J. Gratteloup  : Jeanne d’Arc chez Jules Michelet (2022)

Jeanne d'Arc ailleurs chez Michelet

Jeanne d’Arc au fil de l’œuvre de Michelet

Recueil de citations
extraites des références présentées plus bas.

Dans l’Histoire de France et l’Histoire de la Révolution :

La révolution du XIVe siècle s’expia et se résuma dans la Pucelle d’Orléans.

Introduction à l’Histoire Universelle, 1831.

En 1429, lorsque rien ne semblait pouvoir soustraire Orléans aux Anglais, une jeune fille se présente au roi et déclare qu’elle délivrera Orléans.

Précis de l’Histoire de France, 1833.

Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France.

Histoire de France, t. II, 1833.

La France n’a qu’un saint, la Pucelle.

Histoire de France, t. II, 1833.

Les noms de César, d’Attila, de Jeanne d’Arc, des Guise, rappellent tout ce qu’Orléans a vu de sièges et de guerres.

Histoire de France, t. II, 1833.

La Pucelle sera la dernière figure du Christ au moyen-âge.

Histoire de France, t. II, 1833.

Jacques Bonhomme deviendra Jeanne d’Arc ; depuis lors, nous avons une patrie.

Histoire de France, t. III, 1837.

Assassinat du duc d’Orléans (1407) et entrée en scène des futurs juges de Jeanne d’Arc dans l’Histoire de France, t. IV, 1840.

La Passion du Christ reproduite dans la Pucelle fut la rédemption de la France.

Histoire de France, t. V, 1841

Les chapitres III et IV du livre X contiennent l’histoire de Jeanne d’Arc. Ses répercussions sont évoquées dans le livre XI :

  • La mort de la Pucelle dans l’opinion anglaise (lire) ;
  • L’humiliation des grands de France (lire) ;
  • Quand Henri VI et Jeanne d’Arc étaient voisins au château de Rouen (lire) ;
  • Les relations anglo-bourguignonnes (lire) ;
  • Jeanne d’Arc et Agnès Sorel, la sainte et la maîtresse. (lire) ;
  • Dunois et la simplicité héroïque de la Pucelle (lire) ;
  • Impact du procès de réhabilitation (1456) (lire).

À en croire les Bretons, la France avait été sauvée, non par la Pucelle, mais par le connétable de Richemont.

Histoire de France, t. VI, 1844.

Jeanne Hachette se souvint de Jeanne d’Arc et arracha un drapeau des mains des assiégeants.

Histoire de France, t. VI, 1844.

Jamais, depuis ma Pucelle d’Orléans, je n’avais eu un tel rayon d’en haut, une si lumineuse échappée du ciel.

Histoire de la Révolution, t. I, 1847, Préface.

Je revois au ciel la lumière de Jeanne d’Arc.

Histoire de la Révolution, t. I, 1847, Introduction.

Ces choses ne se voient qu’au pays de Jeanne d’Arc ; nos femmes font des braves et le sont.

Histoire de la Révolution, t. I, 1847.

Quand ils seraient cent-mille Godons de plus, ils ne gagneraient pas le royaume.

Histoire de la Révolution, t. II, 1847.

La Pucelle d’Orléans et toute cette vieille France héroïque…

Histoire de la Révolution, t. IV, 1849.

L’idée de la patrie française se transfigure en la Pucelle.

Histoire de la Révolution, t. V, 1850.

Lien entre Charlotte Corday et Jeanne d’Arc dans l’Histoire de la Révolution, t. VI, 1853.

Chapitre Jean et Jeanne sur les initiateurs de l’idée de patrie (Jean Huss en Bohême et Jeanne d’Arc en France) dans l’Histoire de France, t. VII, 1855, sur la Renaissance, suivi de notes.

Jean de Luxembourg fut fidèle à sa devise — Nul n’est tenu à l’impossible. — C’est lui qui livra la Pucelle.

Histoire de France, t. VII, 1855.

Celle en qui renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d’Arc.

Histoire de France, t. VII, 1855.

Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois-cents ans trop tard ? […] Des apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne feront rien. [Les grandes âmes piégées dans les masses amorphes] voient passer Jeanne d’Arc, et disent : Quelle est cette fille ?

Histoire de France, t. VII, 1855.

Chapitre Jeanne et Luther dans l’Histoire de France, t. VIII, 1855 sur la Réforme.

Mais le peuple recommence aussi à prendre un souffle de guerre. Il s’enhardit. Les femmes même se souviennent de Jeanne d’Arc.

Histoire de France, t. VIII, 1855.

La pudeur du Nord n’aurait pas supporté le supplice de Jeanne d’Arc.

Histoire de France, t. IX, 1856 (Guerres de religions).

Le sens de la Patrie, si vif au temps de la Pucelle, s’était misérablement affaiblis.

Histoire de France, t. IX, 1856 (La Ligue).

Jeanne d’Arc et le génie de l’artillerie dans l’Histoire de France, t. XI, 1857 sur Henri IV et Richelieu.

Elle n’avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de miracle. Tout son charme est l’humanité. Il n’a pas d’ailes, ce pauvre ange ; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

Préface de 1869 (Nouvelle édition de l’Histoire de France, t. I, 1871).

Dans le reste de l’œuvre de Michelet :

Cette fois, Jacques Bonhomme s’appelle Jeanne la Pucelle.

Discours d’ouverture à la faculté des lettres (9 janvier 1834).

En la France se perpétue l’idéal moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d’Arc à nos jeunes généraux de la Révolution.

Le Peuple, 1846.

Nos deux rédemptions : par la sainte Pucelle d’Orléans, par la Révolution.

Le Peuple, 1846.

Presque enfant quand elle apparut, elle seule vit le nœud de la situation : il fallait mener le Roi sacrer à Reims, et elle l’y mena elle-même.

Cours au Collège de France (30 déc. 1847).

La sainte Pucelle étonna les princes et les rois de sa noblesse naturelle ; elle parlait, et tous, rois et peuples, écoutaient, entendaient ; c’était la langue de Dieu.

Cours au Collège de France (6 jan. 1848).

Nul cœur ne résiste au charme d’enfance et de sainteté, des paroles de la Pucelle d’Orléans.

Cours au Collège de France (17 févr. 1848).

La réhabilitation de Jeanne d’Arc inaugure chez nous une ère de tolérance.

La Sorcière, 1862.

Dans son Formicarius, Jean Nider explique parfaitement qu’on devait brûler Jeanne d’Arc.

La Sorcière, 1862, Éclaircissement.

Jeanne d’Arc dans l’Histoire de Michelet
(1831-1857)

Introduction à
l’Histoire Universelle
(1831)

Ce petit livre pourrait aussi bien être intitulé : Introduction à l’Histoire de France ; c’est à la France qu’il aboutit.

— (Première phrase de l’ouvrage.)

1.
La révolution du XIVe siècle s’expia et se résuma dans la Pucelle d’Orléans.

À propos de la révolution de Juillet, 1830 (p. 66).

[…] Ce que la révolution de juillet offre de singulier, c’est de présenter le premier modèle d’une révolution sans héros, sans noms propres ; point d’individu en qui la gloire ait pu se localiser. La société à tout fait. La révolution du quatorzième siècle s’expia et se résuma dans la Pucelle d’Orléans, pure et touchante victime qui représenta le peuple et mourut pour lui. Ici pas un nom propre ; personne n’a préparé, n’a conduit ; personne n’a éclipsé les autres. Après la victoire, on a cherché le héros ; et l’on a trouvé tout un peuple.

Cette merveilleuse unité ne s’était pas encore présentée au monde.

Précis de
l’Histoire de France
(1833)

1.
En 1429, lorsque rien ne semblait pouvoir soustraire Orléans aux Anglais, une jeune fille se présente au roi et déclare qu’elle délivrera Orléans.

Chapitre XIV (Seconde période de la guerre des Anglais, la Pucelle, 1380-1453), p. 135-136 : Jeanne d’Arc, 1429.

Ce que Gerson entrevit dans son Imitation de Jésus-Christ, c’est que ni les savants, ni les puissants n’étaient en état de donner au monde une vie nouvelle, de le remettre en train de marcher. Une telle vie ne recommence que par la simplicité du cœur, par l’héroïsme des âmes simples : c’était là l’unique remède pour la patrie comme pour le monde, pour la société comme pour la science.

En 1429, lorsque rien ne semblait pouvoir soustraire Orléans aux Anglais, une jeune fille, Jeanne d’Arc, de Domrémy, près Vaucouleurs (frontière de Champagne et Lorraine), se présente au roi à Chinon, et déclare qu’elle délivrera Orléans. Elle se fait croire et respecter de cette cour corrompue et moqueuse. On lui donne des armes, mais son arme, c’est le drapeau de Jésus-Christ. Elle entre dans Orléans aux chants des prêtres. Les Anglais n’osent l’arrêter. En un mois elle les chasse de leurs forts et leur fait lever le siège (8 mai 1429). Elle leur enlève encore Beaugency, fait prisonniers Suffolk et Talbot ; puis elle prend le roi par la main, et, à travers toute la France anglaise, elle le mène à Reims où il est sacré.

Elle eût voulu retourner alors à son village ; mais on ne le permit pas. Elle croyait elle-même que sa mission était finie. En défendant Compiègne, elle tomba entre les mains des Bourguignons qui la livrèrent aux Anglais. Ceux-ci crurent expliquer leurs défaites en la faisant brûler comme sorcière ; leur diabolique orgueil le voulait ainsi. Ils la firent juger par une cour ecclésiastique qui, malgré sa bonne volonté, ne savait comment trouver en ses paroles de quoi la condamner. Elle répondait avec un sens et une douceur admirables. On lui demandait si elle ne disait pas aux chevaliers qui portaient des étendards semblables au sien, qu’ils seraient heureux à la guerre : Non, répondit-elle ; je disois : Entrez hardiment parmi les Angloys, et j’y entrois moi-même. Cette monstrueuse procédure, où les formes furent violées autant que l’équité, n’avait pu amener qu’une condamnation à la réclusion perpétuelle. Ce n’est pas là ce qu’il fallait aux Anglais. Ils trouvèrent moyen, par un infâme guet-apens, de la faire brûler comme relapse (1431).

La sorcière brûlée, le charme devait être brisé ; mais les affaires des Anglais n’en allèrent pas mieux…

Histoire de France (moyen âge)
tomes I à VI (1833-1844)

Tome II
(1833)
1.
Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France.

Livre III, Tableau de la France : Lorraine (extrait), p. 80-81.

[…] La lutte de la France et de l’Empire, de la ruse héroïque et de la force brutale s’est personnifiée de bonne heure dans celle de l’allemand Zwentibold, et du français Rainier (Renier-renard ?), d’où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du Renard est la grande légende du nord de là France, le sujet des fabliaux et des poèmes populaires : un épicier de Troyes a donné au quinzième siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux-cent-cinquante ans la Lorraine eut des ducs alsaciens d’Origine, créatures des empereurs, et qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent presque toujours en guerre avec l’évêque et la république de Metz, avec la Champagne, avec la France ; mais l’un d’eux ayant épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous tuer où prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une pauvre paysanne, Jeanne d’Arc, fit-davantage : elle releva la moralité nationale ; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc même qui avait un instant méconnu le roi et lié les pennons, royaux à la queue de son cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René d’Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise des chefs au parti catholique contre les Calvinistes alliés de l’Angleterre et de la Hollande.

2.
La France n’a qu’un saint, la Pucelle.

Livre III, Tableau de la France : Flandres (extrait), p. 112-113.

[…] La guerre des guerres, le combat des combats, c’est celui de l’Angleterre et de la France ; le reste est épisode. Les noms français sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l’Anglais. La France n’a qu’un saint, la Pucelle ; et le nom du grand Guise qui leur arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de Dunkerque et d’Anvers, voilà, quoi que ces hommes aient fait du reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement obligé envers ces glorieux champions de la France et dix monde, envers ceux qu’ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur taciturnité, qui les obligeaient d’allonger leurs monosyllabes.

3.
Les noms de César, d’Attila, de Jeanne d’Arc, des Guise, rappellent tout ce qu’Orléans a vu de sièges et de guerres.

Livre III, Tableau de la France : Orléans (extrait), p. 117.

La France capétienne du roi de Saint-Denys, entre la féodale Normandie et la démocratique Champagne, s’étend de Saint-Quentin à Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été souvent celui de la France ; les noms de César, d’Attila, de Jeanne d’Arc, des Guise, rappellent tout ce qu’elle a vu de sièges et de guerres.

4.
La Pucelle sera la dernière figure du Christ au moyen-âge.

Livre IV, chapitre IX (dernier), p. 692-695.

L’idéal généralisé va s’étendre dans le peuple ; il va se réaliser au quinzième siècle, non seulement dans l’homme du peuple, mais dans la femme, dans la femme pure, dans la Vierge ; appelons-la du nom populaire, la Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen-âge.

Le moyen-âge ne pouvait suffire au genre humain. Il ne pouvait soutenir sa prétention orgueilleuse d’être le dernier mot du monde, la Consommation. Le temple devait s’élargir. L’étreinte divine que promettaient au genre humain les bras étendus du Christ, elle devait se réaliser. Dans cette étreinte devait s’opérer, la merveille de l’amour, l’identification de l’objet aimant et l’objet aimé. L’humanité devait reconnaître le Christ en soi-même, apercevoir en soi la perpétuité de l’incarnation et de la passion. Il la remarqua en Job et Joseph ; il la retrouva dans les martyrs. Cette intuition mystique d’un Christ éternel, renouvelé sans cesse dans l’humanité, elle se représente partout au moyen-âgé, confuse, il est vrai, et obscure, mais chaque jour acquérant un nouveau degré de clarté. Elle y est spontanée et populaire, étrangère, souvent contraire, à l’influence ecclésiastique. Le peuple, tout en obéissant au prêtre, distingue fort bien du prêtre, le saint, le Christ de Dieu. Il cultive d’âge en âge, il élève, il épure cet idéal dans la réalité historique. Ce Christ de douceur et de patience, il apparaît dans Louis-le-Débonnaire conspué par les évêques ; dans le bon roi Robert, excommunié par le pape ; dans Godefroy-de-Bouillon, homme de guerre et gibelin, mais qui meurt vierge à Jérusalem, simple baron du Saint-Sépulcre. L’idéal grandit encore dans saint Thomas de Cantorbéry, délaissé de l’Église et mourant pour elle. Il atteint un nouveau degré de pureté en saint Louis, roi-prêtre et roi-homme. Tout-à-l’heure l’idéal généralisé va s’étendre dans le peuple ; il va se réaliser au quinzième siècle, non seulement dans l’homme du peuple, mais dans la femme, dans la femme pure, dans la Vierge ; appelons-la du nom populaire, la Pucelle. Celle-ci, en qui le peuple meurt pour le peuple, sera la dernière figure du Christ au moyen-âge.

Cette, transfiguration du genre humain qui reconnut l’image de son Dieu en soi, qui généralisa ce qui avait été individuel, qui fixa dans un présent éternel ce qu’on avait cru temporaire et passé, qui mit sur la terre un ciel ; elle fut la rédemption du monde moderne, mais elle parut la mort du christianisme et de l’art chrétien. Satan poussa sur l’Église inachevée un rire d’immense dérision ; ce rire est dans les grotesques du quinzième et du seizième siècles. Il crut avoir vaincu ; il n’a jamais pu apprendre, l’insensé, que son triomphe apparent n’est jamais qu’un moyen. Il ne vit point que Dieu n’est pas moins Dieu, pour s’être fait humanité ; que le temple n’est pas détruit, pour être devenu grand comme le monde. Il ne vit pas que, pour être immobile, l’art divin n’est pas mort ; mais que seulement il reprend haleine ; qu’avant de remonter vers Dieu, l’humanité a dû une fois encore descendre en soi, s’éprouver, s’examiner, se compléter dans la fondation d’une société plus juste, plus égale, plus divine.

En attendant, il faut que le vieux monde passe, que la trace du moyen-âge achève de s’effacer, que nous voyions mourir tout ce que nous aimions, ce qui nous allaita tout petit, ce qui fut notre père et notre mère, ce qui nous chantait si doucement dans le berceau. C’est en vain que la vieille église gothique élève toujours au ciel ses tours suppliantes, en vain que ses vitraux pleurent, en vain que ses saints font pénitence dans leurs niches de pierre… Quand le torrent des grandes eaux déborderait, elles n’arriveront pas jusqu’au Seigneur. Ce monde condamné s’en ira avec le monde romain, le monde grec, le monde oriental. Il mettra sa dépouille à cote de leur dépouille. Dieu lui accordera tout au plus, comme à Ézéchias, un tour de cadran.

En est-ce donc fait, hélas ! n’y aura-t-il pas miséricorde ? Faut-il que la tour s’arrête dans son élan vers le ciel ? faut-il que la flèche retombe, que le dôme croule sur le sanctuaire, que ce ciel de pierre s’affaisse et pèse sur ceux qui l’ont adoré… La forme finie, tout est-il fini ? N’y a-t-il rien pour les religions après la mort ? Quand la chère et précieuse dépouille, arrachée de nos mains tremblantes, descend au cercueil, ne reste-t-il rien ?… Ah ! je me fie, pour le christianisme et pour l’art chrétien, dans ce mot même que l’Église adresse à ses morts : Qui croit en moi ne peut mourir. Seigneur, le christianisme a cru, il a aimé y il a compris ; en lui se sont rencontrés Dieu et l’homme. Il peut changer de vêtement, mais périr, jamais. Il se transformera pour vivre encore. Il apparaîtra un matin aux yeux de ceux qui croient garder son tombeau, et ressuscitera le troisième jour.

Tome III
(1837)
1.
Jacques Bonhomme deviendra Jeanne d’Arc ; depuis lors, nous avons une patrie.

Livre VI, chapitre III, p. 423, à propos de Jacques Bonhomme et la Jacquerie.

[…] Patience ; sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l’Anglais, la brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l’heure, et comme tenaillée, elle échappera, cessant d’être elle-même, et se transfigurant ; Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle.

Le mot vulgaire : un bon Français, date de l’époque des Jacques et de Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : Le cœur me saigne, quand je vois le sang d’un François.

Un tel mot suffirait pour marquer dans l’histoire le vrai commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie.

Tome IV
(1840)
1.
Assassinat du duc d’Orléans et entrée en scène des futurs juges de Jeanne d’Arc

Livre VIII, chapitre II, p. 169, à propos du retour à Paris de Jean-sans-Peur en 1408 (qui avait fuit la capitale après avoir fait assassiné le duc d’Orléans l’année précédente) et son apologie par Jean Petit, docteur de l’Université.

Ces hommes [les docteurs qui soutenaient l’assassinat du duc d’Orléans] n’étaient pas des misérables, des hommes mercenaires, comme on l’a dit, mais généralement de jeunes docteurs, estimés pour la sévérité de leurs mœurs, pour la subtilité de leur esprit, pour leur faconde. Les uns étaient des moines comme le cordelier Jean Petit, comme le carme Pavilly, l’orateur des bouchers, le harangueur de la Terreur de 1413. Les autres furent les meneurs des conciles, et marquèrent comme prélats ; tels furent au concile de Constance, Thomas de Courcelles et Pierre Cauchon, qui déposèrent le pape Jean XXIII et jugèrent la Pucelle.

Tome V
(1841)
1.
La Passion du Christ reproduite dans la Pucelle fut la rédemption de la France.

Livre X, chapitre I (L’Imitation), p. 19, consacré à cet ouvrage contemporain de piété chrétienne, fondamental selon Michelet.

[…] L’Imitation de Jésus-Christ, sa Passion reproduite dans la Pucelle, telle fut la rédemption de la France.

2.
La Pucelle sut rétablir la légitimité populaire du roi

Livre X, chapitre II (Charles VII, Henri VI, le siège d’Orléans, 1422-1429), p. 44, sur la situation du royaume au moment de l’irruption de Jeanne d’Arc.

[…] Henri VI n’avait pas encore été sacré à Reims, mais Charles VII ne l’était pas non plus. Le peuple de ce temps ne reconnaissait un roi qu’à deux choses : la naissance royale et le sacre ; Charles VII n’était pas roi selon la religion, et il n’était pas sûr qu’il le fut selon la nature. Cette question, indifférente pour les politiques qui se décident suivant leurs intérêts, était tout pour le peuple : le peuple ne veut obéir qu’au droit.

Une femme avait obscurci cette grande question de droit ; une femme sut l’éclaircir.

3.
La Pucelle d’Orléans

Les chapitres III et IV du livre X, sont entièrement consacrés à Jeanne d’Arc ; ils sont reproduit intégralement :

Ils ont fourni la matière à l’ouvrage éponyme :

4.
La mort de la Pucelle dans l’opinion anglaise

Livre XI, chapitre I (Discordes de l’Angleterre, réconciliation des princes français), p. 181.

La mort de la Pucelle était, dans l’opinion des Anglais, le salut du roi. Warwick disait, quand il crut qu’elle échapperait : Le roi va mal, la fille ne sera pas brûlée. Et encore : Le roi l’a achetée cher ; il ne voudrait pour rien au monde qu’elle mourût de mort naturelle.

Ce roi qui, disait-on, ne pouvait vivre que par la mort de la jeune fille, qui voulait qu’elle pérît, c’était lui-même un tout jeune enfant de neuf ans, innocente et malheureuse créature, déjà marquée pour l’expiation…

5.
L’humiliation des grands de France

Livre XI, chapitre I, p. 184, sur le sacre d’Henri VI à Notre-Dame de Paris et la mise à l’écart de la noblesse et du clergé français.

[…] Ce prétendu sacre du roi de France fut tout anglais. D’abord, point de Français dans le cortège, sauf Cauchon et quelques évêques qui suivaient le cardinal Winchester. Nul prince du sang de France. […] Les grands corps ne furent point ménagés. Le Parlement zélé qui avait banni Charles VII, l’Université dont les docteurs jugeaient la Pucelle, les échevins enfin, ils virent tous au banquet royal le cas que faisaient d’eux leurs bons amis les Anglais. Magistrats et docteurs, arrivant dans la majesté de leurs robes fourrées, vermeilles ou cramoisies, ils restèrent dans la boue, à la porte du Palais, sans trouver personne pour les introduire.

6.
Henri VI et Jeanne d’Arc voisins au château de Rouen

Livre XI, chapitre I, p. 185, sur l’arrivé d’Henri VI à Rouen.

[…] Le jeune roi fut ramené par Rouen, logé au château, non loin de la Pucelle, le roi près de la prisonnière, sans que celle-ci en fut mieux traitée. Dans les temps vraiment chrétiens, ce voisinage seul eut sauvé l’accusée. On eût craint que si la grâce du roi ne s’étendait sur elle, elle n’étendit sur lui son malheur.

7.
Les relations anglo-bourguignonnes

Livre XI, chapitre I, p. 190.

[…] Après leur équipée de Hainaut, serrés de près par Charles VII, [les Anglais] apaisèrent le duc en lui engageant Péronne et Tournai, puis Bar, Auxerre et Mâcon. En 1429, ils refusèrent de remettre Orléans entre ses mains. Orléans pris et Charles VII marchant sur Reims, ils se jetèrent dans les bras du beau-frère, lui engagèrent Meaux et firent semblant de lui confier Paris. Lorsqu’ils eurent la Pucelle, et que leur roi fut sacré, ils firent acte de souveraineté en Flandre, écrivant aux Gantais et leur offrant protection.

Le duc de Bourgogne n’avait jamais eu grande raison d’aimer les Anglais, et il n’en avait plus de les craindre. Leur guerre en France devenait ridicule.

8.
Jeanne d’Arc et Agnès Sorel, la sainte et la maîtresse

Livre XI, chapitre II (Réforme et pacification de la France), p. 224-226, sur l’arrivée de nouveaux conseillers auprès du roi, tels l’argentier Jacques Cœur ou le maître de l’artillerie Jean Bureau, ainsi que de sa maîtresse, Agnès Sorel.

[…] Tels furent les habiles et modestes conseillers de Charles VII. Maintenant, si l’on veut savoir qui les approcha de lui, quelle influence le rendit docile à leurs conseils, on trouvera, si je ne me trompe, que ce fut celle d’une femme, de sa belle-mère, Yolande d’Anjou. Dès le commencement de ce règne, nous la voyons puissante ; c’est elle qui fait accueillir la Pucelle ; c’est avec elle, dans une occasion, que le duc d’Alençon s’entend sur les préparatifs de la campagne. Cette influence, balancée par celle des favoris, semble avoir été sans rivale, du moment que la vieille reine eut donné à son gendre une maîtresse, qu’il aima vingt années.

[…] Charles VII trouva la sagesse aimable dans une telle bouche ; la vieille Yolande parlait vraisemblablement par Agnès, et sans doute elle eut la part principale dans tout ce qui se fit. Plus politique que scrupuleuse, elle avait accueilli également bien les deux filles qui lui vinrent si à propos de Lorraine, Jeanne d’Arc et Agnès, la sainte et la maîtresse, qui toutes deux, chacune à leur manière, servirent le roi et le royaume.

9.
Dunois et la simplicité héroïque de la Pucelle

Livre XI, chapitre II, p. 227, sur la révolte des princes (Praguerie).

[…] Ce bâtard d’Orléans avait commencé sa fortune en défendant la ville d’Orléans, apanage de son frère ; il avait employé fort habilement la simplicité héroïque de la Pucelle.

10.
Impact du procès de réhabilitation

Livre XI, chapitre III (Charles VII, Philippe-le-Bon, le dauphin Louis), p. 384-385.

[…] Un second coup, frappé sur les Anglais mais tout autant sur le duc de Bourgogne, fut la réhabilitation de la Pucelle d’Orléans, condamnation implicite de ceux qui l’avaient brûlée, de celui qui l’avait livrée. Ce ne fut pas une œuvre médiocre de patience et d’habileté d’amener le pape à faire réviser le procès et les juges d’Église à réformer un jugement d’Église, de renouveler ainsi ce souvenir peu honorable pour le duc de Bourgogne, de le désigner aux rancunes populaires comme ami des Anglais, ennemi de la France.

Tome VI
(1844)
1.
À en croire les Bretons, la France avait été sauvée, non par la Pucelle, mais par le connétable de Richemont.

Livre XIII, chapitre II (Louis XI), p. 318, sur la guerre de Bretagne.

La Bretagne, sous forme de duché, et comme telle, classée parmi les grands fiefs, était au fond tout autre chose, une chose si spéciale, si antique, que personne ne la comprenait. Le fief du moyen âge s’y compliquait du vieil esprit de clan. Le vasselage n’y était pas un simple rapport de terre, de service militaire, mais une relation intime entre le chef et ses hommes, non sans analogie avec le cousinage fictif des highlander écossais. Dans une relation si personnelle, nul n’avait rien à voir. Chaque seigneur, tout en rendant hommage et service, sentait au fonds qu’il tenait de Dieu. Le duc, à plus forte raison, ne croyait tenir de nul autre, il s’intitulait duc par la grâce de Dieu. Il disait : Nos pouvoir rivaux et ducaux. Il le disait d’autant plus hardiment que l’autre royauté, la grande de France, avait été sauvée, à en croire les Bretons, non par la Pucelle, mais par leur Arthur (Richemont).

2.
Jeanne Hachette se souvint de Jeanne d’Arc et arracha un drapeau des mains des assiégeants.

Livre XVI, chapitre I, p. 318, sur le siège de Beauvais par Charles le Téméraire à l’été 1472.

Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la tranchée, ordonne l’assaut ; les échelles se trouvent trop courtes ; au bout de deux coups, les canons n’ont plus de quoi tirer. Cependant la porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se défendaient ; la terrible histoire de Nesle [massacre, les 15 et 16 juin 1472, de la population de Nesle dont une partie n’avait pas voulu se rendre] leur faisait tout craindre, si la ville était prise ; les femmes même, devenant braves à force d’avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les hommes ; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu’on portait sur les murs, les encourageait ; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné, se souvint de Jeanne d’Arc, et arracha un drapeau des mains des assiégeants.

Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient dire au duc de presser le pas, et que la ville était à lui. Il tarda, et grâce à ce retard, il n’entra jamais.

Histoire de la Révolution française
tomes I à VII (1847-1853)

Tome I
(1847)
1.
Jamais, depuis ma Pucelle d’Orléans, je n’avais eu un tel rayon d’en haut, une si lumineuse échappée du ciel.

Préface, p. XIX-XX (Comment se mêlaient mon œuvre et ma vie.)

[…] Je donne aujourd’hui l’époque unanime, l’époque sainte où la nation tout entière, sans distinction de parti, sans connaître encore (ou bien peu) les oppositions de classes, marcha sous un drapeau fraternel. Personne ne verra cette unité merveilleuse, un même cœur de vingt millions d’hommes, sans en rendre grâces à Dieu. Ce sont les jours sacrés du monde, jours bienheureux pour l’histoire. Moi, j’ai eu ma récompense, puisque je les ai racontés… Jamais, depuis ma Pucelle d’Orléans, je n’avais eu un tel rayon d’en haut, une si lumineuse échappée du ciel…

2.
Je revois au ciel la lumière de Jeanne d’Arc.

Introduction, chapitre IX (La Bastille), p. XIX-XX.

[…] Une femme se bat à la Bastille. Les femmes font le 5 octobre. Dès février 89, je lis avec attendrissement la courageuse lettre des femmes et filles d’Angers : Lecture faite des arrêtés de messieurs de la jeunesse, déclarons que nous nous joindrons à la nation, nous réservant de prendre soin des bagages, provisions, des consolations et services qui peuvent dépendre de nous ; nous périrons plutôt que d’abandonner nos époux, amants, fils et frères…

Ô France, vous êtes sauvée ! Ô monde, vous êtes sauvé !… Je revois au ciel ma jeune lueur, où j’espérais si longtemps, la lumière de Jeanne d’Arc…

3.
Ces choses ne se voient qu’en France ; nos femmes font des braves et le sont.

Livre II, chapitre VIII (Le peuple va chercher le roi, 5 octobre 1789), p. 278 : Misère et souffrance des femmes.

[…] Le lundi, aux halles, une jeune fille prit un tambour, battit la générale, entraîna toutes les femmes du quartier. Ces choses ne se voient qu’en France ; nos femmes font des braves et le sont. Le pays de Jeanne d’Arc, et de Jeanne de Montfort, et de Jeanne Hachette, peut citer cent héroïnes.

Tome II
(1847)
1.
Quand ils seraient cent-mille Godons de plus, ils ne gagneraient pas le royaume.

Livre IV, chapitre IV (Massacre de Nancy, 31 août 1790), p. 261 : Le Prêtre et l’Anglais ont été la tentation de la France.

Et quand ils seroient cent mille Goddens de plus qu’ils ne sont aujourd’hui, ils ne gagneroient pas le royaume. Cette vigoureuse réponse de la Pucelle d’Orléans est sortie du cœur de la France. Elle n’a jamais varié sur l’éternel ennemi.

Auquel la France de la révolution a très-justement ajouté : Le Prêtre.

Prenez un homme dans la rue, le premier venu, illettré, ignorant, qui sait peu ou rien du passé. Demandez-lui ce qui en tout temps a fait la ruine de ce pays ; il répondra, sans hésiter, dans son langage vif et rude : les calotins, les goddem.

Tome IV
(1849)
1.
La Pucelle d’Orléans et toute cette vieille France héroïque…

Livre VII, chapitre VIII (Bataille de Valmy, 20 septembre 1792), p. 232-233 : Offrandes patriotiques.

[…] Près de ces ateliers de femmes, les églises même offraient des scènes mystérieuses et terribles, de nombreuses exhumations. Il avait été décidé qu’on emploierait pour l’armée le cuivre et le plomb des cercueils. — Pourquoi non ? Et comment a-t-on si cruellement injurié les hommes de 92, pour ce remuement des tombeaux ? Quoi donc ! La France des vivants, si près de périr, n’avait pas droit de demander secours à la France des morts, et d’en obtenir des armes ? S’il faut, pour juger un tel acte, savoir la pensée des morts même, l’historien répondra, sans hésiter, au nom de nos pères dont on ouvrit les tombeaux, qu’ils les auraient donnés pour sauver leurs petits-fils. Ah ! si les meilleurs de ces morts avaient été interrogés, si l’on avait pu savoir là-dessus l’avis d’un Vauban, d’un Colbert, d’un Catinat, d’un chancelier l’Hôpital, de tous ces grands citoyens, si l’on eût consulté l’oracle de celle qui mérita un tombeau ? non, un autel, la Pucelle d’Orléans… toute cette vieille France héroïque aurait répondu : N’hésitez pas, ouvrez, fouillez, prenez nos cercueils, ce n’est pas assez, nos ossements. Tout ce qui reste de nous, portez-le, sans hésiter, au devant de l’ennemi.

Tome V
(1850)
1.
L’idée de la patrie française se transfigure en la Pucelle.

Livre IX, chapitre I (Louis XVI était coupable), p. 14-15 : Les rois et princes, formant une famille, méconnaissaient, trahissaient aisément la nationalité.

[…] L’originalité du monde moderne, c’est qu’en conservant, augmentant la solidarité des peuples, il fortifie pourtant le caractère de chaque peuple, précise sa nationalité, jusqu’à ce que chacun d’eux obtienne son unité complète, apparaisse comme une personne, une âme, consacrée devant Dieu.

L’idée de la patrie française, obscure au XIIe siècle et comme perdue dans la généralité catholique, va s’éclaircissant ; elle éclate aux guerres des Anglais, se transfigure en la Pucelle. Elle s’obscurcit de nouveau dans les guerres de religion au XVIe siècle ; il y a des catholiques, des protestants ; y a-t-il encore des Français ?… Oui, le brouillard se dissipe, il y a, il y aura une France ; la nationalité se fixe avec une incomparable force ; la nation, ce n’est plus une collection d’êtres divers, c’est un être organisé ; bien plus, une personne morale ; un mystère admirable éclate : la grande âme de la France.

[…] Il y avait déjà deux-cents ans que la Pucelle avait dit : Le cœur me saigne de voir couler le sang d’un Français. Et ce sentiment national s’était si peu développé dans l’aristocratie française, que, quand Richelieu mit à mort un Montmorency, allié des Espagnols, pris les armes à la main et répandant sans scrupule le sang de la guerre civile, ce fut pour toute la noblesse un sujet de scandale et d’étonnement.

Tome VI
(1853)
1.
Charlotte Corday et Jeanne d’Arc

Livre IX, chapitre III (Mort de Marat), p. 153-154 : Charlotte Corday.

L’âme de la jeune Charlotte chercha son premier asile dans la dévotion, dans les douces amitiés de cloître. […] Ses vrais amis étaient ses livres. La philosophie du siècle envahissait les couvents. […] Elle était de celles qui peuvent traverser impunément les livres et les opinions sans que leur pureté en soit altérée. Elle garda, dans la science du bien et du mal, un don singulier de virginité morale et comme d’enfance.

Cette prolongation d’enfance fut une singularité de Jeanne d’Arc, qui resta une petite fille et ne fut jamais une femme.

Histoire de France (reprise)
tomes VII à XVII (1855-1867)

Tome VII
(La Renaissance, 1855)

Dix ans d’études donnés au Moyen âge (Histoire de France, tomes I à VI, 1833-1844), dix ans à la Révolution (Histoire de la Révolution française, tomes I à VII, 1847-1853), il nous reste, pour relier ce grand ensemble, de placer entre ces deux histoires celle de la Renaissance et de l’âge moderne.

1.
Jean et Jeanne

Introduction, chapitre IX (Jean et Jeanne) p. LXV-LXXI, sur les initiateurs de l’idée de patrie : Jean Huss en Bohême et Jeanne d’Arc en France.

[…] Et pourtant, à ce moment, une révolution commençait, obscure, mais grande et sainte, prélude d’unité fraternelle. Le génie de chaque nation, qui est surtout dans sa langue, révélait, par de timides tentatives, par un premier bégaiement, ce mystère d’unité : Patrie !

L’Italie commençait à parler le même idiome ; aux dialectes effacés succédait la langue du si. La France dénouait la sienne dans Froissard, son charmant conteur. En attendant que Luther rendît son Verbe à l’Allemagne, un simple, un héros, un prophète, Jean Huss, avait formulé celui de la Bohême, évoqué le génie slave, créé sa patrie et sa langue.

Patrie ! mot saint ! pourquoi faut-il qu’en l’écrivant la vue se trouble et s’obscurcissent les yeux ? Est-ce ta longue et tragique histoire, l’accablant souvenir de tant de gloire, de tant de chutes, qui pèse trop sur notre cœur ? Ou bien ton point de départ, la Passion douloureuse qui commence ton Incarnation, l’histoire de cette femme en qui tu apparus, et qui, contée cent fois, cent fois renouvelle les larmes ? […]

L’Évangile monastique, renouvelé alors par le livre de l’Imitation, nous dit : Fuyez ce méchant monde. L’Évangile héroïque (un livre ? non, une âme) nous dit : Sauvez ce monde, combattez et mourez pour lui.

Et quel est ce révélateur, cet étonnant martyr qui prêche de son sang à travers les épées ? C’est cette fille qui filait hier près de sa mère, une fille des champs, ignorante, une enfant. Mais sa force est son cœur, et dans son cœur est sa lumière.

Elle couvre la patrie de son sein de femme et de sa charmante pitié. Il y aura une patrie. Elle seule dit et sentit ce mot : Le sang de France ! La France naîtra de cette larme.

Et, la patrie fondée, elle fonde sur le bûcher, dans son ignorance sublime qui confond les docteurs, l’autorité de la voix intérieure, le droit de la conscience.

Le monde va tomber à genoux ? vous le croyez ; lui dresser un autel ? Détrompez-vous. Quand le bûcher s’allume, quand l’antique légende, que tous ont à la bouche, reparaît, réelle, agrandie, personne ne la reconnaît, personne n’y prend garde. Et c’est nous, critiques modernes, qui trouvons si tard la sainte relique, pour l’associer aux nôtres, aux grands morts de la liberté.

Ô génération malheureuse ! Âge désespéré qui vit sans voir ! Est-ce donc l’excès des maux, la torpeur des misères, la faim, la voix du ventre, qui ferma votre oreille, boucha vos yeux et votre esprit ? Non, même avant ces maux, un pesant prosaïsme, une léthargie de plomb, avaient envahi le siècle, disons mieux, un néant ! Maîtres jaloux du peuple, ses prétendus éducateurs n’avaient formé qu’un peuple d’ombres. La stérilité, tant prêchée, avait trop réussi. Le moyen âge, en s’en allant, laissait derrière lui un désert.

Qui restait pour entendre Dante ? Personne. Et pour comprendre Ockam, quand il brisa la scolastique ? Personne. Tout fut anéanti. Combien moins restait-il des hommes pour comprendre Jeanne d’Arc, l’Évangile héroïque du peuple, la prophétie vivante de la Révolution ?

Il s’était fait plus que le vide, plus que le désert et la mort.

2.
Notes sur Jean et Jeanne

Notes sur le chapitre IX de l’Introduction (Jean et Jeanne) p. CLIII-CLIV.

J’ai conté deux fois la légende de Jeanne d’Arc dans mon Histoire de France et dans un des volumes de la Bibliothèque des chemins de fer. Voir les pièces du Procès dans l’excellente publication de M. Jules Quicherat.

M. Bonnechose a rendu le service, essentiel de traduire les Lettres de Jean Huss, M. Alfred Dumesnil de les dater et de les interpréter, de replacer dans la lumière un si grand événement. Ce saint, ce simple, ce martyr, si peu théologien, et tellement le héros du peuple ! est un des précurseurs directs de la Révolution, autant et plus que de la Réformation. Âme sainte et tendre cœur, il n’a rien enseigné au monde, rien que ce qui est tout, le grand mystère moderne, le banquet de la Révolution : La coupe au peuple ! (C’est le cri des Hussites.) Communion circulaire des égaux de la table ronde, sans prêtre, et la table est l’autel. À la sombre ivresse du jeûne, au mysticisme sanguinaire qui prodigua les victimes humaines, succède la joie vraie de tous unis en l’Un, la communion fraternelle au libre sein de Dieu, dans l’éternelle Raison et la bonté de la Nature.

3.
Jean de Luxembourg fut fidèle à sa devise — Nul n’est tenu à l’impossible. — C’est lui qui livra la Pucelle.

Introduction, chapitre XII, p. XCIX.

Mettons les deux classes en face. Pour l’âpreté intéressée, l’activité, la vigueur, le bourgeois éclipse le noble. Il est vert et plein d’avenir.

Le hardi bourgeois, Jacques Cœur, marchand d’esclaves, commerçant aux pays sarrasins, écrit sur sa maison de Bourges : À vaillant cœur rien d’impossible.

Le noble Jean de Ligny [Jean de Luxembourg, comte de Ligny], de la maison impériale, met dans son blason un chameau pliant sous le faix : Nul n’est tenu à l’impossible. Il fut fidèle à sa devise. C’est lui qui livra la Pucelle.

Voilà la bourgeoisie bien haut, dans cette chute de la noblesse.

4.
Celle en qui renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d’Arc.

Introduction, chapitre XII, p. CV, sur l’homme du Moyen Âge : Ce simple, dont la naïveté vous fait rire, il garde contre vous, mes maîtres, l’indépendante tradition des cultes que vous croyez éteints.

[…] Innocente rébellion qui dure dans tout le Moyen Âge. (Voir la Mythologie germanique de Grimm.) Innocente, je le répète, dans l’instinct d’un cœur simple et pur. Eh ! qui ne sait que la meilleure âme de France, celle en qui renaquit la France, la sainte vierge Jeanne d’Arc, prit sa première inspiration aux marches lorraines, dans la mystérieuse clairière où se dressait, vieux de mille ans, l’arbre des fées, arbre éloquent qui lui parla de la Patrie.

5.
Quelle est cette fille ?

Introduction, chapitre XIV (Résumé de l’introduction), p. CXXX-CXXXI.

Pourquoi la Renaissance arrive-t-elle trois-cents ans trop tard ? Pourquoi le Moyen Âge vit-il trois siècles après sa mort ? […] L’humanité s’assit au pied, morne, silencieuse, renonçant à la Vérité. […] Les communes ont péri. La bourgeoisie est née, avec la petite prudence.

Les masses ainsi amorties, que pourront les grandes âmes ? Des apparitions surhumaines, à réveiller les morts, vont venir, et ne feront rien. Ils voient passer Jeanne d’Arc, et disent : Quelle est cette fille ?

Tome VIII
(La Réforme, 1855)
1.
Jeanne et Luther

Chapitre V (Luther) p. 97.

[…] La Pucelle, à ceux qui lui demandaient la cause qui lui mit les armes à la main, répondit : La pitié qui était au royaume de France. Luther eût répondu : La pitié qui était au royaume de Dieu.

Ce ne fut pas un verset de saint Paul, un vieux texte si souvent reproduit sans action, qui renouvela le monde. Ce fut la tendresse, la force du grand cœur de Luther, son chant, son héroïque joie.

Foi, espérance, charité, ce sont bien trois vertus divines. Mais il faut ajouter cette vertu rare et sublime des cœurs très-purs, rare même chez les saints. Faute d’un meilleur nom, je l’appelle la joie.

2.
Mais le peuple recommence aussi à prendre un souffle de guerre. Il s’enhardit. Les femmes même se souviennent de Jeanne d’Arc.

Chapitre VIII (La guerre, la réforme, Marguerite, 1521-1522) p. 159-163, sur les affrontements contre Charles Quint dans le nord de la France.

[…] Les villages étaient en feu, tout pillé. Les affreuses guerres de Charles VI semblent recommencer. Mais le peuple recommence aussi à prendre un souffle de guerre. Il s’enhardit. Les femmes même se souviennent de Jeanne d’Arc. À Ardres, une vieille prend une pique, court aux remparts, et s’en escrime si bien, que les assaillants devant elle pleuvent des murs dans le fossé.

[…] La Jacquerie du quatorzième siècle éclata à Meaux et y succomba dans d’horribles flots de sang. Au seizième, à Meaux encore, dans les ouvriers, tisseurs et cardeurs, brilla la première étincelle de la révolution religieuse.

Notre grande route du Nord, passage éternel de soldats, les villes qui en sont les étapes et les haltes nécessaires, sont tout occupées de la guerre, elles combattent de cœur et de vœux. Elles disent le mot de la Pucelle : Les hommes d’armes combattront, et Dieu donnera la victoire.

Tome IX
(Guerres de religions, 1856)
1.
La pudeur du Nord n’aurait pas supporté le supplice de Jeanne d’Arc.

Chapitre V (Les Martyrs), p. 88.

Quand Charles-Quint, quittant l’Espagne en 1540, laissa le pouvoir au grand inquisiteur ; quand il traversa la France pour comprimer la révolte des Flandres, le clergé des Pays-Bas lui dit que les lois d’Espagne ne suffisaient pas ; qu’il en fallait de singulières, extraordinaires et terribles. Défense de s’assembler, de parler, de chanter et de lire. Ceux qui ne dénonceront pas sont punis des mêmes peines que ceux qu’ils n’ont pas dénoncés. Quelles peines ? Les hommes brûlés, les femmes enterrées vives. La chose se fit à la lettre, […] deux femmes furent enterrées vives. […]

Pourquoi ce supplice étrange ? Une femme brûlée donnait un spectacle non seulement épouvantable, mais horriblement indécent, que n’aurait pas supporté la pudeur du Nord. On le voit par le supplice de Jeanne d’Arc. La première flamme qui montait dévorait les vêtements, et révélait cruellement la pauvre nudité tremblante.

Tome X
(La Ligue, 1856)
1.
Le sens de la Patrie, si vif au temps de la Pucelle, s’était misérablement affaiblis.

Chapitre XII (Henri III est forcé de s’anéantir lui-même, 1587), p. 199.

Un fait montre où l’on en était. Le conseil de l’Union, tenu aux Jésuites, avait décidé que Boulogne serait livrée à l’Espagne. Le roi, averti, empêcha la chose. Loin d’être déconcerté, deux ans de suite on revint à la même entreprise. L’homme qui devait livrer Boulogne fut amené en triomphe sous le nez du roi, caressé d’hôtel en hôtel. Paris le vit ; le Louvre l’endura ; il ne se trouva pas un Français pour mettre la main sur le traître. Tellement la longueur des maux avait énervé les meilleurs ! Tellement l’étincelle nationale et le sens de la Patrie, déjà si vifs au temps de la Pucelle, s’étaient plus d’un siècle après misérablement affaiblis !

Tome XI
(Henri IV et Richelieu, 1857)
1.
Jeanne d’Arc et le génie de l’artillerie

Chapitre IV (Guerre de Savoie), p. 68, sur l’usage décisif de l’artillerie, à propos de la guerre franco-savoyarde de 1600-1601.

La France eut toujours le génie de cette arme [l’artillerie], dès qu’on l’a laissée agir. Il suffit de rappeler ce qu’on a dit dans cette histoire et de Jeanne d’Arc et de Jean Bureau, de Genouillac à Marignan, enfin des premiers essais d’artillerie volante dans les combats d’Arques [en septembre 1589, entre les troupes royales de Henri IV et les Ligueurs].

Le Savoyard se trouva pris au dépourvu.

Préface de 1869
(Nouvelle édition, t. I, 1871)

1.
Elle n’avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de miracle. Tout son charme est l’humanité. Il n’a pas d’ailes, ce pauvre ange ; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

[…] La plus grande légende de nos temps va venir. On la voit dans un germe effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante, attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

[…] Même en ce petit livre, monastique et dévot, de l’Imitatio, vous trouvez des passages d’absolue solitude où manifestement l’Esprit remplace tout, où l’on ne voit plus rien, ni prêtre ni Église. Si l’on entend ses voix intérieures aux couvents, combien plus aux forêts, dans la libre Église sans bornes ! — L’Esprit, du fond des chênes, parlait quand Jeanne d’Arc l’entendit, tressaillit, dit tendrement : Mes voix !

Voix saintes, voix de la conscience, qu’elle porte avec elle aux batailles, aux prisons, contre l’Anglais, contre l’Église. Là le monde est changé. À la résignation passive du chrétien (si utile aux tyrans), succède l’héroïque tendresse qui prend à cœur nos maux, qui veut mettre ici-bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui sauve et qui guérit.

Qui a fait ce miracle, contraire à l’Évangile ? un amour supérieur, l’amour dans l’action, l’amour jusqu’à la mort ; la pitié qui estoit au royaume de France.

Le spectacle est divin lorsque sur l’échafaud, l’enfant abandonnée et seule, contre le prêtre-roi, la meurtrière Église, maintient en pleines flammes son Église intérieure, et s’envole en disant : Mes voix !

Ce point est un de ceux où je dois observer combien mon histoire, accusée si légèrement de poésie, de passion, a gardé au contraire la fermeté et la lucidité, même aux sujets touchants où il serait peut-être excusable de s’aveugler. Tous ont flotté ici, vu à travers les larmes la flamme du bûcher. Ému sans doute aussi, j’ai vu clair cependant et j’ai remarqué deux choses :

1. L’innocente héroïne a fait, sans s’en douter, bien plus que délivrer la France, elle a délivré l’avenir en posant le type nouveau, contraire à la passivité chrétienne. Le moderne héros, c’est le héros de l’action. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop louée encore, la liberté passive, intérieure, occupée de son propre salut, qui livre au Mal le monde, l’abandonne au Tyran, cette doctrine expire au bûcher de Rouen, et sous forme mystique s’entrevoit la Révolution…

2. J’ai dans ce grand récit pratiqué et montré une chose nouvelle, dont les jeunes pourront profiter : c’est que la méthode historique est souvent l’opposé de l’art proprement littéraire. — L’écrivain occupé d’augmenter les effets, de mettre les choses en saillie, presque toujours aime à surprendre, à saisir le lecteur, à lui faire crier : Ah ! il est heureux si le fait naturel apparaît un miracle. — Tout au contraire l’historien a pour spéciale mission d’expliquer ce qui paraît miracle, de l’entourer des précédents, des circonstances qui l’amènent de le ramener à la nature. Ici, je dois le dire, j’y ai eu du mérite. En admirant, aimant cette personnalité sublime, j’ai montré à quel point elle était naturelle.

Le sublime n’est point hors nature ; c’est au contraire le point où la nature est le plus elle-même, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux XIVe et XVe siècles, dans l’excès des misères, dans ces extrémités terribles, le cœur grandit. La foule est un héros. Il y eut dans ces temps nombre de Jeannes d’Arc, au moins pour l’intrépidité. J’en rencontre beaucoup sur ma route : exemple, ce paysan du XIVe siècle, le Grand Ferré ; exemple, au XVe, Jeanne Hachette qui défend et sauve Beauvais. Ces figures de héros naïfs m’apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos communes.

J’ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent très-faibles. Au contraire, les Français ralliant les forces armées, aguerries du Midi, se trouvèrent extrêmement forts. Mais cela n’avait pas d’accord. La personnalité charmante de cette jeune paysanne, d’un cœur tendre, ému, gai (l’héroïque gaieté éclate dans toutes ses réponses) fut un centre et réunit tout. Elle agit justement parce qu’elle n’avait nul art, nulle thaumaturgie, point de féerie, point de miracle. Tout son charme est l’humanité. Il n’a pas d’ailes, ce pauvre ange ; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

[…] Eh bien ! ma grande France, s’il a fallu pour retrouver ta vie, qu’un homme se donnât, passât et repassât tant de fois le fleuve des morts, il s’en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c’est qu’il faut te quitter ici.

Jeanne d’Arc dans le reste de l’œuvre de Michelet
(1834-1862)

Discours d’ouverture
prononcé à la faculté des lettres
(le 9 janvier 1834)

1.
Cette fois, Jacques Bonhomme s’appelle Jeanne la Pucelle.

Publié à la suite de la 3e édition de l’Introduction à l’Histoire Universelle (1843), p. 256-257, sur la guerre de Cent Ans.

[…] Alors commence une furieuse guerre. Elle commence entre deux rois, elle continue entre deux peuples. C’est la forte et petite Angleterre qui vient secouer rudement la France endormie. Le sommeil est profond après ce long enchantement du moyen âge. Pour arriver jusqu’au peuple, il faut que l’Anglais passe à travers la noblesse. Celle-ci, battue à Crécy, prise et rançonnée à Poitiers, s’enferme dans ses châteaux ; l’Anglais ne peut l’en tirer, les plus outrageuses provocations suffisent à peine. Cinq ou six fois elle refuse la bataille avec des armées doubles et triples. Alors l’Anglais s’en prend à l’homme du peuple, au paysan ; il lui coupe arbres, vignes, l’affame, le bat, lui brûle sa maison, lui tue son porc, lui prend sa femme, donne aux chevaux la moisson en herbe… Il en fait tant, que le bonhomme Jacques se réveille, ouvre les yeux, se tâte, et remue les bras. Furieux de misère et n’ayant rien à perdre, il se rue contre son seigneur, qui l’a si mal défendu, il lui casse ses sabots sur la tête ; cela s’appelle la Jacquerie. Jacques a senti sa force. Les étrangers revenant, il sent de plus son droit, il s’avise que le bon Dieu est du parti français. Alors les femmes même s’en mêlent, elles jettent leur quenouille, et mènent les hommes à l’ennemi. Cette fois, Jacques s’appelle Jeanne ; c’est Jeanne la Pucelle.

Le Peuple
(1846)

1.
En la France se perpétue l’idéal moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d’Arc à nos jeunes généraux de la Révolution.

Troisième partie (De l’affranchissement par l’amour : la Patrie), chapitre VI (La France supérieure, comme dogme, et comme légende : la France est une religion), p. 327-328.

La France a continué l’œuvre romaine et chrétienne. Le christianisme avait promis, et elle a tenu. L’égalité fraternelle, ajournée à l’autre vie, elle l’a enseignée au monde, comme la loi d’ici-bas.

Cette nation a deux choses très-fortes que je ne vois chez nulle autre. Elle a à la fois le principe et la légende, l’idée plus large et plus humaine, et en même temps la tradition plus suivie. Ce principe, cette idée, enfouis dans le moyen âge sous le dogme de la grâce, ils s’appellent en langue d’homme, la fraternité.

Cette tradition, c’est celle qui de César à Charlemagne, à saint Louis, de Louis XIV à Napoléon, fait de l’histoire de France celle de l’humanité. En elle se perpétue, sous forme diverse, l’idéal moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d’Arc à nos jeunes généraux de la Révolution ; le saint de la France, quel qu’il soit, est celui de toutes les nations, il est adopté, béni et pleuré du genre humain.

2.
Nos deux rédemptions : par la sainte Pucelle d’Orléans, par la Révolution.

Troisième partie, chapitre IX (Dieu en la patrie, la jeune patrie de l’avenir, le sacrifice), p. 355-356 : La patrie enseignée comme dogme et légende.

… Si ta mère ne peut te nourrir, si ton père te maltraite, si tu es nu, si tu as faim, viens, mon fils, les portes sont toutes grandes ouvertes, et la France est au seuil pour t’embrasser et te recevoir. Elle ne rougira jamais, cette grande mère, de prendre pour toi les soins de la nourrice, elle te fera de sa main héroïque la soupe du soldat, et si elle n’avait pas de quoi envelopper, réchauffer, tes petits membres engourdis, elle arracherait plutôt un pan de son drapeau.

Consolé, caressé, heureux, libre d’esprit, qu’il reçoive sur ces bancs l’aliment de la vérité. Qu’il sache, tout d’abord, que Dieu lui a fait la grâce d’avoir cette patrie, qui promulgua, écrivit de son sang, la loi de l’équité divine, de la fraternité, que le Dieu des nations a parlé par la France.

La patrie d’abord comme dogme et principe. Puis, la patrie comme légende : nos deux rédemptions, par la sainte Pucelle d’Orléans, par la Révolution, l’élan de 92, le miracle du jeune drapeau, nos jeunes généraux admirés, pleurés de l’ennemi, la pureté de Marceau, la magnanimité de Hoche, la gloire d’Arcole et d’Austerlitz, César et le second César, en qui nos plus grands rois reparaissaient plus grands. Plus haute encore la gloire de nos assemblées souveraines, le génie pacifique et vraiment humain de 89, quand la France offrit à tous de si bon cœur la liberté, la paix…

Cours
professé au Collège de France 1847-1848
(1848)

1.
Presque enfant quand elle apparut, elle seule vit le nœud de la situation : il fallait mener le Roi sacrer à Reims, et elle l’y mena elle-même.

Troisième leçon (30 décembre 1847), p. 81 : Sagesse des femmes et des enfants.

[…] Il ne faut pas dire : Ce n’est qu’une minorité, ce n’est qu’une classe ignorante, ce n’est qu’un homme, une femme, un enfant.

Un enfant ! c’est beaucoup, c’est l’inconnu, l’indéfini, le rêve, et par éclairs, c’est la sagesse. Lisez la belle histoire, certainement vraie, de Daniel enfant, réformant les vieillards, les mages de Babylone. Lisez l’histoire de la Pucelle d’Orléans, presque enfant, quand elle apparut ; on disait d’abord qu’il fallait la renvoyer à son père, cette petite fille, largement souffletée. Et elle seule vit le nœud de la situation, qu’il fallait, à travers tout le royaume en armes, mener le Roi sacrer à Reims, et elle l’y mena elle-même.

C’est donc quelque chose qu’un enfant.

2.
La sainte Pucelle étonna les princes et les rois de sa noblesse naturelle ; elle parlait, et tous, rois et peuples, écoutaient, entendaient ; c’était la langue de Dieu.

Quatrième leçon (6 janvier 1848), p. 114-115 : La haute distinction morale est de niveau avec toutes les classes.

[…] Le caractère, à un certain degré d’élévation, donne à l’homme ce privilège singulier d’être au niveau de tous, des petits et des grands, au-dessus des plus grands, dans la région où finissent les classes.

Nos généraux de la révolution montèrent là tout-à-coup ; le peuple, les suivant aux batailles, ne les trouva jamais changés, et pourtant la plus haute aristocratie de l’Europe envia leur noblesse. Dans la fière chevalerie polonaise, la plus orgueilleuse du monde, le premier chevalier, l’héroïque, l’innocent Kosciusko, faisait d’une parole vibrer le dernier paysan. Et, chez nous, la sainte Pucelle, sortant de son village, étonna les princes et les rois de sa noblesse naturelle ; elle parlait, et tous, rois et peuples, écoutaient, entendaient ; c’était la langue de Dieu.

3.
Nul cœur ne résiste au charme d’enfance et de sainteté, des paroles de la Pucelle d’Orléans.

Dixième leçon (17 février 1848, leçon non professée), p. 289 : Paroles de la Pucelle.

[…] Dans ce moment où l’État et l’Église sont indifférents ou hostiles au développement national, le génie individuel y aidera puissamment, si, mieux inspiré, il se fait entendre du peuple par la légende commune, la légende simple, forte et vraie, ou dans les livres, ou dans le drame. La plupart de nos grandes légendes nationales sont hors des disputes du temps, et telles qu’aucun pouvoir n’oserait les interdire sans se dénoncer lui-même.

Ce moyen d’éducation, le plus puissant de tous, qui fit le génie de l’antiquité, nous est plus nécessaire peut-être encore. Le besoin urgent de la France est de se retrouver elle-même, de se redire qui elle est, ce qu’elle fut, ce qu’elle fit. La légende, non gâtée par le romanesque et le fantastique, mais retrouvée selon le cœur et selon la vérité, répondra seule à ce besoin. Ceux qui ne l’ont pas au cœur, qui n’en sentent point la portée morale, l’annulent en croyant l’orner. […] Celui qui se serait tellement incorporé la légende, qu’elle serait dans son sang, dans sa fibre et dans ses os, celui-là aurait un don. […] Je ne sais pas bien si le génie littéraire est la première condition pour opérer ce miracle. […] Il faudrait cette chose à laquelle nul cœur ne résiste, un charme d’enfance et de sainteté, comme il est dans les paroles de la Pucelle d’Orléans, — et en même temps une verte vigueur d’héroïsme populaire, comme dans ses vives répliques aux ruses des pharisiens.

À cette hauteur plus haute que toute littérature, la critique expire ; les prétendues convenances finissent. Rien de noble et rien de bas. Tout est permis à cette sublime enfance, elle peut dire tout ce qu’elle veut… Notre rôle est d’adorer.

Dans ces réponses de Jeanne d’Arc, au milieu des plus grandes choses, qui semblent venir du ciel, vous en trouvez d’autres, populaires, vertes et vives, qui sont du village, de cette gaillarde race des paysans de la frontière. Il ne faut pas, comme on a fait, y mettre tant de différence. Tout est de la même source, tout du peuple et tout de Dieu.

Entre autres questions captieuses, pour trouver quelque prétexte de magie, et parvenir à la brûler, on lui adresse celle-ci :

— Jehanne, ne disiez-vous pas aux gens d’armes de se faire des étendards à la ressemblance du vôtre, que cela leur porterait bonheur ?

— Non, je disais seulement : Entrez hardiment parmi les Anglais, et j’y entrais moi-même. (Puis, s’impatientant de toutes ces subtilités :) Je viens de par Dieu, je n’ai que faire ici ; renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue !

— Jehanne, vous êtes donc bien sûre que vous êtes en état de grâce ? (question perfide, qu’elle répondit oui ou non, elle tombait dans un piège.)

— Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre. Si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir !

Les pharisiens restèrent stupéfaits.

Un peu plus loin, parlant d’un secret d’en haut qu’elle voudrait bien dire au Roi pour le salut de la France, elle dit naïvement :

— Ah ! s’il le savait, il en serait plus aise à dîner… Je voudrais qu’il le sût, et ne pas boire de vin jusqu’à Pâques.

Voilà le trait du paysan, si sobre, mais il faut un peu de vin. Pour elle, à la guerre, elle ne mangeait presque rien ; un doigt de pain dans du vin lui suffisait pour tout un grand jour de bataille.

Nos auteurs ne manquent pas de supprimer de tels traits. Et c’est justement la vie populaire. Qui d’eux oserait raconter qu’au solennel moment où ce calculateur terrible, Napoléon, vit l’armée russe, à Austerlitz, se placer juste à la place qu’il avait dès longtemps choisie, il ne retint pas sa joie, et se mit à demi-voix à chanter un air du temps (Ah ! comme il y viendra…). L’ennemi était venu de lui-même à ces étangs glacés qui allaient l’ensevelir.

Austerlitz fournirait un sublime proverbe héroïque, comme bien d’autres faits de l’Empire, époque toujours saisissante pour le peuple, par la grandeur des événements, l’étrangeté des guerres lointaines, par les cruels revirements, les tragédies du destin. Ces légendes, toutefois, ont l’inconvénient d’augmenter, de fortifier un sentiment trop naturel, l’adoration de la force et de la victoire, à part toute idée morale. L’idée, la moralité, domine au contraire dans nos belles légendes de la République, les seules qui puissent vraiment comparaître auprès de celle de la Pucelle d’Orléans.

La Sorcière
(1862)

1.
La réhabilitation de Jeanne d’Arc inaugure chez nous une ère de tolérance.

Livre II, chapitre III (Cent ans de tolérance en France), p. 205-206.

L’Église donnait au juge et à l’accusateur la confiscation des sorciers. Partout où le droit canonique reste fort, les procès de sorcellerie se multiplient, enrichissent le clergé. Partout où les tribunaux laïques revendiquent ces affaires, elles deviennent rares et disparaissent, du moins pour cent années chez nous, 1450-1550.

Un premier coup de lumière se fait déjà au milieu du quinzième siècle, et il part de la France. L’examen du procès de Jeanne d’Arc par le Parlement, sa réhabilitation, font réfléchir sur le commerce des esprits, bons ou mauvais, sur les erreurs des tribunaux ecclésiastiques. Sorcière pour les Anglais, pour les plus grands docteurs du Concile de Bâle, elle est pour les Français une sainte, une sibylle. Sa réhabilitation inaugure chez nous une ère de tolérance. Le Parlement de Paris réhabilite aussi les prétendus Vaudois d’Arras. En 1498, il renvoie comme fou un sorcier qu’on lui présente. Nulle condamnation sous Charles VIII, Louis XII, François Ier

2.
Dans son Formicarius, Jean Nider explique parfaitement qu’on devait brûler Jeanne d’Arc.

Notes et éclaircissement, note 5 (Littérature de sorcellerie), p. 444.

[…] La grosse compilation de Lyon qu’on a faite et dédiée à l’inquisiteur Nitard, reproduit une foule de ces traités de moines. Je les ai comparés entre eux, et parfois aux anciennes éditions. Au fond, il y a très peu de chose. Ils se répètent fastidieusement.

Le premier en date (d’environ 1440) est le pire des sots, un bel esprit allemand, le dominicain Nider. Dans son Formicarius, chaque chapitre commence par poser une ressemblance entre les fourmis et les hérétiques ou sorciers, les péchés capitaux, etc. Cela touche à l’idiotisme. Il explique parfaitement qu’on devait brûler Jeanne d’Arc.

Darc ou d’Arc ?

Dans toute son œuvre, et ce dès son Précis de l’Histoire de France en 1833, Michelet n’a utilisé que la graphie traditionnelle de Jeanne d’Arc… à une exception près !… et non des moindre puisqu’il s’agit du tome V de son Histoire de France (1841), lequel contient les deux fameux chapitres consacrés à l’héroïne. Dans ce texte et dans lui seul, l’historien écrira : Jeanne Darc. La parenthèse Darc sera vite fermée et dès le tome VI (1844), il l’orthographie à nouveau Jeanne d’Arc.

La faute à Vallet de Viriville ?

Parmi les références historiques citées par Michelet dans son tome V, on trouve un article du chartiste Auguste Vallet de Viriville, publié dans le Journal de l’Institut historique de novembre 1838, intitulé : Mémoire sur la manière dont on doit écrire le nom de famille que portait la Pucelle d’Orléans. L’historien y démontre pourquoi il faut l’écrire Darc et appelle tous ses collègues à se conformer à cette nouvelle graphie pour qu’elle remplace l’ancienne dans les habitudes.

Or, c’est précisément à cette époque que Michelet travaillait sur son histoire de Jeanne d’Arc. Aura-t-il été convaincu par Vallet de Viriville ? Mais alors, pourquoi est-il retourné si vite à l’ancienne graphie ?

L’avis de Gustave Rudler.

Dans son ouvrage décisif, Rudler impute également à Vallet de Viriville le choix de Michelet d’adopter la graphie Darc pour son tome V ; mais il n’aborde pas la question du retour à d’Arc dès le tome VI.

Michelet accepte l’orthographe Darc sur l’autorité de Vallet ; et Vallet emprunte à Hordal, par la raison que Hordal devait connaître le nom de sa famille et n’avait aucune velléité de le changer.

— (Gustave Rudler, Michelet, historien de Jeanne d’Arc, t. I, 1925, p. 75.)

Jean Hordal (1542-1618), docteur en droit, était le petit-neveu de Jeanne d’Arc ; il publia une histoire de son aïeule en latin intitulée Heroinæ nobilissimae Joannæ Darc (1612).

Rudler publie également une lettre de Michelet, sans date ni destinataire (mais tout porte à croire qu’il s’agit de Vallet de Viriville, vers 1839) :

Je suis tout à fait de votre avis, Monsieur. Darc me paraît devoir s’écrire sans apostrophe, jusqu’à ce qu’on prouve que c’est le nom d’une terre ou d’un village. Tout indique que cette famille était roturière.

Je pense toutefois qu’il ne faudrait trop s’appuyer sur ce que dans le procès on n’a pas traduit Darc par de Arcis et… Dans un acte de cette importance, on ne pouvait se permettre de traduire.

Mille remerciements, mille compliments affectueux.

Michelet.

— (Gustave Rudler, Michelet, historien de Jeanne d’Arc, t. I, 1925, p. 210.)

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