J. Gratteloup  : Jeanne d’Arc chez Jules Michelet (2022)

Matériel scolaire et pédagogique

Matériel scolaire et pédagogique

Jeanne d’Arc dans le Manuel général de l’instruction primaire
(1870-1872)

Dictée
(avril 1870)

Dictée extraite du Manuel général de l’instruction primaire (16 avril 1870), section Langue française.

Les derniers paragraphes de la Jeanne d’Arc de Michelet, à peine raccourcis, fournirent le texte de la dictée des élèves de l’école primaire. Les notes correspondent aux Explications du sens des mots données après.

La mort de Jeanne d’Arc

Quelles furent les pensées de Jeanne, lorsqu’elle vit que vraiment il fallait mourir, lorsque, montée sur la charrette, elle s’en allait à travers une foule tremblante sous la garde de huit cents Anglais armés de lances et d’épées ? Elle pleurait et se lamentait, n’accusant toutefois ni son roi, ni ses saintes1. Il ne lui échappait qu’un mot : Ô Rouen, Rouen2 ! dois-je donc mourir ici ?

Le terme du triste voyage était le Vieux-Marché, le marché au poisson3. Trois échafauds avaient été dressés. Sur l’un était la chaire épiscopale et royale, le trône du cardinal d’Angleterre4, parmi les sièges de ses prélats. Sur l’autre devaient figurer les personnages du lugubre drame5, le prédicateur, les juges et le bailli6, enfin la condamnée. On voyait à part un grand échafaud de plâtre, chargé et surchargé de bois ; on n’avait rien plaint au bûcher7, il effrayait par sa hauteur. […]

L’effroyable cérémonie commença par un sermon. […] Le prédicateur concluait par la formule : Jeanne, va en paix, l’Église ne peut te défendre.

Alors le juge d’Église, l’évêque de Beauvais8, l’exhorta à s’occuper de son âme et à se rappeler tous ses méfaits, pour s’exciter à la contrition. […] La pauvre fille […] s’était mise à genoux, invoquant Dieu, la Vierge, saint Michel et sainte Catherine, pardonnant à tous et demandant pardon, disant aux assistants : Priez pour moi ! Elle requérait surtout les prêtres de dire chacun une messe pour son âme… Tout cela de façon si dévote, si humble et si touchante, que l’émotion gagnant, personne ne put plus se contenir ; l’évêque de Beauvais se mit à pleurer, celui de Boulogne sanglotait, et voilà que les Anglais eux-mêmes pleuraient et larmoyaient aussi. […]

Cependant les juges, un moment décontenancés, s’étaient remis et raffermis ; l’évêque de Beauvais, s’essuyant les yeux, se mit à lire la condamnation9. […]

Délaissée ainsi de l’Église, elle se remit en toute confiance à Dieu. Elle demanda la croix. Un Anglais lui passa une croix de bois qu’il fit d’un bâton ; elle ne la reçut pas moins dévotement, elle la baisa et la mit, cette rude croix, sous ses vêtements et sur sa chair. Mais elle aurait voulu la croix de l’église, pour la tenir devant ses yeux, jusqu’à la mort. Le bon huissier Massieu et frère Isambart10 firent tant qu’on la lui apporta de la paroisse Saint-Sauveur. Comme elle embrassait cette croix, et qu’Isambart l’encourageait, les Anglais commencèrent à trouver cela bien long ; il devait être au moins midi ; les soldats grondaient, les capitaines disaient : Comment ! prêtres, nous ferez-vous dîner ici ? Alors, perdant patience et n’attendant pas l’ordre du bailli qui seul pourtant avait autorité pour l’envoyer à la mort, ils firent monter deux sergents pour la tirer des mains des prêtres. Au pied du tribunal, elle fut saisie par les hommes d’armes qui la traînèrent au bourreau, lui disant : Fais ton office. Cette furie de soldats fit horreur ; plusieurs des assistants, des juges même, s’enfuirent, pour n’en pas voir davantage.

Quand elle se trouva en bas, dans la place, entre ces Anglais qui portaient les mains sur elle, […] elle cria de nouveau : Ô Rouen, tu seras donc ma dernière demeure ! Elle n’en dit pas plus, et ne pécha pas par ses lèvres, dans ce moment d’effroi et de trouble.

Elle n’accusa ni son roi, ni ses saintes. Mais parvenue au haut du bûcher, voyant cette grande ville, cette foule immobile et silencieuse, elle ne put s’empêcher de dire : Ah ! Rouen, Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort ! Celle qui avait sauvé le peuple et que le peuple abandonnait, n’exprima en mourant (admirable douceur d’âme !) que de la compassion pour lui.

Elle fut liée sous l’écriteau infâme, mitrée d’une mitre où on lisait : Hérétique, relapse12, apostate, idolâtre. Et alors le bourreau mit le feu. Elle le vit d’en haut et poussa un cri. Puis, comme le frère qui l’exhortait ne faisait pas attention à la flamme, elle eut peur pour lui, s’oubliant elle-même, et elle le fit descendre. […]

Cependant la flamme montait. Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit. […] Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses saintes. Elle leur rendit témoignage : Oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée ! […] D’en bas, le dominicain13, qu’elle avait fait descendre du bûcher, lui parlait, l’écoutait et lui tenait la croix. C’est lui et le frère Isambart qui, vingt ans après, ont déposé14 ce que l’on vient de lire. Nous l’entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses saintes, son archange. Elle répétait le nom du Sauveur. Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : Jésus !

Dix-mille hommes pleuraient. Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d’eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits ; mais il ne pouvait se remettre : J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j’ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s’envoler une colombe. D’autres avaient lu dans les flammes le mot qu’elle répétait : Jésus ! Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ! Il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais. Un secrétaire du roi d’Angleterre disait tout haut en revenant : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte !

Explications du sens des mots
  1. [1]

    Les saintes de Jeanne d’Arc, sainte Catherine et sainte Marguerite.

  2. [2]

    Rouen, l’ancienne capitale de la Normandie, aujourd’hui le chef-lieu du département de la Seine-Inférieure, est une grande et belle ville de plus de cent-mille âmes, sur la rive droite de la Seine, avec le faubourg de Saint-Sever sur la gauche. L’accès de son port, où peuvent remonter des navires de 600 tonneaux, est facilité par la marée qui s’y fait sentir périodiquement deux fois par jour. Au point de vue artistique, Rouen est une des plus intéressantes villes de France. Sa cathédrale, son église de Saint-Ouen, celle de Saint-Maclou, le palais de justice, la tour de la Grosse-Horloge, l’hôtel du Bourg-Théroulde, sont de magnifiques ou très-curieux monuments du moyen âge ou de la Renaissance. Le commerce de Rouen, quoique déchu, est encore considérable ; l’industrie des tissus, les rouenneries, la filature de coton, la teinturerie, l’impression sur étoffes, y tiennent la principale place. Rouen est rattaché à Paris, à Dieppe et au Havre, par une des grandes lignes du chemin de fer de l’Ouest ; une autre ligne, récemment construite, le rattache à Amiens, et, par Amiens, au réseau du Nord.

  3. [3]

    C’est, à proprement parler, sur la place de la Pucelle, l’ancien marché aux veaux, que Jeanne d’Arc fut brûlée. Cette place ne faisait qu’une autrefois avec celle du Vieux-Marché. Pendant longtemps, une simple croix de bois indiqua l’emplacement où s’était élevé le bûcher de Jeanne d’Arc ; on construisit ensuite, vers la fin du quinzième siècle, une fontaine que surmontait la statue de l’héroïque jeune fille, œuvre conçue avec un sentiment d’art profond et naïf. Mais, en 1755, ce monument menaçait ruine : peut-être n’exigeait-il que d’intelligentes réparations ; toujours est-il qu’on le démolit pour le remplacer par une étrange statue du sculpteur Stoldi, qui représente quelque chose d’assez semblable à une nymphe mythologique. — (E. Chapus, De Paris au Havre, collection des Guides-Joanne.)

  4. [4]

    Le cardinal anglais qui était en ce moment à Rouen, le cardinal de Winchester.

  5. [5]

    Un drame, c’est une pièce qui se joue sur un théâtre ; par extension, un événement douloureux, cruel, sanglant, qui est destiné ou qui se présente de manière à être vu par une foule, comme une exécution, comme un combat, etc.

  6. [6]

    Le bailli, le juge civil.

  7. [7]

    On n’avait rien plaint au bûcher, expression familière : on n’avait rien ménagé pour le bûcher ; on n’y avait rien épargné.

  8. [8]

    L’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, un des juges de Jeanne, celui à qui elle dit, ce même jour de son supplice : Évêque, je meurs par vous.

  9. [9]

    La condamnation, qui livrait Jeanne, suivant l’expression du temps, au bras séculier, c’est-à-dire qui la remettait aux mains de la justice civile. Dans les procès de foi, l’Église prononçais la sentence, mais c’était la justice civile qui se chargeait de l’exécuter.

  10. [10]

    Deux noms que l’histoire doit conserver, ainsi que celui de frère Martin Ladvenu. Pendant tout le procès, ils firent tout ce qui dépendait d’eux pour consoler et soulager Jeanne.

  11. [11]

    D’une mitre, d’une sorte de bonnet oblong, en forme de bonnet d’évêque.

  12. [12]

    Relapse, relaps, du mot latin relapsus, retombé. Ce mot a d’abord désigné dans l’Église celui qui retombait dans le même péché pour lequel il avait subi une pénitence publique. Il s’est ensuite dit particulièrement de l’hérétique ou de l’idolâtre qui, après sa conversion, retournait à son hérésie ou à l’idolâtrie. Les relaps étaient autrefois brûlés vifs. — (Bouillet, Sciences.)

  13. [13]

    Le dominicain frère Martin Ladvenu, dont nous parlions tout à l’heure. Nous avons expliqué déjà ce qu’étaient les Dominicains.

  14. [14]

    Dans le procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc.

Sujet d’histoire
(novembre 1872)

Consignes données au professeur pour la leçon d’histoire de France du lundi 25 novembre (cours supérieur).

Le maître insistera, à la fin des développements relatifs à la guerre de Cent ans, sur le caractère de Jeanne d’Arc, et en particulier sur les circonstances de son procès et de sa mort. On trouvera des détails dans tous les cours d’histoire ; nous ne pouvons trop recommander, d’ailleurs, l’admirable petit volume de M. Michelet sur Jeanne d’Arc, que l’on peut regarder comme un des chefs-d’œuvre de notre littérature historique contemporaine. — Ne pas oublier de citer quelques-uns des mots si vifs et si expressifs des interrogatoires de Jeanne.

Étude sur la Jeanne d’Arc de Michelet

Collection Études sur les chefs-d’œuvres de la littérature française

I.
Comment aborder l’étude de Michelet

Les pages qu’a consacrées Michelet à l’histoire de Jeanne d’Arc ont d’abord paru dans le tome V de son Histoire de France en 1841. En 1853, Michelet a détaché l’histoire de Jeanne de l’ensemble de l’histoire du Moyen Age et l’a publiée à part, en lui ajoutant une introduction. Nous nous référons au texte de l’édition 1853 tel que vous le trouverez dans les Classiques illustrés Vaubourdolle (Hachette, 1935, 95 pages). Le fait même que l’histoire de Jeanne n’était primitivement qu’un morceau de l’Histoire de France, vous invite à retrouver dans l’œuvre les qualités générales de Michelet historien. Mais la personnalité de Michelet est si intimement liée à son œuvre que vous devez aussi la connaître. Pour cette double étude, vous compléterez votre cours de littérature par l’excellente édition des Extraits de Michelet par M. Van Tieghem, à la librairie Hachette.

1.
La personnalité de Michelet

Nous ne pouvons vous donner ici une biographie complète de Michelet : nous nous contenterons d’insister sur les événements essentiels qui expliquent sa personnalité.

Il est né en 1798, dans une famille très modestie ; son père était un petit imprimeur. Il est donc d’une origine très près du peuple ; à l’âge de 12 ans, il travaillait à l’imprimerie paternelle. Maïs ses parents s’imposèrent des sacrifices pour lui donner une solide instruction ; à 14 ans, äl entre au lycée Charlemagne où il devient un excellent élève ; il le quitte en 1816, après de brillants succès au concours général, Dès lors, il doit travailler avec acharnement à la fois pour gagner sa vie et pour conquérir ses grades universitaires ; il donne des cours dans des institutions ; en 1819, il est reçu docteur ès lettres et en 1821, il passe avec succès l’agrégation des lettres.

Le voilà donc dans l’Université avec, remarquez-le, une culture plutôt littéraire et philosophique qu’historique. Mais on le charge de l’enseignement de l’histoire au collège Sainte-Barbe ; jusqu’en 1826, il demeure dans l’enseignement secondaire ; c’est l’époque où il écrit quelques manuels d’histoire à l’usage des classes, car, l’enseignement de l’histoire ayant été jusque-là fort négligé, le besoin s’en faisait sentir.

En 1827, il entre dans l’enseignement supérieur ; il est nommé à la chaire d’Histoire et de Philosophie de l’École Normale Supérieure, publie en mars de cette année-là sa traduction de la Scienza Nuova de Vico sous le titre : Principes de la Philosophie de l’Histoire, voyage en 1828 en Allemagne, doit se spécialiser en 1829 dans l’histoire ancienne et la philosophie, car on a dédoublé la chaire d’histoire et de philosophie qu’il occupait jusqu’alors ; c’est, de cet enseignement, complété par un voyage en Italie qu’il tirera son Histoire romaine (publiée en 1831).

En 1830, Michelet est nommé chef de la section historique aux Archives nationales, en même temps, la chaire d’histoire à l’École Normale Supérieure est dédoublée, et Michelet abandonne l’antiquité pour se consacrer au moyen âge et aux temps modernes (enseignement qu’il avait déjà professé quand il était professeur d’histoire et de philosophie à la fois (1827-1829), mais qu’il avait abandonné en 1829, car on avait rattaché l’histoire du moyen âge et des temps modernes à la chaire de philosophie). Dès lors, il travaille à son Histoire de France, pour laquelle il utilise les documents des Archives ; en 1831, il publie son Introduction à l’Histoire Universelle, ouvrage dans lequel il expose sa philosophie de l’histoire. Jusqu’en 1837, il continue à enseigner à l’École Normale et, en 1838, il est nommé professeur au Collège de France ; ce sont des années de labeur au cours desquelles se succèdent les publications des divers tomes de l’Histoire de France : tomes I et II, 1833 : tome III, 1839 : tome IV, 1840 ; tome V, 1841 ; tome VI, 1843 ; dans ce dernier tome, il est arrivés à Louis XI et c’est le tome V qui contient l’Histoire de Jeanne d’Arc.

Il s’agit donc de l’œuvre d’un homme mûr qui a eu le temps d’acquérir une méthode et un talent originaux.

2.
La conception de l’histoire de Michelet

Le bref récit de la carrière de Michelet, jusqu’en 1841, vous a permis de remarquer que sa formation n’a pas été exclusivement historique ; il a une forte culture littéraire et philosophique. Cela est extrêmement important, car, dès le début, Michelet ne conçoit pas l’histoire comme une science isolée : il veut la rattacher à d’autres sciences et acquérir, grâce à elle, une vue complète de l’humanité dans son évolution à travers le temps. Il pense déjà à élargir la méthode de Voltaire et, en considérant l’humanité comme un seul homme qui aurait vécu à travers diverses époques historiques, à reconstituer intégralement les formes successives de ses civilisations.

Cela l’amène à chercher une vue philosophique de l’histoire ; il est fortifié dans cette résolution par les conseils de Victor Cousin et par l’enthousiasme de son ami Edgar Quinet, historien comme lui, qui emprunte au philosophe allemand Herder ses vues sur l’évolution de l’histoire de l’humanité. C’est sur le conseil de Cousin que Michelet se met à étudier Vico dont il traduit la Scienza Nuova à partir de 1824. Le napolitain Vico (1668-1744) avait publié, en 1725, les Principes d’une Science nouvelle relative à la commune nature des Nations : il y exposait une philosophie de l’histoire qui fut une illumination pour Michelet, car, au contact de cette œuvre, il prit conscience du sens qu’il cherchait à donner à l’évolution de l’humanité, et de la manière dont il pourrait utiliser, au service de cette idée, toutes les sciences que, dans son esprit, il n’avait jamais séparées de l’histoire.

En effet, c’est dans Vico que Michelet a trouvé l’idée qui éclairera désormais sa conception de l’histoire : cette idée c’est que l’homme forge sa propre fortune, il est son propre Prométhée. Que signifie-t-elle exactement ? Du temps de Michelet, des historiens, comme Victor Cousin, pensaient que la Providence de Dieu jouait un rôle dans le déroulement des événements historiques ; d’autres, au contraire, comme les saint-simoniens, insistaient sur l’importance des causes matérielles en histoire ; ils subordonnaient l’évolution de l’humanité au déterminisme du monde extérieur. Dans les deux cas, l’homme n’était pas libres, qu’il fût soumis aux dessins de Dieu ou à la fatalité de la matière. Michelet pense, au contraire, avec Vico, que c’est par la pensée que l’homme a forgé son destin, et que l’histoire permet d’assister à la lente libération de l’humanité qui s’arrache à la crainte de la religion et au déterminisme de la matière pour établir une société humaine, œuvre de l’homme, et réalisation de sa pensée. La mission de l’histoire, c’est, dès lors, de suivre l’éveil de cette conscience humaine à travers les âges, de montrer ses progrès, sa lente conquête de la liberté.

Pour cela, il ne faut pas rester à l’extérieur des choses : c’est ce que faisait l’histoire dite narrative qui cherchait la couleur locale, reconstituait les scènes du temps passé, sans pénétrer au cœur dé la réalité humaine, c’est-k-dire des façons totales de penser et de vivre d’une époque ; on pouvait adresser le même reproche à l’histoire philosophique qui s’écartait de la vie réelle pour ramener l’histoire du monde à des idées abstraites et générales qui laissaient de côté la substance même des civilisations. C’est à ces deux méthodes superficielles que s’oppose Michelet lorsqu’il dit qu’il veut faire l’histoire intégrale de l’humanité. Il faut comprendre qu’il veut restituer la vie d’une époque dans toutes ses nuances pour essayer de nous faire sentir exactement sa conception du monde, sa façon de vivre et de penser, sa sensibilité, ses idéaux : c’est ainsi qu’à chaque moment de l’histoire du mondé on retrouvera l’homme et on pourra comprendre comment il a pris conscience de lui-même pour créer la société telle qu’elle est.

C’est ici que Michelet est amené à utiliser toutes les sciences qui peuvent nous aider à comprendre l’homme à un omet dé son passé ; par exemple, la géographie nous permettra l’expliquer par la configuration même du sol qui l’a nourri, qui, par ses paysages, a formé sa sensibilité. L’humanité s’exprime par un langage, par un folklore, par une littérature, des arts, des monuments, une religion, etc. C’est tout cela que Michelet veut étudier pour pouvoir reconstituer la vie intégrale d’une époque. Il était donc amené à élargir la base de l’histoire, à l’appuyer sur des sciences annexes, à multiplier les documents exacts. Il développait ainsi l’histoire dans un sens scientifique que rendait désormais possible l’effort que faisaient des savants, depuis le XVIIIe siècle, pour accumuler une sérieuse documentation historique (cf. l’introduction aux Extraits des historiens du XIXe siècle, par Camille Jullian, Hachette).

Mais cette documentation scientifique risquait de n’être qu’un amas de détails informes si l’intuition de l’historien ne la groupait pas dans une lumineuse synthèse. C’est ici qu’intervient la personnalité de Michelet, expression de sa formation intellectuelle, de ses origines et de son tempérament sensible et imaginatif.

3.
Le philosophe et l’artiste

a) Le désir de reconstituer la vie intégrale de l’humanité à une époque donnée conduit Michelet à s’intéresser moins aux chefs qu’au peuple. C’est en effet le peuple qui est le plus près de la vie, qui sent, qui exprime spontanément les tendances de l’humanité sans les étouffer, comme le font les dirigeants, sous d’étroits calculs égoïstes ou une politique machiavélique à courte vue. C’est le peuple qui est lé produit le plus direct du sol, qui se mêle, se groupe, prend peu à peu conscience d’un idéal et forme la patrie, Vous retrouvez là, en même temps, une idée issue de la Révolution et de l’expérience populaire de Michelet, parisien, ouvrier, qui a, toujours aimé les quartiers populaires où il allait rechercher la spontanéité et l’éternelle jeunesse que la bourgeoisie avait perdues. Vous lirez, de Michelet, quelques pages du Peuple pour vous pénétrer de ces idées essentielles : de là une perpétuelle présence du peuple dans l’histoire de Michelet ; c’est lui qui intervient dans les moments décisifs, qui marque, par ses élans spontanés, le sens dans lequel doivent, aller les décisions des chefs ; Michelet aime les tableaux de masse, les foules, la peinture des émotions populaires : il rejoignait en cela un aspect du romantisme.

b) Mais le peuple ne se forme que dans le cadre de la patrie. L’expérience de la Révolution est ici décisive ; Michelet vient trop tard pour admettre l’internationalisme intellectuel du XVIIIe siècle, et trop tôt pour pressentir internationalisme humanitaire du XIXe et du XXe. La Révolution lui a montré qu’un peuple prenait conscience de lui-même dans le cadre d’une patrie : cette patrie, déterminée d’abord géographiquement, devient peu à peu un idéal commun, une image collective qui résulte de la fusion et du brassage des populations : cette image s’incarne dans des réactions communes, dans une union nationale. Et les idées sociales de Michelet ne sont pas en contradiction avec son nationalisme ; en effet, la Révolution française est pour lui la preuve que les idées humanitaires et sociales n’ont pu prendre corps qu’à travers la conscience d’une patrie et l’élan du peuple au service de cette patrie. La France n’est à la tête de l’humanité que parce qu’elle a su, la première, incarner un idéal humain dans une patrie vivante et forte. Sa supériorité sur les autres pays, c’est d’avoir été la première à devenir une nation.

c) Ainsi, vous le voyez, les idées de Michelet sont bien le reflet de l’évolution philosophique de son temps ; il y a d’un côté les conquêtes humanitaires de la Révolution française que le déterminisme économique risque à tout moment d’accaparer au profit d’une classe ; cela Michelet le pressent, s’il n’en a pas parfaitement conscience. Il découvre un malaise dans la conscience française et la solution, pour lui, c’est la confiance dans la santé du peuple, l’effort en faveur du libéralisme et des droits de l’homme. Aussi Michelet critique-t-il toutes les tyrannies, qu’elles soient royales ou issues de la volonté de quelques-uns qui accaparent les droits du peuple (Robespierre) ; peu à peu Michelet devient un ennemi de l’Église qu’il accuse de s’opposer au progrès social ; notamment à l’époque où il écrit Jeanne d’Arc, il se sépare de plus en plus du catholicisme sans s’en détacher complètement. D’un autre côté, il y à l’idéal national, conséquence lui aussi de la révolution, mais qui représente ce qu’elle a ajouté de concret et de vivant aux idées humanitaires du XVIIIe siècle ; ce sentiment de la patrie fait que Michelet n’a pas le sentiment de la lutte des classes, malgré sa sympathie pour le peuple ; il prêche au contraire une union entre les classes, une compréhension mutuelle, un échange, un équilibre à l’intérieur d’une union nationale au service de la patrie.

d) Ces conceptions, Michelet les anime de son génie. Ce génie est l’expression d’une sensibilité et d’une imagination très vives. Michelet se passionne pour tout ce qu’il dit, il l’enflamme de son lyrisme. C’est pour cela que très souvent son exposé tend vers le poème. En même temps, il se représente les spectacles et les âmes ; il va au cœur des choses par son intuition. Cela le conduit souvent à dépasser l’exactitude du document pour lui substituer la certitude du cœur ; sans doute cette sympathie lui a permis des intuitions géniales, parfois plus vraies que la reconstitution minutieuse fondée sur le document, mais, souvent aussi, il oriente l’histoire dans son sens personnel, il la symbolise. il aime particulièrement évoquer l’âme d’une époque dans des êtres issus du peuple, qu’il grandit comme des personnages d’épopée, dont il trace à larges traits ardents la psychologie simple et sublime : ces héros qui ne sont pas des chefs ni des spécialistes de la politique incarnent la conscience patriotique du peuple à un moment de son histoire. Vous allez facilement reconnaître que Jeanne d’Arc est un de ces êtres symboliques.

II.
Comment étudier l’histoire de Jeanne d’Arc

Nous n’avons longuement insisté sur ces caractères généraux de Michelet que parce que Jeanne d’Arc se rattache étroitement au reste de son œuvre, reflète la même personnalité, la même méthode, les mêmes idées, le même art. Votre travail va donc consister à retrouver dans l’œuvre des exemples précis de tout ce que nous vous ayons indiqué : cela vous permettra de concrétiser cette vue générale de Michelet et de comprendre le sens qu’il a voulu donner à cette œuvre qu’il jugeait si importante qu’il l’a séparée, en 1853, de l’ensemble de son Histoire du moyen âge.

1.
Étude de la méthode historique

Ceux d’entre vous qui s’intéresseraient particulièrement à cette question pourront se reporter à l’édition critique de Jeanne d’Arc, publiée en 1925 par M. Gustave Rudler (2 vol. dans la collection des Textes français modernes) ; les sources de Michelet sont étudiées en détail, et M. Gustave Rudler a jugé sa méthode dans deux autres volumes intitulés Michelet, historien de Jeanne d’Arc.

Les conclusions de M. Rudler sont extrêmement intéressantes : en effet, un historien moderne aurait avant tout cherché à ses documenter sur la vie de Jeanne d’Arc par ce qu’elle en a dit elle-même lors de son procès ; or, le procès-verbal des interrogatoires a été conservé et existe encore à Paris en trois exemplaires. Justement, en 1841, c’est-à-dire après que Michelet avait écrite Jeanne d’Arc, Quicherat commençait la publication des documents authentiques du procès de condamnation et du procès de révision (1455). Ces documents étaient faciles à trouver, mais Michelet ne s’en est pas servi. Il s’est appuyé sur deux ouvrages de seconde main consacrés à Jeanne d’Arc : les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, publiées en 1790 par L’Averdy et l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, tirée de ses propres déclarations des cent-quarante-quatre dépositions de témoins oculaires, et des manuscrits de la Bibliothèque du Roi et de la Tour de Londres, par Le Brun de Charmettes [orthographié Lebrun des Charmettes] (1817). Ces ouvrages étaient bons, mais lourds et confus : Michelet en à condensé et ordonné la substance, puis, au dernier moment, il a tiré un résumé des manuscrits du procès conservés aux Archives nationales, manuscrits qui ne sont que des copies tardives et sans valeur ; ce résumé lui a fourni des citations et des références qu’il a ajoutées au texte qu’il avait déjà rédigé.

Vous voyez que la méthode historique n’est pas parfaite : Michelet ne remonte pas jusqu’aux sources originales. Il travaille vite et son érudition est somme toute assez courte, comparée à celle des historiens modernes. On sent bien que ce qui à surtout compté pour lui, c’est le sens philosophique de l’histoire de de la Pucelle ; il l’a dégagé par intuition, et sa sympathie a reconstitué des moments de la vie intérieure de Jeanne d’Arc, sans s’appuyer sur des textes. Si cela diminue son exactitude d’historien, nous n’en attachons que plus d’intérêt au sens que Michelet a voulu donner à son œuvre.

Avant de dégager ce sens, vous rechercherez cependant quelques aspects particuliers de la méthode historique de Michelet :

a) L’importance accordée à la géographie pour l’explication de la psychologie des hommes : le chapitre I essaye d’expliquer le caractère de Jeanne d’Arc par son lieu de naissance ; elle est à la frontière de la Lorraine réaliste et rusée et de la Champagne, mais, par son père, elle tient davantage à la Champagne dont elle a la douceur […], la naïveté mêlée de sens et de finesse. D’ailleurs, la Lorraine de Domrémy est tout près des forêts des Vosges ; or ces forêts sont déjà poétiques, plus graves que la Lorraine des plaines ; ce mélange d’influences explique l’harmonie entre le mysticisme poétique et le bon sens de Jeanne. C’est aussi la position géographique de Domrémy qui a fait de ce pays un lieu où le peuple, au contact des malheurs de la guerre, a pu prendre conscience du destin de la France.

b) L’importance accordée au folklore (les légendes des fées, ch. I), à la sensibilité populaire, à la reconstitution des modes de pensée du temps ; Michelet essaye de remettre Jeanne d’Arc dans une atmosphère précise, celle du XVe siècle français. Et sa reconstitution est loin d’être inexacte ; l’importance qu’il donne à la sensibilité populaire (cf. ch, VI, la sensibilité des soldats anglais) a été reconnue par des historiens modernes (cf. Huizinga : Le déclin du Moyen Âge).

c) Le désir d’expliquer rationnellement les faits : en ce sens, Michelet continue le mouvement de laïcisation de l’histoire inauguré par Montesquieu et Voltaire ; comme il le dit lui-même, il s’est rattaché au réel, sans jamais céder à la tentation d’idéaliser. S’il met en lumière comment les gens du temps croyaient au miracle, et rapporte comme tels les miracles, quand ce sont eux qui parlent, il essaye d’expliquer pourquoi ces miracles se sont produits, et il en donne des raisons fort positives : le chapitre I rattache les visions de Jeanne à une psychologie collective caractéristique de son temps et de sa province, ce qui n’est pas sans analogie avec l’explication que plus tard Renan donnera des miracles du Christ ; le chapitre II explique que la délivrance d’Orléans n’a rien d’un miracle, mais est la conséquence de l’affaiblissement des Anglais et de la naissance, grâce à Jeanne d’un enthousiasme qui jusque-là manquait chez les Français.

2.
Étude des idées philosophiques de Michelet

Une fois mis en lumière, les grands traits de la méthode historique, vous vous appliquerez à retrouver, dans Jeanne d’Arc, les grandes idées de Michelet :

a)
Jeanne d’Arc est un symbole

Michelet, en rédigeant le volume IV de son Histoire du moyen âge, s’est plongé avec amertume dans les horreurs du temps et a assisté avec désespoir à la ruine de la France. Cette sombre période de notre histoire, en proie aux égoïsmes farouches, aux trahisons des puissants, est comme une éclipse de cette. conscience nationale dont Michelet étudie avec amour les progrès. Cette étude correspond chez lui à une crise de pessimisme provoquée par la mort de sa femme (1839). Mais en 1840, Michelet aborde l’histoire de Jeanne d’Arc et assiste à la Renaissance de la France ; il retrouve dans cette fille du peuple une conscience nationale que ni le pouvoir officiel, ni l’Église n’avaient su sauvegarder. Dès lors, Jeanne d’Arc devient pour lui un symbole (non pas légendaire, mais réel, et c’est en cela que l’épopée se rattache à la réalité de l’histoire) : le symbole de l’âme populaire qui sent spontanément la grandeur du destin de la patrie. Cet enthousiasme qu’éveille en lui l’histoire de la jeune fille coïncide avec sa vive sympathie pour Mme Dumesnil qu’il a connue en 1840 ; c’est donc dans un renouveau de foi et d’amour qu’il exprime le symbole de la Pucelle.

b)
Étude de l’aspect populaire de Jeanne d’Arc

Jeanne d’Arc, c’est l’incarnation du peuple sous sa forme la plus pure : une jeune fille. Elle appartient au peuple par son origine qui la rattache à la fois à la poésie et au réel : la poésie des légendes et des fées, le réel des souffrances du royaume et l’horreur de la guerre (la guerre a d’ailleurs aussi sa poésie, car elle donne le sens du tragique, exalte la sensibilité, ch. I, p. 19-20) : Michelet insiste sur les traits populaires de Jeanne, son ignorance, sa simplicité, sa pureté naïve, sa spontanéité qui frise souvent l’imprudence (cf. l’épisode du Grand Ferré où les mêmes traits sont mis en valeur) ; Jeanne a aussi du peuple un certain mysticisme, une foi très simple, et en contraste un très grand bon sens, une opiniâtreté dans ses idées simples qui la conduit envers et contre tout à son but. Elle a aussi une grande santé morale, accepte la réalité telle qu’elle est, ne s’embarrasse pas de considérations hypocrites pour excuser la lâcheté : elle doit sauver la France parce qu’elle souffre et cette idée simple explique toutes ses actions.

Cet aspect populaire est mis en valeur par les rapports de Jeanne avec les hommes de son temps ; d’un côté le peuple, de l’autre les grands et l’Église. Or, seul le peuple comprend Jeanne d’Arc ; c’est lui qui l’aide à Vaucouleurs à vaincre le scepticisme des capitaines du roi, c’est lui qui la soutient à Orléans contre. les intrigues, c’est lui qui, au moment de sa mort, en aura pitié. Au contraire, les grands sont perdus dans leurs calculs égoïstes ; ils compromettent l’œuvre de Jeanne parce qu’ils ne cherchent que leurs intérêts matériels, ils la trahissent, ils l’abandonnent. Les dignitaires de l’Église ne sont que des pharisiens (le mot de revient plusieurs fois) sans contact vivant avec la religion et avec le peuple (ch. IV).

c)
L’aspect national de Jeanne d’Arc

L’âme populaire de Jeanne d’Arc s’épanouit librement dans le cadre de la France. Dès le début, Michelet marque l’importance de l’idée de la France pour la sensibilité de Jeanne d’Arc. C’est pour elle une foi liée à la religion. C’est par son intuition de la patrie que les grandes réalisations se produisent : Jeanne réussit, par son enthousiasme et sa douce obstination, à créer un moment l’union nationale entre les différents partis, au-dessus des rivalités des capitaines (ch. II), son désir de voir le roi sacré à Reims marque son sens de l’unité de la patrie ; ainsi sa sensibilité lui suggère une grande idée que son bon sens réalise avec une simple obstination populaire, Elle est donc le symbole de la conscience nationale française ; elle proclame l’évangile héroïque par opposition à |’évangile passif de l’Imitation de Jésus-Christ. Mais cet héroïsme est lié au peuple, il est créé par lui, vécu par lui et, parmi les peuples, le peuple de France. est le peuple privilégié : Michelet n’a aucune haine aveugle contre le peuple anglais, mais il aime si fort le peuple de France qu il lui paraît avoir une mission que n’ont pas les autres peuples ; cette mission est due à ses qualités humaines ; il n’a pas l’orgueil étroit des Anglais ; il est une sorte de Christ de l’humanité (cf. V, p. 80 Le Christ, disait un Indien d’Amérique, c’était un Français que les Anglais crucifièrent à Londres.).

d)
Les idées sociales et religieuses

De ces symboles, vous dégagerez aisément les idées politique à sociales et religieuses de Michelet :

1° Une amère critique des spécialistes de la politique qui négligent le peuple pour chercher leur intérêt particulier : un ce gouvernement issu du peuple serait meilleur.

2° Un réquisitoire contre l’église sous sa forme humaine, c’est-à-dire celle d’une société dont l’intérêt temporel a fait oublier le sens spirituel : c’est Jeanne et Jeanne seule qui représente la vraie religion (cf. IV, l’opposition entre les deux Églises, l’Église souffrante et l’Église militante qui symbolise le conflit entre l’autorité de l’Église et la joie libre des âmes individuelles).

3° Un appel passionné à l’union nationale dans la foi et l’amour mutuels.

3.
L’art de Michelet

Après cela, vous étudierez l’art de Michelet ; c’est, nous l’avons vu, le fruit de sa sensibilité et de son imagination ; il tend donc d’une part vers l’émotion lyrique et de l’autre vers la reconstitution d’un spectacle tantôt dramatique, tantôt simplifié dans un sens symbolique qui le rapproche de l’épopée.

a)
La puissance lyrique du style

Vous la chercherez d’abord dans le mouvement : phrases précipitées, brèves, haletantes que l’on sent écrites dans l’emportement de la passion, interrogations, exclamations, répétitions, puis dans les adjectifs émotifs, dans les images qui s’accordent avec la tendresse, la sympathie, l’enthousiasme, enfin dans la composition d’ensemble, l’enchaînement des thèmes suivant les lois de l’émotion, les apostrophes au lecteur, les méditations, les reprises d’une idée essentielle (souvent sous forme d’une citation répétée).

b)
La vision

a) Le tableau d’ensemble et le spectacle de la foule : ex. ch VI, vous noterez que ce tableau est coupé, la plupart du temps, d’un commentaire lyrique.

b) le dialogue dramatique : ex. ch. IV, le procès : vous marquerez la simplification des réponses, leur opposition voulue, l’accumulation des échanges de répliques qui finit par grandir Jeanne aux dimensions d’un héros d’épopée sublime tandis que ses juges s’enfoncent dans l’ignominie.

c) L’analyse psychologique : ex. ch. V, la tentation. Vous remarquerez que dans ce chapitre, Michelet se passe du secours de l’histoire ; il reconstitue, sans document, ce qu’a pu être l’état d’âme de Jeanne. Cela nous révèle un aspect original de son art ; car Jeanne cesse d’être un symbole ; elle redevient, dans sa prison, une pauvre jeune fille inquiète et tourmentée et Michelet l’aime et l’étudie alors pour elle-même, en oubliant ce qu’elle représente ; mais il le fait avec toute la sympathie que lui à donné pour elle sa symbolique grandeur. Aussi l’émotion demeure-t-elle ; mais cette analyse psychologique émue cherche à nous faire considérer Jeanne d’Arc comme un être réel, à nous montrer comment elle n’est pas une légende, mais une vraie jeune fille qui souffre humainement. Ainsi Michelet abandonne la réalité du document pour atteindre la réalité supérieure de l’intuition artistique ; il néglige le sens philosophique du symbole pour donner à ce symbole la vie.

III.
Un exemple d’explication

Jeanne d’Arc, chapitre V : De Cette fermeté se soutint le samedi… à … Et le corps suivait l’âme défaillante.

1.
Place et sens du passage

Le passage choisi comme exemple vous servira justement à illustrer le dernier paragraphe du développement ci-dessus (l’analyse psychologique). Depuis le début du procès, nous assistons à un conflit dramatique entre Jeanne et ses juges ; ceux-ci voudraient lui arracher une abjuration qui déshonorerait le roi de France. Jeanne leur résiste simplement en prenant ses forces dans sa certitude en sa foi naïve et sa mission patriotique. Ce conflit prend donc une valeur symbolique puisqu’il oppose la politique aux élans spontanés du cœur du peuple. Or les juges obtiendront finalement cette abjuration le 23 mai (Jeanne d’ailleurs redeviendra ensuite ce qu’elle était avant et sera brûlée comme relapse) ; il s’agit donc d’expliquer pourquoi Jeanne s’est laissé arracher cette abjuration. Michelet aborde alors l’étude psychologique de Jeanne dans sa prison au cours des fêtes de Pâques ; il n’a pour cela aucun document historique ; c’est donc une reconstitution intuitive qu’il veut rendre objective ; mais sa sympathie pour Jeanne lui ajoute une profonde émotion lyrique. Le passage à étudier nous expose les raisons psychologiques qui peuvent expliquer la maladie de Jeanne qui, elle-même, la préparera à son abjuration.

2.
Le plan du morceau

a) Évocation de la cause extérieure de la souffrance de Jeanne ; le dimanche de Pâques : 1er paragraphe.

b) Raisons générales qui expliquent l’inquiétude de Jeanne ; son temps, son caractère : 2e paragraphe.

c) Raisons particulières ; la méditation de Jeanne.

1° L’autorité des docteurs : 3e paragraphe.

2° L’abandon des anges : 4e paragraphe.

d) Le drame qui angoisse Jeanne ; sa résistance ; sa défaillance physique.

3.
Étude du détail

Vous remarquerez tout d’abord, du point de vue de la méthode historique, que Michelet essaie d’expliquer rationnellement les faits ; aucune intervention surnaturelle n’explique l’attitude de Jeanne. Nous sommes en présence d’une âme humaine avec ses forces et ses faiblesses ; les visions de Jeanne ne sont pas considérées en elles-mêmes comme une réalité, mais seulement comme une donnée psychologique, puisque Jeanne y croit. Ainsi, en même temps, Michelet demeure fidèle à sa conception laïque de l’histoire et à son désir de ne pas écrire une légende, mais de peindre une fille du peuple réelle.

a) Jeanne est privée des sacrements. La tentation consiste pour elle à faire ce que lui demandent les juges pour n’être plus retranchée de la communauté chrétienne. C’est donc la foi même qui induit Jeanne en tentation. Et son angoisse grandit avec l’arrivée des fêtes de Pâques ; elle devient terrible le jour de Pâques, jour où tous les catholiques reçoivent la communion.

L’émotion lyrique se marque dès la deuxième phrase par l’interrogation, la répétition du mot dimanche (qui marque la hantise de Jeanne et le sens symbolique de la fête), l’adjectif pauvre, expression de la sympathie de Michelet. La pensée se concrétise dans un tableau (la sonnerie des cloches) qui est fidèle à la couleur locale (une fête carillonnée au moyen âge), prend un sens affectif grâce aux adjectifs (universelle, joyeuse) ; l’angoisse de Jeanne est évoquée ensuite par une antithèse entre la résurrection et la mort.

b) Après le paragraphe précédent, l’édition originale contenait un paragraphe lyrique dans lequel Michelet évoquait l’émotion unanime des fêtes religieuses et le sentiment de solitude qui envahit le philosophe qui en est séparé. C’était une confession personnelle dans laquelle il exprimait la sympathie qui lui permettait de revivre en lui-même les sentiments de Jeanne ; c’était dans son cœur qu’il retrouvait son héroïne. Le thème, très romantique, se rattachait en même temps au Génie du Christianisme. Michelet a supprimé ce passage en 1853, car ses idées alors très antireligieuses ne lui permettaient plus cette sorte d’aveu de faiblesse philosophique ; de plus, l’analyse reste davantage centrée sur Jeanne et le pathétique psychologique en est plus fort.

La première phrase rattache les idées de Jeanne à son temps (souci d’historien), puis Michelet reprend le portrait de Jeanne pour expliquer ses réactions : jeunesse, foi absolue, avec quelque chose de naïf et de populaire bonne fille. La phrase s’élargit avec éloquence jusqu’à une antithèse. Il se représente ensuite directement la douleur de Jeanne et l’évoque dans une exclamation lyrique que scande la répétition du mot seule, et que met en valeur l’antithèse (la même qu’au paragraphe 1 : joie, universelle, exclue). Les sentiments de Jeanne sont vraisemblables pour le XVe siècle, mais le paragraphe supprimé montre que Michelet leur donnait une valeur universelle et les retrouvait en lui.

c) La méditation de Jeanne commence.

Elle est d’abord impressionnée par l’autorité des docteurs ; c’est un trait populaire. Le peuple manque parfois de confiance en lui-même quand il est découragé, devant la puissance extérieure des grands. C’est en même temps une preuve de la foi naïve de Jeanne en l’Église, indiquée au paragraphe b. Les interrogations marquent l’inquiétude passionnée de Jeanne. La dernière phrase rattache la méditation à la réalité historique. Puis vient la deuxième inquiétude : Jeanne entend plus rarement ses voix. Les interrogations continuent, des antithèses (rarement, besoin, vision consolante, douteuse, lumière) symbolisent le doute et par leur répétition deviennent une hantise. Le tableau s’anime tout bas, bien doucement ; Michelet revoit la douleur de Jeanne d’après l’idée qu’il se fait de son caractère. Puis l’angoisse culmine dans la dernière question qui doute de l’origine céleste des apparitions ; la sympathie humaine de Michelet lui fait suivre Jeanne jusqu’au doute total ; mais son cœur l’empêche d’accepter cela.

d) Alors se précise l’idée de l’abjuration. Mais Jeanne va en triompher psychologiquement. Remarquez l’ironie méprisante pour les gens de loi trouvaient tout simple, le prosaïsme des premières phrases qui contraste avec l’élan lyrique de la phrase Mais pour elle… au rythme coupé qui va en s’élargissant dans un mouvement de passion religieuse, avec les mots affectifs (douces sœurs), tandis que l’expression beau-rêve marque, pour l’historien, la réalité purement humaine des visions de Jeanne. Alors intervient la décision, tragique par sa brièveté ; et dans une phrase lyrique aux adjectifs émus (l’infortunée). Michelet résume les éléments de la décision par des mots qui insistent sur la valeur représentative des idées pour une simple chrétienne du XVe siècle.

La décision de Jeanne est la preuve de son sublime : elle, triomphe dans l’âme, mais c’est son corps qui va défaillir. Ainsi Michelet demeure fidèle à la conception de son héroïne : l’héroïsme humain de son âme simple et populaire exaltée par la foi. sa faiblesse de jeune fille naïve qui va la faire succomber physiquement.

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