Texte : Épilogue
Épilogue Faits accomplis depuis le supplice de Jeanne d’Arc (1431), jusqu’à sa réhabilitation (1456)1
t. X, p. 1Mon aïeul, Mahiet Lebrenn, l’Avocat d’armes, de retour à Vaucouleurs, est mort le 17 juin 1432, huit ans après mon père.
Moi, Allan Lebrenn, j’ai joint aux reliques de notre famille la légende de Jeanne d’Arc et le couteau de boucher qui a servi à façonner la croix que l’héroïne des Gaules pressa sur ses lèvres durant l’agonie de son martyre ; ma vie n’ayant offert aucun incident digne d’être rapporté, je consigne à la suite de la légende de Jeanne d’Arc le récit sommaire des faits qui se sont passés en Gaule jusqu’à cette année 1461 (soixante-deuxième année de mon âge), selon que je les ai entendu raconter.
Invention de l’imprimerie
Avant de commencer ce récit, je note ici une découverte qui date, dit-on, de l’an 1435, ou 1436 ; elle doit avoir un jour pour l’instruction et l’affranchissement de l’humanité des résultats incalculables. Jean Gutenberg, né à Strasbourg vers 1400, et plus tard établi à Mayence, où il s’est associé avec le libraire Faust et Schœffer l’orfèvre, a trouvé le moyen de remplacer les livres écrits à la main par des livres imprimés, au moyen des caractères de l’alphabet fabriqués et fondus en métal, par le même procédé que les monnaies. Sur ces caractères mobiles, mais maintenus alignés dans des cadres et imbibés d’une couche d’encre, l’on applique une feuille de papier humide ; puis, à l’aide d’un instrument appelé presse, dont le pressoir des 2vignerons a donné l’idée première, l’on obtient sur le papier l’empreinte, l’impression des caractères. L’on peut de la sorte, en un mois, reproduire presque à l’infini le même ouvrage, tandis que du temps de notre aïeul Lebrenn-le-libraire, et récemment encore, un copiste passait souvent plusieurs années à écrire un livre, qui restait unique et dont le prix demeurait si élevé, qu’un très petit nombre de seigneurs ou de personnages très riches possédaient des livres ; aussi l’ignorance était-elle et est-elle encore générale, tandis que l’imprimerie, se répandant de plus en plus, rendra le savoir aussi universel que l’est à cette heure l’ignorance, cause première du malheur et de l’asservissement des peuples. Mais cette invention, l’imprimerie
, a porté un coup mortel aux artisans, qui, comme mon fils Stéphan, s’occupaient de l’écriture et de l’enluminure des livres. Mon fils, aujourd’hui âgé de vingt ans, après avoir commencé à peindre, comme moi, des vitraux, s’était adonné au coloriage des manuscrits ; mais depuis la découverte due au génie de Gutenberg, leur nombre diminue de jour en jour. Un parent de ma femme, Jean Saurin, maître imprimeur à Paris, se trouve en ce moment de passage ici, à Vaucouleurs, se rendant auprès du duc de Lorraine, afin de lui porter quelques livres récemment imprimés. Jean Saurin m’a proposé de prendre en apprentissage mon fils Stéphan, et de faire de lui un artisan d’imprimerie, puisque son métier d’écrivain de manuscrits est à peu près ruiné ; il m’en coûterait beaucoup de me séparer de mon cher fils, et j’ai ajourné la réponse que je dois donner à maître Jean Saurin jusqu’à son retour de Lorraine.
Expulsion des Anglais
Ceci dit, je commence le récit sommaire des faits accomplis depuis 1431, époque du supplice de Jeanne d’Arc, jusqu’à la mort de Charles VII, arrivée en cette année 1461.
Les bourreaux de la Pucelle d’Orléans espéraient qu’après son martyre les Anglais, délivrés des craintes superstitieuses qu’elle leur inspirait, vengeraient leurs défaites passées, raffermiraient leur domination, si profondément ébranlée en Gaule. Il n’en fut rien ; 3l’élan était donné, le sentiment patriotique réveillé par les victoires de la guerrière. Sa condamnation au feu pour crime de sorcellerie et d’hérésie la rendit pendant longtemps, il est vrai, un objet d’horreur pour la multitude, selon les infernales prévisions de ses meurtriers ; mais la haine des Anglais devint de plus en plus ardente et vivace au cœur des Français. Les ténébreuses machinations de Georges de La Trémouille et de ses complices, plus tard mises à jour, déchaînèrent contre lui l’indignation publique. Le connétable de Richemont, habile homme de guerre, ennemi personnel de La Trémouille, le fit attaquer à coups d’épée ; laissé pour mort, l’ancien favori de Charles VII fut exilé par ce roi, aussi insoucieux de la chute de ses courtisans que de leur toute puissante influence sur les affaires de l’État. La disgrâce de La Trémouille, secret allié de l’étranger, les divisions du cardinal de Winchester et du duc de Glocester, oncle du roi Henri VI, encore enfant, paralysèrent les derniers efforts des troupes d’Angleterre ; elles ne recevaient plus ni renforts, ni argent, pouvaient à peine se tenir sur la défensive, ayant à lutter contre la valeureuse activité du connétable de Richemont. L’esprit national, ressuscité à la voix de Jeanne d’Arc, prenait chaque jour un nouvel essor.
En 1433, deux conspirations se trament à Paris, afin d’en chasser les Anglais et d’y introduire des troupes françaises commandées par les capitaines de Charles VII. Le duc de Bourgogne, depuis si longtemps allié de l’Angleterre, cède aux habiles suggestions du connétable de Richemont, nouveau conseiller de Charles VII, et consent à conclure à Nevers, au mois de janvier 1435, une trêve avec la France ; cette trêve réduisait presque les Anglais à l’inaction, en leur enlevant l’appui des Bourguignons. La chute de La Trémouille permit à d’honnêtes gens, douloureusement indignés des maux de la France, de se grouper autour de Charles VII. Insoucieux du mal et du bien, ne songeant qu’à se livrer sans contrainte à son indolence, à ses plaisirs, il abandonna aussi facilement la direction de l’État à ces honnêtes gens qu’il l’avait abandonnée au traître La Trémouille. 4Ces conseillers bourgeois (car ils sortaient de la bourgeoisie ceux qui poursuivirent l’œuvre de délivrance commencée par la vierge plébéienne), ces conseillers se nommaient : Jouvenel, chancelier de France ; les frères Bureau, dont l’un fut maître de l’artillerie ; Guillaume Cousinot et l’argentier Jacques Cœur ; ce dernier, fils d’un mercier de Bourges, devait être, ainsi que Jeanne d’Arc, victime de la honteuse ingratitude de Charles VII. Le hasard voulut que ce prince eût alors pour maîtresse Agnès Sorel ; cette jeune femme, contre les habitudes des courtisanes de son espèce, soutint de tout son pouvoir les hommes de bien dont se composait le conseil royal. Jacques Cœur devait à son négoce avec l’Orient et l’Italie une fortune énorme ; il apporta de l’ordre dans les finances, mit terme à la scandaleuse falsification des monnaies, qui rendait presque impossibles les transactions commerciales. Bureau, chargé de la direction de l’artillerie, organisa cette arme sur un pied formidable. Le connétable de Richemont, grand capitaine, mais jusqu’alors éloigné du commandement des armées par la jalousie de La Trémouille, battit les Anglais en plusieurs rencontres ; enfin, grâce à ses habiles négociations avec le duc de Bourgogne, celui-ci, en retour d’immenses concessions de territoire, rompit complètement avec l’Angleterre, et contracta une alliance avec Charles VII. Ce pacte terminait la guerre civile des Armagnacs et des Bourguignons, qui, depuis le commencement du siècle, désolait la Gaule ; ce pacte, enfin, réalisait tardivement la généreuse pensée de Jeanne d’Arc, qui, le jour du sacre de Charles VII à Reims, écrivait au duc de Bourgogne cette touchante lettre où elle le suppliait de mettre fin à des luttes homicides. Ce traité de paix, signé à Arras le 21 septembre 1435, fut accueilli par la France avec une joie universelle ; on espérait voir bientôt cesser les maux d’une guerre séculaire. En effet, les Anglais, privés du puissant appui des Bourguignons, restaient seuls en présence d’un peuple résolu de briser leur joug.
L’année suivante (1436), Paris ouvrit ses portes au connétable de Richemont, promettant, au nom de Charles VII, 5clémence et oubli pour le passé, ainsi que l’avait conseillé Jeanne d’Arc au royal couard, lorsqu’elle tentait en vain de l’entraîner aux portes de Paris, certaine qu’à sa vue les Parisiens, impatients de la domination étrangère et assurés de la clémence de Charles VII, le recevraient dans leurs murs. La reddition de Paris fut le signal de la complète expulsion des Anglais ; leurs terribles guerres civiles de la Rose blanche et de la Rose rouge, en divisant, épuisant leurs forces, permirent au connétable de reprendre toutes les provinces conquises par eux ; et enfin, en cette année 1450 (dit un chroniqueur de ce temps-ci), furent réduits en l’obéissance du roi de France les duchés de Normandie et de Guyenne, et généralement tout le royaume, excepté les villes de Calais et de Guines, qui demeurèrent seules aux Anglais
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Réhabilitation de Jeanne d’Arc
Ainsi fut accomplie l’œuvre de délivrance entreprise par Jeanne d’Arc. Peu à peu, l’horreur qu’elle inspirait depuis sa condamnation pour crime d’hérésie et de sorcellerie s’effaça ; l’instinct des peuples leur disait enfin que la vaillante initiative de l’héroïne plébéienne avait sauvé la Gaule… Sa voix patriotique avait pu seule arracher les populations à leur funeste léthargie ; seule elle avait pu démoraliser les Anglais par ses victoires, succédant à tant de honteuses défaites. Bientôt, à cette pensée, que la libératrice du pays était morte sur un bûcher, l’opinion publique se révolta, un immense cri d’indignation retentit d’un bout à l’autre de la France, demandant la réhabilitation de la mémoire de la Pucelle et la flétrissure de ses bourreaux. Ce cri puissant émut Charles VII, malgré son insouciance et sa crasse ingratitude ; puis, ainsi que tant de débauchés, il devenait dévot en vieillissant, sans pour cela renoncer à la débauche ; car, à la mort d’Agnès Sorel, sa nièce, Antoinette de Villequier, l’avait remplacée dans le lit du roi. Celui-ci, d’ailleurs, ne se bornait point à ces seules amours ; mais tout en marchant de son mieux sur les traces du grand Salomon, le bon sire se disait, après tout, que la mémoire de Jeanne d’Arc demeurant entachée d’hérésie et de sorcellerie, il 6restait constant qu’il devait sa couronne aux maléfices d’une sorcière ; il voyait à ceci un grand péril pour son âme.
Obéissant donc, non moins au cri public qu’à une vague terreur superstitieuse, il ordonna une enquête sur le procès de la Pucelle. L’Église infaillible prononçant des condamnations infaillibles, il fallait l’amener à se déjuger, à s’avouer coupable d’une horrible iniquité, d’un exécrable meurtre ecclésiastique ; aussi, l’Église refusa longtemps d’accorder la révision du procès de l’héroïne, et pendant cinq ans (de 1450 à 1455) Rome opposa sa force d’inertie aux requêtes incessantes du conseil de Charles VII, poussé surtout dans cette voie honorable par Jacques Cœur, de qui la loyauté plébéienne voulait à tout prix la réhabilitation de l’innocente victime des gens de cour, des gens de guerre, des gens d’Église et de l’ingratitude royale, ainsi que le disait notre aïeul Mahiet-l’Avocat d’armes… Pauvre Jacques Cœur ! en plaidant la cause de Jeanne, il ignorait plaider la sienne ; car lui aussi devait être la victime des courtisans et de la royauté. Cependant l’on triompha du mauvais vouloir obstiné de la cour de Rome au sujet de la révision du procès de la Pucelle. On menaça le pape d’évoquer l’affaire malgré lui et sans son concours ; on lui fit sentir que le roi très chrétien, pour qui les évêques chantaient chaque jour Domine salvum, ne pouvait passer plus longtemps aux yeux de ses peuples pour le complice d’une magicienne. Enfin, au bout de cinq ans de négociations, un arrêt fut rendu à Rouen, le 1er juin 1456 ; cet arrêt portait en substance : que Jehanne, que Dieu absolve, était déclarée n’avoir onc encouru aucune tache d’infamie, et reconnue innocente de crimes et de péché
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Notes
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Premières pages du tome X des Mystères du peuples (NdÉ).