autre l’image du saint Suaire, avec cette légende :
✝ Sancta Sindon D. N. Iesv Xpi. M. IIIIc LIII27. Malgré toutes les protestations les plus justes et les plus énergiques du chapitre de Lirey, en vertu de la théorie ancienne et moderne du fait accompli, la maison de Savoie prit tranquillement possession de l’image du saint Suaire, qui est maintenant dans le palais royal de Turin. Après mille démarches, les chanoines de Lirey obtiennent, en 1457, de l’officialité de Besançon, une sentence qui condamnait Marguerite, sous peine d’excommunication, à restituer à ses légitimes propriétaires l’image qu’elle avait injustement aliénée ; mais Marguerite meurt sans s’être soumise28.23Au commencement de l’année 1464, le duc Louis de Savoie étant à Paris, le doyen et les chanoines de Lirey lui firent présenter par deux de leurs confrères, Nicolas de la Rothière et Jean Larrécier, une supplique dans laquelle ils exposaient : que Geoffroy Ier de Charny, fondateur de Notre-Dame de l’Annonciation de Lirey, leur avait donné un suaire vénérable représentant l’effigie du Sauveur29 ; que le donateur avait entre autres l’intention d’attirer à la collégiale de nombreux pèlerins et d’abondantes aumônes ; que l’image vénérée, à cause des guerres qui désolaient le pays, fut confiée en garde à Humbert, comte de la Roche et seigneur de Lirey ; que Humbert la laissa en mourant à sa veuve Marguerite de Charny, qui la passa au duc Louis de Savoie ; que la privation de l’image du saint Suaire causait à la collégiale de graves dommages ; qu’en conséquence, les chanoines suppliaient le duc de leur restituer l’image vénérée ou de leur donner une compensation. Les porteurs de cette supplique, où l’on voit trop percer l’esprit d’intérêt, étaient munis de pleins pouvoirs signés par le chapitre de Lirey et par Louis Raguier, évêque de Troyes. Le 6 février 1464, le duc de Savoie reconnaît que l’image du saint Suaire est entre ses mains, sans dire nettement à quel titre30 et, pour dédommager les 24chanoines, il s’engage a leur payer à perpétuité 50 francs d’or petits, monnaie de Savoie, qui tous les ans seront pris et levés avec droit d’hypothèque sur les revenus de son château dit Château-Gaillard, près de Genève31.
S’agit-il d’un acte de cession qui aliène d’une manière définitive et authentique l’image du saint Suaire ? On le croirait, puisque le duc s’engage à payer tous les ans à perpétuité la compensation demandée par les chanoines ; toutefois, ces derniers, même après la transaction du 6 février, s’opposaient encore à la levée de l’excommunication portée contre Marguerite de Charny, morte sans être absoute. Le duc Louis dut leur écrire de Paris, le 23 mai de la même année, pour les conjurer de renoncer à leur opposition32.
Enfin, une longue période de vénération et de gloire va s’ouvrir pour l’image du saint Suaire qui, bientôt, entrera en possession tranquille des hommages publics. Dès l’année 1466, le Bienheureux Amédée (IX), duc de Savoie, fils et successeur du duc Louis, de concert avec sa femme, Yolande de France, fille de Charles VII et sœur de Louis XI, faisait construire dans la forteresse de Chambéry une chapelle somptueuse où devait être conservée et vénérée l’image du saint Suaire. Le duc demandait en même temps au Saint-Siège d’approuver cette dévotion. Le pape Paul II érigea la nouvelle chapelle en collégiale le 2 mai 1467 et, ouvrant les trésors spirituels de l’Église, il accorda de nombreuses indulgences à ceux qui visiteraient la pieuse image avec les dispositions convenables33.
25Sixte IV, Jules II34 et Léon X enrichirent de nouvelles grâces le pèlerinage, la confrérie, l’office et la fête en l’honneur du saint Suaire, successivement établis dans la Sainte-Chapelle do Chambéry35. La tradition d’un culte public et autorisé s’établit, et bientôt, des foules ardentes et émues se pressèrent de tous côtés sur les sentiers qui menaient à l’image vénérée.
De nobles têtes vinrent s’incliner devant elle en répandant de magnifiques libéralités : on vit tour à tour, après le Bienheureux Amédée et Yolande de France, Philibert II de Savoie et sa femme Marguerite d’Autriche ; 26Philippe Ier, dit le Beau, roi d’Espagne, François Ier roi de France, et Charles III, dit le Bon, duc de Savoie36.
Le Ciel même, par des miracles dont l’authenticité paraît établie, voulut confirmer, pour ainsi dire, et les indulgences attachées par les papes au culte de l’image du saint Suaire, et les marques de dévotion prodiguées par les foules à cette image vénérée37.
Un instant seulement, en 1473, on crut que ces démonstrations enthousiastes allaient être troublées : deux messagers, Marc de Vaudrey, de la maison de Saint-Phal, licencié en décret, protonotaire apostolique, chanoine et archidiacre de Besançon, et Hugues Mergey, maître ès-arts, munis de lettres, en date du 14 mai, scellées du sceau de Lirey, arrivaient à Chambéry et se présentaient devant la veuve de Louis de Savoie. Ils réclamaient la rente annuelle de 50 francs d’or, stipulée dans la transaction de 1464, rente qui n’avait jamais été payée et, en conséquence de l’inexécution d’une clause qu’ils regardaient comme résolutoire, ils demandaient de rentrer en possession de l’image du saint Suaire38. Quelle fut l’issue de cette affaire ? Ce que nous savons, c’est qu’à partir de cette époque, l’image vénérée resta sans trouble aux mains des ducs de Savoie, qui la gardèrent jusqu’à nos jours comme une égide protectrice. Elle suivait les ducs quand ils changeaient de résidence, elle demeura en particulier 27 ans à Verceil39. Elle 27était de retour à Chambéry depuis 1562, lorsqu’en 1578 on apprit que, pour la vénérer, saint Charles Borromée quittait Milan à pied. Aussitôt, le duc Emmanuel-Philibert 28et Marguerite de France, sa femme, firent transporter solennellement l’image miraculeuse au devant du saint évêque jusqu’à Turin, où elle arriva le 14 septembre, et où elle est demeurée jusqu’à nos jours.
L’image du saint Suaire est gardée dans la chapelle del SS. Sudario, derrière le maître-autel de la cathédrale. Cette chapelle, d’un style bizarre, a été élevée à grands frais d’après les dessins du P. Guarini, de l’ordre des Théatins. Au milieu, sur un autel en marbre noir, dans une châsse d’argent, repose l’image vénérée, protégée par une grille en fer doré, avec une serrure à trois clefs.
De nos jours, l’image du saint Suaire a été tirée deux fois de sa châsse et solennellement exposée ces ostensions eurent lieu en présence de la famille royale la’ première au mariage du prince héréditaire Victor-Emmanuel, 29le 14 avril 1842, et la seconde au mariage du prince Humbert, fils aîné de Victor-Emmanuel, le vendredi 14 mai 186840.
Notre tâche est terminée : nous voulions établir l’identité de l’image du saint Suaire conservée autrefois à Lirey et de celle qui est vénérée maintenant à Turin. Nous abandonnons à d’autres le labeur de prouver l’authenticité du Suaire en question ; que d’autres aussi étudient sous le rapport archéologique cette étoffe orientale pour en signaler le tissu curieux, en rechercher la provenance et en indiquer l’âge. Enfin, nous croyons superflu de concilier la conduite des évêques de Troyes et de Liège avec celle des papes au sujet des hommages rendus à l’image du saint Suaire ; l’opposition n’est qu’apparente. Les évêques se plaçaient au point de vue de l’opportunité du culte, tandis que les papes, sans préjuger et sans décider la question d’authenticité, partant des principes absolus de la théologie en cette matière, recommandaient la vénération de l’image du saint Suaire considérée comme mémorial de la Passion du Sauveur. C’est d’après ces principes que Jacques de Troyes, plus tard Urbain IV, notre compatriote, fit tirer une copie de la Véronique ou sainte Face, et l’envoya de Rome le 3 juin 1249 à l’abbaye de Montreuil-les-Dames (Aisne), où elle donna naissance à un pèlerinage si célèbre au Moyen-Âge et dans les temps modernes. C’est encore en vertu de ces principes qu’à Rome on a multiplié et propagé les fac-similés des saints Clous de la Passion.
(Revue catholique de Troyes,
nos des 9 et 16 mars 1877.)
30Pour résumer cette étude, tendant à montrer que le Suaire de Turin est une copie peinte de main d’homme, deux points étaient à établir :
1° le linceul conservé dans l’ancienne capitale du Piémont est bien le même qui était vénéré au XIVe siècle dans la collégiale de Lirey : sur cette question, il y a unanimité parmi les historiens et le prospectus officiel de la fotogralia autentica della SS. Sindone en fait encore foi ;
2° le Suaire de Lirey était une figure ou représentation du linceul dans lequel le corps de N.-S. J.-C. fut enseveli : d’une part, de 1353 à 1449, les documents émanant de l’autorité épiscopale ou papale en défendent l’ostension à titre d’original ; d’autre part, aucune pièce autorisée n’établit formellement l’authenticité du Suaire de Chambéry avant son arrivée dans cette ville ; tardivement, en 1533, Clément VII parle encore du sindon ut pie creditur : c’était, non une vérité irréfragable, mais une pieuse croyance, comme il en est tant dans l’Église, et que Rome n’avait pas à blâmer.
On pourrait faire valoir d’autres raisons, d’ordres divers, pour arriver à la même conclusion41.
31Celles qui ont été développées ici suffiront à tous ceux qui sont tant soit peu exercés aux recherches historiques d’après les sources.
P.-S. — L’authenticité de la bulle du 6 janvier 1390 est mise hors de tout conteste par la présence aux Archives du Vatican, dans le registre 261 de la série d’Avignon (f° 227), de la lettre adressée le même jour (Avinione, VIII idus januarii, anno duodecimo), à l’évêque de Troyes, Pierre [d’Arcis] :
Cum dudum dil. fil. noster Petrus, tit. S. Susanne presbyter cardinalis, […] dil. fil. nobili vio Gaufrido, domino loci de Lireyo dicte dioc., ut ipse quandam figuram sive representationem Sudarii domini nostri Ihesu Xristi…
[Il y a quelque temps, notre cher fils Pierre, cardinal prêtre du titre de Sainte-Suzanne, […] accorda à notre cher fils, noble homme Geoffroy, seigneur de Lirey, dans ledit diocèse, l’autorisation de posséder une certaine image ou représentation du Suaire de notre Seigneur Jésus-Christ…]
(Communication obligeante de M. G. de Manteyer, membre de l’école française de Rome.)
Notes
- [1]
La Vérité, numéro du 28 juillet 1998, p. 2.
- [2]
Voir à la table du t. II, aux mots Sindon et Sudarium.
- [3]
L’Université catholique, t. XIX, p. 460 ; 2e mémoire, p. 34.
- [4]
Revue catholique, 9 et 16 mars 1877 ; Mélanges, t. II, p. 66-72.
- [5]
Parmi les reliques dont on fit la reconnaissance, en 1152, dans la cathédrale de Saint-Trophime d’Arles, figurait :
quidam pannus lineus pendens in throno ecclesie, dum ecclesia est parata, qui pannus est sutus cum quodam panno aureo, in quo panno lineo fuit D. N. Jhesus Christus involutus.
On en rencontrerait sûrement dans d’autres inventaires. Une copie du suaire de Turin —
una de las sabanas santas en que fue envuelto el cuerpo de Christo senor nuestro
— fut donnée, entre 1637 et 1641, à l’abbaye bénédictine de Silos (Vieille-Castille), où elle attire encore de nos jours une foule nombreuse le 3 mai. - [6]
Il mourut à la bataille de Poitiers (19 décembre 1356) ; plusieurs manuscrits ont conservé des ouvrages en prose et en vers de sa façon (Arthur Piaget, Le livre Messire Geoffroi de Charny, dans Romania, 1897, t. XXVI, p. 39.1-411).
- [7]
Archives de l’Aube, F[onds de] Lirey.
- [8]
Quamdam figuram sive representationem Sudarii D. N. J. C.
(Bulla Clementis VII, in Chronicon Cornelii Zantfliet, ad an. 1449.) - [9]
Ibid.
- [10]
Chifflet, De Linteis sepulchral[ibus] Christi servat., 1624, p. 106.
- [11]
Bulla Clementis, ibid.
- [12]
Ibid.
- [13]
Chifflet, p. 101.
- [14]
Bulla Clementis, ibid.
- [15]
Chifflet, p. 101.
Les chanoines de Lirey, outrepassant les termes de l’indult du légat Pierre de Thurey, qui permettait figuram seu representationem Sudarii congruo honore et decenti loco poni, exposaient le Suaire cum maxima pompa, facibus, vestibus sacris, e celso pegmate.
- [16]
Archives de l’Aube, Inventaire de l’Évêché, 1519.
- [17]
Bulla Clementis, ibid.
- [18]
Chifflet, p. 101.
- [19]
Archives de l’Aube, Inventaire de l’Évêché, 1519.
- [20]
BnF, fonds latin, Ms. 10410, fol. 113 r°. — En raison de l’importance capitale de cette pièce pour la question, on sera bien aise d’en trouver ici le texte complet :
Clemens etc., ad futuram rei memoriam.
Apostolice Sedis providencia circumspecta nonnunquam concessa per eam modificat, ac circa illa statuit et disponit prout rerum et temporum qualitas exigit et id conspicit in Domino salubriter expedire. Dudum siquidem pro parte dilecti filii nobilis viri Gaufridi, domini loci de Lireyo, Trecensis diocesis, nobis exposito, quod nuper dilecto filio nostro Petro, tituli Sancte Susanne presbitero cardinali, pro parte ejusdem Gaufridi exposito, quod olim genitor ipsius Gaufridi zelo devocionis accensus, quandam figuram sive representationem Sudarii domini nostri Jhesu Christi sibi liberaliter oblatam, in ecclesia Beate Marie de Lireyo, dicte diocesis, cujus ipse fundator extitit, venerabiliter collocari fecerat, et quod demum Domino permictente, partes illas guerris et mortalitatum pestibus graviter concuti, figura sive representacio, eciam ad mandatum ordinarii loci et ex aliis certis causis, de dicta ecclesia Beate Marie ad alium tuitiorem locum translata et decenter usque tunc recondita extiterat et venerabiliter custodita ; et quod idem Gaufridus ad ecclesie predicte decorem, devocionem populi et cultus divini augmentum cupiebat prefatam figuram sive representacionem in ecclesia predicta reponi, idem cardinalis quem tunc ad carissimum in Christo filium nostrum Carolum, regem Francorum illustrem, pro certis nostris et predicte Romane ecclesie negociis destinaveramus, quique faciendi, gerendi et exercendi, hujusmodi negociorum prosecutione durante, in civitatibus et diocesibus ac provinciis, per quas eundo et redeundo et in quibus moram trahere extiterat et ostensa, nos indultum prefatum ex certa sciencia, auctoritate apostolica confirmavimus et nichilominus eidem decano et dilectis filiis capitulo dicte ecclesie Beate Marie concessimus, quod, inhibicione hujusmodi non obstante, figuram seu representacionem eandem populo publice ostendere et ostendi facere valerent, quociens foret oportunum, eidem episcopo super inhibicione predicta perpetuum silencium imponendo, prout in nostris inde confectis litteris plenius continetur. Nos igitur circa modum ostensionis hujusmodi, ad omnem erroris et ydolatrie materiam submovendam, de opportuno remedio providere intendentes, volumus et tenore presencium auctoritate apostolica statuimus quod, quocienscunque dictam figuram seu representacionem deinceps populo ostendi contigerit, decanus et capitulum predicti et alie persone ecclesiastice hujusmodi figuram seu representacionem ostendentes et in hujusmodi ostensione presentes quandiu ostensio ipsa durabit, capis, superpelliciis, albis, pluvialibus vel aliis quibuslibet ecclesiasticis indumentis seu paramentis nullatenus propterea induantur, nec alias solempnitates faciant que fieri solent in reliquiis ostendendis, quedam propterea torticia facule seu candele minime accendatur, nec eciam propterea luminaria quecunque ibidem adhibeantur, quodque ostendens dictam figuram, dum major ibidem convenerit populi multitudo publice populo prebeat et dicat alta et intelligibili voce, omnium fraude cessante, quod figura seu representacio predicta non est verum sudarium Domini Nostri Jhesu Christi, sed quedam pictura seu tabula facta in figuram seu representacionem sudarii, quod fore dicitur ejusdem Domini nostri Jhesu Christi. Prefatas litteras nostras et earum effectum et voluntatem, ac statutum et ordinacionem nostra hujusmodi non sinaverint carere viribus decernentes… Nulli ergo, etc.
Datum Avinioni, VIII Idus Januarii, anno XII.
[Clemens, episcopus, servus servorum Dei, dilectis filiis Lingonen., Eduen. et Cathalaunen. officialibus, salutem et apostolicam benedictionem.]
Dudum pro parte dilecti filii nobilis viri Gaufridi, domini loci de Lireyo, Trecencis diocesis, nobis exposito, ut in alia usque decernent, prout in aliis nostris litteris plenius continetur, Nos itaque cupientes ut voluntas ac statutum et ordinacio nostra predicta inviolabiliter observantur etc., mandamus quatinus vos vel duo aut unus vestrum per vos vel alium seu alios voluntatem, statutum et ordinacionem prefata, ubi et quando expedire videritis, auctoritate nostra solemniter publicantes, faciatis illa auctoritate predicta per censuram ecclesiasticam firmiter observari, contradictores, etc. Non obstantibus si eisdem decano et capitulo ac personis vel quibusvis aliis communiter vel divisim a Sede apostolica sit indultum quod interdici, suspendi vel excommunicari non possunt per litteras apostolicas non facientes plenam et expressam ac de verbo ad verbum de indulti hujusmodi mencionem,
Datum Avinioni, VIII Idus Januarii, anno XII.
- [21]
Archives de l’Aube. F[onds de] Lirey.
- [22]
Chifflet, p. 106.
- [23]
Ibid.
- [24]
Chronicon Cornelii Zantfliet, ad an. 1449.
- [25]
Chifflet, p. 106.
- [26]
La femme du duc Louis se nommait Anne, fille de Jean II, roi de Chypre ; leur fille Charlotte épousa le dauphin Louis XI. Les historiens du saint Suaire ont attribué à une circonstance merveilleuse la décision de Marguerite de se dessaisir de son joyau. Pingon (Philib.), Sindon evangelica, 1581 et 1777, in-4° ; Capre (Franc.), Traité du saint Suaire de Turin, 1654, in-fol. ; Piano (Lazz. Gius.), Comentarii critico-archeologi sopra la SS. Sindone di N. S. G. C. venerata in Torino, 1833, 2 vol. in-4°, t. I, p. 303 suiv.]
- [27]
Chifflet, p. 107 et 120.
La légende de l’avers était (Piano, op. cit., t. I, p. 370, pl.) : Ludovi. dux Sabav. marchio in Italia. Le savant numismate Domenico Promis tenait pour apocryphes ces monnaies, reproduites par Pingon et d’autres historiens, mais dont il n’avait jamais rencontré d’exemplaire. Du moins
ce n’étaient ni des monnaies ni des jetons, mais des médailles frappées du temps de Charles-Emmanuel Ier ou d’Emmanuel-Philibert
(Mémoires de l’Académie de Savoie, 2e série, t. X, p. 119). Le Suaire fut déposé, dès l’abord (en 1453), dans l’église des Cordeliers de Chambéry ; il y fut remis avant sa translation solennelle dans le trésor de la Sainte-Chapelle, qui eut lieu le 11 juin 1502, comme je l’annoterai plus loin. - [28]
Chifflet, p. 111.
- [29]
Quoddam sacratissimum Sudarium effigiem J.-C. representans.
(Camuzat, Promptuarium ss. antiquit. Tricass. diœc., 1610, fol. 423 r°.) - [30]
Il dit :
Margarita […] apud nos transtulit.
Et plus bas :Ob remissionem seu translationem nobis factam.
Marguerite lui a remis, passé l’image ; est-ce par acte de donation, ou contrat de vente, soit positive soit déguisée ? (Ibid.) - [31]
Ibid.
- [32]
Chifflet, p. 118.
- [33]
La bulle, du 21 avril (undecimo kal. maii) est muette au sujet du saint Suaire. Elle autorise le duc et la duchesse de Savoie à ériger dans leur château de Chambéry une chapelle, quæ collegiata sit et capella ducalis nuncupetur [qui est une collégiale et est appelée chapelle ducale], où ils se proposent de conserver de fort précieuses reliques (pro conservatione quarumdam pretiosissimarum reliquarum) qu’ils possèdent (Mémoires de l’Académie de Savoie, 2e série, t. X, p. 223-9). Rien non plus de l’insigne relique dans les bulles de 1472 et 1474, qui concernent les dignités de la nouvelle fondation : Capellam Sanctam vulgariter nuncupatam (ibid. p. 239-46). Elle figure au premier rang dans l’Inventaire des reliques, meubles et ornements de l’église de la Sainte-Chapelle du château de Chambéry, dressé le 6 juin 1483 :
Primo quidem, sanctum Sudarium, existens in una cassa coperta veluto cramesino, munito cum clavis argenteis deauratis ; quod quidem Sudarium est in dicta capella sancta castri Chamberiaci.
[Tout d’abord, le saint Suaire, conservé dans un coffret recouvert de velours cramoisi et muni de clés en argent doré ; ce Suaire se trouve dans la sainte chapelle dudit château de Chambéry.]
(Ibid., p. 248 ; A. Fabre, Trésor de la chapelle des ducs de Savoie, 1868, p. 46.)
- [34]
La bulle de Jules II, du 25 avril 1506, qui donne intégralement le texte de l’office du saint Suaire, a été publiée par Pingon, ouvr. cité, p. 49-64.
- [35]
Ibid., p. 120-122.
- [36]
Ibid., p. 122.
- [37]
Ibid., p. 123 et seqq.
- [38]
Ibid., p. 118.
- [39]
Le plus ancien témoignage de l’authenticité du saint Suaire remonte à la translation qu’en fit effectuer, le 11 juin 1502, le duc Philibert II :
Sacrosanctum Sudarium (suppléer in quo) sanctissimum ac pretiosissimum redomptoris nostri Jesu Christi corpus postquam a salutifere crucis patibulo dopositum exstitit sacra involutum fuisse testantur eloquia […] in quo non solum eminent vulnerum et plagarum, ac ipsius pretiosissime (sans doute pretiosissimi) sanguinis vestigia, sed et totius corporis sanctissimi effigies.
Ce fut l’évêque de Grenoble, Laurent Alleman, qui fit la cérémonie entouré d’un grand nombre de prêtres, en présence du duc, de la duchesse Marguerite d’Autriche, sa femme, du prince Charles de Savoie, son frère, de François de Luxembourg, du maréchal de Savoie Hugues de la Palud, de personnages distingués et d’une foule de fidèles. Le suaire fut tiré de l’église des Franciscains de Chambéry, où le duc l’avait fait déposer, et placé
in quodam armario in ipsa capella et infra menia ipsius e contra ipsum magnum altare constructo […] valvis ferreis et quatuor seris quatuor clavibus munitis clauso
; le duc garda deux de ces clefs, remit la troisième aux chanoines et la quatrième au président de la Chambre des Comptes (Mémoire de l’Académie de Savoie, 2e série, t. X, p. 281-4).Avant de me prononcer sur l’absolue authenticité de cette pièce, qui commence ainsi :
Etsi Olympi rector inclitam antiquissimam et illustrissimam domum Sabaudie […] decoraverit […], dignum est tam divas reliquias…
, j’avoue sentir la nécessité d’en examiner l’original, conservé aux Archives de Turin.Dès l’année suivante, le duc de Savoie fit porter le Suaire au château, de Pont-d’Ain, pour le montrer à l’archiduc Philippe, son beau-frère, puis au château de Billiat ; il ne fut réintégré à Chambéry qu’en 1506. Un violent incendie, qui éclata le 4 décembre 1532 dans les stalles des chanoines de la Sainte-Chapelle, manqua détruire la précieuse relique ; le dévouement d’un gentilhomme la sauva de la destruction. Des doutes circulèrent néanmoins sur l’identité du suaire présenté ensuite à la dévotion des fidèles. À la demande du duc Charles III, le pape Clément VII commit son légat, le cardinal Louis de Gorrevod, pour procéder à la vérification du
pannum, sindon nuncupata Salvatoris nostri Jesu Christi, ut pie creditur
[un tissu, appelé suaire de notre Sauveur Jésus-Christ, comme on le croit pieusement] ; la reconnaissance eut lieu le 15 avril 1534 (Léon Bouchage, Le saint Suaire de Chambéry à Sainte-Claire en ville, dans Congrès des sociétés savantes savoisiennes, 1891, XIe série, p. 261-82).Le même duc, menacé en 1536 par les Français, les Bernois et les Genevois, se retira à Verceil, emportant avec lui le saint Suaire, qui le suivit l’année suivante à Nice. Il repartit pour Verceil, en 1541, avec la précieuse relique, laquelle ne fut réintégrée dans la Sainte-Chapelle de Chambéry que vingt ans après, en vertu de lettres-patentes du duc Emmanuel-Philibert, en date du 15 avril 1561.
- [40]
L’Unità cattolica, citée par l’Univers (samedi 9 mai 1868), rend compte de cette dernière cérémonie ; le Monde donne une description détaillée de l’image du saint Suaire.
- [41]
Une expérience chimique donnerait le moyen de trancher la question : l’autorisera-t-on ? Un réactif permettrait de vérifier, à n’en pas douter, s’il y a ou non trace de peinture sur le tissu.
Réponse aux observations de Mgr Emmanuel Colomiatti
Titre complet : Réponse aux observations de Mgr Emmanuel Colomiatti, pro-vicaire général de Turin, sur la brochure Le Saint-Suaire de Turin est-il l’original ou une copie ?
Tirage à part : Paris, Alphonse Picard, 82 rue Bonaparte, 1900, Gallica
1Monsieur le Directeur,
J’ai eu, il y a plusieurs mois, la prévenance de vous adresser un opuscule sur le Saint Suaire de Turin, pour en avoir votre sentiment. C’est tout par hasard que le premier article (novembre) de la réfutation entreprise dans votre Revue est arrivé à ma connaissance. Ma réponse était écrite et parvenue à destination quand vous m’avez fait tenir les deux numéros. Le dernier article ne m’a pas semblé demander une refonte de ces pages.
La brochure en question a été adressée à tout ce 2que j’ai d’amis haut placés dans le monde de la science, religieux, prêtres et laïques. Le même accusé de réception m’est parvenu de partout, presque invariablement résumé en ces mots : démonstration péremptoire, sur laquelle il n’y a pas a revenir. L’une de ces appréciations était motivée par une étude personnelle du Suaire. Elle émane d’un R. P. Jésuite, qui occupe une grande position dans le monde universitaire. Je traduis de l’allemand :
C’est avec grand plaisir que je vais écrire un rapport sur votre belle œuvre concernant le soi-disant (sogenannte) Suaire. J’ai d’ailleurs moi-même aussi des preuves contre l’opinion populaire turinoise. Je suis allé à Turin et, après une étude très approfondie, j’ai été étonné que l’on ait pu, dans des cercles instruits, prendre pour l’image miraculeuse du Sauveur, au jour de sa mort, un portrait dont on peut scientifiquement déterminer l’époque. Aussi je vous adresse toutes mes félicitations pour avoir combattu publiquement une erreur pareille, incompatible avec nos idées catholiques.
Sur l’annonce de la réponse d’un prélat italien, je priai deux savants religieux de m’en dire leur impression. Voici celle d’un Bénédictin, des mieux cotés en Europe pour sa critique en patrologie :
Le factum d’E. Colomiatti ne me paraît pas mériter de réponse ; je crois que ni vous, ni aucun homme sérieux ne doit lui faire cet honneur… Je jette encore un coup d’œil sur les pages de Colomiatti, pensant peut-être y trouver quelque chose : mais non, c’est nul, absolument nul.
Voici celle d’un Jésuite, universellement apprécié comme critique hagiographique :
Tous ceux d’entre nous qui ont lu votre travail, l’avons trouvé absolument concluant. 3L’argumentation scolastico-canonique de Mgr Colomiatti, rien qu’à en juger par ce premier article de novembre, n’y change rien.
Il règne, dans les observations de mon honorable contradicteur, un ton protecteur et de commisération, que d’aucuns estimeront renverser les rôles. J’ignore son passé scientifique. Je constate simplement qu’il ne fait point partie des deux grands corps savants de la capitale du Piémont : l’Académie des sciences et la Commission royale pour l’histoire du pays (Deputazione per la Storia Patria). Associé à l’une et à l’autre depuis plusieurs années, j’aurais eu des motifs particuliers de ménager les Turinois. Je ne pouvais non plus oublier l’accueil sympathique dont je fus l’objet à l’exposition d’art religieux qui coïncida avec l’ostension solennelle du Suaire. J’avais donc des raisons — de sentiment — pour pencher en faveur de l’authenticité de la relique. Mais j’ai fait miennes depuis longtemps — par anticipation — les belles paroles adressées récemment au clergé français par Léon XIII touchant la recherche loyale de la vérité. J’ai, d’ailleurs, sur mon adversaire, l’avantage de n’être point partie intéressée dans la question.
En aucune façon, je n’ai fait opposition aux décisions de l’archevêque de Turin
. Ma brochure, comme j’ai eu soin de le faire remarquer, ne va en rien à rencontre de la piété des fidèles. J’ai fait simplement acte d’historien et réservé la question de dévotion : copie, figure ou reproduction — et non original, — le Suaire de Turin reste aussi digne de la vénération des catholiques que celui qui attire tous les ans, le 3 mai, les chrétiennes populations de la Vieille-Castille à l’abbaye de Silos : c’est une copie 4de celui de Turin, faite avant 1637. Au Vatican, actuellement, on présente aux fidèles, non l’original de la sainte Lance, mais un ectypon (Revue de l’art chrétien, 1897, p. 4).
Je n’ai donc pas fait acte de dénicheur de saints
. S’il y a un faux à présenter le Suaire de Turin comme l’original qui toucha le corps du Sauveur, c’est surtout un faux laïque. J’aurais dû insister sur ce point. Chaque maison souveraine voulait avoir une relique insigne, sorte de palladium, qu’elle conservait avec un soin jaloux et faisait vénérer dans une sainte chapelle. J’ai dit que les ducs de Savoie se faisaient accompagner du Suaire dans leurs pérégrinations. Les bulles des Papes, dont on voudrait s’autoriser, sont toutes postérieures au XVe siècle ; adressées aux souverains du Piémont, à leur demande, elles reproduisent la teneur de leurs suppliques et on ne saurait leur donner une portée historique ; il n’y a pas trace de discussion critique à cet égard et de réfutation des documents antérieurs. Il ne faut pas oublier non plus — et j’insiste sur ce point — qu’il y eut de la part des ducs de Savoie possession de mauvaise foi ; d’une part, les chanoines de Lirey n’ont cessé de réclamer sans succès leur bien par les tribunaux ecclésiastiques compétents ; d’autre part, les conditions de la transaction de 1464 n’ont pas été observées.
Ma brochure — j’en ai eu l’écho — a surtout mécontenté à Turin le monde officiel royal. C’est le roi d’Italie qui est le propriétaire de la chapelle du Duomo et de la relique qui y est conservée ; c’est lui qui a donné à M. l’avocat Seconde Pia l’autorisation de la photographier. Un de ses chapelains, le chanoine Giovanni Lanza, a dédié à leurs altesses royales, le prince et la princesse de Naples, une brochure 5intitulée : La Santissima Sindone del Signore [che si venera nella R. Cappella di Torino] [Le Très Saint Suaire du Seigneur, vénéré dans la Chapelle Royale de Turin] (Torino, 1898) ; il leur dit :
Nelle auspicate vostre nozze è sorta dapprima l’idea e la speranza di vedere esposta la ss. Sindone nè andra molto che, per graziosa concessione dell’ Augusto vostro Genitore…, quella idea potrà dirsi una realtà.
[La perspective de vos prochaines noces a fait naître l’idée et l’espoir de voir exposé le Très Saint Suaire, et grâce à la générosité de votre auguste Père, cette idée pourrait bientôt devenir réalité.]
Il n’est point difficile de trouver des faits liturgiques où les données du moyen âge ont subi des changements ou sont acceptées comme ne tirant pas à conséquence.
J’en prendrai des exemples dans des ordres d’idées divers.
Un prêtre instruit a récité jadis avec la même dévotion la légende du pape saint Sylvestre et sa relation — à laquelle il ne croyait pas — du bain de sang d’enfants dans lequel l’empereur Constantin voulait chercher la guérison de la lèpre, qu’après la suppression de ce détail par Léon XIII.
Fait plus grave c’est la science historique qui a démontré la fausseté de la chute prétendue du pape saint Marcellin et de sa pénitence au pseudo-concile de Sinuesse, et amené Rome à supprimer ces faits de la légende du Bréviaire au 26 avril.
Les vies des Papes, dans le Supplementum pro Clero romano, sont pleines d’extraits des fausses décrétales (Mgr Batifol, recteur de l’Université catholique de Toulouse, l’a démontré dans le Bulletin critique). Ces légendes ne sont pas des productions du moyen âge. Ces décrétales ont-elles contracté une valeur quelconque et le canoniste est-il gêné à les qualifier de fausses par leur insertion dans un recueil liturgique.
Personne n’ignore que, dans le Bréviaire romain, la légende du 9 octobre ne fait qu’un seul personnage de saint Denys l’Aréopagite, et de son 6homonyme évêque de Paris. Ce qu’on sait moins, c’est qu’à Paris un fidèle qui a entendu réciter cette légende au chœur de Notre-Dame écoutera avec étonnement chanter à la messe une prose (approuvée, avec le Propre,) où la dualité est accentuée.
Laissez donc la liberté dans les choses qui ne touchent ni au dogme ni à la morale : in dubiis libertas [dans les choses douteuses, la liberté], pourvu que cette liberté s’exerce avec charité et respect.
Le docte bénédictin, cite plus haut, m’écrit à votre sujet :
Je vous en prie, montrez ou faites montrer les absurdes conséquences de pareille théorie, le tort qu’elle ferait à tous les savants catholiques et à l’Église elle-même. Le P*** (qui sera clairement désigné en disant qu’il est un des plus savants bibliothécaires du Vatican) lui-même, pourtant si prudent, me disait que dans ces sortes de questions les savants ont droit à la plus entière liberté, à deux conditions toutefois : 1° de les traiter dans des Revues ou devant des Sociétés savantes, pas dans les salons ni en présence d’auditoires faciles à scandaliser ; 2° d’employer toujours un langage convenable et respectueux vis-à-vis des personnes et des choses qui le méritent. Or, vous n’avez manqué, que je sache, ni à l’une ni à l’autre de ces conditions.
Ces graves paroles résument la situation qu’il faut laisser aux historiens et aux archéologues chrétiens.
Je possède la plus grande partie des ouvrages auxquels le Suaire de Turin a donné lieu ; c’est en vain qu’on les lit et relit pour y trouver l’ombre d’un document rattachant la relique du XIVe siècle (déjà loin des Croisades) et du XIXe aux premiers âges chrétiens. Cette preuve n’existe pas et il est infiniment probable qu’on ne la trouvera jamais. À quoi 7bon dès lors argumenter — j’allais dire ergoter — sur le sens ou la valeur relative des documents que j’ai de nouveau mis au jour.
Nous ne parlons évidemment pas avec mon contradicteur le même langage. Le mot critique
a sous sa plume une portée différente de celle qu’on lui donne dans le monde scientifique. Il ne semble pas se douter qu’il y a eu des faux dont la responsabilité remonte très haut. Je ne lui en signalerai qu’un exemple, pris dans nos contrées. En 1121, le pape Calixte II confirma aux archevêques de Vienne la suprématie sur sept provinces (Jaffé, 6822). La base de cet acte de juridiction, de nature à mécontenter tant de métropolitains, était une prétendue bulle de saint Grégoire VII (Jaffé, ✝5024), fabriquée à Vienne à la fin du XIe siècle, avec la connivence, sinon par le fait même de Calixte II, alors archevêque de cette ville sous le nom de Gui de Bourgogne. L’accusation a de graves présomptions : il était coutumier du fait. En discussion avec saint Hugues, évêque de Grenoble, il tenta d’agrandir le territoire de son diocèse à l’aide de chartes fausses, comme saint Hugues le démontra à un concile d’Autun et le constata dans un Cartulaire, dont on possède encore l’original. La bulle de 1121 a été cassée par Martin V.
Sur le grand schisme, les idées de l’auteur de la réponse semblent en arrière de plusieurs siècles il ne paraît nullement connaître les beaux ouvrages de l’abbé Gayet et de M. Noël Valois, l’heureux auteur de la découverte si importante du Cursus. D’ailleurs, une règle élémentaire en histoire est de juger des faits d’une période d’après les idées ayant cours à cette époque, et non d’après celles de notre temps.
Après avoir lu avec l’attention voulue les observations 8de mon contradicteur, j’ai le regret de lui dire que je ne trouve pas un mot à retrancher à ma brochure. Libre sans doute à lui d’en appeler de ce jugement sommaire. Je ne voudrais pas d’ailleurs avoir l’air de m’attribuer la victoire sans combat. Il n’y aurait qu’à trouver un tribunal compétent : c’est pure question de critique historique. Le collège des Bollandistes, de Bruxelles, serait tout désigné, soit par la nature des travaux de ses membres, soit par leur renommée scientifique. J’accepterais encore volontiers trois membres choisis par Mgr le pro-vicaire dans notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Je n’attendais qu’une attaque pour m’occuper d’une nouvelle édition de mon opuscule (complètement épuisé), refondue et augmentée ; j’y donnerai tous les textes restés inédits sur la question.
Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes religieux sentiments.
Ulysse Chevalier,
Correspondant de l’Institut.
Romans, 15 janvier 1900.