J. Gratteloup  : Jeanne d’Arc chez Jules Michelet (2022)

Édition Journal des femmes (1844)

Jeanne d’Arc
(Édition séparée dans le Journal des femmes, 1844)

Sommaire

Le Journal des femmes était une revue littéraire, artistique et d’économie domestique fondée et dirigée depuis 1841 par Mme Juliette Lormeau, pseudonyme d’Adèle Janin, épouse de l’écrivain Jules Janin, l’indéboulonnable critique dramatique du Journal des Débats.

Le texte de Michelet, publié dans le numéro de janvier 1844, est une version simplifiée du premier de ses deux chapitres sur Jeanne d’Arc, parus en 1841 dans le tome V de son Histoire de France. Rebaptiser la Mission de Jeanne d’Arc, il raconte la vie de l’héroïne, de son enfance à Domrémy jusqu’au sacre de Charles VII à Reims.

La simplification (voir sous le texte pour la liste des variantes) consiste essentiellement en la suppression :

  • des scènes de bataille ;
  • des analyses ;
  • de toutes les notes historiques.

Restent en revanche tout le divin et le merveilleux, la légende dorée de la Pucelle :

Les animaux et les oiseaux du ciel venaient à elle, comme jadis aux pères du désert, dans la confiance de la paix de Dieu.

La mission de Jeanne d’Arc

Jeanne était la troisième fille d’un laboureur, Jacques d’Arc [écrit Darc], et d’Isabelle Romée. Elle eut deux marraines, dont l’une s’appelait Jeanne, l’autre Sibylle.

Le fils aîné avait été nommé Jacques, l’autre Pierre. Les pieux parents donnèrent à l’une de leurs filles le nom plus élevé de Saint-Jean.

Tandis que les autres enfants allaient avec le père travailler aux champs ou garder les bêtes, la mère tint Jeanne près d’elle, l’occupant à coudre ou à filer. Elle n’apprit ni à lire, ni à écrire ; mais elle sut tout ce que savait sa mère des choses saintes. Elle reçut sa religion, non comme une leçon, une cérémonie, mais dans la forme populaire et naïve d’une belle histoire de veillée, comme la foi simple d’une mère. Ce que nous recevons ainsi avec le sang et le lait, c’est chose vivante et la vie même.

Nous avons sur la piété de Jeanne un touchant témoignage, celui de son amie d’enfance, de son amie de cœur, Haumette, plus jeune de trois ou quatre ans. Que de fois, dit-elle, j’ai été chez son père ! c’était une bien bonne fille, simple et douce. Elle allait volontiers à l’église et aux saints lieux. Elle filait, faisait le ménage, comme font les autres filles… ; elle se confessait souvent. Elle rougissait quand on lui disait qu’elle était trop dévote, qu’elle allait trop à l’église.

Un laboureur, appelé en témoignage, ajoute qu’elle soignait les malades, donnait aux pauvres. Je le sais bien, dit-il ; j’étais enfant alors, et c’est elle qui m’a soigné.

Tout le monde connaissait sa charité, sa piété. Ils voyaient bien que c’était la meilleure fille du village. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’en elle la vie d’en haut absorba toujours l’autre, et en supprima le développement vulgaire. Elle eut, d’âme et de corps, ce don divin de rester enfant. Elle grandit, devint forte et belle, mais elle ignora toujours les misères physiques de la femme. Elles lui furent épargnées, au profit de la pensée et de l’inspiration religieuse. Née sous les murs même de l’église, bercée du son des cloches et nourrie de légendes, elle fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort.

Son village était à deux pas des grandes forêts des Vosges. De la porte de la maison de son père, elle voyait le vieux bois des Chênes. Les fées hantaient ces bois ; elles aimaient surtout une certaine fontaine près d’un grand hêtre qu’on nommait l’arbre des fées, des Dames. Les petits enfants y suspendaient des couronnes, y chantaient. Ces anciennes dames et maîtresses des forêts ne pouvaient plus, disait-on, se rassembler à la fontaine ; elles en avaient été exclues par leurs péchés. Cependant l’Église se défiait toujours des vieilles divinités locales ; le curé, pour les chasser, allait chaque année dire une messe à la fontaine.

Jeanne naquit parmi ces légendes, dans ces rêveries populaires ; mais le pays offrait à côté une tout autre poésie, celle-ci, sauvage, atroce, trop réelle, hélas ! la poésie de la guerre… La guerre ! ce mot seul dit toutes les émotions ; ce n’est pas tous les jours, sans doute, l’assaut et le pillage, mais bien plutôt l’attente, le tocsin, le réveil en sursaut, et dans la plaine au loin le rouge sombre de l’incendie… État terrible, mais poétique ; les plus prosaïques des hommes, les Écossais du bas pays, se sont trouvée poètes parmi les hasards du border ; de ce désert sinistre, qui semble, encore maudit, ont pourtant germé les ballades, sauvages et vivaces fleurs.

Jeanne eut sa part dans ces romanesques aventures. Elle vit arriver les pauvres fugitifs, elle aida, la bonne fille, à les recevoir ; elle leur cédait son lit, et allait coucher au grenier. Ses parents furent aussi une fois obligés de s’enfuir. Puis, quand le flot des brigands fut passé, la famille revint, et retrouva le village saccagé, la maison dévastée, l’église incendiée.

Elle sut ainsi ce que c’est que la guerre. Elle comprit cet état antichrétien, elle eut horreur de ce règne du diable, où tout homme mourait en péché mortel.

Elle se demanda si Dieu permettrait cela toujours, s’il ne mettrait pas un terme à ces misères, s’il n’enverrait pas un libérateur, comme il l’avait fait si souvent pour Israël, un Gédéon, une Judith ?… Elle savait que plus d’une femme avait sauvé le peuple de Dieu, que dès le commencement il avait été dit que la femme écraserait le serpent. Elle avait pu voir au portail des églises sainte Marguerite avec saint Michel foulant aux pieds le dragon… Si, comme tout le monde le disait, la perte du royaume était l’œuvre d’une femme, d’une mère dénaturée, le salut pouvait bien venir d’une fille. C’est justement ce qu’annonçait une prophétie de Merlin ; cette prophétie, enrichie, modifiée selon les provinces, était devenue toute lorraine dans le pays de Jeanne d’Arc. C’était une pucelle des marches de Lorraine qui devait sauver le royaume. La prophétie avait pris probablement cet embellissement, par suite du mariage récent de René d’Anjou avec l’héritière du duché de Lorraine, qui, en effet, était très heureux pour la France.

Un jour d’été, jour de jeûne, à midi, Jeanne étant au jardin de son père, tout près de l’église, elle vit de ce côté une éblouissante lumière, et elle entendit une voix : Jeanne, sois bonne et sage enfant ; va souvent à l’église. La pauvre fille eut grand-peur.

Une autre fois elle entendit encore la voix, vit la clarté, mais dans cette clarté de nobles figures, dont l’une avait des ailes et semblait un sage prud’homme. Il lui dit : Jeanne, va au secours du roi de France, et tu lui rendras son royaume. Elle répondit, toute tremblante : Messire, je ne suis qu’une pauvre fille ; je ne saurais chevaucher, ni conduire les hommes d’armes. La voix répliqua : Tu iras trouver M. de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te fera mener au roi. Sainte Catherine et sainte Marguerite viendront t’assister. Elle resta stupéfaite et en larmes, comme si elle eût déjà vu sa destinée tout entière.

Le prud’homme n’était pas moins que saint Michel, le sévère archange des jugements et des batailles. Il revint encore, lui rendit courage, et lui raconta la pitié qui estoit au royaume de France. Puis vinrent les blanches figures des saintes, parmi d’innombrables lumières, la tête parée de riches couronnes, la voix douce et attendrissante à en pleurer. Mais Jeanne pleurait surtout quand les saintes et les anges la quittaient. J’aurais bien voulu, dit-elle, que les anges m’eussent emportée.

Si elle pleurait, dans un si grand bonheur, ce n’était pas sans quelque raison. Quelque belles et glorieuses que fussent ces visions, sa vie dès lors avait changé. Elle qui n’avait entendu jusque-là qu’une voix, celle de sa mère, dont la sienne était l’écho, elle entendait maintenant la puissante voix des anges !… Et que voulait la voix céleste ? Qu’elle délaissât cette mère, cette douce maison. Elle qu’un seul mot déconcertait, il lui fallait aller parmi les hommes, parler aux hommes, aux soldats. Il fallait qu’elle quittât pour le monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l’ombre de l’église, où elle n’entendait que les cloches et où les oiseaux mangeaient dans sa main. Car tel était l’attrait de douceur qu’entourait la jeune sainte ; les animaux et les oiseaux du ciel venaient à elle, comme jadis aux pères du désert, dans la confiance de la paix de Dieu.

Jeanne ne nous a rien dit de ce premier combat qu’elle soutint. Mais il est évident qu’il eut lieu et qu’il dura longtemps, puisqu’il s’écoula cinq années entre sa première vision et sa sortie de la maison paternelle.

Les deux autorités, paternelle et céleste, commandaient des choses contraires. L’une voulait qu’elle restât dans l’obscurité, dans la modestie et le travail, l’autre qu’elle partît et qu’elle sauvât le royaume. L’ange lui disait de prendre les armes. Le père, rude et honnête paysan, jurait que si sa fille s’en allait avec les gens de guerre, il la noierait plutôt de ses propres mains. De part et d’autre, il fallait qu’elle désobéît. Ce fut là sans doute son plus grand combat ; ceux qu’elle soutint contre les Anglais ne devaient être qu’un jeu à côté.

Elle trouva dans sa famille, non pas seulement résistance, mais tentation. On essaya de la marier, dans l’espoir de la ramener aux idées qui semblaient plus raisonnables. Un jeune homme du village prétendit qu’étant petite, elle lui avait promis mariage, et comme elle le niait, il la fit assigner devant le juge ecclésiastique de Toul. On pensait qu’elle n’oserait se défendre ; qu’elle se laisserait plutôt condamner, marier. Au grand étonnement de tout le monde, elle alla à Toul, elle parut en justice, elle parla ; elle qui s’était toujours tue.

Pour échapper à l’autorité de sa famille, il fallait qu’elle trouvât dans sa famille même quelqu’un qui la crût ; c’était le plus difficile.

Au défaut de son père, elle convertit son oncle à sa mission. Il la prit avec lui, comme pour soigner sa femme en couches. Elle obtint de lui qu’il irait demander pour elle l’appui du sire de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs. L’homme de guerre reçut assez mal le paysan, et lui dit qu’il n’y avait rien à faire, sinon de la ramener chez son père bien souffletée. Elle ne se rebuta pas ; elle voulut partir, et il fallut bien que son oncle l’accompagnât.

C’était le moment décisif ; elle quittait pour toujours le village et sa famille ; elle embrassa ses amies, surtout sa petite bonne amie Mengette, qu’elle recommanda à Dieu ; mais pour sa grande amie et compagne Haumette, celle qu’elle aimait le plus, elle aima mieux partir sans la voir.

Elle arriva donc dans cette ville de Vaucouleurs, avec ses gros habits rouges de paysanne, et alla loger avec son oncle chez la femme d’un charron, qui la prit en amitié. Elle se fit mener chez Baudricourt, et lui dit avec fermeté : Qu’elle venait vers lui de la part de son seigneur, pour qu’il mandât au dauphin de se bien maintenir, et qu’il n’assignât point de bataille à ses ennemis, parce que son seigneur lui donnerait secours dans la mi-carême. Le royaume n’appartenait pas au dauphin, mais à son seigneur ; toutefois son seigneur voulait que le dauphin devînt roi, et qu’il eût ce royaume en dépôt. Elle ajoutait que malgré les ennemis du dauphin, il serait fait roi, et qu’elle le mènerait sacrer.

Le capitaine fut bien étonné ; il soupçonna qu’il y avait là quelque diablerie. Il consulta le curé, qui apparemment eut les mêmes doutes. Elle n’avait parlé de ses visions à aucun homme d’Église. Le curé vint donc avec le capitaine dans la maison du charron ; il déploya son étole et adjura Jeanne de s’éloigner, si elle était envoyée du mauvais esprit.

Mais le peuple ne doutait point, il était dans l’admiration. De toutes parts on venait la voir. Un gentilhomme lui dit, pour l’éprouver : Eh bien ! ma mie, il faut donc que le roi soit chassé et que nous devenions Anglais ? Elle se plaignit à lui du refus de Baudricourt ; et cependant, dit-elle, avant qu’il soit la mi-carême il faut que je sois devers le roi, dussé-je, pour m’y rendre, user mes jambes jusqu’aux genoux. Car personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ne peuvent reprendre le royaume de France, et il n’y a pour lui de secours que moi-même, quoique j’aimasse mieux rester à filer près de ma pauvre mère ; car ce n’est pas là mon ouvrage : mais il faut que j’aille, et que je le fasse, parce que mon seigneur le veut. — Et quel est votre seigneur ? — C’est Dieu ! Le gentilhomme fut touché. Il lui promit par sa foi, la main dans la sienne, que sous la conduite de Dieu, il la mènerait au roi. Un jeune gentilhomme se sentit aussi toucher et déclara qu’il suivrait cette sainte fille.

Il paraît que Baudricourt envoya demander l’autorisation du roi. En attendant il la conduisit chez le duc de Lorraine, qui était malade et voulait la consulter. Le duc n’en tira rien que le conseil d’apaiser Dieu, en se réconciliant avec sa femme. Néanmoins il l’encouragea.

De retour à Vaucouleurs, elle y trouva un messager du roi qui l’autorisait à venir. Le revers de la journée des harengs décidait à essayer de tous les moyens. Elle avait annoncé le combat le jour même qu’il eut lieu. Les gens de Vaucouleurs, ne doutant pas de sa mission, se cotisèrent pour l’équiper et lui acheter un cheval. Le capitaine ne lui donna qu’une épée.

Elle eut encore en ce moment un obstacle à surmonter. Ses parents, instruits de son prochain départ, avaient failli en perdre le sens ; ils firent les derniers efforts pour la retenir ; ils ordonnèrent, ils menacèrent. Elle résista à cette dernière épreuve, et leur fit écrire qu’elle les priait de lui pardonner.

C’était un rude voyage et bien périlleux qu’elle entreprenait. Tout le pays était couru par les hommes d’armes des deux partis. Il n’y avait plus ni route, ni pont, les rivières étaient grosses ; c’était au mois de février 1429.

S’en aller ainsi avec cinq ou six hommes d’armes, il y avait de quoi faire trembler une fille. Une Anglaise, une Allemande ne s’y fût jamais risquée ; l’indélicatesse d’une telle démarche lui eût fait horreur. Celle-ci ne s’en émut pas, elle était justement trop pure pour rien craindre de ce côté. Elle avait pris l’habit d’homme et elle ne le quitta plus.

Elle était pourtant jeune et belle ; mais il y avait autour d’elle, pour ceux même qui la regardaient de plus près, une barrière de religion et de crainte.

Elle traversait avec une sérénité héroïque tout ce pays désert ou infesté de soldats. Ses compagnons regrettaient bien d’être partis avec elle ; quelques-uns pensaient que peut-être elle était sorcière ; ils avaient grande envie de l’abandonner. Pour elle, elle était tellement paisible, qu’à chaque ville elle voulait s’arrêter pour entendre la messe. Ne craignez rien, disait-elle, Dieu me fait ma route ; c’est pour cela que je suis née ; et encore : Mes frères de paradis me disent ce que j’ai à faire.

La cour de Charles VII était loin d’être unanime en faveur de la Pucelle. Cette fille inspirée, qui arrivait de Lorraine, et que le duc de Lorraine avait encouragée, ne pouvait manquer de fortifier près du roi le parti de la reine et de sa mère, le parti de Lorraine et d’Anjou. Une embuscade fut dressée à la Pucelle à quelque distance de Chinon, et elle n’y échappa que par miracle.

L’opposition était si forte contre elle, que, lorsqu’elle fut arrivée, le conseil discuta encore si le roi la verrait. Ses ennemis crurent ajourner l’affaire indéfiniment en faisant décider qu’on prendrait des informations dans son pays. Heureusement elle avait aussi des amis, les deux reines, sans doute, et surtout le duc d’Alençon, qui, sorti récemment des mains des Anglais, était fort impatient de porter la guerre dans le Nord pour recouvrer son duché. Les gens d’Orléans, à qui depuis le 12 février Dunois promettait ce merveilleux secours, envoyèrent au roi et réclamèrent la Pucelle.

Le roi la reçut enfin, et au milieu du plus grand appareil ; on espérait apparemment qu’elle serait déconcertée. C’était le soir ; cinquante torches éclairaient la salle ; nombre de seigneurs, plus de trois-cents chevaliers étaient réunis autour du roi. Tout le monde était curieux de voir la sorcière ou l’inspirée.

La sorcière avait dix-huit ans ; c’était une belle fille et fort désirable, assez grande de taille, la voix douce et pénétrante.

Elle se présenta humblement, comme une pauvre petite bergerette, démêla au premier regard le roi qui s’était mêlé exprès à la foule des seigneurs, et quoiqu’il soutînt d’abord qu’il n’était pas le roi, elle lui embrassa les genoux. Mais, comme il n’était pas sacré, elle ne l’appelait que dauphin : Gentil dauphin, dit-elle, j’ai nom Jehanne la Pucelle. Le roi des cieux vous mande par moi que vous serez sacré et couronné en la ville de Reims, et vous serez lieutenant du roi des cieux, qui est roi de France. Le roi la prit alors à part, et après un moment d’entretien, tous deux changèrent de visage ; elle lui disait, comme elle l’a raconté depuis à son confesseur : Je te dis de la part de messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi.

Ce qui inspira encore l’étonnement et une sorte de crainte, c’est que la première prédiction qui lui échappa, se vérifia à l’heure même. Un homme d’armes, qui la vit, et la trouva belle, exprima brutalement son mauvais désir, en jurant le nom de Dieu à la manière des soldats : Hélas ! dit-elle, tu le renies, et tu es si près de la mort ! Il tomba à l’eau un moment après et se noya.

Ses ennemis objectaient qu’elle pouvait savoir l’avenir, mais le savoir par inspiration du diable. On assembla quatre ou cinq évêques pour l’examiner. Ceux-ci, qui sans doute ne voulaient pas se compromettre avec les partis qui divisaient la cour, firent renvoyer l’examen à l’université de Poitiers. Il y avait dans cette grande ville université, parlement, une foule de gens habiles.

L’archevêque de Reims, chancelier de France, présidant le conseil du roi, manda des docteurs, des professeurs en théologie, les uns prêtres, les autres moines, et les chargea d’examiner la Pucelle.

Les docteurs introduits et placés dans une salle, la jeune fille alla s’asseoir au bout du banc, et répondit à leurs questions. Elle raconta avec une simplicité pleine de grandeur les apparitions et les paroles des anges. Un dominicain lui fit une seule objection, mais elle était grave : Jehanne, tu dis que Dieu veut délivrer le peuple de France ; si telle est sa volonté, il n’a pas besoin de gens d’armes. Elle ne se troubla point : Ah ! mon Dieu, dit-elle, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire.

Un autre se montra plus difficile à contenter ; c’était un frère Séguin, Limousin, professeur de théologie à l’université de Poitiers, bien aigre homme, dit la chronique. Il lui demanda dans son français limousin quelle langue parlait donc cette prétendue voix céleste ? Jeanne répondit avec un peu trop de vivacité : Meilleure que la vôtre.Crois-tu en Dieu ? dit le docteur en colère. Eh bien ! Dieu ne veut pas que l’on ajoute foi à tes paroles, à moins que tu ne montres un signe. Elle répondit : Je ne suis point venue à Poitiers pour faire des signes ou miracles ; mon signe sera de faire lever le siège d’Orléans. Qu’on me donne des hommes d’armes, peu ou beaucoup, et j’irai.

Cependant, il en advint à Poitiers comme à Vaucouleurs, sa sainteté éclata dans le peuple ; en un moment tout le monde fut pour elle. Les femmes, damoiselles et bourgeoises allaient la voir chez la femme d’un avocat du parlement, dans la maison de laquelle elle logeait ; et elles en revenaient tout émues. Les hommes même y allaient ; ces conseillers, ces avocats, ces vieux juges endurcis s’y laissaient mener sans y croire, et quand ils l’avaient entendue, ils pleuraient tout comme les femmes, et disaient : Cette fille est envoyée de Dieu.

Les examinateurs allèrent la voir eux-mêmes, avec l’écuyer du roi, et comme ils recommençaient leur éternel examen, lui faisant de doctes citations, et lui prouvant, par tous les auteurs sacrés, qu’on ne devait pas la croire : Écoutez, leur dit-elle, il y en a plus au livre de Dieu que dans les vôtres… Je ne sais ni A ni B ; mais je viens de la part de Dieu pour faire lever le siège d’Orléans et sacrer le dauphin à Reims… Auparavant, il faut pourtant que j’écrive aux Anglais, et que je les somme de partir. Dieu le veut. Avez-vous du papier et de l’encre ? Écrivez, je vais vous dicter… : À vous ! Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme, de par le roi des cieux, que vous vous en alliez en Angleterre. Ils écrivirent docilement ; elle avait pris possession de ses juges mêmes.

On équipa la Pucelle, on lui forma une sorte de maison. On lui donna d’abord pour écuyer un brave chevalier, d’âge mûr, Jean d’Aulon, qui était au comte de Dunois, et le plus honnête homme qu’il eût parmi ses gens. Elle eut aussi un noble page, deux hérauts d’armes, un maître d’hôtel, deux valets ; son frère, Pierre d’Arc, vint la trouver et se joignit à ses gens. On lui donna pour confesseur Jean Pasquerel, frère ermite de Saint-Augustin. En général, les moines, surtout les mendiants, soutenaient cette merveille de l’inspiration.

Ce fut une merveille, en effet, pour les spectateurs, de voir la première fois Jeanne d’Arc dans son armure blanche et sur son beau cheval noir, au côté une petite hache et l’épée de sainte Catherine. Elle avait fait chercher cette épée derrière l’autel de Sainte-Catherine-de-Fierbois, où on la trouva en effet. Elle portait à la main un étendard blanc fleurdelisé, sur lequel était Dieu avec le monde dans ses mains ; à droite et à gauche, deux anges qui tenaient chacun une fleur de lis. Je ne veux pas, disait-elle, me servir de mon épée pour tuer personne. Et elle ajoutait que, quoiqu’elle aimât son épée, elle aimait quarante fois plus son étendard. C’était un spectacle risible et touchant de voir la conversion subite des vieux brigands Armagnacs. Ils ne s’amendèrent pas à demi. La Hire n’osait plus jurer ; la Pucelle eut compassion de la violence qu’il se faisait, elle lui permit de jurer : par son bâton. Les diables se trouvaient devenus tout à coup de petits saints.

Elle avait commencé par exiger qu’ils laissassent leurs folles femmes et se confessassent. Puis, dans la route, le long de la Loire, elle fit dresser un autel sous le ciel, elle communia, et ils communièrent. La beauté de la saison, le charme d’un printemps de Touraine, devaient singulièrement ajouter à la puissance religieuse de la jeune fille. Eux-mêmes, ils avaient rajeuni ; ils s’étaient parfaitement oubliés, ils se retrouvaient, comme en leurs belles années, pleins de bonne volonté et d’espoir, tous jeunes comme elle, tous enfants… Avec elle, ils commençaient de tout cœur une nouvelle vie. Où les menait-elle ? peu leur importait. Ils l’auraient suivie, non pas à Orléans, mais tout aussi bien à Jérusalem. Et il ne tenait qu’aux Anglais d’y venir aussi ; dans la lettre qu’elle leur écrivit, elle leur proposait gracieusement de se réunir, et de s’en aller tous, Anglais et Français, délivrer le Saint-Sépulcre.

La première nuit qu’ils campèrent, elle coucha tout armée, n’ayant point de femmes près d’elle ; mais elle n’était pas encore habituée à cette vie dure ; elle en fut malade. Quant au péril, elle ne savait ce que c’était. Elle voulait qu’on passât du côté du nord, sur la rive anglaise, à travers les bastilles des Anglais, assurant qu’ils ne bougeraient point. On ne voulut pas l’écouter ; on suivit l’autre rive, de manière à passer deux lieues au-dessus d’Orléans. Dunois vint à la rencontre. Je vous amène, dit-elle, le meilleur secours qui ait jamais été envoyé à qui que ce soit, le secours du roi des cieux. Il ne vient pas de moi, mais de Dieu même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans et n’a pas voulu souffrir que les ennemis eussent tout ensemble le corps du duc et sa ville.

Elle entra dans la ville à huit heures du soir (29 avril), lentement ; la foule ne permettait pas d’avancer. C’était à qui toucherait au moins son cheval. Ils la regardaient comme s’ils veissent Dieu. Tout en parlant doucement au peuple, elle alla jusqu’à l’église, puis à la maison du trésorier du duc d’Orléans, homme honorable dont la femme et les filles la reçurent ; elle coucha avec Charlotte, l’une des filles.

Elle était entrée avec les vivres ; mais l’armée redescendit pour passer à Blois. Elle eût voulu néanmoins qu’on attaquât sur-le-champ les bastilles des Anglais. Elle envoya du moins une seconde sommation aux bastilles du nord, puis elle alla en faire une autre aux bastilles du midi. Le capitaine Glasdale l’accabla d’injures grossières, l’appelant vachère et ribaude. Au fond, ils la croyaient sorcière et en avaient grand-peur. Ils avaient gardé son héraut d’armes, et ils pensaient le brûler, dans l’idée que peut-être cela romprait le charme. Cependant, ils crurent devoir, avant tout, consulter les docteurs de l’Université de Paris. Dunois les menaçait d’ailleurs de tuer aussi leurs hérauts qu’il avait entre les mains. Pour la Pucelle, elle ne craignait rien pour son héraut ; elle en envoya un autre, en disant : Va dire à Talbot que s’il s’arme, je m’armerai aussi… S’il peut me prendre, qu’il me fasse brûler.

L’armée ne venant point, Dunois se hasarda à sortir pour l’aller chercher. La Pucelle, restée à Orléans, se trouva vraiment maîtresse de la ville, comme si toute autorité eût cessé. Elle chevaucha autour des murs, et le peuple la suivit sans crainte. Le jour d’après, elle alla visiter de près les bastilles anglaises ; toute la foule, hommes, femmes et enfants, allait aussi regarder ces fameuses bastilles, où rien ne remuait. Elle ramena la foule après elle à Sainte-Croix pour l’heure des vêpres. Elle pleurait aux offices, et tout le monde pleurait. Le peuple était hors de lui ; il n’avait plus peur de rien ; il était ivre de religion et de guerre, dans un de ces formidables accès de fanatisme où les hommes peuvent tout faire et tout croire, où ils ne sont guère moins terribles aux amis qu’aux ennemis.

Le chancelier de Charles VII, l’archevêque de Reims, avait retenu la petite armée à Blois. Le vieux politique était loin de se douter de cette toute-puissance de l’enthousiasme, ou peut-être il la redoutait. Il vint donc bien malgré lui. La Pucelle alla au-devant avec le peuple et les prêtres qui chantaient des hymnes ; cette procession passa et repassa devant les bastilles anglaises ; l’armée entra, protégée par des prêtres et par une fille (4 mai 1429).

Cette fille qui, au milieu de son enthousiasme et de son inspiration, avait beaucoup de finesse, démêla très bien la froide malveillance des nouveaux venus. Elle comprit qu’on voudrait agir sans elle, au risque de tout perdre. Dunois lui ayant avoué qu’on craignait l’arrivée d’une nouvelle troupe anglaise sous les ordres de sir Fastolf : Bastard, bastard, lui dit-elle, au nom de Dieu, je te commande que, dès que tu sauras la venue de ce Fastolf, tu me le fasses savoir ; car, s’il passe sans que je le sache, je te ferai couper la tête.

Elle avait raison de croire qu’on voulait agir sans elle : comme elle se reposait un moment près de la jeune Charlotte, elle se dresse tout à coup : Ah, mon Dieu ! dit-elle, le sang de nos gens coule par terre !… c’est mal fait ! Pourquoi ne m’a-t-on pas éveillée ? Vite, mes armes, mon cheval ! Elle fut armée en un moment, et trouvant en bas son jeune page qui jouait : Ah ! méchant garçon ! lui dit-elle, vous ne me diriez donc pas que le sang de France feust répandu ! Elle partit au grand galop ; mais déjà elle rencontra des blessés qu’on rapportait. Jamais, dit-elle, je n’ai veu sang de François, que mes cheveux ne levassent.

À son arrivée, les fuyards tournèrent visage. Dunois, qui n’avait pas été averti non plus, arrivait en même temps. La bastille (c’était une des bastilles du nord) fut attaquée de nouveau. Talbot essaya de la secourir. Mais il sortit de nouvelles forces d’Orléans, la Pucelle se mit à leur tête, et Talbot fit rentrer les siens. La bastille fut emportée.

Beaucoup d’Anglais, qui avaient pris des habits de prêtres pour se sauver, furent emmenés par la Pucelle et remis chez elle en sûreté ; elle connaissait la férocité des gens de son parti. C’était sa première victoire, la première fois qu’elle voyait un champ de massacre. Elle pleura en voyant tant d’hommes morts sans confession. Elle voulut se confesser, elle et les siens, et déclara que le lendemain, jour de l’Ascension, elle communierait et passerait le jour en prières.

On mit ce jour à profit. On tint le conseil sans elle, et l’on décida que cette fois on passerait la Loire pour attaquer Saint-Jean-le-Blanc, celle des bastilles qui mettait le plus d’obstacle à l’entrée des vivres, et qu’en même temps l’on ferait une fausse attaque de l’autre côté. Les jaloux de la Pucelle lui parlèrent seulement de la fausse attaque, mais Dunois lui avoua tout.

Les Anglais firent alors ce qu’ils auraient dû faire plus tôt : ils se concentrèrent. Brûlant eux-mêmes la bastille qu’on voulait attaquer, ils se replièrent dans les deux autres bastilles du midi, celles des Augustins et des Tournelles. Les Augustins furent attaqués à l’instant, attaqués et emportés. Le succès fut dû encore en partie à la Pucelle. Les Français eurent un moment de terreur panique et refluèrent précipitamment vers le pont flottant qu’on avait établi. La Pucelle et La Hire se dégagèrent de la foule, se jetèrent dans des bateaux et vinrent charger les Anglais en flanc.

Restaient les Tournelles. Les vainqueurs passèrent la nuit devant cette bastille. Mais ils obligèrent la Pucelle, qui n’avait rien mangé de la journée (c’était un vendredi), à repasser la Loire. Cependant le conseil s’était assemblé. On dit le soir à la Pucelle qu’il avait été décidé unanimement que, la ville étant maintenant pleine de vivres, on attendrait un nouveau renfort pour attaquer les Tournelles. Il est difficile de croire que telle fut l’intention sérieuse des chefs ; les Anglais pouvant d’un moment à l’autre être secourus par Fastolf, il y avait le plus grand danger à attendre. Probablement on voulait tromper la Pucelle et lui ôter l’honneur du succès qu’elle avait si puissamment préparé. Elle ne s’y laissa pas prendre. Vous avez été en votre conseil, dit-elle, et j’ai été au mien. Et se tournant vers son chapelain : Venez demain à la pointe du jour, et ne me quittez pas ; j’aurai beaucoup à faire ; il sortira du sang de mon corps ; je serai blessée au-dessus du sein.

Le matin, son hôte essaya de la retenir : Restez, Jeanne, lui dit-il ; mangeons ensemble de ce poisson qu’on vient de pêcher. — Gardez-le, dit-elle gaiement, gardez-le jusqu’à ce soir, lorsque je repasserai le pont après avoir pris les Tournelles ; je vous amènerai un godden qui en mangera sa part.

Elle chevaucha ensuite avec une foule d’hommes d’armes et de bourgeois jusqu’à la porte de Bourgogne. Mais Le sire de Gaucourt, grand maître de la maison du roi, la tenait fermée. Vous êtes un méchant homme, lui dit Jeanne ; que vous le vouliez ou non, les gens d’armes vont passer. Gaucourt sentit bien que, devant ce flot de peuple exalté, sa vie ne tenait qu’à un fil ; d’ailleurs ses gens ne lui obéissaient plus. La foule ouvrit la porte et en força une autre à côté.

Le soleil se levait sur la Loire, au moment où tout ce peuple se jeta dans les bateaux. Toutefois, arrivés aux Tournelles, ils sentirent qu’il fallait de l’artillerie, et ils allèrent en chercher dans la ville. Enfin, ils attaquèrent le boulevard extérieur qui couvrait la bastille. Les Anglais se défendaient vaillamment. La Pucelle, voyant que les assaillants commençaient à faiblir, se jeta dans le fossé, prit une échelle, et elle l’appliquait au mur, lorsqu’un trait vint la frapper entre le cou et l’épaule. Les Anglais sortaient pour la prendre ; mais on l’emporta. Éloignée du combat, placée sur l’herbe et désarmée, elle vit combien sa blessure était profonde ; le trait sortait par derrière ; elle s’effraya et pleura !… Tout à coup, elle se relève ; ses saintes lui avaient apparu ; elle éloigne les gens d’armes qui croyaient charmer la blessure par des paroles ; elle ne voulait pas guérir, disait-elle, contre la volonté de Dieu. Elle laissa seulement mettre de l’huile sur la blessure, et se confessa.

Cependant rien n’avançait, la nuit allait venir. Dunois lui-même faisait sonner la retraite. Attendez encore, dit-elle, buvez et mangez ; et elle se mit en prières dans une vigne. Un Basque avait pris des mains de l’écuyer de la Pucelle son étendard si redouté de l’ennemi : Dès que l’étendard touchera le mur, disait-elle, vous pourrez entrer. — Il y touche. — Eh bien ! entrez ; tout est à vous. En effet, les assaillants, hors d’eux-mêmes, montèrent comme par un degré. Les Anglais, en ce moment, étaient attaqués des deux côtés à la fois.

Cependant les gens d’Orléans, qui de l’autre bord de la Loire suivaient des yeux le combat, ne purent plus se contenir, ils ouvrirent leurs portes, et s’élancèrent sur le pont. Mais, il y avait une arche rompue ; ils y jetèrent d’abord une mauvaise gouttière, et un chevalier de Saint-Jean, tout armé, se risqua à passer dessus. Le pont fut rétabli tant bien que mal. La foule déborda. Les Anglais, voyant venir cette mer de peuple, croyaient que le monde entier était rassemblé. Le vertige les prit. Les uns voyaient saint Aignan, patron de la ville, les autres l’archange Michel. Glasdale voulut se réfugier du boulevard dans la bastille par un petit pont ; ce pont fut brisé par un boulet ; l’Anglais tomba et se noya sous les yeux de la Pucelle qu’il avait tant injuriée. Ah ! disait-elle, que j’ai pitié de ton âme ! Il y avait cinq-cents hommes dans la bastille ; tout fut passé au fil de l’épée.

Il ne restait pas un Anglais au midi de la Loire. Le lendemain, dimanche, ceux du nord abandonnèrent leurs bastilles, leur artillerie, leurs prisonniers, leurs malades. Talbot et Suffolk dirigeaient cette retraite en bon ordre et fièrement. La Pucelle défendit qu’on les poursuivît, puisqu’ils se retiraient d’eux-mêmes.

Mais avant qu’ils s’éloignassent et perdissent de vue la ville, elle fit dresser un autel dans la plaine, on y dit la messe, et en présence de l’ennemi le peuple rendit grâce à Dieu.

L’effet de la délivrance d’Orléans fut prodigieux. Tout le monde y reconnut une puissance surnaturelle. Plusieurs la rapportaient au diable, mais la plupart à Dieu ; on commença à croire généralement que Charles VII avait pour lui le bon droit.

Six jours après le siège, Gerson publia et répandit un traité où il prouva qu’on pouvait bien, sans offenser la raison, rapporter à Dieu ce merveilleux événement. La bonne Christine de Pizan écrivit aussi pour féliciter son sexe. Plusieurs traités furent publiés, plus favorables qu’hostiles à la Pucelle, et par les sujets même du duc de Bourgogne, alliés des Anglais.

Charles VII devait saisir ce moment, aller hardiment d’Orléans à Reims, mettre la main sur la couronne. Cela semblait téméraire, et n’en était pas moins facile dans le premier effroi des Anglais ; puisqu’ils avaient fait l’insigne faute de ne pas sacrer encore leur jeune Henri VI, il fallait les devancer. Le premier sacré devait rester roi. C’était aussi une grande chose pour Charles VII de faire sa royale chevauchée à travers la France anglaise, de prendre possession, de montrer que partout en France le roi est chez lui.

La Pucelle était seule de cet avis, et cette folie héroïque était la sagesse même.

Après la bataille de Patay, le moment était venu, ou jamais, de risquer l’expédition de Reims. La Pucelle, venant alors frapper à la porte du conseil, assura que dans trois jours on pourrait entrer dans la ville [de Troyes qui refusait de se rendre]. Nous en attendrions bien six, dit le chancelier, si nous étions sûrs que vous dites vrai. — Six ? Vous y entrerez demain !

Elle prend son étendard ; tout le monde la suit aux fossés ; elle y jette tout ce qu’on trouve : fagots, portes, tables, solives. Et cela allait si vite, que les gens de la ville crurent qu’en un moment il n’y aurait plus de fossés. Les Anglais commencèrent à s’éblouir comme à Orléans, ils croyaient voir une nuée de papillons blancs qui voltigeaient autour du magique étendard. Les bourgeois, de leur côté, avaient grand-peur ; se souvenant que c’était à Troyes que s’était conclu le traité qui déshéritait Charles VII, ils craignaient qu’on ne fît un exemple de leur ville ; ils se réfugiaient déjà aux églises ; ils criaient qu’il fallait se rendre. Les gens de guerre ne demandaient pas mieux. Ils parlementèrent, et obtinrent de s’en aller avec tout ce qu’ils avaient.

Ce qu’ils avaient, c’était surtout des prisonniers, des Français. Les conseillers de Charles VII n’avaient rien stipulé pour ces malheureux. La Pucelle y songea seule. Quand les Anglais sortirent avec leurs prisonniers garrottés, elle se mit aux portes et s’écria : Ô mon Dieu ! ils ne les emmèneront pas ! Elle les retint en effet, et le roi paya leur rançon.

Maître de Troyes le 9 juillet, il fit son entrée à Reims, et le 17 il fut sacré. Le matin même, la Pucelle, mettant, selon le précepte de l’Évangile, la réconciliation avant le sacrifice, dicta une belle lettre pour le duc de Bourgogne ; sans rien rappeler, sans irriter, sans humilier personne, elle lui disait avec beaucoup de tact et de noblesse : Pardonnez l’un à l’autre de bon cœur, comme doivent faire de loyaux chrétiens.

Charles VII fut oint par l’archevêque de l’huile de la sainte ampoule qu’on apporta de Saint-Rémi. Il fut, conformément au rituel antique, soulevé sur son siège par les pairs ecclésiastiques, servi des pairs laïques, et au sacre et au repas. Puis, il alla à Saint-Marcou toucher les écrouelles. Toutes les cérémonies furent accomplies sans qu’il y manquât rien. Il se trouva le vrai roi, et le seul, dans les croyances du temps. Les Anglais pouvaient désormais faire sacrer Henri ; ce nouveau sacre ne pouvait être, dans la pensée des peuples, qu’une parodie de l’autre.

Au moment où le roi fut sacré, la Pucelle se jeta à ses genoux, lui embrassant les jambes et pleurant à chaudes larmes. Tout le monde pleurait aussi.

On assure qu’elle lui dit : Ô gentil roi, maintenant est fait le plaisir de Dieu, qui vouloit que je fisse lever le siège d’Orléans et que je vous amenasse en votre cité de Reims recevoir votre saint sacre, montrant que vous êtes vrai roi, et qu’à vous doit appartenir le royaume de France.

La Pucelle avait raison ; elle avait fini ce qu’elle avait à faire. Aussi, dans la joie même de cette triomphante solennité, elle eut l’idée, le pressentiment peut-être de sa fin prochaine. Lorsqu’elle entrait à Reims avec le roi, et que tout le peuple venait au-devant en chantant des hymnes : Ô le bon et dévot peuple ! dit-elle… Si je dois mourir, je serais bien heureuse que l’on m’enterrât ici ! — Jeanne, lui dit l’archevêque, où croyez-vous donc mourir ? — Je n’en sais rien ; où il plaira à Dieu. Je voudrais bien qu’il lui plût que je m’en allasse garder les moutons avec ma sœur et mes frères… Ils seraient si joyeux de me revoir !… J’ai fait du moins ce que Notre-Seigneur m’avait commandé de faire. Et elle rendit grâce en levant les yeux au ciel. Tous ceux qui la virent en ce moment, dit la vieille chronique, crurent mieux que jamais que c’estoit chose venue de la part de Dieu.

M. Michelet,
membre de l’Institut.

Variantes
entre les versions de 1841 et 1844

1. Suppression de l’introduction : douze paragraphes qui exposent la Pucelle, le contexte médiéval, la situation du pays, et décrivent le village de Domrémy entre la Lorraine et la Champagne.

L’originalité de la Pucelle, ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions ; ce fut son bon sens. […] comme la belle et robuste Dorothée de Goethe.

Sont notamment expurgés les propos tendant à relativiser le surnaturel :

L’originalité de la Pucelle, je le répète, ne fut pas non plus dans ses visions. Qui n’en avait au moyen âge ?

2. Suppression de deux paragraphes où Michelet explique une tendance psychologique de Jeanne à transformer ses idées en des êtres, à son insu :

Elle fut une légende vivante… Mais la force de vie, exaltée et concentrée, n’en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées, elle en faisait des êtres, elle leur communiquait du trésor de sa vie virginale une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde.

Si poésie veut dire création, c’est là sans doute la poésie suprême. Il faut savoir par quels degrés elle en vint jusque-là, de quel humble point de départ. Humble à la vérité, mais déjà poétique.

3. Suppression d’une phrase où l’absence de mauvaise pensée parmi l’entourage masculin de Jeanne est mise en situation :

Le plus jeune des gentilshommes qui la conduisirent déclare que, couchant près d’elle, il n’eut jamais l’ombre même d’une mauvaise pensée.

4. Suppression de six paragraphes sur l’enjeu du siège d’Orléans et la situation militaire des deux camps.

Comparons les deux partis, au moment où elle fut envoyée à Orléans [… jusqu’à la prière de La Hire] Sire Dieu, je te prie de faire pour La Hire ce que La Hire ferait pour toi, si tu étais capitaine, et si La Hire était Dieu.

Sont notamment expurgés les propos tendant à présenter la levée du siège comme une conséquence somme toute logique du rapport de force :

Les Anglais s’étaient bien affaiblis dans ce long siège d’hiver […] quand on lit la liste formidable des capitaines [français] qui se jetèrent dans Orléans […] la délivrance d’Orléans semble moins miraculeuse.

4. Suppression de quatre paragraphes sur les réactions de l’entourage du roi, les batailles de Jargeau et de Beaugency, ainsi qu’un bref récit de la bataille de Patay et de la déroute des Anglais.

Les politiques, les fortes têtes du conseil souriaient […] la Pucelle n’y tint pas, elle s’élança de cheval, souleva la tête du pauvre homme, lui fit venir un prêtre, le consola, l’aida à mourir.

5. Suppression de trois paragraphes sur les tergiversations du conseil face à la volonté de Jeanne d’Arc de partir au plus vite pour Reims faire sacrer le roi.

Les politiques voulaient qu’on restât encore sur la Loire […] qu’il y trouverait peu de résistance, tel étant le bon plaisir de Dieu.

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