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- Quelques commentaires de Jean Gratteloup
- Les premières éditions
Commentaires de Jean Gratteloup
Le modèle Sue
La Jeanne d’Arc d’Eugène Sue est un ouvrage politique (anti-royaliste et anti-catholique), philosophique (positivisme scientifique) mais aussi exact. L’auteur se défend de toute invention et se présente plutôt comme un vulgarisateur.
Dans son introduction, après avoir fourni sa bibliographie de travail, il assure le lecteur que :
La complète exactitude de notre œuvre vous sera, je pense, suffisamment démontrée.
But qu’il estime atteint dans le prologue du dernier chapitre :
Nous sommes resté jusqu’ici dans la plus scrupuleuse réalité, ainsi que vous avez pu vous en convaincre par les textes cités dans notre première lettre, servant d’introduction à ce récit ; les notes de renvoi aux chroniqueurs assureront encore votre conviction.
Sa narration est donc balisée de faits
sourcés (plus d’une centaine de notes de bas de page nous renvoient à des ouvrages savants d’histoire ou de médecine), qui lui confèrent un caractère de vérité. Entre ces balises, toutefois, il va tisser par interpolation tout un maillage de causes et d’intentions (sans que le lecteur sache trop bien où s’arrête la source et où commence l’imagination) et créer une sorte de modèle cosmologique complet qui explique absolument tout.
Le moindre épisode est justifié par un enchaînement de causes logiques ; toutes les questions sont élucidées. Le modèle Sue explique tout
, le surnaturel comme le naturel. Exemples :
- Le vœux de virginité : Jeanne veut coller à la prophétie de Merlin ;
- La couleur blanche de son armure : idem ;
- Son objectif de de libérer d’Orléans : soufflé par un sergent d’arme de passage dans la maison familiale ;
- Elle reconnaît le roi : Jean de Metz le lui avait décrit et
les traits concordaient parfaitement avec le signalement
; - Ses voix qui l’alertent que l’assaut à commencé :
la pénible impression de ce songe la réveille
; pourquoi n’avait-elle pas été prévenue ? Gaucourt, chargé de l’avertir,ne l’avait point, à perfide dessein
; - Sa prise à Compiègne : trahison de Flavy, soudoyé par Cauchon, d’après un plan imaginé par Gaucourt ;
- etc…
Quant à la nature des voix, au génie militaire de Jeanne et à la conspiration des courtisans jaloux, ces trois points essentiels sont longuement prouvés
dans une étude à part en introduction.
Bons mots et situations comiques
Le sergent de passage chez les d’Arc n’est pas insensibles aux charmes de la jeune Jeanne :
Le sergent d’armes, quoique jeune encore, avait, disait-il, fait plusieurs fois partie des compagnies envoyées avec les troupes royales contre les Anglais ; il parla fort de ses prouesses, caressant sa moustache et de côté regardant Jeanne. […] Très flatté de la curiosité de cette belle fille à l’endroit des faits et gestes militaires, pensant même qu’elle s’intéressait plus encore peut-être au guerrier qu’à la guerre, répondit galamment à toutes les questions de Jeanne.
L’oncle de Jeanne vient trouver Baudricourt :
Ce capitaine, aussi affligé que courroucé de ces déplorables nouvelles, marchait à grands pas, maugréant, blasphémant, ébranlant le plancher sous le choc impatient de ses talons éperonnés ; soudain un rideau de cuir, qui masquait l’entrée principale de la salle, se souleva et laissa voir à demi le visage timide et effarouché du grand-oncle de Jeanne. Baudricourt, sans apercevoir le bonhomme, frappa du pied, donna un violent coup de poing sur la table où était restée la funeste dépêche qu’il venait de relire encore et s’écria :
— Mort et furie ! c’en est fait de la France et du roi !
À cette exclamation furibonde, [le vieil homme] n’eut pas le courage d’aborder en ce moment le terrible capitaine, referma prestement le rideau, derrière lequel cependant il resta, attendant pour se présenter un instant plus opportun.
(Finalement le vieillard intervient, toujours prudemment caché ; Baudricourt le somme :)
— Allons, parle.
— Vous ne vous courroucerez point ?
— Non…
— Vous ne m’interromprez point ?
— Ah ! que de mots !
Charles VII à sa maîtresse après avoir appris la venue d’une bergère qui prétend libérer le royaume et le faire sacrer :
— Et puis, enfin, de quoi diable s’avise cette fille de vouloir me rendre ma couronne ?…
Le roi ne songe qu’aux plaisirs : vivent le vin, la paresse et l’amour !
et envie le sort du roi Jean, capturé à la bataille de Poitiers :
— On le conduit en Angleterre. Il y est reçu avec une courtoisie chevaleresque, avec une magnificence inouïe ; on lui donne pour prison un palais somptueux, pour pitance des repas exquis, pour geôliers les plus jolies filles d’Angleterre, pour préaux, forêts giboyeuses, vastes plaines, claires rivières ! Aussi,l’amour, le jeu, la table, la pêche, la chasse, se partagent ses instants, jusqu’à ce qu’il meure enfin d’indigestion !… mort savoureuse s’il en est !
À sa maîtresse, évoquant son surnom de roi de Bourges
:
— Régner sur un si piteux roi blesse ton orgueil ? tu voudrais régner sur le roi de la France entière ?
— Ai-je donc tort de désirer ta gloire ?
— Eh ! ma belle, redevenu roi de la France entière, trouverai-je le satin de ta peau plus blanc ? le vin meilleur ? la paresse plus douce ?
— Mais la gloire !… la gloire !…
— Vanité !… vanité !… Je n’ai jamais été jaloux que d’une gloire, celle du glorieux roi Salomon. Oh ! valeureux prince aux trois cents concubines !
Les premiers mots du roi dit à Jeanne, à genoux, révoltent le lecteur :
Charles VII attacha sur Jeanne un regard défiant et libertin qui la fit de nouveau rougir, lui fit signe de se relever, et lui dit d’un air nonchalant et sardonique où le doute perçait à chaque parole :
— Ma pauvre fille.
La description physique de Cauchon :
La figure de Pierre Cauchon, à la fois saisissante et repoussante, offre un mélange d’audace, de ruse, d’opiniâtreté remarquable ; ses petits yeux […] son nez camus, troué de larges narines poilues, fait ressortir la singulière proéminence de sa lourde mâchoire. Lorsqu’il rit, son rire cruel découvre des dents inégales et jaunâtres. […] Dilatant ses larges narines poilues…
Son cynisme :
Je donnerai à Flavy, quand il le voudra, l’absolution de tous ses crimes, en retour de la capture de Jeanne.
Attentat à la pudeur
Entre autres stratagèmes pour provoquer l’indignation et la colère du lecteur, Eugène Sue multiplie les situations où Jeanne se retrouve nue et livrée aux regards d’une foules d’hommes lubriques ; ceci après avoir longuement insisté sur sa beauté virginale et sur la chasteté et la pudeur de celle qui eût rougi devant sa mère
.
Jeanne vient d’être blessée à la poitrine par un vireton :
Un cercle de sentinelles, placées à quelque distance de l’arbre au pied duquel on l’avait étendue, contient la foule inquiète, frémissante et désolée. La guerrière, rougissant de confusion, permet enfin à son écuyer de délacer sa cuirasse, et d’une main ferme arrache elle-même le fer de son sein, sans pouvoir étouffer un cri de douleur atroce. Ce que sa chasteté souffrit en ce moment surpassa les plus grandes douleurs physiques ; elle sentit sa camise de lin, trempée de sang, qui seule voilait encore ses épaules et son sein. Mais la vierge de la patrie était si sacrée pour tous, que l’ombre même d’une mauvaise pensée ne troubla pas la pureté du pieux attendrissement de ceux-là qui virent ainsi la belle guerrière demi-nue.
Jeanne demande à ses gardiens de se retirer le temps qu’elle se change :
— Nous, sortir ? pour qu’à notre retour nous te trouvions envolée par quelque magie !… Non, non ! De par le diable, ton patron ! si tu veux changer d’habits, changes-en devant nous, et au lieu de quelques instants, je t’accorderai tout le temps que tu voudras pour ta toilette… je t’aiderai même si tu le veux, ma belle sorcière !…
Imaginant le bûcher :
Ce qui inspirait surtout une horreur insurmontable à la chaste jeune fille, c’était la crainte d’être conduite au bûcher demi-nue… Elle avait plusieurs fois interrogé en frissonnant le chanoine Loyseleur, et appris
que l’on menait les hérétiques, hommes ou femmes, à la mort sans nul autre vêtement qu’une chemise. À cette idée de paraître aux regards grossiers de la foule les jambes, les bras, les épaules, le sein nus, le corps à peine voilé d’une toile de lin, tout ce qu’il y avait d’honnêteté, de fierté, de pudeur, dans l’âme virginale de Jeanne d’Arc frémissait, se révoltait, s’épouvantait.
Jeanne réclame une chemise longue pour son supplice :
… parce qu’elle pourrait ainsi mieux dérober le chaste corps de la victime aux licencieux regards de la foule !
Au lieu de cela, on l’informe que :
… les bourreaux lui enlèveraient sa chemise… l’enchaîneraient toute nue au poteau… et cela au grand jour… à la face du peuple et des soldats anglais… oui, on l’enchaînerait là toute nue… Et lorsque ce peuple, ces soldats, assouvissant sur elle leurs regards lubriques, l’auraient ainsi longuement contemplée à loisir, afin de s’assurer que c’était bien la Pucelle que l’on allait brûler, on mettrait le feu aux fagots…
C’était, il est vrai, quelque chose d’abominable pour la condamnée, si pure en son âme, si chaste en son corps, d’être ainsi, d’abord demi-nue, puis enfin toute nue… (le chanoine insistait sur ce tableau avec ténacité) absolument nue… abandonnée aux regards lascifs, aux railleries obscènes de la soldatesque et du peuple !… Cela sans doute durerait longtemps, très longtemps, une heure au moins, peut-être davantage ; les Anglais se plairaient à prolonger avec une exécrable et impudique férocité l’exposition des nudités de la Pucelle… Mais, hélas ! que faire ? que faire ? comment éviter cette abomination ? Impossible, hélas ! impossible…
Si elle consent à abjurer, c’est :
… surtout épouvantée à la pensée de voir son corps virginal mis à nu par le bourreau et exposé sans voile aux regards des hommes […] par peur de l’effroyable ignominie d’être exposée nue aux regards de la foule !
Les éditions
1. Édition française en livraisons
(1849-1857)
(1849-1857)
La première livraison des Mystères du Peuple date du 1er décembre 1849. Les livraisons de l’épisode Jeanne la Pucelle commenceront le 21 décembre 1853 (lettre au lecteurs d’introduction à l’histoire de Jeanne, qui figurera en fin du tome 8 de la première édition en volume) ; s’étaleront sur les premiers mois de 1854 (11 janvier, 21 janvier, 31 janvier, 14 février, 22 février, 4 mars, 21 mars, 8 avril, 22 avril, 29 avril : lesquelles constitueront le tome 9) ; et se termineront le 27 mai par l’épilogue (début du tome 10).
2. Édition française en volumes
(1850-1857)
(1850-1857)
Parue parallèlement aux livraisons. Le premier volume a été déclarée le 23 août 1850, et répertorié dans la Bibliographie de la France du 7 septembre. Le texte de Jeanne la Pucelle correspond au tome 9, hormis la lettre au lecteur introductive, fin du tome 8, et l’épilogue (ce qu’il s’est passé de la mort de Jeanne en 1431 à celle de Charles VII en 1461), début du tome 10.
Page de garde du tome 9 (335 p., 6 gravures) :
Les Mystères du Peuple et les Mystères du monde, ou Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges par Eugène Süe. Tome IX. Splendide édition illustrée de gravures sur acier. On s’abonne à l’Administration de Librairie, rue Notre-Dame des Victoires, 32 (près la Bourse), Paris.
En ligne : Gallica.
3. Édition suisse en volumes
(1850-1859)
(1850-1859)
Contemporaine de la précédente.
Le texte de Jeanne la Pucelle commence à la fin du tome 6 (les chapitre 1 à 3) et se poursuit en début du tome 7 (pages 1 à 132).
Page de garde du tome 7 :
Les Mystères du Peuple ou Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges par Eugène Sue. Tome septième. Édition illustrée de gravures sur acier. Lausanne, imprimerie Larpin et Coendoz. 1855.
En ligne : Google Books.
4. Édition bruxelloise en volume (1865)
Après sa condamnation en France, les Mystères du peuple sont réédités à Bruxelles et Leipzig en 1865. À Paris le même éditeur publiera Jeanne la Pucelle, en un volume à part avec un texte expurgé (ci-après). Note : le texte n’est pas expurgée dans l’édition intégrale.
Le texte de Jeanne la Pucelle tient presque entièrement dans le tome 7 (à partir de la p. 147) ; la fin du dernier chapitre (juste avant l’abjuration) commence le tome 8 (et se termine p. 68) ; l’édition n’inclut pas les lettres au lecteurs.
Page de garde du tome 7 :
Les Mystères du Peuple ou Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges. Tome septième. Bruxelles et Leipzig. A. Lacroix, Verboeckhoven & Cie, Éditeurs, rue royale, 3, impasse du Parc. 1865.
En ligne : Google Books (t. VII) ; Google Books (t. VIII).
5. Édition à part (1865)
Version expurgée de Jeanne la Pucelle, à Paris, par les éditeurs de l’édition précédente.
Page de garde :
Jeanne Darc, la Pucelle d’Orléans. Paris, Librairie internationale, A. Lacroix, Verboeckhoven & Ce, Éditeurs, 15, boulevard Montmartre, au coin de la rue Vivienne. Même maison à Bruxelles, à Leipzig et à Livourne. 1865.
En ligne : Google Books.
Chers lecteurs L’auteur aux abonnés des Mystères du peuple
Mystères du peuple
- Aux Bordes, 20 janvier 1850 (t. I, p. 174)
- Lettre non datée (t. II)
- Paris, 6 mai 1850 (t. II, p. 223)
- Paris, 1er juin 1850 (t. III, p. 53-54)
- 18 septembre 1850 (t. IV, p. 11)
Signé :
Eugène Sue, Représentant du Peuple.
Et ainsi jusqu’à son exil début 1852. - Paris, 20 janvier 1851 (t. IV, p. 305-306)
Cette lettre devait être placée avant l’épisode de la Crosse abbatiale, qui fait partie du cinquième volume, et qui suit Ronan le Vagre ; nous donnons cette lettre à la fin de ce volume, afin de ne pas interrompre le récit dans le cinquième volume.
Signé :
Eugène Sue, Représentant du peuple pour le département de la Seine.
- Paris, 15 mai 1851 (t. VI, p. 1-4)
Signé :
Eugène Suë
(avec tréma). - Paris, 25 juin 1851 (t. VI, p. 182-186)
- Paris, 26 août 1851 (t. VI, p. 303-307)
- Aux Bordes, 8 septembre 1851 (t. VII, p. 97-100)
- Aux Bordes, 29 octobre 1851 (t. VII, p. 202-206)
- Annecy-le-Vieux, Savoie, 12 juin 1853 (t. VIII, p. 1-8)
J’achève dans l’exil cet ouvrage forcément interrompu depuis longtemps ; votre bienveillance, dont vous m’avez autrefois donné tant de gages, me soutiendra, je l’espère, jusqu’à la fin de mon œuvre.
Signé simplement :
Eugène Suë.
(Le tréma devient permanent.) - Annecy-le-Vieux, 24 octobre (t. VIII, p. 297-315)
Introduction de l’histoire de Jeanne d’Arc.
- Annecy-le-Vieux, 29 octobre (t. IX, p. 230-234)
Introduction du procès de Jeanne d’Arc.
- Savoie, Annecy, 29 janvier 1854 (t. X, p. 41-52)
- Savoie, Annecy-le-Vieux, 2 avril 1855 (t. XII, p. 69-86)
- Savoie, Annecy-le-Vieux, 20 janvier 1856 (t. XIII, p. 77-78)
Signature précédée de :
Salut et fraternité.
- Annecy, 28 juillet 1857 (t. XVI, p. 400)
Clôt les Mystères du peuple.
Chers lecteurs,
Il y a environ neuf ans, peu de mois après la proclamation de la république de février, je commençais d’écrire ce livre, je viens de l’achever en exil. La tâche était immense, c’est dire qu’elle était au-dessus de mes forces ; je l’ai cependant poursuivie de mon mieux jusqu’à la fin, soutenu par votre bienveillance et par mon inébranlable foi dans la cause à laquelle j’ai voué depuis longtemps les dernières années de ma vie, et dont cet ouvrage est la manifestation historique. Je ressens, en le terminant, la satisfaction profonde que l’on éprouve après l’accomplissement d’un grand devoir, car je le dis, avec trop d’orgueil peut-être, cette œuvre avait à mes yeux l’importance d’un devoir civique.
S’il en était ainsi, la plus glorieuse récompense de mes travaux serait de penser que j’ai bien mérité de la démocratie.
Annecy, 28 juillet 1857.
Eugène Sue.
Il mourrait moins d’une semaine plus tard le 3 août 1857.