Texte intégral : Le pistolet de la petite baronne
Le pistolet de la petite baronne
Vendredi soir, 11 heures.
À minuit je me tuerai. Une balle dans la tempe, cela ne défigure pas. Vous êtes la seule femme en ce monde à qui je dise adieu. Si vous le pouvez, je vous demande de suivre mon convoi. Et, quand le prêtre jettera sur mon cercueil la dernière pelletée de terre, effeuillez quelques roses blanches comme dernier souvenir, sur la tombe encore ouverte de
la pauvre Julia
Adieu ! Vous ne me ferez plus jouer Passé minuit.
— Ah ! mon Dieu ! quel malheur ! Denise ! Denise !
Une femme de chambre accourut effarée.
Sur un fauteuil, écrasée, anéantie, sa maîtresse semblait prête à défaillir.
— Madame est toute pâle ! Madame me fait peur !
— Cette lettre, Denise ? D’où vient-elle ? Qui te l’a remise ?
Des mains tremblantes de la jeune femme, l’enveloppe, glissée à terre, faisait sur le tapis une tache blanche.
La camériste se baissa, ramassa le papier et lut :
Mademoiselle Marion
Artiste dramatique
au théâtre de l’Odéon.
— Cette lettre ? On vient de la monter, madame. Elle est arrivée samedi soir au théâtre. Comme madame ne jouait pas, le concierge l’a gardée toute la journée d’hier, pensant que madame viendrait peut-être à la répétition. Ce matin, ne voyant pas madame, il s’est décidé à envoyer la lettre il n’y a qu’un instant.
La comédienne n’écoutait pas, relisant ce billet de faire part d’un laconisme funèbre. Elle se parlait à elle-même.
— Se tuer ! À 19 ans ! Pauvre femme ! Quelle mort !… Elle a pensé à moi tout de même. Elle m’a dit adieu… Mais c’est impossible ! Au dernier moment elle aura reculé… Qui sait ? Elle avait un tel dégoût de la vie, un tel désenchantement, une si grande lassitude !
Son regard tomba sur l’enveloppe que tenait Denise. Dans l’angle supérieur à gauche, était une inscription en caractères démodés : Hôtel du Cheval blanc
, et sur la droite, le timbre de Dieppe.
— À Dieppe ! s’écria Marion. Elle est allée se tuer à l’hôtel. Et si elle était vivante, blessée peut-être, seule au milieu d’inconnus !
D’un bond, la jeune femme fut debout.
— Denise, ma fille, nous partons… Je vous demande de suivre mon convoi !
Mais il y a trois jours de cela… Tout est fini… Nous arriverons trop tard. N’importe, il faut essayer… Nous partons, Denise… Cours chez Labrousse, choisis la plus belle botte de roses blanches. Elle les aimait tant, la pauvre femme !
Chaudement emmitouflées dans leurs manteaux de voyage, Marion, la comédienne, et Denise, la soubrette, débarquaient le lendemain, mardi matin, à l’aube, sur le quai de la gare de Dieppe. Un cocher morfondu grelottait dans un coin, battant la semelle. Il s’approcha des voyageuses.
— À l’hôtel du Cheval blanc
! lui cria Marion, en montant dans la voiture.
Le cocher parut étonné, fit répéter l’adresse, et grommela entre ses dents :
— On y va ! on y va ! C’est drôle tout de même.
Et tout haut :
— C’est bien, ma petite dame ! Dix minutes de patience et nous y sommes.
Le fiacre s’ébranla avec un bruit de ferrailles, et sortit lentement de la cour de la gare, se dirigeant vers la ville, cahin-caha.
La lumière morne et jaunâtre d’un matin de décembre tombait lourdement des toits ardoisés de la petite ville normande. Sur le pavé noir et désert, les cahots du fiacre de province éveillaient dans le silence un écho boiteux auquel répondaient seulement le pas sourd du pêcheur botté pour la mer, ou le cliquetis sabotant des vieilles dévotes trottinant vers la messe de sept heures.
La ville s’éveillait, maussade et froide.
Les rues de Dieppe, si gaies pendant la saison des bains, si pleines de toilettes riantes et de bruits élégants, défilaient tristement. Aux étroites façades des maisons noires, les volets des rez-de-chaussée bas s’ouvraient un à un, laissant voir, derrière les vitres verdâtres des antiques échoppes, leurs étalages d’ivoires ouvragés, les coraux, les coquillages, les plantes marines et les nacres peintes. Mais, hélas ! plus de jolies baigneuses aux modes invraisemblables, plus de gommeux parisiens, ni de cockneys de Londres, en vestons courts, en petits chapeaux ; plus d’enfants en blouses de marins, hôtes éphémères des mois d’été, providence des bazars où l’on vend les souvenirs
de Dieppe.
C’était l’hiver et sa rude bise au bord de la Manche. Frileusement pelotonnées au fond de la voiture, les deux femmes firent la route sans échanger une parole. Plongées dans leurs réflexions, elles laissaient flotter au hasard un regard vague à travers les glaces de la portière. Marion pensait : Vais-je la trouver vivante ?
Au coin d’une petite rue, le fiacre tourna court, le fer de la roue grinça contre la bordure usée d’un étroit trottoir pavé de briques disjointes. Deux ou trois cahots, et la lourde machine se trouva au repos, en équilibre.
La secousse tira les voyageuses de leurs méditations funèbres. En même temps la portière s’ouvrit et le cocher parut.
— Nous y sommes ! mes petites dames.
De la mer prochaine on entendait le fracas des vagues déferlant sur la grève, et le roulis sinistre des galets. Dans l’étroite ruelle, les rafales s’engouffraient furieuses. Et, par-dessus le Casino de fonte, une fine poussière d’écume glacée venait cingler le visage.
Là-bas, sur la gauche, à la crête de la falaise, le vieux château militaire dressait ses tours en pointe. De gros nuages poussés par l’ouragan qui soufflait du large, semblaient embrochés aux girouettes dans le ciel blafard.
À trois pas du ruisseau grossi par la neige, l’hôtellerie, ou plutôt l’auberge, avançait son pignon grimaçant. Fichée dans une poutre noircie, une tige rouillée supportait une tôle vénérable servant d’enseigne. Entre deux oscillations d’un cri monotone, le barbouillage naïf laissait déchiffrer sous son verni écaillé des lettres jadis dorées formant cette inscription : Au Cheval blanc
. C’était là. Attiré par le bruit insolite d’un fiacre en décembre, un petit homme montra son torse replet, cuirassé d’un gros tricot de laine brune. La face était large, rougie par le froid ; les yeux ronds, presque enfouis sous un bonnet de loutre éraillée, souriaient d’un air obséquieux.
C’était l’aubergiste.
— Vous avez chez vous une dame… blessée ?…
Marion n’osait achever sa question. Mais l’anxiété peinte sur son visage soulignait l’interrogation d’une manière bien expressive. La face de l’hôtelier se renfrogna, sa lèvre épaisse fit la grimace. La main, que déjà il portait au bonnet, retomba.
— Ah ! Vous venez pour la cocotte. Eh bien ! vous arrivez trop tard, ma petite dame.
— Ah ! mon Dieu ! Elle est morte ?
— Et enterrée… d’hier… oui, madame.
Marion était entrée dans la salle commune de l’auberge du Cheval blanc
, salle enfumée, puant le cidre aigre et la tabagie de la veille.
— Vous vouliez peut-être que je garde le corps chez moi, continua l’hôtelier d’un ton bourru ? Comme si ce n’était pas assez d’avoir eu la police, la justice et les gendarmes dans ma maison… Elle était peut-être votre sœur c’te dame ? demanda-t-il avec un accent moins rude.
— Non, dit Marion, je la connaissais, c’était une amie.
— Eh bien ! vous auriez dû lui dire qu’on ne choisit pas la maison des gens pour venir se détruire. On reste chez soi quand on a envie de se tirer des coups de pistolet dans la tête… Après ça, elle n’avait peut-être pas de chez soi, c’te femme ! C’est la ville qui a payé son enterrement.
— Pauvre femme !…
— Dame ! ce n’est pas avec ce qu’on a trouvé dans sa bourse, ni dans celle de la femme de chambre.
— Elle avait une femme de chambre avec elle ? interrompit Marion.
L’aubergiste leva la main vers la poutre noircie du plafond.
— Elle y est encore… Je ne serais même pas fâché de savoir qui est-ce qui va me payer la dépense ?
— Moi, dit vivement la jeune femme… Et d’ailleurs, il y a la famille de la morte… Mais la femme de chambre, Aline ? n’est-ce pas ? où est-elle ?
— Je crois bien que c’est le nom. Elle est couchée… malade. Elle a bien manqué y passer aussi, c’te fille… Un peu plus… L’hôtelier compléta sa pensée par un geste trivial.
— Que voulez-vous dire ?
— Empoisonnée ! C’est l’autre qui lui a fait boire une drogue. Le médecin de l’hospice a dit hier soir qu’elle était tirée à c’te heure. Mais c’est tout de même rudement de l’embarras dans une maison…
— Je voudrais voir Aline.
— C’est bien facile. Du moment que vous connaissez la famille !
L’aubergiste avait repris son air empressé. Il ouvrit une porte et s’engagea dans un couloir mal éclairé, conduisant à un escalier aux marches de briques jaunes. Marion suivit avec Denise.
Au second étage, l’aubergiste poussa une porte numérotée, s’effaçant pour laisser passer les deux femmes qui se trouvèrent dans une chambre aux murs nus, blanchis à la chaux.
Dès le premier coup d’œil, Marion comprit l’étonnement du cocher à la gare en entendant une voyageuse élégante lui donner l’adresse du Cheval blanc
.
La chambre était simplement un galetas.
Dans un lit de noyer, à rideaux blancs bordés de rouge, une femme était couchée.
Sur une table, près du lit, des flacons, des fioles de pharmacie. Dans un coin du parquet en carrelage usé, deux petites malles rangées contre le mur.
Réveillée par le bruit, la malade tourna la tête vers la porte et reconnut la comédienne.
— Ah ! madame ! Que je suis contente… dit-elle d’une voix lente et basse, mais dont l’accent était joyeux.
Elle se dressa sur son séant, toute pâle, encore très faible.
— Oh ! madame, quel malheur !…
— Oui, Aline… mais vous, ma fille ?
— Oh ! moi ! Je vais bien… à présent… mais j’ai cru que j’allais mourir.
— Ménagez-vous, ma fille, plus tard… vous me direz.
— Mais, je parle très bien, madame… Mon Dieu, que je suis donc contente de revoir madame. J’ai eu si peur de mourir ici, toute seule.
— Je vais vous faire soigner… on va vous transporter hors d’ici.
— Je m’en vas, dit l’aubergiste, je vous gêne…
— Non, restez, fit Marion. J’aurai sans doute besoin de vous.
— À vot’ service, madame.
Et il alla fermer la porte, répétant son refrain entre ses dents : Du moment qu’elle connaît la famille.
Puis il revint donner une chaise à l’étrangère.
— Voyons, Aline… comment tout cela est-il arrivé ?
— Je vais vous dire, madame… que je me rappelle… Nous sommes arrivées ici de Paris le dimanche matin… madame m’a dit qu’elle attendait M. D’Alfa. Elle ne voulait pas être remarquée dans un grand hôtel, et nous sommes descendues ici… Jusqu’à jeudi soir, nous sommes allées à tous les trains de Paris… madame espérait toujours voir arriver M. D’Alfa… vendredi matin, elle a écrit des lettres… que je me souvienne… oui, c’est cela… Puis dans l’après-midi nous sommes allées nous promener sur la plage. Il gelait, à pierre fendre… comme aujourd’hui. Madame s’est assise contre une roche, sous la falaise, et elle est restée là, pendant une heure… Elle regardait la mer d’un air triste, triste… sans rien dire. Deux ou trois fois, je lui ai parlé. Elle ne répondait pas. Enfin, je lui ai dit qu’elle allait prendre du mal, qu’il fallait rentrer. Je grelottais… Elle s’est décidée à m’écouter… et nous sommes revenues à l’hôtel… Nous avons dîné dans sa chambre… Alors madame était de bonne humeur, et même très gaie, comme je ne l’avais pas vue depuis longtemps… À neuf heures elle m’a demandé du thé. Elle m’en a fait prendre avec elle en me disant : Bois, cela te réchauffera.
J’en ai bu deux tasses… bientôt j’ai senti comme une grande envie de dormir… madame s’en est aperçue et elle m’a dit : Tu es fatiguée, va te coucher. Je me passerai de toi…
Alors, je me rappelle que je me suis levée de ma chaise. j’étais à moitié endormie… mes yeux se fermaient malgré moi… J’ai été jusqu’à mon lit… mais je n’ai pas seulement eu le temps ni la force de me déshabiller… Je suis tombée… Quand je me suis réveillée… j’étais couchée, j’avais une grande douleur à la tête. Je me sentais sans force… Des médecins, autour de mon lit, m’examinaient… Puis ils sont partis… Quand j’ai été seule avec la bonne, elle m’a dit que madame s’était tuée, et qu’elle m’avait fait boire du laudanum pour ne pas être dérangée… Je comprenais… mais je ne pouvais pas répondre. J’ai eu encore le délire… À présent je me sens bien…
Aline se tut.
— Et moi, je vas vous dire le reste… fit l’aubergiste. Il était un peu plus d’onze heures… on fermait. La dame est descendue toute seule de sa chambre, elle m’a donné une lettre pour la gare. Elle a dit qu’il fallait que cela parte par le train d’onze heures et quart… même que le garçon qui l’a portée est arrivé après le départ.
— Ma lettre, dit Marion à Denise.
— C’est la dernière fois que je l’ai vue vivante, reprit l’aubergiste. Trois quarts d’heure après, j’étais couché depuis un moment. Il pouvait bien être minuit. J’entends un grand bruit… comme un coup de pistolet. Ça partait de l’étage tout en haut. Il n’y avait là que cette voyageuse et sa femme de chambre. Je saute du lit, je monte quatre à quatre. J’avais peur d’un accident, rapport au gaz. Une fois à la porte, je cogne. Pas de réponse. La clef était dans la serrure ; j’ouvre… Une odeur d’ail me prend au nez… C’était la fumée de la poudre. Toutes les bougies étaient allumées… votre amie était étendue sur son lit, tout habillée avec une jolie robe blanche… Je ne la reconnaissais pas… Je m’approche, elle était morte. Un trou dans le côté droit de la tête. Le sang coulait dans les cheveux, l’oreiller était tout rouge… Oh ! elle ne s’était pas manquée… Dans sa main droite elle tenait encore serré un petit pistolet… Je cours à la chambre où nous sommes, et j’appelle mademoiselle… Je la trouve sur son lit qui ne bougeait plus… je l’ai cru morte comme sa maîtresse… J’ai sauté dans l’escalier. En cinq minutes j’étais à la porte du médecin, puis j’ai couru chez le commissaire de police, le pharmacien… Tout le monde est arrivé à la maison… Le médecin a constaté tout de suite que la dame était morte et que mademoiselle était seulement endormie par la force d’une drogue… Une potion du pharmacien l’a fait revenir… mais elle battait la campagne. Depuis ce temps elle a presque tout le temps le cauchemar. Plusieurs fois, hier encore, le commissaire est venu pour la questionner, mais elle ne pouvait pas répondre. Pourtant le médecin a dit hier qu’elle était sauvée. Les gendarmes sont venus faire une perquisition. On a trouvé seulement deux lettres dans des enveloppes. Il paraît que c’était écrit dans un langage étranger, de l’allemand ou du russe, à ce qu’on a dit. Ça ne pouvait pas donner d’explication. Dans les malles, il y avait de belles robes, mais pas de papiers… On n’a pas non plus trouvé d’argent… Enfin, vous dites que vous connaissez la famille, c’est bien… Le commissaire a dit qu’on attendrait pour faire parler mademoiselle, quand elle irait bien. Au bout de quarante-huit heures, il a fallu enterrer la morte. On l’a mise dans le cimetière des suicidés, aux frais de la mairie.
— Et quel nom a-t-on écrit sur sa croix ? demanda Marion, qui jusqu’ici avait écouté en silence le récit de tous ces détails.
— Il a bien fallu se contenter, faute de mieux, de celui qu’elle s’était donné en arrivant ici, puisqu’on ne savait pas le vrai. Un nom noble… madame de Fod, Foken, Foberg… Je ne peux pas retenir ces noms-là. Mais il est écrit… Seulement, j’ai bien vu à qui j’avais affaire… Au respect que je vous dois, ces femmes-là, ça prend des noms ronflants… pour se faire bien venir des hommes…
— Vous vous trompez, protesta Marion.
La porte de la chambre qui s’ouvrit subitement, vint couper la parole à la Parisienne.
C’était le commissaire, accompagné du médecin. Ils venaient faire une nouvelle tentative d’interrogatoire auprès d’Aline.
Le magistrat aperçut les étrangères, et s’adressant à Marion :
— Vous êtes parente de la morte, madame ?
— Non, monsieur ; elle était mon amie.
— Alors, vous pouvez me dire son vrai nom ?
— Très volontiers : Julia Fédora, née comtesse Warineff, femme légitime du baron Alexis de Fédenberg, grand chambellan de S. M. Alexandre II, Empereur de toutes les Russies.
Chapitre premier
Neuf heures venaient de sonner à l’ambassade de France.
Construit pendant la seconde moitié du siècle dernier, l’hôtel était comme la plupart des palais allemands qui datent de cette époque, un parfait spécimen du genre rococo et maniéré que le calme de la rue a conservé au peuple soumis de la Principauté1.
Les tons d’un ciel ordinairement gris, ainsi que le climat triste et froid accentuent encore davantage la prétention surannée de ces constructions démodées, en évoquant le souvenir d’une époque et d’une société disparues.
Au fond d’un jardin où quelques demi-dieux de marbre jadis blanc couraient après des déesses Louis XV, pêle-mêle avec des Amours bouffis dont les petites ailes se détachaient dans la nuit sur le fond noir des buis taillés en boulingrins, tout au bout d’un lacis d’allées contournées et sablées fin, le double escalier d’un grand perron ventru se dressait contre la façade de pierre.
En suivant la rampe en fer forgé, on arrivait à l’entrée principale. Il suffisait alors de traverser un grand vestibule aux dalles en damier noir et blanc, et de monter quelques marches d’un escalier intérieur pour gagner le premier étage.
C’était là, dans une pièce faisant suite aux grands salons de réception et formant galerie, qu’étaient réunis en novembre 187…, avec la famille de l’ambassadeur, quelques intimes, invités à suivre les répétitions d’une nouvelle comédie-proverbe par François Coppée, le Rendez-vous, que Marion, la comédienne parisienne, de passage dans la résidence, devait jouer sur le petit théâtre de l’hôtel.
Son Altesse le Grand-Duc héritier avait promis d’honorer la représentation de sa présence. Il ne restait que fort peu de temps pour achever les préparatifs de cette soirée improvisée, et la comédienne faisait de son mieux, employant les derniers moments à revoir avec son partner amateur, secrétaire de l’ambassade, les passages les plus difficiles du rôle.
Sur une scène minuscule, munie d’une petite rampe et d’un rideau, on avait composé un mobilier de théâtre, emprunté aux appartements intimes de l’hôtel.
Au milieu du silence plein de discrétion des assistants, on répétait, en attendant l’heure du thé. Les personnes présentes formaient un auditoire d’élite. C’était d’abord la princesse Julie, nièce de l’ambassadeur, adorable blonde qui faisait les honneurs de l’ambassade avec la grâce aimable d’une Française de grande maison.
Causant avec elle, était lady Turner, femme du représentant britannique, type de la lady anglaise qui a fait de sa vie deux parts : le home avec les enfants, le mari et les devoirs de la position.
Plus loin, le comte de Crillon, ambassadeur de France, élégant et fin, débitait à sa voisine, la belle comtesse Koral, des madrigaux où brillait l’esprit délicat, teinté de romantisme du diplomate dilettante.
Nonchalamment appuyée au dossier de sa chaise, dans une pose abandonnée, la comtesse écoutait, d’un air souverainement indifférent, les galants propos du comte. Elle avait dans son attitude cette aisance un peu railleuse de la coquette de race, pour qui le danger est un plaisir ou un passe-temps, Parisienne de Vienne, toujours sûre d’elle-même, jouant avec le feu comme d’autres avec les rubans, sans jamais y laisser prendre le bout de son petit doigt.
À l’écart se tenait le comte Koral, diplomate aimable, premier admirateur de sa femme qu’il adorait en silence, comme les Italiens la madone.
Formant un groupe à part, la princesse de Grosnach et le comte de Trémarks, fils aîné du premier ministre. Elle, grande, belle, une tête brune de Minerve sur des épaules de Vénus
, comme disaient les comptes rendus mondains des Zeitung. Lui, roux, laid, épais, lourd, de corps et d’esprit. Fils d’un soldat de génie, il n’avait hérité que de la rudesse paternelle.
Eux aussi madrigalisaient en aparté. À distance les groupes complaisants montraient la discrétion qu’il convient pour l’auguste flirtation des grands.
Seul, un jeune homme blond, élancé, aux traits charmants, le frère de la comtesse Koral, se risquait parfois à rompre le tête-à-tête par une réflexion ou un demi-compliment à l’adresse de la belle indifférente.
Les regards ardents dont il couvait alors la princesse, et l’attitude anxieuse que prenait toute la personne du jeune homme, chaque fois que la dame se penchait vers son voisin pour causer ou sourire, tout trahissait chez le jeune homme le sentiment mal contenu qui n’était un secret pour personne, après les extravagances de toute sorte par lesquelles il s’était manifesté publiquement en maintes circonstances.
Il y avait encore l’honorable sir Turner et la très remuante madame de Redowski, une Russe mariée à un protégé du ministre. Enfin quelques autres mêlés aux groupes.
Seule, dans un coin, une toute jeune femme, à l’air modeste, était assise à quelques pas seulement de la rampe, sur le côté. Son aspect était celui d’une petite bourgeoise simple. Elle ne prenait part à aucune des réflexions échangées çà et là, à mi-voix.
Son attitude semblait d’une pensionnaire toute gênée de se trouver par hasard transportée dans un salon à la mode. L’attention de la jeune femme paraissait entièrement absorbée par le détail de ce qui se passait sur le théâtre.
Sous la direction de Marion, deux domestiques avaient composé la mise en scène. De grandes carpettes de Smyrne, les unes sur les autres, faisaient tapis. Un piano, quelques meubles de fantaisie, des chevalets, des boîtes à couleur, des palettes, des études, des panneaux ébauchés étaient chargés de représenter l’atelier d’un peintre en vogue.
La comédienne donnait la réplique à son partner, lui soufflait la sienne, indiquait les effets, les inflexions de voix, les attitudes, faisant ainsi le régisseur, tout en restant attentive au personnage de son propre rôle, sans paraître tenir compte de la présence des témoins qui suivaient avec curiosité les détails de cette petite cuisine de coulisse.
Mais c’était surtout la femme isolée qui prenait évidemment le plus d’intérêt à ce manège de la scène.
À deux ou trois reprises, la comédienne remarqua l’étrange fixité des yeux de l’inconnue, dont le regard ne la quittait pas.
Le plaisir que causait à la jeune femme la vue de cette répétition était intense.
En plusieurs passages, où le dialogue devenait plus chaud, plus passionné, il parut à la comédienne que les prunelles de la timide pensionnaire brillaient d’une lueur singulière, et s’éclairaient des reflets fugitifs trahissant toutes sortes de muettes convoitises.
La répétition terminée, la princesse Julie qui faisait les honneurs pour son oncle, l’ambassadeur, se leva, vint à Marion et lui offrit une tasse de thé. Puis elle se mit en devoir de présenter la comédienne à chacune des personnes arrivées après le commencement de la répétition. Et c’était un spectacle non sans un certain piquant que celui de l’accueil bienveillant fait à Marion par toutes ces grandes dames, bienveillance où l’on sentait de la part des patriciennes une sorte de sympathique curiosité à voir de près une femme de théâtre.
Quand ce fut le tour de la jeune femme silencieuse, elle n’attendit pas la phrase de la présentation. Elle se leva vivement de son siège, vint au-devant de la comédienne et lui tendit la main à l’anglaise.
— Je lis tout ce que les journaux disent de vous, mademoiselle, et j’ai depuis longtemps grand désir de vous connaître.
— Madame ? fit Marion en s’inclinant.
— … la baronne Julia de Fédenberg… mon mari raffole de théâtre, et moi plus que lui… Il va venir, vous le verrez… Nous adorons les artistes… J’eusse dû venir au monde pour être une artiste… C’était ma vocation.
Elle continua sur ce ton, suivant le propre mirage de sa rêverie. En parlant, son visage s’était animé.
Marion put l’examiner à l’aise.
L’aspect d’une fillette, très petite, taille plate, robe noire en dentelles, sans un bijou.
Sur le front bas, les yeux grands, couleur marron, surmontés par deux sourcils réunis en ligne droite.
Les pupilles distendues, comme par suite d’un effort habituel, achevaient de donner au regard une expression étonnée, presque de tristesse.
Elle n’était pas bien jolie, madame la baronne de Fédenberg avec ses cheveux collés aux tempes.
Les pommettes saillantes, les lèvres épaisses trahissaient une origine kalmouke et donnaient à son visage une physionomie particulière où feu Delaage eût reconnu les symptômes d’un caractère impérieux, ardent et sensuel.
Quand elle prit dans sa main la main de la comédienne, celle-ci fut fort étonnée de sentir contre son épiderme de Parisienne élégante une paume osseuse, courte, forte, presque virile.
— Mon mari joue très bien la comédie… pour un amateur, continua la baronne. C’est un artiste que le baron, un musicien et un poète. J’espère que vous voudrez bien nous aider à monter ensemble quelque chose, un proverbe, une petite pièce à deux ou trois personnages.
— Ce sera pour moi, madame, un très grand honneur, dit Marion, en saluant.
L’ambassadeur vint interrompre ce colloque, en poussant devant lui un grand jeune homme blond et imberbe qu’il présenta à la Parisienne avec la satisfaction d’un père fier de son rejeton.
Le jeune homme fit un salut de boulevardier plein d’aisance et ébaucha un compliment banal.
— Mademoiselle Marion nous fera le plaisir de nous dire quelques vers ?…
La princesse insista, et Marion récita Une bonne Fortune de Musset.
Puis ce fut le tour du vicomte. Il s’assit au piano d’un air crâne, et se mit à chanter les couplets de la Fille Angot en imitant très exactement les traditions consacrées par le cabotinage d’opérette, aux applaudissements de l’assistance, tout à fait réjouie de l’incident.
Vers onze heures, un domestique annonça le baron de Fédenberg.
Après avoir présenté ses hommages à la princesse Julie, et salué l’ambassadeur, le nouveau venu s’approcha de la baronne, lui prit la main qu’il porta galamment à ses lèvres.
De trente à trente-cinq ans, petit, d’une élégance raffinée, le baron était le type parfait de ces Parisiens de Pétersbourg ou de Moscou dont nous voyons quelques échantillons dans les fêtes mondaines, plus boulevardier qu’un vaudevilliste à succès, plus dans le mouvement
que les gommeux à la mode, haut gradé dans la hiérarchie franc-maçonnique de la grande noce cosmopolite.
Bien pris dans le frac collant, son torse s’appuyait nonchalamment, avec un balancement coquet, sur des hanches un peu fortes. Il avait vraiment le plus charmant air du monde, le baron, à demi incliné dans le salut gracieux qu’il fit à sa femme, en effleurant tendrement le revers de sa main du bout des lèvres. Derrière le monocle d’écaille, le regard de son œil bleu clair semblait une caresse douce, féline, un peu féminine, encore soulignée par une fine moustache dont s’ombrait imperceptiblement sa lèvre mince.
Plusieurs des personnes présentes étaient déjà empressées autour du baron pour serrer la main d’un homme si bien en cour, favori tout-puissant d’un grand prince.
La baronne, fière du succès de son mari, lui prit le bras et l’amenant du côté de la comédienne :
— Mademoiselle, je vous présente le baron de Fédenberg… un de vos grands admirateurs… le baron passe pour un critique…
— Indulgent, à ce que je vois.
— N’en croyez rien, mademoiselle, fit le diplomate d’une voix musicale.
Un aimable sourire acheva le compliment.
Quelques personnes s’étaient approchées, la conversation devint générale.
Peu de temps après, le baron de Fédenberg prit congé avec sa femme, et tout le monde ne tarda pas à l’imiter
Le lundi suivant, c’est le grand jour. L’hôtel de l’ambassade de France est plein de mouvement, l’escalier disparaît, envahi par la foule des invités. Des conseillers auliques se pressent dans le vestibule avec des majors et des chambellans. Dans les salons les nuances délicates des costumes de gala, le satin, la soie, la gaze, les dentelles mêlent leurs chatoiements exquis aux verdures des plantes exotiques, et aux chamarrures des uniformes.
L’or des épaulettes et des décorations, les mille facettes des diamants dans les chevelures et sur les poitrines des femmes s’embrasent aux flammes des lustres et se renvoient le reflet lumineux des hautes glaces.
L’état-major du Prince, les brillants officiers de la garde, les attachés étrangers, le ban et l’arrière-ban de la diplomatie, et toute la première noblesse de la résidence sont là.
À neuf heures moins cinq, un mouvement se produit.
Leurs Altesses Sérénissimes, Mgr le prince et madame la princesse, font une brillante entrée.
La foule s’ouvre respectueuse et forme la haie.
Grand, blond, un peu raide sous son uniforme de général du nouvel Empire, le prince s’avance d’un pas d’Hercule germain ; à son bras est la nièce de l’ambassadeur, délicieuse en costume de velours broché et de dentelles blanches.
La princesse est conduite par l’ambassadeur.
De taille moyenne, délicate, elle a cet air de candeur dignifiée et distinguée qui est le triomphe des misses de la haute aristocratie anglaise.
Les augustes invités prennent place aux fauteuils qu’on a réservés pour eux, à quelques pas de la scène.
La pièce achevée sans encombre, Leurs Altesses donnèrent le signal des applaudissements. Quelques invités et l’ambassadeur vinrent complimenter les artistes dans la coulisse. Puis, avec le même cérémonial qu’à l’arrivée, Leurs Altesses passèrent dans la salle à manger, où, entre deux immenses buffets, se dressait une table en fer à cheval, autour de laquelle Marion reconnut la plupart des visages familiers des répétitions, parmi eux celui du baron de Fédenberg ; mais, malgré ses recherches, Marion ne put découvrir la baronne.
Cérémonieux, officiel, grave, le souper fut court. Après quoi les groupes commencèrent à se répandre dans les salons.
Un boudoir avait été réservé pour le prince et la princesse.
L’ambassadeur vint offrir son bras à la comédienne pour la conduire auprès de Leurs Altesses qui avaient manifesté le désir de féliciter l’artiste. La nièce de l’ambassadeur présenta Marion. La princesse la remercia du plaisir qu’elle lui devait, etc. Après la révérence de rigueur, Marion s’éloigna discrètement. Comme elle venait de laisser retomber la portière qui séparait le boudoir réservé du grand salon, tout à coup, en face d’elle, une jeune femme, riant aux éclats, vint se jeter en coup de vent sur la comédienne et lui barra le passage.
— Oh ! mademoiselle, s’écria la nouvelle venue en reconnaissant Marion, plaignez-moi d’arriver à pareille heure… J’ai eu ces messieurs à dîner… Ils m’ont fait perdre le plaisir de vous entendre, et de joindre mes bravos à ceux de Leurs Altesses… Je sais déjà que vous avez été parfaite… et je garde rancune à ces messieurs de ce que je vous ai manquée par leur faute… Je leur en veux… Je les déteste…
Par un geste de dépit coquet, elle leva son index dans une pose de menace familière à l’adresse des galants cavaliers qui lui faisaient escorte…
C’était la baronne Julia de Fédenberg, entourée de son escadron volant de courtisans empressés. Quel contraste avec la petite personne à l’attitude modeste, effacée, de la première rencontre !
Marion eut peine à la reconnaître.
Madame la baronne brillait comme une châsse, sous le riche costume de cour en velours émeraude et satin blanc brodé d’or et de perles.
Les plis de sa robe de cour s’allongeaient majestueusement derrière ses petits pieds.
À chaque oreille une grosse émeraude cerclée de brillants, au cou un collier de chien
, fait aussi d’énormes émeraudes entourées de brillants de la plus belle eau, les poignets chargés de bracelets formés par plusieurs rangs de perles d’un orient très rare. Oh ! ce n’était plus la petite bourgeoise sentimentale qu’une rencontre avec une artiste faisait pâmer.
Ses épaules de 18 ans, décolletées modestement et ses bras nus, charmants dans leur petitesse mignarde, étaient bien encore un peu d’une pensionnaire, de même que certain frisson imperceptible, particulier aux poitrines des toutes jeunes femmes, et qui pouvait prétendre à l’épithète de pudique. Mais aussi, dans la franchise du rire, dans l’assurance du regard, dans la crânerie du port de tête, et l’allure de toute la personne, on lisait un petit air délibéré, audacieux, presque effronté qui affirmait la femme.
Les courtisans de la baronne, c’étaient le baron de Fédenberg son mari, l’amoureux déclaré de sa femme, et le comte de Pferd, amoureux lui aussi, mais sans espoir, et le prince Wilhems que la baronne désolait par ses rigueurs.
— Oui, ce sont ces messieurs qui m’ont retenue… C’est leur faute, ils m’ont dit tant de bêtises, m’ont tant fait rire avec leurs histoires, que j’ai laissé passer l’heure de m’habiller.
Elle termina cette phrase, débitée tout d’une haleine, par un petit éclat de rire flûté, un peu précieux, sans plus de respect pour le voisinage des Altesses dont on devinait la présence de l’autre côté de la portière fermant l’entrée du boudoir réservé.
Le baron jeta un coup d’œil du côté de la portière, puis un autre du côté de la baronne.
— Vous êtes vraiment, ce soir, d’une gaieté… ma chère Julia, dit-il sur un ton de réprimande amicale.
La jeune femme s’arrêta net. Les prunelles dilatées de ses grands yeux prirent une expression d’étonnement comique.
— Est-ce que j’ai dit quelque chose d’extraordinaire ? Il ne faut pas dire cela ? Trouvez-vous, mademoiselle ?
Elle se reprit à rire de plus belle, mais d’un air si ingénu et si malin à la fois, que sa gaieté gagna les trois hommes, et la comédienne elle-même, fort amusée de ces incartades d’enfant gâté.
— Tenez, voici, madame la comtesse de Blovitch qui, en sa qualité de grande maîtresse du palais, peut rendre un verdict en toute autorité. Figurez-vous, madame la comtesse, que ces messieurs ici présents, le comte de Pferd, le baron de Fédenberg et le prince Wilhems poussent des éclats de rire à chaque phrase que je prononce, comme si je disais des paroles extraordinaires… Dites-leur donc, je vous prie, si je ne suis pas une femme très sérieuse. Ma chère comtesse, permettez-moi par la même occasion de vous présenter mademoiselle Marion dont vous me faisiez l’éloge il n’y a qu’un instant. Madame la comtesse me disait au moment de mon arrivée, comme vous avez joué d’une façon charmante. Elle admirait surtout que vous ayez pu faire un interprète acceptable de ce pauvre monsieur qui a joué avec vous… C’est un tour de force… positivement, moi j’aurais parié mille marks que ce monsieur resterait court à la troisième réplique. — Madame la comtesse de Blovitch est une musicienne hors ligne, une wagnérienne décidée, et une protectrice des arts et des artistes…
Un peu abasourdie par ce flot de paroles, par la pétulance du geste qui les accompagnait, la comtesse ainsi interpellée faisait elle-même des efforts pour garder son sérieux. Une charmante et toute souriante personne que cette grande maîtresse du palais. Rien dans son visage, sa démarche, sa toilette ni son langage n’était empreint de l’air gourmé, majestueux, compassé, que ses fonctions d’étiquette rigoureuse semblaient devoir lui faire supposer. À la place d’une sorte d’incarnation de la convention officielle, Marion fut fort agréablement surprise de voir une jeune femme élégante, pleine d’aménité, de bonne humeur.
La comtesse attendit que la baronne Julia eût fini de parler, et adressa un compliment de connaisseur à l’artiste, en exprimant le désir de l’entendre à nouveau.
— Oh ! vous serez satisfaite, chère madame, reprit la petite baronne ; si mademoiselle Marion veut me faire ce plaisir, je compte bien lui demander d’organiser une représentation chez moi… — Serez-vous assez aimable, mademoiselle, pour venir me voir, nous en causerons demain. De quatre à six, nous lunchons, vous ferez le plus grand plaisir au baron ainsi qu’à moi… C’est dit, n’est-ce pas ? À demain donc !
— Puisque vous le permettez, madame.
— Drôle de femme, mais très aimable, se dit Marion en la suivant du regard, comme elle s’apprêtait à pénétrer dans le salon réservé, tandis que la comédienne traversait les grands salons et gagnait le vestibule pour faire demander sa voiture.
Le lendemain, vers quatre heures, Marion qui n’avait eu garde d’oublier l’invitation de la petite baronne, descendait de coupé devant le haut portail qui servait d’entrée à l’hôtel seigneurial, résidence du baron de Fédenberg, premier secrétaire d’ambassade près S. A. le Grand-Duc.
L’hôtel s’élevait au fond d’une grande cour sablée. D’un geste respectueux, le suisse montra le perron, en haut duquel la visiteuse trouva un laquais, en tenue pittoresque de moujik, qui la débarrassa de son manteau. Un second moujik demanda le nom de Marion et le jeta dans le salon désert. La comédienne traversa la pièce et se dirigea vers un grand boudoir d’où sortaient des bruits de rire, tandis qu’à travers la porte entrouverte s’agitaient des silhouettes de femmes.
— Entrez, mademoiselle, cria une voix que Marion reconnut pour celle de la petite baronne.
À la clarté douce et tamisée qui filtrait par les vitraux d’une verrière byzantine, la Parisienne découvrit la maîtresse de céans paresseusement étendue sur une marquise Pompadour.
Enfermé dans un long étui de velours crème, à vieux dessins frappés, le torse de la jeune femme reposait perdu sous des flots de dentelles en point d’Alençon de la plus grande richesse. Une pile de carreaux couverts d’étoffes persanes maintenaient la tête et le buste presque droit. Sur les pieds, était jetée une couverture, merveille de luxe princier, en peluche mauve garnie de vieille angleterre ; valant cinq-cents louis peut-être.
— Je vous attendais, venez vous asseoir, là près de moi.
D’un geste amical, elle tendit à Marion sa main blanche, enserra faiblement celle de la Parisienne, avec des attitudes exténuées.
— Je suis souffrante… Ces dames ont bien voulu me tenir un peu compagnie… Vous nous trouvez en train de potiner, comme vous dites à Paris… Voulez-vous nous aider ?
Elle laissait tomber ses paroles d’une voix traînante languissante.
— Ma chère comtesse, reprit-elle, s’adressant à l’une des dames présentes, soyez donc assez aimable, je vous prie, pour offrir du thé à mademoiselle.
Et se tournant vers la comédienne :
— Vous êtes chez vous, ajouta-t-elle avec un sourire affable… Tenez, voici des cigarettes.
— Merci, madame, je ne fume pas.
Marion comprit à l’instant l’épigramme involontaire contenue dans sa réponse. Toutes les dames présentes avaient la cigarette aux lèvres. Dans l’air tiède et capiteux du boudoir, montaient les flocons laiteux de latakieh, qui, se mêlant aux subtils arômes des essences échappées d’une cassolette indienne, formaient une atmosphère douce, molle, énervante, de celles qu’on doit respirer sous les arabesques d’or poli dans les harems d’Asie.
— N’avez-vous jamais fumé, mademoiselle ? interrogea madame d’Arenitz, fille morganatique du Grand-Duc. C’est une habitude fort agréable, je vous assure… Voulez-vous essayer ?
La grande dame tendait à la comédienne une élégante boîte d’argent niellé, contenant des cigarettes d’un tabac blond et odorant timbrées, à la marque d’or de la manufacture khédiviale du Caire.
Marion prit une cigarette qu’elle approcha de la flamme bleue d’une jolie lampe à esprit-de-vin, et la porta ensuite à ses lèvres.
Et ces dames de rire de l’inexpérience de la néophyte.
— Nous fumons presque toutes ici, et vous y prendrez goût, dit la petite baronne, en lançant vers le plafond une panache de flocons blancs. La Rosina
que j’ai eue ici lors de son passage dans la Résidence, ne quittait la cigarette que pour chanter.
— Et aussi, je suppose, dans ses duos d’amour avec Roméo, dit la comtesse d’Arenitz.
— Oh ! vous oubliez que la scène du balcon n’avait encore été jouée entre eux qu’au théâtre, fit madame de Nutzberg, femme de l’ambassadeur de Bavière.
— Alors, les répétitions devaient être joliment avancées, car c’est quelques jours après avoir quitté la Résidence, qu’eut lieu à Moscou le coup de théâtre des aveux publics.
— Eh bien, moi, dit madame de Fédenberg, je trouve que la Rosina a mis bien du temps à prendre son parti.
— Oh, baronne ! reprit madame de Parnitz… il est bien naturel qu’on hésite un peu en pareil cas… Un mari, c’est quelque chose !…
— Celui-là était si peu… de chose.
— Bah ! Le maître à chanter vaut-il mieux que Bartholo ?… Celui-ci est encore agréable. Il ressemble au prince de G…
— Jadis peut-être, je ne dis pas. Aujourd’hui le prince est bien changé. La taille est lourde, le cou épais.
— Eh bien ! et le ténor, releva madame d’Arenitz… qu’a-t-il de si séduisant ? À la scène, chantant la romance, avec le mirage de la rampe, une voix bien timbrée, l’emphase italienne, sous les costumes, et les fards, passe encore ! mais de près, c’est autre chose… Je ne vois pas bien ce Roméo sur l’échelle de soie, ailleurs qu’à un balcon de toile peinte… Sans compter qu’il a l’âge du mari… Le bel amoureux pour qu’une femme aille braver le scandale et risquer son repos !… J’aime encore mieux le mari… Il est du moins gentilhomme.
— Triste gentilhomme, riposta la baronne Julia… Tout au plus l’imprésario de sa femme… nous l’avons vu dans l’intimité. Une sorte de gardien du sérail, doublé d’un professeur d’hygiène artistique, cultivant la voix d’or de Rosina comme un fermier sa terre, avec des égards d’Harpagon pour son trésor et des petits soins pour la poule aux œufs d’or. Ce qui m’étonne, c’est que la Rosina ait si longtemps supporté son Barnum titré !…
Un jour, elle s’est aperçue que la couronne qui devait lui ouvrir les portes du monde n’était pas même bonne à mettre sur l’affiche. Cependant pour cette inutilité coûteuse elle devait se résigner aux tracasseries d’un mari qui donnait ses nuits à la dame de trèfle… Et la pauvre femme a tourné les yeux tout naturellement du côté du seul homme qui l’approchait en toute liberté… Le mari ne pouvait pas être en tiers dans les duos à la scène — même sous prétexte d’hygiène. — Un soir, il lui sembla que la mélodie amoureuse du ténor s’adressait non pas à l’héroïne du rôle, mais à la femme. — Elle pensa que sous le chanteur il y avait un homme… Elle a essayé. Je ne la trouve pas à plaindre… Au lieu d’avoir un maître peu intéressant elle est tout entière à son amour… Il y a bien compensation au scandale !… Qu’en pensez-vous, mademoiselle Marion ?
— Pardonnez, madame, moi je ne comprends pas la femme déjà en puissance de directeur, d’auteur, de régisseur, de souffleur, qui s’en va s’affubler d’un dernier chef, plus exigeant, plus absolu que les autres, dans la personne d’un mari, et qui signe un engagement à perpétuité où elle perd parfois sa fortune, presque toujours le repos… Quant à la prétendue considération qu’elle a naïvement recherchée, vous savez fort bien que le monde la retire au mari, à l’instant même où il répond le oui
sacramentel à la question de M. le maire. Enfin, veut-on résilier ? Le dédit n’est pas à la portée de toutes les bourses… Rosina et toutes celles qui font comme elle, je les plains.
Un moujik parut avec un plateau chargé de petits gâteaux, triomphe du chef de madame de Fédenberg.
Le baron, ex-boulevardier, avait occupé plusieurs postes en Allemagne avant de remplir les fonctions de premier secrétaire de l’ambassade russe à la Résidence.
Sa maison était montée dans un style éclectique, participant à la fois des habitudes russes, de l’abondance allemande, et du goût parisien. Le samovar national et les petits gâteaux de Berlin jouaient chez lui, dans l’hospitalité quotidienne, le rôle du café et des sucreries chez les Orientaux.
Les potins reprirent de plus belle.
Les dames parlèrent de Paris, du Paris officiel et artistique. Puis, peu à peu, elles attaquèrent, discrètement d’abord et plus hardiment à la fin, le chapitre de quelques autres Paris défendus.
— La baronne de Nermann m’a fait lire une lettre de son cousin Fritz, dit une petite conseillère. C’est très amusant. Il raconte tout au long la bataille arrivée samedi soir à la première des Variétés, entre mademoiselle Cora et mademoiselle Chien-Chien. Fritz donne des détails très drôles. Il dit que l’ingénue a joliment chiffonné le chignon jaune de la Vieille Garde
.
— Et la cause de ces prouesses ? demanda la baronne Julia.
— La blonde moustache en croc du duc de G…
— Et surtout ses deux-cent-mille livres de rente, ajouta la petite baronne.
— On dit que mademoiselle Cora s’est d’ailleurs très bien vengée, continua la conseillère. Elle a des griffes pointues, la demoiselle anglaise. La petite Chien-Chien sera marquée.
— On va l’appeler chien danois
.
— Une nouvelle qui va rendre tout triste ce pauvre M. de K…
— Quoi donc ?
— Son ancienne passion, mademoiselle Berthe, à qui le prince S… avait donné un si bel hôtel il y a trois hivers, et à qui le comte de B… a laissé un million par testament.
— Eh bien ?
— Son hôtel est aux huissiers.
— Son ami, le comte valaque, aura été malheureux au baccarat.
— Si on la vend… je chargerai quelqu’un de racheter la statuette d’argent qu’elle tient du prince Panine, une odalisque de d’Épinay, une chose unique. C’est sir B…, le fils de lord P…, qui en avait fait la commande, celui-là même qui s’est pendu à Vienne par amour pour la comtesse de G…
— Quelle vilaine mort !
— Quand on veut en finir, dit madame de Fédenberg… je crois qu’il n’y a rien de tel qu’un bon revolver de fabrique anglaise.
— C’est trop sommaire, et trop brutal.
— Mais non… Ça ne dure qu’une seconde, et c’est sûr au moins. On n’a pas le temps de souffrir.
— J’aimerais mieux le poison, fit madame d’Arenitz.
— Oh ! c’est plus romantique : Roméo et Juliette, Hernani et Dona Sol… Mais on souffre trop… Et puis ça donne le temps aux gens de vous sauver.
— Enfin cela vous défigure horriblement… Je trouverais moins difficile de respirer des fleurs mortelles. C’est doux et tout à fait poétique.
— L’asphyxie ? Pourquoi pas un réchaud de charbon comme les grisettes de Paris ?
— Oh ! leur spécialité c’est la noyade. Vous savez, les filets de Saint-Cloud dans Xavier de Montépin. Brr ! Brr ! Je n’aimerais pas bien cela.
— La seule mort pour une femme, dit madame d’Arenitz, c’est la mort de Cléopâtre.
— Classique, mais pas à la portée de tout le monde. On ne peut pas avoir toujours sous des figues vertes un aspic apprivoisé… pas même un serpent de brillant, comme celui de la baronne.
La générale releva les dentelles qui couvraient la main gauche de Julia, et montra un splendide bracelet-serpent aux yeux de rubis.
— Je connais un genre de mort qui vaut l’aspic, dit Marion. Un savant explorateur de mes amis m’a rapporté, d’une mission au Mexique, une miniature de flacon taillé dans une améthyste. C’est gros comme une noisette, et un grain de la poudre brune qu’il contient, mis en contact avec le sang par une piqûre, suffirait pour foudroyer un homme en pleine santé. C’est du curare. Les Indiens s’en servent pour empoisonner leurs flèches de guerre.
— Vous avez du curare ? demanda vivement la petite baronne.
— Oui, madame. Si jamais, ajouta gaiement la comédienne en riant, la fantaisie me prend de me suicider par désespoir d’amour, j’ai mon mancenillier de poche… la rapidité, la sûreté du revolver anglais, la douceur de l’aspic, et l’extase du haschich. C’est charmant !
Chapitre II
La comédienne Marion arrivait de Paris, en passant par Naples, où elle venait de jouer une saison. Elle s’était décidée au voyage d’Allemagne où l’appelait sa sœur, chanteuse à l’Opéra de la Résidence.
Adressée à l’ambassadeur de France par de chaudes lettres de recommandations, introduite par le comte Grillon dans la société, accueillie dès les premiers jours, attirée dans les fêtes mondaines sous le pavillon de l’Art, Marion s’était laissé persuader de prolonger son séjour dans la capitale.
Le monde de la diplomatie forme dans l’aristocratie européenne une vaste famille à part dont les diverses branches appartiennent à toutes les nationalités, dont les membres sont unis entre eux par la loi sévère des hiérarchies. Leur code est le protocole. Quelle que soit la nationalité, le français est leur langue exclusive, à cause des avantages qu’il offre pour exprimer les nuances. Comme le langage, les mœurs et les usages sont chez eux particuliers, ils vivent entre eux, et constituent autour de tous les gouvernements de petites colonies d’une espèce supérieure qui se trouvent nominalement placées à la tête des aristocraties locales, et s’y mêlent continuellement.
Chargés d’entretenir avec les représentants des puissances amies
ce que, dans le vocabulaire spécial on nomme des relations cordiales
, les diplomates sont toujours à l’affût des occasions pour échanger des courtoisies internationales.
De là cette suite de fêtes, de bals, de réceptions, de réjouissances, de dîners, qui remplissent la vie d’ambassade et pour lesquels tous les anniversaires du calendrier diplomatique fournissent de si nombreux prétextes.
Dans la Résidence, les ministres plénipotentiaires, les envoyés extraordinaires, les secrétaires, les chargés d’affaires, tout le monde avait son jour. Chaque soir se trouvait désigné pour quelque nouvelle fête, sous le pavillon d’une puissance, grande ou petite.
L’arrivée de Marion fut une bonne fortune pour tout ce monde à court de divertissements nouveaux. Grâce à cette recrue, on allait pouvoir varier les programmes par une série à la comédie de salon
qu’on a vu inaugurer lors de cette représentation sur le théâtre de l’ambassade de France.
Le succès remporté ce soir-là par les Français avait mis en goût les puissances. On se prit tout à coup d’une belle fantaisie pour A. Dumas fils, d’un véritable engouement pour Musset et Octave Feuillet.
Ce n’étaient que lectures, réunions de comités. Madame la feld-maréchale prenait des leçons de diction. La comtesse de Volsich, femme de l’ambassadeur danois, déclamait chaque jour une heure devant un miroir. Les simples attachés cultivaient le monologue dont la fureur commençait à se déclarer dans les salons parisiens. Partout on étudiait ses rôles ; le bon ton exigeait de se montrer une brochure à la main, et de parler le jargon de coulisse. En attendant, d’un salon à l’autre, la comédienne récitait les plus jolis vers de son répertoire.
L’Angleterre ne voulant le céder en rien à la France, l’honorable sir Turner résolut de donner la comédie, et milady annonça son intention de passer
au premier jour.
Un soir, au thé de la petite baronne, la chose fut décidée avec toute la solennité désirable.
La comédienne, chargée de faire un choix de pièces, donna lecture de deux ou trois. Entre les actes, circulaient les petits gâteaux et le thé odorant que servaient les cavaliers, colonels ou barons de l’Empire, ou ministres plénipotentiaires.
On finit par arrêter que le Post-Scriptum serai joué par madame de Redowski avec un secrétaire de l’ambassade russe. Madame de Fédenberg et son mari joueraient Passé Minuit.
Dès le lendemain on répétait avec ardeur dans le salon de lady Turner.
Curieux spectacle que ces réunions d’artistes improvisés où se trahissent les passions et les caractères.
Grande dame d’une distinction supérieure, madame de Redowski arrivait toujours la première, sachant son rôle qu’elle jouait avec le naturel et l’aisance d’une professionnelle
. À peine quelques indications indispensables pour la mise en scène et c’était tout.
Avec la petite baronne le contraste était frappant : La soirée était le plus souvent fort avancée quand la retardataire faisait son apparition. Pour escorte, un élégant qui n’était jamais son mari. Ce dernier, toujours arrivé dès le début de la répétition, s’engageait dans une brillante passe d’esprit dialogué avec l’ambassadeur de France, ou dans le récit de quelque anecdote intéressante, attendant la venue de sa femme.
La baronne faisait une irruption bruyante.
— Je suis bien en retard, nous venons de chez la comtesse von Knoff. Il y avait là le prince de Mülsen, et madame de B… Bonsoir, baron.
Elle adressait à son mari un salut amical de la tête.
— Excusez-moi, chère mademoiselle Marion, mais je n’ai que le temps de vous dire que je ne puis disposer de plus de dix minutes. On m’a fait promettre de revenir… Nous sommes attendues… Une harpiste de Vienne va se faire entendre. Le prince Wilhems est assez aimable pour m’accompagner… Voyons ! à ma réplique… Voulez-vous, baron ? Vous permettez, mon cher prince ?… Oh ! quelle mémoire ! Il faudra que je repasse cela… Vous verrez demain. Je saurai très bien… Ah ! je me trompe. Pas demain ! Il y grand dîner chez Ibraïl-bey… après-demain. Dix heures trois quarts ! Vite, je me sauve. Nous serions en retard pour la harpiste… Venez-vous, prince ? Je ne vous demande pas d’être des nôtres, monsieur de Fédenberg, mais vous serez tout à fait aimable de venir me rejoindre… Vous préférez rester ?… Ne dites pas non… Je comprends. Ne vous gênez pas, mon ami… Moi je pars. Bonsoir, mesdames.
Tout cela était débité avec une volubilité extrême, d’un ton d’assurance crâne.
— Julia, vous ne saurez pas votre rôle. Et vous allez encore vous fatiguer, disait M. de Fédenberg d’un ton de paternel reproche.
La petite baronne faisait alors une petite moue étonnée, et le baron concluait avec un sourire !
— Vous êtes une enfant gâtée, Julia… Allez et amusez-vous bien.
Puis, un froufrou. La petite baronne avait disparu.
Après ces sorties bizarres, on plaignait discrètement le mari dans les groupes, et l’on blâmait doucement la jeune femme de ses allures excentriques. Quelques personnes hasardaient un mot à voix basse sur ce qu’on appelait les inconséquences de madame de Fédenberg. On trouvait que ses naïvetés frisaient l’imprudence et risquaient de donner prise aux mauvaises langues. Mais personne ne pouvait s’empêcher d’admirer le tact parfait et le calme indulgent du baron, qui laissait faire avec une suprême et inaltérable assurance, tout en gardant intact le prestige et la dignité du mari.
À ce train, néanmoins, on devine que l’avant-veille du jour fixé pour la représentation, madame de Fédenberg était loin de posséder
son rôle.
Dans la matinée, Marion reçut d’elle un petit billet parfumé par lequel la petite baronne priait la comédienne de passer après déjeuner à l’hôtel de Fédenberg.
Marion trouva Julia seule, dans son boudoir, son rôle à la main, s’exerçant devant une grande psyché.
— Je vous ai demandé de venir, mademoiselle, je joue après-demain et vous savez que je ne suis guère avancée. J’ai compté que vous voudriez bien m’aider, et que, grâce à vos conseils, je serais tout de même en mesure.
Marion s’offrit avec empressement.
La baronne sonna sa femme de chambre.
— Je n’y suis pour personne, dit-elle.
La répétition commença. Dès les premières répliques
, le professeur fut fort étonné de l’ardeur extraordinaire qu’y apportait l’élève. La baronne Julia s’était mise à la tâche avec une véritable ténacité, revenant d’elle-même sur les passages mal sus, mal rendus, répétant plusieurs fois les tirades, recommençant les attitudes, corrigeant les mouvements, les gestes, ne tarissant pas en questions, en demandes d’explication, en commentaires. La comédienne était stupéfaite d’un tel sérieux, venant de cette petite baronne si semblable à une poupée capricieuse, vraie tête de linotte sans cervelle, girouette qu’un souffle tourne aux quatre points cardinaux… À la place de cela, une élève sérieuse, se plongeant avec application dans une étude qu’elle s’était imposée. C’était inconcevable !
— Je veux savoir, je saurai, répétait Julia d’un ton ferme.
Et ses sourcils bizarres se fronçaient avec un air de résolution singulière.
Cette première leçon dura plus de deux heures.
— Encore une séance comme cela, dit Marion, et à la répétition générale de demain, c’est vous qui saurez le mieux votre rôle.
— Alors, je ne serai pas trop gauche, vous croyez ? interrogea la petite baronne avec coquetterie. Vous êtes sûre que je puis donner la comédie chez moi ? Eh bien, si vous voulez, nous allons voir ensemble où l’on peut installer la scène.
Sur ces mots, elle souleva une lourde portière de peluche ancienne brodée d’applications soie et vieil or, qui donnait du boudoir dans un salon plein de meubles d’un goût raffiné et où dominaient les étoffes d’Orient, aux nuances effacées, aux tons passés. Deux grands divans étaient drapés de cachemire de l’Inde, d’une richesse délicate, offrant à l’œil la chatoyante caresse de ses arabesques inimitables. Partout des bronzes du Japon, des cloisonnés hors de prix, des statues, des marbres, des toiles de maîtres se mêlaient aux palmes vertes des plantes équatoriales, qui faisaient une luxuriante forêt vierge en miniature et complétaient le décor. Partout aussi des sièges bas, des bergères paresseuses, des coussins moelleux.
Du plafond, par une verrière de couleur, tombait un jour atténué, éclairant la pièce d’une lumière discrète.
Rien de criard, d’éclatant ou seulement de voyant, partout une harmonie parfaite, digne d’une maison de grand seigneur dilettante, un peu féminine, l’intérieur d’un temple d’indolence asiatique.
Marion, familière avec les salons et les ateliers de Paris, les plus cités par leur opulence artistique, ne put retenir une exclamation de surprise admiratrice qui amena sur les lèvres de la petite baronne un sourire de satisfaction.
— C’est le baron qui est mon architecte, mon décorateur et mon intendant, dit-elle. Lui seul choisit les meubles, dessine les tentures, déniche les bibelots et choisit la place de chaque chose. Il a le renom d’un heureux chercheur, et le mérite d’un habile collectionneur. Mon mari est encore mon costumier en chef, et ma modiste. À chaque voyage qu’il fait à Paris, il trouve le temps de passer des après-midi entières dans les ateliers de Rodrigues ou de madame Vivot, pour faire composer lui-même mes costumes et mes chapeaux.
À l’extrémité du salon, les deux femmes se trouvèrent au pied d’une sorte d’estrade à laquelle on atteignait au moyen de trois marches recouvertes de précieux tapis du Khorassan et par des pelleteries rares, renard bleu, hermine, martre, avec deux peaux d’ours blanc d’une grandeur et d’une finesse de poil peu communes.
La petite baronne battit des mains.
— Voici, dit-elle, qui fera notre affaire. On dirait que c’est fait exprès pour servir de scène.
Et d’un bond elle escalada les marches, ni plus ni moins qu’un jeune chat. Sur l’estrade, un magnifique piano d’Érard était ouvert. Elle se mit à frapper quelques accords et, se laissant tomber sur le tabouret, elle attaqua vigoureusement les premières mesures d’une sonate de Beethoven, au hasard de la mémoire. Il y avait une bonne musicienne dans les dix doigts de la baronne.
Marion écoutait. Restée en bas des marches, elle réfléchissait aux bizarreries de cette jeune femme. Tout cela était-il voulu ou naturel ? Était-ce une pose ou un instinct ?
Un personnage surgit tout à coup aux côtés de la Parisienne et la tira de sa songerie. Grâce au bruit du piano, et à l’épaisseur du tapis, Marion n’avait pas entendu approcher le nouveau venu.
— Bonjour, Wilhems, s’écria joyeusement la baronne, s’arrêtant court au milieu de sa sonate, et s’élançant au bas de l’estrade pour courir vers le visiteur à qui elle tendit les deux mains.
Marion reconnut le prince Wilhems.
— Bonjour, chère baronne, dit celui-ci en portant à ses lèvres les mains qu’on lui offrait. Vous faites défendre votre porte… mais j’ai entendu votre piano, et j’ai forcé la consigne.
— Vous avez bien fait ! Je viens de répéter mon rôle avec mademoiselle Marion. Nous avons fini… Vous savez, mon cher prince, que je vais vous étonner après-demain soir. Demandez plutôt à mon professeur. C’est-à-dire que je suis née comédienne tout simplement. C’est un crime de ne m’avoir pas encore fait débuter à la Comédie-Française.
Elle partit d’un grand éclat de rire, se laissant aller presque tout de son long sur la dernière marche de l’estrade.
— Venez vous asseoir près de moi, Wilhems, fit-elle d’un geste d’autorité féminine, tout à fait intime.
Le jeune homme obéit, et s’en fut prendre place sur ce siège improvisé, comme un chien auprès de son maître.
— Oh ! ne vous en allez pas, s’écria Julia en voyant le mouvement de la comédienne qui se disposait à partir. Vous savez que vous me faites l’amitié d’accepter mon dîner… Ne dites pas non, nous reverrons ensemble dans la soirée cette tirade dont je ne suis pas très sûre… et nous irons ensemble à la répétition chez lady Turner… C’est convenu, je compte sur vous…
Marion dut céder.
— Vous n’imaginez pas, mon cher prince, reprit Julia, s’adressant à son voisin, quelle comédienne je fais. J’ai entendu dire qu’un des grands éléments de succès pour un artiste, est dans le magnétisme du regard… moi, je possède une puissance magnétique extraordinaire… Vous n’avez jamais remarqué ? Mettez-vous bien en face de moi, là, et tâchez de lutter contre la force des effluves qui se dégagent de mes yeux.
Elle obligea le prince à approcher son visage du sien, tandis qu’elle écarquillait ses paupières, dilatant ses pupilles par un effort violent qui agrandissait outre mesure ses yeux naturellement très ouverts.
Par courtoisie, le prince fit mine de céder à la pénétration de ce regard et finit par baisser les paupières comme vaincu par une force irrésistible.
Et tous les deux achevèrent cette scène muette dans un nouvel éclat de rire, à l’unisson, cette fois.
Ce fut le signal d’une flirtation audacieuse, de privautés gênantes pour Marion qui en était le témoin forcé. La comédienne, deux ou trois fois, eut la tentation de s’éloigner sans être vue.
À demi couchée sur les marches, presque aux genoux de son compagnon, la baronne était engagée avec le prince dans une conversation en langue allemande, entrecoupée de chuchotements et d’éclats de rire. Elle semblait avoir entièrement oublié la présence de l’étrangère, et ne donnait d’attention qu’à Wilhems, s’amusait avec l’épingle de cravate du jeune homme, l’enlevant pour se donner le plaisir de la replacer, lui prenant ses bagues de la main pour les remettre à ses doigts, avec toutes sortes de mines provocantes de la dernière hardiesse.
Marion avait fini par prendre le parti de s’emparer d’un album de gravures, sur un guéridon, et paraissait plongée dans une étude approfondie des paysages.
Pourtant, à un moment, un léger bruit lui fit lever la tête, et elle vit passer comme une ombre dans le fond du salon, Ivan, l’intendant du baron, chef des serviteurs russes, sorte de muet au visage impassible, aux cheveux blond moujik, aux yeux bleus faïence. Ivan traversa lentement la pièce sans mot dire, comme aussi sans avoir été sonné. Il fit un profond salut de la tête du côté de la baronne, et disparut derrière une portière, discrètement, comme il était entré.
La petite baronne, elle, était bien loin, perdue à je ne sais quelles hauteurs vertigineuses de sentimentalité allemande, sur les cimes des théories scabreuses, argumentant avec son partner, à grand renfort de paradoxe galants et de tendres aphorismes.
La porte s’ouvrit tout à coup, et la voix d’un laquais annonça cérémonieusement :
— Monsieur le baron.
Le mari entra, sourire aux lèvres, élégant dans sa redingote d’une coupe recherchée. Il fit un salut à la comédienne et vint s’incliner devant la baronne qui ne daigna pas même changer sa pose. D’un geste nonchalant, Julia tendit sa main au baron qui l’effleura d’un baiser, après quoi, il donna un bonjour amical au prince qui s’était levé pour lui serrer la main, et se rassit aussitôt.
Le baron vint alors à la Parisienne et se mit à lui débiter quelques menus propos insignifiants, tandis que, sur les marches de l’estrade, la flirtation à peine interrompue reprenait de plus belle.
Marion n’en pouvait croire ses yeux.
Finalement, M. de Fédenberg revint vers l’estrade dont il gravit joyeusement les trois marches. Il s’assit devant le piano resté ouvert. Si la petite baronne avait joué en musicienne, le baron joua, lui, en artiste. Ses deux mains blanches et minces comme celles d’une femme, voltigeaient légèrement sur les touches d’ivoire, égrenant le répertoire des nouveautés à la mode, pêle-mêle avec des passages empruntés aux chefs-d’œuvre des maîtres, tous les rondeaux, toutes les ariettes des pièces en vogue, une valse épileptique tirée d’une opérette, et un nocturne de Chopin.
Le piano chantait sous les doigts habiles du baron qui fredonnait en aparté, détaillant avec la verve, le brio, l’art consommé d’un ténor-étoile, dont il avait la voix, pleine de modulations caressantes et cristallines.
À ses pieds, sans qu’il parût y prendre garde, la petite baronne continuait avec le prince son petit manège.
Marion ne revenait pas de ce sans-gêne d’une part, de cette indifférence évidemment affectée d’une autre part.
Le maître d’hôtel vint interrompre la scène, en annonçant que madame la baronne était servie. M. de Fédenberg arrêta sa musique, et vint offrir son bras à Marion. Julia prit celui du prince et l’on passa dans la salle à manger.
Le surlendemain, jour de la grande soirée chez lady Turner. La petite baronne avait bien recommandé à Marion de venir l’aider à faire sa toilette de théâtre.
— Va-t-il falloir me mettre du blanc et du rouge, comme les comédiens ? avait étourdiment demandé la jeune femme.
La comédienne avait répondu que ce n’était pas seulement l’usage qui le voulait, mais une nécessité du métier. Et elle s’était chargée de faire envoyer de chez le parfumeur les petits accessoires indispensables.
À huit heures, Marion était introduite par la femme de chambre dans le cabinet de toilette de la baronne.
Un petit cri accueillit l’étrangère à son entrée dans le sanctuaire. Toute nue, debout devant une grande psyché, madame la baronne était aux mains de ses femmes, elle sortait du tub, encore toute moite de la caresse de l’eau tiède ; deux femmes de chambre étaient occupées à frotter son corps avec des parfums. L’une des caméristes avait tiré d’une vaste armoire fleurant l’iris une fine chemise de linon garnie de haute valenciennes, et elle s’apprêtait à jeter sur les épaules de sa maîtresse du linge de princesse du sang ou… de courtisane.
Par un geste instinctif de pudeur naturelle, Julia avait ramené ses bras nus sur sa poitrine sans voile.
Elle reconnut Marion qui faisait mine de se retirer en s’excusant de son indiscrétion.
— Non pas ! Entrez, mademoiselle, dit la baronne avec un sourire un peu confus… Entre femmes !
Et elle se hâta de faire glisser le léger tissu qui s’arrêta un peu au-dessous du genou blanc et poli.
À travers la trame transparente de la batiste, Marion aperçut avec étonnement une perfection de formes qu’elle n’eût pas devinée sous le costume ordinaire de la petite baronne.
De taille peu élevée, mais bien prise, la poitrine d’une enfant, assurément, mais les épaules tombant gracieusement, les bras jolis. Les poignets, les chevilles étaient de race, la jambe semblait d’une statue grecque. Ses cheveux d’un blond cendré, qu’elle portait d’habitude maigrement aplatis aux tempes, étaient à ce moment lourds et massés sur la nuque et le long du dos. Marion étonnée, pensa involontairement au manteau de roi andalou dont parle Musset.
La baronne suivait d’un œil demi-inquiet, demi-satisfait le regard de la Parisienne dont elle sentait instinctivement les perquisitions curieuses sur sa personne, et elle gourmandait ses femmes, bouleversant tout dans son cabinet de toilette.
Une merveille de luxe et de bon goût, ce petit salon, grand comme un boudoir, rangé dans un ordre minutieux, et, se reflétant dans une magnifique glace, le grand service de toilette, aiguière, cuvette, les boîtes, la brosserie montée en vieil argent massif ; chaque objet orné du tortil de baron gravé en dessus des initiales : J. F.
Les accessoires, flacons d’essence, boîtes à savon, menus objets étaient de cristal taillé, du plus beau travail, avec les montures en argent. Aux murs, au plafond, autour du lustre en verre de Venise, une tenture très simple de cretonne à fond écru, à grands ramages, sous les pieds un moelleux tapis de Smyrne, çà et là, quelques sièges paresseux, deux bergères Louis XVI aux coussins de satin crème, brodé soie et or.
Sur la cheminée de marbre blanc, au-dessus de l’âtre où flambait un feu de bûches, un vrai bijou de pendule en Sèvres pâte tendre, montée sur bronze doré, servait de socle à un groupe en biscuit par Coustoux. À droite et à gauche des flambeaux Pompadour portaient chacun sept bougies roses et parfumées dont la flamme se reflétant dans l’émail de deux statuettes de Saxe, accrochait des paillettes irisées au poli des glaces, ainsi qu’aux bosses ciselées d’argent, et aux prismes des cristaux. Devant la fenêtre, garnie de vitraux de couleurs vives, une jardinière étalait l’éventail de ses verdures lustrées.
À l’extrémité de la pièce, une toilette forme duchesse
, garnie de valenciennes et de mousseline brodée, encadrait comme un berceau l’ovale de la glace dans son cercle de vieil argent. Sur la planchette s’étalait en ordre de bataille tout l’arsenal des parfums, onguents, pâtes, enfermés dans leurs étuis coquets, les glaces à main, enfin l’outillage compliqué des instruments d’acier, d’argent ou d’or, pointus, plats, tranchants ou arrondis, emmanchés d’ivoire, d’écaillé ou de nacre, qu’on trouve dans le laboratoire intime de la beauté cultivée, et qui servent à tailler, façonner, polir les ongles roses, à embellir la beauté d’une jolie patricienne.
Pour se donner une contenance, la baronne criait après sa camériste.
— Martha ! Je suis en retard ! Vite ! vite, n’est-ce pas, mademoiselle Marion ? C’est pour dix heures… Vous me ferez manquer mon entrée
! — Vous entendez, Martha ?
Elle parlait vivement, pour parler…
— Je vous fais assister à ma toilette, excusez-moi. J’aurai bientôt fait, si Martha veut se dépêcher un peu.
La grande toilette
une fois terminée, la baronne vint s’asseoir sur un siège en X, devant la table duchesse
.
— Là ! c’est fait. Je suis à vous… Nous avons dit qu’il faut faire ma figure
… Tenez, voici les flacons et les pots que j’ai reçus du fournisseur de l’Opéra.
Elle ouvrit deux ou trois boîtes de porcelaine, y jeta un coup d’œil et y hasarda le bout de son doigt.
— Alors, je vais être obligée d’étaler du blanc et du rouge, comme cela sur mes joues ? Il n’y a pas moyen d’échapper au maquillage
? N’est-ce pas ainsi que cela s’appelle ? Jamais je ne pourrai m’y décider.
Elle faisait des mines, accompagnées de gestes précieux en se regardant dans la glace.
— Pardonnez-moi, dit Marion, vous ne sauriez vous passer de ce maquillage qui enlaidit les jolies à la ville, mais qui est nécessaire à la scène… Et si vous voulez permettre…
— Eh bien, je vais tâcher de me laisser faire. Tenez, me voici prête à recevoir ma leçon.
Marion se mit à l’œuvre, professant à mesure qu’elle opérait, expliquant, donnant des raisons, les pourquoi, les parce que.
— Par le jeu des lumières, au feu de la rampe, les yeux semblent creux, sombres, sans expression ; une pointe de rouge les éclaire.
Et elle joignait l’exemple au précepte. La baronne riait, se défendait, écarquillait démesurément les yeux, faisait l’enfant.
N’est-ce pas drôle tout de même ! Elle n’aurait jamais cru cela possible. Rien n’était plus curieux en effet. Qui eût dit qu’elle se serait décidée ! Elle qui n’avait jamais pu souffrir un grain de poudre sur son visage !
Quand Marion lui expliqua l’usage de la patte de lièvre pour égaliser et fondre les couleurs, ce fut autre chose, elle déclara que ça la chatouillait
, ce qui lui donna l’occasion de quelques grimaces et poses de fillette boudeuse.
La comédienne, agacée, commençait à se demander si cette petite baronne, mal élevée et prétentieuse, ne cherchait pas à singer l’originalité, l’excentricité, s’imaginant se donner des airs de grande dame.
Cependant, sa figure étant faite, la baronne acheva sa toilette, et passa une splendide robe de bal en dentelles et satin rose pâle.
De l’armoire au linge, une femme tira un coffret d’or mat, incrusté de cabochons byzantins, chef-d’œuvre d’orfèvrerie russe ; elle choisit une superbe rivière qu’elle mit au cou de sa maîtresse, et deux très gros solitaires qu’elle suspendit à ses oreilles.
— Ce monsieur qui cause avec l’ambassadeur d’Allemagne, oui, ce grand blond, à longs favoris silésiens, qui donne le bras à cette dame, c’est le comte Nickel, et la dame n’est rien moins que sa femme légitimée, la fameuse marquise Yvapa… Tenez ! voici le comte qui la présente à ces dames. Oh ! c’est un grand jour pour la marquise. Comme elle est rayonnante ! Il y a longtemps qu’elle attend cette heure de triomphe… Une histoire bien curieuse que celle de la marquise…
— Oh ! contez-la-moi…
— Avec plaisir…
Le conteur n’était autre que le jeune fils du comte Grillon. Il s’était improvisé le cicerone de Marion et lui détaillait
les arrivants un quart d’heure avant la représentation chez lady Turner.
— Pendant qu’ils font le tour des groupes, j’ai le temps. Vous connaissez le merveilleux hôtel de la marquise aux Champs-Élysées, une façade à incrustations de marbre précieux, avec deux portes en bronze ciselé ouvrant sur l’avenue. N’est pas introduit qui veut chez la marquise. Paul Baudry s’est vu refuser l’entrée, un jour qu’il sollicitait pour un confrère, son maître, la faveur d’admirer au salon celle de ces toiles qu’il regarde comme son chef-d’œuvre
. — J’ai bâti ma maison pour moi et mes amis, non pas pour les curieux, fit répondre l’altière marquise. D’où vient-elle ? On la dit Caucasienne, Circassienne, je ne sais.
— Elle en a le type, dit Marion.
— À Paris, on l’a d’abord connue musicienne… à rendre des points à Thalberg. Un soir, au bal des Tuileries, elle parut au bras d’un pianiste célèbre… Elle allait franchir le seuil du salon réservé, dans tout l’éclat de sa beauté, de sa toilette étincelante, de bijoux, quand un chambellan vint parler bas à l’oreille de son cavalier. Elle avait entendu, elle pâlit, se mordit les lèvres et revenant sur ses pas, la tête haute, les traits crispés par la colère et l’humiliation, elle regagna le vestibule et disparut.
La chronique parisienne racontait, le lendemain, qu’elle avait été chassée du Château à cause de sa situation irrégulière
, et qu’à la suite d’une explication véhémente, la pseudo-madame H… avait abandonné le toit qu’elle faisait passer pour conjugal.
Où fuir ? Elle partit demander à Londres une hospitalité écossaise et passa le détroit avec une petite malle contenant trois costumes de rechange, et vingt-cinq louis dans sa bourse.
De tous les gentlemen qui l’ont applaudi pour son talent et fêtée pour sa beauté, quelqu’un voudra peut-être lui tendre la main. Hélas ! son miroir lui montre les ravages de la fièvre, les fatigues de la traversée. Qu’importe ! Elle va jouer une partie suprême. Elle fait une toilette minutieuse et se rend au théâtre. Si d’ici la fin de la soirée, elle n’a pas trouvé un ami, elle est décidée. Un flacon d’arsenic la délivrera des anxiétés de la lutte… La voilà dans sa loge. Un acte, deux actes se passent. Le rideau tombe pour la dernière fois ; la porte est restée close. Désespérée, elle gagne lentement la voiture de louage. La portière se referme déjà sur elle, quand un bonhomme, laid, vulgaire, gros bonnet de la Cité, un dédaigné d’autrefois, s’avance et vient la saluer.
Le richard va lui faire visite le lendemain.
— Combien de temps resterez-vous à Londres ? lui demande-t-il en prenant congé.
— Oh ! le temps d’emprunter 100.000 francs sur mes bijoux.
Elle faisait le geste d’ouvrir un petit sac de voyage.
— Cent-mille francs, reprit le marchand… Voulez-vous permettre à un ami respectueux de vous rendre ce petit service ?
Et Falstaff détacha un chèque de son carnet.
S’il avait eu l’indiscrétion d’ouvrir le sac aux bijoux, l’Anglais eût trouvé… des flacons de toilette.
On achète du luxe à Paris avec 100.000 francs bien employés. Un marquis portugais, ruiné au jeu, crut à une dot et l’épousa, puis, bientôt détrompé, fit casser le mariage à Rome, et finalement, après une culotte suprême, se brûla la cervelle.
La veuve, marquise de courtoisie, parcourt l’Europe et rencontre le comte Nickel, prince des mines. Elle l’entoure de ses filets, devient son amie, sa confidente, son conseiller, se fait l’intendant de sa fortune, révise les comptes et si bien, qu’en peu de temps les revenus énormes des mines sont doublés, non sans une belle fortune pour la marquise, une fortune princière.
Le mariage a payé ces beaux calculs, la marquise posthume est comtesse Nickel. Dans le fond de la Silésie, l’architecte des Tuileries a refait pour elle le palais de Philibert Delorme. À Paris, elle a une cour des beaux esprits de l’art, de la littérature, cette femme est reine. Pourtant jusqu’ici elle n’avait pu franchir le seuil d’un vrai salon… Enfin, sa ténacité a vaincu toutes les résistances. Par ses conseils, le comte a rendu de précieux services aux finances du Grand-Duc, et la clef d’or a ouvert à deux battants, pour la marquise-comtesse, les portes si obstinément fermées de cette cour puritaine… Vous assistez ce soir à l’entrée de la comtesse dans le monde…
Après quelques moments de silence le petit comte attira les regards de Marion sur un autre personnage.
— Oh ! nous avons ici des types intéressants et il se joue des comédies amusantes. Suivez mon regard… Ce grand vieillard, là, près de la porte… aimable, empressé auprès de tout le monde. Observez ses yeux. Ils cherchent, ils sont anxieux. Les compliments qu’il distribue à droite et à gauche cachent une question qu’il brûle d’envie de crier à tue-tête. Ce qu’il veut ? Tout le monde est à même de le dire. C’est le secret de polichinelle… Il espère qu’on lui donnera des nouvelles de sa femme. Ce vieillard est le mari de la belle princesse de Crosnach, mari amoureux de sa femme… Il la cherche vainement. Elle n’est pas encore arrivée, vous la verrez apparaître en même temps que le prince de Trémark… Comme on se hâte de couper court aux propos du mari pour lui éviter d’aborder le sujet brûlant !… Dame ! l’amant est un personnage, et le manteau de la courtoisie diplomatique recouvre de ses plis complaisants les amours du prince… Bon ! Voilà un troisième, un nouveau venu qui va tout gâter… Vous le connaissez… C’est le frère de la comtesse… Lui aussi est amoureux de la princesse… amoureux dont on ménage les enthousiasmes naïfs pour mieux masquer les assiduités moins platoniques du prince… Lui aussi, il cherche… mais sans prendre la peine de dissimuler… Regardez-le causer au mari… J’espère au moins qu’il ne va pas lui demander où est sa femme… Ce n’est pas bien sûr… Il a toutes les audaces de la passion… Un jour, l’an dernier, il s’est accroché en courant derrière la voiture de la bien-aimée, comme font les gamins derrière les fiacres, et dans cet équipage il a traversé toutes les rues de la Résidence, à trois heures de l’après-midi. Il ne s’est décidé à abandonner son perchoir qu’une fois arrivé à deux lieues de la ville, devant la grille d’une villa où la princesse allait rencontrer M. de Trémark !… Et, tenez ! la voilà cette princesse tant aimée ! Comme ses grands yeux sont animés !… Dix louis ! que le prince sera ici avant dix minutes… Vous savez, mademoiselle, je suis la Gazette… pour les potins… je me recommande à vous… Donnez-moi votre pratique…
Il fredonna entre ses dents :
Je serai votre guide
Dans la ville splendide
et reprit le défilé de ses portraits jusqu’à la fin de l’entracte qui suivit la représentation du Post-Scriptum, composant la première partie du spectacle.
Le bruit des trois coups annonçant la seconde pièce vint interrompre ces médisances galantes. Et, à dix heures sonnant, la petite baronne faisait sur la petite scène, une entrée des plus réussies.
La représentation de Passé Minuit commença.
Elle était vraiment passable ainsi la comédienne improvisée, sous l’éclat de la rampe et dans le nimbe de dentelles de sa brillante toilette de bal. À plusieurs reprises ses tirades amusantes amenèrent un bravo discret qui n’était pas seulement adressé à la femme du baron si bien en cour.
Mais le grand succès fut pour le baron de Fédenberg, héros comique de cette bouffonnerie théâtrale. Le maquillage n’avait pour lui aucun secret, et il s’était fait vraiment la tête la plus cocasse.
Plein d’aisance, le geste sobre, son jeu eût satisfait les plus difficiles. Marion admirait sincèrement l’esprit de ce grand seigneur qui brûlait les planches avec une verve, un entrain, et la même simplicité qu’il eût mise à prendre une tasse de thé.
Sa voix prenait des inflexions typiques, il observait les nuances, soulignait les effets, lançait le mot avec une finesse ; un à propos dont plus d’un artiste expérimenté se fût fait honneur.
Sous les éventails les femmes dans l’auditoire se chuchotaient à l’oreille, lançaient au charmant baron des regards d’une admiration expressive, à la baronne des regards d’envie.
Dans les groupes, Marion entendit qu’on parlait des excentricités de la petite baronne, de ses caprices d’enfant. On s’accordait généralement à déclarer son mari un gentilhomme accompli, un diplomate appelé aux plus brillantes positions. L’indulgence qu’il montrait envers sa femme était celle d’un esprit supérieur, son assurance celle d’un homme fort, à l’abri des faiblesses et des mésaventures vulgaires.
Au tomber du rideau, deux valets à la livrée de l’ambassade s’avancèrent et déposèrent sur la scène une corbeille de fleurs rares, ni plus ni moins que si l’on eût été à l’Opéra de la Résidence.
Les bravos et les rires éclatèrent.
Le baron s’approcha de la rampe, salua la noble assemblée, saisit la corbeille, et, le plus gracieusement du monde, en fit hommage à la baronne, comme un ténor bien appris.
Les applaudissements redoublèrent et le rideau retomba.
— Voilà une femme vraiment heureuse que cette baronne, dit tout haut la comtesse Nützberg, à deux pas de Marion.
— Certes oui, répondit la générale van Kugel, mais c’est d’avoir pour mari le baron de Fédenberg, l’homme du monde qui est le plus follement épris de sa femme… Ils sont charmants tous deux.
Chapitre III
— On sonne, Denise. Je n’y suis pas. Je veux déjeuner tranquille.
Denise reparut presque aussitôt très affairée.
— Madame, c’est…
— Qui donc ?
— Madame la baronne de Fédenberg.
— La baronne de Fédenberg ? répéta Marion stupéfaite.
Elle se leva de table et courut au petit salon de l’appartement garni qu’elle occupait à l’hôtel.
— Chez moi ! madame la baronne ? Vous me voyez confuse.
— Je passais, interrompit vivement Julia, j’ai fait arrêter, je suis montée à tout hasard, vous dire un petit bonjour, et vous rappeler que j’attends votre visite… J’ai hâte d’avoir, moi aussi, ma soirée d’Augier ou de Feuillet… Le baron y tient beaucoup… Ah ! j’y pense, j’ai fait une gageure. Ce poison extraordinaire, ce curare dont vous parliez l’autre jour. L’avez-vous ? La générale van Kugel soutient que c’est une plaisanterie, qu’il n’existe rien de semblable, si ce n’est dans les romans de Cooper, et que vous avez inventé le flacon et le savant pour vous amuser de notre peur… J’ai soutenu que vous aviez parlé sérieusement.
— On ne peut plus sérieusement, madame.
— Je m’en doutais…
— Et pour vous en convaincre, ajouta Marion, je ne demande qu’un moment.
Elle sonna, Denise parut.
— Apportez-moi mon coffret à bijoux, dit-elle.
La camériste revint avec le coffret. Marion l’ouvrit et y prit un petit flacon, gros comme une breloque, fait d’une améthyste taillée et bizarrement gravée de figures hiéroglyphiques.
— Cela vient des Indiens Arropahos, dit la comédienne. Vous voyez, le couvercle est un rubis cabochon, et dans le coin, cette imperceptible pointe d’or vierge, comme une minuscule tête d’épingle, c’est le bouton d’un ressort. À l’intérieur sont quelques grains d’une poudre brune qui n’est autre que du curare indien. La dose suffirait, m’a dit l’ami duquel je tiens ce bijou, pour envoyer, dans les chasses du Grand Esprit
, tout le conseil suprême de la tribu des Arropahos.
— Est-ce possible ? fit la baronne d’un ton d’incrédulité.
— Voilà du moins ce que m’a conté mon savant… Je n’ai pas tenté l’expérience, ajouta Marion en riant… mais le jour où j’aurais quelque immense chagrin… ou quand je voudrai jouer le Sphinx à la ville, je pousserai le petit ressort, et crac ! Bonsoir, Marion !
— Et si votre ami s’est moqué de vous. Les savants sont si fantaisistes à présent !
— Oh ! le mien est sûr, affirma la comédienne, et tout à fait incapable…
— Vous permettez, mademoiselle, dit Julia.
D’un mouvement rapide, elle enleva le flacon des mains de Marion.
— J’emporte votre curare. Oh ! pour quelques heures seulement. Je veux faire voir ce bijou à la générale. Rassurez-vous ; on ne touchera pas au couvercle. J’ai trop peur des poisons. Votre savant n’aurait qu’à avoir dit vrai par hasard !
Prestement elle avait gagné l’antichambre, suivie de près par Marion.
— Prenez bien garde, madame, insista la comédienne. Une imprudence pourrait causer quelque malheur… Tenez ! j’ai eu tort de parler de cela, et, si j’osais, je vous supplierais de me rendre ce flacon.
— Vous plaisantez ! mademoiselle, fit Julia, partant d’un éclat de rire. N’ayez aucune crainte ! Je vous rend rai votre joli flacon, votre poison de Peau-Rouge… mais je veux faire voir l’un et l’autre à la générale.
Elle avait ouvert la porte, sur ces derniers mots, et était déjà dans l’escalier où elle disparut vivement, sans écouter les recommandations de prudence balbutiées par Marion.
— La singulière créature ! se dit la Parisienne… Elle me fait peur avec sa curiosité que rien n’arrête.
Puis, très naturellement, elle conclut par cette réflexion que la petite baronne n’était pas si folle, d’aller jouer avec le danger. Après avoir montré le flacon à ses amies, elle le renverrait aussitôt.
Deux jours après, Marion faisait son tour de promenade sous les Tilleuls de la Résidence, le petit comte Grillon, passant au galop de son cheval, croisa la voiture de la Parisienne. Le cavalier fit demi-tour et s’approcha. Marion arrêta sa voiture et le jeune homme salua l’artiste.
— Bonjour, mon cher comte Potin, donnez-moi des nouvelles et contez-moi les cancans.
— De cancan, je n’en sais qu’un, mais il est gros, et triste.
— Quoi donc, vous me faites peur ?
— La petite baronne…
— Eh bien ?
— Elle se meurt.
— Elle se meurt ? Que voulez-vous dire ?
— Empoisonnée…
— Ah ! mon Dieu !
— Elle a avalé avant-hier soir je ne sais quelle drogue… volontairement ou par mégarde ?… C’est là qu’est le mystère… Pendant vingt-quatre heures, elle est demeurée insensible, en catalepsie, comme morte. Il n’y a pas deux heures qu’un peu de chaleur est revenu à la peau ; mais elle n’avait pas repris entièrement connaissance, et les médecins ne gardaient que peu d’espoir…
— Oh ! mon Dieu ! que faire ? C’est ma faute ! J’aurais dû me douter… refuser.
— Votre faute ? Que signifie ?
Marion, très émue, raconta à son tour en peu de mots la visite qu’elle avait reçue l’avant-veille, et l’histoire de son flacon de curare.
— Très curieux, dit le comte, plein d’intérêt ! Très original ! Je la trouve pourrie de chic, moi, cette petite baronne. Du curare ! Comme le dernier des Mohicans ! À la bonne heure !… Je vais raconter cela, j’aurai un succès épatant.
— Au contraire ! Gardez-moi le secret, je vous prie. N’ébruitez rien. Mais il faut avertir les médecins. Il n’y a pas un instant à perdre…
— Je m’en charge… j’y cours à l’instant. Comptez sur moi.
Il rassembla son cheval, et, tirant son chapeau, il enleva légèrement sa bête au galop, en répétant : Du curare ! c’est plein de galbe. Très drôle le curare ! Je la trouve très chic, la petite baronne !
Marion cria à son cocher de la ramener chez elle, d’où elle envoya en hâte, à l’hôtel de Fédenberg.
Les nouvelles ne furent pas très rassurantes. Sous l’action d’excitants énergiques par lesquels les médecins avaient combattu l’influence soporifique du poison, la malade s’était réveillée un moment de sa profonde léthargie. Mais ce mieux avait été de courte durée. La malade n’avait pas tardé à retomber dans une somnolence pernicieuse. Pourtant les médecins gardaient bon espoir.
Deux jours entiers les bulletins se ressemblèrent. Marion envoyait deux fois par jour à l’hôtel de Fédenberg. L’état d’engourdissement alternait avec de fugitifs accès de délire. Le troisième jour enfin, dans l’après-midi, la baronne se réveilla et reprit connaissance ; les médecins déclarèrent que la malade était sauvée. On comprend dans quelle inquiétude Marion avait passé tout ce temps.
Enfin une semaine entière s’était écoulée, quand madame de Fédenberg put faire une promenade en voiture et montrer, sous les Linden, son visage, pâle comme la cire.
On commenta dans les salons de la Résidence l’accident arrivé à la baronne de Fédenberg, puis on parla de je ne sais quelle mésaventure arrivée à un vieux général avec une danseuse du théâtre Grand-ducal, et la maladie mystérieuse de Julia fut tout à fait oubliée.
Un matin arriva chez Marion un valet de pied de l’hôtel Fédenberg, porteur d’une lettre priant la comédienne de venir voir la baronne. Marion accourut.
Julia n’avait gardé de la crise qu’une légère pâleur.
— Pourquoi ne venez-vous plus me voir ? s’écria-telle du plus loin qu’elle aperçut la visiteuse.
Et sans faire la moindre allusion à sa maladie :
— C’est très mal à vous de me négliger. Il faut songer à notre représentation. Le baron m’en parlait ce matin. Il a hâte de vous applaudir à nouveau, et chez lui… Tenez ! pour regagner le temps perdu, nous allons nous y mettre tout de suite. Et vous ne partirez pas que nous n’ayons arrêté ensemble notre programme.
Madame de Fédenberg parlait avec assurance. Elle avait repris le petit ton plein de pétulante insouciance que Marion lui connaissait.
C’était bien un accident
décidément, que l’empoisonnement de la baronne. Quelque imprudence, sans doute ! Cette femme insouciante, heureuse, aurait conçu dans sa tête de linotte la pensée grave d’une tragédie ! Quelle idée ! Marion se garda bien d’évoquer tout haut ce souvenir malencontreux.
— À quoi pensez-vous ? demanda Julia.
— Je suis à me dire, madame, que vous êtes bien la plus heureuse femme que je sache au monde : Rang, fortune, jeunesse…
— Continuez.
— Des bijoux, des dentelles, des voitures, toutes vos fantaisies satisfaites, les hommages des plus grands seigneurs, la tendresse d’un mari charmant…
Elle acheva tout bas la nomenclature : Et pas le plus petit grain sérieux dans la tête, ni dans le cœur.
— Aussi suis-je réellement la femme la plus heureuse de la Résidence. C’est un commencement, vous voyez… Et maintenant, au travail.
Elle alla à une table où étaient entassées en pile, des brochures, des piécettes. Les deux femmes se mirent à feuilleter ensemble. Marion lisait çà et là une tirade, un dialogue.
La baronne étendue sur sa chaise longue écoutait.
La comédienne avait pris le Bois de Glatigny. Elle arriva à ces vers :
… Eh quoi !… tu n’aimerais donc pas
À voir s’incliner l’herbe et les fleurs, sous les pas
De quelque bien-aimée aux doux yeux ; dont les voiles,
Glissant sous la feuillée, aux lueurs des étoiles,
Feraient battre ton cœur délicieusement.
Tu le hais donc enfin l’adorable tourment
De vivre pour une autre, et de sentir son âme
Monter, en un baiser, aux lèvres d’une femme ?
Entraînée par la musique de la poésie, l’artiste avait laissé prendre à sa voix des intonations émues, profondes. Tout à coup la lectrice s’aperçut que son auditoire était dans une animation extraordinaire. Le visage de la petite baronne était baigné de larmes, et ses yeux s’ouvraient démesurément, comme pour absorber d’un seul coup toute la mélancolie du poète.
Très fière de son succès de lecture, Marion ne put toutefois s’empêcher de trouver la baronne singulièrement nerveuse et impressionnable.
Le jour de la représentation arriva. La haute situation du baron de Fédenberg, le récent et mystérieux accident de sa femme, à propos duquel certaines vagues rumeurs avaient circulé, tout contribuait à attirer une affluence extraordinaire et choisie à l’hôtel de Fédenberg. Le prince héritier, la princesse, arrivés de bonne heure, étaient au premier rang des spectateurs, et entourés par tout le corps diplomatique.
Marion, venue pour jouer le Pour et le Contre, avait été introduite dans la chambre de la baronne où elle attendait le moment de paraître en scène.
Elle admirait à loisir le luxe féminin des tentures, et le fin tissu des rideaux du lit garni de hautes dentelles, quand la porte s’ouvrit, et, dans un froufrou rapide de soie et de dentelles, la petite baronne fit une invasion à travers la chambre.
— Je viens bavarder avec vous, dit-elle, et fumer un moment à l’aise… Mon mari m’a fait promettre de ne pas fumer en dehors de l’intimité… la tentation était trop forte… Je ne résiste pas… J’accours près de vous.
Elle prit dans une petite boîte en argent ciselé une cigarette, l’alluma à la flamme d’une bougie et aspira deux ou trois grosses bouffées, coup sur coup, avec une satisfaction visible.
Presque aussitôt on vint avertir Marion pour son entrée
.
— Vite ! je me sauve ! cria la baronne.
Elle jeta sa cigarette et disparut du côté de la salle de spectacle…
À l’entracte, l’artiste vint prendre place à son tour parmi les spectateurs, pour applaudir ses élèves. Puis, la représentation terminée, les invités se répandirent dans les salons, en attendant le souper.
Dans un coin du salon la petite baronne avait entraîné Marion avec le comte de Pferd, et, là, elle semblait oublier la présence des autres invités, absorbée qu’elle était par les démonstrations d’une flirtation en règle.
Elle chuchotait confidentiellement à l’oreille du comte, penchée sur lui avec une affectation de coquetterie gênante, et dans sa pose favorite, renversée à demi, couchée sur un sofa, elle s’abandonnait sans retenue à de provocantes agaceries, fort irrévérencieuses pour les témoins de ces inconvenantes familiarités. L’indulgente complaisance de la diplomatie était prise en défaut. On se regardait, on trouvait de telles privautés décidément par trop cavalières.
On annonça le souper. Il fut étrangement cérémonieux et glacial. Splendidement servi d’ailleurs, merveilleusement ordonné, et princièrement composé. À table, même maintien choquant de la baronne qui semblait vouloir jeter un défi aux bienséances. Elle s’adressait bruyamment au comte assis à côté d’elle, affectant de ne parler qu’à lui, redoublant ainsi l’inconvenance de ses démonstrations.
Le baron de Fédenberg n’entendait rien, ne voyait rien. Il se multipliait, ne tarissait pas en courtoisies empressées, en amabilités pour ses convives. Mais toute sa gaieté faisait long feu. Aucun de ces diplomates, d’ordinaire si maîtres d’eux, n’était à l’aise. On paraissait attendre quelque orage invisible, mais, imminent, que tout le monde sentait vaguement planer au-dessus de cette maison en fête.
Deux heures après le souper, les salons commencèrent à se dépeupler. Le flot des habits noirs et des épaules nues se ralentit, la foule s’éclaircit rapidement. Bientôt il ne resta plus que de rares invités et, Marion s’approchant de la baronne, commença une formule de congé.
— Vous ne partirez pas ainsi, interrompit la baronne Julia. Les rues ne sont pas très sûres. Il y a eu plusieurs agressions nocturnes ces temps derniers. Je ne veux pas vous confier à un coupé de louage. Je vais faire atteler, et l’on vous ramènera à votre porte.
Elle avisa un domestique et lui donna des ordres. Cependant les derniers retardataires, les intimes partaient. Les vastes salons étaient vides. Le baron de Fédenberg vint donner le bonsoir à sa femme qu’il baisa au front. Après quoi, il se retira.
Marion demeura seule avec Julia, au pied de la petite estrade formant scène. M. de Fédenberg avait à peine disparu derrière l’une des grandes portières, quelle ne fut pas la stupéfaction de la comédienne, en voyant la baronne se précipiter de sa hauteur sur les coussins et les pelleteries garnissant les marches de l’estrade ! De ses petites mains crispées, la jeune femme fouillait avec rage la fine toison des fourrures ; ses ongles grinçaient sur le satin des coussins et lacéraient la haute laine des tapis, tandis que de sa gorge haletante sortaient des exclamations confuses.
— Madame ! qu’avez-vous ? s’écria Marion effrayée… Je vais sonner.
— N’appelez pas, mademoiselle, je vous en prie, dit Julia, se relevant à demi. Je n’ai besoin de personne.
Elle montrait son visage inondé de larmes ; sur ses traits se peignait l’angoisse d’un violent désespoir.
— Oh ! si pourtant… je me trompe… reprit-elle aussitôt avec de nouveaux sanglots, en cachant sa tête dans ses mains… J’ai bien besoin d’une amie !…
Il se fit un grand silence entre les deux femmes.
— Écoutez-moi, mademoiselle. Vous devez avoir de la petite baronne une bien vilaine opinion !… Ne dites pas non !… J’ai lu souvent dans vos regards étonnés. Quel spectacle je vous ai donné ce soir !… N’est-ce pas qu’elle est bien complète l’abjection de ce baron qui est mon mari !… Avec quelle joie je lui ai jeté à la face la boue qu’il a dans l’âme !… Oh ! il a fait bonne contenance… Vous l’avez vu fermant les yeux, cherchant à pallier mes audaces… Il s’est surpassé en esprit, en bonne grâce, faisant à ma place les honneurs de sa maison, avec un calme exquis et une aisance admirable. Oh ! c’est un diplomate habile et un homme charmant que le baron ! Et complaisant ! Pensez donc, le comte lui a prêté près de cent-mille marks, cela vaut bien quelque tolérance !… Voilà l’homme auquel m’a livré ma mère !…
La baronne Julia sanglotait.
Elle se dressa tout à coup comme mue par un ressort.
— Tenez, regardez-la, voilà ma mère.
Elle vint se camper frémissante en face d’un portrait en pied de femme, qu’entourait un beau cadre de bois sculpté.
— Voyez, dit-elle, en montrant la toile du geste. Admirez cet ovale délicat et pur, les prunelles de ces yeux de velours sombre, ces traits fins, ce teint bistré que donne le sang brûlé par les passions, cette chevelure aux ondulations opulentes, cette taille élégante et voluptueuse. Elle est adorable, la comtesse de Warineff ! On lui donnerait vingt ans à peine… Elle en a trente-trois… Une grande fille comme moi était pour elle une indiscrétion vivante. — Regardez cette bouche mutine et agaçante. Quelle promesse de voluptés !… Je vous étonne, n’est-ce pas ! Vous me preniez, comme tant d’autres, pour une petite pensionnaire un peu excentrique, voilà tout… Le masque me pèse, vous allez connaître la petite baronne… Je veux me confier à vous, mettre à nu mes plaies secrètes… À la fin les larmes et le dégoût me montent à la gorge. Il y a assez longtemps que je me tais, que je dévore mes hontes. J’ai besoin de respirer !… Je veux vous dire mon désespoir, à vous, mademoiselle Marion, qui n’êtes pas de ce monde odieux qui m’entoure, à vous dont j’ai vu le cœur bon et sensible… Oh ! vous me plaindrez, allez !
Sous le coup d’une exaltation intense, la baronne avait le visage en feu, la parole amère, incisive, vibrante. Elle se laissa tomber, comme épuisée, sur les marches, et fit asseoir Marion à côté d’elle.
— Écoutez bien mon histoire, comme disent les héroïnes de vos drames… Vous ne trouverez pas de drame réel plus horrible que ma vie… Suis-je la fille de mon père ?… Pour ma mère elle est née sous les tentes d’une de ces tribus errantes de zingaros ou tziganes, qui promènent leur existence nomade et leurs costumes bizarres entre l’Europe et l’Asie. Comment le comte Warineff, grand seigneur de la cour du Tsar, célibataire endurci, et viveur à outrance, en vint-il, dans sa soixante-dixième année, à s’éprendre des grands yeux d’une infime bohémienne de quatorze ans ?
Le comte épousa ma mère. Un an plus tard, je venais au monde. L’an d’après j’eus un frère. Enfin les ardeurs juvéniles du sang tzigane eurent bientôt raison des dernières virilités du vieillard. Le comte fut trouvé mort un matin dans la couche conjugale.
Huit mois plus tard, ma mère me donnait une sœur dont on attribue la paternité à un homme d’État fameux.
La fille de Bohême, devenue comtesse Warineff, hérita d’une fortune évaluée à près de trente millions de francs. — Dès lors elle partagea sa vie entre les deux palais qu’avait habités tour à tour le comte Watineff, à Pétersbourg et à Moscou.
À quelques centaines de verstes de cette dernière ville, dans un vaste domaine, mon frère, ma sœur et moi, nous fûmes relégués sous la garde de précepteurs et d’institutrices.
Abandonnés aux soins de ces indifférents salariés, nous grandîmes en liberté, en plein air, partageant nos heures entre les leçons et les promenades à travers l’immense parc dont était entourée la propriété.
L’hiver en traîneau, l’été dans une légère kibitka, combien d’heures j’ai passées en tête-à-tête avec mes deux petits poneys lapons, sillonnant en tous sens les allées du parc ; ou encore en bateau, descendant et remontant le petit ruisseau qui court sous les sapins toujours verts !…
Telle fut ma vie, et la plus heureuse, jusqu’à l’âge de dix ans, vie à peu près sauvage, à peine entrecoupée par les rares visites de ma mère qui s’abattait chez nous dans la belle saison avec sa bande d’amis… C’était alors, pour quelques jours, un fracas de chevaux, d’équipages. Les chambres ordinairement désertes du vaste château se peuplaient d’habitants joyeux. Dans les salons, et la salle à manger, pleins de lumière, les festins et les danses ne cessaient qu’au petit jour.
Puis, un matin, équipages et visiteurs, tout ce monde disparaissait comme dans les contes sous la baguette de la mauvaise fée. Le silence, la solitude se faisaient de nouveau autour de nous. La comtesse était repartie pour la capitale avec ses invités.
Une ou deux fois l’an, institutrice et précepteur nous amenaient à Moscou, pour une semaine, le temps de faire les emplettes nécessaires à nos petits trousseaux d’enfants.
Nous retrouvions alors dans le palais maternel quelques-uns des visages entrevus à la campagne ; nous recevions des bonbons, des compliments. On nous faisait faire avec les domestiques de longues stations dans les magasins, où les merveilles du luxe et de l’étalage me plongeaient dans des rêveries sans fin…
Après quoi, il fallait retourner dans notre exil, pour de longues semaines… Un jour, j’avais alors douze ans et demi peut-être… je furetais en jouant à travers les chambres inhabitées de l’étage supérieur du château. Je découvris dans un coin de grenier abandonné, une étagère vitrée contenant, sur ses rayons poudreux, de nombreuses rangées de livres finement reliés. J’en pris un et l’ouvris au hasard. C’était un ouvrage français, contenant des gravures, pleines d’hommes et de femmes nus. Je me suis mise à feuilleter, puis à lire, car je savais le français. J’avais d’ailleurs l’esprit ouvert et la curiosité éveillée. Le sujet du livre m’étonna puis m’amusa. Je passai près de deux heures dans cette lecture. Je revins faire visite au grenier abandonné. L’un après l’autre, je dévorai les cent-cinquante volumes choisis avec un soin de connaisseur : les Aventures du Chevalier de Faublas, les œuvres de Piron, de Crébillon, les Contes de la Fontaine, les romans du marquis de Sade, le Portier des Chartreux, le Diable à quatre, toute une bibliothèque de romans et de contes, libertins et obscènes, et de mémoires secrets du siècle dernier.
J’avais mis la main sur la bibliothèque du comte de Warineff qui, en libertin fantaisiste, avait formé une collection unique des plus curieux chefs-d’œuvre du genre.
Ce fut là ma part directe dans l’héritage paternel.
À cette source presque inépuisable, pendant plusieurs mois, ma jeune imagination demanda les sujets de ses premières rêveries. Dans ces peintures énervantes je trouvai le prétexte à mes insomnies de grande fillette. Avec une ardeur effrénée et une aptitude singulière, explicable chez la petite fille des tziganes, ma jeune tête s’initia promptement aux mystères, mes sens déjà pleinement formés, s’éveillèrent complètement à la connaissance précoce des sensations les plus dangereuses, ma mémoire se meubla de tous les épisodes extraordinaires dont était émaillée la vie imaginaire des héros de ces lectures exotiques. Ce fut à cette école sans pareille que je pris mes premières notions sur le monde. Oh ! la bibliothèque paternelle était complète, et mon père un collectionneur consciencieux ! Je ne perdis pas mon temps, allez ! Au bout de quelques mois mon esprit était familier avec toutes les formes les plus bizarres et les plus raffinées du plaisir et du vice… mes nuits étaient peuplées de tous les fantômes de la tentation… Je tombai malade… ma mère me fit transporter à Pétersbourg où les médecins conseillèrent les climats tempérés. On m’envoya au couvent à Paris. Qu’allais-je y faire ? Mon éducation n’était-elle pas complète ? N’étais-je pas, à quatorze ans, plus savante à la fois que tous les anciens habitants de Gomorrhe, Sodome et Abigaïl, que les bacchantes de Paphos et d’Idalie, que les compagnes de Sapho, dans l’île de Lesbos, que les prêtresses des saturnales et les dévotes de Vénus, dans la Rome païenne, plus savante que les courtisanes vénitiennes, les mignons du Régent, les roués du Directoire et les viveurs du Café Anglais ?…
À la fin de l’année scolaire, aux vacances, j’étais à Saint-Pétersbourg, dans le palais de ma mère. Un soir, sans y penser, je pousse étourdiment la porte du boudoir de la comtesse. Deux cris d’effroi, deux cris de femme partent à la fois au milieu du silence et de la demi-obscurité. Je reconnais la voix de ma mère et celle de la P…, une chanteuse de Paris engagée au Théâtre impérial, et qui donnait des leçons à la comtesse. Ma subite arrivée avait surpris la maîtresse et l’élève au passage le plus ardent d’un duo passionné… Involontairement, mon souvenir se reporta vers je ne sais quelle gravure de mes livres… dans la bibliothèque paternelle. Je partis d’un éclat de rire qui dut prouver à ma mère que sa fille n’était pas une niaise…
Quinze jours plus tard, on me présentait cérémonieusement le baron de Fédenberg, auquel je ne tardais pas à être fiancée, et mariée deux mois ensuite, au milieu d’une affluence d’invités appartenant à l’élite de l’aristocratie diplomatique de toute l’Europe… Je n’avais pas encore seize ans !
Mon mari ? Vous le connaissez. Joli cavalier, distingué, spirituel, toutes les séductions élégantes que prêtent la jeunesse, la naissance, le luxe exquis et raffiné, et surtout cette allure brillante qui est particulière aux viveurs de race…
Quand il m’apparut, charmant, je n’avais jamais parlé à un homme, si ce n’est dans le mirage décevant de mes insomnies solitaires. En le voyant, il me sembla que tous les fringants héros, dont mes lectures contaient les prouesses, étaient sortis des froides images, où la fantaisie du dessin avait fixé les visions amoureuses de l’auteur, et que, de tous ces êtres fabuleux, enfantés par l’hallucination et le rêve, s’était formé une sorte de demi-dieu, revêtu de toutes les perfections sublimes…
Alexis vint à moi, me fit entendre la musique de ses paroles, à la fois douces et entraînantes. Quel n’est pas le suprême pouvoir de la jeunesse ! Les chimères qui hantaient depuis si longtemps le repos de mes nuits prirent la fuite. Il me vint, comme par enchantement, des sentiments chastes d’une délicatesse inconnue, des retenues pudiques, des rougeurs naïves, de délicieux émois. C’était bien la fleur de l’amour attendu qui germait au fond de mon cœur réchauffé et rajeuni…
Ces deux mois qui précédèrent mon mariage, comme ils furent d’une ivresse idéale ! Je me prenais d’une tendresse sans bornes pour ma mère dont la prévoyante sollicitude m’avait ménagé le bonheur de ces extases permises, vers lesquelles des jours, des heures seulement m’acheminaient rapidement, et que j’appelais avec l’ardeur de mes aspirations purifiées… Au moment de devenir femme, je me sentais redevenue enfant…
Pardonnez-moi, mademoiselle Marion, de m’arrêter à ces sensations exquises de l’âme. Leur souvenir, après dix-huit mois, me fait encore frissonner et précipite plus vivement le sang dans mes veines… Hélas ! ces huit semaines, c’est le seul temps de ma vie qui vaille un regret !… Et après !… Quelle déception ! Quelle chute !…
J’entrai chaste et troublée, le sein gonflé par l’émotion mystique des vierges, dans la chambre de l’épousée… Des bras de l’homme auquel on m’avait livrée, je sortis souillée, avilie, prostituée… vierge !… Ce bel Adonis dont j’aurais cru les déesses jalouses, n’avait pas même songé à me faire l’honneur d’être mon mari… Tout au plus me trouvait-il bonne pour être l’instrument de ses fantaisies de plaisir… Il ne m’avait pas prise pour femme, mais pour esclave familier, succube complaisant, quelque chose qui ne venait que bien loin après le favori bien-aimé… Ivan…
Oh ! toute la science malsaine puisée dans la bibliothèque paternelle et dont mon bel amour pour Alexis avait effacé dans mon esprit l’odieux souvenir, depuis deux mois, elle me revint à la mémoire sur les ruines de mes illusions détruites ; je la retrouvai dans la honte de mon orgueil révolté. Le mépris, la colère, le désespoir… je me sentis perdue…
Bientôt, j’ai su toute la vérité. Élevé dans l’intimité des Grands-Ducs, le baron de Fédenberg est le protégé de leur mère, la Grande-Duchesse. Compagnon des princes dans leurs jeux d’enfants, il a partagé leurs débauches d’adolescents, et mis toutes ses basses complaisances au service de leurs plaisirs secrets… Je vous fais horreur ? je le vois. Vous m’aviez prise pour quelque pensionnaire ignorante, une Agnès mariée, à la tête vide, éprise seulement de belles robes, de beaux bijoux, de fêtes ?… Vous vous êtes trompée, voilà tout !… Je continue… À l’ami de ses fils, la Grande-Duchesse a ménagé ce beau mariage avec une héritière. Pensez donc ! Deux millions de dot, un million de trousseau, un quatrième million en diamants ! De plus un hôtel, des équipages… et des espérances. Joli rêve pour un ambitieux décavé ! Ma mère a saisi l’occasion de se débarrasser d’une fille gênante et de deux grands yeux indiscrets. Elle s’est tout de suite entendue avec le baron… Ils sont faits pour se comprendre…
La lune de miel a été digne de ce beau début. Six mois durant, j’ai parcouru l’Europe avec le baron. Vienne, Londres, et Paris, nous ont vus passer dans leurs fêtes.
Je sais tout ce que la bacchanale cosmopolite a de luxures publiques, de raffinements secrets, dans les bouges dorés des grandes capitales… Le baron est un cicerone sans pareil, pour un voyage au long cours, à travers les pays de l’orgie… À son bras ou à son côté, j’ai vu de près s’agiter toutes les frénésies du vice aristocratique… En compagnie de ce guide savant, de cet expert habile, j’ai promené mon dégoût mes écœurements précoces, ma jeunesse et ma virginité dédaignées. parmi les seigneurs et les grandes dames de la haute noce.
Oh ! j’ai vu ce que n’ont pas vu les filles de vos trottoirs de Paris ! Sur les bords de la Tamise, un clubman parisien des plus fêtés au Grand Faubourg, M. le comte Uzès-des-Varède, a loué une petite villa discrète, isolée. Au temps de la season de Londres, il y reçoit les comtes, les ducs, les nababs exotiques, rencontrés partout ; dans le monde, à Paris, aux Eaux. On soupe, on s’amuse, on festoie entre soi, dans la petite maison du comte. Un prince du sang lui a octroyé la faveur de sa clientèle. Pour lui, le noble gentleman a renoncé aux services de ses fournisseurs et approvisionneurs spéciaux, et donne maintenant, dans la petite maison
de son ami Uzès, l’hospitalité d’une nuit aux malheureuses servantes de ses grossières fantaisies.
Parfois, d’opulents roturiers, des banquiers, des marchands richissimes achètent fort cher de l’ami du prince l’honneur d’approcher le noble seigneur, dans son ivresse. Et celui-ci élève alors ses hôtes inavoués à la dignité de ses préteurs extraordinaires… Après les vins de France, vient le baccarat et le cancan final… De tous les profits de son honnête courtage, le Parisien se fait ainsi un revenu de plus de deux-cents-mille livres.
À notre passage à Londres, la grande situation et les amitiés de M. de Fédenberg lui valurent l’honneur insigne d’une invitation aux petites fêtes de la villa des-Varèdes. Le baron eut la gracieuseté de me conduire dans le réduit du prince. Je me suis assise aux soupers de l’Altesse… j’ai été témoin de ses ébats…
… À Vienne, à Milan, à Rome, à Naples, comme à Madrid et à Paris, les princes ni les princesses ne nous ont manqué, et les cabinets particuliers des cabarets fameux, et les petits hôtels galants ont vu de belles débauches, où l’on nous a réservé, au baron et à moi, une place d’honneur.
À Paris, oh ! à Paris… Tenez, je me rappelle qu’une fois mon mari dut inopinément partir et me laisser quelques jours, pour revenir en Russie. Je demeurai avec ma mère, qui arrivait de Varsovie. Avec elle, je courus les fêtes quelque temps. Elle était charmante pour moi et me faisait passer pour sa sœur. Un soir, nous allâmes toutes deux au théâtre. On jouait un opéra nouveau. Le ténor était le célèbre amoureux qui a fait tant plaisir aux belles dames de la dernière cour… Ma mère le dévorait des yeux, pendant qu’il murmurait sa plainte passionnée. À l’entracte, elle appela l’ouvreuse et demanda son valet de pied. Ma mère lui remit un mot pour Labrousse et, à la fin du second acte, le ténor recevait une magnifique gerbe de lilas blancs avec une invitation à souper, à l’hôtel de la place Vendôme où nous étions. Le ténor, sans doute déjà retenu ce soir-là, ne vint pas.
Pendant une semaine, ma mère me ramena chaque soir au théâtre, pour revoir la même pièce. Et c’était à chaque représentation, un nouveau bouquet de lilas avec une invitation ; au sixième bouquet, le ténor, vaincu par tant de constance, ou intrigué par cet envoi quotidien, le ténor se laissa tenter et arriva en compagnie d’un baryton de ses amis. Nous voilà soupant en partie carrée. Le ténor parlait, comme avec plaisir, un langage grossier, ni plus ni moins qu’aux dernières malheureuses de la rue. Cela faisait rire la comtesse qui ne cessait de répéter au baryton : Ma sœur est un peu naïve, mais cela se passera.
Ma dot a été bien vite entamée à ce train… Ma fortune se fond comme cire aux mains du baron. Vous avez vu mes bijoux à la soirée de l’ambassade d’Angleterre… Ce soir, c’était différent, je recevais, j’étais chez moi. Une maîtresse de maison n’a pas à faire étalage de ses bijoux, mais doit au contraire pratiquer la vertu de simplicité. Prétexte parfait ! Ce matin, l’intendant, maître des cérémonies, confident et complaisant de son maître, Ivan enfin, est allé engager les colliers, les pendants d’oreilles, les dentelles chez un juif… Il fallait de l’argent, et il n’y en avait pas !… De temps à autre, le baron vient demander ma signature !… Je pourrais lui refuser, sans doute. À quoi bon ! Plus tôt ce sera fini, plus vite viendra la catastrophe, plus tôt la débâcle !…
Cet Ivan, ce valet muet qui s’incline devant son maître avec un si profond respect, c’est le mauvais génie du baron… Il exploite ses vices, qu’il a mis en coupe réglée… C’est lui qui a soufflé à mon mari la première idée de toutes ces folies, et le livre en pâture aux agioteurs, aux juifs avec lesquels il partage ses dépouilles. Le baron spécule sur les terrains, joue à la Bourse… Il se dit que ma mère interviendra au moment critique… que je l’implorerai, qu’elle se laissera toucher… Oh ! jamais ! Je la hais, cette femme, d’une haine profonde !… Tout, plutôt que de l’implorer…
Le comte de Pferd ? Il a déjà prêté au baron des sommes considérables… Vous l’avez vu, me courtisant impudemment, sous les yeux de mon mari !… Le baron m’a donné clairement à entendre qu’il méditait quelque monstrueuse saturnale, avec le comte en tiers… C’est épouvantable n’est-ce pas ?… Voilà où j’en suis !…
De quelque côté que je tourne mes regards c’est le gouffre… Le comte m’aime-t-il ? Il le dit. Je sais qu’il vient de renouer avec son ancienne maîtresse… Laurette, n’est-ce pas ? Celle qui a pour amie inséparable une mulâtresse titrée… Vous voyez que je suis bien renseignée ! Elle vient d’arriver de Paris, exprès pour reprendre le comte. Elle lui a dit le premier jour : Recommençons, veux-tu ? — Mon amie ? — Qu’est-ce que cela te fait ? Tu n’es pas jaloux d’une femme, je suppose ?
Voilà l’amour du comte.
Mais il y en a d’autres : le prince Wilhems… que sais-je ? Tous les hommes me font horreur !… Voilà ma vie ! Et l’on parle de mes excentricités
, on m’a surnommé la Petite Baronne, l’on plaint mon mari d’avoir une femme légère, imprudente !… Ne me demandiez-vous pas, ce soir, si je n’étais pas la femme la plus heureuse ?… Vous avez été stupéfaite d’apprendre l’accident arrivé à la baronne de Fédenberg, avec votre flacon de curare… Tenez, le voici ce flacon. Il est vide… C’est vrai, j’ai voulu en finir. Ne trouvez-vous pas que j’en avais le droit, que c’est assez, que c’est trop ? Eh bien ! la mort ne m’a pas voulu… Elle a eu raison… Je vous dis tout cela parce que vous m’avez inspiré de la sympathie, une confiance instinctive, et que je ne puis porter toute seule le poids que j’ai sur le cœur !… Est-ce que je ne vous fais pas pitié ? J’ai dix-neuf ans. Je voudrais vivre !… Je me révolte à la fin !… On m’a tout pris : Jeunesse, fortune, bonheur ; on m’a torturée, avilie. Eh bien ! je veux rendre aux autres tout le mal qu’on m’a fait… Il me faut un amant… un homme qui fasse de moi sa femme… comme on est la femme d’un homme qui vous aime… Je veux un homme qui m’aime !… Je le trouverai… je lui donnerai la virginité de la baronne de Fédenberg !… Oh ! vous entendrez parler de moi !…
En prononçant ces mots elle était effrayante à voir : ses deux sourcils réunis en ligne grimaçaient avec une énergie farouche où se peignaient tous les âpres désirs de la passion.
Marion considérait la baronne avec une stupéfaction pleine de compassion. Après un moment de silence, pendant lequel la baronne retrouva son calme, elle reprit de sa voix ordinaire :
— Et maintenant, Bonsoir ! Oubliez toutes ces histoires. La voiture est attelée. J’entends les chevaux depuis un quart d’heure dans la cour… Pardonnez-moi de vous avoir retenue, bonsoir !
Avec un sourire amer, elle tendit la main à Marion, qui la prit sans mot dire, et s’éloigna toute bouleversée de l’épouvantable confession qu’elle venait d’entendre.
Chapitre IV
Le bruit d’une voiture pénétrant, à neuf heures du matin, dans la cour du petit hôtel qu’habitait Marion, tout en haut de la paisible rue du Rocher, c’était un événement assez insolite pour attirer une femme de chambre.
Du coupé descendit une dame en noir, le visage couvert par un voile de dentelles.
— Madame est au lit, fatiguée, elle a défendu d’entrer chez elle.
— Allez lui dire, je vous prie, qu’une amie qu’elle n’attend pas, désire la voir. Une dame qui arrive de voyage. Je ne vous donne pas mon nom, pour lui ménager une surprise.
Le ton assuré de l’inconnue, son insistance décidèrent la femme de chambre à violer la consigne. Elle courut porter ces paroles à sa maîtresse.
Intriguée par ce mystère, Marion saute à bas de son lit, passe un costume du matin, et arrive au salon où l’on a fait attendre l’inconnue.
Quand la porte s’ouvre, l’étrangère relève son voile, et se jette au cou de Marion, stupéfaite de reconnaître la baronne de Fédenberg dont elle a pris congé en Allemagne, il y a plus de six mois.
— C’est moi, me voilà à Paris, dit-elle d’un accent joyeux. Il y a déjà quatre semaines que je cherche à vous voir… Mais je n’étais pas libre… et je savais mal votre adresse. Enfin je vous trouve !… Quel bonheur ! Vous vous souvenez comme je raffolais du théâtre… là-bas. Vous m’avez fait répéter mes rôles, vous m’avez fait jouer, vous vous souvenez de mon succès chez lady Turner. Eh bien ! rien ne m’empêche plus à présent de me livrer à ma passion favorite. Il n’existe plus aucun obstacle qui s’oppose à ce que je joue la comédie devant un vrai public, sur un vrai théâtre.
Marion écoutait, très étonnée.
— Vous ne comprenez pas ! Je suis libre… libre comme l’oiseau… Et aussitôt je viens vous trouver, je me remets entre vos mains, je veux jouer ! Vous allez me conduire chez les directeurs, les auteurs, Meilhac, Halévy ! Oh ! je raffole des auteurs de Frou Frou. Quel bonheur ! si je pouvais avoir un joli rôle dans une de leurs pièces ! Qu’en dites-vous ? Voulez-vous m’aider, me conduire chez eux ?
Les paroles tombaient si pressées des lèvres de Julia, que Marion n’avait pas eu le temps de placer un mot.
La petite baronne s’arrêta net, en voyant l’air interdit de la comédienne :
— Vous ne dites rien.
— Pardonnez-moi, fit Marion, je vous regarde… Je suis tellement surprise… et charmée de vous voir… Votre costume ?…
Elle se tut. Mais son regard désignait le deuil des vêtements, posant une interrogation d’une muette éloquence.
Julia éclata de rire.
— Je ne suis pas en deuil. Vous avez cru peut-être que mon mari m’avait fait la bonne surprise de me quitter pour toujours… Ce n’est pas tout à fait cela… Le baron est en Égypte… dans les ambulances… Je ne sais pas bien… c’est un détail sans importance… Le baron ne m’a pas quittée… C’est moi qui ai pris le train… un mois après votre départ de la Résidence… Je vous avais prévenue… La situation n’était plus tenable. Bijoux, dentelles, cachemires, tout engagé, l’hôtel n’a pas tardé à suivre. Il a fallu vendre le mobilier, tout, tout. Une vraie débâcle.
Il reste au baron un million de dettes.
Je l’ai laissé là un beau matin avec son Ivan… et je suis allé voir les courses de Hombourg… avec le comte de Pferd… Nous avons été ensemble aux courses de Francfort, à Vienne où il avait des chevaux engagés. Enfin nous sommes revenus à Paris depuis un mois. Il y a huit jours, le comte est reparti… je suis seule… Je suis veuve… et libre ! vous allez voir… Je veux entrer au théâtre. J’ai compté sur vous… Les débuts de la baronne Julia de Fédenberg ! Ne croyez-vous pas que cela fera bien sur une affiche ? Et le scandale là-bas à la cour du Grand-Duc, et à celle de Pétersbourg ! Mon mari et ma mère en mourront de rage…
Pour le moment, il s’agit de m’obtenir un engagement d’un directeur, un rôle dans une pièce.
— C’est que, pour vous parler avec franchise, la chose n’est pas aussi commode que vous paraissez le croire.
— Pas commode !… Et pourquoi ?… Voyons ! En Allemagne, vous étiez étonnée de la façon dont je jouais, sans études, d’instinct. Vous disiez que j’avais une nature, un tempérament
: Ce sont vos propres expressions.
— Certes oui, j’ai dit tout cela. Et c’est encore mon avis, mais je dois vous parler sincèrement. Il vous manque les études premières… Il y a d’autres obstacles très sérieux… Ce petit accent russe qui est un charme de votre conversation dans l’intimité, il doit disparaître. Ce n’est pas tout : Les traits de votre visage… si mobiles, si expressifs… d’une originalité si particulière… vus de près, dans la causerie d’un salon… perdraient tout leur effet à la scène… et comme nous disons au théâtre, ne passeraient pas la rampe… Que d’artistes ont dû renoncer à la carrière parce que leur visage n’était pas scénique !…
— Vous vous donnez bien de la peine, et vous cherchez bien des périphrases pour me rappeler que je suis laide, interrompit Julia… Je ne l’ai pas oublié… mon miroir me le dit tous les jours.
— Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, protesta vivement la comédienne… Mais je vous dis une chose que tous les gens du métier savent.
Enfin, vous ne pouvez manquer de mesurer la grande distance qu’il y a entre la comédie de salon, improvisée au fond de l’Allemagne par des gens de votre monde, au milieu d’un public d’amis pleins de déférence pour votre situation sociale, et une représentation ordinaire sur un théâtre de Paris, où le public a payé avec sa place le droit de toutes les critiques…
— Vous me désespérez !… moi qui comptais si bien !… Alors il me faut renoncer à tous mes projets… mais c’est désolant !…
— Pardonnez-moi, madame, de vous avoir parlé sans détour… j’ai mieux aimé ne pas vous tromper. Du reste j’exagère peut-être moi-même… et il faut au moins essayer… Je suis toute à votre disposition, au cas où vous voudriez risquer des démarches… Tenez ! Il me vient une idée : Johnson, l’imprésario de Londres est en ce moment à Paris au Grand-Hôtel, comme vous… c’est un homme aimable. Vous avez été dans la société aristocratique de Londres. Il doit le savoir. Peut-être la pensée de vous faire débuter sur son théâtre le séduira-t-elle ? Allez le voir…
— Merci du conseil ; j’essaierai… Enfin je me donne quinze jours ! Passé ce temps, je renonce à mon projet. Je vous suis reconnaissante d’avoir eu le courage de me parler avec cette franchise. C’est une désillusion, qu’importe ! Mieux vaut savoir à quoi s’en tenir, et je suis sensible à cette marque d’amitié…
Le lendemain, la baronne revint. Elle avait vu l’imprésario qui l’avait reçu de son mieux, mais tous ses engagements étaient terminés pour la season. Enfin il verrait… Il serait très heureux de pouvoir être agréable à madame la baronne de Fédenberg, etc., etc.
Une fin de non-recevoir.
La façon dont il l’avait examinée du coin de l’œil tout en parlant, rappelait à Julia les paroles de Marion. Il lui sembla que l’imprésario ne lui trouvait pas le visage scénique, pour employer l’expression courtoise de la comédienne.
Pendant une semaine la baronne, escortée de Marion, vit les directeurs, les auteurs. À la fin de cette tournée le doute n’était plus permis, Marion lui avait tenu le langage de la raison. Il n’y avait pour Julia aucun espoir de débuter prochainement sur un théâtre, grand ni petit…
Les deux femmes revenaient d’une longue course au bout de Paris, à un théâtre excentrique, où elles s’étaient entendu faire l’éternelle et désolante réponse. La voiture de Julia, une victoria de louage, suivait au pas dans une longue file de voitures, la chaussée des boulevards bordant le trottoir. Julia était triste de ses insuccès et Marion, après une bonne petite homélie de consolation, faisait son possible pour donner le change à sa compagne désolée, cherchant à l’intéresser par ses réflexions gaies et ses observations folles.
C’était à la fin de l’après-midi, le soleil de cinq heures dorait l’asphalte d’une belle lumière chaude dans laquelle les piétons flâneurs baignaient leurs silhouettes boulevardières. C’était l’heure où les viveurs réveillés reprennent possession de Paris, où les boursiers promènent leurs ventres qui poussent au bedonnant, où les belles de nuit commencent à déployer leurs ailes, où les restaurants à la mode viennent d’achever leur toilette et attendent les dîneurs.
En face Tortoni, suivant le boulevard, en allant vers l’Opéra, un jeune homme, grand, blond, de taille élancée, marchait lentement, promenant sur les belles dames des œillades vagues.
— Belle tête ! dit Marion en apercevant le cavalier du haut de la voiture… Voyez donc, baronne.
Dans le rayon lumineux du soleil couchant, le profil du jeune homme se découpait vigoureusement, et Marion l’avait noté au passage, machinalement, sans attacher à son exclamation une signification plus précise.
La baronne regarda le jeune homme, et cria au cocher d’arrêter. La voiture resta immobile, et le valet de pied se trouva au bas du marchepied, attendant les ordres.
— Vous voyez ce monsieur, dit Julia, allez lui dire que deux dames dans une voiture…
— Que dites-vous ? Que voulez-vous faire, baronne ? protesta Marion, devenue toute rouge.
— … Vous direz à ce monsieur, reprit la baronne en riant, sans répondre à l’interruption de son amie, et continuant à s’adresser au valet, que deux dames dans une voiture le prient de venir leur parler.
— Vous ne ferez pas cela ! C’est impossible, baronne, je vous prie, cria Marion avec un tel accent que le valet demeura hésitant, ne sachant pas quel ordre exécuter.
— Et pourquoi pas ? dit Julia… Il est très bien, ce monsieur.
— Mais je ne le connais pas…
— Eh bien, vous le connaîtrez.
— Oh ! non, je vous en prie, baronne, ne faites pas cette folie !
— Très bien, comme il vous plaira.
Elle fit signe au valet qui reprit sa place sur le siège, et la voiture se remit à suivre son chemin.
— Pourquoi m’avez-vous arrêtée ? demanda la baronne à Marion après un silence. Qu’est-ce que cela avait d’extraordinaire, je vous le demande, d’envoyer inviter ce monsieur ?… Vous ne le connaissez pas. Je vous l’aurais présenté d’abord, et vous me l’auriez présenté ensuite… Il vous plaisait…
— Comme vous y allez, baronne !… Ce monsieur passait, j’ai exprimé sur lui une opinion platonique, comme j’aurais donné mon avis sur un bijou devant une vitrine.
— Enfin, vous lui trouviez une belle tête, j’ai pensé que vous désiriez lui dire la chose à lui-même, et j’ai voulu le faire appeler, croyant vous être agréable. C’est une chose bien naturelle, il me semble, et j’espère que vous en eussiez fait pour moi tout autant…
Julia n’avait pas eu besoin de la quinzaine pour comprendre que le théâtre lui était fermé. Elle en avait pris son parti, et s’occupait seulement de passer le temps
. Elle avait cherché à renouer avec les personnes qu’elle avait vues jadis lors de son premier voyage à Paris. Quelques-unes lui avaient d’abord fait bon accueil, mais peu à peu le cercle se rétrécissait autour d’elle. Il se trouvait toujours quelque malencontreux indiscret pour mettre les indifférents au fait de sa déchéance. Et bientôt, madame de Fédenberg, si fêtée un an auparavant, au bras de son mari, fut, sauf deux ou trois exceptions, réduite aux salons bigarrés de quelques mondaines sur la frontière du déclassement, et de quelques excentriques marquises, grandes dames de bohème chez qui Julia passait pour une curiosité
avec ses allures bizarres, ses théories sans vergogne, et ses extravagances folles.
Dans ce milieu indulgent, la baronne avait retrouvé deux anciennes camarades de couvent, très lancées, faisant partie du clan dont les maris sont bannis et remplacés par des amants, titrées d’ailleurs, rentées, nobles comme l’armorial et riches comme le Grand livre, élégantes et dans le mouvement
autant que le dieu Chic en personne.
Et, un peu en souvenir du passé, un peu par faiblesse, un peu aussi par fantaisie, les amies avaient continué à recevoir Julia, mais dans l’intimité, sans l’avouer tout haut.
Julia venait voir souvent Marion pour lui conter, avec son emphase et son exagération ordinaires, le récit des soirées passées dans la compagnie des cocodettes fameuses.
Ce n’était que parties fines dans les petites maisons de ces dames, ou dans les cabinets particuliers des cabarets à la mode, soupers fantaisistes et toutes sortes d’originalités.
— Tenez, dit-elle, un jour à Marion, c’est samedi le premier bal de l’Opéra. Nous y allons toute une bande. Voulez-vous en être ? Le petit Sainte-Agathe nous a promis une surprise. Venez avec moi… Vous n’aurez pas à vous faire connaître. Moi j’ai répondu de la personne que j’amènerai.
Marion accepta, et le soir dit, à une heure après minuit, la voiture de la baronne prenait Marion et Julia à la porte du Café Anglais, où elles avaient soupé avec des amis, et les déposait, chaudement enveloppées dans leurs manteaux de fourrures, sur la grande place pleine de lumière, au pied des marches conduisant à l’entrée du monument de M. Garnier.
À travers les flots des masques, des habits noirs, au milieu des cris, des interpellations, des poussées de la foule en liesse, Julia et Marion se frayèrent un chemin par l’escalier monumental, à travers le vestibule jusqu’à la porte d’une loge. Julia frappa trois petits coups espacés d’une certaine manière, qui était un signal. La porte s’ouvrit, presque aussitôt refermée. Marion se trouva dans un salon de loge éclairé au gaz. Quatre femmes, le visage couvert de dentelles noires, riaient et causaient avec le laisser-aller et l’abandon qu’elles venaient de puiser dans un souper joyeux.
C’est une innovation parisienne fort bien imaginée, que cette coutume adoptée depuis quelques hivers, de souper avant le bal de l’Opéra et non après, comme autrefois. Aucune réforme n’est plus propre à rendre un peu de l’ancienne gaieté aux mascarades de Carnaval.
Jadis on arrivait à minuit, gelé, l’estomac creux, la tête froide, les nerfs calmes. Quelle folie attendre ? quelle gaieté, quel esprit et quelles intrigues ? Et les auteurs de se plaindre que les gens avaient l’air de porter le diable en terre !
À présent, on entre en loge à deux heures, la tête échauffée par le champagne et les propos galants, l’estomac lesté, les nerfs surexcités, tout préparé aux plus belles extravagances, dans l’état voulu pour prendre sa part de la bacchanale qui bat son plein dans la salle, parmi les masques déchaînés.
Marion devina dans les personnes présentes deux grandes dames inséparables connues pour leur fantaisie, et qu’on voit aux premières, au Salon, sur le turf, enfin dans toutes les cérémonies parisiennes, et que le public boulevardier appelle irrévérencieusement la petite marquise et la grande princesse.
Un seul habit pour cavalier, Sainte-Agathe, qui avait ouvert la porte aux retardataires et était allé aussitôt parler bas à un domino mystérieusement dissimulé dans l’ombre, que les nouvelles venues remarquèrent seulement alors.
Quand Julia et Marion furent assises, Sainte-Agathe se tourna vers les dames et commença un petit speech en ces termes :
— Mesdames… Je vous ai promis une petite surprise… Vous avez bien voulu m’accorder votre confiance… Je suis prêt à tenir ma promesse… mais je crois nécessaire de vous faire en quelque mots, un préambule explicatif pour lequel je sollicite toute votre indulgence.
— Bravo ! Sainte-Agathe, cria la petite marquise… Sainte-Agathe est charmant… je vote l’indulgence.
— Et moi.
— Et moi.
— Et maintenant, fit la grande princesse, l’orateur est couronné de fleurs… voyons la surprise…
— Mesdames, reprit Sainte-Agathe, si j’ai réclamé le huis clos, si j’ai impitoyablement fermé cette loge à vos amis, c’est que le spectacle que je vous ai réservé doit être tenu loin des regards profanes… L’objet que je vais avoir l’honneur de produire sous vos yeux est unique en son genre.
La Grèce païenne, amoureuse des symboles, n’a jamais possédé que des effigies en marbre ou en bronze de ce phénomène étrange que je vais dévoiler à vos yeux.
Eh bien ! cet objet rare que les poètes n’ont vu que dans les chimères de leurs accouplements avec la muse, je l’ai là sous la main, et je vous en offre respectueusement la primeur, avant qu’il fasse l’admiration et l’étonnement de tout Paris.
Sainte-Agathe se tourna vers le mystérieux domino :
— Séraphitus ! dit-il d’une voix solennelle.
L’inconnu s’approcha, fit une révérence muette aux nobles spectatrices, et d’un geste rapide, ouvrit son domino, et presque en même temps une longue robe, qui, tombant avec lui à ses pieds, découvrait un corps humain entièrement nu, sur lequel les globes laiteux du gaz projetèrent leurs lumières mouvantes.
— Voyez, mesdames !… s’écria Sainte-Agathe imitant le boniment des barnums de foire, vous avez là, réunis en un seul et unique exemplaire, ces deux éléments opposés de la félicité humaine, le plaisir des dames, comme dirait M. Zola, et le plaisir des messieurs… comme dirait Aurélien Scholl. Regardez, examinez… Il n’y a pas ici de trompe-l’œil… de baudruche ni de supercherie. Vous n’êtes pas en présence d’un avorton, d’une chimère, d’un gnome, d’un fantôme exotique, un de ces fœtus mort-nés, confits au bocal d’un musée secret, comme un chinois de la Mère Moreau. Pas du tout !… Vous avez, palpable, vivant, frétillant, le succube qui obsédait les nuits du grand saint Antoine, l’incarnation de l’Homme-Femme, rêvée par M. Dumas fils. Le sujet respire, boit, mange comme une personne naturelle, il parle tous les idiomes, et connaît toutes les délicatesses de la langue. C’est la Fille aux yeux d’or, le Seraphitus-Seraphita rêvé par le grand Balzac… réalisant le surnom donné à César… le mari de toutes les femmes, la femme de tous les maris
… Maintenant, avouez, mesdames que Sainte-Agathe ne vous a pas trompé, et si vous êtes satisfaites de son exhibition… continuez-lui votre confiance… C’est la seule récompense qu’il sollicite de vous.
Un bravo général s’éleva des lèvres des femmes assistant à cette présentation intime.
Debout, sans voile, la tache blanche de son corps se dessinant sur la tenture rouge du salon inondé par la clarté du gaz, le monstre parisien, exposé comme en une chapelle ardente, livrait aux regards curieux des grandes dames, le mystère de sa double lubricité, et semblait échappé à la vitrine d’une collection de curiosités physiologiques.
À quelques mètres de là, par la tenture mal jointe, on pouvait apercevoir la sarabande de la mascarade en délire ; tandis que par bouffées arrivait le rythme sautillant de la valse épileptique.
Le surlendemain, Marion reçut la visite de la baronne.
Celle-ci était triste, maussade, dans une heure découragée.
— Quelle existence ! dit-elle à la comédienne, en se laissant tomber anéantie sur un siège. La vie me pèse… je suis triste à mourir… Voilà dix lettres que j’écris à Pferd en Allemagne… Il ne se donne même pas la peine de répondre… Pas un mot depuis son départ… Pour tout souvenir il a laissé ce petit pistolet, oublié sur un meuble.
Elle tira de la poche de sa veste, un joli revolver à crosse d’ivoire marqué de deux P
entrelacés.
— Quand je serai trop lasse… Eh bien je m’en servirai pour le grand voyage.
En parlant ainsi, elle appuyait le canon de l’arme contre sa tempe.
— Je vous en prie… cria Marion tout effrayée.
Et elle l’obligea à éloigner le pistolet de son front.
— Oui, n’est-ce pas, j’oubliais, reprit la baronne, vous êtes mon amie, vous… Mais, rassurez-vous. Le temps n’est pas venu. Pferd est un lâche et un égoïste… J’en prendrai un autre, deux autres… Il me faut un amant qui m’aime. Je saurai le trouver et je le serrerai dans mes bras avec tant de force qu’il y restera… Ne faites pas attention à mes tristesses… C’est l’affaire de quelques minutes… Dans un instant il n’y paraîtra plus… Je vous quitte… On me mène ce soir au bal des Étudiants. Je vais tenter la bohème de Mürger !
Et souriante, le front rasséréné, elle prit congé de son amie…
Marion n’avait pas entendu parler de Julia depuis plusieurs semaines. Un matin, Denise vint dire à sa maîtresse qu’un grand diable d’Allemand, une espèce de valet de chambre, demandait à lui parler de la part de la baronne de Fédenberg.
— Il n’a jamais su expliquer ce qu’il voulait, dit la camériste. Je crois que madame fera bien de lui parler elle-même.
L’Allemand fut introduit.
— Matame la baronne von Fédenberg malate… prononça-t-il avec effort, répétant évidemment une leçon serinée à son oreille… Fous… fenir mit mir… foiture tout te suite…
Une pantomime naïve commentait ce texte en petit nègre tudesque.
Marion reconnut le maître d’hôtel qui l’avait servie à table à l’hôtel de Fédenberg.
— La baronne est malade, répéta la comédienne.
— Ia… fous… fenir mit mir… foiture.
Il faisait des signes, agitant sa main vers la porte, du côté de la rue.
— Où cela ? demanda Marion.
— Malate, répétait obstinément l’infortuné Allemand qui n’en savait pas davantage.
Désespérant d’en tirer plus de clarté, Marion se décida à s’habiller à la hâte, et suivit le singulier messager.
Devant le portail un fiacre attendait.
L’Allemand ouvrit respectueusement la portière, fit signe à Marion de monter, et après avoir fermé et salué presque militairement, il vint s’installer sur le siège, à côté du cocher qui partit dans la direction du boulevard.
Le fiacre suivit ainsi l’avenue de l’Opéra, traversa les deux guichets du Carrousel, passa le pont des Saints-Pères, prit par le quai de l’Institut, entra dans la rue Bonaparte, tourna à l’angle de la rue Jacob.
Tout au fond de cette dernière rue, presque au point où elle vient tomber sur la rue de Seine, et parallèle à cette dernière, une ruelle plutôt qu’une rue s’ouvrait à gauche et à droite. Sur la plaque bleue de la municipalité, Marion lut ces mots : Rue de l’Échaudé-Saint-Germain.
C’est l’une des plus anciennes, des plus noires du vieux Paris, oublié par le pic des démolisseurs au centre de ce pâté sinistre de maisons vermoulues qui entrelacent leurs grimaçantes carcasses autour de l’antique abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
Le fiacre tourna à gauche, emplissant presque toute la largeur de la chaussée raboteuse, frôlant de ses roues les étroits trottoirs aux pavés glissants, s’arrêtant enfin devant une maison à la façade lépreuse et triste.
Une main robuste ouvrit la portière et le messager muet, roide, silencieux, fit à Marion un signe qui voulait dire : Nous y sommes.
Entre deux échoppes basses, — à droite une crémerie sordide où se succédaient des bandes d’étudiants pauvres et d’ouvriers affamés, — à gauche, un revendeur de vieux meubles et de ferrailles rouillées, l’entrée rectangulaire d’une allée sombre ouvrait son trou noir au-dessous d’une lanterne portant cette enseigne : Hôtel de Lorraine. Le guide de Marion poussa devant elle une petite barrière de bois qui tourna sur ses gonds, livrant passage à la comédienne et rendit en retombant un bruit sec semblable à celui que fait la cliquette d’une marchande de plaisirs.
Marion se trouva dans une allée obscure. L’Allemand passa devant, traversa une étroite cour aux dalles humides et s’engagea à travers un escalier puant, se retournant de temps à autre vers la Parisienne comme pour la rassurer du regard.
Marion suivait avec une répugnance instinctive. À l’entresol on passa devant une lucarne de verre blanchi, portant ces mots peints en noir : Bureau de l’hôtel, que Marion put déchiffrer à la lueur fumeuse et nauséabonde d’une veilleuse grésillant et flottant sur l’huile épaisse contenue dans un verre bas.
Précédée par le domestique, Marion monta un étage, puis deux autres encore.
À chaque carré
une fenêtre aux vitres devenues opaques sous la couche de poussière et les toiles d’araignées, prenait sur la cour humide un jour attristé.
Fatiguée de cette ascension inaccoutumée, la comédienne s’arrêta pour se reposer, et fut au moment de demander une explication à son guide, quand la pensée lui revint, que l’homme était dans l’impossibilité absolue d’exprimer deux idées suivies, dans la langue de M. Alexandre Dumas.
L’Allemand d’ailleurs imitait respectueusement celle à qui il servait d’escorte, la suivant dans tous ses mouvements. Il s’était arrêté en même temps qu’elle, mais son pied posé sur la première marche conduisant à l’étage supérieur, et sa large main appuyée à la grossière rampe de bois crasseuse, disaient clairement à la Parisienne qu’il lui faudrait monter encore.
Enfin, tout en haut de l’escalier, au dernier étage, un sixième, Marion vit s’ouvrir devant elle un long couloir aux murs suintants et gras, peint de couleur brune, à hauteur d’homme, avec toutes sortes de macules et de charbonnages grossiers, d’inscriptions ignobles, coupé de distance en distance par d’étroites portes numérotées en chiffres noirs, un couloir sale, de cave, d’hôpital ou de cloître ; un courant d’air méphitique soufflait vers une lucarne au carreau brisé, portant une odeur infecte, nauséabonde, composé révoltant de toutes les senteurs de la misère et du vice, où le moisi fade des eaux ménagères se mêlait aux fumées de la cuisine des mansardes et des exhalaisons de linge malpropre.
Pouah ! Prise à la gorge, le cœur soulevé, la Parisienne, révoltée dans tous ses instincts élégants, fut sur le point de rebrousser chemin.
Un bruit confus de voix rauques laissait percevoir, de temps à autre, des rires canailles avec des lambeaux d’un refrain de romance sentimentale.
L’Allemand s’était arrêté devant l’une des portes à laquelle il frappa avec la même discrétion respectueuse qu’il eût montré dans l’hôtel de sa maîtresse, là-bas à la Résidence.
La porte tourna subitement sur ses gonds criards.
— Entrez, chère amie, cria une voix que Marion reconnut pour celle de la baronne.
Une lueur jaunâtre tombant d’un coin de ciel gris, à travers la ferblanterie rouillée et les tuiles rougeâtres des cheminées, par un vasistas en tabatière, montra Julia couchée dans un lit de sangle aux draps de grosse toile bise, sordide.
Pour suppléer à l’insuffisance des couvertures usées, les jupons, la robe galonnée de boue, avaient été étendus pêle-mêle en un paquet informe au pied du grabat.
Dans un coin, des bottines éculées, lamentables, disaient les longues courses à pied par les rues, sous la pluie. Au mur qui suivait la pente du toit pendait une loque de papier bleu décoloré par l’humidité ; vers la tête du lit, tout contre, une petite table en bois blanc était couverte en guise de nappe avec une serviette de toilette à œil de perdrix
, tachée par le cercle d’un vin violacé qui avait coulé le long d’une bouteille à moitié pleine et de trois verres bas, parmi des reliefs de charcuterie, dans des lambeaux de papier graisseux, et du papier à cigarettes, avec un cornet de caporal. Attablées, les coudes sur la nappe, deux femmes étaient assises sur des chaises de paille, avec la chevelure pendante, jupon blanc fripé et la poitrine débraillée. Marion avait interrompu le déjeuner de Julia avec deux voisines du même carré
.
— Mon galetas vous fait peur ? demanda la baronne. Vous voyez, je suis étudiante…
Et, avec une gaieté exagérée, elle fredonna la romance de Musette en parodiant les paroles :
Venez, vous trouverez, ma chère,
· · · · · · · · · · · ·
Le petit lit et le grand verre.
Puis, reprenant la Lisette de Béranger.
Dans un grenier qu’on est bien à vingt ans !
Les deux voisines
, s’étaient éclipsées avec un froissement de jupons raidis par l’empois, comme des papiers gommés. Un bruit de portes fermées indiqua qu’elles avaient regagné leur mansarde.
Marion et Julia restèrent seules.
— Voilà où j’en suis, reprit la baronne d’un ton sérieux.
— Oh !… ma pauvre baronne… que faites-vous ici ? exclama la comédienne tout émue, les larmes aux yeux.
Dans le rapide coup d’œil de la pensée, Marion se reporta à six mois en arrière, là-bas en Allemagne, dans ce boudoir de Julia à l’hôtel de Fédenberg, avec tout le luxe princier, les élégances coûteuses et raffinées de sa grande fortune. Elle revit ces fêtes où toute l’aristocratie de la cour entourait de ses hommages la jeune femme d’un secrétaire d’ambassade.
En six mois, les hasards de la fortune avaient remplacé l’hôtel opulent par une mansarde infecte, et les courtisans empressés par deux filles.
Dans le premier mouvement de compassion, Marion fut droit au lit de Julia, et lui prenant les mains dans un élan affectueux :
— Vous allez partir d’ici… Il n’est pas possible que vous demeuriez plus longtemps dans ce taudis… Je ne suis pas millionnaire, ajouta-t-elle avec embarras, cependant si vous me permettez…
Julia s’était dressée sur son séant, appuyant le coude sur le rebord du lit, elle posait sa tête dans sa main ; et, regardant Marion fixement de ses yeux écarquillés selon son habitude familière, elle éclata de rire.
— Je vous aime pour votre bon cœur, Marion, fit-elle… Et votre pitié ne m’offense pas !… Mais songez donc !… cette misère qui vous fait horreur, je n’ai qu’un mot à dire pour qu’elle prenne fin… Vous oubliez que je suis ici de par mon caprice… ma fantaisie… Cette mansarde… cette existence abjecte qui vous semble affreuse, comme un effet et une suite de la déchéance, de l’âge, ou de l’abandon… elle n’est aux yeux de la baronne de Fédenberg qu’une excentricité, une fantaisie… Je suis curieuse… Je veux tout savoir… tout voir… tout connaître, tout éprouver, tout expérimenter par moi-même.
… La vie libre insouciante des étudiants me plaît… j’y trouve du plaisir aujourd’hui…
… Plus tard je verrai !…
… Par respect humain, par orgueil, ma mère, la comtesse Warineff, voudrait comme elle dit arracher sa fille aux hasards d’une vie nomade
. Elle m’a écrit… m’a fait proposer de m’assurer une situation régulière… Mais elle met à ses bontés une condition à laquelle rien ne pourra me soumettre…
… Il me faudrait rentrer en Russie… Sans doute ! là-bas, elle est toute-puissante !… À peine de retour dans mon pays, ce sera fait de ma liberté ! On m’enfermera… Et la vie n’a pas dit pour moi son dernier mot… Je veux en goûter les joies et les amertumes, je suis une chercheuse… je cherche l’amour… où j’espère le trouver… Quant à ma mère, jamais je ne courberai la tête devant elle… et je ne veux rien lui devoir… à elle ni à personne…
… Je désirais vous voir… Vous êtes bonne, et je crois que vous m’aimez un peu… je vous ai envoyé mon fidèle Marck, pour vous dire que j’étais souffrante et vous prier de venir… À présent, je suis contente… Ne soyez pas en peine de moi, et merci d’être venue…
Le ton sur lequel tout cela était débité, bien que toujours un peu empreint de cette allure théâtrale et ampoulée dans laquelle la baronne semblait se draper, comme un acteur dans son rôle ou un hidalgo dans sa cape, ne permettait pourtant pas de nouvelles instances de la part de Marion.
Après un instant de conversation, la comédienne se sentant impuissante à changer cette résolution, prit congé de Julia, tristement, le cœur serré, sans oser renouveler ses offres de service.
— Marck va vous ramener chez vous, dit Julia à Marion…
Elle appela. Marck, qui s’était discrètement tenu sur le carré, reparut.
Sa maîtresse lui donna ses ordres en allemand et elle tendit la main à Marion.
— Au revoir… Merci de votre visite… Rassurez-vous sur mon sort… et gardez-moi votre amitié.
Marion retraversa le corridor sombre, descendit l’escalier, sortit de la cour humide, et, précédée de son garde du corps, remonta dans le fiacre.
L’Allemand reprit sa place à côté du cocher, qui regagna les quartiers civilisés.
Marion fit arrêter en route. Elle avait besoin d’air, de mouvement, de bruit parisien, pour oublier le souvenir de cette excursion attristante.
Près d’une semaine s’était écoulée, quand la baronne reparut chez la comédienne.
— Il faut me rendre un service, lui dit-elle en entrant… Marck, mon maître d’hôtel, que j’avais amené d’Allemagne… celui qui vous a conduite l’autre jour… je ne sais ce qu’il est devenu… Depuis ce moment je n’en ai plus entendu parler… À l’hôtel Clarendon, où il habitait, on ne l’a pas revu.
— À l’hôtel Clarendon ! interrompit Marion, votre domestique demeure à l’hôtel Clarendon, tandis que vous !…
— Eh bien oui !… fit Julia, en quittant le Grand-Hôtel après le départ de Pferd, j’ai dû abandonner mes malles… Ne sachant où j’irais sans bagages, j’ai pensé à l’hôtel Clarendon où descend ma mère, et où je suis connue… C’est là que j’avais laissé ce pauvre Marck… Et personne ne peut me donner de ses nouvelles…
… Le pauvre garçon ne sait pas deux mots de français, je crains qu’il ne lui soit arrivé malheur… ne pouvez-vous m’aider à faire des recherches ?… Marck m’a été fidèle dans la mauvaise fortune, et je ne puis l’abandonner ainsi, sans m’inquiéter de son sort.
— Je vous aiderai de mon mieux, répondit Marion, mais je ne sais pas bien à qui avoir recours… Ah ! si, tenez, il me vient une idée. Je connais le commissaire de la police de sûreté. J’ai eu l’occasion de le voir au foyer du théâtre pendant les entractes. C’est un homme du monde, obligeant, j’irai tout simplement lui confier votre inquiétude, et lui demander conseil.
Marion sauta dans un fiacre et se fit conduire à la préfecture de police, au bureau du chef de la sûreté.
Celui-ci promit de faire des recherches.
Quand Marion revint le lendemain, le magistrat tenait à la main un rapport.
— Notre homme est retrouvé, dit-il… Mais vous êtes arrivée à temps. Et il fit le récit d’une aventure singulière.
Après avoir ramené Marion dans Paris, au retour de la course à l’hôtel borgne de la rue de l’Échaudé-Saint-Germain, le cocher avait refusé de promener plus longtemps le maître d’hôtel de la baronne, et avait réclamé le paiement immédiat des quatre heures qui lui étaient dues. Marck n’avait pas vingt sous dans sa poche, et était incapable de se faire entendre.
Sa pantomime désespérée avait mis le cocher en fureur. Une rixe s’en était suivie, dans laquelle Marck avait administré à son créancier une roulée de coups de poing.
Attroupement, arrestation du fougueux Germain. Conduit au poste, le maître d’hôtel, qui ne trouvait toujours personne pour le comprendre, avait été écroué vingt-quatre heures au violon, puis tiré de là et traîné devant le commissaire qui, par l’intermédiaire d’un Alsacien, avait procédé à un interrogatoire sommaire. Devant les explications embrouillées et les détails invraisemblables tirés du prisonnier, le magistrat du quartier avait flairé une capture importante, retenu provisoirement en prison l’infortuné Marck, et rédigé un rapport où il était question d’espionnage.
Une enquête avait été ordonnée ; au bout de cinq jours le malheureux Marck, dûment considéré comme coupable de délit d’espionnage, allait être reconduit à la frontière, lorsque la démarche de Marion était venue à temps pour éclairer la justice
.
Marck relâché devait se trouver à l’hôtel Clarendon…
Chapitre V
Derrière la Madeleine, quartier paisible, une rue écartée, peu de boutiques, des rentiers silencieux.
Au fond d’une large et double cour que protègent contre les curiosités de la rue deux énormes portails à hauteur de premier étage, se dresse la maison portant le numéro 125, avec une façade simple, aux allures d’hôtel confortable et bourgeois.
L’un des portails toujours clos, forme mur d’appui contre lequel s’étaie à l’intérieur un chalet en planches, à la fois poulailler, lapinière et pigeonnier où gambadent les lapins, picorent et piaillent gaiement tout un peuple de volatiles.
À pleins rayons entre le soleil, chauffant la sève sous l’écorce de deux vignes verdoyantes qui accrochent leurs pampres riants aux gouttières d’un pavillon de concierge.
Cour propre, calme, respirant l’ordre et l’aisance.
Dans un coin, un gros matou paresseux ronronne en paix, le nez dans la fourrure de son ventre roulé en boule.
Quatre heures après midi. Deux femmes pénètrent par le portail grand ouvert, traversent la cour et gagnent un petit perron.
En haut, un vestibule. Sans hésiter, sachant les êtres, elles vont droit aux marches d’un escalier qui conduit au premier étage.
Un coup de timbre. Une porte s’ouvre. Une femme paraît.
— Bonsoir, la Chauve, disent les deux femmes à la fois.
— Bonsoir.
Une grande antichambre, dans laquelle six portes fermées. Un singe de bois de Venise tient, sur son petit plateau, une lampe qui brûle une essence économique.
Les nouvelles venues, comme-chez elles, se dirigent vers l’une des portes, et au moment de l’ouvrir :
— Tu as du monde, la Chauve ?
— Des amis.
Les femmes pénètrent dans une sorte de petit salon d’attente. Tapis, tentures, mobilier semi-artistique. Le tout fané, mais très propre.
Dans l’antichambre, le timbre retentit de nouveau.
Celle qu’on a appelée la Chauve s’éloigne vivement, tirant à soi la porte du petit salon.
Rue Pasquier, 125.
Une grande maison de rapport. Des écriteaux ballottés par le vent, avec ces mots sur papier jaune : Appartements et chambres meublés à louer.
Aspect décent, misses respectables, pension de famille.
Quatre heures après midi.
Deux hommes, à l’apparence de clubmen s’engagent sous la porte cochère, enfilent le long corridor prennent l’escalier, et ne s’arrêtent qu’au premier étage.
Un coup de timbre. La porte s’ouvre. Une femme paraît.
— Bonsoir, la Chauve, dit l’un des hommes.
— Bonsoir, Gontran.
— Je t’amène un ami.
Bas à l’oreille de la femme, il chuchote son nom :
— Le marquis de …
Même antichambre que tout à l’heure, même singe de bois sculpté tendant son lumignon.
La Chauve toise du regard l’ami de Gontran, le jaugeant, le soupesant d’un coup d’œil expert.
Très satisfaite de son examen, elle passe devant la pièce où sont entrées les deux femmes et introduit les visiteurs dans un autre salon, assez semblable au premier, un peu plus riche.
C’est la maison hospitalière de la Chauve, installée sur le plan des assignation houses américaines, un de ces caravansérails bien tenus, auxquels les gens de New York donnent le nom de respectables, parce que les apparences n’ont rien d’absolument choquant, parce que tout y est bien compris, pour le confort, la sécurité, la discrétion des gens aimables qui les favorisent de leur confiance.
Importation précieuse qui comble une grosse lacune dans la vie parisienne de ce temps-ci, en créant une petite bourse de la galanterie tarifée, un intermédiaire sûr, permanent, entre l’offre et la demande, un comptoir où le consommateur et le producteur sont mis en contact sous le voile discret de l’anonyme, protégés par la raison sociale du courtier qui est comme l’agent de change — avec couverture — de cette variété nouvelle du jeu à la hausse et à la baisse.
Deux entrées pour les deux classes et catégories de clients.
Par la cour, les habituées entrent la tête haute, ouvertement, sans vergogne de ce qu’elles vont faire là dedans. Ce sont celles qui n’ont rien à perdre, pour qui une séance au quatre à six de la Chauve est l’équivalent du Persil au Bois, d’une tournée au promenoir des skatings et des Folies-Bergère, celles qui exercent simplement le trafic de leurs charmes, comme d’autres piquent des bottines, ou servent dans les Bouillons-Duval… pour vivre.
Du même côté, un petit nombre d’hommes qui viennent là par habitude, depuis des années, après la Bourse ou la Chambre, comme on va au café.
Par l’autre rue, les gens qui se cachent, les nouveaux initiés, les provinciaux, l’armée des consommateurs honteux, scrupuleux ou prudents, les femmes voilées qui redoutent la reconnaissance des passants, se gardent contre les surprises d’un amant, les Russes, les Américaines de tous les pays, qui viennent amasser une dot, louis par louis, méthode lente mais sûre, toutes les veuves du Malabar, les chanteuses de canapé, les tragédiennes galantes, les petites tendresses, et les grandes impures, dans les jours de déveine, les castors portant titres et blasons… authentiques… ou non… mais mal dorés, enfin toute la mystérieuse série des femmes du monde
en puissance de couturière, tapissiers ou bijoutiers récalcitrants.
À ceux-là l’entrée banale d’une maison meublée offre un prétexte suffisant pour rendre vraisemblable une méprise en cas de rencontre imprévue.
Ainsi organisé, l’établissement de la Chauve tient en réserve pour les appétits soudains une table toujours mise, avec une carte variée de plats du jour, sans compter les petites douceurs de la fortune du pot, tous les avantages du restaurant à prix fixe, avec le huis-clos et le service soigné du cabinet particulier.
Bref, la Chauve était à la tête de sa profession. Elle avait la confiance de la haute noce parisienne. Discrétion et célérité, ses services étaient appréciés et bien payés.
Elle voyait le monde chic, d’anciens préfets de province, des gens de Bourse toujours pressés. Certains législateurs ne dédaignaient pas ses avis.
La Chauve était de bon conseil.
Elle savait son Paris sur le bout du doigt, les dessous de bien des intrigues, et le secret de bien des aventures. Elle avait pris de l’autorité en même temps que de l’expérience, jugeant les hommes pour ce qu’ils valent, et répétant volontiers avec un petit ton d’orgueil tranquille : J’ai fait de celui-ci un député, c’est en suivant mes conseils qu’un tel est aujourd’hui président de cour. Cette grande bête de X…, vous verrez qu’il sera du prochain ministère.
S’exprimant au reste dans l’intimité avec un accent d’honnêteté sévère sur le compte des malheureuses dont elle faisait marchandise quotidienne.
La Chauve était, à l’époque de ce récit, une petite femme de cinquante ans environ, vive, alerte, très soignée, toujours vêtue d’une robe noire très simple, mais coupée par le grand couturier, et qui faisait valoir la cambrure encore jeune de sa taille.
Le costume se complétait de manchettes et cols plats d’une blancheur immaculée : un air de quakeresse gaie. Pas un fil gris dans sa chevelure très noire, sous le chapeau fermé, décent mais élégant.
Le teint bilieux, les lèvres minces et deux yeux en vrille dont le regard fouillait hardiment à travers la pensée des gens, tandis qu’ils parlaient. La main jolie, aux pieds très petits de mignons souliers de chez le bon faiseur, avec des bas de soie, bien tirés.
Des dessous
prêts à la rencontre d’un insolent encore espéré
.
Pas d’autre luxe et peu de passions.
Deux chambres retirées au fond des salons
, et meublées avec une parcimonie quasi monastique, lui servaient de logement pour elle et ses enfants, dont elle avait fait des neveux et des nièces. Le premier étage seul servait aux réceptions
, les autres appartements étaient loués à d’honorables familles.
Une table frugale, les œufs de sa basse-cour. Enfin, rarement, très rarement, une fantaisie passagère pour quelque mauvais sujet, bon client, marquis ou vicomte, momentanément décavé, qu’elle obligeait à l’occasion en amie.
Et ainsi, doucement, dans le calme d’une conscience paisible et d’une hygiène bien entendue, la Chauve attendait le jour prochain où elle aurait amassé cent-mille livres en bonnes rentes sur le Grand-Livre pour se retirer des affaires et passer la main.
Le timbre résonna pour la troisième fois dans l’antichambre, du côté de la rue Pasquier.
La Chauve, qui ne s’en remettait à personne de ce soin, s’en fut ouvrir.
Une dame entra.
— Vous êtes madame Chauve ?… je vous suis adressée par madame D…, et je désire vous parler, dit l’inconnue avec un accent très prononcé ; elle continua : — Je suis la baronne de Fédenberg. On m’a tant parlé de vous, que j’ai désiré vous connaître. Je suis riche… je veux voir… rien de plus… Si par hasard la fantaisie vient… eh bien, nous verrons.
Cette déclaration, débitée avec un aplomb un peu emprunté, ne déconcerta pas la Chauve.
Sans doute l’apparence de la nouvelle venue ne promettait pas une recrue de qualité supérieure.
Toutefois la maîtresse de la maison répondit :
— Vous n’êtes pas la première… J’ai vu plus d’une curieuse… comme vous, madame. Pas une n’a quitté ma maison sans avoir trouvé ici ce qu’elle cherchait…
Quelques instants plus tard, après une conversation entre les deux femmes, la Chauve s’éloignait, et cinq minutes n’étaient pas écoulées quand Julia entendit un toc toc discret à la porte.
Qui allait paraître ?… Quel inconnu ? Serait-ce enfin l’idéal rêvé ? Ce fut le marquis, l’ami de Gontran.
Julia n’eut pas le temps de le dévisager longuement.
Un double cri partit à la fois.
— Vous, cousin !… Oh ! c’est trop drôle !…
— Vous, baronne !… Ici !
— Oui, mon beau marquis !… Quelle rencontre ! Oh ! que c’est amusant !
Par une circonstance étrange, Julia se trouvait en famille, puisqu’elle cousinait vaguement avec le marquis, porteur d’un des plus beaux noms de l’armorial.
Le jeune homme, on le devine, ne se trouvait guère en verve pour entamer l’entretien.
Julia eut bientôt fait de le mettre à l’aise. Un étrange contraste que le fantasque caractère de la baronne, audacieuse par timidité, jouant le cynisme pour mieux cacher ses défiances d’elle-même.
— Remettez-vous, marquis, fit-elle en étouffant un rire forcé… Vous êtes là tout interdit, ouvrant des yeux aussi grands que les miens.
— Est-ce possible que ce soit vous ? balbutia le marquis, de plus en plus décontenancé.
— Oui, n’est-ce pas, cela vous étonne ?… Vous vous demandez quelle puissance supérieure met dans votre chemin la baronne de Fédenberg ?… Mais c’est le Dieu protecteur de la famille, mon cher cousin… Nous ne nous voyons pas assez souvent.
Julia termina par un grand éclat de rire.
Le marquis ne trouva rien de mieux que d’y faire écho.
La situation d’ailleurs était si drôle, qu’elle ne pouvait se prolonger sans ridicule.
Le jeune homme, un peu remis de sa surprise, fit un pas vers Julia.
Eh bien !… voyons… venez m’embrasser… et asseyez-vous près de moi, continua Julia… Ah ! je comprends votre déception. Vous venez en bonne fortune… et crac… à l’aveuglette vous tombez dans les bras d’une cousine que vous n’avez pas vue depuis un an. Allons… j’attends la jolie déclaration que vous prépariez pour l’inconnue.
En parlant ainsi la baronne s’était assise crânement sur un canapé, le bas de sa jupe, légèrement remonté au-dessus des chevilles, laissait apercevoir un flot de dentelles ; le visage tourné vers le jeune homme dans une attitude coquette, elle souriait d’un air malin tout à fait drôle.
La baronne n’était certes pas jolie, mais en ce moment toute sa personne avait pris une pose agaçante, provocante, qui ne manquait pas d’un certain piquant.
— C’est la fatalité, marquis… Et je trouve qu’elle ne manque ni d’esprit, ni de goût… Cédons à la fatalité… cousin… le sofa de la chambre est doux… Et ça ne sortira pas de la famille.
— Pourquoi pas ? s’écria le marquis.
S’élançant vers la baronne, il l’enlaça dans ses bras et, la soulevant sans peine, la porta sur le lit.
Le soir, avant de s’endormir, tranquillement assise dans un fauteuil, devant son bureau, la Chauve, femme d’ordre, écrivait sur un petit registre spécial, ses comptes de commerçante rangée, et sur des papiers à part, ses notes et impressions de la journée ; ni plus, ni moins qu’un collectionneur de documents.
Elle prit une feuille de papier, et soigneusement recopia un extrait
comme suit :
Baronne Julia de Fédenberg… cherche un amant qui l’amuse, s’est rencontrée avec le marquis de X…, son cousin. Ils ont passé une heure ensemble.
Elle plia le papier en deux, le mit sous enveloppe, cacheta et écrivit :
À M. le Préfet de police.
Un matin, Marion reçut une lettre qu’un chasseur apportait de l’hôtel Clarendon, et dont il attendait la réponse.
Cette lettre ne contenait que deux lignes ainsi conçues :
Mademoiselle,
Vous pouvez rendre un grand service à madame de Fédenberg, en vous rencontrant avec sa mère. Tout le jour, à l’hôtel.
Csse Olga de Warineff.
Madame de Warineff à Paris, cent fois Julia avait exprimé à Marion ses inquiétudes à ce sujet.
— Si ma mère vient ici, elle voudra vous voir, et si elle vous voit, vous vous laisserez séduire par elle, répétait tristement la baronne.
… Elle fera si bien que vous ne m’aimerez plus. Oh ! vous ne la connaissez pas, ma mère ! c’est une charmeuse… Elle est insinuante, irrésistible, elle vous trompera comme les autres… Promettez-moi de ne pas la voir si elle venait.
Marion avait rassuré Julia.
Pourtant, quand la comédienne reçut la lettre de la comtesse, elle n’hésita pas. On faisait appel à son amitié pour Julia.
On parlait d’un grand service à lui rendre. Il était difficile de refuser.
Marion fit entrer le messager.
— Vous direz à madame de Warineff que j’aurai l’honneur de me présenter chez elle dans l’après-midi.
À deux heures et demie, Marion était introduite dans le salon de l’appartement que la comtesse occupait à l’entresol, sur la place Vendôme.
Une femme vêtue de deuil vint au-devant d’elle.
Marion devina la mère de Julia.
— Je vous remercie d’être venue, mademoiselle.
La voix était douce, musicale, empreinte d’une mélancolie grave.
De petite taille, mais dessinée à miracle, tête merveilleuse, teint d’un blanc mat laiteux, avec de chaudes estompes olivâtres, les traits d’une admirable régularité, à laquelle deux grands yeux d’un noir profond, ombrés de cils fins et soyeux, donnaient une expression triste, le nez imperceptiblement busqué, aux ailes frémissantes, la chevelure massive et aérienne à la fois, nuancée de reflets mordorés, légèrement grésillante, et partagée sur le front avec une simplicité d’un art infini.
La comtesse était une incarnation parfaite de toutes les puissances de fascination troublante que le soleil d’Asie a, par le lent travail des générations, mûri chez les femmes de la race sémite, encore affinées par les exquises élégances du luxe européen.
Des épaules arrondies, une poitrine jeune, enfermée dans un costume ajusté, la démarche ondulante sur des hanches souples, le geste gracieux. La petite baronne n’avait pas exagéré : madame de Warinetf était adorablement belle ; un charme pénétrant, capiteux, se dégageait de toute sa personne, comme ce parfum subtil qui monte des ostensoirs dans les tabernacles des chapelles russes.
Marion admirait en silence, se demandant comment cette femme si séduisante pouvait bien être la mère de Julia, chétive, grêle comme une ébauche mal venue.
La comtesse indiqua un siège à la comédienne.
— J’ai désiré vous voir, mademoiselle… J’arrive de Pétersbourg pour reprendre ma pauvre enfant, pour l’arracher à l’existence folle où elle se perd… J’ai compté sur vous, sur l’amitié que vous témoignez à Julia… Je vous demande de m’aider à la ramener…
Madame de Warineff prononça ces simples paroles sur un ton de profond chagrin.
— Parlez, madame, que puis-je faire ? Je vous aiderai de mon mieux.
— Je ne me suis pas trompée… Je vous remercie… Julia m’évite, me fuit… Je n’ose m’adresser à elle… Les malheurs l’ont changée à mon égard, mais elle a confiance en vous… Je sais que vous avez été bonne pour elle… Peut-être consentira-t-elle à vous entendre… Vous lui direz que le cœur de sa mère n’a pas changé. Que m’importe M. de Fédenberg !… Elle, Julia… est toujours ma fille… Elle était douce et tendre autrefois… Elle ne peut avoir changé à ce point… Qu’elle revienne à moi, qu’elle se confie à sa mère !… Elle n’a pas dix-neuf ans !… à cet âge tout se répare, la vie peut recommencer. Près de moi elle trouvera l’oubli, le repos, et peut-être encore le bonheur.
— Pardonnez, mais je sais combien elle redoute de retourner en Russie.
— C’est là seulement qu’elle peut reprendre une situation digne d’elle et de sa famille.
… Ici, quelle est la vie qui l’attend ?… Quant à moi, je ne lui fournirai pas le moyen de rester… Mais si elle entend la voix de la raison, si elle se laisse toucher par mon chagrin, par le respect de son nom et de sa famille, si elle consulte son véritable intérêt, elle rentrera dans son pays, où l’attendent l’indulgence de ses amis et les sympathies bienveillantes des siens.
… Si vous parvenez à vaincre ses résistances, à triompher de son obstination, vous aurez, mademoiselle, rendu à ma fille un service inestimable, dont sa mère vous gardera une reconnaissance profonde.
Marion ne dissimula pas à la comtesse tous les obstacles qu’elle entrevoyait pour changer les dispositions de Julia. Et, du reste, où la voir, où la rencontrer ?
Depuis le jour de sa visite au petit hôtel du Quartier Latin, Marion ne l’avait plus revue et sans doute, par un sentiment de défiance, la baronne lui laissait ignorer son adresse, à cause même des incertitudes de sa vie nomade.
La comédienne promit d’employer toute son éloquence et son adresse, et prit congé.
Marion était donc dans l’attente — d’un caprice de Julia — qui les mettrait en présence et lui permettrait d’aborder avec elle le sujet scabreux sans éveiller les défiances, lorsque la baronne arriva.
Elle avait une allure joyeuse, et son costume, sinon élégant, portait la trace d’un retour à l’aisance.
— Je suis presque votre voisine, dit-elle à Marion, j’habite à Montmartre.
— Vous vous êtes décidée à quitter le Quartier Latin ? tous mes compliments.
— Oui, les étudiants ne sont pas si drôles que j’aurais cru… J’ai reçu d’Allemagne plusieurs malles, quelques menus bijoux… de belles dentelles, des fourrures, etc. etc. et je me suis installée sur les hauteurs.
— C’est-à-dire que vous remplacez les carabins du boulevard Saint-Michel par les rapins du Moulin-de-la-Galette !… Oh ! ma pauvre baronne… où allez-vous ? sur cette pente… Quelle vie affreuse vous vous préparez ! Comment une nature délicate, une femme élégante, habituée aux égards, au luxe, comment pouvez-vous vous plaire dans le milieu grossier dont vous faites votre entourage ?… Pourquoi n’avoir pas depuis longtemps repris le train de Saint-Pétersbourg ?
La baronne regarda fixement la comédienne.
— Ma mère est à Paris, fit-elle brusquement, vous avez vu la comtesse ?…
— Quand cela serait, s’écria Marion, se décidant à livrer la bataille. Eh bien, oui, j’ai vu la comtesse, je sais quelles sont ses intentions pour vous…
— Ah ! ma mère vous a parlé, elle vous a enjôlée comme les autres… Vous m’avez trompée… Vous m’aviez promis de ne pas la voir… Je savais bien que vous seriez sa dupe !… Elle vous a menti… Et vous l’avez crue… Elle vous a gagnée à sa cause… Elle vous a persuadé de me parler pour elle… Voilà ce que je redoutais… C’est fini, adieu, elle m’a volé votre amitié… Ne dites pas un mot de plus… adieu…
Fiévreuse, en proie à une agitation incroyable, la baronne prit la porte du salon, gagna l’antichambre et, avant que Marion ait eu le temps de la rejoindre, elle s’était élancée dans l’escalier, sans rien vouloir entendre.
Le bruit de la porte cochère, fermée violemment, indiqua à la comédienne qu’elle avait fui sans s’arrêter.
Une heure et quart après minuit.
Le haut de la rue des Martyrs. Quelques coins de marchands de vin et de brasseries laissent filtrer dans l’entrebâillement des volets qui se ferment un rayon de lumière blafarde, éclairant par intermittence, au passage sur le trottoir, les faces bleuies des malheureuses qui font leur navette lamentable.
Sous les réverbères clignotants, des ombres d’hommes, au parler hideusement traînard, à la démarche fuyante, aux allures inquiètes, causent bas avec des gestes louches.
Quelques rares bourgeois, attardés, regagnent leur logis.
Une femme petite, étriquée, dans son manteau serré sur le torse, s’avance à pas pressés, se dirigeant vers les hauteurs. C’est Julia, baronne de Fédenberg. Arrivée au carrefour formé par les rues de Laval, de la Tour-d’Auvergne et l’avenue Trudaine, l’une des ombres d’hommes louches se détache du réverbère sous lequel elle est arrêtée avec d’autres, et se hâte sur les pas de la jeune femme.
L’homme aborde Julia… il lui parle.
Elle marche plus vite… l’homme se rapproche… veut lui prendre le bras… Julia se met à courir, l’homme la suit ; Julia court plus vite… et vient tomber dans un passant à silhouette honnête, auquel elle jette ces paroles pleines d’effroi :
— Monsieur, donnez-moi votre bras, je vous en prie… J’ai peur… Cet homme me poursuit…
Et elle s’attache à l’inconnu qui, machinalement, sans enthousiasme, se laisse faire.
L’agresseur renonce à sa poursuite et s’éloigne dans l’ombre.
Le lendemain, 7 heures et demie du matin, un quatrième dans une maison de l’avenue Trudaine.
Le petit logement propret, vulgaire, étroit, d’un employé de ministère ; 6.000 francs d’appointements, quarante-cinq ans, cheveux droits, moustache poivre et sel, le type du célibataire à prétention, un lovelace du rond de cuir.
Julia a passé la nuit chez son sauveur.
Celui-ci a cru d’abord à une rencontre vulgaire, la vieille histoire banale des filles qui n’étaient pas faites pour cette vie
. Mais peu à peu, le langage choisi de Julia, ses connaissances variées ont étonné le chef de bureau. Les souvenirs de la cour du Grand-Duc, tous ces noms de grands personnages revenant sans cesse dans ses récits, les millions que la jeune femme fait sonner avec son emphase ordinaire, tout cela a fortement troublé le buveur d’encre.
Julia a raconté une partie de ses aventures, brodant de ci de là, jouant le sentiment, l’abandon. Elle était seule dans le monde, celui qui voudrait l’aimer… elle s’attacherait à lui… Elle plaidait le divorce contre le baron, et aussitôt libre, elle prendrait pour mari l’homme qui lui avait montré du dévouement, de la tendresse…
D’ailleurs d’un désintéressement farouche qui avait fait ouvrir tout grands les yeux du don Juan, peu habitué à ces bonnes fortunes, et très friand de plaisirs économiques.
Avec la crédulité naturelle et la suffisance plate des cloportes de ministère, il s’était mis aussitôt à rêver toutes sortes de grandeurs prochaines, si bien qu’en partant à huit heures pour son bureau, il laissa Julia dans son logement, lui disant de l’attendre.
Toute la journée assis devant son pupitre, le gratte-papier ministériel fut distrait. Il voyait déjà Julia divorcée, devenant sa femme, et lui, du même coup, enrichi, un peu vicomte par son mariage avec la fille de la riche comtesse Warineff.
Sa seule crainte était de ne pas retrouver Julia chez lui au retour.
À trois heures, il prétexta une affaire et partit vite. Sa conquête était là. Julia n’avait pas bougé.
L’entrée des artistes, au théâtre de l’Odéon, un petit groom, de ceux que les hôtels et les magasins emploient comme coureur, s’était engagé dans le chemin de la scène, pendant la représentation, et demandait la loge de mademoiselle Marion. On la lui indiqua. Le gamin frappa.
— Entrez, dit Marion…
La clarté du gaz de la loge, éclairant le visage du petit groom, montra à la comédienne les traits de Julia.
C’était elle, vêtue de la veste à boutons de métal.
Quelle fantaisie l’avait prise d’endosser un tel costume ?…
— Je ne vous ai pas vue depuis longtemps… Me voilà…
Et elle se laissa aller sur une, croisant ses jambes sans façon comme un nomme, et tirant de sa poche une cigarette, elle l’alluma crânement au gaz, aspirant quelques bouffées.
Marion achevait sa toilette pour le dernier acte.
— Ma mère est repartie depuis trois jours, renonçant à m’emmener avec elle… Mais cela n’a pas été sans peine. Elle a essayé de tous les moyens possibles, elle m’a d’abord fait parler par nos amis… Je ne suis plus allé les voir…
… Alors elle s’est adressée à l’Ambassade… J’ai remarqué autour de moi des gens de mauvaise mine qui rôdaient…
… J’ai compris qu’on avait donné mon signalement, que j’étais épiée. Je me suis cachée.
… Pendant plusieurs semaines j’ai changé sans cesse de quartier, ne couchant pas deux nuits dans le même endroit.
… Une chasse bien amusante, allez… Les espions n’ont pas volé leur argent ! je vous promets, car je les ai fait courir…
… Je les ai promenés comme cela dans tous les garnis de Ménilmontant, de Montmartre, ils ont perdu plus d’une fois ma trace… Tenez, je me souviens… En sortant du bal de la Boule-Noire, à Montmartre, je m’étais réfugiée chez une logeuse que je connais dans la rue des Martyrs. Le lendemain matin, la bonne monte dans ma chambre, tout essoufflée, me dit qu’il y a des hommes en bas, qui parlent avec la logeuse, et demandent des renseignements sur moi… Les hommes voulaient faire la visite des chambres.
… Au même instant dans l’escalier, j’entends des voix, et j’aperçois deux hommes.
… J’arrache le bonnet de la servante, je le plante sur ma tête, je lui prends son waterproof, son panier, en un clin d’œil le déguisement est fait. Tranquillement je redescends les marches, et, passant sous le nez des hommes qui me cherchent, je gagne la rue, sans me presser…
… Une fois là, vous devinez si j’ai ri… et je suis allée me défaire chez une amie…
… De guerre lasse, ma mère a abandonné la partie et repris le train… Un de ses amis s’est chargé pour elle de me remettre une pension…
— Je suis très heureuse de vous voir, dit Marion, et d’apprendre ces nouvelles.
La comédienne prononça ces mots d’un ton froid.
Le récit de ces équipées, ce costume de garçonnet au milieu des gens du théâtre la gênait :
— Comme vous me dites cela ! répliqua Julia, vous m’en voulez ? je vous scandalise ?… vous n’avez plus d’amitié pour moi ?…
La baronne avait pris un ton de mélancolie attristée qui toucha Marion.
— Scandalisée ! moi… ma chère baronne, ne le croyez pas.
Et affectueusement elle prit la main que lui tendait Julia et la pressa.
Le régisseur cria :
— En scène pour le cinq.
Marion sortant de sa loge vint se placer dans la coulisse parmi les acteurs pour son entrée.
Julia, qui l’avait suivie, prit des mains de la femme de chambre la traîne de la robe, que portait la comédienne, marchant dignement, comme un varlet derrière sa dame.
Marion ne put retenir un mouvement d’impatience, mais l’instant de son entrée était venu ; elle s’élança à travers la porte ouverte pour ne pas arriver trop tard à sa réplique.
La pièce finie, comme Marion traversait le fond du théâtre, elle rencontra la grosse Suzanne, bonne langue qui lui dit sans plus de façon :
— Quel est ce nouveau chic, un mignon pour porte-queue ? Tu te mets bien, Marion, mon compliment !
Elle montrait d’un geste Julia qui attendait, appuyée derrière un portant.
— Une originale, dit Marion à l’oreille de Suzanne, une baronne russe. Quelles drôles de femmes que ces étrangères !
— Allons ! allons ! ne fais pas la discrète, ma petite Marion, reprit la grosse Suzanne gouailleuse… Tu ne nous feras pas croire que ta baronne n’est pas de la garde nationale
.
— Elle t’a donc fait le signe de ralliement… Elle t’a reconnu pour le colonel du régiment…
Dans son langage trivial, Suzanne avait dit le mot. La baronne avait des allures compromettantes.
Mais par où était-elle passée ? Marion crut la retrouver dans sa loge. La comédienne avait achevé sa toilette de ville, que le petit groom n’avait pas reparu.
Comme elle quittait le théâtre, Denise, la femme de chambre de Marion, demeurée en arrière pour fermer la loge, arriva tout courant et riant aux éclats.
— Madame ne se douterait pas avec qui cette dame est partie ?…
Elle fut prise d’un nouvel accès de fou rire.
— Avec qui, parle ?
— La concierge l’a vue monter en fiacre avec le jeune premier, vous ne la reverrez pas de sitôt.
Denise se trompait.
Le lendemain soir, Julia reparut au théâtre, sous les habillements de son sexe, cette fois.
Marion sortait de scène après la fin du dernier acte, quand dans le couloir de sa loge, elle se trouva face à face avec la baronne.
— Bonsoir, Marion, dit Julia.
— Bonsoir, madame, répondit la comédienne d’un ton sec.
Madame de Fédenberg la suivit et pénétra dans sa loge. Il y eut un moment de silence entre les deux femmes, Julia, la première, le rompit brusquement par ces mots :
— Je vous gêne, vous m’en voulez ?…
— Me gêner, l’expression est trop forte, mais il est certain que votre costume d’hier et votre départ ont donné lieu à des commentaires… nous sommes tenus de nous observer… Excusez-moi de vous parler ainsi… Vous êtes étrangère, et je dois vous prévenir.
— On ne peut pas plus clairement me dire que ma présence est désagréable… Pardonnez-moi, fit Julia d’un ton piqué… Je vous l’éviterai à l’avenir…
Elle s’était levée, s’apprêtant à sortir, Marion l’arrêta.
— Vous vous blessez à tort, chère madame. Attendez une minute, je vous prie, nous partirons ensemble.
Julia s’arrêta.
En un tour de main la comédienne fut prête. Sans mot dire, les deux femmes marchèrent ensemble, côte à côte à travers les couloirs, jusqu’à la rue.
Dans la nuit noire, une pluie diluvienne balayait la chaussée.
— Adieu, dit Julia, tendant la main à Marion… Cela ne vous compromettra pas de me dire adieu ?
— Voyons, baronne, oubliez les paroles un peu vives dont je me suis servie tout à l’heure… Montez avec moi en voiture… Je vais vous conduire…
— Non, merci, je ne vais pas du côté de chez moi…
— Mais il pleut à verse, vous n’avez même pas de parapluie, et il est minuit passé… Permettez au moins que je vous envoie chercher un fiacre.
— Non, merci encore une fois… Je m’en passerai… Adieu.
Sans rien vouloir entendre, elle s’élança dans la rue, et disparut, tandis que la tempête faisait rage.
Chapitre VI
Un matin, par un beau soleil, Julia trouva la Chauve dans la cour, les pieds chaussés de grosses galoches, un arrosoir à la main, qui baignait
ses fleurs, comme on dit à Caen.
— Je viens vous chercher pour déjeuner, cria de loin la baronne. Il fait un temps superbe… Nous irons jusqu’à Madrid… Le Bois doit être délicieux ce matin… Voulez-vous ?
— Avec plaisir, fit la Chauve, s’interrompant au milieu de sa besogne rustique… C’est bien gentil à vous d’être venue me chercher… Le temps de faire boire mes plantes, de donner du grain à mes poules, des carottes à mes lapins, et je cours m’habiller.
La Chauve, on l’a déjà dit, avait un faible pour les gens du monde
. La petite baronne lui avait plu tout de suite.
Julia n’avait pas tardé à être de la maison. Elle venait souvent passer là une heure à rire et causer, en fumant une cigarette.
Flattée de cette amitié aristocratique, la Chauve était pleine de considération pour Julia, une originale qui connaissait tous les gens chic et cherchait uniquement à s’amuser. La Chauve s’était prise pour elle d’une belle sympathie protectrice, lui donnait des conseils, et même lui faisait parfois la faveur de l’inviter chez elle dans son intérieur
à dîner à l’infortune du pot, se laissant en retour emmener par elle en parties dans les cabinets des restaurants à la mode.
— Attendez, s’écria Julia… Je vais prendre votre place… Vous irez tout de suite vous habiller… Ce sera plus vite fait…
Elle prit la Chauve familièrement par le bras, l’obligeant en riant à lui céder l’arrosoir à moitié plein.
— Donnez-moi vos galoches, à présent.
Elle les chaussa vivement, et se mit en demeure d’achever la besogne interrompue.
Le bruit d’un fiacre s’arrêtant devant le portail, fit lever la tête à la baronne.
Un homme descendit de la voiture et marcha vers les deux femmes.
— Bonjour, la Chauve, fit-il, comme tu es bien dans ce rôle ; non ! laisse-moi t’admirer !… l’air pur réconfortant du matin… les charmes de la vie champêtre… C’est une Idylle ! Je passais, le spectacle édifiant de cette simplicité rustique m’a attiré.
Il porta sa main par un geste vague au rebord de son chapeau à l’adresse de Julia.
— Moquez-vous tant que vous voudrez, je suis comme cela, moi ; mes fleurs, mes poules, je ne crois qu’à cela, c’est plus que vous, qui ne croyez à rien.
— Ma chère baronne, je vous présente M. D’Alfa, un mauvais sujet, mais un bon garçon.
— La Chauve ! vous me flattez au moins de moitié, dit D’Alfa modestement.
— J’espère que c’est de la bonne, dit Julia.
— Et maintenant je me sauve ; madame de Fédenberg vient me chercher pour déjeuner, nous allons faire une partie toutes deux au cabaret.
— Toutes seules ?… mais j’en suis, interrompit D’Alfa ; madame invite la Chauve, eh bien, je vous invite toutes les deux… Je prie madame d’accepter mon invitation. La proposition est un peu brusque. Mais nous sommes presque à la campagne, puisque vous jardinez… Enfin si je vous gêne, vous me mettrez à une petite table… Est-ce dit ?…
— Mais très volontiers, s’écria Julia, la Chauve sera bientôt prête… Et, si monsieur D’Alfa veut m’aider, nous ferons prendre un bain de pied aux fleurs du jardin.
— Ça va, mes enfants, fit la Chauve. Je suis à vous dans dix minutes.
Elle disparut par le perron.
D’Alfa resta seul avec Julia.
Six pieds, fort comme un Turc, les cheveux et la moustache d’un noir d’encre, sur un teint bronzé, D’Alfa avait été vingt ans marin. Puis un jour, en doublant le cap de la quarantaine, il s’était lassé de courir des bordées dans les cinq parties du monde, et résigné au cabotage de Paris, il voguait au gré des bons vents de la fortune, à travers les écueils des cabinets particuliers, du Turf, de la bohème financière, et des cercles.
Bon diable au demeurant, insouciant, et gai compagnon.
Quand la Chauve reparut, prête à partir D’Alfa et Julia étaient une paire d’amis.
Tout en arrosant les fleurs, en donnant la becquée aux poules de la Chauve, ils s’étaient conté leurs campagnes, le marin ses voyages, et la baronne ses aventures.
— Me voilà prête, dit la Chauve.
Les deux femmes et leur cavalier prirent place dans la voiture qui avait amené D’Alfa.
Le fiacre partit au grand trot vers la place de la Concorde, et s’engagea dans l’avenue des Champs-Élysées, Chauffée par le soleil de onze heures, la chaussée poudreuse, fumait sous les gerbes d’eau fraîche des arroseurs, faisant çà et là entre les pieds des chevaux de petits arcs-en-ciel, où se jouaient les couleurs du prisme.
Le large ruban d’asphalte qui monte vers le rond-point s’amollissait sous les talons des piétons.
La grande artère aristocratique était pleine de lumière, de chants d’oiseaux dans les massifs, d’enfants joyeux, jouant autour de Guignol, dans les allées.
Une légère brise, tempérant la chaleur du soleil, faisait frissonner les cimes des panaches de verdure, et soulevait les voiles des amazones revenant du Bois.
Une de ces matinées délicieuses où le cœur se dilate, où les nerfs calmés se détendent, où une sorte de joie physique envahit toute la personne.
À demi renversées dans le fond de la voiture, Julia et la Chauve écoutaient les histoires de D’Alfa, riant franchement de ses saillies, de ses réflexions comiques.
La voiture contourna l’Arc-de-Triomphe et par l’avenue de Neuilly, gagna le Bois, venant s’arrêter devant l’entrée du restaurant de Madrid.
Assise à une table, une jeune femme déjeunait avec des amis. Elle vit D’Alfa et lui fit un signe de tête amical.
— Bonjour, Marion, dit l’ex-marin.
C’était en effet la comédienne. Julia l’aperçut et, oubliant sa petite rancune, elle s’écria sur un ton des plus gracieux :
— Que je suis charmée de vous rencontrer ! j’allais vous écrire, cela tombe à merveille. Décidément, je me fixe à Paris, j’ai loué un appartement rue Neuve-des-Mathurins. Dimanche prochain, je pends la crémaillère. Faites-moi l’amitié d’accepter à dîner ! Vous connaissez M. D’Alfa, il sera assez aimable pour accepter d’être des nôtres, n’est-ce pas ?…
— Avec enthousiasme, dit D’Alfa.
— Merci, dit Marion, comptez sur moi.
— Tenez, voici mon adresse.
Julia avait tiré d’un carnet une carte de visite qu’elle remit à Marion.
— Alors, c’est convenu, à dimanche, venez de bonne heure, nous causerons. À dimanche !
Et Julia, avec son cavalier alla rejoindre la Chauve déjà installée à une table sur la terrasse.
Bientôt on entendit les éclats de rire de la baronne, mise en belle humeur par les propos égrillards du viveur.
Le dimanche à sept heures, Marion sonnait à la porte d’un petit entresol situé rue Neuve-des-Mathurins.
Comme elle entrait dans l’antichambre, Julia accourut.
— Oh ! que je suis contente que vous soyez venue. J’ai reconnu votre voix… Vous êtes très aimable. Venez bien vite… Personne n’est encore arrivé, j’ai tant de choses à vous conter.
Elle entraîna la comédienne dans un petit boudoir, très coquettement tendu d’étoffes japonaises, encombré de bibelots, de coussins, de bronzes, de potiches.
— Est-ce que cela vous plaît ? demanda-t-elle à Marion. Avec mes épaves sauvées d’Allemagne, je me suis fait ce petit coin, mon voisin le marchand de chinoiseries du boulevard Malesherbes a complété, organisé tout. C’est une maison que je vous recommande… Que dites-vous de cela ?
Elle détaillait avec un enthousiasme naïf, les mille bibelots de sa garçonnière.
— Mais, c’est charmant, appuya Marion qui admirait chaque objet… Moi, je raffole du japonisme… J’y trouve une fantaisie inépuisable de conceptions originales ; ces étoffes en soie, ces laques, ces bois bizarrement contournés, ces images convulsées par la fureur, la colère, ces monstres étranges auxquels sont attachés des légendes curieuses, ces divinités terribles, ces travaux patients, où se trahit l’adresse audacieuse de l’artiste, enfin ce kaléidoscope de couleurs chatoyantes et vives, tout cela me semble comme un coin de croquis échappé au pays des Mille et une nuits.
… Je suis très heureuse de vous voir installée, ma chère baronne. C’est tout à fait ravissant chez vous…
— Tant mieux que cela vous plaise… je vais vous faire voir le reste de ma garçonnière
.
Elle promena Marion dans l’appartement petit, mais très bien distribué.
La chambre à coucher ; toute tendue de peluche vieil or et cramoisi ancien, avait au plafond une grande tapisserie japonaise, ruisselante de chimères, de guerriers, de dieux, brodés en or éclatant dans des attitudes bizarres sur un fond satin pourpre.
Le salon petit, mais agréable, était encombré de sièges orientaux, de fleurs, de bronzes. La salle à manger était en chêne, avec des faïences, et des plats de cuivre accrochés au mur.
Sans être tout à fait luxueux, tout cela était bien entendu, et dénotait par le choix des objets et l’arrangement un goût cultivé.
Marion en fit à la baronne son sincère compliment.
— Oui, dit Julia, je suis décidée à vivre là tranquillement… Je vais pouvoir me faire une existence calme et heureuse. Que pensez-vous de D’Alfa ? N’est-ce pas qu’il est charmant ? J’en suis folle… Voilà l’homme que je devais rencontrer.
… Je l’ai aimé tout de suite… Nous allons vivre ensemble, nous ne nous quitterons plus… Mon divorce sera bientôt prononcé, nous nous marierons.
… Je n’ai plus besoin de courir le monde pour satisfaire ma curiosité, mes caprices. J’ai trouvé le bonheur et je m’y tiens.
— Oh ! oh ! comme vous prenez flamme, baronne ! dit en riant Marion. Prenez garde à la déception !… Vous avez déjà fait plus d’une école !
— Oh ! mais cette fois, s’écria Julia avec emphase, plus de méprise… je suis sûre de moi… Jusqu’ici, je, me trompais volontairement, je me grisais de mes paroles, je me donnais à moi-même la comédie de l’amour… Aujourd’hui j’aime D’Alfa.
Le ton d’exaltation de la baronne surprit la comédienne, tout habituée qu’elle fût aux exagérations de son amie.
— Vous me trouvez changée, continua Julia… C’est bien simple, j’ai trouvé celui que je cherchais.
Une nourrice entra avec une petite fille qui marchait à peine.
Julia la prit dans ses bras, et la mangea de caresses passionnées.
Marion ouvrait de grands yeux stupéfaits.
— C’est ma fille, dit doucement la baronne.
— Que dites-vous, interrompit Marion, je croyais… vous m’aviez dit ?…
— Je vous ai caché cela à vous et à tout le monde ! Je suis devenue mère à l’insu de tous ; mon mari n’a pas eu connaissance de ma grossesse… Mais quand je serai mariée à D’Alfa, nous donnerons un nom à cette enfant. Je lui ferai une vie heureuse… Elle aura une mère… ma fille, ma chère fille… Quel bonheur de pouvoir lui donner ce nom !…
Elle recommença ses démonstrations. Marion se demandait si la baronne n’était pas subitement devenue folle.
Les invités arrivaient ; des viveurs, des étrangers amis de D’Alfa, des femmes de hasard.
Presque aussitôt on annonça le dîner, qui fut des plus gais. La baronne était radieuse, s’abandonnait sans contrainte aux démonstrations les plus risquées, d’une tendresse passionnée pour D’Alfa assis à sa droite, lequel recevait ces hommages avec des attitudes de pacha blasé !…
Il passa dans l’esprit de Marion comme un vague ressouvenir de la Résidence, de cette grande soirée à l’hôtel de Fédenberg. Elle revit, dans une fugitive vision, tous les détails du souper de gala : les convives haut-titrés, mangeant silencieusement du bout des dents, et la baronne défiant ouvertement son mari, dans un audacieux oubli des convenances, précurseur de la catastrophe imminente.
De Dieppe, 22 août 187…
J’ai enfin trouvé le bonheur, ma chère Marion. Depuis deux semaines nous sommes ici, au bord de la mer.
Je crois que D’Alfa m’aime, et moi je l’adore ; les jours passent doux et charmants à nous promener sur la plage, le ciel est d’un bleu splendide, la mer calme comme un beau lac azuré. Qu’il fait doux ici ! Je voudrais y passer ma vie, et cependant il faudra bientôt revenir à Paris, hélas !… Mon bonheur serait complet si ma fille, ma mignonne, était près de nous. Allez la voir, ma chère Marion. Voyez si la nounou la soigne et l’aime bien, embrassez-la en pensant à moi.
Je me promets de nous voir beaucoup cet hiver, vous viendrez souvent dans mon petit coin.
D’Alfa a pour vous autant de sympathie que j’ai d’amitié.
Gardez-moi un doux souvenir et écrivez-moi bien vite comment vous avez trouvé la mignonne.
Votre amie bien heureuse,
Julia.
C’est un coin charmant de Paris, l’été, que la terrasse du Chalet des Ambassadeurs, les jours chic, à l’heure du dîner.
Tous ceux que les plages normandes, les lacs suisses n’ont point enlevés à l’asphalte, ceux que les affaires retiennent au boulevard, malgré l’ardent soleil de juillet, enfin les amateurs de paradoxe, pour qui, suivant l’aphorisme d’Arsène Houssaye, Paris est des villégiatures la plus agréable, tout ce monde se retrouve les soirs de courses où de cirque, de huit à dix heures sur la terrasse du restaurant des Ambassadeurs, laquelle vaut bien la terrasse de Saint-Germain, et n’est qu’à cinq minutes de l’Opéra, en fiacre.
Le coup d’œil est vraiment unique du haut de cette véranda suspendue dans la verdure.
Devant soi, à droite et à gauche, des masses de frondaisons touffues, toute la gamme des verts feuillages, du tendre au sombre, des saules-pleureurs gais, peignés comme ceux du parc Monceau, des gazons aristocratiques, ras tondus, des pelouses pleines de fleurs en corbeilles, des massifs ombreux, des fontaines jaillissantes.
Pour cadre à ce décor, le rideau épais de hauts marronniers, dont le panache monte jusqu’au dôme du ciel étoilé.
Dans le lointain, on entend les bruits élégants des équipages criant sur le sable des avenues.
À ses pieds, en face de lui, le dîneur de la terrasse embrasse du regard, comme du haut d’une loge, un spectacle particulièrement parisien : la scène du café-concert, avec son hémicycle de femmes demi-nues, les joues fardées, luisantes sous le gaz. Puis, s’agitant comme au fond d’une arène, apparaît la foule des têtes banales, familles honnêtes, bourgeois, cocottes, gens de province, dont les crânes polis, les chapeaux neuf et les chevelures bizarres se meuvent vaguement dans la vapeur des mazagrans
et la fumée de tabac.
Au milieu de la scène, près la rampe, l’étoile du jour se disloque en contorsions pseudo-lyriques.
À en juger par la joie bruyante et les éclats de rire qui éclatent aux fauteuils
parmi les buveurs, les couplets sont aussi drôles que ceux des scies populaires :
Il n’a pas de parapluie.
Ou bien :
La sœur de l’emballeur.
Mais la voix de la chanteuse n’arrive guère que par bouffées jusqu’à la terrasse ; c’est parfois un effet curieusement bizarre que celui de cette femme, poitrine au vent, qui apparaît sous le feu de la rampe, gesticulant, tordant ses bras, trémoussant son torse, et montrant le trou noir de sa bouche démesurément ouverte dans le vide… tandis que, sous la lumière électrique, l’orchestre accompagne avec le flon-flon de ses cuivres.
Sur la terrasse, la scène n’est pas moins pittoresque.
Assis à de petites tables, les boutons de roses ou le brin de lilas blanc à la boutonnière, des boursiers, des artistes arrivés, des étrangers, des gommeux dînent gaiement par groupes, ou en tête-à-tête avec de jolies femmes aux toilettes gracieuses, aux rires argentins.
La dépense est grande des gais propos, des reparties vives, des galantes promesses et des coups de canif échangés dans l’espace des quelques mètres carrés de ce balcon.
Les habitués appartiennent presque tous au monde du Tout Paris, célébrités provisoires du journalisme, de l’art, de la finance ou de l’oisiveté boulevardière.
Et comme de juste, la bande des oiseaux nomades, en quête d’un nid hospitalier, celles qui dînent solitaires en attendant le nabab inconnu qui doit régler l’addition…
Julia dînait avec D’Alfa.
Leur table était appuyée à la balustrade de la terrasse.
Elles avaient ainsi la vue de la salle de verdure où se donnait le concert, sans perdre rien du spectacle environnant.
À l’une des tables voisines, deux provinciaux, ayant fini de dîner, se levèrent pour partir. Un couple leur succéda aussitôt. La femme s’empara de l’une des chaises, son cavalier s’assit en face d’elle.
Elle avait une tête ravissante, la nouvelle venue, un de ces minois coquets, fripons, que Grévin a longtemps, sans doute, caressé par la pensée avant de les croquer du bout de son crayon fin et précis.
Dans un ovale délicat, sur un teint mat de Parisienne pâle, deux yeux d’un noir brillant avec le nez mutin et les lèvres d’un rouge vif, puis en haut du front poli, les deux masses ondulantes de la chevelure, comme les deux ailes d’un corbeau.
En voyant s’asseoir vis-à-vis de lui la jeune femme, D’Alfa ne put retenir un coup d’œil plein de curiosité où Julia vit passer comme un fugitif éclair.
— Elle est jolie, cette femme ! fit la baronne.
— Oui, elle n’est pas mal, répondit D’Alfa du bout des lèvres.
Le dîner continua.
Il faisait une soirée magnifique. La journée avait été chaude, et c’était un charme délicieux, que la brise du soir apportant sa bouffée rafraîchissante avec la vague mélodie de l’orchestre.
À l’entour, les groupes de dîneurs étaient à cette heure psychologique où la chaleur des vins et la gaillardise des propos ont amené parmi les convives un laisser-aller de bonne humeur.
Dans le va-et-vient des garçons affairés portant le café et les liqueurs, partaient d’une table à l’autre, les éclats de voix joyeuses ; les saluts de reconnaissance s’échangeaient.
Quelques retardataires se hâtaient de prendre la place des partants.
Une petite brune, couverte de brillants, raide et cambrée dans son costume copié sur une gravure de modes, sortit bruyamment de l’escalier en compagnie de deux jeunes gommeux qui semblaient échappés aux devantures de Renard ou de Pomadère.
— Charles, dit-elle de sa voix de voyou élégant, s’adressant au garçon avec des airs d’intelligence… servez-nous bien vite… Je meurs de faim !… Donnez des écrevisses bordelaises, non, du homard à l’américaine… et des truffes avec du champagne frappé… Mais tout de suite !… n’est-ce pas… Nous allons au Cirque.
Elle arrêta son babillage de perruche gâtée, promena un regard satisfait sur les tables voisines, fit deux ou trois signes de tête à droite et à gauche… cria bonjour
à un maestro-amateur qui prenait son café en philosophe, et tomba d’un geste étudié sur la chaise que lui avançait un de ses cavaliers ; le musicien lui répondit par un bonjour Dédé
et un sourire protecteur dans ses favoris d’un blond grisonnant. La petite femme arrangea avec un soin minutieux les plis de sa robe et se prépara à dîner.
Dans un autre coin de la véranda, une autre réclamait à haute voix et attrapait
le garçon :
— Je vous ai demandé un demi-poulet pour la pâtée de mon chien… Vous m’apportez une carcasse de volaille morte de chagrin l’an dernier au Jardin d’Acclimatation… C’est insupportable !… Je me plaindrai à la caisse.
— Mais, risqua le compagnon de la dame, voici un chateaubriand intact… on pourrait peut-être…
— Tu es fou ! mon cher, riposta la dame sur un ton d’indignation sincère. Des restes pour Mascotte !… Pauvre bête !… Garçon, montez un pigeon !
Elle se mit à manger de caresses un affreux roquet obèse, tandis que le garçon courait à la cuisine en criant d’une belle voix :
— Un pigeon rôti, un !…
À la table voisine de celle de Julia, la petite brunette grignotait d’un air indifférent, échangeant, de temps à autre, une phrase distraite avec son cavalier, homme entre deux âges, décoré, quelque employé supérieur.
La jeune femme semblait surtout occupée de ce qui se passait du côté de D’Alfa. Elle se tournait sournoisement vers lui avec de vagues sourires provocants, prenant un plaisir évident à attirer l’attention du voisin qui, inconsciemment peut-être, dardait vers l’inconnue des yeux expressifs, répondant au hasard à sa compagne.
— Elle te plaît décidément cette femme, dit tout à coup Julia, en regardant son amant fixement, les yeux dans les yeux.
— Quelle femme ?… fit D’Alfa avec étonnement.
— Ne prends pas cet air stupéfait… Cette femme-là, tout près de nous… tu la dévores des yeux…
— Moi ?… quelle idée !…
— Avoue que tu la trouves à ton goût… Et tu n’as pas tort, elle est très jolie…
— Je n’ai pas remarqué tant que cela…
— Tu te trompes, reprit Julia doucement en souriant, tu l’as remarquée, et même cela ne paraît pas lui déplaire… Je me suis bien aperçue de vos signes d’intelligence. Aie donc au moins la franchise d’avouer que tu la désires cette femme !…
— Mais pas du tout ! Quelle drôle d’idée… Je l’ai peut-être regardée par hasard, sans réflexion… voilà tout. Sais-tu, Julia, que tu as l’air de me faire l’honneur d’une petite scène de jalousie ? ajouta-t-il avec un rire forcé.
— Je suis si peu jalouse, mon cher, et je comprends si bien une fantaisie, que je te la permets bien volontiers… Cette femme te plaît ?… Tu la désires ? Eh bien ! tu l’auras.
— Tu es folle, Julia…
Des éclats de voix partis de l’extrémité de la terrasse vinrent interrompre ce singulier dialogue.
Un couple se querellait.
Une grande fille blonde dînait avec un grand jeune homme blond.
Elle aussi avait cru surprendre des signes entre son cavalier et une isolée
, assise à une table voisine ; mais, au rebours de Julia, elle n’avait pu contenir l’explosion de sa jalousie qu’elle exhalait à haute voix dans une série d’épithètes empruntées au vocabulaire naturaliste.
Et la galerie de souligner chaque qualificatif de son rire.
Le jeune homme, très connu au boulevard, s’efforçait de calmer la furieuse, mais ses efforts n’arrivaient qu’à exaspérer davantage la demoiselle.
Enfin, n’y tenant plus, elle saisit par le goulot une bouteille de fine
servie avec le café, et crac !… d’un geste rapide, elle la lança à la tête de l’infidèle.
La chevelure et le visage de l’infortuné furent inondés d’une façon si comique, que l’auteur de cette attaque ne put retenir un éclat de rire. La victime elle-même prit la chose tout à fait gaiement.
Le plus froidement du monde, avec sa serviette il se mit en devoir de s’éponger, et d’une voix très calme :
— Martel en tête !… Des armes parlantes alors ! me voilà baptisé, tu m’as fait chevalier, mais tu aurais pu garder la cérémonie pour l’intimité… Mes ennemis ne vont plus m’appeler que le chinois à l’eau-de-vie
, et mes créanciers vont me faire donner un conseil judiciaire sous prétexte que je dessèche les caves paternelles pour me faire faire shampooing.
Ce ton ironique désarma du coup l’amazone qui se rassit. Et voyant la paix sur le point d’être signée, la femme, cause de la querelle, prit ses gants, et s’éloigna avec un petit mouvement d’épaules qui disait clairement que les hommes sont des lâches.
Cependant le monsieur décoré et sa compagne, ayant achevé leur dîner, quittèrent la table et disparurent du côté de l’escalier.
Julia, qui semblait attendre ce moment, se leva suivie par D’Alfa.
Dans le jardin, comme ils sortaient de la foule, encombrant les abords du restaurant, devant la grille du concert, reparut le couple inconnu.
Quittant le bras de D’Alfa, et hâtant le pas, Julia s’approcha du groupe.
— Pardonnez-moi… Je suis la baronne de Fédenberg, je désire dire un mot à madame.
Le monsieur décoré salua. La jeune femme qui l’accompagnait se laissa entraîner.
Il faisait un clair de lune magnifique.
Dans la lumière blanche qui tombait du ciel très pur, D’Alfa vit la petite baronne conférer un moment avec l’inconnue, à l’écart. Puis les deux femmes se rapprochèrent du monsieur qui attendait.
— Excusez mon indiscrétion, monsieur j’hésitais à reconnaître madame, nous sommes deux amies de pension…
Julia fit un signe de tête auquel l’employé supérieur répondit par un profond salut, tandis qu’elle revenait prendre le bras de D’Alfa.
— Quelle est cette nouvelle lubie ? dit celui-ci.
— Figurez-vous, mon cher, que cette dame est une ancienne camarade du Sacré-Cœur. En voilà une rencontre inattendue !
Le lendemain, D’Alfa devait dîner chez Julia.
En entrant chez sa maîtresse, de l’antichambre, par la porte de la salle à manger restée entrouverte, il aperçut trois couverts.
— Tu as quelqu’un à dîner ? demanda-t-il.
— Oui, répondit Julia, une amie avec qui je veux te faire rencontrer.
Un instant après, Aline entra, introduisant une dame que D’Alfa reconnut pour la femme rencontrée la veille aux Ambassadeurs.
— Permettez-moi, ma chère, de vous présenter monsieur D’Alfa. Offrez votre bras à madame, mon ami, et à table.
Habitué aux excentricités de la baronne, l’ex-marin pressentit quelque nouvelle bizarrerie de sa maîtresse.
Pourtant son étonnement fut réel quand Julia s’écria avec un accent de belle humeur :
— Avouez que je suis une amie complaisante : Voici mon amant, je l’aime… Il vous a vue hier soir… Vous êtes charmante… ma chère, et j’ai lu dans l’œil de D’Alfa le désir que vous lui avez inspiré… À ma place, une Française eut fait au traître une petite scène de jalousie. Moi, je vais chercher cette femme que mon amant désire, j’invente un prétexte et je l’attire chez moi pour la mettre dans les bras de celui que j’aime…
… Ne vous fâchez pas, ma chère… vous êtes délicieuse à voir et je comprends très bien le goût de M. D’Alfa… Je suis laide, et j’admire la beauté, loin d’en être jalouse… Lui aussi est un homme, charmant… Vous paraissiez hier ne pas voir son admiration d’un œil trop sévère… Pourquoi vous refuser tous les deux la fantaisie de quelques heures de plaisir ?… Je ne suis pas femme à y mettre obstacle.
… Nous avons sur ce sujet, nous autres femmes russes, des sentiments qui ne ressemblent pas à ceux des femmes de France.
… Il n’y a pas très loin de Moscou à la frontière d’Asie ; chez nous, la femme est pour l’homme qu’elle aime la première esclave de son sérail.
… Un plaisir du maître, c’est une joie pour celle qui le procure… J’ai voulu que mon amant puisse satisfaire sa fantaisie… Tu veux une belle nuit de plaisir… D’Alfa ?… je te la donne.
Elle remplit une coupe de Champagne, et l’élevant à la hauteur de ses yeux :
— À nous, dit-elle, à nos amours !
Elle vida d’un trait la coupe, prit d’une main la tête de D’Alfa, à qui elle donna un baiser… et de l’autre, passa son bras affectueusement au cou de la dame.
Il faisait grand jour, le lendemain matin, quand Julia, lassée, les yeux battus, les membres amollis sonna sa femme de chambre qui parut portant un plateau avec trois tasses.
La petite baronne en prit une qu’elle donna à la fille, tendit l’autre à D’Alfa, et se servit ensuite.
— Onze heures et demie, dit Cora en regardant l’heure à la pendule, je me lève… je suis en retard.
Cora allongea paresseusement une jambe nue à l’air, puis l’autre, et lentement s’étirant, elle descendit sur le tapis.
Julia lui présenta ses propres pantoufles, qu’elle chaussa tout naturellement. La fille s’approcha alors de la toilette où Julia fit vivement les préparatifs nécessaires, et Cora commença ses ablutions, avec la baronne pour femme de chambre.
D’Alfa, sous la couverture moite, suivait vaguement la scène d’un regard indolent.
Réveillée tout à fait par la fraîcheur de l’eau, Cora se mit en devoir de se coiffer, et Julia démêla ses cheveux, les lissa, les fixa par des épingles, avec une habileté et une agilité sans pareille ; puis elle l’aida successivement à mettre ses bas, son corset, les jupons et la robe.
Comme elle achevait d’agrafer le col du corsage, Julia prit dans une coupe une broche, un fer à cheval étoilé de brillants, qu’elle accrocha sous le menton de la fille, en lui disant à l’oreille :
— C’est un souvenir.
Et la ramenant vers le lit près de D’Alfa qui ne perdait pas un mouvement de cette scène :
— Dis-lui adieu, fit-elle à son amant ; s’il te prend fantaisie de la revoir, tu n’as qu’à m’avertir…
… Mais tu sais, D’Alfa : pas sans moi !…
Elle alla prendre sur la table de nuit un petit revolver à manche d’ivoire, et le brandissant d’un geste tragi-comique :
— Je te tuerais !
Chapitre VII
— Vite ! garçon, un verre de madère et un sandwich.
— Voilà, madame, fit le garçon, inclinant dans un demi-salut professionnel ses longs favoris vers le sol, tandis qu’avec l’empressement de rigueur pour une cliente généreuse, il faisait mine d’offrir un petit banc aux pieds de la dame.
Satisfaite du ton plein de désinvolture impertinente dont elle avait formulé ses ordres, celle-ci se laissa tomber sur la chaise qu’on lui avançait, et esquissa deux ou trois frissons coquets des épaules sous sa mante.
C’était dans la salle commune du chalet de la Cascade, au retour d’une des dernières réunions d’automne.
Les équipages, les cavaliers, arrivaient au grand trot, débouchant bruyamment par le chemin sablé pour venir s’arrêter devant la véranda du restaurant, et emplissant le jardin jonché de feuilles jaunes, d’une foule de sportsmen aux collets relevés sur l’oreille, en compagnie de belles frileuses, au visage empourpré par l’air vif de la plaine et le mouvement de la voiture.
À gauche de l’entrée, dans un brouhaha confus de chevaux piaffant, de chasseurs criant un nom de cocher, les voitures prenaient la file vers la cour des écuries, pendant la petite halte que faisaient les maîtres avant de regagner Paris, par un tour de lac.
À l’intérieur du chalet, le flot des arrivants montait, submergeant les tables, remplissant les places vides avec une impétuosité de bourrasque.
La jeune femme ne pouvait espérer attirer les regards, ni par sa beauté, ni par son élégance. Mais elle semblait fort occupée à examiner un jeune homme assis, solitaire, à une table voisine, et lorsque, après avoir apporté le madère et une assiette de sandwiches, le garçon se disposait à répondre à d’autres clients, la jeune femme le retint, tira une carte de visite d’un carnet, y griffonna deux mots au crayon, et lui tendant le papier :
— Portez cette carte à ce monsieur qui est là, tout seul… Oui ! c’est cela.
— Bien, madame la baronne.
Le garçon s’éloigna, portant effrontément à ses yeux, la carte où il lut ces mots :
La baronne de Fédenberg vous invite à venir lui tenir compagnie.
Puis, correctement, il présenta le carton au jeune homme ; celui-ci lut, très étonné, se leva, s’approcha de Julia qu’il salua d’un air poli.
La baronne lui fit une place auprès d’elle.
— Excusez-moi, monsieur, je vous ai vu seul, je suis seule aussi, votre visage me plaît, et je vous ai prié de réunir nos deux solitudes, ce sera peut-être amusant.
— Je ferai de mon mieux, madame.
Le jeune homme prononça ces mots avec un accent anglais, que Julia ne put s’empêcher de trouver un peu froid.
Elle lui fit signe de s’asseoir, et continua cette présentation :
— Je suis jeune, je suis riche… J’avais un amant que j’aimais, il vient de partir en voyage… Quand le reverrai-je ?… Vous êtes charmant, vous me plaisez, je vous permets de me faire votre cour.
— Je suis, madame, tout à fait flatté de votre indulgence à mon égard, répondit froidement le gentleman, mais, malgré tout le charme que je pourrais trouver à user du privilège que vous m’accordez d’une façon… si originale, je dois vous avouer que je ne m’en crois pas digne.
— Oh ! oh ! Vous allez trop vite, interrompit Julia d’un ton piqué… Que votre modestie se rassure… Je désire savoir si votre esprit est aussi aimable que votre visage… Je ferai quelques questions, vous répondrez, voulez-vous ?
— Je suis prêt.
— Avez-vous un joli nom ?
— Charlie Goldfield.
— Vous me plaisez, est-ce que je vous plais ?
— Vous êtes, madame, une des plus originales femmes que j’ai rencontrée… et je raffole des originales.
— Voulez-vous accepter à dîner, ce soir, en tête-à-tête avec moi ?
— Pardonnez, madame, je suis désolé… il est tard… je dois partir… croyez que je regretterai… ce que je perds…
— Ne cherchez pas un mot de plus, dit Julia en se mordant les lèvres… Inutile… Vous êtes un joli garçon, monsieur Goldenfield, mais peu galant… Adieu… ou plutôt non, tenez, ma carte porte mon adresse, je suis sûre que vous viendrez me faire vos excuses…
L’Anglais se leva, salua d’un signe de tête profond et silencieux et s’éloigna d’un pas rapide.
Julia avait dit vrai : D’Alfa était en voyage depuis une semaine, parti à Alger où des intérêts sérieux l’appelaient ; l’ex-marin avait promis d’être absent une quinzaine au plus… En attendant, Julia, restée seule, avait repris sa vie nomade, en quête de nouvelles aventures, se reposant, dans les soupers, les bals et les excentricités de toutes sortes, de la monotonie de son idylle déjà finie avec le viveur.
Elle passait maintenant des soirées entières dans les brasseries que fréquentent les bohèmes, se plaisant aux joyeusetés, lazzis, paradoxes bruyants qui émaillent les conversations des reporters, faisant avec eux assaut d’étranges propos, sans cesse à l’affût de quelque spectacle bizarre, de quelque curiosité ou monstruosité parisienne dénichée par les directeurs.
Dans une taverne, un soir, entre deux tournées
de bocks, Julia avait rencontré le courriériste Gaston du Lynx, habitué des coulisses et le plus grand dénicheur d’excentricités de toutes sortes.
— Madame veut connaître Paris… lui avaient dit quelques amis en lui présentant la baronne… Elle peut se vanter d’être tombée sur l’homme qu’il lui faut…
— Eh bien, on lui fera voir son Paris à la dame, avait répondu du Lynx, si elle veut, nous commencerons par Asnières.
Dans une allée solitaire, ombragée de grands platanes dont les cimes frissonnent doucement au passage de la brise qui vient de la Seine, toute proche, une double rangée de rustiques villas s’abritent discrètement derrière le lierre paresseux des grilles et des murs mousseux.
On est à cinq minutes de Paris par le train, à cent lieues du vacarme de la grande ville. Un sable moelleux assourdit les pas des rares piétons.
C’est un endroit merveilleusement choisi par quelques Parisiens dilettantes et amoureux du calme, pour oublier le fracas des rues arpentées tout le jour pour le besoins des affaires.
C’est dans Asnières la joyeuse, Asnières, capitale du canotage bruyant, patrie des fritures et des bals champêtres, où les modèles d’ateliers dansent des cancans impressionnistes, c’est dans ce village d’auteurs parisiens en pantoufles, où les littérateurs de l’école de Montmartre viennent manger de l’herbe
, que des gourmets de vie agreste ont fondé cette petite chartreuse de poche, à l’usage des désabusés du boulevard.
Devant l’une des maisons les plus isolées de l’avenue, à trois pas d’un grand portail envahi par les herbes folles — un vieux portail de couleur verte écaillée sous la pluie, vers la fin d’une après-midi chaude de septembre, un landau s’arrêta, emplissant de bruit les abords paisibles de l’allée des platanes.
Les chevaux fumaient après une course rapide.
Trois personnes descendirent de la voiture… Un jeune homme qui tendit la main à Marion et à Julia, baronne de Fédenberg.
Ils venaient de Paris, en excursion de villégiature pour une demi-journée. Le jeune homme dont les allures eussent trahi, pour l’œil exercé, quelque preneur de notes sur le vif, un collectionneur d’impressions, du Lynx, de la tribu des journalistes, familier du document humain, tourna le bouton d’une porte basse qui s’ouvrit dans le grand portail, et s’effaça pour laisser passer ses compagnes.
Dans le fond d’une petite cour humide, ombragée d’arbres au feuillage jaunissant sous les premières atteintes de l’automne, une façade gris sale, étalait à la hauteur du premier en lettres noires, cette enseigne :
Villa Truandier, pension de famille
Table d’hôte à 6 heures
Sur le seuil de la porte grande ouverte, une servante, attirée par le bruit, venait à la découverte. Elle fit aux arrivants un salut familier, souligné d’un sourire de bon accueil.
Les trois amis traversèrent une sorte d’antichambre où pendaient, accrochés à des patères, des chapeaux de femme, des manteaux sur des parapluies et des ombrelles posées en travers. La petite troupe gagna un petit escalier de pierre dont les marches conduisaient au jardin.
Dans un espace circulaire, en face d’une pelouse de gazon inculte, au milieu d’un essaim de femmes, tête nue et groupées dans des poses affaissées sur des sièges rustiques, une matrone occupait de sa rotondité débordant sous l’étoffe claire d’une robe de jardin, la vaste profondeur d’un grand fauteuil de repos en jonc taillé.
C’était madame Truandier en personne, la maîtresse du lieu, que les habitués interpellaient d’ordinaire sous le petit nom familier de mère Truandier
.
— Bonjour, mes enfants, fit-elle sans changer de pose, vous venez dîner ?… Promenez-vous en attendant, voilà le jardin…
— Oui, mère Truandier, je vais montrer à ces dames les beautés du parc
, ça leur donnera de l’appétit.
— Faites comme chez vous, mes enfants, et mettez-vous à votre aise.
Le journaliste et les deux amies étaient déjà engagées dans l’une des allées qui s’ouvraient en face du perron. Ils ne tardèrent pas à gagner une partie ombreuse des taillis, un coin touffu où la nature, laissée à elle-même, avait reconquis son domaine sur les jardiniers, absents depuis plusieurs saisons.
Les fraisiers, les framboisiers, affranchis de toute tutelle, entrelaçaient leurs sauvageons poussés dru, les rosiers étaient redevenus ronces, avec une vigueur de sève qui reconstituait la forêt vierge à quelques mètres de la maison ; des lierres, des glycines, des vignes folles, autrefois dirigées et contenues par une taille régulière, suspendaient maintenant aux branches leurs grappes sans contrôle, s’accrochant par leurs vrilles, envahissant les sentes disparues sous les herbes et les plantes gourmandes.
Dans une clairière à l’écart, l’œil fureteur de Julia découvrit un groupe de deux femmes.
Assises sur des fauteuils d’osier, elles étaient séparées — ou réunies — par une petite table, sur laquelle un énorme paquet de cartes, — douze ou quinze jeux mêlés ensemble, — avec lesquelles, silencieusement, elles se livraient aux douceurs d’une interminable partie de grabuge ou de bataille, des jeux qui occupent les mains et tuent les heures, sans fatiguer l’esprit.
Julia reconnut Clara Manque-le-Train et Florence surnommée la Duchesse.
Plus loin, près d’un chalet délabré, un autre couple de femmes semblaient engourdies dans une contemplation béate aidée par la fumée de cigarette.
Toutes les femmes paraissaient avoir pris au pied de la lettre le conseil maternel de la Truandier, et s’être mises à leur aise. Nue tête, en peignoir ou en robe flottante, elles avaient l’air d’être là comme chez elle
suivant le mot de madame Truandier.
L’une d’elles en pantoufles, trottinait d’un pas traînant à l’entrée d’un petit pavillon, suivie par deux roquets blancs.
Sous le feuillage, rien que les bruissements de l’herbe, une mollesse pleine de langueur, flottait ; quelque chose de douceâtre, de reposé, de calme, avec des allures de phalanstère, de communauté laïque au temps des retraites, qui faisaient de ce lieu une sorte de Sainte-Perrine libre, un béguinage paresseux et indolent.
Çà et là, des femmes passaient, deux par deux, languissamment appuyées au bras l’une de l’autre, et ainsi dans toutes les directions du regard, jusqu’à la limite de l’enclos auquel des peupliers élevés, et de grands arbres donnaient des apparences de véritable parc.
Des belles dames en toilettes élégantes envahirent le jardin. Dans les massifs et les cabinets de verdure, les joueuses et les flâneuses commencèrent à s’éveiller, demandant le madère ou le vermouth. Des voix criaient : De l’absinthe !
Deux servantes portaient les plateaux, servantes à mine papelarde, dodues comme des cailles, avec des gestes de sœurs tourières, de vraies servantes de curé, souriantes et dignes.
Du Lynx et ses amies revinrent vers le perron.
Sur leur passage les allées s’emplissaient d’un murmure de voix. C’était des reconnaissances, des compliments, des politesses, des poignées de mains entre les habituées, heureuses de se retrouver.
Devant le perron, madame Truandier faisait galerie, pérorant au milieu de ses pensionnaires, comme une supérieure au milieu de ses nonnes, dont les arrivantes venaient grossir le troupeau.
La Truandier semblait née pour l’emploi original qu’elle tenait, marquée de tout temps pour la table d’hôte.
Les traits du visage envahis par les tissus mous et lâches que donnent la paresse et la chère grasse, conservaient de vagues contours où l’on pouvait retrouver des traces de beauté.
Le teint était resté clair, l’œil noir, bien taillé, mais égrillard ; deux bandeaux lisses sur les tempes, n’étaient que très légèrement tigrés de gris, les mains chargées de bagues et entièrement déformées.
Elle parlait d’un ton d’autorité et d’expérience, avec une pointe de bienveillance protectrice à l’égard des débutantes, et une courtoisie de commerçante pour les habituées chic.
Madame Truandier cependant, était, mieux qu’une vulgaire marchande de soupe à prix fixe, plus que la veuve devenue maîtresse de pension à la suite de malheurs
. Elle avait en elle un peu du feu sacré de ses fourneaux, comme les grands cuisiniers qui se font restaurateurs autant par amour de la casserole que par spéculation, et qui amassent ainsi des fortunes…
Dans son genre, elle était née rôtisseuse, ce qui ne la changeait guère, après la flambée joyeuse de balais qu’elle avait faite pendant les quarante belles années de sa vie. Et voilà comment elle était devenue la directrice, le grand maître de cet asile de paix, où, loin des importuns, aux portes mêmes de Paris, les femmes lasses des mensonges, de la comédie galante, pouvaient, dans les moments d’attendrissement bête ou de fantaisie soudaine, s’offrir l’équipée d’une retraite champêtre, seule ou en compagnie d’une amie, et à son défaut d’une servante, avec le confortable bourgeois, les soins intelligents, — bon souper, bon gîte et le reste — avec le mirage de la vie de famille si chère aux blasées.
Dans les faubourgs de Paris, certaine corporation d’ouvriers, les maçons, ont leurs mères : La Truandier était, à Asnières, la mère
des femmes. Ses principales clientes lui avaient fait les fonds d’une petite commandite dont le syndicat ne comprenait que des amitiés.
— Il fait bien lourd et le ciel est tout rouge, dit la Truandier… Je ne sais pas si c’est prudent de dîner dehors…
Depuis un moment, en effet, de gros nuages cuivrés s’amassaient rapidement, présageant un orage.
Toutes les têtes se levèrent en l’air.
— Bast ! il n’y a pas de danger, fit une petite voix flûtée… C’est amusant de manger sous l’œil du bon Dieu… et puis, s’il tombe une averse, ça mettra de l’eau dans le vin… C’est pas vous qui vous en plaindrez, n’est-ce pas, mam’ Truandier ?
— La vérité sort par la bouche des enfants, prononça la Truandier comme un oracle. Niniche a raison. Madeleine, dites à Auguste de sortir les tables.
Un garçon aux cheveux hirsutes, fort comme un bœuf, ne tarda pas à exécuter l’ordre : quatre tréteaux et des planches firent les deux tables. De longues nappes blanches furent dépliées par les servantes, quelques habituées aidèrent à les étaler, et les couverts se dressèrent peu à peu dans le jardin qu’assombrissait déjà les premières grisailles du crépuscule.
De nouvelles personnes arrivaient : des femmes par bandes, quelques-unes isolées. Çà et là, un homme fourvoyé servait de cavalier, aussitôt dévisagé, un peu comme un intrus par les regards de la galerie qui semblait dire clairement à la nouvelle recrue : Tu trahis !
Le bourdonnement annonçant l’approche du dîner était commencé depuis un instant. Chacune retenait sa voisine, choisissait sa place, parlait bas aux servantes, faisant changer des serviettes marquées du rond des habituées.
Enfin, la Truandier qui avait disparu depuis un moment, descendit majestueusement le perron du jardin dans une toilette rayonnante.
— Allons ! à table, mes enfants, dit-elle… il est six heures et quart.
Elle vint s’asseoir avec dignité au centre de l’une des tables, à la chaise de la présidence.
Chacune prit place. L’autre table fut présidée par une femme brune, grande, élancée, encore jeune, au visage pâle, aux yeux cerclés de bistre, aux gestes un peu masculins, mademoiselle Fernande, la seconde de la Truandier, sa meilleure élève, sa suppléante reconnue.
En face de Fernande avaient été placées Julia et Marion, avec du Lynx entre deux.
On mangea le potage, dans le demi-silence de rigueur, le temps de calmer le premier appétit.
Chaque table comptait une vingtaine de convives.
Quel ne fut pas l’étonnement de Marion en reconnaissant dix visages de femmes très élégantes souvent rencontrées au Bois, aux courses, aux premières.
Juste devant elle, à droite, séparée seulement par Fernande, étaient deux célébrités du Café Anglais, à droite Lavachy, à gauche Caro, toutes deux venues en voiture à leurs chiffres, toutes deux constellées de brillants, comme des femmes de financier, également empressées toutes deux auprès de leur commune voisine.
Du Lynx avait déclaré qu’il ne prenait de potage qu’à souper. Pour occuper son temps, il ne trouva rien de mieux que de présenter à Julia, en quelques mots chuchotés à son oreille, les deux femmes, qui avaient échangées avec lui un bonjour de connaissance.
— Vous avez sûrement entendu parler d’elles à Pétersbourg, car toutes deux comptent leurs rentes par roubles et kopeks, et figurent au budget de la sainte Russie…
… Lavachy, cette grande blonde mal bâtie, est une ex-figurante de café-concert, qui a pris ses chevrons dans la garde du Tsar. Des lieutenants elle est montée jusqu’au général qui l’a ramenée à Paris et lui donne l’hospitalité dans un hôtel à son chiffre. Quel cadavre entre eux ? On ne sait, mais on vous dira que les pieds passent
. Elle vient ici pour se désennuyer du tête-à-tête avec son Cosaque.
… Quant à Caro, il a fallu toute la fantaisie d’un poète de la pléiade de 1830 pour lui décerner l’épithète de divine
; à la façon des grands crus de Bordeaux, sa beauté ne s’est révélée qu’avec les voyages. En dix ans, elle a parcouru les capitales de l’Europe ; pour elle, les boyards ont pressuré leurs serfs, les princes ont mis au clou les diamants de la couronne maternelle. Il y a même à ce propos une histoire d’expulsion à la frontière… Mais, n’importe ! Caro au moins a de l’esprit, du tact, on la dit merveilleusement faite. Elle me plaît, c’est une patriote. Elle venge le désastre de la Bérézina.
— Qu’est-ce qu’il vous raconte tout bas ? fit Marion… s’adressant à Julia. N’écoutez pas du Lynx, chère madame… c’est une mauvaise langue.
— Oh ! vous n’en savez rien ! protesta du Lynx. Et vous allez gratuitement me nuire dans l’esprit des dames.
En promenant son monocle autour de lui pour juger de l’effet, son regard s’arrêta sur une femme à la face couperosée, tête énorme sur un buste carré et plat.
— Tiens, la marquise D’Altés ! Mais nous sommes tout à fait dans le monde ce soir, dit-il, à mi-voix ; et reprenant le ton confidentiel : Oh ! celle-là mérite une petite introduction. Il faudrait un livret
pour cataloguer ses titres.
On l’appelle Altés Dubattoir parce que, malgré les couronnes dont elle marque son linge, elle a vu le jour dans un lavoir.
Du Lynx se pencha en avant pour mieux voir.
— Elle ne doit pas être seule… C’est bien ça, voilà Satin auprès d’elle. Satin, c’est sa pose. Elle croit qu’elle fait du naturalisme.
… C’est une Camélia des faubourgs de Nice qui l’a lancée jadis.
… Aujourd’hui Satin la maintient au niveau de sa clientèle… Voyez-vous, baronne… la marquise est une femme pratique… chacun sa clef, avec un numéro d’ordre correspondant à l’heure promise, sur le tableau du service journalier.
… On fait queue comme chez les dentistes. Pendant la séance, une chaîne de sûreté à la porte… C’est ainsi qu’on fait les bonnes maisons.
— Ah çà ! avez-vous fini, bavard, dit mademoiselle Fernande… Il y a un quart d’heure que je vous tends le plat…
— Oui, là-bas, la chronique, on vous attend…
Du Lynx reconnut l’organe grasseyant d’un quart de cabotin du voisinage, relégué au bout de la table.
L’une des deux servantes prit le plat ; c’était une grande fille taillée en Hercule et qu’on surnommait le Tambour Major. En passant le plat à celui qui réclamait, elle frôla l’épaule de Marion avec la main, comme par mégarde ; la comédienne se retourna et rencontra du regard l’œil attendri de la virago.
Dix exclamations parties à la fois des deux tables avaient arrêté la riposte sur les lèvres du journaliste.
— Rapha ! bonsoir, Rapha ! D’où sors-tu ?
Une femme descendait lentement les marches du perron. Blonde, les traits fanés, mais la tête fine et le buste bien campé sur des hanches d’un beau dessin, la nouvelle venue s’avança d’un mouvement ondulant entre les deux tables.
— Je meurs de faim, mes enfants, dit-elle d’une voix traînante aux intonations faubouriennes.
— Serrons-nous, mesdames, s’il vous plaît, dit Fernande.
Caro se rapprocha de la présidente, faisant une place à la retardataire qui s’assit en face de la baronne Julia.
— Oh ! mes enfants ! fit-elle, tandis que la servante mettait son couvert. Savez-vous d’où je viens ?… De Colombes ?… un peu plus j’allais au Havre !… Je m’étais endormi dans le train, j’ai passé devant Asnières il y a une bonne heure… Je crois que je ronflais… Je me suis réveillée à Colombes… J’ai repris le train suivant après trois quarts d’heure d’attente. Avec ça qu’il ne dépose pas de voyageurs… pas de veine !… une bonne tête d’employé s’est laissé attendrir et me voilà !… J’ai faim !
Une bordée d’éclats de rire accueillit cette petite déclaration.
Rapha plongeait déjà sa cuillère dans le potage qu’on venait de lui apporter, quand deux ou trois voix s’écrièrent :
— Il pleut !… Il pleut !…
Rapha s’arrêta court.
— Bon ! il est dit que je ne dînerai pas ce soir.
Sur les dîneurs pris à l’improviste, l’orage creva brusquement. De larges gouttes tombaient pressées, tout le monde se leva précipitamment et s’enfuit en désordre, emportant son assiette sous le vent qui s’engouffrait en rafales furieuses dans les robes des fuyardes.
Ce fut un désordre, un désarroi, un brouhaha, une confusion inexprimables, chacun cherchant à gagner en même temps le perron pour se mettre à l’abri.
Ce n’étaient que cris, exclamations, récriminations et observations cocasses.
La Truandier criait plus fort que les autres ; en général habile, elle cherchait à rallier sa troupe, et prenait des mesures pour une bonne retraite.
— On va dîner dans la grande salle ! Penchée sur la dernière marche du perron, résignée, stoïque, elle suivait de l’œil les progrès de l’ennemi, supputant l’étendue du désastre.
Dans le sauve-qui-peut de la déroute, bien peu de provisions avaient pu être enlevées des tables envahies par l’ondée. Que de pertes ! ! !…
Comme un drapeau de parlementaire, la nappe blanche toute baignée d’eau claquait avec un triste flic-floc sous le vent faisant rage.
Par les fenêtres de la grande salle, les convives dérangés de leur dîner, contemplaient l’orage qui ne cessait pas.
Rapha partit tout à coup d’un grand éclat de rire.
— Voyez donc là-bas, sous la table !… Médor !… à la niche !… Elle est bien bonne !
C’était un invité de ces dames qui, pour faire le joli cœur et prendre une pose, avait imaginé de rester blotti sous la table, au moment de la débâcle.
Mélancoliquement étendu de son long, la tête appuyée sur le coude, il fumait une cigarette, philosophiquement dans une position, très incommode, mais satisfait de son air crâne, de son indifférence pour la pluie, qui ne pouvait manquer de faire impression sur les femmes.
La nuit était venue. On alluma les bougies ; et toutes les habituées aidant, on rétablit tant bien que mal un peu d’ordre dans la déroute ; mais où caser tout le monde ? Il n’y avait là que la grande table. On s’ingénia, on se serra, on mit dans le coin de petites tables descendues des chambres que la Truandier louait quelquefois à celles qui étaient décidées à manquer le train.
L’ondée avait mis les femmes en belle humeur. Le dîner reprit où il avait été interrompu, mais joyeux, bruyant, coupé d’éclats de rire et de saillies.
Tout le monde avait trouvé un coin. Mais non ! Où était passé le cabot ? Est-ce qu’il avait fondu !
— Non pas, dit la Truandier, il a profité du coup de temps pour filer après le premier plat, sans payer.
— En voilà-t-il pas une affaire, cria Rapha, pour cent sous !… il n’a pas emporté le gigot n’est-ce pas ! Eh bien ! alors… il n’y a rien à dire.
La distribution des places avait eu lieu cette fois suivant la règle stricte des affinités et des sympathies.
Nos trois amis, Julia, Marion, du Lynx, s’installèrent à une petite table. Pour voisines, assises autour d’une table de jeu, tout proche, Fernande, Caro et Lavachy.
En face de Julia restait une quatrième chaise vide.
— Voulez-vous me donner l’hospitalité ? demanda Rapha avec un sourire adressé aux deux femmes.
— Avec le plus grand plaisir, dirent presque en même temps Marion et Julia.
— Mesdames, je vous présente mademoiselle Raphaël, dit du Lynx, Rapha pour les amis, la dernière des modèles vivants… Du nez… du train… de la gorge… de la verve… vrai marbre de Paros, avec ça du cœur, bonne fille, la cigale des peintres, et la camarade de tout le monde. N’est-ce pas, Rapha ?…
— Oui, mon fils !… Il ne peut pas y en avoir que pour les buveurs d’encre !…
Le dîner continua de plus belle.
L’orage avait cessé, le temps était redevenu chaud.
Par les fenêtres ouvertes, les insectes du soir entraient, bourdonnant lourdement autour des lampes.
La Truandier debout, allait, venait, s’agitait autour des tables, surveillant le service.
Peu à peu le ton des propos montait et quand, le dessert fini, on apporta le café, les conversations étaient devenues bruyantes.
Les hommes de la société
avaient fait venir du Champagne. Çà et là entre deux bruits de bouchons perçaient des voix aiguës, s’interpellant à travers le vacarme.
Sous les yeux même de Julia, à deux pas d’elle, une scène curieuse se jouait depuis un moment.
Aux côtés de Fernande, Lavachy et Caro, ayant repris leurs places, faisaient assaut de démonstrations coquettes envers la vice-présidente. Discrètement d’abord, puis sous l’influence du repas et des vins, avec plus de hardiesse, elles se disputaient ouvertement un sourire, une parole aimable, sans prendre souci de l’entourage.
Ces dames en étaient au tutoiement.
— À ta santé ! Fernande ! s’écria tout à coup Lavachy dans un mouvement de tendresse passionnée.
Elle but une gorgée d’un verre de Chartreuse ; et d’un geste familier, le portant aux lèvres de sa voisine :
— Bois, lui dit-elle.
— Non !… du mien ! Fernande, interrompit Caro, poussant, elle aussi, son verre plein vers Fernande, tandis qu’elle éloignait doucement la main de Lavachy.
Celle-ci bondit sur ses pieds et, d’un ton brusque :
— Moi d’abord ! Fernande !… Je t’ai demandé la première.
— Si tu refuses, Fernande, repartit Caro, je te fais cadeau de cette bague.
Elle se leva à son tour, tira de son petit doigt un joli saphir monté dans un anneau d’or, et le posa devant elle sur la nappe.
— Et moi ! je te donne ma broche en turquoise, si tu prends mon verre, cria Lavachy.
— Allons, taisez-vous, fit mademoiselle Fernande en riant, chacune à son tour, au doigt mouillé.
On se montrait les deux femmes aux prises, acharnées à cette conquête d’une troisième.
À la grande table, tout le monde s’était levé pour mieux suivre les phases de ces curieuses enchères.
Et, de fait, le coup d’œil était étrange. À droite et à gauche de Fernande, les deux amateurs, debout, tenant leur verre d’une main, penchée vers l’objet convoité.
Fernande, le bibelot rare, mis à prix, rayonnante, mais affectant l’indifférence et se gardant bien de se prononcer trop tôt.
Une voix de gavroche s’éleva.
— Il y a preneur !… mesdames, suivons la vinte. Mettez l’objet en main… objet du temps
… pur de style… bon état de conservation… c’est pour rien… mesdames.
C’était Rapha qui, tenant un couteau d’ivoire à la main droite par la lame, tournait et retournait le visage de Fernande en mettant tour à tour chaque trait en lumière, comme fait le commissaire-priseur à l’hôtel, pour une potiche ou un bronze.
La patiente
, rengorgée, se laissait faire, et la galerie de rire.
À ces plaisanteries, l’amour-propre de Caro et de Lavachy s’exaspérait.
— Fernande ! dit Caro, à moi la préférence, je te donne mes pendants d’oreilles.
C’étaient des perles noires entourées de brillants.
Tout le monde se pencha pour regarder le bijou, et mademoiselle Fernande tressaillit de joie. Caro était emballée. Pour l’emporter, elle eût, comme Robert de Normandie, offert jusqu’à sa ceinture.
Lavachy se sentit battue.
D’un geste rapide, elle porta son verre à ses lèvres, et l’avala d’un coup sans mot dire.
Caro eut un sourire de triomphe.
— Allons, mesdames, reprit la voix de Rapha, personne ne couvre l’enchère ?… C’est bien entendu… bien vu… personne n’en veut plus ?… une fois, deux fois… trois fois… adjugé !… à madame Caro… c’est donné !…
Elle abattit son couteau dont le manche rendit un bruit sec sur la nappe.
— On ne peut lutter contre vous, chère madame, dit Lavachy à Caro avec un sourire forcé. Je vous félicite de votre acquisition…
— Madame prendra livraison… à domicile ? questionna la voix gouailleuse de Rapha.
— Non, de suite, au comptant, répondit Caro.
Elle décrocha de ses oreilles les pendants qu’elle passa à celles de Fernande qui s’était levée, et la prenant par la taille, elle l’entraîna hors de la salle d’un air vainqueur, aux applaudissements de toute l’assemblée.
— Cherchons l’oubli dans l’ivresse, dit Lavachy avec une gaieté affectée. Madeleine !… des flots de champagne !…
Dans le fond de la salle, on fumait. Un refrain bizare s’éleva.
Je l’avais rencontrée par hasard,
C’était l’ temps où les Communards,
Sur Thomas commettaient des meurtres
À Montmeurtre !
On lui z’y a bandé les yeux,
C’est elle mêm’ qu’a commandé l’feu.
Je lui z’y ai fait bâtir un tertre
À Montmartre !…
— Rapha, dis-nous les couplets, fit Satin.
Rapha ne se fit pas prier et commença.
Elle débita ces couplets d’une petite voix attendrie et railleuse à la fois, avec un accent d’une saveur originale, qui laissait percer une pointe d’émotion naïve, jurant avec le sens crapuleux des paroles.
— Bravo ! dit Marion quand la chanson fut finie, elle a vraiment du chien !
Julia qui n’avait pas perdu Rapha des yeux, s’approcha du modèle, et lui fit mille compliments.
— N’avez-vous jamais songé à jouer la comédie ou à chanter l’opérette ? Vous auriez beaucoup de succès.
— Oh ! madame… j’avais commencé… on m’avait parlé d’un engagement… Et puis, vous savez, j’ai fait la noce et je n’y ai plus pensé…
Elle se mit à conter à Julia quelque vieille histoire banale… toujours la même.
Il se faisait tard. Quelques femmes chantaient encore, d’autres partaient.
Dans le jardin, le temps était redevenu beau, l’orage avait balayé le ciel qui était d’une belle couleur lapis sombre, piquetée d’un million de pointes d’or par les étoiles scintillantes.
Marion prit le bras de du Lynx qui fumait une cigarette.
— Allons faire un tour dans le jardin, dit-elle.
Comme ils descendaient les marches du perron, la voix du modèle frappa leurs oreilles :
— Pour sûr qu’elle n’est pas belle, cette baronne… mais c’est égal, elle est très drôle et elle me botte !…
Quand ils rentrèrent, il n’y avait plus que le temps de regagner la gare, si l’on voulait prendre le dernier train. Ils appelèrent Julia…
Elle avait disparu.
Comme ils montaient la rampe qui donne accès à la gare, dans la nuit on entendit la voix du modèle qui fredonnait les paroles de la ballade, avec une variante obscène :
Elle n’était pas jolie du tout
Mais j’ai tout de même…
À Montmartre…
Chapitre VIII
La baronne avait souvent exprimé à Marion le désir de connaître la grande Esther
, d’être conduite chez elle. Cette femme l’attirait. Parfois, au dessert, dans les soupers d’anciens beaux
, qui ne peuvent se décider à dételer, ce surnom avait frappé l’oreille de Julia, mêlé aux vieilles histoires parisiennes, qui rendaient les femmes sérieuses — avec une pointe de respect effrayé pour la maréchale de l’armée de la galanterie — et qui évoquaient chez les hommes, le souvenir de toutes sortes d’aventures, où les mystères de la vie à outrance passaient dans un galop vertigineux, avec des défilés de millions engloutis, de trahisons atroces, et de grandes ruines.
Julia savait que Marion avait été dans un temps très attirée à l’hôtel d’Esther, laquelle s’était engouée pour la débutante d’une amitié protectrice.
Mais, à toute proposition directe de visite ou de présentation à Esther, Marion avait toujours éludé sous quelque prétexte : Les exigences du théâtre, mille raisons la tenaient maintenant loin du milieu où vivait Esther. De ci, de là, un mot de souvenir, un billet demandant une loge ; voilà tout ce qu’elle savait de l’ex-Lionne. Celle-ci, d’ailleurs, se faisait vieille, vivait retirée, et n’aimait guère les nouveaux visages.
Une après dîner d’octobre, Marion rentrait chez elle, à la tombée de la nuit, après une promenade au Bois. Elle trouva la baronne Julia qui l’attendait.
— Les journaux, dit cette dernière annoncent qu’Esther est malade.
Depuis une semaine, les chroniqueurs indiscrets commentaient à mots couverts les péripéties finales d’un drame conjugal dans lequel figuraient, depuis deux ans, un publiciste fameux, sa jeune femme, avec un prince en tiers. Esther, au milieu de cette épopée intime, avait joué le rôle de chien de terre-neuve, consolant le mari, — un vieil ami, — repêchant l’amant, recueillant la femme, réglant le sort des enfants, tout en satisfaisant ses rancunes, sans négliger ses affaires.
— Allons prendre des nouvelles, voulez-vous ? dit Julia. J’ai en bas une voiture.
Marion se trouvait en toilette de visite. Elle n’eut que la peine de redescendre, et voilà les deux femmes en route vers les hauteurs du faubourg Saint-Honoré, où la Lionne avait son petit hôtel.
La nuit était venue, avec son ruban de gaz tremblotants qui perçaient l’ombre noire de la rue, d’un chapelet d’étoiles blafardes.
Comme le fiacre tourna l’angle de la rue Billaut, le vacarme assourdissant des roues sur le grès sonore cessa net, les cahots s’arrêtèrent, le trot du cheval devint subitement silencieux.
Par un mouvement instinctif, les deux femmes se penchèrent à la fois vers la portière.
La lumière des réverbères n’éclairait plus le pavé glissant de la chaussée, mais laissait voir une épaisse litière de paille qu’on avait répandue sur le sol.
— Pour Esther, sans doute, dit Marion inquiète.
Elle est donc bien mal !
On était arrivé devant l’hôtel, le fiacre s’arrêta en face d’une petite grille dont la porte était entrouverte. Marion et Julia, n’eurent pas besoin de sonner.
Elles traversèrent une petite cour étroite, déjà pleine de ténèbres.
La comédienne, familière avec les êtres, montrait le chemin, et marchait devant, en proie à une impression funèbre.
Elle fut directement au perron d’une petite maison à l’aspect bourgeois, dont la façade blanchâtre faisait une tache d’un gris indécis dans l’ombre du crépuscule.
En passant devant les croisées du sous-sol, les éclats de rire et le brouhaha d’une conversation animée arrivèrent jusqu’aux visiteuses qui, instinctivement, ralentirent le pas.
Une femme parlait :
— Ça ne peut pas traîner longtemps. Ricord a dit tantôt, qu’elle n’en avait plus pour vingt-quatre heures.
— Elle ne passera peut-être pas la nuit, fit une voix d’homme.
—Elle est au bout de son rouleau… Il n’y a plu d’huile dans la lampe ajouta un autre…
Marion et Julia s’étaient arrêtées instinctivement. Leur double regard, plongeant à l’intérieur d’une cuisine basse, rencontra une scène de domestiques en goguettes. À la flamme du gaz, elles distinguèrent une table d’office avec des verres à moitié pleins, et des bouteilles évidemment empruntées à la cave des maîtres. Tout autour, des valets de chambre en gilets à longues manches, la face allumée, le menton bleu et luisant, la pipe à la bouche, s’étalaient en propos gras, adressés à des filles de chambre et des portières du voisinage.
Une nuée blanchâtre flottait, épaisse, au-dessus de cette ripaille de domestique.
— Il paraît, reprit un cocher, qu’elle se défend
, la vieille criminelle. Elle ne veut pas aller dans le trou.
— Quelqu’un qui la connaît, continua une autre, disait tantôt que chacune des pierres de sa maison a été payée par une larme de femme, ou la ruine d’un homme.
Sans en entendre davantage, toutes troublées par ces jugements exprimés dans l’argot brutal de l’office, Marion et Julia gravirent le perron, sans bruit. Du sous-sol, on n’avait même pas remarqué leur présence. En haut des marches, la porte était ouverte comme sur la rue.
Cette maison d’ordinaire si rangée, si ordonnée, semblait sans direction, démontée.
Les deux femmes pénétrèrent sous le vestibule.
Un cri strident les fit tressaillir, éclatant au milieu du silence de la nuit, dans le calme du quartier.
Ce cri était sinistre.
Un second cri, un autre, de rage, de révolte, d’appel furieux.
Puis des plaintes, des gémissements étouffés comme un râle…
Julia tremblait de tous ses membres.
Marion ne dit pas un mot, mais saisit par la main la baronne qu’elle entraîna vers l’appartement au premier.
Les cris étaient, à chaque marche, plus distincts, plus rapprochés.
Arrivées en haut, à tâtons, Marion chercha l’entrée.
Violemment, une porte s’ouvrit, emplissant l’escalier de lumière…
Une femme s’échappa, bondit pleine d’effroi, les mains sur ses yeux, comme fuyant une vision pleine d’épouvante, et disparut dans l’ombre vers la cour, en criant :
— Mon Dieu !… mon Dieu !…
Marion reconnut au passage la cornette blanche d’une sœur de Charité. Marion et Julia s’approchèrent.
Au milieu de la chambre à coucher mise au pillage, la vieille Esther apparut, effrayante à voir…
Poussée par la frénésie d’une hystérie furibonde, elle chevauchait en titubant, escaladant les meubles, à la poursuite d’un homme. Demi-nue, secouée par le délire érotique, la courtisane septuagénaire, tordait ses bras tendus en avant vers sa proie, qu’elle appelait avec de rauques hoquets, lui donnant dans l’hallucination de la fièvre, les noms des amants qui avaient passé dans sa couche.
— Viens, c’est moi ! Esther !… Je te veux… Prends-moi… prends !… prends !…
D’un geste d’impatience bestiale, elle lacérait la flanelle couvrant à peine sa nudité. La vieille Lionne hurlait, rugissait affreusement, la paysanne jurait, sacrait, sanglotait, mêlant l’imprécation de l’impuissance, aux obscénités de l’érotisme lubrique.
L’homme, jeune, le visage pâle, les cheveux droits sur le front, fuyait l’étreinte dans une épouvante indicible.
Enroulé désespérément dans les rideaux de la fenêtre comme derrière un suprême abri, contre l’atroce convoitise de ce cadavre amoureux, ses dents claquant d’horreur, il suppliait d’une voix étranglée :
— Ma tante… ma tante !…
Une femme accourut, Blanche, la femme de confiance d’Esther, qui gouvernait depuis vingt ans la maison de la Lionne
, et commandait à sa maîtresse, à qui elle était entièrement dévouée.
— Allons, voyons, madame, dit-elle d’un ton d’autorité, que voulez-vous faire ? il faut vous coucher.
Esther s’arrêta net. Ses forces d’ailleurs étaient à bout.
Vaincue, épuisée, haletante, l’hystérique se laissa aller dans les bras de Blanche qui, tout en la grondant maternellement, la ramena à son lit comme une enfant.
Le neveu profita de cette diversion pour gagner la porte.
La réaction suivant de près l’effort violent, la malade s’assoupit dans une demi-prostration presque inconsciente.
Marion et Julia se hasardèrent seulement à se montrer.
Blanche leur fit signe de ne pas faire de bruit, les entraîna dans la pièce voisine qui servait de bibliothèque, et ferma la porte.
— Oh ! ma pauvre Blanche, quelle crise affreuse !
— Je n’en ai pas encore vu d’aussi forte !… J’étais sortie un moment… je l’avais laissée avec la religieuse pour aller chez M. de G… Dès qu’elle parle raisonnablement, elle le demande… Depuis que madame est malade, M. de G… a envoyé tous les jours prendre de ses nouvelles, mais il n’est pas encore venu.
— Depuis quand est-elle dans cet état ?
— Voilà huit jours… mais ce qui est pire, ce sont les nuits !… Elle ne dort qu’à force de potions… Elle a des cauchemars… Elle voit des revenants… l’ombre de la veilleuse dans la glace ou sur les murs, elle prend cela pour des fantômes… elle leur parle, elle leur donne des noms… elle leur demande pardon. Elle se défend comme si les morts l’accusaient… c’est effrayant ! Il faut alors que j’allume toutes les bougies pour la rassurer… Elle finit par me faire peur.
La voix d’Esther vint interrompre ce colloque.
— Blanche ! Blanche ! cria-t-elle de sa voix fêlée.
Blanche se hâta, suivie des visiteuses.
— Qui est là ? reprit Esther… Que me veut-on ?… quelles sont ces femmes ?…
— C’est mademoiselle Marion, dit Blanche, vous savez bien, Marion !
— Et toi ? fit Esther, se tournant brusquement vers Julia. Ah ! je te connais… tu es une voleuse… Au secours !… tu viens me voler… tout le monde me vole… Au secours !… je suis chez moi… la maison est à moi… qu’on aille chercher le commissaire… dites que c’est pour moi… qu’on me vole !…
Elle s’agitait dans son lit, et se dressait sur son séant, exaltée, menaçante.
Sur un geste de Blanche, les deux amies regagnèrent la bibliothèque pour attendre la fin de cette nouvelle crise.
Julia n’avait pas encore dit une parole. Elle songeait :
C’était donc là cette fameuse Esther, surnommée la Lionne, parce qu’elle avait été la femelle de tous les lions, appelée aussi la paysanne, parce qu’au milieu de ses camaraderies avec les grands sceptiques de l’esprit et du million, au travers de la blague du journalisme et du cabotinage des ateliers, parmi les élégances parisiennes des grands seigneurs, elle avait gardé, de son enfance passée aux champs, l’âpre rudesse des paysans, leur astuce défiante, leur entêtement tenace.
Marion ferma sur elles la porte de la chambre, tandis que Blanche s’efforçait de calmer la malade. En se retournant, la comédienne vit un homme qui entrait dans la bibliothèque par le petit salon voisin.
Elle reconnut de G…, le célèbre polémiste, le vieil ami de la Lionne.
Lui, aussi, avait reconnu Marion.
— Eh bien ? demanda-t-il.
Marion fit un geste désespéré, et commença à mi-voix le récit de ce qu’elle avait vu et de ce que Blanche lui avait raconté.
Quoi, Esther était à ce point changée ! À cette nouvelle, M. de G…, cet homme si fort, si froid, si sûr de lui-même, d’un esprit si lucide, devint agité, nerveux.
Enfin, il expliqua qu’il était lui-même souffrant et très occupé.
Malgré cela, il avait tenu à venir lui-même, mais puisque Esther était heureusement assoupie en ce moment, il ne voulait pas qu’on la réveillât. Il reviendrait.
Ricord, qu’il venait de voir, lui avait assuré qu’il pourrait la voir le lendemain.
— Qu’on lui dise que je suis venu, fit-il en terminant, que je reviendrai.
En parlant, M. de G… s’était rapproché de la porte donnant sur l’antichambre qui communiquait avec la chambre d’Esther.
Tout à coup, une apparition terrible vint clouer sur place l’homme prêt à s’éloigner. Dans la baie de la porte toute grande ouverte, Esther, la vieille Lionne agonisante, se montra.
Maigre squelette tordu par les affres de la mort, traînant son échine voûtée, fée centenaire, la moribonde, sous sa flanelle blanche, semblait un spectre dans son suaire.
Une de ses mains se crispait au bec d’une canne, l’autre enfonçait ses doigts crochus, montrant les tendons et les os, sur l’épaule de la fidèle Blanche. Au-dessous des genoux chancelants, le torse court grelottait, surmonté par un cou de vautour décharné, au bout duquel, la tête momifiée, réduite, ballottait avec des mouvements maladroits d’autruche, dont elle avait les petits yeux noirs et perçants comme des vrilles…
Le rictus de l’agonie avait déjeté la mâchoire pendante…
Esther marcha droit à son ancien amant.
— Tu arrives à temps… Émile… ne t’en va pas !…
M. de G… ne l’attendit pas. Par un mouvement instinctif, il porta ses mains à ses yeux comme pour fuir cette vision effrayante, et s’élança à travers le salon, en criant d’une voix aiguë :
— Ôtez-moi cela !… ôtez-moi cela !
En s’entendant reniée par son unique ami, en entendant les cruelles paroles du seul homme qu’elle eût aimé, un frisson convulsif s’empara de la mourante.
Elle chancela, ses deux mains abandonnèrent leur appui, elle s’abattit en avant de toute sa hauteur, la tête allant cogner avec un bruit sec contre le pied d’un meuble, balayant le tapis des longues mèches de sa chevelure décolorée. Ses bras osseux étreignirent le vide dans un embrassement inachevé, les jambes nues se secouèrent en un spasme éteint, découvrant la forme du ventre sillonné de rides flasques. On eût dit un de ces scarabées difformes des contes fantastiques renversés sur le dos par les méchants génies, ou d’une tortue que les enfants ont retournée sur le sol pour jouir des efforts de l’animal impuissant à reprendre son équilibre.
Les journaux du lendemain annonçaient qu’Esther avait expiré la veille… munie des sacrements de l’Église.
Au boulevard, un cabaret de nuit qui ouvre, du haut de l’entresol, le regard clignotant de ses fenêtres rougies aux flammes du gaz.
Dans un salon particulier, autour d’une table, sont assis une demi-douzaine de viveurs cosmopolites.
On parle anglais, russe, grec et français, c’est la fin d’un long dîner. Des Russes de passage à Paris font la fête
.
Sous l’influence des vins capiteux, après les liqueurs du dessert, au bruit du champagne qui éclate et pétille, les lazzis s’entrecroisent et le dîner glisse peu à peu dans l’ivresse.
Une voix tout à coup s’élève au-dessus du vacarme :
— Messieurs !
Les conversations particulières s’arrêtent.
— Messieurs, une motion !
— Parlez !… Écoutez !…
— Messieurs ! je trouve que ça manque de femmes !…
— Bravo ! Pferd a raison.
— Je me propose pour aller en remonte…
— Bravo !… Pferd !…
— Et je demande à me faire aider par Goldfield.
— Très bien !…
Au milieu du tumulte général, notre ancienne connaissance, le comte de Pferd et l’Anglais Goldfield quittent le salon, et partent à la chasse.
Comme ils traversent le vestibule pour gagner le salon public, trois femmes montent de la rue, obligeant les deux gentlemen à s’effacer.
Une triple exclamation de reconnaissance s’échappe à la fois :
— Julia !… s’écrie le comte de Pferd.
— Vous !… baronne !… fait Goldfield.
— Pferd !… dit la baronne de Fédenberg.
Depuis un an, le comte et la baronne ne se sont pas donné signe de vie.
Tous deux restent également interdits, mais l’Anglais qui n’est pas dans le secret, et qui n’a rien entendu, l’Anglais sauve la situation…
— Vous arrivez à merveille, baronne !
— Certes, oui, puisque j’ai l’occasion de revoir vos traits charmants, répond Julia d’un ton ironique, mais avouez que ce n’est pas de votre faute…
Après sa rencontre avec l’Anglais, à la Cascade, Julia s’est attachée aux pas de l’Adonis britannique.
Sauf deux ou trois lettres banales, D’Alfa n’a plus écrit, et Julia s’est mise en quête d’un autre amant.
Goldfield lui plaît, mais il se dérobe, montrant toujours la même réserve à accepter la victoire qu’on lui offre.
— Pardonnez, continue Goldfield, c’est vous-même que nous cherchons… Nous dînons à côté avec quelques amis… entre hommes ; c’est triste, et nous allions, M. le comte Pferd et moi, à la recherche de femmes aimables, disposées à nous tenir compagnie. Vous voyez que nous ne pouvons mieux rencontrer, et que c’est bien vous que nous cherchons… N’est-ce pas, mesdames ?…
— C’est trop bien dit pour que nous n’acceptions pas toutes les trois, répondit Julia parlant pour ses compagnes, deux soupeuses banales avec lesquelles la baronne passait depuis quelque temps toutes ses soirées à courir les bals et les cabarets.
— Par ici, mesdames, si vous voulez…
L’Anglais et son compagnon silencieux prirent le chemin du cabaret où ils avaient laissé leurs amis, et tous, les dames en tête, firent une entrée triomphale au milieu des hurrahs et des bravos.
On entoura les visiteuses, et le champagne recommença à couler à flots.
L’apparition de Julia, que le hasard remettait brusquement en sa présence, avait surpris le comte de Pferd, mais en voyant le calme de Julia, il reprit bien vite son sang-froid, et s’approcha de la baronne :
— Est-ce bien vous que je retrouve ?… Julia, fit-il à mi-voix.
— C’est bien moi, répondit tout haut la baronne… Cela vous étonne ?…
— Cela me chagrine…
— Et pourquoi ?… Ah ! mais vous retardez, mon cher, si vous croyez que je suis encore une innocente ! Vous m’avez mis en bon chemin.
Goldfield avait entendu les derniers mots.
— Vous connaissez M. de Pferd ?
Julia qui était assise, se leva, et tendant au comte une coupe pleine :
— Mesdames et messieurs, j’ai l’honneur de vous proposer la santé de mon premier amant, le comte de Pferd… — À ta santé, Pferd !…
Elle choqua son verre contre celui du comte, qui, lui aussi, prenant son parti, imita la baronne, et dit :
— À ta santé, Julia !…
Très drôle, très amusant !… Bravo… crièrent tous les assistants.
Enhardie par cet accueil, surexcitée par cette rencontre, Julia continua d’une voix vibrante :
— N’est-ce pas qu’elle est bien bonne, celle-là ? C’est lui qui m’a révélé l’amour… Oh ! depuis, j’en ai vu bien d’autres, et j’en verrai encore, j’espère. Il n’y a pas, dans Paris, beaucoup de vices intéressants que je n’aie vus de près, de fruit défendu où je n’ai mordu à belles dents… je suis une chercheuse… Je crois qu’il ne me reste plus qu’à faire la fille, dans un bazar, pour avoir tout vu… Cela serait peut-être drôle, amusant ?
Tout le monde éclata de rire.
— Oh ! oh ! baronne, dit un attaché d’ambassade égyptien, passablement gris, vous n’aurez jamais ce toupet… Et se tournant vers son voisin : Je voudrais l’y voir, fit-il.
— M’y voir ? reprit Julia piquée. Voulez-vous ce soir ? Je vous prends tous à témoins. J’endosse le costume, et sous vos yeux, si vous faite mine de ne pas me connaître, je me laisse enlever, pour une heure, par le premier passant venu… C’est dit ?…
— Oui… oui… répondirent en chœur tous les hommes.
Julia pressa le bouton d’une sonnette électrique, un garçon parut :
— Joseph !… deux… trois… cinq fiacres. Tout de suite, et en avant !…
Après dix minutes de détours, les voitures s’engagèrent par la place Louvois, dans une petite rue déserte et noire, à la chaussée bitumée, où les roues glissaient sans bruit.
Tout à coup le fiacre de tête s’arrêta, imité aussitôt par ceux de la file.
— C’est là, cria une voix.
Julia sauta vivement sur le trottoir. La bande se trouva devant une porte massive, surmontée de deux énormes chiffres éclairés par un transparent qui se tordait bizarrement, formant un numéro enseigne : 59.
Dans la porte un guichet grillagé aux mailles de fer, à hauteur d’homme ; à droite, très visible, la poignée de cuivre d’une sonnette de nuit.
L’Anglais sonna, un guichet s’ouvrit, une vedette glissa un regard furtif et soupçonneux à travers le grillage, et découvrant des gens de bonne mine, elle tira les ferrures, qui rendirent un bruit métallique, et offrit aux noctambules l’accueil engageant de son atmosphère chaude, douce et parfumée.
— Conduisez ces messieurs au salon, et dites à madame que je désire lui parler, fit Julia, s’adressant à la servante.
Bruyamment les hommes entrèrent dans un large corridor conduisant à une salle spacieuse, tapissée de verdure, au fond de laquelle une grotte en rocaille était précédée d’un bassin ruisselant sous une gerbe d’écume, où se jouaient mille feux renvoyés par des réflecteurs électriques. Des fleurs de serre, des cactus, des palmiers nains achevaient de donner à cet asile frais des allures à la fois artificielles et champêtres.
La bande arriva au premier étage par un grand escalier, jonché de plantes vertes à chaque marche, et couvert d’un épais tapis.
Dans un grand salon aux prétentions mauresques, le long des murs, et sous le plafond chargé d’arabesques rouges, vertes et dorées, figurant des caractères orientaux, les courbes légères de l’architecture turque, dessinaient leurs arceaux d’Alcazar. Une profusion de divans couverts d’étoffes éclatantes, des sièges bas, des coussins, s’étalaient sur les lapis de Smyrne empilés, avec de grandes empreintes dans les étoffes, qui faisaient penser à des corps de femme, s’étalant nonchalants et nus.
Au milieu de la pièce qu’éclairaient deux grosses lanternes de cuivre suspendues à la voûte des coupoles, dans une vasque de cristal taillé, deux glaces emplissaient les panneaux dans toute leur grandeur, donnant à la pièce une profondeur de perspective où se reflétaient à l’infini les lumières, et animant tous ces salons imaginaires d’un peuple de fantômes.
C’était le salon public
de ce paradis à la portée des chrétiens qui ont bien dîné, et surtout bien bu…
Pour compléter le tableau, voici que, de tous les coins de cet Alhambra en carton pâte, des portières se soulèvent en même temps, et qu’un essaim d’odalisques viennent défiler sous les yeux des giaours. Oh ! le harem est bien fourni, le bazar d’esclaves au grand complet.
Une Flamande aux formes opulentes, à la jupe froncée, au corsage à jour.
Une Vénitienne aux cheveux d’or, en gondolière.
Une Romaine, en Transtéverine.
Une Sévillanne en veste et résille, une Monténégrine coiffée de sequins, des Mauresques, des Juives d’Alger, des Chinoises aux petits pieds, jusqu’à une négresse superbe, fille des bords du Mississipi. Toutes au reste, sauf la dernière, ont vu le jour entre Saint-Brieuc et Carcassonne, et le costumier suffit pour la couleur locale, le costumier avec le tapissier, car chacune des houris de ce paradis à bon marché est attachée à un gynécée de son style, et fait partie de l’ameublement de son boudoir.
Les hommes ayant demandé du Champagne, trinquaient et riaient avec les filles. Dans la fumée des cigarettes, des fantaisies soudaines s’allumaient çà et là. Des grivoiseries s’échangeaient.
Tout à coup, une retardataire souleva une portière et entra sans bruit. C’était une petite femme vêtue à la russe.
Au fait, une Russe manquait à la collection. Sous les grandes manches de mousseline, sous les fards et le costume, Pferd, Goldfield et leurs amis reconnurent sans peine Julia. Suivant la convention faite avec la baronne, ils ne parurent pas accorder la moindre attention à la nouvelle venue, et, se reculant au contraire vers un coin de la salle, se contentèrent d’observer du coin de l’œil.
Presque aussitôt deux inconnus pénétrèrent dans le salon. À leur costume, à leurs allures, il était facile de deviner des commis voyageurs en gaieté.
Malaisée, gauche, sous son vêtement d’emprunt, Julia ne pouvait cependant reculer devant le défi qu’elle-même avait porté.
Elle fit appel à sa vanité, et, avec cette fanfaronnade de vice, qui était un des traits de son caractère, elle marcha droit aux deux hommes, s’adressant au premier venu :
— Beau garçon, veux-tu de moi ? J’ai une belle chambre, je t’offre une heure d’amour.
Elle avait appuyé sur l’épaule de l’inconnu son bras nu, elle l’attira doucement vers un sofa, en lui disant à mi-voix, sur un ton caressant :
— Viens t’asseoir, tu me plais.
— À bas la patte, cria brutalement le malotru en se dégageant d’une main lourde, de l’étreinte de la jeune femme. Ne te donne pas tant de peine, ma petite. Nous ne ferons pas d’enfant ensemble.
Il écarta Julia d’un geste, et continua son chemin vers un groupe de femmes qui suivaient curieusement les débuts de la nouvelle
, en étouffant des éclats de rire moqueurs.
Julia était restée immobile sous la grossière insulte de ce passant. Malgré son fard, elle pâlit, et, sans mot dire, alla s’asseoir sur un pouf à l’écart.
Le comte de Pferd, qui sans entendre les paroles, avait compris de loin, en voyant le geste de l’homme, s’approcha :
— Julia… partons, c’est assez de folie.
La baronne éclata d’un petit rire nerveux, fébrile, où le dépit, la colère et mille sentiments féminins se trahissaient par un tremblement involontaire.
— Partir ! Allons donc, mon cher, merci, je reste. Je tiens votre défi !…
Les deux commis voyageurs se disposaient à quitter le salon en compagnie d’une Bretonne de Juvisy et d’une Chinoise de Pantin qu’ils avaient, sans préambule, louées à l’heure, d’après le tarif. D’autres hommes entraient.
— Laissez-moi, Pferd !… laissez-moi gagner mon pari !…
Pferd s’éloigna. Julia fit quelques pas vers les nouveaux venus, avec un peu moins d’assurance que la première fois.
La petite bande des derniers arrivés se composait de quatre jeunes gens très gais, des habitués
qui entrèrent en riant aux éclats, passèrent d’un coup d’œil la revue du salon, et vinrent s’installer à une table en demandant du Champagne.
Julia s’approcha et d’une voix mal assurée :
— Messieurs, offrez-moi un verre.
Une Italienne et une Espagnole qui restaient seules, arrivèrent avec la négresse.
— Bonsoir, Madelon, bonsoir, s’écria l’un des jeunes gens.
Il se mit à caresser les femmes, indistinctement.
Le Champagne arrivant, on but, on trinqua, on alluma des cigarettes. Julia prit un cigare à son voisin, et se mit à fumer. Puis l’Italienne sauta sur les genoux de l’un, la Sévillanne se blottit avec un second au fond d’un fauteuil-crapaud. Quant à la négresse, elle s’était étalée à plat ventre sur des coussins, où elle tâchait d’attirer le troisième.
Un seul homme restait assis sur un pouf, Julia prit son verre presque plein, et crac, elle vint se placer à califourchon sur les genoux de l’isolé.
— Bois ! lui dit-elle.
L’homme but…
Dans le fond du salon, un piano attaqua une valse d’Hervé, que des voix de femmes accompagnèrent aussitôt des paroles. Et tout ce monde, buvant, fumant, chantant, commença ce que les provinciaux appellent l’orgie.
Julia, toujours assise sur les genoux de son inconnu, lui faisait des agaceries, étalant sur ses épaules les flots de sa chevelure dénouée, montrant son petit pied, et agrandissant ses yeux de toutes ses forces.
Le jeune homme rit, plaisanta un instant avec elle, puis il se leva et s’en fut du côté du piano, laissant la baronne toute seule.
Cependant l’un des camarades du monsieur
entrepris par Julia, celui qui était avec la fausse Espagnole, parla de monter
.
Madelon appuya.
Julia ne disait mot, toute morne.
Son monsieur
était au piano, debout, à côté du musicien.
— Eh ! Pierre ! lui cria un de ses amis.
L’autre s’approcha nonchalamment.
— Qu’y a-t-il ?…
— Nous montons… et toi ?…
Julia ne perdait pas un mot du dialogue.
— Montez, moi je vous attendrai… Je n’ai pas de femme…
— Et la petite… la Russe ?…
— Non, vrai !… tu ne voudrais pas ! Regarde-la en face ! La mère Machin se fiche du monde… Où est-ce qu’elle a recruté cet avorton ? J’aimerais encore mieux la négresse !…
Julia n’en écouta pas davantage. Elle se dressa, se regarda dans la grande glace, poussa un grand cri et se précipita sur le tapis où elle éclata en sanglots.
Pferd et ses amis accoururent.
Julia était en proie à un désespoir sans borne.
— Oh, mon Dieu ! répétait-elle, oh, mon Dieu !… emmenez-moi d’ici !… — je veux m’en aller !…
Elle se releva d’un bond, arrachant les vêtements dont elle s’était affublée. Le comte et l’Anglais essayaient vainement de la calmer…
— Est-ce possible ! mon Dieu !… Pferd ! Goldfield ! Devant eux… laide !… laide !… Je suis laide !…
Elle s’abattit de tout son long sur le tapis, en proie à une violente crise de nerfs.
À M. D’Alfa, à Alger,
De Dieppe, samedi soir.
Tu ne viendras pas… Ton silence m’a condamnée. Personne ne m’aime en ce monde, que ferais-je de mes dix neuf ans ? Ce pistolet va me délivrer…
Cette arme, c’est la seule relique de ma première illusion d’amour qui me poursuit de son ironie, et me crie que tout est mensonge et déception !…
Mais, au moment de sentir sur mon front le froid suprême de l’acier, je veux te dire adieu, Robert, à toi qui pouvais me sauver !… Oh ! si tu m’avais aimée, si tu avais su lire mon appel désespéré !… Tu serais venu… Mais non !… tu ne m’aimais pas !… Tu ne pouvais m’aimer… Je suis laide !… Rien ne pourrait me donner le cœur d’un homme… rien !
J’ai bégayé tous les langages pour mendier l’amour :
Je suis montée dans les nuages de la fantaisie, de la tendresse dévouée. Ah ! quel éclat de rire !… J’ai pris le masque du cynisme, essayé des fureurs de la passion, de l’étrangeté, étudié sur le vif un à un, pour les mettre en œuvre, tous les raffinements de la luxure, descendu les derniers échelons du vice, rien !… rien !… Je n’ai pas reculé devant l’espoir dégradant d’allécher un misérable, en faisant miroiter les appâts d’une immense fortune qui ne saurait m’échapper dans l’avenir… Rien !… rien !… Laide !… Je suis laide !… Et je n’ai pas trouvé à donner pour rien mon pauvre cœur, tandis qu’autour de moi, je voyais les autres qui vendaient bien cher celui qu’elles n’avaient pas !
Mais qu’ont-elles donc en elles pour se faire aimer, ces femmes, pour qui on s’avilit, on commet des crimes, on se ruine ; pour qui on donne sa vie et son honneur, ces femmes sans beauté, sans jeunesse, sans esprit, dont toute la personne est un défi à ce qu’il y a de noble, d’élevé, de délicat !…
Les femmes que l’on paie, sont-elles donc les seules qui sachent se faire aimer des hommes ? Oh ! maudit alors, ce reste de dignité qui, dans ma plus grande déchéance, m’a permis de m’offrir, même aux passants… jamais de me vendre !…
Robert, te souviens-tu, cet été, nos belles journées passées ensemble ?… Je m’appuyais à ton bras. Je marchais à ton côté, en face de l’immensité de la mer… Oh ! comme j’ai cru que je l’avais trouvé en toi, l’ami, l’amant tant espéré !
Ce rayon de soleil, ce court moment de bonheur je te le dois… Et puis, tout est redevenu sombre. Tu es parti. Tu devais revenir… Les semaines sont passées, j’ai attendu un mois, deux mois… Alors, pour m’étourdir, je suis retournée à mon existence vagabonde, et un soir… Oh ! quel souvenir !… la honte m’a prise à la gorge, le dégoût… m’est monté du cœur à la tête… j’ai failli mourir… La crise passée, j’ai poussé vers toi mon cri d’angoisse. Tu n’as pas répondu… enfin je t’ai assigné ce dernier rendez-vous, sur cette plage, où j’ai eu la douce illusion de ton amour… Je me disais :
Il comprendra, il viendra. Peut-être m’a-t-il devancée !En débarquant à la gare, mon cœur bondissait dans ma poitrine.Mon Dieu !…
S’il était là !me disais-je, oh ! si je t’avais trouvé, mon Robert !…Toute la journée, j’ai marché au bord de la mer avec Aline, par un froid terrible… Ma tête était en feu… Je trouvais une joie amère à passer et repasser devant les fenêtres de cette chambre d’hôtel, aujourd’hui déserte, où nous avons vécu notre pauvre lune de miel…
Par pudeur je n’avais pas osé retourner dans cette maison…
J’éprouvais le besoin de me cacher en t’attendant… Puis, dans cette longue promenade silencieuse, les bruits de la mer se faisaient distincts, comme autant de voix qui me parlaient à l’oreille, et me soufflaient des imprécations de colère de haine, contre les auteurs de ma misère… Oh ! ma mère !… Mon mari !… comme je les hais !… La nuit m’a chassée. Je suis allé t’attendre au train… Personne !… Rentrée à l’hôtel, une misérable et triste auberge, j’ai compté, dans l’affreux silence de la nuit, les minutes, longues d’un siècle d’angoisse, comme j’avais compté les heures du jour… Robert ! quelles fautes ne sont effacées par ce supplice, cette agonie, d’une femme qui se sent mourir toute vivante !…
J’étais là, assise sur une chaise, enveloppée dans mon manteau de fourrure, au coin d’un maigre feu ; de temps à autre j’y poussais une bûche et je reprenais ma pose immobile, le front appuyé à l’angle de la cheminée…
Enfin les bougies ne forment plus que de petits points rougeâtres dans le jour naissant… Il ne viendra pas !… Je suis seule au monde !… Pourtant, s’il avait manqué le train !… S’il allait arriver aujourd’hui ? Je prends la glace de mon nécessaire… Cet homme a dit vrai, mes yeux, desséchés par les larmes, sont effrayants, mes cheveux, collés aux tempes par l’eau de la mer, mon teint est livide…
Laide !… Laide !… Il ne viendra pas !
Pourtant je ne veux pas mourir !… J’attendrai encore !… Quelle journée !… J’ai tant souffert que je n’en puis plus !… Allons, finissons-en !… Il est dix heures du soir, ma résolution est prise. Je dormirai cette nuit !
Je suis calme, tout est prêt. Je viens de me faire belle, ce mot me fait sourire. J’ai mis celle de mes robes qui lui semblait la plus jolie. Je vais m’étendre sur mon lit et je partirai pour le pays du repos, de l’oubli. Adieu !… Pourvu que ma main ne tremble pas. Comme je serais laide !… S’il arrivait à temps pour me voir !… Mais non !… Il ne viendra pas ! Adieu… Robert !
Écoute, D’Alfa… Je veux me venger !… Sur ce qu’il y a de bon en toi, au nom de mon désespoir, sur ma vie que tu pouvais racheter, ne me trahis pas :
La petite Julie, dont j’avais fait ma fille, tu te rappelles… quand j’ai pris cette enfant pour jouer à la petite mère… Tu te moquais de cette folie. Cette enfant, il faut qu’elle soit mienne. Je le veux, je la lègue à mon mari, je fais du baron mon légataire, et son tuteur. La pensée de laisser le baron aux prises avec ma mère, se disputant ma fortune, me rend la mort moins amère…
Minuit va sonner… Tout est fini… Adieu, D’Alfa !
Épilogue (Extrait des nouvelles judiciaires du Figaro.)
On annonce comme devant être plaidé prochainement devant les tribunaux de Pétersbourg un procès curieux, destiné à un grand retentissement dans le monde diplomatique et la colonie russe de Paris.
Peut-être n’a-t-on pas oublié le mystérieux suicide de la baronne de Fédenberg. Cette jeune femme de dix-neuf ans qui appartenait à l’une des grandes familles de Russie, mariée à un diplomate moscovite, longtemps connu au boulevard, abandonna un jour son mari, se mit à courir les capitales de l’Europe, et, après toutes sortes d’aventures, finit par aller se brûler la cervelle dans la chambre d’un hôtel borgne de Dieppe, par une nuit glacée de l’hiver dernier.
Un testament trouvé à la mort de la baronne, et entièrement écrit de sa main, révélait l’existence d’une petite fille, dont la naissance avait été tenue secrète pour des raisons de famille assez obscures.
Aux termes de cette déclaration posthume, l’enfant deviendrait l’héritière naturelle de la fortune que laissera un jour la comtesse Warineff, mère de madame de Fédenberg. Le mari de celle-ci serait nommé tuteur de sa fille.
La comtesse de Warineff offre de faire la preuve judiciaire, que sa fille… n’a jamais eu d’enfant, que la petite fille produite par le baron est une enfant supposée, et demande l’annulation du testament.
Les débats révéleront, paraît-il, plus d’un détail scandaleux et feront sans doute la lumière sur cette étrange contestation.
Fin.
Notes
- [1]
Dans ses Mémoires (tome II, 1899), Marie Colombier décrit de manière analogue sa représentation impromptue à l’ambassade de France à Berlin (début 1877).
La première arriva. L’hôtel de l’ambassade, grande bâtisse du genre rococo et maniéré qui fut si à la mode au dix-huitième siècle, se remplit de la foule chamarrée des uniformes.