H.-F. Dumolard  : La mort de Jeanne d’Arc (1805)

Préfaces de 1807 et 1834

La mort de
Jeanne d’Arc
tragédie en trois actes

par

Henri-François Dumolard

(1807)

Éditions Ars&litteræ © 2026

Notice
ajoutée par l’auteur lors de la réédition de la pièce dans son Théâtre complet, 1834

Un littérateur, dont tous les partis ont reconnu le patriotisme et la loyauté, écrivain systématique et peu correct, mais à qui l’amour du juste et de l’honnête fournit souvent d’heureuses inspirations, le bonhomme Mercier enfin venait de publier une traduction de la Jeanne d’Arc de Schiller, et d’inviter les écrivains français à venger la mémoire de cette femme illustre, dont Voltaire a fait un portrait charmant, mais fantastique, inconvenant et défiguré.

Saint-Prix, auquel la lecture de Vincent de Paul avait plu, me parla de cette traduction, me la prêta même pour m’engager à traiter le sujet. Cet appel de la gloire et de l’amitié me flattait trop pour que je n’y répondisse pas. L’ouvrage de Schiller me parut un mélange de beautés et d’absurdités. Je fus surtout choqué du rôle qu’y joue le père de Jeanne d’Arc, qui, par fanatisme, devient le délateur de sa fille et l’instrument de sa mort, conception qui fait frémir la nature, et que l’histoire dément. Schiller ayant donné le fanatisme et l’erreur pour mobiles principaux à notre héroïne, je crus mieux honorer la mémoire de cette femme immortelle, en donnant à sa noble conduite des motifs plus raisonnables et plus vrais. Je lus attentivement tout ce qu’en ont dit les historiens, je lus aussi tout ce que les arrêtistes nous ont transmis de son procès, et fus convaincu, par le discours qu’elle prononça pour sa défense, que Jeanne d’Arc unissait la raison et le patriotisme à l’esprit religieux de son siècle ; qu’enfin, la source des inspirations prophétiques que lui reprochaient ses juges, était le noble désespoir où l’avait fait tomber, dès son enfance, le spectacle des malheurs de la France, et la monomanie de l’ardent désir de les faire cesser. Je fus assez heureux pour trouver dans l’histoire de ce procès le portrait si beau du frère Isambert de La Pierre, qui, pénétré du véritable esprit de la religion, descendit du tribunal pour devenir le défenseur et le pieux consolateur de la victime qu’un évêque, indigne de ce nom, l’appelait à juger, c’est-à-dire à condamner.

Ce portrait, qu’il m’était si doux d’avoir à peindre, et celui de Philippe le Bon, dont je dus à Schiller l’esquisse habilement tracée, m’inspirèrent l’idée de grouper autour de mon héroïne les traits de ses plus remarquables contemporains : l’aimable et vertueuse Marie d’Anjou, lord Talbot, l’évêque de Beauvais et l’implacable Isabeau de Bavière s’offraient à mes pinceaux pour suppléer à l’intérêt des péripéties et de ce sentiment dont

La naïve peinture

Est pour aller au cœur la route la plus sûre.

J’espérai plaire à des spectateurs français en leur présentant des portraits de famille dont le contraste me parut dramatique et piquant ; je ne fus point trompé dans cet espoir.

Après avoir lu mon ouvrage dont la conception lui parut hardie, Saint-Prix me conseilla d’imiter Dubelloy et Lanoue, qui faisaient essayer leurs ouvrages en province, de profiter enfin du rétablissement de la statue et des honneurs décernés à la mémoire de Jeanne d’Arc pour faire jouer ma pièce sur le théâtre d’Orléans. Je suivis ce conseil, et fus obligeamment secondé dans mon projet par feu M. Maret jeune, lors préfet de cette ville, et par l’auteur du Chevalier de Canolle, feu M. Soacque, qu’il avait pour secrétaire-général ; malgré le dépit qu’en témoigna l’évêque d’Orléans (l’abbé Bernier, que Bonaparte avait tiré des bandes vendéennes pour l’élever à l’épiscopat), les Orléanais firent à mon ouvrage et à moi l’accueil le plus flatteur. Invité le jour de l’inauguration de la statue, lendemain de ma première représentation, au banquet donné par le corps municipal, j’y fus placé entre le général commandant la division et le maire d’Orléans, qui, au nom de la ville, me décerna l’une des médailles frappées à l’occasion de la cérémonie.

Porteur de ce prix honorable, et sûr de l’effet de ma pièce, qui fut bien jouée (par une demoiselle Maillard, qui, dans un corps assez grêle, recelait une âme de feu, par Chazelles père et fils, etc.) et que M. de Pommereuil1, lors préfet d’Indre-et-Loire, goûta tant, qu’il la fit représenter à Tours dix fois de suite, j’arrivais à Paris plein de joie et d’espoir.

Ô instabilité des choses humaines ! Pendant mon absence, M. Raynouard, en faisant répéter sa tragédie des Templiers, avait trouvé, m’a-t-on dit, sur une table de théâtre, un casque oublié la veille, et, le plaçant sur la tête de mademoiselle Georges, s’était écrié : Quelle belle Jeanne d’Arc vous feriez ! À ce propos, quelqu’un lui demanda s’il traitait ce sujet ; il répondit qu’il s’en occupait, et dès ce moment, les comédiens français, que bientôt le succès des Templiers vint confirmer dans l’opinion qu’ils avaient conçue des talents de M. Raynouard, attendirent de lui une Jeanne d’Arc que cependant il ne leur a pas donnée.

Il était en quelque sorte naturel qu’ils réservassent la priorité à un poète que leur parterre venait de couronner, et que pour ce premier succès, l’Institut admit bientôt après dans son sein. Aussi, soit que l’avis de Saint-Prix ne prévalût pas cette fois, soit qu’il ait cru devoir agir ainsi dans l’intérêt de sa société, je fus refusé par le motif, ou plutôt sous le prétexte que je n’offrais à la Comédie-Française qu’un ouvrage déjà connu.

Il n’y avait point alors de second théâtre, et l’arrêt était sans appel ; l’impression à deux éditions, le suffrage des journaux réitéré à chaque nouvelle apparition d’une Jeanne d’Arc, les représentations en province et les honneurs que je reçus à Orléans, voilà tout le fruit que je tirai de ma tragédie2.

Privée du grand moyen de publicité que le Théâtre-Français offrait seul à cette époque, ma pièce n’était plus guère connue que des littérateurs ; mon sujet appartenait à tous, et M. Raynouard paraissant y avoir renoncé, feu M. Davrigny le traita ; un style élégant, un plan assez régulier, et l’intérêt qu’inspire l’héroïne que représenta si bien mademoiselle Duchesnois, tels furent les éléments du succès qu’obtint sa tragédie qu’il travailla longtemps, qu’en sa qualité de censeur il écrivit avec une excessive réserve, et qui, bien qu’elle lui valût le fauteuil académique, ne fit pas tout-à-fait oublier la mienne, que tous les critiques s’accordèrent à trouver mieux conduite, et surtout plus conforme à l’histoire ainsi qu’à la vérité.

M. Soumet nous a donné depuis une troisième Jeanne d’Arc, représentée à l’Odéon par mademoiselle Georges ; le succès et les honneurs académiques ont été le prix de ses vers brillants, et de l’adresse avec laquelle il a, sous un voile diaphane, peint le frère Isambert et l’évêque de Beauvais : en faisant aussi de Jeanne d’Arc une fanatique, et en lui donnant, comme Schiller, son propre père pour délateur, a-t-il mieux que moi saisi la ressemblance et la vérité qui, dans les sujets nationaux, ont tant de prix ? C’est ce que nos lecteurs jugeront.

Préface
de la première édition, 1807

Un auteur allemand (Schiller), a fait représenter une tragédie dont Jeanne d’Arc est l’héroïne ; malgré ses irrégularités, qui, au surplus, sont admises sur le théâtre allemand ; et quoiqu’elle fut étrangère aux spectateurs qui l’ont entendue, cette pièce a obtenu le plus grand succès en Allemagne, tant la vertu et l’héroïsme sont de tous les pays !

À une époque où les loisirs d’une longue paix permettaient de laisser sommeiller l’enthousiasme national, un de nos plus grands poètes a peint Jeanne d’Arc avec des couleurs étrangères à la majesté de l’histoire et au panégyrique que cette femme illustre a si bien mérité. Le burlesque et, il faut le dire, le charme de ses peintures ont jusqu’ici empêché tous les écrivains d’essayer à refaire au flambeau de l’histoire, un portrait dont les couleurs sont peu convenables, mais dont la composition a tant de grâce, que personne ne serait assez insensé pour se croire capable de l’effacer, ni assez ennemi des Arts pour en avoir seulement la pensée.

Cependant, l’exemple donné par un littérateur allemand, l’appel que son traducteur a fait à l’esprit national, la voix plus puissante d’un gouvernement qui protège tous les Arts et honore les vertus de tous les âges3, l’animosité toujours croissante de nos plus anciens ennemis, tout devait enhardir les écrivains français à célébrer la mémoire d’une femme courageuse qui mourut victime des Anglais.

En traitant ce sujet, la crainte de réveiller le souvenir des tableaux un peu libres de l’auteur de la Pucelle, devait faire éviter de prononcer le nom d’amour ; la catastrophe étant connue et le dénouement prévu dès qu’on a nommé l’héroïne, ce grand moyen d’intéresser ne pouvait être que faiblement suppléé par ces inventions heureuses qui tiennent le spectateur en suspens entre la crainte et l’espérance, mais ce sujet vraiment national offrait l’occasion de tracer les portraits des principaux personnages contemporains de Jeanne d’Arc, et de présenter, pour ainsi dire, à la nation une galerie de tableaux de famille ; c’est ce que j’ai entrepris. Le caractère de Philippe le Bon qui ne s’était armé que pour venger son père4, la vertu de Marie d’Anjou toujours fidèle à son époux volage, la douceur magnanime de Jeanne d’Arc, l’humanité courageuse d’un simple moine qui, dans une ville occupée par les Anglais et dans un conseil vendu à cette puissance, osa défendre notre héroïne, voilà des tableaux faits pour intéresser s’ils étaient tracés par une main habile. Le caractère vraiment dramatique d’Isabeau de Bavière, fléau de son pays et de la France, m’a paru propre à jeter dans ma composition cette variété résultante des contrastes ; en peignant le mépris avec lequel elle était traitée par ceux même pour qui elle trahissait sa patrie, j’ai présenté des faits dont le souvenir ne peut être sans utilité. Il est encore un personnage qu’il m’a fallu peindre avec toute la fidélité historique, c’est l’évêque de Beauvais ; cette peinture ne peut jeter d’odieux sur le sacerdoce, mais sur ceux qui, comme Pierre Cauchon osent en abuser, et ce qu’elle peut avoir de désagréable est suffisamment effacé par le tableau de l’action héroïque d’un prêtre vertueux.

Sans me flatter d’être assez habile pour tresser dignement les fleurs que le gouvernement a voulu jeter sur la tombe de Jeanne d’Arc, je m’efforce d’approcher du but, heureux si le public daigne encourager mes efforts et me tenir compte de l’intention !

Notes

  1. [1]

    M. de Pommereuil, successivement préfet, conseiller d’État, et enfin directeur-général de la librairie, était un littérateur distingué ; il avait fait recevoir à la Comédie-Française une tragédie dont j’ai souvent entendu parler avec éloge (François de Thou), que, par modestie ou par crainte de compromettre la dignité de ses fonctions, il n’a jamais fait représenter.

  2. [2]

    Je ne puis me rappeler sans plaisir l’aimable surprise que me préparèrent à Orléans, le surlendemain de ma première représentation, deux négociants, frères (MM. de Bois-Landry, je crois), dont, après trente ans, j’ai conservé le plus aimable souvenir, quoique je ne cite qu’avec doute leur nom, que j’ai peut-être mal retenu. Unis comme les deux Corneille, ils possédaient en commun une maison située sur le vieux rempart ; ils y avaient religieusement conservé la poterne où Jeanne d’Arc veillait pendant le siège, et même les meubles antiques dont elle s’y était servie. Ces deux véritables Orléanais me firent inviter à venir visiter ces intéressantes reliques de mon héroïne ; et, par cet aimable appât, m’attirèrent dans le joli piège d’une fête brillante où se trouvaient les hommes et les dames les plus distingués d’Orléans. M. Lebrun, propriétaire de la salle de spectacle et architecte de la ville, m’avait invité dès la veille à venir voir sa belle galerie de tableaux. Le préfet et le maire d’Orléans m’invitèrent plusieurs fois à dîner ; le receveur-général me fit partager à sa campagne des bords du Loiret une fêle embellie de tous les prestiges que l’opulence sait enfanter ; l’aimable M. Soucque me pria d’un dîner où, Parisien lui-même, il n’avait invité que des Parisiens ; trois amis des lettres, dont deux étaient connus par de bons ouvrages élémentaires, MM. Genly, proviseur, Boinvilliers, censeur, et Chaussard, professeur de rhétorique au lycée d’Orléans, me firent le plus aimable accueil. En un mot, je fus tellement fêté dans cette ville, que l’honnête famille Chazelles, que j’avais connue à Paris, et qui n’avait pas voulu permettre que je descendisse ailleurs que chez elle, se plaignait de ne pas me voir assez. Mais, hélas ! toutes ces l’êtes étaient pour moi les délices de Capoue ; car, tandis que je célébrais a Orléans le gain de la bataille, tout se disposait pour me la faire perdre à Paris.

  3. [3]

    Le gouvernement vient de faire relever le monument jadis élevé à notre héroïne sur le théâtre même de ses exploits.

  4. [4]

    Le Grand Condé, visitant à Dijon la sépulture des anciens ducs de Bourgogne, reconnut à la tête de Jean sans Peur, la marque du coup de hache reçu à Montereau. Voilà, dit le Héros, le trou par lequel les Anglais sont entrés en France.

page served in 0.053s (0,8) /