J. Gratteloup  : Jeanne d’Arc chez Jules Michelet (2022)

Michelet et le surnaturel

Michelet et le surnaturel

Il est un paradoxe assez frappant chez Michelet et que l’on retrouve chez grand nombre d’historiens après lui : lorsqu’il commente ou analyse l’histoire de Jeanne d’Arc, il en exclut le surnaturel ; mais quand il la raconte, le miracle est partout.

Le ton est donné dès le premier paragraphe de l’édition de 1841 :

L’originalité de la Pucelle, ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions ; ce fut son bon sens.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 45.)

Lorsqu’il dissèque les circonstances de la libération d’Orléans, on pourrait presque n’y lire qu’un heureux concours de circonstance.

Les Anglais s’étaient bien affaiblis dans ce long siège d’hiver […] et les Bourguignons avaient été rappelés par le duc de Bourgogne […] S’ils avaient été réunis, cela eût fait un corps respectable ; mais ils étaient divisés dans une douzaine de bastilles ou boulevards. […] Quand on lit la liste formidable des capitaines [français] qui se jetèrent dans Orléans […] la délivrance d’Orléans semble moins miraculeuse.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 70-71.)

Point de miracle chez Jeanne, mais du bon sens et de l’humanité ; aussi enfonce-t-il le clou dans la préface de la nouvelle édition de son Histoire de France, quelques années avant sa mort, son testament d’historien :

Elle n’avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de miracle. Tout son charme est l’humanité.

— (Préface de 1869, Histoire de France, nouvelle édition, 1871, t. I, p. XXXI.)

Mais lorsqu’il ne raisonne pas et se laisse happer par l’action, le surnaturel se mêle sans distinction au naturel, et le récit intègre le merveilleux et toutes les facultés extraordinaires mises en jeu par les visions de Jeanne, pour reprendre le mot de Quicherat (Aperçu nouveaux, 1850).

Les voix n’interviennent pas différemment que des personnes physiques :

Ce n’était pas l’avis de la Pucelle ; ses voix lui disaient de ne pas aller plus avant que Saint-Denis.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 95.)

Les saintes eurent beau dire, pour la première fois elle ne les écouta point ; elle se lança de la tour et tomba au pied presque morte.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 119.)

Jeanne enchaînent les prophéties qui se réalisent exactement :

Le revers de la Journée des harengs décidait à essayer de tous les moyens ; elle avait annoncé le combat le jour même qu’il eut lieu.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 61.)

Ce qui inspira encore l’étonnement et une sorte de crainte, c’est que la première prédiction qui lui échappa se vérifia à l’heure même. Un homme d’armes qui la vit et la trouva belle, exprima brutalement son mauvais désir, en jurant le nom de Dieu à la manière des soldats : Hélas ! dit-elle, tu le renies, et tu es si près de ta mort ! Il tomba à l’eau un moment après et se noya.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 65.)

(Devant Troyes dont la reddition semblait inaccessible.) — Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous dites vrai.

— Six ?… vous y entrerez demain ! (Ce qui advint.)

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 87-88.)

(À Compiègne peu avant sa capture.) Mes bons amis et mes chers enfants, je vous le dis avec assurance, il y a un homme qui m’a vendue ; je suis trahie et bientôt je serai livrée à la mort.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 102.)

Au jour même qu’elle avait prédit d’après une révélation de l’archange, au 1er novembre, Compiègne fut délivrée.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 120.)

Michelet n’omet aucun des faits merveilleux les plus connus de la légende, comme l’arrivée de Jeanne à la cour où elle reconnaît le roi qu’elle n’a jamais vu :

[Elle] démêla au premier regard le roi qui s’était mêlé exprès à la foule des seigneurs.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 64.)

… et lui révèle le fameux secret qui le bouleversa :

Le roi la prit alors à part, et après un moment d’entretien tous deux changèrent de visage ; elle lui disait, comme elle l’a raconté depuis à son confesseur…

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 65.)

L’historien va jusqu’à incorporer à son développement un épisode moins célèbre, mais plus prodigieux encore, et qu’il qualifie lui-même de miracle :

Une embuscade fut dressée à la Pucelle à quelque distance de Chinon, et elle n’y échappa que par miracle.

— (Histoire de France, t. V, 1841, p. 63.)

… suivie d’une note qui renvoie à la déposition de frère Seguin, lequel raconte qu’au moment où les assaillants s’apprêtaient à bondir sur Jeanne et son escorte, ils se virent inexplicablement cloués sur place comme par une force invisible.

Que penser ? Que pensait Michelet ? Comment peut-il d’un côté proclamer : point de miracle, et de l’autre jalonner son récit d’anges, de prophéties et de forces invisibles ; et ceci mêlé à des considérations érudites des plus sérieuses comme sur les liens commerciaux entre la Flandres et l’Angleterre ou la popularité du prénom Jean au moyen âge tardif. Son manifeste contre le surnaturel ne serait-il pas finalement un gage (ou un leurre) donné au matérialisme des Lumières ?

Le paradoxe n’a pas échappé aux contemporains de Michelet qui l’ont signalé dès la publication de sa Jeanne d’Arc en 1841.

La Gazette de France (droite légitimiste), qui par ailleurs se réjouit que l’historien ait gorgé son histoire de merveilleux, sursaute lorsqu’au détour d’une réflexion celui-ci le nie :

M. Michelet semble rétracter les expressions que nous avons relevées dans le cours de son récit.

— (La Gazette de France, 1er juin 1842.)

Le Constitutionnel (gauche libérale et anticléricale), lui, n’apprécie pas du tout cette omniprésence du surnaturel et encore moins l’ambivalence ; il s’émeut que l’on puisse conclure que Michelet l’accrédite, surtout en ce qui touche le don de prophétie :

Il se pourrait que M. Michelet eût trop accordé, dans sa version, à la légende et pas assez à la critique et à l’examen. Au moins aurions-nous désiré quelques réserves contre le don de seconde vue et la prescience des événements, qui semblent résulter du récit et prendre le caractère de vérités démontrées.

— (Le Constitutionnel, 30 octobre 1842.)

Pour le Journal des débats (conservateur), aucune contradiction, la science atteste tout simplement du surnaturel ; et Georges Guéroult, son journaliste, remercie Michelet de rendre la parole aux timides qui chez Jeanne d’Arc croyaient au merveilleux sans oser l’avouer.

Sous ce rapport, M. Michelet […] aura rendu, nous le croyons, un véritable service et soulagé beaucoup de cœurs honnêtes que la terreur de la superstition empêchait de s’abandonner à leur sensibilité naturelle.

— (Le Journal des débats, 4 mars 1842.)

En 1925-1926, Gustave Rudler, docteur ès lettres et professeur de littérature publie une magistrale étude consacrée à la Jeanne d’Arc de Michelet, la plus approfondie et rigoureuse à ce jour ; elle consiste en une édition critique du texte en deux tomes, accompagnée d’une dissertation sur Michelet, historien de Jeanne d’Arc en deux autres tomes.

La question du surnaturel et de la conviction de Michelet est posée et débattue tout au long de l’ouvrage… en vain. Rudler, a décortiqué l’œuvre, l’a scrutée, retournée, disséquée mot à mot, sans parvenir à savoir ce que pense réellement Michelet.

En principe, Michelet ne devait pas croire au miracle ; (en fait, je ne sais s’il n’y croyait pas).

— (Gustave Rudler, Michelet, historien de Jeanne d’Arc, t. II, 1926, p. 44.)

Le rationalisme pourrait chercher dans la manière dont il a traité le miracle un critérium de sa critique. Ce serait une erreur. Il est vrai qu’on ne sait pas bien s’il (Michelet) croit ou ne croit pas au miracle.

— (Ibidem, p. 105.)

[Michelet] revient deux fois sur le propos de Jeanne à Saint-Pierre-le-Moûtier, lorsque, ayant quatre ou cinq hommes avec elle, elle répondit à d’Aulon que encore avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens. Il cite le texte et rapporte le fait, sans commentaire. Qu’en pense-t-il ?

— (Ibidem, p. 29.)

Mais, habituellement, il intériorise, démiraculise le miracle. Il ne l’explique pas ; il ne le réduit pas, et il a raison, au germe de réalité d’où il a pu fleurir ; il ne l’affirme pas, il ne le nie pas ; il le rapporte, froidement, comme un fait, un fait acquis, un fait pareil aux autres, et son caractère miraculeux semble s’évaporer par la froideur de l’historien. Cette impassibilité est déconcertante. Si on ne croit pas au miracle, il y a contradiction à conserver un fait miraculeux en le privant du caractère qui seul lui donne une raison d’être et qui l’a fait inventer ; on ne peut le retenir qu’à titre de légende, sous les conditions que j’ai définies plus haut, mais il est déraisonnable de se donner l’air d’y croire. La véritable intention de Michelet ne se découvre pas toujours facilement. Y croit-il ? N’y croit-il pas ?

— (Ibidem, p. 56.)

L’étrange cas du docteur Jules et de M. Michelet ? Rudler ne parvient pas à trancher la question car Michelet lui apparaît comme tiraillée entre deux personnalités, l’une rationnelle et l’autre mystique, sans qu’aucune ne l’emporte.

Sa philosophie reflète fidèlement ces contradictions ; elle présente un mélange singulier de rationalisme et de mysticisme. Son premier mouvement, sa conviction profonde le portent vers le rationalisme. Mais aussitôt, ou presque, le mysticisme vient limiter ou adultérer l’esprit de science ; parfois il le précède ; il se fait jour sous les formes les plus imprévues ; la légende s’insinue dans l’histoire ; le merveilleux se glisse sous les faits. Le croyant, le voyant que Michelet fut toujours se manifeste avec discrétion, parce que l’histoire contient ses effusions…

— (Ibidem, p. 7.)

L’ouvrage, tiraillé entre des tendances irréconciliables, forme, sous son apparente unité d’allure et de ton, un composé très hétérogène. […] Ce double mouvement contradictoire de rationalisme et de spiritualisme… […] en attendant, il ne s’en autorise que trop pour accueillir le merveilleux, sans toujours le savoir et sans le dire jamais.

— (Ibidem, p. 26.)

En somme ; Michelet n’a pas même tenu la balance égale entre le rationalisme et le mysticisme. Il n’a entrevu que par éclairs les exigences complètes du premier ; il s’est abandonné au second, que lui recommandaient son amour de Jeanne et la tradition.

— (Ibidem, p. 29.)

Michelet tiraillé, nous l’admettons volontiers ; mais non pas comme Rudler. Lui voit chez Michelet une nature profondément portée vers le rationalisme mais bousculée par des spasmes mystiques, aléatoires et imprévisibles ; nous pensons au contraire que sa nature est profondément mystique, et portée à admettre la possibilité du surnaturel (du moins chez Jeanne d’Arc), mais que par posture politique puis idéologique, il aurait préféré ne pas croire ; il s’y efforce d’ailleurs, tente de convaincre et de se convaincre ; mais à peine pense-t-il avoir étouffé sa vraie nature, elle reparaît.

Michelet, quoique ayant rompu d’avec le catholicisme de son enfance par anticléricalisme, garda la foi toute sa vie. Un extrait de son testament, daté du 1er février 1872 (2 ans avant sa mort) :

Dieu me donne de revoir les miens et ceux que j’ai aimés. Qu’il reçoive mon âme reconnaissante de tant, de bien, de tant d’années laborieuses, de tant d’œuvres, de tant d’amitiés.

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