E. Sue  : Jeanne la Pucelle (1854)

Texte : Introduction

Le couteau de boucher
ou
Jeanne la Pucelle
Les Mystères du peuple, t. IX

par

Eugène Sue

(1854)

Éditions Ars&litteræ © 2024

t. VIII, p. 297
L’auteur aux abonnés des Mystères du peuple

Chers lecteurs,

Qui d’entre vous n’a tressailli d’un saint respect mêlé d’attendrissement et de douleur au nom de Jeanne Darc1 ? qui n’a contemplé avec émotion cette statuette signée : Marie d’Orléans, chef-d’œuvre d’expression et de simplicité, devenu populaire comme la gloire de l’héroïne, pieux hommage rendu à la vierge plébéienne par une main royale aujourd’hui glacée2 ?…

Et pourtant, chers lecteurs, beaucoup d’entre vous ignorent certains faits héroïques ou navrants, touchants ou sublimes, qui vous rendraient encore plus adorable, plus sacrée, la mémoire de Jeanne d’Arc. Puis, ce nom éveille sans doute vaguement en vous l’idée d’une vie miraculeuse ? Cette idée trouble, déroute l’esprit ; souvent aussi l’intérêt diminue, s’efface, devant le surnaturel : où est le mérite d’accomplir une tâche immense à l’aide de moyens miraculeux ? l’œuvre n’est-elle pas plus admirable si elle s’est réalisée naturellement ? Notre sympathie n’est-elle pas plus vive, plus tendre, pour une créature de chair et d’os comme nous, sujette à nos faiblesses, à nos passions, à nos maux, à nos douleurs, qu’à une créature quasi-divine, qui semble ne pas appartenir à l’humanité ?

Je vais donc tenter de vous montrer Jeanne d’Arc au point de vue vrai, naturel, espérant dégager cette immortelle figure des limbes merveilleux où l’on est accoutumé de la voir…

Mon travail a été singulièrement facilité, grâce à un trésor de matériaux réuni par un homme dont la science égale le patriotisme : M. Jules Quicherat. Il a publié dernièrement, sous les auspices de la Société de l’Histoire de France, cinq volumes renfermant tout ce que les chroniqueurs français ou étrangers plus ou moins contemporains de la Pucelle d’Orléans ont écrit sur elle ; puis la minute authentique de son procès, contenant son interrogatoire et ses réponses.

Afin de vous donner, chers lecteurs, une idée sommaire de l’abondance, de la richesse des documents réunis dans l’excellent ouvrage de M. Jules Quicherat, véritable Monographie de Jeanne d’Arc, je vous citerai les titres des chroniques et des pièces réunies par lui :

  • Chroniqueurs français :
    • Perceval de Cagny,
    • le Chroniqueur alençonnais,
    • le Héraut 298Berry,
    • Jean Chartier,
    • Journal du siège d’Orléans et du voyage de Reims,
    • Chronique de la Pucelle,
    • l’Abréviateur du Procès,
    • le Mirouër des Femmes vertueuses,
    • Pierre Sala,
    • Guillaume Giraut,
    • Jean Rogier,
    • le Greffier de l’Hôtel de ville d’Albi,
    • Matthieu Thomassin,
    • le Continuateur de Nangis,
    • Guillaume Gruel,
    • le Doyen de Saint-Thibaud de Metz,
    • la Chronique de Lorraine,
    • trois Chroniqueurs normands (anonymes),
    • Symphorien Champier,
    • Robert Blondel,
    • Thomas Basin,
    • Vie de Guillaume de Gamaches.
  • Chroniqueurs bourguignons :
    • Enguerrand de Monstrelet,
    • Jean de Watrin du Forestel,
    • le Greffier de la Chambre des comptes de Brabant,
    • Lefèvre de Saint-Rémi,
    • Georges Chastellain,
    • Pontus Heuterus,
    • Clément de Franquemberque,
    • Journal d’un Bourgeois de Paris.
  • Chroniqueurs étrangers :
    • William Wyrcester,
    • William Caxton,
    • Polydore Virgile,
    • Walter Bower,
    • le Religieux de Dumfermling,
    • Eberhard de Windeken,
    • Jean Nider,
    • Lorenzo Buonincontro,
    • Saint Antonin,
    • le Pape Pie II,
    • Guerneri Berni,
    • Baptiste Fulgose,
    • Philippe de Bergame,
    • Laonic Chalcondyle.
  • Témoignages indirects :
    • Bertrandon de la Broquière,
    • Jean de Vaulx,
    • Pierre de Gros,
    • Gui Pape,
    • Rozmital de Blatna,
    • Simon de Phares,
    • Jean Bouchet.
  • Enfin, il faut joindre à ces chroniques une collection :
    • de lettres (entre autres huit lettres de Jeanne d’Arc), d’actes ou de pièces détachées ;
    • de témoignages extraits des divers livres de comptes d’Orléans, de Blois, etc., etc. (ainsi : les quittances relatives à l’équipement de la Pucelle, à son armure, à ses chevaux, etc., etc.) ;
    • sans compter une foule de documents secondaires, mais intéressants, qu’il serait trop long d’énumérer ici.

Vous comprendrez, chers lecteurs, qu’à l’aide de ces matériaux, collectionnés, édités par M. Jules Quicherat avec tant de soins, de persévérance, d’érudition, ma tâche a été très simplifiée ; je n’ai eu qu’à puiser à ces sources vives de l’histoire. Aussi, lors de tous les actes importants de la vie de Jeanne d’Arc, je pourrai vous faire entendre textuellement ses paroles ; les notes de renvoi aux documents authentiques viendront à l’appui de mon récit.

D’après ces explications, la complète exactitude de notre œuvre vous sera, je pense, suffisamment démontrée. Nous aborderons maintenant dans cette lettre ces diverses questions :

  1. Du miraculeux dans la vie de Jeanne d’Arc ;
  2. 299Du génie militaire de Jeanne d’Arc ;
  3. Et enfin de la lutte de Jeanne d’Arc contre la haineuse envie des gens de cour et des gens de guerre.

Le procès de la Pucelle d’Orléans sera le sujet d’une lettre spéciale ; ce procès, dénouement de notre légende, est tellement incroyable, un machiavélisme infernal s’y mêle à tant d’épouvantables atrocités, qu’il nous a semblé indispensable de rapprocher immédiatement de la dernière partie de cet épisode les preuves irrécusables qui constatent sa véracité absolue. Ces preuves, placées ici, ne seraient peut-être plus assez présentes à votre mémoire, chers lecteurs, lorsque vous assisterez au martyre de Jeanne d’Arc ; vous pourriez nous soupçonner d’exagération dans cet effroyable tableau.

Cela dit, examinons les trois points capitaux de l’histoire de notre héroïne.

1.
Du miraculeux dans la vie de Jeanne d’Arc

Il est un fait historique hors de toute discussion possible : Jeanne d’Arc, dès l’âge de treize ans et demi, a eu des visions, des révélations ; elle a vu des saintes et un ange lui apparaître, elle a entendu leurs voix divines lui annoncer qu’elle était prédestinée à chasser les Anglais du royaume de France et à rendre à Charles VII sa couronne.

La réalité de ces visions, de ces révélations, ressort d’innombrables témoignages contemporains et des aveux de Jeanne d’Arc, aveux réitérés, toujours identiques et empreints d’une irrécusable sincérité.

Ce fait a été diversement interprété.

Les crédules y ont vu la preuve surnaturelle, flagrante de l’action directe, positive, nous dirions presque personnelle de la Divinité sur la vie de la Pucelle d’Orléans.

Les sceptiques, au contraire, ont prétendu que Jeanne d’Arc avait été dupe de fantasmagories habilement mises en jeu pour frapper son imagination ; ou bien que, voulant se donner du relief, de l’importance, la bergère de Domrémy avait menti effrontément, en affirmant ses visions, ses révélations.

Enfin, le plus grand nombre ont accepté ces apparitions comme certaines, sans pouvoir rationnellement les expliquer.

Tel n’est point notre avis. Ce fait est parfaitement explicable, complètement expliqué au point de vue de la raison, de la science et de l’histoire.

La matière est délicate, chères lectrices, elle touche à une question physiologique et médicale, nous ne l’aborderons qu’avec une extrême réserve.

D’Aulon, écuyer de Jeanne d’Arc, qui ne l’a pas quittée durant sa vie militante, dépose ainsi lors du procès :

300… Dit qu’il a oy (entendu) dire à plusieurs femmes qui ont veue (vu) ladicte Pucelle par plusieurs fois nue, et sçu de ses secretz que oncques elle n’avait eu la secrète maladie des femmes, et que jamais nulle n’en put rien congnoître (connaître) et apercevoir par ses habillements ne (ni) autrement. — (Quicherat, t. III, p. 219.)

De cette déposition, il résulte que Jeanne d’Arc n’a jamais été sujette à certain phénomène particulier à son sexe.

Or, vous verrez, chers lecteurs, dans le cours de notre récit, comment aux approches de quatorze ans, âge de la puberté, un saisissement violent, causé par un spectacle horrible, a dû jeter une perturbation incurable dans l’organisation de la jeune fille ; quant aux conséquences presque toujours inévitables de ces désordres organiques, nous les exposerons en citant quelques passages d’œuvres physiologiques qui jouissent dans le monde savant d’une toute puissante autorité :

Dans la constitution actuelle de l’espèce humaine, la femme est sujette à un phénomène périodique qui revient exactement tous les mois, depuis l’âge de quatorze à quinze ans jusqu’à celui de quarante-cinq à cinquante ans, fonction caractéristique et nécessaire au sexe, et à laquelle toutes les autres fonctions semblent subordonnées ; […] sans lui, […] l’ordre des mouvements vitaux s’altère, etc.

— (Pierre Roussel, Système physique et moral de la femme, 1775, p. 178.)

Ainsi, la perturbation jetée dans certaines fonctions naturelles, particulières à la femme, auxquelles toutes les autres fonctions semblent subordonnées, altère l’ordre des mouvements vitaux, etc., etc.

Citons encore :

Les praticiens ne sont-ils pas tous les jours appelés à constater combien la non apparition de cette fonction apporte de trouble, de désordres dans la santé des jeunes filles ; tantôt, c’est la fièvre ménorrhagique de l’âge pubère, la chlorose, l’hystérie, l’hallucination, etc., etc. (p. 377.)

La jeune fille arrive à l’âge de puberté, alors, étonnante métamorphose ! le corps prend un accroissement considérable, le cœur, plus énergique, donne lieu à une circulation plus active ; mais c’est dans le moral surtout que l’on observe des changements plus remarquables encore. Inquiète et rêveuse, la jeune fille ne sait à quoi attribuer le trouble qui l’agite… (p. 379.)

Elle éprouve des vertiges, des anxiétés précordiales ; elle devient triste, mélancolique ; elle s’abandonne à des rêveries et verse des larmes involontaires sans connaître leur cause… A l’époque de la puberté, les facultés mentales de la femme se développent d’une manière surprenante, etc., etc. (p. 381.)

— (Jacques-Pierre Maygrier, article Menstruation dans Dictionnaire des sciences médicales, t. XXXII, éd. Panckoucke, 1819, p. 375-395.)

D’où il suit que les jeunes filles, aux approches de l’âge pubère, semblent subir une sorte de transformation morale et physique ; et 301lorsque, par accident, le symptôme essentiel de la puberté n’apparaît pas, cette perturbation engendre de grands désordres dans leur santé : elles deviennent sujettes à des affections telles que l’hystérie, l’hallucination. Or, quels sont les caractères particuliers de l’hallucination ?

Écoutons un illustre savant étranger, dont les récents travaux semblent être, pour ce siècle du moins, le dernier mot de la science :

Les hallucinations sont les perceptions de sensations qui dépendent des causes internes, sans objet excitateur extérieur, et qui portent le caractère de l’énergie propre à chaque sens spécial. La personne atteinte d’hallucinations croit à leur réalité, parce qu’elles ont lieu dans les sens et se produisent avec la réalité des phénomènes sensoriels (p. 546). Voici quelques-uns de ces phénomènes :

Immédiatement avant de s’endormir, pendant la veille et dans l’état intermédiaire entre la veille et le sommeil, qui ne se rappelle ces images fortement dessinées qui flottent devant les yeux avant que l’on s’endorme ? la clarté qui alors apparaît dans ces organes, quoiqu’ils soient fermés ? les apparitions et les métamorphoses si souvent brusques de ces images ? les sons que l’on entend tout à coup, sans nulle cause extérieure, comme si quelqu’un nous parlait à haute voix à l’oreille ? (Voir l’exposition détaillée de ces états dans Moritz et Pokel, liv. II, p. 38 ; — Nasse, Anthropologie, t. III, p. 166 ; — Müller, p. 20.)

Ces phénomènes ont aussi lieu chez les personnes complètement éveillées. Aristote avait déjà fait cette remarque (Traité des Songes, chap. III) ; Spinoza aussi (Œuvres posthumes, epist. XXX) ; Gruithuisen également. J’ai été, autrefois, fort sujet moi-même à ce phénomène, pour lequel j’éprouve aujourd’hui moins de disposition. J’ai l’habitude, lors de ces visions, d’ouvrir les yeux sur-le-champ, de les diriger vers la muraille, où les images persistent encore quelque temps, puis elles s’effacent.

D’après les informations que je prends auprès de mes élèves, j’ai acquis la conviction que, proportion gardée, il en est peu qui connaissent ce phénomène de vision ; un ou deux sur des centaines.

Les maladies dans lesquelles on observe fréquemment des visions sont la fièvre, l’irritation du cerveau, etc., etc. Une simple excitation cérébrale sans délire peut causer des fantômes qu’aperçoivent ceux que l’on appelle visionnaires.

Le visionnaire cité par Bonnet était un personnage considéré, jouissant d’une santé parfaite, d’un bon jugement, d’une mémoire excellente, et, quoique éveillé, il ne recevait aucune impression du dehors ; il apercevait de temps en temps des figures d’hommes, d’oiseaux. Ces visions faisaient sur lui une impression aussi vive 302que les objets eux-mêmes ; il appréciait très bien sa situation et savait redresser ses premiers jugements.

Un visionnaire célèbre, Nicolaï, fut sujet à ces phénomènes ensuite de l’omission d’une saignée et d’une application de sangsues dont il avait contracté presque chaque mois l’habitude. Tout à coup, après une vive émotion, il aperçut devant lui la figure d’une personne morte ; et le même jour il passa devant ses yeux diverses autres figures, ce qui se répéta les jours suivants. Les fantômes se montraient le jour comme la nuit et revêtus de couleurs, mais plus pâles que ceux des objets naturels ; au bout de quelques jours, ces fantômes commencèrent aussi à parler.

Un cas fort rare est celui où un individu parfaitement sain de corps et d’esprit a la faculté, en fermant les yeux, d’apercevoir réellement les objets qu’il lui convient de voir. L’histoire moderne cite un petit nombre de ces phénomènes, entre autres l’illustre Goethe et Cardan.

Goethe dit : Lorsque, en fermant les yeux et baissant la tête, je me figure voir une fleur, cette fleur ne conserve pas un seul instant sa forme première ; elle se décompose aussitôt, et de son intérieur naissent d’autres fleurs à pétales colorés ou parfois verts, figures fantastiques, régulières cependant comme les rosaces des sculpteurs.

J’ai eu, en 1828, l’occasion de m’entretenir avec Goethe sur ce sujet, qui avait pour nous deux un égal intérêt. Sachant que, tranquillement assis dans mon lit, les yeux fermés sans dormir, j’apercevais fréquemment des figures que je pouvais très bien observer, Goethe était fort curieux d’apprendre ce que j’éprouvais alors. Je lui dis que ma volonté n’avait aucune influence sur la production de ces figures, et que jamais je ne distinguais rien de symétrique, rien qui eût le caractère de la végétation ; Goethe, au contraire, avait la faculté d’établir à volonté le thème, qui se transformait ensuite d’une manière involontaire, mais toujours obéissant aux lois de l’harmonie et de la symétrie. Différence entre lui et moi ; lui qui possédait l’imagination poétique au plus haut degré de développement, tandis que je consacre ma vie à l’étude de la nature et de la réalité.

— (Manuel de Physiologie, 1851, par Johannes Müller, professeur d’anatomie et de physiologie à l’Académie de Berlin, traduit par Littré, membre de l’Institut, etc., etc., v. II, p. 547 à 549.)

Vous le voyez, chers lecteurs, Goethe, l’un des plus grands génies des temps modernes, était sujet à de certaines visions, ainsi que l’auteur que nous venons de citer. Ce dernier a connu dans sa longue carrière scientifique des hommes parfaitement sains de corps et d’esprit qui, par suite de la simple omission d’une saignée, ont eu des visions, ont entendu la voix des fantômes ; le souvenir ou la présence 303de ces apparitions ne troublait en rien leurs facultés intellectuelles, leur jugement. Complétons cette étude physiologique par une dernière citation, empruntée à un autre savant d’une renommée européenne :

Le cerveau, mis en action par une impression violente, peut être fortement ébranlé, et cet ébranlement déterminer un état convulsif du cerveau qui produit les hallucinations, les visions les plus multipliées.

Ces idées, ces images, sont ordinairement relatives aux occupations de corps et d’esprit auxquelles se livrait l’halluciné ; ou bien elles se lient à la nature de la cause même qui a produit l’ébranlement du cerveau

— (Jean-Étienne Esquirol, article Hallucination dans Dictionnaire des sciences médicales, t. XX, éd. Panckoucke, 1817, p. 69.)

Vous comprendrez toute l’importance de l’assertion scientifique précédente, chers lecteurs, lorsque vous saurez comment et pourquoi Jeanne d’Arc, depuis l’âge de quatorze ans jusqu’à sa dix-septième année, fut constamment absorbée, obsédée par la pensée de mettre un terme aux maux affreux déchaînés sur la France par la domination anglaise, maux dont la famille d’Arc avait souvent cruellement souffert, ainsi que tant d’autres familles de laboureurs.

Continuons nos citations.

Exemples (dit notre auteur) : 1° Un homme est arrêté, jeté dans un cachot, rendu peu de temps après à la liberté ; il voit, il entend partout des dénonciateurs, des agents de police prêts à l’arrêter de nouveau. 2° Une femme lit un ouvrage fantastique sur le sabbat ; son esprit se frappe, elle se voit transportée au sabbat ; elle est témoin de toutes les pratiques dont elle a lu la narration avant sa vision. 3° Une dame lit dans un journal le récit de l’exécution d’un parricide ; elle voit partout une tête ensanglantée séparée du tronc et couverte d’un crêpe noir. Cette vision inspire à cette dame une horreur inexprimable et lui fait tenter plusieurs moyens de se détruire (p. 69).

L’hallucination peut encore dépendre des répétitions multipliées des mouvements du cerveau pour approfondir quelque sujet… Dès lors, l’action intérieure du cerveau prévaut sur celle des sens externes ; dès lors est brisée la marche naturelle de l’entendement humain ; dès lors il y a délire, il s’établit une sorte d’aparté chez les visionnaires, de même qu’il s’en établit parfois chez les personnes les plus raisonnables, absorbées ou préoccupées par quelque profonde méditation (p. 70).

Quelquefois les hallucinations sont fugaces, confuses ; mais le progrès de la maladie les rend aussi distinctes que les sensations actuelles. Souvent, au milieu d’une conversation, l’halluciné 304s’arrête pour contempler l’objet qu’il croit voir ou pour répondre aux voix qu’il croit entendre.

Les hallucinations se retrouvent fréquemment chez les personnes atteintes de mélancolie, de manie, d’extase, d’hystérie ; celle-ci le plus fréquemment provoquée chez les femmes par la suppression du flux périodique.

Les hommes les plus remarquables par la capacité de leur intelligence, par la force de leur esprit, ne sont point à l’abri du phénomène de l’hallucination, souvent causée chez eux par une forte contention d’esprit (p. 71).

Ainsi un halluciné entend parler, interroge, répond, tient une conversation suivie, et personne ne lui parle, nulle voix n’est à sa portée, tout autour de lui est dans un profond silence…

Un autre voit le ciel ouvert et contemple Dieu face à face… Darwin raconte qu’un étudiant qui jusque-là avait toujours joui d’une bonne santé rentre chez lui, assurant ses camarades qu’il mourrait dans trente-six heures ; Hufeland le guérit, et ce jeune homme lui avoua que la veille il avait vu une tête de mort et entendu une voix qui lui avait dit : Tu mourras dans trente-six heures.

Une fille très préoccupée des malheurs du temps voit Dieu sous la figure d’un vieillard à barbe blanche, qui lui dévoile l’avenir et lui ordonne d’en informer le chef du gouvernement.

J’ai vu à la Salpêtrière une femme à qui Jésus-Christ apparaît chaque soir, sous la figure d’un beau jeune homme brun ; toutes les nuits les plus belles étoiles viennent éclairer sa demeure ; elle sent l’oranger, le jasmin. Jésus-Christ lui promet les plus grandes prospérités pour la France… et une rente pour elle-même (p. 65).

Les sensations des hallucinés sont des idées, des images reproduites par la mémoire, rendues visibles par l’imagination, personnifiées par l’habitude ; l’homme en cet état donne un corps aux produits de son entendement, il rêve éveillé. Mais chez celui qui rêve, les idées de la veille se continuent souvent pendant le sommeil ; tandis que l’halluciné achève son rêve après le sommeil. L’halluciné n’est jamais surpris des images qu’il croit voir ; leur conviction à ce sujet est si entière, si franche, qu’ils raisonnent, jugent et se déterminent en conséquence de leur hallucination.

J’ai connu des hallucinés qui, après leur guérison, me disaient : J’ai vu, j’ai entendu aussi distinctement que je vous vois et que je vous entends (p. 68). Ils racontent leurs visions avec un sang-froid qui n’appartient qu’à la conviction la plus intime.

J’ai donné des soins à un ancien négociant qui, après une vie très active, fut frappé de la goutte sereine. Quelques années plus 305tard, il devint halluciné ; il parlait a haute voix avec des personnes qu’il croyait voir et entendre.

Les hallucinations ne sont donc ni de fausses sensations, ni des illusions des sens, ni des perceptions erronées, puisqu’elles subsistent en dehors des objets extérieurs agissant sur les sens (p. 68). Elles sont donc réelles aux yeux du corps et de l’esprit de l’halluciné ? Elles sont donc réelles par rapport à lui ?

— (Esquirol, ibid.)

Enfin, voulez-vous, chers lecteurs, à l’appui des faits précités un fait récent qui date d’hier ?

Nous lisons dans la Presse du 13 octobre 1853 une lettre de l’un de nos anciens collègues à l’Assemblée nationale. Nous avons en lui toute créance, nous connaissons l’élévation de son intelligence, sa grande valeur de légiste, le charme de son esprit, la vigueur de son éloquence, et surtout l’honorabilité de son caractère. Il peut exprimer à cette heure des convictions radicalement opposées aux nôtres ; mais nous ne mettons pas un moment en doute sa parfaite sincérité. Voici sa lettre, citée dans la Presse :

L’Indépendance belge publie une nouvelle lettre de M. Victor Hennequin, ainsi conçue :

Paris, 11 octobre 1853.

Monsieur le Rédacteur,

On m’a assuré que votre journal avait annoncé la prochaine publication de : Sauvons le genre humain ! livre rédigé par moi en collaboration avec l’Âme de la terre.

Malheureusement, nous ne sommes pas si avancés. Je dis nous ; car je n’ai pas l’orgueil de m’isoler en qualité d’auteur de la puissance qui m’inspire.

Le directeur de la librairie a répondu à ma demande d’autorisation pour imprimer par un refus.

Je suis en appel auprès de M. le ministre de l’Intérieur, dont je n’ai pas encore reçu le dernier mot.

Il me serait pénible de tenter une publication hors de France ; et j’espère que le gouvernement de ce pays sera sensible aux observations que voici :

Mon livre ne discute aucune religion établie.

Il admet la théorie de Jean Journet, bien connue comme inoffensive, en substituant à l’attraction passionnelle, aveugle et fatale, la conscience et la volonté ; en supprimant la science d’amour ; en plaçant la conservation de la famille et de son intérieur avant les prodiges d’ordre matériel que l’association peut enfanter.

La théorie que j’enseigne est une théorie de conservation qui respecte toutes les positions et tous les droits […]

306Repousser un appui donné par Dieu serait une erreur qu’on ne commettra pas, je l’espère.

Dans tous les cas, ma plume a été guidée, j’ai entendu des voix, j’en entends encore ; des idées fécondes et lumineuses prennent vie continuellement sur mon papier. je n’ai pas encore le droit, suivant les hommes, de produire ces enseignements au grand jour ; mais devant le ciel, mon devoir est de croire qu’une révélation ne saurait périr dans une impasse.

Victor Hennequin.

Donc, M. Victor Hennequin, aujourd’hui, en plein dix-neuvième siècle, a entendu des voix divines lui dicter un livre destiné à sauver le genre humain, de même Jeanne d’Arc entendait des voix qui lui conseillaient aussi de sauver la France en la délivrant du joug des Anglais !

S’ensuit-il qu’il y ait miracle ? action directe, personnelle de la Divinité à l’endroit de M. Victor Hennequin ?

Vous ne pouvez, non plus que nous, chers lecteurs, le penser. M. Victor Hennequin est simplement sujet à l’un de ces phénomènes d’hallucination dont il est question dans les auteurs que nous venons de citer, phénomènes auxquels sont souvent sujets les hommes les plus remarquables par la puissance de leur esprit, par la fermeté de leur intelligence, dit le docteur Müller, en citant à l’appui de son affirmation : Socrate, Aristote, Spinoza, Cardan, Goethe. La concordance est frappante. Il se peut que M. Victor Hennequin écrive un livre très éloquent sous la dictée des voix qu’il croit entendre, qu’il entend ; mais qui ne sont que l’écho extérieur de la voix interne de ses convictions.

Nous croyons avoir rationnellement établi que Jeanne d’Arc, par suite de graves désordres jetés dans son organisation physique vers l’âge de treize à quatorze ans, devint désormais sujette à des hallucinations, durant lesquelles la jeune fille croyait voir, ou plutôt voyait, entendait des saintes lui disant : Tu sauveras la France, tu chasseras l’étranger, tu rendras à ton roi sa couronne.

Enfin notre récit vous démontrera jusqu’à la plus complète évidence, chers lecteurs, qu’en raison d’un étrange concours d’événements politiques, de circonstances résultant de son naturel, de ses habitudes, de son caractère, des tendances de son esprit, de son éducation, de son entourage, et même de la localité de sa demeure, Jeanne d’Arc devait être singulièrement prédisposée à ces hallucinations. Parmi ces prédisposants, il est mention d’une légende très populaire, dont, enfant, elle avait été pour ainsi dire bercée ; cette légende, attribuée à Merlin, barde gaulois du sixième siècle, prédisait que la Gaule, perdue par une femme, serait sauvée par une vierge des marches (frontières) de la Lorraine et d’un bois chesnu (de chênes) venue…

307Or, la famille d’Arc habitait Domrémy, village des frontières de la Lorraine et voisin d’un vieux bois de chênes.

Le miraculeux, nous l’espérons, a en partie disparu de la vie de notre héroïne ; la cause toute matérielle, toute physiologique de ses visions, de ses révélations, est connue, constatée, expliquée. C’est beaucoup à notre point de vue rationaliste ; mais cela ne suffit point… Abordons la seconde question.

2.
Du génie militaire de Jeanne d’Arc

Ici encore, l’on a invoqué le surnaturel, afin d’expliquer un fait en apparence inexplicable. L’on n’a pu croire humainement possible qu’une pauvre paysanne de dix-sept ans, quittant les champs paternels pour prendre le commandement d’une armée, ait pu, sans miracle, devenir l’un des plus fameux capitaines de son siècle.

Et d’abord, ainsi que vous le verrez dans notre récit, chers lecteurs, Jeanne d’Arc n’était pas, tant s’en faut, étrangère aux choses militaires, lorsqu’elle partit de Domrémy pour aller faire lever le siège d’Orléans ; elle vivait depuis trois ans au milieu des sanglantes péripéties d’une guerre acharnée. À cette rude école des batailles, fructifia, se développa le germe du génie militaire dont Jeanne était douée, comme tant d’hommes obscurs devenus un jour généraux illustres, comme [François] Marceau, comme [Lazare] Hoche, ces deux héros républicains dont la gloire rayonne d’un éclat si pur… Comme eux aussi, Jeanne d’Arc, enflammée du plus ardent patriotisme, ressentait une sainte horreur de l’étranger, qui tant de fois avait, sous ses yeux, mis à feu, à sac et à sang la vallée où elle était née. Enfin, comme Hoche et Marceau, comme les volontaires de cette époque immortelle… 1792 !… Jeanne ne voyait pas dans l’état de chef de guerre (ainsi que l’on disait alors) un sanguinaire et lucratif métier ; mais l’accomplissement du plus sacré des devoirs : chasser l’ennemi du sol de la patrie.

En un mot, ainsi que Hoche et Marceau, Jeanne d’Arc, par son courage, par son patriotisme, par son génie militaire, remporta d’éclatantes et surtout de fécondes victoires. Or, a-t-on jamais attribué les admirables faits d’armes des deux généraux républicains à quelque intervention miraculeuse ? Pourquoi ne pas admettre cette réalité si simple, si humaine : à savoir, que Jeanne d’Arc était née grand capitaine, de même que, de nos jours, de pauvres pâtres ignorants sont nés grands géomètres, grands artistes ?

Ajoutons enfin que la vocation militaire de Jeanne d’Arc était universellement reconnue par ses contemporains ; ils voyaient en elle beaucoup moins l’inspirée que la guerrière pratique. Les textes que 308nous allons, à ce sujet, mettre sous vos yeux, chers lecteurs, sont formels ; plusieurs d’entre eux insistent même sur les qualités particulières du génie militaire de l’héroïne, qui savait surtout tirer un excellent parti de l’artillerie, alors dans son enfance.

Nous citons :

Ainsi que je l’ai dit plus haut, la Pucelle était d’une complète innocence, sinon pour le métier des armes, dont elle parlait à la grande admiration des hommes de guerre. — (Déposition de Marguerite de Touroude, Quicherat, t. III, p. 88.)

Il dépose enfin qu’en toutes choses Jeanne était d’une simplicité juvénile, sauf en ce qui touche les faits de guerre, où elle était extrêmement experte, tant pour mettre l’armée en bataille que pour commander ; elle savait aussi très bien ordonner les manœuvres de l’artillerie. Et de cela on s’étonnait fort ; car elle agissait avec tant d’art et de prudence en fait de guerre que l’on eût dit un capitaine ayant fait la guerre depuis vingt ou trente ans. — (Déposition du duc d’Alençon, t. III, p. 100.)

Dans lesdits assauts, Jeanne montra une telle valeur et une telle connaissance de la guerre, que le meilleur capitaine n’eût pas mieux agi ; et tous admiraient sa bravoure et son aptitude militaire. — (Déposition du sire de Termes, t. III, p. 119.)

En dehors du fait de guerre, elle était simple et innocente ; mais pour la conduite et l’ordonnance d’une armée, ainsi que pour animer, entraîner les soldats, elle se comportait comme le plus subtil capitaine du monde, et comme si elle eût depuis longtemps connu le métier des armes. — (Déposition de Haimond de Macy, t. III, p. 190.)

Il a entendu dire à plusieurs capitaines qu’elle était très savante dans l’art de la guerre, et ils admiraient sa science en cela. — (Déposition de Pierre Milet, t. III, p. 128.)

En toute autre chose que dans les faits de guerre, où elle était admirable, elle était d’une grande innocence. — (Déposition d’Anian Viole, t. III, p. 128.)

Jeanne parlait aussy savamment de la guerre, et comme capitaine sçavoit la faire ; et quand le cas advenoit que dans l’ost (l’armée) il y avoit autant cry ou effroy de gens d’armes, elle venoit à pié ou à cheval, aussy vaillamment comme capitaine de compagnie l’eût sceu (su) faire, en donnant cuer (cœur) et hardement (hardiesse) à tous les aultres… Et en toutes les aultres choses étoit bien simple personne et de belle et honnête vie. — (Jean Chartier, t. IV, p. 64.)

La Pucelle fut armée et montée à Poitiers, puis s’en partit en chevauchant ; portoit aussi gentilement son harnois (son armure) que si elle n’eust faict aultre chose en sa vie, dont plusieurs s’émerveilloient ; 309mais bien davantage les capitaines des réponses qu’elle fesoit sur les choses de la guerre. — (Chronique de la Pucelle, Quicherat, t. IV, p. 212-213.)

Quand on parloit de guerre ou qu’il falloit mettre les soldats en ordonnance, il fesoit bel ouyr et voir la Pucelle faire ses diligences ; et si on crioit auculnes fois : Aux armes ! elle étoit la plus diligente et la première, soit à pié ou à cheval ! Et estoit une très grande admiration aux capitaines de l’entendement qu’elle avoit des choses de la guerre. — (Pierre Sala, Quicherat, t. IV, p. 249.)

Nous terminerons ces extraits par un admirable portrait de Jeanne d’Arc au point de vue militaire, du à la plume éloquente d’Alain Chartier. Malheureusement notre traduction ne rendra jamais l’énergique concision, le coloris, la vigueur de la prose latine ; essayons cependant :

Ne paraît-il pas surprenant que la Pucelle ait fait tant d’admirables choses en si peu de temps ? Mais quoi d’étonnant ? Quelle est la qualité nécessaire aux capitaines que Jeanne ne possède pas ? Est-ce la science militaire ? La sienne est admirable. Est-ce le courage ? Le sien excelle sur tous les autres. Est-ce la promptitude ? La sienne est sans égale. Est-ce la justesse de coup d’œil ? la hardiesse dans l’attaque ? Elle réunit ces avantages à un suprême degré : à l’heure du combat, elle commande l’armée, choisit le champ de bataille, assigne à chacun son poste, donne le signal de l’action, frappe son cheval de l’éperon, et, impétueuse, s’élance sur l’ennemi… Elle a vaincu les féroces Anglais, rallumé l’audace de la Gaule (Gallicam) ; elle a relevé la Gaule de ses ruines ! Ô vierge sans égale ! digne de toute gloire ! de toute louange ! digne des honneurs divins ! honneur du royaume ! lumière des lis ! tu es non seulement la gloire des Gaulois (Gallorum), mais de tous les chrétiens ! Si Troie se souvient et s’enorgueillit d’Hector, la Grèce d’Alexandre, l’Afrique d’Annibal, l’Italie de César, et de tant d’illustres capitaines, la Gaule (Gallia) doit s’enorgueillir de la Pucelle ! etc., etc.

— (Lettre d’Alain Chartier à Amédée VIII, duc de Savoie, Deliciæ cruditorum, t. IV, p. 36 ; ap. Quicherat, t. V, p. 131.)

3.
De la lutte de Jeanne d’Arc contre la haineuse envie des gens de cour et des gens de guerre

Nous l’avouerons, chers lecteurs, le caractère de Jeanne d’Arc, son patriotisme, nous inspirent peut-être encore plus d’admiration que son génie militaire. Cette jeune fille, d’une si belle et si honnête vie, comme dit le chroniqueur Jean Chartier, cette jeune fille 310fut sublime de courage moral, de dignité, d’abnégation, dans ses luttes opiniâtres contre l’ignoble couardise de Charles VII et contre la jalousie féroce de ses généraux ou de ses courtisans. Plus d’une fois nos yeux se sont mouillés de larmes en songeant à ce que cette âme virginale et tendre, loyale et naïve, dut souffrir dans ses rapports avec ce prince égoïste et ces hommes indignement corrompus ! Vous partagerez, nous l’espérons, notre émotion, chers lecteurs ; et sans anticiper sur ce récit navrant, où notre héroïne se montre sous un jour tout nouveau, nous voulons cependant, texte en main, prouver ceci :

Toutes les importantes opérations militaires de Jeanne d’Arc, auxquelles la France dut son salut, ont été ouvertement ou sournoisement, traîtreusement entravées, soit par les conseillers du roi, soit par le roi lui-même, soit par les généraux obligés d’apporter le concours de leurs soldats à la guerrière. Leur haine, leur envie implacables l’ont poursuivie jusqu’à sa mort ; leur trahison infâme l’a fait tomber aux mains des Anglais, et ceux-ci ont livré l’héroïne au tribunal ecclésiastique composé de prêtres français qui l’ont condamnée au bûcher.

La ligue de ces courtisans, de ces capitaines, de ces prêtres, contre une pauvre fille dont le seul crime était de les primer tous, par le génie, par le cœur, et surtout par son amour pour le pays… cette lâche et odieuse ligue vous semble impossible, chers lecteurs ? Et pourtant, vous verrez se dérouler, se dénouer cette abominable trame ; mais, quant à présent, bornons-nous à quelques preuves à l’appui de notre affirmation :

Jeanne d’Arc arrive à Orléans le samedi soir 30 avril 1429 [le vendredi 29, cf. chapitre V] ; elle sent la nécessité d’une attaque prompte, décisive, et, après être allée examiner les retranchements ennemis, avoir mûri son plan de bataille, elle convoque les capitaines.

La Pucelle requit les chefs de guerre que le jour de l’Ascension ils allassent avec elle attaquer la redoute de Saint-Laurent, où se trouvaient les plus considérables des chefs anglais, disant que l’heure était venue et qu’on la prendrait. Mais les chefs ne voulurent pas guerroyer en cette journée par révérence pour l’Ascension. L’on convint que le lendemain on attaquerait les retranchements du côté de la Sologne et du pont, afin de pouvoir avitailler la ville par le Berry. Ce délai, cette journée perdue, causèrent une grande déplaisance à la Pucelle, qui s’en tint mécontente des capitaines et des chefs de guerre.

— (Chronique de la Pucelle, Quicherat, t. IV, p. 224-225.)

Quelques jours après, malgré le mauvais vouloir des capitaines, Jeanne d’Arc, par des prodiges de valeur et d’intelligence de la guerre, avait enlevé presque toutes les positions des Anglais. Quoique grièvement blessée deux fois, elle veut achever son œuvre et, le lendemain, 311au point du jour, assaillir l’ennemi, déjà démoralisé par ses précédentes défaites ; que répondent les capitaines :

Ce même jour après souper, les capitaines dirent à Jeanne qu’ils voyaient bien qu’ils étaient peu au vis-à-vis des Anglais ; et que la ville étant ravitaillée, ils pouvaient attendre des secours du roi, et que le conseil de guerre trouvait fort imprudent de sortir le lendemain, de quoi la Pucelle fut grandement courroucée.

— (Déposition de Jean Pasquerel, Quicherat, t. III, p. 109.)

Il va de soi que Jeanne d’Arc, sortant malgré la décision du conseil de guerre, remporta une nouvelle victoire. D’autres fois, elle commandait aux capitaines de conduire leurs compagnies à l’assaut ; ils éludaient ou n’exécutaient qu’à demi ses ordres. Mais la vaillante marchait toujours au combat, suivie des milices bourgeoises d’Orléans, qui ne lui firent jamais défaut et se montrèrent héroïques dans ce siège. Ainsi, nous lisons :

Tous ne la suyrent (suivirent) pas, comme elle cuydoit (voulait) ; et accompagnée de peu de monde, elle alla attaquer la bastille Saint-Augustin, son étendard à la main, fit sonner trompilles et donna le signal de l’assaut. Elle se logea pour la nuit dans cette bastille, et dit : Nous aurons demain les tours de la redoute du pont ; je ne rentrerai dans Orléans que lorsqu’il sera en la main du roy Charles.

— (Chronique de Perceval de Cagny, Quicherat, t. IV, p. 9.)

Et ailleurs nous lisons encore :

Jeanne, contrairement à l’avis de plusieurs chefs de guerre, qui prétendaient qu’elle mettait les soldats du roi en un grand danger, se fit ouvrir la porte de Bourgogne, petite porte près d’une grosse tour ; et elle passa l’eau, afin d’aller attaquer les redoutes du pont.

— (Déposition de Louis le Conte, Quicherat, t. III, p. 70.)

Le même fait est rapporté par un autre chroniqueur, avec plus de détails ; il en appert que cette fois l’un des capitaines voulut employer la violence pour empêcher Jeanne d’aller attaquer et vaincre les Anglais :

Le jour de l’attaque de la redoute de Saint-Augustin, le sire de Gaucourt, qui était chargé de la direction des soldats du roi et de ceux des chefs de guerre, trouva mauvais que Jeanne fît une sortie, et garda lui-même la porte de Bourgogne, afin d’empêcher personne de sortir.

Jeanne arriva à la tête de beaucoup de bonnes gens d’Orléans armés, afin d’aller attaquer ladite bastille ; le sire de Gaucourt s’opposant au passage de Jeanne, elle lui dit :

Vous êtes un mauvais homme ! Que vous le vouliez ou non, mes hommes me suivront et vaincront comme ils ont déjà vaincu.

Et malgré le sire de Gaucourt, les bonnes gens d’Orléans sortirent en armes et attaquèrent et enlevèrent la bastille de Saint-Augustin. 312Le sire de Gaucourt se plaignit ce jour-là d’avoir été en un grand péril.

— (Déposition de Simon Charles, maître des requêtes, Quicherat, t. III, p. 117.)

Les bonnes gens d’Orléans, bourgeois et artisans armés, ayant naturellement à cœur la prompte levée du siège de leur cité, prêtaient à Jeanne d’Arc un énergique concours. Ce fut toujours à la tête de ces vaillants soldats citoyens qu’elle accomplit les plus beaux faits d’armes de ce siège mémorable. Ainsi, nous lisons :

Le samedy, septième jour de may, environ le soleil levant, par l’accord et consentement des bourgeois d’Orléans, mais contre l’opinion et la volonté de tous les chefs et capitaines qui estoient là de par le roy, la Pucelle se partit à tout effort et passa la Loire, pour assaillir les Tournelles ; et les bonnes gens d’Orléans lui baillèrent canons et couleuvrines pour cet assaut.

— (Chronique de la Pucelle, Quicherat, t. IV, p. 227.)

Non seulement les contemporains signalent ce désaccord entre les citoyens de la ville et les chefs de guerre, mais les chroniqueurs sont très explicites à l’endroit de l’envie et de la haine dont les capitaines poursuivaient Jeanne d’Arc :

Jehanne la Pucelle, contre l’opinion de tous les capitaines, chiefs de guerre et autres, fesoit souvent de belles entreprises sur les ennemis, dont toujours bien lui prenoit, etc., etc… De quoi les gens de guerre étoient courroucés et moult ébahis.

— (Jean Chartier, Quicherat, t. IV, p. 59-60.)

Et puis qu’est-ce que c’était que Jeanne d’Arc ? une fille de labour ? Et cette vilaine prétendait commander à de nobles capitaines ! Citons toujours :

Le lendemain de son arrivée à Orléans, la Pucelle voulut conduire les troupes au combat ; la plupart des chefs de guerre se récrièrent sur cette témérité ; une vive querelle s’émut dans le sein du conseil de guerre entre la Pucelle et le sire de Gamaches courroucé de voir une péronnelle de bas lieu commander à tant de gentilshommes !

— (Vie de Guillaume Gamaches, 1786, p. 43 ; ap. Quicherat, t. IV, p. 358-359.)

[NdÉ : Quicherat conclut sa critique de la Vie de Guillaume Gamaches, ce grossier pastiche par : Rien de tout cela ne mérite la discussion ni pour le fond ni pour la forme.

Autre fait capital : le conseil royal de Charles VII était présidé par le sire Georges de La Trémouille ; il avait, ainsi que ses complices du conseil (vous les verrez à l’œuvre), un puissant intérêt à ce que la guerre contre les Anglais s’éternisât. De là les haines acharnées de ces courtisans contre Jeanne d’Arc, de là leurs constants efforts afin de traverser tous ses projets. Citons encore, citons toujours :

Et par le moïen d’icelle, Jehanne la Pucelle, venoient tant de gens de toutes parts devers le roy pour le servir à leurs dépens que on disoit que ycellui de la Trimoïlle et autres du conseil du roy en estoient bien courrouchiez (courroucés) que tant y en venoient, et disoient plusieurs que si ledit sire de la Tremoïlle et 313aultres du conseil du roy eussent voulu accueillir tous ceulx qui venoient au service du roy, qu’ils eussent peu (pu) légièrement (facilement) recouvrer tout ce que les Anglois tenoient dans le royaulme de France ; et n’osoit en parler, pour cette heure, contre le dit sire de la Trimoïlle, combien (malgré que) chacun véoit (voyait) clèrement que la faulte venoit de lui… Et disoit on qu’il avoit fort entreprins (dominé) le gouvernement du roy et du royaulme de France, et pour celle cause grant question et débat s’esmeult (s’éleva) entre ycellui sire de la Trimoïlle et le comte de Richemont, connestable de France ; ycellui avoit bien en sa compaignie douze cents combattants, il fallut qu’il s’en retournast avec eux, et aussy (ainsi) firent plusieurs aultres seigneurs et capitaines desquels le sire de la Trimoïlle se doubtoit (se défiait), dont ce fut là grant dommage pour le roy et son royaulme.

— (Chronique de Jean Chartier, manuscrit n° 8350 de la Bibliothèque nationale ; ap. Quicherat, t. IV, p. 70-71.)

Le patriotisme de Jeanne d’Arc est d’autant plus admirable qu’elle n’ignorait pas les exécrables machinations tramées autour d’elle, et par deux fois, ainsi que vous le verrez, chers lecteurs, elle fut sur le point d’abandonner à ses destinées Charles VII, ce misérable roi dont la crasse insouciance et la lâcheté indignaient la grande âme de la guerrière ; mais, guidée par son excellent bon sens, elle comprenait qu’à cette époque le roi c’était la France, et, abreuvée de dégoûts, entourée d’ennemis déclarés ou cachés, tremblant, à chaque pas de la voie glorieuse qu’elle poursuivait, de tomber dans un piège ténébreux, l’héroïne plébéienne accomplit sa tâche avec un invincible dévouement au pays, jusqu’au jour où, trahie devant Compiègne, elle fut livrée aux Anglais. Les preuves, les causes de cette abominable trahison, les voici ; elles sont claires et nettes :

Ladite Pucelle fut trahie et baillée aux Anglais devant Compiègne par félonie.

— (Mathieu Thomassin, Registre delphinal ; ap. Quicherat, t. IV, p. 312.)

Jehanne fut prinse (prise), et ce firent faire par envie les capitaines de France, pource que, si aucuns faictz d’armesse faisoyent, la renommée disoit par tout le monde que la Pucelle les avoit faictz.

— (Chronique de Normandie ; ap. Quicherat, t. IV, p. 346.)

Ladite Pucelle ung bien matin, fist dire messe à Saint-Jacques puis se retira près d’ung des pilliers de l’église, et dit à plusieurs bonnes gens de la ville de Compiègne qui étoient là (et il y avoit cent ou six-vingts petits enfants qui moult (beaucoup) desiroyent à la voir) : Mes amis, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie, et que de brief, je serai mise à mort…

— (Mirouër des femmes vertueuses ; ap. Quicherat, t. IV, p. 272.)

Il fut dit à la Pucelle par ses voix qu’elle seroit prise… et le lui dirent par plusieurs fois, et comme tous les jours, mais ne 314lui dirent point l’heure, et si elle l’eust sceu, elle n’y fust pas allée.

— (Procès de Condamnation, Quicherat, t. I, p. 115.)

Encore fut dit pour le temps que la Pucelle conseilloit au bon roy Charles d’aller devant Paris, et disant qu’on le prendroit, mais ung sire de la Trimouille, qui gouvernoit le roy, descria icelle chose, et fut dict qu’il n’étoit mie bien loyau audit roy son seigneur et qu’en envie des faits que Jehanne fesoit il fut coupable de sa prise.

— (Le doyen de Saint-Thibaud, Chronique de Metz ; ap. Quicherat, t. IV, p. 323.)

Il vit ladite Jeanne à Châlons avec quatre personnes du village de Domrémy, et elle leur disoit qu’elle ne craignait rien… sinon la trahison.

— (Déposition de Girardin d’Épinal, Quicherat, t. II, p, 421.)

Enfin, les sinistres pressentiments de Jeanne ne l’ont pas trompée ; elle est trahie, livrée, puis vendue aux Anglais pour dix mille écus d’or. Un prélat, l’évêque de Chartres, l’un des membres les plus influents du conseil de Charles VII, qui devait sa couronne à l’héroïne, donne avis de cette prise aux échevins de Reims. A-t-il un mot de pitié en annonçant ce malheur public ? Jugez-en, chers lecteurs, par l’analyse de la lettre de l’évêque de Chartres, conservée au dépôt des archives de Reims :

L’évêque de Chartres (dit Jean Rogier, l’analyste) donne advis de la prise de Jeanne la Pucelle, devant Compiègne, pour ce qu’elle ne vouloit croire conseil, ainsi fesoit tout à son plaisir… Et sur ce qu’on lui dict : que les Anglois feroient mourir la pucelle Jehanne, il répondit (l’évêque de Chartres) que tant plus leur en mescherroit et que Dieu avoit souffert que l’on prît Jehanne pour ce qu’elle s’estoit constitué en orgueil, et pour les habits d’homme qu’elle avoit pris, et qu’elle n’avoit fait rien de ce que Dieu commande.

— (Mémoires de Jean Rogier ; ap. Quicherat, t. V, p. 168-169.)

Hélas ! ces quelques mots du prélat, conseiller de Charles VII, renfermaient le germe de l’épouvantable procès d’hérésie, intenté plus tard à Jeanne d’Arc, et ensuite duquel elle fut brûlée vive… Mais nous l’avons dit, chers lecteurs, ce procès sera l’objet d’une lettre spéciale.

Ainsi donc ! nous croyons avoir rationnellement, historiquement, démontré ceci :

  • Il n’y a rien de miraculeux dans les divers événements de la carrière de Jeanne d’Arc, si extraordinaires qu’ils paraissent.
  • Elle était naturellement douée d’un grand génie militaire.
  • Enfin, l’œuvre patriotique de l’héroïne plébéienne a été d’autant plus admirable qu’il lui fallut non seulement combattre l’ennemi, mais encore opiniâtrement lutter contre la lâcheté de Charles VII, 315contre les manœuvres souterraines des courtisans et des capitaines de ce roi qui l’ont indignement trahie et livrée…

Ceci dit, et nous le pensons prouvé, textes en main, vous allez, chers lecteurs, suivre Jeanne d’Arc depuis son enfance jusqu’à l’heure de son supplice… bien courte vie… hélas… l’infortunée n’avait pas dix-neuf ans lorsqu’elle fut brûlée…

Eugène Sue.
Savoie, Annecy-le-Vieux, 24 octobre 1853.

Nous avons joint à notre récit un plan du siège d’Orléans et des retranchements anglais, afin de faciliter par cette carte l’intelligence de notre récit. — Plusieurs de nos lecteurs s’étant plaints du caractère presque microscopique des lettres servant d’introduction, nous avons engagé notre éditeur à faire désormais composer les lettres conformément au texte courant.

E. S.

Carte du siège d'Orléans (Carte du siège d'Orléans, Eugène Sue, les Mystères du peuple, t. IX, Le couteau de boucher ou Jeanne la Pucelle, 1853)
Plan du siège d’Orléans

Notes

  1. [1]

    D’après M. Jules Quicherat, dont l’autorité est incontestable en cette matière, le nom patronymique de la Pucelle doit s’écrire Darc, et non D’Arc (avec une apostrophe).

    Note de la présente édition. — Le débat ayant été tranché depuis longtemps, nous avons partout ailleurs adopté la graphie d’Arc.

    De même les graphies modernes des noms propres suivants ont été préférées à celles de l’édition originale.

    Noms de lieux :

    • Crespy : Crépy
    • Claroy : Clairoix
    • château de Dugy : Drugy
    • abbaye de Saint-Audoin : Saint-Ouin

    Noms de personnes :

    • Bedfort : Bedford
    • Gladescal (Glasdall en 1865) : Glasdale
    • Jamet du Tilloy : du Tillay
    • Jean Daulon : d’Aulon
    • Jean de Novelpont : Novelompont
    • Jeanne-la-Pucelle : Jeanne la Pucelle
    • Jeanne Darc : d’Arc
    • Lahire : La Hire
    • maréchal de Retz : de Rais
    • maréchal de Saint-Sever : de Sainte-Sévère
    • Pierre d’Estivet : Jean d’Estivet (avait été corrigé en 1865)
    • Régnault de Chartres : Regnault
    • Thomas d’Escall : de Scales
    • Ysabelle : Isabelle
  2. [2]

    Nous exprimons ici notre désir de voir reproduire par la gravure, pour les Mystères du Peuple, cette statuette, qui, à notre avis, doit consacrer le type de Jeanne d’Arc.

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