Texte intégral
1La mort de Jeanne d’Arc Tragédie.
Dédicace
Dédiée aux citoyens d’Orléans, et représentée, pour la première fois, sur le Théâtre de cette Ville, le 18 Floréal an 13 (8 mai 1805), jour anniversaire de sa délivrance par Jeanne d’Arc.
Plus loin sont ces guerriers, prodigues de leur vie,
Qu’enflamma leur devoir et non pas leur furie,
La Trémouille, Clisson, Montmorency, de Foix,
Guesclin le destructeur et le vengeur des Rois,
Le vertueux Bayard et vous brave amazone,
La terreur des Anglais et le soutien du trône.
Voltaire (la Henriade, chant 7).
Se vend à Orléans, chez Darnault-Maurant, Imprimeur-Libraire 1807.
Personnages
- Lord Talbot, général anglais, commandant à Rouen.
- Philippe le Bon, duc de Bourgogne, allié des Anglais.
- Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
- F. Isambert de La Pierre, religieux augustin.
- Jeanne d’Arc
- Isabeau de Bavière, mère de Charles VII, roi de France ; alliée des Anglais.
- Marie d’Anjou, épouse de Charles VII.
- Le comte de Ligny, chevalier français, transfuge.
- Lautrec, son écuyer.
- Un Chevalier Anglais, aide-de-camp de Talbot.
- Soldats anglais et bourguignons.
- Pages d’Isabeau de Bavière et de Marie d’Anjou.
La scène se passe à Rouen.
Acte premier
Le théâtre représente une salle du palais, servant de quartier général.
Scène première
Lord Talbot (seul), assis près d’un bureau sur lequel sont éparses plusieurs dépêches qu’il parcourt successivement.
Que deviennent ta gloire et tes succès passés,
Albion ? dans ces traits par la crainte tracés,
Mon œil de tes revers voit le tableau funeste,
Ton génie est vaincu ; Paris en vain te reste,
Reims de ton adversaire a reconnu les droits,
La politique a su le soumettre à Valois ;
Et la religion, aux peuples toujours chère,
2Vient d’y joindre le sceau d’un plus saint caractère :
Reims a donné l’exemple et la France le suit,
Tout succède à ce roi qu’une femme conduit ;
Moi-même, j’ai vu fuir loin des bords de la Loire
Ces braves vétérans compagnons de ma gloire ;
Dans les murs de Rouen, par leur fuite entraîné,
Talbot loin des combats y languit enchaîné…
Et ce grand changement d’une femme est l’ouvrage !
Aux regards de Paris, pour conjurer l’orage,
Lancastre montre en vain son pupille chéri,
Et prétend couronner le front du jeune Henri ;
De ce peuple léger déjà la foi chancelle,
Et comme la fortune il se montre infidèle ;
En vain le Parlement et ce corps révéré
Des volontés du ciel interprète sacré,
Condamnent Jeanne d’Arc à payer de sa vie
Nos revers, notre honte et sa conduite impie :
À de vaines clameurs, à d’impuissants décrets,
La guerrière répond par de nouveaux succès ;
D’un dangereux prestige, ô funeste puissance !
Scène II
Le même, un chevalier anglais.
Le Chevalier
Notre bonheur, Milord, passe notre espérance ;
Ce fidèle allié dont les puissants secours
De nos prospérités avoient grossi le cours
Et peuvent ramener la fortune contraire,
Bourgogne de Valois, ce vaillant adversaire,
3Vient d’entrer dans la place et, par des avis sûrs
J’apprends que l’ennemi s’éloigne de nos murs.
Talbot
Que les temps sont changés ! couverts par des murailles,
C’est à nous aujourd’hui d’éviter les batailles !
Nous, qu’ils n’osaient naguère attendre au champ d’honneur,
Aujourd’hui leur retraite est pour nous un bonheur !
Le Chevalier
Les flots de sang versés par la main de la guerre
Ont affaibli la France autant que l’Angleterre ;
Loin que Valois se fie à de faibles succès
Son épouse, Milord, nous vient offrir la paix.
Talbot
Il députe vers nous cette illustre Marie,
L’ornement de sa cour, l’honneur de sa patrie !
Je conçois quel espoir la conduit en ces murs,
Valois ignore encor que par des nœuds plus sûrs
Aux destins de Henri l’heureux Bedfort enchaîne
La vaillance d’un Prince égaré par la haine ;
Philippe de Henri s’est reconnu vassal,
Et de l’obéissance a donné le signal.
Aux remparts de Paris, une pompe sacrée
Entr’eux a confirmé l’alliance jurée,
Et le prince a scellé ce glorieux accord
En accordant sa sœur à l’amour de Bedfort.
La reine, qu’en ces murs je puis voir sans ombrage,
Ne peut plus renverser cet important ouvrage,
Philippe a sans retour méconnu son époux ;
Rien ne peut désormais le séparer de nous,
Et je me tiens heureux quand notre crainte cesse,
D’accueillir dignement cette illustre princesse.
4Le Chevalier
La mère de Valois attendue en ces lieux,
En rendra le séjour plus aimable à ses yeux.
Talbot
Quoi la reine Isabeau ?…
Le Chevalier
Près de vous va se rendre,
Milord, ses écuyers sont venus nous l’apprendre.
Talbot
Qu’on lui fasse l’accueil que mérite son rang ;
La vengeance l’arma contre son propre sang ;
J’en dois profiter, mais je blâme sa furie
Et tous mes respects sont pour l’illustre Marie.
Le duc vient, des Anglais contenez la fierté ;
Pliez leur âme aux lois de la fraternité ;
Des soldats bourguignons honorez la vaillance,
Et respectez les nœuds d’une utile alliance.
Le chevalier sort.
Scène III
Le même, Philippe le Bon, soldats bourguignons.
Philippe, à ses soldats.
Il n’est pas temps, amis, de prendre du repos ;
Le péril suspendu ramène les travaux ;
Un ennemi vaillant est encor à nos portes.
Allez : que par les soins de nos braves cohortes
Les ondes de la Seine, obéissant à l’art,
Entourent notre camp d’un humide rempart.
5Que sous vos coups, la terre, entrouvrant ses entrailles,
Se creuse en longs fossés ou s’élève en murailles ;
Que le bois et le fer, autour de vos travaux
Offrent à chaque pas des obstacles nouveaux
Et fixent parmi nous l’inconstante victoire ?
Les soldats sortent.
Talbot
Ô remparts d’Orléans ! tombeau de notre gloire,
Des vainqueurs de Crécy, d’Azincourt, de Poitiers,
Une femme, en un jour, a flétri les lauriers !
Philippe
Le perfide Valois, dans cette circonstance,
Triompha par la ruse et non par la vaillance
Et d’un prestige vain étonnant les esprits,
Arracha la victoire à nos guerriers surpris.
Talbot
Valois connaissait bien l’esprit de votre armée,
Prince, par nos deux camps Orléans enfermée,
Du sommet de ses tours, en plus de vingt combats,
Avait vu succomber ses plus braves soldats,
Déjà de ses vainqueurs elle implorait sa grâce
Quand de vaines terreurs ont tout changé de face.
Philippe
Le même jour, Milord, vit l’Anglais étonné
Livrer à l’ennemi son camp abandonné,
Et sans que notre voix put raffermir leur âme,
Nos soldats consternés fuir devant une femme !
Talbot
Ô faiblesse, ô vertige étrange à concevoir !
6Philippe
Il nous fallut céder nous-mêmes à son pouvoir.
Talbot
Vos soldats seuls des miens avaient glacé l’audace.
Philippe
Vos Anglais les premiers désertèrent la place.
Talbot
Le Français est crédule autant qu’il est léger.
Philippe, à part.
Que d’affronts m’a coûtés le soin de te venger
Mon père ! (Haut) C’est assez, Milord, tant d’arrogance
Me fait trop acheter l’espoir de la vengeance :
Rendez grâce au destin ; sans un motif sacré,
Philippe, dans vos rangs ne fut jamais entré.
Talbot
Entre vous et Valois, mon prince utile arbitre…
Philippe
A su pour s’agrandir profiter de ce titre.
Talbot
Prince, trop d’amertume aigrirait nos discours
Et je sens qu’il est temps d’en abréger le cours.
Au roi qui s’est armé pour venger votre père,
Un saint nœud rend encore votre amitié plus chère ;
Daignez donc n’imputer des discours trop amers
Qu’au dépit, qui toujours naît d’un premier revers.
Philippe
Un seul revers doit-il nous ravir l’espérance,
Et n’est-il pas pour nous d’autres cités en France ?
7Là, par d’heureux exploits, Milord, j’irai chercher
La fin de ces malheurs qu’on m’ose reprocher.
Fausse sortie.
Talbot, à part.
Contraignons-nous. On vient.
Scène IV
Les mêmes, Lautrec.
Lautrec, à Philippe.
Seigneur, daignez m’entendre ?
Philippe
Défenseur de Valois, qui t’engage à te rendre
Parmi ses ennemis ?
Lautrec
Le maître que je sers
De tout autre que vous détesterait les fers ;
Prince, c’est à vous seul que ma main doit commettre
Le secret important que renferme sa lettre.
Il remet une lettre au duc.
Talbot
Je laisse un tel secret, seigneur, à votre foi,
Si la prudence veut qu’il en soit un pour moi ;
Du comte de Valois la vertueuse épouse
Vient d’entrer dans ces murs et mon âme est jalouse
De lui faire un accueil digne d’elle et de nous.
Il sort.
8Scène V
Philippe, Lautrec.
Philippe, à part.
La princesse en ces lieux ! moment cruel et doux !
Faut-il donc que contre elle armé par la vengeance ?…
Mais lisons ce billet. (Il lit bas.)
L’ami de mon enfance,
Le sire de Ligny se réunit à moi !
Quel motif me le rend et l’enlève à Valois ?
Lautrec
Son zèle pour vous, prince ; une femme coupable
Que des prestiges vains rendirent redoutable,
D’une juste vengeance arrêtant les effets
Fut le plus grand obstacle à vos nobles projets.
Philippe
Le ciel ne peut longtemps protéger le parjure
Et lui-même bientôt vengera mon injure.
Lautrec
Rives de Montereau, meurtre affreux, jour fatal,
De combien de revers vous fûtes le signal !
Philippe
De cette trahison la détestable histoire
Est présente à mon cœur comme à votre mémoire ;
Je vois encor ce pont qui dut être sacré,
Où mon père tomba lâchement massacré ;
Infâme Tanneguy ! dans ta main parricide
Je la vois luire encor cette hache homicide,
9Je vois couler ce sang… il demande ta mort :
Mais pourquoi de ma haine éveiller le transport,
Me rappeler ma perte et celle de la France ?
Lautrec
Pour vous faire encor mieux jouir de la vengeance.
Philippe
Que dites-vous ?… Valois…
Lautrec
Valois perd aujourd’hui
Celle qui fut son guide et son plus ferme appui,
Oui, prince, Jeanne d’Arc est en votre puissance.
Philippe
Quel bras a triomphé de sa rare vaillance ?
Lautrec
Dans les murs de Compiègne, envoyé par Valois,
Le sire de Flavy, par de nobles exploits,
Contre vous-même, prince, avait su les défendre.
Vainement l’amitié le pressait de les rendre,
L’ami ni le héros ne purent l’émouvoir ;
Mais d’un zèle si ferme à remplir son devoir
Quel retour obtint-il ? Prince, votre constance,
Espérant vaincre enfin sa longue résistance,
Voulut que d’un blocus la sévère lenteur
Fit ce qu’avait en vain tenté votre valeur,
Tandis qu’ailleurs la gloire avait su vous conduire ;
Luxembourg fut chargé du soin de nous réduire.
À ce récit, Valois, ô doute injurieux !
Osa penser, seigneur, qu’un guerrier généreux
Qui de vous résister avait eu seul la gloire
10À votre lieutenant céderait la victoire ;
Jeanne d’Arc, à sa voix, vint donc nous protéger
Et mon maître, dès lors, jura de se venger.
Sans ce honteux appui certain de vaincre encore
Il sut dès le retour de la première aurore
L’attirer hors des murs, et moi-même, seigneur,
En fermai la barrière et vengeai notre honneur ;
De vos soldats bientôt Jeanne d’Arc entourée,
Malgré sa résistance à l’Anglais fut livrée,
Mon maître redoutait la vengeance du roi,
Je sus le décider à vous offrir sa foi,
Et sans prétendre mettre un prix à ce service…
Philippe
Vous seriez les auteurs d’un si lâche artifice ?
Lautrec
Fidèles serviteurs d’une illustre maison,
Nous l’avons su venger.
Philippe
Par une trahison !
Jeanne d’Arc à ma cause était bien redoutable,
Votre fourbe à mes yeux n’est pas moins détestable :
Au perfide Ligny prescrivez de ma part
D’éviter ma présence et de fuir ce rempart.
Quant à vous, que l’exemple et les ordres d’un maître
D’un crime moins affreux justifieraient peut-être,
Un reste de pitié m’impose encor la loi
De ne pas vous livrer au courroux de Valois.
Fuyez, portez ailleurs la honte d’un tel crime
Ou craignez que moi-même…
11Lautrec, à part.
Ô rigueur légitime !
Les dédains, l’abandon, l’injurieux mépris,
De notre trahison voilà le digne prix.
Il sort.
Scène IV
Philippe, Lord Talbot, suite de Talbot.
Talbot
Qu’on cherche ces Français, que ma main leur dispense
D’un service si grand la juste récompense.
Le sang, par un peu d’or n’est point trop racheté ;
Ainsi, puisse en tous lieux leur exemple imité
Démontrer à Valois et prouver à la France
Que l’Anglais sait unir l’audace à la prudence,
Et que pour le dompter on fait un vain effort.
De Jeanne d’Arc ce jour va décider le sort,
Et le conseil du roi sur cette aventurière
Prononça dès longtemps…
Philippe
Elle est ma prisonnière,
Milord. Quand pour venger mon père assassiné
À suivre vos drapeaux je me suis résigné,
J’exigeais, et vous-même y daignâtes souscrire,
Que pour hâter l’instant que ma fureur désire,
Tout Français prisonnier serait mis en mes mains.
Adoucissant ainsi des malheurs que je plains,
12J’en ai gagné plus d’un qui de notre alliance
Devenus les appuis ont servi ma vengeance.
Talbot
Cette femme a pu nuire et ne saurait servir ;
Si d’erreurs le Français se plaît à se nourrir1
Avec l’or et le fer triomphant des obstacles,
L’Anglais, loin de les craindre, opère les miracles ;
Mais si quelque esprit faible est encor en ce lieu
Ce corps mortel et vil consumé par le feu
Va détruire à jamais une erreur dangereuse.
Philippe
Le héros détestant une rigueur affreuse
Aux erreurs de son siècle est bien loin d’insulter ;
Mais pour le bien public il sait en profiter ;
Souffrez donc qu’en mes mains la guerrière remise…
Talbot
La Seine ira grossir les eaux de la Tamise,
Avant que Jeanne d’Arc subisse une autre loi ;
C’est en se soumettant au pouvoir de mon roi
Qu’elle peut fuir la mort qui menace sa tête
Et des soldats anglais elle fut la conquête.
Philippe
La trahison, Milord, est un titre odieux.
13Talbot
Prince, vous oubliez qui commande en ces lieux.
Philippe
Si vos serments, Milord, ne sont point un vain titre
Du sort de Jeanne d’Arc je dois être l’arbitre
Et ne souffrirai point qu’on l’ose assassiner.
Talbot
Prince, tant de chaleur me ferait soupçonner
Que déjà fatigué d’une illustre alliance…
Philippe
J’ai montré jusqu’où peut m’égarer la vengeance ;
Ce bras qui sut ranger la France sous vos lois
Peut encor vous ravir le fruit de vos exploits.
Talbot
Le temps nous fera voir si pour une étrangère
Vous négligez le soin de venger votre père,
Si la foi, si l’honneur de votre âme effacés…
Philippe
Au sort de Jeanne d’Arc ils sont intéressés ;
Mon nom seul a tout fait : c’est pour servir ma cause
Qu’à la mort qui l’attend la trahison l’expose ;
Et je pourrais souffrir, Milord, qu’on m’imputât
L’infamie et l’horreur d’un si lâche attentat !
Jamais ! N’attendez pas ce honteux sacrifice.
Talbot
Si Jeanne d’Arc, du roi peut fléchir la justice,
Prince, il me sera doux de la mettre en vos mains
Et d’éviter ainsi les malheurs que je crains.
Il sort.
Scène VII
Philippe, seul.
Si je puis à ma cause attacher ta vaillance
D’un injuste allié je brave l’arrogance,
14Jeanne d’Arc, je te veux gagner par mes bienfaits,
Ta gloire m’appartient, aussi je suis Français ;
Tant que Charles aura su, malgré sa perfidie,
Dérober à mes coups une tête ennemie,
Tu seras ma captive, et la nécessité
Me prescrit… Mais quelqu’un marche de ce côté :
C’est l’épouse de Charles ; une vertu si rare
Devait-elle être en proie à l’hymen d’un barbare !
Scène VIII
Philippe, Marie d’Anjou, Pages, (entrée pompeuse).
Philippe
Quoi ! l’illustre Marie est présente à mes yeux !
Madame, quel bonheur vous conduit en ces lieux ?
Enfin, lasse des torts d’un époux infidèle
Daignez-vous ?…
Marie
Je venais pour lui prouver mon zèle.
Philippe
Depuis longtemps, Madame, on sait que vos bienfaits
D’un infidèle époux surpassent les forfaits ;
Vous seule, dédaignant de venger vos outrages,
De sa tête coupable écartiez les orages,
Et des Princes d’Anjou réveillant les vertus
Vous rendîtes, cent fois, le courage aux vaincus ;
Vos dons les enchaînaient et dans une journée,
15Vos conseils réparaient les fautes d’une année,
Ô trop heureux Valois !
Marie
Cet éloge flatteur
À le mériter mieux m’encourage, seigneur.
Toujours fidèle au roi que j’honore et que j’aime,
S’il a changé, mon cœur ne peut changer de même.
Philippe
Ô vertu !
Marie
Sachez donc quel motif près de vous
Avait conduit mes pas ; de mon illustre époux
Je venais devant vous plaider la cause auguste ;
Ce n’est qu’envers lui seul que vous fûtes injuste,
Mais puisque c’en est fait, puisqu’un prince français
A pu s’humilier devant l’orgueil Anglais,
Puisqu’un prince étranger a reçu votre hommage,
Je ne puis, sans rougir demeurer davantage,
Et de ces lieux, seigneur, je partais sans vous voir ;
Mais la France m’impose un plus pressant devoir,
Et, bannissant des rangs la sévère contrainte,
Du malheur, à vos pieds, je viens porter la plainte.
Souffrez donc que ma voix ose vous supplier…
Philippe
Vous me prier, grand Dieu !
Marie
D’un digne Chevalier
Au milieu des horreurs d’une guerre fatale
L’Europe admire en vous l’âme franche et loyale.
16Philippe
Pour la justice armé, j’ai du suivre ses lois,
Madame.
Marie
Je puis donc en réclamer les droits.
Philippe
Ai-je pu les trahir ?
Marie
Seigneur, contre une femme
Pourquoi tant de rigueur ?
Philippe
Je vous entends, Madame,
Dès longtemps Jeanne d’Arc est un guerrier pour moi
Et les lois de la guerre…
Marie
Est-il donc une loi
Qui de l’humanité, de la pitié dispense
Et ravisse aux héros l’honneur de la clémence ?
Philippe
Madame, j’obéis à la nécessité ;
Mais tout ce qu’aux grands cœurs prescrit l’humanité,
Je veux que Jeanne d’Arc l’éprouve dans mes chaînes.
Marie
Courez donc réprimer les fureurs inhumaines
Des soldats étrangers que renferment ces murs.
Autour de Jeanne d’Arc, ces cœurs cruels et durs
L’accueillent par les cris d’une barbare joie ;
Le tigre ainsi rugit à l’aspect de sa proie.
À leurs transports j’ai vu succéder la fureur ;
17Celle dont l’aspect seul les glaçait de terreur,
Sans armes maintenant, de ces lâches courages
Reçoit à chaque pas les plus sanglants outrages,
Ils ont soif de son sang, et par ces furieux,
La mort de tous côtés est offerte à ses yeux ;
De la prison, en foule, ils assiègent la porte,
Leur aveugle fureur menace son escorte
Et le glaive étincelle en leurs barbares mains.
Philippe
Je cours la protéger contre ces inhumains.
Il sort.
Scène IX
Marie d’Anjou (seule). Suite dans le fond.
Jeanne d’Arc, tu vivras, j’ai vu couler ses larmes !
Mais pourquoi contre toi tourner tes propres armes,
Ô France ! ô ma patrie ! et de si grands héros
Devaient-ils de l’État devenir les fléaux ?
Des fils de Charles V, ô haine invétérée !
Combien tu coûtes cher à la France éplorée !
Qu’aperçois-je, grand Dieu ? la cruelle Isabeau,
Mère de mon époux ou plutôt son bourreau.
Scène X
Marie d’Anjou, Isabeau de Bavière, pages, soldats anglais.
Isabeau
À votre général hâtez-vous de l’apprendre,
De la part du régent ici je viens me rendre,
18Qu’on l’avertisse : allez. Il recevra de moi
Sur un point important les ordres de son roi.
La suite sort.
Moi-même dans Paris avant deux jours rendue,
Je rendrai compte au prince… En croirai-je ma vue ?
Quoi, d’un indigne fils, du comte de Ponthieu
L’épouse est devant moi ! vous, Madame, en ce lieu !
Marie
J’allais m’en éloigner, Madame.
Isabeau
Qui vous presse ?
Quand autour de nous tout respire l’allégresse,
Quand le jeune Lancastre, au trône enfin monté,
Ne trouve plus d’obstacle à sa félicité,
Quand de son ennemi les meilleurs capitaines
D’un infidèle sang ont arrosé nos plaines,
Quand cette Jeanne d’Arc, de Charles seul espoir,
Vaincue et désarmée est en notre pouvoir,
À cette cour brillante où chacun vous révère
Pouvez-vous d’un vaincu préférer la misère ?
Marie
Madame, il est vaincu, mais il est mon époux.
Isabeau
À la cour de Philippe un sentiment plus doux
Vous conduit, s’il en faut croire la renommée.
Marie
De mes motifs, Madame, elle est mal informée :
Un seul espoir ici m’a pu faire venir,
Celui de rapprocher ce qu’on veut désunir,
19D’obtenir le pardon d’un meurtre déplorable
Dont la France gémit sans en être coupable,
D’arracher à l’Anglais un prince infortuné,
Un prince digne encor du sang dont il est né ;
Qui par ses fureurs même a mérité l’estime
D’un peuple infortuné devenu sa victime ;
J’espérais faire entendre à ce cœur généreux
La voix du sang, le cri des peuples malheureux,
Mettre un terme au fléau de la guerre inhumaine,
Éteindre par mes pleurs les flambeaux de la haine
Et d’une tige illustre unissant les rameaux,
Au roi rendre un parent, à l’État un héros.
Isabeau
Philippe doit punir l’assassin de son père.
Marie
À Charles j’espérais au moins rendre sa mère.
Isabeau
Moi, je pardonnerais à cet audacieux,
Qui d’un père mourant sut fasciner les yeux
Et qui, des Armagnacs servant la basse envie,
M’ôta la liberté n’osant m’ôter la vie ;
Cependant que les flots, en haine de mon nom,
Engloutissaient vivant le malheureux Bournon !
Ami cher ! si la mort fut le prix de ton zèle,
À tes mânes plaintifs je resterai fidèle,
D’un fils dénaturé la honte et le trépas
Tels sont mes seuls désirs ; je veux…
Marie
N’achevez pas !
Et craignez que le ciel, remplissant votre attente,
20N’exauce trop les vœux d’une mère imprudente.
Isabeau
Oh ! combien ce moment à mon cœur serait doux !
Mais vous qui défendez un criminel époux,
Oubliez-vous ici les torts de l’infidèle ?
La dame de beauté (c’est ainsi que l’appelle
La folle passion dont il est aveuglé)
Foule à ses pieds les droits de l’hymen violé,
Et plus reine que vous…
Marie
Plus tendre que jalouse,
Du roi je ne suis point le juge, mais l’épouse.
Isabeau
Ainsi donc, sans crédit, sans nulle autorité…
Marie
J’ai pour moi les douceurs de la maternité.
La gloire d’être utile à l’époux que j’honore,
De le tenter du moins.
Isabeau
Qui vous retient encore ?
Pourquoi n’allez-vous pas, Madame, à ses côtés,
Dévorer des affronts à tel point mérités.
Marie
Un intérêt puissant, Madame, ici m’arrête.
21Scène XI
Les mêmes, Philippe.
Philippe
De la sédition j’ai calmé la tempête,
Mon illustre captive est loin de tout danger,
Madame, contre tous j’ai su la protéger.
Marie
Soin bien digne, en effet, d’une tige chérie !
Mais faites plus, seigneur, rendez à sa patrie
Cette femme guerrière : évitez le soupçon
D’avoir encouragé l’infâme trahison
Qui met entre vos mains cette noble ennemie.
Philippe
Vous me soupçonneriez !…
Marie
L’éclat de votre vie,
Prince, dément assez ces bruits injurieux,
Mais c’est peu de blâmer ces moyens odieux,
Qui peut en profiter en partage le blâme.
Isabeau, à Marie.
Quoi ! vous osez perfide !…
Philippe
Elle a dit vrai, Madame.
Marie
Je reconnais Philippe à ce noble discours.
22Isabeau
Moi, la fausse vertu qui l’égara toujours ;
Fier du titre de bon que lui donna la France,
Des méchants, sa faiblesse est la seule espérance.
Marie
Pour se recommander aux siècles avenir
Quel plus beau nom un roi pourrait-il obtenir ?
Ah ! justifiez, prince, un titre si sublime,
Prêtez à Jeanne d’Arc un appui magnanime ?
D’acquitter sa rançon j’engage ici ma foi,
Dites un mot, je pars et l’obtiendrai du roi.
Philippe
De mes fers, sans rançon, un seul mot la délivre,
Loin des camps de Valois qu’elle jure de vivre,
Madame, à ce seul prix je me tiens trop heureux
De suivre encor vos lois, de céder à vos vœux.
Marie
J’en accepte l’arrêt pour elle et pour la France ;
Dès longtemps la retraite est sa seule espérance,
Et que ne puis-je, prince, en des moments si doux
Rendre encor à l’État un héros tel que vous !
Elle sort.
Scène XII
Philippe, Isabeau.
Isabeau
Qu’avez-vous promis, prince ? Ô Charles, quelle joie !
À des scrupules vains ton rival est en proie,
23Et pour guide il choisit d’absurdes préjugés !
D’un père, vainement les mânes négligés,
Lui demandent vengeance : il trahit sa mémoire !
Philippe
Serait-ce l’honorer que de flétrir ma gloire ?
Madame, en l’imitant je prétends le venger,
Et non par les complots qu’on me fait partager.
Isabeau
Ainsi donc vous rendrez Jeanne d’Arc à son maître ?
Craignez ?…
Philippe
Je crains surtout l’infâme nom de traître.
Isabeau
Avez-vous oublié quelle fut sa fureur ?
Dans vos rangs consternés ramenant la terreur,
Seule, elle a dérobé Charles à votre vengeance.
Philippe
Un prestige trompeur avait séduit la France,
Mais comme un songe vain fuit à l’aspect du jour
Il s’est évanoui ;
Isabeau
Craignons-en le retour ?
Prince ; des préjugés, des erreurs populaires
L’Empire est tout puissant sur les esprits vulgaires ;
Dans une aventurière on a vu vos soldats
Adorer en tremblant un ange des combats ;
Sa pauvreté prouvait sa céleste origine,
Son audace, le sceau de la faveur divine,
Son ignorance même était sublimité,
Tant vers le merveilleux le peuple est emporté !
24Si par excès d’honneur, si, par un vain scrupule,
Vous rendez son idole à ce peuple crédule,
D’un noble procédé loin de vous savoir gré,
Il vous croira contraint par un pouvoir sacré,
Et vous confirmerez par cette délivrance
L’erreur qui de nos mains arracha la vengeance.
Philippe
Madame, j’ai promis.
Isabeau
Le régent et le roi…
Philippe
Sont mes égaux, Madame, et j’ai donné ma foi.
Il sort.
Scène XIII
Isabeau (seule).
Ainsi d’un faux honneur son âme est enivrée,
Qu’elle est loin des transports dont je suis dévorée !
Fils odieux, la soif de me venger de toi
Est mon seul sentiment et mon unique loi.
Jeanne d’Arc, ne crois pas échapper à ma rage,
L’Anglais ne sut jamais pardonner un outrage ;
En vain un prince faible ose être ton appui,
Le régent et le roi sont plus puissants que lui ;
L’ardente ambition comme moi les dévore,
Ton héroïne, Charles, est dans leurs fers encore ;
Le valeureux Talbot commande en ce séjour
Et je vais lui porter les ordres de la cour !
Fin du premier acte.
25Acte second
Le théâtre représente l’intérieur d’une prison obscure, Jeanne d’Arc y est enchaînée à un poteau, par le milieu du corps.
Scène première
Jeanne d’Arc, seule.
Ô nuit ! avant coureur d’une nuit plus terrible,
Pour les infortunés que ton ombre est pénible !
Dieu protecteur ! c’est toi dont l’invisible bras
Loin du champ paternel daigna guider mes pas,
Qu’il soit encor l’appui de mon âme abattue,
Aux horreurs du trépas accoutume ma vue,
Cache à mon souvenir, cache à ce faible cœur
Les pleurs d’un père et ceux que versera ma sœur !
Paisible solitude où je vivais heureuse,
Fallait-il te quitter pour une mort affreuse ?
Quatre lustres à peine avaient brillé pour moi,
Faut-il quitter la vie et renoncer à toi,
Héros dont la tendresse égale le courage !
Noble Dunois, l’espoir d’achever mon ouvrage
Seul, me fit éloigner le jour tant désiré
Qui dut voir par l’hymen notre amour consacré.
Faut-il perdre, à jamais, cette chère espérance ?
— Je regrette la vie, et j’ai sauvé la France !
J’ai rendu le courage à mes concitoyens,
26Et je pleure ! ah plutôt bénissons mes liens.
Le parti que j’ai pris et cette noble armure
Dont je faisais ma gloire et ma seule parure ;
La licence des camps, la fureur des combats,
M’ont, cent fois, présenté la honte et le trépas ;
Cent fois, aux traits du vice, à la mort meurtrière
Elle sut opposer une noble barrière ;
Contre une soldatesque impie et sans honneur,
Seule elle a dans ces lieux protégé ma pudeur.
Le roi de ce présent honora mon courage,
De sa protection il est pour moi le gage,
Ce prince pourrait-il refuser son appui
À celle qui voulut vivre et mourir pour lui ?
Vain espoir ! le jour luit et ma garde s’éveille,
Son insolente joie a frappé mon oreille ;
Les portes sur leurs gonds roulent avec effort,
Ils ne m’ont pas, du moins, fait attendre la mort.
Scène II
Jeanne d’Arc, Philippe le Bon, un chevalier anglais, aide-de-Camp de Talbot, le même qui a déjà paru, gardes.
Philippe
Pourquoi cette rigueur et cette barbarie ?
Quoi ! sous le poids des fers une femme meurtrie !
Pourquoi donc ce cachot fait pour les scélérats ?
Sa parole eut suffi pour enchaîner ses pas.
Le Chevalier
Elle est notre captive et les lois de la guerre…
27Philippe
D’un ennemi vaincu soulager la misère,
Et ne l’accabler pas d’inutiles rigueurs,
Telle est la loi gravée au fond de tous les cœurs.
Le Chevalier
Lord Talbot a voulu…
Philippe
Cette rigueur funeste ?
Le Chevalier
Lui-même l’a prescrite.
Philippe
Et moi je la déteste.
Je révoque à l’instant ces ordres inhumains.
Montrant Jeanne d’Arc.
Que ses fers soient brisés et tombent de ses mains !
Le Chevalier
Général…
Philippe
Hâtez-vous.
Le Chevalier
Mais, Seigneur, j’appréhende…
Philippe
J’en prends sur moi le blâme et je vous le commande.
L’officier fait dégager Jeanne d’Arc de ses fers.
Jeanne d’Arc
Ennemi généreux !
28Philippe
Qu’on nous laisse ; il suffit.
L’officier anglais sort.
Scène III
Philippe, Jeanne d’Arc.
Philippe
De tant de cruautés combien mon cœur gémit,
Madame ! faut-il donc hélas ! qu’en notre absence,
Le crime en notre nom opprime l’innocence,
Et qu’une foule aveugle, aux princes malheureux
Impute des forfaits souvent ignorés d’eux !
Mais pour sécher vos pleurs un ciel plus doux m’envoie
Et pour sauver vos jours il vous offre une voie.
Laissez-moi mettre un terme à des maux que je plains
Généreuse ennemie ! et souffrez que mes mains
Conservent à l’État tant de vertus, de charmes ?
Que vos pleurs…
Jeanne d’Arc
C’est sur vous que je verse des larmes,
Prince, votre bonté m’attendrit ; ah ! pourquoi,
Quand je retrouve en vous les vertus de mon roi
Et quand, dans chaque trait, votre auguste visage,
Du sang qui vous unit m’offre le témoignage,
Me faut-il voir en vous l’esclave de l’Anglais ?
Philippe
Cessez de me parler d’un parent que je hais,
Qui de mon sang, du sien souilla ses mains parjures.
29Que n’ai-je encor plus fait pour venger tant d’injures,
Valois ! en me baignant dans ton sang abhorré,
Que n’ai-je pu venger mon père massacré !
Quand je marche, à grands pas, vers ce but légitime,
La France à mes efforts accorde son estime ;
Elle a pleuré mon père et, de chaque cité,
Le cri de sa fureur jusqu’à moi fut porté ;
J’obéis à sa voix lorsque je traite en frère
L’Anglais qui me seconde et qui venge mon père.
Jeanne d’Arc
Est-ce donc le venger que déchirer l’État ?
Philippe
Que Charles impute tout à son lâche attentat.
Toi qui de ses fureurs ne fus jamais complice
Jeanne d’Arc ! de tes jours deviens la protectrice.
Des erreurs de son siècle habile à profiter,
Valois, à ses soldats a su te présenter
Comme un présent du Ciel, comme une vierge sainte,
Et cette illusion a dissipé leur crainte :
Le peuple ainsi toujours fut guidé par l’erreur !
Ton nom seul, dans mes camps, répandit la terreur
Et depuis ton épée, à vaincre accoutumée,
A su justifier ta haute renommée.
Par toi seule vaincu, j’ai connu les revers.
Du sort qui te poursuit et te met dans mes fers,
Je n’abuserai point pour venger cette injure ;
Tu crus servir l’État et ton âme était pure ;
Mais, instruite aujourd’hui des crimes de Valois,
Tu ne peux sans forfait chérir encor ses lois.
Jeanne d’Arc
Du funeste courroux qui tous deux vous anime
30Le motif, malgré moi, vous donnait mon estime ;
Mais des torts de mon roi, gémissant en secret,
Prince, à mourir pour lui ce cœur est encor prêt.
Des peuples, quel serait l’asile et le refuge
Si dans chaque sujet un roi trouvait un juge ?
Non, pour se garantir du malheur d’en changer,
On doit servir son prince et non pas le juger.
Philippe
Quoi ! d’un prince assassin soutenant la querelle,
Tu prétends…
Jeanne d’Arc
Oui, Seigneur, je lui serai fidèle.
Philippe
Le fut-il envers toi ?
Jeanne d’Arc
Son cœur est généreux,
Je ne l’accuse pas de mes destins affreux.
Philippe
Une femme asservit cet esprit imbécile,
À ses moindres désirs Agnès le rend docile ;
Tes services, tes droits et surtout ta beauté
T’ont perdue à sa cour.
Jeanne d’Arc
J’ai dit la vérité,
Prince, j’osai plaider la cause de la reine.
Philippe
Sitôt que je l’appris, j’ai prévu que la haine
Te ferait, avant peu, tomber entre mes mains ;
31Jeanne d’Arc, d’un seul mot changes donc tes destins
Et punis des ingrats.
Jeanne d’Arc
En trahissant la France !
Philippe
Elle est partout où sont l’honneur et la vaillance,
Ses plus braves enfants sont rangés près de moi
Et Charles de Ponthieu ne fut jamais leur roi ;
Dépouillé de son rang, dégradé de noblesse…
Jeanne d’Arc
De son père mourant on trompa la faiblesse.
Une mère implacable…
Philippe
Il n’y faut plus penser ;
J’ai prévu vos refus, loin de m’en offenser,
J’admire le grand cœur que vous faites paraître,
Madame, et de ces murs si j’étais le seul maître,
Si l’Anglais contre vous plus irrité que moi…
Jeanne d’Arc
Prince, que je vous plains ! vous tremblez sous sa loi.
Philippe
Ma main, à son courroux peut encor vous soustraire
Et désarmer du roi la justice sévère.
Jeanne d’Arc
Votre roi ! qui ? Lancastre !
Philippe
Il a reçu ma foi.
32Jeanne d’Arc
Ô honte ! mais parlez, qu’exigez-vous de moi ?
Philippe
Obéissez, Madame, au vœu de la nature
De votre sexe aimé reprenez la parure,
Que le lin presse seul vos membres délicats,
Remettez-moi ce fer forgé pour les combats
Et fuyez pour jamais les travaux de la guerre.
À ce prix, je saurai vous rendre à votre père,
Loin de son humble toit chassant la pauvreté,
Mes bienfaits vous suivront dans votre obscurité ;
Voilà ce que de vous, Madame, j’ose attendre.
Jeanne d’Arc
Prince, à vos volontés il m’est doux de me rendre
Quand dans les murs de Reims j’eus fait entrer mon roi,
Ma tâche fut remplie et, maîtresse de moi,
J’ai dès lors regretté le solitaire asile
Où s’écoulait ma vie ignorée et tranquille.
Dès longtemps, si le roi n’eût su m’y retenir,
J’aurais quitté sa cour pour n’y plus revenir.
Il est temps que mes mains, d’une famille chère
Partagent les travaux, soulagent la misère
Et que j’aille expier dans ses embrassements
L’essor trop bien puni de mes vœux imprudents.
Mais pourquoi m’enlever ces témoins de ma gloire ?
Ces armes que toujours seconda la victoire
Contre vous désormais ne peuvent s’exercer.
Philippe
Daignez à ce désir ne point vous refuser,
Madame, accordez-moi ce noble sacrifice.
33Jeanne d’Arc
Croyant trop peu payer un généreux service
J’obéirai, seigneur, mon destin est rempli ;
Mon roi dans les plaisirs n’est plus enseveli
Et bientôt l’union des enfants de la France
Du perfide étranger confondra l’espérance.
Philippe
Jamais, avant que Charles à mes pieds abattu…
Jeanne d’Arc
J’en crois un sûr garant.
Philippe
Lequel ?
Jeanne d’Arc
Votre vertu,
Prince.
Philippe
J’entends gémir les mânes de mon père
Et je pardonnerais !
Jeanne d’Arc
Oui, Seigneur, je l’espère.
Philippe
Quel que soit l’avenir j’ai reçu votre foi,
Soyez libre, venez, Madame, suivez-moi ?
Il ouvre la porte de la prison, les soldats sortent.
Couverte des habits que vous allez reprendre,
À l’illustre Marie il m’est doux de vous rendre.
Aux soldats.
Ayez pour Jeanne d’Arc ces égards généreux
Qui sont dus à son sexe ainsi qu’aux malheureux.
34Jeanne d’Arc
J’accepte vos bienfaits, prince ; une âme si belle
Longtemps encor au roi ne peut-être rebelle.
Elle sort.
Scène IV
Philippe, Talbot.
Talbot, à part.
Il faut dissimuler. (Haut.) Seigneur, il m’est bien doux
De voir que la clémence a fait place au courroux ;
Sans doute le régent et la cour mieux instruite
Ont permis…
Philippe
Quand la cour connaîtra ma conduite,
Elle l’approuvera : servir l’humanité
D’un grand roi c’est toujours suivre la volonté.
Ne croyez pas pourtant que ma prudence oublie
Les intérêts sacrés du pacte qui nous lie ;
À l’instant, Jeanne d’Arc, en mes mains a promis
De n’être plus l’appui de nos fiers ennemis ;
De son sexe adoré reprenant la parure,
Elle va pour jamais déposer son armure.
À ces conditions, loin du bruit des combats
Un de mes chevaliers doit conduire ses pas.
Talbot
J’y consens. Pour vous, prince, aux rives de la Loire
Vous êtes rappelé par la voix de la gloire ;
La reine, que la cour exprès envoie ici
A remis dans mes mains les ordres que voici.
35Philippe, après avoir lu l’ordre que Talbot lui a remis.
Oui, Charles, au champ d’honneur tu me verras encore !
Je vous quitte, Milord, demain avant l’aurore,
Mais envers Jeanne d’Arc, fidèle à mon serment,
J’en désire avant tout voir l’accomplissement.
Talbot
Prince, elle-même au sien sera-t-elle fidèle ?
Philippe
Sa foi, Milord, suffit pour nous répondre d’elle.
Talbot
Je ne réplique plus.
Scène V
Les mêmes, Jeanne d’Arc, elle est en costume de femme, un soldat porte l’armure qu’elle a quittée, gardes.
Jeanne d’Arc
Soumise à votre loi
Je dépose en vos mains ces gages de ma foi,
Prince, et je jure ici de ne plus les reprendre.
Au foyer paternel heureux qui peut apprendre
Des lauriers que jamais un sang pur n’a rougis
Et le glaive à ses mains par un père transmis !
Si le Ciel ne m’a pas accordé cette gloire,
D’avoir fait mon devoir j’emporte la mémoire,
Et, dans l’obscurité qu’ils rendent à mes vœux,
J’emporte l’amitié d’ennemis généreux.
36Talbot
Madame, reprenez cette armure si chère,
De ce noble trophée ornez le toit d’un père,
Votre foi nous suffit.
Il parle bas au soldat qui porte l’armure.
Philippe
En générosité
C’est me vaincre, Milord.
Jeanne d’Arc
Ô touchante bonté !
L’un me sauve le jour, l’autre me rend mes armes,
Ah ! la reconnaissance a donc aussi ses larmes !
Talbot
On n’en doit point, Madame, à qui fait son devoir.
Je ne vous retiens plus, partez et dès ce soir,
Sous le toit paternel, à l’abri des tempêtes,
Cherchez loin de ces murs de plus douces retraites.
À Philippe.
Quel noble Chevalier va conduire ses pas ?
Philippe
Le brave Luxembourg.
Talbot
Mes plus vaillants soldats
Vont briguer cet honneur comme une récompense.
Jeanne d’Arc
De ce soin obligeant, Milord, je les dispense.
Talbot
Vous les affligeriez.
37Jeanne d’Arc
J’accepte donc leurs soins.
Philippe, à Talbot.
D’un loyal chevalier je n’attendais pas moins.
Et puissé-je acquitter au champ de la victoire
La dette de mon cœur !
Scène VI
Les mêmes, Isabeau de Bavière.
Isabeau
Prince, le puis-je croire,
Votre captive est libre et va quitter ces lieux ?
Philippe
Vous le voyez, Madame.
Isabeau
En croirai-je mes yeux ?
Jeanne d’Arc
Leurs généreuses mains ont fait tomber ma chaîne,
Madame ; mais pourquoi ces regards pleins de haine ?
Quelle est donc cette femme et qui l’agite ainsi ?
Philippe
La mère du cruel que vous avez servi,
Isabeau de Bavière.
Jeanne d’Arc
Ô disgrâce imprévue !
38Isabeau
Oui, perfide, elle-même se présente à ta vue.2
Sans surprise je vois que, par son cœur trahi,
Le duc prétend laisser un forfait impuni,
Et ravir à nos coups l’assassin de son père ;
Souvent, aux nations, le Ciel en sa colère
Donna, pour les punir, des monarques pareils,
La faiblesse toujours préside à leurs conseils.
En vain dans les combats ils marchent intrépides ;
Je l’éprouvai souvent, il est des cœurs timides
Que de leurs préjugés rien ne saurait guérir,
Et qui n’ont même pas la force de haïr.
Mais vous, des fiers Anglais la gloire et l’espérance,
Vous qui leur promettiez de subjuguer la France,
Vous, dont le bras terrible en ses ressentiments
De ma haine a si bien servi les mouvements,
Souscrirez-vous, Milord, à ce dessein perfide ?
Talbot
Reine, l’honneur aussi n’est-il donc pas mon guide ?
Isabeau
Qu’entends-je ? quels motifs ?…
Talbot
Lorsque vous connaîtrez
Ceux du prince et les miens, vous les approuverez.
Philippe, montrant Jeanne d’Arc.
C’est trop longtemps, Milord, retenir prisonnière…
Talbot, aux soldats.
De ce fort, sous ses pas abaissez la barrière.
Isabeau
Ô fureur !
39Jeanne d’Arc, aux soldats.
Je vous suis et puissé-je en ces lieux,
Par d’utiles avis signaler mes adieux !
Croyez-moi, fiers Bretons, abjurez l’espérance
De soumettre à vos lois les enfants de la France ;
Du lion réveillé redoutez le courroux ;
Fuyez, à sa fureur, Anglais, dérobez-vous.
Le Ciel n’a point pour vous réservé ma patrie ;
Pour vous, noble rameau d’une tige chérie,
Du plus juste parti généreux déserteur,
Et des maux de l’État cher et coupable auteur,
Philippe ! puissiez-vous, jaloux d’une autre gloire,
Remporter sur vous-même une noble victoire !
S’attendrir, pardonner, répandre des bienfaits,
C’est là qu’est la vertu, le bonheur et la paix.
Et vous, reine sans foi, mère dénaturée,
Aux remords, dont déjà votre âme est déchirée,
Puissent ces étrangers que vous aurez servis
Ne jamais ajouter l’opprobre et le mépris !
Elle sort ; les soldats la suivent.
Scène VII
Les mêmes, (Jeanne d’Arc exceptée).
Isabeau (à Philippe)
Non, ce n’est point en vain que la perfide espère !
Une main, teinte encor du sang de votre père,
Va s’unir à la vôtre ! ô Dauphin trop heureux !
Enfant dénaturé, mais rival généreux,
Après t’avoir chassé du trône de tes pères,
40Philippe prend pitié de tes longues misères ;
Et, comme il a lui-même oublié tes forfaits,
De ton cœur il espère une sincère paix !
Philippe
Lui pardonner ? jamais ! plus on naît sensible,
Plus contre les pervers on se montre inflexible ;
Mais fallait-il, au gré d’un barbare désir,
Imiter le cruel que ma main veut punir ?
Isabeau
Dans de nouveaux malheurs vous replongez la France,
Et de vos alliés vous trompez l’espérance.
Philippe
En épargnant un crime à mes nobles amis,
Je resserre les nœuds dont nous sommes unis.
À Talbot.
N’en doutez point, Milord, un prince magnanime
N’est pas longtemps ami de ceux qu’il mésestime.
Talbot
Sans croire, cependant mériter vos mépris,
Mon roi de Jeanne d’Arc a mis la tête à prix.
Philippe
Si d’un monarque enfant on trompa la faiblesse,
C’est à notre raison d’éclairer sa jeunesse,
Milord, pour nos conseils il aura quelqu’égard.
Isabeau
Redoutez son courroux ?
Philippe
J’en courrai le hasard,
41Madame, et de ce prince, ami franc, mais fidèle,
Je vais au champ d’honneur soutenir la querelle.
Ton assassin se pare en vain du nom de roi ;
De ma haine pour lui les effets feront foi,
Ô mon père ! et je cours aux rives de la Loire
Par des fleuves de sang honorer ta mémoire.
Il sort.
Scène VIII
Isabeau, Talbot.
Isabeau
M’expliquez-vous, Milord, ces changements soudains ?
Quoi, cette aventurière échappe de nos mains !
Ignorez-vous du roi la volonté suprême ?
N’avez-vous pas tantôt reçu de ma main même
Les ordres d’un conseil de son pouvoir jaloux ?
Talbot
J’obéis et remplis l’arrêt de son courroux,
Madame, et que ne peut mon heureuse prudence
Exécuter plutôt l’arrêt de sa clémence !
Jeanne d’Arc dans ces murs devancera la nuit
Et d’Anglais sûrs de vaincre une troupe la suit.
Isabeau
Luxembourg, de Philippe ami sûr et fidèle
Pourrait de vos Anglais faire échouer le zèle.
Talbot
Du prince ce flatteur souple autant qu’assidu,
Madame, dès longtemps Luxembourg m’est vendu.
42Isabeau
Ô puissance de l’or !
Talbot
Dites de la prudence ?
Isabeau
Si quelqu’événement trompait notre vengeance !
Je cours les prévenir.
Talbot
Pour moi, moins inquiet,
J’attendrai de mes soins l’inévitable effet.
Ils sortent.
Acte troisième
Le théâtre représente une salle de l’archevêché, contiguë à la cathédrale, des sièges sont préparés pour la tenue d’un tribunal, on entend le son d’une cloche funèbre.
Scène première
Le comte de Ligny, seul.
Ces menaçantes voix, ce lugubre cortège,
L’arrivée en ces murs d’un prélat sacrilège,
Ces sinistres apprêts, cet échafaud dressé,
Et le son de l’airain dans les airs élancé,
Tout me dit quel sera le sort de ma victime !
Infortuné Ligny vois le fruit de ton crime.
Bien loin de t’accueillir, un prince généreux
Repousse avec horreur un traître, un monstre affreux.
43Des exploits d’une femme aveugle jalousie !
Funeste ambition, fatale frénésie !
Quant à mes propres yeux vous m’avez avili,
Philippe pouvait-il me traiter en ami ?
Non, d’un crime commis dans l’espoir de lui plaire
Son indignation est le juste salaire.
Dieu, qui vois mes remords, ma honte et mon effroi,
Épargnes Jeanne d’Arc et ne frappes que moi.
Qu’aisément on commet une action barbare,
Mais que malaisément le remords la répare !
De Charles vainement j’implorai le secours ;
La sombre inimitié, ce vil poison des cours,
Par l’organe d’Agnès infectant son oreille,
L’empêche d’accomplir ce que l’honneur conseille.
En vain un autre espoir semblait luire à mes yeux,
Philippe croit briser des liens odieux,
Il s’éloigne ; Talbot, par une perfidie,
Les renoue et me rend à mon ignominie !
Sur la trace du duc en vain j’ai fait courir ;
Sur ma foi, ce héros voudra-t-il revenir ?
Et, quand il pourrait croire aux paroles d’un traître,
Trop tard pour Jeanne d’Arc il reviendra peut-être.
Le temps fuit et Talbot ne vient point !… Je le voi,
Dieu, fais que ce guerrier soit moins cruel que moi !
Scène II
Talbot, Ligny.
Ligny
J’ai livré Jeanne d’Arc à vos mains vengeresses,
Milord.
44Talbot
Tu peux compter sur mes justes promesses ;
D’un utile projet, pour mon Prince entrepris,
Je veux que sans délai tu reçoives le prix.
Ligny
Moi, Milord !
Talbot
Mes bienfaits seront ta récompense ;
Ton zèle a mérité notre reconnaissance :
Quand je t’ai fait chercher pour te la témoigner,
D’ici le même zèle avait su t’éloigner ;
Tu suivais Jeanne d’Arc et ta main attentive
Voulait sans doute encor me rendre ma captive ?
Ligny
C’eut été soupçonner un grand cœur !
Talbot
Que dis-tu ?
Ligny
D’un prince magnanime admirant la vertu,
Admirant de Milord la justice suprême,
Et, malgré mes remords, plus content de moi-même,
Je suivais Jeanne d’Arc. Fidèle à son serment,
De son sexe elle avait repris le vêtement,
Les grâces, la démarche et le regard timide ;
Du comte de Valois l’épouse était son guide :
Je les suivais, Milord ; à moi-même rendu,
J’espérais retrouver un reste de vertu.
Nous marchions. Cependant autour de la guerrière
Les discours insolents d’une ironie amère,
45Tous ceux que la débauche inspire aux cœurs flétris,
Semblaient de vos soldats lui prouver les mépris ;
Elle les supportait et gardait le silence ;
Bientôt sa douceur même accroît leur insolence.
Une si lâche audace, un si sanglant affront,
D’une chaste rougeur couvrent d’abord son front ;
Mais, voyant mépriser sa faiblesse et ses larmes
Lâches, dit-elle alors, qu’on me rende mes armes !
À ces mots, Luxembourg, d’un zèle officieux,
Pour mieux l’assassiner se parant à nos yeux,
Réprime des soldats l’insolence brutale
Et rend à Jeanne d’Arc son armure fatale ;
Elle, baisant ce fer garant de son honneur,
Couvre son chaste sein de l’acier protecteur.
Ô crime ! à peine elle a revêtu son armure,
Qu’on s’écrie à la fois : Jeanne d’Arc est parjure !
De sa fidélité nous protestons en vain ;
On nous sépare d’elle, et, le glaive à la main,
L’escorte, sur ses pas retournant en arrière,
Dans ces murs, à l’instant ramène la guerrière.
Pour moi, Milord, comptant sur votre loyauté,
J’accourais à vos pieds porter la vérité.
De sinistres objets frappent bientôt ma vue ;
Mais vainement, hélas, mon âme en est émue,
Je n’ai pu traverser, dans la foule perdu,
D’avides courtisans le rempart assidu,
Et dans ce temple saint où vous deviez vous rendre
Pour remplir mon devoir je venais vous attendre.
Talbot
Jeanne d’Arc subira, suivant l’ordre du roi,
Le juste châtiment de son manque de foi.
46Ligny
J’atteste ici l’honneur qu’il est involontaire.
Talbot
L’honneur ! c’en est assez ; surtout sachez vous taire,
Ou le moindre discours, sévèrement puni
Vous montrera combien on estime un banni.
Ligny
Ô, de la trahison salaire légitime !
De ceux qu’il a servis tout transfuge est victime.
Gardes ces vils présents que tu voulais m’offrir,
Délivres Jeanne d’Arc, tigre, et fais moi périr.
Oui, si du sang français ta bouche est altérée,
Par de justes remords victime consacrée,
Je puis m’offrir encor à l’honneur du trépas.
Talbot
Fuis, te dis-je, ta mort ne la sauverait pas.
Mon bras qu’enchaîne encor un reste de clémence,
Aurait déjà puni ces excès d’insolence,
Si, d’un sang vil, ma main n’eût craint de se rougir.
Ligny
C’en est assez, barbare, et je cours me punir.
Il sort.
Scène III
Talbot, seul.
De son vain repentir que m’importe l’audace ?
Mais perdre tant d’attraits, de jeunesse et de grâce !
Moins juges que bourreaux, moins guerriers qu’assassins,
47Dans le sang d’une femme oser tremper mes mains,
Et d’un crime si bas flétrir notre mémoire !
N’ai-je pendant trente ans su fixer la victoire
Que pour me voir chargé d’un si honteux emploi ?
Non, la raison d’État, la volonté du roi,
L’implacable Isabeau qui veille à sa vengeance,
Rien ne peut étouffer le cri de l’innocence !
Et quoi, de mon pays je trahirais l’espoir !
Du prestige il a trop éprouvé le pouvoir,
Une seconde fois je l’en rendrais victime !
Non, non, je ne le puis, y penser est un crime.
J’ai dû tromper Philippe et ravir à Valois
L’appui qu’on lui rendait une seconde fois ;
Maître de Jeanne d’Arc, je n’ai plus d’autre envie
Que d’obtenir l’honneur de lui sauver la vie.
Mais, que dis-je, d’un mot elle change son sort
En servant notre cause elle évite la mort !
Si je puis obtenir cette utile victoire,
Quel sera mon bonheur, quelle sera ma gloire ?
Si sur ce cœur trop fier la crainte est sans pouvoir
Des plus brillants honneurs présentons lui l’espoir
Et s’il faut que l’hymen à mon sort l’associe…
Mais j’aperçois venir l’implacable furie
Qui, plus que nous encor fléau de son pays,
Du trône paternel précipita son fils.
Scène IV
Isabeau de Bavière, Talbot.
Isabeau
Je quitte le prélat, Milord.
48Talbot
Eh bien, Madame ?
Isabeau
Je réponds de sa foi ; le zèle qui l’enflamme
Ne mettra nulle borne à sa docilité.
Talbot
De cet esprit vénal je n’ai jamais douté,
Qu’il vienne.
Isabeau
Quoi, Milord, blâmeriez-vous un zèle
Qui venge votre prince et sert notre querelle ?
Talbot
Non, Madame, mon cœur y met un juste prix,
Mais en vengeant mon prince il trahit son pays ;
Et, quand des mains d’un traître on reçoit sa victime,
On lui doit un salaire et non pas de l’estime.
Isabeau
Milord, de ces mépris fièrement exprimés
D’utiles alliés pourraient être alarmés ;
Le dangereux effet d’une erreur populaire,
Assez et trop longtemps servit notre adversaire,
Pour que nous opposions à tant de fausseté
De la religion l’empire respecté.
Talbot
Je sais ce que prescrit l’honneur de l’Angleterre,
L’intérêt de l’État et le droit de la guerre.
Isabeau
Ainsi donc Jeanne d’Arc commise à votre foi ?…
49Talbot
Madame, je ne dois de comptes qu’à mon roi.
Pour vous, mère coupable autant qu’infortunée,
De tant d’acharnement mon âme est étonnée ;
Nous détruisons l’appui de nos vieux ennemis,
Mais vous, dans Jeanne d’Arc, vous proscrivez un fils.
Isabeau
Un fils qui menaça la tête de sa mère !
Talbot
Il vengeait votre époux et défendait son père.
Isabeau
Le cruel, dans l’exil m’osa faire garder.
Talbot
À la publique voix un prince doit céder.
Isabeau
C’en est assez, Milord, rendez grâce à la haine
Qui seule me retient dans une indigne chaîne.
Sans ce motif puissant sur mon cœur irrité…
Talbot
Madame, quelqu’un vient, souffrez qu’en liberté…
Isabeau
Anglais, de ces Français dont la grandeur vous blesse,
Jamais vous n’atteindrez la grâce, la noblesse !
Mais toi, qui n’as que trop mérité mon courroux,
Mais toi, qui m’as fait fuir un peuple aimable et doux,
Dont mon sexe adoré reçoit tous les hommages
Pour venir de l’Anglais essuyer les outrages,
50Je sens qu’au souvenir des biens que j’ai perdus,
Fils ingrat et cruel, je te hais encor plus !
Elle sort.
Scène V
Talbot, Jeanne d’Arc enchaînée, soldats.
Talbot, à part.
D’un dernier entretien son destin va dépendre,
Au vœu de la pitié puisse t’elle se rendre !
Jeanne d’Arc, aux soldats.
Cruels, pourquoi guider mes pas dans ce saint lieu,
Venez-vous profaner le temple de mon Dieu ?
Talbot
Soldats, éloignez-vous ?
Les gardes se retirent au fond de la scène.
Jeanne d’Arc
Après m’avoir trahie,
Si vous l’osez, Milord, prenez encor ma vie.
Redoutez cependant la vengeance du roi ;
Tout Anglais prisonnier lui répondra de moi.
Talbot
Cessez de le penser ; la cour de votre maître
Vous abandonne à nous et cache plus d’un traître :
Dans un conseil secret, qui ne l’est pas pour eux,
Tanneguy proposait cet avis généreux ;
Mais de votre roi Charles, une femme est maîtresse
Et de vils courtisans gouvernent sa faiblesse ;
51Ces courtisans vendus, cette Agnès qui vous hait,
Des conseils du ministre ont empêché l’effet :
De ceux qu’au rang des rois a placés leur naissance
La vertu la plus rare est la reconnaissance ;
Et quand de notre bras ils n’en espèrent plus,
Ils nous savent peu gré des services rendus.
D’une faible rançon le léger sacrifice,
Voilà tout ce que Charles accorde à la justice,
Et ce que, de sa part, on nous a fait offrir.
Jeanne d’Arc
On a pu le tromper, mais, pour me secourir,
Dunois osera plus.
Talbot
Guidé par son audace,
Loin de vous, il ignore encor votre disgrâce.
Jeanne d’Arc
Tout m’abandonne, ô Ciel ! mais je me reste enfin,
Et je saurai mourir si tel est mon destin.
Talbot
Jeanne d’Arc, il vous faut parler avec franchise :
Votre arrêt est porté ; les décrets de l’Église
Vengeurs de la décence et de ses saintes lois,
Ces prestiges auxquels vous devez vos exploits,
Ces inspirations qu’un fourbe politique
Vous prêta pour armer un peuple fanatique,
Les malheurs de l’État, les ordres de mon roi,
Tout vous livre à la mort.
Jeanne d’Arc
Je l’attends sans effroi ;
De la France, en mourant, j’emporterai l’estime.
52Talbot
Votre mort à ses yeux semblera légitime,
D’un tribunal sacré le sévère décret
Du Ciel qui vous punit va paraître un arrêt.
Jeanne d’Arc
Eh bien, que tardez-vous ? d’où vient que l’on diffère
D’exécuter l’arrêt d’un conseil sanguinaire ?
Talbot
Nous sommes seuls encor et les moments sont chers
Je puis sauver vos jours, je puis briser vos fers.
Jeanne d’Arc
Je ne me pare point d’une fausse assurance,
Prête à perdre la vie avec quelque constance,
Je la chéris encor ; il est dans notre cœur
Des liens qu’on ne peut briser qu’avec douleur !
Parlez : sans outrager l’honneur ni ma patrie,
Puis-je de vos bourreaux désarmer la furie ?
Talbot
Henri VI, des Français a seul reçu la foi.
Jeanne d’Arc
Charles a reçu la mienne.
Talbot
Un légitime roi
Pour ses sujets, d’un père a la sollicitude ;
De Charles de Ponthieu la noire ingratitude
A payé vos travaux.
Jeanne d’Arc
J’en ai reçu le prix :
J’ai rempli mon devoir et servi mon pays.
53Talbot
Servez-le encor, madame.
Jeanne d’Arc
En quoi le puis-je faire ?
Talbot
Détruisez une erreur à son repos contraire,
Et, sous un seul monarque unissez les Français ;
Par un aveu sincère assurez-leur la paix ;
L’imposture abusa les peuples fanatiques
Et seule prolongea les misères publiques ;
Entre deux rois rivaux les peuples partagés,
Les fleuves teints de sang et les champs ravagés,
Voilà les fruits amers que de son ignorance
Et des ruses de Charles a recueillis la France ;
Déclarez que vous seule avez su mériter
La gloire que l’ingrat au Ciel ose imputer,
Et vous affranchissant d’une injuste puissance,
À son noble rival jurez obéissance ;
À ce prix les beaux arts, les honneurs, les plaisirs,
Voleront au-devant de vos moindres désirs ;
Paris, pour célébrer une si belle fête,
De myrte et de lauriers va ceindre votre tête,
Et, par de plus doux nœuds enchaînant votre foi,
Vous offrir un époux de la main de son roi.
Si du temps destructeur l’inévitable trace
N’eût chassé de mon front la jeunesse et la grâce,
J’eusse osé d’un tel choix envier le bonheur
Et si, quelques lauriers cueillis au champ d’honneur
Peuvent…
Jeanne d’Arc
Quoi ! vous voulez, Milord, le puis-je croire ?
54Me nommer votre épouse et m’enlever ma gloire !
Dans les champs de Patay, quand un cruel revers
Trahit votre valeur et vous mit dans mes fers,
Vous me vîtes, Milord, plus loyale ennemie,
Respecter votre honneur autant que votre vie,
Talbot
Et d’un si grand bienfait la mort serait le prix !
Non, vivez et souffrez qu’aux remparts de Paris
J’intéresse du roi la gloire et la justice
Aux jours de mon épouse et de ma bienfaitrice.
Jeanne d’Arc
Non, seigneur, de mon roi si ce bras fut l’appui,
Je ne l’armerai point pour un autre que lui ;
Aux serments de mon cœur jusqu’au trépas fidèle…
Talbot
Ministre malgré moi d’une rigueur cruelle ;
Du sort qui vous poursuit, loin de me prévaloir,
Je vous rends sur vous-même un absolu pouvoir :
Confondez seulement la coupable imposture
D’un prince…
Jeanne d’Arc
J’aime mieux la mort que le parjure.
Talbot, à part.
Ô stoïque vertu ! faut-il laisser périr
Celle qu’il m’eut été si doux de secourir ?
On voit venir l’évêque de Beauvais et les autres juges, moitié clergé, moitié laïques.
De la religion peut-être la voix sainte
Fera ce que n’ont pu ni l’espoir ni la crainte,
55Achevons. (Haut.) Je ne suis, madame, qu’un soldat ;
Sur ce cœur endurci qu’aucun péril n’abat,
En vain je prétendrais obtenir quelqu’empire,
Vous voyez ces prélats que le Ciel même inspire
Puisse leur voix sur vous avoir plus de pouvoir
Et ne m’imposer pas un pénible devoir !
Il sort.
Scène VI
Jeanne d’Arc, l’évêque de Beauvais, F. Isambert, religieux augustin, clergé, hommes de Loi, soldats.
On s’assied et l’on place Jeanne d’Arc sur le banc des accusés.
L’Évêque
Jeanne d’Arc, c’est ainsi que vous êtes nommée,
De vos déportements l’Église est alarmée ;
Par des déguisements dont gémit la pudeur,
Que Dieu même punit, que réprouve l’honneur,
Vous avez outragé les lois de la nature,
Des superstitions propagé l’imposture,
Des conjurations employé le pouvoir,
Évoqué les esprits de l’infernal manoir,
Blasphémé le saint nom de ce Dieu que j’adore,
De ce Dieu qu’un remords peut désarmer encore :
De votre art détesté peindrai-je les effets ?
La paix, prête à renaître et fuyant pour jamais,
Les peuples abusés par de magiques charmes,
Les princes, déjà prêts à déposer les armes,
Séduits par cette voix qui les devait fléchir
56Et dans le sang humain se baignant à loisir ;
Vous-même, au milieu d’eux, présidant au carnage,
Portant de tous côtés la flamme et le ravage,
Sur des monceaux de morts irritant leurs fureurs,
Éternisant enfin la guerre et ses horreurs.
Quoique tant d’attentats irritent sa colère,
Le Dieu que nous servons frappe et punit en père,
Et le foudre vengeur, déjà prêt à partir,
Entre ses mains s’éteint aux pleurs du repentir ;
L’Église dont il est le chef et le modèle,
Dans son sein paternel par ma voix vous rappelle ;
Ne laissez point sonner l’heure du châtiment,
Hâtez-vous d’abjurer un long égarement ?
Dévoilez à nos yeux par quel art détestable
Valois, prince hérétique, impie, abominable,
Du commerce infernal recueillit les effets,
Égara vos esprits et trompa les Français.
Jeanne d’Arc
Vous n’outragiez que moi, j’ai souffert sans me plaindre.
À parler maintenant l’honneur doit me contraindre ;
Fidèle au Dieu vivant, à son culte, à sa loi,
Charles est chrétien autant que légitime roi.
Poursuivez ?
L’Évêque
Des discours dictés par l’imposture
Et le renversement des lois de la nature,
De mensongers récits, des révélations,
Et tout ce long amas de folles visions
En France publiés par Charles et par vous-même,
De l’Église ont assez mérité l’anathème.
57Jeanne d’Arc
Des objets dont le cœur est sans cesse occupé,
Jusques dans le sommeil notre esprit est frappé ;
Le fruit des longs débats qui divisent la France
Fut le premier spectacle offert à mon enfance ;
Des larmes et du sang ; de leurs toits embrasés
Par de cruels vainqueurs des malheureux chassés,
La flamme dévorant les moissons et les villes,
Ces récits remplissaient nos champêtres asiles,
Et, du sommet des monts éclairés de leurs feux,
Ces désastres de loin venaient frapper nos yeux.
Près de moi tout pleurait les malheurs de la France
Et les revers d’un roi proscrit dès sa naissance.
(C’est au sein des hameaux que le faible est chéri.)
Ces larmes, ces discours, dans mon cœur attendri
Gravaient en traits de feu l’amour de la patrie.
Cependant, d’une morne et sombre rêverie,
Mon père vainement tenta de me guérir ;
Consoler ma patrie et l’aller secourir,
Faire remonter Charles au trône de ses pères
Et d’un peuple souffrant soulager les misères,
Tel fut l’objet constant de mes jeunes désirs :
Pour en nourrir l’espoir je fuyais les plaisirs ;
Sous cet arbre touffu planté par nos ancêtres,
Antique protecteur de leurs danses champêtres,
Mes compagnes, souvent, assises près de moi
M’entendirent promettre un sort plus doux au roi,
Des revers à l’Anglais, un vengeur à la France.
C’est ainsi qu’un esprit séduit par l’espérance
Sans être transporté d’un prophétique accès,
De ses désirs brûlants voit déjà le succès.
J’en atteste l’honneur ; voilà l’unique source
58De ces bruits que la haine a grossis dans leur course,
Et qui, me précédant à la cour de mon roi,
Aujourd’hui devant vous font soupçonner ma foi.
Si, cependant l’orgueil égara ma jeunesse,
Si j’ai trahi la loi du Dieu que je confesse
En préférant pour vaincre et raffermir l’État,
Aux voiles de mon sexe un habit de combat3,
Si, fidèle à l’honneur, j’ai blessé la décence,
Du concile prochain j’invoque l’indulgence ;
Là seront des prélats dont l’équitable voix
De l’Église jamais n’a fait fléchir les lois,
Qui pour règle ont la foi, pour guide la science
Et n’ont point à l’Anglais vendu leur conscience.
Pour vous qui, nés Français, servez un autre roi,
S’il faut vous imiter n’attendez rien de moi.
Par un arrêt barbare autant qu’illégitime,
Condamnez, ou plutôt perdez votre victime ;
Mais redoutez celui qui nous jugera tous.
L’Évêque
Jeanne d’Arc, la pitié nous parle encor pour vous.
L’Église mère tendre et toujours indulgente,
De superstitions veut vous croire innocente ;
Mais désavouerez-vous qu’un conseil imposteur
Des peuples abusés entretenait l’erreur,
Et prolongea les maux de la guerre civile ?
Jeanne d’Arc
Au plus juste parti cette erreur fut utile ;
Charles en l’entretenant remplit un saint devoir,
À son peuple il rendit le courage et l’espoir.
Mais vous, dont la révolte a seule fait les titres,
Vous qui des lois de Dieu vous prétendez arbitres,
59Fiers Anglais, où plutôt Français déshonorés,
Ces rapides élans aux mortels inspirés,
Ces désirs dont leur âme est sans cesse affectée,
Ce besoin de succès dont elle est tourmentée,
Du cœur qui les renferme uniques passions,
Du ciel ne sont-ils pas des inspirations ?
Dussiez-vous me frapper d’un injuste anathème,
À servir mon pays Dieu m’appela lui-même ;
Je l’ai cru. Maintenant j’ose encor le penser,
Ma confiance en lui peut-elle l’offenser ?
Non, toujours à nos cœurs sa voix puissante crie :
Aimes, sers la justice, adores ta patrie,
Venges-la des brigands qui veulent l’envahir
Et des lâches enfants qui peuvent la trahir !
En publiant que Dieu m’arma pour sa défense,
Charles n’a point trompé, mais éclairé la France.
L’Évêque
Soit fanatisme, audace ou générosité,
Vous voulez d’une erreur faire une vérité ;
Jeanne d’Arc, je déplore un triste ministère,
Mais l’intérêt de Dieu, l’honneur de l’Angleterre,
Les devoirs d’un prélat, le maintien de la foi,
De vous faire punir tout m’impose la loi ;
Pour vous, réfléchissez si vous aimez la vie.
Jeanne d’Arc
Je ne désire pas qu’elle me soit ravie ;
Un père dont ma mort causera le trépas,
L’amitié, d’autres nœuds aussi remplis d’appas,
Tout me la fait chérir.
L’Évêque
Un seul moment vous reste ;
60Puisse le bras vengeur de ce Dieu que j’atteste
Être encor désarmé par votre repentir !
Songez bien, cependant, qu’il faut pour le fléchir
Désavouer l’erreur ou s’en rendre complice.
Jeanne d’Arc
S’il est vrai, commandez qu’on me mène au supplice.
En trahissant la France, en accusant mon roi,
Du Dieu que vous bravez j’outragerais la loi.
L’Évêque
Ainsi vous persistez ?…
Jeanne d’Arc
Seigneur, je persévère
Dans tous mes sentiments.
L’Évêque
Une loi bien sévère
M’oblige à consulter vos juges en secret.
Jeanne d’Arc, les gardes l’entourent.
Sans crainte et sans remords j’attendrai leur arrêt.
Elle sort.
Scène VII
Les mêmes, (Jeanne d’Arc exceptée).
L’Évêque
Ma pitié vainement offrait à sa faiblesse
Les moyens d’éloigner la foudre vengeresse ;
À justifier Charles on la voit persister,
Et même devant nous elle ose le vanter.
61F. Isambert
Je blâme et cependant j’admire son courage.4
L’Évêque
Ministres saints, du Ciel vous vengerez l’outrage.
Loin de désavouer ses folles visions,
Ses récits mensongers, ses révélations
Et tous ces vils moyens que l’ange des ténèbres
Inspire aux scélérats qu’il veut rendre célèbres,
De ses crimes encor elle fait vanité,
Et de nos saintes lois brave la majesté.
À mes yeux Jeanne d’Arc est coupable et parjure ;
Sa mort seule, du Ciel peut réparer l’injure,
De l’hérésie affreuse arrêter les progrès,
Et de l’impiété renverser les projets ;
Tel est mon sentiment.
F. Isambert
Par des arrêts sévères,
L’Église a quelquefois vengé ses saints mystères,
Et cédant à la loi de la nécessité,
D’un barbare ennemi puni l’impiété.
Ainsi que ses martyrs l’Église eut ses victimes ;
Peut-être qu’il était des rigueurs légitimes,
Et, ministre du ciel, c’est à moi d’adorer.
D’un mortel, cependant, l’esprit peut s’égarer ;
Malheur à qui se fie à ses seules lumières
Lorsqu’il faut prononcer sur le sort de ses frères !
Des pièges de l’erreur sachons les dégager,
Mais laissons à Dieu seul le soin de se venger ?
Vous l’avez entendu, Jeanne d’Arc s’est soumise
Au concile prochain qu’indiquera l’Église ;
Là seront des prélats éclairés et nombreux,
62L’esprit saint les anime et descendra sur eux.
J’attends leur jugement, seigneur, et me récuse.
L’Évêque
Dieu pourrait s’offenser d’une pareille excuse ;
Si vous n’acceptez pas l’honneur de le servir,
À venger son saint nom d’autres vont concourir.
F. Isambert
À ce Dieu, votre maître et mon divin modèle,
Je demande un emploi plus digne de mon zèle ;
Celui de consoler celle qu’on va juger,
De pleurer avec elle et de l’encourager ;
De la rendre à ce Dieu, père de la nature,
Qui frappe en gémissant sa faible créature,
Et qu’on imite mieux en servant les humains
Qu’en trempant dans leur sang d’inexorables mains.
L’évêque de Beauvais fait un signe de consentement, le F. Isambert sort.
Scène VIII
Les mêmes, (le F. Isambert excepté).
L’Évêque
Pour vous, dignes vengeurs du Dieu qui vous appelle,
À sa divine loi Jeanne d’Arc est rebelle ;
Vous avez entendu qu’elle en fait vanité,
Elle a trahi l’honneur, la foi, l’humanité
Et d’un torrent de sang inondé sa patrie.
De la religion la voix sainte vous crie :
De semblables forfaits empêchez le retour,
63Vengez l’État, l’Église et le peuple et la cour.
Tous
Oui, que sur le bûcher cette hérétique expie
Son obstination et sa conduite impie !
Sur un signe de l’évêque, on fait rentrer Jeanne d’Arc.
Scène IX
Les mêmes, Jeanne d’Arc, F. Isambert, Lord Talbot, Isabeau de Bavière, gardes.
L’Évêque
Jeanne d’Arc, il vous faut préparer à la mort.
Jeanne d’Arc, à part.
Dieu, soutiens mon courage !
L’Évêque
Après un vain effort
L’Église ne peut plus vous sauver de vous-même,
Et tout en gémissant, vous frappe d’anathème.
Jeanne d’Arc
Dieu, qui lis dans les cœurs, ai-je donc mérité
Cet excès de rigueur et d’inhumanité ?
L’Évêque
L’Église vous retire une main protectrice
Et Dieu vous abandonne à l’humaine justice.
Il sort suivi de son clergé.
Jeanne d’Arc, à Talbot.
Je suis prête, ordonnez ?
64Talbot, à part.
Ô trop funeste emploi !
Ministère cruel qu’exiges-tu de moi ?
Il fait un signe, les soldats entourent Jeanne d’Arc pour la conduire au supplice.
Jeanne d’Arc
Ô mon père, pardonne à ta mourante fille
Les larmes qu’elle va coûter à sa famille !
Vis pour la consoler et puisses-tu bénir
Celle qui t’aimera jusqu’au dernier soupir.
Talbot
Comment ne pas pleurer tant de vertus, de charmes ?
Tous les assistants témoignent par leur pantomime qu’ils partagent l’émotion que Talbot vient d’exprimer.
Jeanne d’Arc
Cessez de m’attendrir par de frivoles larmes.
Ces pleurs que la nature et ses accents vainqueurs
Arrachent malgré vous à vos barbares cœurs
Vengent assez ma mort, effet de votre rage ;
Vous me plaignez, cruels, je vous plains d’avantage ;
Mes jours sont assez beaux, ils furent consacrés
À mon pays, au Dieu que vous déshonorez ;
S’il ne me permet pas d’achever mon ouvrage,
Sa bonté m’ouvre enfin un port après l’orage.
Au héros, digne objet d’un innocent amour,
L’éternité bientôt m’unira sans retour.
Pour vous, vils serviteurs d’un lâche ministère,
De nos divisions le terme salutaire
65Vous couvrant chaque jour de honte et de revers,
Vous forcera bientôt à repasser les mers.
De Philippe, ma mort va fléchir la colère ;
Mon sang apaisera les mânes de son père ;
Mais votre trahison, vos fureurs, vos forfaits,
De son cœur ulcéré ne sortiront jamais.
Mon trépas est encor utile à ma patrie,
Il brise votre sceptre, il couronne ma vie,
Et quand mon âme vole à l’immortalité,
La honte vous attend dans la postérité.
Elle sort conduite par les Soldats, le F. Isambert marche à côté d’elle.
Scène X
Talbot, Isabeau.
Talbot est livré à une morne rêverie, (moment de silence).
Isabeau
Nous triomphons enfin, noble Lord, et la France
A votre fermeté devra sa délivrance.
Jeanne de ses forfaits déjà reçoit le prix,
Avec elle s’éteint l’espoir de ses amis.
Déjà…
Talbot
De son bûcher je vois d’ici la flamme,
D’un spectacle si doux allez jouir, Madame.
Mais moi qui, pour servir mon pays et mon roi,
M’acquitte en gémissant d’un douloureux emploi,
66(Du cœur d’un vieux guerrier excusez la faiblesse)
Je plains de Jeanne d’Arc la vertu, la jeunesse
Et crains de voir suivi par de justes revers
Un trépas qu’à mon roi conseillent des pervers.
Isabeau
Ô faiblesse !
Scène XI et dernière
Les mêmes, le Chevalier, aide-de-camp de Talbot.
Le Chevalier
Du duc courez fléchir la haine,
Milord.
Talbot
Dans ces remparts quel motif le ramène ?
Le Chevalier
Du bûcher, instrument d’un supplice odieux,
La flamme au loin, sans doute, avait frappé ses yeux,
Ou par un prompt avis la voix de quelque traître
Du sort de Jeanne d’Arc l’avait instruit peut-être ;
Quoiqu’il en soit, le fer de l’aiguillon sanglant
De son coursier rapide avait meurtri le flanc ;
Un nuage formé de cent flots de poussière
Du ciel à nos regards dérobait la lumière ;
Le peuple à cet aspect se livrait à l’espoir ;
Nous-mêmes, gémissant d’un pénible devoir,
Mêlions nos vœux à ceux de la foule éperdue
Qui de la place entière inondait l’étendue ;
Fatal empressement de voir des malheureux !
Vain fruit de la pitié qu’on éprouve pour eux !
67Pour Jeanne d’Arc, en vain le peuple s’intéresse,
Tandis qu’à flots bruyants autour d’elle il s’empresse,
Il invoque Philippe et, du fatal bûcher
Sans le vouloir lui-même empêche d’approcher,
Et déjà, dans son sein la flamme dévorante
Achevait d’engloutir la victime expirante,
Quand le héros a pu parvenir jusqu’à nous.
N’écoutant plus alors qu’un aveugle courroux :
Traîtres, dit-il, ainsi votre fureur m’abuse,
J’avais su par Ligny qu’une infernale ruse
Avait fait retomber Jeanne d’Arc en vos mains ;
Je venais l’arracher à vos fers inhumains,
Votre haine et le sort ont trompé mon attente,
Jeanne d’Arc sous vos coups meurt et meurt innocente !
Mais, de votre forfait avertissant les Cieux,
Perfides, cette flamme a dessillé mes yeux ;
Assez longtemps, l’espoir d’une juste vengeance
M’asservit à vos lois et vous livra la France.
Oui Charles, ce moment dans mon cœur combattu
Rompt un nœud criminel et me rend ma vertu !
Tremblez, cruels Anglais, la France réunie
Va secouer le joug de votre tyrannie ;
J’en atteste l’honneur, bientôt vous et vos rois,
Irez donner ailleurs de sanguinaires lois !
Il dit, sur son coursier furieux il s’élance,
Nul n’ose l’arrêter ni rompre le silence ;
Il nous laisse et chacun, en proie à la terreur,
Tout en la redoutant, respecte sa fureur.
Isabeau
Prévenez les effets du courroux qui le guide
Milord ?
68Talbot
S’il oubliait un lâche parricide,
Du soin de rallumer sa haine et son courroux,
On peut, madame, on peut se reposer sur vous.
Isabeau
Le fier ressentiment qui contre vous l’enflamme…
Talbot
Je l’en estime plus, bien loin que je le blâme ;
Mais si pour l’apaiser nos soins sont superflus,
Nous combattrons, madame, un ennemi de plus.
Il sort, son aide-de-camp le suit.
Isabeau
Suivons-les, employons le crédit qui me reste
À prévenir entr’eux la discorde funeste,
Ou si Charles est vainqueur, dans notre désespoir
Mourons pour échapper à l’horreur de le voir.
Fin