A. Combes  : Robert Ciboule (1933)

Conclusion

249Conclusion
Le témoignage de Robert Ciboule

Si, adoptant l’heureuse formule proposée par M. Étienne Gilson410, l’on appelle Socratisme chrétien l’interprétation chrétienne de la prescription suprême de Socrate, il me paraît clairement établi que, par son principal ouvrage, Robert Ciboule est un témoin de ce courant spirituel jailli du sein même de la plus authentique tradition : rarement, en effet, le connais-toi toi-même a inspiré œuvre plus consciente et plus méthodique. Mais ce courant revêt chez lui un caractère composite où se révèle un curieux syncrétisme d’influences victorines, cisterciennes et thomistes. Influence prédominante de Saint-Victor, puisque le Liure de saincte meditacion a demandé aux deux plus grands théologiens de cette École son inspiration de fond et de forme, et jusqu’à des chapitres entiers ; puisque le Maître de saincte meditacion — donnons ce titre à Ciboule : n’est-ce pas celui qu’il désirait sans doute obtenir ? — a voulu marquer sa place entre Hugues et Richard, le premier ayant consacré son Didascalion à l’examen du premier degré de la vie des justes, la lectio ou l’eruditio ; l’autre ayant fait porter tout l’effort de ses extraordinaires analyses psychologiques sur le cinquième degré de l’échelle de perfection : la contemplatio, et Robert, lui, s’attachant exclusivement au second degré, la meditatio, mais acceptant la ferveur enthousiaste de Hugues pour la science, pour toute science, et l’intellectualisme de Richard411 qui, s’il ne voit peut-être pas dans une opération de l’intelligence le sommet de la perfection contemplative, fait cependant la part assez belle 250à la raison et à la spéculation théologique dans sa doctrine de la contemplation comme dans la pratique de son enseignement.

Influence cistercienne, moins étendue par les emprunts matériels, mais très profonde : à cette tradition, quand ce n’est pas à saint Bernard lui-même, il doit sa docilité totale à la consigne delphique, et la conviction qu’il faut centrer sur l’homme le regard de l’homme pour être sûr de le voir s’élever vers Dieu. Il lui doit aussi cette complaisance significative à rappeler à l’homme orgueilleux sa vileté et sa misère congénitales, interprétation de l’oracle sacré et apostrophes prodiguées à l’homme superbe qui colorent d’une manière toute particulière le victorinisme de Ciboule. D’autre part, la rapidité avec laquelle il abandonne la contemplation du monde extérieur, si importante, si riche d’observation directe et de notations sensibles sous le symbolisme des Victorins, pour s’attacher à l’homme, à sa grandeur et à sa misère, concourt à montrer que, même lorsqu’il copie ses maîtres de Saint-Victor, c’est en disciple de saint Bernard qu’il les comprend.

Influence de saint Thomas, moins considérable par l’abondante utilisation de ses matériaux théologiques que par l’adoption complète de son épistémologie. On ne voit pas que le Chancelier de Notre-Dame se soit préoccupé des oppositions et des contrastes : il était facile de les masquer dans une œuvre de ce genre mais on voudrait savoir si le maître régent se rendait un compte exact du véritable caractère de son entreprise.

On voudrait surtout savoir si l’introduction parmi ces auteurs qualifiés et le mélange à leurs doctrines de tout un apport étranger dû à des physiciens ne serait pas de nature à déceler une évolution grave de la pensée théologique. La proportion considérable de données anatomiques dans ce Liure de meditacion a de quoi surprendre. Plus surprenant encore est un Liure de saincte meditacion qui, pratiquement, ignore le Christ. Je crains que quelque pénétrant critique n’élève des doutes sur le christianisme de ce disciple de Socrate : je crois prudent d’achever de caractériser son témoignage en faisant appel à trois autres représentants de la tradition qui l’inspire.

Le premier ne nous retiendra pas : c’est un esprit étrange qui, par sa bizarrerie même mérite d’attirer un peu l’attention. Arnold Gheiloven, chanoine régulier de saint Augustin, élève des Universités de Vienne, de Bologne et de Padoue, docteur en 251droit canon, mourait en 1442, moine de l’abbaye de Groenendael où Jan van Ruysbroeck était mort en 1381412 : date et résidence ne sont point sans importance pour nous. C’est, à une quinzaine d’années près, un contemporain de Ciboule ; c’est de plus un témoin, peut-être précieux, de la vie spirituelle menée un demi-siècle après la mort de son docteur mystique en cette abbaye au si large rayonnement. Or, d’une abondante production juridique, philosophique et religieuse, un seul ouvrage est édité. Il porte le titre — qui ne saurait nous surprendre — de Gnothosolitos. Édité à Bruxelles en 1476, en deux volumes in-folio, il démontre l’universelle et tyrannique emprise de la formule sacrée en même temps que sa fatale corruption. Il s’ouvre sur quelques distiques qui veulent chanter l’unique nécessaire :

Hic ager est in quo census reconditur ob quem
Cetera venduntur, hic solus ac emitur.

Il résume son dessein en ce vers léonin :

Ut careas labe gnotosolitos habe

Un prologue assez ample développe le thème de la nécessité primordiale de cette connaissance. Après avoir cité Sénèque, Térence, saint Augustin, Horace, saint Jérôme, Salomon, David, en faveur de la solitude, il conclut : Moyses enim egiptum derelinquens in heremo philosophatus est. Cette philosophie suprême, c’est évidemment la connaissance de soi413. Malheureusement, 252ce prologue paraît n’être ici qu’un lieu commun : il n’inspire que d’une façon très artificielle l’ouvrage énorme qui suit et où l’on trouve presque toute la théologie et le droit canon. Mais il importe assez peu pour l’instant, et tout au contraire quel que soit l’illogisme de Gheiloven, son témoignage balbutiant n’est pas sans valeur pour permettre d’interpréter correctement le socratisme de Ciboule.

Esclave de la prescription socratique au point de proclamer son attachement à cette loi souveraine en tête d’une compilation encyclopédique, tel était au XVe siècle un moine de Groenendael : convaincu de l’importance primordiale de cet oracle au point de l’inscrire en épigraphe sur un manuel destiné à ses novices, tel fut l’un des très grands maîtres du mysticisme cistercien, l’intime ami de saint Bernard, Guillaume de Saint-Thierry : trois siècles le séparent de Ciboule, mais il est tout près de lui par la façon dont il a compris la consigne sacrée et dont il a composé son opuscule De natura corporis et animæ414. Il me paraît extrêmement 253remarquable que le mystique de Saint-Thierry se soit cru obligé de consacrer une partie du temps destiné à la lectio et à la meditatio à recueillir les matériaux d’une physique du corps et d’une physique de l’âme, et cela pour obéir, lui aussi, au précepte impérieux de Delphes. Sa plume exprime, avec sa netteté et sa sobriété habituelles, les motifs qui l’ont conduit à cette école : ce sont trois idées, fondamentales aussi chez le Chancelier de Notre-Dame : l’être humain, microcosme, résume en lui l’ensemble de la création ; son âme est à l’image de Dieu par sa nature et par l’exercice de son activité la plus haute autour de l’objet que lui propose la consigne antique, l’âme est destinée à parfaire en elle cette mystérieuse ressemblance en s’élevant par l’esprit jusqu’au créateur de toutes choses visibles et invisibles. Il ne faudrait pas croire que cette enquête physique soit une excursion en dehors du champ ordinaire illuminé et embrasé par l’amour divin : ces deux livres se présentent — déjà — sous un nom symbolique qui doit, à lui seul, exprimer leur inspiration et leur but :

De natura corporis et animæ libri duo sub nomine Theophili, id est Deum diligentis descripti.

Le prologue ne permet aucun doute :

Fertur celebre apud Græcos Delphici Apollonis responsum : Homo, scito teipsum. Hoc et Salomon, imo Christus in Canticis : Si non, inquit, cognoveris te, egredere.

Ainsi provoqué à l’étude de soi-même par des autorités que l’on ne récuse pas, Guillaume de Saint-Thierry n’a pas de peine à trouver une justification convaincante de ces prescriptions et de cet exclusivisme. L’esprit de l’homme ne peut en effet s’occuper qu’à deux catégories d’objets : ou bien l’homme s’attachera longuement aux choses qui sont vraiment à lui, ou bien il pénétrera dans des objets étrangers qui ne le concernent pas ; ou bien il se connaîtra per sapientiæ contemplationem [par la contemplation de la sagesse], ou bien, fatalement, il sortira de soi per curiositatis vanitatem [par la vanité de la curiosité]. Que l’on donne à ces mots techniques leur 254pleine valeur : on sera frappé de voir la connaissance de soi affectée du même coefficient théologique que la connaissance de Dieu ; c’est une contemplation sapientielle. Tout le reste tombe sous l’irrévocable condamnation : appétit vicieux de connaître ce qui n’est que vanité. Mais pourquoi condamner sans appel cette activité extérieure de l’esprit ? Ne pourrait-on distinguer, atténuer, estomper ? — Impossible, répond Guillaume de Saint-Thierry : répandre son intellect hors de soi dans des objets étrangers, c’est l’erreur la plus dommageable, c’est ne pas avoir le sens juste, la saveur humaine de la vie. La nature même, ou, pour mieux dire, l’auteur de la nature, Dieu, a prescrit à l’homme une activité qui lui soit intérieure et qui l’absorbe, qui dépasse en quelque mesure ses forces, mais pour laquelle le nécessaire secours de la grâce lui est accordé ; activité qui ne lui permet donc pas de se disperser : c’est la connaissance de soi-même. Non que cette connaissance présente, en soi, une utilité particulière sa raison d’être, c’est de servir de point de départ à l’ascension qui mènera l’homme de ce qu’il est à celui de qui il tient son être et qui est au-dessus de lui415. Étudier la physique du corps humain, et l’étudier avec toute l’attention d’un véritable physicien, ce n’est donc pas distraire son esprit, c’est l’occuper sur une partie de son objet propre, c’est le préparer à son perfectionnement définitif416.

255Groenendael, Cîteaux, asiles de mysticisme chrétien, n’innovaient pas en scrutant la nature du corps et de l’âme : ils 256suivaient les leçons de plus d’un Père de l’Église417, et tout particulièrement de saint Ambroise. L’extraordinaire commentaire sur l’œuvre des Six jours de la création prêché à Milan et conservé 257dans l’Hexameron, s’achève en effet sut une description anatomique assez ample de l’homme : après avoir étudié l’âme au point de vue moral et religieux, l’évêque entreprend de décrire le corps, à cause de sa beauté. Commençant par la tête, il suit l’ordre descendant, parcourt tous les membres et organes et donne pour chacun les détails que lui ont appris l’expérience et surtout saint Basile418 dont il se faisait, dans la chaire de Milan, le très fidèle écho.

Un tel accord me semble de nature à dissiper toute inquiétude : le socratisme de Robert Ciboule est bien un socratisme chrétien. Si le Christ ne paraît guère en son œuvre, deux raisons suffisent à l’expliquer : d’abord, le but même du Chancelier. Il n’a nullement l’intention de condenser en ce gros ouvrage l’essence de la vie chrétienne mystique, bien loin de là il s’y livre très méthodiquement à l’analyse d’un seul degré de la vie spirituelle et d’un seul aspect de ce degré qui en comporte de multiples. D’autres études pourraient aborder d’autres sujets. D’autre part, l’homme, sur lequel se fixe son regard, c’est l’homme tel que les physiciens le décrivent, assurément, mais aussi tel que la Révélation le fait connaître et tel que les théologiens le considèrent en ses profondeurs morales et surnaturelles ; et l’esprit qui médite sur ces merveilles ne peut les étreindre jusqu’aux défaillances sacrées de l’extase que sous l’influx des grâces dont le Christ, par son Esprit, est le dispensateur. Ce qu’il est seulement permis d’induire d’une telle œuvre, c’est qu’il existait alors à Paris des hommes d’Église considérables qui résistaient à la puissante séduction de la dévotion moderne, non point par relâchement ou par dureté de cœur, mais parce qu’ils croyaient possible de parvenir — et de conduire — à la perfection en restant fidèles aux Théologiens et aux Réformateurs d’autrefois.

Témoin du socratisme chrétien, Robert Ciboule se trouve aux origines de la littérature morale et mystique de langue française : il contribue à transfuser dans cette nouvelle venue appelée à de si belles destinées certains thèmes essentiels de la tradition chrétienne 258qui, sous leur forme originale, vont devenir inaccessibles au vulgaire. Que lui doivent ceux qui, à leur manière, et avec des ressources d’expression incomparablement supérieures, reprendront sa tentative, tous ces témoins français d’une fidélité analogue au précepte de Delphes ? C’est ce qu’il m’est encore impossible de dire. Sous leur plume, les éléments qu’informait encore chez le Chancelier Ciboule une inspiration nettement mystique vont peu à peu se disjoindre et s’affranchir : les physiciens reprendront leur bien et voudront faire de l’anatomie descriptive sans se soucier de l’âme qui vivifie ce corps ou de l’esprit qui considère ces merveilles ; Bossuet écrira encore un Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, sans chercher par là à faire désirer par son lecteur le plus haut degré de la contemplation, sans se soucier de l’y conduire ; Pascal reprendra avec une hautaine magnificence les mêmes thèmes bernardins, sans garder cette imperturbable bonhomie du théologien tellement affermi dans son optimisme sacré que l’évocation des plus tragiques misères ne parvient pas à le bouleverser… Tous du moins, et même Montaigne dont toute l’œuvre dément les protestations, s’appliqueront, comme lui, à tirer un profit salutaire d’une obéissance absolue au divin γνῶθι σεαυτόν. Ont-ils connu, par son ouvrage que contenaient au moins la Bibliothèque de Mazarin et la Bibliothèque du Roi, ont-ils connu le Maître de saincte meditacion en congnoissance de soy ?…

Quelle que soit la valeur propre de Robert Ciboule, quel qu’ait été le résultat de son essai, quelle qu’ait pu être son influence religieuse et littéraire, il m’a semblé que le sujet de son œuvre principale, sa date, et la manière dont il l’avait réalisée suffisaient à faire de lui un témoin digne d’être interrogé.

André Combes.

Notes

  1. [410]

    Étienne Gilson, L’Esprit de la philosophie médiévale (n° 82), p. 6.

  2. [411]

    Je crois que l’on peut caractériser par ce terme la doctrine de Richard. Cf. Émile Bréhier, Histoire de la Philosophie, t. I, vol. 3, Paris, Alcan, 1928 ; p. 582 :

    L’œuvre d’Hugues est continuée par Richard de Saint-Victor dont le mysticisme est encore plus pénétré, si l’on peut dire, de rationalisme et d’intellectualisme ; il veut, comme saint Anselme, trouver des raisons nécessaires des dogmes divins ; et son De gratia contemplationis fait une part immense à la préparation intellectuelle de l’extase.

    On peut dire, à la condition, bien entendu, de laisser la foi à sa place, la première.

  3. [412]

    Cf. A. Palmieri, dans Dictionnaire de Théologie catholique, t. VI, 1e partie, col. 1178 : brève notice et bibliographie sur Gheiloven.

  4. [413]

    Textes cités : fol. 1, non paginé, v° col. 2. Cf. fol. 2 v° col. 1 : Muiti multa sciunt… : les Meditationes devaient reparaître en ce Gnotosolitos !… — Mais si l’on s’ignore, comment parvenir à la connaissance de Dieu ou salut ? J’emprunte à ce prologue ses phrases les plus caractéristiques :

    Quo pacto vult deum cognoscere vel cognosci a deo qui seipsum convincitur ignorare. Nescienti seipsum impossibile est scire deum. Unde illud sapientis proverbium cognoscere seipsum sciendi est principium.

    Car voici les fruits désirables de cette connaissance :

    Ex sui cognitione oritur humilitas et timor dei, dum homo cogitat quid fuit nasciturus, quid sit presens, et quid futurus erit. Ex sui vero ignorantia oritur superbia, et ex dei ignorantia, desperatio…

    Saint Bernard va l’aider encore à commenter brièvement le quid prodest évangélique ; l’Imitation aussi peut-être, dont on retrouve ici le style rythmé et rimé (fol. 3 r° col. 1) :

    Quid tibi prodest… noveris licet omnia misteria, noveris lata terre, alta celi, profunda maris, si te nescieris similis eris viro edificandi sine fundamento ruinam non structuram faciens. Non est sapiens qui sibi non est sapiens. tn acquisitione enim salutis tue, nemo tibi germanior, nemo propinquior.

    Ce polygraphe est capable de raconter l’histoire de la consigne sacrée (loc. cit.) :

    Unde greci plurimum disputantes quo ad felicitatem beatitudinemque pervenire possent, prout refert macrobius, nec concordare inter seipsos potuerunt ob opiniones d hersas. Tandem miserunt legatos ad deum appollinem delphicum interrogando super dicta questione. Respondit ipse demon Gnotosolitos grece id est latine nosce teipsum id est agnoscas te esse mortalem secundum corpus, et ideo non cures multum corpus nutrire vel pulcras mansiones preparare. Et cognoscas te esse immortalem secundum animam et igitur banc colas, hanc pascas scientiis et virtutibus. Vel gnotosolitos id est cognosce teipsum quia per cognitionem suiipsius id patet et aliter non.

    Oracle recueilli avec docilité mais dont la formule ne sera pas à l’abri des vicissitudes (loc. cit.) :

    Quod verbum fuit ibi scriptum eciam in tripode vetustissimo ipsius appollinis gnoti seliton, id est cognosce teipsum… Et dicit satiricus Iuvenalis… E celo descendi notys elyros…

    Quelle que soit l’instabilité de la transcription, le sens est certain et l’importance est capitale aussi faut-il conclure avec le poète :

    In libris variis tegimus dixisse peritos,

    Est superexcellens sapientia gnotosolitos.

  5. [414]

    Guillaume de Saint-Thierry, De natura corporis et animæ, P. L., t. CLXXX, col. 695-726. Cet opuscule est le plus souvent négligé : il paraît si peu en harmonie avec l’ensemble de l’œuvre, ou, pour les parties traitées ailleurs, tellement dépassé par les grandes compositions de ce mystique à l’émouvant lyrisme (Mystique qui est un lyrisme, disait très justement aux Hautes-Études M. Étienne Gilson, après avoir magnifiquement traduit la magnifiques préface du De contemplatione Deo). L’Histoire littéraire des Bénédictins ne lui accorde qu’une brève notice : elle souligne le caractère superficiel d’une anatomie dont elle n’a retenu qu’un détail, le nombre des os du corps humain. — Ciboule a-t-il connu le De natura… ? — C’est possible mais rien n’oblige à l’admettre. Son indépendance ne donnerait que plus de prix à l’accord de leurs témoignages : une même tradition nous offrirait ainsi deux de ses rameaux, cistercien et universitaire, à trois siècles de distance. Le texte scripturaire qui sert de garant à l’Apollon delphique, et qui, par une herméneutique typiquement médiévale, est attribué au Christ, est, nous l’avons vu chez Ciboule, p. 199, un écho bernardin : mais il nous oblige à remonter bien au delà du XIIe siècle, jusqu’à saint Ambroise.

  6. [415]

    Guillaume de Saint-Thierry, De natura corporis et animæ, Prolog., P. L., t. CLXXX, col. 695.

  7. [416]

    Guillaume de Saint-Thierry n’hésite pas à lire les traités des médecins arabes, et son humble compilation, avec toute l’activité scolaire qui l’entourait, n’a peut-être pas été étrangère à l’énorme influence exercée en Occident par Constantin l’Africain, mort au Mont Cassin en 1087. Je ne puis évidemment songer à suivre ici en détail l’anatomie descriptive de l’abbé de Saint-Thierry : on trouve en ces quelques pages le résumé exact des livres qu’il a lus et que Barthélemy l’Anglais devait à son tour compulser et compiler un demi-siècle environ après lui. Les éléments, leur origine, la nutrition, les humeurs, le sommeil, les esprits naturels et les vertus corporelles, les localisations cérébrales, le cerveau et les nerfs, les sens, la vue en particulier, et leurs rapports aux éléments, les principes de la vie cerveau, cœur et foie l’âme et le corps, les instruments de l’âme… retiennent successivement son attention. Qu’on me permette de découper quelques lignes curieuses. On remarquera, dans son explication de la nutrition, à quel point chaque organe est décrit avec le souci de rendre compte de son activité propre (loc. cit., col. 697 B :

    Cum igitur cibus accipitur, os primum adaptat illum in subtiles et minutas partes cum dentibus et lingua. Lingua quippe ministrat, dentes frangunt et comminuunt. Sic præparata esca transmittitur stomacho per guttur et merim, vix ad mensuram palmi vim saporis producens. Est autem meris membrum longum et rotundum et concavum et intus villosum, habens introrsum pilos longos, alios in transversum, alios sursum ad os directos. Pili sursum directi naturaliter cibum attrahunt qui vero in transversum stomachi, stringunt, et stringendo in succum transmutant, et paulatim in os stomachi demittunt.

    Dans son explication du sommeil et des songes, l’augustinien reparaît sous le physiologue (col. 698 C-D) :

    De digestione etiam fumus ascendens lenis et suavis, molliter tangit cerebrum, et ventriculos ejus opprimit in tantum ut omnes ejus actiones sopiat hic est somnus. ïn quo, cessantibus omnibus animæ virtutibus, sola viget virtus naturalis, quæ tunc tanto intentius operatur, quanto tota ei vacat natura. Anima vero interius requiescens, exclusis omnibus sensuum officiis, revolvit penes se præterita, præsentia et futura et hæc sunt somnia.

    Les localisations cérébrales sont les mêmes que chez Barthélemy et Ciboule, (col. 702 A) :

    Unaquæque (virtus) autem quasi proprium domicilium quemdam habet ventriculum, in quo virtus continetur, inter quos medius ventriculus rationem continet et intellectum.

    Il n’ignore pas qu’il y a une différence entre le cœur droit et le cœur gauche, et il accepte une théorie des échanges vitaux qui ne paraît pas répugner à évoluer en théorie de la circulation (cf. col. 702 D-703 A). Je renonce à citer son intéressante description de la formation de la voix (col. 713 B-C), mais je m’arrête encore à ce qu’il nous enseigne sur l’épine dorsale et la moelle épinière, prolongement et suppléance du cerveau dans le transfert de la puissance motrice aux membres inférieurs (loc. cit., col. 703 B-704 A. 708 C) :

    Sed quia virtus hæc (motiva) in cerebro fundata… lentissimum et pigerrimum redderet animal ad movendum, si per nervorum virtutem a summo cerebro exeuntium itusque eorum et reditus per omnes corporis partes, et usque ad pedum ima dispensaretur vis voluntarii motus, congruum cerebro natura providit auxiliarium, quod et usque ad inferiora descenderet, cui operationis motabilis et sensificationis vim in inferiora ubique deferendam mutuaret. provisus est nervus qui lingua arabica nucha vocatur (étymologie exacte), descendens a cerebro, et a fine puppis, per spondilia dorsi, id est ossa spinæ usque ad inferiora. Unde etiam dorsi vel spinæ cerebrum nominatur. Propter quod etiam ad similitudinem cerebri quibusdam fomentis et nutrimentis vestitur et tegitur… Sic et dorsi cerebrum nucha et piam matrem et duram habet matrem insuper et alios duos habet panniculos ex lîgamentis compositos, ut his defendatur et operiatur… Nucha patiente vel incisa, sensum et motum perdunt omnia inferiora, superioribus in suo statu permanentibus, intantum ut si in prima spondili post cranem præcidatur, adjacentia et subjacentia omnia sensu et motu priventur. Ab hac ergo nucha per nervos hinc et inde prodeuntes sensus et motus administratur omnibus membris infra vel circumpositis. Hoc itaque modo motus voluntarius a cerebro prodit in totum corpus. Nervorum a cerebro exeuntium inventa sunt esse septem paria a nucha triginta duo paria et unum impar.

    On le voit, le Chancelier de Notre-Dame traitera les débutants dans la vie spirituelle comme Guillaume de Saint-Thierry pensait qu’il fallait traiter les novices d’un monastère cistercien. Ce n’est pas négliger les perspectives les plus hautes après une physique de l’âme à laquelle je ne peux m’attarder, le De natura corporis et animæ se termine en effet par une brève et puissante esquisse du mouvement suprême où tend tout socratisme chrétien (loc. cit., col. 714 D, 717 C, 720 C, 725) :

    Ad imaginem ejus qui creavit eam, [l’âme possède en elle] omnis boni forma, virtutis, sapientiæ et omnium quæ in melius possunt intelligi ; [mais elle est menacée par ses passions de se ravaler] ad imaginem pecudum, [car] quæ in bestiis sunt natura, in hominibus sunt vitia. [Il est donc souverainement important de savoir] quomodo proficimus ad imaginem ejus qui creavit nos.

    La ressemblance divine, l’âme ne la respecte et ne la porte à sa perfection qu’en se réfléchissant sur elle-même : image de Dieu, en effet, par les éléments constitutifs de sa nature, elle est toute pensée, toute volonté, tout amour. Dieu, lui aussi, est tout amour. Seulement, cet amour divin est de telle nature que son action est nécessitée dans son objet et dans sa manière : il ne peut aimer que le bien, et il ne peut l’aimer que bien. Par contre, l’amour qu’est l’âme humaine est soumis à une mutabilité de tendances : il peut brûler, céleste charité, pour un objet supérieur à lui ; il peut se laisser couler, damnable amour, vers des êtres qui lui sont inférieurs. L’âme ne réalisera sa destinée sublime que si elle se connaît, si elle se contemple pour pouvoir contempler son créateur : en s’étudiant, peu à peu elle s’affermit en sa propre nature, potentiamque suam non sine horrore suspicit : elle s’aperçoit, avec un frisson de religieux émoi, de la possibilité sacrée qu’elle est en elle-même ; elle dépasse tout l’être qui, localement ou par modifications internes, est soumis au mouvement, et parvient à se mettre à sa juste place au-dessus de tous les corps, au-dessous de Dieu seul. Par la vision et la contemplation de la vérité, a contemplatione finis sui, elle s’établit, non plus sur un degré, mais dans une demeure, une mansio, ou l’Image parvient à sa perfection. Là, dans une joie inénarrable, elle aime sa jouissance, sa souffrance, son espérance, toujours sous le voile de la foi, jusqu’à ce que la mort soit absorbée dans la victoire et qu’il n’y ait plus foi ou espérance, sed sola res. On peut lire à la page 5 de l’Esprit de la Philosophie médiévale (n° 82), la formule qui définit adéquatement cette tendance essentielle :

    Plus exactement, l’image divine en l’homme n’est pas seulement ni surtout ce en quoi l’homme ressemble effectivement Dieu, mais la conscience que l’homme prend d’être une image et le mouvement par lequel, se traversant en quelque sorte elle-même, l’âme use de cette similitude de fait pour atteindre Dieu.

    (C’est moi qui souligne.)

    Grandeur de l’homme ! L’abbé de Saint-Thierry ne peut cependant taire sa misère (loc. cit., col. 715 C :

    Cum in aliis aliorum animantium primordiis læta mater appareat natura, in homine solo videatur tristis noverca.

    Marâtre, sans doute, mais qui doit se soumettre, en définitive, à la souveraine puissance de la raison :

    nocendi potentiam in rebus subjectis ratio humana habet subjectam dum eam vel cavet prudpnter, vel destruit potenter et in propriam redigit servitutem.

    L’optimisme doit avoir le dernier mot.

  8. [417]

    Pour montrer à quel point l’anatomie descriptive, le plus souvent par ordre descendant de la tête aux pieds, est dans les habitudes patristiques, il suffit de renvoyer à la Patrologie latine, t. CCXXI, Indices 4, CCXVII, physiologiæ, CCXVIII, anatomices.

  9. [418]

    Saint Ambroise est trop connu pour que je fasse ici la moindre citation : il me suffit de nouer le lien qui le rattache à Ciboule. La partie de l’Hexameron qui nous intéresse (lib. VI, cap. 6, § 55), se trouve aux pages 246-260 de l’édition C. Schenkl, Vienne, 1897, qui indique les références à saint Basile.

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