Marie Colombier  : Le pistolet de la petite baronne (1883)

Dossier : Julia de Benckendorff (1859-1878), la vraie petite baronne

Julia de Benckendorff (1859-1878)
La vraie petite baronne

Dans le roman, la petite baronne est introduite ainsi :

Julia Fédora, née comtesse Warineff, femme légitime du baron Alexis de Fédenberg, grand chambellan de S. M. Alexandre II, Empereur de toutes les Russies.

Le personnage est directement inspirée de Julia, née Voïkova, femme du baron Mita (Dimitri) de Benckendorff, alors second secrétaire de l’ambassade de Russie à Berlin lorsque Marie Colombier fit leur connaissance, début 1877.

Chronologie sommaire :

  • 15 février 1859
    Naissance de Julia Voïkova à Moscou, premier enfant de Nicolas Pétrovitch Voïkov (1789-1868) et de sa seconde épouse Julie Adalbertovna Voïkova (1839-1917), aristocrates germano-baltes sujets de l’Empire russe.
  • ~1875 (16 ans)
    Mariage de Julia avec le baron Dimitri de Benckendorff (1844-1919), fils d’Alexandre Constantin de Benckendorff (1819-1851) et de Catherine de Benardaky (1825-1905), autre vieille famille de l’aristocratie germano-balte.
  • 23 septembre 1876 (17 ans)
    Naissance de leur fille Marie.
  • début 1877 (18 ans)
    Marie Colombier se rend à Berlin pour soutenir sa sœur Amélie, danseuse engagée au grand opéra de la ville. Elle y fréquente bientôt le monde diplomatique qui y constitue l’élite mondaine et fin février est invitée à se produire lors d’une grande fête donnée par le baron et la baronne de Benckendorff.
  • 4 juillet 1878 (19 ans)
    Julia se suicide à Boulogne-sur-Mer.

Documents

Fernand Drujon
Les Livres à clef (1888)

Note consacrée au Pistolet de la Petite Baronne dans laquelle l’auteur révèle l’identité réelle des personnes cachées sous les noms d’emprunts, pour servir à l’histoire littéraire.

Ce livre qui a fait quelque bruit lors de sa publication, eût fait bien plus de tapage encore si les vrais noms des personnages qui y figurent eussent été dévoilés. Mlle Marie Colombier, actrice bien connue du théâtre de l’Odéon, et femme de lettres à ses heures, est l’auteur de ce récit, dont le fond repose, assure-t-elle, sur des faits véritables. Elle se met elle-même en scène sous le nom de Marion, et raconte les aventures de son amie la Petite Baronne. Or, cette héroïne, qui joue un triste rôle dans le livre où elle se nomme Julia Fédora Warineff, femme du baron Alexis de Fedemberg, ne serait autre que la baronne de B***dorff [Benckendorff], que la colonie russe de Paris a bien connue. Dans ce récit, qui contient une peinture trop réaliste des vices d’un certain monde et de la prostitution parisienne, on voit passer beaucoup de personnages simplement épisodiques. Ainsi le comte de Trémarks, c’est le comte de Bismarck, fils du chancelier allemand ; — Gaston du Lynx, c’est M. Gaston Vassy, du Figaro ; — Rosina, c’est Mme Adelina Patti ; — M. de G., Émile de Girardin ; — Esther, Mme de Brimont, si connue jadis dans le monde de la galanterie ; — la marquise Ypava, Mme de Païva ; — La Chauve, la matrone de la rue Duphot ; — le prince de Crosnach, M. de Crillon, Koral, Turner, etc., sont également des personnages réels, dont il est inutile de dévoiler les vrais noms ; — enfin, certains noms de lieux sont déguisés aussi ; la Principauté d’Allemagne, où le baron représente son pays, c’est Berne ; Dieppe, où se suicide la baronne, c’est Boulogne-sur-Mer.

En résumé, ce livre, qui repose sur des réalités, mais que ne réclamaient ni la littérature ni la morale, donnera plus tard une triste idée des mœurs actuelles, qui, hâtons-nous de le dire, ne sont heureusement encore l’apanage que d’une portion corrompue de notre société.

Marie Colombier
Mémoires, t. II, 1899

Extraits du tome II des Mémoires de Marie Colombier, p. 177-179.

Aux répétitions qui avaient lieu à l’ambassade de France, elle fit connaissance de la petite baronne Mita de Benckendorff, dont le mari, second secrétaire de l’ambassade de Russie, remplaçait provisoirement l’ambassadeur en congé. C’était une jeune femme ayant l’aspect d’une fillette, très simplement vêtue d’une robe noire en dentelle, sans un bijou. Le type kalmouk s’accusait chez elle par des pommettes saillantes et des lèvres épaisses. Avec son front bas, ses grands yeux marrons, ses sourcils en ligne droite, ses cheveux collés aux tempes, on ne pouvait dire qu’elle fut vraiment jolie, mais quelque chose en elle intéressait : un tempérament étrange, à la fois timide et volontaire, en qui l’on devinait toutes les aspirations et toutes les curiosités ; bref, ce qu’on est convenu d’appeler une nature artiste.

La première arriva. L’hôtel de l’ambassade, grande bâtisse du genre rococo et maniéré qui fut si à la mode au dix-huitième siècle, se remplit de la foule chamarrée des uniformes. Le comte étant veuf, les honneurs étaient faits par sa nièce, la princesse Marie de Castellane, charmante en un costume de velours broché et de dentelles blanches. Elle était mariée au prince Antoine Radziwill, aujourd’hui grand-maître du palais ; c’est lui que le jeune kaiser d’Allemagne envoya, avec la princesse, pour le représenter aux obsèques de la duchesse d’Alençon, faisant ainsi doublement honneur à la France, par ce choix d’une Française qui avait si longtemps présidé avec une grâce incomparable aux réceptions de notre ambassade.

La représentation du Passant fut un triomphe pour les deux interprètes. Marie fut dès lors adoptée par la haute société diplomatique de Berlin, initiée à ce monde spécial dont le code est le protocole, où les mœurs et les usages sont si particuliers. Elle vit de près cette espèce de petite colonie aristocratique, constituée autour d’un gouvernement, cette suite de fêtes dont se compose la vie d’ambassade, et qui servent de prétexte pour l’échange des courtoisies internationales, car ces amusements ont une importance diplomatique.

Marie y contribua largement, et, grâce à elle, le programme en fut varié : ce fut le triomphe de la comédie de salon, inaugurée à l’ambassade de France

Ces succès procurèrent à l’actrice des relations exquises et nombreuses : le comte et la comtesse de Launay, le baron Mita de Benckendorff, qui avait été élevé par la grande-duchesse, Marie de Russie, et dont la femme, née Woïkoff, était devenue tout de suite une amie pour la comédienne.

L’Estafette
27 février 1877

Extrait de la rubrique Théâtres, qui rapporte le succès de la représentation de Marie Colombier lors de la grande réception donnée à Berlin par le baron de Benckendorff.

On nous écrit de Berlin qu’une brillante soirée a été donnée, il y a quelques jours, par M. de Benckendorff, grand seigneur de l’ambassade de Russie. Après un grand dîner où se trouvaient réunies les sommités du corps diplomatique, M. Gontaut-Biron en tête, une représentation dramatique a eu lieu. Mlle Colombier a joué le Pour et le Contre, d’Octavo Feuillet, la Nuit de mai et les Deux Pigeons, demandés par l’ambassadeur d’Angleterre.

Mme de Benckendorff faisait les honneurs de son splendide hôtel avec une grâce parfaite, c’est d’ailleurs une charmante femme, à peine âgée de dix-huit ans, et que nous verrons bientôt à Paris, nous l’espérons.

Le succès de la comédienne parisienne a été très grand. Elle doit donner une deuxième audition chez M. de Benckendorff et cette fois elle jouera le Rendez-vous, charmante fantaisie créée chez M. Détroyat et jouée depuis avec un grand succès au Grand-Hôtel devant l’Empereur du Brésil.

La Liberté
1er mars 1877

Extrait de la rubrique Théâtres, sur le séjour de Marie Colombier à Berlin.

Mlle Marie Colombier a passé l’hiver à Naples. Elle a joué avec grand succès le Rendez-vous, de Coppée chez M. de Gontaut-Biron, notre ambassadeur à Berlin. Cette artiste nomade se rend à Saint-Pétersbourg. Quand reviendra-t-elle au colombier ?

Le Rappel
10 août 1878

Extraits des Faits divers, sur le suicide au pistolet, à Boulogne-sur-Mer, d’une jeune dame très connue dans la haute société berlinoise et femme d’un secrétaire de l’ambassade de Russie.

Le correspondant du Globe à Berlin lui écrit qu’on a constaté, il y a quelques jours, à Boulogne-sur-Mer, le suicide d’une jeune dame très connue dans la haute société berlinoise. Elle était la femme d’un secrétaire de l’ambassade de Russie, jeune diplomate qui paraissait avoir devant lui un brillant avenir.

Le baron et elle avaient été fiancés alors que la jeune femme était encore pensionnaire au Sacré-Cœur de Paris.

Lorsqu’après leur mariage elle arriva à Berlin, ils organisèrent une existence fastueuse. Ils louèrent un magnifique hôtel qu’ils firent meubler princièrement, et où ils tinrent table ouverte sur un pied qui en fit le sujet de toutes les conversations dans la capitale prussienne.

La dame parut à la cour dans des toilettes extrêmement luxueuses.

Le jeune couple avait en réalité une grande fortune, mais il ne tarda pas à dépasser les limites de ses revenus et à sentir la gêne. Pour y remédier, le baron se lança dans de grosses spéculations de bourse qui accrurent si rapidement ses embarras qu’une catastrophe devint inévitable.

Malgré les efforts de ses parents et de l’ambassade de Russie, le baron fut déclaré en faillite par les tribunaux.

Sa femme ne craignit pas de se faire enlever par un membre d’une maison princière. Ce dernier ne tarda pas à abandonner la femme qui l’avait suivi, et c’est alors que, dénuée de ressources, elle se rendit à Paris.

Dans un moment de folie, ou peut-être accablée par le remords, elle a cherché une fin prématurée à son existence perdue en se brûlant la cervelle.

page served in 0.012s (0,7) /