Revue de presse (1834-1874)
Dans la presse d’époque
Sommaire des articles de journaux, avec présentation et extraits
- Cours publics à la Sorbonne (1834)
- L’Impartial (18 janvier 1834), témoignage d’un auditeur.
- Le Temps (12 août 1834)
- Publication du tome V de l’Histoire de France (1841)
- Bibliothèque de l’École des Chartes (article de Jules Quicherat, 1841). Long éloge des chapitres consacrés à Jeanne d’Arc ; en particulier du soucis qu’a eu Michelet de s’appuyer directement sur les sources :
Il a tout lu, tout étudié ; et si quelques-uns peuvent prétendre au mérite d’en avoir fait autant avant lui, il possède sur ceux-là l’avantage d’avoir tout compris. Son récit n’est presque rien autre chose que la mise en action des témoignages consignés dans les deux procès de Jeanne d’Arc.
- Moniteur universel (28 juillet 1841), sur le tome 1 de l’Histoire de France de Burette, couvrant à peu près la même période que le tome 5 de celle de Michelet.
- La Presse (20 septembre 1841) ; la conclusion quoique argumentée a de quoi surprendre :
Bénissons les Anglais de l’avoir brûlée.
Nulle méchanceté cependant, mais l’idée que Jeanne d’Arc une fois sa mission terminée, soit rentrée au village pour vieillir en bonne paysanne lui est trop insoutenable.La France reconquise, vous ne pouvez concevoir à Jeanne d’Arc aucune existence, pas même dans son village, pas même auprès de sa quenouille, qui ne détruise cette belle et pure légende et n’en affaiblisse le divin reflet. Bénissons les Anglais de l’avoir brûlée, et en conservant pour eux l’odieux de ce supplice, et de nous avoir conservé dans toute sa pureté, dans tous ses rayons divins, la plus belle et la plus poétique figure de l’histoire.
- Le Siècle (15 janvier 1842). Auguste Nisard, tout en saluant l’œuvre, reproche à Michelet sa tendance à l’exaltation dramatique. Plusieurs de ses remarques se retrouveront dans la grande étude de Gustave Rudler, Michelet, historien de Jeanne d’Arc (1925).
- Les Guêpes (février 1842), réponse d’Alphonse Karr à Auguste Nisard, qui rejette toutes ses critiques.
- Journal des débats (4 mars 1842) ; Georges Guéroult loue le travail de Michelet, défend son mélange de science et de romantisme et aborde frontalement la question du surnaturel : car, l’historien l’accrédite tout du long.
Il n’y a pas dans toute l’histoire un épisode à la fois mieux constaté et plus extraordinaire.
Il exprime même une profonde reconnaissance puisque le croyant, jadis muet par la crainte des railleries, pourra désormais croire tout haut avec Michelet.
La superstition des esprits forts, la timidité des sceptiques redoute de se rendre complice par trop d’admiration à ce que l’histoire de la Pucelle présente de surnaturel, et l’on aime mieux refuser un légitime hommage à la figure la plus poétique et la plus touchante peut-être de nos annales, que de paraître déchoir un instant de cette ironie sublime, qui est devenue de nos jours le comble de la sagesse.
Sous ce rapport, M. Michelet […] aura rendu, nous le croyons, un véritable service et soulagé beaucoup de cœurs honnêtes que la terreur de la superstition empêchait de s’abandonner à leur sensibilité naturelle.
- Gazette de France (1er juin 1842) Longue critique du tome V. L’auteur loue le chapitre sur l’Imitation, introduction parfaite de l’histoire de Jeanne d’Arc. Il conteste toutefois l’idée de Michelet qui voit la résignation (passive) comme première valeur chrétienne quand elle n’est en fait que le résultat d’une volonté (active) fruit de l’amour divin. Il note aussi l’ambivalence de l’historien sur la question du surnaturel :
Du reste, arrivé à ce dernier et solennel moment, M. Michelet semble rétracter les expressions que nous avons relevées dans le cours de son récit. […]
Jeanne d’Arc accomplissant tout ce qu’elle accomplit sans une inspiration particulière de Dieu, ne serait-ce pas une chose plus incompréhensible encore que Jeanne d’Arc inspirée ? […] Le doigt de Dieu est là, ou alors il n’y a plus qu’un problème sans solution, une énigme sans mot.
- La Presse (8 septembre 1842) ; longue analyse par
un inconnu
de la philosophie historique de Michelet et de ce qu’elle a de novatrice.Trois principes ont présidé à la méthode historique de M. Michelet : 1° que l’humanité fait elle-même sa destinée ; 2° que tous les hommes ne sont qu’un seul et même homme, et que, pour les connaître, il suffit de s’interroger soir-même ; 3° que l’histoire doit embrasser tous les faits de la vie des peuples, qu’elle n’est ni un inventaire, ni un jugement, ni un récit, mais une véritable résurrection du passé. […]
Le véritable génie consiste moins à inventer un fait, à découvrir telle filière isolée, qu’à réunir et à systématiser toutes les découvertes.
- Le Constitutionnel (30 octobre 1842) ; longue analyse du tome V de l’Histoire. L’auteur se félicite de la qualité qui croît au fil des tomes ; il admire chez Michelet
le concours de l’érudition et du style, des vues critiques et des facultés logiques
. Un point néanmoins lui pose problème : l’historien ne prend pas assez de recul vis-à-vis du surnaturel au point qu’on pourrait croire qu’il l’accrédite,surtout en ce qui touche le don de prophétie
:Il se pourrait que M. Michelet eût trop accordé, dans sa version, à la légende et pas assez à la critique et à l’examen. Au moins aurions-nous désiré quelques réserves contre le don de seconde vue et la prescience des événements, qui semblent résulter du récit et prendre le caractère de vérités démontrées.
- Le Siècle (19 février 1844) ; à l’occasion de la sortie du tome 6 de l’Histoire de France revient sur le succès qu’ont rencontré les chapitres consacrés à Jeanne d’Arc dans le tome 5.
Les écrivains étrangers qui ont rendu compte du cinquième volume de l’Histoire de France ont surtout été frappés de la noble figure de Jeanne d’Arc. Jamais encore on n’avait conté avec cette naïveté éloquente le sort de l’humble bergère qui a délivré la France du joug étranger.
- Bibliothèque de l’École des Chartes (article de Jules Quicherat, 1841). Long éloge des chapitres consacrés à Jeanne d’Arc ; en particulier du soucis qu’a eu Michelet de s’appuyer directement sur les sources :
- Affaire
Jeanne est folle
(1845)- La Quotidienne (3 juin 1845) ; lettre d’un lecteur indigné de ce que Michelet a traité Jeanne d’Arc de folle lors de son dernier cours au Collège de France.
- Le Siècle (4 juin 1845) : annulation du cours de Michelet.
- La France (4 juin 1845)
- La Gazette de France (9 juin 1845) ; lettre d’un lecteur indigné qui prouve que le Michelet de 1845 se trompe, en invoquant le Michelet de 1834.
- La France (10 juin 1845) ; lettre comparable à la précédente, qui invoque le Michelet de 1841.
- La Quotidienne (13 juin 1845) : Lettre de Michelet qui assume et explique son allusion théologique au mystère dit de la
folie de la Croix
:Voici très exactement ce que j’ai dit : Que la France perdue par la vaine sagesse des Docteurs et des Pharisiens avait été sauvée pur une folle. Puis, j’ai rappelé la folie de la croix (avec sentiment et gravité) de même que dans mon histoire j’ai rapproché la passion de la Pucelle de celle du Christ.
- La Quotidienne (26 juin 1845) : compte-rendu de séance de la Chambre sur l’affaire Michelet.
- Le Siècle (26 juin 1845) : autre compte-rendu de la même séance ; la part belle est faite à la polémique ; le journal, favorable à Michelet, regrette que le ministre ne soit pas intervenu pour le soutenir.
(On s’émeut de voir que le Siècle publiait en feuilleton Vingt ans après de Dumas, le deuxième volet des Trois Mousquetaires. Quelle époque !)
- Le Siècle (27 juin 1845) ; publication d’une nouvelle lettre de Michelet qui revendique le terme de folle et réitère ses explications du mystère de la folie de la Croix.
- La Quotidienne (1er juillet 1845) ; lettre d’un lecteur qui trouve que les justification de Michelet
ont été bien généreusement acceptées
. - Le Siècle (13 juillet 1845) : les professeurs du Collège de France sont invités à se prononcer sur un éventuel blâme contre leurs collègues Jules Michelet et Edgard Quinet.
- Le Siècle (14 juillet 1845) : les professeurs ont voté contre le blâme.
- Publication de l’Histoire de la Révolution (1846-1853)
- La Presse (9 mars 1846), sur la reprise à la Comédie Française par la comédienne Rachel, de la Jeanne d’Arc d’Alexandre Soumet (mort le 30 mars 1845).
- La Presse (11 avril 1847), critique du tome 1 de l’Histoire de la Révolution : où l’on constate que l’image de Michelet est toujours associée à celle de Jeanne d’Arc.
- Gazette de France (11 juin 1847), même remarque, au sujet des études critique sur le roman feuilleton d’Alfred Nettement.
- Le Constitutionnel (21 janvier 1850) : célèbre Causerie du lundi de Sainte-Beuve au sujet
des lectures publiques du soir, de ce qu’elles sont et de ce qu’elles pourraient être
. Le critique y rapporte le très-grand effet que fit la Jeanne d’Arc de Michelet lue par Émile Souvestre au Conservatoire de musique. - L’Ordre (29 mai 1850) : cf. la Gazette.
- Le Constitutionnel (19 août 1850) : article de Saint-Beuve au sujet de la sortie des Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc de Quicherat. Il y évoque Michelet :
L’auteur, comme toujours, pousse à l’effet, il force les couleurs, il fait grimacer les personnages qui interviennent, il badine hors de propos […] Mais quand on a posé toutes ces réserves, on doit, pour être juste, reconnaître que M. Michelet a bien saisi la pensée même du personnage [et] ce cri public d’enthousiasme. […] La Jeanne d’Arc de M. Michelet est plus vraie qu’aucune des précédentes.
(Cet article est très souvent cité ; il sert par exemple de préface à la Jeanne d’Arc de Jacques Cordier, 1948.)
- L’Assemblée nationale (9 septembre 1850) : article sur la littérature révolutionnaire et la corruption de l’histoire, hostile au travail de Michelet tout en lui reconnaissant la dignité d’
éloquent chroniqueur de Jeanne d’Arc
. - Le Nouveau journal (1er décembre 1850) article d’Amédée Rolland sur l’Histoire de la Révolution qui surnomme Michelet le
merveilleux chroniqueur des prouesses de Jeanne d’Arc
. - Le Nouveau journal (2 mars 1851) nouvel article d’Amédée Rolland qui prend la défense de Michelet contre la presse catholique en affirmant que quoi qu’il advienne
il restera la plume qui a écrit Jeanne d’Arc
.
- Publication de l’édition séparée de Jeanne d’Arc (1853)
- La Patrie (28 mars 1853), publicité pour la nouvelle édition des six tomes de l’Histoire de France de Michelet chez Hachette.
- L’Assemblée nationale (12 avril 1853), idem.
- L’Industrie (14 mai 1853) : long article (publicitaire) d’Hippolyte Rigault, lui-même extrait de la Revue de l’instruction publique (14 avril 1853) sur la Bibliothèque des chemins de fer.
Résumé. — Avec style et humour, Rigault explique comment l’irruption du train dans la vie des Européens a bouleversé leurs habitudes :
Il n’y a que deux manières d’exercer sa pensée eu wagon, c’est de causer ou de lire. On ne cause guère avec des voisins inconnus, et souvent, si on les connaissait, on causerait moins encore. Reste la lecture.
Or, le marché a été capté par les vendeurs de
marchandises imprimées
quicorrompent le goût public et empoisonnent
les lecteurs :On [offre] partout aux jeunes femmes les romans socialistes.
D’où la nécessité, à l’instar de ce qui existe déjà en Angleterre d’une
bibliothèque instructive et morale qui, à force d’être intéressante, finirait par détacher le public nomade des mauvaises lectures
. C’est la mission que s’est donnée Louis Hachette. La nouvelle collection se divise en sept séries (guides touristiques ; littérature française ; littérature anciennes et étrangères ; histoire et voyages ; agriculture, industrie et commerce ; livres pour enfants ; ouvrages divers) pour s’adresser à tous les voyageurs :Dans la série de l’histoire, les lecteurs qui veulent étudier prendront la Jeanne d’Arc ou le Louis XI de M. Michelet. […] Un agronome, qui n’aime que l’agriculture, achètera avec plaisir les Maladies des pommes de terre.
Ainsi,
les chemins de fer ne seront plus que d’immenses cabinets de lecture
. - Journal des débats (20 mai 1853) : autre article (publicitaire) de Silvestre de Sacy sur la Bibliothèque des chemins de fer. L’auteur remercie l’éditeur d’avoir conçu ce remède aux embarras des voyages en train :
La conversation en voiture m’a toujours paru l’une des plus lourdes charges imposées au voyageur, même quand on tombait bien, à plus forte raison quand on tombait mal…
- Le Courrier de Bourges (29 mai 1853) : exemple de publicité dans la presse de province pour la nouvelle Bibliothèque des chemins de fer, avec extrait du catalogue.
- Journal des débats (31 mai 1853) : article de John Lemoinne, qui n’a qu’un reproche à faire à la Jeanne d’Arc de Michelet : son anglophobie (Lemoinne est né à Londres de parents français). Anglophobie aussi puérile qu’infondée ; aussi justifie-t-il sa position en invoquant les Aperçus Nouveaux de Quicherat (parus en 1850) :
Il est maintenant avéré que Jeanne fut jugée légalement, que son procès fut fait dans les formes, qu’elle fut condamnée par l’Université et l’Inquisition, et qu’elle fut moins la victime des Anglais que celle des politiques de la cour de France.
- Poursuite de l’Histoire de France (1855-1867)
Nombreuses voix (à l’instar d’Eugène Lerminier dans l’Assemblée nationale du 26 août 1855), se désolent que depuis dix ans l’historien ait troqué son habit d’historien contre celui de pamphlétaire.
- Le Constitutionnel (18 avril 1855)
- Le Droit (9 mai 1855)
- L’Assemblée nationale (26 août 1855)
- Le Siècle (31 mars 1856)
- Gazette du Midi (27 juin 1856)
- Moniteur universel (8 juillet 1856)
- La Presse (8 mai 1857)
- La Presse (17 novembre 1857)
- Journal des débats (25 janvier 1859)
- Le Siècle (8 avril 1859)
- L’Indépendance belge (17 juin 1859)
- Le Constitutionnel (28 août 1859)
- Le Siècle (2 février 1860)
- Journal des débats (17 mars 1860)
- Le Monde illustré (11 août 1860)
- Le Constitutionnel (24 août 1860)
- Le Siècle (16 décembre 1861)
- Le Siècle (14 septembre 1862)
- La Patrie (15 juin 1863)
- Le Siècle (10 juillet 1863)
- L’Opinion nationale (6 septembre 1864)
- Journal des débats (2 mai 1866)
- L’Événement (14 octobre 1866)
- La Patrie (29 novembre 1866)
- Le Phare de la Loire (19 mars 1867)
- La Gironde (17 juillet 1868)
- Le Figaro (22 juillet 1868)
- La France (11 mai 1869)
- L’Aube (29 décembre 1870)
- Le Phare de la Loire (23 décembre 1871)
- Journal des débats (28 décembre 1872)
- La Gironde (5 mars 1873)
- Le Gaulois (14 novembre 1873)
- Mort de Michelet (9 février 1874)
Amédée Rolland ne s’était pas trompé (Nouveau journal, 2 mars 1851), Michelet est resté pour ses contemporains
la plume qui a écrit Jeanne d’Arc
.- Le Siècle (11 février 1874)
- La République française (12 février 1874)
- Le Gaulois (12 février 1874)
- L’Opinion nationale (13 février 1874)
- Journal des débats (18 février 1874)
- Le Soir (23 avril 1874)
- Le Siècle (3 mai 1874)
Cours publics à la Sorbonne (1834)
L’Impartial, 18 janvier 1834
Extrait d’un article sur les trois premiers cours de Michelet par quelqu’un qui y a assisté.
Faculté des lettres de Paris. — Cours de M. Michelet, Histoire moderne, leçon des 9, 13 et 16 janvier.
Nous arrivons bien tard pour parler de M. Michelet, mais il n’en faut point accuser notre bonne volonté… La politique, cette ennemie jurée des lettres et des beaux-arts, pèse sur nous de tout le poids de son intérêt positif et de tous les moments ; elle seule nous a empêchés de rompre plus tôt le silence. Aujourd’hui nous allons tâcher de réparer le temps perdu.
Il y avait longtemps que la place de M. Michelet était marquée à la Sorbonne. En effet, jeune d’âge, mais vieux de science et de travail, il manquait à la réunion de ces talents nouveaux, vifs, ardents, comme tout ce qui est jeune, mais solides, posés, réfléchis, et qui, pour me servir de l’expression de M. Michelet lui-même, ont la conscience de tout ce qu’il y a d’antique dans un homme né d’hier
.
Dans son discours d’ouverture M. Michelet a parlé un peu de tout. Après avoir commencé par un éloge de la Sorbonne, il a fini par une citation d’Hérodote : et l’héroïsme des martyrs de Juillet a eu son sommaire aussi bien que le dévouement de Jeanne d’Arc.
[Lire un extrait du discours …]
Peu de mots nous suffiront pour rendre compte de la leçon, ou plutôt de la conférence de lundi dernier : elle a été tout entière consacrée à parler des matériaux que doit employer l’historien, des sources qu’il doit consulter. Matériaux historiques, philosophiques, poétiques (et dans les monument poétiques, on doit comprendre les productions des beaux-arts), tout appartient à l’historien. Toute idée est philosophique, tout fait est histoire ; ces deux propositions résument la pensée de M. Michelet. Nous voudrions bien nous étendre un peu sur ce qu’il a dit de l’union de la philosophie et de l’histoire, de l’appui qu’elles doivent se prêter ; mais nous sommes trop pressés d’arriver à la leçon d’hier.
L’affluence était encore plus grande qu’à la première leçon, et force a été à M. Michelet de finir dans le grand amphithéâtre la séance commencée dans la petite salle. […]
Le Temps, 12 août 1834
Extrait du feuilleton, consacré aux cours publics de Michelet.
À la Sorbonne, M. Michelet vient de terminer par le règne de François Ier son cours d’histoire commencé à celui de Philippe-le-Bel. Jetons un regard rapide sur ses leçons hebdomadaires et nous verrons comment cet historien comprend le moyen-âge.
[…] La Pucelle d’Orléans releva la France. Le professeur de la Sorbonne résume ainsi la vie de la fille guerrière : à Orléans, l’action ; à Reims, l’honneur ; à Paris, la tribulation ; à Compiègne, la trahison. Il donne des détails curieux sur son procès qui eût la forme inquisitoriale.
Publication du t. V de l’Histoire de France (1841)
Bibliothèque de l’École des Chartes, 1841
Bulletin bibliographique de Jules Quicherat, extrait de la Bibliothèque de l’École des Chartes, t. III, 1841-1842, p. 102-107.
Histoire de France par M. Michelet, membre de l’Institut, professeur au Collège royal de France, chef de la section historique aux Archives du royaume. Tome V, un vol. in-8° de 416 p. — Paris, chez L. Hachette, libraire de l’Université.
L’année dernière, en rendant compte du quatrième volume de M. Michelet, Kunde nous exprimait (Bibliothèque de l’École des Chartes, t. I, p. 511) combien cette introduction au règne réparateur de Charles VII donnait à espérer pour le reste ; il signalait surtout l’apparition de la Pucelle comme l’un des tableaux où se révélerait dans toute sa profondeur l’âme du nouvel historien. Prévision facile, il est vrai car comment celui qui avait trouvé des larmes devant les hideuses contestations des Bourguignons et des Armagnacs, fût-il resté insensible en présence de l’action la plus élevée et la plus touchante dont les hommes aient conservé la mémoire ? Toutefois, ce grand et unique sujet n’était pas sans péril, à cause de sa singularité même. Autant il émeut le cœur, autant il étonne l’esprit ; et comme il éveille la curiosité, et que la curiosité veut être satisfaite avant tout, de ce côté il ouvre la porte à toutes les spéculations téméraires, à tous les scrupules alarmants. Ici le doute et ses glaces ; là le mysticisme et ses écarts ; deux dispositions également contraires à l’intelligence des monuments, également incompatibles avec l’intérêt du récit. Entre ces deux écueils, contre lesquels ses devanciers ont tous fait naufrage, M. Michelet a su tenir une route assurée. Dominé par la grandeur des événements lorsqu’il expose, éclairé par la connaissance de l’âme humaine lorsqu’il explique, il a écrit l’histoire de Jeanne d’Arc la plus philosophique et la plus touchante qui ait encore été faite.
Nous insistons sur cette partie capitale du nouveau volume de l’Histoire de France. Assez de critiques la jugeront d’après leur propre sentiment ; mais combien peu s’inquiéteront si leur sentiment est conforme à l’autorité des textes ! C’est là pourtant que réside la force de M. Michelet. Plus on le rapprochera des originaux, plus on sera pénétré du mérite de sa composition. Il a tout lu, tout étudié ; et si quelques-uns peuvent prétendre au mérite d’en avoir fait autant avant lui, il possède sur ceux-là l’avantage d’avoir tout compris. Son récit n’est presque rien autre chose que la mise en action des témoignages consignés dans les deux procès de Jeanne d’Arc ; mais avec quelle supériorité les détails ont été choisis dans ces monuments si pleins de détails ! Comme la main de l’historien est tombée heureusement sur les passages qui pouvaient faire ressortir avec le plus d’évidence le dévouement du personnage principal, les intérêts et les passions des acteurs secondaires ! Cette délicatesse de tact faisait toute la difficulté. Pour y parvenir il fallait non-seulement posséder l’histoire du moment, mais encore connaître à fond ce qui avait précédé et ce qui devait suivre. La considération du passé, celle de l’avenir pouvaient seules diriger le narrateur dans le choix de ses matériaux. C’est en ne perdant jamais de vue ces deux termes de son sujet, que M. Michelet a rencontré le lien qui rattache à l’humanité une action surhumaine ; qu’il a trouvé le secret de la faire lire avec admiration et pourtant sans surprise. Après lui, que reste-t-il à faire ? Peu de chose. Amplifier, revenir sur les circonstances particulières par exemple, examiner de plus près la question des extases ; constater d’une manière plus positive les trahisons dont la Pucelle a été victime dans sa campagne sur la haute Loire et au siège de Compiègne ; jeter quelques lumières nouvelles sur la marche du procès de Rouen ; tous objets de pure critique, qui, si on les traite avec une autorité suffisante, pourront peut-être apporter quelques changements à la rédaction de l’historien mais qui à, coup sur, ne changeront nulle part le sens de sa pensée.
Les qualités que nous venons de signaler pour quelques-uns des chapitres de M. Michelet, étincellent dans tout le reste de son livre. L’art d’enchaîner les faits, qu’il y porte à la perfection provient toujours de son talent à pénétrer les textes où il les a puisés ; et si son intelligence saisit si fréquemment les traits convenables, c’est parce qu’il interroge les choses et les destins des choses. Mais est-il besoin de tant insister ici sur le caractère de sa méthode ? Elle est connue. Il ne procède point autrement qu’il n’a fait depuis le commencement de son ouvrage. Seulement il était dangereux de soumettre à cette laborieuse investigation les éléments incomplets de notre ancienne histoire ; tandis qu’aujourd’hui, se trouvant en possession de documents plus nombreux, au sein d’une société dont la nôtre procède par des intermédiaires connus, M. Michelet compare avec plus d’avantage, déduit avec plus de certitude. Sa conscience qui lui ferait reproche de rien laisser dans l’ombre, l’entraîne bien encore à quelques interprétations trop hardies sur les circonstances tout à fait énigmatiques ; mais c’est la très-rare exception. En général, les données étant devenues suffisantes, il n’est pas de problème qu’il ne résolve au plus grand avantage de la science et de la raison. Cette rectitude de jugement se révèle surtout dans le chapitre Ier du livre II, où l’on peut dire que se trouve la clef du règne de Charles VII. Là, trois grandes questions se présentaient à l’historien ; trois questions dont deux au moins renferment en elles le secret des événements de quinze années : Quelle révolution ramena le duc de Bourgogne au parti de la France ? Quel fut l’objet de la pragmatique, quelles ses conséquences ? Quelle idée doit-on se faire de la noblesse qui s’était battue contre les Anglais ? Sur tous ces points que de ténèbres ! L’un perdu de vue par les écrivains modernes, pour qui la politique de ces temps éloignés s’est effacée sous la multitude des petits incidents ; l’autre obscurci à plaisir par les théoriciens gallicans et par leurs commentateurs ; le troisième présenté sous les couleurs les plus fausses à cause de l’illusion que produisaient toujours les mots de seigneur, de chevalerie, de féodalité. Au milieu de cette confusion, M. Michelet s’avance d’un pas ferme et sûr. Il raconte encore, mais en narrateur qui se dispose à combattre des préjugés reçus. Les faits qu’il a rassemblés dissertent et concluent pour lui. La lassitude du duc de Bourgogne qui avait obtenu des Anglais tout ce qu’il pouvait espérer d’eux ; les offenses dont ceux-ci avaient accompagné tant de concessions faites à regret ; la rivalité manufacturière qui commençait à s’établir entre l’Angleterre et la Flandre ; enfin les rivalités de Glocester, de Winchester et de Bedford : telles furent les causes qui amenèrent la paix d’Arras. La pragmatique fut de la part du concile de Bâle, un appel fait aux pouvoirs locaux contre l’autorité pontificale, et Charles VII l’accepta comme une concession à la noblesse dont il était débiteur, comme un moyen d’empêcher la sortie du numéraire, que les grâces expectatives, les annates et les appels faisaient écouler vers Rome. Quant aux seigneurs, capitaines de compagnies, coureurs de grands chemins, inconnus de leurs vassaux, étrangers dans leurs fiefs, que leur restait-il de commun avec les barons féodaux ? Rien de plus clair ni de plus juste que le morceau dont cet exposé fait l’objet. La raison y parle d’un bout à l’autre, et le lecteur convaincu suit avec entraînement la discussion jusqu’à son terme, où la sensibilité de l’écrivain trouve jour à se produire et s’échappe tout entière dans le récit des effroyables attentats imputés au maréchal de Retz.
Plus loin, M. Michelet aborde les réformes opérées en France par Charles VII : l’organisation d’une armée permanente, l’ordre introduit dans l’administration des deniers publics, l’établissement d’une police générale ; lutte intérieure contre tous les abus, dans laquelle le roi, conduit par de sages conseillers, déploya une vigueur dont on ne l’aurait pas cru capable, à en juger par sa longue hésitation devant les ennemis du dehors. À ce tableau est opposé celui de l’Angleterre qui, châtiée à son tour par la fortune, s’enfonce dans le désordre à mesure que sa rivale se guérit de ses maux. Un parallèle si plein de contrastes prépare on ne peut mieux à l’intelligence des événements qui vont suivre. La guerre de 1449 naît d’elle-même par la nécessité de la situation ; elle se termine lorsque l’Angleterre ne possède plus que la seule ville de Calais sur le continent. Restent sur le théâtre la France et la Bourgogne, deux puissances qui s’étaient crues faites pour vivre en bon accord l’une à côté de l’autre, et qui, du jour qu’elles se furent rapprochées, reconnurent que leurs intérêts devaient se contrarier sans cesse. De là une rivalité nouvelle, mais qui de longtemps ne se manifestera que par une sourde guerre de récriminations et de protocoles. Ici, un beau chapitre est consacré à l’étude des vingt États ennemis qui constituaient la Bourgogne, empire sans bornes, mais aussi sans fondements. Sous cette splendeur qui étonnait l’Europe au XVe siècle, qui nous trompe encore après quatre siècles écoulés, M. Michelet cherche des symptômes de faiblesse que Philippe le Bon s’avouait à lui-même. Le principal attribut de la souveraineté manquait à ce chef de tant de nations : celui de la justice suprême. Les peuples flamands lui déniaient le droit de revenir sur un jugement que leurs tribunaux avaient prononcé, en même temps qu’ils repoussaient comme un joug insupportable les formalités que son conseil prétendait introduire dans leur droit primitif et simple, tout empreint des vieilles habitudes juridiques de l’Allemagne. D’un autre côté, Charles VII avait bien exempté du ressort les domaines du duc de Bourgogne aussi longtemps que se prolongerait sa vie, mais sans vouloir pour cela laisser périmer le droit de la couronne. Aussi le roi de France se tenait-il sur le qui-vive, toujours prêt à rappeler à son vassal, le cas échéant, que s’il n’avait rien à démêler avec le parlement de Paris, la dispense n’était que viagère. Massacrer les Gantois, mépriser les évocations de son suzerain, voilà tout ce que put faire le duc de Bourgogne. Il redoubla de luxe et de magnificence, sans que l’or jeté à pleines mains pût lui donner le sacré caractère auquel il aspirait. Une anecdote du temps a inspiré à M. Michelet une scène d’où ces considérations ressortent avec un bien grand éclat. À l’une des réunions de la Toison d’or, au milieu d’un banquet de princes présidé par Philippe le Bon, un humble huissier se présente, et remet au souverain de la fête un exploit qui l’ajourne à comparaître en personne en la grand-chambre de Paris, pour une misérable affaire criminelle dont la cour a jugé que la connaissance lui appartient. Ce tableau amené avec un art infini, termine le volume, et l’historien n’a qu’un mot à ajouter pour faire pressentir de quel côté sera la victoire dans la lutte dont il vient de retracer les premiers efforts.
Après cette analyse trop succincte et trop superficielle du livre de M. Michelet, nous nous abstiendrons de le critiquer dans le détail. Pour avoir le droit de chercher les peccadilles dans un ouvrage aussi remarquable, il faudrait signaler une à une les beautés dont il est rempli. Ainsi le veut une critique équitable. D’ailleurs, si quelques erreurs de fait, quelques inexactitudes de rédaction se sont glissées à de rares intervalles sous la plume de l’historien, il n’a pas tenu à lui que ces taches ne disparussent de sa rédaction définitive. Se défiant toujours de lui lorsqu’il raconte, il a pour habitude de communiquer les diverses parties de son travail aux hommes qui ont le plus approfondi chacune des questions dont elles sont l’objet. Ainsi les chapitres relatifs à l’Angleterre ont passé sous les yeux de M. Thomas Wright ; MM. Monnard et Vulliemin, les continuateurs de Jean de Müller, ont revu la partie suisse ; MM. Lens et Saint-Génois de Gand, les récits consacrés à la Flandre, etc. Cette révision à laquelle M. Michelet aime à se soumettre, fait voir assez de quelle faible importance sont des fautes que lui-même, que les érudits qu’il consulte ont laissé passer inaperçues. Arrêtons-nous à d’autres observations plus générales mieux proportionnées à l’étendue de cet article.
Nul n’a mieux compris que M. Michelet quelle valeur exagérée les événements militaires avaient reçue dans notre histoire, par la faute des annalistes ; nul n’a fait plus d’efforts pour rendre à la politique, à l’administration, aux arts, la place et l’influence qu’ils ont eues sur la scène où s’agitèrent, à diverses époques les destinées de la France. C’est en se dévouant à réparer tant d’injustes oublis qu’il a trouvé les révélations sans nombre d’où ses livres tirent leur charme et leur utilité. Mais n’y aurait-il point un grand inconvénient à trop restreindre les guerres continuelles qui dans les temps de trouble ont déterminé souvent la tournure des affaires, plus que l’habileté ou l’impéritie des hommes, plus que l’action du gouvernement ? Il nous semble que les premières années de Charles VII ont été, sous ce rapport, bien abrégées par M. Michelet ; non pas que nous voulions lui faire un reproche de n’avoir point énuméré les rencontres, les surprises, les escalades sans fin que Monstrelet s’épuise à raconter comme l’unique événement du jour ; mais il aurait pu, selon nous, déterminer davantage le caractère de tous ces combats et s’appliquer à en faire mieux comprendre les effets. Nous croyons aussi que, dans ses descriptions de batailles, il sacrifie trop le récit de l’action générale à celui de l’accident qui a décidé la défaite ou la victoire. Il résulte de là quelque chose d’uniforme dont l’esprit s’inquiète ; tous les grands engagements semblent n’avoir été que des déroutes. Sans exiger qu’il augmentât la dimension de ses peintures, on aimerait à l’y voir jeter quelques indications de plus.
Un autre genre où il excelle, c’est celui des portraits. Nous pourrions en citer un grand nombre dans ce volume qui sont exécutés avec un talent accompli : par exemple, celui du dauphin Louis, celui de William Pole, du cardinal de Winchester etc. Toutefois, lorsqu’il s’agit de peindre certains personnages secondaires, ne trouvera-t-on pas que l’historien ajoute une foi trop vive à la persistance du caractère national chez les individus ? Qu’un homme ait été Gascon, Lorrain ou Normand, on peut en conjecturer sans doute que son caractère et ses mœurs ont suivi telle propension plutôt que telle autre ; mais ce n’est là qu’une présomption où l’on ne trouvera pas les traits arrêtés et distincts dont veut être dessinée la figure historique ; encore moins suffit-elle pour faire deviner la conduite d’un individu que les contemporains auraient passé sous silence. Les études physiologiques et philosophiques appliquées au passé de l’humanité ont restauré l’histoire de nos jours, et nous ont enseigné l’art de ressusciter enfin tant de générations deux fois mortes, et par l’injure du temps, et par l’inexpérience d’historiens qui s’étaient voués au soin exclusif de rassembler des faits. C’est là un moyen puissant ; aussi, pour conserver sa vertu, doit-il être ménagé, éprouvé de longue main, mis en jeu avec des précautions infinies. La dernière remarque que nous nous permettrons sur le livre de M. Michelet, découle encore de la même considération. Nous voulons parler du chapitre qu’il a consacré à l’Imitation de Jésus-Christ. S’agit-il de la pensée qui fait le fond de ce morceau, elle est vertueuse, elle est vraie. L’historien a trouvé dans son cœur et dans la considération des choses, que la France avait dû son salut autant à la pitié qu’inspiraient ses malheurs, qu’au sort des armes et aux combinaisons de la politique. Puis, attendri par sa découverte, il a cru devoir en produire le témoignage non équivoque par l’examen d’un beau livre écrit dans ces temps de malheur, celui de tous, peut-être où l’âme humaine s’est le plus abandonnée aux élans de la commisération. Mais la disposition morale d’une époque, lorsqu’il faut la saisir dans les œuvres de l’intelligence, se prouve-t-elle comme les motifs d’une action qu’établiraient des données purement historiques ? Ici, la preuve touche au fait ; mais là, entre les affections de toute une multitude et les signes qu’un seul homme en a laissé paraître, existe-t-il un rapport si parfait que, plus on pénétrera l’âme de celui-ci, plus on doive s’instruire de l’état des autres ? En voulant donner trop d’évidence au sentiment qui vous a conduit à rattacher le fait à son expression, ne risquez-vous pas de le subtiliser ? Notre opinion est que, en pareille matière, on a le droit d’affirmer et d’imposer sa conscience aux autres, sans qu’il soit besoin de pièces à l’appui. Cette confiance d’une âme honnête n’alarmerait personne ; elle réduirait à se taire ceux qui réclament pour ne pas se donner la peine de comprendre. Et puis l’histoire de France de M. Michelet se déroule avec tant de rapidité ! N’est-ce pas beaucoup qu’un chapitre pour le développement d’une seule idée ? N’est-il pas d’autres objets qui, à la même place, auraient peut-être satisfait davantage le lecteur ? Par exemple, le règne de Charles VII jusqu’au moment où se présenta la Pucelle, ne donnait-il pas lieu à quelques traits de plus ? Comment cet inerte prétendant put-il se maintenir ? La commisération du peuple et l’appui des brigands n’expliquent pas seuls cette circonstance. Par quel secret le Languedoc, épuisé de ressources, trouvait-il chaque année de quoi payer l’équivalent, les aides et tant d’impôts destinés à la solde des compagnies qui le mettaient au ravage ? Et plus tard, le concile de Bâle ne demandait-il pas quelques pages à l’historien ? Quelle influence eut sur les destinées de la monarchie cette assemblée qui tint dix ans la papauté frémissante, cette assemblée, ouverte en dépit d’Eugène IV par des prélats français dirigée par le peuple de nos universités et de nos églises, soutenue ouvertement par Charles VII, si emportée dans son opposition contre Rome, qu’elle osa créer un pape de langue française, assisté d’un collège tout français ?
Comme on le voit, nos critiques se réduisent presque toutes à signaler quelques lacunes dans le livre de M. Michelet. Sur peu de points nos sentiments diffèrent ; sur un plus grand nombre nous regrettons qu’il ne nous ait pas fait voir de son œil si pénétrant qu’il ne nous ait pas fait sentir de son âme si féconde en émotions.
J. Q.
Moniteur universel, 28 juillet 1841
Chronique littéraire du premier tome de l’Histoire de France, de Théodose Burette, couvrant à peu près la même période que le tome 5 de l’Histoire de Michelet.
Littérature. Histoire. — Histoire de France, par Théodose Burette. Tome Ier, depuis l’avènement de Philippe de Valois jusqu’à celui de Charles VIII (1328-1463). (2e article.)
Il est une chose qui nous a toujours frappe dans l’étude de l’histoire, et que, malgré des témoignages et des preuves sans nombre, nous n’avons jamais été contraints de reconnaître, sans nous accuser nous-même d’une sorte de prédilection puérile pour des rapprochements plus séduisants que justes ; nous voulons parler des complications providentielles des faits, de cette routine immuable des révolutions, de ces retours infaillibles aux mêmes besoins, aux mêmes luttes, aux mêmes excès et aux mêmes péripéties à de certains moments donnés, sans analogie matérielle entre eux, et séparés parfois les uns des autres par des siècles tout entiers.
[…] À travers tant de longues et douloureuses périodes, à travers tant de morcellements et de discordes au milieu desquels semblait devoir périr à jamais, non seulement l’œuvre si laborieusement poursuivie de Charles V, mais encore la nationalité française tout entière, la France s’achemine vers ses destinées providentielles ; c’est une femme, Agnès Sorel, qui empêche le roi de Bourges, découragé, de quitter la partie ; c’est une femme, Jeanne d’Arc, qui relève le courage abattu des capitaines de Charles VII, qui ranime les populations, qui les pousse à une sorte de croisade contre les Anglais, et qui, son œuvre terminée, meurt, comme inutile désormais aux desseins du ciel ; c’est Bedford qui meurt à temps, Bedford, le seul qui, à force d’adresse et de concessions, pouvait maintenir son plus redoutable auxiliaire, le duc de Bourgogne, dans l’alliance anglaise. […]
La Presse, 20 septembre 1841
Extrait de l’article Variétés par un inconnu
sur les dernières sorties littéraires.
Histoire de France, par M. Michelet (5e volume) : Pucelle d’Orléans ; maison de Bourgogne.
Cette fois-ci, ce que nous pouvons faire de mieux pour notre auditoire est de céder respectueusement la parole à l’historien qui vient de restituer à la vérité historique, avec tant de recherches, de poésie, d’âme et de style, la légende jusqu’à ce jour obscure et mal comprise de la Pucelle d’Orléans.
[S’en suit une longue succession d’extraits qui balayent toute l’histoire de Jeanne d’Arc depuis Jeanne était la troisième fille d’un laboureur…
jusqu’à Nous avons brûlé une sainte.
]
Je n’ajouterai qu’une réflexion à ce magnifique et touchant récit de M. Michelet, qu’à notre grand regret nous avons dû abréger et mutiler en plusieurs endroits : ne nous attristons pas, ne pleurons pas sur la mort de Jeanne d’Arc ; elle était nécessaire. C’est en disparaissant avant l’heure, dans une sombre tragédie, que les grandes âmes prouvent l’élection et la tendresse de la Providence pour elles. Il manque toujours quelque chose à la meilleure vie, si son œuvre achevée, il lui manque la catastrophe et la flétrissure humaines. Dieu ne saurait laisser souiller ses instruments sur la terre après qu’ils ont servi ; il ne saurait laisser éteindre ou parler leur poésie dans la misère ou la vulgarité de la vie commune. La France reconquise, vous ne pouvez concevoir à Jeanne d’Arc aucune existence, pas même dans son village, pas même auprès de sa quenouille, qui ne détruise cette belle et pure légende et n’en affaiblisse le divin reflet. Bénissons les Anglais de l’avoir brûlée, et en conservant pour eux l’odieux de ce supplice, et de nous avoir conservé dans toute sa pureté, dans tous ses rayons divins, la plus belle et la plus poétique figure de l’histoire.
Le Siècle, 15 janvier 1842
Critique fouillée du tome V de l’Histoire de France par Auguste Nisard.
M. Michelet poursuit avec une ardeur vraiment juvénile et avec une imagination qui ne se tempère ni ne vieillit, la tâche immense qu’il à entreprise et dont il a chargé courageusement sa vie. Le cinquième volume de l’Histoire de France, annoncé il y a à peine un an, a paru. L’histoire est emportée par le même mouvement rapide et contagieux qui précipite aujourd’hui toute chose, les nobles spéculations de l’esprit comme les inventions utiles du génie industriel. Celles-ci du moins répondent à une impatience réelle du public, auquel tant de résultats merveilleux ont donné un avant-goût de l’absolu bien-être matériel. Je crois que dans les lettres et surtout dans le plus grave de tous les genres, dans l’histoire, les écrivains mènent plutôt le public qu’ils ne sont menés par lui, et qu’ils lui communiquent un peu de vive force leur propre impatience. Sans doute il y a longtemps qu’une bonne histoire de France se fait désirer. Elle nous manque comme, dit-on, nous manque une épopée, même après la Henriade.
Mais de pareils monuments ne s’élèvent pas d’une manière miraculeuse, ni surtout sous le souffle fiévreux de l’érudition. Il n’est pas donné au même homme de pouvoir toujours à la foi à et au même instant compulser et rédiger, entasser des matériaux poudreux et les employer avec ordre, esprit de suite et grandeur, se pâmer d’aise à la vue d’un manuscrit déterré, et se posséder assez pour tirer de ce manuscrit la seule et vraie substance historique. Je dis que la passion de l’archéologue et ses mille petites superstitions, qui le rendent si heureux, lui ôtent souvent tout sang froid, toute vue nette et ferme des grandes choses passées, le concentrent sur de petits objets qu’il érige en hautes généralités, l’échauffent pour des accidents qui deviennent sous sa plume haletante de gros événements, et abaissent en lui jusqu’au talent spécial qu’il a de décrire une cotte d’armes ou un blason, ou encore les pièces diverses d’une table royale et les gigantesques appétits de nos pères. Qui ne voit que l’histoire, ainsi mise en pièces et réduite aux proportions du cabinet d’antiquités, même le plus vaste, perd son enseignement politique, qu’elle n’est plus bonne, comme le disait Thucydide, à nous instruire des fautes et des malheurs de nos ancêtres, ou, en d’autres termes, qu’elle n’est plus nécessaire ? Qui ce comprend davantage, en retrouvant dans chaque volume publié par M. Michelet la plus éblouissante corruption du genre et de la méthode historique qu’on ait jamais osée, que l’érudition nous rend trop heureux, que la recherche enivrante des matériaux historiques et l’ardente collection qu’on en fait partout embrouillent la mise en œuvre, et que l’historien n’en respire plus, tant il a hâte de mêler et de confondre l’une avec l’autre ces deux parties de son art : l’une qui n’est qu’un délicieux labeur ; l’autre qui regarde le plan, l’ordonnance au sujet, la suite lumineuse des récits, l’ensemble de la politique des temps, et qui est l’effort même du génie dans l’histoire ?
J’ai déjà signalé dans de précédents articles les excès de cette manière passionnée et superstitieuse que M. Michelet n’a certainement pas imitée de l’école sévère et du solide éclat de l’antiquité grecque et latine. Et pour tant M. Michelet, dans ce cinquième volume marche sur un terrain moins mouvant, est déjà hors des lueurs ténébreuses des temps féodaux et bien loin des misères confuses du moyen-âge : il commence à prendre pied sur le sol conquis, il est vrai, mais déjà ferme et compacte de l’unité française. La résurrection de la France (c’est ainsi que M. Michelet caractérise d’une manière juste et brillante cette mémorable période de 1422 à 1461), les prodiges opérés par l’enthousiasme populaire, le peuple, si nettement personnifié dans la simple et sublime jeune fille de Vaucouleurs, le peuple ennemi de l’étranger, et d’Anglais qu’il était devenu à force d’abaissement et de misères, redevenant Français pour rendre la France au roi et la France à elle-même ; la petite noblesse des camps, les Dunois, les La Hire, les Xaintrailles, entraînés par la Pucelle sous les étendards et dans les destinées extrêmes de la royauté ; l’Anglais, partout battu ou réduit à une défensive molle et languissante ; le roi sacré à Reims, le droit divin et celui de naissance rétablis dans l’opinion des peuples ; les effets merveilleux de ce sacre sur l’esprit public ; le royaume se ramassant de nouveau sous le sceptre d’un seul homme, et quinze ans à peine après l’expulsion des Anglais se prêtant à des institutions civiles et militaires empreintes du plus ferme esprit monarchique ; enfin Charles VII, le plus grand exemple des impérissables idées d’honneur et de patrie, n’ayant plus rien à redouter, même l’ambition guerrière de son formidable voisin le duc de Bourgogne, et traitant avec lui de puissance à puissance par les voies encore neuves de la diplomatie ; tous ces faits si nets, si éclatants, si bien enchaînés les uns aux autres dans la tradition populaire et écrite, ouvraient au narrateur la carrière des grands récits, et devaient le porter bien au-dessus des vains enchantements de la chronique et des petits contes du temps.
Il n’y a qu’une manière d’écrire l’histoire de la Pucelle, ou plutôt de chanter cette courte et brillante épopée de la France : c’est que l’écrivain se laisse emporter, lui et toute sa science d’archéologue et toutes ses superstitions héraldiques, au cours impétueux de la tradition populaire, et qu’il ne ravive des passions du quinzième siècle que les plus fortes, les plus remuantes, celles que la vétusté n’a point obscurcies, le sentiment français et la haine de la domination étrangère.
Est-ce que les paysans de la Lorraine, qui savent le nom de Jeanne d’Arc et qui feraient ce qu’elle a fait, tiennent à savoir certaines particularités que M. Michelet raconte sur le ouï-dire de quelque anecdotier, et le reste que M. Michelet cite en latin, le latin dans les mots bravant l’honnêteté ? Mais avec l’idée naïve et pure que nous avons du caractère viril de cette admirable jeune fille, nous ne pensons seulement pas qu’elle put être belle ou laide. Le peuple, que M. Michelet a voulu nous représenter dans l’héroïne de Vaucouleurs, a un sentiment de l’idéal fort supérieur à ce coloris littéraire. Au temps de Charles VII, il a fait de Jeanne d’Arc une sainte guerroyante et glorieuse : ce n’était pas sans doute la fille plus ou moins jolie d’un paysan lorrain qu’il divinisait dans son enthousiasme pieux : c’était la libératrice de la France. À quoi sert cette curiosité raffinée de nos jours qui se met sur la trace des moindres restes matériels du passé ? C’en est donc fait des grâces de l’esprit humain, si elles périssent par ceux-là mêmes qu’elles ont instruit à bien penser et à bien dire. Si l’imagination ne se contente plus d’évoquer les ombres radieuses des grands hommes et de rendre le souffle de la vie morale et des passions aux générations éteintes, si elle veut les ressusciter complètement dans leur enveloppe charnelle, au lieu de portraits, elle ne nous montrera plus que des figures de cire.
M. Michelet a, suivant nous, diminué l’effet de plusieurs parties de ce beau sujet à force de détails et pour avoir tourmenté la tradition la plus populaire de la France et les simples croyances des âges antiques. La voix du peuple ne se commente pas ; M. Michelet le sait bien, lui qui en appelle à tout moment à ce naïf et imposant témoignage. Quand la voix du peuple a retenti dans la postérité, même à travers des siècles de scepticisme, d’incrédulité, de moquerie ou d’érudition extravagante, elle a dominé et couvert à jamais celle du conteur.
Quoique ce 5e volume échappe à une analyse un peu forte et un peu suivie par l’incroyable excès des digressions spirituelles et romanesques, par des monographies disproportionnées aux personnages qui en font le sujet, par des explications supérieures de très petites choses, par des peintures renforcées et presque graveleuses, par des exclamations, des extases, des monologues sans fin et sans cause ; en un mot, par tout ce qui se sent du tempérament fébrile de l’homme de lettres et non de l’inaltérable raison de l’historien, ce 5e volume, je le répète, nous attache agréablement et nous émeut en cent endroits par un vif intérêt dramatique. Toutes les fois que M. Michelet s’oublie pour la France et ne sait plus qu’il est un écrivain habile, ardent, heureux entre tous de ses immenses trésors archéologiques, il s’élève jusqu’à la belle simplicité de l’histoire et même à de grandes hauteurs dans la politique. Mais quand s’y tiendra-t-il tout-à-fait ? quand ne lirons-nous plus dans ses livres ces phrases étranges : que la vague qui sépare l’Angleterre de la France sans interrompre les sécrètes sympathies des deux peuples les plus civilisés du monde est une vague impartiale
; et ailleurs : que le duché de Bourgogne était un grand corps qui était endolori du côté de la Flandre et qui avait mal à la Hollande
. Si nous étions de force à admirer ces graves facéties, nous aurions à coup sûr contre nous M. Michelet lui-même, qui a trop de bon goût pour ne pas les faire disparaître de ses nouvelles éditions.
Les Guêpes, février 1842
Réaction d’Alphonse Karr à la critique de Michelet par Auguste Nisard, parue dans le Siècle du 15 janvier (voir ci-dessus).
M. Nisard cadet passa en revue les hommes de génie de l’époque ; — le compte n’en est pas plus long qu’il ne faut. — Il n’y a rien à faire là, se dit-il, mon frère me les a insultés. — Il lui fallut se rabattre sur un homme de beaucoup de mérite, — et il s’est lancé sur M. Michelet.
M. Michelet a eu la bonté de m’envoyer son livre — qui m’a fait grand plaisir. — M. Nisard cadet en pense autrement :
Ce livre, dit-il, échappe à une analyse un peu forte, à cause de l’érudition extravagante de l’auteur. […] Des graves facéties, des peintures renforcées et graveleuses, etc. À quoi sert, s’écrie M. Nisard cadet, cette curiosité qui se met sur la trace des moindres détails du passé. […] Il n’y a qu’une manière d’écrire l’histoire de la Pucelle, dit M. Nisard cadet, c’est que l’écrivain se laisse emporter lui et toute sa science archéologique au cours impétueux de la tradition populaire.
En un mot, l’opinion longuement, exprimée par M. Nisard cadet est que l’érudition est au moins inutile pour écrire. Cela serait de l’histoire à peu près comme en font les journaux pour la politique et les portières pour les mœurs.
L’histoire n’est déjà pas trop vraie, et l’on doit savoir gré aux savants qui s’efforcent de l’empêcher de devenir tout-à-fait un recueil de contes de ma mère l’Oie.
Cela fait, M. Nisard cadet se croise les bras et attend. — 2e Nisard.
Journal des débats, 4 mars 1842
Critique littéraire d’Adolphe Georges Guéroult.
Le cinquième volume de l’Histoire de France, par M. Michelet vient de paraître, il y a déjà quelques mois. Le volume précédent nous avait fait assister à cette, crise terrible qui, au commencement du quinzième siècle, désorganisa la France du moyen-âge, et mit un instant en péril l’existence nationale elle-même. Le royaume, déchiré par les rivalités sanglantes des maisons de Bourgogne, d’Orléans, d’Armagnac, les Anglais maîtres de Paris et de tout le nord de la France jusqu’à la Loire, le pays ruiné par la guerre, ravagé par des bandes de pillards organisées, la population décimée par la famine et la peste, le sceptre devenu, aux mains d’un monarque en démence, le jouet d’ambitions subalternes, tel est le triste spectacle de déroute et de décomposition universelle que présente la France au moment où Charles VII monte sur le Trône. Comment la France parvient à sortir du fond de cet abîme, comment ce faible souverain, ce Roi de Bourges, livré aux plaisirs et auquel on contesta jusqu’à sa naissance, parvient à reconquérir son royaume sur les Anglais d’abord, sur les factions ensuite, à ressaisir dans toute sa plénitude l’exercice de l’autorité souveraine, à dompter les seigneurs, à poser les fondements de l’organisation de la France moderne, à substituer aux hommes d’armes des grands vassaux, armée indocile et irrégulière, une infanterie permanente à la disposition du roi, et à faire sentir jusqu’aux extrémités du royaume l’action décisive de la volonté royale, tel est le sujet du nouveau volume que publie M. Michelet.
On sait que cette révolution inespérée fut sinon accomplie, du moins commencée par une jeune fille ; que ce fut Jeanne d’Arc [écrit Darc, comme dans le tome V de Michelet paru en 1841], la Pucelle d’Orléans, qui rendit le courage et l’espoir au peuple d’abord, à la cour ensuite, et qui imprima aux esprits cet élan victorieux qui finit par rejeter les Anglais hors du territoire de la France. Nous pouvons encore admirer aujourd’hui ce qu’un pareil événement offre d’extraordinaire ; mais il nous est devenu difficile de le comprendre. Nous sommes aujourd’hui si loin du fanatisme que c’est à peine si nous concevons l’enthousiasme ; et cette teinte de mysticisme exalté, qui ajouta tant de force au patriotisme de cette héroïque jeune fille, est précisément ce qui met aujourd’hui les esprits en défiance contre l’émotion du récit. La superstition des esprits forts, la timidité des sceptiques redoute de se rendre complice par trop d’admiration à ce que l’histoire de la Pucelle présente de surnaturel, et l’on aime mieux refuser un légitime hommage à la figure la plus poétique et la plus touchante peut-être de nos annales, que de paraître déchoir un instant de cette ironie sublime, qui est devenue de nos jours le comble de la sagesse.
Sous ce rapport, M. Michelet, par la manière dont il a saisi la double face à la fois poétique et positive du caractère de Jeanne d’Arc, aura rendu, nous le croyons, un véritable service et soulagé beaucoup de cœurs honnêtes que la terreur de la superstition empêchait de s’abandonner à leur sensibilité naturelle.
Lorsque l’on examine avec soin, comme le fait M. Michelet, les causes et l’influence extraordinaire que Jeanne d’Arc a exercée sur la France, on arrive à se convaincre que cette influence ne tenait pas seulement aux formes poétiques et au mysticisme exalté qui frappaient l’imagination des masses. Sous ces formes, sous cette mise en scène qui tenait aux idées régnantes, à la crédulité de l’époque, à la foi dans les apparitions, il y avait chez la jeune héroïne un bon sens merveilleux, une justesse naturelle de coup d’œil qui, à son insu, sans doute, lui avait fait mettre le doigt sur la difficulté réelle de la situation politique. Au moment où son rôle commence, il y a avait en France deux rois, l’un, Henri VI, vainqueur, maître de Paris et de la moitié du royaume ; l’autre, Charles VII, vaincu, relégué au delà de la Loire, près de voir Orléans, la clef de la France du centre, tomber aux mains des Anglais. Mais ce qui était plus grave encore, surtout dans les idées du temps, c’est que Charles VII, s’il avait le fait contre lui, n’était pas bien sûr d’avoir le droit en sa faveur. Sa légitimité était contestée ; la folie de son père, la vie licencieuse de sa mère enveloppaient sa naissance d’un mystère déplorable. Banni par les armes du nord de ta France, il n’avait pas encore pu aller à Reims recevoir l’onction sainte. Il n’avait pour lui ni la consécration du succès, ni celle de la religion, et le doute qui planait sur sa naissance jetait l’incertitude dans les esprits. Au milieu de pareils embarras, que fait la Pucelle ? elle marche droit à la difficulté. Elle va trouver le roi et lui déclare de la part de Dieu qu’il est le véritable et légitime héritier de la couronne de France ; qu’elle a pour mission de délivrer Orléans que les Anglais tenaient bloquée, et de conduire le roi à Reims pour y être sacré. Voilà le côté humain sensé, politique du rôle de la Pucelle. Le coup d’œil expérimenté d’un homme d’État n’eût pas rencontré plus juste ; mais ce que la froide raison toute seule n’eût jamais pu mener à bonne fin, il appartenait à l’inspiration naïve de l’accomplir. Il n’y a pas dans toute l’histoire un épisode à la fois mieux constaté et plus extraordinaire.
Jeanne d’Arc était née à Domrémy, sur la frontière de la Lorraine et de la Champagne. C’était une jeune fille douce, charitable et timide ; le spectacle de la guerre qui désolait ta France et sa province natale en particulier, avait fait une vive impression sur son imagination exaltée. Une première fois, elle vit une grande lumière et entendit une voix qui l’exhortait à la piété. Une autre fois elle aperçut encore la même clarté, et vit l’archange Saint-Michel qui lui dit : Jeanne, va au secours du roi de France et tu lui rendras son royaume.
Elle répondit toute tremblante : Messire, je ne suis qu’une pauvre fille ; je ne saurais chevaucher ni conduire des hommes d’armes.
La voix lui répliqua d’aller à Vaucouleurs, trouver M. de Baudricourt, qu’il la ferait mener au Roi. Elle resta, stupéfaite et toute en larmes ; ce ne fut qu’après cinq années de lutte intérieures, de combats entre la timidité de son caractère et les ordres réitérés qu’elle recevait dans ses visions, qu’elle se décida à aller trouver M. de Baudricourt. Lorsque le capitaine entendit la jeune fille lui déclarer qu’elle avait mission de Dieu de chasser les Anglais et de faire sacrer le Roi à Reims, il soupçonna d’abord quelque diablerie, et refusa de la conduire. Cependant, dit-elle, avant qu’il soit la mi-carême, il faut que je sois devers le Roi, dussé-je, pour m’y rendre, user mes jambes jusqu’aux genoux : car personne au monde, ni roi, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n’y a pour lui de secours qu’en moi-même, quoique j’aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère ; car ce n’est pas là mon ouvrage : mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le veut.
Sa naïveté, son assurance, la simplicité héroïque de ses réponses frappent les esprits d’admiration. Plusieurs gentilshommes se cotisent pour l’équiper et forment son escorte. Arrivée, près du Roi, après mille difficultés de toute nature, elle lui déclare sa mission, et lui annonce, au nom de Dieu, qu’il est vrai héritier de France et fils du Roi. Dans la crainte de quelque sorcellerie, on la fait examiner par les docteurs. L’un d’eux lui fait cette objection, que si Dieu veut délivrer la France, il n’a pas besoin de gens d’armes. Ah ! mon Dieu ! répond-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire.
Un autre lui demande des signes. Je ne suis point venue à Poitiers pour faire des signes ou miracles ; mon signe sera de faire lever le siège d’Orléans. Qu’on me donne des hommes d’armes, peu ou beaucoup, et j’irai.
Enfin la cour s’étant rendue à l’évidence de sa mission surnaturelle, elle part pour Orléans alors assiégé par les Anglais !
Bientôt elle se trouva maîtresse de la ville, comme si toute autorité eut cessé. Elle chevaucha autour des murs, et le peuple la suivit sans crainte. Le jour d’après, elle alla visiter de près les bastilles anglaises ; toute la foule, hommes, femmes et enfants, allait aussi regarder ces fameuses bastilles où rien ne remuait. Elle ramena la foule après elle à Sainte Croix pour l’heure des vêpres. Elle pleurait aux offices, et tout le monde pleurait. Le peuple était hors de lui ; il n’avait plus peur de rien ; il était ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et tout croire, où ils ne sont guère moins terribles aux amis qu’aux ennemis.
Un jour elle dormait pendant qu’on se battait aux murailles ; elle se réveille en sursaut, s’irrite, et, rencontrant son page : Ah ! méchant garçon, lui dit elle,vous ne me diriez donc pas que le sang de France fût répandu.
Elle rencontre des blessés qu’on rapportait : Jamais, dit-elle, je n’ai vu sang des Français que mes cheveux ne levassent.
Tout accuse, dans cette admirable jeune fille, le sentiment exalté d’une nationalité qui existait à peine à cette époque.
Les Anglais, forcés de lever le siège d’Orléans et battus en rase campagne à Patay, la Pucelle, contre l’opinion de tous les vieux politiques, conduit hardiment le Roi à Reims, à travers un pays ennemi, et prend Troyes sur la route. Le 15 juillet 1429, Le Roi entrait à Reims ; deux jours après il était sacré, et la question de légitimité, qui tenait le royaume en suspens, était tranchée en faveur de Charles VII.
Au moment où le Roi fut sacré, la Pucelle se jeta à genoux, lui embrassant les jambes et pleurant à chaudes larmes ; tout le monde pleurait aussi. On assure qu’elle lui dit :
Ô gentil Roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu qui voulait que je fisse lever le siège d’Orléans, et que je vous amenasse en votre cité de Reims recevoir votre saint sacre, montrant que vous êtes vrai Roi et qu’à vous doit appartenir la couronne de France.La Pucelle avait raison, ajoute l’historien, elle avait fait et fini ce qu’elle avait à faire. Aussi, dans la joie même de cette triomphante solennité, elle eut l’idée, le pressentiment peut être de sa fin prochaine. Lorsqu’elle entrait à Reims avec le roi, et que tout le peuple venait au devant en chantant des hymnes :
Ô le bon et dévot peupla, dit-elle !… Si je dois mourir, je serais bien heureuse qu’on m’enterrât ici. — Jeanne, lui dit l’archevêque, où croyez-vous donc mourir ? — Je n’en sais rien, où il plaira à Dieu… Je voudrais bien qu’il lui plût que je m’en allasse garder les moutons avec ma sœur et mes frères ;…. ils seraient, si joyeux de me revoir !… J’ai fait du moins ce que notre Seigneur m’avait commandé de faire.Et elle rendit grâce en levant les yeux au ciel. Tous ceux qui la virent en ce moment, dit la vieille chronique, crurent mieux que jamais que c’estait chose venue de la part de Dieu.
On sait comment la Pucelle, prise au siège de Compiègne fut livrée aux Anglais par le duc de Bourgogne, ce modèle de la chevalerie d’alors. Le procès de la Pucelle, ces accusations grossières et perfides de magie et d’hérésie, au moyen desquelles Winchester trouva moyen de faire monter sur le bûcher l’infortunée Jeanne d’Arc, cet acte de lâche cruauté est encore après quatre siècles une souillure ineffaçable imprimée au caractère anglais. La magnanimité, la générosité envers les ennemis vaincus, cet oubli chevaleresque que la France comprend si bien, est complètement étranger au caractère anglais, témoin, au quinzième siècle le bûcher de Rouen, au dix-neuvième le tombeau de Sainte-Hélène ; c’est ce que M. Michelet explique à merveille.
Ce grand peuple anglais, parmi tant de bonnes et solides qualités, a un vice qui gâte ces qualités mêmes. Ce vice immense, profond, c’est l’orgueil. Cruelle maladie, mais qui n’en est pas moins leur principe de vie, l’explication de leurs contradictions, le secret de leurs actes. Chez eux, vertus et crimes, c’est presque toujours orgueil ; leurs ridicules aussi ne viennent que de là. Cet orgueil est prodigieusement sensible et douloureux ; ils en souffrent infiniment, et mettent encore de l’orgueil à cacher ces souffrances. […] La Pucelle, il faut le dire, les avait cruellement blessés à l’endroit le plus sensible, dans, l’estime naïve et profonde qu’ils ont pour eux-mêmes. À Orléans, l’invincible gendarmerie, Talbot en tête, avait montré le dos ; à Jargeau, dans une place et derrière de bonnes murailles, ils s’étaient laissé prendre ; à Patay, ils avaient fui à toutes jambes, devant une fille… Voilà qui était dur à penser, voilà ce que ces taciturnes Anglais ruminaient sans cesse en eux-mêmes.
Il y avait d’ailleurs un grand intérêt politique derrière cet implacable orgueil. Convaincre la Pucelle de sorcellerie, c’était, ils l’espéraient du moins, ruiner son œuvre, infirmer la vertu du sacre de Chartes VII, et remettre tout en question. Aussi rien ne fut épargné : cardinaux, évêques, moines, soldats, Université, ce fut entre tous ses ennemis, une émulation de haine, de violence, de subtilité scolastique, de mépris pour les apparences les plus grossières de la justice. Tant d’efforts et de pièges venaient échouer contre la simplicité sublime des réponses de Jeanne. Voici quelques-unes de ces réponses ; on lui adresse cette demande perfide : Jeanne, croyez-vous être eu état de grâce ? — Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y tenir.
Pourquoi votre étendard fut-il porté au siège de Reims au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines ? — Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fut à l’honneur.
Quelle était la pensée des gens qui vous baisaient tes pieds, les mains et les vêtements ? — Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais point de déplaisir ; je les soutenais et défendais selon mon pouvoir.
Nous voudrions pouvoir suivre pied à pied l’admirable récit de M. Michelet. Qu’on nous permette seulement de citer tes lignes suivantes qui, mieux que toutes nos paroles, donneront une idée de l’esprit dans lequel l’historien a conçu son sujet et de la manière poétique et touchante dont il l’a rendu. Nous sommes au pied du bûcher, où Jeanne vient d’expirer en invoquant e nom de Jésus :
[S’en suit un long extrait depuis : Dix-mille hommes pleuraient…
jusqu’à la fin : … ils n’en resteront pas moins les enfants de Dieu !
]
Nous avons cherché à dessein à multiplier les citations, parce qu’elles peuvent seules donner une idée des qualités éminentes qui distinguent le talent de M. Michelet. Ce n’est point un froid annaliste, portant sur son journal, article par article, l’inventaire glacé des événements. Esprit ardent, investigateur infatigable, ce qui caractérise surtout M. Michelet, c’est moins encore une sagacité pénétrante qui cherche les causes sous les apparences, une érudition étendue et variée, une narration rapide, colorée, dramatique, qu’une sympathie passionnée qui le fait pénétrer jusque dans l’intimité de son sujet. Il ne se borne pas à remettre sur les pieds le squelette décharné de l’histoire, il lui rend la forme, la couleur, la vie surtout ; il ressuscite les passions de l’époque qu’il retrace, il devient le contemporain de ses personnages, et si le sujet s’agrandit, si le ton s’élève, si l’allure trop calme de la narration ne lui suffit plus, alors il s’interrompt lui-même, le narrateur devient poète, et, intervenant dans le récit, il résume en quelques traits saisissants ce qu’en pourrait appeler la moralité de l’histoire.
Qu’une pareille manière put entraîner de graves inconvénients pour des esprits moins consciencieux, moins amoureux de la vérité que M. Michelet, cela n’est pas douteux. Mais une critique analogue pourrait avec non moins de justice être adressée aux historiens les plus éminents. Il n’y a pas de bons imitateurs, et les écoles les plus réputées ne sont bonnes que pour celui qui les fonde. Nous ne nous étonnons pas toutefois des critiques persévérantes dont quelques esprits rebelles poursuivent M. Millet. L’esprit d’observation, l’étude patiente des faits, qui a régénéré les sciences physiques, n’a pas eu pour les sciences morales des résultats moins brillants. Mais comme il est difficile de rester dans la juste mesure, les esprits stériles, et c’est le grand nombre, ont cru que le respect des faits, c’était le mépris des idées. De là je ne sais quel dédain burlesque pour les théories, pour les systèmes, pour les idées, comme si les faits séparés de leur cause avaient un sens, comme si la théorie n’était pas l’âme de l’observation ; comme si l’histoire, par exemple, était le produit inanimé d’une sorte de machine, de daguerréotype, et non le tableau des événements humains vus a travers l’âme et l’intelligence de l’historien ; le scribitur ad narrandum, non ad probandum [On écrit pour raconter, non pour prouver (Quintilien)] a été dans l’histoire l’application systématique de cette démission, de cette abdication de la pensée humaine. L’intelligence active et passionnée de M. Michelet ne pouvait souscrire à cette doctrine négative. De là les colères qu’il suscite sur sa route ; de là aussi, nous le croyons, l’originalité de son œuvre et la solidité de son succès.
Nous nous apercevons un peu tard que nous sommes restés à peine à moitié du nouveau volume de l’Histoire de France, que la partie, sinon la plus achevée, du moins la plus curieuse, la réorganisation du royaume, l’abaissement des seigneurs, que tout ce qui touche au duché de Bourgogne, à cet impossible royaume des Pays-Bas, toujours par les événements, ne peut plus trouver place dans cet article. Cette touchante histoire de la Pucelle nous a fait oublier tout le reste ; nous engageons le lecteur à ne pas nous imiter.
Gazette de France, 1er juin 1842
Extrait des Études historiques, par N.
, consacrées au tome V de l’Histoire de France.
S’il y a, dans l’histoire de France, une période intéressante par les événements qui s’y passent, merveilleuse par les personnages qui y paraissent, importante par les résultats qui doivent en sortir, c’est celle qui remplit les années qui correspondent au règne de Charles VII. M. Michelet a consacré un volume tout entier de son histoire à tracer le tableau de cette époque, et personne ne sera tenté de se plaindre de l’étendue qu’il a donnée à un travail d’un aussi puissant intérêt. Pour n’indiquer que le point de vue politique, cette période renferme deux luttes décisives : la première, c’est celle de la France contre l’Angleterre, la renaissance de notre pays qui semblait avoir été accablé sans retour par le génie anglais sous le règne précédent, sa résurrection à la raison, à la force, à la puissance ; la seconde, c’est celle de la France contre la Bourgogne, c’est-à-dire de la France aînée, selon l’expression de M. Michelet, contre cette France cadette qui, mélangée d’Allemagne, remettait en doute notre existence nationale et rendit un moment problématique la question de savoir si la France s’assimilerait les provinces allemandes qui l’avoisinent, ou si l’Allemagne déborderait sur la France.
Ainsi, le conflit du génie français contre le génie anglais, puis contre le génie de cette superbe maison de Bourgogne, qui, plutôt impériale que ducale, introduisait les avant-postes de l’Allemagne jusqu’au sein de notre territoire ; voilà les deux grandes divisions politiques de ce volume. L’histoire d’Angleterre, l’histoire de France, l’histoire d’Allemagne par la Flandre, qui appartenait à la maison de Bourgogne se trouvent ainsi mêlées, et l’historien est obligé de puiser dans les annales de trois peuples, pour trouver le secret des événements qui interviennent dans une seule contrée.
M. Michelet, en effet, nous avons eu plusieurs fois occasion de le dire, en parlant des précédents volumes de son histoire, n’est pas un de ces historiens exacts et réguliers, qui se contentent de raconter les événements dans leur ordre chronologique. Dans les effets, il aime à chercher les causes, et quelquefois trop curieusement peut-être. C’est un investigateur hardi qui s’enfonce dans la poussière des siècles et qui demande à l’étude des mœurs, des organisations politique, sociale, religieuse, territoriale des peuples, de leurs idées, de leurs tendances, la raison des événements. Par un singulier mélange, poète et érudit, d’un esprit subtil et naïf, d’une vive imagination qui souvent l’égare, et d’une patience studieuse, quand il s’agit de déchiffrer les textes, il a les qualités et les défauts contraires. C’est un esprit de discussion et c’est un esprit passionné, c’est un esprit judicieux qui cependant s’engoue, tantôt naturel, tantôt recherché, spiritualiste par moment, presque chrétien, et puis déplorablement sceptique, mêlant tous les genres à l’histoire, et cependant historien remarquable, se laissant aller souvent à l’esprit de système avec un fâcheux entraînement qui autorise les censures de ses adversaires et afflige ses amis, et souvent aussi allant droit à la vérité au milieu des nuages qui l’entourent. Ce qui lui manque, c’est une croyance forte et puissante qui établisse un peu d’ordre entre ses brillantes facultés, qui leur serve de règle, qui les contienne quand elles s’envolent et se dispersent comme une nuée d’oiseaux effarouchés. L’intelligence est belle, mais elle n’est pas réglée ; dans le style comme dans le talent de l’auteur, il y a trop de fantaisie.
Au reste nul sujet ne s’accordait mieux avec la nature de l’intelligence de l’auteur que celui qui s’offrait à lui dans ce cinquième volume de son histoire. D’abord que de graves questions à résoudre ! Pourquoi la longue supériorité de l’Angleterre sur la France s’arrête-t-elle avec le règne de Charles VII ? Quelle avait été la raison de cette supériorité et de l’infériorité de la France ? Pourquoi Crécy, Azincourt, Poitiers ? Pour qui les revanches que prirent les Français sous le règne de Charles VII ? Pourquoi l’élévation de la maison de Bourgogne ? Pourquoi sa décadence et sa chute ? Pourquoi la France, qui paraissait perdue, fut-elle sauvée ? Pourquoi l’Angleterre, qui semblait à jamais triomphante et maîtresse, fut-elle abaissée et dépossédée de ce royaume continental qu’elle s’était taillé sur notre territoire à l’aide de l’épée de son Édouard et de son prince Noir ? Grandes questions que celles-là et questions pour la solution desquelles Michelet a interrogé avec une louable sollicitude et une infatigable persévérance les archives et les documents nationaux de trois peuples, jusqu’à faire des découvertes dans l’histoire de Flandre et l’histoire d’Angleterre pour éclaircir la nôtre.
On peut dire que cette nouvelle période du grand drame qu’on appelle la lutte de la France et de l’Angleterre, s’ouvre sur une légende ; cette légende, c’est l’épisode de Jeanne d’Arc. Sauf quelques détails par trop intimes et le signalement corporel d’une exactitude incongrue que l’auteur donne de la jeune fille de Vaucouleurs, toute cette partie du premier volume offre de grandes beautés. C’est une légende pleine d’une naïveté admirable, et une légende cependant où il n’y a pas un trait qui ne soit fourni par l’histoire ; c’est un poème, mais un poème où il n’y a pas un mot suggéré par l’invention poétique. Tout est exact, tout est vrai, tout est emprunté aux documents contemporains avec une religieuse fidélité. M. Michelet a senti que, dans un pareil sujet, embellir c’était gâter, profaner même, car dans Jeanne d’Arc il y a quelque chose de plus qu’une héroïne, il y a une sainte, une martyre.
Par un sentiment d’une délicatesse exquise, il sembler que l’auteur n’ait pu se résoudre à introduire Jeanne dans l’atmosphère brûlante et corrompue où les derniers chapitres de l’histoire de Charles VI l’ont laissé. Il éprouve le besoin de purifier la scène où la jeune fille de Domrémy va paraître, et c’est ainsi que, pour servir de préface à l’histoire de Jeanne d’Arc, cette vierge d’un cœur humble et d’un courage inspiré, qui couronna les services qu’elle rendit au peuple de France en mourant pour lui, et qui monta sur un bûcher pour soutenir la vérité de sa mission, M. Michelet a écrit un chapitre sur l’Imitation de Jésus-Christ. Il y a non seulement un singulier à propos dans cette introduction à la vie de Jeanne d’Arc, il y a, selon nous, un merveilleux sentiment de la vérité historique.
M. Michelet a raison de le dire, ce fut l’Imitation de Jésus Christ qui sauva la France, l’imitation en action produite par l’imitation écrite. Ainsi, cet admirable livre est pour la France un livre national.
L’Imitation de Jésus-Christ, que tous les peuples se disputent, et qui a été attribuée à tant d’auteurs, parut, on le sait, vers les dernières années du quatorzième siècle, ou vers les premières du quinzième. Depuis 1421, les copies de ce beau commentaire de l’Évangile deviennent innombrables et sont partout répandues. Une traduction populaire, en langue française, paraissant sous le titre d’Internelle Consolation, en rendit la lecture accessible aux pauvres et aux petits. Peu de gens savaient lire, comme le dit l’historien, mais celui qui savait lisait tout haut ; les ignorants écoutaient d’autant plus avidement, ils gardaient dans leurs jeunes et ardentes mémoires des livres tout entiers.
Ainsi, au temps où Jeanne d’Arc concevait la première pensée de sa mission, l’Internelle Consolation était sortie des couvents, elle s’était répandue de proche en proche.
Mais comment l’Imitation de Jésus-Christ put-elle sauver la France ? Nous pourrions répondre : en produisant celle qui l’a sauvée
; mais nous aimons mieux ajouter : en ranimant dans le peuple de France trois vertus chrétiennes qui semblaient éteintes, la foi, l’espérance et la charité
. Au milieu de tant de malheurs et de tant de crimes, le sentiment religieux défaillait ; ce peuple s’était laissé aller au désespoir. Les rois, les princes, les grands lui manquaient à la fois ; un matérialisme instinctif, d’autant plus terrible qu’il n’était pas raisonné, pesait sur cette société abrutie, qu’on nous passe ce terme, par la souffrance. L’Église, qui ne meurt pas, n’était pas morte, comme le dit mal à propos M. Michelet. Mais le clergé lui-même, dans une grande partie de ses membres du moins, semblait oublier sa divine mission ; la corruption était entrée jusque dans le sanctuaire, et jamais on ne put appliquer avec plus de justesse ce mot de l’Écriture : Avec quoi salera-t-on, si le sel lui-même devient insipide ?
Cette nation, ainsi abandonnée, s’abandonnait à son tour. L’Imitation ralluma dans les cœurs cette lampe intérieure qui éclaire et qui échauffe ; elle rouvrit ainsi la source de tous les sentiments généreux et de toutes les nobles actions.
Comme le dit très bien M. Michelet, elle ressuscita l’âme et lui rendit l’initiative de toutes les vertus. Nous ajouterons que la résignation n’est pas, comme semble croire M. Michelet, l’esprit dominant de ce beau livre ; la résignation ne vient qu’en seconde ligne, c’est l’amour de Dieu qui passe le premier. L’amour divin, voilà le grand mot de l’Imitation : souffrir comme le Christ a souffert, non par un sentiment passif, mais souffrir par amour. La souffrance devient ainsi une action, puisqu’elle a sa source dans la volonté. En outre, aimer Dieu, c’est aimer tous ses devoirs, c’est faire sa volonté dans toutes les choses de ce monde, se dévouer pour ses frères, braver tous les périls pour défendre le bon droit contre l’injustice, se livrer pour les faibles et pour les petits. Aimer Dieu, c’est aimer la patrie, l’humanité jusqu’à la mort et jusqu’à la plus cruelle des morts. Comme ledit si éloquemment l’Écriture, il fut obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort sur la croix.
Sublime obéissance, obéissance ardente, inspirée, qui n’a rien de commun avec la résignation !
Il est impossible de jeter les yeux sur la vie de Jeanne d’Arc, sans être frappé de tout ce qu’il y a d’évangélique dans sou dévouement. Quand on lui demande qui a pu la décider, elle pauvre fille, impropre au métier des armes, à quitter sa chaumière, ses parents, pour venir se jeter au milieu des champs de bataille, elle répond par un mot sublime, un mot qui ne serait pas déplacé dans l’Évangile : La pitié qu’il y avait au royaume de France.
La pitié, ce sentiment si froid quand il n’est pas réchauffé par la religion, la pitié qui a fait descendre le Christ du ciel pour sauver l’humanité, a fait sortir la pieuse fille de Domrémy, de son village, pour sauver la France. Toute la vie de Jeanne d’Arc répond à cette elle parole ; et si l’Imitation de Jésus-Christ se perdait, on la retrouverait dans cette vie pleine de simplicité et de grandeur. Il est impossible de ne pas remarquer la merveilleuse analogie qui existe entre ces voix qui conduisaient la jeune fille et dont elle parlait toujours, et les voix du sublime dialogue de l’Imitation, et ici l’identité du fond parait plus frappante encore par la similitude de la forme. Cette simplicité enfantine qu’on retrouve dans l’Imitation, Jeanne d’Arc ne vivait jamais perdue ; elle s’entretenait de cœur avec Dieu. Elle créait, dit M. Michelet, elle réalisait ses propres idées.
Ces paroles sont équivoques et nous ne les acceptons pas.
Le réel, l’idéal, où en est la limite ? Qui peut dire en faisant les parts dans la vie de Jeanne d’Arc : ceci n’est qu’idéal, ceci est réel ? Pour le spiritualiste, la pensée est une présence ; quand nous pensons à Dieu, nous verrions Dieu si la corruption de notre nature n’étendait pas, entre l’inaltérable pureté de Dieu et notre âme déchue, comme un voile. Mais ne peut-il pas y avoir pour quelques âmes saintes et sans tache un privilège de clairvoyance surnaturelle qui est comme un avant-goût de l’état futur de l’humanité, une fois qu’elle sera sortie du temps et du changement ? Le spiritualisme ne saurait élever aucune objection insurmontable contre cette opinion, et le catholicisme l’admet, puisqu’il admet les visions séraphiques du vieillard de Patmos, et les apparitions surnaturelles de l’ancien et du nouveau Testament. Mais ce serait un miracle dans la vie de Jeanne d’Arc ! L’objection n’est pas grave quand il s’agit d’une vie qui se compose de miracles.
Le réel de la vie de la jeune fille de Domrémy, n’est-ce pas ce qu’on a coutume d’appeler l’idéal ? Elle a le goût de la solitude, de la vie des champs, elle voudrait vivre et mourir au sein de sa famille, et cependant elle part, elle va chercher une vie de dangers, de fatigues, au milieu des batailles. Elle voudrait demeurer auprès de sa mère, et elle la quitte ; elle voudrait se soumettre aux volontés de son père, qui traite ses révélations de visions folles, et elle lui désobéit. Elle paraît devant Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, qui avait dit à son oncle de la ramener chez son père bien souffletée, et elle simple bergerette des champs
, qui était de sa nature timide et silencieuse, elle lui parle avec une force incomparable ; elle dit à un autre gentilhomme qui veut l’éprouver : Avant qu’il soit la Mi-Carême, il faut que je sois devers le roi, dussé-je, pour m’y rendre, user mes jambes jusqu’aux genoux ; car personne au monde, ni, rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n’y a pour lui de secours que moi-même, quoique j’aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère ; car ce n’est pas là mon ouvrage ; mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur le veut.
Et elle va, elle le fait. Elle traverse presque seule la France, infestée de partis ennemis ; paisible au milieu de tant de dangers, elle veut s’arrêter à chaque ville pour entendre la messe. Elle arrive à Chinon ; le roi se mêle à trois-cents chevaliers sans aucune marque distincte ; elle le reconnaît, sans l’avoir jamais vu. Elle va droit à lui, et, quoiqu’il lui soutienne qu’il n’est pas le roi, elle lui embrasse les genoux, en lui disant : J’ai nom Jeanne-la-Pucelle. Le roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims.
Puis, le prenant à part, elle ajoute, en répondant à une pensée de doute qu’il avait eue le matin dans son oratoire : Je, te dis, de la part de Dieu, que tu es vrai héritier de France et fils du roi.
Un homme d’armes exprime, en la voyant, un mauvais désir en reniant Dieu. Hélas ! dit-elle, tu le renies et tu es si près de la mort.
Un moment après il se noie. À ceux qui lui demandent des signes, elle répond : Mon signe est de faire lever le siège d’Orléans
, et elle fait lever en dix jours ce siège qui a duré sept mois.
Elle touche les cœurs les plus endurcis, convainc les plus incrédules ; elle purifie l’armée royale composée de soudards. Reposant la nuit, elle s’écrie tout à coup : Le sang de nos gens coule par terre !
, et il se trouve qu’elle a dit vrai et quelle arrive à temps pour arracher la victoire aux Anglais. Le lendemain, elle annonce à son confesseur qu’elle sera blessée au dessus du sein ; elle est blessée. Après la prise d’Orléans, elle n’a qu’un mot à la bouche, et ce mot est : À Reims !
Cette proposition paraît insensée à tout le conseil. On avance cependant, mais lentement ; à Patay on rencontre les Anglais en force, ils sont battus. On veut s’arrêter encore, mais Jeanne traîne tout après elle, la France se lève sous ses pas. On arrive devant Troyes, qu’on déclare tout d’une voix inexpugnable ; le lendemain Jeanne est dans Troyes.
Six jours après, le roi entre dans Reims, où il est sacré, et la Pucelle se jetant à ses genoux en pleurant à chaudes larmes : Ô gentil roi, lui dit-elle, maintenant est fait le plaisir de Dieu qui voulait que je fisse lever le siège d’Orléans et que je vous amenasse en votre cité de Reims, recevoir votre sacre, montrant que vous êtes vrai roi et qu’à vous doit appartenir le royaume de France.
Puis, au milieu de son triomphe, une pensée de mort vient l’assaillir… En voyant tout le peuple qui venait au devant du roi, en chantant des hymnes : Ô le bon et dévot peuple ! dit-elle. Si je dois mourir, je serais bien heureuse qu’on m’enterrât ici. — Jeanne, lui dit l’archevêque, où croyez-vous mourir ? — Où il plaira à Dieu. Je voudrais bien qu’il lui plut que j’allasse garder les moutons avec mes sœurs et mes frères. Ils seraient si joyeux de me revoir.
Voilà la réalité de la vie de Jeanne d’Arc, sans parler de son procès, où elle fut si naïvement sublime, et où elle soutint jusqu’au bout l’imitation du Christ, devant les Pharisiens de Rouen qui la jugèrent, au milieu des flammes où elle expira en prononçant le nom de Jésus. En présence d’une pareille réalité, encore une fois qu’est-ce que l’idéal ? Une merveille de plus peut-elle étonner, au milieu de tant de merveilles, et Jeanne d’Arc accomplissant tout ce qu’elle accomplit sans une inspiration particulière de Dieu, ne serait-ce pas une chose plus incompréhensible encore que Jeanne d’Arc inspirée ? Quant à nous, nous l’avouerons, nous cesserions de concevoir ce merveilleux épisode de l’histoire de France, si on n’acceptait pas l’interprétation que la jeune fille de Domrémy en a elle-même donnée. Le doigt de Dieu est là, ou alors il n’y a plus qu’un problème sans solution, une énigme sans mot. Nous aurions voulu que M. Michelet eût le courage d’appeler les choses par leurs noms ; ces mots de poésie, de rêve, d’idéal, nous font mal quand il s’agit de Jeanne d’Arc qui accomplit des merveilles si réelles, et qui, au milieu des réalités terribles de la flamme qui commençait à l’envelopper, s’écria devant cette multitude d’ennemis qui l’entouraient : Oui, mes voix étaient de Dieu ; mes voix ne m’ont pas trompée.
Du reste, arrivé à ce dernier et solennel moment, M. Michelet semble rétracter les expressions que nous avons relevées dans le cours de son récit. Jeanne d’Arc triomphe de ces velléités de scepticisme qu’il a respiré dans l’atmosphère qu’il entoure, plutôt qu’il ne les a prises dans son propre cœur. Du haut de son bûcher, elle attire tout à elle, et son éloquent historien se laisse aller à cet attrait si puissant. Il rapporte le mot du secrétaire du roi d’Angleterre, qui disait, en revenant de l’exécution : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte.
Puis il ajoute : Cette parole échappée à un ennemi n’en est pas moins grave. Elle restera. L’avenir n’y contredira point. Oui, selon la religion, selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte.
Nous terminerons par une dernière considération les réflexions que nous avons présentées sur la première partie de ce volume. Jeanne d’Arc ne sauva pas moins la France sur son bûcher qu’elle ne l’avait sauvée sur les champs de bataille. Si elle avait renié sa mission, désavoué le bon droit qu’elle avait affirmé ailleurs, tout était encore perdu. La France cessait de croire à la justice de sa cause, elle perdait la foi, et avec la foi l’unité, l’ardeur, la victoire. C’est ce que comprenaient très bien les Anglais, et c’est ce qui les rendait si implacables contre leur prisonnière. Mais Jeanne, fidèle à l’exemple de son divin modèle, imita le Christ jusqu’au bout ; elle crut à sa mission et en soutint la vérité au milieu des flammes de son bûcher, comme naguère, au milieu de ses victoires ; les yeux attachés sur la croix de bois que lui tendait frère Isambard, elle résista à la grande épreuve de la passion. Dieu, qui avait ses desseins sur ce pays, voulait que la France demeurât française.
La Presse, 8 septembre 1842
Extrait des impressions de lectures et souvenirs littéraires d’un inconnu, en feuilleton.
Avant de débattre la grave question de la méthode historique, examinons d’abord ce qu’était au commencement de ce siècle la science de l’histoire.
Cuvier venait d’écrire l’histoire du globe et de la création antérieure à l’histoire. Il nous avait enseigné la connaissance du théâtre sur lequel nous marchons. Admirable dans la description, dans la distinction, il n’aimait que la forme arrêtée, la forme morte. Il régnait paisiblement sur les sciences naturelles ; et, comme toute autorité, il était arrivé à cette période négative, qui repousse, plutôt qu’elle n’adopte les nouvelles découvertes.
Sans sortir de la polémique, MM. Guizot, Mignet, Thiers et Thierry apportaient l’histoire politique, ils la faisaient servir à leur cause tandis que MM. Villemain, Cousin, Benjamin Constant donnaient l’histoire philosophique, littéraire et religieuse ; c’est à dire toujours une monographie, toujours l’histoire de faits isolés et pris en eux-mêmes, en dehors de la vie générale de l’humanité. Quant à M. de Barante, il prenait des ciseaux, coupait dans les chroniques ; il assortissait ensuite, comme il pouvait, tous ces lambeaux de suaire, et il nous initiait aux mystères du passé, absolument comme une soirée d’Opéra nous initie aux costumes du moyen-âge.
De tous ces historiens, celui qui avait le plus de génie était sans comparaison Augustin Thierry. Élève de Saint-Simon, qui s’était longtemps préoccupé des races, directement inspiré de Niebuhr et de Turnes, il avait compris les relations de l’histoire aux sciences naturelles. Il avait posé le principe des races. On aurait pu croire qu’avec ce principe, qui est le point fondamental de sa méthode, il allait s’abîmer dans la fatalité qui en était la conséquence, déclarer que la race vaincue avait été bien et dûment vaincue, qu’elle était inférieure et devait demeurer asservie. Par une singulière contradiction il conclut précisément contre son principe, et avec une inconséquence qui honorait ses idées libérales d’alors, il accorda toute sa sympathie aux vaincus.
Tel était l’état des choses lorsque M. Michelet fut amené à son tour sur la scène. L’unité n’était pas trouvée, le principe fondamental de l’histoire n’était pas posé. M. Michelet en dut la première révélation à la Scienza Nuova de Vico. Il apprit de lui ces deux grandes vérités que le libre arbitre, réglé parla sagesse vulgaire, a créé le monde civil, que la liberté humaine et le sens commun ont fait l’humanité. Par conséquent, l’humanité s’est faite elle-même, la providence a voulu que l’homme fût sa providence. La sagesse vulgaire, le génie instinctif des peuples a fait les législations et les iliades. Ne cherchez donc ni le poète ni le législateur, être abstrait, collectif, qui est tout le monde.
Leibnitz pour réfuter métaphysiquement le fatalisme de Spinoza, avait dit que nous ne connaissions que comme cause. Vico avança que nous sommes cause dans toute l’histoire. Ainsi pour nous servir du langage de l’école il y avait identité parfaite entre le sujet et l’objet. Bossuet et Voltaire gouvernaient l’histoire par exception, par coup d’état, l’un selon les fantaisies de Dieu, l’autre selon les caprices du hasard. Avec eux il ne pouvait donc y avoir ni, science, ni loi. Mais dans le système de Vico, du moment que l’homme s’était fait d’après sa nature immuable, il y avait science, il y avait loi, il y avait retour des mêmes phénomènes. On pouvait prévoir l’avenir par le passé. Quoique Vico eût exagéré le retour des formes, tracé un cercle, il n’en avait pas moins posé le libre arbitre et le bon sens, comme les éternels artisans de l’histoire.
Vico dans son système avait négligé la nature, Herder y suppléa et restitua aux influences naturelles la part qu’elles ont dans les destinées de l’homme. C’est en s’appuyant sur ces deux génies, c’est en les complétant l’un par l’autre, que M. Michelet écrivit son introduction à l’histoire universelle, et qu’il nous montra la liberté, se dégageant successivement des étreintes du monde matériel, comme l’aube virginale du sein des nuages.
La philosophie de l’histoire était trouvée, il ne restait plus à M Michelet qu’à écrire l’histoire. Le jeune historien devait-il, comme ses devanciers, choisir arbitrairement dans la vie générale de l’humanité un fait particulier, la chronique comme M. Thierry, l’appréciation philosophique des faits comme M. Guizot, refaire en un mot une de ces mille pièces de détails, opérer par voie d’analyse et d’anatomie, et considérer comme un cadavre ce passé qui vit en nous et dans lequel nous vivons.
Au premier abord, M. Michelet pose hardiment ce principe : tout ce qui est fait est histoire. Celle-ci n’est pas un jugement, ni même un récit de ce qui a été, elle est une résurrection. Il n’a pas existé une abstraction qui se nommait art, droit, religion, industrie. Il y a eu un peuple vivant avec une industrie, une religion, un art, un droit. Diviser toutes ces choses, vouloir les apprécier isolément, c’est méconnaître leurs relations nécessaires, leur organisme et leur fonction dans la vie générale. Qu’on ne s’y trompe pas, dans l’histoire tous les faits, s’expliquent les uns par les autres et s’éclairent d’un jour réciproque. Un exemple fera mieux comprendre notre pensée. Certes, si deux choses paraissent éloignées l’une de l’autre, c’est certainement l’art et le droit. D’où vient que l’intérieur de maison des tableaux flamands a un charme de poésie que n’ont pas les intérieurs de tableaux anglais, ni vénitiens, malgré toutes les ressemblances de coloris du Bassan. Cela ne vient-il pas de ce que, dans le droit flamand, la femme hérite, qu’elle, à une personnalité civile ; qu’elle donne à sa maison, à sa chaumière, ce parfum de l’ordre que la propriété seule inspire, qu’elle a pour ses meubles cette affection, cette sorte de piété, de vénération filiale que n’a pas la femme dépossédée par le droit civil ? La ménagère flamande a un culte pour ces simples ustensiles dont elle a hérité et qui sont identifiés à son existence.
Ainsi donc, lorsque dans deux ordres d’idées qui au premier regard semblent n’avoir rien de commun, il existe d’intimes rapports, ce qui fait que si on les examine l’un sans l’autre ils demeurent ténébreux, occultes, inexplicables à l’esprit de l’historien, à combien plus forte raison pour ces choses qui dans l’histoire sont voisines, qui agissent et réagissent continuellement par raison de proximité, est-il indispensable que l’histoire n’omette rien, ne supprime, ne dédaigne rien, qu’elle éclaire les faits par les idées, les idées par les arts, les événements par les croyances, le droit par le commerce, l’industrie par la guerre ? Il ne peut y avoir d’autre histoire que l’histoire synthétique, pardon du mot, c’est à dire celle qui embrasse tous les éléments de la vie des peuples ; et en comprenant ainsi l’histoire, M. Michelet s’est trouvé plus matérialiste que M. Thierry, puisque outre la race il donnait la géographie que celui-ci avait oubliée ; plus spiritualiste que M. Guizot, puisque outre le droit et l’administration il donnait la théologie et l’art.
On a reproché à l’histoire de M. Michelet d’être trop personnelle ; on a voulu que l’historien prît toujours le soin de s’absenter de son œuvre, et fût une sorte de nécromancien qui se contente d’évoquer les fantômes du tombeau. L’histoire, dans cette hypothèse, ne vit qu’avec des morts.
Mais M. Michelet s’élève à une plus haute conception philosophique du droit qu’a l’historien d’intervenir personnellement dans la résurrection du passé. Tous les hommes ne sont qu’un homme. Malgré la diversité des temps, des lois, il n’y a qu’un même être, un même esprit, une même âme. Nous sommes le passé, nous sommes l’avenir, nous sommes l’humanité perpétuellement vivante. L’homme donc qui est sincère, qui porte à un haut degré le sentiment de l’identité et de la perpétuité de la race humaine, peut retrouver au fond de lui-même ce qu’ont voulu, aimé, senti les autres hommes, dans d’autres siècles. L’historien revit ainsi dans les temps passés ; il les porte éternellement vivants en lui.
L’histoire n’est pas un cimetière, où l’on se contente de disposer des tombes par ordre de date, elle est la mémoire et la prophétie vivante de l’humanité. Je ne suis pas, nous ne sommes pas tous tant que nous sommes, étrangers et indifférents aux générations apparues et disparues avant nous sur cette terre, et il n’y a pas moyen de comprendre l’histoire, si on n’a pas senti que dans le passé on est toujours en présence de soi-même et de son époque, que ce sont partout mêmes désirs, mêmes passions, mêmes besoins. L’historien doit donc s’allier par la sympathie, à toute cette poussière qui a senti, aimé, haï comme lui, expliquer avec son cœur le cœur éternel de l’homme.
Tous les grands génies ont eu instinctivement la connaissance de cette identité et de cette conférence mystérieuse de tous avec tous, à tous les siècles. On raconte qu’une nuit, César passant en Afrique, s’endormit dans son manteau, sur le pont du navire. Là, sous une belle nuit étoilée, au doux bruit de la lame qui fuyait gémissante et brisée sur les flancs de la trirème, il eut un rêve durant son sommeil : il apercevait dans une plaine déserte des populations entières qui pleuraient et qui lui tendaient les bras. Le grand homme en s’éveillant, laissa tomber sa tête sur sa main et il réfléchit longtemps. Ensuite il écrivit sur ses tablettes Corinthe et Carthage, — et il fit rebâtir ces deux villes.
Ainsi donc, trois principes ont présidé à la méthode historique de M. Michelet : le premier, que l’humanité fait elle-même sa destinée ; le second, que tous les hommes ne sont qu’un seul et même homme, et que, pour les connaître, il suffit de s’interroger soir-même ; le troisième, enfin, que l’histoire doit embrasser tous les faits de la vie des peuples, qu’elle n’est ni un inventaire, ni un jugement, ni un récit, mais une véritable résurrection du passé.
Si les hommes sont essentiellement et virtuellement partout semblables, il existe cependant, sur les différents théâtres et dans les différents âges de vie, une variété infinie d’événements. Cette variété constitue la forme de l’histoire, le caractère extérieur des époques. L’étude des monuments nous la fait connaître. C’est à l’apprendre dans les moindres détails, c’est à puiser à tous les renseignements, à toutes les sources, que M. Michelet a passé sa longue et laborieuse vie ; c’est dans les chartes, les bibliothèques, c’est dans ces grandes nécropoles de l’esprit humain que, jeune encore, il a vu blanchir sa tête. Il n’est pas d’historien plus savant que lui. Par la Vie de Thomas Becket, par les Templiers, par Jeanne d’Arc, il a le premier apporté des faits que personne n’avait connus avant lui, et que personne n’a contestés encore.
Sans doute M. Michelet n’a pas eu le premier l’idée de traiter l’histoire, en y introduisant plus d’éléments qu’on ne le faisait autrefois. M. Thierry, comme nous l’avons dit, avait fait entrer dans le mouvement historique des peuples, l’influence de la race ; M. Guizot, celles de l’administration et des droits ; M. Villemain, celle de la littérature. Mais aucun d’eux n’avait saisi le lien de toutes ces choses. Le véritable génie consiste moins à inventer un fait, à découvrir telle filière isolée, qu’à réunir et à systématiser toutes les découvertes. Paolo Uccello invente la perspective, Luca Signorelli la science des raccourcis, Fra Bartolomeo le clair obscur ; qu’est-ce donc qui fait la supériorité de Raphaël sur tous ces peintres, si ce n’est d’avoir fondu dans son talent le mérite de tous les peintres qui ont vécu avant lui ou autour de lui ? Le génie est ce qu’il y a de plus universel, ce qui s’assimile et reproduit le plus d’éléments de vie.
Maintenant, dans cette route nouvelle frayée par M. Michelet, où il s’est créé toutes les gloires, mais aussi toutes les difficultés d’un précédent, n’a-t-il pas commis quelques erreurs, n’a-t-il pas exagéré certains côtés, trop entassé les événements et les émotions ? Un peuple agité n’a que son agitation, il vit aussi dans les intervalles d’une vie régulière. L’historien n’a-t-il pas trop multiplié les entractes pour les besoins du drame ? Sous le bouillonnement des vagues, il y a le fond éternellement calme de la mer. M. de Sismondi écrivait au bas d’une page de son histoire une note profonde. Cette époque est ennuyeuse, raison de plus pour nous y arrêter longtemps, nous en sentirons mieux l’ennui. Puisque l’histoire n’est qu’une résurrection du passé, il faut qu’elle soit réellement exacte, qu’elle soit ni plus ni moins passionnée, pour le besoin de ce qu’on appelle l’intérêt, dans les œuvres de pure poésie.
Voilà le doute que nous soumettons à M. Michelet.
Le Constitutionnel, 30 octobre 1842
Longue analyse critique du tome V de l’Histoire de France.
Nous arrivons un peu tard peur parler du cinquième volume de Michelet, l’un des plus intéressants de son bel ouvrage. On sait avec quels procédés d’érudition l’historien est parvenu à reconstruire les premiers siècles de notre monarchie, et quelle habileté ingénieuse et patiente préside à ses recherches. Il n’est point d’archives qui puissent avoir des secrets pour lui. Quand nos trésors en ce genre sont épuisés, il s’adresse à ceux de la vieille Flandre et découvre à Liège et à Bruges tout un ordre nouveau de documents ; quand les dépôts publics ne lui fournissent plus rien, c’est par les actes privés qu’il s’initie à une complète connaissance des choses passées. Là où d’autres se contentent des ouï-dires des chroniqueurs, de renseignements superficiels, d’assertions vagues, M. Michelet écarte ces récits de troisième et quatrième main, et sans se préoccuper du crédit qu’ils puisent dans cette notoriété suspecte, il va droit aux sources, découvre la pièce qui doit trancher la question et avec elle, restitue aux événements et aux hommes leur véritable caractère.
Voilà ce qui place l’auteur de l’Histoire de France à un rang qu’en dehors de toute controverse de forme, personne ne lui contestera. De semblables qualités sont le prix d’un travail opiniâtre et de cette conscience qui est le don le plus rare, le titre le plus essentiel de l’historien. Chacun des volumes de M. Michelet est une surprise en ce genre, on ne sait qu’admirer le plus du précieux butin qu’il recèle ou des efforts qu’il a fallu faire pour le recueillir. Textes anglais et latins, vieilles chartes, décrets canoniques, auteurs ignorés, journaux inédits, mémoires, pièces de procédure, chroniques, dissertations savantes, actes du parlement et de l’Université, fabliaux, édits, ordonnances, règlements de police, tout est mis à contribution et souvent ne fournit qu’un mot, mais un mot décisif. Il en résulte une grande vérité de couleurs, et pour ainsi dire la vie réelle de chaque époque.
Le quinzième siècle fournit en grande partie la matière de ce cinquième volume, et ce n’est pas l’un des moins féconds de notre histoire. Quand il commence, la France ne s’appartient plus ; la démence de Charles VI l’a livrée à l’Angleterre. Un désordre universel couvre le pays ; toute nationalité semble effacée, tout esprit public a disparu. La guerre est partout, sous une forme ou sous une autre, guerre civile ou féodale, guerre industrielle sur quelques points. Quand Charles VII monte sur le trône, il lui reste à peine un petit nombre de provinces ; les combats, de Cravant, d’Auxerre, de Verneuil et de Janville achèvent de l’affaiblir, et on ne l’appelle plus que le roi de Bourges. C’est alors que se produit le singulier incident de la mission de Jeanne d’Arc. M. Michelet l’a racontée de la manière la plus intéressante : cet épisode seul suffirait pour donner à son volume le charme du roman uni à la véracité de l’histoire. Cependant nous aurions voulu qu’à côté du récit naïf, M. Michelet expliquât d’une manière plus froide l’action que cette jeune fille exerça sur les hostilités, et les causes de l’ascendant qu’elle acquit en si peu de temps sur les soldats.
Certes, la donnée anecdotique de la mission de Jeanne d’Arc a son importance ; mais elle ne satisfait pas à tout. Malgré des capitaines comme Dunois et La Hire, nos troupes ne tenaient pas devant les Anglais. Une villageoise de vingt ans paraît : la fortune change. C’est qu’il faut dire que le mobile changeait en même temps. L’exaltation religieuse est une puissante arme de guerre. On vit les Lollards, sous Wiclef [Wyclif], faire trembler la Grande-Bretagne ; les croisades avaient mis en évidence une valeur presque surhumaine ; plus tard, une poignée de camisards tint en échec les troupes de Louis XIV, et de nos jours quelques Arabes ont pu résister avec la seule puissance du fanatisme, aux forces supérieures et à la tactique savante des Européens. Voilà ce que Jeanne d’Arc apportait avec elle. Les bandes qui tenaient alors la campagne n’étaient soutenues, avant son arrivée, que par la soif du pillage et les passions les plus vulgaires ; elle transforma ces éléments. L’armée n’avait plus d’idéal ; elle lui en fournit un et y ajouta ce surnaturel qui s’empare si facilement des âmes. Jeanne d’Arc n’avait pas sans doute la conscience complète de son rôle, et peut-être M. Michelet aurait-il pu préciser davantage quelle fut en tout cela la part du calcul et la part de l’inspiration, la limite de la bonne foi, surtout en ce qui touche le don de prophétie. Mais, en dehors même des intentions de l’ouvrier, l’œuvre s’opérait par des moyens qui ne se dérobent pas à une appréciation exacte. Une portion de l’esprit de Jeanne s’était glissé sous la cuirasse du soldat, et chacun d’eux, à partir du siège d’Orléans, devint complice, à un degré quelconque, des visions de l’amazone.
Quand une fois l’élan eut été donné dans ce sens, il ne s’arrêta plus. Les Anglais brûlèrent Jeanne, mais sa mission était accomplie ; elle se survivait dans les combattants qu’elle avait créés. Ce fut donc une cruauté inutile autant qu’odieuse. L’héroïne de Vaucouleurs n’aurait rien ajouté à ce retour des fortune, et sa mort n’empêcha pas Charles VII de reconquérir son royaume, en ne laissant à l’Angleterre que la ville de Calais, comme dernier point d’appui. Mais il n’en est pas moins vrai, même en éloignant toute donnée miraculeuse, que Dunois et Xaintrailles n’auraient pas sauvé la France, si Jeanne n’avait pas paru. Le seul mobile qui, dans ce temps, avait quelque puissance, le mobile religieux, s’était effacé devant les impiétés des nobles et l’indiscipline brutale des hommes d’armes. On ne croyait plus à rien, ni à Dieu, ni au Roi. Les provinces habituées à changer de maîtres avaient perdu le sentiment de leur nationalité, et, pour le leur rendre, il ne fallait rien moins que cette intervention du merveilleux dont Jeanne fut l’organe inattendu ; c’est ainsi que sa puissance se justifie et s’explique. Il se pourrait que M. Michelet eût trop accordé, dans sa version, à la légende et pas assez à la critique et à l’examen. Au moins aurions-nous désiré quelques réserves contre le don de seconde vue et la prescience des événements, qui semblent résulter du récit et prendre le caractère de vérités démontrées. L’intérêt y gagne sans doute, mais un esprit de la force de celui de M. Michelet devait compter avec le scepticisme et ne pas reculer devant la discussion.
Après la mort de la Pucelle, on voit Charles VII se mettre hardiment à l’œuvre et réparer les ruines du siècle précédent. La France était devenue un théâtre ouvert à des brigandages impunis ; la dévastation était telle dans les campagnes, que les loups entraient dans Paris et venaient dévorer des enfants jusque devant la porte Montmartre. Placé entre les ducs de Bourgogne et de Bretagne, les rois de France n’exerçaient plus sur leur royaume qu’un droit nominal, et se trouvaient exposés aux révoltes de vassaux puissants. Un désordre affreux régnait dans les finances, et l’argent manquait pour les choses de première nécessité. Charles pourvut au plus pressé. Il publia quelques règlements militaires, engagea contre les seigneurs du temps cette lutte que Louis XI devait conduire à ses dernières conséquences, prit pour argentier le célèbre Jacques Cœur, qu’aucun souverain n’égalait alors en richesse. En même temps, il mena vivement la guerre, signa le traité d’Arras, rentra dans Paris, que les Anglais venaient d’évacuer, reprit Metz, Toul et Verdun, reconquit la Guyenne, gagna les batailles de Formigny et de Castillon, enfin rétablit ses affaires en trente ans de manière à laisser à son fils un royaume compact et tranquille au lieu du royaume agité et morcelé qu’il avait reçu de son père. Le roi de Bourges, grâce à l’épée de ses généraux, était redevenu roi de France.
Les plus grandes inquiétudes de Charles VII lui vinrent de son fils, et déjà on les pressent dans le cinquième volume de M. Michelet. Ce fils, qui devait s’appeler Louis XI, préludait à son règne, si original et si sombre, par les écarts d’un esprit avide de domination. Dès l’âge de vingt-trois ans il se met en révolte ouverte avec son père et se réfugie chez le duc de Bourgogne, qui venait de faire sa paix avec le roi de France. Il a reçu là, disait Charles VII, un renard qui lui mangera ses poules.
La prédiction devait se vérifier plus tard. Triste destinée des souverains ! En voici un dont le règne est heureux, qui recouvre son royaume et en chasse les Anglais : il va expier dans sa vie privée la prospérité de sa vie publique. Son fils le poursuivra de sa haine, menacera ses jours, et, pour éviter d’être empoisonné par ce monstre, Charles VII se laissera mourir de faim.
Tel est le cercle d’événements dans lequel roule le cinquième volume de M. Michelet : c’est surtout par les détails que cette histoire se recommande, et il est difficile, dans une appréciation sommaire, d’en faire sentir tout le prix. La description des fêtes de la cour de Bourgogne est une page charmante, on y voit figurer un ours monté par un bouffon, un sanglier monté par un lutin ; enfin une femme à demi-nue gardée par un lion. À un instant donné, un éléphant entre dans la salle, conduit par un géant sarrasin et portant sur son dos une tour dans laquelle se débat une nonne éplorée. Tout cela est un spectacle, un jeu. Puis vient le bal où figurent, avec douze chevaliers, douze Vertus représentées par de hautes dames et par les princesses mêmes de la cour ; au bal succèdent le tournoi et des réceptions de l’ordre de la Toison-d’Or. D’autres détails pleins d’intérêt animent ce volume, entre autres ceux que donne M. Michelet sur Jacques Cœur, l’argentier du roi. Ce marchand célèbre, qui armait des flottes et qui prêtait, dans un seul jour, à Charles VII, deux-cent-mille écus d’or pour conquérir la Normandie, eut le tort de ne pas assez dissimuler cette puissance financière. Il expia l’avantage d’être le créancier d’un souverain. On lui fit son procès et il se déroba par la fuite à la sentence qui l’avait frappé. Le grief le plus réel du roi était un prêt d’argent que Jacques Cœur avait fait à l’héritier du trône, alors en rébellion ouverte.
À mesure que M. Michelet avance dans son grand travail, on peut reconnaître une touche de plus en plus ferme. Les procédés méthodiques s’améliorent ; il y a plus d’harmonie et d’enchaînement. Quand il faut conduire les événements dans les chemins que l’on s’est tracé, les dominer, en tenir les rênes d’une main sûre, imprimer de l’unité à des matières qui n’en ont pas toujours, résumer par un mot, par une phrase, des détails que les limites de l’exécution repoussent, on sent ce que le travail de l’historien offre de difficultés, ce qu’il exige d’art en dehors même des recherches préparatoires qu’il nécessite. Les maîtres du genre, comme MM. Mignet, Thiers et Augustin Thierry, comme l’auteur qui nous occupe, savent seuls les secrets d’une composition qui exige dans l’esprit autant de souplesse que d’étendue, et dans la plume une fermeté, un coloris dont peu d’écrivains sont capables. Aussi la critique doit-elle apporter une grande mesure dans l’appréciation d’œuvres étendues où le concours de l’érudition et du style, des vues critiques et des facultés logiques, est si nécessaire pour obtenir un résultat complet. À peine pourrait-on exprimer quelques doutes, élever quelques objections, sauf à reconnaître que les auteurs se les sont posées à eux-mêmes pour les résoudre dans le sens de leur inspiration et de leur méthode particulière.
Le Siècle, 19 février 1844
Extrait de l’article Variétés sur la sortie du tome 6 de l’Histoire de France.
Histoire de France, par M. Michelet. Tome 5, règne de Charles VII ; Tome 6, règne de Louis XI.
L’ambitieuse définition du jurisconsulte Ulpien, qui nomme la jurisprudence la connaissance des choses divines et humaines, peut s’appliquer avec une exactitude moins contestable à l’histoire, à ce fidèle reflet du passé, qui doit en reproduire les variétés infinies, en conserver la couleur, en faire comprendre la vie.
M. Michelet a vu toute la grandeur de l’œuvre qu’il allait élaborer, quand il s’est dévoué à nous doter d’un monument historique digne du génie de la France. Loin de fléchir devant cette périlleuse perspective, il a puisé des forces nouvelles dans le sentiment profond de tous les devoirs de l’historien. Son travail est assez avancé aujourd’hui pour qu’on soit en droit d’en apprécier les hautes qualités. Les trésors d’une imagination brillante et hardie se mêlent aux résultats d’une exposition chaleureuse qui met en relief les investigations de la science.
Il est difficile d’imaginer jusqu’à quel degré l’auteur a poussé le scrupule de ses recherches. Il a étudié par lui-même les localités où se sont passé les grands événements qu’il raconte, les monuments qui en conservent encore le vivant témoignage ; il a fouillé les registres des villes et les bibliothèques, disputant à la poussière de cartons oubliés les documents les plus précieux. Les savants de la Suisse, de la Belgique, de l’Angleterre, ont été consultés sur les points obscurs, et leur concours a permis à notre historien cette assurance qui résulte du contrôle exercé sur sa pensée.
Ce soin scrupuleux de M. Michelet explique et justifie l’admiration sincère que lui ont vouée les hommes les plus éminents de la contrée qui se laisse le moins séduire par les dehors brillants de la forme et par là magie du style, de l’Angleterre. La rêveuse Allemagne a salué aussi avec sympathie cette voix fraternelle, qui parle avec l’accent français la langue de la science allemande. Chose étrange et triste à dire, c’est en France qu’on a le moins rendu justice à un savant du premier ordre, qui ne pèche quelquefois que par l’exubérance de ses qualités.
Sans doute, l’œuvre de M. Michelet n’est pas sans défauts ; il se laisse trop aller quelquefois à l’entraînement de ses idées en abandonnant le point principal dont il s’occupe ; ces épisodes semblent rompre l’unité et l’harmonie de l’édifice historique ; quelquefois aussi ses pieuses aspirations dégénèrent en mysticisme, et les rapprochements qu’il prodigue, les systèmes qu’il élève, reposent sur des bases trop mobiles. Mais sans dissimuler en rien ces imperfections, nous devons nous hâter d’ajouter qu’elles pèsent bien peu dans la balance, si on les rapproche des qualités immenses de style, de pensée, d’érudition sûre et laborieuse, de sentiment du beau et du grand qui distinguent la manière de M. Michelet.
Les écrivains étrangers qui ont rendu compte du cinquième volume de l’Histoire de France ont surtout été frappés de la noble figure de Jeanne d’Arc. Jamais encore on n’avait conté avec cette naïveté éloquente le sort de l’humble bergère qui a délivré la France du joug étranger. La Pucelle dut son succès à son bon sens plus qu’à sa vaillance et à ses visions. À travers son enthousiasme, cette fille du peuple vit la question et sut la résoudre ; elle déclara au nom de Dieu que Charles VII était le véritable héritier du trône ; elle le rassura sur sa légitimité, dont il doutait lui-même, et pour achever l’œuvre, pour sanctifier cette légitimité, si chère au peuple d’alors, elle mena son droit à Reims et gagna de vitesse sur les Anglais l’avantage décisif du sacre.
Dans le pénible enfantement de l’unité française, le monarque fut toujours le roi du peuple et de l’Église. Quand les doutes outrageants sur sa naissance furent dissipés, quand l’huile sainte eut coulé, sur son front, Charles VII devint réellement le roi du peuple ; la France, qui touchait à son agonie, apparut tout à coup au monde étonné dans la splendeur de la résurrection. Ceux qui nous ont devancés dans l’examen du cinquième volume de l’Histoire de France ont fait connaître ces pages tristement éloquentes où l’auteur raconte la vie, le procès et le martyre de la Pucelle d’Orléans. Rien de plus touchant que les réponses naïves de la pauvre fille, qui déconcerta la froide cruauté de ses juges, de ses bourreaux. Les Anglais ne tardèrent pas à connaître les remords ; un d’eux, en revenant de l’horrible spectacle du supplice, s’écria : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte !
Mais ce n’est pas seulement la sublime histoire de la Pucelle qui donne tant de prix à cette partie du travail de M. Michelet. […]
Affaire Jeanne est folle
(1845)
La Quotidienne, 3 juin 1845
Lettre d’un lecteur s’indignant de ce que Michelet, dans son dernier cours au Collège de France, ait traité Jeanne d’Arc de folle.
Monsieur le rédacteur,
Depuis quatre siècles, le nom de Jeanne d’Arc est béni par la voix des peuples. Qu’il me soit donc permis de déplorer hautement une sorte de profanation dont le Collège de France vient de subir le scandale.
À l’une des dernières séances de son cours d’histoire, M. Michelet, après avoir reçu de nombreux applaudissements pour ses doctrines, et au moment où il se croyait maître de son auditoire, osa qualifier ainsi l’héroïne d’Orléans : C’était une folle. Un silence complet succéda à la fureur des bravos. Quelques auditeurs sortirent indignés, et la masse resta dans la stupéfaction. Alors, le professeur surpris de trouver si peu de sympathie, répéta sa phrase avec un accent plus marqué : Oui, messieurs, une folle ! — Même silence.
Cette justice négative ne suffit pas. Il faut que la France sache ce que l’on fait dans les chaires soudoyées par l’État, de la gloire et de l’héroïsme gravés sur la plus belle page de ses Annales. Il faut qu’elle désavoue par les cent voix de la presse nationale et religieuse le professeur anti-français et anti-chrétien.
Sans doute, M. Michelet n’a pas voué une haine sans motif à Jeanne d’Arc. Il la traite avec ce mépris, parce qu’elle est la personnification miraculeuse de la foi chevaleresque, il la déleste comme un vivant prodige. Mais c’est par la même raison que nous devons entourer de nos hommages la vierge de Domrémy, l’ange de la patrie, et vénérer en elle le miracle des temps modernes.
Recevez, Monsieur le rédacteur, l’assurance de mes sentiments distingués.
Alex. Guillemin,
Paris, le 1er 1845.
Ainsi donc, rien n’échappera aux atteintes du Collège de France : ni le génie, ni la foi, ni la gloire, ni la sainteté, ni le courage.
Voici, du reste, de tristes rapports de jugement. Pour les Anglais, Jeanne d’Arc fut une sorcière ; pour le Collège de France, c’est une folle !
Avoir vaincu les Anglais ! avoir relevé le trône de France ! avoir délivré la patrie ! Grande folie, en effet. Et c’est pour forcer les générations française à recevoir ces leçons publiques, qu’on maintient le despotisme universitaire ! L’alliance anglaise ne saurait demander des témoignages plus complets de notre abnégation et de notre honte.
Nota. — L’article est reproduit dans de nombreux journaux : la France (4 juin) ; l’Hermine, la Gazette de Lyon (7 juin), etc.
Le Siècle, 4 juin 1845
Extrait des Nouvelles diverses sur l’annulation du cours de Michelet.
M. Michelet ne peut faire son cours demain jeudi [5 juin].
La France, 4 juin 1845
Extrait des Faits divers : Michelet traite Jeanne d’Arc de folle en plein cours.
Ce n’était point assez, pour les professeurs de l’Université, d’apprendre à nos enfants à douter de tout, même de la divinité de notre sainte religion… M. Michelet, dans l’un de ses derniers cours, a insulté l’une de nos gloires nationales les plus pures et les plus justement admirées : il a osé dire et répéter que Jeanne d’Arc était une folle, oui, une folle !… Ainsi, après avoir délivré son pays du joug anglais, après avoir remis sur le trône l’héritier légitime de la couronne de France, la vierge de Vaucouleurs a accompli un acte de folie ! Et cet acte de folie a été loué et chanté, depuis quatre siècles, par tous les poètes et les historiens français et étrangers, excepté toutefois Voltaire, dont l’œuvre a été appelée par M. de Chateaubriand un crime du génie, une débauche de l’esprit.
Nous opposerons à M. Michelet, professeur actuel au collège de France, M. Michelet qui a dit dans son Histoire de France, t. V, à propos de l’exécution de la Pucelle d’Orléans :
Un secrétaire disait tout haut en revenant :
Nous sommes perdus ! nous avons brûlé une sainte.Cette parole, échappée à un ennemi, n’en est pas moins grave. Elle restera : l’avenir n’y contredira point. Oui, selon la religion, selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte.
Si la prédiction du secrétaire de Henri VI n’est point accomplie, c’est qu’il existe encore beaucoup de Français, qui, à l’exemple de M. Michelet, sacrifient l’honneur de la France au bon plaisir de l’Angleterre, et qui traitent de folle la victime qui s’est immolée pour le salut de son pays, après que les fils d’Albion l’ont brûlée comme sorcière !
La Gazette de France, 9 juin 1845
Lettre d’un lecteur indigné.
Au Rédacteur.
Monsieur,
Sous ce titre : c’était une Folle ! vous faites une amère critique des paroles que M. Michelet n’a pas craint de laisser tomber du haut de sa chaire du Collège de France, au milieu d’une jeunesse avide d’instruction, sans doute, mais aussi sans expérience des hommes et des choses.
Si aujourd’hui nous sommes condamnés à entendre au Collège de France des paroles inconvenantes sur l’une des gloires de notre pays, sur l’illustre héroïne qui le sauva des horreurs de l’invasion étrangère, il fut un temps où la glorification de Jeanne d’Arc provoquait à la Sorbonne des tonnerres d’applaudissements, et ce temps n’est pas encore fort éloigné de tous. C’était en 1834 ; un jeune professeur d’histoire occupait la chaire de M. Guizot, et attirait autour de lui une foule d’auditeurs, aussi considérable que celle qui assiège aujourd’hui les avenues du Collège de France. Dans un de ces beaux mouvements que l’homme de génie sait puiser dans son cœur, il s’écria :
Jeanne d’Arc, messieurs, à fut pour la France ce que Jésus-Christ a fait pour l’humanité ; et, il faut le dire, parce que toutes les pièces de la procédure que j’ai relues, m’en ont convaincu, je le jure, le philosophe de Ferney l’a indignement calomniée ; et son impudent ouvrage est un crime de lèse-nation, que la postérité ne lui pardonnera pas et qui ternira sa gloire.
Ce jeune professeur, monsieur, c’est M. Michelet lui-même, M. Michelet en personne. Ce que j’en dis ici ne m’a pas été rapporté, non ;je l’ai entendu de mes propres oreilles, et j’ai moi-même applaudi comme les autres à ces nobles paroles.
Comment se fait-il donc que M. Michelet ait si complètement changé d’avis ? Aurait-il révisé la procédure suivie par les Anglais contre l’illustre héroïne ? ou plutôt l’aurait-il oubliée ?
Quantum mutatus ab illo. (Combien différent de celui d’autrefois.)
Recevez, etc.
A. B., avocat.
La France, 10 juin 1845
Lettre d’un abonné du journal en réaction à l’article du 4 juin.
À M. le Rédacteur de la France.
Monsieur,
M. Michelet a dit et répété, au Collège de France, que Jeanne d’Arc était une folle.
Dans votre numéro du 4 juin, vous avez parfaitement réfuté cette insulte à une de nos gloires nationales les plus pures et les plus justement admirées. Vous avez opposé à M. Michelet un passage du tome V de son Histoire de France.
En voici un autre, peut-être encore plus concluant, que vous me permettrez de vous indiquer. À la page 45, du même 5e volume de l’Histoire de France, du même M. Michelet, vous trouverez ce qui suit en tête du chapitre :
L’originalité de la Pucelle, ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance on ses visions ; ce fut son bon sens. À travers son enthousiasme, cette fille du peuple vit la question et sut la résoudre.
Le nœud que les politiques et les incrédules ne pouvaient délier, elle le trancha…
Comment se fait-il que M. Michelet, après avoir, en 1842, reconnu le bon sens de Jeanne d’Arc, la déclare folle en 1845 ?
Un abonné de la France.
La Quotidienne, 13 juin 1845
Lettre de Michelet au journal.
M. Michelet nous écrit en termes très polis, que c’est à tort qu’on lui a reproché dans une lettre adressée à la Quotidienne d’avoir dit de Jeanne d’Arc : C’était une folle ! Voici très exactement ce que j’ai dit : Que la France perdue par la vaine sagesse des Docteurs et des Pharisiens avait été sauvée pur une folle. Puis, j’ai rappelé la folie de la croix (avec sentiment et gravité) de même que dans mon histoire j’ai rapproché la passion de la Pucelle de celle du Christ.
Ce rapprochement, ajoute M. Michelet, peut scandaliser par sa hardiesse ; mais personne ne peut dire que celui qui le fait ait cru rabaisser la Pucelle.
Nous nous plaisons à publier la rectification des paroles de M. Michelet, et en cela nous obéissons à notre sentiment, car lui-même ne nous a point demandé de faire connaître sa réclamation. M. Michelet est un des hommes dont nous regrettons le plus la dissidence. Le sentiment le rapprochait de nous, l’imagination l’en a éloigné. Mais, nous l’espérons, la religion le ressaisira ; il n’est pas donné à un tel esprit d’être sectaire ni sceptique.
La Quotidienne, 26 juin 1845
Extrait du compte-rendu de séance de la Chambre où est évoquée l’affaire Michelet.
Chambre des députés. — (Monarchie de Juillet, VIe législature [juillet 1842-juillet 1846] majorité de centre droit : Parti de la Résistance de François Guizot) Présidence de M. Le Peletier d’Aunay, (vice président). Séance du 25 juin. La séance est ouverte à une heure. […]
Chap. 12. Collège de France.
M. le colonel Espinasse
(député de la Haute-Garonne, membre de la majorité gouvernementale, centre droit)
Je demanderai à M. le ministre, s’il a fait cesser le scandale de l’enseignement du Collège de France. Scandale que j’ai déjà signalé l’année dernière. (Bruit.) On ne se contente pas, dans ces chaires, de nier la divinité (violentes rumeurs), on cherche encore à jeter le doute dans l’esprit de la jeunesse sur ce qu’il y a de plus saillant dans l’histoire de France. (Nouveau bruit.)
On a cherché dernièrement a nier les hauts faits de l’une des femmes les plus héroïques dont la France ait à s’honorer. Cette femme a eu l’honneur de chasser l’Anglais du territoire de France. (Mouvement.) Cette femme a été signalée à la jeunesse qui fréquente ces cours, comme une folle… (Bruit prolongé.)
Messieurs, je demande si jamais il doit entrer dans la pensée de personne que Jeanne d’Arc eut été une folle ? Elle a entrepris une grande chose : chasser les Anglais de la France ! Elle a réussi, et en cela elle a accompli un acte immense et qui a eu une très grande portée sur la destinée de notre patrie. (Oui ! oui ! très bien !)
Je demande donc si M. le ministre a pris des mesure pour faire cesser le scandale que je viens de signaler.
(Le ministre de l’Instruction publique garde le silence. Le comte de Salvandy, également député du Gers.)
M. Chambolle
(député de la Vendée, membre de l’opposition constitutionnelle d’Adolphe Thiers, centre gauche)
Je n’accepte pas le commentaire présenté par l’honorable préopinant. Ce commentaire est tout-à-fait contraire à la pensée des deux professeurs auxquels il a fait allusion. (Bruit.)
Je demande si M. le ministre de l’Instruction publique s’associe à l’interpellation. (Allons donc !) Puisqu’il ne répond pas, je demande à la chambre la permission de répondre. (Non ! non !) J’ai lu avec attention l’écrit de M. Michelet, et je déclare qu’il est conçu tout entier dans l’intérêt et à l’honneur du pays. (Mouvements divers.) À propos de Jeanne d’Arc, M. Michelet a écrit des pages touchantes, et aussi honorables pour l’écrivain que pour le pays. (Rumeurs.) Je ne comprends pas sur quoi porte l’accusation.
M. le colonel Espinasse
Je n’ai prononcé aucun nom ; (bruit) je me suis exprimé peut-être de manière à faire comprendre de qui je voulais parler, c’est possible, mais, comme M. Chambolle, j’ai lu l’ouvrage en question. Ce n’est pas ce qu’il contient qui m’a le plus frappé, mais ce sont les paroles qui ont été prononcées dans le cours par le professeur. Je déclare qu’il y a contradiction complète entre ce qui est écrit dans son livre et les paroles qu il a prononcées dans son cours.
M. Arago
(député des Pyrénées-Orientales, extrême gauche)
L’auteur a rétracté les paroles qu’on lui prêtait ; vous êtes mal informé, monsieur. (Agitation.)
M. le colonel Espinasse
Je ne crois pas avoir été mal informé, et j’ajoute que le jour où les paroles dénoncées ont été prononcées, une partie des auditeurs quitta le cours en protestant contre les doctrines du professeur.
M. Schutzenberger
(député du Bas-Rhin, centre gauche)
Il est impossible que la chambre exprime une opinion sur ces matières. L’enseignement est libre ; il n’appartient à personne d’entraver la liberté de la chaire, qui est un droit imprescriptible. (Violentes rumeurs.)
(Aux centres : Assez ! assez ! aux voix !)
M. le colonel Espinasse
La preuve que j’avais raison de signaler l’année dernière le scandale…
(Cris nombreux : Aux voix, aux voix.)
M. le Président
(M. Le Peletier d’Aunay, député de Seine-et-Oise, membre de la majorité gouvernementale)
M. Espinasse, vous n’avez pas la parole.
M. le colonel Espinasse
J’ai le droit de parler contre la clôture.
M. le Président
Vous avez déjà parlé deux fois, je ne puis vous accorder la parole sans consulter la chambre.
M. Chegaray
(député des Basses-Pyrénées, membre de la majorité gouvernementale)
Je suis très loin de m’associer aux attaques de M. Espinasse, contre des professeurs honorables du Collège de France. Mais je ne pense pas non plus m’associer aux doctrines que vient de professer M. Schutzenberger. La critique historique est sans doute permise, mais autre chose est l’histoire professée pour l’enseignement, et je pense qu’il est non seulement permis à la chambre, mais qu’il est de son devoir de contrôler cet enseignement et de le maintenir dans les bonnes voies d’où il ne devrait jamais sortir.
M. Schutzenberger
Je partage les principes du préopinant, l’enseignement historique doit avoir ses garanties ; mais la censure de cet enseignement doit être toute gouvernementale, elle ne peut appartenir à la chambre. (Violentes rumeurs.)
(Cris nombreux : La clôture, la clôture.) M. le colonel Espinasse s’élance à la tribune. (La clôture, la clôture.)
M. le colonel Espinasse
Aux termes du règlement j’ai le droit de parler contre la clôture, et je parlerai. (Bruit.) J’ai signalé l’année dernière un fait scandaleux. (Violentes rumeurs.) J’ai signalé un fait scandaleux, et la preuve que j’avais raison c’est que le ministre a censuré le professeur. (Bruit, la clôture), et cependant… (La clôture.)
M. le Président
Je dois consulter la chambre.
La chambre ferme la discussion sur cet incident.
M. le colonel Espinasse (descendant de la tribune)
Il sera constaté qu’on a violé la liberté de la tribune.
Le chapitre est adopté.
Nota. — Le Siècle publia également son verbatim de la séance ; voir ci-dessous.
Le Siècle, 26 juin 1845
Compte-rendu de la séance de la veille à la Chambre.
M. de L’Espinasse, que nous avons vu quelquefois mieux inspiré ; semble vouloir se créer une spécialité, celle des accusations dirigées contre l’enseignement du Collège de France ; il est à regretter que l’honorable membre porte à la tribune des accusations basées sur de simples ouï-dire, et que les travaux des célèbres professeurs qui ont soulevé ces attaques réfutent suffisamment. Mais, ce qui est plus triste encore, c’est de voir l’attitude du ministre de l’instruction publique, qui déserte la défense de l’enseignement supérieur, et qui n’a pas le courage de formuler hautement un désaveu. Certes, le silence auquel il s’est condamné n’est pas dans les habitudes de M. de Salvandy, et pour qu’il ait posé une digue aux flots de son éloquence, il faut un motif d’une haute gravité. À la chambre des pairs, M. le ministre de l’instruction publique se sentait appuyé par les tendances d’une majorité peu favorable à la liberté du haut enseignement. Aussi, ne s’est-il pas fait prier pour épancher ses sentiments et ses doléances. Il en était autrement à la chambre des députés, les droits du libre examen, les prérogatives de la science, y sont mieux respectés ; aussi, M. de Salvandy s’est-il renfermé prudemment dans le silence.
On avait prétendu que M. Michelet avait traité Jeanne d’Arc de folle ; il a suffi de rappeler les pages si belles, si touchantes que le célèbre professeur a consacrées à l’héroïne de Vaucouleurs dans son Histoire de France, pour montrer à quel point la pensée de M. Michelet avait été travestie. Tous les écrits de MM. Michelet et Quinet témoignent, comme l’a dit M. Chambolle, du plus noble enthousiasme pour la gloire et l’honneur du pays. Comprend-on qu’on les ait accusés d’y avoir porté atteinte ?
Quant aux droits de la critiqué historique, ils ont rencontré dans M. Schutzenberger un digne interprète. Vraiment on est saisi d’une profonde tristesse quand on entend, à notre époque, évoquer une sorte de censure contre un établissement qui est en dehors de l’Université, et qui, même sous l’ancienne monarchie, était le refuge des libres penseurs.
Le journal reproduit également le verbatim de la séance du 25 juin.
Chap. 13. — Collège de France, 173.044 fr.
M. de L’Espinasse
L’année dernière, j’ai signalé un fait grave qui se passait au collège de France ; (Rumeur.) Le prédécesseur de M. le ministre actuel prétendit que les professeurs du Collège de France étant inamovibles, il n’avait aucune espèce d’action sur la manière dont l’enseignement était donné ; cependant, depuis cette époque, on a trouvé le moyen de faire cesser le scandale (Nouvelle rumeur.) que j’avais-signalé.
Je me félicite de ce résultat dans l’intérêt de la morale publique (Bruit.) ; cependant je ne suis pas entièrement satisfait de ce qui se passe dans les chaires de haut enseignement. On ne se contente pas de nier dans ces chaires la divinité de notre sainte religion (Interruption, bruit, réclamations.), on cherche encore à jeter du doute dans l’esprit des jeunes gens sur ce qu’il y a de plus saillant dans l’histoire de France. (Rires et bruit.)
On a cherché dernièrement à nier les hauts faits de la femme la plus héroïque dont la France ait à s’honorer, de cette femme qui, sous Charles VII, a eu le bonheur et le courage de chasser les Anglais du territoire de France.
Cette femme a été publiquement signalée dans un cours comme une folle. (Vives dénégations.) Jeanne d’Arc n’a jamais été une folle pour personne jusqu’à présent ; elle a entrepris une grande chose, elle a obéi à une inspiration qui peut bien n’être pas comprise de tout le monde, mais qui a sa sainteté, et qui doit être à tout jamais respectée.
M. Chambolle
Le préopinant vient d’adresser une interpellation à M. le ministre de l’instruction publique ; il a joint à cette interpellation un commentaire que pour mon compte je suis bien loin d’accepter. Je le crois contraire aux faits, à la vérité, aux intentions comme aux idées des deux honorables professeurs auxquels on a fait allusion ; rien dans leur cours, rien dans leurs écrits…
Nombre de membres
C’est vrai ! c’est vrai !
M. Chambolle
Rien dans ces écrits, que j’ai lus avec la plus grande attention, ne justifie de telles attaques, et je demande à M. le ministre de l’instruction publique s’il entend s’y associer. (M. de Salvandy ne répond pas.) Puisque M. le ministre garde le silence, je répondrai à sa place. J’ai lu avec la plus scrupuleuse attention les écrits attaqués à cette tribune, et je déclare qu’à la vérité tel ou tel parti peut y trouver à reprendre, et je ne prétends pas, par exemple, y avoir trouvé l’expression constante et exacte de mes opinions, mais je déclare avec assurance que ces écrits sont conçus dans l’intérêt du pays, à l’honneur du pays, à son honneur à toutes les époques. Puisqu’on a cité le nom de Jeanne d’Arc, qu’il me soit permis de dire que j’ai lu les pages écrites par M. Michelet sur cette femme, et que je n’en ai jamais lu de plus touchantes, qui fassent plus d’honneur à l’écrivain. (Très bien ! très bien !)
En vérité, je cherche sur quoi peuvent porter les accusations, de l’orateur ; n’est-il pas malheureux que l’on puisse ainsi porter des accusations à cette tribune contre des hommes qui sont absents, qui ne peuvent se défendre ? Ceux dont il s’agit en appelleront à leurs écrits ; en attendant, j’ai voulu protester hautement dans cette assemblée contre tout ce qu’a dit l’honorable préopinant. (Très bien ! très bien !)
M. de L’Espinasse
Et d’abord, je n’ai nommé personne. (Exclamations.) Il est vrai que j’en ai assez dit pour me faire suffisamment comprendre. J’ai pu lire les écrits des deux professeurs, et je déclare que ce qui m’a frappé, c’est précisément la contradiction entre l’opinion que j’ai signalée à la chambre, avec les écrits publiés par le même auteur bien antérieurement. (Interruption ; cris Aux voix.)
M. Arago
Mais l’opinion, le fait que vous avez signalé a été publiquement rétracté, démenti dans une note adressée aux journaux. Vous êtes mal informé, monsieur.
M. de L’Espinasse
Je n’accepte pas le démenti.
Un membre
Il ne s’agit pas de démenti ; on vous montre seulement que vous êtes mal informé.
M. de L’Espinasse
Vous n’assistiez peut-être pas au cours du professeur, mais il y avait une telle quantité d’auditeurs, que la notoriété est considérable. Eh bien ! quand les paroles que je signale ont été prononcées, une partie des auditeurs est sortie en protestant. (Vives-exclamations.)
Nombre de membres
La clôture ! la clôture !
M. Schutzenberger
Il est impossible de soumettre des professeurs, un cours, la science à une censure préalable. (Très bien !) La France est un pays de libre examen ; la critique historique doit s’y exercer sans entraves ; la liberté d’examen nous est acquise à tout jamais ; elle fait partie de nos droits imprescriptibles. (Très bien ! très bien !)
Nombre de membres
La clôture ! la clôture !
M. de L’Espinasse, au milieu du bruit.
C’est un droit aussi de signaler ce qui peut porter atteinte à la morale, (Violentes exclamations. — La clôture !) L’année dernière déjà, j’ai signalé un scandale (Explosion de rumeurs — Aux voix !), et j’ai bien fait.
Plusieurs membres
La clôture !
M. le Président
Monsieur de L’Espinasse, vous n’avez pas la parole…
M. de L’Espinasse
Je suis dans la question, et j’ai demandé la parole ; messieurs…
M. le Président
Monsieur, si vous persistez, je vous rappellerai à l’ordre…
M. de L’Espinasse
La question…
M. le Président
Vous avez parlé deux fois sur la question…
M. de L’Espinasse
Et si je demande la parole ?
M. le Président
Avant de vous accorder la parole, comme vous avez déjà parlé deux fois, je serais obligé de consulter la chambre.
Nombre de membres
La clôture ! (Grand bruit.)
M. Chegaray
Sans contester le droit de critique historique, je ne puis m’associer à cette doctrine ; je crois que la chambre peut exercer son contrôle sur l’enseignement donné par l’État, au nom de l’État ; le ministre est responsable de cet enseignement ; les droits de la critique historique doivent être très étendus ; ils ne peuvent pas être sans limites.
Un membre
Ce n’est pas la question.
M. Chegaray
Si, monsieur ; certainement si un professeur attaquait les principes fondamentaux de notre constitution, il faudrait l’arrêter… (Rires, cris Aux voix !) Je repousse la doctrine de la liberté illimitée.
M. Schutzenberger
Je reconnais au gouvernement le droit de haute surveillance ; mais je le reconnais au gouvernement seul et pas à cette chambre. (Bruit.)
Une voix
Ce n’est pas la question.
M. Schutzenberger
Sur quelle donnée un membre peut-il se prononcer ; il n’a pas assisté au cours, et cependant il s’empare de quelques paroles pour accuser ici un professeur, sans lui donner seulement la garantie qu’un criminel trouve devant la justice. Si l’interpellation a pour objet d’appeler l’attention du gouvernement, je le comprends, mais il s’agit de faire prononcer un blâme…
M. de L’Espinasse
J’ai le droit, aux termes du règlement, de parler contre clôture. Il n’est pas possible de prononcer la clôture. (Bruit.)
Une voix
Vous allez voir ! (Rires.)
M. de L’Espinasse
Ai-je voulu attirer le blâme sur un professeur ? (Oui ! oui ! c’est évident !) Non, certes, pas plus que je n’ai voulu le faire l’année dernière, en signalant un fait scandaleux. (Murmures) Et la preuve que j’avais raison, c’est que M. le ministre ayant compris combien ce qui s’était passé était scandaleux… (Murmures nombreux ; réclamations. — La clôture ! la clôture !)
Plusieurs voix
Monsieur le président, mettez la clôture aux voix.
La clôture est mise aux voix et prononcée.
M. de L’Espinasse
Il sera constaté qu’on m’a enlevé la liberté de la tribune. (Murmures, interruption.)
Le chap. 13 est adopté.
Le Siècle, 27 juin 1845
Publication d’une lettre de Michelet.
Nous avons dit combien il était regrettable que des accusations, dirigées par l’esprit de parti, dans des moments d’erreur et de colère, contre les hommes les plus éminents, fussent portées à la tribune sans avoir subi aucun contrôle et en l’absence de ceux qui ont intérêt à les repousser. Nous sommes persuadés que M. le colonel L’Espinasse, qui s’est fait hier, contre M. Michelet, l’écho d’imputations de ce genre, abandonnées par ceux-là mêmes qui les avaient les premiers formulées, regrettera, quand il sera mieux instruit, de n’avoir pas rendu plus de justice à l’illustre historien.
Il faut véritablement n’avoir aucune idée des sentiments qui animent M. Michelet, il faut n’avoir jamais parcouru une des pages de son adorable histoire, pour élever contre lui une accusation aussi dépourvue de raison que celle dont la Quotidienne s’était rendue l’organe et qu’elle a été obligée de rétracter. M. Chambolle, qui a protesté hier à la tribune, au nom du bon sens et de la vérité, contre des attaques dont la chambre entière s’était émue, vient de recevoir de M. Michelet les explications suivantes à propos de cet incident :
Oui, mon cher défenseur, j’ai dit que Jeanne d’Arc était une folle, folie comme le furent tous les héros, tous les martyres, les premiers confesseurs du christianisme, les premiers généraux de la révolution.
Dans mon histoire, j’avais (avec les chroniqueurs du quinzième siècle) comparé sa passion à celle de Jésus, et, dans mon cours, j’ai rapproché sa folie de la folie de la croix.
Est-ce ma faute si nos dévots ne savent pas ce que c’est que la folie de la croix ?
Le directeur de la Quotidienne, non content de rétracter l’accusation dans son journal, m’a écrit lui-même qu’il regrettait de l’avoir accueillie légèrement.
Quant aux auditeurs qui auraient paru indignés, qui seraient sortis, mille personnes, qui étaient ce jour-là à mon cours, peuvent dire que rien n’est plus faux. La disposition de la salle est telle que ce mouvement n’ait pu avoir lieu sans être remarqué de tout le monde.
Croyez à ma reconnaissance, à mon amitié.
J. Michelet,
26 juin 1845.
La Quotidienne, 1er juillet 1845
Lettre d’une lecteur.
Sans nous plaire aux querelles personnelles, nous croyons de notre devoir de publier la lettre suivante :
Monsieur le rédacteur,
À mon retour d’un voyage, je me hâte de vous dire que les explications essayées par M. Michelet sur le sens de ses dernières paroles au sujet de Jeanne d’Arc ont été bien généreusement acceptées par vous ! mais ce n’est pas le premier outrage du professeur contre l’héroïne. Alors même qu’il lui rendait gloire, sous des rapports purement humains dans sons histoire de France, il calomniait, son martyre. Il ose affirmer que Jeanne d’Arc, sur le bûcher, a vacillé dans sa foi. Et, avec un style aussi embarrassé dans la forme, que téméraire au fond, il se demande : A-t-elle dit le mot ?
Il répond : C’est chose incertaine.
Et il ajoute aussitôt : Mais j’affirme qu’elle l’a pensé.
Le Siècle, 13 juillet 1845
Extraits des nouvelles de France.
C’est demain que, sur l’invitation du ministère, les professeurs du Collège de France doivent examiner s’il y a lieu de porter un blâme contre M. Michelet et Quinet, ou, ce qui revient au même, de leur adresser une remontrance.
On croit que M. Libri prendra, le premier la parole pour inviter l’assemblée des professeurs à donner satisfaction soit aux scrupules religieux de M. Salvandy, soit aux exigences politiques de M. Guizot. M. Libri peut se charger de ce soin : nous connaissons déjà l’exorde et les développements de sa harangue ; il n’y manque qu’une conclusion ; mais le ministère la lui a fournie d’avance : il y a longtemps, en effet, que M. le ministre de l’instruction publique, devant la chambre des pairs, a développé son plan et fait connaître ses conclusions. Nous ne demanderons point compte à M. Libri du zèle nouveau qui l’anime ; nous nous bornerons à rappeler que l’année dernière, lorsque sa candidature au collège de France était combattue par les membres les plus illustres de l’Académie des sciences, il sollicita et obtint le suffrage de MM. Michelet et Quinet. C’est donc par eux qu’il est devenu membre du Collège de France, où il n’est entré qu’à la majorité d’une voix. Permis à lui maintenant d’user de son influence comme il l’entendra ; mais s’il publiait les circonstances que nous venons de rappeler, le public aurait de la mémoire. — Au reste, quoi qu’il arrive, la liberté du haut enseignement ne sera point désertée par ceux qui, dans ces derniers temps, l’ont représentée avec le plus d’éclat. MM. Michelet et Quinet, tant que le droit n’aura pas fait place à la violence, sauront, nous n’en doutons pas, avec modération et avec dignité, le faire respecter en leurs personnes.
Voici la liste des professeurs du collège de France, MM. :
- Letronne : administrateur, professeur d’archéologie ;
- Binet, : professeur d’astronomie ;
- Libri, : mathématiques ;
- Biot, : physique ;
- Regnault : physique expérimentale ;
- Magendie : médecine ;
- Thenard (baron) : chimie ;
- Élie de Beaumont : histoire naturelle ;
- Duvernoy : histoire naturelle ;
- De Portets : droit de la nature et des gens ;
- Michelet : histoire et morale ;
- Quatremère (E) : hébreu, chaldéen, syriaque ;
- Caussin de Perceval fils : arabe ;
- Jaubert : persan ;
- Desgranges : turc ;
- Julien (S) : chinois, tartare, mandchou ;
- Burnouf fils : sanscrit ;
- Boissonnade : grec ;
- Saint-Hilaire (B) : philosophie grecque et latine ;
- Nisard : éloquence latine ;
- Tissot : poésie latine ;
- Ampère : littérature française ;
- Michel Chevalier : économie politique ;
- Lherminier : législations comparées ;
- Mickiewjcz (A) : langue et littérature slaves ;
- Chasles (Ph.) : littérature du Nord ;
- Quinet (Edg.) : littérature du Midi ;
- Raoul Rochette : archéologie (à la bibliothèque royale).
Le Siècle, 14 juillet 1845
Comme nous l’avions annoncé, MM. les professeurs du Collège de France se sont réunis aujourd’hui. Voici le résultat de leur délibération :
MM. Michelet et Quinet ont déclaré n’avoir rien à changer à la direction de leur enseignement. L’assemblée a accepté cette déclaration.
La proposition ministérielle, défendue par MM. Thénard et Michel Chevalier, combattue par MM. Magendie, Biot, Tissot, Portets, a été repoussée (13 voix contre 11).
La résolution suivante, rédigée par M. Élie de Beaumont, a été adoptée :
L’assemblée accepte les explications de MM, Michelet et Quinet, qui déclarent ne pas s’être écartés de leurs programmes, et elle rappelle qu’aucun des membres du Collège de France n’a jamais entendu se soustraire à l’obligation de se renfermer dans le programme présenté par eux et adopté par l’assemblée.
Histoire de la Révolution (1846-1853)
La Presse, 9 mars 1846
Extrait du feuilleton Théâtres, sur la reprise à la Comédie Française par la comédienne Rachel, de la Jeanne d’Arc d’Alexandre Soumet (mort le 30 mars 1845).
[…] M. Michelet a raconté la vie de Jeanne d’Arc dans le cinquième volume de son Histoire de France ; il a uni le charme de la légende aux splendides aperçus de la science moderne, et son livre a un tel caractère d’observation puissante et de poétique réalité, que Mlle Rachel, assez peu satisfaite de son rôle tragique, n’a pas cru pouvoir mieux faire que de lire attentivement M. Michelet, et de s’inspirer de la physionomie qu’il a donnée à la bergère de Domrémy.
On conçoit que Mlle Rachel se soit prise d’enthousiasme pour cette noble et suave figure de Jeanne d’Arc, où se fondent si heureusement la naïveté de la paysanne, l’exaltation de l’illuminée et la grâce fière de l’amazone…
La Presse, 11 avril 1847
Au sujet de la sortie du premier tome de l’Histoire de la Révolution.
[…] M. Michelet, d’ailleurs, ce grand pythagoricien de l’histoire, qui a mis toute l’âme de la France dans Jeanne d’Arc sait bien, et l’a dit souvent, dans un style dont il à seul le secret que le talent philosophique, poétique ou politique, n’est pas seulement un individu, mais que partout et sur tout il est un nombre indéterminé d’individus.
Gazette de France, 11 juin 1847
Au sujet des études critique sur le roman feuilleton d’Alfred Nettement.
[…] Avec beaucoup de convenance, de logique et d’esprit, l’auteur des Études critiques a placé, parmi les feuilletons-romans, le regrettable livre de M. Michelet, où l’historien et l’admirateur de Jeanne d’Arc a parlé du prêtre, de la femme, de la famille, comme aurait pu parler M. Sue, quoique le style, dernière barrière, sépare encore l’historien du romancier.
Le Constitutionnel, 21 janvier 1850
Extrait d’une des célèbres Causeries du lundi de Sainte-Beuve.
On a eu l’idée, dans un moment où il venait des idées de bien des sortes et qui toutes n’étaient pas aussi louables, d’établir dans les divers quartiers de Paris des Lectures du soir publiques, à l’usage des classes laborieuses, de ceux qui, occupés tout le jour, n’ont qu’une heure ou deux dont ils puissent disposer après leur travail. Ces Lectures, dans lesquelles devait entrer le moins de critique possible, le strict nécessaire seulement en fait de commentaires, et où l’on devait surtout éviter de paraître professer, avaient pour objet de répandre le goût des choses de l’esprit, de faire connaître par extraits les chefs-d’œuvre de notre littérature, et d’instruire insensiblement les auditeurs en les amusant.
[…] J’ai donc passé mes soirées de cette semaine à entendre quelques-unes de ces Lectures qui ont recommencé à l’entrée de l’hiver. J’ai entendu au lycée Charlemagne M. Just Olivier lire quelques pages de J.-J. Rousseau, deux actes de l’École des Maris de Molière, et mettre en goût son auditoire ; au Palais-Royal (vestibule de Nemours), le docteur Lemaout faire sentir et presque applaudir la comédie des Deux Gendres d’Étienne ; au Conservatoire de musique, M. Émile Souvestre, dans un cadre plus élargi, donner en une même soirée, en les environnant des explications à la fois utiles et fines, la Bataille des Franks, tirée des Martyrs de Chateaubriand, et, par contraste, la gaie comédie du Grondeur de Brueys et Palaprat. Il y a deux autres lecteurs encore, M. Dubois d’Avesnes et M. Henri Trianon, que j’ai le regret de n’avoir pu aller écouter.
[…] Pour un curieux qui vient assister à ces Lectures [celles d’Émile Souvestre au Conservatoire], le spectacle, on le conçoit, est plutôt encore du côté de l’auditoire que du côté du lecteur. À cette époque si rude de la saison, dans une salle de spectacle non chauffée comme celle du Conservatoire, il serait difficile de prendre une juste idée de ce que sont les réunions en temps ordinaire ; l’auditoire se trouve nécessairement très-réduit. Quand le temps est convenable, le nombre des auditeurs va jusqu’à 300 environ ; ce nombre descend, par les soirées rigoureuses, à 80 ou 100 ; on flotte entre ces deux extrêmes. […] Une parfaite bienséance règne dans la salle avant l’arrivée du lecteur : dès qu’il est arrivé, le plus profond silence s’établit, et les moindres impressions se peignent, soit par un silence encore plus attentif, soit par un frémissement très-sensible, comme dans les auditoires les plus exercés. Quand on lit des comédies, la gaieté brille sur les visages, et, aux bons endroits, le rire ne se fait pas attendre. Voici, au reste, quelques notes que je donne telles que je les reçois de M. Souvestre sur l’effet des diverses lectures :
- Poésies de Casimir Delavigne. — Goûtées.
- Jeanne d’Arc, récit de Michelet. — Très-grand effet.
- Molière. — Je n’ai jamais lu de pièces complètes (si ce n’est le Dépit amoureux et les Précieuses). J’analysais et je donnais les principales scènes, de manière à pouvoir faire connaître, chaque fois, toute une pièce. — L’effet a toujours été très-grand.
- Corneille. — J’ai agi pour lui comme pour Molière ; effet très-grand.
- Racine. — Même méthode ; effet moins grand.
[…]
L’Ordre, 29 mai 1850
Idem. Au sujet de l’Histoire de la Révolution.
Je connais deux écrivains qui pourraient mieux peut-être que n’importe quel talent ou génie contemporain, parler au peuple une langue accessible à tous sans déroger : c’est, pour le roman ou la simple nouvelle, l’auteur de François le Champi et de la Mare au Diable [George Sand] ; c’est, pour l’histoire, le narrateur, le poète sympathique des prouesses et du martyre de Jeanne d’Arc.
Le Constitutionnel, 19 août 1850
Article de Saint-Beuve au sujet de la sortie des Aperçus nouveaux sur l’histoire de Jeanne d’Arc de Quicherat.
[…] Des historiens, dans ces dernières années, l’ont enfin comprise, l’ont présentée sous son vrai jour, et il est impossible de ne pas rappeler ici ce qui est dit d’elle au tome Ve de l’Histoire de France de M. Michelet.
Ce n’est pas qu’une critique sévère et précise, une critique d’un goût simple ne pût relever dans ce brillant et vivant morceau bien des inexactitudes et des infractions au ton vrai du sujet. L’auteur, comme toujours, pousse à l’effet, il force les couleurs, il fait grimacer les personnages qui interviennent, il badine hors de propos ; il se fait gai, vif, fringant et pimpant contre nature ; il dramatise, il symbolise. Dans le récit du procès, il crée, d’un interrogatoire à l’autre, des péripéties qui ne ressortent pas de la lecture des pièces mêmes. En général, l’impression qui résulte de cette lecture des originaux, quand on la fait avec suite, est beaucoup plus grave, plus naïve et plus simple. Mais quand on a posé toutes ces réserves, on doit, pour être juste, reconnaître que M. Michelet a bien saisi la pensée même du personnage, qu’il a rendu avec vie, avec entrain et verve le mouvement de l’ensemble, l’ivresse de la population, ce cri public d’enthousiasme qui, plus vrai que toute réflexion et toute doctrine, plus fort que toute puissance régulière, s’éleva alors en l’honneur de la noble enfant et qui n’a pas cessé de l’environner depuis. La Jeanne d’Arc de M. Michelet est plus vraie qu’aucune des précédentes…
L’Assemblée nationale, 9 septembre 1850
Extrait d’un article sur la littérature révolutionnaire et la corruption de l’histoire.
[…] Les écarts de l’imagination ne sont pas moins funestes à l’histoire que les excès de l’esprit de secte et de parti. Quand il a entrepris d’écrire l’Histoire de la Révolution française, M. Michelet n’a cédé à aucun motif d’ambition. Il a écrit quelque part qu’il ne voudrait jamais entrer dans la vie publique, déclarant qu’il s’était jugé, qu’il n’avait ni la santé, ni le talent, ni le maniement des hommes. Non ! c’est l’imagination qui a entraîné le savant écrivain, l’éloquent chroniqueur de Jeanne d’Arc dans le champ de l’histoire contemporaine ; au milieu de sa solitude, les passions de l’époque l’ont atteint et subjugué. Ce n’est pas an tribun qui s’emporte, c’est un artiste qui se trompe.
Le Nouveau journal, 1er décembre 1850
Extrait d’un article d’Amédée Rolland sur l’Histoire de la Révolution.
[…] On a fait deux graves reproches à M. Michelet. Si le peuple, au lieu de recevoir l’impulsion, est, au contraire, l’initiateur, lui a-t-on dit, comment se fait-il que vous appeliez Montesquieu, Voltaire et Rousseau les apôtres précurseurs de la révolution ? cela implique contradiction. Point. — Le progrès existe de lui-même, on ne le crée pas, on le subit. […] Le second reproche porte sur une appréciation personnelle. L’historien de la révolution, le merveilleux chroniqueur des prouesses de Jeanne d’Arc, a la prétention, — juste selon moi, — de descendre en ligne directe de la famille de Rabelais et de Molière, qu’il appelle ses frères
; frère cadet, sans doute — mais frère, en ce qu’il continue, comme eux, la grande école nationale, en ce qu’il n’a d’autre muse que la muse gauloise, franche du collier, verte d’allure, au style ample et libre, aux idées larges. Rabelais et Molière, avec d’autres armes que celles de M. Michelet, combattent comme lui pour le droit éternel et la raison…
Le Nouveau journal, 2 mars 1851
Extrait d’un article d’Amédée Rolland.
[…] Qu’il laisse donc aboyer après sa popularité toutes les haines de parti, toutes les rancunes de coterie, toutes les envies des médiocrités, elles n’ont d’écho que dans les sacristies ou dans les bureaux de l’Univers. Qu’il continue à enseigner avec sa parole ardente et convaincue la génération qui se presse autour de sa chaire. Sa grande voix couvre tous les cris, et si la coalition des ignorantins, des Ignaces et des ignares parvient un jour à faire fermer son cours, il lui restera la plume qui a écrit Jeanne d’Arc et l’Histoire de la Révolution française ; ces livres immortels sont une bien autre tribune que celle du collège de France, car de là il ne s’adresse plus à quelques milliers d’auditeurs, mais à l’avenir !
Édition séparée de Jeanne d’Arc (1853)
La Patrie, 28 mars 1853
Publicité pour la nouvelle édition des six tomes de l’Histoire de France de Michelet chez Hachette.
Librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre-Sarrazin, n° 14, près de l’École de Médecine, à Paris.
Histoire de France jusqu’au XVIe siècle
Par M. Michelet, membre de l’Institut.
Nouvelle édition. Six volumes in-8°.
Prix, brochés : 30 francs
(Les personnes qui n’auraient point encore retiré les Tomes V et VI de l’édition précédente, pourront se les procurer au prix de 7 fr. 50 c. chaque volume.)
Autres ouvrages de M. Michelet qui se trouvent à la même librairie : — Jeanne d’Arc, épisode extrait de l’Histoire le France, faisant partie de la Bibliothèque des Chemins de fer, 1 volume in-16, 1 fr. 50 c. — Louis XI et Charles-le-Téméraire, épisode extrait de la même Histoire, faisant partie de la Bibliothèque des Chemins de fer, in-16, 1 fr. 50 c. — Histoire de la République romaine, 3e édition, 2 volumes in-8°, 12 fr. — Les Origines du Droit français cherchées dans les symboles et formules du droit universel, 1 volume, in-8°, prix broché : 7 fr. 50 c. — Précis de l’Histoire moderne, 8e édition, 1 volume in-8°, prix broché : 4 fr. 50 c. — Mémoires de Luther, écrits par lui-même, traduits et mis en ordre par M. Michelet, 2 volumes in-8°, prix broché : 15 fr. — Œuvres choisies de Vico, contentant ses Mémoires écrits par lui-même, la Science nouvelle, les Opuscules, lettres, etc. ; précédés d’une introduction sur sa vie et ses ouvrages, par M. Michelet, 2 volumes in-8°, prix broché : 15 fr.
L’Assemblée nationale, 12 avril 1853
Annonce d’une nouvelle édition des six tomes de l’Histoire de France de Michelet chez Hachette.
La librairie de MM. Louis Hachette et Cie vient de mettre en vente une nouvelle édition de l’Histoire de France de M. Michelet. Cet ouvrage, qui comprend le récit des événements depuis l’origine de notre histoire jusqu’au XVIe siècle, est celui qui a le plus contribué à fonder la réputation littéraire de l’auteur. Le prix de la nouvelle édition a été considérablement réduit.
L’Industrie, 14 mai 1853
Long article (publicitaire) d’Hippolyte Rigault, lui-même extrait de la Revue de l’instruction publique (14 avril 1853) sur la Bibliothèque des chemins de fer.
Les chemins de fer ont changé les conditions de la vie. En abrégeant les distances, a force de vitesse, ils semblent diminuer l’étendue de l’espace et ajouter à celle du temps. D’ordinaire, les révolutions des mœurs s’accomplissent lentement et par degrés. Cette fois, il s’en est fait une en France avec une rapidité qui tient sans doute de la cause même qui l’a produite, de la locomotion par la vapeur. Nous sommes devenus en peu d’années un peuple voyageur, nous, si peu nomades autrefois. Les vieux auteurs se moquaient volontiers de notre esprit casanier et de notre accoutumance à la maison. Nous n’aimons pas à perdre de vue le clocher de notre village, écrivait encore Voltaire au XVIIIe siècle. Aujourd’hui nous laissons le clocher s’enfuir derrière nous, sans tourner la tête ; nous allons un matin faire au palais de cristal de Londres une visite que l’Angleterre rendra bientôt à celui des Champs-Élysées, en attendant que l’Amérique nous convie à passer la mer sur une flotte de plaisir, et à promener nos loisirs à l’exposition de New-York. Tel qui dans sa jeunesse fit son testament avant de prend le le coche d’Auxerre, partira demain pour les États-Unis sans avoir vu son notaire. Même à soixante ans, on a toujours quinze jours devant soi pour traverser l’Océan ; même pauvre, ou a toujours quelques écus pour voir le monde. Aussi, jeunes ou vieux, pauvres ou riches, paysans ou citadins, nous voilà tous en campagne, du matin au soir et du soir au matin. Que dirait de nous Brantôme ? Reconnaîtrait-il ces Français qui où qu’ils soient, écrivait-il avec tant de grâce, tournent voir fumer leur cheminée ?
La contagion de mouvement a gagné même de plus paresseux que nous. Depuis que les chemins de fer sillonnent l’Espagne et l’Italie, et que les paquebots fument sur les côtes de l’Adriatique et de la Méditerranée, voilà que les indolents Italiens et les graves Espagnols se mettent eu fête. La passion de l’activité a franchi les Pyrénées et les Alpes, comme elle a passé la Manche. Les peuples flâneurs vont devenir des peuples affairés. La race des cockneys a déjà disparu de Londres ; bientôt, si l’on n’y prend garde, celle des hidalgos à guitare et des lazzaroni étendus au soleil n’existera plus que dans les romans ; la badauderie aura quitté l’Europe Le monde civilisé ne sera plus qu’un immense atelier, un immense modèle, où les ouvriers ne feront jamais grève, et demanderont tous les jours une heure de travail de plus.
Mais dans l’intérêt du progrès véritable, il faut que ce mouvement universel ne profite pas seulement au commerce, à l’industrie, au travail matériel ; il faut qu’il fasse les affaires de l’intelligence. Rien de plus possible. On n’est pas forcé, pour s’instruire, de rester chez soi : l’éducation publique peut s’achever ailleurs que dans le silence du cabinet, et les voyages, pour n’être pas uniquement un plaisir ou un trafic, doivent être un enseignement perpétuel. Interrogez un homme qui, après être resté vingt ans chez lui, fait le tour de son pays. De retour au logis, il trouve son village plus petit et sa maison plus étroite ; quand il compare ses anciennes idées à celles que depuis il s’est faites en chemin, il se sent à l’étroit dans ses anciens préjugés. Le voyage a introduit dans son intelligence des idées nouvelles, comme il a déroulé sous ses yeux de nouveaux horizons. Il n a pas été seulement un déplacement de personne, il est devenu une émancipation de l’esprit. Voilà précisément ce que tout voyage doit être. On ne peut, en partant, laisser son esprit chez soi, et puisqu’il nous suit partout, il faut lui fournir comme au corps ses aliments, son travail et ses distractions. Les Anglais ont bien vite compris que rien ne donne à l’esprit le dégoût de l’oisiveté, et le besoin du mouvement, comme cette impétuosité de la locomotive : et que rien n’enseigne le prix du temps comme cette rapidité du voyage. Il n’y a que deux manières d’exercer sa pensée eu wagon, c’est de causer ou de lire. On ne cause guère avec des voisins inconnus, et souvent, si on les connaissait, on causerait moins encore. Reste la lecture ; mais emporter des livres, quel embarras ! En Angleterre, on part à l’improviste, on revient sans y penser ; on ne prend de bagages que le moins possible, pas plus de provisions. Il fallait des bibliothèques échelonnées sur les chemins de fer, comme il y a des buffets. On a improvisé des bibliothèques : les voyageurs achètent des livres aux embarcadères, comme aux stations ils déjeunent ou ils dînent ; on monte en wagon, on lit, et au bout du voyage, on descend de voiture comme on sortirait d’un cabinet littéraire. On a lu ce qu’on a voulu, romans, journaux, revues, histoires ou voyages ; tout se vend, tout s’achète, les bons et les mauvais livres, les chefs d’œuvre et les puérilités. La librairie des chemins de fer anglais est encore à l’état d’enfance ; c’est une circulation de marchandises imprimées, ce n’est pas une littérature de voyageurs ; c’est une spécialité de comptoir, ce n’est pas une entreprise littéraire. Les libraires peuvent y faire fortune mais la saine littérature y perd autant qu’ils gagnent et le goût public finira par s’y ruiner.
Les bons esprits de l’Angleterre ne s’y sont pas trompés. Un des organes les plus écoutés de l’opinion, le Times, avertissait, il y a quelque temps, ses concitoyens qu’il y a là un péril public :
Je me trouvais l’autre jour, dit le rédacteur, dans un wagon de première classe avec deux jeunes dames et un enfant : chacun avait en main un petit volume vert tendre qu’il lisait avec la plus religieuse attention. Je me souvins d’avoir vu aux stations un grand nombre de petits livres de même format et de même couleur engageante, verte ou rose selon les goûts. C’était un roman socialiste. Comment se peut-il que nos directeurs de chemins de fer, qui sont tout puissants, et par conséquent responsables, laissent s’établir sur le parcours des magasins publics de pareilles denrées ? Comment permettent-ils à ces esprits affamés d’acheter des poisons dont la science de vingt docteurs ne pourra détruire les effets mortels ? C’est la corruption du goût public organisée au profit du commerce ; c’est la perdition des âmes entreprise avec la tolérance du gouvernement.
L’auteur de l’article prit le parti de visiter, l’une après l’autre, toute les lignes de chemin de fer, et revint humilié et désolé de son examen. Partout il avait vu le même cynisme à spéculer sur la curiosité publique, toujours avide des scandales de la littérature ; partout il avait surpris nos œuvres les moins virginales entre les mains de jeunes demoiselles, séduites par cette couleur vert tendre ou rose-pâle qui sied si bien aux pastorales socialistes. Il exhala son indignation dans les longues colonnes du Times. L’article eut beaucoup de retentissement ; tout le monde y applaudit des deux mains.
D’autres voix se sont encore élevées en Angleterre pour avertir le public de sa folie. Un jour que l’éminent auteur de l’Histoire d’Angleterre, M. Macaulay, penchait la tête à la portière, il aperçut à l’étalage du libraire à la station, le livre de lord Mahon sur l’insurrection de 1745. À la vue d’un bon ouvrage qu’on n’achetait pas, il comprit le danger des mauvais, qui se vendaient si bien, et il conçut le plan d’une bibliothèque instructive et morale qui, à force d’être intéressante, finirait par détacher le public nomade des mauvaises lectures. Par ses conseils, d’habiles éditeurs, MM. Longmann, publièrent une série de publications à bon marché qui commencèrent à disputer le succès aux romans dont s’accommodait la pruderie indulgente des jeunes dames. On vend maintenant sur quelques lignes les essais de M. Macaulay ; on vend des extraits bien faits du Spectateur, les Souvenirs du duc de Wellington, qui flattent l’orgueil national ; les voyages du père Huc au Tibet et en Tartarie, qui amusent les touristes ; et les antiquités de Ninive, qui intéressent les corps savants en voyage ; on vend même des livres grecs et latins, et on a vu, nous assure-t-on, un jeune gentleman, sans doute fraîchement sorti d’Oxford ou de Cambridge, et encore épris d’amour pour la belle antiquité, acheter, sur le South-Eastern, un Horace de soixante-quinze francs.
Mais, comme l’exploitation littéraire des chemins de fer n’appartient pas à une seule compagnie ; comme elle est éparpillée dans une foule de mains, que telle ligne ou tel fragment de ligne est desservie par MM. Longmann, telle autre par M. Murray, elle reste par d’autres éditeurs, il ne saurait y avoir encore de direction morale véritable dans une entreprise ainsi partagée. L’unité absolue en serait la condition, et l’unité n’existe pas. La littérature des chemins de fer est encore une anarchie, ou plutôt il n’y a pas de littérature : il y a des fabriques, il y a des boutiques de livres, les unes bonnes, les autres passables, la plupart mauvaises, et elles répandent leurs produits avec une abondance également infatigable, également lucratives. Il y a la Bibliothèque des railways, la Bibliothèque populaire, la Bibliothèque du voyageur, la Bibliothèque des voyages, la Bibliothèque coloniale, etc., et l’on continue à offrir partout aux jeunes femmes les romans socialistes avec le Ministre de Wakefield.
Ainsi, une entreprise qui pourrait être une œuvre immense et rendre à la littérature d’incalculables services, n’est encore, en Angleterre, qu’une spéculation industrielle, une simple opération d’arithmétique. M. Macaulay avait mesuré, pourtant, d’un coup d’œil plein de justesse, la puissance de cette grande machine de publicité. Supposez, en effet, réunies dans une seule main et soumises à une seule direction ces forces divergentes qui se dépensent sur toutes les lignes de l’Angleterre, sans profit pour la morale ni pour le goût public ; supposez une pensée unique présidant à ce vaste développement de l’intelligence dans tous les sens et sur tous les points à la fois, et réglant avec sagesse cette circulation infinie des œuvres de l’esprit humain ; supposez une imagination entreprenante et hardie qui, du soin de Paris, centre incontesté de la vie littéraire, s’ouvre autant de routes qu’il y a de lignes de fer sur le sol de la France, et répande sur nos frontières les œuvres les plus brillantes de l’esprit français, qui s’élancent de là sur tous les chemins de l’Europe. Quelle puissance que celle des écrits ainsi portés par la vapeur, à travers les montagnes et les mers, à tous les publics et à tous les pays ! quelle influence sur le goût des nations ! quel ascendant moral ! quelle autorité que celle des écrivains devenus les écrivains de toute l’Europe !
Voilà, pour un éditeur, un magnifique idéal, et si l’on réfléchit au progrès toujours croissant de l’activité des hommes, à ce besoin de déplacement qui s’est emparé du monde, à cette vie nouvelle que lui a faite la découverte de la vapeur, à ces relations de l’esprit que la paix multiplie entre les peuples, on verra que ce n’est pas un rêve. Sans doute de si grands résultats ne seront pas atteints en un jour ; il faut d’abord changer les habitudes de notre pays, où l’on ne lit guère qu’à ses heures et chez soi. Mais pourquoi ne deviendrions-nous pas un peuple de lecteurs, puisque nous sommes devenus un peuple de touristes ? Le jour où tous les voyageurs seront bibliomanes, les chemins de fer ne seront plus que d’immenses cabinets de lecture, et leur bibliothèque le plus prodigieux instrument de publicité offert à l’ambition des écrivains : les plus grands d’entre eux viendront peu à peu y demander une place. La bibliothèque des chemins de fer, devenue le correspondant infatigable de toutes les parties de la France entre elles, et de la France avec l’étranger, sera le rendez-vous naturel de tous les écrivains qui peuvent prétendre à parler de loin et de haut à l’Europe tout entière ; ce jour-là, le tableau que je traçais tout à l’heure ne paraîtra pas une fantaisie d’imagination, ce ne sera plus qu’un lieu commun.
Mais, sans penser à l’avenir, ne parlons que du présent : j’ai montré l’idéal possible ; voici la réalité. MM. Louis Hachette et Cie ont transporté en France l’idée anglaise, mais avec bien plus de hardiesse et d’étendue. Établis sur toutes les lignes de chemins de fer, ils ont concentré la direction morale, intellectuelle et commerciale de leur entreprise. Il y aura, par conséquent, dans leur bibliothèque unité de vues et d’influence, et, comme cette influence est mise au service d’une idée utile, comme elle propose de combattre la publicité toujours croissante des mauvais livres par la publicité indéfinie des bons, ce n’est pas seulement une supériorité commerciale, c’est une supériorité littéraire et morale que la bibliothèque française des chemins de fer a conquise sur celles de l’Angleterre.
Telle est, en effet, la pensée des nouveaux éditeurs. Ils n’ont pas voulu qu’on pût leur reprocher, comme fait le Times aux libraires anglais, de corrompre le goût public et d’empoisonner leurs concitoyens ; et il n’entrera dans leur vaste collection que des ouvrages dont ils pourront avouer la publication. C’est le premier service qu’ils auront rendu à la vraie littérature, et fût-il le seul, le public devrait déjà se montrer reconnaissant. Hier encore, quand on s’approchait de ces éventaires suspects qu’on voyait dans les salles d’attente, quand une mère, une jeune fille y venaient chercher une lecture intéressante pour se délasser des longueurs de la route, leurs yeux pouvaient s’arrêter sur des livres vraiment édifiants. Il y avait des titres capables à eux seuls d’alarmer les regards honnêtes, des titres voluptueux, comme le Sopha, de Crébillon fils ; des titres cyniques, des titres immondes qu’on ne peut citer. C’étaient un cours complet d’éducation, que ces publications choisies vendues sur des chemins de fer, avant la révolution accomplie par les nouveaux éditeurs. On y étudiait la décence avec Monsieur Botte et l’Enfant du carnaval. L’imagination des jeunes gens commençait-elle à s’éveiller ? ils trouvaient sous leur main la Religieuse de Diderot, et les Contes de La Fontaine, qui préservaient leur candeur ; et si, retournant dans leur famille, ils y voulaient paraître avec les belles manières et le fin langage de leur temps, ils se pénétraient en chemin de ces grâces enchanteresses et de ce charme vainqueur répandus à pleines mains dans le Hussard de Felsheim. Aujourd’hui, toutes ces brochures ont disparu des chemins de fer : des corps de bibliothèque se sont élevés, divisés en une multitude de petites cases, dont chacune a reçu ou recevra bientôt un bon livre ; car il ne suffit pas de chasser pour toujours les ouvrages dangereux, il faut les remplacer par des ouvrages utiles, et il est bon que l’utile soit intéressant. Les honorables éditeurs ont mis les plus grands soins à composer une bibliothèque instructive, agréable, honnête sans pruderie, savante sans pédanterie. La littérature contemporaine y tient une grande place, mais sans intolérance ; car elle n’ôte pas la leur aux bons écrits du XVIIe et du XVIIIe siècle. Le roman y figure, on ne peut supprimer le roman : il fait désormais partie de nos mœurs ; mais, au lieu de régner en maître absolu, il n’a que sa place, place assez large encore, quoique réservée aux œuvres les plus distinguées et les plus pures des romanciers français ou étrangers.
Grâce à Dieu, il n’est pas indispensable pour un roman de se recommander par quelque vice intéressant ou quelque crime bien raconté pour plaire au public. L’adultère et l’assassinat ont, sans doute, de grands attraits pour beaucoup de lecteurs ; mais les honnêtes gens qui ne tuent personne et qui ont du cœur et de l’esprit, sont encore goûtés du public ; à tout prendre, même de nos jours, les romans les plus aimés et les plus célèbres, n’ont pas été ceux où il y a le plus de poison ou le plus de sang répandu. Eugénie Grandet a eu plus de succès que Splendeurs et misères des courtisanes, et la Mare au Diable est plus populaire que Lélia.
La bibliothèque se divise en sept séries : Guides des voyageurs ; littérature française ; littérature anciennes et étrangères ; histoire et voyages ; agriculture, industrie et commerce ; livres pour les enfants (car il ne faut oublier personne) ; et enfin ouvrages divers, qui comprennent des livres spéciaux, difficiles à classer ailleurs, comme les ouvrages sur la chasse, la pêche, les haras, la sorcellerie ou le magnétisme. Rien n’est omis, on le voit, de ce qui peut intéresser et instruire un public varié, où l’on trouve tous les degrés de culture, toutes les diversités d’aptitude et de goûts, tous les genres de curiosité. Dans la littérature française, par exemple, un homme sérieux pourra choisir tel volume de nos classiques ; un jeune homme, le théâtre de Beaumarchais ; une femme, Craziella de M. de Lamartine ; un enfant, les Contes de Perrault illustrés. Dans la série de l’histoire, les lecteurs qui veulent étudier prendront la Jeanne d’Arc ou le Louis XI de M. Michelet ; ceux qui cherchent un délassement liront avec un plaisir infini Saint-Simon, l’Histoire d’Henriette d’Angleterre, de madame de Lafayette, ou les Deux années à la Bastille de mademoiselle Delaunay. Les hommes spéciaux eux-mêmes, qui rapportent toute chose à leur travail habituel et à leur profession, trouveront ce qui leur convient le mieux. Un agronome, qui n’aime que l’agriculture, achètera avec plaisir les Maladies des pommes de terre, des betteraves, des blés et des vignes, par M. Payen. Chaque jour, cette bibliothèque d’un choix si sévère et cependant d’une si complète variété, s’enrichit de quelque volume nouveau : les littératures étrangères lui envoient leurs plus curieux ouvrages ; rien de plus original que les nouvelles d’Edgar Poe, si ce n’est le Tarass Boulba de Gogol, et la Fille du Capitaine de Pouchkine. Chaque jour, nos écrivains les plus distingués ou même les plus illustres, apportent leur concours à cette œuvre déjà si brillante et si prospère. M. Guizot a pris sous sa direction la publication de onze volumes relatifs à l’histoire de l’Angleterre et de l’Amérique : Alfred le Grand ou l’Angleterre sous les Saxons, Guillaume le Conquérant ou l’Angleterre sous les Normands, Édouard III ou les Anglais en France, Henri VIII ou l’Établissement du protestantisme en Angleterre, Cromwell ou la Tentative de République en Angleterre, Guillaume III ou la Nouvelle Loyauté, Hubert Walpole ou le Gouvernement parlementaire, la Fondation des États-Unis d’Amérique, Washington, Franklin et Jefferson. L’édifice s’élève ; je ne puis dire s’il sera bientôt achevé, car il est difficile de marquer une limite à une collection qui doit contenir, avec nos ouvrages classiques, les œuvres contemporaines et les œuvres étrangères, c’est-à dire, en un mot, la littérature tout entière. Il est plus difficile encore de porter un jugement définitif sur une entreprise qui ne fait que de naître ; mais les livres si intéressants de littérature, d’histoire et de fantaisie qui sont déjà publiés, la variété d’intérêt qu’ils promettent, l’heureux choix des sujets, et les noms des écrivains, sont les augures du plus brillant succès.
Ajouterai-je que rien n’est plus élégant que les livres de la bibliothèque des chemins de fer ? Il y a là aussi des volumes vert-tendre et rose-pâle ; mais sous ces nuances séduisantes ils ne cachent aucune noirceur ; sept couleurs différentes marquent les diverses séries. Le format est des plus commodes ; le papier est bien choisi, et les caractères assez gros pour convenir aux plus mauvaises vues, et rester nets et clairs, malgré le mouvement du voyage. Par un raffinement d’attention, les volumes sont coupés d’avance pour éviter tout embarras au voyageur : on ne peut mettre plus de coquetterie dans l’exécution d’une grande idée.
Journal des débats, 20 mai 1853
Article (publicitaire) de Silvestre de Sacy sur la Bibliothèque des chemins de fer.
Une bonne pensée a été conçue, et l’exécution de cette bonne pensée est entre des mains habiles, accoutumées au succès. La bonne pensée, c’est l’invention de la Bibliothèque des chemins de fer. Qu’est-ce que la Bibliothèque des chemins de fer ? Un choix de livres d’un format commode et portatif, d’une impression très lisible, accommodés d’ailleurs à tous les âgés, à tous les esprits, à tous les goûts honnêtes, et qu’on pourra désormais se procurer pour un prix modique dans toutes les stations des chemins de fer. On ne cause pas en chemin de fer ; on ne voit pas s’y établir ces sociétés intimes que la longueur et l’ennui de la route formaient si rapidement entre les malheureux condamnés à subir les cahots et à avaler la poussière de nos anciens chemins dans les lourdes diligences. Comme à chaque station quelques-uns des premiers voyageurs descendent et font place à de nouveaux venus, la familiarité française elle-même, si fatigante et si indiscrète quelquefois, échoue contre ces brusques changement d’interlocuteurs et en est réduite à se taire. Pour mon compte, je mets ce résultat au nombre des plus grands avantages des chemins de fer ; la conversation en voiture m’a toujours paru l’une des plus lourdes charges imposées au voyageur, même quand on tombait bien, à plus forte raison quand on tombait mal ; car enfin le ciel a voulu que pour un causeur spirituel on rencontrât dix ennuyeux, et cela est vrai surtout en voiture. Le paysage n’est pas non plus une grande distraction en chemin de fer : il passe si vite ! À peine a-t-on aperçu le clocher de l’église que le village tout entier a disparu. Que faire donc si l’on a entrepris un voyage de quelque durée ? Dormir et bailler ? c’est une ressource ; mais elle s’épuise. Penser ? ne pense pas qui veut. Lire ? ah ! oui ; mais on n’a pas songé à emporter un livre en partant, ou l’on n’en en pas eu un sous la main au moment de prendre ses gants et son chapeau, ou enfin on n’est pas de ce petit nombre d’élus qu’un livre sous le bras ne fatigue jamais.
La Bibliothèque des chemins de fer vous épargnera tous ces embarras. Le livre, vous le trouverez à la station même ; vous le prendrez en prenant votre billet. Vous aurez à choisir entre, le roman, l’histoire, la littérature, le conte même, le simple conte d’enfant ; un peu de science, si vous le voulez, solide et mise cependant à la portée de tout le monde ; un peu de morale, un peu de poésie, je le suppose, tout vous sera offert selon votre caprice et votre humeur du moment ; lectures de courte haleine, qu’on pourra commencer et finir dans le wagon même, volumes tout coupés et que vous n’aurez qu’à ouvrir, formant de petites brochures recouvertes de jolis papiers bleus, roses, lilas. Voilà ce que sera, ou plutôt ce qu’est déjà la Bibliothèque des chemins de fer ; car l’entreprise a été conçue par un homme aussi prompt et aussi hardi à exécuter qu’heureux à inventer, M. Hachette, l’éditeur qui a tant multiplié les bons livres pour l’instruction primaire et pour l’instruction secondaire.
J’ai tort cependant de présenter M. Hachette comme l’inventeur de la pensée même. Il y a déjà du temps qu’en Angleterre on trouve des livres tout préparés pour la lecture dans les stations des chemins de fer. C’est même un commerce considérable. Il n’y avait pas ici à inventer, il n’y avait qu’à améliorer, c’est-à-dire à concevoir un plan, à suivre méthodiquement l’idée, non seulement dans un but commercial, mais dans un but moral et littéraire, à écarter de la Bibliothèque des chemins de fer les livres ou dangereux ou trop futiles, et surtout les livres trop chers. Car, en France, quoique nous commencions à ne plus compter que par millions, nous avons conservé beaucoup encore de nos anciennes habitudes d’économie, pour ne pas dire de chicherie, et sauf quelques amateurs qui paient les livres rares et précieux à tout prix (encore passent-ils pour fous !) qui voudrait dépenser plus de quelques francs pour se procurer en chemin de fer le plaisir d’une bonne et agréable lecture ? Le jour où je verrai acheter un Horace ou un Virgile 60 fr. à la porte d’un chemin de fer, comme cela se voit, dit-on, en Angleterre, j’en serai bien plus surpris que de tous les miracles du fluide magnétique.
C’est dans ces améliorations que consiste l’invention de M. Hachette, bon.marché, bon choix, délivrés. Je n’insiste pas sur le premier point, qui est le côté commercial de l’affaire. Je me contente de souhaiter à l’éditeur le succès qu’il mérite. Quant au second point, j’en puis parler savamment. J’ai sous les yeux en ce moment même un spécimen de tous ces jolis livres : livres pour les enfants, de charmants contes de Perrault avec des gravures sur bois, un abrégé des Voyages de Gulliver, le Scarabée d’or et l’Aéronaute hollandais, nouvelles choisies, d’Edgard Poe, etc. ; livres d’histoire, Louis XIV et sa cour, le Régent et sa cour sous la minorité de Louis XV, deux excellents volumes extraits de Saint-Simon ; l’Histoire d’Henriette d’Angleterre, par Mme de Lafayette, les Mémoires de la fameuse Mme de Staal, Jeanne d’Arc et Louis XI, deux des meilleurs morceaux de l’Histoire de France de M. Michelet ; quelques livres de voyage, de science, ou sur des sujets divers : l’abrégé du voyage de Le Vaillant dans l’intérieur de l’Afrique ; un ouvrage de M. Payen sur la maladie des pommes de terre, des betteraves, des blés et de la vigne ; un volume de M. Charles Louandre sur la sorcellerie ; un autre volume de M. Ernest Bersot sur Mesmer et sur le magnétisme animal, sujet à l’ordre du jour et dont je prends la liberté de recommander l’étude aux admirateurs de la table qui tourne et du chapeau qui pivote ; je n’indique que les principaux de ces ouvrages. En un mot, la Bibliothèque des chemins de fer se divisera en sept séries qu’on peut énumérer ainsi : Guides des voyageurs, Littérature française ; Littératures anciennes et étrangères, Histoire et Voyages, Agriculture, Industrie et Commerce, Livres pour les enfants, et, enfin Ouvrages divers, c’est-à-dire traités spéciaux, sur la chasse, la pêche, les haras, etc. Ce dont je puis répondre, c’est que les livres que j’ai sous les yeux sont aussi irréprochables sous le rapport du goût et de l’honnêteté qu’ils sont jolis, commodes à porter, et faciles à lire. Nos pères ne devenaient savants que dans leur cabinet, en maniant de lourds in-folio. Pauvres gens ! esprits arriérés ! Encore se bornaient-ils à quelque partie de la science ou de l’érudition qu’ils étudiaient toute leur vie. Nous, sans tant de peine, en courant la poste ! que dis-je ? la poste ! me voilà, moi-même attardé ! en courant les chemins de fer et avec de petits volumes bleus ou roses, nous de viendrons, sans penser, des savants universels. Ô progrès des choses de ce monde ! La vérité est que si nous n’avons plus de grands savants, nous aurons beaucoup moins d’ignorants. La science taillée en petite monnaie passera dans toutes les mains ; c’est toujours quelque chose.
La Bibliothèque des chemins de fer n’en est qu’à son début. Par ce qu’elle est cependant on peut juger de ce quelle deviendra. Toutes les stations de chemin de fer vont être inondées de bons livres anciens ou nouveaux. Les anciens, M. Hachette les fait réimprimer en entier ou par extraits ; les nouveaux ou paraissent déjà ou sont sur le métier. Nos meilleurs écrivains travaillent pour la Bibliothèque des chemins de fer. C’est comme un immense atelier où l’on entend de tous les côtés gémir les machines et siffler la vapeur. Ces petits ouvrages seront faits avec soin. Je connais un homme qui pour composer deux volumes, Charlemagne et sa cour, François Ier et sa cour, remue les vieux livres, fouille les manuscrits, et se donne autant de peine que s’il préparait un volume de la collection des historiens de France. D’une autre part (et ceci répondrait seul du sérieux de l’entreprise), M. Guizot a consenti à prendre sous sa direction la publication de onze volumes relatifs à l’histoire de l’Angleterre et de l’Amérique : Alfred-le-Grand, ou l’Angleterre sous les Saxons ; Guillaume-le-Conquérant, ou l’Angleterre sous les Normands ; Cromwell, ou la Tentative de République en Angleterre ; Robert Walpole, ou le Gouvernement parlementaire ; la Fondation des États-Unis d’Amérique, Washington, Franklin et Jefferson, etc. Il va sans dire que la Bibliothèque des chemins de fer suivra tous les progrès de la science et de la littérature, et renouvellera perpétuellement son personnel et son matériel. Qui peut dire ce que produira cette immense quantité de livres, jetés incessamment sur tous les chemins, offerts a toutes les curiosités et a toutes les bourses ? En deviendrons-nous plus raisonnables ? C’est la seule chose dont je doute ; mais ce ne sera pas la faute de la Bibliothèque des chemins de fer. Hélas ! il est aisé de multiplier les bons livres. On ne multiplie pas avec la même facilité les lecteurs honnêtes et intelligents. Le progrès moral, je le crains bien, n’ira jamais à la vapeur.
Ô siècle de lumières, tu as tout : avec la va peur tu dévores l’espace ; avec l’électricité tu communiques ta pensée en un clin d’œil d’un bout du monde à l’autre ; les bons livres qu’on payait autrefois au poids de l’or, et qu’avec l’or même on ne se procurait pas toujours, on te les donne presque pour rien, on te les jette pour ainsi dire à la tête ; il ne te manque qu’une chose, une seule chose, un peu de sagesse. Il est vrai que sans cette chose-là tout le reste n’est rien !
Le Courrier de Bourges, 29 mai 1853
Exemple de publicité dans la presse de province.
Publication de la librairie de L. Hachette et Cie.
Bibliothèque des Chemins de fer
(500 volumes environ )
En vente dans les Gares les plus importantes des chemins de fer et chez les principaux libraires des départements ; À Bourges, librairie Just-Bernard, dépositaire de la maison Hachette et Cie.
Volumes en vente au 1er avril 1853.
- Guide des voyageurs (couvertures rouges)
- Guides-Itinéraires : Itinéraire historique et descriptif du chemin de fer de Paris au Havre, par L. Jules Janin, 1 vol. grand in-8, illustré de 57 vignettes dessinées par M. Morel-Fatio, de cartes et de plans, broché : 2 fr. Petit itinéraire historique et descriptif du chemin de fer de Paris au Havre, extrait du précédent. 1 vol. in-32, illustré de 55 vignettes, broché : 1 fr.
- Guides-Cicérone : Guide du voyageur à Londres, […]
- Guides-Interprètes : Interprète anglais-français pour un voyage à Londres, ou conversation dans les deux langues sur les points les plus essentiels et les plus curieux du voyage, par C. Fleming. 2,50 fr.
- Histoire et voyages (couvertures vertes)
Histoire de France
- La Jacquerie, précédée des insurrections des Bagaudes et des Pastoureaux, d’après Mathieu Parts, Froissart, etc. (270-1580) : 1 fr.
- Jeanne d’Arc, par J. Michelet (1412 1432) : 1,50 fr.
- Louis XI et Charles le Téméraire, par le même auteur (1461-1477) : 1,50 fr.
- François Ier et sa cour, portraits, jugements et anecdotes (1515 1547) : 2 fr.
- La Saint-Barthélemy, récit extrait de l’Estoile, Brantôme, Marguerite de Navarre, de Thou, Montluc. etc. (21 août 1572) : 1 fr.
- Assassinat du maréchal d’Ancre, relation anonyme attribuée au garde des sceaux Marcillac (24 avril 1617) : 75 c.
- Le cardinal de Richelieu, par H. Corne, ancien représentant (1623-1642) : 1 fr.
- La conjuration de Cinq-Mars, récit extrait de Montglat, Fontrailles, Tallemant des Réaux, Mme de Motteville, etc (1642) : 60 c.
- Histoire d’Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans, par Mme de la Fayette (1661-1670). 1 fr.
- Louis XIV et sa cour, portraits, jugements et anecdotes, extraits littéralement des Mémoires authentiques du duc de Saint-Simon (1691-1715) : 2,50 fr.
- Le Régent de la cour de France sous la minorité de Louis XV, portraits, jugements, anecdotes extraits littéralement des Mémoires authentiques du duc de Saint-Simon (1715-1723) : 2,50 fr.
- Law, son système et son époque, par A. Cochut (1716 1729) : 2 fr.
- Deux années à la Bastille, récit extrait des Mémoires de Mme de Staal (Mlle de Launay) (1718-1720) : 1,25 fr.
- Campagne d’Italie, par P. Giguet, ouvrage contenant une carte de l’Italie gravée sur acier (1796) : 1,25 fr.
Histoire ancienne et étrangère
- La vie et la mort de Socrate, racontées par Xénophon et Platon (470-400 avant J.-C.) : 1 fr.
- Le Cid Campéador, chronique extraite des anciens poèmes espagnols, des historiens arabes et des biographies modernes, par C. de Monseignat : 1,50 fr.
- La légende du bienheureux Charles le Bon, comte de Flandre, récit du XIIIe siècle ; par Galbert de Bruges : 1 fr.
- Conspiration de Walstein, épisode de la guerre de trente ans, par Sarrasin (1634) : 60 c.
Ouvrages divers
- Saint-François d’Assise et les Franciscains, par Frédéric Morin : 1 fr.
- Saint-Dominique et les Dominicains, par E. Caro. 1,50 fr.
Voyages
- Voyage du comte de Forbin à Siam, suivi de quelques extraits des Mémoires de l’abbé de Choisy (1685-1688) : 1,25 fr.
- La mine d’ivoire, voyage dans les glaces de la mer du Nord, traduit de l’anglais : 1 fr.
- Abrégé du voyage de Levaillant dans l’intérieur de l’Afrique : 1,75 fr.
- Les émigrés français dans la Louisanne 1800-1804 : 1,50 fr.
- Littérature française (couvertures cuir)
- Les Arlequinades de Florian : 1,50 fr.
- Graziella, par A. de Lamartine : 1,50 fr.
- La colonie rocheloise, nouvelle extraite de l’Histoire de Clévelaud de l’abbé Prévost : 1,50 fr.
- Paul et Virginie, par B. de Saint-Pierre 1,25 fr.
- Théâtre choisi de Beaumarchais, contenant le Barbier de Séville et le Mariage de Figaro : 2 fr.
- Théâtre choisi de Lesage, contenant Crispin rival de son maître, et Turcaret : 1,50 fr.
- Zadig ou la destinée, par Voltaire : 1 fr.
- Ernestine — Laliste —Ourika, par Mmes Riccoboni, de Charrière et de Duras : 2 fr.
- Littérature étrangère (couvertures jaunes)
- Aladin ou la lampe merveilleuse, conte tiré des Mille et une Nuits : 1,25 fr.
- Histoire de Djouder le pécheur, conte traduit de l’arabe, par MM. Cherbonneau et Thierry. 1 fr.
- La fille du capitaine, par Alexandre Pouchkine, roman traduit par L. Viardot. 1,50 fr.
- La fille du chirurgien, de sir Walter Scott, traduction de M. Michelant : 2 fr.
- La mère du déserteur, du mème auteur, traduction de A. Colincamp : 1 fr.
- Lettres choisies de lady Montague, traduites de l’anglais : 1,25 fr.
- Nouvelles choisies d’Edgard Poe, contenant le Scarabée d’or, l’Aéronaute hollandais, traduit de l’anglais : 1 fr.
- Nouvelles choisies de Nicolas Gogol, contenant les Mémoires d’un fou, un Ménage d’autrefois, le Roi des gnomes, traduites du russe par Viardot : 1,50 fr.
- Tarass Boubla, de Nicolas Gogol, traduit du russe par L. Viardot : 1,50 fr.
- Agrigulture et industrie (couvertures bleues)
- Maladies de la pomme de terre, de la betterave, du blé et de la vigne, de 1845 à 1853, avec l’indication des meilleurs moyens à employer pour les combattre, par A. Payen, de l’Institut, avec 4 planches, dont 5 coloriées : 2,50 fr.
- Livres illustrés pour les enfants (couvertures roses)
- Contes de Fées tirés de Perrault, de Mme d’Aulnoy et de Mme Leprince de Beaumont, avec 14 gravures sur bois : 2 fr.
- Fables de Fénelon, archevêque de Cambrai, avec 8 gravures sur bois : 1,50 fr.
- Choix de petits drames et de contes, tirés de Berquin, avec 8 gravures sur bois : 2 fr.
- Voyages de Gulliver a Lilliput et a Brobdingnag, par Swift, édition abrégée à l’usage des enfants, avec 10 gravures sur bois : 1,50 fr.
- Ouvrages divers (couvertures saumon)
- Les chasses princières en France de 1589 à 1859, par E. Chapus : 2 fr.
- La Sorcellerie, par Ch. Louandre : 1 fr.
- Mesmer et le Magnétisme animal, par E. Bersot : 1,50 fr.
- Souvenirs de chasse, cinquième édition, par L. Viardot […] 1,50 fr.
Journal des débats, 31 mai 1853
Critique de John Lemoinne.
On parlait l’autre jour, ici même, de la Bibliothèque des chemins de fer, qui me paraît une entreprise digne de tous les encouragements possibles, et dont la librairie Hachette a déjà établi des dépôts dans les principales stations.
Parmi ces petits volumes, il en est un qui porte le simple titre de Jeanne d’Arc. C’est un des plus ravissants chapitres de l’Histoire de France de M. Michelet. Le talent de M. Michelet est, je l’avoue, de ceux qui m’inspirent le plus vif attrait ; il n’est peut-être point strictement conforme aux règles et on peut lui reprocher de manquer d’ordre ; mais combien il est plein d’animation, de couleur et de grâce ! M. Michelet est de cette école coloriste qui paraît si dangereuse à M. Delécluze ; il est peut-être encore plus peintre qu’historien, et je ne saurais dire au juste pourquoi il m’a toujours semblé avoir de très grands points de rapprochement avec un des maîtres de ce temps-ci, M. Eugène Delacroix. Dans cette biographie de Jeanne d’Arc, par exemple, il y a presque à chaque page de charmants sujets de tableaux. Ici, c’est la jeune fille écoutant les voix surnaturelles avec le tremblement qu’éprouva la Vierge en recevant l’Annonciation ; là c’est la gardeuse de moutons à qui les oiseaux du ciel viennent manger dans la main ; plus tard, c’est Jeanne à cheval, et, dit la chronique, tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir
; ou bien Jeanne comparaissant, comme son Dieu et son maître, devant les docteurs et les prêtres, et racontant ce que lui ont dit les anges. Cette vivante légende est rendue par M. Michelet avec un charme entraînant.
Ce qui est beau et grand dans le personnage de Jeanne d’Arc, c’est qu’il n’y a jamais chez elle la moindre trace d’orgueil où d’imposture. Elle est, pour l’inspiration, un sujet rebelle, comme, dans un autre ordre, il y en a pour le magnétisme. La preuve victorieuse de sa mission, c’est la résistance même qu’elle y oppose. Quoique brûlée comme hérétique, Jeanne restera dans la mémoire populaire comme une élue et comme une sainte ; il n’y a donc rien d’irrespectueux à rappeler, à propos d’elle, l’Annonciation. Quand ses voix lui disent d’aller au secours du royaume de France, elle répond toute tremblante : Je ne suis qu’une pauvre fille ; je ne saurais chevaucher ni conduire les hommes d’armes
; et quand ses voix lui donnent de nouveaux commandements, elle fond en larmes. Si elle pleurait, dit son historien, dans un si grand bonheur, ce n’était pas sans raison. Quelque belles et glorieuses que fussent ces visions, sa vie dès lors avait changé. Elle qui n’avait entendu jusque-là qu’une voix, celle de sa mère, dont la sienne était l’écho, elle entendait maintenant la puissante voix des anges. Et que voulait la voix céleste ? qu’elle délaissât cette mère, cette douce maison. Elle qu’un seul mot déconcertait, il lui fallait aller parmi les hommes, parler aux hommes, aux soldats. Il fallait qu’elle quittât pour le monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l’ombre de l’église, où elle n’entendait que les cloches et où les oiseaux mangeaient dans sa main… Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat qu’elle soutint. Mais il est évident qu’il eut lieu et qu’il dura longtemps, puisqu’il s’écoula cinq années entre sa première vision et sa sortie de la maison paternelle.
Voilà ce qui nous a paru être le trait le plus caractéristique de Jeanne d’Arc, c’est sa résistance à l’esprit qui veut prendre possession d’elle. Sa jeunesse est le combat perpétuel de la vocation ; C’est la lutte du monde visible avec le monde invisible. L’invisible finit par remporter la victoire ; et comme il faut que les êtres choisis portent la peine de leur élection et expient pour ainsi dire le privilège de leur nature miraculeuse, Jeanne sera condamnée et justement condamnée par les lois humaines.
Or c’est là que nous voulions en venir, car ce n’est pas sans une raison particulière que nous nous mettons tout d’un coup à parler de Jeanne d’Arc. Mais, après avoir exprimé toute notre sympathie pour M. Michelet, nous ne nous en sentirons que plus libre pour signaler dans sa vie de Jeanne d’Arc quelques enfantillages qui suffiraient pour le rendre tout à fait ridicule. L’illustre écrivain paraît sérieusement atteint d’un genre tout particulier d’anglophobie, c’est-à-dire de l’anglophobie historique, et il traite l’affaire du procès de Jeanne d’Arc comme il aurait pu faire de la question du droit de visite, ou de celle de l’indemnité Pritchard. Je suis étonné qu’il n’accuse pas lord Palmerston, ou tout au moins M. Pitt d’avoir fait brûler la Pucelle. Malheureusement il est prouvé que cette pauvre Jeanne fut condamnée par le parti gallican et universitaire ; et moi, qui n’ai jamais été un enthousiaste du monopole universitaire, j’aurais bien envie, à propos de Jeanne d’Arc, de dire des choses mortifiantes à M. Cousin. Mais je n’ose me servir de ce mot de mortification, car je vois dans le livre de M. Michelet que ce sont ces orgueilleux Anglais qui l’ont créé, ainsi que celui de desappointment. Je me demande si c’est sans rire que M. Michelet écrit ceci, par exemple : S’en aller ainsi avec cinq ou six hommes d’armes, il y avait de quoi faire trembler une fille. Une Anglaise, une Allemande ne s’y fut jamais risquée ; l’indélicatesse d’une telle démarche lui eût fait horreur.
Sérieusement, peut-on appeler cela de l’histoire sérieuse ? Et ceci encore : Les Anglaises surtout, qui ont toujours fait grand bruit de chasteté et de pudeur, devaient trouver un tel travestissement monstrueux et intolérablement in décent.
Pourquoi le grave historien ne nous dit-il pas tout de suite qu’en l’an de grâce 1429 les Anglaises, en voyant une jeune fille avec une paire d’inexpressibles, détournèrent la tête en criant : Shocking ! Nous sérions curieux que M. Michelet voulut bien nous dire quelle différence de civilisation, quelle distinction de morale ou de manières il y avait entre les Françaises, les Allemandes ou les Anglaises au commencement du quinzième siècle ; qu’il voulût bien nous apprendre même ce que c’était qu’une Française à cette époque ! Mais il y a mieux : M. Michelet a en horreur ce qu’on appelle le gentleman. Tout le monde sait que l’équivalent de ce mot, en français, c’est, non pas gentilhomme, mais galant homme, c’est-à-dire un homme d’honneur bien élevé. Il peut y en avoir dans tous les pays. M. Michelet ne voit probablement dans un gentleman qu’un homme bien mis et bien rangé, exact dans ses comptes et observant le dimanche. Écoutez-le plutôt : Warwick était justement l’honnête homme, selon les idées anglaises, l’Anglais accompli, le parfait gentleman. Brave et dévot, comme son maître Henri V, zélé champion de l’Église établie, il avait fait un pèlerinage à la Terre-Sainte.
Nous en sommes bien fâchés pour M. Michelet, mais ici sa puérilité arrive à la plaisanterie. Nous serions irrévérencieux envers un si célèbre historien si nous rappelions qu’on nomme Église établie l’Église protestante instituée plus de deux-cents ans après Henri V et Jeanne d’Arc. Nous devons donc supposer que M. Michelet veut montrer dans Warwick, dans cet Anglais accompli, le champion des lois ecclésiastiques ; et, quant à ce qui concerne l’infortuné gentleman, nous persistons à croire que M. Michelet s’adresse à lord Palmerston.
Cette enfantine application du chauvinisme au quinzième siècle est d’autant moins sérieuse, que le récit de M. Michelet lui-même en démontre l’absurdité. De plus, une publication, moins brillante peut-être, mais beaucoup plus grave, plus savante et plus sûre, celle de M. Quicherat, a rétabli sous leur véritable jour l’histoire et le procès de la Pucelle. Par ce travail extrêmement curieux et intéressant, il est maintenant avéré que Jeanne fut jugée légalement, que son procès fut fait dans les formes, qu’elle fut condamnée par l’Université et l’Inquisition, et qu’elle fut moins la victime des Anglais que celle des politiques de la cour de France. Quand nous disons qu’elle fut condamnée légalement, nous ne voulons pas dire qu’elle le fut justement ; nous ne sommes ni assez matérialiste ni assez fanatique de la lettre pour prétendre que la loi est la justice. Mais M. Michelet, au lieu de s’en prendre à la perfide Albion, ferait beaucoup mieux de s’en prendre à S. M. le roi de France, à Charles VII, à l’archevêque de Reims, aux ministres du roi, au parti gallican et universitaire, au haut clergé, à toute cette société établie dont la Pucelle inspirée venait déranger l’ordre. M. Michelet est le premier à reconnaître que Charles VII ne fit rien pour sauver celle qui lui avait donné sa couronne, et que l’archevêque de Reims et les autres politiques n’avaient jamais été favorables à Jeanne. Mais M. Quicherat surtout est irréfragable. Tandis que toutes les pièces, dit-il, nous montrent Jeanne ne respirant que pour son roi, l’aimant avec cette ardeur dont on n’aime que les choses de la religion, il ressort d’un témoignage unique que Charles VII, la voyant pleurer un jour, lui fit beaucoup de compliments et l’invita à se reposer, ne pouvant souffrir la peine qu’elle se donnait pour lui…
Si je ne me trompe, S. M. le roi de France tombe ici dans le gentleman, dans l’Anglais accompli de M. Michelet. Quelle figure, grand Dieu ! devait faire cette sublime visionnaire à la cour de ce roi auquel elle venait donner son sang et sa vie, et qui lui offrait des sels en lui demandant pardon de la peine qu’elle prenait pour lui !
M. Quicherat montre encore admirablement comment les hommes dont les noms sont-associés à la gloire de Jeanne, Dunois, La Hire, Xaintrailles, étaient alors sans influence sur sa destinée ; ils n’étaient pas bien en cour. Charles VII avait ce que nous appellerions aujourd’hui un ministère ; Georges de La Trémouille, Regnault de Chartres, Robert Le Maçon et Raoul de Gaucourt. Le principal, Georges de La Trémouille, reçut très mal la Pucelle ; il finit par la subir. Mais, dit M. Quicherat, ce fut pour travailler à ruiner son influence, ouvrage qu’il dirigea avec une infernale perfidie…
Quant à Regnault de Chartres, prélat de cour, qui croyait tout résoudre avec de la diplomatie, M. Quicherat dit que la prise de Jeanne fut un triomphe pour sa vanité
. Robert Le Maçon était au service de La Trémouille, et Raoul de Gaucourt était un vieux soldat peu disposé à admettre qu’une fille des champs lui en remontrât
. À l’assaut de Paris, la Pucelle voulant donner des ordres, Gaucourt la fit mettre sur un cheval et emmener au camp pour s’en débarrasser. Je n’ai pas le courage, dit M. Quicherat, de sonder les douleurs de cette pauvre âme pendant les huit mois qui suivirent le retour de Paris.
Et plus loin le patient écrivain montre encore que Jeanne fut livrée par les intrigues de La Trémouille, qui ensuite déclara au peuple, dans une proclamation, que la Pucelle s’était perdue par orgueil.
Dès le lendemain du jour où là Pucelle eut été prise, l’Université de Paris la réclama au nom de l’inquisiteur de France pour la juger. Ainsi, dit M. Quicherat, l’idée de faire succomber Jeanne devant l’Église se produisit spontanément, non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules de l’Université de Paris. L’Université était alors un corps ecclésiastique, mais presque séculier par ses attributions et indépendant par ses privilèges. Ses attaches au monde l’insinuaient constamment dans la politique, tandis que par la multitude de ses suppôts il dominait l’Église gallicane et lui soufflait forcément son esprit. Malgré les souillures qu’il avait contractées dans les troubles civils et la scission du clergé de France en deux partis, son ascendant subsistait là même où les intérêts politiques auraient dû l’anéantir. Il en résulte que l’opinion défavorable de l’Université sur la Pucelle était destiné d’avance à produire plus d’effet sur le clergé de Charles VII, que l’opinion d’abord favorable du même clergé n’en avait produit sur tous les ecclésiastiques du parti contraire. Quel succès les théologiens de Paris ne durent-ils pas se promettre, sachant, comme ils ne purent manquer de le savoir, la créance de leurs antagonistes notablement diminuée ? On avait fait plus que la moitié de leur ouvrage, car ils brûlaient de prouver que Jeanne était un monstre d’orgueil, et c’est au péché d’orgueil que des Français attribuaient sa déchéance.
Rien n’est plus curieux que de suivre dans le travail de M. Quicherat les détails du procès de la Pucelle. On y voit que les Anglais prenaient toutes les précautions possibles pour en rendre la forme irréprochable ; que les dignitaires et les fonctionnaires laïques s’effaçaient toujours pour ne laisser paraître que les gens d’église, et que les juges étaient choisis parmi les hommes que l’on regardait comme des modérés, ceux qui auraient fait partie de la réunion de la rue de Poitiers de ce temps-là. Et voici la conclusion de l’érudit écrivain : Par tout ce qui précède, j’ai voulu établir que les juges de la Pucelle n’apparurent point comme des énergumènes poursuivant avec acharnement l’exercice d’une vengeance politique ; mais qu’au contraire leur gravité connue, la considération dont jouissaient la plupart, et la nature du tribunal autour duquel ils étaient rassemblés, durent produire généralement une attente mêlée de confiance et de respect.
Quand, M. Michelet n’est pas aveuglé par son anglophobie précoce, nul ne discerne mieux que lui le vrai caractère du procès de la Pucelle ; nul ne montre mieux que ce fut une inspirée jugée par des Pharisiens. Les juges, dit-il, avaient enfin touché le vrai terrain de l’accusation ; ils avaient trouvé là une forte prise. De faire passer pour sorcière, pour suppôt du diable, cette chaste et sainte fille, il n’y avait pas apparence, il fallait y renoncer. Mais dans cette sainteté même, comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable : la voix secrète égalée ou préférée aux enseignements de l’Église, aux prescriptions de l’autorité ; l’inspiration, mais libre ; la révélation, mais personnelle ; la soumission à Dieu, quel Dieu ? le Dieu intérieur.
C’est ici que M. Michelet rentre dans la vérité. Il suffisait en effet que Jeanne avouât ses communications directes avec Dieu pour qu’elle fût coupable aux yeux de l’Église visible. C’est pourquoi elle fut condamnée par les Universités, par les docteurs, par les scolastiques. Quand on la menaçait de la priver de la messe, elle répondit : Notre-Seigneur peut bien me la faire entendre sans vous.
Voilà un mot qui sent le protestantisme. Et quand on lui demandait si elle n’était point soumise à l’Église, au Pape, aux évêques, elle répondait : Oui, sans doute, Jésus-Christ étant servi premièrement.
Il est clair que Jeanne était ce qu’on appelle en religion une indépendante, et qu’elle dérangeait l’ordre établi, la loi. Galilée, lui aussi, fut jugé très légalement ; et l’autre jour, ces deux Italiens qui étaient condamnés aux galères pour avoir distribué la Bible, ne faisaient que subir une sentence dont la légalité était incontestable.
C’est parce que M. Michelet avait lui-même très bien saisi ce caractère du personnage de Jeanne d’Arc, que nous regrettons de le voir déparer son charmant récit par les puérilités que nous avons signalées. En définitive, c’est la France qui a été la grande ingrate envers la Pucelle ; elle l’a été pendant sa vie, elle l’a été après sa mort ; elle le serait encore si des travaux comme ceux de M. Michelet et de M. Quicherat n’étaient un commencement de réparation et d’expiation. Ce n’est que dans les littératures étrangères que la vierge de Vaucouleurs a été célébrée dignement ; par l’Allemand Schiller, par l’Anglais Southey. Nous n’avons pas besoin de rappeler quel hommage lui a été rendu par le nom le plus répandu de la langue française. M. Michelet raconte la petite anecdote suivante : J’entrai un jour chez un homme qui a beaucoup vu, beaucoup fait et beaucoup souffert. Il tenait à la main un livre qu’il venait de fermer et semblait plongé dans un rêve ; je vis, non sans surprise, que ses yeux étaient pleins de larmes. Enfin, revenant à lui-même : — Elle est donc morte ! dit-il. — Qui ? — La pauvre Jeanne d’Arc.
Ce livre dont il est question serait celui de M. Michelet, si l’auteur voulait bien ne pas laisser, à côté de ce qui ferait volontiers pleurer, ce qui fait irrésistiblement rire.
Poursuite de l’Histoire de France (1855-1867)
Le Constitutionnel, 18 avril 1855
Extrait d’un long article d’Henry Cauvain, sur la parution du tome VII de l’Histoire de France de Michelet consacré à la Renaissance.
M. Michelet possède, nul ne le contestera, quelques-unes des qualités essentielles, de l’historien. Son érudition est vaste et pénétrante tout ensemble : elle dédaigne les travaux de seconde main ; elle ne se résigne jamais à répéter servilement ce qui a déjà été dit ; c’est aux sources vives des documents originaux, qu’elle va chercher, qu’elle sait trouver la science. […] Ajoutons que M. Michelet, quand il le veut, raconte avec un art merveilleux et avec un charme infini. Plusieurs de ses narrations, assurément, demeureront comme des modèles achevés. Nous citerons notamment l’épisode de Jeanne d’Arc et le récit du procès et de la mort des Templiers…
Le Droit, 9 mai 1855
Extrait d’une publicité pour deux volumes de l’éditeur Hachette sur Jeanne d’Arc.
Annonces diverses. — Jeanne d’Arc, par J. Michelet, 1 vol. in-16. Prix : 1 fr. franco par la poste, 1,20 fr. — Histoire du siège d’Orléans et des honneurs rendus à la Pucelle, par Jules Quicherat, 1 vol. in-16. Prix : 50 cent. franco par la poste, 60 cent.
Au moment où la ville d’Orléans se dispose à élever une nouvelle statue à sa libératrice, la lecture de ces deux ouvrages, dans lesquels sont résumés les faits les plus saillant de la vie de Jeanne d’Arc, ne peut qu’intéresser vivement ses nombreux admirateurs.
Ces deux ouvrages, qui font partie de la Bibliothèque des Chemins de fer, se vendent à la librairie de L. Hachette et Cie, rue Pierre-Sarrazin, 14, à Paris ; dans les gares les plus importantes des chemins de fer, et chez les principaux libraires de la France et de l’étranger.
L’Assemblée nationale, 26 août 1855
Extrait d’un long article d’Eugène Lerminier sur la parution des tome VII (Renaissance) et VIII (Réforme) de l’Histoire de France de Michelet. Il se désole que depuis dix ans, l’historien ait renoncé à l’histoire pour se faire pamphlétaire.
De nos jours, la muse de l’histoire court les aventures et a des malheurs. On dirait que le sort, dans sa malice, veut lui faire expier l’éclat solide et pur qu’ont répandu sur elle, par leurs travaux, des hommes supérieurs dont les noms sont, présents à tous les esprits. Nous avons, en effet, la contrepartie de ces travaux excellents dans des œuvres qu’il est fort embarrassant de qualifier et de définir, car, à coup sûr, ce qu’elles ont le moins, c’est la valeur et le caractère de l’histoire. Vous ouvrez un volume d’un auteur en renom, qui promet de vous apprendre l’histoire d’un siècle ou d’un peuple, et vous êtes ébahi de trouver, au lieu de faits et de réalités, l’exposition d’un système, des divagations humanitaires, des échappées lyriques. Il faut bien le reconnaître : on nous donne aujourd’hui de la fausse histoire, de l’histoire qui n’en est pas. Nous sommes trompés sur la valeur de la chose et de la marchandise.
Tel est le mécompte que nous avons éprouvé, après avoir achevé la lecture des deux volumes dans lesquels M. Michelet prétend nous raconter l’histoire de France au XVIe siècle. Il y eut un temps où M. Michelet promettait de compter un jour parmi les représentants sérieux de la véritable histoire. Les maîtres, M. Guizot, M. Augustin Thierry, encourageaient ses efforts, lui donnaient des conseils malheureusement trop oubliés. Les premiers essais historiques de M. Michelet ont été lus avec intérêt, avec une sorte d’émotion qui tenait de l’inquiétude. On était touché du soin qu’il apportait à ses recherches historiques, de la candeur de son érudition ; mais, en même temps, on remarquait, çà et là, dans ses pages, des choses étranges, singulières, qui donnaient des appréhensions sur l’avenir de son talent.
Quand M. Michelet entreprit d’écrire l’histoire de France, il aurait pu prendre pour épigraphe ces mots de Tacite : Magnum opus aggredior (j’entreprends un grand ouvrage). C’était, en effet, donner, consacrer sa vie à une œuvre immense qui, une fois commencée, réclamait, non seulement toutes les forces de l’esprit, mais une grande constance de caractère, et s’emparait de tout l’homme. Les premiers volumes éveillèrent de grandes espérances. Ils témoignaient d’une étude approfondie des origines, d’un respect intelligent du passé. M. Michelet semblait éprouver pour les grandeurs du moyen-âge le même enthousiasme que M. de Montalembert. Il parlait dignement de la royauté ; il écrivait sur la Pucelle d’Orléans une sorte de chronique d’une naïveté touchante.
Mais ne voilà-t-il pas qu’au grand étonnement de tous, M. Michelet interrompt ses travaux historiques pour se livrer à une polémique ardente. D’historien, il se fait pamphlétaire. Pourquoi ? Hélas ! il a suffi de quelques critiques plus acerbes qu’habiles dirigées contre sa manière d’enseigner et d’écrire l’histoire, pour faire perdre à M. Michelet son calme, son impartialité, pour enflammer son courroux, pour le lancer dans l’arène. Il tonne contre les jésuites qui, à l’entendre, envahissent la société en s’emparant de l’esprit de la jeunesse et des femmes. Des jésuites, il passe à l’Église elle-même, que, dans sa diatribe au Prêtre, il représente comme l’ennemie de la civilisation. Enfin, se jetant à corps perdu dans les opinions les plus extrêmes du parti démocratique, il les résume dans un nouveau pamphlet, le Peuple, et se met à écrire l’histoire de la Révolution. Nous nous abstiendrons de caractériser en passant ce dernier ouvrage, qui n’a pas même obtenu les éloges du parti pour lequel il était écrit. Nous dirons seulement que la Révolution a tourné la tête à M. Michelet : elle en a tourné de plus fortes que la sienne.
Après ces étranges épisodes, après ces tristes digressions, M. Michelet reprend ses travaux sur l’Histoire de France. Il a, dit-il, marqué le point de départ et le but, en deux longues histoires, l’Histoire du Moyen Âge et celle de la Révolution, il lui reste à relier l’histoire de la Renaissance et de l’Âge Moderne. Nous allons voir avec quelle disposition d’esprit, dans quelles pensées il revient à cette grande tâche, et ce qu’a près dix ans d’interruption volontaire, l’écrivain a gagné ou perdu. Nous pouvons nous livrer à cet examen avec d’autant plus de franchise que M. Michelet le prend très haut et s’annonce aujourd’hui comme le réformateur de l’histoire. Il nous déclare qu’un événement fort grave est arrivé récemment dans le monde scientifique : l’Histoire de France est écroulée. C’est-à-dire l’histoire Doctrinaire dont notre temps a vécu sur la foi de certaine école ; en face de cette ruine, M. Michelet ne veut pas laisser les masures encombrer le sol, et il s’écrie : Arrière, faux docteurs et faux dieux !
On conviendra qu’un pareil langage met la critique fort à son aise, et qu’elle a bien le droit de vérifier les titres de ce nouveau Mahomet, et de constater la valeur des révélations qu’il nous apporte.
[…]
Quant à l’histoire proprement dite, M. Michelet, par une fatalité singulière, s’en est éloigné de plus en plus, à mesure qu’il a marché dans la vie ; et en dépit de son ambition, il est resté, il sera toujours un poète en prose.
Le Siècle, 31 mars 1856
Évocation de Michelet dans la critique du tome 6 de l’Histoire de France d’Henri Martin par Taxile Delord, qui revendique Jeanne d’Arc pour le camp républicain :
Jeanne d’Arc est à nous ; elle représente les premières aspirations de la démocratie vers cette idée qui s’appelle la France. Elle est née dans le peuple, les historiens de la monarchie l’avaient comme perdue et oubliée, les nôtres l’ont retrouvée et remise sur le piédestal. Jeanne d’Arc est une de nos saintes, une sainte de la nationalité et de la libre inspiration. Si un poète a eu le malheur de tourner en ridicule la Pucelle, un évêque l’a brûlée.
[…] Vous submectez-vous à l’Église militante ?
On comprend l’insistance de Cauchon. Si Jeanne refuse de se soumettre à l’Église militante, c’est-à-dire au pape, elle est hérétique. La question se trouve donc posée sur son véritable terrain, entre la tradition et l’inspiration, entre l’autorité et la liberté. L’Église croyait que la liberté avait péri étouffée sous des siècles de scolastique. En voyant renaître sa redoutable ennemie sous les traits nobles et touchants d’une jeune fille du peuple, l’Église milita contre elle, et voulut en finir une fois pour toutes. Elle ralluma son bûcher et y fit monter Jeanne, croyant brûler avec elle la liberté. […]
Parmi tant de martyres dont l’histoire nous a transis le récit, nous n’en connaissons pas de plus douloureux, de plus touchant que celui de Jeanne d’Arc [écrit Darc]. La. beauté, la jeunesse, l’héroïsme, la candeur, jusqu’aux défaillances de la femme, tout s’y mêle, tout s’y trouve, tout y contribue à exciter l’intérêt et la pitié. M. Henri Martin a mis en scène ce drame émouvant avec une vérité, une exactitude, une sensibilité vraie qui remuent encore profondément, alors même qu’on a lu les travaux de quelques-uns de ses devanciers, surtout ceux de M. Michelet. Jeanne d’Arc est à nous, bien à nous, on peut le dire,
Et par droit de conquête et par droit de naissance.
[Vers tiré de la Henriade de Voltaire, 1723, lui-même repris du poème Henri le Grand, de l’abbé Cassagnes, 1661.]
Jeanne d’Arc représente les premières aspirations de la démocratie vers cette idée qui s’appelle la France. Elle est née dans le peuple, les historiens de la monarchie l’avaient comme perdue et oubliée, les nôtres l’ont retrouvée et remise sur le piédestal. Jeanne d’Arc est une de nos saintes, une sainte de la nationalité et de la libre inspiration. Si un poète a eu le malheur de tourner en ridicule la Pucelle, un évêque l’a brûlée. La postérité a maintenant les pièces sous les yeux, et, après avoir lu le sixième volume de l’Histoire de France de M. Henri Martin, en peut dire de quel côté est le crime immortel.
Gazette du Midi, 27 juin 1856
Extrait d’un article de A. Jouve sur la sortie des trois derniers tomes de l’Histoire de France. Sans désapprouver l’engagement de Michelet dans les luttes républicaines et anticléricales, il regrette qu’après avoir remporté la bataille il ne se soit pas apaisé.
Beaucoup plus artiste qu’historien, cet écrivain ne connaît plus la sobriété ; il écrit avec passion ; on dirait qu’une colère toute personnelle l’anime contre l’Église. Il éclate, il outrage, il est partial jusqu’à l’injustice. C’est un homme qui n’est plus maître de sa pensée. Son intelligence sauvage s’exalte parfois jusqu’au délire.
M. Michelet avait déjà publié six volumes de son Histoire de France et s’était arrêté à la fin du quinzième siècle. Le moyen-âge était terminé. Mais avant d’aborder les temps modernes, le savant historien, emporté comme tant d’autres par la fièvre démocratique des derniers jours de Louis-Philippe, a voulu écrire aussi son Histoire de la Révolution. On n’a point oublié cette époque de mouvement et d’agitation où la lutte était engagée entre les catholiques et les rationalistes, au sujet de la liberté d’enseignement. M. Michelet, alors professeur au Collège de France, voulut prendre sa part du mouvement. Il marcha sur les traces de M. Edgar Quinet, son collègue, et la guerre fut déclarée, aux jésuites d’abord, puis au clergé et aux dogmes de l’Église. Ces temps sont déjà loin de nous. Une révolution nous sépare de ces années de combats pour une cause aujourd’hui à peu près gagnée ; mais nous aimons à nous rappeler ces discussions animées, à la tribune et dans la presse, dont le résultat a été, en définitive, un premier triomphe pour la liberté de nos croyances. Nous recueillons donc aujourd’hui le fruit de ces luttes intellectuelles ; car la vérité religieuse se fait jour dans les esprits prévenus.
Avec plus de modestie de la part de quelques écrivains que leur zèle entraîne, les conquêtes pacifiques de l’Église seraient aujourd’hui bien plus nombreuses parmi ces âmes malades que les bruits de la dispute effraie, mais qui se rendraient volontiers aux douces clartés de l’Évangile, aux exemples de la charité surtout, plus puissante que la meilleure polémique.
M. Michelet, après avoir terminé son Histoire de la Révolution, a bien voulu revenir enfin à son Histoire de France. Les événement politiques et le désir de faire un peu de bruit après MM. de Lamartine et Louis Blanc expliquent celte longue interruption sans la justifier. Malheureusement l’âge, les études et les révolutions n’ont pas amélioré l’historien. Au contraire, on dirait qu’à mesure que l’ancien professeur du Collège de France s’avance dans la vie, il renchérit sur des erreurs qu’on pardonnerait tout au plus à l’effervescence de la jeunesse. Que nous sommes loin de ce M. Michelet dont l’éloquente parole faisait couler des larmes en racontant la vie héroïque et le long martyre de Jeanne d’Arc ! Mais que nous sommes plus loin encore de ce jeune professeur d’histoire sollicitant auprès des grands de ce temps-là l’insigne faveur d’être admis auprès de Mademoiselle, aujourd’hui duchesse de Parme, comme l’un de ses précepteurs. Apparemment à cette époque, M. Michelet n’avait pas découvert les crimes des rois et des prêtres. Qui sait, peut-être allait-il jusqu’à faire l’éloge de la Compagnie de Jésus !
Mais laissons le Michelet d’autrefois pour nous occuper de celui d’aujourd’hui.
Le professeur du collège de France publie donc trois nouveaux volumes : la Renaissance, la réforme et les guerres de religion. M. Michelet est un infatigable jouteur que rien n’arrête ; il ne se contente pas de poursuivre, son histoire de France ; de temps en temps il publie des volumes de fantaisie, tels que les Femmes de le Révolution et les Légendes du Nord. Ses goûts l’emportent volontiers dans le domaine de l’imagination. Beaucoup plus artiste qu’historien, cet écrivain ne connaît plus la sobriété ; il écrit avec passion ; on dirait qu’une colère toute personnelle l’anime contre l’Église. Il éclate, il outrage, il est partial jusqu’à l’injustice. C’est un homme qui n’est plus maître de sa pensée. Son intelligence sauvage s’exalte parfois jusqu’au délire.
M. Michelet, au milieu de beaucoup d’erreurs avait jadis, dans ses premiers volumes, rendu plus de justice aux hommes et aux institutions du moyen âge. Créateur d’un genre nouveau en histoire, il mêlait au récit un élément poétique qui donnait de la couleur et du relief à ses tableaux et à ses portraits. Son défaut était peut-être d’exagérer le système de Vico dont il avait traduit la Scienza Nuova. D’ailleurs plein de verve et d’originalité, érudit comme un bénédictin, il animait et dramatisait les grands épisodes de l’histoire nationale. Il n’écrivait pas sous l’empire d’une idée fixe. Ses erreurs et ses défauts étaient ceux de son éducation première, et l’on voyait se révéler dans tous ses écrits une intelligence d’élite et un esprit généreux, qui lui attiraient la sympathie de la jeunesse. Mais à quelles variations ne sont pas sujets les hommes qui pensent en dehors de la vérité chrétienne ! Nous en avons vu de tenables exemples dans ces illustres contemporains qui, ayant commencé d’une manière si brillante leur carrière intellectuelle, aux clartés de la foi, ont vu leur esprit faiblir graduellement, du jour qu’ils ont fermé les yeux à la lumière céleste.
[…]
M. Michelet était dans une mauvaise voie, mais il semblait que l’érudition dût ramener à la vérité un esprit aussi distingué que le sien. Mais le démocrate, encore modéré, est devenu un pur démagogue ; le protestant a tourné au délire, nous ne devons plus d’indulgence à qui ne connaît plus lui-même ce sentiment.
Moniteur universel, 8 juillet 1856
Extrait de la critique de l’Histoire de France (4e édition) d’Henri Martin, par Louis Nicolas Rapetti.
Reprenant la tradition ancienne, qu’il a rétablie et rendue désormais irréfragable à l’aide des beaux travaux de M. Quicherat, M. Henri Martin a fait voir en Jeanne d’Arc l’inspiration surnaturelle.
[…] Nous ne croirions pas avoir suffisamment reconnu les qualités d’un auteur dont nous blâmons le système général, si nous n’ajoutions pas ici une mention toute particulière pour ce qui concerne l’histoire de Jeanne d’Arc [écrit Darc]. À la vérité, M. Henri Martin ne s’abstient pas dans cette partie de son œuvre des excès de son système ; nous regrettons surtout une comparaison trop fréquente du martyre de l’héroïne française avec un autre martyre qui est et qui doit rester sans analogue. Mais à part ces défauts inséparables de la manière de l’auteur, nous croyons être tenus de déclarer que l’histoire de Jeanne d’Arc présenté, dans le sixième volume de M. Henri Martin, des pages dignes de la plus haute attention. Il nous semblait qu’après la Jeanne d’Arc de M. Michelet il n’y avait plus rien à faire sur ce sujet merveilleux. M. Michelet a montré en Jeanne d’Arc le triomphe du bon sens. Nous ne voudrions rien changer à l’œuvre de l’éminent historien, le plus important, le plus habile effort de rationalisme. Mais M. Henri Martin a trouvé le moyen d’être grand, et, nous le croyons, plus réel encore, même après M. Michelet. Reprenant la tradition ancienne, qu’il a rétablie et rendue désormais irréfragable à l’aide des beaux travaux de M. Quicherat, M. Henri Martin a fait voir en Jeanne d’Arc l’inspiration surnaturelle.
Très-noble seigneur Dauphin, j’ai nom Jehanne la Pucelle, et suis envoyée de par Dieu pour recourre (recouvrer, secourir) vous et vostre royaume et faire guerre aux Anglois… Pourquoi ne me croyez-vous ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint loys et Charlemaigne sont à genoux devant lui en faisant prières pour vous.
Il n’y a pas dans l’histoire deux nationalités à qui il soit donné d’offrir ce témoignage d’une assistance immédiatement surhumaine. M. Henri Martin a compris, exposé l’œuvre de Jeanne d’Arc avec le cœur d’un patriote, les frémissements d’un poète, la religieuse terreur d’un voyant. Il a senti qu’en un pareil sujet tout ce que l’imagination pouvait entreprendre, c’était de ne pas rester au-dessous de la réalité ; aussi s’est-il attaché a développer les preuves et les phases de la mission de Jeanne d’Arc d’après les faits authentiques déposés dans les deux procès de condamnation et de réhabilitation. L’auteur a manifesté, dans cette partie de ses études, des qualités de premier ordre, au point de vue de l’analyse, de la mise en scène et de la puissance d’expression. Nous ne craignons pas de dire qu’il suffirait des pages consacrées à la mission de Jeanne d’Arc pour assigner à M. Henri Martin un rang élevé parmi nos historiens et nos écrivains modernes.
La Presse, 8 mai 1857
Évocation du trio républicain Michelet, Quicherat, Henri Martin (également appelés les historiens démocratiques) à l’occasion du drame Jeanne d’Arc de Daniel Stern, pseudonyme de la femme de lettres Marie d’Agoult.
Jeanne d’Arc a eu ses historiens, elle attendait encore son poète. Elle ne l’attend plus.
Un nouvel hommage vient d’être rendu à la grande et nationale figure de Jeanne d’Arc, si longtemps obscurcie et si admirablement mise en lumière de nos jours, par MM. Michelet, Quicherat et Henri Martin. Elle a eu ses historiens ; elle attendait encore son poète. Elle ne l’attend plus. Elle revit aujourd’hui dans une œuvre animée par le souffle de l’histoire et où pal pite l’esprit de la France. L’éditeur Michel Lévy vient de mettre en vente Jeanne d’Arc, drame historique en cinq actes, par Daniel Stern. Nous nous bornons aujourd’hui à une simple mention ; mais l’œuvre mérite mieux que cela, et nous y reviendrons. [Voir ci-dessous l’article du 17 novembre 1857.]
La Presse, 17 novembre 1857
Extrait de l’analyse critique de la Jeanne d’Arc, drame historique de Daniel Stern (alias Marie d’Agoult), par Louis Ulbach, qui fait s’appuie sur les historiens démocratiques :
… Jeanne d’Arc, victime de la royauté et de l’Église, et dont on voudrait faire à tort la victime des philosophes.
[…] En prétendant que le sentiment démocratique aidera cette réforme, ce progrès du goût public, je n’avance rien de bien téméraire, et, pour m’en tenir au sujet de Jeanne d’Arc, ne sont-ce pas les historiens démocratiques, les Michelet, les Henri Martin qui se sont surtout heureusement inspiré des documents, pour remettre dans son vrai jour cette grande et angélique figure de la patrie, qui à été la victime de la royauté et de l’Église, et dont on voudrait faire à tort la victime des philosophes, à cause du méchant chef-d’œuvre de Voltaire ?
Journal des débats, 25 janvier 1859
Extrait de l’analyse littéraire de l’œuvre de Michelet, poète, historien, naturaliste et réaliste
par le critique Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury, qui s’ébaubit des contrastes de l’écrivain. Après l’Oiseau (1856) et l’Insecte (1857), Michelet venait de faire paraître l’Amour (1858).
[…] Telle est l’irrésistible pente de ce bizarre esprit. Toutes ses qualités tournent en défauts. Toute page de son œuvre, marquée au sceau du génie, a son revers maculé des efflorescences de la fantaisie. Lisez l’histoire de Jeanne d’Arc. Je ne connais pas beaucoup de plus belles pages, écrites d’un style plus élevé, plus soutenu, plus touchant. Essayez maintenant de réunir les traits dont la même main a formé la physionomie d’Anne d’Autriche : c’est une estampe à cacher dans un musée secret, sous triple serrure. M. Michelet aime à regarder sous le lit de toutes les reines. Que n’y voit-il pas ? Il sait la minute précise des conceptions royales. Il a le secret de toutes les naissances. Il ne conjecture pas, il affirme.
Le Siècle, 8 avril 1859
Extrait d’un article sur l’exposition et la vente des œuvres du peintre François Léon Benouville (1821-1859), mort dans sa 38e année et auteur d’une Jeanne d’Arc écoutant les Voix ; où l’on apprend que la princesse Marie d’Orléans (1813-1839) fut l’élève de Michelet.
[…] Souvent on a essayé de représenter l’héroïne guerrière, rarement l’épreuve a réussi. La plus heureuse est encore celle de la princesse Marie. Aucun artiste, avant cette royale élève de M. Michelet, n’avait su rendre le caractère simple de la noble plébéienne qui deux fois sauva la France en la délivrant du joug étranger. Il semblait qu’aux leçons de son illustre professeur d’histoire la princesse s’était inspirée comme aux sources pures de la science, car l’apparition de la statue de Jeanne d’Arc [écrit Darc] excita dans le monde des artistes un véritable enthousiasme, et, depuis la mort de l’auteur, l’œuvre est devenue à juste titre populaire en France.
L’Indépendance belge, 17 juin 1859
Extrait du Courrier de Paris de Léon Bérardi (alias Thécel), directeur du journal, sur la canonisation de Jeanne d’Arc.
[…] Il paraît que l’on demande à Rome la canonisation de Jeanne d’Arc. La nouvelle est sérieuse, et pour ma part, à plusieurs points de vue, elle me plaît beaucoup. Il n’est pas superflu d’abord de faire entrer quelques saints patriotes dans le paradis. Je trouve ensuite que l’Église est dans une situation singulière vis-à-vis la mémoire de Jeanne d’Arc. Si elle la canonise, ce qui n’est pas encore un fait accompli, elle agira envers l’héroïne comme le peuple romain envers ses empereurs, qu’il commençait par tuer, sauf à les mettre ensuite au rang des dieux. Depuis la plaisanterie de Voltaire, il est de tradition d’accuser les philosophes d’irrévérence envers cette martyre. Mais c’est là un piège. Voltaire lui a manqué de respect, soit ; mais ceux qui l’ont trahie, jugée, torturée, brûlée, me paraissent avoir porté plus loin encore le manque d’égards. Ce qui est vrai, c’est que les évêques et la Cour ont livré Jeanne d’Arc, c’est que ce crime pèse dans l’histoire sur le tribunal ecclésiastique qui l’a jugée hérétique et sur les courtisans qui font abandonnée. La réhabilitation la plus sérieuse date des travaux de MM. Quicherat, Michelet, Henri Martin qui passent aux yeux de M. Veuillot pour des Voltairiens. L’Église aura donc une amende honorable à prononcer. Avant d’attacher l’auréole mystique au front du génie même de la France, elle devra lui demander pardon de l’avoir méconnu. C’est son propre procès quelle jugera, et il est bien juste quelle canonise la martyr qu’elle a faite.
Le Constitutionnel, 28 août 1859
Long article de Léopold Monty (1811-1877) sur la publication de la Jeanne d’Arc de Prosper de Barante, en édition séparée. À l’instar de la Jeanne d’Arc de Michelet, elle est extraite du tome V de son Histoire des ducs de Bourgogne, parue en 1825.
[…] Il est également juste de se souvenir que la Jeanne d’Arc de M. de Barante a précédé toutes les créations du même genre, figures de fantaisie ou compilations érudites, que nous avons eues depuis, et qu’elle est notamment antérieure à la belle œuvre de M. Michelet. C’est à vrai dire par M. de Barante que commence cette réhabilitation de la saints héroïne, qui est, selon la juste remarque de M. de Carné, l’entreprise et l’honneur de notre siècle, la tardive réparation d’une très vieille et très générale iniquité.
Le Siècle, 2 février 1860
Extrait d’une critique de Ferdinand de Lasteyrie (1810-1879), à l’occasion de l’édition de la Chronique de la Pucelle par Auguste Vallet de Viriville.
[…] Enfin le nuage est déchiré. Deux historiens éminents, MM. Michelet et Henri Martin, nous ont montré l’héroïne dans toute sa pureté historique, sans que le grand jour de la vérité ait fait pâlir en rien sa glorieuse auréole. Cependant, à côté de ces maîtres dans l’art d’écrire, notre reconnaissance ne saurait oublier non plus deux maîtres dans l’art de chercher, M. Jules Quicherat, dont les travaux sur Jeanne d’Arc [écrit Darc] sont des modèles accomplis d’érudition et de sagacité ; M. Vallet de Viriville, son digne émule, dont l’infatigable zèle a pris à tâche de faire revivre, une à une, toutes les figures historiques du quinzième siècle.
Journal des débats, 17 mars 1860
Extrait d’une critique de la Jeanne d’Arc d’Henri Wallon, par Charles Victor Daremberg (1817-1872). Pouvait-on faire mieux que Barante, Michelet ou Henri Martin ?… oui.
Nous venons de lire sans désemparer, et toute affaire cessante, deux volumes in-8° qui forment ensemble plus de 700 pages et qui ont pour titre Jeanne d’Arc, par M. Wallon, membre de l’Institut, professeur d’histoire à la Faculté des Lettres (Paris, 1860, librairie Hachette).
Encore une histoire de Jeanne d’Arc ? dira le public. N’a-t-on pas, pour ne parler que des dernières publications, le récit simple, touchant et rapide de M. de Barante [édition séparée parue en 1859] ; les pages brillantes et vivement senties d’un historien que la hardiesse et la fantaisie n’ont jamais aussi bien inspiré, de M. Michelet ; la narration détaillée et exacte où M. Henri Martin semble contenir sa propre émotion pour laisser un plus libre essor à l’imagination de ses lecteurs ; les publications si sa vantes et si opportunes de M. Quicherat ; enfin les recherches ingénieuses de M. Vallet de Viriville ? Et quelle autre place, s’il vous plaît, reste-t-il donc à prendre ?
Cette place, c’est précisément celle où M. Wallon vient de s’établir, et d’où il sera, je pense, fort difficile de le déloger ; non que je croie qu’il ne soit ni permis ni possible de trouver un tour et des aperçus nouveaux pour traiter un sujet aussi complexe et d’un intérêt si grand et si général, mais parce qu’il est toujours malaisé de faire mieux et plus que ce qui est très bien fait. Sans vouloir en rien diminuer le mérite des prédécesseurs de M. Wallon, je puis affirmer qu’entre ses mains l’histoire de la Pucelle a fait un pas à peu près décisif. Mettant largement à contribution les documents qui lui étaient fournis par M. Quicherat, documents qui étaient restés inconnus à M. de Barante et dont M. Michelet n’a pas tiré, ce semble, assez de profit ; séparant avec beaucoup d’art, avec une critique délicate et avec une érudition qui n’embarrasse jamais le lecteur ce qui appartient à la légende de ce qui ressort des témoignages irrécusables ; confrontant avec impartialité les pièces des deux procès, de celui d’accusation et de celui de réhabilitation ; rapprochant et discutant les dépositions contraires, au lieu de les laisser, pour ainsi parler, dos à dos ; marquant avec une suprême équité la part de responsabilité qui revient aux Anglais d’abord, puis à l’Université de Paris, enfin aux assistants de l’indigne évêque Pierre Cauchon dans une procédure qui a transformé, au mépris de tous les droits, une prisonnière de guerre en hérétique ; ayant peu d’égard en ses jugements pour les opinions mal fondées et préconçues, l’auteur nous donne un récit lié dans toutes ses parties, un récit vrai, animé, complet, et dont il est difficile, pour ne pas dire impossible, de se détacher. D’ailleurs la nouvelle vie de Jeanne d’Arc n’est plus un simple épisode dans une, grande histoire ; c’est tout un ouvrage où l’action se développe avec plénitude.
Le plus souvent, dit M. Wallon, on a trop confondu. L’histoire a paru si merveilleuse en elle-même qu’on n’a pas vu grand inconvénient à y joindre la légende. Il semble que le récit n’y perde rien ; mais en proposant du même ton au lecteur les choses qui dérivent des traditions les moins autorisées et celles qui s’appuient des témoignages les plus forts, on l’amène nécessairement, même dans les livres les plus éloignés de l’esprit de système, à les recevoir ou à les rejeter de la même sorte.
[…]
Le Monde illustré, 11 août 1860
Extrait d’une critique de l’édition de l’Histoire de France d’Henri Martin, parue chez Furne, par Paul Dhormoys (1829-1889).
[…] L’intérêt du sixième volume se concentre sur Jeanne d’Arc, et l’intérêt de ce volume ne pâlit point même à côté du merveilleux récit de Michelet.
Le Constitutionnel, 24 août 1860
Compte-rendu du philosophe Francis-Marie Riaux (1810-1883) sur la séance annuelle de l’Académie française et le couronnement de la Jeanne d’Arc d’Henri Wallon.
Après les travaux de Quicherat, Michelet, de Carné, Henri Martin, il semblait qu’il n’y avait plus rien à dire…
Institut impérial de France. Académie française. Séance publique annuelle du 23 août 1860. L’Académie française, tenait aujourd’hui sa séance publique annuelle. Le programme annonçait le rapport sur les concours, la lecture, par M. Legouvé d’une comédie en vers, et le rapport de M. le directeur sur les prix de vertu.
[…] M. le secrétaire perpétuel a ouvert la séance par ce morceau de critique littéraire qui s’appelle officiellement le rapport sur les ouvrages couronnés. Par une rare bonne fortune, l’Académie avait pu, cette année, comprendre, parmi ses récompenses, deux ouvrages d’une haute valeur : l’un, de M. Émile Saisset, intitulé Essai de Philosophie Religieuse, a obtenu le premier prix des ouvrages jugés les plus utiles aux mœurs ; à l’autre, de M. Wallon, intitulé Jeanne d’Arc, l’Académie a décerné le grand prix Gobert.
[…] La Jeanne d’Arc de M. Wallon, qui a obtenu le grand prix Gobert, est l’histoire exacte, complète, scrupuleuse de cette illustre et sainte victime dont le martyre a été transformé par l’historien en apothéose chrétienne. Après les travaux et les écrits de M. Quicherat, de M. Michelet, de M. de Carné, de M. Henri Martin sur ce sujet, il semblait qu’il n’y avait plus rien à dire. En explorant de nouveau les documents, et particulièrement ceux du procès de réhabilitation, M. Wallon a su donner une physionomie nouvelle à toute cette histoire. Son récit est simple, clair, saisissant, et par cela seul au plus haut point dramatique et émouvant. C’est à la fois un savant travail et l’acte d’un noble patriotisme. […]
Le Siècle, 16 décembre 1861
Extrait du compte-rendu de l’Histoire de France de Henri Bordier et Édouard Charton, par Alfred Michiel.
[…] Tout homme qui sait lire et écrire devrait avoir chez lui une histoire de France, comme tous les juifs possédaient une Bible où était raconté le sort antérieur de la nation. Si l’on ne peut acheter les grands livres de Henri Martin et de Michelet, trois ouvrages précieux sont maintenatn accessibles à tout le monde : le résumé de l’histoire de France par Michelet, qui a déjà eu cinq ou six éditions ; les deux volumes de M. [Victor] Duruy, très nets, très savants, écrits dans un bon style, et enfin la récente publication par MM. Henri Border et Charton. Cette œuvre immense, ornée de six-cents gravures, ne forme aussi que deux volumes, mais de format in-quarto, à deux colonnes. Il a fallu toutes les ressources d’une administration ancienne et puissante comme celle du Magasin pittoresque pour les donner à 15 francs.
Le Siècle, 14 septembre 1862
Extrait du compte-rendu de la Jeanne d’Arc de l’abbé Gaspard Deguerry (1797-1871), curé de la Madeleine, par Anatole de La Forge (1820-1892).
[…] Nous n’énumérerons pas ici les différents écrivains saintement épris de cette héroïne légendaire. Il suffit de rappeler, pour parler seulement de nos contemporains, que Michelet, Henri Martin, Lamartine, dans leurs remarquables appréciations de la bergère de Domrémy, n’ont point surpassé l’éloquence de M. Deguerry racontant la vie de cette courageuse martyre.
La Patrie, 15 juin 1863
Extrait du compte-rendu de l’Histoire de Charles VII d’Auguste Vallet de Viriville (1815-1868) et l’Histoire de Jeanne d’Arc de Nicolas Villiaumé (1818-1877), par Édouard Fournier (1819-1880).
[…] Que de variétés déjà ! on en ferait toute une galerie de portraits, en buste ou en pied, de face, de trois quarts ou de profil. Ici, la Jeanne d’Arc maladive, traitée par le système historico-médical de M. Michelet, et dont le cas relève moins de la muse que des matrones ; à côté, la Jeanne d’Arc épileptiques de M. Rude, qui fixa ses convulsions dans le marbre du jardin du Luxembourg.
Sur un autre plan, la Jeanne d’Arc de M. H. Wallon ; celle de M. H. Martin, chez qui se combinent la démocratie et la mystifié ; celle plus récente et plus républicaine de M. Villiaumé, et enfin la plus vraie peut-être de toutes, parce que l’histoire seule a présidé à son enfantement : la Jeanne d’Arc de M. Vallet de Viriville.
Le Siècle, 10 juillet 1863
Extrait du compte-rendu de l’Histoire de Jeanne d’Arc de Nicolas Villiaumé (1818-1877), par Eugène André-Pasquet.
Voici une héroïne qui a dû tenter bien des plumés éloquentes depuis Gerson jusqu’à Michelet et Lamartine. L’histoire de Jeanne d’Arc [écrit Darc] sera racontée cent fois encore sans cesser d’être intéressante…
L’Opinion nationale, 6 septembre 1864
Extrait du compte-rendu de la Vie de Jeanne d’Arc par la marquise d’Harcourt, Paule de Sainte Aulaire (1817-1893), par Jules Levallois (1829-1903).
Voici une attachante et sainte lecture, ce que volontiers j’appellerais une véritable lecture de vacances. Avez-vous en ce moment le bonheur d’être à la campagne et de pouvoir, dès le matin, courir les bois ? Emportez dans vos promenades cette Vie de Jeanne d’Arc, et, je vous l’assure, vous passerez quelques heures charmantes, doucement émues, sérieusement profitables. Si vous voulez contrôler, compléter votre impression, lisez aussi ou plutôt relisez sur ce sujet l’excellent article de M. Sainte-Beuve à propos des documents réunis et publiés par M. Quicherat (Causeries du lundi, tome II, p. 312), les admirables pages de notre cher et illustre maître, Michelet, au tome cinquième de son Histoire de France, et même le chapitre LXXX de l’Essai sur les Mœurs, où Voltaire, malgré un visible parti-pris de dénigrement et de moquerie, est contraint, sur plusieurs points, de rendre à cette Pucelle d’Orléans, si amèrement ridiculisée par lui, une éclatante justice qui, sous sa plume, compte doublement.
[…] Or, ce n’est pas précisément une qualité chez une femme que d’être virile. Jeanne d’Arc ne l’était point ; elle était naturelle. Le naturel dans le surnaturel, et, comme l’a dit excellemment M. Michelet, le bon sens dans l’exaltation
, voilà surtout ce qui la caractérise, ce qui constitue sa grande originalité.
[…] Jeanne était ignorante, mais très cultivée intérieurement. Je regrette que le biographe n’ait pas insisté davantage sur ses premières années, et n’ait point cherché à nous faire comprendre quelles émotions elle dut éprouver, quelles phases successives elle traversa, quelles incertitudes, quels doutes elle eut à combattre, à surmonter, depuis le jour d’été où, à midi, dans le jardin de son père, la voix lui parla pour la première fois, jusqu’à l’heure où elle franchit le seuil de cette chère maison dans laquelle elle ne devait plus rentrer. En général, c’est le reproche que l’on peut adresser à cette Vie de Jeanne d’Arc, l’auteur a des timidités excessives ; il se garde trop d’appuyer, il effleure ; et, quoique doué d’une vive pénétration, il redoute de creuser son sujet. Cette analyse à laquelle il s’est dérobé, M. Michelet la tentée en une page vivante et vraie que je veux citer.
Elle qu’un seul mot déconcertait, il lui fallait aller parmi les hommes, parler aux homme, aux soldats. Il fallait qu’elle quittât pour le monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l’ombre de l’église, où elle n’entendait que les cloches et où les oiseaux mangeaient dans sa main. Car tel était l’attrait de douceur qui entourait la jeune sainte : les animaux et les oiseaux du ciel venaient à elle, comme jadis aux Pères du désert, dans la confiance de la paix de Dieu.
Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat qu’elle soutint. Mais il est évident qu’il eut lieu et qu’il dura longtemps, puisqu’il s’écoula cinq années entre sa première vision et sa sortie de la maison paternelle.
Journal des débats, 2 mai 1866
Extrait d’un article consacré à la souscription pour le rachat de la tour du château de Rouen où Jeanne d’Arc fut emprisonnée durant son procès.
[…] On constate que depuis quelque temps les ouvrages le plus souvent demandés dans les bibliothèques populaires sont les volumes de MM. Michelet, Henri Martin, H. Wallon, sur Jeanne d’Arc [écrit Darc]. Cet élan universel, M. le cardinal de Bonnechose a entrepris de l’arrêter. Qu’on honore la mémoire de Jeanne d’Arc, M. le cardinal-archevêque de Rouen le veut bien ; mais qu’on dérange pour cela les Dames Ursulines, qu’on leur achète la tour qui garde son souvenir vivant et porte la trace de ses pas, afin d’en assurer la conservation, ce serait encourir la désapprobation de Jeanne elle-même, selon M. de Bonnechose, qui nous apprend que si Jeanne était consultée, [elle] dirait du sein de la gloire où elle habite : Laissez en paix ces pieuses filles.
Voici un vieux débris que Jeanne a marqué de son héroïsme ; M. de Bonnechose voudrait qu’on ne s’en inquiétât pas, et il aimerait beaucoup mieux qu’on versât toutes ces souscriptions, toutes ces offrandes dans ses mains archiépiscopales, en le priant d’élever lui-même à Jeanne d’Arc, selon la forme et dans l’endroit qu’il choisirait, un nouveau monument dont il avait, paraît-il, daigné concevoir le plan.
L’Événement, 14 octobre 1866
Extrait du compte-rendu de l’Histoire nationale de France de l’historien Amédée Gouët (1813-1869), par Émile Zola.
J’ai déjà parlé des premiers volumes, et j’ai dit dans quel esprit large et libéral ils étaient écrits. Celui que j’annonce aujourd’hui comprend les règnes de Charles VI et de Charles VII. M. Amédée Gouët, après Michelet, a trouvé moyen d’écrire sur Jeanne d’Arc [écrit Darc] des pages neuves et intéressantes, que je regrette de ne pouvoir donner ici.
La Patrie, 29 novembre 1866
Extrait du compte-rendu de la Jeanne d’Arc de l’historien Adolphe de Lescure (1833-1892), par Ernest Dréolle (1829-1887).
La Jeanne de Michelet tient moins des opinions de son temps que de celles du nôtre. On croirait par moments qu’elle a lu Montesquieu.
[…] [L’histoire de Jeanne d’Arc] je sais bien que tout le monde la connaît, car elle fut le thème inépuisable et favori de l’éloquence, de la poésie, de la peinture, de la sculpture et de la musique ! Je sais qu’avant M. de Lescure, vingt autres sont venus : Barante, mort hier, Williaumé, Michelet, Wallon, Lock, Henri Martin, qui ont retracé l’image de cette héroïne, dont la pureté légendaire a résisté au rire de Voltaire. Mais dans ce concert d’éloquentes admirations, une note manquait. Chaque historien a moins voulu faire un portrait de Jeanne d’Arc [écrit Darc], suivant la vérité que suivant ses doctrines.
Dans Michelet, c’est l’héroïne de la liberté plus que celle de la patrie, une martyre de la raison autant que de la foi. La vie que lui a prêtée le grand maître tient moins des opinions de son temps que de celles du nôtre. On croirait par moments que Jeanne a lu Montesquieu. On sent que la Révolution ne l’étonnerait pas. Elle ne combat pas moins le joug de l’Église scolastique que celui des Anglais. Chez Henri Martin, c’est une sorte de Velléda ; chez M. Wallon, l’héroïne des grandes luttes disparaît derrière les nuages mystiques et théologiques. Qui donc nous donnera enfin la Jeanne d’Arc de l’histoire, de l’histoire écrite pour tous, pour l’homme qui veut le souvenir exact de nos grandeurs mêlées de tristesses, pour la femme, pour l’enfant — ce public honnête qu’on oublie trop souvent ? M. de Lescure nous répond : Mon livre sera la note oubliée.
Le Phare de la Loire, 19 mars 1867
Extrait du Courrier de Paris qui accuse Mgr Dupanloup, après avoir pillé Michelet, d’inventer des citations de Cicéron.
[…] M. Dupanloup, a parfois la main malheureuse. Dans sa dernière production, l’Athéisme et le Péril social, il a cru devoir, non pas nommer M. Boutteville, mais tenter de réfuter certaines doctrines émises par ce dernier dans l’ouvrage la Morale de l’Église et la Morale naturelle, que le Phare appréciera prochainement. Cela nous vaut une brochure dont M. Dupanloup ne se vantera certes pas et à propos de laquelle il imitera le silence prudent
de son prédécesseur Conrart, mais dont on parle beaucoup ici. Elle est intitulée : M. Dupanloup et son dernier pamphlet, et elle nous montre l’évêque-académicien tronquant, mutilant, dénaturant sans façon les idées de ceux qu’il combat. Nous savions déjà par le Panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé en 1855, que M. Dupanloup avait l’art d’emprunter aux libres-penseurs, à Michelet, par exemple, sans les nommer ; mais nous ne savions pas qu’il eût en sa possession une nouvelle édition de Cicéron. Et pourtant la chose est indubitable. Il a cité trois lois l’auteur latin, et M. Boutteville, malgré toutes ses recherches, n’a pu trouver les chapitres indiqués ni les passages cités. Il est vrai qu’il en a rencontré d’un sens tout opposé. Si jamais on met en vente la bibliothèque de M. Dupanloup, nous recommandons aux lecteurs du Phare l’édition en question. En attendant s’ils veulent lire quelques pages de discussion, ferme, spirituelle et irréfutable à la fois nous leur signalons la brochure de M. Boutteville.
La Gironde, 17 juillet 1868
Extrait de la critique d’Agnès Sorel de François-Frédéric Steenackers (1830-1911), par Louis Asseline (1829-1878).
[…] L’auteur est plein d’enthousiasme pour son héroïne. Il la doue au suprême degré de beauté, d’esprit et de vertu. Il s’indigne d’une façon vraiment chevaleresque contre les historiens qui ont osé faire des réserves au sujet de la Dame de Beauté. Il malmène Michelet et M. Henri Martin avec un zèle généreux. Malheureusement M. Steenackers apporte de bien faibles preuves à l’appui de sa thèse.
[…] M. Steenackers s’indigne de l’assertion de Michelet et de Henri Martin, que Yolande d’Aragon donna de sa propre main pour maîtresse à Charles VII, et dans un but intéressé, la belle Agnès, et cela avec la connivence de la femme même de Charles, la reine Marie d’Anjou. Si ce n’est pas prouvé, c’est bien vraisemblable.
Le Petit Figaro, 22 juillet 1868
Extrait de la critique du Livre Parole de Jules Claretie (1840-1913), par Francis Magnard (1837-1894).
Le nouveau livre de M. Jules Claretie, le Livre Parole, a paru il y a trois ou quatre jours : c’est un choix d’articles et de conférences, dont l’une, consacrée à Béranger, entraîna pour le jeune écrivain l’interdiction de prendre une part active aux conférences de la rue Cadet.
Le livre de M. Claretie est plein de choses curieuses, bien dites ou bien choisies. Ceci d’abord :
En 1848, des professeurs, des hommes de lettres avaient fondé, à Paris, des conférences où ils faisaient chaque soir, pour les ouvriers, des lectures publiques.
Émile Souvestre, qui avait choisi comme local une des salles du Conservatoire, a noté l’impression que faisait chaque lecture sur son auditoire.
C’est ainsi que Molière et Corneille ont toujours produit un effet très grand. La Vie de Jeanne d’Arc, par Michelet, et quelques Messéniennes de Casimir Delavigne, agissaient beaucoup aussi sur le public. Racine produisait un effet moins grand.
La France, 11 mai 1869
Extrait de la critique des Procès de Jeanne d’Arc d’Ernest O’Reilly (1817-1889), par Oscar de Vallée (1821-1892).
Il n’y a pas de nom plus français que le nom de Jeanne d’Arc, il n’y a pas d’image plus poétique, ni plus pure, ni plus radieuse, que l’image de cette jeune fille traversant la vie comme une émanation céleste et fixant, au prix du plus cruel supplice précédé et suivi des plus cruel les injures, sur le drapeau de la France le double génie de la religion et de la patrie.
[…] Il y a un peu plus de vingt ans, M. Quicherat avait surtout cela savamment justifié et bien vivement ranimé notre patriotisme et notre admiration. Il avait publié les documents du procès et ceux de la réhabilitation dans le texte original ; mauvais latin d’église et de greffe, mais le tableau y était très expressif.
M. Michelet, s’en emparant, avait fait une Jeanne d’Arc vraiment historique, et sous sa plume ardente et descriptive le lecteur un peu ébloui avait vu se dérouler cette incomparable épopée qui commence an mois de mars 1429 et finit en mai 1431. C’est à coup sûr un des plus beaux chapitres, des plus français, des moins convenus, des plus naturels, quoi que des plus jaillissants qu’ait écrits cet historien trop souvent agité et trop arbitraire. Il faut le relire, et, pour ma part, je remercie M. O’Reilly de m’avoir ramené à cette lecture…
L’Aube, 29 décembre 1870
Alors que Paris est assiégée par les troupes prussiennes, l’Aube publie sur trois pages de feuilleton, le chapitre de la Jeanne d’Arc de Michelet sur la délivrance d’Orléans.
La première nuit qu’ils campèrent, elle coucha tout armée…
… Et elle rendit grâces en levant les yeux au ciel. Tous ceux qui la virent en ce moment, dit la vieille chronique, crurent mieux que jamais que c’estoit chose venue de la part de Dieu
.
Le Phare de la Loire, 23 décembre 1871
Compte-rendu d’une conférence sur Jeanne d’Arc qu’a donné M. Ferrer à l’Association Polytechnique dimanche 17 décembre 1871. Le journaliste reproche au conférencier de ne pas avoir suivi Michelet dans son approche rationnelle du surnaturel.
Le public nombreux et sympathique que l’orateur a tenu pendant une heure et demie sous le charme de sa parole facile, a pu justement applaudir à son succès.
[…] En racontant la vie de cette héroïne, M. Ferrer a su rendre son sujet constamment intéressant, sans s’écarter des données historiques et en se renfermant à peu près exclusivement dans le récit des faits. On lui a reproché devant nous d’avoir trop accordé à la légende et d’avoir fait jouer un trop grand au surnaturel et à l’intervention divine. Nous croyons, quant à nous, que ce reproche n’est pas pas fondé. Il y a des personnages comme des événements qui ne peuvent être bien jugés et bien appréciés qu’autant qu’on ne les sépare pas de la légende qui leur crée dans l’histoire un rôle et une place à part. Les historiens les plus graves et les plus sérieux ont accueilli des légendes. Tite-Live, sur les origines de Rome, reproduit sans les discuter les récits les plus fabuleux. Pourquoi donc retrancher le merveilleux et le surnaturel alors qu’ils ont exercé leur influence sur les individus et les événements ? Comment s’expliquer le prestige dont Jeanne était entouré et l’ascendant qu’elle sut prendre sur les esprits, si l’on fait l’abstraction de ses inspirations et de sa mission prétendue divine, c’est-à-dire des causes mêmes qui ont assuré son succès ?
Elle fut une légende vivante, dit M. Michelet dans son Histoire de France. Mais la force de vie, exaltée et concentrée, n’en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées. Elle en faisait des êtres, elle leur communiquait, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde.
M. Michelet accueillie ainsi la légende, mais il l’explique philosophiquement. Nous regrettons que M. Ferrer ne soit pas entré dans cette voie et qu’il n’ait pas fait suivre son récit d’une dissertation philosophique dans laquelle il aurait expliqué et commenté, au point de vue rationnel, la vie de Jeanne d’Arc et les événements qu’il a raconté.
Journal des débats, 28 décembre 1872
Extrait de la critique de l’Histoire de France racontée à mes petits-enfants de François Guizot (1787-1874), par Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury (1802-1887), qui consacre près de la moitié de son long article à Jeanne d’Arc.
[…] Ni la poésie, ni la tragédie, allemande ou française, ni la prose la plus savante, comme celle de M. Henri Martin, ni la plus brillante, comme celle de M. Michelet, ne m’ont jamais donné une vraie idée si complète ni une impression si vraisemblable de ce que fut Jeanne d’Arc.
La Gironde, 5 mars 1873
Troisième et dernier article du feuilleton Des sciences historiques et critiques de Just-Albert Duboul (1816-1880) ; celui-ci consacré à Jeanne d’Arc. S’appuyant sur les travaux de Michelet et surtout ceux de Quicherat, il termine :
Dire que de pareils faits sont invraisemblables, cela ne signifie absolument rien, du moment qu’ils sont vrais ; les déclarer impossibles serait tout simplement insensé, puisqu’ils sont.
De ce que le pourquoi ou le comment du fait nous échappe, il ne s’ensuit point que nous soyons en droit de nier le fait.
Il ne s’ensuit pas non plus que ces faits soient surnaturels en constatant l’impuissance de la science à les expliquer. Non ; seulement, ils sont d’une nature spéciale, extraordinaire, merveilleuse, si l’on veut, en ce sens qu’ils ne se produisent que rarement.
IX. — Comme tous les grands personnages qui ont profondément remué l’imagination des peuples, Jeanne d’Arc a une légende, en même temps qu’une histoire. La légende est gracieuse, attachante, tout imprégnée des senteurs de cette poésie celtique dont la trace s’est conservée au fond d’un assez grand nombre de nos croyances et de nos traditions populaires. Les esprits délicats ne se lassent pas de l’entendre raconter. Mais ce qu’il y a de particulièrement remarquable dans la vie de notre héroïne, c’est que son histoire est, dans un autre genre, tout aussi merveilleuse que sa légende. C’est donc uniquement dans cette histoire que nous allons prendre les faits sur lesquels notre sujet nous oblige de nous arrêter un instant. — (Quicherat, Procès, 1841-1849, Aperçus nouveaux, 1850)
Il est question dans les histoires de Franco de ce que Jeanne d’Arc appelait ses voix
et des communications qu’elle en recevait. Ces communications étaient de diverses natures. Nous ne voulons mentionner que celles qui, désignées sous le nom de révélations, la mettaient en état tantôt de connaître les plus secrètes pensées de certaines personnes, tantôt de percevoir des objets hors de la portée de ses sens, tantôt de discerner et d’annoncer l’avenir
. À ce sujet, on se récriera tout d’abord ou alléguant non-seulement l’invraisemblance
, mais l’impossibilité
de ces communications prétendues. Nous en demandons bien pardon à ceux qui élèvent une objection pareille. Elle n’a ici aucune espèce de valeur, puisqu’elle se heurte contre des faits bien et dûment prouvés. Dans mon opinion, dit M. J. Quicherat, le savant éditeur des Procès, les documents fournissent, pour chacune des trois espèces de révélions qui viennent d’être énoncées, au moins un exemple assis sur des bases si solides, qu’on ne peut le rejeter sans rejeter le fondement même de l’histoire. — (Quicherat, Aperçus nouveaux, chapitre VII, p. 61.)
X. — Pour obliger Charles VII à croire en elle, Jeanne l’entretient d’un secret que lui seul peut connaître. [S’en suit une relation de l’épisode et des preuves fournies par Quicherat qui l’attestent ; puis de celui de l’épée de Fierbois.] C’est par ce signe que la multitude se plut à reconnaître la divinité de la mission de Jeanne. Outre le témoignage de la Pucelle, la plupart des chroniques du temps mentionnent ce fait merveilleux.
XI. — À l’époque agitée où vécut Jeanne, les personnes qui prétendaient avoir la prescience de l’avenir n’étaient pas rares. On ne s’entretenait que de prédictions et de prophéties. La curiosité, ou, pour parler plus exactement, l’émotion populaire, était constamment tenue en éveil par toute sorte de récits merveilleux qui circulaient et se répandaient rapidement dans les multitudes surexcitées par une série d’événements imprévus. Parmi ceux qui s’évertuaient à lire dans l’avenir, il convient de mentionner les faiseurs d’almanachs, qui se recrutaient dans les rangs des membres les plus savants et les plus sérieux des Universités. Ceux-ci cherchaient dans les conjonctions des astres la clef des événements futurs. Plusieurs de ces astrologues étaient arrivés par leurs prédictions à une grande célébrité. D’innombrables visionnaires, extatiques ou catalytiques de tout âge, femmes ou jeunes filles, appartenant aux diverses conditions sociales, leur faisaient une active concurrence et jouissaient d’une faveur qu’explique de la façon la plus naturelle l’état des esprits à cette malheureuse époque de notre histoire. Le peuple se sentait trahi, livré à ses ennemis aussi heureux qu’habiles. Il ne voulait pas périr. Il appelait un sauveur de toute la force de ses aspirations patriotiques. Il attendait la délivrance, ou plutôt la résurrection non de la part des hommes, pour la plupart incapables et découragés, qui faisaient partie d un gouvernement, sans consistance, mais d’un secours providentiel, qu’il espérait, dans lequel il avait une foi profonde, et que des prophéties lui annonçaient depuis longtemps.
Or, quand on prend la peine d’étudier cette époque aux sources mêmes de son histoire, il est impossible qu’on n’éprouve pas une impression qui a été éloquemment traduite dans les livres de M. Quicherat, de M. Michelet, et de plusieurs autres historiens ou érudits éminents : c’est l’étonnement qui naît de la différence frappante ou mieux des contrastes existant entre les révélations de Jeanne d’Arc et celles des autres inspirées de tous les temps. Dans ces dernières, on voit abonder les choses vagues, incohérentes, tellement obscures, qu’il est possible à l’imagination d’y trouver tout ce qu’elle voudra, par le motif bien simple que le bon sens et la raison n’y peuvent apercevoir rien de précis, de distinct, de déterminé. Tout au contraire, dans les révélations de Jeanne d’Arc, il n’est question que de faits précis et d’une réalisation prochaine. Un auteur allemand lui a reproché de n’avoir prophétisé que sur la France. L’observation est juste, mais le reproche est un éloge. Il montre, en effet, qu’on ne peut pas accuser l’imagination de Jeanne d’avoir battu la campagne, en s’embarrassant dans toute espèce de songes et de divagations maladives et chimériques. Dans les phénomènes de prescience qu’offre la partie rigoureusement historique de sa vie, ce sont toutes ses facultés, dirigées et dominées par son admirable bon sens, qui semblent s’exalter et se personnifier dans ses voix
.
XII. — On a remarqué avec raison que, parmi les prédictions de Jeanne, plusieurs rentrent dans la catégorie de ces pronostics de politique ou de stratégie faits dans tous les temps et dont la portée ne dépasse pas la clairvoyance des hommes d’État supérieurs ou des grands capitaines. M. Quicherat reconnaît que ces prédictions de Jeanne se présentent dans l’histoire avec un caractère d’infaillibilité qui dépasse la mesure humaine
; mais il croit expliquer cette particularité, vraiment surprenante, par en motif qu’on a enregistré seulement celles qui se sont accomplies
. Or, Jeanne ayant prédit maintes choses qui ne sont point arrivées, il s’ensuit, ajoute t-il, que le merveilleux de son instinct prophétique est corrigé par la diversité de ses effets. Quoi qu’il en soit, M. Quicherat estime que si une telle manière de voir est admissible en ce qui concerne la prescience de Jeanne dans les actes de sa vie publique, tout le monde avouera qu’elle ne saurait convenir à une particularité bien extraordinaire et bien prouvée que voici :
[S’en suit l’exposé de l’annonce par Jeanne qu’elle serait blessée en délivrant Orléans, prédiction attestée par la lettre d’une ambassadeur flamand envoyée avant] ce qui démontre qu’elle prédit effectivement sa blessure.
M. Quicherat déclara qu’il n’a pas de conclusion à tirer de ce fait, non plus que des précédents. Il se borne à les exposer comme le comportent les vues de l’histoire. C’est assurément sort sage ; mais cela suffit-il à ceux qui visent, dans la mesure de la science humaine, non seulement à connaître exactement les faits, mais encore à les expliquer suivant les données de l’expérience et de la raison ?
XIII. — Eh bien ! une chose nous frappe lorsque nous sommes en présence des faits que nous venons de mentionner et d’un certain nombre de faits semblables : c’est qu’ils sont inexplicables ; c’est que l’expérience et la raison ne nous fournissent pas une lumière suffisante pour en éclairer les côtés obscurs et mystérieux. En même temps, comme il n’existe aucun motif valable pour mettre en doute la parfaite authenticité de ces faits, comme on ne saurait les nier sans faire violence au bon sens et à la raison, sans manquer aux règles fondamentales de la méthode et de la critique historique, il faut bien les admettre. Nous aboutissons de la sorte à ce résultat, auquel nous devons nous résigner : Il y a, en histoire comme on astronomie, en physique, en chimie, etc., des faits bien et dûment constatés, en même temps qu’inexplicables dans l’état présent de nos connaissances des faits qui offrent le double caractère d’être scientifiquement établis et de dépasser la portée actuelle de notre science et de notre raison. Dire que de pareils faits sont invraisemblables, cela ne signifie absolument rien, du moment qu’ils sont vrais ; les déclarer impossibles serait tout simplement insensé, puisqu’ils sont. Nous n’avons donc qu’une chose à faire en pareil cas, c’est de croire à ce qui est vigoureusement établi par des preuves d’une force irrésistible et dans des conditions qui excluent autant que possible toute chance de fraude ou d’erreur ! De ce que le pourquoi ou le comment du fait nous échappe, il ne s’ensuit point que nous soyons en droit de nier le fait.
Mais il ne s’ensuit pas non plus que ces faits soient surnaturels, comme le prétendent bien des personnes, en constatant l’impuissance de la science à les expliquer. Non ; seulement, ils sont d’une nature spéciale, extraordinaire, merveilleuse, si l’on veut, en ce sens qu’ils ne se produisent que rarement, et à des époques où nos facultés morales acquièrent un tel degré d’intensité qu’elles nous élèvent naturellement au-dessus de nous-mêmes, nous rendant capables de choses dont la seule idée nous étonnerait dans les circonstances habituelles de la vie.
On conçoit qu’il devient surtout difficile à l’historien et au critique de comprendre et d’apprécier sainement de pareils faits lorsqu ils vivent à des époques éloignées de celles où se sont produites ces belles manifestations de la force morale. Dans ce temps-ci, par exemple, il semble qu’on en ait complètement perdu le sens. Le milieu actuel appartient, en théorie comme en pratique, au plus grossier matérialisme. Le scepticisme égoïste dans lequel la plupart des hommes sont aujourd’hui plongés a tellement obscurci et déprimé leur intelligence dans tout ce qui touche à l’appréciation des époques d’enthousiasme et de foi naïve, qu’ils ont de la peine à le considérer comme ne faisant point partie des âges fabuleux de l’humanité. Il nous manque, de la sorte, un sens pour bien comprendre, sous ce rapport, ce qui s’est fait en des temps ou celles d’entre les facultés humaines dont nous sommes le plus pauvrement doués aujourd’hui, s’épanouissaient, au contraire, dans la plus riche et la plus splendide des floraisons. Ainsi, dans tout ce qui tient à la foi, à l’enthousiasme, au sentiment religieux élevé à sa plus haute puissance, à ces influences mystérieuses, mais irrésistibles, que peut exercer dans le milieu où elle se manifeste, une conviction profonde et d’une sincérité capable de la rendre en quelque sorte contagieuse ; c’est-à-dire, en un mot, pour une portion considérable de l’histoire du passé, la critique actuelle est d’autant plus condamnée à la réserve et même au scrupule, qu’il lui manque un sens indispensable pour voir les choses sous leur vrai jour, et, par conséquent, pour en bien juger.
Le Gaulois, 14 novembre 1873
Article de Léon Duprat qui raille avec un humour cinglant, un certain critique radical qui trouva la Jeanne d’Arc de Barbier-Gounod (première avec Lia Félix à la Gaîté le 8 novembre) trop éloignée du personnage historique telle que révélée par un manuscrit contemporain inédit : La vraye Jeanne d’Arc démocratyque et socyale.
I
Un critique radical vient d’exprimer les regrets les plus vifs de ce que M. Jules Barbier, l’auteur de Jeanne d’Arc, ait compliqué et gâté son sujet par le sentiment monarchique et clérical. Un autre aurait tourné autour, aurait dit : il y a ceci, il y a cela ! Le critique radical va droit au but et, du premier coup, indique le défaut de la pièce : c’est d’avoir présenté Jeanne d’Arc comma cléricale et monarchique. En effet, il y a là un culte de la routine, une manie de l’ornière classique qu’on a peine à comprendre chez un homme de talent. M. Jules Barbier pourrait objecter qu’il a l’histoire pour lui ; que MM. Henri Martin et Michelet eux-mêmes ont fait courir le bruit du dévouement de Jeanne d’Arc au roi Charles VII et de la piété extatique de l’héroïne d’Orléans. Ces excuses ne sont pas sérieuses. D’abord, en admettant que Jeanne d’Arc ait été très pieuse, qu’elle ait cru en Dieu, au Christ, à la sainte Vierge et aux saints, ce sont là des superstitions d’un autre âge, et qu’il est puéril de remettre sous les yeux d’un peuple depuis longtemps éclairé par les flambeaux du Siècle et du Rappel.
De même pour la monarchie : il serait malheureusement vrai que la Pucelle d’Orléans ait eu un faible pour cette forme de gouvernement, qu’il ne faudrait pas révéler cette faiblesse à un public depuis longtemps payé, ou plutôt payant pour connaître la supériorité de la forme républicaine. Mais ce n’est là qu’une double hypothèse. Le besoin d’un critique sincère, d’un historien impartial qui rétablît la vérité des choses, se faisait vivement sentir. Enfin ce critique est venu : c’est le critique radical ci-dessus. À la suite de ses vifs regrets, il veut bien nous apprendre que Jeanne d’Arc était une fille du peuple qui avait un esprit très libre, qui résistait et commandait aux prêtres et qui a été fréquemment irrévérencieuse et presque rebelle vis-à-vis de Charles VII. Enfin ces paltoquets d’historiens, messieurs Henri Martin et Michelet y compris, ont trouvé quelqu’un pour les faire rougir de leur mauvaise foi et pour nous restituer la vraie Jeanne d’Arc, trop longtemps dissimulée sous des voiles menteurs.
II
Si je suis bien informé, le critique radical ci-dessus a découvert un manuscrit précieux absolument inconnu jusqu’à ce jour, et duquel émergent, comme la vérité de son puits, les révélations qu’on vient de lire. Seulement, comme il ne faut pas manger tout son bien en un jour, le critique n’a pas tout dit. Une indiscrétion me permet de compléter ses renseignements.
Dès sa plus tendre enfance, Jeanne d’Arc manifesta les sentiments démocratiques les plus avancés. À peine âgée de sept ans, un jour qu’on prononçait devant elle le mot de roi : Des rois ? s’écria-t-elle, il faut en finir c’est la république qui est le vrai gouvernement.
Ces paroles firent sur son père Jacques d’Arc et sur sa mère Isabelle Romée une impression d’autant plus profonde que ces braves gens n’y comprirent absolument rien, car on ignorait à cette époque heureuse ce que c’était que la république. En outre, ils constatèrent bientôt avec douleur que Jeanne n’avait aucune religion. Ainsi, la famille d’Arc recevait quelquefois, de quatrième main, par le notaire de l’endroit, quelques numéros de l’Univers. Eh bien ! toutes les fois que devant l’âtre le père de famille lisait à haute voix soit un remarquable premier-Paris de M. Louis Veuillot, soit un mandement d’évêque, leur fille manifestait la plus vive impatience. Ces excellentes gens étaient navrées, mais un dernier coup les attendait. Depuis quelque temps Isabelle Romée remarquait de la lumière dans la chambre de sa fille jusqu’à une heure assez avancée de la nuit. Un soir, Jacques d’Arc s’avança sur la pointe du pied et regarda par le trou de la serrure que vit-il ? Jeanne d’Arc, rayonnante d’enthousiasme, tenant à la main un numéro du Rappel et récitant par cœur un article de M. Vacquerie.
Comme on le pense bien, les parents saisirent cette feuille, introduite on n’a jamais su comment sous leur toit primitif. Mais l’amour de Jeanne d’Arc pour la république et la libre-pensée puisait dans la persécution une nouvelle force. Une nuit elle eut une vision, mais combien différente fut cette vision de celle que les historiens cléricaux et même non cléricaux se sont jusqu’ici obstinés à donner comme authentique ! Je laisse la parole au manuscrit précieux (La vraye Jeanne d’Arc démocratyque et socyale) découvert par le critique radical ci-dessus :
III
Adonc estoyt dans sa chambrette quand eust estrange vysion. Voyre ! lui sembla ung gros homme, ieune encore, barbu et à longs cheveux, dont ung œil estoyt immobile tandys que l’aultre s’agitoit et dardoyt la prunelle ains que les ieix ont accoutumance de faire. Et ce ieune homme gros et barbu, ay-je dit, souffloyt de toutes ses forces, dont ses ioues estoyent bouffyes et son œil mobile luy sortoyt de la teste, dedans une sorte de vessye qui se gonfloyt, se gonfloyt, tant et sy bien que tout d’ung coup le ieune homme se trouva sous elle suspendu dans les ayrs. Et dict alors :
Ie suis Gambetta ; mais ie ne doys venir que plus tard pour le bien de la France et le tryomphe de la Respublique. Soys mon précurseur et chasse les Anglois ; ie feroy mieux ung jour avec mon ballon, mais on ne peut tout faire à la fois.
Et en mesme temps dans ung nuage veit deux vieils hommes aux costés du ieune au ballon : l’ung au bec crochu et l’autre crespu de cheveux avec le nez camard, qui ensemble dirent : Ie suys Glays-Byzoyn ! Ie suys Crémyeux ! Nous ne devons non plus venyr que plus tard pour le byen de la France et le tryomphe de la Respublique. En attendant chasse les Anglois. Nous ferons myeux à Tours et à Bordeaux !
Et disparurent la layrant pénétrée d’admiration et cryant : Vive la Respublique ! Adonc alla à Bourges trouver le tyran Charles VII : luy dict son fayt, ains qu’aux curés, et chassa les Anglois. Mays ayant voulu establyr la Respublique démocratique et sociale ains que le luy enjoygnoit la vysion, feut victime de la coalition monarchique et cléricale.
Telle est la vraie histoire de la Jeanne d’Arc rêvée par le critique radical ci-dessus. J’ai, faut-il le dire, quelque idée que le manuscrit sur lequel il s’appuie a pour auteur le célèbre Vrain Lucas. En ce cas il faudrait peut-être en revenir quand même à la Jeanne d’Arc de la légende, pieuse, sainte, aimant son roi et sa patrie, et martyre. La libre-pensée et la République y perdront peut-être, mais la France a tout à y gagner.
Mort de Michelet (1874)
Le Siècle, 11 février 1874
Nous recevons du Midi une douloureuse nouvelle : Michelet est mort ! Il a succombé aux atteintes de la maladie de cœur qui le frappa au lendemain de nos désastres.
[…] Qui ne se souvient de cette page que nous devrions tous savoir par cœur :
Le mot vulgaire, un bon Français, date de l’époque des Jacques et de Marcel. La Pucelle ne tardera pas à dire : Le cœur me saigne quand je vois le sang d’un Français.
Un tel mot suffirait pour marquer dans l’histoire le vrai commencement de la France. Depuis lors, nous avons une patrie.
— (Histoire de France, t. III, l. VI, chap. 3.)
La République française, 12 février 1874
Hé ! oui, c’était la sienne, cette Jeanne d’Arc.
La vie de Jules Michelet est tout entière dans ses ouvrages. C’est là qu’il faut l’étudier. […]
[Au sujet des six premiers tomes de son Histoire] Enfin, pour couronner le tout, quelle légende que celle de Jeanne d’Arc [écrit Darc] ! M. Michelet disait quelque fois avec attendrissement : Ma Jeanne d’Arc
! Hé ! oui, c’était la sienne, cette Jeanne d’Arc. Elle lui appartenait, cette pure Incarnation du génie de la France, cette pauvre fille du peuple qui sentit battre, dans sa frêle poitrine, le cœur de toute la nation. C’est à ce grand historien vraiment national que nous devons de connaître, de comprendre, de révérer la plus haute expression du patriotisme qu’il soit donné à un grand peuple de proposer à l’admiration de ses enfants. Un tel livra suffirait à la gloire d’un homme.
Le Gaulois, 12 février 1874
Le journal conservateur n’entend pas laisser aux républicains l’exclusivité de revendiquer Michelet.
Il y a deux hommes dans Michelet : l’écrivain et le politique. Le premier est à nous autant qu’aux [journaux républicains]. Quant à l’autre, nous le leur abandonnons sans regret.
Michelet vient de mourir à Hyères.
En annonçant cette triste nouvelle, les journaux républicains expriment des regrets auxquels s’associera tout ce qui, en France, a le culte du beau et le respect du génie national. Aussi nous permettrons-nous de trouver outrecuidante la prétention de ces journaux, qui revendiquent pour eux seuls cette cendre encore chaude et qui, dans leur exclusivisme, iraient volontiers jusqu’à dire notre Michelet.
Il y a deux hommes dans Michelet : l’écrivain et le politique. Le premier est à nous autant qu’au Rappel et à la République française. Quant à l’autre, nous le leur abandonnons sans regret.
[…] Avant d’être un politique et un réformateur social, Michelet fut un artiste de génie : il avait le caractère passionné, fougueux, emporté et parfois méfiant de nos grands peintres et de nos grands statuaires ; il avait, comme eux, l’inspiration, le charme et la grâce. Nature ardente et de prime-saut, il s’enthousiasmait pour Jeanne d’Arc aussi bien que pour Charlotte Corday ; mais soudain cet enthousiasme se refroidissait ou changeait de nature, et il passait presque sans transition de l’Oiseau à la Femme, et de l’Insecte à l’Amour.
L’Opinion nationale, 13 février 1874
De tous ses nombreux ouvrages le meilleur est incontestablement la première partie de l’Histoire de France, celle qui finit par un chef-d’œuvre, l’épisode de Jeanne d’Arc.
Érudit, historien, philosophe, critique, poète, artiste surtout et avant tout, Jules Michelet est une de ces personnalités brillantes, originales, complexes, multiples, en quelque sorte, qui déroutent et déconcertent les définitions et les classifications.
[…] De tous les nombreux ouvrages de Michelet, le meilleur, celui où il s’est élevé le plus haut et où il a le mieux donné la mesure de ses rares facultés, c’est incontestablement la première partie de l’Histoire de France, celle qui finit par un chef-d’œuvre, l’épisode de Jeanne d’Arc [écrit Darc].
Journal des débats, 18 février 1874
Les pages que l’historien a consacrées à l’héroïne de Domrémy sont peut-être les plus belles et les plus achevées qu’il ait écrites.
Un grand lutteur, un infatigable athlète de la pensée vient de disparaître de la scène du monde : M. Michelet, est mort. Ce n’est point métaphoriquement que nous disons de cet homme de vouloir héroïque et de travail opiniâtre qu’il fut un athlète et un lutteur : sa vie tout entière a été un combat, une sorte de course ininterrompue durant laquelle il s’exaltait lui-même aux éloges d’une foule enthousiaste et souvent au bruit de son propre applaudissement ; M. Michelet avait en effet, sous une apparence de modesties enfermée et comme recluse, un grand sentiment de lui-même, justifié d’ailleurs, et qui ne fit que s’affirmer et s’accroître dans l’isolement et l’indépendance jalouse où il se complaisait.
[…] Mais M. Michelet n’était point homme à s’enfermer dans un système ; il faisait mieux, il les devançait, les accaparait tous : excellent moyen pour ne s’asservir à aucun. Lui qui donnait tant aux causes naturelles, physiques, physiologiques, il croyait ou voulait croire avant tout aux éléments spirituels, à l’action des mœurs, à l’évolution des idées, à ce qu’il appelle quelque part le grand mouvement, progressif, intérieur, de l’âme nationale
. C’est ainsi qu’il étudie et s’efforce de comprendre la France. Il la voit se développer et s’enfanter elle-même peu à peu, rallier ses tronçons épars, se chercher, se trouver, jusqu’à ce qu’elle s’affirme enfin dans cette unique et sublime incarnation de son âme et de son génie, Jeanne d’Arc [écrit Darc].
Les pages que l’historien a consacrées à l’héroïne de Domrémy sont peut-être les plus belles et les plus achevées qu’il ait écrites. Lui-même, si sévère plus tard, le plus souvent très injustement, pour les productions de sa jeunesse et même de sa maturité, a respecté ce chef d’œuvre de sa conscience et de sa foi ; il disait avec un orgueil mêlé de tendresse : Ma Jeanne d’Arc !
La postérité ratifiera ce jugement ; la Jeanne d’Arc de M. Michelet est devenue celle de la France, l’avenir n’en connaîtra point d’autre.
Quand M. Michelet écrivit cette série de chefs-d’œuvre dont se composent les six premiers volumes de son Histoire de France, il vivait, comme il l’a écrit, dans le silence et la solitude inspiratrice des Archives nationales, dont il était directeur ; cette paix profonde, ce recueillement loin des agitations du siècle, cette vie tout entière cachée dans le passé et dans les ruines, le gardaient de la contagion des idées du jour et mataient en quelque sorte son génie. M. Michelet était ainsi, il avait besoin d’être tenu et bridé ! Mais une telle claustration ne pouvait éternellement durer ; par son enseignement si vivant du Collège de France, où il professait depuis 1838, l’historien était en contact avec une jeunesse ardente, enthousiaste, qui venait s’échauffer, au foyer de son érudition vivante, non sans y apporter elle-même parfois l’incendie.
Le Soir, 23 avril 1874
Sur la nouvelle édition de l’Histoire de France chez l’éditeur Lacroix (un tome chaque mois, les tomes I à IV déjà parus, le tome V à paraître).
[…] Quatre volumes, cinq au plus pour dérouler ce grand drame de la nationalité française, depuis les Celtes jusqu’à Napoléon, voilà la tâche, modeste par la dimension, difficile par l’exécution, que Michelet s’imposait en 1833 ; c’était, semble-t-il, l’affaire de quelques années : il y a mis quarante ans et dix-huit volumes.
Pour cette nouvelle édition (Albert Lacroix et Cie éditeurs), qui devait commencer à paraître en 1870, et que les événements politiques ont retardée jusqu’en 1871, Michelet a écrit une préface, nouvelle aussi, dans laquelle il rend compte des circonstances qui ont amené le développement successif de son plan original, et, à un certain moment, l’interruption de la série chronologique, peur passer brusquement de Louis XI à Louis XVI et à la Révolution de 1789, puis revenir ensuite à la Réforme et relier les deux fractions de l’œuvre, suspendue non abandonnée.
[…] Rien n’a été changé au texte primitif des quatre volumes publiés. […] Le quatrième volume s’arrête à la mort de Charles VI, presque au lendemain du jour où un roi étranger vient de se faire couronner roi de France, à Notre-Dame, sous le nom de Henri V. La France semble crouler et prête à tomber dans l’abîme, comme en 1870. Mais la France du XVe siècle aura ce que n’a pas eu celle du XIXe : Jeanne d’Arc va paraître.
Le Siècle, 3 mai 1874
Encart publicitaire (que l’on retrouve dans d’autres feuilles) pour le tome V de l’Histoire de France chez l’éditeur Lacroix.
Il vient de paraître chez l’éditeur Lacroix le tome V de l’Histoire de France de Michelet. Cet ouvrage, largement écrit, est plein de révélations inattendues qui intéresseront ceux dont les connaissances historiques seront déjà conçues ; quant à ceux qui ne savent que superficiellement l’histoire de France, ils ne l’apprendront jamais mieux que sous la direction de Michelet.
Le tome V comprend tout l’historique de Jeanne d’Arc ; paraît chaque mois un volume de cet important ouvrage.