Première partie
1Première partie Vie de Jeanne d’Arc
I. Domrémy et Vaucouleurs
Le phénomène que nous allons expliquer, est un événement unique dans notre Histoire. Il peut passer à juste titre pour une énigme inconcevable : sans me jeter dans le merveilleux, auquel je n’ajouterais pas beaucoup de foi, je dirai ce que j’ai pu découvrir par les pièces des deux procès, l’un de la condamnation de la Pucelle, et l’autre de sa justification.
Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, qui fera le sujet de cette courte dissertation, parut dans une de ces conjonctures critiques où le royaume allait être renversé, soumis au pouvoir tyrannique des Anglais, et la maisons royale de France, qui régnait 2depuis près de 450 ans, se serait trouvée totalement éteinte, ou du moins privée du bien de ses pères.
Cette fille naquit au plus tard l’an 1412 à Domrémy, gros hameau sur la Meuse, de la paroisse de Greux, diocèse de Toul. Mais ce hameau était du Barrois, sous la mouvance de la France, frontière de Champagne et de Lorraine, assez près et au dessus de Vaucouleurs, petite ville sur la même rivière, qui est de la domination française. Son père se nommait Jacques d’Arc, et sa mère Isabelle Romée. Et suivant les informations qui en furent faites en 1429 par ordre de Charles VII, on rapporta que c’étaient de fort bonnes gens, craignant Dieu, vivant à leur aise selon la tradition du pays. Leur principal bien consistait en quelques terres, qu’eux-mêmes faisaient valoir, et en cinq enfants ; c’en est un pour les gens de la campagne : c’étaient trois garçons et deux filles. Un petit nombre de bestiaux suppléait à ce qui pouvait leur manquer d’ailleurs.
Tout ce qu’on lui apprit, fut l’Oraison dominicale, la Salutation angélique et le Symbole des Apôtres4, et surtout fort bien à filer et à coudre. Pour de lecture et d’écriture il n’en fut pas mention. Dès sa jeunesse Dieu la prévint de grâces particulières ; elle était dévote, aimait à fréquenter 3l’église, assistait à la messe le plus souvent qu’elle pouvait ; et sans être riche, elle se faisait un devoir de l’aumône. Ces vertus l’accompagnèrent toujours : lors même qu’elle porta les armes, elle jeûnait exactement, principalement tous les vendredis de l’année, à moins que les fatigues de la guerre ne l’en empêchassent. Les Prêtres qui l’ont confessée ont assuré que jamais ils n’avaient connu d’âme plus simple, de cœur plus humble, ni plus résigné à la volonté de Dieu. Quoique élevée grossièrement, elle sut néanmoins se conduire dans le monde avec une extrême prudence ; sa piété suppléait à ce qui lui manquait du côté de l’éducation.
Elle n’avait pas encore treize ans, lorsqu’en 1422 le roi Charles VII parvint à la couronne. Les troubles du royaume, qui agitaient toute la France, avaient pénétré jusqu’à Domrémy : mais à l’exception d’un seul habitant, tout le reste de ce hameau était zélé pour le roi, quoique tous les villages des environs fussent partisans des Anglais et des Bourguignons. Ainsi on ne doit pas s’étonner que dans un âge aussi tendre elle eût conçu beaucoup d’amour pour la patrie. De dire que dès-lors elle fut inspirée et qu’elle eût eu des révélations particulières et des apparitions de saint Michel, de sainte Marguerite et de 4sainte Catherine, je ne vais point jusque là ; c’est ce que je n’ose assurer. Je ne blâme pas cependant la crédulité de ceux qui le feraient : tout ce que puis dire, est que dans sa médiocre éducation elle avait un grand amour pour le roi son souverain et pour la maison royale ; qu’elle était agitée d’une peine extrême, lorsqu’on racontait devant elle les désastres du royaume, et la persécution que souffrait Charles VII.
Sur quoi je prie qu’on me permette de faire la réflexion suivante ; elle n’est pas inutile pour la suite du discours. Quand une âme chrétienne et vraiment religieuse se livre à la méditation de quelque vérité utile et salutaire ; quand elle en fait son unique occupation ; que ces réflexions sont souvent réitérées avec l’attention qu’elles demandent, elles deviennent le seul objet, auquel le cœur est sensible ; l’âme s’en trouve affectée, et quelquefois même entièrement saisie. Alors il n’en fallut pas davantage pour se promettre, par l’effet d’une sainte confiance, le succès des choses que l’on désire. Par-là on se le représente très vivement ; on en voit l’effet et la réussite dans la bonté de Dieu. On prie même pour que tout vienne à une fin heureuse. Cette âme peut penser alors que cette sainte confiance, qui ne peut venir que du Ciel, 5est une sorte d’inspiration des biens qu’elle désire avec ardeur. Elle croit avec raison que Dieu seul étant l’auteur des pensées saintes et salutaires qui la touchent, il en produira aussi l’effet, et c’est ce qu’on pourrait appeler une espèce d’apparition intellectuelle.
Cette pieuse fille se trouvant donc dans ces saintes dispositions, pouvait dire, sans crime et même sans péché, qu’elle avait des inspirations. Nous avons un exemple d’un semblable fait au livre I de l’Imitation de Jésus-Christ, chapitre vingt-cinq, dans cette âme timide, flottant entre l’espérance et la crainte, et qui se disait continuellement : Hélas, si je savais au moins que je dusse persévérer !
Elle ouït cette réponse au fond du cœur : Que voudriez-vous faire si vous le saviez ; faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous serez assurée de votre salut.
Au même instant elle fut consolée et fortifiée en elle même, et elle s’abandonna à la volonté de Dieu.
Pourquoi ne pourrait-on pas dire la même chose d’une pieuse fille qui gémissait sur les malheurs de sa patrie, et qui souhaitait ardemment le rétablissement et la prospérité de son souverain ? Pour la conduite de la vie elle n’avait de soins que pour son salut, et ne cherchait que sa propre 6sanctification. Elle quitta même tous les plaisirs innocents, qui souvent servent de délassement aux jeunes filles de la campagne. Une seule pensée l’agitait sans cesse ; c’était, s’il était possible, de secourir son prince légitime. Et comme si elle eut été inspirée, elle résolut de se faire présenter à Robert de Baudricourt, qui commandait pour le roi à la petite ville de Vaucouleurs, dans l’espérance qu’il lui donnerait des gens et des chevaux pour aller trouver le roi. Mais son sexe et sa jeunesse lui firent sentir qu’elle n’était ni en état, ni capable de porter les armes et de soutenir les fatigues de la guerre. Cependant elle ne pouvait prendre aucun repos, tant elle était agitée de ces pensées salutaires, moins pour elle que pour la nation.
Les parents de cette fille, qui furent informés des idées extraordinaires qu’elle roulait dans son esprit, étaient dans un extrême chagrin ; ils appréhendaient même, malgré la connaissance qu’ils avaient de sa piété, qu’elle ne s’en allât avec quelques gens-d’armes ; ce qui les obligeait à veiller plus exactement sur sa conduite, sur tout lorsqu’il passait des troupes, ce qui les porta même à se réfugier une fois à Neufchâteau en Lorraine, où ils restèrent environ quinze jours. Là il lui arriva une aventure singulière ; un jeune homme épris 7de la beauté et de la sage conduite de cette fille, la fit assigner5 devant l’official de Toul, sous prétexte, disait-il, d’avoir reçu d’elle une promesse verbale de mariage ; sur quoi étant prise à serment, elle assura n’avoir jamais pensé au mariage, et encore moins à le promettre à sa partie. Ainsi elle fut renvoyée hors de cour. Ses parents néanmoins auraient souhaité qu’elle prît le parti de se marier, soit à ce jeune homme, soit à quelque autre.
Cependant causant avec ses compagnes sur les malheurs du royaume, elle assurait que dans peu, une jeune fille du pays irait secourir la France et le sang royal opprimé, et conduirait le dauphin à Reims, pour y être sacré ; mais on se gardait bien de jeter d’abord les yeux sur elle. D’autres fois elle assurait que les Français, assistés de Dieu, feraient quelques actions d’éclat, et que le dauphin resterait paisible possesseur du royaume, qui lui appartenait ; enfin venant à se déclarer, elle dit qu’elle souhaitait qu’on la conduisit en France, pour rendre service au dauphin ; et que la peine que lui causait ce retardement lui était aussi sensible, que l’on assurait qu’était le travail d’enfant à une femme en couches.
8Et comme elle parlait continuellement de ces merveilles, qui devaient s’opérer en faveur du roi, on regarda tous ses discours comme autant de rêveries qu’elle puisait sous le beau mai. C’était un arbre magnifique, sous lequel les jeunes filles du village allaient se divertir, et que les bonnes gens du pays disaient avoir été jadis habité par les fées. Ce fut sur le prétexte de ces contes fabuleux que les Anglais accusèrent cette fille d’être sorcière, sur quoi elle fut plus d’une fois interrogée, et même jugée comme telle.
Enfin, après cinq ans de ces sortes de réflexions et de discours de sa part, elle pria l’un de ses oncles, vers le milieu du mois de mai de l’an 1428, de la conduire à Vaucouleurs, pour être présentée au capitaine Baudricourt. On commençait alors à murmurer sur le siège d’Orléans, que devaient faire les Anglais, parce que leurs troupes se rendaient maîtres des villes de la Loire qui sont au-dessus et au-dessous d’Orléans, pour empêcher qu’on ne portât des vivres dans cette grande ville. L’oncle, touché des plaintes de Jeanne sa nièce, la conduisit enfin à Vaucouleurs, et la présenta au capitaine Baudricourt ; elle lui déclara donc qu’elle venait à lui par une espèce d’inspiration, pour le prier de la faire conduire en France, et l’avertit en même temps de 9faire savoir au roi de ne point attaquer ses ennemis, parce que vers la mi-carême, Dieu lui enverrait un secours, par le moyen duquel il resterait tranquille possesseur de son royaume, et qu’elle-même le conduirait à Reims, pour y être sacré malgré tous les Anglais. Baudricourt, qui comparait l’extrême faiblesse de cette fille avec la situation fâcheuse des affaires, et que le roi et le royaume étaient sur le penchant de leur ruine, gronda cet oncle de lui avoir présenté cette fille visionnaire, dont les rêveries devaient la faire passer pour folle, et qu’il eût à la remettre entre les mains de son père.
— Hélas ! disait elle à l’hôtesse chez qui elle était logée, faut-il que nous soyons tous Anglais ?
Et pleine de confiance elle s’écria :
— Non, le Dauphin sera victorieux de ses ennemis. Je suis venue vers Baudricourt, et il ne tient aucun compte de ce que je lui dis. Il faut cependant, disait-elle, que je sois conduite au roi vers la mi-carême, devrais-je y aller à pied.
Elle ajouta cependant qu’elle aimerait beaucoup mieux rester dans sa condition champêtre, à filer à côté de sa mère, que d’entreprendre un tel voyage6 ; parce que ce n’était pas sa 10condition d’aller à l’armée : mais qu’elle était contrainte d’obéir à Dieu.
La réputation de cette fille et des projets qu’elle méditait, s’étaient répandus dans toute la France, et les habitants d’Orléans, chez qui cette nouvelle avait pénétré, l’attendaient avec autant de confiance que d’impatience. Ceux qui connaissaient son éducation grossière et sa simplicité, étaient beaucoup plus étonnés que les autres. Mais sa piété, qui ne se démentait pas, faisait croire à ces personnes, qu’il y avait quelque chose de merveilleux dans sa conduite. Néanmoins ce premier refus de Baudricourt ne la rebuta pas.
Son oncle la mena en pèlerinage à Saint-Nicolas près Nancy. Le duc Charles de Lorraine, en ayant ouï parler, la voulut voir, et lui envoya un passeport pour le venir trouver à Nancy7 ; c’était vers les fêtes de la Pentecôte 1428. Ce prince était malade ; et quoique son inquiétude roulât plus sur sa maladie que sur toute autre chose, il ne laissa pas de l’interroger sur les bruits qui couraient à son sujet. Elle avoua naturellement qu’elle voulait aller secourir le dauphin ; c’est ainsi qu’elle nommait Charles VII, parce qu’il n’était pas encore sacré. Elle supplia donc très-instamment 11le duc de commander à son fils, (c’était René d’Anjou, qui avait épousé sa fille) de la vouloir bien conduire vers monsieur le dauphin Charles, et qu’elle prierait Dieu pour sa santé. Le duc lui demanda ce qu’elle pensait de sa maladie ; elle lui répondit ingénument, que comme il vivait mal avec la duchesse sa femme8, qui était une princesse vertueuse, il ne guérirait pas s’il ne changeait de vie et de conduite à son égard. C’est ce qui fut déposé au procès de sa révision. Le duc la congédia et lui donna quatre francs qu’elle confia sur-le-champ à son oncle, qui la remit ensuite entre les mains de ses père et mère.
Mais elle persévérait toujours dans les mêmes idées, et continuait à tenir les mêmes discours, jusqu’à dire qu’elle était résolue de prendre un habit d’homme pour se faire présenter au dauphin. Et ce même oncle, persécuté de nouveau par sa nièce, la conduisit pour la seconde fois à Vaucouleurs, pour y être présentée au même Baudricourt, qui la rebuta comme la première fois. Enfin le siège d’Orléans ayant été formé au mois d’octobre 1428, les troupes de France furent ensuite battues dans la Beauce, la première semaine de carême, 12à la Journée des Harengs. Elle fut donc présentée l’année 1429 pour la troisième fois à Baudricourt, et ce ne fut pas sans peine qu’il l’écouta. Elle fut alors trois semaines à Vaucouleurs, où elle se confessa au curé. Un jour cet ecclésiastique vint armée d’une étole et accompagné du capitaine Baudricourt ; il entra chez la Pucelle ; dès qu’elle le vit entrer, elle se jeta à ses pieds en présence du capitaine : alors le Curé, qui paraissait la vouloir exorciser, lui dit que si elle était de la part de l’ennemi des hommes, qu’elle se retirât d’avec eux ; que si c’était de la part de Dieu, qu’elle demeurât
. Cette fille ne fut pas peu étonnée d’un pareil discours, qui ne pouvait venir que de la confidence qu’elle lui avait faite de son état dans la confession9. Ce qui étonna Baudricourt fut une nouvelle qu’elle lui dit, que le samedi 12 février, veille des Brandons, c’est-à-dire du premier dimanche de carême, le roi avait fait une grande perte devant Orléans. Personne ne fut plus surpris que ce capitaine, lorsqu’il en apprit la nouvelle, que les ennemis en publièrent partout le royaume. Et c’est ce qui l’engagea à l’envoyer au roi.
13Les habitants de Vaucouleurs, comme bons Français, firent la dépense de l’équipage de cette fille, et lui fournirent un habillement d’homme complet, et même un cheval qui coûta seize francs. Baudricourt ne lui donna qu’une épée, et choisit deux personnes, dont il prit le serment qu’ils la conduiraient sûrement vers le roi ; c’est ce qu’ils ont déposé dans la révision du procès. Leur bande se réduisait à sept, savoir la Pucelle, Bertrand de Poulengy et Jean de Novelompont, tous deux gentilshommes champenois, accompagnés chacun de deux de leurs serviteurs. Ce fut Poulengy qui se chargea de la dépense du voyage. Baudricourt la voyant à cheval, lui dit :
— Va, et advienne tout ce qui pourra10.
Elle ne prit pas congé de ses père et mère, de peur qu’ils ne l’arrêtassent ; mais ensuite elle leur en demanda pardon par lettres qu’elle leur fit écrire. Elle partit donc de Vaucouleurs, traversa la Champagne, la Bourgogne, le Nivernais, le Berry et la Touraine, sans la moindre rencontre fâcheuse : et en onze jours, au mois de février, elle fit plus de 150 lieues11, à cause des détours qui étaient nécessaires pour éviter les places ennemies, sans qu’il leur arrivât le moindre accident : chose difficile en temps de paix, et comme 14impossible dans une guerre intestine. Inutilement la voulait-on alarmer dans le chemin. Elle disait à ses conducteurs :
— Ne craignez rien, nous arriverons sûrement à Chinon, et le roi vous fera une bonne réception12.
II. Chinon
Le bruit de sa venue la devança de plusieurs jours, quoique dans sa route elle n’eût pas perdu un moment. Lorsque cette fille arriva à Sainte-Catherine-de-Fierbois en Touraine, le sieur de Novelompont, qui rend témoignage de tous ces faits, marque combien il était édifié de la piété et de la charité de cette fille, laquelle, malgré toutes les difficultés du voyage, cherchait toujours à entendre la messe, et faisait continuellement l’aumône. Tous deux ont avoué que dans les premiers jours de marche ils avaient eu dessein de la jeter dans quelque carrière, comme une folle13 ; mais enfin ils résolurent de lui obéir en tout. Le roi était à Chinon, à six ou sept lieues au sud-ouest de Tours, alors elle lui envoya les lettres du capitaine Baudricourt, et elle témoigna qu’elle attendait les ordres de Sa Majesté pour l’aller saluer.
Le conseil du roi n’était pas d’avis qu’on s’arrêtât aux fantaisies d’une jeune 15fille visionnaire, qui peut-être était subornée par les ennemis, et que surtout il fallait éviter d’être le jouet des Anglais. On fut deux jours entiers à délibérer, sans lui faire aucune réponse. Elle fut à la fin mandée et se rendit à Chinon. Elle fut présentée le soir au roi Charles par le comte de Vendôme ; toute la salle était éclairée d’un grand nombre de flambeaux, et le roi s’était déguisé et se trouvait confondu dans la presse de ses courtisans. La Pucelle, qui ne l’avait jamais vu14, l’alla démêler au milieu de cette foule, se jette à ses pieds et les embrasse, quoique pour l’éprouver on lui dit qu’elle se méprenait. Mais elle persista toujours à dire qu’elle savait bien qu’elle parlait au dauphin ; alors elle lui dit :
— Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et le Roi du Ciel m’a envoyée15 pour vous secourir, s’il vous plaît me donner gens de guerre ; par grâce divine et force d’armes je ferai lever le siège d’Orléans, et vous mènerai sacrer à Reims malgré tous vos ennemis. C’est ce que le Roi du Ciel m’a commandé de vous dire, et que sa volonté est que 16les Anglais se retirent en leur pays et vous laissent paisible dans votre royaume, comme en étant le vrai, unique et légitime héritier ; que si vous en faites offre à Dieu, il vous le rendra beaucoup plus grand et florissant que vos prédécesseurs n’en ont joui16, et prendra mal aux Anglais s’ils ne se retirent.
Le roi et toute sa cour ne furent pas seulement étonnés de la manière dont elle l’avait connu, mais aussi de cette confiance avec laquelle parlait une fille de son âge, élevée parmi les troupeaux, sans éducation, ni connaissance du monde. Le roi ordonna au sieur Guillaume Bellier, son maître d’hôtel et bailli de Troyes, de la loger chez lui ; et sa femme, dame de vertu et de mérite, en prit un grand soin. Et sur-le-champ, la cour dépêcha un homme de confiance vers le capitaine Baudricourt à Vaucouleurs, à Domrémy et à Greux17, pour s’informer de la vie et de la conduite de cette fille, aussi bien que de ses parents. On n’en rapporta que des louanges et des choses favorables.
Cependant elle trouve une étrange opposition dans les princes, les capitaines, 17les gens de guerre, qui ne pouvaient goûter les avis d’une fille sans expérience, à laquelle ils ne croyaient pas pouvoir obéir sans se déshonorer. On remontrait au roi qu’il allait devenir le jouet de toute l’Europe et la risée des Anglais, d’avoir cru aux promesses d’une fille fanatique, parce que sûrement les Français seraient défaits par leurs ennemis, et qu’il était honteux à la nation de se laisser conduire par une semblable visionnaire, eux qui jamais n’avaient voulu souffrir qu’une femme montât sur le trône ; et qu’admettre cette fille à la tête des armées, c’était réaliser les prétentions de la reine d’Angleterre, Catherine de France, qui aspirait au sceptre de la nation. Telle fut la résolution du conseil, où se trouvait tout ce qu’il y a avait de grand et de distingué à la suite du roi Charles.
On la fit cependant examiner par Regnault de Chartres, archevêque de Reims, et qui depuis plus de trois mois avait été fait chancelier de France. On y joignit Christophe de Harcourt, évêque de Castres, confesseur du roi, Guillaume Charpentier, évêque de Poitiers, Nicolas le Grand, évêque de Senlis, l’évêque de Montpellier, Jean Jourdain, docteur en théologie de Paris, et plusieurs autres docteurs. Elle fut interrogée en présence de Jean II, 18duc d’Alençon, prince du sang, sur sa foi et sa religion ; depuis quand elle roulait ces pensées dans son esprit ; pourquoi elle avait changé l’habit de son sexe, et par quels moyens elle prétendait faire réussir son projet. Elle répondit à tout avec autant de modestie que de simplicité et de prudence.
On ne s’en tint point à ces examens ; on craignait avec raison qu’il ne se glissât quelque surprise ; on consulta plusieurs personnes, et surtout des prélats connus par leur expérience dans le gouvernement, et il y en avait alors beaucoup en France. J’ai trouvé dans l’immense et riche bibliothèque de Sa Majesté la réponse d’un de ceux qui furent consultés, et que M. l’abbé Sallier m’a généreusement communiquée. C’est celle de Jacques Gélu, qui de l’archevêché de Tours était passé en 1427 à celui d’Embrun, où il mourut en 1432.
On lui avait fait cinq questions :
- La première, s’il convient à la Majesté divine de se mêler des actions d’un simple particulier, ou même de la conduite d’un royaume : mais ceux qui faisaient cette question ignoraient apparemment cette belle parole de l’Écriture Sainte :
c’est moi, dit la Sagesse éternelle, qui fait régner les rois ; c’est moi qui inspire aux législateurs leurs plus justes lois18.
19À quoi le prélat répond que Dieu étant le créateur et le conservateur de chaque être, il les aime et les conduit tous avec la même affection. - La seconde, s’il ne convient point à Dieu de se servir plutôt des anges que des hommes pour opérer ses merveilles. Sa réponse fut que souvent il était plus convenable à la Divinité de se servir de ses anges, vrais ministres de ses volontés, que des hommes. Cependant que presque toujours elle avait employé des hommes pour faire les plus grands miracles. C’est de quoi Moïse ; c’est de quoi Samuel, Élie et son successeur Élisée furent chargés de sa part. Dieu même emploie des êtres moins nobles que les hommes, comme il fit du corbeau, qui nourrit Élie ; et d’un autre qui eut soin dans le désert de saint Antoine et de saint Paul ermites.
- Une troisième question fut, s’il convenait à la Providence de confier à des filles ce qui dans la règle doit être exécuté par des hommes. Il répondit qu’à la vérité, pour ne pas confondre la dignité et la différence des sexes, il était défendu dans le Deutéronome de changer les habits de son sexe ; cependant que Dieu avait révélé à des vierges des secrets qu’il avait cachés aux hommes. Sur quoi il apporte l’exemple de la Sainte Vierge, qui d’abord eut seule connaissance du 20mystère de l’Incarnation ; et selon la créance de son temps, il emploie l’exemple des sibylles, qui apprirent aux hommes beaucoup de choses mystérieuses que la Divinité leur avait confiées. En conséquence il croit qu’une fille peut conduire des troupes19.
- Et comme il y avait alors des gens scrupuleux, mais beaucoup plus ignorants qu’aujourd’hui, qui craignaient quelques tromperies de la part de l’esprit de ténèbres, ennemi du genre humain, cela servit à former une quatrième question, pour savoir si ce ne serait pas quelque artifice du démon. Il avoue qu’il y a des moyens de le connaître, non à la vérité par les sens extérieurs, mais par la conduite de la personne, par les effets et par le bien qui en reviendra.
- Enfin, une cinquième question lui fut proposée, s’il n’était pas convenable d’employer à cet égard les règles de la prudence humaine. Il convient de la sagesse de ce moyen, et assure qu’il faut éprouver les esprits20 ; que la prudence étant un don de Dieu, elle peut et doit être employée dans les choses qui se font par ordre et la disposition de la Providence21.
21Tous ces examens étant faits, et les réponses n’étant pas contraires à cette fille, on commença dès lors à croire qu’il ne serait pas impossible que Dieu ne voulût se servir d’une simple bergère22 pour exécuter quelque chose de grand. On en fit rapport au roi ; après le rapport cette fille entra dans la chambre de ce prince : et comme on était toujours en doute sur ce qu’on devait faire, elle tira le roi à l’écart pour déclarer une prière mentale23 qu’il avait faite à la Sainte Vierge, et dont qui que ce soit n’avait connaissance. On prétend qu’après que le siège d’Orléans fut formé par 22les Anglais, le roi se trouvant dans des agitations continuelles et ne pouvant dormir, s’était levé la nuit, et que prosterné en terre, il avait prié secrètement la Sainte Vierge d’intercéder auprès de son fils pour lui donner du secours, s’il s’était le véritable héritier de la couronne ; ou s’il ne l’était pas, de lui marquer ce qu’il aurait à faire ; au point même qu’il priait Dieu de le retirer de ce monde, si cela était nécessaire. À peine eut-elle fait cette déclaration au roi, qu’il changea tout-à-coup de résolution, et avoua à son confesseur et à toute sa cour que cette fille lui avait rapporté des choses secrètes, qu’il n’avait jamais déclarées à personne, et qui n’étaient sues que de Dieu seul. Elle dit même au roi que sa mission n’étant que pour un an ou environ, il fallait avancer son sacre. On demanda ensuite à cette fille pourquoi elle ne donnait au roi que le titre de dauphin ; elle assura qu’il ne serait vraiment roi et possesseur de son royaume, que quand il aurait été sacré à Reims, qu’ensuite ses affaires ne feraient que prospérer, comme celles des Anglais tomberaient en décadence.
Et comme sa venue faisait beaucoup de bruit à Orléans, le comte de Dunois, qui commandait au siège, dépêcha vers le roi le seigneur de Villars, sénéchal de 23Beaucaire, et Jamet de Tillay, qui de puis fut bailli de Vermandois, qui rapportèrent au comte de Dunois tout ce qu’ils avaient appris à Chinon. Ce seigneur voulut que ces envoyés répétassent tout ce qu’ils avaient appris de cette fille, devant les bourgeois même d’Orléans24, dont ce rapport ranima le courage.
Le duc d’Alençon n’était point à Chinon lorsque cette fille fut présentée pour la première fois. Il y vint quelques jours après ; et lorsqu’il fut entré, la Pucelle demanda qui il était ; le roi lui répondit lui-même que c’était le duc d’Alençon ; sur quoi elle répartit :
— Soyez le très-bien venu ; plus il y aura de princes du sang, plus les affaires prospéreront.
Le lendemain elle fut à la messe du roi, et dès qu’elle l’aperçut, elle fit une profonde inclination. Après la messe, le roi la fit venir dans sa chambre, d’où il fit sortir tous les courtisans, et ne retint que le duc d’Alençon, le seigneur de La Trémoille et la Pucelle. Alors cette fille fit au roi plusieurs requêtes ; entre autres qu’il offrit son royaume à Dieu, qui le lui rendrait tel que possédé ses prédécesseurs25.
24On résolut encore de faire une opération délicate ; ce fut de savoir si elle était réellement fille et même pucelle. Sur quoi la reine de Sicile, belle-mère du roi, fut chargée avec les dames de Gaucourt et de Trèves, de la faire examiner devant elles par des matrones ou sages-femmes, qui déclarèrent non-seulement qu’elle était vierge, mais de plus, quoiqu’âgée de 18 ans, elle n’était pas sujette aux incommodités du sexe.
Sa beauté, qui n’était pas commune, était accompagnée d’une si grande pudeur et d’une telle modestie, que sa vue seule appaisait tous les désirs de ceux qui la regardaient26. Et elle-même, pour éviter toute surprise, soit dans ses voyages, soit à l’armée, ne se couchait jamais qu’habillée à la soldatesque. On avait soin dans les villes ou dans les villages, de ne la loger que chez des femmes sages et vertueuses. Et dans le procès qui lui fut fait par l’ordre du roi d’Angleterre, on la traite bien d’hérétique, de schismatique, de sorcière, de relapse ; mais jamais on n’attaqua sa virginité, et elle fut regardée comme vierge par tous ses juges : elle fut même visitée dans sa prison à Rouen par des sages-femmes du parti anglais, qui en rendirent le même témoignage que celles qui étaient à Chinon ; 25ce qui porta la duchesse de Bedford, sœur du duc de Bourgogne, de faire défendre aux Anglais qui la gardaient de lui faire aucune insulte ni aucune violence27 ; et comme une personne qu’on ne nomme pas l’avait voulu attaquer, elle se vit contrainte de reprendre dans la prison l’habit d’homme qu’elle avait quitté.
On la conduisit encore à Poitiers, où le roi se transporta exprès pour la faire de nouveau examiner par le parlement28, qu’on y avait transféré. On la logea chez l’avocat-général, et son épouse fit venir chez elle des filles et femmes dévotes et vertueuses pour lui tenir compagnie, et pour examiner soigneusement si elle ne se démentirait en rien ; mais sa conduite fut trouvée sage, et sa conversation très-exemplaire, quoiqu’on lui permît de dire et faire tout ce qu’elle voulait. Cependant le parlement aussi-bien que le chancelier, ne voulaient pas qu’on s’arrêtât à toutes ces idées, qu’on 26regardait comme autant de folies. Enfin elle fut encore examinée et interrogée en plein conseil, et même très-rigoureusement. Et pour conclusion on lui dit que pour prouver sa mission, elle eût à opérer quelques signes qui feraient croire à ses paroles. Sur quoi elle répondit qu’elle n’était pas envoyée pour faire des signes à Poitiers, mais au siège d’Orléans et à Reims, où elle ferait voir à tout le monde des signes certains de sa mission29
. Elle réitéra de nouveau les quatre promesses qu’elle avait déjà faites : 1° de faire lever vers l’Ascension le siège d’Orléans ; 2° de conduire sûrement le roi à Reims, pour y être sacré et couronné ; 3° qu’avant sept ans30 Paris se soumettrait à l’obéissance du roi ; 4° enfin que les Anglais seraient entièrement chassés du Royaume. C’est sur quoi elle n’a jamais varié.
Tous ses mouvements d’incertitudes et d’interrogatoires durèrent environ un mois depuis son arrivée. Enfin la résolution du dernier conseil lui ayant été favorable, on régla l’état de sa maison. Le roi la confia au sieur d’Aulon31, qui depuis fut sénéchal 27de Beaucaire, l’un des plus sages gentilshommes du royaume ; il fut nommé son intendant. Elle était bien logée, nourrie et entretenue de tout, avec des officiers, écuyers et autres. Outre ses frères qui l’accompagnaient toujours, elle avait même jusqu’à un chapelain ; c’était un religieux Augustin, nommé frère Jean Pasquerel, qui l’a toujours suivie jusqu’à sa prise. Le roi lui voulut donner une très-belle épée, qu’elle refusa ; mais elle supplia le roi d’en envoyer prendre une qui était enterrée derrière le grand autel de Sainte-Catherine de Fierbois ; cependant jamais elle ne l’avait vue, et personne ne lui en avait, dit-on, donné connaissance ; et c’est sur quoi elle fut diligemment interrogée dans son procès ; comme s’il y avait du sortilège dans les croix qui étaient gravés sur cette épée. Le sieur d’Aulon lui fit faire des armes défensives propres à son corps. Elle eut soin même qu’on lui fit un étendard, qu’elle portait ou faisait porter devant elle.
Tout étant prêt, le roi la mit à la tête d’environ six-mille hommes ; avec quoi elle fut à Blois le 18 ou le 19 mars 1429, accompagnée de Renault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, aussi bien que du seigneur de Gaucourt, grand-maître de la maison du 28roi32. Elle y fit quelque séjour, pendant lequel on prépara un grand convoi de vivres, pour être conduit à Orléans ; et avant que de partir, elle dicta une lettre en ces termes, pour être envoyée aux Anglais.
✝ Jesus Maria ✝
Roi d’Angleterre, et vous, duc de Betfort, qui vous dites régent le royaume de France : vous, Guillaume de la Poule, comte de Suffort, Jean sire de Tallebot, et vous, Thomas sire d’Esclaves, qui vous dites lieutenant dudit duc de Betfort, faites raison au Roi du Ciel, (rendez à la Pucelle33, qui est ici envoyée par Dieu le Roi du Ciel) les choses de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France ; elle est ici venue de par Dieu pour réclamer le sang royal : elle est toute prête de faire paix, si vous lui voulez faire raison : par ainsi que France 29vous mettez jus et payerez ce que vous l’avez tenue. Et entre vous archiers, compaignons de guerre gentils, et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez vous en en votre pays de par Dieu ; et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui vous ira voir brièvement, à vos bien grands dommages. Roi d’Angleterre, si ainsi ne le faites (je suis Chief de guerre34) et en quelque lieu que je atteindrai35 vos gens en France, je les ferai aller, veuillent ou non veuillent ; et s’ils ne veuillent obéir, je les ferai tous occire ; je suis envoyée de par Dieu le Roi du Ciel (corps pour corps36) pour vous bouter de toute France ; et si veulent obéir, je les prendrai à merci : et n’ayez point en votre opinion ; car vous ne tiendrez point le royaume de France ; Dieu le Roi du Ciel, fils Sainte Marie, ains le tiendra le Roi Charles vrai héritier ; car Dieu le Roi du Ciel le veut, et lui est révélé par la Pucelle ; lequel entrera à Paris en bonne compagnie. Si ne 30voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous férirons dedans, et y ferons un si grand ahai, que encores a-il mils ans que en France ne fut si grand. Si vous ne faites raison et croyez fermement que le Roi du Ciel envoyera plus de force à la Pucelle, que vous ne lui sauriez mener de tous assaux à elle et à ses bons gendarmes : et aux horrions verra-t’on qui aura meilleur droit de Dieu du Ciel. Vous, duc de Betfort, la Pucelle vous prye et vous requiert que vous ne vous fassiez mie destruire : si vous lui faites raison, encore pourrez venir en sa compagnie, où que les Français feront le plus bel effet que oncques fut fait par la Chretienté. Et faites réponses si vous voulez faire paix en la Cité d’Orléans ; et si ainsi ne le faites, de vos biens grands dommages vous souvienne briefvement. Escrit ce Samedi Semaine Sainte.
Cette lettre écrite, comme on voit, d’une manière assez rustique, occasionna bien des interrogatoires qui ont été faits à cette fille dans le procès de sa condamnation. Les juges même lui voulaient faire un crime sur ce qu’elle avait mis deux croix, l’une avant et l’autre après les deux mots Jesus Maria. Ils prétendaient que c’était une espèce de sortilège. Que ne fait 31point la passion dans de mauvais juges ? Elles contiennent toujours les chefs des promesses qu’elle avait faites au roi Charles. Les Anglais furent si irrités de ces lettres, qu’ils l’accablèrent de toutes les injures qu’ils purent imaginer, et la menacèrent même de la faire brûler.
III. Orléans
Jusqu’ici on n’a vu que des promesses, elle va maintenant en produire les effets. Elle pressait les seigneurs Français de diligenter le convoi ; et en même-temps elle les obligea, avant que de quitter Blois37, de se confesser et communier ; et en conséquence elle leur promit le secours du Ciel. On doit regarder comme une sorte de prodige de voir qu’une fille de 17 à 18 ans, sans éducation, fasse en même-temps la fonction de missionnaire et de général ; et, ce qui est encore plus extraordinaire, que les officiers généraux lui obéissent comme si elle était leur supérieure. L’on sera étonné même quand on saura les noms de ces généraux ; c’étaient le maréchal de Sainte-Sévère38, dit de Boussac, Gilles de Laval, seigneur de Retz, qui fut la même année maréchal de France, les sieurs de Gaucourt, La Hire, Poton de Xaintrailles, 32Ambroise de Loré, l’amiral Culant, et beaucoup d’autres gens d’expérience, qui avaient tous le mérite qu’on peut désirer dans les plus braves officiers. Elle engagea même les ecclésiastiques de Blois39 à se mettre à la tête du convoi, et ils marchaient sous sa bannière, sur laquelle elle avait fait peindre J. C. en croix, et cette bannière était portée par son chapelain.
Et comme les eaux étaient trop basses pour faire remonter les bateaux qui étaient préparés sur la rivière, on prit le parti de conduire ce convoi par terre du côté de la Sologne, ainsi au sud de la Loire ; elle voulait cependant que ce fut du côté de la Beauce, où elle désirait attaquer les Anglais, qui avaient le gros de leur armée de ce côté-là. Dès que le convoi fut au près de la ville, elle aborda le comte de Dunois, et lui dit :
— Vous êtes le bâtard d’Orléans, ce qu’il avoua ; et sur-le-champ elle ne put s’empêcher de lui faire quelques reproches sur ce qu’on n’avait pas conduit le convoi du côté de la Beauce.
Ce seigneur marqua que tel avait été le sentiment et la résolution du conseil :
— Eh, dit-elle, quoi ! le conseil de mon Dieu n’es il pas plus sûr que le vôtre ? Vous croyez m’avoir trompé, mais vous-même vous êtes 33trompé puisque je vous amène un secours de sa part.
Il la pria d’entrer dans la ville, où elle était désirée ; ce qu’elle refusa pour ne pas abandonner son monde, tous gens de bonne volonté, et munis des sacrements de l’Église40. Comme ce convoi ne suffisait pas, on retourna derechef à Blois pour en amener un deuxième, puisque le premier était entré sûrement le 2 avril, sans que les Anglais eussent osé l’attaquer, quoique leurs forces fussent supérieures à celles des Français. À son entrée dans Orléans elle fut descendre à l’église cathédrale, pour rendre grâces à Dieu de son expédition41.
Le lendemain de son arrivée elle envoya au camp des Anglais réclamer son héraut, qu’ils avaient retenu contre les lois de la guerre. Et le comte de Dunois manda lui-même au général qui commandait le siège, que si on ne renvoyait pas ce héraut sain et sauf, il ferait mourir tous les officiers anglais qu’on lui avait envoyés pour traiter de la rançon des prisonniers. Les assiégeants n’ignoraient pas avec quelle régularité on doit observer le droit des gens ; 34ils ne firent pas difficulté de le renvoyer, mais en le chargeant de beaucoup de basses injures pour la Pucelle.
Le dimanche premier jour de mai, la Pucelle attaqua la bastille au fort des Tournelles ; mais auparavant elle exhorta l’officier qui commandait dans ce fort de concourir à la paix avec la France, et de se retirer en Angleterre, qu’autrement il leur arriverait quelque malheur. La réponse du commandant de ce fort furent des injures encore plus atroces que les précédentes, et qui la touchèrent jusqu’aux larmes. La manière dont elle leur fit tenir sa lettre est singulière42 ; après qu’elle fut écrite, elle la fit attacher à une flèche, qu’elle fit tirer sur ce fort ; marqua au commandant qu’elle prenait cette voie, parce qu’ils retenaient ses hérauts : elle fit crier en même-temps ces mots :
— Prenez et lisez, voici des nouvelles.
Le même jour dimanche, le comte de Dunois sortit de la ville pour aller au-devant d’un second convoi, que le Maréchal de Sainte-Sévère et le seigneur de Retz avaient été prendre à Blois, et qu’ils conduisaient comme le premier par le côté de la Sologne. Le 4, la Pucelle sortit de la ville avec quelques officiers généraux pour 35recevoir ce convoi de vivres, qui n’avait pas mis plus de cinq à six jours pour remonter de Blois à Orléans, sans que les Anglais osassent se donner aucun mouvement pour l’attaquer ; chose néanmoins très-facile, quand on sait ce que c’est que conduire de pareils convois, qui vont très lentement, et dans la marche desquels on rencontre toujours quelque accident. Mais on aurait dit volontiers que depuis l’arrivée de la Pucelle, les Anglais étaient tombés en léthargie ; et plus de 25 ans après cette expédition le comte de Dunois est obligé d’avouer, qu’avant l’arrivée de cette fille à Orléans, cent ou deux-cents Anglais mettaient en fuite mille hommes des troupes du roi ; mais que depuis son entrée dans cette ville, quatre ou cinq-cents Français attaquaient et battaient presque toute l’armée d’Angleterre43.
Le même jour 4 mai les officiers généraux tinrent conseil à l’insu de la Pucelle ; ils résolurent de ne rien risquer, et de fatiguer les ennemis, en temporisant et se défendant sans faire aucune sortie, jusqu’à ce qu’ils eussent reçu les secours que le roi faisait préparer de tous côtés, puisque la ville était suffisamment munie de toutes sortes de provisions.
36On fit part à la Pucelle de cette résolution ; sur quoi elle répondit :
— Comme vous avez tenu votre conseil, j’ai pareillement tenu le mien, qui sera exécuté44.
Sur-le-champ elle pria son chapelain de célébrer le lendemain la messe de grand matin. Le soldat impatient voulait aller sur les Anglais, et ils y furent en danger : la Pucelle qui le sut courut à leur secours avec quatorze ou quinze-cents hommes, malgré le seigneur de Gaucourt, qui gardait la porte d’attaque45, et qu’elle gronda vivement. Le maréchal de Boussac sachant que la Pucelle était sortie, marcha pour la soutenir avec six-cents hommes de cavalerie. Les Anglais qui voulurent sortir de leurs forts pour attaquer les troupes, furent vivement repoussés ; et ce fort, qui était celui de Saint-Lazare, fut enlevé et démoli, après un assaut qui dura plus de quatre heures. Cent-quatorze Anglais y périrent, et deux-cents restèrent prisonniers. Mais la piété de la Pucelle ne permit pas qu’on fit rien aux chapelains et aux gens d’Église, qui n’étaient dans ce fort que pour le secours spirituel de leurs compatriotes46. Elle les renvoya même sains et saufs, après les 37avoir fait humainement traiter à Orléans, conduite qu’elle tint toujours dans ses différentes attaques.
Le cinquième mai, jour de l’Ascension, la Pucelle et les officiers généraux tinrent conseil pour attaquer le lendemain les trois forts qui étaient au sud de la ville, c’est-à-dire du côté de la Sologne, pour libérer la ville de ce côté-là. C’étaient précisément ceux que les Anglais avaient le mieux fortifiés, parce qu’il n’y avait que cet endroit par où les assiégés pussent être secourus.
Le vendredi sixième, la Pucelle étant prête de grand matin, sortit à la tête de quatre-mille hommes, tous biens résolus à l’attaque, comme les Anglais l’étaient à la défense. Ces derniers néanmoins, qui virent la disposition des Français, abandonnent l’un de ces forts et se retirèrent aux deux autres, qui étaient beaucoup plus forts. L’un de ces deux derniers fut attaqué par la Pucelle ; et après une défense aussi vigoureuse que la font ordinairement les Anglais, ils se virent enfin forcés de se rendre. Il restait encore une troisième forteresse ; c’était la plus considérable ; on l’avait munie même de tout ce qui était nécessaire ; on en fit les approches, et l’attaque fut remise au lendemain samedi. Six-cents hommes choisis la défendaient : mais la Pucelle ne voulut pas perdre de vue cet objet 38 le plus important de tous ; elle resta donc armée toute la nuit à la tête de sa troupe. À peine le soleil était levé, qu’elle fit dresser des échelles pour monter à l’assaut.
Là elle fut blessée à la gorge d’une flèche, qui entrait dans les chairs de plus d’un doigt, et qui avait plus d’un demi-pied de longueur. Des soldats voulurent charmer la plaie47 :
— À Dieu ne plaise, dit-elle, j’aimerais beaucoup mieux mourir que de rien faire que je croirais un péché ; ce qui serait contre la volonté de Dieu.
On y mit seulement un premier appareil d’huile d’olive et de lard. Cette fille fut la seule qui ne s’alarma point de cette blessure ; et comme la nuit approchait, le comte de Dunois, qui voyait la vigoureuse résistance des ennemis, voulut faire sonner la retraite ; ce que la Pucelle empêcha, et l’assura que bientôt ils seraient maîtres de ce fort : elle monte à cheval, et se retire seule en une vigne qui était assez éloignée. Elle y resta environ un demi 39quart-d’heure en prières, après quoi elle revient à l’attaque, prend son étendard, et se place sur le bord du fossé. Alors les Anglais commencèrent à trembler de crainte, et les Français, qui se trouvaient animés par la présence de cette fille, montèrent hardiment à l’assaut, et emportèrent ce fort48, dans lequel les Anglais succombèrent ; tous furent tués ou noyés, à l’exception de quelques-uns, qui restèrent prisonniers. Elle ne put s’empêcher de verser des larmes sur la mort de tant de personnes, desquelles l’âme était en un plus grand danger que le corps ; elle regrettait surtout le commandant qui l’avait accablée d’injures. Les généraux, savoir le duc d’Alençon et le comte de Dunois, furent obligés de convenir longtemps après que ce fort n’avait été emporté que par une espèce de miracle, tant il était fortifié.
Les troupes françaises étaient restées dans le fort et sur-le-champ de bataille ; mais la Pucelle, qui était rentrée dans la ville pour prendre quelque rafraîchissement, en sortit le lendemain de grand matin, à la tête d’un nouveau détachement, pour s’opposer aux ennemis, au cas qu’ils voulussent faire quelque entreprise.
C’était le dimanche huitième mai. Les 40Anglais se mirent en bataille du côté de la Beauce, comme les Français s’y étaient mis pareillement. On comptait en venir à une action : mais la Pucelle voyant qu’ils battaient aux champs49, ne voulut pas qu’on les attaquât, et dit que s’ils avaient fait le moindre mouvement pour venir à eux, elle les aurait combattus ; mais que puisqu’ils se retiraient, il fallait les laisser aller, et retourner à la ville, pour y rendre grâces à Dieu d’avoir délivré Orléans d’un aussi grand péril : ce qui fut exécuté par une procession générale, soit dans cette ville, soit ensuite dans toutes les autres de la domination du roi. Les Anglais même abandonnèrent leur grosse artillerie, avec partie de leurs bagages, aussi bien que les vivres et les munitions, dont tous ces forts étaient remplis. Ainsi fut accomplie la parole qu’elle avait dite à plusieurs bourgeois d’Orléans : mon Seigneur m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans
.
Le duc d’Alençon qui avait bien examiné tous ces forts longtemps après le siège, convient lui-même qu’ils n’avaient pu être emportés que par une espèce de miracle, et il assure avoir appris d’Ambroise de Loré, qui depuis fut prévôt de Paris, que toutes les opérations de la Pucelle dans 41ce siège surpassaient les forces humaines50.
La Pucelle ne voulait pas perdre un moment. Après donc la levée du siège, elle partit le lundi neuvième mai, quoique blessée, pour rendre compte au roi de tout ce qui s’était passé depuis son arrivée à Orléans. Le comte de Dunois et plusieurs autres seigneurs l’accompagnèrent. Dès qu’elle fut à Loches où était le roi, elle se jeta à ses pieds et lui dit :
— Gentil dauphin, voilà le siège d’Orléans levé, qui est la première chose dont j’ai eu commandement de la part du Roi du Ciel pour le bien de votre service ; reste maintenant à vous mener à Reims en toute sûreté pour y être sacré et couronné ; ne faites aucuns doutes que vous n’y soyez très-bien reçu, et qu’après cela vos affaires n’aillent toujours prospérant, et que tout ce que j’ai eu ordre de la part du Roi du Ciel de vous dire et assurer n’arrive en temps et lieu.
Le roi et par conséquent toute la cour reçut très-favorablement la Pucelle ; c’était à qui l’accablerait de politesses. Mais la proposition de conduire le roi à Reims forma de nouvelles difficultés ; il fallait faire plus de 70 lieues51 dans un pays occupé par les ennemis ; toutes les villes, celle 42même de Reims, étaient munies de garnisons anglaises ou bourguignonnes. On tint donc plusieurs conseils, mais où la Pucelle, avec raison n’était point appelée ; les avis furent extrêmement partagés sur ce qu’on aurait à faire. On sentait l’impossibilité qu’il y avait de pénétrer jusqu’à Reims : outre trois grands fleuves, le Loire, la Seine et la Marne, il y avait encore d’autres rivières à passer, et d’ailleurs il fallait faire autant de sièges qu’il y avait de villes de puis Loches jusques à Reims : ce qui n’était point praticable, à cause de la grosse artillerie qu’il fallait conduire en quantité, et l’on manquait de l’argent nécessaire pour ces opérations. Le Roi dans ces incertitudes sortit du conseil sans rien décider, et se retira dans son cabinet ; il y fit venir avec lui son confesseur : c’était Mgr Christophe d’Harcourt, évêque de Castres ; il y appela aussi le seigneur de Trèves, qui avait été chancelier de France, et que son grand âge avait engagé de se démettre de ce poste éminent. On était en peine si on ferait entrer la Pucelle pour l’entendre parler ; mais elle n’en attendit pas l’ordre, et elle va elle-même frapper à la porte du cabinet, et dit sur-le-champ au Roi :
— Noble dauphin, ne tenez plus de si longs conseils, mais préparez-vous pour vous acheminer à Reims, recevoir une digne 43couronne, symbole et marque de la réunion de votre État et de tous vos sujets à votre obéissance.
Sa Majesté et les deux personnes qui l’accompagnaient, étonnés de ce discours, firent demander à la Pucelle par l’évêque de Castres, si elle avait su de quoi on traitait dans ce conseil : elle répondit qu’elle en était avertie. L’évêque la pria donc de déclarer comment elle était informée des résolutions qui se prenaient, parce qu’elle n’en pouvait avoir connaissance par des moyens purement humains. Elle ne put s’empêcher de rougir ; mais témoigna que voyant tous ces délais, elle se retirait secrètement pour prier Dieu, et qu’elle ouït intérieurement une voix qui lui dit : Fille de Dieu, va, va, je serai à ton aide, va
; et qu’alors elle fut consolée. Sur cette parole le roi envoya dire à son conseil, qui était encore assemblé, que la Pucelle l’avait prévenu sur ses perplexités, et qu’il fallait se résoudre au voyage de Reims, malgré toutes les difficultés qu’on y trouvait, et qu’ainsi on se préparât à marcher : mais en même-temps il fut décidé qu’on se rendrait maître des villes de la Loire au-dessus et au-dessous d’Orléans.
Alors le duc d’Alençon, qui depuis peu était retourné d’Angleterre, fut déclaré général des troupes qui devaient conduire 44le Roi à Reims ; mais la duchesse son épouse, princesse de la maison d’Orléans, voulut dissuader le duc son mari d’accepter cette commission, dans la crainte de quelque nouveau malheur. Elle s’adressa donc à la Pucelle, qui lui promit de lui ramener le duc sain et sauf, lequel eut ordre du roi de ne rien faire sans l’avis de cette fille. Le corps de cette armée était de douze-cents lances ; ce qui pouvait aller à cinq-mille hommes de cavalerie et à six-mille hommes de pied. Le rendez-vous fut aux environs d’Orléans pour l’onzième de juin.
IV. Patay
D’abord on assiégea Jargeau au-dessus d’Orléans, où il y avait douze-cents Anglais avec toutes les munitions nécessaires pour une bonne et vigoureuse défense. Le lendemain douzième, on fit une brèche assez grande et très-praticable pour monter à l’assaut. Les assiégés demandèrent à parlementer ; mais cependant au préalable ils voulaient avoir quinze jours de trêve ; c’était pour attendre un secours qu’on âmenait de Paris. La Hire, sans en avoir reçu l’ordre, s’avisa de se mettre en marche pour aller trouver les officiers de la place ; mais il fut sur-le-champ rappelé par le général. Ce siège dura peu ; mais le duc d’Alençon et la Pucelle y furent en grand danger : cependant elle avertit le duc d’avoir bon courage, et elle-même cria pour faire 45 donner l’assaut ; on sonna pour y aller, et il fut soutenu pendant plus de quatre heures avec beaucoup de courage et de vigueur ; la Pucelle donnait toujours l’exemple, et monta la première. Elle pensa être tuée d’un gros caillou, qui se rompit à ses pieds en plusieurs morceaux. Malgré ce coup qui l’avait terrassée, elle ne laissa pas de se relever et de crier :
— Amys, amys, sus, sus, notre Seigneur a condamné les Anglais ; ils sont à nous.
Alors on monta, et onze-cents Anglais furent tués. Le comte de Suffolk fut fait prisonnier avec le commandant, aussi bien que plusieurs autres seigneurs.
Les Anglais au désespoir de se voir battus et mis en déroute par une simple fille de très-basse condition, envoyèrent eux mêmes à Domrémy quelques cordeliers pour faire des informations sur sa vie. Tous les témoignages qu’on en rapporta furent avantageux à cette fille. Ce qui néanmoins fut supprimé dans le procès de sa condamnation.
Dès que cette ville fut soumise, on marcha vers Meung et Beaugency, au-dessous d’Orléans. Plusieurs seigneurs, chez qui les heureux progrès des Français avaient pénétré, se rendirent auprès du roi, et le quinzième juin, le duc d’Alençon, le prince Louis de Bourbon-Vendôme, accompagnés 46de la Pucelle, furent investir Beaugency ; et en passant ils se saisirent du pont de Meung, que les Anglais avaient fortifié. Dès les premiers jours les Anglais abandonnèrent la ville de Beaugency, et se retirèrent au château, qu’ils avaient muni de toutes les provisions nécessaires et de bouche et de guerre pour une longue défense.
Le connétable de France Arthur de Bretagne, frère du duc de ce nom, se rendit au siège accompagné de plusieurs seigneurs et de douze à quinze-cents hommes qu’ils avaient levés à leurs dépens. L’arrivée du connétable inquiéta le roi ; parce que son favori le sieur de La Trémoille l’avait indisposé contre ce premier officier de la couronne. Le duc d’Alençon ne jugeait point à propos d’avoir aucune communication avec le connétable, à cause de l’indisposition du roi à son égard. Mais Xaintrailles, La Hire et plusieurs autres furent d’avis d’employer la médiation de la Pucelle auprès de Charles VII, pour la réconciliation du connétable. Jeanne, qui n’avait encore rien demandé au roi, y consentit volontiers ; mais à condition que le connétable ferait serment entre les mains du duc d’Alençon de bien et loyalement servir le roi, et que tous les seigneurs qui souhaitaient cette réconciliation donnassent 47leur scelle, c’est-à-dire leur signature, avec celle du connétable pour les présenter au roi ; ce qui fut exécuté, et l’on fit connaître même à ce prince de quelle conséquence il était de ne pas irriter ce seigneur. Le roi y consentit, malgré La Trémoille, qui n’osa s’y opposer.
À peine les Anglais se virent assiégés dans le château, tant du côté de la Sologne que de la Beauce, qu’ils demandèrent à capituler, même avec la Pucelle. La capitulation fut qu’ils pourraient se retirer avec armes et chevaux, sans rien emporter de leurs biens que la valeur d’un marc d’argent ; et que dix jours ils ne porteraient les armes contre le roi. La même nuit que cette capitulation fut arrêtée, Talbot, accompagné de quelques généraux anglais, âmena de Paris quatre-mille hommes de leurs meilleures troupes, c’était pour secourir Jargeau ; mais comme il était rendu, ils dirigèrent leur marche vers Beaugency ; ils n’y vinrent point assez à temps. Ils entrèrent néanmoins dans la petite ville de Meung, qu’ils abandonnèrent le même jour, et marchèrent à Janville-en-Beauce, où ils avaient fait quelques légères fortifications.
La Pucelle fut d’avis qu’on choisît dans les troupes de France quatorze à quinze-cents hommes, qui seraient conduits par La Hire, 48Poton de Xaintrailles, Loré et quelques autres, pour les empêcher de faire leur retraite, dans le temps que le gros de l’armée s’avancerait pour les combattre. Sur quoi le duc d’Alençon et le comte de Dunois demandèrent à la Pucelle ce qu’il fallait faire ; alors elle donna pour réponse :
— Bons éperons, bons éperons.
— Comment, dirent-ils, devons-nous fuir ?
— Non, répartit-elle, ce seront les Anglais qui fuiront ; et pour les atteindre nous aurons besoin de bons éperons ; mais quelque chose qu’ils fassent, il les faut combattre, seraient-ils pendus aux nues, et le gentil dauphin aura aujourd’hui la plus grande victoire qu’il se eut piéça (c’est-à-dire de longtemps), et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtres52.
Non seulement elle les assura de la victoire, mais que les Français y perdraient très-peu de monde ; ce qui arriva effectivement, puis qu’il n’y eut de tué qu’un seul officier53. Les avant-coureurs avaient toujours harcelé les Anglais, et les avaient empêché de se fortifier, ou de se retirer en des lieux avantageux. L’armée du roi les atteignit donc 49et les pressa de manière qu’ils furent tous mis en déroute près de Patay, cinq lieues au nord-ouest d’Orléans. Et, tant tués que prisonniers, ils perdirent plus de quatre-mille hommes, soit Anglais, soit mauvais Français, et le reste fut contraint de se sauver.
Cette action n’abattit pas seulement le courage des Anglais, elle releva en même temps celui des Français. Le roi était alors à Sully sur la Loire, entre Gien et Jargeau. Le duc d’Alençon s’y rendit accompagné de la Pucelle et de tous les seigneurs qui s’étaient trouvés à la journée de Patay. Alors cette fille se jetant aux pieds du roi, le supplia de recevoir en grâce le connétable de Bretagne, qui l’avait si fidèlement servi, et qui s’y était obligé par serment. Le roi ne voulut pas la refuser. Mais le sieur de La Trémoille, outré de n’avoir pu empêcher cette réconciliation, obtint du moins qu’il ne viendrait pas au sacre, et qu’il resterait pour garder la Loire, les frontières du Maine et de la Normandie, et les défendre contre la surprise des Anglais. La Pucelle et tous les seigneurs furent indignés de cette lâche complaisance pour un si indigne favori, qui n’était propre qu’à susciter des ennemis au roi. Mais il suffisait que La Trémoille s’y opposât, pour que le roi lui obéît servilement. 50On remarque dans l’histoire que c’était le connétable qui avait recommandé La Trémoille au roi, et ce prince, qui le connaissait, prédit au connétable qu’il se repentirait un jour de l’avoir avancé à la cour. Que ne s’en donnait-il donc de garde ! Tel est le sort de ceux qui produisent de mauvais sujets. Par-là ils sont justement punis de leur imprudence.
V. Reims
Après cette défaite, les Anglais, qui savaient que le roi se préparait pour aller se faire sacrer à Reims, prièrent le duc de Bourgogne de se rendre à Paris pour y renouveler leur traité d’alliance. Les généraux voulaient que l’on marchât du côté de la Normandie, la Pucelle seule s’y opposa ; et la résolution de ce voyage étant prise, le roi partit de Gien le 19 juin 1429, à la tête d’une armée de douze-mille hommes, et accompagné de trois princes du sang ; savoir le duc d’Alençon, les comtes de Bourbon-Clermont, et de Clermont-Vendôme, avec les seigneurs de Cabanes, les maréchaux de Boussac et de Retz, l’amiral de Culant, le comte de Dunois, les seigneurs de Laval et de Lohéac son frère, les sieurs de La Trémoille, de Prie, Poton de Xaintrailles, La Hire et beaucoup d’autres. La Pucelle étaie toujours à la tête des troupes avec son étendard, et faisait faire à l’armée les plus 51grandes journées qu’il était possible.
De Gien on marcha vers Auxerre. La Pucelle et plusieurs des généraux étaient d’avis que, l’armée étant encore fraîche, on fit le siège de cette place, où les ennemis avaient garnison, parce que sa prise intimiderait les autres villes et les obligerait à se rendre. Mais les habitants écartèrent ce coup, en faisant présent de deux-mille écus d’or au sieur de La Trémoille : c’est à quoi servaient les favoris de ce prince, à trahir et perdre leur maître de réputation. D’ailleurs les habitants promirent de fournir des vivres à toute l’armée, et même des bateaux pour passer la rivière : et comme les traîtres ne manquent jamais de raisons, La Trémoille fit entendre au Roi que cette ville tenant pour le duc de Bourgogne, il fallait par de semblables ménagements l’adoucir et la gagner, et que d’ailleurs ce siège retarderait le sacre. Le roi, qui avait la faiblesse en partage, fit gloire d’obéir lâchement à ce favori ; on alla donc à Saint-Florentin qui se rendit au roi. De là on gagna Troyes, où était une garnison de six-cents Bourguignons, qui firent une sortie, moins pour attaquer l’armée française, que pour reconnaître l’armée du roi ; ils furent battus, et se virent contraints de regagner promptement la ville.
Cette ville, quoique riche, ne fut point 52assez habille pour acheter la faveur de La Trémoille : ainsi on la somma de se rendre ; ce qu’elle refusa de faire. Elle fut investie deux ou trois jours, pendant lesquels l’armée du roi souffrit beaucoup par la rareté des vivres ; de manière qu’alors plus de deux-mille hommes ne mangèrent pas de pain, tout au plus purent-ils avoir des fèves pour nourriture. Ces fèves avaient été semées par l’avis d’un cordelier, nommé frère Richard, grand prédicateur, et zélé bourguignon. Monstrelet, qui en parle avec avantage, le dit augustin ; mais il était mal informé. La ville ne se rendant pas, on tint conseil, sans y appeler la Pucelle, pour savoir ce qu’on aurait à faire. Les avis furent partagés ; les uns voulaient qu’on passât outre, sans s’arrêter à former un siège ; d’autres prétendaient que Châlons et Reims suivraient l’exemple de Troyes, et refuseraient pareillement de se rendre, si cette capitale de la province n’était pas emportée, quoique sommée. Quelques-uns même, gens sans courage, comme il n’en manque pas dans les cours, voulaient qu’on retournât vers Orléans.
Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier, remontrait avec quelque sorte d’indignation qu’on avait suivi trop légèrement l’avis d’une simple bergère. Il faut excuser ce bon homme : il était 53d’Église et de robe longue, ainsi peu susceptible de ce courage martial, nécessaire pour faire réussir les grandes entreprises. Il dit que lui-même avait prévu toutes ces difficultés dès le conseil qui se tint à Loches. Ainsi on était résolu de retourner vers la Loire : mais Robert Le Maçon, homme prudent, et qui n’était que chancelier du duc d’Orléans, fit connaître que la chose valait bien la peine d’en dire un mot à la Pucelle, qui avait conseillé et fait entreprendre ce voyage, et qu’elle avait exécuté des choses plus difficiles.
Dans le temps que Robert Le Maçon parlait encore, la Pucelle vint frapper hardiment à la porte du conseil, et s’adressant au roi, elle dit :
— Gentil dauphin, ne tenez plus de si longs conseils ; mettez la main à l’œuvre, et commandez que l’on assiège cette ville : en nom Dieu54 je vous assure que dans trois jours vous y entrerez par amour ou par force, et que la Bourgogne se trouvera bien étonnée.
Sur quoi le chancelier reprenant son air de timidité et de crainte :
— Jeanne, on attendrait bien encore huit jours, si on était assuré que ce que vous dites réussît.
— N’en doutez point, dit-elle d’un grand sang-froid ; que l’on me suive et mette la main à l’œuvre ; car Dieu veut que l’on s’emploie soi-même.
Et toute armée 54elle monte à cheval, descend au fossé de la ville, et crie qu’on lui apporte du bois, des fagots, des claies et des échelles : alors toutes les troupes se mettent en mouvement. On ne fut pas peu surpris de l’activité de cette fille, qui faisait plus d’effet elle seule qu’une compagnie de soldats : c’est ce que le comte de Dunois a déposé dans la révision du procès, ainsi près de 25 ans après la mort de la Pucelle. Elle fit donner l’assaut du côté où est aujourd’hui la porte de la Madeleine et celle de Comporté.
Les habitants saisis de crainte et de frayeur s’imaginèrent, par tout ce qu’ils voyaient faire à cette fille, qu’elle était envoyée du Ciel, et cette prévention décida de leur soumission. Sur-le-champ ils s’allèrent prosterner aux pieds des autels, pour implorer la miséricorde de Dieu. Jean Lesguisé, leur évêque, prélat de sainte vie, leur en montra l’exemple, et les porta à se soumettre au roi, leur souverain légitime. Ce prélat, avec les principaux habitants, demandèrent à capituler. Le cordelier frère Richard voulut en être, et dès qu’il aperçut la Pucelle, il fit le signe de la croix, et jeta force eau bénite, comme s’il eut voulu exorciser quelque possédé. La Pucelle, qui s’en aperçut, lui dit en riant :
55— Approchez hardiment, beau père, je n’ai garde de m’envoler55.
Depuis ce temps-là ce cordelier suivit le partie du roi, et il lui arriva ce qui arrive communément dans les factions, que si l’homme qui était estimé change et embrasse un autre parti sur-le-champ, d’honnête homme qu’il était, on le prend, sans autre examen, pour un scélérat. Les officiers et les soldats de la garnison se retirèrent où bon leur sembla ; il y eut une abolition générale ; et ceux qui avaient reçu offices ou bénéfices du roi d’Angleterre furent conservés en prenant du roi Charles de nouvelles provisions. L’évêque fut particulièrement gratifié de lettres de noblesse, tant pour lui que pour ses parents : cela ne coûtait rien. La garnison avait plusieurs prisonniers, qu’elle voulut emmener ; mais la Pucelle s’y opposa, et engagea le roi à traiter de leur liberté.
Les autres villes suivirent l’exemple de celle de Troyes ; et comme les courtisans louaient les actions de cette fille, témoignant qu’on ne voyait rien de semblable dans les histoires, elle répondit avec une modestie digne de sa piété :
— En nom de Dieu, mon Seigneur a un livre, auquel pas un clerc, tant soit-il parfait en cléricature, ne saurait lire.
Et jamais on ne l’ouït s’attribuer la réussite d’aucune action de courage. 56Elle avait soin de rapporter le tout au Roi du Ciel.
Aussitôt que le roi eut pourvu à la sûreté de la ville par un bon gouverneur et une bonne garnison qu’il y établit, il se rendit à Châlons. La Pucelle était attentive à presser le roi pour l’empêcher de retomber dans une indolence, qui malheureusement ne lui était que trop naturelle : elle ne voulut pas même coucher dans la ville. La nouvelle de la réduction de Troyes ne tarda guère à pénétrer jusqu’à Châlons. Les habitants, conduits par Pierre de Latilly leur évêque, vinrent apporter au roi les clefs de leur ville. Charles prit à leur égard les mêmes précautions qu’à Troyes ; après quoi il marcha droit à Reims.
Le roi ne laissait pas d’être inquiet sur cette ville, dans la crainte d’y trouver une résistance, qu’il n’aurait pu surmonter par la force des armes, parce qu’il n’avait point d’artillerie. Il fallut donc que la Pucelle encourageât ce Prince, et lui dit d’avancer sans aucune crainte, parce que les bourgeois viendraient au-devant de Sa Majesté : et que s’il se conduisait avec courage, bientôt il se rendrait maître de tout son royaume56.
57Le duc de Bourgogne avait mis dans Reims six-cents hommes d’élite, commandés par les sieurs de Saveuse, nom autre fois odieux à nos rois, et par le sieur de Châtillon-sur-Marne. Ils firent assembler les habitants, pour les porter à tenir bon ; ils les assurèrent que dans un mois au plus tard ils conduiraient un secours plus que suffisant pour faire lever le siège au roi, au cas que Charles les voulût forcer. Aussitôt ces deux gentilshommes sortirent de la ville avec les troupes pour presser ce prompt secours ; quand ces deux hommes auraient été gagnés, ils n’auraient pas fait autre chose. Dès qu’ils furent partis, les bourgeois tinrent conseil, et résolurent de porter les clefs au roi, qui était au château de Sept-Saulx, dépendant de l’archevêque de Reims, à quatre lieues de la ville.
Le roi y arriva le samedi 6 juillet 1429, accompagné de Regnault de Chartres, lequel n’était jamais entré dans sa ville de puis sa promotion. La Pucelle ne fut pas moins regardée et considérée que le roi même. Le duc de Lorraine, frère du roi de Sicile, et le seigneur de Commercy, se rendirent à Reims avec un corps de troupes, et vinrent offrir leurs services au roi. Il suffit d’être dans la prospérité, tout 58se présente à vous de bonne grâce. Le père et le frère aîné de la Pucelle vinrent aussi pour la voir ; le roi les fit loger par ses fourriers, et la ville de Reims voulut avoir le plaisir de les défrayer. Qui ne serait étonné de voir une armée, qui n’avait ni pain, ni vivres, ni munitions, faire soixante-dix lieues en neuf jours, quoiqu’elle eût été arrêtée trois jours à soumettre la ville de Troyes.
Le dimanche septième juillet, le roi entra dans la ville ; et comme la Pucelle pressait le sacre, on envoya les maréchaux de Boussac et de Retz avec le sieur de Graville et l’amiral Culant, pour faire venir la Sainte-Ampoule sur les serments accoutumés, qui sont de la conduire et reconduire en toute sûreté. L’abbé de Saint-Rémy, vêtu pontificalement, l’apporta jusque devant l’Église de Saint-Denis, où l’archevêque, assisté de tout son clergé, la fut recevoir des mains de l’abbé, et la porta ensuite sur le grand autel de l’église métropolitaine de Reims. L’archevêque, après les serments ordinaires qu’il reçut du roi, fit la cérémonie. La Pucelle tenait pour lors son étendard assez proche de ce prince. Le sacre étant achevé, la Sainte Ampoule fut reconduite par les mêmes seigneurs qui l’avaient accompagné d’abord. La Pucelle qui vit qu’après la cérémonie 59le roi était prêt à se retirer, se jette à ses pieds, et lui dit :
— Gentil roi, je rends grâces à Dieu qu’il lui a plu si heureusement, et en si peu de temps, accomplir ce qu’il m’avait commandé de vous dire et assurer de sa part ; savoir que vous étiez le seul vrai et légitime roi de France ; que je ferais lever le siège d’Orléans, et vous amènerais en toute sûreté à Reims, malgré tous vos ennemis, pour y être sacré et couronné, ainsi que vous avez été : et ne doutez point que ci-après, vos affaires ne prospèrent toujours de bien en mieux, et que les choses que je vous ai prédites n’adviennent au temps que Dieu l’a ordonné. Voilà ma mission accomplie.
Le roi pourvut cette ville d’un gouverneur, d’officiers et de troupes suffisantes. Le mardi neuvième juillet il partit pour faire la neuvaine à Saint-Marcoul, et en obtenir le don de guérir les écrouelles.
VI. Paris
Dès que le roi eut été sacré, la Pucelle écrivit des lettres au duc de Bourgogne pour le prier de la part du Roi du Ciel de s’unir avec le roi son souverain, du sang duquel il avait l’honneur d’être issu. Elle l’assura pareillement que Charles était le vrai et légitime roi de France, et que malgré tous les Anglais il resterait paisible 60possesseur du royaume, et que les Anglais seraient chassés, non-seulement de Paris, mais même de toute la France ; ce qui néanmoins ne s’accomplit qu’après la mort de la Pucelle. Le duc de Bourgogne méprisa ces lettres, comme venant d’une personne d’aussi basse extraction ; et quand le roi lui envoya ses ambassadeurs, la Pucelle prédit que jamais la paix ne se ferait qu’au bout de la lance, c’est-à-dire après qu’il aurait vu les prospérités du roi ; ce qui fut reconnu et même examiné dans le procès de sa condamnation.
Vers le 18 juillet le roi fut loger à Vailly, quatre lieues au-dessus de Soissons, où il reçut les clefs de cette ville, que lui apportèrent les habitants, quoique soumis alors aux Bourguignons ; ce qui fut imité par ceux de Laon, de Château-Thierry, de Provins et de plusieurs autres villes. On accourait de toutes parts, autant pour voir la Pucelle, ce phénomène extraordinaire, que pour saluer et contempler le roi. Elle-même versait des torrents de larmes, en voyant l’affection et l’amour des sujets pour leur souverain : elle ne pouvait s’empêcher de témoigner qu’elle aurait souhaité finit ses jours parmi un peuple si bon, si affectionné au service de son prince.
Le chancelier cependant, chagrin de ce discours, s’avisa de lui dire :
— Jeanne, savez-vous 61bien quand vous mourrez ?
— Non, dit-elle, c’est quand il plaira à Dieu : mais je voudrais bien retourner à mes parents, et vivre avec eux en ma première condition champêtre ; car les traces de la guerre m’ennuient57.
Mais ni le roi, ni les seigneurs ne le voulurent pas permettre, parce qu’elle leur était nécessaire, autant pour donner de la confiance aux soldats, que pour inspirer de la terreur aux ennemis, qui ne pouvaient soutenir sa présence. Et comme elle savait que sa mission était finie, elle ne se mêlait plus de donner conseil aux officiers ni aux généraux pour les opérations de la guerre ; mais elle-même se rendait à l’avis des autres. Elle les assurait néanmoins toujours d’un heureux succès et d’une continuation de prospérité dans les affaires du roi, ainsi qu’elle le lui avait promis. Elle se contentait donc d’encourager les soldats.
Compiègne s’était soumis au roi, qui s’y rendit : il y fut reçu avec tout le zèle et la dignité convenables ; il y mit pour gouverneur un gentilhomme picard, nommé Guillaume de Flavy, qui fut soupçonné d’avoir trahi la Pucelle. De Senlis, qui s’était soumis, le roi se rendit à Saint-Denis, qui lui ouvrit ses portes. Le trois septembre 621429 on s’avança vers Paris, dont la garnison, quoique faible, ne laissait pas de lâcher quelques détachements, uniquement pour reconnaître l’armée du roi. Cependant on s’en approcha, pour voir si les habitants ne feraient pas quelques mouvements dont on pût profiter : mais ils se sentaient trop coupables des excès commis, tant contre le roi, que contre ses meilleurs serviteurs.
Le duc d’Alençon, la Pucelle, les comtes de Clermont, de Vendôme et de Laval, avec les maréchaux de Boussac et de Retz, se logèrent avec un corps de troupes à La Chapelle, entre Paris et Saint-Denis. Le dimanche 4 septembre, les troupes du roi firent quelques tentatives vers la porte Saint-Honoré ; on pointa même quelques pièces d’artillerie pour battre la muraille. L’on alla mettre le feu à la barrière de cette porte, et l’on chassa les Anglais d’un retranchement dans lequel ils s’étaient postés ; on feignit même de faire une attaque à la porte Saint-Denis, pour empêcher la garnison de faire une sortie de ce côté-là, au moyen de laquelle ils auraient pu couper les troupes du roi. La Pucelle se jeta pour lors dans le fossé d’un boulevard d’entre les deux portes, et fut le sonder jusqu’au pied du rempart ; alors elle cria qu’on apportât des fagots, du bois, 63 des claies et des échelles, pour monter à l’assaut ; le maréchal de Retz, accompagné de plusieurs autres officier, la suivit ; et malgré les coups que tiraient continuellement les Parisiens, elle ne laissa pas de rester longtemps sur la contrescarpe, criant toujours à l’assaut : mais dans le moment même elle reçut un trait d’arbalète, qui lui perça la cuisse, dont cependant elle fut guérie en cinq jours. Son courage ne l’abandonna point ; et comme la nuit approchait, le duc d’Alençon l’envoya prendre. L’armée du roi était trop faible pour enlever de force une aussi grande ville, et l’on se retira à La Chapelle, d’où on regagna Saint-Denis, où la Pucelle offrit ses armes à Dieu dans l’église de l’abbaye, pour le remercier de l’avoir tirée du danger.
Elle voulait rester avec la garnison de Saint-Denis, mais les seigneurs l’obligèrent de venir avec eux. Le douzième septembre, le roi partit de Saint-Denis ; et comme il eut avis que la ville de Lagny-sur-Marne se voulait soumettre, il s’y rendit, et la Pucelle l’accompagna. Dans le temps qu’elle y était, on fit porter à l’église un enfant mort-né, qu’on avait déjà gardé trois jours et qui était noir et livide, sans qu’on y aperçût aucun mouvement. Les filles de la ville s’y rendirent, et prièrent la Pucelle 64d’y venir avec elles, pour implorer la miséricorde de Dieu, et le prier de rendre la vie à cet enfant, afin qu’il pût recevoir le baptême. Heureusement après quelque temps de prières l’enfant bâilla plusieurs fois, fit quelques mouvements, et la couleur lui revint ; enfin il fut baptisé, et mourut peu de temps après. Ses juges, gens non-seulement injustes, mais mêmes iniques, lui voulurent faire un crime de ce miracle, comme si elle avait voulu s’en attribuer l’effet. Elle se défendit fort sagement, et leur répondit qu’on l’avait attribué à la miséricorde de Dieu, qui avait exaucé les prières faites en public.
À la fin du mois de septembre, le roi quitta Lagny pour se retirer en Berry. La Pucelle le suivait toujours, quoiqu’elle eût fort souhaité de rester dans l’Île-de-France. Le roi résolut de faire deux sièges, savoir de La Charité-sur-Loire, et de Saint-Pierre-le-Moûtier.
VII. Compiègne
L’armée s’alla donc camper près de cette dernière place. Les troupes furent repoussées à un assaut, ou à la première attaque qu’ils firent, la Pucelle seule, avec quatre ou cinq de ses gens, tint bon. Le sieur d’Aulon, chargé du soin de la Pucelle, courut à elle, et lui demanda pourquoi elle ne se retirait pas : mais ôtant son heaume, elle répondit qu’elle était bien assistée, 65et qu’elle ne ne quitterait pas ce poste que la ville ne fût prise ; elle cria donc qu’on lui apportât du bois, des claies et des échelles pour aller à l’assaut ; ce qui fut exécuté. Les gens de guerre, qui admiraient sa résolution, retournèrent aux attaques, et prirent la ville sans beaucoup de résistance. C’est ce que le sieur d’Aulon a témoigné et certifié depuis.
La rude saison de l’hiver empêcha que le siège de La Charité allât aussi vite que celui de Saint-Pierre-le-Moûtier. Quoiqu’on n’eût pas consulté la Pucelle sur ce siège, elle ne laissa pas de s’y rendre, et d’y donner toujours de pareilles marques de son courage ; cependant on fut obligé de se retirer sans la prendre, et depuis, ses juges lui en voulurent faire un crime ; ils lui en auraient fait un pareil, si la place avait été emportée.
Le roi étant en Berry fit expédier à Meung, au mois de décembre, des lettres patentes, registrées à la Chambre des comptes le seizième janvier 1430, par lesquelles la Pucelle était ennoblie, avec toute sa famille, et leur donna en même temps le nom de du Lys.
Le duc de Bourgogne, qui avait fait une trêve avec le roi, prit ce temps pour se disposer à conduire plus vivement les opérations de la guerre ; il gagna même le 66sieur Guichard Bournel, à qui le roi avait confié le gouvernement de Soissons, et qui remit cette place aux ennemis ; ce qui n’empêcha point les villes de Sens et de Melun de se soumettre au roi. La Pucelle se rendit alors dans l’Île-de-France avec sa compagnie. Elle prétendit que, passant par Melun vers la fête de Pâques, elle avait eu un pressentiment, ou une sorte d’inspiration qu’elle serait prise et livrée aux Anglais avant la Saint-Jean de l’an 1430. Mais cependant elle ne perdit pas la confiance qu’elle avait en Dieu, et c’est ce qui la soutenait dans cette peine : elle priait même le seigneur de ne pas souffrir qu’elle restât longtemps prisonnière, et de la retirer bientôt de cette vie mortelle.
Comme on eut avis que les ennemis devaient faire le siège de Lagny, qui empêchait les Parisiens de tirer aucun secours de la ville de Meaux, ces deux villes étant soumises aux Anglais, elle se rendit à Lagny. Ambroise de Loré et Jean Foucault y commandaient pour le roi. Ces deux officiers, à la tête d’un détachement, attaquèrent une troupe de Bourguignons commandés par Franquet d’Arras, capitaine ou partisan de grande réputation dans les troupes. Les Bourguignons furent battus ; Franquet resta prisonnier, et enfin il fut 67exécuté à Lagny pour les vols, les brigandages, les déprédations qu’il avait faites contre les lois de la guerre. Cette prise attira sur la Pucelle toute la haine des Bourguignons, comme si elle en avait été cause, aussi bien que de l’exécution qui en fut la suite. L’évêque de Beauvais voulut faire un crime à cette fille d’avoir fait mourir cet Officier, quoiqu’on ne l’eût pas mise au nombre des juges : au contraire la Pucelle demandait qu’on en fît l’échange avec un homme du parti du roi, que les Anglais détenaient, mais ce fut sur les plaintes de tous les peuples d’alentour que son procès lui fut fait, et les juges mêmes remontrèrent à la Pucelle qu’il ne lui convenait pas d’intercéder pour un scélérat, lequel s’était livré à tant de crimes et de meurtres, contre les lois de la guerre, qu’il avait mérité cent fois la mort.
L’évêque de Beauvais prétendit de plus qu’elle avait donné de l’argent à celui qui avait pris ce Franquet ; et le lui ayant reproché dans un de ses interrogatoires, elle ne lui répondit que par ce trait :
— Pensez-vous, lui dit-elle, que je sois une argentière ou trésorière de France, pour donner ainsi de l’argent ?
Les réponses qu’elle fit en grand nombre de cette manière, auraient dû étonner des juges plus équitables. Le duc de Bourgogne, pour satisfaire 68les Parisiens, qui étaient comme enfermés entre les places du parti du roi, résolut de faire le siège de Compiègne. La Pucelle qui en fut avertie s’y rendit : elle voulut avec sa compagnie passer par Soissons : mais le gouverneur, qui méditait sa trahison, sans cependant s’être déclaré, lui refusa l’entrée de sa ville. Il craignait qu’elle n’en eût été avertie, et qu’elle ne vint pour se rendre maîtresse de la place. Elle fut donc obligée de retourner vers Crépy, et de-là elle marcha vers Compiègne, où elle entra le 24 mai 1430, veille de l’Ascension. Après s’être un peu reposée, elle fit sur le soir une sortie très-vive, où elle se défendit avec courage, après avoir plusieurs fois repoussé les ennemis jusques à leur camp : mais l’alarme ayant été donnée, tous se mirent en armes, et coupèrent la retraite à la Pucelle : et comme elle fut abattue de son cheval, elle se rendit au bâtard de Vendôme, qui se trouva le plus proche d’elle.
Les actes de son procès portent qu’elle fut prise au-delà du pont de Compiègne, du côté de la Picardie, en tirant vers Noyon, ainsi sur le diocèse de Soissons, limitrophe de ce côté-là avec celui de Beauvais, n’en étant séparé que par la rivière.
Ainsi elle n’était pas justiciable de l’évêque de cette ville, mais de celui de Soissons, 69 et ce fut la première injustice que l’on commit à son égard de ne la pas soumettre au jugement du juge du territoire où elle avait été arrêtée : ce qui n’aurait rien été si les juges n’eussent pas été d’ailleurs de ces hommes iniques qui se livrent à la passion des grands. Quelques historiens prétendent que Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, avec quelques autres officiers, jaloux de cette héroïne, convinrent ensemble de la faire prendre ; de peur sans doute que si le siège de Compiègne était levé, la gloire en rejaillît sur elle, comme la réussite de celui d’Orléans.
Flavy fut depuis poursuivi pour cette démarche ; mais il n’évita la punition que faute de preuves. L’histoire cependant rapporte qu’il en reçut la peine de la part de sa propre femme, avec laquelle il vivait très-mal, et qui le fit mourir ; crime dont cette femme reçut l’abolition, après avoir suffisamment prouvé que son mari avait résolu la mort de cette vertueuse fille, et qu’il avait promis au sieur de Luxembourg de la lui livrer : convention qui selon la déposition de la Pucelle, ne paraît guère probable, puisque de son aveu elle fut prise le jour même qu’elle entra dans Compiègne : elle ne dit pas même qu’on lui eut fermé la barrière pour l’empêcher de faire sa retraite, ainsi que 70l’ont prétendu quelques historiens ; ce furent les Anglais et les Bourguignons, qui l’ayant coupée, l’empêchèrent de rentrer dans la ville.
VIII. Rouen
Un nouveau spectacle, mais spectacle d’horreur, va s’offrir à nos yeux. Cette prise de la Pucelle causa autant de joie à toute l’armée du duc de Bourgogne, que de chagrin aux habitants de Compiègne, qui comptaient sur son secours. Il n’y eût pas jusqu’aux Parisiens qui ne témoignassent leur joie par des feux et par un Te Deum, qu’ils firent chanter dans l’église de Notre-Dame, et les prédicateurs ne manquèrent pas de publier que c’était une, sorcière. Le bâtard de Vendôme, de qui elle était prisonnière, la remit au sieur de Luxembourg, général de l’armée. Le duc de Bourgogne eut la curiosité de la voir, et Monstrelet assure que lui-même était présent à cette entrevue. De Marigny elle fut conduite au château de Beaulieu, d’où elle pensa se sauver en sautant du haut des remparts dans le fossé : c’est ce qui obligea de la transférer au château de Crotoy, semblable, dit-on, à celui de la Bastille de Paris. Le Crotoy était alors un port de mer, ce qui est changé ; parce que la rivière de Somme s’est fait un lit, qui est au sud du côté de Saint-Valery. La Pucelle y fut détenue quatre mois ; d’où 71on la conduisit au château de Beaurevoir en Artois, qui appartenait au sieur de Luxembourg.
Après la prise de la Pucelle, le duc de Bourgogne pressa vivement le siège de Compiègne, qui fut continué jusqu’au mois de novembre. Alors le comte de Bourbon-Vendôme rassembla tout ce qu’il put des troupes du roi qui étaient dans les garnisons, et vint attaquer les Anglais et les Bourguignons, qui perdirent, avec la plus grande partie de leur armée, tous leurs bagages, et furent par-là contraints de lever le siège. Dans le temps du séjour de la Pucelle au château de Beaurevoir, on lui disait souvent que Compiègne, réduit à l’extrémité, demandait à capituler ; ce qu’on refusait d’accorder aux habitants, parce que, pour intimider les autres villes qui s’étaient soumises au roi, on y voulait mettre tout à feu et à sang, jusqu’aux enfants-mêmes qui étaient à la mamelle ; ce qui affligea si fort cette fille, qu’elle résolut de sauter de la tour où elle était prisonnière, pour aller secourir des sujets aussi fidèles à leur souverain : elle se blessa dans cette chute, et pria qu’on lui permît de se confesser, ce qui lui fut accordé.
Dans les temps de sa captivité elle demandait continuellement quatre choses à notre Seigneur : 1° d’être bientôt expédiée ; 722° qu’il plût à Dieu de secourir les Français ; 3° de faire son salut ; 4° enfin que si elle était conduite à Paris, elle pût avoir copie des interrogatoires qu’on lui avait faits, pour les présenter aux juges.
Tout le temps de sa demeure en France se réduit à quinze mois. Elle partit de Vaucouleurs au mois de février 1429. Sa première action d’éclat fut la levée du siège d’Orléans, qui se fit le 8 mai, le dimanche d’après l’Ascension ; après quoi elle conduisit le roi à Reims pour y être sacré : c’est ce qui se fit le 7 juillet de la même année ; c’est ce qu’elle avait promis d’exécuter.
De là elle se rendit à Compiègne, où elle fut prise le 24 mai, veille de l’Ascension 1430 : ainsi elle avait été plus loin que ses promesses, et que la mission qu’elle disait avoir. On la retint ensuite une année entière en prison, et ne fut brûlée que le 30 mai 1431, veille de la Fête-Dieu.
On serait surpris, si les actes n’en subsistaient pas encore aujourd’hui, de la réputation qu’elle avait, même dans les pays étrangers.
Le comte d’Armagnac Jean IV, qui mourut depuis en 1450, s’étant retiré auprès du roi d’Aragon, écrivit à la Pucelle sur l’obédience due au pape : il y en avait alors trois, dont deux antipapes agitaient et tourmentaient l’Église : c’est sur 73quoi le comte d’Armagnac consulte cette fille par la lettre suivante, tirée du procès même de sa condamnation.
Lettre du comte d’Armagnac à Jeanne la Pucelle.
Ma très-chère dame, je me recommande humblement à vous et vous supplie pour Dieu que, attendu la division qui est à présent à la sainte Église universelle, sur le fait des papes ; car il y a trois contendants du papat ; un demeure à Rome, qui se fait nommer Martin Quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent, l’autre demeure à Paniscelles (Peníscola) au royaume de Valence, lequel se fait appeler le pape Clément VII ; le tiers on ne sait où il demeure, sinon seulement le cardinal de Saint-Étienne, et peu de gens avec lui, lequel se fait appeler pape Benoît XIV. Le premier, qui se dit pape Martin, a été élu à Constance par le consentement de toutes les nations des Chrétiens. Celui qui se fait appeler Clément, fut élu à Paniscelles, après la mort du pape Benoît XIII, par trois de ses cardinaux. Le tiers qui se nomme pape Benoît XIV à Paniscelles, fut élu secrètement, même par le cardinal 74Saint-Étienne. Veuillez supplier à Notre Seigneur Jésus-Christ que par sa miséricorde infinie nous veuille pour vous déclarer qui est, des trois dessus dits, vrai pape ; et auquel plaira que l’on obéisse de cy en avant, ou à celui qui se dit Benoît, ou à celui qui se dit Clément, et auquel nous devons croire, si secrètement, ou par aucune dissimulation, ou publique, ou manifeste : car nous serons tous prêts de faire le vouloir et le plaisir de Notre Seigneur Jésus-Christ, le tout votre comte d’Armignac.
La Pucelle lui répondit par la lettre suivante :
Réponse de la Pucelle au comte d’Armagnac.
Jesus ✝ Maria
Comte d’Armignac, mon très-cher et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que votre message est venu par devers moi, lequel m’a dit que l’avez envoyé par deçà pour savoir de moi auquel des trois papes que mandez par mémoire vous devriez croire ; de laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au vrai pour le présent, jusqu’à ce que je sois à Paris ou ailleurs à requoy ; 75car je suis pour le présent trop empêchée aux faits de la guerre : mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez-moi un message par devers moi, et je vous ferai savoir tout au vrai auquel vous devrez croire, et que en aurez su par le conseil de mon Souverain Seigneur le Roi de tout le monde, et que en aurez affaire, à tout mon pouvoir. A Dieu vous commans, Dieu soit garde de vous. Escrit à Compiègne, ce 22 jour d’Août (1429).
La Pucelle s’est plainte dans le cinquième interrogatoire, qu’on avait altéré ses lettres. Il paraît que ce fut surtout sa réponse, où elle paraît en doute sur le pape auquel on doit l’obédience. Cependant elle dit alors qu’elle obéissait au pape séant à Rome ; c’était Martin V, et que telle était la réponse qu’elle avait faite au messager du comte. Et sa conduite, toujours uniforme, témoigne qu’elle se rapportait de tous ses faits au pape séant à Rome ; c’est ce qu’elle a témoigné pendant le cours de sa vie.
Dans le temps de sa captivité elle fut traitée avec une dureté et même avec une cruauté tyrannique, telle qu’on ne l’exerçait pas envers les plus insignes scélérats, quoiqu’elle fut simplement prisonnière de 76guerre. Elle avait continuellement au pied une grosse chaîne de fer, et la nuit on lui en mettait une autre qui embrassait tout le corps : c’est ce qui est attesté en plusieurs dépositions. En vain elle demanda d’être conduite aux prisons de l’archevêque, puisqu’elle était jugée par les gens d’Église ; en vain elle requit plus d’une fois d’être jugée par d’autres que par ses ennemis, ou que du moins on y joignit un nombre égal de juges indifférents ; tout lui fut dénié, aussi-bien que son appel au juge supérieur, c’est-à-dire au pape résidant à Rome : c’est néanmoins ce qu’on ne refuse jamais aux plus grands criminels, pour lesquels le procureur du roi appelle de droit, quand le coupable n’a pas soin de le faire.
Continuons le reste de son histoire, qui ne consiste que dans son procès, sa condamnation et son exécution.
IX. Le procès
La nouvelle de la prise de la Pucelle ne tarda guère à être divulguée dans toute la France. L’Université de Paris, qui voulait témoigner son zèle aveugle pour les Anglais, écrivit aussitôt, c’est-à-dire le 27 mai 1430, deux lettres, l’une au duc de Bourgogne, et l’autre au comte de Luxembourg, pour les engager à la remettre à l’inquisiteur et à l’évêque de Beauvais, qu’ils savaient entièrement dévoués au parti 77anglican. Les Français voulurent d’abord traiter de sa rançon : mais on refusa de les écouter. Il y avait cependant un moyen simple et naturel, c’était de faire savoir aux Bourguignons et aux Anglais qu’on userait, à l’égard de leurs officiers prisonniers, du même traitement qu’ils feraient à cette fille, également prisonnière de guerre : et il est étonnant que le roi Charles, à qui elle venait de rendre de si grands services, n’ait pas daigné faire cette démarche qu’on avait faite pour le héraut qu’elle avait envoyé aux Anglais. Mais les services étaient rendus ; on avait tiré d’elle tout ce qu’on en pouvait espérer : d’ailleurs le roi Charles ne pensait point par lui-même ; il se contentait de se livrer aux pensées et aux passions de ses courtisans.
L’évêque de Beauvais, de son plein gré, et sans en avoir été requis, fut avide de faire un coup d’éclat pour le roi d’Angleterre ; il fit sommer le 14 juillet 1430 le duc de Bourgogne et le comte de Luxembourg de lui remettre la Pucelle : mais ce dernier, de qui elle était prisonnière, la regardait comme une ressource pour lui. On entra donc en négociation ; et au moyen de dix-milles francs qu’il reçut des Anglais, il la leur livra lâchement au commencement du mois de novembre. L’Université 78de Paris ne perdit point de temps ; et le 21 du même mois elle écrivit au roi d’Angleterre, dont elle était esclave, pour faire punir incessamment cette fille. Enfin le troisième jour de janvier 1431 on fit expédier une commission à l’évêque de Beauvais, pour faire le procès à la Pucelle. Cet évêque ne pouvait pas juger seul ; on jeta les yeux sur plusieurs ecclésiastiques, qui refusèrent, et qui pour cette unique raison furent en grand danger de la vie. Quelques-uns même abandonnèrent la ville de Rouen. Un fait qui forme le caractère de l’évêque de Beauvais, est que cet indigne prélat, ayant envoyé un bourgeois de Rouen nommé Moreau dans le pays de la Pucelle, pour faire des informations sur la vie et les déportements de cette fille, il en fut donné et rapporté des témoignages très-avantageux ; ce qui irrita cet évêque au point que, loin de payer à Moreau les frais du voyage qu’il avait fait par ses ordres, il l’accabla des injures les plus grossières, et tel fut son payement58 : ainsi c’était injustice sur injustice. Il se trouva néanmoins un assez grand nombre de ces gens dangereux, qui ne cherchaient qu’à faire leur cour et leur fortune aux dépens de leur honneur et de leur conscience.
79Le procès fut donc entamé le mercredi 21 février 1431. La Pucelle comparaît, et demande d’abord qu’il y ait autant d’ecclésiastiques du parti du roi, qu’il y en avait du parti anglais ; qu’elle fut transférée aux prisons de l’Église, puisqu’elle devait être jugée par des ecclésiastiques, et qu’on lui ôtât les fers qu’elle avait aux pieds. Comme mineure, puisqu’elle n’était que dans sa dix-neuvième année, elle avait besoin d’un conseil, mais toutes ces demandes lui furent impitoyablement refusées.
Enfin on exigea d’elle le serment de dire la vérité ; ce qu’elle accorda ; mais avec l’exception de la révélation des choses secrètes qu’elle avait dites au roi, qu’elle n’avait fait connaître à qui que ce soit, et que jamais elle ne découvrirait, s’agirait-il de sa vie : en quoi elle a constamment tenu parole, malgré les interrogatoires réitérés qu’on lui fit à ce sujet. Dans cette même séance, l’évêque de Beauvais lui défendit de s’évader de la prison ; à quoi elle répondit avec fermeté qu’elle n’admettait pas une pareille défense ; et que si elle s’enfuyait, elle ne serait blâmée de personne.
Le lendemain 22 février se tint une seconde séance, où elle fut interrogée ; et on l’obligea de marquer de quelle manière elle avait résolu de venir vers le roi. Ce fut-là qu’elle fit connaître cette parole du 80capitaine Baudricourt : Vas et advienne tout ce qui pourra.
On lui présenta les lettres qu’elle avait écrites aux Anglais, aussitôt qu’elle fut arrivée à Orléans ; et quoiqu’il y eut près de dix mois qu’elle les eût fait écrire, elle reconnut néanmoins, à la lecture qu’on lui en fit, qu’elles avaient été falsifiées aux endroits que nous avons marqués ci-dessus. On lui demanda ensuite si elle avait vu quelque ange sur la tête de son roi ; à quoi elle répondit :
— Pardonnez-moi et passez outre.
Ils tombèrent ensuite sur le point essentiel qu’ils voulaient savoir ; c’étaient les apparitions ou révélations qu’avait eues le roi Charles : à quoi elle répond qu’elle n’en dira rien ; et qu’eux-mêmes envoyassent à son roi, pour en être informés : ce qu’elle répéta dans la séance cinquième.
Et comme on voulait accélérer cette affaire, il y eut le samedi 24 février une troisième séance, dans laquelle elle avertit l’évêque de bien prendre garde à ce qu’il se disait son juge. Mais un pareil évêque était-il susceptible du moindre scrupule sur aucune remontrance ? On eut beau vouloir extorquer d’elle certaines vérités qui regardaient le roi, elle tint ferme, elle n’en voulait pas jurer, et dit de passer outre. Elle assura même qu’il y avait des choses sur quoi elle n’était pas tenue de répondre ; 81et lorsqu’on lui faisait des questions douteuses, elle demandait du temps pour y satisfaire. D’ailleurs loin de tirer gloire de ce qu’elle avait fait, elle était attentive à tout rapporter à Dieu.
Le mardi 27 février il se tint une quatrième séance, dans laquelle on la vit répondre toujours avec un bon sens supérieur à son âge et à sa condition ; et sur des faits particuliers, sur lesquels elle avait été interrogée antérieurement par les officiers du roi, elle envoyait ses juges au procès-verbal qui s’en était fait à Poitiers.
La cinquième séance se tint le jeudi premier jour de mars ; l’on y représenta à la Pucelle des réponses qu’elle avait faite au comte d’Armagnac, alors fugitif en Aragon, qui lui avait écrit au sujet de Pierre de Lune59 antipape ; mais la même mémoire qui lui avait fait connaître la falsification de ses lettres aux Anglais, lui fit découvrir qu’on avait usé de la même tromperie à l’égard de ses réponses au comte d’Armagnac, que nous avons données ci-dessus ; d’ailleurs elle témoigna qu’elle était soumise au pape séant à Rome. Elle ne laissa pas néanmoins dans ses réponses de jeter quelques petits traits de railleries contre ses juges. C’est dans ce cinquième interrogatoire qu’elle annonça qu’auparavant 82sept ans, les Anglais quitteraient un bien plus grand gage que celui qu’ils quittèrent devant Orléans ; et qu’ils perdraient tout ce qu’ils ont en France, et recevraient la plus grande perte qu’ils aient jamais eue en France ; que cela se fera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.
Les juges même lui demandèrent si les saintes qu’elle dit lui apparaître ont des cheveux. Sur quoi elle ne put s’empêcher, par une espèce de raillerie, de leur répondre :
— Cela est bon à savoir.
Et peu après on la questionna sur le langage de sainte Marguerite ; savoir si elle parlait anglais :
— Comment parlerait-elle anglais, vu qu’elle n’est pas du parti anglais ?
Ce fut sa réponse, qui devait servir d’instruction à ses juges.
La sixième se tint le samedi 3 mars ; et l’on fit à la Pucelle des interrogatoires captieux et pleins d’équivoques, dont elle se tira avec autant de prudence que de fermeté. On l’exhorta de reprendre les habillements de femme ; ce qu’elle refusa de faire. Mais la question la plus importante fut celle de l’enfant ressuscité à Lagny devant l’image de la Sainte Vierge. Les jeunes filles de cette ville étant alors en prières, on la vint solliciter de se rendre à l’église avec les autres personnes de son sexe ; elle y alla ; et loin de croire qu’elle eut fait ce miracle, elle dit à ses juges qu’il 83ne venait que de la Miséricorde divine, engagée par les prières publiques de ces jeunes vierges. Je suis persuadé que cet évêque n’aurait point parlé avec autant de modestie. Le reste des interrogatoires était de peu de conséquence. Ce fut vers ce temps-là que l’évêque de Beauvais, voulant apparemment décider seul du sort de cette fille, fut soupçonné de l’avoir voulu empoisonner, par un ragoût de carpe, que lui-même lui fit envoyer de sa propre cuisine, dont elle fut très-mal, et souffrit beaucoup de vomissements60. Les plaintes qu’elle en porta lui attirèrent les injures les plus atroces de la part du promoteur de son procès, et malheureusement elle ne dut qu’à sa jeunesse le rétablissement de sa santé.
La septième se tint le samedi 10 mars : elle y marqua qu’elle avait été prise au-delà du pont de Compiègne. Par-là elle faisait connaître qu’elle n’était pas justiciable de l’évêque de Beauvais : mais cela touchait peu ce prélat, dès qu’il s’était préposé lui-même pour être juge de cette fille. On l’interrogea longtemps sur le signe qu’elle donna au roi pour autoriser sa mission. Plus ses juges étaient acharnés à connaître 84ce signe, plus elle tenait ferme à ne le pas découvrir.
Les huitième et neuvième se tinrent le lundi 12 mars, l’une le matin et l’autre après-midi. Cette dernière est peu importante ; mais dans celle du matin on lui parle du jeune homme qui la voulait épouser à Neufchâteau en Lorraine ; sur quoi on lui fait un interrogatoire captieux, en lui marquant qu’elle avait fait assigner ce jeune homme pour l’obliger à l’épouser : ce qui était faux ; c’est le jeune homme, qui fut débouté de la demande qu’il en fit devant l’official de Toul. Sur quoi elle dit qu’elle avait voué sa virginité autant qu’il plairait à Dieu de la lui conserver.
La dixième fut tenue le mardi 13 mars après-midi. Et ce signe donné inquiétait fort les juges ; c’est pourquoi ils y reviennent encore dans cet interrogatoire ; mais ce fut de la part de cette fille la même constance à ne pas satisfaire leur curiosité. Cependant elle leur parle toujours hardiment, et continue à leur déclarer que le roi Charles restera enfin paisible possesseur de tout son Royaume ; ce qui devait irriter des gens avides de voir les Anglais dominer en France : d’ailleurs comme on lui faisait des questions embarrassées, elle les savait éviter par des réponses encore plus sages et plus prudentes que leurs interrogatoires 85étaient malins et captieux, sans néanmoins se départir en rien de la vérité.
Les onzième et douzième se tinrent toutes deux dans la même journée, mercredi 14 mars. On y remarque une manière juste de s’énoncer sur les habitants de Compiègne, dont elle plaint le sort, quoique très-fidèles à leur souverain légitime ; mais elle prédit en même-temps qu’ils seront secourus avant la Saint-Martin d’hiver ; ce qui arriva effectivement le premier novembre, que les Anglais et les Bourguignons furent battus et contraints de lever le siège de cette ville. Des juges équitables auraient fait traîner la procédure jusqu’au temps qu’elle marquait, pour vérifier sa prophétie61. Si elle avait prédit le faux, ils auraient été en droit de lui faire connaître le tort qu’elle aurait eu de prétendre lire dans l’avenir ; au lieu que l’événement étant arrivé, il aurait servi de preuves pour la justifier. Mais la passion de l’évêque de Beauvais et des Anglais les empêchait de prendre un tempérament sage, dans lequel cependant on ne risquait rien, puisque la Pucelle serait toujours restée entre leurs mains.
Une chose qui devait toucher tout homme sage et raisonnable, fut ce qu’elle dit dans cet interrogatoire, où s’adressant à l’évêque de Beauvais, elle lui marque expressément :
— Vous dites que vous êtes mon 86juge, je ne sais si vous l’êtes : mais advisez bien que vous ne jugiez mal, parce que vous vous mettez en grand danger ; et je vous advertis que si finalement Dieu vous en chastie, je fais mon devoir de vous en avertir.
Qui ne serait étonné d’une pareille remontrance dans une fille de son âge, et d’une aussi médiocre éducation ! Elle va même jusqu’à dire qu’elle a quelques prémonitions de son martyre ; mais en même temps elle se confie au secours et à la protection divine.
Quant à la douzième séance, qui est du même jour après-midi, elle est de peu d’importance ; il n’y a que la fuite qu’elle voulut faire du château de Beaurevoir, sur laquelle on l’interroge ; mais elle avoue que c’était par pur zèle pour les habitants de Compiègne, qu’elle souhaitait de sortir pour les pouvoir secourir.
La treizième se tint le 15 mars au matin : comme on voulait la déclarer hérétique, on l’exhorta de s’en rapporter à l’Église : mais ne sachant point dans sa simplicité raisonner de doctrine, elle dit que si elle a parlé contre la foi, on n’a qu’à le lui faire connaître, et qu’elle est fort éloignée de le vouloir soutenir.
Sa fuite qu’elle avait commencée en différents endroits, occasionne encore ici quelques 87questions, auxquelles une prudence qu’on n’aurait pas cru trouver en elle, lui fait dire que si la volonté de Dieu était qu’elle sortît, elle le ferait avec plaisir ; mais cependant sans aucune violence.
On lui voit toujours le même zèle pour la religion, et elle ne discontinue pas de demander de pouvoir entendre la messe.
La quatorzième séance se tint le samedi 17 mars 1431 au matin. Les questions y furent faites malicieusement, sans ordre et sans suite ; tantôt sur les anges et sur son habit d’homme ; tantôt sur les fées et sur les saintes Catherine et Marguerite ; tantôt enfin sur l’amour ou la haine que Dieu pourrait avoir pour les Anglais et pour les Français. À tous ces mélanges de questions différentes et compliquées, elle répond avec autant de prudence que de simplicité. Plusieurs l’interrogeaient confusément et en même-temps, pour lui faire perdre le fil de ses réponses : et comme c’étaient des moines qui la tourmentaient le plus dans ces occasions, elle ne put s’empêcher de leur dire :
— Beaux frères, faites l’un après l’autre.
Mais elle assure toujours deux choses, qui devaient extrêmement mortifier ses juges ; l’une que les Anglais seraient totalement chassés du royaume ; l’autre qu’elle aimerait mieux mourir que de révoquer aucune des actions qu’elle a faites 88pour le service du roi par l’ordre de Dieu. Cependant elle assure qu’elle n’attend pour toute récompense que le salut de son âme : mais lorsqu’il y a du doute et de l’inconvénient à répondre sur-le-champ, elle demande du temps pour le faire sûrement.
La quinzième se tint le même jour après-midi ; il y fut beaucoup parlé de son habillement d’homme : sur quoi elle leur fit des réponses très-sensées, qui sont : 1° L’ordre supérieur qu’elle dit avoir reçu de le porter. 2° Que cet habit était plus séant que celui de femme pour converser parmi les gens de guerre. 3° Qu’il était beaucoup plus convenable pour pouvoir conserver sûrement sa virginité. C’est en effet au péril de la perdre qu’elle fut exposée dans cette prison de la part d’un seigneur anglais, comme elle-même l’assura au frère Martin Ladvenu, qui l’exhorta jusques à la mort. Et comme elle préjugeait que l’offre conditionnelle qu’on lui faisait dans cette séance, de la faire aller à la messe le jour de Pâques pourvu qu’elle reprît l’habit de femme, la mettait toujours dans le même risque, elle aima mieux n’y point aller, que d’être dans un danger évident de ce côté-là. En effet, quand elle fut mise au château de Rouen, on commit pour la garder quatre ou cinq Anglais ; mais de ces gens de la plus vile populace, de ces 89hommes fiers, durs et entreprenants, qui voulurent un jour la violer. Elle s’en plaignit plus d’une fois au comte de Warwick et à l’évêque de Beauvais, mais qui n’en tinrent aucun compte : c’est ce qui l’obligea de reprendre ses habits d’homme et de coucher toute habillée ; et ses juges prirent ce prétexte pour la déclarer relapse. Il n’y eut que la duchesse de Bedford, sœur du duc de Bourgogne, laquelle après l’avoir fait exactement visiter, et convaincue de son intégrité, empêcha qu’on ne fit aucune entreprise contre sa personne ; et dans toute la procédure sa pureté ne fut jamais contestée. Ses juges eurent cependant la témérité de lui faire alors des questions indécentes sur sa virginité et sur le mariage, aussi bien que sur les fées et sur sainte Catherine et sainte Marguerite ; sur son étendard, et enfin sur les croix qu’elle mettait à ses lettres avant et après les mots de Jésus, Maria. Sur ce dernier article elle marque avoir appris des ecclésiastiques qu’il était bon de le faire ainsi ; et sur les autres questions elle répond d’une manière sage et retenue. Elle conclut enfin par demander d’être conduite au pape. Ce n’était pas ce que voulait l’évêque de Beauvais ; son esclavage pour le roi d’Angleterre n’aurait pas été assez marqué.
Comme elle avait fait plusieurs fois la 90même demande, on tenta de la suborner, pour l’empêcher d’avoir recours au Saint-Siège. On détacha donc un de ces misérables ecclésiastiques qui déshonoraient alors la religion, et il n’y en avait que trop : ce fut un nommé Loiseleur, qui feignait être prisonnier avec elle ; il voulait la détourner d’en appeler au pape : mais elle tint bon sur cet appel, et jamais elle ne voulut s’en désister.
Ces quinze séances terminèrent les interrogatoires : elle y répondit toujours avec beaucoup de fermeté, sans néanmoins s’écarter, ni de la modestie, ni de la simplicité qui convenaient à son sexe, à son âge et à sa condition. Quand les questions ne regardaient pas le fond du procès, elle savait fort bien en avertir les juges, et leur disait en même-temps de passer outre
; mais elle fut toujours constante à ne pas révéler ce qu’elle avait déclaré au roi en particulier ; ce qui est surprenant dans une fille de cet âge : et quand on lui faisait des questions peu convenables, elle n’hésitait pas de le faire connaître à ses juges, et même avec esprit, comme dans la cinquième séance, lorsqu’on lui demanda si saint Michel, qu’elle disait quelquefois lui apparaître, avait des cheveux, elle ré pondit :
— Pourquoi les y aurait on coupés ?
Et ensuite si cet archange était nu, questions 91peu décente pour tout juge, et plus encore pour des ecclésiastiques. Elle répondit :
— Pensez-vous que notre Seigneur n’ait de quoi le vêtir ?
C’était les railler sur ces sortes de questions, qu’ils avaient l’imprudence de lui faire.
X. L’accusation
Toutes les séances précédentes ne regardent que les interrogatoires de la Pucelle ; on va maintenant commencer son procès d’office, en conséquence des conclusions prises par le promoteur, sur le vu des interrogatoires.
Le dimanche de la Passion 18 mars on s’assembla chez l’évêque de Beauvais, pour convenir de ce qu’on aurait à faire pour mettre fin à ce procès. Et il fut arrêté le jeudi de la Passion 22 mars et le samedi 24, qu’on ferait comparaître cette fille pour relire, elle et ses juges présents, tous ses interrogatoires, auxquels elle n’ajouta presque rien. Elle réfuta néanmoins les faussetés que le promoteur avait insérées dans 70 articles qui formaient le corps de ses conclusions. Le lendemain 25, dimanche des Rameaux, elle demande instamment d’aller à la messe ; ce qui lui est toujours refusé, à moins qu’elle ne prenne un habit de femme, sur quoi on lui dit de se consulter pour le jour de Pâques ; elle sentit bien que c’était un piège qu’on lui tendait.
Le mardi 27 mars le promoteur, pensionnaire des Anglais, lut à la Pucelle 9270 articles par lui faussement extraits de ses interrogatoires, dans lesquels il a mis souvent la négative pour l’affirmative, et souvent le contraire de ce qu’elle a déposé : on lui offre en même-temps pour conseil un de ses juges, c’est-à-dire un de ses ennemis. La Pucelle jure donc qu’elle dira la vérité de tout ce qui appartient au procès, et l’on employa deux jours à cette lecture ; savoir les 27 et 28 mars. La Pucelle, sans s’étonner, réfute tous ces articles par ses propres interrogatoires ; après quoi le promoteur conclut à ce que cette fille soit déclarée sorcière, devineresse ; fausse prophète, invocatrice de démons, conjuratrice, superstitieuse, remplie et entièrement adonnée à la magie, sentant mal de la foi catholique, sacrilège, idolâtre, apostate de la foi, blasphémant le nom de Dieu et ses saints, scandaleuse, séditieuse, troublant la paix et l’empêchant, excitant la guerre, cruelle, désirant l’effusion du sang humain, incitant à l’épandre, ayant de tout abandonné et dépouillé la pudeur et décence du sexe féminin, pris l’habillement des hommes armés, sans aucune honte, ni vergogne, abandonné et méprisé la loi de Dieu, de nature, et la discipline ecclésiastique devant Dieu et les hommes, séduisant les princes et les peuples ; ayant consenti qu’on l’adorât et lui baisât les mains et les vêtements, 93au grand mépris et injure de l’honneur et du culte dû à Dieu. Demande qu’elle soit déclarée hérétique, ou à tout le moins grandement suspecte d’hérésie et punie légitimement selon les constitutions divine et canoniques.
Je ne croyais pas voir finir ces conclusions, dont les plus essentielles se contredisent. En aurait-on dit autant d’un Gauffridy, condamné par le parlement d’Aix, ou d’un Grandier, jugé par des commissaires du conseil62 ? Ce sont néanmoins ces conclusions qui sont proprement la base des deux sentences de condamnation. Mais quand on a vu dans le procès les 70 articles, qui ont servi de fondement à toutes ces conclusions du promoteur, on ne saurait s’empêcher de penser qu il y avait alors de grands scélérats parmi les gens d’Église ; et je suis étonné que la Pucelle y ait répondu avec autant de sagesse et de retenue. C’est donc avec raison que les conciles de Constance, de Bâle et de Trente, et ceux qui les ont suivis, se sont appliqués surtout à réformer les mœurs des gens d’Église. Ils n’y ont pas cependant réussi en tout, malgré les soins des supérieurs ecclésiastiques.
Le samedi dernier jour de mars 1431, veille de Pâques, la Pucelle est de nouveau interrogée par l’évêque de Beauvais, 94qui voulut l’obliger de se soumettre à l’Église militante : elle y consent volontiers, pourvu qu’on ne lui ordonne pas de révoquer ce qu’elle a fait, dit-elle, par inspiration divine : elle en dit autant sur les apparitions qu’elle prétend avoir eues.
Le Lundi suivant, deuxième jour d’avril, première fête de Pâques, les juges s’assemblèrent pour rédiger les douze articles qui devaient être envoyés à l’Université de Paris. Selon les vues du ministère d’Angleterre, on ne se donnait point de relâche, que cette fille ne fût incessamment condamnée : c’est pourquoi on y travailla, même dans cette sainte quinzaine, temps où les juges séculiers suspendent toute procédure. C’est dans ces belles dispositions que l’évêque de Beauvais et 46 commissaires ecclésiastiques célébrèrent ce temps consacré à la prière et à la piété. Ces douze articles, plus calomnieux encore que ceux du promoteur, furent remis à ce dernier le jeudi de la semaine de Pâques, 5 avril 1431, pour être envoyés de la part de la commission à l’Université de Paris, alors aussi dévouée aux Anglais que l’étaient l’évêque de Beauvais et son promoteur. Mais on ne faisait aucune difficulté de mendier de tous côtés des témoignages pour perdre cette fille, et l’on en vint à bout, à la honte de l’humanité.
Le douzième du même 95mois les commissaires s’assemblent pour donner préalablement leurs qualifications sur ces articles. Le 18 l’évêque se transporte à la prison, où il fait comparaître la Pucelle, quoique malade, pour lui faire des remontrances sur ses réponses et sur son état : ce furent surtout les révélations que cette fille disait avoir eues qui inquiétaient ce prélat et ces commissaires, parce qu’elles étaient favorables au roi de France. Il n’est sorte de pièges qu’ils ne lui aient tendus pour la faire rétracter sur ses apparitions et leurs suites.
La circonstance de sa maladie va dévoiler toutes les intrigues de ces iniquités ecclésiastiques. Le cardinal de Winchester et le comte de Warwick, gouverneur du château de Rouen, mandèrent deux médecins, savoir Guillaume de La Chambre et Guillaume Desjardins pour leur dire d’aller voir la Pucelle, qui était malade dans la tour du château ; et surtout qu’ils prissent bien garde qu’elle ne mourût de sa mort naturelle ; qu’il ne la fallait pas saigner, parce que peut-être elle se ferait mourir si on lui ouvrait la veine. Que le roi d’Angleterre ne voudrait pas pour toutes choses qu’elle mourût de sa mort naturelle63 ; qu’il l’avait bien chèrement achetée, 96 et qu’il la voulait faire brûler : chose que l’évêque de Beauvais savait bien ; et pour cette cause il travaillait ardemment à son procès, sans lui donner de relâche, même après sa maladie.
Ainsi ce prélat et les 46 autres juges ecclésiastiques étaient les maîtres des hautes œuvres du roi, ou plutôt de l’injuste ministère d’Angleterre. Et le mercredi deuxième jour de mai, elle fut âmenée devant l’évêque, qui s’était rendu au château, devant lequel elle avoua qu’elle se soumettait à l’Église militante, en ce qui regardait la foi : mais que pour ce qu’elle avait opéré en faveur du roi, elle s’en rapportait à Dieu seul, et demanda d’être conduite au pape pour lui répondre de ses faits ; mais l’indigne évêque de Beauvais ne voulut pas que cette déposition si sage fut inscrite dans le procès-verbal de son interrogatoire. Jeanne la Pucelle répartit alors :
— Ah ! vous écrivez-bien ce qui fait contre moi, et ne voulez pas qu’on écrive ce qui fait pour moi.
Remontrance qui causa du murmure dans l’assemblée des juges : c’est ce qui fut déposé et certifié au procès de révision. Cette fille demanda qu’il lui fut permis d’écrire aux seigneurs de la cour, et que l’on fît venir pour la juger des ecclésiastiques du parti du roi : et pour la troisième fois elle en appela au 97pape, et demande d’y être conduite ; sans que l’évêque de Beauvais ait voulu permettre de porter ce nouvel appel sur le procès-verbal.
Cette fille, plus religieuse que cet évêque, étant avertie par le frère Isambert de La Pierre, de l’ordre de Saint-Augustin, de s’en rapporter au concile général de Bâle, qui se tenait pour-lors, sa simplicité ne lui permettant pas de savoir ce que c’était que ce concile général, elle le de manda au frère Isambert, qui lui répondit que c’était une assemblée de toute l’Église universelle, et que dans ce concile il n’y avait pas moins de gens de son parti que celui des Anglais64. Alors cette fille s’écria :
— Oh ! puisqu’en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et soumettre au concile de Bâle.
Incontinent éclata l’indignation de l’évêque de Beauvais, qui se mit lui-même à crier et à dire au frère Isambert :
— Taisez-vous de par le Diable ! et recommanda fort au greffier qu’il se gardât bien d’écrire cet acte de soumission de cette fille, et son appel au concile général de Bâle.
Et le frère Isambert fut menacé par les Anglais, que s’il ne se taisait, il serait jeté dans la rivière de Seine. 98Doit-on s’étonner après cela si dans ses lettres de garantie que nous avons imprimées dans les preuves, il est spécifié même qu’elles sont, tant contre le pape, que contre le concile général.
Dans ce même temps le comte de Ligny65, le même qui avait eu assez de lâcheté pour la vendre aux Anglais, la fut voir au château de Rouen, en présence de l’évêque de Thérouanne, chancelier du roi d’Angleterre, et qui était de la maison de Luxembourg ; il se trouvait accompagné des comtes de Warwick et de Stafford. Ligny lui dit qu’il venait pour traiter de sa rançon :
— Je n’en crois rien, dit cette fille ; je sens bien que c’est une raillerie, car vous n’en avez ni la volonté ni le pouvoir.
Ce qu’elle répéta plusieurs fois.
— Je sais bien, continua-t-elle, que ces Anglais me feront mourir, croyant qu’après ma mort ils gagneront le royaume de France : mais seraient-ils cent mille godons plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas ce royaume.
Ces paroles dites par cette fille avec beaucoup de confiance, irritèrent si fort le comte de Stafford, qu’il alla jusques à tirer son épée pour la frapper ; mais le comte de Warwick l’en empêcha66.
99Le mercredi 9 mai l’évêque se rendit à la prison et menaça la Pucelle d’être mise à la question ; mais elle tint ferme, et répondit que si elle leur disait le contraire de ce qu’elle avait déposé, elle ne manquerait pas de se rétracter en sortant de la gêne.
Le samedi 12 on conclut de ne la pas mettre à cette dure épreuve, de peur qu’elle ne retombât malade, et qu’elle ne mourût de mort naturelle.
Le samedi 19 on tint conseil dans la chapelle du château, pour communiquer aux juges les qualifications que la faculté de théologie avait apposées aux douze articles, lesquelles se trouvaient conformes aux vues de l’évêque de Beauvais et de son promoteur. Mais la faculté de droit, que l’on avait également consultée, répondit d’une manière beaucoup moins passionnée que la faculté de théologie, et soumit sa censure au pape et au Saint-Siège. Mais la décision des uns et des autres suppose toujours la vérité des propositions qu’on leur avait envoyées.
Le mercredi 23 mai l’évêque de Beauvais 100se transporte au château de Rouen ; et fait comparaître devant lui la Pucelle, pour la porter à se soumettre à la censure de la faculté de théologie, et à reconnaître les erreurs qu’on y a condamnées.
Nous approchons du terme fatal et du but que c’était proposé cet évêque. Le lendemain 24 mai, il se rend au cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen. La Pucelle y est âmenée et placée sur un échafaud : alors un prédicateur, nommé Érard, prononce un sermon rempli des plus atroces calomnies, comme le témoigne Edmond Richer67, qui l’avait lu ; et vomissant continuellement des injures contre le roi Charles, cette fille eut le courage d’interrompre ce prédicateur et de lui dire à haute voix :
— Révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que mon roi est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, qui aime mieux la foi et l’Église, et n’est point tel que vous dites.
En effet, c’était-là son plus grand crime ; et le sieur Massieu, qui était toujours près de cette fille, eût ordre du prédicateur et de l’évêque de Beauvais de la faire taire68 : c’est ce qui-a été certifié 101dans la révision du procès. Avec l’évêque de Beauvais était le cardinal de Winchester et plusieurs autres évêques et abbés. Alors la Pucelle déclare qu’elle se soumet à Rome et à notre Saint-Père le pape : c’est ce qu’elle a toujours demandé ; et jamais on ne voulut inscrire cette soumission sur le procès-verbal de son interrogatoire ; ce qui aurait empêché de la déclarer hérétique. Elle assure d’ailleurs qu’elle ne charge personne de ses faits, mais que du tout elle se rapporte à Dieu et au Pape ; ce qui lui est toujours refusé avec autant d’opiniâtreté, qu’elle témoigne de constance à le demander.
L’évêque la voyant persister dans son appel, témoigna qu’il allait prononcer sa sentence. La Pucelle commença pour lors, à ce que disent les actes du procès, à parler, et à dire que puisque les gens d’Église n’approuvaient pas ses apparitions et révélations, elle ne les voulait pas soutenir. Et on suppose qu’alors elle signa une rétractation assez longue et assez détaillée. Cette prétendue rétractation est une pièce méditée par des théologiens, et telle à peu près qu’on la pourrait exiger d’un Jean Huss, d’un Jérôme de Prague, d’un Luther ou d’un Calvin, et non d’une fille aussi peu instruite.
102Mais on va voir une insigne tromperie de la part de l’évêque de Beauvais, laquelle a été certifiée au procès de révision par le sieur Jean Massieu69, à qui le soin de la Pucelle avait été confié dans la prison, et qui même lui lut sur l’échafaud la véritable rétractation écrite sur un très petit papier, laquelle ne contenait pas plus de huit lignes. Elle déclarait en substance qu’elle promettait de ne se plus habiller en homme, de ne plus faire tondre ses cheveux en rond (c’était la mode des gens de guerre), de ne plus porter les armes, et autres choses peu importantes. Ainsi ce formulaire est totalement différent de celui qu’on a fabriqué pour le mettre au procès.
Il arriva qu’au temps de la sollicitation qu’on faisait à cette fille pour l’obliger à se retracer, jusqu’à la menacer du feu, il s’éleva une grande émotion ; c’était un ecclésiastique anglais, docteur du cardinal de Winchester, qui accusait l’évêque de Beauvais de favoriser cette fille : ce n’était guère connaître ce passionné prélat. Il faut le lui pardonner, c’était un Anglais qui parlait, et qui était impatient de voir la 103fin de cette cruelle tragédie. Mais alors l’évêque de Beauvais demanda réparation de l’injure qu’on lui faisait : il dit qu’il ne poursuivrait pas le procès qu’il n’eût cette satisfaction. On menaça donc cette fille de la faire brûler, si elle ne signait cette rétractation ; ce qu’elle fit, par la crainte du feu, comme elle l’avoua depuis, et prit ensuite un habit de femme ; et c’est de quoi il s’agissait. Le peuple néanmoins indigné des menaces faites à cette fille, ne put s’empêcher de jeter des pierres sur l’évêque de Beauvais, dont les iniquités étaient trop palpables pour ne pas révolter les plus indifférents.
XI. Le supplice
Le lundi 28 mai l’évêque revint à la prison, et la trouva en habit d’homme : mais comme on ne lui tenait aucune des paroles qu’on lui avait données à ce sujet, elle se crut autorisée à reprendre son habit militaire ; parce qu’on lui laissait toujours les fers aux pieds, et qu’on ne la conduisait pas en une prison ecclésiastique, comme on le lui avait promis ; ce qui néanmoins ne suffit pas pour l’obliger à reprendre les habits d’homme qu’elle avait quittés. Elle était couchée, et pour se lever elle dit aux Anglais de lui ôter les chaînes de son corps, et de lui donner ses habits de femme, qu’elle demandait ; alors ils tirèrent 104d’un sac ceux d’homme, et refusèrent de lui en donner d’autres, malgré ses instances réitérées. Elle fut donc obligée de se servir de ceux qu’on lui présentait ; c’était un parti pris par l’évêque de Beauvais et son promoteur d’Estivet, pour la faire déclarer relapse. Il y avait encore une raison très-importante qui l’engageait à reprendre ses habits d’homme ; ce fut la violence que lui voulut faire un seigneur Anglais (c’était apparemment le comte de Warwick) et les seuls habits d’homme étaient un obstacle à ces infâmes entreprises. Ce fut néanmoins ce changement inévitable d’habits, qui la fit regarder comme relapse : et l’évêque de Beauvais ne put retenir sa joie en la voyant de nouveau en habit militaire ; et dit en sortant aux Anglais qui étaient présents :
— Faronnelle70, faites bonne chère, il en est fait ; (c’est-à-dire, réjouissez-vous, nous l’avons emporté).
Le 29 mai il y eut nouveau conseil au château, où l’évêque, de son chef, la déclare relapse ; et le même jour elle est sommée au château de se trouver le lendemain trentième mai, veille de la Fête-Dieu, à huit heures du matin, au vieux marché de Rouen.
Mais à sept heures l’évêque de Beauvais vient à la prison, où il annonce lui-même 105à cette fille que ce jour-là elle sera livrée à la justice séculière, et lui fait de grandes exhortations. Le même jour elle fut confessée et communiée, de l’ordonnance de l’évêque, par frère Martin Ladvenu, de l’ordre de Saint-Dominique, et l’un des assesseurs de cet évêque : après quoi sa sentence lui est prononcée, et on la conduisit au vieux marché, accompagnée de ce religieux, qui l’assista jusqu’au dernier soupir ; et avec lui se trouvait le même Jean Massieu, dont il a déjà été parlé ; il était prêtre et curé de l’église paroissiale de Saint-Candide à Rouen71.
Dès qu’elle fut arrivée au lieu de son exécution, on la donna en spectacle sur un échafaud. Là, le docteur Nicolas Midi fit un sermon, et l’évêque de Beauvais prononça lui-même la sentence définitive, conformément aux conclusions du promoteur.
À peine eut-il fini de parler que le docteur Midi, zélé partisan des Anglais, dit tout haut :
— Jeanne, l’Église ne vous peut plus défendre ; mais vous abandonne au bras séculier.
Dès que la Pucelle l’eut ouï, elle se met à genoux sur l’échafaud ; fit très dévotement ses prières à Dieu, à saint Michel, à sainte Catherine et à sainte Marguerite ; 106 enfin à tous les saints qui sont dans le Ciel ; elle pria Jean Massieu de lui procurer une croix ; et un Anglais qui était présent, en fit une avec un bâton qu’il tenait ; on la lui remit ; elle la prit, la baisa dévotement, et la mit en son sein. On lui apporta même la croix de l’église, qu’elle baisa et embrassa avec une grande effusion de larmes. Enfin elle descendit de l’échafaud, accompagnée toujours de frère Martin Ladvenu, qui l’avertissait de penser à son salut. L’évêque de Beauvais et quelques chanoines de Rouen s’avancèrent vers l’endroit de l’échafaud où elle était, afin de la voir ; et comme le bourreau allait s’en saisir, elle dit tout haut à l’évêque de Beauvais, qu’il était cause de sa mort ; qu’il lui avait promis de la mettre entre les mains de l’Église ; et que loin de tenir sa promesse, il l’avait livrée à ses plus cruels ennemis.
Le bourreau s’en saisit aussitôt, sans qu’il intervint aucune sentence de la part du juge séculier. Le bailli de Rouen dit seulement au bourreau :
— Menez-là, menez-là.
Tous les spectateurs, même les Anglais, versaient des larmes. L’évêque de Beauvais, qui vit pleurer tous les assistants, ne put s’empêcher d’en verser lui-même quelques-unes. Tout le peuple gémissait de voir le supplice cruel qu’on faisait souffrir à une aussi vertueuse 107fille ; mais ce qui étonna même le bourreau : jamais il ne put faire brûler son cœur, quelque grand feu qu’il fit, et les Anglais le firent jeter dans la rivière, avec le reste de ses cendres et de ses ossements ; et au milieu des flammes on l’entendit continuellement invoquer le nom et l’assistance de Jésus-Christ.
Qui ne sera surpris de voir l’évêque de Beauvais faire en trois heures de temps deux actes entièrement opposés. Il déclare cette fille excommuniée de droit, hérétique, relapse et opiniâtre, idolâtre, et autres qualifications aussi fatales pour le salut d’une âme, et cependant il lui fait accorder les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie, sans l’avoir absoute ni relevée de sa prétendue excommunication.
Le roi, ou plutôt les ministres d’Angleterre écrivirent alors une lettre circulaire, que Monstrelet nous a conservée, pour justifier cet acte de leur tyrannie. C’est à de pareils traitements que les vrais Français devaient s’attendre, si les Anglais étaient restés maîtres du Royaume. Tout chez eux était alors extrême.
Si les Ministres d’Angleterre avaient été persuadés que cette fille avait été justement condamnée, il était inutile de faire, dix jours après le procès, une apologie de leur conduite, 108adressée à l’empereur et à toutes les puissances de l’Europe, chez qui le courage, les grandes actions et les vertus de cette héroïne avaient pénétré. Ils sentaient donc qu’ils n’étaient pas exempts, ou d’iniquités, ou de malversations, puisqu’ils cherchaient à se justifier. Toute justification personnelle laisse toujours quelque doute sur la probité de celui qui se justifie. C’est un levain qui fermente, et qui à la fin se réalise. Il suffit d’observer les lois et les règles de la justice, dès-lors on n’a pas besoin d’apologie. Il en est de même de l’Université, qui s’est conduite très-indignement dans toute cette affaire, et qui a prétendu se justifier par lettres auprès du pape et des cardinaux. L’évêque de Beauvais lui même est si fortement persuadé de ses injustices, que treize jours après l’exécution de cette fille infortunée, c’est-à-dire le 12 juin 1431, voyant toute la ville de Rouen, et même des Anglais révoltés contre lui, alors il exige et obtient sur ce fait des lettres de garantie de la part du roi d’Angleterre. Mais contre qui obtient-il ces lettres de garantie ? Est-ce contre le roi Charles et ses ministres ? Non, c’est contre le Saint-Siège et même contre le concile général de Bâle. Il crut par-là se mettre à couvert de toute punition. Ainsi cet évêque 109était bien moins catholique que cette pieuse fille, qui jusqu’à la mort a toujours persisté comme une véritable chrétienne, dans son appel à l’Église, au pape séant à Rome, et même au concile général, en accusant et taxant d’injustice ceux qui s’y opposaient ; en quoi on ne saurait dire qu’elle n’eut pas raison. Mais, par malheur pour l’évêque, ces lettres de garantie ne pouvaient rien contre la Divinité, non-plus que contre la postérité, juge impartial des actions des plus grands hommes. Où en seraient ceux à qui la justice est confiée, si à chaque procès criminel, même en matière de crimes d’État ou de lèse-majesté, ils étaient obligés d’exiger de semblables lettres ? Observez les lois ; suivez les règles de la justice ; fermez l’oreille à toute sollicitation étrangère ; n’agissez pas contre vos lumières, ni contre votre conscience. Il ne vous faut pas d’autre garantie ; le reste est inutile, et même souvent très-nuisible.
Voilà bien des mouvements que se sont donnés une cinquantaine d’ecclésiastiques, pour commettre la plus grande de toutes les iniquités, en satisfaisant la passion, non du roi Henri VI d’Angleterre, il n’avait alors que dix ans ; mais celle de son conseil et de ses ministres. Du caractère dont110 étaient ces sortes d’ecclésiastiques, je suis persuadé que pour faire le bien, ils n’auraient pas daigné prendre la centième partie des peines qu’ils ont essuyées pour commettre un aussi cruel acte de tyrannie ; c’est que Dieu seul est la récompense du bien, et que cette récompense n’est pas actuellement sensible aux yeux ; au lieu que les hommes payent chèrement, et même comptant, les crimes, le mal et les bassesses auxquelles on se livre pour satisfaire leurs passions ; et c’est-là le seul bien auquel aspirent ces âmes basses, ces vils esclaves : tel est le mobile de toutes leurs actions.
Dieu cependant ne laissa pas, pour l’exemple, d’en punir quelques-uns dès ce monde : tel fut le nommé Nicolas Midi, qui avait fait la prédication le jour-même de l’exécution de cette pieuse héroïne. Il mourut de lèpre peu de jours après ; tel fut le promoteur d’Estivet, cet homme furieux et fougueux contre la Pucelle, lequel accablé de misères et dans un souverain mépris, fut trouvé mort dans un colombier ; enfin l’indigne évêque Pierre Cauchon termina subitement sa vie au bout de quelques années, dans le temps qu’on le rasait72. Cependant comme les gens accoutumés 111au crime se présentent souvent avec plus de hardiesse que l’homme de probité et d’honneur, dont la vertu est toujours accompagnée d’une sage modestie et d’une sorte de timidité, il eut le front, ou plutôt la témérité de se trouver au traité de la paix d’Arras en 143573, mais sans mission de la part d’aucune puissance. Quelqu’un aurait-il été assez hardi pour employer un homme aussi décrié ; et le peuple de Beauvais est louable de l’avoir chassé de leur ville. Les Anglais à la vérité lui firent obtenir l’évêché de Lisieux en 1432, qu’il gouverna jusqu’à sa mort, arrivée le 18 décembre 1442, mais sa réputation ne fut pas rétablie.
XIII. Bref portrait de Jeanne d’Arc
Pour donner le caractère de cette héroïne, on ne saurait mieux faire que de s’en rapporter aux dépositions ouïes dans le procès de révision ou de justification. Quelques-uns mêmes de ceux qui déposent étaient autrefois ses ennemis, c’est-à-dire ses juges, et par-là ils sont plus croyables que les autres dans le bien qu’ils en rapportent. Il n’y a guerre de témoignage de ses anciens ennemis, qui ne reconnaisse sa piété, sa résignation à la volonté de Dieu, sa douceur dans les souffrances, sa pureté et l’amour qu’elle avait pour son état de virginité, 112au point que dans la prison elle donna un soufflet à un tailleur qui, de l’ordre de la duchesse de Bedford, lui présentait une robe de femme, et avait eu en même-temps la témérité de lui prendre trop affectueusement la main74.
Elle entendait la messe tous les jours, à moins qu’elle n’en fut détournée par des occupations essentielles. Elle se confessait et communiait souvent, et même avec une si grande effusion de larmes, que les spectateurs en étaient attendris. Jamais elle ne s’attribuait la réussite des événements ; mais elle avait soin de tout rapporter à Dieu, comme au principe de toutes les actions louables qu’elle faisait. Sa coutume était d’assembler le soir tous les religieux qui servaient d’aumôniers ou de chapelains dans les troupes, pour se rendre à l’église la plus voisine, afin d’y prier Dieu, et d’y chanter quelques hymnes en l’honneur de la Sainte Vierge75. Elle faisait plus, puisqu’elle engageait jusqu’aux officiers généraux à se confesser souvent76.
Son amour pour la pureté était si grand 113qu’il influait même sur ceux qui l’approchaient, sans que sa beauté, qui n’était pas ordinaire, fît impression sur leur imagination ; il semblait que la chasteté, dont elle faisait ses délices, inspirât cette vertu à ceux qui la voyaient le plus familièrement77.
Par rapport à la vie civile, elle était d’une simplicité étonnante de mœurs et de conduite : mais dès qu’il s’agissait de guerre, elle n’était plus la même ; alors elle s’écartait de cet air modeste et réservé, qui ne la quittait pas en toute autre occasion. Il lui arriva même une saillie fort vive ; lorsqu’elle apprit par le comte de Dunois que Fastolf, capitaine anglais, devait incessamment se rendre à l’armée des assiégeants avec un convoi de vivres, sur-le-champ elle dit au comte :
— Bastard, Bastard, en nom de Dieu, je te commande que tu me le fasse, savoir ; car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai oster la tête.
On sent bien que c’était-là une sorte et d’enthousiasme, parce qu’elle désirait battre ce Capitaine : et le comte de Dunois le pensa de même, et lui répondit avec modération que de ce elle ne se doutât ; car il lui ferait bien savoir78
.
114Elle n’avait de talents et de lumières que pour les opérations militaires. Admirable dans ses justes résolutions, et ferme dans leur exécution, elle animait par ses paroles et par ses propres travaux le courage du soldat, qui marchait sous ses ordres avec plus de confiance qu’il ne faisait sous les généraux, tant on était persuadé qu’on ne pouvait être vaincu avec elle : et dès qu’il y avait quelque action qui paraissait douteuse, elle leur disait, comme sûre de la réussite, d’agir avec courage et d’espérer en Dieu, et par là tout avait une fin heureuse79.
Enfin un seigneur du temps même assure qu’elle avait très-bonne grâce à cheval80.
Dans le procès de sa condamnation il semblait qu’elle fût inspirée, pour répondre à ses juges avec tant de prudence, de lumières et d’esprit, qu’eux-mêmes en étaient étonnés81, quoiqu’on l’interrogeât, sur des matières extrêmement difficiles, compliquées les unes dans les autres, et quelquefois disparates et sans suite : souvent plusieurs lui parlaient en même temps dans la vue de l’étourdir, et de lui faire prendre 115le change, ou même de la porter à faire quelque réponse équivoque, dont ils pourraient tirer quelque avantage à son préjudice : mais elle savait modérer leur vivacité, et les rappeler elle-même à la simplicité des demandes et des interrogatoires.
Dieu, qui sans doute la voulait sauver, lui a fait mériter son salut par les souffrances les plus dures qu’il soit possible d’essuyer en ce monde ; et l’on peut assurer sans témérité qu’elle a véritablement été martyre de l’État.
Fin de la première partie.
Notes
- [4]
Le Notre Père (Pater Noster), le Je vous salue Marie (Ave Maria) et le Symbole des Apôtres (Credo). [NdÉ]
- [5]
Séance du 12 mars 1439 dans son procès.
- [6]
Déposition de Jean de Novelempont (Jean de Metz), gentilhomme demeurant à Vaucouleurs, du samedi 31 janvier 1456.
- [7]
Déposition de la dame de Touroulde.
- [8]
Déposition de la dame de Touroulde.
- [9]
Déposition du samedi 31 janvier 1456 rendue par Catherine, femme d’un charron de Vaucouleurs, nommé Henri, chez qui logea la Pucelle ; et c’est elle qui dépose tout ce que dessus.
- [10]
Interrogatoire du 22 février 1431 au procès.
- [11]
Environ 725 km. [NdÉ]
- [12]
Déposition de Bertrand Poulengy du samedi 6 février 1456.
- [13]
Déposition de la dame de Touroulde.
- [14]
Déposition de M. Simon Charles.
- [15]
Déposition de Raoul de Gaucourt, grand-maître de la Maison du roi.
- [16]
Déposition du duc d’Alençon.
- [17]
Déposition de Jean Barbin, avocat du roi.
- [18]
Livre des Proverbes, chapitre 8, verset 15 :
Per me reges regnant et legum conditores justa decernunt.
- [19]
Deus potuit ordinare quod puella armatis viris præesset
; ce sont ses paroles. - [20]
probandus est spiritus
. - [21]
Jacobus Gelu, primo Archiepiscop. Turonensis, atque anno 1427 Ebredunensis, obiit anno 1432, De adventu Johannæ, fit ce traité l’an 1429 ; ce qu’il marque lui-même page 4. inter MSS Latinos in-4°. Bibliothecæ Regiæ n° 6199.
- [22]
Déposition de Jean Barbin.
- [23]
Elle en dit quelque chose dans l’interrogatoire du 27 février ; mais sans marquer de quoi il était question. L’avis qui est à la tête des inscriptions qu’on a recueillies à son sujet, marque que la Pucelle dit au roi que le jour de la Toussaint dernière (1428), le prince étant seul en son oratoire, avait prié Dieu que s’il était légitime successeur de la couronne, il daignât la lui conserver, sinon qu’il lui accordât quelque consolation. C’est aussi ce qu’insinuent la plupart des inscriptions du recueil, chapitre 2.
- [24]
Déposition du comte de Dunois du 22 février 1456.
- [25]
Déposition du duc d’Alençon.
- [26]
Déposition du duc d’Alençon.
- [27]
Déposition du sieur Jean Massieu du 17 décembre 1455, et autre déposition de Guillaume Colles, de Bois-Guillaume, du 18 décembre de la même année. L’un et l’autre étaient greffiers du procès criminel de 1431. Autre déposition de Jean Marchel.
- [28]
Déposition de François Garmet, général des finances, de Gobert Thibaut et de Marguerite Touroulde.
- [29]
Déposition du sieur de Gaucourt et de François Garmet.
- [30]
Au procès, 5e séance du 1er mars 1431.
- [31]
Voyez sa déposition dans les Preuves.
- [32]
Déposition du comte de Dunois du 22 février 1456.
- [33]
Ce qui est ici en romain [entre parenthèses] a été changé et altéré par ses juges. Et au lieu de cette phrase :
Rendez à la Pucelle, etc.
, il y avait dans ses lettres originales :Rendez au roi les choses de toutes les bonnes villes, etc.
interrogatoire du 22 février 1431. - [34]
Je suis Chief de guerre : ces mots ne sont pas dans l’original.
- [35]
Il faut lire attindrai.
- [36]
Corps pour corps et Chief de guerre. Nie que ces mots soient dans l’original de ses lettres. (Interrogatoire du 22 février 1431).
- [37]
Déposition de Simon de Beaucroix.
- [38]
Déposition du comte de Dunois du 2 février 1456.
- [39]
Déposition du père Jean Pasquerel.
- [40]
Déposition du comte de Dunois du 22 février 1456.
- [41]
Déposition de Jacques Lesbahy, du 16 mars 1456.
- [42]
Déposition du père Jean Pasquerel.
- [43]
Dans la même déposition.
- [44]
Déposition du père Jean Pasquerel.
- [45]
Déposition de Simon Charles.
- [46]
Déposition de Louis des Comtes.
- [47]
C’est une superstition soldatesque, au moyen de laquelle on fait quelques cérémonies sur la plaie de celui qui est blessé, et l’on dit quelques paroles supposées mystérieuses ; l’on prétend que par là on guérit le blessé. C’est une chose condamnable, qui ne peut se faire que par un pacte, ou exprès ou tacite, avec l’Ange du ténèbre : ainsi la Pucelle avait raison de n’y pas vouloir consentir.
- [48]
Même déposition du comte de Dunois.
- [49]
Déposition de Jean Huillier d’Orléans.
- [50]
Déposition du duc d’Alençon.
- [51]
Environ 340 km.
- [52]
Déposition du duc d’Alençon.
- [53]
Déposition du 7 mai 1456 rendue par Thibaut d’Armagnac ou de Termes, bailli de Chartres qui fut présent à la journée de Patay.
- [54]
Lenglet écrit :
En mon Dieu
. - [55]
Sixième séance du 13 mars 1431.
- [56]
Déposition du sieur Charles Simon, président en la Chambre des Comptes, autrefois ambassadeur à Venise, du 7 mai 1456.
- [57]
Même déposition du comte de Dunois.
- [58]
Procès de révision à la fin des informations faites à Rouen.
- [59]
Benoît XIII, né Pedro de Luna (Pierre de Lune). [NdÉ]
- [60]
Déposition de Jean Typhac, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris et médecin.
- [61]
Lenglet s’égare dans la chronologie : lors de la séance du procès (14 mars 1431) le siège de Compiègne avait déjà été levé (28 octobre 1430) ; au cours de l’interrogatoire Jeanne ne fit que rappeler la prédiction qu’elle fit antérieurement. La Saint-Martin d’hiver est célébrée le 11 novembre. [NdÉ]
- [62]
Le père Louis Gauffridy, curé à Marseille, fut condamné par le parlement d’Aix pour sorcellerie et séduction envers des religieuses, et brûlé le 30 avril 1611. Le père Urbain Grandier, curé à Loudun, fut condamné pour le même genre de crimes par des commissaires du roi (envoyé par Richelieu après son acquittement par le tribunal ecclésiastique) et brûlé le 18 août 1634. [NdÉ]
- [63]
Déposition du sieur de La Chambre, médecin.
- [64]
Déposition de frère Isambert de La Pierre du 5 mars 1449 (1450 nouveau style).
- [65]
Jean de Luxembourg. [NdÉ]
- [66]
Déposition du sieur Haimond, Seigneur de Macy, du 7 mai 1456, et qui se trouva présent à l’entrevue du comte de Ligny et de la Pucelle au Château de Rouen ; et qui même l’avait vue au château de Beaurevoir et du Crotoy.
- [67]
Edmond Richer (1560-1631), théologien gallican français et auteur d’une Histoire de la Pucelle écrite en Français. [NdÉ]
- [68]
Déposition de Martin Ladvenu, de l’ordre de Saint-Dominique, du 19 décembre 1455. Il fut l’un de ceux qui accompagnèrent la Pucelle au supplice. Et Massieu déposa aussi la même chose.
- [69]
Déposition du sieur Jean Massieu, curé de la ville de Rouen, du 17 décembre 1455. Il fut chargé de lui lire cette rétractation.
- [70]
Farewell. [NdÉ]
- [71]
Déposition du sieur Massieu du 17 décembre 1455.
- [72]
Déposition de Guillaume Colles.
- [73]
Journal de la paix d’Arras, Paris, 1651, p. 70 et 265.
- [74]
Déposition de Jean Marchel.
- [75]
Déposition du comte de Dunois, du 22 février 1456.
- [76]
Déposition du sieur Pierre Compaing.
- [77]
Dépositions du duc d’Alençon, du comte de Dunois et du sieur d’Aulon.
- [78]
Déposition du sieur d’Aulon, ci-après.
- [79]
Déposition de Robert Savrecault.
- [80]
Lettre de Guy XIV, sire de Laval, dans La Roque, chap. 43 de la Noblesse.
- [81]
Déposition de Jean Marchel et autres.