Lenglet du Fresnoy  : Histoire de Jeanne d’Arc (1753-1754)

Troisième partie

1Troisième partie
Les sources secondaires

I.
Témoignages étrangers en faveur de Jeanne d’Arc.

Dans tous les témoignages que je vais produire en faveur de la Pucelle, à peine se trouvera-t-il deux ou trois auteurs français. Je le fais pour éviter d’entendre dire qu’il n’est pas étonnant que les écrivains nationaux, épris d’amour pour la Patrie, fassent l’éloge dune fille, qui par les merveilles qu’elle a opérées, les a délivrés d’un joug étranger, sous lequel ils étaient prêts de gémir sans ce secours inespéré. Je les produis par ordre des temps, depuis le moment que la Pucelle fut présentée au roi Charles VII, jusque vers la fin du XVIe siècle. Ceux qui sont venus depuis, ont parlé comme copistes des premiers ; et d’autres, pour s’éloigner du commun, ont cru devoir suivre leur imagination. 2Mais j’appuie principalement sur les Anglais et les Bourguignons. Le témoignage favorable d’un ennemi vaut seul une douzaine de témoins qui sont amis. Il se trouvera quelques répétitions, mais elles serviront de preuves pour autoriser la vérité des faits, et quelquefois en feront connaître de nouveaux.

1.
[Henri de Gorkum (~1378-1431).]

Henri de Gorkum (Gorinchem), petite ville sur la rive septentrionale du Vahal (Waal), était un théologien hollandais, et par conséquent sujet du duc de Bourgogne. Dès que la Pucelle parut, il fut porté à écrire sur cette nouvelle merveille, et il le fit d’une manière extrêmement succincte.

Une jeune fille, dit cet écrivain, qui faisait paître les troupeaux à la campagne, fut présentée au fils du roi Charles VI104 et l’assura qu’elle était envoyée de Dieu pour réduire tout le royaume sous son obéissance. Pour éviter cependant que cette démarche ne fut regardée de sa part comme téméraire, elle fait connaître des choses secrètes, que ni elle ni aucun autre ne pouvait pas naturellement savoir. Dès qu’elle fut agréée, elle se fit couper les cheveux et se servit d’habits militaires avec lesquels elle monta à cheval : alors armée de son seul étendard, on remarque en elle des talents supérieurs, fruits d’une longue expérience 3dans les plus habiles généraux. Non-seulement elle encourage ceux qui combattent avec elle, mais elle décourage encore et abat les forces de l’ennemi. Est-elle descendue de cheval, elle reprend l’habit de son sexe, et fait paraître une admirable simplicité de conduite, et une innocence que rien n’égale ; elle ignore même entièrement le courant des affaires ordinaires. On assure, continue cet écrivain, qu’elle a toujours conservé sa virginité, et qu’à une extrême sobriété, elle joint une parfaite modestie ; que pénétrée d’une véritable piété, elle empêche non seulement la mort, mais encore les pillages et les violences qu’on pourrait faire à ceux qui se soumettent au parti qu’elle a embrassé. C’est ce qui porte toutes les Villes à jurer fidélité au fils du roi105. Aussi croît-on qu’elle est envoyée de Dieu, pour opérer par le secours céleste les actions qu’on ne pourrait pas attendre d’un courage purement humain.

Toutes ces paroles ne sont pas exemptes de certaines singularités. Malgré ce témoignage avantageux, on voit que l’auteur conserve l’esprit, mais non pas l’animosité du parti bourguignon. Il se garde bien de donner à Charles VII le titre de roi : il se contente de le nommer fils du roi Charles VI. 4Son zèle néanmoins ne l’empêché pas d’être assez équitable, pour reconnaître les vertus principales de cette jeune héroïne, sa virginité, sa sobriété, sa modération. C’est donc ainsi qu’on en parlait alors dans le parti bourguignon, moins violent que le parti anglais, qui portait tout à l’extrémité. Je ne vois dans tout ce témoignage aucun soupçon de sortilège, de superstition, d’intrigues de cour, ni des courtisans ; ainsi il n’en était pas question pour lors. Cet auteur écrit dans le temps des opérations les plus brillantes de cette fille ; c’était donc en 1429, et par conséquent avant sa prise et sa détention. Alors les Anglais, au désespoir de se voir chassés, et comme maîtrisés par la plus faible de toutes les créatures, s’imaginaient pouvoir rétablir leurs affaires à force d’accusations vagues, qui ne persuadent jamais, parce qu’ordinairement on les avance sans preuves. Ce n’est point là savoir se conduire ; ce n’est pas connaître les hommes, Henri de Gorkum est plus équitable, il convient du courage de cette fille : il avoue que par son activité elle communiquait son héroïsme à ceux qui combattaient avec elle, et qu’elle énervait en même-temps celui des ennemis106. C’est-là tout ce que nous prétendons ; animer le courage des uns, et 5abattre entièrement celui des autres.

Henri de Gorkum donna une deuxième partie de sa dissertation, où il paraît incliner vers la parti bourguignon. Il prévoyait sans doute ce qui est arrivé à plusieurs personnes, qui pour avoir refusé de se déclarer contre cette fille, ont été obligés, pour fuir la persécution, de s’expatrier eux-mêmes, plutôt que de se laisser ou chasser, ou arrêter par le parti ennemi, qui voulait qu’on adoptât jusqu’aux excès de sa passion. C’est ce qui arriva depuis au procès de condamnation, où plusieurs religieux furent vexés et tourmentés, pour avoir désapprouvé la fureur avec laquelle l’évêque de Beauvais se portait contre une fille innocente. Ce qui embarrassait Henri de Gorkum, (et c’est aussi la seule difficulté qu’il se propose), fut le changement d’habit de cette fille. Mais que ne pénétrait-il jusqu’aux raisons de cette jeune personne ; ces raisons étaient sages et convenables à sa situation présente ; et loin de la blâmer, il aurait dû faire l’éloge de sa précaution. Ce n’était point pour déguiser son sexe, puisqu’elle se déclara toujours fille ; c’était encore moins pour vivre dans le désordre et la licence. Pourquoi donc l’avait-elle fait ? C’était uniquement par bienséance, pour ne pas exciter dans les troupes des désirs que son habillement de femme aurait fait naître immanquablement ; 6et ce changement fut la seule accusation que les ennemis du nom français aient osé proposer pour accabler cette fille des injures, plus ordinaires à la populace anglicane, qu’à aucune autre. Mais les observations que Henri de Gorkum accorde au parti du duc de Bourgogne, son souverain, ne détruisent pas les raisons si solides que le même écrivain rapporte dans sa première partie en faveur de cette jeune héroïne.

2.
[La Sibylla Francica.]

Un anonyme, des environs de Spire, écrivit un petit traité, sous le titre de Sibylla Francica, qu’il acheva le 17 du mois de septembre 1429, et par conséquent six mois seulement après que cette fille eut paru à la cour du roi Charles. Ce traité a été publié par Melchior Goldast, célèbre compilateur allemand ; il est divisé en deux parties.

Dans la première, après beaucoup de discours inutiles sur les anciennes sibylles, il fait l’éloge de Jeanne d’Arc :

Elle passe généralement, dit-il, pour être de bonnes mœurs, d’une conduite sage, d’une conversation douce et modeste. Elle se distingue surtout par son humilité, par une piété sincère : elle y joint un talent supérieur pour la guerre, dont elle prévoit tous les événements. Elle se confesse souvent, et fortifie la droiture 7de ses intentions en recevant fréquemment l’Eucharistie. Son amour pour le bien, lui fait détester tout ce qui s’appelle rapine et brigandage. Elle soulage les pauvres et protège les orphelins. Ces raisons la font estimer et même respecter en France. Cette jeune fille est surtout très-attachée à la religion catholique, au culte et aux sacrements de l’Église. Les effets de sa vie toute chrétienne se répandent sur ce qu’elle fait actuellement, et sur ce qu’elle doit entreprendre ; et quelque merveille qu’elle opère, elle a soin de tout rapporter à la sainte Trinité. Par cette pieuse attention elle réussit selon ses désirs. Elle ne cherche que la paix, soulage les pauvres, aime et suit la justice et l’équité ; mais surtout elle n’ambitionne ni richesses, ni délices, ni rien de tout ce qui s’appelle luxe et vanité du monde.

Voilà donc un ecclésiastique des confins de l’Allemagne, qui rend de cette héroïne un témoignage aussi avantageux que l’a fait Henri de Gorkum en Hollande. Telle était donc la réputation que cette jeune fille s’était faite par l’innocence de ses mœurs, et par une conduite toujours soutenue avec une égale sagesse.

Ce n’était point assez que cet ecclésiastique rendît témoignage à la vérité par des faits connus dans tout le royaume, et qui 8avaient pénétré jusques chez l’étranger, il veut bien encore, par condescendance pour le parti anglican et bourguignon, rapporter quelques traits de leur animosité : et ces mêmes traits prouvent ce que l’auteur a d’abord avancé à l’avantage de cette héroïne.

Il avoue donc que le Français n’étant pas facile à se laisser tromper107, n’a pas reçu cette fille sans examen ; et vu la circonstance des temps, il croit que ses opérations viennent d’une cause supérieure ; et que comme une femme avait perdu et renversé le royaume, la Providence a voulu le rétablir par une fille108. C’est aussi ce que marque Vincent Sigaut109. Hé quelle fille ! une personne simple, humble, inconnue, sans crédit, et qui mettait toute sa force en Dieu. Il écarte ensuite cette vaine accusation de changement d’habit par l’autorité même de saint Thomas, qui assure que la nécessité est une exception suffisante à la défense portée dans le Deutéronome contre ce changement. Enfin par la conduite si chrétienne de cette pieuse fille, il anéantit tous les vains et chimériques soupçons de sortilège et de magie.

L’Auteur, quoique étranger, ne saurait 9s’empêcher de faire connaître combien la douceur du caractère français l’emportait alors sur la férocité de caractère anglais110. Telle est l’opposition qu’il met entre ces deux nations, même au XVe siècle.

3.
[Lettre du duc de Bedford à Henri VI.]

Que ne dirait-il pas aujourd’hui ? Ne doit-on pas se moquer du duc de Bedford, prétendu régent du royaume de France, pour le jeune roi d’Angleterre Henri VI ? Que dirions-nous aujourd’hui ? Que diraient eux-mêmes les Anglais, maintenant si éclairés, si quelqu’un de leurs généraux s’avisait, pour excuser le peu de succès de leurs armes, de dire qu’un enchanteur, que quelque magicien a favorisé le parti ennemi à leur préjudice ? Ils renverraient cette chimère au temps fabuleux de Merlin et du bon roi Artus. C’étaient là des matières à romans, et non des sujets historiques. Mais il y a longtemps que de pareils contes ne sont pas recevables je ne sais même s’ils l’ont été avant le duc de Bedford.

Voici donc ce qu’il écrit au roi Henri, au sujet de Jeanne d’Arc111 :

Tout vous a réussi, jusqu’au siège d’Orléans, entrepris, Dieu sait par le conseil de qui. Alors, après la malheureuse aventure de mon cousin de Salisbury, 10auquel Dieu fasse miséricorde, vos sujets, qui étaient rassemblés en grand nombre à ce siège, reçurent, par une permission particulière de Dieu, comme on le doit croire, un échec causé en partie, comme je le crois, par la fâcheuse et criminelle idée que l’on s’était faite d’une personne instruite comme un limier par un ennemi rusé et malin, appelée la Pucelle, qui a employé des enchantements fous et des sortilèges.

Cet échec et déconfiture112, ou cette déroute, a non-seulement diminué le nombre de vos sujets, mais a encore ôté d’une manière surprenante le courage à ceux qui sont restés, et a encouragé vos ennemis de manière qu’ils assemblent leurs troupes en grand nombre.

C’est à peu près ce qu’on a exprimé dans la lettre écrite, au nom du roi d’Angleterre, à tous les Princes chrétiens, et que nous donnons à la fin de cette partie. Cette fille y est traitée d’invocatrice des diables, et que les malins et diaboliques esprits lui avaient visiblement apparu très-souvent. Je 11 ne sais ce que tous ces princes pensèrent de cette extravagante et folle excuse, ou plutôt de cette bizarre et singulière accusation, lorsqu’ils reçurent cette lettre. Mais ce qui montre qu’elle fit peu d’effet dans les pays étrangers, sont les témoignages favorables que les écrivains de toutes les nations, même les Anglais, rendirent de cette pieuse héroïne, comme on le verra ci-après. Former une pareille accusation, c’est faire l’apologie du courage de notre jeune héroïne ; c’est louer sa conduite, c’est nous avertir d’admirer sa prudence et ses talents militaires, c’est enfin se déclarer soi-même des lâches et des poltrons, qui n’ont osé résister à une armée fort inférieure à la leur, et qui d’ailleurs était conduite par une jeune fille sans autre expérience que celle de mener paître ses brebis. Qu’aurait dit la nation britannique, si le duc de Cumberland, prince rempli de valeur et de tous les talents nécessaires pour la guerre, avait écrit au parlement d’Angleterre qu’un enchanteur l’aurait empêché de rester victorieux à la journée de Fontenoy113 ? Il se serait attiré autant de railleries, qu’il a mérité de louanges, pour s’être défendu avec un courage qui ne déroge en rien à celui de la nation qu’il conduisait. Dans ces occasions, un chef qui, par sa présence et sa 12valeur, anime ses troupes au combat ; sa fermeté et la constance du soldat dans l’action et dans une juste entreprise, voilà les enchanteurs et les véritables magiciens qui décident du gain des batailles ; il n’en faut pas chercher d’autres.

Où en serions-nous si l’imagination du duc de Bedford avait lieu ? Toutes les actions louables et merveilleuses, tout ce que l’homme de cœur ferait de grand, tout ce qu’il exécuterait d’extraordinaire, serait exposé à la malignité ; disons mieux, à l’horreur d’une accusation aussi odieuse, que celle de sorcier, d’enchanteur, de magicien. Dans ces circonstances il faudrait dénigrer, par la même tache, l’honneur et la réputation des Anglais. Que d’actions courageuses n’ont-ils pas faites dans tous les temps ? On les accuserait donc d’avoir contracté avec les anges des ténèbres pour renverser comme ils firent dans le XVe siècle, l’ancienne économie de la monarchie française ; et que par ces sortes de pactes, et non par leur courage, ils avaient presque soumis une nation entière : nation qui, loin de leur céder, leur a souvent enlevé le prix de la valeur et des actions héroïques. Oh ! c’est ce que je ne croirai jamais, et je ne saurai m’imaginer que les Anglais s’estiment assez peu pour donner dans ces idées chimériques. Cette accusation 13serait peut-être à leur égard beaucoup plus réelle, que celle dont ils se sont avisés d’accabler cette jeune fille. On sait que les œuvres de l’esprit malin n’ont pas la solidité de celles qui partent de la Divinité. Dieu est constant dans le bien qu’il suggère ou qu’il inspire : au lieu que l’ennemi du genre humain n’est ferme et constant que dans le mal qu’il opère ; sur quoi on pourrait former ce raisonnement :

Les Anglais ont envahi le royaume de France au commencement du XVe siècle, et en ont été totalement expulsés vers le milieu. Leur invasion n’était donc pas une action d’équité ; ce n’était pas une entreprise louable qui partît de la Divinité, puisque la Providence, toujours juste, a voulu qu’ils en fussent chassés pour jamais : au lieu que Jeanne d’Arc les poursuit, les bat, et les fait fuir partout où elle les rencontre. Enfin elle prédit qu’ils seront obligés d’abandonner entièrement le royaume. Tout a réussi ; tout s’est constamment exécuté selon ses promesses. Et depuis cet heureux temps, malgré leurs liaisons avec les ennemis de la France ; malgré tous leurs efforts, ils n’ont pu se rendre maîtres d’aucune de nos Provinces. Ces opérations de la Pucelle venaient donc d’un Être ferme et invariable dans le bien qu’il procure, et dans les 14promesses qu’il fait, ou qui se font en son nom.

4.
[Enguerrand de Monstrelet (~1400-1453).]

D’un chef du parti d’Angleterre, nous passons à un partisan zélé des Bourguignons. Ainsi son témoignage ne saurait être suspect. Il était au service du duc de Bourgogne, et uniquement dévoué à son prince. Il avait vu Jeanne d’Arc, mais après sa prise. Ainsi, pour plaire aux Anglais alliés de son maître, il devait en parler selon les idées de ceux qui détenaient cette jeune fille. Voici néanmoins ce qu’il en dit114 :

Vint vers le roi de France, à Chinon, une Pucelle jeune fille, âgée de vingt ans ou environ, nommée Jeanne, laquelle estoit vestue et habillée en guise d’homme ; laquelle Pucelle Jeanne fut grand espace de temps chambrière en une hostellerie, estoit hardie de chevaucher chevaux et les mener boire, et aussi de faire appertises et autres habiletez que jeunes filles n’ont point accoutumé de faire. Et fut mise en voye et envoyée devers le roi par un chevalier nommé messire Robert de Baudricourt, capitaine de par le roy de Vaucouleurs, lequel lui bailla chevaux et quatre ou six compagnons. Si se disoit être Pucelle inspirée de la grâce divine, et qu’elle était 15envoyée envers icelui roy pour le remettre en la possession de son royaume, dont il était enchassé et debouté à tort si estoit en assez pauvre estat. Si fust environ deux mois en l’hostel du roy dessus dit : lequel par plusieurs fois elle admonestoit par ses paroles, qu’il lui baillast gens et ayde, et elle reboutteroit ses ennemis et exauceroit sa seigneurie. Durant lequel temps le roy et son conseil ne adjousteroient point grand foy à elle, ne à chose qu’elle sceut dire, et la tenoit-on comme une folle desvoyée de sa santé : car à si grands princes et autres nobles hommes, telles ou pareilles parolles sont moult doutables et périlleuses à croire, tant pour l’ire de nostre seigneur, principalement comme pour le blasphême (ou plutôt le blâme) qu’on pourroit avoir des parlers du monde. Néanmoins après qu’elle eust resté en l’état que dit est un espace, elle fust aydée et lui furent baillez gens et habillemens de guerre, et esleva un estendard, où elle fit peindre la représentation de nostre Créateur. Si estoient toutes ses parolles du nom de Dieu, pourquoi grant partie de ceux qui la veoient et oyoient parler, avaient grant crédence et variation qu’elle fut inspirée de Dieu, comme elle se disoit estre. Et fust par plusieurs 16fois examinée de notables clercs et autres sages hommes de grand autorité, afin de savoir plus à plain son intention : mais toujours elle se tenoit en son propos, disant que se le roi la vouloit croire, elle le mettroit en sa seigneurie. Et depuis ce temps feist aucunes besongnes dont elle acquist grande renommée. Le roi alla à Poitiers, et icelle Pucelle avec lui et brief en suivant fut ordonné que le général du roi (c’est de Retz) meneroit vivres et autres besongnes nécessaires audit lieu d’Orléans à puissance. Si voulut Jeanne la Pucelle aller avec, et feist requeste qu’on lui baillast harnois pour soy armer et habiller, lequel lui fust baillé. Et tost après leva son estendard et alla à Blois où l’assemblée se faisait : de-là à Orléans avecques les autres. Si estoit toujours armée et de plain harnois. Et en ce mesme voyage se mirent plusieurs gens de guerre sous elle : et quant elle fust venue en icelle cité d’Orléans, on lui feist très-grant chere, et furent moult des gens resjouis de sa venue.

Quoiqu’il y ait plusieurs choses à corriger dans quelques-unes des circonstances de ce témoignage, on ne remarque rien pour le fond qui ne fasse honneur à la Pucelle. Il n’y est point parlé de ces extravagantes 17et indignes accusations de sortilège, de magie, d’enchantement. Il n’est ici mention d’aucune intrigue de la part des courtisans ; au contraire beaucoup de réserve, et de difficultés pour savoir si on emploierait le ministère de cette fille. Tout y est simple, tout y est dans l’ordre. Baudricourt l’envoie et la fait accompagner : elle arrive à la cour ; on la regarde comme une folle ; on avait raison, pouvait-on penser autrement d’une jeune paysanne de seize à dix-sept ans, sans talents, sans expérience, qui veut exécuter ce que n’avaient pu faire les plus habiles généraux ? Cependant, après bien des doutes, après des examens très-rigoureux, on se détermine à l’employer ; parce qu’on ne voit en elle que paroles sages beaucoup de discrétion, une religion qui ne se dément point, et surtout beaucoup de persévérance et de fermeté dans ses promesses. Que ce soit crédulité de la part du roi et des seigneurs, peu nous importe. Elle promet et vient à bout de réaliser ses promesses.

Mais ce qui doit frapper dans Monstrelet, est que cet écrivain, qui marque ce que Jeanne a opéré de grand, parle à la vérité de sa prise ; il se garde bien cependant de rien dire de sa prison de Rouen, de son procès, ni de sa condamnation. Il n’aurait pu se dispenser de blâmer l’inhumanité du ministère d’Angle terre. 18 Ce silence ne saurait s’interpréter en faveur des Anglais. Il aurait fallu peindre leur animosité, représenter les iniquités auxquelles ils se livrèrent : et même il ne pouvait témoigner que du mépris pour l’action si lâche du comte de Luxembourg, qui eut la bassesse de la vendre aux Anglais, alors furieux pour les désastres dans lesquels ils étaient plongés, et dont ils croyaient que cette fille était la cause.

5.
[François Philelphe (1398-1481).]

Le témoignage de Philelphe nous fournira un petit échantillon de la politique et de la flatterie Italienne. On sait qu’en ce genre cette nation l’emporte sur toutes les autres. Cet auteur fait donc compliment dans une de ses lettres au roi Charles VII sur la supériorité qu’il avait enfin recouvrée dans son royaume. Et tournant son discours du côté de la religion, il marque que tout ce qui est arrivé, est un effet de la Providence, qui a voulu faire connaître que toute puissance humaine, qui ne s’appuie que sur ses propres forces et sur ses conseils particuliers, ne saurait être ferme et stable dès qu’elle est privée du secours du Ciel. Que c’est la raison pour laquelle Dieu, qui a paru s’éloigner du peuple français, ne l’a fait que châtier pour apprendre au peuple infidèle quel châtiment il doit attendre un jour. Et pour preuve de sa flatterie, il marque au roi, que par sa piété 19et par un secours divin, il doit voir que les mauvais Français, lesquels comme des insensés s’étaient éloignés de lui, se sont enfin soumis à son obéissance ; mais que ce fut uniquement par le secours de Dieu même, qui servait de général et portait l’étendard115. Et que s’il est plus glorieux pour le roi d avoir soutenu les efforts furieux des Anglais, il est encore plus grand et plus admirable de les avoir domptés et comme anéantis. Enfin il avertit ce prince que les secours qu’il a reçus dans la dure extrémité où il s’est trouvé, ne viennent point des forces humaines, mais uniquement de la divine Providence116.

Qui n’admirera tous ces détours de politique, ces ménagements affectés, ces éloges fardés du courage et de la piété du roi ? Hé ! que ne disait-il naturellement qu’il devait son salut à une pauvre fille, que la Providence lui avait envoyée pour le secourir ? Quoiqu’il en soit, il en dit assez, lorsqu’il assure que Dieu même était le général qui portait l’étendard. Par-là ce politique Italien, qui n’ose dire ouvertement la vérité, fait cependant sentir que le roi doit à Dieu seul son rétablissement dans le patrimoine de ses pères. Et ce général, qui portait lui-même son étendard, n’était autre 20que cette fille, qui servait de ministre à la divine Providence.

Vraisemblable ment cette lettre de Philelphe fut écrite après l’entière expulsion des Anglais hors du royaume, ainsi après l’an 1450, et fait suffisamment sentir au roi qu’il ne doit pas se glorifier de tous ces succès, qui sont dus, non à la force, non à la prudence humaine, mais à une cause supérieure à toute l’Humanité. Et plus ce politique affecte de garder le silence sur cette jeune héroïne, plus il fait son éloge ; tant il est facile de suppléer à ce qu’il a voulu taire.

6.
[Saint Antonin de Florence ( 1389-1459).]

Voici un nouveau témoignage qui montre combien la réputation de Jeanne d’Arc avait percé au-delà des monts. C’est celui de saint Antonin, archevêque de Florence, l’une des lumières de son temps, c’est-à-dire du XVe siècle. Il dit donc que :

… cette fille, qui n’avait que 18 ans, ne laissait pas d’enseigner aux généraux à faire la guerre, à prendre des villes, à découvrir toutes les ruses et les embûches de l’ennemi ; enfin elle leur apprenait les moyens d’entreprendre et d’exécuter bien des choses qui lui attiraient l’admiration des plus habiles officiers. On ne savait à la vérité, dit-il, de quel esprit elle était animée ; mais il paraît par ses œuvres que c’était de celui de Dieu même, puisqu’on ne voyait rien en elle qui ne s’accordât 21avec l’honnêteté publique, rien qui tendît à la superstition, rien qui s’éloignât de la foi catholique. Elle était adonnée à la prière, fréquentait souvent les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. Enfin après bien des victoires elle fut prise et mise à mort. La paix se fit ensuite, et il ne resta aux peuples que la désolation de leur pays, et aux princes la perte de plusieurs millions de leurs sujets.

C’est à quoi aboutissent toutes ces guerres : Quidquid delirant reges, plectuntur Achivi117.

7.
[Pie II ( 1405-1464).]

Æneas Sylvius, élu Pape en 1458 sous le nom de Pie II, savant pape, de qui nous avons plusieurs ouvrages historiques, curieux et fort exacts pour son temps, parle de la Pucelle Jeanne, au chapitre 43 de sa description de l’Europe, où il est marqué :

… que la France vit paraître de son temps Jeanne, vierge, native de Lorraine, divinement inspirée, à ce qu’on croit ; qu’elle quitta les habits de son sexe pour prendre ceux des gens de guerre, et même leurs armes, et fut mise à la tête des troupes françaises ; et ce qu’on pourrait regarder comme une merveille, elle fut la première qui dans cette guerre enleva la victoire dont les Anglais étaient depuis longtemps en possession118.

22Ce témoignage est succinct, il est simple et par conséquent plus que probable. On y voit qu’alors on croyait que Jeanne était divinement inspirée par ses opérations militaires ; c’est-à-dire, pour ne point abuser des termes, qu’elle était dirigée et conduite par la Providence. C’est ainsi qu’on peut et qu’on doit même expliquer ce terme d’inspirée divinement119.

Le même pape s’est expliqué, sur le fait de la Pucelle, avec plus d’étendue au livre sixième de ses Commentaires historiques. Son témoignage mérite d’autant plus de créance, que ce pape fit revoir pour la deuxième fois le procès de condamnation et la sentence rendue à Rouen contre cette fille. Ce qu’il en dit est fort étendu, et ne renferme que ce que nous en avons marqué dans son histoire. Mais le savant pontife convient toujours qu’elle était inspirée, et il en tire la preuve des merveilles qu’elle a opérées120. En effet les seules actions, bonnes ou mauvaises, sont le témoignage le plus certain de l’esprit bon ou mauvais qui conduit l’homme dans ses opérations. Et lorsqu’il parle de sa condamnation, il ne 23saurait s’empêcher de la justifier sur sa religion et ses mœurs, et par conséquent de condamner l’iniquité de ses juges121. Et, selon lui, les Anglais ne se déterminent à la faire mourir que sur cette imagination que tant que cette fille vivrait, ils ne pourraient jamais rester victorieux122.

Et pour terminer ce qu’il dit de cette héroïne, il assure comme une vérité constante, qu’elle seule a fait lever le siège d’Orléans ; qu’elle seule a soumis au roi toutes les places qui sont entre Bourges et Paris ; qu’elle a réduit Reims à l’autorité du roi, où elle l’a fait couronner, et qu’enfin elle a opéré plusieurs autres merveilles par lesquelles elle a commencé à délivrer la France du joug des Anglais. Tels sont, les éloges qu’il donne à la Pucelle : mais il s’en faut bien qu’il parle aussi avantageusement du roi Charles, dont il dépeint 24avec beaucoup de force et trop de vérité la vie lascive et voluptueuse qu’il menait dans le Berry ; et il avoue qu’on n’avait de crédit auprès de lui, qu’en approuvant et en imitant les dérèglements qui l’ont déshonoré, et qui ont donné lieu au dauphin Louis, son fils, de se révolter contre lui.

8.
[Baptiste Frégose (1380-1442), doge de Gênes.]

Nous sommes toujours en Italie ; et le témoignage de Baptiste Frégose123, doge de la République de Gênes, est assez distingué pour trouver ici sa place. Cet écrivain, à l’imitation de Valère Maxime, ancien littérateur latin, a recueilli et rapporté à certains chefs les faits les plus remarquables de l’histoire moderne. Il dit donc :

… qu’au temps que les plus belles provinces du royaume gémissaient sous le joug tyrannique des Anglais, parut Jeanne, fille de Jacques d’Arc, native du village de Domrémy sur les frontières de Lorraine. On la regardait comme une espèce de prophétesse, à cause des visions extraordinaires qu’elle disait avoir eues, même avant l’âge de 15 ans. Le duc Charles de Lorraine l’envoya vers Robert de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, et ce dernier la fit présenter au roi CharlesVII, à qui elle promit toute victoire sur ses ennemis. Cependant on eut la précaution de ne la pas croire sans l’éprouver sur certains faits secrets, dont elle fit connaître 25la vérité. Dès qu’on crut s’en devoir servir, on la mit à la tête de l’armée de France. Alors étant à cheval avec l’armure et l’appareil militaire, on l’aurait prise pour un général, soit par le ton de voix avec lequel elle commandait, soit par les ordres qu’elle donnait toujours à propos. Son courage extraordinaire obligea les Anglais à lever le siège d’Orléans ; et quoiqu’elle fut blessée au cou, elle ne s’étonna ni du bruit des armes, ni de voir tomber mort à ses pieds la plupart des combattants, pas même du sang qui coulait de sa plaie. Elle agissait avec tant de valeur et d’activité, qu’elle remplissait en même-temps les fonctions de général et de soldat. Enfin après cette première expédition, elle conduit l’armée de France à Troyes, qu’elle assiège contre l’avis des généraux et des ministres, et qu’elle prend contre leur espérance. D’où elle se rend à Reims, et y fait sacrer et couronner Charles VII, suivant l’ancien usage des Français. Elle vient en suite à Paris, soumis alors aux Anglais, l’attaque et monte sur le rempart, sans qu’une plaie considérable qu’elle reçoit à la cuisse l’empêche de continuer. Son courage inspirait une si grande terreur aux Anglais, qu’ils craignaient de se présenter devant cette fille, comme avant sa 26venue les Français n’osaient tenir devant eux.

Toutes ces circonstances, qui sont dans le vrai, se trouvent confirmées par beaucoup de dépositions : et l’on voit que le détail des actions glorieuses de cette fille n’était pas moins passé chez l’étranger, que sa réputation.

9.
[Philippe de Bergame (1434-1520).]

Le témoignage de Philippe de Bergame, augustin, est beaucoup plus circonstancié que celui de Frégose. Tous deux vivaient en Italie dans le même temps, mais en des villes différentes, et sans doute différemment instruits. Je ferais d’inutiles répétitions, si je marquais tout ce qu’il a dit à l’avantage de cette héroïne ; il suffit d’en rapporter ici les singularités, qui n’ont pas été observées par les autres écrivains, et qu’il avait apprises d’un témoin oculaire.

Une fille nommée Jeanne, ce sont ses paroles, qui était née en Lorraine, parut vers l’an 1429 : on croit que dès sa tendre jeunesse Dieu l’avait choisie pour opérer des choses extraordinaires124. Et après avoir conservé une perpétuelle virginité, elle fut brûlée à Rouen, à l’âge de 24 ans (ou plutôt de vingt ans 27ou environ). Voici donc ce qu’on en rapporte. Quoique sortie de parents obscurs, elle avait toujours été douée d’un courage supérieur. Après avoir passé les premières années de sa vie à faire paître les troupeaux, elle s’exerçait avec ses compagnes, soit à la course, soit à combattre avec des espèces de lances ainsi qu’auraient pu faire les plus habiles chevaliers. Elle faisait même assaut contre des arbres, comme s’ils eussent été des combattants. Une autre fois elle montait quelques-uns des chevaux qu’elle menait paître, et s’y tenait aussi ferme que les meilleurs écuyers. Avec de longs bâtons dont elle s’armait, elle appuyait des espèces de coups de lances si rudes, que tout ceux qui la regardaient combattre, ne pouvaient s’empêcher de l’admirer : on prenait même plaisir à la voir dans cet exercice. Elle était d’une taille médiocre, avait une physionomie champêtre, des cheveux noirs, mais d’ailleurs d’un corps extrêmement robuste. Sa virginité, qu’elle conserva toujours exactement, était accompagné d’un grand fond de religion. Et, selon le caractère des femme de son pays, elle avait une voix douce et une parole insinuante, que la pureté de ses mœurs rendait respectable. On remarquait en elle un si grand sens 28et tant de circonspection, qu’on eût dit qu’elle avait été élevée et nourrie dans une cour exacte où règne la prudence. Dans le temps que Henri, roi d’Angleterre, faisait la guerre au roi Charles VII, les Anglais assiégèrent Orléans, l’une des principales villes de France, la seule ressource qui restait au roi Charles. On cherchait donc tous les moyens d’en faire lever le siège ; sans quoi c’était fait de tout le royaume. Dans ces dures et fâcheuses extrémités, le roi de France se trouvait agité de continuelles incertitudes, sans savoir à quoi se dé terminer.

Or, dans le temps que cette fille faisait paître ses troupeaux, il lui arriva, pour se mettre à couvert de la pluie, de se retirer dans une petite chapelle abandonnée et de s’y endormir. Elle crut y avoir été favorisée d’un songe que Dieu lui envoya. Elle n’avait alors que seize ans. Elle se persuada que c’était un avertissement du Ciel qui lui ordonnait de quitter la garde de ses brebis, pour aller trouver le roi Charles. Dès qu’elle fut arrivée à la cour, elle dit qu’elle était envoyée de Dieu, pour parler au roi de choses de conséquence. Les seigneurs et les chambellans ne purent s’empêcher de la mépriser, et de railler même une 29fille qui voulait, avec un air champêtre et des habits de paysan, parler au roi. Ils la rebutèrent donc très-durement sur sa hardiesse et sa témérité de vouloir aborder un si grand roi et lui parler d’affaires. Cependant, soutenue et même animée par la Divinité, elle persistait à demander qu’on la fît paraître devant le roi, pour lui parler, non de bagatelles, mais d’affaires importantes. Enfin après bien des sollicitations, elle lui fut présentée, et se jetant à ses pieds d’une manière très-respectueuse, elle lui dit :

— Grand Roi, quoique je sois la moindre de vos servantes, j’ai quitté la garde de mon troupeau, et par le commandement de Dieu je suis venue en diligence pour vous aider à reprendre votre royaume, et par le même ordre je demande d’être mise à la tête de votre armée. Ne soyez pas étonné qu’une pauvre paysanne se présente à vous pour demander ce commandement. Dieu tout-puissant l’a voulu, et a choisi ce qu’il y avait de plus faible pour confondre les plus fortes puissances.

Le roi, quoique surpris de ce discours aussi bien que toute sa cour, ne put s’empêcher de lui dire :

— Pucelle, vous dites que Dieu vous envoyé à mon secours ; mais où en est la preuve ? Vous êtes 30une jeune fille sans expérience, comment avez-vous la présomption de vous croire capable d’un emploi aussi difficile que ce lui de conduire une armée ? C’est ce qui ne convient ni à votre condition ni à votre jeunesse. À peine les plus habiles et les plus expérimentés généraux y peuvent réussir. Ainsi je vous avertis de faire réflexion sur ce que vous proposez.

Sur-le-champ elle répondit d’un air assuré :

— Grand roi, je vous conjure de ne me pas faire d’autres questions : Dieu qui m’envoie saura pourvoir à tout ce qui est nécessaire. Je vous prie de ne pas perdre de temps, si vous chérissez la conservation de votre royaume. Et pour vous prouver que je vous dis vrai, j’ai quelque chose à vous déclarer en particulier.

Dès qu’elle eut parlé au Roi, il resta fort étonné sans savoir lui-même que répondre. À l’instant il déclare qu’il la met à la tête de son armée ; ce qui est approuvé de tous les seigneurs.

Ne doit-on pas, continue Philippe de Bergame, regarder comme un prodige inconnu jusqu alors, de voir tous les princes, les seigneurs les plus habiles dans l’art de la guerre, et le roi lui-même, se soumettre à la conduite d’une jeune fille de seize ans, qui jamais n’avait fait autre chose que conduire des troupeaux de 31brebis à la campagne ? Dès que Jeanne fut déclarée générale de l’armée, le roi commanda qu’on lui fît faire des armes (défensives) les plus propres, et qu’on lui donnât le meilleur cheval et le mieux équipé de ses écuries. Elle le monta couverte de son casque, avec ses cheveux voltigeant sur ses épaules. Alors toute l’armée qui la vit fière et intrépide, la regardait comme un cavalier descendu du Ciel. En cet état elle s’avance vers Orléans, pour en faire lever le siège. Le Roi avec tous les seigneur s’alla camper vis-à-vis du camp des ennemis125. Les troupes étant entrées dans Orléans, on se rendit maître des trois forts qui incommodaient le plus la ville, et en quatre jours cette jeune fille eut la gloire de châtier les ennemis et de leur faire lever le siège. L’on fut alors persuadé que cette action partait moins de la main des hommes que du pouvoir de la Divinité126.

Tout ce que je rapporte, continue le même auteur, vient du seigneur Guillaume Guasche, témoin fidèle qui lui-même 32a vu et appris toutes ces choses, lorsqu’il était à la cour.

Cette fille après avoir défait plusieurs fois les ennemis, prit enfin le général le plus accrédité qu’il y eut alors parmi les Anglais, (c’était Talbot), qu’elle présenta au roi Charles. Après quoi elle conduisit en triomphe ce prince à Reims pour y être sacré et couronné, ce qui n’avait pu se faire auparavant. Cette héroïne, après avoir retiré des mains des Anglais les plus considérables provinces du royaume, prédit elle-même le genre de sa mort. Enfin ayant été prise et conduite à Rouen, elle y est accusée de magie et de sortilège, puis condamnée et brûlée comme sorcière et magicienne. Telle fut la fin de cette illustre vierge, qu’on fit mourir par le plus cruel et le plus indigne de tous les supplices.

Mais Louis XI, fils et successeur du roi Charles, non content du procès qui avait (en 1456) justifié et rétabli la mémoire de cette héroïne, obtint du pape Pie II, une nouvelle commission127 ; et à la prière du roi, le Saint-Père envoya en France deux habiles jurisconsultes 33pour revoir toute la procédure. Dès qu’ils furent arrivés, ils firent sommer et citer à leur tribunal deux des injustes juges, qui restaient encore de ceux qui avaient condamné cette fille. La première procédure fut revue et examinée, et l’on trouva que toute innocente qu’elle était, on l’avait injustement condamnée, par le moyen de calomnies inventées pour la déclarer coupable de sortilèges et de magie. Au lieu que sa conduite et sa vie soigneusement recherchée ne contenaient que des actions dignes de louanges, et que jamais elle n’avait rien fait qui pût intéresser la religion en quoi que ce soit. C’est pour quoi ces indignes conseillers furent punis du même supplice, auquel longtemps auparavant ils avaient condamné cette innocente vierge. On alla même encore plus loin, et l’on fit exhumer et brûler les cadavres de deux autres juges, qui avaient consenti à ce jugement. Leurs biens furent confisqués et destinés à fonder une chapelle, pour y célébrer tous les jours une messe pour le repos de l’âme de cette fille. Ainsi sa mémoire fut doublement rétablie.

Et comme c’est de cet écrivain presque contemporain, que Symphorien Guyon a tiré ce fait si considérable, je crois devoir mettre ici l’endroit 34original de Philippe de Bergame, où les circonstances en sont rapportées.

Ludovicus autem Rex postea Patri succedens, ægre admodum ferens mortem tam indignam tantæ viraginis, a Pio pontifice Romano, ejus nominis secundo, impetrasse fertur ut duos Jurisperitos in Galliam mitteret, qui iterato diligentius illius causam et vitam cognoscerent. Qui, ubi in Galliam demum pervenissent, illico duos ex falsis Consiliariis et Judicibus superstites ad se citarunt. Qui postquam causam hujusmodi accurate diligenterque omnem cognovissent, deprehenderunt plane mulierem innocentissimam falso fuisse damnatam, ac omnia conficta contra ipsam extitisse, quæ videlicet de veneficio aut arte magica adversus illam crimina dicta fuerant. Quin imo omnem ejus vitam tam præclaris gestis ita æqualiter consensisse, nec quidpiam ab ea unquam admissum, quod Religionem ulla ex parte violare potuisset. Quas ob res, utrosque eodem mortis supplicio affecerunt, quo ipsi innocentissimam virginem diu ante promulgaverant atque damnaverant. Atque huic damnationi additum est, ut duorum aliorum judicum mortuorum ossa, e sepulchris effossa, igni similiter cremarentur, eoque loco, ubi hæc virago extiterat concremata, Templum poneretur ; et ex reliquis prædictorum bonis, quæ publicata fuerant, ibidem ad Dei summi honorem ipsiusque defunctæ propitiationem, 35quotidianum sacrificium institutum est. Itaque hoc modo huic admirabili feminæ decus omne recuperatum est.

Que de choses particulières dans ce témoignage, quoique d’ailleurs il y ait quelques légères inattentions ! On y voit que cette fille conserve une perpétuelle virginité ; circonstance constatée dans son procès, même par des témoins ennemis. Et s’il est vrai que dans sa jeunesse et au temps qu’elle gardait les troupeaux, elle s’exerça aux opérations militaires, la course, le combat à la lance, l’habitude de monter à cheval ; tous ces goûts, qui sont bons par eux-mêmes, n’étaient ni de son âge ni de sa condition ; ils ne pouvaient pas venir d’elle seule ; ils partaient sans doute d’une cause supérieure. Cependant la vivacité et les mouvements continuels, que demandent ces sortes d’exercices, ne faisaient aucun tort à sa religion et à sa piété : la pureté de ses mœurs n’en était point altérée ; elle conserve une grande prudence dans un âge où l’on ignore ce que c’est que cette vertu, qui ne vient que de l’expérience dans les affaires et d’un grand usage du monde, ce que n’avait pas une fille de seize ans, élevée à la campagne et parmi des troupeaux de moutons. Enfin on trouve en elle une circonspection qu’on ne peut acquérir que par des avis réitérés, et par une éducation qui 36n’est pas celle qu’avait reçu cette jeune fille.

On ne saurait qu’admirer sa constance à ne s’embarrasser pas des railleries qu’on faisait sur des propositions qui, dans la situation présente des affaires, devaient la faire passer pour une extravagante et une fanatique ; et ce n’est pas un médiocre préjugé en sa faveur. Dans quelque état, dans quelque condition que l’on se trouve, on appréhende les railleries beaucoup plus que les contradictions. L’amour-propre qui domine dans tous les hommes, ne saurait s’y accoutumer ; elles portent avec elles une sorte de de mépris ; et il faut pour les souffrir tranquillement une vertu bien épurée. On retrouve encore ici ce secret particulier qu’elle découvre au roi, et qui détermine ce prince à lui accorder sa confiance ; secret qu’on a deviné par conjecture, mais qui n’a jamais été bien connu que du roi et de la Pucelle. On voit de même ici la pensée de tout le militaire, lequel, quelque courageux qu’il fût, regardait toutes les opérations de cette fille comme des effets d’une protection divine. Dès que les soldats, dès que les officiers, dès que les généraux eux-mêmes conviennent de l’impossibilité morale où étaient les gens du métier de réussir ainsi qu’a fait cette fille, que pouvaient penser les autres hommes qui 37ne connaissaient rien aux opérations de la guerre ?

Je ferai seulement quelques légères remarques sur les inattentions qui se trouvent dans le témoignage de Philippe de Bergame. Le discours qu’il fait adresser au roi par la Pucelle est plutôt d’imagination que de réalité. Les paroles en sont sages, très-mesurées et fort bien accommodées au théâtre et à la situation actuelle des affaires ; mais elles ne sont en rien conformes au caractère rustique que cette fille a fait paraître dans les autres occasions. Celui que j’ai donné à la page 15 de la première partie, vient d’un témoin irréprochable : c’est le seigneur de Gaucourt, qui fut depuis grand-maître de France. Les cheveux de cette fille ne voltigeaient pas sur ses épaules, comme le marque cet écrivain ; mais ils étaient coupés en rond à la façon du militaire ; c’est même ce qui lui fut reproché dans son procès. Enfin l’auteur fait trop d’honneur à Charles VII de dire qu’il s’alla camper vis-à-vis l’armée ennemie. Ce bon roi croupissait dans sa retraite de Chinon, comme s’il ne prenait aucune part à la perte de ses États. Enfin, quoique Louis XI soit chargé dans l’Histoire de bien des défauts, on ne saurait s’empêcher de louer l’acte de vigueur et de reconnaissance qu’aurait du faire 38le Roi Charles VII lui-même. Mais nous avons donné le portrait de ce dernier par un écrivain contemporain, qui décrit trop fidèlement le peu d’attention qu’avait ce prince à récompenser les services essentiels qui lui étaient rendus.

10.
[Jean Nider (1380-1438).]

Repassons les Alpes et l’Apennin, pour nous transporter en d’autres régions. Jean Nider, célèbre dominicain allemand, s’était principalement appliqué à découvrir toutes les ruses de l’esprit malin. Ce n’est pas peu de chose : on ajoutait alors beaucoup de foi à ces sortes de faits. Il est vrai que depuis on est devenu plus circonspect et même très-difficile, et ce n’est pas un mal. Nider vivait au temps même de la Pucelle, puisqu’il mourut en 1438. Il était ennemi de tout ce qui s’appelle sorciers, enchanteurs, magiciens : et comme il courait à la découverte des sortilèges et de la magie, il devait donc être fort circonspect pour n’en pas accuser Jeanne d’Arc : toutes les notions publiques étaient opposées à cette accusation.

Voici donc ce qu’il rapporte sur cette fille128 :

Que depuis environ dix ans il avait paru en France une fille douée, dit-on, de l’esprit de prophétie et du don des miracles. Elle est toujours habillée en homme, et jamais les docteurs n’ont 39pu lui persuader de quitter cet habillement pour reprendre celui de son sexe, quoiqu’elle se déclarât vierge. Elle marquait même publiquement que sous cet habit elle était envoyée de Dieu, pour rétablir le roi Charles dans son royaume, dont le roi d’Angleterre, le duc de Bourgogne, qui le voulaient dépouiller, ne faisaient que tourmenter et tyranniser les peuples. Et cette fille, poursuit cet auteur, accompagne toujours à cheval le roi son Maître, auquel elle ne discontinue pas de promettre des victoires sur ses ennemis, et même d’en remporter. Elle opère en sa faveur beaucoup de choses admirables, qui étonnent avec raison la France et tous les pays étrangers.

On voit partout ce discours, qui renferme la voix publique de son temps, que les accusations imaginaires de sortilèges dont cette fille fut accusée par les Anglais, devaient passer pour des imaginations inventées par les ennemis de la France.

Jean Nider avait fait un ouvrage sous le titre de Formicarius, duquel on a tiré celui que nous venons de citer. C’est là qu’il parle et de la vraie Pucelle et des fausses qui parurent de son temps. Nous avons marqué ce qu’il a dit de ces dernières, dont il distingue très-fort notre héroïne. 40Cependant, suivant le goût dont il était frappé, il prétend jeter sur cette fille un soupçon de magie ; mais il ne devait le faire qu’après avoir ouï les parties différentes129 : c’est la règle de l’équité.

Les sentiments, selon lui, étaient différents, et quelquefois même contradictoires. On était en doute sur l’esprit dont Jeanne était animée, ou de celui de Dieu, ou de celui du démon (il aurait mieux fait de dire que les affections étaient partagées). Les plus savants hommes en écrivaient fort sérieusement, et même d’une manière opposée. Enfin, après avoir secouru le roi Charles et l’avoir fait reconnaître et confirmé dans une partie de ses États, la Providence divine a permis qu’elle fut arrêtée et brûlée par les Anglais. On assembla beaucoup de théologiens, de canonistes et de Jurisconsultes pour l’examiner, et il assure avoir appris de Nicolas Lamy, licencié en théologie et ambassadeur de l’Université de Paris au concile de Bâle, qu’elle avait avouée qu’un ange de Dieu la visitait familièrement ; mais que des gens très-habiles ont été d’avis, et par conjectures et par preuves, que cet esprit était un ange de ténèbres, et que le roi d’Angleterre l’avait ainsi écrit à 41l’empereur Sigismond.

Voilà donc un soupçon de magie qu’on veut jeter sur cette fille ; mais quelles en sont les preuves ? Nider en apporte deux ; la première est le témoignage de Nicolas Lamy, envoyé de l’Université de Paris au concile de Bâle. Ainsi, comme membre de cette Université, il était entièrement dévoué aux Anglais, et par-là même ennemi déclaré de la Pucelle. La seconde preuve est la lettre, non du roi Henri VI d’Angleterre, mais de son ministre, à l’empereur Sigismond. C’était, et tout le monde le sait, le plus cruel ennemi de cette fille. Elle ne faisait pas elle-même difficulté de le publier dans sa prison. Était-il juste de déférer au témoignage d’ennemis déclarés, au préjudice de la voix publique, que l’auteur a rapporté lui-même.

Il suffisait à Jean Nider de laisser la chose en suspens ; ou s’il voulait juger, il fallait que ce fût sur les faits et sur la conduite particulière de cette fille, dont il pouvait être aisément instruit, aussi bien que beaucoup d’autres étrangers de son temps ; et il devait être extrêmement en garde contre les témoignages suspects, ou pour le moins très-douteux. Aussi les écrivains qui ont inséré ce livre de Jean Nider dans la collection des écrivains contre les sorciers130, 42ont-ils eu soin de mettre en marge cette observation, qu’il est encore indécis entre les auteurs anciens et modernes, que la Pucelle Jeanne fût inspirée de Dieu, ou animée par l’esprit malin. Et comme le procès criminel s’est fait de son temps, il aurait pu savoir, par des religieux mêmes de son ordre, qu’il n’était pas sûr, sous la domination anglaise, de parler en faveur de cette fille.

11.
[Polydore Virgile (1470-1555).]

Polydore Virgile, historiographe d’Angleterre, qui nous a donné plusieurs ouvrages de littérature, était un célèbre Italien que l’on manda en Angleterre, au commencement du XVIe siècle, pour écrire l’histoire de cette nation qui manquait alors d’écrivains habiles. Il s’en acquitta succinctement, à la vérité, mais avec beaucoup d’élégance. Ainsi doit-on le regarder comme Anglais, puisqu’il résidait en Angleterre, et qu’il tirait pension de la nation britannique. Son témoignage ne saurait donc être regardé comme indifférent, de quel que manière qu’on le prenne.

43Dans le temps, dit-il, que les Orléanais demandaient à capituler, Charles rassemblait des troupes de toutes parts, et cherchait par ses promesses à retirer les seigneurs français de leurs engagements avec les Anglais. Il prenait d’ailleurs les moyens de faire préparer un convoi de vivres, dont les assiégés avaient un extrême besoin. Ce fut dans cette conjoncture qu’on lui présenta une fille d’environ vingt ans, à laquelle on donna le nom de Pucelle, parce qu’elle avait toujours conservé sa virginité. Elle avait quelque singularité dans l’esprit, et on la regardait comme une espèce de prophétesse. Quoique Charles se fût déguisé, elle ne laissa pas de l’aller démêler dans la troupe de ses courtisans, et lui dit :

— Prenez courage, grand roi, chassez toute crainte ; comptez que vous resterez victorieux, et qu’avec mon secours vous rendrez à tous vos États leur ancienne liberté, pourvu que vous ne pensiez pas qu’il soit indigne de Votre Majesté d’employer le ministère d’une femme.

Charles, dont les affaires étaient dans la plus triste situation, ne s’était réservé que la crainte. Cependant le discours de cette fille ne laissa pas de lui donner une lueur d’espérance. Il crut même apercevoir en elle quelque chose de surnaturel, sur ce 44qu’elle l’avait connu et salué comme roi, quoiqu’il se fût déguisé. Mais un autre fait particulier le confirma dans cette idée. Cette fille demanda que l’on fît chercher une épée qui, selon l’inspiration qu’elle disait avoir, était dans l’Église de Sainte-Catherine (de Fierbois) en Touraine. Charles étonné de ce discours, fait chercher cette épée, qui fut apportée et remise à la Pucelle131. Alors ce prince, moins par confiance aux promesses de cette fille, que pour éprouver ce qu’elle pourrait faire, la met à la tête d’une troupe, pour faire entrer un convoi de vivres, dont les habitants d’Orléans avait une extrême besoin.

Elle se met à la tête des soldats et marche vers cette ville. Soit donc qu’elle eût trompé la vigilance des assiégeants, soit par le se cours de la Divinité132 et malgré les efforts des ennemis, elle entre de nuit dans Orléans et y introduit un convoi de vivres, sans qu’elle perdît un seul homme. Les Anglais, qui 45savaient la nécessité où étaient les assiégés, qui ne pouvaient plus supporter longtemps les fatigues du siège, n’attaquaient la ville que très-faiblement, et faisaient leurs gardes avec beaucoup de négligence. Mais dès qu’ils surent que la Pucelle y avait jeté des vivres, ils furent irrités de voir qu’une femme aussi méprisable, chargée des opérations militaires, avait trompé leur vigilance.

Ils reprirent très-vivement leurs attaques ; ils exhortent et officiers et soldats à ne pas laisser échapper ce fruit de leur victoire, et promettent même des récompenses à ceux qui monteraient les premiers à l’assaut. Aussitôt le soldat s’empresse ; de tous côtés on tire le canon ; et pour écarter les assiégés de l’endroit d’attaque, on les accable d’une grêle continuelle de traits. Les habitants, surpris de cette vivacité, ne perdirent pas cependant courage, et le bâtard d’Orléans (qui commandait la place assiégée) fit savoir au roi par ses émissaires, le grand besoin de vivres où ils étaient, et que les choses se trouvaient dans une telle situation, qu’ils seraient obligés dans peu de se rendre, et qu’il n’y avait que sa diligence et son courage qui pussent éloigner ce fâcheux accident. Il n’en fallut pas davantage au roi Charles 46pour faire partir au plus tôt un deuxième convoi. Cette nouvelle troupe avance vers Orléans, et, à une lieue de la ville, ils en avertissent la Pucelle, qui était dans la place, la prient de venir le lendemain au-devant d’eux avec un détachement pour les introduire dans la ville. Les Anglais ne s’y opposèrent pas, et crurent que plus il y aurait de monde dans une ville qui manquait de vivres, plus tôt ils en seraient maîtres.

Le lendemain, les troupes assiégées font une sortie et attaquent le fort le plus proche de la ville, où il y eut un grand carnage de part et d’autre. Ce fort est emporté, les Français le détruisent, y mettent le feu et vont à un autre plus important et en meilleur état, muni même d’une plus grosse garnison. Le combat y fut plus vif ; les Français, dont le nombre était supérieur aux Anglais de ce fort, l’investissent de toutes parts et l’attaquent avec beaucoup de vigueur ; les Anglais sentirent bien que ce fort, auquel on avait déjà fait une brèche, était difficile à défendre. Le sire de Talbot commandait dans le fort voisin ; mais il n’osait en sortir pour secourir sa nation, dans la crainte qu’en son absence les Français ne s’en rendissent maîtres. Les Anglais chassés de ce 47deuxième fort, forment un bataillon et se retirent en bon ordre dans le troisième, où commandait Talbot. Ce général fit aussitôt une sortie sur les Français, auxquels il imprime de la terreur et ranime le courage des siens ; et les Français, pour se remettre, rentrent dans la ville. Les Anglais firent moins de carnage, parce que le fort qu’ils défendaient n’était pas hors d’insulte et que les Français y avaient déjà fait brèche.

Peu après, Talbot assemble le conseil de guerre, et fait connaître que l’on devait abandonner entièrement le siège de cette ville, qui se défendait comme si elle était soutenue par une force divine133, ou que du moins il fallait le remettre à un temps plus convenable ; et qu’ayant passé inutilement l’hiver devant cette place, il valait mieux se porter à des opérations plus utiles. On eut peine à goûter cet avis, mais il devenait nécessaire. On prit donc le parti de se retirer et l’on marcha vers Meung. La retraite des Anglais causa une joie générale à Orléans, et tous les habitants se félicitèrent du grand péril dont ils étaient échappés. Sensibles à cette grâce qu’ils recevaient de Dieu même, ils lui en rendirent 48des actions de grâces pendant plusieurs jours.

Nous voyons par-là (c’est toujours le même écrivain qui parle) que pour trop demander, on n’obtient quelque fois rien. Les Anglais jusqu’alors victorieux, crurent qu’il était de la dignité du roi Henri VI d’Angleterre, de ne pas souffrir qu’Orléans se rendît à d’autres qu’à eux seuls, (les habitants avaient offert cependant de se rendre au duc de Bourgogne ce qui fut rejeté) ; et par-là ils perdirent une conquête qu’ils ne croyaient pas qui pût leur échapper. Mais loin de se rendre maîtres d’Orléans, la nécessité les obligea de porter leurs armes ailleurs, et les Français victorieux se saisirent des autres places des environs.

Jeanne ayant été prise en une sortie qu’elle fit à Compiègne, fut conduite à Rouen, où son procès lui fut fait, et la sentence que l’on rendit contre elle a paru l’une des plus cruelles qu’il y ait jamais eue, sans qu’on ait pu parvenir à en adoucir la rigueur et la dureté. Il est sûr qu’une femme qui défendait sa patrie avec un courage martial, méritait beaucoup d’égards, surtout y ayant des exemples qui devaient servir de modèle : tel fut en particulier celui de Porsenna, roi 49d’Étrurie (ou de Toscane) qui récompensa la courage de Clélie, cette illustre Romaine, qui avait engagé ses compagnes à franchir le Tibre à la nage pour se retirer à Rome, quoiqu’on les eût données en otage au roi de Toscane, pour sûreté de la parole des Romains134.

Voilà donc un écrivain anglais, c’est ainsi qu’il faut regarder Polydore Virgile, qui ne fait pas difficulté d’avouer qu’il y avait dans la conduite de la Pucelle une protection particulière de la Divinité. Il assure que la ville d’Orléans, de l’aveu même des Anglais, était soutenue par une force divine. Il emploie, à la vérité, tous les ménagements dont un habile écrivain sait faire usage, pour soutenir la réputation de la nation britannique, et faire l’éloge de son courage. Cependant, pour en venir à la décision, il convient qu’il était impossible de continuer le siège d’Orléans. Il se garde bien de donner de grands éloges à la Pucelle, en quoi il copie le caractère anglais. Il met, comme les autres 50écrivains, un discours de sa façon dans la bouche de cette fille, et passe aussi sur ce fait essentiel qui détermina le roi Charles VII à lui donner sa confiance ; car ce ne fut pas cette épée de Sainte-Catherine de Fierbois, mais un secret particulier, inconnu à tout autre qu’au roi, qu’elle lui découvrit et sur lequel les dépositions et les écrivains sont d’accord. Cependant malgré tous ces ménagements nationaux en faveur des Anglais, malgré le peu d’éloges qu’il donne au courage des Français, il convient que la sentence rendue contre cette fille, était extraordinairement dure, et telle que jamais il n’y en avait eu de pareille. Pour lors c’est justifier cette pieuse héroïne ; c’est la déclarer innocente de tous les crimes énormes dont on l’avait accusée ; c’est enfin convenir avec nous, que cette fille était dirigée et conduite par une protection singulière de la Providence : protection néanmoins qui ne paraissait à l’extérieur que par la grandeur des actions qu’elle opérait à l’avantage de la nation française.

12.
[Hector Boece (~1465-1536).]

Hector Boece (Boethius), historiographe d’Écosse, homme de savoir et de mérite, parle de la Pucelle au livre XVI de son Histoire d’Écosse, mais sans rien déterminer à son sujet. Il rapporte seulement ce qui s’en disait de son temps, c’est-à-dire à la fin du XVe siècle : et la voix publique, 51dont il rend un témoignage désintéressé, nous suffit pour juger favorablement de cette fille.

C’était fait, dit-il, du nom français, sans une fille nommée Jeanne, qui avait quitté les habits du sexe, pour prendre ceux des hommes, et qui s’était exercée au maniement des armes. Elle releva le courage entièrement abattu du roi Charles VII. Je ne trouve pas, continue-il, qu’il y ait de l’inconvénient à croire que ses opérations venaient de Dieu même135. Le roi Charles se trouvait donc privé de tous secours humains, lorsque cette fille le conduisit en Champagne pour se rendre à Reims. Alors toutes les villes, les forteresses et les châteaux de cette province abandonnèrent le parti anglais auquel ils étaient soumis, pour embrasser celui de Charles, qui fut même reçu à Reims avec joie, et où on l’installa roi, selon les cérémonies ordinaires. De là, sous la conduite de Jeanne, ce prince parcourut et reprit sur les Anglais quelques autres provinces qui se soumirent avec plaisir. Depuis ce temps-là, tout prospéra en faveur du roi Charles : mais Jeanne ayant fait une sortie à Compiègne, qui était assiégée par les troupes du duc de Bourgogne, ne put52rentrer dans la ville, et fut prise par Jean de Luxembourg, dévoué au parti bourguignon. Il ne tarda guère à la vendre aux Anglais. Ces derniers la transportèrent à Rouen, où ils l’accusèrent d’avoir violé les lois de l’humanité, en prenant, avec les armes, les habits qui ne convenaient qu’aux hommes ; et ils aggravèrent cette accusation, peu considérable en elle-même, par celle de la magie, art pernicieux et entièrement défendu ; et quoiqu’elle s’en justifiât publiquement, ils ne laissèrent pas de la brûler.

On voit donc ici les sentiments du public, que la commune renommée avait fait passer dans tous les pays ; on y voit également les sentiments de la nation britannique. Cette renommée soutenue par des actions vertueuses, doit toujours l’emporter sur des accusations vagues et sans preuves, formées par un ennemi déclaré ; c’est le cas où se trouvait la Pucelle ; mais les accusations odieuses des Anglais sont détruites par l’observation de l’auteur. S’il n’y a pas d’inconvénient à croire que les actions de la Pucelle venaient de Dieu, il y en aurait sûrement à dire qu’elles partaient de l’esprit malin par le moyen des sortilèges et de la magie. Des opérations de cette nature ne sauraient avoir les mêmes 53degrés de vraisemblance, pour les attribuer également à Dieu ou au démon. Il faut nécessairement que l’une l’emporte sur l’autre : ce sont les faits mêmes et leurs circonstances qui en décident. On ne saurait se dispenser de louer un bien général, qui n’a d’autre objet que de libérer un peuple de l’accablement et de la misère où il était alors, et qui tend à rendre au souverain légitime une succession qui lui vient de ses pères, et qu’on voudrait lui ravir contre la loi fondamentale de la monarchie. C’est là ce bien général qui fait estimer l’action de la Pucelle, comme la persécution d’une nation entière rend l’action injuste et même criminelle dans celui ou ceux qui la procurent : c’est ce que faisaient les Anglais. Il n’y a donc point à balancer : toute action louable vient et ne saurait venir que du principe et de l’auteur de tout bien ; au lieu que toute vexation, toute persécution vient immanquablement de l’ennemi commun de Dieu et des hommes.

D’ailleurs l’historien écossais observe que cette fille se justifia publiquement des accusations odieuses de magie, de sortilège et de superstition dont elle était accusée par le promoteur, qui était la partie publique en cette cause.

13.
[Isaac de Larrey (1639-1719).]

Larrey, un des derniers écrivains de l’histoire 54d’Angleterre, malgré son esprit de partialité pour la nation anglicane, flotte tantôt dans un sentiment et tantôt dans un autre. Incertain de celui qu’il doit adopter, il parle quelquefois selon l’ancienne renommée, et quelquefois aussi selon les imaginations hasardées par Du Haillan, qu’il n’ose cependant adopter entièrement.

Voici ses paroles :

Un miracle ou un stratagème, dit-il, sauva le roi Charles VII, fit lever le siège d’Orléans et changea tellement la face des affaires, qu’il reconquit le royaume et en chassa les Anglais. Étrange révolution, aussi bien que le moyen employé pour l’exécuter.

Une simple bergère de 18 à 20 ans osa l’entreprendre. Sa hardiesse parut surnaturelle, et le bonheur qui accompagna son projet, quelque en fut l’auteur, le fit passer pour miraculeux, et celle qui l’exécuta pour inspirée. Il y a pourtant des historiens mêmes entre les Français, qui disent que tout ce miracle fut un artifice du comte de Dunois, pour relever le courage abattu du roi Charles et de presque tout son parti.

Larrey adopte donc pour ce moment l’imagination non prouvée de Du Haillan ; puis il continue en ces termes :

Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs, 55qui l’avait, dit on, instruite et qui lui avait trouvé un génie et un courage propre à son dessein ou à celui du comte de Dunois, l’envoya à Charles, comme une héroïne dont Dieu voulait se servir pour la délivrance d’Orléans, et pour celle de tout le royaume. Elle se présenta hardiment devant le monarque, disposé par le désespoir de ses affaires à tout croire, et elle soutint sa mission miraculeuse avec une assurance qui ravit tous les courtisans, et fit plus d’effet sur leur esprit que tous les discours et tous les exploits de leurs plus vaillants généraux… Ce qu’il y a de merveilleux, est qu’elle exécuta effectivement les deux points de sa mission (savoir la levée du siège d’Orléans et le sacre du roi). Les Français traitent ces deux événements de miraculeux : les Anglais en parlent autrement ; ils rapportent le premier à la négligence des assiégeants, et à un temps de pluie et d’orage, à la faveur duquel le convoi avait passé ; et le second au secours que le duc d’Alençon introduisit deux jours après dans la ville. Quoiqu’il en soit, le siège fut levé, et le comte de Dunois, qui voulait faire durer le miracle, en fit tout l’honneur à son héroïne.

56Ensuite de ces heureux succès, la Pucelle à qui les généraux déféraient toujours l’honneur du commandement, mena Charles VII se faire sacrer à Reims, c’était le second point de sa commission. Elle n’y réussit pas moins bien qu’à la levée du siège. Il semblait qu’une terreur panique était tombée sur les Anglais, et que la victoire au contraire marchât devant la bannière de l’amazone française.

Le bonheur de la Pucelle continuait, ayant encore cette année secouru Lagny et Compiègne. Mais Flavy, gouverneur dans la dernière place, ayant fait fermer la barrière trop tôt, cette guerrière, qui revenait de la poursuite des ennemis, ne put entrer, et Jean de Luxembourg, l’un des généraux bourguignons, entre les mains duquel elle tomba, la livra aux Anglais, qui la firent conduire à Rouen, où on lui fit son procès, et où l’année suivante elle fut condamnée à être brûlée comme sorcière.

On lui imputait encore d’autres crimes, entre lesquels était celui d’avoir, contre la pudeur de son sexe, prit l’habit d’homme et porté les armes, et ce fut peut-être le seul qui fut prouvé. Elle ne laissa pas de subir le supplice. Et ce cruel arrêt, 57qui fait tort à ceux qui le sollicitèrent, fut exécuté le 30 de mai dans le vieux marché de la ville.

Qui n’admirera la peine que se donne ici Larrey pour se tirer d’un embarras si facile à surmonter ? Que n’avoue-t-il naïvement et simplement des faits connus et attestés par tous les historiens contemporains ; c’est-à-dire qu’il y avait du merveilleux dans la conduite de cette fille ? Elle promet au roi deux choses, qu’elle fera lever le siège d’Orléans, et qu’elle conduira ce prince à Reims pour y être sacré. Rien n’était moins vraisemblable, puisque toutes les places par où il fallait passer étaient occupées par les Anglais et les Bourguignons, supérieurs en troupes, et jusqu’alors victorieux. Elle en vient cependant à bout, sans que les ennemis aient osé, je ne dis pas attaquer, pas même qu’ils aient risqué de paraître. Elle dit dans sa prison que Compiègne sera secouru et délivré par les Français avant la Saint-Martin d’hiver, et que les Anglais seront entièrement chassés du royaume. Ces deux promesses ne sont pas moins, avec le temps, effectuées que les premières. Voilà le merveilleux : les intrigues de la cour et des courtisans ne vont pas jusques à faire ces sortes de prédictions, ni à les voir accomplir. D’ailleurs ils n’étaient pas dans la prison 58de Rouen, pour lui suggérer de faire ces deux promesses.

Larrey abandonne pour quelques moments l’imagination de Du Haillan ; il s’en méfie, et il ne saurait disconvenir qu’il n’ait paru dans la Pucelle quelque chose de surnaturel, de merveilleux et de miraculeux dans ce qu’elle exécuta de grand en faveur du roi, ainsi qu’elle l’avait promis. Et quand il avance que la première opération de cette fille n’a réussi que par la négligence des assiégants, c’est-à-dire, d’avoir fait négligemment leurs gardes, et que cette négligence fut favorisée par une pluie et un orage, c’est avouer que Jeanne avait plus de courage que toute l’armée d’Angleterre, puisque ni la pluie ni l’orage ne l’empêchent pas de pénétrer dans Orléans avec un grand convoi, toujours difficile à conduire. En vérité, c’est là une satyre de la nation britannique : c’est lui ôter, de gaieté de cœur, un courage qu’elle a fait paraître en toute occasion : c’est la mettre au-dessous d’une jeune paysanne de seize à dix-huit ans, de qui, selon lui, la seule bannière contraignait la victoire de marcher toujours devant elle, et qui inspirait une terreur panique à l’une des plus courageuses nations qu’il y eut dans l’Univers. Je ne suis pas historiographe d’Angleterre, Dieu m’en préserve, mais je pense plus noblement 59de cette illustre nation que n’a fait Larrey. D’ailleurs il faut avouer qu’il est louable de convenir que le cruel arrêt que l’on rendit contre cette fille, fait tort à ceux qui le sollicitèrent. Par là il fait l’apologie de notre héroïne : on ne saurait condamner ses juges, sans en même temps la déclarer innocente.

J’aurais bien d’autres remarques à faire sur tout ce qu’il dit, mais il faut ménager mes paroles. Peut-être me suis-je déjà un peu trop étendu. Mais la chose est faite, passons à d’autres.

14.
[Paul de Rapin de Thoyras (1661-1725).]

Je ne daigne pas ici parler de Rapin de Thoyras ; le père Berthier, jésuite, a fait voir le peu de lumières, d’attention ou même de bonne foi de cet écrivain, dans l’événement le plus extraordinaire du XVe siècle, et qu’il était de son honneur de bien développer. Il semble que lui et ses confrères en histoire, craignent d’avouer qu’il y a une Providence particulière sur les royaumes.

15.
[Paul Jove (1483-1552), évêque de Nocera.]

Paul Jove (Paolo Giovio), évêque de Nocera au royaume de Naples, d’un esprit flatteur, surtout à l’égard des princes, auxquels souvent il vendait chèrement de médiocres éloges, ne saurait néanmoins s’empêcher de faire connaître que :

Parmi toutes les vertus dont était doué le roi Henri VI d’Angleterre, la gloire militaire était principalement celle qui lui manquait. Que les Anglais, 60malgré cette antique animosité qui règne dans leur cœur contre la nation française, eurent cependant le chagrin de se voir vaincus et chassés de toutes parts, et par qui même chassés, par une jeune fille qui faisait des espèces de miracles en faveur des Français, dont elle releva le courage, et c’est là ce qui irritait le plus la fière nation britannique, d’être surmontée par ce qu’il y avait de plus faible et de plus méprisable, et de voir fouler aux pieds tous les trophées dont auparavant ils tiraient toute leur gloire.

16.
[Jean Ferrier (1502-1579).]

Jean Ferrier, piémontais, et par conséquent italien aussi bien que Paul Jove, est obligé d’avouer que136 :

Les Français ne ranimèrent leur ancien courage et ne reprirent leur supériorité accoutumée dans les armes, que par la conduite d’une femme, c’est-à-dire de Jeanne la Pucelle, en quoi on ne saurait s’empêcher de reconnaître une protection divine.

Ces témoignages si favorables à cette pieuse héroïne, ne sont sûrement pas mendiés, c’était la vérité qui les arrachait de la plume de ces écrivains.

17.
[Jean de Mariana (1536-1624).]

On sait que Mariana, célèbre écrivain espagnol de la Compagnie de Jésus, était avec raison bien moins incliné vers la France que vers l’Espagne et la maison d’Autriche, 61qui avaient également succédé aux biens et à l’animosité des ducs de Bourgogne contre les Français. Cependant au livre XX de son Histoire d’Espagne, il fait un grand éloge de la Pucelle Jeanne ; éloge certainement que les Français ne l’avaient pas prié de faire. Il en rapporte en peu de mots et avec fidélité ce que nous en avons marqué dans la première partie de cet ouvrage. Il convient, conformément à toute la procédure, que l’évêque de Beauvais fut le moteur principal de la condamnation de cette fille, et que personne n’aurait osé parler pour elle, quoiqu’on fût persuadé que la seule animosité des Anglais était cause de sa mort. Il ne saurait s’empêcher de dire qu’elle fera toujours honneur à la nation française, et que sa réputation si vertueuse pénétrera dans les siècles à venir. C’est ce qu’il dit d’après le procès de justification fait par ordre du pape Calixte III, et qu’il avait vu, qu’il avait même examiné dans les archives de l’église de Paris137.

18.
[Jacques de Meyer (1491-1552).]

Jacques de Meyer (Jacobus Meyerus), Flamand, n’a jamais passé pour ami des Français, et rarement a-t-il manqué l’occasion de montrer qu’il ne les 62aimait pas. C’est de quoi convient Delrio138, qui lui-même était Flamand aussi bien que Meyer. Cependant ce dernier est un de ceux qui parle le plus avantageusement de la Pucelle. Je n’en donnerai ici que les singularités qu’il avait tirées d’un écrivain contemporain, mais anonyme.

Voici ce qu’il dit :

Le roi Charles était à Chinon, lorsqu’une jeune fille âgée d’environ dix-huit ans lui fut présentée. Le soin qu’elle avait eu de conserver sa virginité lui fit donner le nom de Pucelle. Elle était née de parents pauvres, ce qui ne l’empêcha pas de dire qu’elle était inspirée de Dieu, pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le roi à Reims pour y être sacré139. Ce discours ne lui attira que des moqueries et la fit traiter de folle. 63Cependant sa conduite, qui fut examinée de près, se trouve sage et prudente ; enfin elle exécuta ce qu’elle avait promis.

Qui ne voit ici la main de Dieu ; et qui peut douter que ce qu’elle a fait ne soit une preuve de la bonté divine ? La colère du Seigneur n’est pas éternelle : elle se laissa fléchir par le regret qu’eut le roi de tous les désordres de sa vie passée. Il demandait avec prières et avec larmes que Dieu voulût bien oublier ses fautes. Toutes les églises de France étaient de même en prières, et l’on ne saurait se dispenser de croire que la Divinité exauça les âmes pieuses qui étaient dans le royaume. La France se trouvait suffisamment punie par l’incroyable désolation qui anéantissait toutes les provinces. Ainsi Dieu, qui voulait montrer que la victoire vient de lui seul, employa un sexe fragile, une simple femme, pour dompter l’orgueil des deux nations française et anglaise. La venue de Jeanne fut le terme fatal qui arrêta les victoires des Anglais ; elle mit fin à leurs prospérités en France. Avant sa venue, personne ne pouvait leur résister, tout était victoire pour eux. Mais quelle révolution n’éprouvèrent-ils pas depuis ce moment ? Leurs forces, leurs victoires, 64leur fortune, tout fut mis à néant. Preuve certaine que la Divinité donna pour montrer que ceux-là seuls sont forts et heureux qui ont le Ciel pour eux, au lieu que les autres deviennent faibles et sans vigueur.

Il y avait déjà longtemps que les habitants d’Orléans périssaient de faim et de misère. Privés de tous secours humains, Dieu fit en leur faveur ce que l’homme ne pouvait exécuter. Une fille nommée Jeanne parut, non que les hommes l’eussent choisie, ni qu’ils l’eussent fait venir : Dieu seul l’envoya, et le roi la mit à la tête des troupes françaises ; malgré les ennemis elle fit entrer un grand convoi dans la ville assiégée. Aussitôt elle fait une sortie dans laquelle elle emporte, brûle et détruit toutes les forteresses que les ennemis avaient élevées autour de la ville. Ils sont obligés de fuir ; elle les suit à Jargeau, Meung, Beaugency, Janville, et les bat à Patay en Beauce. De là elle se rend à Auxerre, Saint-Florentin, Troyes, Châlons ; tout se soumet au roi. Enfin elle introduit Charles dans Reims, où il est sacré. Elle avait sous elle pour lieutenant-généraux, les ducs de Bourbon et d’Alençon, princes du sang, le connétable Arthur de Bretagne, Jean comte de Dunois ; 65 et pour le dire en un mot, le roi Charles lui-même. Depuis sa venue, un seul Français faisait fuir mille Anglais, et dix mille de ces derniers n’osaient tenir contre deux Français. Le nom seul de cette fille inspirait la terreur aux ennemis, et plusieurs ont assuré avec serment, qu’à la vue de la Pucelle ou de son étendard, le courage et la force leur manquait140. Cependant elle n’eut pas sur les Bourguignons le même avantage que sur les Anglais. Enfin elle eut le malheur d’être prise à Compiègne par la méchanceté de Guillaume de Flavy, gouverneur de la ville, qui la vendit aux ennemis141. Dès lors elle-même prédit sa mort.

Et lorsque Meyer vient au procès de sa 66condamnation, il s’explique encore avec plus de force, et il dit que :

Le 30 mai, veille de la fête du Saint Sacrement, Jeanne la Pucelle fut brûlée au vieux marché de Rouen, sans aucune cause légitime, uniquement par la haine que lui portaient les Anglais142. Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, qui était Anglais, pour plaire au duc de Bedford, régent en France, eut la cruauté de condamner cette fille à la mort quoiqu’elle fut innocente. De quoi, dit-il, ne sont point capables ces sortes d’évêques, ou plutôt ces simulacres de l’épiscopat143 ? On fut, assez injuste pour refuser dans une pareille procédure un conseil à cette fille. Et quoiqu’elle fût simple et sans aucune connaissance, l’évêque et ses adhérents, qui tous étaient ses propres ennemis et ses juges, la fatiguaient par des interrogatoires 67captieux sur la foi catholique, pour la surprendre en quelque réponse équivoque dont ils pussent tirer avantage à son préjudice. Mais ce fut en vain : elle répondit avec beaucoup de sagesse et d’une manière très-orthodoxe. Quoiqu’ils publiassent de tous côtés qu’elle était sorcière et magicienne, ils ne purent cependant jamais prouver aucun fait de magie et de sortilège. Tout le crime qu’ils lui objectèrent, fut l’habit militaire qu’elle portait ; sur quoi néanmoins elle se justifia très-bien, en assurant qu’elle ne s’en servait que quand elle était à la tête des troupes144. Aucun des assesseurs de l’évêque n’osait aller contre la volonté des Anglais, qui répandaient dans le public une infinité de calomnies sur cette fille. Il y a des auteurs qui assurent que la jalousie des officiers fut la seule cause qui la fit livrer aux Anglais, parce que toute la gloire des opérations militaires retombait sur elle. C’est donc ainsi que périt cette femme, qui avait soutenu la France. Les Anglais firent jeter ses cendres dans la rivière : mais quoiqu’ils fissent, jamais depuis ce temps-là ils ne 68purent remporter aucune victoire importante sur les Français145.

C’est ainsi que parle un ennemi de la France, un zélé bourguignon. Qu’aurait donc pu dire un Français à la louange de cette pieuse fille ? Il a soin même de prévenir ce que des gens peu instruits ou des gens d’imagination ont dit que c’était une intrigue de la part des courtisans ou des généraux qui avaient fait venir cette fille. Il assure, au contraire, que Jeanne parut à la cour, sans que les hommes l’eussent choisie, ni qu’ils l’eussent fait venir ; mais que Dieu lui-même l’envoya146. S’il y avait eu de la tromperie de la part des officiers et des grands, on doit croire que Meyer n’aurait pas manqué de nous le reprocher comme une supercherie indigne d’une nation, qui a toujours fait gloire de probité et d’honneur. Il aurait fait sonner fort haut l’hypocrisie d’attribuer à Dieu ce qui aurait été l’effet des suggestions purement humaines. Il ne reste donc qu’une seule chose à dire, selon lui, qui est que Jeanne était du moins conduite et dirigée par la Providence. Quod homo non potuit, 69Deus supplevit147. Ce sont ces paroles.

19.
[Pontus de Huyter (1535-1602).]

Pontus Heuterus, prévôt d’Arnhem-en-Gueldre, écrivain du XVIe siècle, n’était pas moins attaché que Meyer à la maison d’Autriche, et par conséquent aux derniers ducs de Bourgogne, dont il a donné une histoire particulière. Mais il s’en faut bien qu’on trouve en lui l’aigreur qui animait Jacques Meyer. Les hommes du même pays n’ont pas toujours les mêmes passions nationales. Son zèle pour ces deux illustres maisons, ne l’empêche pas de dire la vérité, conformément aux écrivains originaux qu’il a soin de citer.

Jusqu’au siège d’Orléans, dit-il, la fortune avait favorisé les Anglais ; mais cette entreprise mit fin à leurs victoires et à leurs triomphes. Ils se virent contraints de céder aux Français les villes qui de tout temps avaient appartenu à la monarchie française, et de laisser enfin respirer un peuple qui gémissait sous un joug étranger. La nation anglicane est donc obligée pour lors de céder la supériorité des armes et du gouvernement. Ce ne fut néanmoins ni par les, forces d’Alexandre, de César, de Pompée ou de Charlemagne, ni par la prudence des princes et des chefs de la noblesse, non plus que par l’habileté des meilleurs généraux. Mais ce qui ne 70se voit dans aucune histoire, ils se virent domptés par une pauvre paysanne de Lorraine, âgée de dix-huit ans, inconnue d’ailleurs, et qui jusqu’alors n’avait fait autre chose que conduire à la campagne les vaches, les bœufs et les brebis.

Cette fille, nommée Jeanne, se présenta au roi, et lui dit que Dieu l’envoyait à son secours. Elle fut examinée en plein conseil, et y répondit avec beaucoup de prudence et de présence d’esprit. Elle eut alors le courage d’exécuter ce qu’aucun des généraux n’avait pu faire, et avec six-cents hommes de cavalerie, à la tête desquels on l’avait mise, elle fit entrer dans Orléans, malgré même les Anglais, un grand convoi de vivres, qui servit à tirer les assiégés de l’extrémité et du grand besoin auquel ils étaient réduits. Aussitôt après elle fait une sortie à la tête de ses troupes ; elle attaque et emporte trois des forts, par le moyen desquels les Anglais avaient bloqué la ville du côté de la rivière ; et tous ceux qui défendaient ces forts ayant été tués, elle les oblige à lever le siège. Cette victoire lui attira la confiance du roi, qu’elle conduisit à Reims presque dans le même temps, pour y être sacré selon l’ancien 71usage, et réduisit ensuite à son obéissance plusieurs autres villes. Le courage de cette fille intimida si fort le duc de Bedford, qu’il envoya ses députés en Flandres, pour engager le duc Philippe le Bon à se joindre à lui, et employer toutes ses forces et ses meilleurs officiers généraux pour s’opposer à cette jeune paysanne. Philippe se rendit donc à Paris, à la tête de huit-cents gentilshommes, pour renouveler ses traités avec les Anglais, et ils prêtèrent de nouveaux serments pour ne pas mettre bas les armes et ne faire aucune paix, qu’ils n’eussent entièrement détruit Charles de Valois, roi de Bourges : c’est le titre que par mépris ils donnaient au roi Charles VII.

Mais depuis, la Pucelle ayant trouvé moyen avec cinq-cents chevaux d’entrer dans Compiègne, pour secourir cette place assiégée, elle fit dès le lendemain une sortie avec quelques troupes, pour attaquer un château qu’elle aurait sûrement emporté, si les principales troupes de l’armée ennemie n’étaient accourues de toutes parts pour s’y opposer. Après un grand carnage qui se fit de part et d’autre, cette fille voulut regagner la ville ; et comme elle s’était mise à l’arrière-garde pour faciliter la retraite de ses gens, elle 72fut reconnue à son étendard et à son habillement, qui était d’une étoffe de soie couleur de pourpre, brodé en or et en argent. Un cavalier bourguignon la saisit par son habit et la fit tomber de son cheval. Les Français se battirent très-vivement pour la délivrer ; mais ayant été repoussés, elle se rendit au bâtard de Vendôme, et nos troupes eurent autant de chagrin de la voir conduire prisonnière au château de Marigny, que les Anglais en témoignèrent de joie. Elle se faisait seule plus redouter de la nation britannique que tous les généraux du roi Charles. Philippe le Bon la vit, lui parla et la recommanda au comte Jean de Luxembourg, qui la fit transférer à Beaulieu et ensuite à Beaurevoir, où elle fut détenue quelque temps. Enfin le roi d’Angleterre (ou plutôt le duc de Bedford), à force de sollicitations réitérées et d’importunités (il devait ajouter : et d’argent) se la fit délivrer, et ordonna de la faire brûler dans le marché de Rouen, non qu’elle eût rien commis qui méritât une aussi indigne et aussi cruelle mort, mais plutôt par la haine ou la fureur qu’ils avaient conçue contre une fille méprisable en elle-même, qui cependant avait défait et battu plus d’une fois les meilleurs généraux qu’eût alors la nation 73britannique. On l’accusait de sortilège et de s’entendre avec les esprits malins pour la conduite de la guerre ; comme d’un autre côté on prétendait qu’elle s’était écartée de la foi catholique. C’est ce que le roi Henri VI (ou plutôt le duc de Bedford) après son arrivée en France, en écrivit de sa main au duc Philippe le Bon.

Il y a aujourd’hui des personnes qui regardent toute cette histoire comme une fable ; mais outre que cet événement est trop proche de nous, pour être traité de fabuleux, il est attesté par tous les écrivains du temps, qui parlent de cette fille et de ses opérations avec beaucoup d’éloges. J’ai vu moi-même sur le pont d’Orléans la statue en bronze de la Pucelle, avec ses cheveux voltigeants, et à genoux devant Jésus-Christ crucifié, avec une inscription qui fut placée alors, et qui marquait que cette statue avait été placée aux dépens des femmes et des filles d’Orléans, en mémoire de la délivrance de cette ville assiégée par les Anglais.

D’ailleurs en écrivant ce qu’on vient de lire, j’avais toujours devant les yeux l’Histoire du duc Philippe le Bon, que Georges Chastelain à écrit en français avec autant d’élégance que d’exactitude ; et 74il témoigne, que comme il vivait du temps de ce prince, il a vu la Pucelle Jeanne, qui, de petite paysanne inconnue, était parvenue par ses actions héroïques dans le militaire, à mériter de la part du roi Charles un état de maison, qui allait de pair avec celui des plus grands seigneurs, afin que son nom et sa personne ne tombassent point dans le mépris, qui est une suite de l’indigence et de la médiocrité. Outre des filles de quelque nom, qui l’accompagnaient, elle avait auprès d’elle un intendant, un écuyer, des pages, des laquais, des chambellans ; et, pour le dire en un mot, elle était respectée par le roi et les seigneurs de sa cour, et même regardée par tout le peuple comme une sainte148.

75Qu’on lise et qu’on examine bien ce témoignage, et l’on verra qu’il est rendu avec toute la circonspection que la prudence exige des plus habiles écrivains. L’auteur ne donne point dans les fantaisies de ces dévots d’imagination, qui se figurent que rien de grand, que rien d’utile ne se peut faire sans apparitions, visions ou révélations particulières. Il sentait avec raison, que c’était le moyen de n’être pas cru. Il incline encore moins vers le miraculeux, mais bien vers l’extraordinaire et le merveilleux. Les Anglais eux-mêmes, tout ennemis qu’ils sont de cette fille, n’ont pu se dispenser d’y déférer. Il n’est pas non plus mention dans ce témoignage d’aucune intrigue de cour, ni de la moindre tromperie de la part des courtisans ou des généraux. Cependant l’auteur a vécu dans des temps où toute fourberie aurait dû être découverte, s’il s’en était trouvé quelque preuve ou même quelque soupçon : à peine ose-t’il parler de la magie et des sortilèges dont on accusait cette fille : il se contente seulement de rapporter à ce sujet ce que Henri VI, ennemi de la Pucelle, en écrivit au duc Philippe le Bon. Il appuie si peu sur ce fanatisme anglican, qu’il assure que cette 76fille a été condamnée au feu, sans avoir mérité une aussi indigne et aussi cruelle mort. Par-là il réfute tacitement cette folle accusation du pauvre petit roi d’Angleterre, ou plutôt de son ministère. Sur quoi donc s’appuie Pontus Heuterus ? Sur un courage héroïque, qui ne ranime pas seulement les troupes françaises, mais qui intimide encore le duc de Bedford, cet homme plein de la valeur dont un seigneur anglais est susceptible ; elle l’intimide même jusqu’à l’obliger de prier, par ses envoyés, le duc de Bourgogne de se rendre incessamment à Paris, pour y renouveler leurs alliances et leurs serments, afin de s’opposer avec toutes leurs forces réunies, et d’employer leurs plus habiles généraux contre une jeune paysanne de 18 ans, que l’on a eu la témérité de mettre à la tête de l’armée de France.

Je sais que Pontus Heuterus écrivait plus de 150 ans après l’événement de la Pucelle ; mais il a soin de faire connaître qu’il ne parle qu’après un témoin oculaire ; c’était Georges Chastelain, écrivain distingué, attaché et par devoir et par inclination à la maison de Bourgogne, écrivain qui avait vu la Pucelle, qui connaissait toute sa conduite, et qui l’avait expliquée dans la Vie de Philippe le Bon, qui est restée manuscrite dans les Pays-Bas. Ainsi 77ce témoignage nous donne encore celui de Georges Chastelain, qui n’est pas moins favorable à la Pucelle, que celui de tous les autres étrangers, indifférents ou ennemis.

20.
[Thomas Carte (1686-1754).]

Le dernier témoignage étranger que je produirai, est celui de M. Thomas Carte, historiographe pensionné de la ville de Londres aujourd’hui vivant, et qui nous a donné depuis peu d’années trois grands volumes sur l’histoire de la nation britannique, dont nous attendons la suite. Il est fâcheux, et pour lui et pour l’Histoire, que travaillant sur les archives même du royaume, il n’ait pas eu la curiosité de lire les deux procès de condamnation et de justification de cette pieuse héroïne. Sans sortir de l’Angleterre, il les aurait trouvé l’un et l’autre dans la bibliothèque du Collège de Saint-Benoît de l’Université de Cambridge. Par-là sur le vu des pièces authentiques, il se serait convaincu par lui même du peu de vérité qui se trouve dans beaucoup de faits qu’il en rapporte ; ce qui ne lui est sûrement arrivé que pour s’en être rapporté à des bruits populaires, ou à quelques historiens peu exacts. Il m’aurait même épargné la peine, que je ne prends qu’à regret, de donner quelques observations sur son témoignage. Mais je me crois obligé de le faire, malgré la liaison 78que j’ai eue avec cet habile écrivain. Je me flatte qu’aimant la vérité, il ne m’en saura pas mauvais gré.

Il faut avouer qu’on ne saurait examiner avec trop d’attention l’événement si essentiel à la Pucelle, qui a fait manquer à une nation aussi courageuse que la britannique, l’entière possession du royaume de France, dont elle avait déjà conquis la plus grande partie ; événement même qui, par rapport à nous, l’a reléguée au-delà des mers ; c’est de quoi les plus habiles historiens anglais ne sauraient disconvenir. Laissons parler M. Carte. Je me contenterai de relever par des notes marginales les faits de peu de conséquence qu’il avance, me réservant de faire ensuite quelques réflexions sur ce qu’il avoue, et dont il ne saurait disconvenir. Ce qu’il est contraint d’avouer est très-important pour juger sainement des actions de cette fille.

Le roi Charles VII, (c’est M. Carte qui parle149) se trouvait réduit aux dernières extrémités, lorsque Robert de Baudricourt, gouverneur de Vaucouleurs en Champagne, imagina un moyen pour 79ranimer l’esprit et le cœur des Français entièrement abattus, et pour alarmer en même-temps les Anglais, alors livrés à la crédulité et à la superstition.

Il y avait dans le voisinage de Vaucouleurs une grosse et vigoureuse fille, bien découplée et pleine de courage, âgée d’environ 27 ans150. Elle s’appelait Jeanne Darc ou Day, (mais plus connue depuis sous le nom de la Pucelle d’Orléans) ; elle était douée de toutes les qualités requises pour bien jouer le personnage qui lui fut assigné ; c’est-à dire, d’affecter d’avoir reçu par révélation une commission du Ciel, pour secourir la ville d’Orléans, et conduire le roi à Reims pour être couronné, et délivrer enfin la France des Anglais ses ennemis.

Cette fille habillée en homme, fut conduite vers le roi qui était à Chinon. Elle y trouva les généraux, la noblesse, toute la cour, aussi bien que la populace, disposés à croire ses prétendues 80révélations. On lui prépara une épée, pour la lui mettre à la ceinture, à la façons des chevaliers errants dans les vieux romans151. On l’instruisit en même temps, des connaissances et des circonstances qui paraissaient admirables et merveilleuses dans une fille rurale et champêtre152. Elles firent une impression singulière sur l’esprit du peuple. Le système fut si bien ménagé, que le soldat français, qui auparavant tremblait à la seule vue d’un ennemi par lequel il avait été si souvent terrassé, commença dès-lors à reprendre courage. Plein de sa vivacité naturelle, il s’exposait avec intrépidité dans les occasions les plus périlleuses, comme 81s’il était assuré de la victoire. Il y avait du temps que l’on préparait à Blois un convoi de grains et de vivres. Un corps de dix à douze mille hommes était prêt à conduire ce convoi à Orléans ; et il fut résolu que Jeanne, qui avait été servante dans une hôtellerie153, ainsi accoutumée à monter des chevaux pour les conduire à l’abreuvoir, et qui ne se tenait pas mal à cheval, marcherait toute armée avec le convoi pour le faire entrer dans la ville.

Pour ménager l’honneur de cette nouvelle sainte et prophétesse dans sa première entreprise, l’on mit à la tête de l’armée les seigneurs de Gaucourt, 82de Rais, de Sainte-Sévère et l’amiral Culant, avec beaucoup d’autres braves officiers154. Florent d’Illiers, gouverneur de Châteaudun, fut envoyé le jour de devant avec un détachement de 400 hommes, qui trouvèrent moyen d’entrer dans la ville par le côté de la rivière, pour être prêts à recevoir le convoi. On prépara une grande quantité de bateaux pour le recevoir : et le 29 avril lorsque l’armée approcha de la ville du côté de la Sologne, le bâtard d’Orléans fit une grande sortie sur les Anglais, du côté de la Beauce, pour empêcher qu’ils n’envoyassent quelques troupes vers la Sologne, où l’on chargeait les bateaux, et où les Anglais étaient trop faibles pour s’opposer à ceux qui escortaient le convoi. Leur inaction fut attribuée par les Français à une terreur panique dont Dieu les avait frappés, pour faciliter l’entreprise de la Pucelle. Cette fille fut reçue dans la ville au milieu des acclamations d’un nombre infini de peuple ; qui se regardait alors comme invincible. Les généraux français, qui avaient accompagné le convoi, retournèrent à Blois avec la résolution d’en amener un nouveau, 83trois ou quatre jours après par la Beauce, pour éviter l’embarras de décharger les charriots dans les bateaux. C’est ce qui leur fit augmenter leurs troupes d’une partie des garnisons de Châteaudun, Montargis, Gien et autres forteresses du Gâtinais ; et le 4 mai quand ils approchèrent d’Orléans, le comte de Dunois (c’est le nom qu’a porté depuis le bâtard d’Orléans) et la Pucelle, à la tête d’un grand détachement, firent une sortie pour soutenir l’escorte, et ils entrèrent ainsi dans la ville à la vue même des ennemis sans aucune opposition. Ces événements extraordinaires et les apparences réelles d’une funeste terreur dans les troupes anglaises155, ranimèrent le 84courage de la garnison, et confirmèrent l’opinion des prédictions de Jeanne.

La garnison n’avait encore osé attaquer aucun des forts qui entouraient la ville ; mais enflée par ces différents succès, elle hasarda de forcer celui de Saint-Loup, à l’insu de Jeanne. L’on y fut repoussé avec perte ; mais Jeanne en étant informée, ranima les soldats. Soutenue du comte de Dunois et d’autres braves officiers, on recommença l’attaque, et le fort fut emporté. La garnison d’Orléans, qui se trouvait aussi forte que l’armée des assiégeants, et le comte de Dunois, en prenant les forts de l’autre côté de la rivière vers la Sologne, résolut de s’ouvrir une communication vers le Berry.

Les Anglais qui n’avaient point assez de monde pour garnir tous les forts élevés pour bloquer la ville de tous côtés, en abandonnèrent quelques-uns, et rassemblèrent toutes leurs forces dans la bastille des Augustins, des Tourelles et 85le boulevard qui en était proche. Le fort des Augustins fut emporté d’assaut le vendredi 6 mai. Les plus braves et les plus distingués de la garnison se trouvèrent à l’attaque. Le lendemain, les bastilles et les Tourelles furent pareillement forcées. Le comte de Suffolk avec les lords Talbot et Scales, se trouvaient spectateurs de ces attaques156, sans pouvoir secourir leurs gens, ayant à peine de quoi défendre leurs forts du côté de la Beauce, et voyant d’ailleurs qu’il était impossible de réduire la place tant qu’elle pourrait continuellement être secourue du côté de la Sologne ; ils résolurent enfin, le 8 mai, de lever le siège et de se retirer du côté de Meung, Beaugency et autres places où ils avaient des garnisons. Telle est l’issue du fameux siège d’Orléans, duquel dépendait entièrement le sort de la France, et dont le mauvais succès a donné un coup fatal aux prétentions des Anglais sur ce royaume.

86Charles voulut profiter de cet avantage ; et comme il vit d’un côté ses troupes encouragées, et de l’autre les Anglais frappés de terreur, il fit sommer la noblesse de toutes les provinces qui l’avaient reconnu ; il assembla une armée de six mille hommes, dont il donna le commandement au duc d’Alençon ; lequel au moyen d’une rançon qu’il avait payée aux Anglais, venait de recouvrer sa liberté. Le connétable (de Richemont) arriva en même temps à la tête de douze-cents Bretons. Cette armée, qui augmentait tous les jours, trouvait fort peu de résistance du côté des Anglais, dont les troupes étaient employées aux garnisons des villes.

Jargeau, après dix jours de siège, fut pris d’assaut, et le comte de Suffolk y resta prisonnier ; Meung eut le même sort, et Beaugency se rendit pareillement. Talbot, Scales et Fastolf, quoique joints et fortifiés par de nouvelles troupes que le régent (duc de Bedford) avait envoyées de Paris, ne se trouvèrent pas en état de le secourir. Dès que les Français se virent maîtres de Beaugency, ils poursuivirent l’armée ennemie et la joignirent le 18 de juin près de Patay. Les généraux anglais cherchaient les moyens d’éviter la bataille, jusqu’à 87ce que le soldat fut revenu de la consternation dont il était frappé par l’admirable assurance et les merveilleux succès de la Pucelle. Mais il n’y avait point de remède, et la suite a fait connaître ce que l’on doit naturellement attendre quand des troupes, fortement prévenues d’une terreur panique, sont attaquées par un ennemi brave et intrépide. L’armée d’Angleterre était si consternée, lorsque l’action commença, qu’elle avait oublié de ficher ses pieux en terre pour se défendre contre la cavalerie, et à la première attaque les troupes anglaises prirent honteusement la fuite. En vain Fastolf fit tout ce qu’il put pour les railler, il fut forcé de se sauver lui-même, et trouva depuis une belle occasion pour justifier sa conduite. Il est certain que le désastre des Anglais fut un effet de la terreur que leur inspirait le courage et l’intrépidité de la Pucelle. Ce que le duc de Bedford ne put s’empêcher, trois ans après, de déclarer dans une harangue au parlement d’Angleterre. Il y eut dans cette action deux milles hommes tués sur la place157 ; et mylords Talbot, 88Scales et Hungerford, avec le chevalier Thomas Rempston et d’autres personnes de distinction, furent faits prisonniers. Janville, place forte assez proche de Patay, quoique pourvue d’une bonne garnison, quoique suffisamment munie de provisions de guerre et de bouche, se soumit sans résistance, aussi bien que tous les châteaux des environs d’Orléans dont les Anglais étaient encore les maîtres, et leurs gouverneurs s’enfuirent à Paris.

Jusqu’ici Charles VII n’avait jamais paru à la tête de ses troupes ; mais encouragé par cette victoire, il résolut de les commander en personne ; moyen sûr alors pour lever une puissante armée. Car, dans ces occasions, la noblesse française ambitionne toujours d’accompagner son souverain à ses propres dépens. Aussi se trouva-t-il bientôt en état de marcher en Champagne, pour être sacré à Reims avec l’huile de la fameuse Ampoule, et par là il se procura plus de vénération de la part de ses sujets. Il est facile de réussir en de pareilles entreprises, quand on a pour soi le cœur de sa nation. Le duc de Bedford éprouva pour lors, par les difficultés continuelles qu’il essuyait, ce qu’il en coûte pour n’être pas aimé. Il essaya d’assembler la 89noblesse de Picardie. Mais ce respectable corps ne l’écouta point, quoiqu’il eût fait serment de fidélité au roi Henri d’Angleterre ; de manière que ce duc n’a jamais pu assembler un corps de troupes suffisant pour s’opposer aux entreprises de Charles, qui se reposait entièrement sur l’affection de sa nation, jusqu’à ne faire même aucune provisions de bouche pour son armée : négligence qui serait fatale en toute autre occasion.

Auxerre, Troyes, Châlons et Reims ouvrirent leurs portes à Charles158, qui fut couronné le dimanche 17 juillet à Reims. Laon, Soissons, Château-Thierry, Provins et d’autres villes et châteaux se soumirent à la première sommation aussitôt après son couronnement. La facilité que tout le monde témoignait à embrasser le parti de Charles, empêcha le duc régent de dégarnir les places de Normandie et de Picardie, pour renforcer 90les garnisons qu’il avait à Paris, et obliger les habitants de cette ville à ne faire aucun mouvement, et à ne pas imiter celui qui devenait général dans tout le royaume. Tout ce qu’il put faire se réduisit à mander du secours d’Angleterre et engager le duc de Bourgogne à se rendre à Paris, pour rassurer les Parisiens, et prendre les mesures les plus convenables dans des conjonctures aussi critiques. Le duc Philippe de Bourgogne, étant arrivé dans la capitale, y renouvela son alliance avec l’Angleterre, comme de leur côté les Parisiens renouvelèrent leur serment de fidélité au roi Henri. Le duc, après très-peu de séjour, partit pour l’Artois, d’où il envoya le bâtard de Saint-Pol, à la tête de huit-cents gendarmes, au secours du régent. Ce dernier fit Saint-Pol gouverneur de Meaux, croyant par ce trait de confiance réparer l’affront que le duc de Bourgogne prétendait avoir reçu, par le refus qu’on lui fit du séquestre d’Orléans au temps du siège.

Charles croyant trouver un moment favorable pour sonder Paris, se rendit à Lagny et à Saint-Denis, qui ne firent aucune résistance. Il posta donc ses troupes à Montmartre, à Aubervilliers et aux environs, dans l’espérance de quelque soulèvement 91de la part des Parisiens ; mais frustré de son espérance, il voulut employer la force des armes : il y fut déterminé par les instances réitérées de la Pucelle159, encore en grande vénération dans l’esprit du peuple, et le lundi 12 septembre on attaqua les barrières de Saint-Honoré. La suite ne répondit pas à ses prédictions ; elle fut blessée et les Français repoussés avec perte. Le roi, ne voyant pas d’apparence de réussir, reprit la route du Berry.

L’on fit des efforts en Angleterre : on imposa de nouvelles taxes pour subvenir aux frais du voyage que le roi Henri, devait faire à Paris. Il conduisit avec lui un corps considérable de troupes ; mais les Anglais en général furent si étrangement frappés des enchantements de la 92Pucelle d’Orléans160, que beaucoup d’officiers et de soldats, engagés pour cette expédition, restèrent à Londres ; et beaucoup d’autres, après avoir passé la mer, intimidés par les bruits romanesques que le peuple ignorant et grossier faisait des prouesses martiales de cette fille, désertaient et s’en retournaient en Angleterre. Cette terreur fut bientôt dissipée ; ce ne fut néanmoins qu’après avoir ranimé le courage des Français, qui étaient entièrement persuadés que Jeanne avait été envoyée du Ciel pour les retirer de l’esclavage des Anglais. Ces derniers ne souffrirent pas tant de cette terreur, que de l’aversion naturelle qu’on avait en France pour le gouvernement de cette nation, et du penchant qu’ont les Français à se soumettre à leur légitime souverain.

Cette campagne (de 1430) s’écoula sans beaucoup d’efforts de la part des Anglais. Le seul comte de Huntingdon, nouvellement 93 débarqué avec le roi Henri, fut envoyé avec un corps de troupes pour se joindre au duc de Bourgogne, lequel, ayant réduit Soissons161 et Choisy-sur-Oise, investit Compiègne. La Pucelle d’Orléans à la tête d’un détachement de Français, se fit jouer à travers un quartier ennemi, et entra dans Compiègne le 25 mai, et le même soir elle fut faite prisonnière dans une sortie.

La prise de la Pucelle fut regardée comme un dédommagement plus que suffisant des désastres qu’essuyait la nation britannique. Il y avait quelque temps que cette fille avait fait prisonnier, dans une rencontre près de Lagny, un certain Franquet d’Arras, officier bourguignon. Elle lui coupa la tête ; ainsi elle devait s’attendre à la même destinée. Mais les Anglais l’ayant achetée de Jean de Luxembourg, dont elle était prisonnière, avaient résolu de lui faire son procès d’une autre façon.

Leur unique but fut de détruire dans 94l’esprit des Anglais l’idée qu’ils s’étaient formée que cette fille était envoyée du Ciel pour les chasser de la France : et pour faire réussir efficacement ce projet, il fallut y intéresser la religion, et lui faire son procès selon les règles de l’Église contre les hérétiques, en la faisant condamner, tant à ce titre, que comme sorcière et imposteur. Jeanne fut donc conduite à Rouen ; et comme elle avait été prise dans le diocèse de Beauvais, Pierre Cauchon, qui en était évêque, obtint du chapitre de Rouen, le siège vacant, la permission de procéder contre la Pucelle, et d’exercer contre elle toute la juridiction. Le procès dura quatre à cinq mois ; l’on y pratiqua toutes les formalités les plus rigoureuses de la justice, et fut approuvé par les facultés de théologie et de droit de l’Université de Paris, aussi bien que par le parlement.

Que l’imagination de cette fille fut réellement frappée, pour se persuader qu’elle était destinée de Dieu pour délivrer la France, ou qu’elle joua si bien son rôle afin de figurer dans le monde, elle parut devant ses juges (l’évêque de Beauvais et l’inquisiteur) avec intrépidité ; elle eut l’assurance d’avouer ses desseins contre les Anglais, et déclara 95de la part de Dieu qu’ils seraient tous chassés de France, attestant en même temps que le tout lui était révélé du Ciel162. Que sainte Catherine et sainte Marguerite lui avaient apparu, et lui avaient ordonné de prendre des habits d’homme, et d’aller en cet équipage offrir ses services au roi Charles VII.

Interrogée sur ses prétendues révélations, et requise si elle voulait se soumettre aux décisions de l’Église en ce point. Elle répondit que non-seulement elles venaient de Dieu, au jugement duquel elle laissait l’affaire, mais qu’elle ne se rétracterait pas, quand même l’Église les déclarerait illusoires. Cette résistance à l’autorité de l’Église diminua la bonté de sa cause, et servit d’argument pour l’accuser d’hérésie. Quand néanmoins elle en sentit la conséquence, elle voulut bien se soumettre au pape, pourvu qu’elle fût envoyée à Rome. Mais ce n’était pas la pratique d’admettre de pareils appels en fait d’hérésie ; et puisque son obstination était notoire, sa réponse fut regardée comme illusoire et pour trouver occasion de se sauver. Ce qui néanmoins 96ne l’empêcha pas de varier souvent dans son interrogatoire, surtout à l’égard de l’apparition de saint Michel, qu’elle conduisit à Charles VII, auquel cet archange, ou (selon qu’elle le dit en d’autres interrogatoires) elle-même, présenta une couronne d’or en présence des grands du royaume. Enfin elle a constamment persisté à soutenir sa mission divine et ses révélations célestes, même pendant son procès ; le tout en conformité de ce qu’elle en avait dit au peuple d’Orléans, aux troupes du roi Charles, et de ce qu’elle en avait écrit au duc de Bedford, soi-disant régent en France, lorsqu’elle lui ordonnait de sortir du royaume avec les forces Anglaises. Enfin cette imposteur, cette enthousiaste fut condamnée comme blasphématrice du nom de Dieu, comme impie, qui se disait avoir des révélations divines, et qui se prétendait favorisée de la connaissance des événements futurs, purement contingents, comme livrée à l’idolâtrie, sorcière, schismatique, hérétique, transgressant le décorum et la modestie de son sexe, menant la vie de soldat, habillée en homme, et enfin comme une imprudente imposteur.

Quand la sentence, qui la condamnait à une prison perpétuelle, lui eut été lue, sur un échafaud élevé dans la grande 97place de l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen, en présence d’un concours extraordinaire de peuple, elle interrompit l’officier qui la lisait, et déclara qu’elle se soumettait à ses juges et à l’Église, et que puisque, selon leur opinion, elle ne devait pas soutenir ses révélations, elle n’y tomberait plus ; et que comme les esprits qui lui avaient parlé, l’ayant assuré qu’ils la délivreraient, elle était actuellement convaincue de s’être trompée.

Elle fit et signa ensuite une rétractation solennelle en présence d’une grande assemblée. Aussitôt elle quitta ses habits d’homme, ce qu’on n’avait jamais pu lui persuader de faire auparavant, quoiqu’on lui eût promis d’entendre la messe et de communier à Pâques. Faveur dont elle fut toujours privée pendant son procès. Mais elle avait conservé une inclination si violente pour l’habit d’homme, qu’elle le reprit bientôt après, se vantant qu’elle ne le faisait que par ordre du Ciel. Et après avoir rétracté son abjuration, comme ayant été forcée de la faire par la seule crainte, elle fut déclarée blasphématrice et hérétique relapse, livrée au bras séculier, puis brûlée au vieux marché de Rouen. Telle fut la fin de cette fameuse amazone la Pucelle d’Orléans, dont la chasteté n’a jamais été 98révoquée en doute, même par ses plus grands ennemis. On ne saurait disconvenir que toutes ses actions ne fussent extraordinaires, et l’on ne peut assez admirer son courage, de quelque source qu’il vint, soit de la hardiesse de son naturel, soit de l’effet de l’enthousiasme. Elle était en si grande vénération parmi les Français, qu’au temps de la révision de son procès, où la forme a été plutôt examinée que le fond de sa cause, elle a été déclarée innocente le 7 juillet 1456.

Outre les fautes moins essentielles que j’ai relevées par de simples notes marginales, j’ose dire que le témoignage de M. Carte est une pépinière d’erreurs de conséquence. C’est ce que je suis forcé de marquer malgré moi : mais je m’y crois obligé pour la vérité du point d’Histoire que je traite dans cet ouvrage.

M. Carte prétend que cette mission de la Pucelle fut une intrigue ou une imagination de Robert de Baudricourt, capitaine ou commandant à Vaucouleurs, pour ranimer le courage des Français, et retirer Charles VII de l’assoupissement fatal dans lequel il était plongé. Où M. Carte a-t il trouvé la preuve de ce fait dans les écrivains, ou du temps ou presque contemporains ? Ce silence et l’impossibilité 99où il est de le prouver, est un argument négatif qui doit faire rejeter son sentiment. Il ne suffit pas, dans ces sortes de faits, de produire son opinion particulière, pour s’imaginer qu’on en doit être cru sur sa parole.

Il y a plus ; on a ouï trente-trois témoins au pays de la Pucelle, à Vaucouleurs et à Toul. Ils sont tous uniformes ; et loin de déposer aucune intrigue, ils ont soin d’assurer, et même avec serment, que la Pucelle Jeanne ayant été présentée plusieurs fois au capitaine Baudricourt, il la traita comme une folle, la souffleta et la renvoya les deux premières fois. Ce ne fut qu’à son troisième voyage que cette fille lui annonça la défaite des Français au mois de février ; c’était vraisemblablement la journée des Harengs. Baudricourt ne l’apprit qu’au bout de huit jours. Cette circonstance fut le motif qui l’engagea de l’envoyer à la cour.

M. Carte avance que le capitaine Baudricourt trouva dans Jeanne d’Arc les qualités requises pour bien jouer le personnage qui lui fut assigné, c’est-à-dire d’affecter d’avoir reçu commission du Ciel, pour secourir Orléans et conduire le roi à Reims.

Si M. Carte avait lu les dépositions de tous les seigneurs qui furent interrogés 100au temps de la révision du procès, il aurait vu que cette fille était d’une candeur admirable, incapable par conséquent de tromper, et d’entrer en aucune intrigue. Elle n’avait de talents que pour les opérations militaires, qu’elle n’avait jamais apprises : Était-elle descendue de cheval, elle rentrait dans la simplicité qui lui était naturelle.

Autre article, moins vrai que le précédent, est ce que M. Carte avance, que la cour de la Charles VII était entièrement disposée à croire toutes les prétendues révélations de la Pucelle, et que le système fut si bien ménagé, que le soldat français, lequel avant la venue de cette fille tremblait à la seule vue d’un ennemi, commença à reprendre courage. Je dirai au contraire qu’on était bien éloigné à la cour d’en croire si aisément la Pucelle, que ce n’était que difficultés de toutes parts. On la fit examiner pendant plus d’un mois par des théologiens et des jurisconsultes, par les ministres et autres personnes prudentes. Ils donnèrent pour toute réponse, qu’il n’y avait point de danger à l’employer dans les troupes. Ce fut tout ce qu’on dit en sa faveur. Rien n’était plus limité ; et ce temps, qui était cher, suffisait aux Anglais pour avancer plus vivement leurs attaques devant Orléans. Mais une force 101supérieure arrangeait tout pour un événement favorable à la nation française. Et le roi ne résolut de lui donner le commandement des troupes, que sur la découverte qu’elle lui fit d’un secret qui n’était absolument connu que de lui seul. Mais je le veux, que par une sorte d’enthousiasme, que je qualifie d’héroïsme, cette fille sans talents, sans expérience ait à son arrivée ranimée le courage du soldat français, s’ensuit-il de là, qu’avant la moindre opération militaire, elle dût inspirer aux troupes anglaises cette consternation, cette terreur panique, dont M. Carte convient à chaque page de cet endroit de son histoire ? Dans ces occasions le soldat victorieux, aussi bien que l’officier, ne s’étourdit pas si aisément, et juge du chef ennemi par ses œuvres. Cette terreur subite et précoce n’est donc ni croyable ni même vraisemblable, suivant le cours ordinaire et selon la connaissance que nous avons du caractère des hommes et des nations. Ainsi on ne saurait disconvenir que dans ces circonstances il n’y eût quelque chose de merveilleux et d’extraordinaire, qui tenait de l’enthousiasme : et M. Carte en convient lui-même.

On voit dans cet habile écrivain une attention admirable à disculper sa nation. Il lui en coûte à la vérité quelque contradiction, 102que je ne voudrais pas qu’on me reprochât. Mais qu’importe, c’est témoigner qu’on est toujours prêt à défendre un peuple dont on est un membre distingué. Voilà ce qui lui fait dire que la veille de l’arrivée du convoi, le gouverneur de Châteaudun trouva moyen d’introduire quatre-cents hommes dans la ville assiégée. Les Anglais devaient donc être continuellement en garde contre ces sortes de surprises : ce qu’ils n’ont pas fait, puisqu’à l’entrée de la Pucelle dans Orléans, on décharge, selon lui, les charriots du convoi, pour en mettre les munitions dans des bateaux, afin par ce moyen de les introduire plus facilement dans la ville. Pour une pareille opération, il faut et beaucoup de temps, et un grand nombre de personnes. Les Anglais pouvaient donc faire quelques tentatives avec peu de troupes. Il ne s’agit pas alors d’une attaque générale, ni d’un combat dans les formes. Quelques escarmouches suffisaient pour éprouver quel serait l’effet d’une action plus considérable.

Mais, dit M. Carte, les Anglais étaient trop faibles pour attaquer les troupes qui escortaient le convoi. Oh ! voilà une prédilection de nation. On sait de quelle manière se conduisent de pareils convois, qui tiennent quelquefois deux lieues de terrain, et l’on peut attaquer aisément ou la tête ou 103le centre de ces convois. Pourquoi les Anglais ne l’ont-ils pas fait par quelque détachement, d’autant plus que l’escorte était divisée en divers petits corps, et embarrassée par la conduite d’un grand nombre de charriots ? Les Français avaient donc raison d’attribuer l’inaction des Anglais à une terreur panique, qui les avait saisis prématurément.

Allons plus avant : un deuxième convoi se prépare à Blois, et marche non plus par la Sologne et couvert par la Loire, comme le premier, mais par la Beauce où était le fort de l’armée anglaise. Cependant ce deuxième convoi passe à la vue des ennemis, et entre dans la ville sans aucune attaque, sans aucune opposition de leur part. C’est ce que marque M. Carte ; mais, selon lui, ce fut l’effet d’une funeste terreur dans les troupes anglaises. Comment se peut-il faire qu’une jeune fille, qui n’a encore rien fait, qui n’a rien opéré, inspire cette terreur si fatale ? Il y a là un merveilleux qui n’est pas dans l’ordre de la nature. C’est la conséquence qu’on en doit tirer. Hé ! pourquoi M. Carte ne la tire t-il pas ? Craindrait-il qu’on l’accusât d’être Armagnac ? C’était le langage du temps de la Pucelle. Rien cependant ne lui aurait fait plus d’honneur. La vérité décore toujours l’historien.

104L’habile historien vient-il à la journée de Patay, alors il ne fait pas de difficulté de convenir de cette consternation, dont les troupes anglaises étaient frappées par l’admirable assurance et par les merveilleux succès de la Pucelle. Il est même certain, selon lui, que le désastre et la terreur de la nation britannique fut l’effet du courage et de l’intrépidité de cette jeune fille. Et quelques pages après, pour disculper ses anciens compatriotes, il entre dans ce système si prudemment abandonné par les autres historiens de sa nation, que tant d’actions merveilleuses étaient l’effet des enchantements de cette héroïne. Est-ce connaître les hommes que de parler de la sorte ? Mais cela doit peu nous embarrasser ; il suffit qu’il convienne toujours de la consternation et de la terreur des Anglais, opérée par l’héroïsme de cette jeune personne, en quoi on ne saurait s’empêcher de trouver du merveilleux. Et cette terreur avait donc été portée bien loin, puisque, selon lui, la prise de la Pucelle fut regardée comme un dédommagement plus que suffisant des désastres qu’essuyait la nation anglicane. Ce n’est point la blâmer ; c’est au contraire faire l’éloge de la Pucelle.

La fausseté que M. Carte avance sur Franquet d’Arras, ne prévient pas pour l’exactitude de l’habile historien. Il assure que 105la Pucelle ayant fait prisonnier cet officier, ou plutôt ce partisan bourguignon, elle-même lui coupa la tête ; et que par-là elle devait s’attendre à la même destinée. Mais n’en déplaise à l’Historien Anglais, la Pucelle, loin de couper la tête à ce partisan, intercéda pour le faire échanger. Cependant, comme cet homme avait commis dans le plat-pays un grand nombre de crimes, de vols et d’assassinats contraires aux lois de la Guerre, il fut jugé, condamné et exécuté conformément à la justice ; et les juges ne purent s’empêcher de faire des remontrances à cette fille sur ce qu’elle s’intéressait pour un insigne scélérat : c’est ce que j’explique page 66 et suivantes de la première partie de cet ouvrage.

Voilà donc ce qui arrive aux écrivains qui n’examinent pas des faits aussi importants sur les pièces originales. Si M. Carte avait seulement parcouru le procès de condamnation de la Pucelle, il aurait trouvé le dénouement de ce fait, et je ne serais pas obligé de le lui présenter aujourd’hui.

Quand l’habile écrivain nous dit que l’unique but des ministres et des juges commis pour le procès de cette fille, fut de détruire dans l’esprit des Anglais l’idée qu’ils avaient de la mission divine, dont la Pucelle se prétendait revêtue, pour les chasser 106de la France, et que pour le faire plus efficacement il fallait y intéresser la religion, quelle idée l’historien d’Angleterre donne-t-il des ministres de sa nation ? Quoi ! employer, ou plutôt profaner la religion, pour inventer des crimes et en accabler une fille innocente, et pour exercer sur elle des excès jusqu’alors inouïs ; rendre enfin contre cette innocente victime le cruel arrêt qui fait tort, c’est-à-dire qui déshonore ceux qui l’ont sollicité. C’est ainsi qu’en par le M. de Larrey, qui n’était pas moins passionné pour les Anglais que M. Carte. Il est fâcheux pour la fidélité de l’Histoire, qu’un de ceux qu’on croit la traiter avec plus de candeur, de sincérité et de solidité que les autres, donne dans de pareilles erreurs.

La religion qui devait servir à modérer l’animosité des ennemis, et à soutenir la justice et l’équité dans l’esprit des juges, et à faire connaître l’innocence de cette fille, est précisément le moyen fatal dont on s’est servi pour la faire trouver criminelle. Voilà donc pourquoi on la déclare hérétique ; non pas qu’elle le fut effectivement, mais parce qu’il était de l’intérêt des ministres du roi Henri VI de lui imputer ce crime, pour détruire dans l’esprit du soldat l’idée de la mission divine, dont on croyait dans le public que cette fille fût revêtue, 107 pour délivrer la France de la tyrannie des Anglais. Ces derniers termes sont ceux de M. Carte lui-même.

Que d’erreurs, que de faussetés accumulées vers la fin de ce que l’historien de la nation britannique écrit sur la Pucelle !

1. Elle refuse, selon lui, de se soumettre à l’Église ; chose entièrement fausse, puisqu’elle n’a jamais discontinué de le faire, dès qu’on lui eût expliqué ce que c’était que l’Église militante et le concile général, tel qu’il était alors assemblé à Bâle ; chose que la médiocrité de son éducation et de son état rustique ne lui permettaient pas de savoir. Aussitôt qu’elle en est instruite, elle s’en rapporte tant au concile général, qu’à l’Église universelle. C’est ce qu’on peut voir dans les dépositions de plusieurs personnes dignes de foi, et que nous avons rapportées aux pages 36, 50, 57, et 58 de la deuxième partie. Et l’évêque de Beauvais, indigné de cet appel, dont il sentait toute la conséquence, eut le front de dire au frère Isambert, l’un des juges : Taisez-vous de par le Diable ; et il défendit au greffier d’écrire cette déposition. Cet appel est encore constaté par plusieurs autres témoins. Ainsi M. Carte, pour n’avoir pas eu recours aux pièces originales, est tombé dans 108cette erreur et dans plusieurs autres.

2. Quelle faute dans le nouvel historien d’Angleterre, de dire qu’en fait d’hérésie ce n’est point la pratique d’admettre des appels ou à l’Église ou au Saint-Siège ? Où a-t-il lu cette maxime erronée et dangereuse ? Ainsi il accorde de son chef à quelque évêque particulier, souvent prévenu et quelquefois ignorant, le droit de qualifier infailliblement d’hérésie quelque théologien : et il refuse soit à l’Église, soit au Siège apostolique, le droit de rectifier une qualification d’hérésie portée mal-à-propos. Son sentiment n’est pas reçu dans l’Église catholique, où les appels sont autorisés ; il ne serait pas même reçu dans l’Église anglicane, dont il est membre ; et s’il était déféré aux évêques de sa nation, on ne pourrait pas s’empêcher de le censurer sur une proposition aussi dangereuse.

3. Il regarde comme un crime dans la Pucelle d’avoir soutenu ses prétendues révélations. Ce pouvait en être un dans le système du duc de Bedford et de ses consorts ; parce que cette fille parlait pour le roi Charles VII dans des vues contraires aux injustes prétentions d’Henri VI et de son ministère. Mais toute révélation dans un fidèle, quand même elle serait fausse, n’est ni un crime, ni un péché, dès qu’il ne 109s’y trouve rien de contraire à la religion, pourvu néanmoins que la fausseté ne vienne pas de son chef et ne soit pas préméditée par ce fidèle. Autrement, que de criminels n’y aurait-il pas en Angleterre, pays rempli de visionnaires et de gens à révélations, ainsi que nous l’apprennent les divers ouvrages qui se sont publiés sur cette matière par des théologiens et des littérateurs de cette nation ? L’Église même dans les procès de canonisation ne condamne point les révélations attribuées aux bienheureux, ou à ceux que l’on canonise, dès que la religion n’y est pas intéressée. Ainsi on ne saurait dire qu’il y ait aucun inconvénient dans toutes les autres, qu’autant que les supérieurs s’y prétendent intéressés. En ce cas, y trouve qui veut des crimes vrais on faux, selon ses passions ou ses intérêts particuliers ; et c’est ce dernier parti qu’ont pris les Anglais à l’égard de la Pucelle.

4. En deux lignes le nouvel historien d’Angleterre avance quatre faits contraires aux preuves juridiques ; savoir, que cette fille avait été condamnée comme idolâtre, comme sorcière, comme transgressant le décorum de son sexe en prenant des habits d’homme, et enfin pour avoir mené la vie de soldat… Rien n’est moins vrai que 110ces quatre qualifications. Il en fut, à la vérité, question dans les interrogatoires de cette fille, mais nullement dans le prononcé des deux sentences, qui ont été rendues contre elle.

Pour ne pas porter trop loin mes remarques, je ferai connaître à quel point M. Carte s’est trompé, ou du moins combien on l’a trompé, en assurant que, dans la révision du procès faite en 1456, la forme fut plutôt examinée que la substance, ou le fond de la chose. Que le nouvel historien me permette de lui dire qu’en ce point, comme en beaucoup d’autres, il est éloigné de la vérité. On voit par toutes les dépositions reçues dans la procédure de 1456, non-seulement que la forme fut sévèrement discutée, par les témoignages mêmes de greffiers du procès de condamnation, interrogés plusieurs fois au procès de justification ; mais encore qu’on y jugea de nouveau le fond et la substance de la chose.

La forme de la procédure à laquelle les premiers juges avaient manqué, fut que cette fille étant mineure d’âge et d’une extrême simplicité, on lui avait refusé un conseil pour la conduire dans la suite d’un procès, dont elle ignorait toutes les formalités ; c’est la plainte que formèrent quelques-uns des juges.

111De plus, que dans tout procès, notamment en cette matière, qui était criminelle, ses ennemis seuls furent ses juges ; ce qui est contre toute justice : elle-même, quoiqu’ignorante, s’en plaignit et demanda qu’il y eût autant de juges du parti du roi Charles, qu’il y en avait de la part des Anglais ; ce qu on lui refusa.

Elle se plaignit ensuite que l’on ne portait pas sur le procès-verbal tout ce qui faisait à sa décharge ; circonstance notoirement injuste.

Elle demanda aussi d’être mise dans les prisons ecclésiastiques, puisqu’elle devait être jugée par des gens d’Église. Sur quoi on ne voulut jamais l’écouter ; elle en fit même, peu avant sa mort, un sanglant reproche à l’évêque de Beauvais ; mais cet homme manquait à la pudeur même de l’humanité.

Les juges n’étaient pas libres, et il suffisait de parler en faveur de cette fille, pour être en danger de la vie de la part du ministère d’Angleterre.

On n’eut aucun égard aux appels qu’elle avait faits. S’il s’agissait simplement du crime d’hérésie, pourquoi ne pas demander de nouveaux juges et une nouvelle commission au Saint-Siège ou au concile de Bâle, qui était alors assemblé, pour la juger sur son appel ? L’évêque de Beauvais et les juges-assesseurs 112étaient-ils infaillibles, ou gens sans passions, pour qu’on ne put pas appeler de leur jugement ? Mais comme on ne l’aurait pas trouvée coupable, l’animosité du ministère d’Angleterre n’aurait pas été satisfaite, et l’on voulait absolument la faire périr avec ignominie.

Enfin on la fit mourir, sans qu’il intervint ni jugement, ni condamnation la part du juge laïc ; c’est ce qui fut reproché dans le temps même, et ce fut là le dernier défaut dans la forme de la procédure.

Venons maintenant au fond ou à la substance du procès. La Sentence qui justifie cette pieuse héroïne, reproche continuellement à ses premiers juges leurs fourberies, leurs fraudes, leurs iniquités. Et, conformément aux enquêtes et aux dépositions faites à ce sujet, on y rend témoignage de la bonne vie et sainte conversation de cette fille.

On y atteste les promesses qu’elle avait faites de chasser les Anglais de devant Orléans, et de conduire le roi à Reims pour être sacré ; ce qu’elle a exactement et merveilleusement exécuté, contre toute apparence.

La même sentence condamne les articles de la première procédure, comme calomnieusement inventés pour la rendre criminelle.

113Enfin on y déclare que dans le procès de condamnation tout est faux, captieux, rempli de fausseté, de calomnies, de malice, et les commissaires du Saint-Siège condamnent même cette première procédure à être lacérée, déchirée et brûlée. Ce n’est pas la coutume de traiter avec cette rigueur une procédure, où l’on a manqué seulement aux formalités.

Je ne marque pas ici une infinité d’autres qualifications odieuses énoncées dans cette dernière sentence, qui font voir évidemment qu’on y a examiné et jugé de nouveau le fond et la substance des accusations, aussi bien que la forme des premières procédures. Je renvoie, pour en être instruit, à la page 84 et aux suivantes de la deuxième partie de cet ouvrage.

Que M. Carte lise attentivement cette sentence, et qu’il dise après cela s’il n’a pas été question de la substance ou du fond de la chose dans cette révision, aussi bien que de la forme du premier procès. Quand il n’est question que de la forme, on annule, on casse simplement l’ancienne procédure dont est appel, et la contestation reste dans l’état d’incertitude où elle était auparavant ; sauf aux parties à se pourvoir par-devant de nouveaux commissaires. Au lieu que dans cette révision du procès de la Pucelle, les premiers juges y sont déclarés 114injustes, leurs procédures iniques, et la Pucelle entièrement innocente des crimes qu’on lui avait imposés.

Voilà ce qui arrive quand les écrivains, même les plus judicieux, travaillent selon leurs propres idées, sans consulter les pièces originales. M. Carte, qui a passé plusieurs années à Paris pour y rechercher les titres et documents de l’histoire d’Angleterre, qu’il n’a pu trouver dans les royaumes de la Grande-Bretagne, pouvait y examiner ces deux procès. L’illustre M. Joly de Fleury, ancien procureur-général, qui estime beaucoup le savant auteur de l’Histoire d’Angleterre, aurait pu lui faire voir ces procès, qui sont au trésor des Chartes de la couronne, dont il est dépositaire. Il les aurait encore trouvés l’un et l’autre dans l’immense bibliothèque de Sa Majesté, dont M. l’abbé Sallier lui a communiqué tant de titres essentiels et nécessaires pour la perfection de son histoire.

Je suis fâché d’entrer en cette discussion avec un écrivain que j’estime. Mais je m’y suis cru obligé pour défendre la cause de la Pucelle, dont je me regarde comme l’avocat, ainsi que M. Carte peut se regarder comme l’avocat du duc de Bedford, et de l’ancien ministère d’Angleterre.

Cependant j’adopte les dernières paroles de l’habile historien, que jamais la chasteté 115de cette fameuse amazone n’avait été révoquée en doute, pas même par ses plus grands ennemis ; qu’après tout, ses actions étaient extraordinaires, et qu’on ne peut assez admirer son courage, de quelque source qu’il vint, ou de la hardiesse de son naturel, ou que ce fut l’effet de l’enthousiasme.

Que ne parlait-il toujours sur le même ton ! Je n’aurais pas le chagrin d’en venir avec lui à cet examen critique, qui me cause plus de peine, qu’il n’en recevra peut-être lui-même, et qui m’oblige d’assurer que Polydore Virgile, Larrey et Rapin de Thoyras, tous trois historiens de la nation britannique, ont été plus exacts que lui sur le fait de la Pucelle. Mais comme son histoire n’est pas entièrement finie, il pourrait aisément rectifier ce point essentiel sur les preuves que j’administre.

21.
[Guillaume du Bellay (1491-1543).]

(Extrait de l’Histoire justifiée contre les romans163, article VI, p. 115.)

Il est surprenant de voir le nombre d’écrivains qui se sont abandonnés à l’esprit de singularité en matière historique. Un exemple tiré d’un auteur célèbre qui vivait 116au milieu du XVIe siècle en donnera la preuve ; c’est du Bellay-Langey, qui prétend jeter quelques incertitudes, mais cependant sans aucune preuve, sur un des plus grands événements de notre Histoire au XVe siècle.

Il s’avise donc de révoquer en doute ce fait extraordinaire et merveilleux de la Pucelle d’Orléans ; cette héroïne incomparable, qui a relevé, si l’on peut ainsi parler, cette monarchie chancelante, et lui a rendu le lustre dont elle était déchue par la mollesse du roi Charles VII.

Voici ses paroles164 :

Du temps de Charles VII en la guerre qu’il avait contre les Anglais, fut Jeanne la Pucelle en France réputée personne divine, et chascun affermait qu’elle avait été envoyée de Dieu : mais à ce que l’on veut dire le roi s’était avisé de cette ruse pour donner quelque bonne espérance aux Français, et leur faisait entendre la sollicitude que notre Seigneur avait de son royaume, et avec ce que ledit roi travaillait que la susdite Jeanne fut trouvée véritable en ses dicts, et que la pluspart de ses entreprises vinssent à bonne fin, pour lesquelles exécuter, elle-même s’armait et se trouvait parmi les chevaliers aux combats. Les Français y eurent telle fiance ; que de là en avant la force des Anglais déchut de jour en 117jour et la leur en augmenta.

Je rapporte ces paroles d’autant plus volontiers, qu’elles me donnent lieu de faire connaître la belle et solide réflexion d’un auteur qui n’a pas toujours pensé aussi juste. C’est Guillaume Postel165, qui dit que le livre de l’Art militaire, attribué à M. de Langey,

… met le fait de Jeanne la Pucelle comme ayant été une fiction ou tromperie de l’ennemi, ou stratagème sans aucune vérité ; qui est, dit-il, la plus pernicieuse opinion et plus dangereuse quant à la foi de l’histoire gallique (ou de France) qui oncques fut escrite ; car outre que telle contradiction met en doubte les histoires passées […] c’est nier que du temps de la Pucelle il y eut jugement suffisant pour connaître si c’eust esté une imposture : ce qui est rendre le siècle de nos pères ou pire ou moins que bête. Où sont tant d’écrivains de ce temps-là, qui ont tous récité les miracles et faits merveilleux et prophéties de ladite Pucelle ? Où est la grandeur de la noblesse Française, qui s’est ainsi laissé brider que d’obéir à une jeune fille, ayant autrement grande difficulté et de tout temps 118à très-valeureux capitaines obéir ? Posons que toutes les histoires soient fausses en France ; posons que Dieu n’a nul cure du monde, et que c’est l’astuce (ou la finesse) des princes qui fait tout, et qu’en Jeanne la Pucelle n’y eut aucun motif divin ; comment ont esté les Anglais au procès qu’ils lui ont fait si mal caults et si peu avisez, que l’ayant accusée de sorcerie ou d’enchantement, et d’avoir contre les lois mué et changé d’habit, comme il se voit par le procès et acte judiciaire, étant beaucoup plus criminelle d’avoir au commencent abusé et trompé un prince (car c’est ce que disent les athéistes, que ce fut une feinte de quelques-uns de la noblesse, pour tromper et inciter le roi, dit alors roi de Bourges, à faire quelque résistance aux Anglais) que d’avoir ou changé d’habits ou eu des supernaturelles visions et prophéties, qu’ils voulaient baptiser du nom de sorcerie : comment, dis-je, ne lui objectèrent-ils le plus grand et principal crime ? À la vérité telle contradiction en la République, là où est tel miracle receu et de nul en son temps publiquement contredit, mérite telle extermination, comme qui détruit la patrie.

119Cette réflexion sage et sensée doit nous faire connaître que ce n’est point à l’Histoire qu’il faut s’en prendre, si elle renferme des incertitudes ; mais à la bizarrerie de ceux qui auraient honte de penser et de parler comme le reste des hommes. Ils veulent du singulier et de l’extraordinaire : devrait-il en coûter quelque chose à leur réputation, ils ne sont touchés que de ces sortes de distinction. S’ils ne faisaient tort qu’à eux-mêmes, on leur passerait aisément cet esprit de singularité ; mais par malheur ils font tort à l’Histoire, dont ils tâchent d’altérer la vérité.

Qu’on ne s’imagine pas cependant qu’en approuvant Postel dans ce raisonnement, je le veuille suivre dans tout ce qu’il avance sur le même sujet, surtout lorsqu’il dit166 :

Comme ainsi soit que le fait de Jeanne la Pucelle ne puisse estre révoqué en doubte, ne contredit aucunement, sauf de qui (s’il vivoit sous la loy de la Gaule), mériteroit estre occis et de tout subside historial et legal privé. Je le mets et tiens dans la Gaule pour une chose vraye et autant certaine et nécessaire au roy à défendre, comme l’Évangile.

On 120voit par ce peu de paroles, que l’amour des vérités historiques fait quelquefois tomber dans l’excès.

22.
[Bernard du Haillan (1535-1610).]

(Suite du même extrait de l’Histoire justifiée contre les romans, article VIII, p. 216 du même ouvrage.)

La Pucelle d’Orléans, ce prodige de conduite et de valeur, fera voir à jamais dans l’Histoire ce que peut le courage d’une fille pour le rétablissement de l’État humilié. Je n’entre point ici dans la question, si elle était inspirée ou non. Pour ne point rebuter les incrédules, je m’accommoderai volontiers à leur manière de penser ; et je parlerai quelques moments comme eux.

Il y eut une jeune fille, dit l’un d’entre eux167, native de Vaucouleurs (ou plutôt du hameau de Domrémy, paroisse de Greux sur la Meuse) elle se nommait Jeanne d’Arc (fille de Jacques et d’Isabelle Romée), nourrie aux champs entre les brebis et les moutons, laquelle étant amenée au roy, lui dit qu’elle venait vers lui inspirée de Dieu, pour lui promettre qu’elle chasserait les Anglais de la France. Le roi fut bien estonné 121de cette fille, et lui aussi-bien que les seigneurs l’interrogeans de diverses choses, jamais elle ne varia, ne disant aucune parole qui ne fut sainte, modeste et chaste. Les seigneurs furent d’avis de ne mépriser ce miracle. Adonc le roi lui fit donner chevaux et armes, et une armée avec bon nombre des plus grands capitaines, en la compagnie desquels elle porta secours à ceux d’Orléans.

Le miracle de cette fille, soit que ce fut un miracle aposté ou véritable, esleva les cœurs des seigneurs, du peuple et du roi, qui les avaient abattus. Telle est la force de la religion et bien souvent de la superstition ; car les uns disent que cette Jeanne estoit la maîtresse de Jean bastard d’Orléans, les autres du sieur de Baudricourt, les autres de Poton, lesquels étant fins et avisez, et voyant le roi si estonné, qu’il ne sçavait plus que faire, ni que dire, et le peuple pour les continuelles guerres tant abattu, qu’il ne pouvait relever son cœur ni son espérance, s’advisèrent de se servir d’un miracle composé d’une fausse religion, qui est la chose du monde qui plus élève et ranime les cœurs, et qui plus fait croire aux hommes, mêmement aux simples, ce qui n’est pas, et le peuple estoit fort propre à recevoir telles superstitions. Ceux 122qui croient que c’est une Pucelle envoyée de Dieu ne sont pas damnez, ne le sont pas ceux qui ne le croient point. Plusieurs estiment cet article dernier estre une hérésie ; mais nous ne voulons pas trébucher en l’une, ni trop en l’autre créance.

Adonc ces seigneurs par l’espace de quelques jours l’instruisirent de tout ce qu’elle devait répondre aux demandes qui par le roi et eux lui seraient faites en la présence du roi (car ils devaient eux-mêmes faire les interrogatoires), et afin qu’elle pût reconnaître le roi, lorsqu’elle serait menée vers lui (lequel elle n’avait jamais vu), ils lui faisaient tous les jours voir son portrait. Le jour désigné auquel elle devait venir vers lui en sa chambre, et eux ayant dressé cette partie, ils ne faillirent de s’y trouver. Étant entrée, les premiers qui lui demandèrent ce qu’elle voulait, furent le bastard d’Orléans et Baudricourt, lesquels lui demandant ce qu’elle souhaitait, elle répondit qu’elle voulait parler au roi : ils lui présentèrent un des autres seigneurs qui estoient là, lui disant que c’estoit le roi ; mais elle, instruite de tout ce que lui serait fait et dit, et de ce qu’elle devait faire et dire, respondit que ce n’estoit pas le roi et qu’il estoit caché en la ruelle du lict (là où de vrai il estoit), et allant l’y 123trouver, lui dit ce qui est marqué cy-dessus. Cette invention de religion feinte et simulée profita tant à ce royaume, qu’elle releva les courages perdus et abattus de désespoir.

Quelques-uns ont trouvé et trouveront mauvais que je dis cela, et que j’oste à nos Français une opinion qu’ils ont si longuement eue d’une chose sainte et d’un miracle, pour la vouloir maintenant convertir en fable. Mais je l’ai voulu dire, parce qu’il a été ainsi découvert par le temps : et puis ce n’est chose si importante, qu’on doive croire comme un article de foy. Après que la ville d’Orléans eut esté délivrée du siège des Anglais, ils furent poursuivis en Beauce, où trois-mille furent défaits. Lors la mauvaise fortune de la France changea, et le roi reprenant cœur, il alla avec une armée à Reims pour se faire sacrer, et après réduisit la Champagne en son obéissance. Comme il voulait aller à Paris détenue par les ennemis, le duc de Bedford, régent en France pour l’Anglais, lui voulut donner bataille devant la ville : mais ils ne firent qu’escarmoucher, et Jeanne fut blessée à la porte Saint-Honoré. Cependant 124les Anglais tenaient la ville de Compiègne assiégée ; Jeanne y alla, mais elle ne fut pas si heureuse qu’elle avait été à Orléans, car elle fut prinse, puis menée à Rouen où son procès lui estant fait elle fut brûlée. Compiègne fut néanmoins délivrée du siège, et Melun, Corbeil et la plus grande partie de la Brie reprise.

S’il est vrai que ce ne soit pas un miracle, mais une imposture utile et une politique mystérieuse, peut-on s’empêcher de louer le courage et les résolutions si prudentes et si bien concertées d’une fille de dix-huit ans, élevée et nourrie dans la campagne, uniquement occupée à la garde des moutons ; fille simple, mais toujours sage dans sa conduite et dans ses réponses, sans se démentir en rien ? Elle avait paru devant le roi en 1429 avec une fermeté et une résolution extraordinaires ; toujours cependant avec une modestie convenable à son sexe et à son âge. Elle lui promet de délivrer la ville d’Orléans, et de le conduire à Reims pour y être sacré ; ce qu’elle exécute avec autant de prudence que de valeur. Et c’est avec raison que la ville d’Orléans lui a élevé une statue, qui perpétue à jamais la mémoire de son courage et de sa conduite. Il suffit de dire à sa gloire qu’elle a soutenu le trône chancelant de 125nos rois, contre l’injustice et l’usurpation des Anglais, dont les affaires allèrent en décadence depuis qu’elle eut paru dans nos armées. Ce fut en vain que les Anglais la firent brûler à Rouen le 30 mai 1431, un an et cinq jours après qu’elle fut prise devant Compiègne.

Cette procédure injuste, digne de la passion de ceux qui la jugèrent et qui l’exécutèrent, ne rétablit pas leurs affaires. Inutilement Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, fugitif et traître à la patrie, la nomma pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, présomptueuse de Dieu, invocatrice du diable, apostate et hérétique, etc., ce sont les termes de la sentence ; il ne montre que trop lui et ses adhérents, par tant de termes passionnés et furieux, que les actions de cette fille étaient extraordinaires et surnaturelles. S’il n’y avait eu rien que de commun, tout ces titres auraient porté à faux. Mais n’est-ce pas un miracle de voir que les idées d’une pauvre fille, sans talents et sans expérience, renversent les desseins les mieux concertés de ces hommes prudents, et même si bien établis dans le royaume : et que, par une conduite simple, mais courageuse, elle énerve et abatte les forces les plus redoutables que l’on connût alors.

Disons mieux, une méchante femme, 126puissante dans tous les artifices du gouvernement et qui s’était exercée dans toute la malignité de la politique, (c’est Isabeau de Bavière, reine de France, ennemie de cette monarchie), avait embarqué cette cruelle guerre ; au lieu qu’une fille simple, également éloignée des armes et des ruses de la cour, sans nom, sans alliance et sans protection apparente, entreprend de faire cesser les troubles, de rendre la France à ses maîtres légitimes, et en vient heureusement à bout. N’est-ce point-là ce qu’on doit appeler un miracle de valeur et de conduite ? Ce sont-là de ces réflexions qui doivent naître naturellement jusque dans l’esprit de l’incrédule, à la vue des effets qui en ont été la suite, et qui autrefois ont été plus connus dans tout le royaume, qu’ils ne sont aujourd’hui éclatants dans notre Histoire.

Quelle différence à la mort de ces deux personnes, célèbres chacune en leur genre ! La reine meurt au mois de septembre 1435, aussi méprisée par les Anglais mêmes, pour qui elle s’était déshonorée, qu’elle avait été méprisable de son vivant, non-seulement par ses mauvais déportements, mais encore pour avoir voulu renverser les lois fondamentales de l’État. Le mépris que l’on eut pour elle, est toujours le même et durera autant que la nation.

127Jeanne d’Arc au contraire s’était fait considérer et même respecter par sa modestie et par une conduite toujours également sage et réservée. Elle s’était fait de plus admirer par un courage qui excédait le cours ordinaire de la nature. Elle meurt à la vérité d’une manière cruelle, et sa mort est une tache pour la nation britannique : elle meurt regrettée de la nation française, et pleurée même par les peuples et par la plupart de ses ennemis. Enfin, 25 ans après sa mort, elle triomphe de l’iniquité de ses propres juges, et se trouve aujourd’hui aussi estimée que la reine se trouve méprisée.

23.
[Guillaume Gouffier (1435-1495).]

Qu’il me soit permis à présent de parler avec ceux qui ont cru cette jeune fille divinement inspirée. Je rapporterai un témoignage contemporain : c’est celui de Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, homme de vertu et de mérite, premier chambellan de Charles VII.

Voici ce qu’en rapporte un écrivain du temps. (Voyez l’extrait du manuscrit de Pierre Sala, Exemples de hardiesse de plusieurs rois et empereurs, partie II, p. 96.)

Ne trouve-t-on pas dans ce témoignage authentique la preuve évidente de la protection que Dieu voulut bien accorder à ce royaume par un moyen inespéré, c’est à-dire, par une simple paysanne, remplie de mœurs, mais sans éducation et sans aucune 128autorité que celle qu’elle tirait d’une puissance invisible, supérieure à celle de tous les rois ?

Qu’on ne dise pas que c’est une supercherie, comme le prétend Du Haillan, qui, vivant 160 ans après ce grand événement, n’a pu en avoir une connaissance aussi certaine que le seigneur de Gouffier, et ces autres personnes de la cour de Charles VII. Serait-il possible que ceux qui auraient conduit cette intrigue, ne s’en fussent pas fait honneur, surtout après la réussite ? L’homme a naturellement trop d’amour-propre pour abandonner à d’autres la gloire d’un aussi grand événement, qui a rétabli entièrement les affaires de la monarchie. On cherche souvent à tirer avantage de choses beaucoup moins considérables. Mais se pourrait-il faire que la fourberie n’aurait pas été découverte, lorsqu’en 1456, et par conséquent 25 ans après la mort de la Pucelle, on revit exactement tout le procès de condamnation, et l’on cassa et annula les procédures injustes et odieuses du misérable Pierre Cauchon, dont l’iniquité se prouve par la sentence de l’archevêque de Reims et d’autres évêques ? Il se découvrit alors tant de fourberies en ce genre ; pourquoi celle-ci, qui intéressait toute la nation, aurait-elle échappé aux lumières des courtisans et à la jalousie des généraux, 129qui souvent ne voyaient pas d’un œil tranquille les ordres que cette fille donnait, entièrement opposés à leurs projets et à leurs résolutions ?

La découverte des diverses tromperies qui se firent alors, est une preuve sensible de la mission véritable de Jeanne d’Arc. On ne fut pas moins attentif sur sa conduite, que sur celle des autres qui se présentèrent depuis sous le même nom. L’on avait lieu de la soupçonner bien davantage, parce que ses promesses prises nuement et simplement, paraissaient extravagantes ou du moins fort extraordinaires ; on les devait rejeter, si elles ne les avait appuyées sur des signes certains et incontestables, dont le roi lui-même fut alors très-persuadé. Aussi faut-il avouer que l’Histoire a consacré de bien des manières les actions héroïques de cette illustre amazone, tant on a remarqué de grandeur dans ce qu’elle a fait. On devait, à la vérité, s’y attendre, dès qu’elle agissait par une vertu surnaturelle, et il faut avouer qu’il ne s’est trouvé personne, même parmi ses ennemis, qui se soit hasardé d’attaquer sa pureté. Les Anglais ne formèrent contre elle que des accusations vagues, qui étaient sans fondement, parce qu’elles étaient sans aucun détail. Plus de vingt auteurs se sont appliqués à particulariser ses actions. Les jésuites168 130ont proposé cette fille comme un sujet d’admiration dans ce qu’elle avait d’inspiré. Je compte faire plaisir aux curieux d’augmenter le nombre de ses panégyristes, en publiant un extrait fort curieux de Guillaume Postel sur cette illustre fille, et qui était resté inconnu dans la bibliothèque du roi, d’où je l’ai tiré.

Si, comme on ne peut en douter, la Pucelle fut inspirée pour les deux objets de sa mission, qu’elle avait promis d’exécuter ; savoir, la délivrance d’Orléans et le sacre du roi à Reims, n’est-ce pas une preuve sensible que la Divinité a voulu montrer qu’elle se servait quelquefois des femmes, comme elle a fait autrefois pour opérer des événements extraordinaires, dont elle ne voulait pas confier l’exécution à des hommes, de peur, sans doute, qu’ils ne s en attribuassent tout le mérite, au lieu que cette illustre fille rapportait tout à Dieu même ?

13124.
Guillaume Postel (1510-1581).

Extrait du traité manuscrit original169 fait par Guillaume Postel en 1563, intitulé :

Démonstration très-claire que Dieu a plus de Providence de la France, qu’il n’a de tous les États temporels ; et la déclaration quelle chose fut la Pucelle, Barroise ou Lorraine, Jeanne d’Arc, dite de Vaucouleurs, etc.

Chapitre V. Pour autant que nostre Seigneur Jésus-Christ se montre infiniment plus puissant qu’autrement, en faisant dedans la moindre force ou personne humaine les effets tels comme il les peut faire, par le Souverain et plus grand Roy de ce monde. À cette cause dedans le Gomérite170, peuple gaulois, il a voulu démonstrer il y a desjà ce 1563 de salut, 143 ans171 dedans le pastoral 132ou rustique corps de la Pucelle de Barrois, dicte Jeanne de Vaucouleurs, comment il habite et vit et règne autant dedans la plus pauvre et petite bergerote, sauf sa divinité, comme dedans lui-même, ou dedans le plus grand Roi du monde. Car ce que n’est sceu, ne osé en 50 ans avec cent-mille hommes entreprendre, pour s’aller couronner, contre les souverains ennemis de la France, le roi Charles, qui alors estoit, qui est de chasser, en se couronnant, les Anglais de la Gaule, Jésus-Christ réellement habitant dedans une simple bergère le feist avec dix-mille et moins, en moins de deux ans. […]

Chapitre VI. Sans avoir esté déterminé quelle chose fust ladite Pucelle, les juges anglais à Rouen, tout ainsi comme s’ils leurs eust esté très-clairement prouvé qu’elle fust une enchanteresse, ou qu’elle eust fait mal, en estant femme, de se vestir en homme, la feirent très cruellement mourir, la bruslant vive. Car il est pour tout certain que l’ayant fait mourir, la bruslant vive, principalement parce qu’elle, estant femme, avait usé d’habit d’homme, ayant autrement toute sa vie vescue vertueusement et sainctement, si elle eust esté un homme juste, qui eust eu vestement de 133femme, aussi-bien l’eussent-ils fait mourir. […]

Chapitre VII. Dieu ne voulut alors que l’ont connut autre de lui en elle, sauf que c’estoit une simple bergère instruite, toute la hardiesse et ruses de la guerre ; car si on eust connu la divine ou miraculeuse présence du Maistre de tous les règnes172, pour nous aider alors, on y eust meslé la divine et l’humaine puissance, et le tout confondu ensemble, on eust finallement le tout attribué à la prudence humaine, et finalement dict ce que ne faillent à dire aujourd’hui les athéistes, libertins, ignares et autres telles sortes de gens, que ce n’eust esté qu’une simple reuse de guerre, comme pour estonner les ennemis. Or Dieu ne voulut pas que le royal et second estat de son Fils, fut autrement connu qu’en la simple personne, là où estant formé, il se cachoit : car incontinent avec les Anglais tout l’univers fut contrevenu, non-seulement à la Pucelle, mais aux docteurs qui telle l’eussent approuvée, et par conséquent le pape, et tout le consentement de l’occidentale Église eussent ensemble avec les malheureux Anglais, consentu à sa condamnation, qui toutes fois, ainsi comme ils devoient, je dis les vrai et bons Français avec le pape, ont condamné et à jamais condamneront les Anglais d’une telle cruauté.

134 Observation sur ces paroles : Second état de son Fils.

Ostel ne saurait s’empêcher de retomber dans ses anciennes rêveries. Le second état du Fils de Dieu, dont il parle ici, était un état de triomphe et de gloire, comme le premier avait été un état d’humiliation. Postel, dont le goût se portait vers les filles ou femmes singulières et extraordinaires, s’était imaginé que la gloire de Jésus-Christ devait paraître dans les personnes du sexe. C’est ainsi que dans ce petit traité il parle de Jeanne la Pucelle et de sa dévote favorite, nommée aussi Jeanne Vénitienne, nommée communément la mère Jeanne, sur laquelle Postel à écrit ce livre si rare et si extravagant : Le prime nuove d’ell’altro mondo, sive l’admirabile historia et non meno necessaira et utile da esser letta et intesa da ogni uno, che stupen da intitulata, la Virgine Venitiana, parte vista, parte provata, et fidelissimamente scritta per Guilelmo Postello, primogenito della restitutione et spirituali padre di essa vergine, in-8°.

Nous n’en connaissions autrefois qu’un exemplaire imprimé, qui était dans la bibliothèque publique de l’Université de Bâle, et qui en a été tiré il y a quelques années. 135Il s’en trouve aujourd’hui un second exemplaire dans la bibliothèque publique de Sa Majesté. Ce Livre est fort différent d’un autre ouvrage du même Postel, intitulé : Des très-merveilleuses victoires des femmes, in-16, Paris, 1553, qui est beaucoup moins rare que l’ouvrage italien. Postel met cette différence entre la Pucelle d’Orléans et sa mère Jeanne ; que la première, selon lui, a servi comme de précurseur à la seconde. Ce sont-là de ces égarements où l’esprit de singularité fait quelquefois tomber ceux qui se livrent aux voies extraordinaires.

25.
Réflexions sur ces témoignages.

Il y aurait bien des réflexions à faire sur tous ces témoignages. À l’exception de Guillaume Postel, tous viennent d’auteurs étrangers, et par conséquent de gens ou ennemis du Français, ou du moins qui lui sont indifférents. Je sais que la plupart n’ont parlé que sur les bruits publics, qui se répandaient de tous côtés. S’il y avait eu du mal à dire de la Pucelle, croyez qu’ils l’auraient également su, et que par devoir comme historien, ou que par une sorte de jalousie de nation à nation, ils se seraient fait un plaisir de l’écrire, comme le bien qu’ils en ont marqué. La mauvaise réputation des personnes qui brillent dans le monde, court beaucoup 136plus aisément chez l’étranger, que le bien qu’on en publie.

Mais dès que je vois l’Italien, l’Espagnol, l’Allemand, le Hollandais, le Flamand, et même l’Anglais, s’accorder à dire du bien d’un Français, dès lors je conclus que ce bien est dans le vrai, surtout dès qu’il n’y a point d’intérêt particulier qui les engage à déguiser la vérité.

1.
[Piété et bonnes mœurs de Jeanne d’Arc.]

Or voyons ce qu’ils en ont dit : leurs témoignages s’accordent sur la piété et les bonnes mœurs dont la Pucelle ne s’est jamais départie. C’est ainsi que, même du temps de cette fille, en parle Henri de Gorkum, hollandais, et par conséquent sujet du duc de Bourgogne. L’anonyme allemand, et saint Antonin, italien, s’en expliquent de même, aussi bien que plusieurs autres écrivains des différentes nations. Peut-on disconvenir de sa probité, de sa foi et de sa religion, dès que personne ne réclame contre des témoignages contemporains de cette considération ?

Le pape Pie II et le même saint Antonin conviennent qu’elle était soutenue par un secours céleste, c’est-à-dire, par une direction particulière de la Providence. C’est aussi le sentiment de Philippe de Bergame, et de Sabellicus (Marc-Antoine Sabelic), historien de la république de Venise. Polydore Virgile, si attaché à la nation britannique, n’en a point parlé autrement, 137non plus que l’Écossais Hector Boethius, et Jean Ferrier, piémontais.

Que peut-on opposer à des autorités aussi précises ? Je dirai même que le duc de Bedford reconnaît dans toute la conduite de la Pucelle une permission particulière de Dieu. Pourquoi ne pas penser aujourd’hui de même ?

2.
[La supériorité de son courage.]

Tous les témoignages que nous avons produits assurent la supériorité de son courage à la guerre. Elle se présentait toujours la première dans l’action, comme le marque Sabellicus, vénitien, et après lui Opmeer, écrivain hollandais173. Par là, elle-même donnait l’exemple. Les auteurs étrangers vont plus loin, et témoignent qu’en même temps qu’elle encourageait les Français, elle décourageait les Anglais. Le duc de Bedford, tout animé qu’il était contre cette fille, ne saurait en disconvenir dans la lettre qu’il en écrit au roi d’Angleterre, et que nous avons produite dans le troisième témoignage ci-dessus (page 9). Elle fait plus, puisque, selon Frégose, elle inspirait la terreur à ses ennemis, jusqu’à son nom et la seule vue de son étendard qui les faisait fuir partout où elle les rencontrait. Non qu’elle tuât personne, c’est de quoi elle 138s’abstenait, puisqu’elle regretta même Glasdale, l’un des officiers qui défendait un fort qu’elle attaqua et qu’elle prit. Pouvons-nous, plus de trois-cents cinquante ans après, aller contre des témoins de cette qualité ?

Et ce qu’il est bon de remarquer, est qu’elle agissait très-souvent contre l’avis des généraux ; cependant elle réussissait dans toutes ses opérations. Ce qui prouve que ce n’étaient point eux, mais elle seule qui conduisait toutes les entreprises. Frégose le marque, en quoi il s’accorde avec les dépositions des plus habiles officiers. Meyer lui-même, tout bourguignon qu’il est, nous l’assure par les paroles que nous rapportons ci-dessous174.

3.
[Ses prodiges.]

Tous enfin conviennent qu’on doit la regarder non-seulement comme un prodige, mais qu’elle en opérait encore dans un art très-difficile, dont elle n’avait jamais fait d’apprentissage, et dont elle n’avait pas les premiers principes. Ces prodiges mêmes étonnaient et la France et les pays étrangers ; mais cependant toujours en faveur des Français. C’est ce que marquent Philippe de Bergame, Polydore Virgile, Paul Jove et beaucoup d’autres. Ce bruit était si réel 139chez les étrangers, qu’un écrivain presque contemporain, fugitif de Constantinople, et retiré en Italie après la prise de cette grande ville en 1453 par Mehmet II, en est frappé et en parle : c’est Laonicos Chalcondyle. Dans quel ouvrage en parle-t-il ? Dans une Histoire à laquelle ce fait était entièrement étranger. Mais il lui a paru trop singulier et trop éclatant pour l’oublier. Il la croit même inspirée de Dieu pour la conduite des armes : c’est ce qu’il assure, après avoir néanmoins dit un mot de sa beauté175.

4.
[Cruauté de sa condamnation.]

Enfin pour mettre le comble à tous ces éloges recueillis de tant d’écrivains, qui certainement ne se sont pas entendus pour parler en sa faveur, on ne saurait s’empêcher de dire après eux, que l’arrêt de sa condamnation fut des plus cruels qu’on ait jamais vu ; qu’il fait tort à la mémoire de ceux qui le sollicitèrent, et que par conséquent il les déshonore. C’est ce que marquent les historiens les plus affectionnés à la monarchie britannique ; savoir, Polydore Virgile, Larrey.

Telle est l’apologie 140que les plus illustres étrangers font de cette héroïne.

Allons en avant, et faisons nos observations sur les divers systèmes que l’on a formés pour expliquer ce phénomène historique. Soit prévention, soit envie de ne penser pas comme les autres, soit même esprit de singularité, qui fait pencher quelques personnes vers la bizarrerie de sentiments, de quelque part qu’elle vienne, il est rare qu’on puisse atteindre le vrai ; et il est encore plus rare qu’on veuille examiner ce fait par des voies simples et naturelles. C’est ce que nous allons expliquer dans les propositions suivantes.

II.
Systèmes imaginés pour expliquer le phénomène de Jeanne d’Arc.

1.
[Jeanne d’Arc sorcière.]

Le premier système dont on s’est servi pour expliquer le merveilleux des opérations de la Pucelle, a été celui des Anglais, qui l’accusaient de magie, de sortilèges ou de pactes avec les démons ; non qu’ils le crussent effectivement, mais du moins ils s’en servirent comme de motif ou de prétexte pour la faire condamner et brûler. Telle avait toujours été leur intention ; et dans les injures, qu’ils eurent la bonté 141de lui faire dire avant qu’elle fût leur prisonnière, ils avaient soin de l’en menacer. C’était, disaient-ils, par ces artifices pernicieux qu’elle les battait, les intimidait, les faisait fuir partout où elle les rencontrait, et qu’enfin elle exécutait tout ce qu’elle projetait de grand.

Pour la réfutation de ce système, je renvoie à ce que j’en ai dit ci-dessus sur l’examen du troisième témoignage, qui est celui du duc de Bedford (Lettre du duc de Bedford à Henri VI). Les Anglais jugeaient alors de cette fille suivant leur propre caractère et selon ce qu’ils pensaient eux-mêmes. On ne saurait disconvenir qu’il n’y eût alors beaucoup de fanatisme dans leur conduite : ne s’avisèrent-ils pas même, avant le temps de la Pucelle, d’accuser de magie le cordelier Roger Bacon, parce qu’il avait étudié l’histoire naturelle avec plus de succès qu’on ne faisait alors ? Ne voit-on pas dans les Actes de Rymer, de pareilles accusations près d’un an après la mort de la Pucelle ; l’une contre Thomas Northfelde, professeur en théologie de l’ordre de Saint-Dominique, qui fut arrêté pour prétendu sortilège le 7 du mois de mai 1432 ; et le 9 du même mois trois autres personnes subirent le même sort pour de semblables accusations176. Telle était dans ce siècle 142le caractère de cette nation, aujourd’hui si éclairée.

Le fanatisme régnait donc alors dans toutes leurs actions ; je crois qu’ils voudront bien me le permettre et quand même ils ne me le permettraient pas, je dirai qu’il a maintenant deux peuples différents dans la Grande-Bretagne, mais de caractère entièrement opposés. Les seigneurs, avec tout ce qu’il y a d’illustre et de distingué parmi eux, sont doués d’un parfait héroïsme, qui les porte à tout ce qu’il y a de grand, de louable et d’utile : mais ils ne sauraient disconvenir que le bas peuple, sans en excepter celui de Londres, ne soit aveuglé par un fanatisme qui le porte quelque fois à ce qu’il y a de plus odieux. Il ne s’en est vu que trop d’exemples fatals, et dans lesquels on a voulu souvent impliquer toute la nation, peut-être parce qu’elle ne s’y est pas opposée dans les commencements. Mais on ne sait que trop par expérience combien il est difficile et dangereux de résister à une populace mutinée et séduite par une fureur fanatique.

2.
[Jeanne d’Arc envoyée de Dieu]

Le deuxième système est de ceux qui s’imaginent que la Pucelle fut immédiatement envoyée de Dieu ; et c’est un autre fanatisme, mais moins dangereux que le premier. Ils prétendent qu’elle était continuellement 143comme obsédée ou du moins environnée d’anges et de saintes, qu’elle était accablée de révélations, de visions et d’apparitions, qui cependant n’ont jamais paru au-dehors, qui n’ont pas même été aperçues de ceux qui l’ont approchée de près. C’est le sentiment des dévots ; c’est à-dire, pour expliquer un terme ambigu, de ces âmes qui ne sont frappés que de la superficie de la religion, qui veulent du miracle dans tout ce qui se fait de grand et d’extraordinaire, et qui se soucient fort peu d’approfondir ce que la Providence fait quelquefois dans les occasions qu’elle sait nécessaires, où il faut de sa part un puissant secours proportionné à la grandeur de l’événement qu’elle suggère.

Et, ce qu’on ne croirait pas, ce sentiment, rempli de miracles, était celui d’Edmond Richer, ce docteur célèbre, qui a fait tant de bruit en France dans les vingt premières années du règne de Louis XIII, et qui en fait encore aujourd’hui. Je n’ai pu m’empêcher, en lisant son manuscrit, de penser que les meilleurs esprits ont toujours un faible qui les décèle et qui montre l’imperfection de l’humanité. Ainsi ne voulez-vous pas tomber dans les mêmes écarts, point de miracles, point de visions, point d’apparitions de saints et de saintes. Dans le miracle Dieu seul opère, au lieu 144que dans les merveilles l’homme prête son action et son ministère. C’est même ce qu’insinuait cette fille. Employons-nous, disait cette héroïne, car Dieu veut qu’on travaille : selon elle, ce n’était donc pas un miracle. Allons par des voies plus simples et nous nous en trouverons mieux.

La Pucelle cependant le disait, je le sais ; mais ces pensées réfléchies sur un objet, dont elle était vivement affectée, sa forte persuasion d’un puissant secours de la Providence, lui rendaient sensible tout ce que d’autres ne pouvaient apercevoir. Elle voyait, mais dans son esprit, dans son imagination, dans la confiance qu’elle avait en Dieu ; pour des yeux du corps, elle n’en voyait pas plus que les autres, puisque rien ne se rendait sensible aux personnes sages et sensées qui ne la quittaient pas. Il arriva même que le sieur d’Aulon, son intendant, l’ayant priée de lui faire voir son conseil, c’est-à-dire, les anges et les saintes qu’elle disait lui apparaître sensiblement, elle lui répondit qu’il n’était point assez parfait pour les voir : preuves qu’ils n’étaient ni visibles ni sensibles qu’à elle seule ; c’est-à-dire, qu’elle croyait les voir en esprit et non autrement. C’est donc un système que j’abandonne, et je me persuade que beaucoup d’autres penserons de même.

3.
[Jeanne d’Arc amante cachée d’un capitaine français.]

Le troisième système est que quelques-uns 145ont dit qu’elle était la maîtresse de Baudricourt, de La Hire, de Poton de Xaintrailles, ou même du comte de Dunois. Voilà bien des incertitudes ; mais où est la preuve du moindre de ces faits ? Telle est cependant la pensée de quelques beaux esprits ; de ces esprits superficiels, qui seraient bien fâchés de penser comme l’homme de bons sens. Ils courent moins après la solidité qui leur manque, qu’après le brillant et la légèreté qui fait leurs délices. Loin d’accommoder leurs jugements à la réalité des événements prouvés, il leur suffit, pour décider de tout souverainement, d’accommoder les événements au caractère de leur imagination, qui se contente de voltiger sur tout ce qu’il y a de plus solide en Histoire.

Hé ! comment serait-il possible, si elle avait touché de si près quelqu’un de ces généraux, qu’ils l’eussent lâchement abandonnée à la fureur des Anglais, sans daigner leur faire savoir qu’on traiterait leurs officiers prisonniers de guerre de la même manière qu’ils feraient la Pucelle Jeanne, qui se trouvait dans le même cas ? Quoi ! on a fait cette démarche pour le héraut ; c’est-à-dire, pour un trompette que cette fille envoie à l’armée ennemie ; et ces généraux, épris d’amour pour cette jeune héroïne, n’auraient pas daigné le faire pour elle-même, c’est-à-dire, pour une 146personne qui avait rendu de si grands services au roi et à l’État, et que l’on prétend avoir été chérie par le comte de Dunois, qu’elle n’avait jamais vu, non plus que les autres. C’est apparemment la conduite que tiendraient ces beaux esprits. En ce cas ils se rendraient bien méprisables. Ainsi pour leur honneur je leur conseille d’abandonner ce système et d’en imaginer quelqu’autre plus vraisemblable.

4.
[Une intrigue des généraux ou des seigneurs de la cour.]

Ce quatrième système a été formé par des politiques de spéculation, gens qui ne connaissaient point d’assez près l’État et la situation du cœur et du courage humain, et qui ne les voyaient que par le moyen d’une lunette de longue vue. Suffit-il de dire : employons un tel sujet pour relever nos affaires et surtout une fille ; nous dirons qu’elle est inspirée ; sur-le-champ nos soldats deviendront des héros et nos ennemis des poltrons, quelque courageux qu’ils aient été jusqu’ici ; et quoiqu’ils nous aient battus dans toutes les occasions, ils ne pourront plus nous résister, ils n’oseront même nous regarder du coin de l’œil, loin de le faire en face.

Penser et parler de la sorte, c’est se moquer du public ; c’est témoigner bien du mépris pour les personnes sensées. Et si l’on avait une fille à instruire et à employer, ne s’en trouve-t’il pas tous les jours à la suite ou du moins dans la proximité des armées, 147sans l’aller chercher aux extrémités du royaume, à l’âge de dix-sept à dix-huit ans, dans une condition vile et champêtre, n’ayant de talent connu que celui de conduire un troupeau de moutons ? Baudricourt qui l’envoie au roi, relégué, pour ainsi dire, dans le petit gouvernement de Vaucouleurs, n’avait point assez de crédit pour la faire agréer de lui-même. Il ne prit ce parti que sur un fait dont elle l’assura, que les Français avaient été battus ; ce qu’il apprit huit ou dix jours après, et le roi ne lui donna de même sa confiance que sur une chose secrète qu’elle lui déclara et qu’elle eût même la prudence de lui dire en particulier.

Ce n’est pas connaître les hommes, c’est ignorer ce qu’exige l’amour-propre, ce tyran de l’humanité, qui ne veut pas abandonner à d’autres, surtout à une jeune paysanne inconnue jusqu’alors, la gloire des grandes actions qu’ils opèrent : à peine en voudraient-ils céder l’honneur à une princesse. Mais où sont les preuves de ces prétendues intrigues ? Quand on a dit dans les deux premiers systèmes, qu’il y avait dans la Pucelle des pactes de magie et des sortilèges ; qu’il y avait en elle des révélations, des visions et des apparitions, il s’est trouvé des témoignages, ou passables ou mauvais, qui l’ont avancé. Voyons s’il y a quelque chose de pareil pour assurer que c’était une 148intrigue des courtisans ou des officiers généraux. Quiconque avance des faits éloignés, doit au moins produire un titre de créance, doit être appuyé sur une autorité recevable, ne serait-ce qu’un bruit public, mais du temp même ; autrement on ne saurait hasarder cette chimère, que les opérations extraordinaires de la Pucelle étaient une intrigue des généraux ou des seigneurs de la cour.

Mais par malheur pour ce sentiment, il y a eu trois révisions du procès de condamnation ; la première en 1451 et 1452 ; la seconde des années 1455 et 1456 ; enfin il y en eut une troisième sous Louis XI, en 1462 ou 1463 : toutes se firent après l’expulsion totale des Anglais hors du royaume. Il n’y avait donc plus rien à craindre en faisant connaître une intrigue qui aurait fait honneur aux généraux. De plus il y a eu cent-douze témoins et davantage qui ont été ouïs dans les deux premières révisions, gens de tous états, caractère et condition ; et l’on pourrait dire, pour parler proverbialement, depuis le sceptre jusqu’à la houlette ; princes du sang, évêques, grands officiers de la couronne, docteurs en théologie, religieux, magistrats, gens de la campagne et autres paysans. Cependant aucun d’entre eux n’a donné lieu de soupçonner l’intrigue. Ce sentiment n’a donc de 149fondement que dans l’imagination de son premier auteur.

Je n’ai d’intérêt dans ce fait que celui de la vérité ; j’ai examiné toutes les dépositions, et je n’en ai trouvé aucune qui puisse donner lieu au moindre soupçon à cet égard. Quatre auteurs, qui ont vécu, les uns cent-cinquante ans, les autres deux-cents ans après la Pucelle, ont risqué ce propos : mais en ont-ils donné la moindre preuve ? Ils s’en sont bien gardés. S’ils en avaient produit quelqu’une, je serais de leur sentiment, et je chercherais à le trouver juste et raisonnable. Ces auteurs sont Du Bellay, Du Haillan, Juste Lipse et Gabriel Naudé. Mais où l’ont-ils pris ? Du Bellay est le premier ; il a titré de son imagination ce qu’il dit à ce sujet ; à peine a-t-il produit ce sentiment, qu’il est relancé par Guillaume Postel, qui était épris d’une espèce d’enthousiasme pour tout ce qui s’appelle vierge. Du Bellay a été suivi par du Haillan, qui n’ose citer personne, pas même celui qu’il a copié. Juste Lipse et Naudé ont parlé comme les deux premiers, sans alléguer aucune autorité ; c’étaient néanmoins des gens de lecture et du premier ordre dans un certain genre de littérature. Ces deux fantômes de la politique spéculative en seront-ils crus sans preuves, au préjudice de cent-douze témoins, et de plus de trois-cents écrivains 150ou contemporains, ou presque contemporains, qui ont parlé à l’avantage de cette jeune héroïne, sans mêler dans leurs témoignages aucune intrigue, ni la moindre tromperie ?

Je n’ai pas l’honneur d’être politique, on le sait, et je me garderais bien de l’être à ce prix. Je suis né pour rechercher le vrai ; c’est à quoi je me suis consacré : si je l’avais trouvé dans ce sentiment ; si même j’y avais aperçu du vraisemblable, je ne demanderais pas mieux que d’adopter un système, qui auraient épargné bien des incertitudes et des mouvements. Mais plus de trente ans après la mort de Louis XI, l’un de ses successeurs, le roi Louis XII, fait encore travailler de bonne foi sur ce sujet, toujours sur le même plan ; ainsi l’on pensait encore en 1512 et 1514 ; comme on avait fait depuis 1430 ; pourquoi ne pas penser aujourd’hui de même, dès qu’il ne s’est fait aucune découverte nouvelle à ce sujet ? Depuis ce temps-là nous aurions eu grand besoin d’une autre Pucelle, soit produite par intrigues, soit autrement ; mais par malheur il n’y avait ni un Du Haillan, ni un Naudé, pour la faire paraître.

5.
[Une fable inventée après-coup.]

Cinquieme système. Pontus Heuterus, historien flamand, rapporte que de son temps quelques personnes disaient que tout ce qu’on racontait de la Pucelle d’Orléans, était une fable 151faite à plaisir et imaginée postérieurement au règne de Charles VII : voilà ce qui s’appelle trancher la difficulté ; c’est le moyen d’éviter toute discussion.

Il n’y a qu’un inconvénient, c’est qu’il faut démentir trois ou quatre-cents auteurs, qui, depuis 1429 jusqu’en 1580 qu’écrivait Pontus Heuterus, ont assuré ce fait ; on devrait même s’inscrire en faux contre deux ou trois procédures, qui nous restent encore aujourd’hui en original. On aurait pu avancer cette imagination, s’il s’était agi des temps de Jupiter et Neptune. Oh ! pour lors il n’y aurait pas de difficulté à dire : C’est une fable, c’est un conte fait à plaisir ; ainsi on n’en doit rien croire. Je ne rapporte ce sentiment que pour montrer les extravagances dans lesquelles se jettent quelques personnes, qui veulent parler seules, et s’épargner les frais des recherches et du raisonnement.

6.
[Jeanne d’Arc était physiologiquement propre à s’exalter, ce qui décupla son héroïsme, lequel se communiqua aux soldats.]

Ce sixième système est celui que nous avons expliqué et embrassé dans la préface de la première partie. C’était donc une forte persuasion intérieure de réussir dans l’objet qu’elle s’était proposé, et cette persuasion était accompagnée d’une ferme et constante imagination, d’autant plus vive, qu’elle était animée par les humeurs qui, selon la déposition du sieur d’Aulon, n’ayant point d’issue par les conduits ordinaires, refluaient 152vers la tête, et y faisaient beaucoup plus d’impression que si elle eut été dans un autre état : ce qui la portait à des mouvements singuliers ou même extraordinaires.

On peut encore le confirmer par des nouvelles observations. Dès sa première jeunesse cette fille s’exerçait à la course, à monter à cheval, à faire avec un bâton le coup de lance contre des arbres, à les attaquer même, comme elle aurait fait l’ennemi. C’est ce qu’assure Philippe de Bergame, dans le neuvième témoignage ci-dessus. Je ne dis pas que dès lors elle se crut destinée à secourir le roi Charles VII ; mais c’étaient au moins des préliminaires par lesquels la sagesse de la Providence la préparait à des opérations militaires, où ces premiers exercices ne sont pas inutiles. Aussi l’admira-t-on à la cour dès qu’on lui eut donné des chevaux, qu’elle maniait aussi adroitement que le plus habile écuyer : c’est ce qui fut déposé par les témoins. Monstrelet est le seul qui dise qu’elle avait été quelque temps servante d’hôtellerie ; que menant boire les chevaux, elle avait appris à les monter, à les exercer et à faire quelques autres actions, qui ne sont pas du ressort des jeunes filles. Mais que nous importe ? Cette sorte d’apprentissage lui devint utile dans la suite, et plus encore au roi Charles VII.

Je dirai en second lieu, qu’à l’âge de 16 153ans ou environ, s’étant mise profondément dans l’esprit de secourir le roi, elle y fut encore déterminée par un fait particulier rapporté par Philippe de Bergame177 et Bonfinius178. Ils assurent donc que cette fille se trouvant à la campagne, elle fut assaillie par une tempête et une pluie violente, qui l’obligea de se retirer dans une vieille chapelle abandonnée. Là elle s’endormit et eut un songe, dans lequel elle prétendit que Dieu lui ordonnait d’aller secourir le roi Charles, dont les affaires étaient réduites à la dernière extrémité. Or l’on sait que rien n’est plus ordinaire que de songer pendant le sommeil aux choses dont est vivement affecté lorsque l’on veille : et quelquefois on s’imagine que par ces sortes de songes on reçoit des avertissements du Ciel sur ce qui doit arriver. Si cette fille l’a cru de cette manière, elle n’a fait que suivre ce que font beaucoup d’autres ; sans doute il n’en fallut pas davantage pour l’engager à presser sa mission vers Charles VII : par-là elle se confirma dans sa pensée. Mais je me garderai bien de traiter de miracle 154ce songe et ce qui s’en est suivi : c’en est bien assez de qualifier le tout d’extraordinaire, de merveilleux, de prodigieux. On sait qu’il n’est pas contre la nature de voir une fille prendre le parti des armes, tant d’autres l’ayant fait et devant et après : ainsi point de miracle à ce sujet. Mais le merveilleux fut alors, qu’abandonnant le cours ordinaire de l’éducation des personnes du sexe, elle embrassa l’état militaire et y fit paraître un héroïsme conduit sans doute par la Providence ; c’est toujours mon principe. Et par la même direction elle le communiqua aux siens et en priva l’ennemi qu’elle avait à combattre.

Ce sentiment m’a paru simple et dans l’ordre du véritable héroïsme. Si néanmoins quelqu’un en proposait un plus simple et plus vraisemblable, je suis prêt d’abandonner celui que j’ai adopté, pour me jeter du côté de celui qui sera plus naturel.

III.
Parallèle de Jeanne d’Arc avec plusieurs autres dames.

Ce n’est pas sans raison que j’ai dit que l’héroïsme se communique, même dans les personnes du sexe. J’en avais lu des exemples dans l’Histoire ; et pour éviter aux lecteurs la peine de les aller chercher 155en différents livres, je vais rassembler ici les plus distingués de ceux qui sont venus à ma connaissance. Ce seront de nouvelles preuves pour appuyer la communication de l’héroïsme de la Pucelle à ceux qui combattaient sous ses ordres. Je parle seulement de l’héroïsme ou du courage militaire ; c’est celui qui paraît être le moins du ressort des femmes. Et pour ne point mêler ici le sacré avec le profane, je passerai sur les femmes de l’Ancien Testament. L’inspiration divine les mettait en état de tout entreprendre ; ainsi je me renferme dans ce que nous apprend l’histoire civile des nations. Il est pareillement inutile de parler des amazones ou des dames Lacédémoniennes : elles étaient formées à ce genre d’exercice ; et l’on ne doit considérer leur courage que comme une suite naturelle de leur éducation : allons donc en avant.

1.
Jeanne de Flandres (1295-1374), comtesse de Montfort.

Si nous remontons un siècle avant les merveilles de la Pucelle, nous trouverons dans la princesse Jeanne de Flandres, comtesse de Montfort, une héroïne qui a soutenu la Bretagne contre toutes les forces de la France.

156Jean de Montfort son mari, ayant été fait prisonnier au siège de Nantes, en 1341, la comtesse son épouse, sans avoir jamais manié les armes, se mit à la tête de son parti et le soutint avec autant d’honneur, et peut-être avec plus de vivacité et d’ardeur qu’aurait pu faire le comte de Montfort179. Outre le courage, qui est une vertu de réflexion, cette princesse avait encore la valeur et tous les autres talents militaires qui ne s’acquièrent que par une longue expérience ; vigilance, activité, vues et desseins sagement concertés, exécution prompte et bien ménagée, rien ne lui échappait de tout ce qui pouvait contribuer à la réussite de ses entreprises. Il avait peu d’hommes qui se tinssent mieux à cheval, et dans les occasions elle savait asseoir des coups aussi pesants que les guerriers les plus vigoureux et les plus endurcis. Les adversités qui accablent ordinairement les hommes, loin de l’ébranler, ne faisaient qu’animer son courage, et jamais elle ne perdait l’espérance, ressource unique qui soutient dans les plus grands travaux. Son esprit vif et pénétrant ne lui permettait pas de prendre le change dans les négociations, non plus qu’à la guerre ; 157car on l’avait tentée de plus d’une manière.

Cette illustre princesse était à Rennes avec son fils encore enfant, lorsque le comte son mari fut fait prisonnier. À cette triste nouvelle elle sentit augmenter ses forces ; et loin d’abandonner un parti chancelant, elle prit son fils, et le montrant aux seigneurs qui s’étaient armés pour le comte de Montfort, elle leur dit :

— Seigneurs, ne vous étonnez pas de mon seigneur que nous avons perdu ; ce n’était qu’un homme, et voici mon fils qui sera, s’il plaît à Dieu, son restaurateur et qui vous fera du bien : d’ailleurs j’ai beaucoup de richesses, que je vous distribuerai.

C’était prendre les hommes par la partie la plus sensible, virtus post nummos180.

— Je vous chercherai, leur dit elle, un capitaine capable de vous soutenir.

Après quoi elle parcourut toutes les places qui tenaient pour elle, et y montra ce même fils, pour exciter le zèle et la tendresse de ses sujets. Mais surtout elle eut soin de renforcer les garnisons et de récompenser largement les officiers qui étaient dans ses intérêts, moyen sûr pour affermir un parti. Elle se rendit à Hennebont, place alors fort importante, et y passa l’hiver. De là elle envoyait continuellement visiter ses places pour exhorter ceux de son parti à lui être toujours fidèles ; et pour montrer 158que la prison de son mari n’avait rien diminué de ses forces, elle assembla des troupes, qu’elle envoya sous d’habiles capitaines, pour faire des conquêtes sur Charles de Blois, compétiteur de Jean de Montfort son mari.

Le roi Philippe de Valois, surpris de voir que la captivité du comte de Montfort ne terminait pas la guerre, voulut employer la négociation pour engager la princesse à mettre toute la Bretagne en séquestre entre les mains de Sa Majesté, pour en disposer en faveur de celui dont le droit paraîtrait le meilleur. La comtesse plus sage que le roi Philippe, sentit le piège dans lequel on la voulait faire donner ; elle se servit de cette conjoncture pour obtenir une trêve, qui était nécessaire à l’affermissement de ses affaires. Elle dépêcha aussitôt Amaury de Clisson en Angleterre, pour en obtenir un secours qui lui fut accordé par le roi Édouard III : mais avant l’arrivée du secours, la comtesse fut assiégée dans Hennebont, où elle s’enferma avec son fils. Charles de Blois croyait qu’il terminerait la guerre, s’il pouvait se saisir de la mère et du fils. Cet événement ne servit qu’à ranimer le courage de la princesse.

Elle était continuellement à cheval pour exciter tout le monde à la défense : elle 159engagea même, autant par son exemple que par ses discours, toutes les dames les plus qualifiées, aussi bien que les autres, à démolir les bâtiments inutiles de cette ville et à porter des pierres aux remparts pour accabler les assiégeants. Et pour tout examiner par elle-même, elle monta sur une tour fort élevée, d’où elle découvrit le camp des ennemis, qui lui parut sans aucune défense du côté opposé à l’attaque. Sur-le-champ elle descend de la tour et monte à cheval, accompagnée de trois-cents hommes, et va mettre le feu aux tentes de ce quartier qui n’étaient gardées que par des valets. Les seigneurs, qui virent leurs tentes en feu, coururent aussitôt de ce côté-là ; la comtesse qui les vit venir, rallia ses troupes ; et ne comptant pas pouvoir rentrer à Hennebont, elle prit le parti de se retirer du côté d’Auray, à mi-chemin de la ville assiégée et de Vannes. On la suivit inutilement ; elle eut le temps de mettre son monde à couvert et de rassembler même une nouvelle troupe de six-cents hommes, avec lesquels, peu de jours après, elle força un quartier du camp, et rentra victorieuse dans Hennebont au bruit des trompettes et des timbales. Heureusement le secours des Anglais arriva et la comtesse obligea Charles de Blois à lever le siège, pour s’attacher 160à quelque autre place.

Cette courageuse princesse s’inquiéta peu de la prise de Guérande, d’Auray, de Vannes et de Carhaix. Elle eut encore le courage de faire lever une seconde fois le siège d’Hennebont, que Charles y avait mis vers le milieu de l’an 1342. La comtesse passa elle-même en Angleterre pour presser un nouveau secours : mais à son retour elle fut attaquée par l’armée navale des Génois, pour lors très-puissants sur la mer, et qui étaient dans les intérêts de la France et de Charles de Blois.

Par sa valeur, autant que par ses discours, elle animait elle-même les Anglais au combat, dont elle sortit avec avantage, et conduisit ce secours, avec lequel on prit Vannes et plusieurs autres places. Dans cet intervalle le comte de Montfort trouva moyen de s’évader de sa prison en 1345 ; mais il mourut la même année. Jean IV, son fils, qui lui succéda au duché de Bretagne, formé par une mère aussi courageuse, a mérité le surnom de Conquérant, et se vit affermi dans le duché de Bretagne par la mort de Charles de Blois, arrivée en 1364. Je n’ai pas cru devoir faire le détail de toutes les actions qu’il y eut alors, il me suffit de faire connaître l’héroïsme de cette illustre princesse.

Pour peu que j’eusse voulu incliner vers 161le roman, j’aurais dit avec le père Le Moyne181,

… que l’éclat des yeux de cette héroïne et le feu de son cœur se répandait sur son visage ; que sa vaillance de geste et de mine renforçait sa beauté et lui donnait de la vigueur et de la pointe : que par-là elle encourageait les plus timides et réveillait les plus pesants et les plus lâches.

Par ces traits j’imiterais cet écrivain moderne, ce diminutif du fabuleux De Courtilz182, dont toutes les histoires sont des portraits ; mais par malheur tout ses portraits ne sont pas des histoires.

Le Français toujours équitable, loin de parler mal de cette héroïne, fut des premiers à publier ses grandes actions ; il ne put refuser ses éloges à un courage, qui surpassait en quelque sorte le cours ordinaire de la nature : cependant cette princesse était opposée à la France. Mais la justice qu’on ne saurait équitablement refuser à un héroïsme marqué, l’emporta sur les intérêts de la nation ; c’est ce qu’on peut voir par les continuateurs de Guillaume de Nangis, écrivain du temps. Nous aurions parlé avec autant d’éloges de Jeanne d’Arc, quand même elle nous aurait été contraire. Mais il s’en faut bien que l’Anglais eut alors cet 162esprit équitable et désintéressé. Il n’allait qu’à ce qui pouvait satisfaire son animosité présente. Le Français loue avec plaisir le général Monck, Marlborough, et le duc de Cumberland : et la populace anglicane se garde bien de louer Turenne, Vendôme, Catinat et Villars183. Moi-même j’en ai eu des preuves dans plusieurs entretiens, soit en Angleterre, soit à l’armée, avec quelques-uns d’entre eux.

2.
Marie de Pouzzoles (XIVe siècle), napolitaine.

Marie de Pouzzoles (Maria Puteolana) fut une fille guerrière, qui vivait vers l’an 1340, ainsi vers le temps de François Pétrarque et de la comtesse de Montfort184. Son unique plaisir était la guerre, ou le maniement des armes : ses parents, gens du commun, vivaient à leur aise et lui laissèrent suivre le penchant qu’elle avait pour les exercices militaires. Malgré la prétendue faiblesse du sexe, qu’elle sut dompter par beaucoup d’exercices, rien ne l’incommodait, veilles, travaux, marches, fatigues : c’est à quoi elle s’était accoutumée dès sa tendre jeunesse.

Elle était extrêmement sobre, s’abstenait du vin : et ce qui est rare, mais louable dans une jeune personne du sexe, livrée à elle-même, elle parlait peu et toujours à propos, méprisait tout ce qui s’appelle 163parures et tout ornement qui peut accompagner ou augmenter les agréments et la beauté du corps. Il n’y avait point de capitaine, quelque robuste qu’il fût, qui pût tenir contre cette héroïne, et qui ne se fît honneur d’entrer avec elle en quelque combat singulier, soit à pied, soit à cheval. Toujours disposée à défendre ses amis, ou à soutenir les droits justes et légitimes de la patrie, où il y avait alors quelques troubles, elle en donna plus d’une fois des preuves. Elle ne craignait pas, avec peu de monde, d’attaquer des troupes qui lui étaient supérieures en nombre ; et à l’exemple des plus braves officiers, elle était toujours la première à se présenter à l’attaque, et la dernière à faire ses retraites pour mieux soutenir son monde.

Sa réputation, comme le fut ensuite celle de Jeanne d’Arc, s’était si fort répandue hors du royaume de Naples, que des étrangers quittaient exprès leur patrie pour voir une fille aussi courageuse. Le roi Robert vint exprès de Sicile, où il était fort occupé, pour connaître cette illustre guerrière : il eut même le plaisir de la voir combattre plus d’une fois, et jamais elle ne sortait que victorieuse.

Son courage était accompagné d’une force supérieure et d’une taille très-avantageuse. Toute cette force néanmoins ne l’empêcha pas de mourir d’un coup qu’elle reçut dans le 164flanc. Mais on lui rend cette justice, que conversant naturellement avec des hommes, et surtout dans les troupes, elle conserva une perpétuelle virginité ; et c’est la raison qui lui fit quitter l’habillement de son sexe, pour prendre l’habit militaire, sans néanmoins qu’on lui en fit un crime ; parce que ce n’était pas pour se déguiser et pour tromper, mais dans des vues sages et légitimes. C’est ce qu’a fait depuis Jeanne d’Arc, avec plus de gloire, parce qu’elle travailla sur un plus grand théâtre, et pour l’avantage d’un royaume très-étendu, qu’elle eut le bonheur de commencer à tirer de l’esclavage de la nation anglicane.

3.
Fille courageuse de l’île de Stalimene (XVe siècle).

L’histoire de Mehmet II, nous représente un fait extraordinaire d’une fille courageuse de l’île de Stalimene, autrefois Lemnos185, la plus septentrionale de celles de l’archipel. On voit cette fille résister aux Turcs et les chasser honteusement de la ville de Caccine. Son père, simple bourgeois, avait été tué à la porte de la ville, qu’il défendait. Cette triste nouvelle annoncée à cette fille anima son courage et la fit courir vers la porte. Là elle prend l’épée et 165le bouclier du défunt, et soutient seule tout l’effort des Musulmans, qui avaient commencé à forcer cette porte. Enfin secourue de ses compatriotes, on ne peut s’empêcher d’admirer un courage qui ne paraissait pas dans l’ordre de son sexe, et qui lui fit non-seulement soutenir tout les efforts de l’ennemi du nom chrétien, mais qui lui donna encore l’audace de le poursuivre jusque dans ses vaisseaux, où elle en fit un étrange carnage.

Les capitaines des galères vénitiennes étonnés, touchés même d’un courage que peut-être ils n’auraient pas poussé aussi loin, s’empressèrent de lui donner des marques de leur estime par des présents que chacun d’eux se crut obligé de lui faire : et Loredan, général des Vénitiens, en lui donnant le sien, qui était le double de celui des capitaines, lui promit, si elle voulait se marier, de lui choisir pour époux l’un des plus braves capitaines de l’armée. Il lui promit de plus de la faire doter par la République même ; cette fille toujours également courageuse, toujours également vertueuse, parla en véritable héroïne et répondit, que dans le choix d’un époux, elle aurait moins d’égards à la force et aux talents militaires, qu’à la sagesse et aux mœurs, et qu’elle ne voulait se marier qu’à celui dont auparavant elle aurait reconnu les perfections et le mérite.

1664.
Les dames de la ville de Sienne, en 1554.

Au commencement de la résolution que les habitants de la ville de Sienne avaient prise de défendre leur liberté contre le duc de Florence, les dames de cette ville prirent les armes et se partagèrent en trois bandes. La première était conduite par la signora Laudomia Forteguerri ; la seconde sous la signora Fausta Piccolomini ; enfin la signora Livia Fausti conduisait la troisième bande. Ces trois bataillons composaient un corps de trois-mille, soit dames, soit bourgeoises, qui s’employaient à réparer les fortifications de la ville avec autant de soin et de fatigue, qu’auraient pu faire les meilleurs travailleurs. On a même l’attention de marquer que le courage de ces dames anima et soutint pendant toute cette guerre celui de tous les habitants, qui auraient eu honte de le céder en valeur à des dames, jusqu’aux ecclésiastiques qui ne firent pas difficulté de travailler aux fortifications de la ville, même un dimanche, ayant l’archevêque à leur tête.

5.
Les dames de l’île de Malte, en 1565.

Les dames maltaises pleines de courage animèrent celui des soldats chrétiens, et ne 167contribuèrent pas peu à leur faire soutenir généreusement les assauts des Mahométans ; et ne pouvant pas dans leur situation se servir des armes ordinaires, elles faisaient tomber sur les infidèles une grêle de cailloux, de pierres, de chausse-trapes de fer, qu’elles lançaient avec adresse sur le visage des officiers et des soldats ennemis : et jamais elles ne quittèrent le rempart que les Turcs ne fussent entièrement repoussés et n’eussent levé le siège, qui n’avait pas duré moins de quatre mois.

6.
Les femmes de Cursola, en 1571.

Lorsque le vice-roi d’Alger assiégea Cursola (Korčula), l’une des îles de la mer adriatique, tous les habitants de l’île prirent la fuite, et il ne resta dans la place que vingt-cinq hommes et quatre-vingt femmes : ces dernières plus courageuses que leurs maris fugitifs, ne voulurent pas être captives des Algériens. Elles se défendirent donc si généreusement, que les Turcs furent obligés de lever le siège avec honte.

7.
La comtesse de Tournon, et autres dames françaises.

Le seizième siècle fait voir parmi les dames françaises plusieurs illustres héroïnes. 168La principale fut madame Claudine de La Tour de Turenne, comtesse de Tournon : cette courageuse dame était fille de François de La Tour, premier du nom, vicomte de Turenne, baron d’Olliergues, et d’Anne de La Tour ou de Boulogne, sa seconde femme. Elle épousa en 1535 Juste de Tournon ; son courage fut augmenté par sa piété, qui lui faisait voir avec peine les mouvements pernicieux que les novateurs excitaient dans le royaume sous le règne de Charles IX ; elle soutint courageusement deux sièges dans la ville de Tournon attaquée par les Huguenots : la première fois en 1567, et la seconde en 1570 : non contente de leur faire lever honteusement le siège, elle fit encore jeter dans le Rhône tout ce qu’elle put prendre de ces rebelles, juste châtiment dû à leur révolte et à leur opiniâtreté. Elle a trouvé en son temps un historien dans Jean Villemain186, dont la poésie latine ne préjudicie point à la vérité des faits. Cette illustre dame, après avoir rétabli les églises et les autres lieux saints, détruits par l’hérésie, mourut chrétiennement le 6 février 1591.

On doit joindre à cette héroïne Marie de Barbançon, d’une des premières maisons 169de Picardie. Elle était fille de Michel de Barbançon, seigneur de Cany, lieutenant pour le roi en Picardie, qui mourut à la bataille de Saint-Denis, en 1567187. Cette dame, veuve de Jean des Barres, seigneur de Neuvy-sur-Allier en Bourbonnais, défendit courageusement son château de Bannegon contre Montaré, lieutenant de Charles IX, dans cette province ; après que toutes les défenses de sa place eurent été ruinées et mises en poussières, elle se présenta elle-même sur la brèche et obtint pour elle et pour les siens une capitulation honorable à charge de rançon. Mais le roi fit défense à Montaré et aux autres officiers de recevoir la rançon de cette illustre dame, et la renvoya chez elle avec honneur, la déchargeant même de toutes ses promesses188.

Tel est le caractère du Français qui estime le courage, et qui respecte la vertu en quelque sujet qu’elle se trouve. On voit par-là que le roi Charles IX ne tenait heureusement rien du caractère anglais.

Le courage extraordinaire de madame de Balagny189, n’est pas moins connu dans notre Histoire. On sait que M. de Balagny son mari était fils naturel de M. de Montluc, évêque de Valence, qui s’est fort distingué 170sous Charles IX et Henri III. Balagny, son fils s’avança extrêmement dans le service : on compta sur sa valeur, lorsqu’il travailla en second ; mais dès qu’il fut fait maréchal de France, en 1594, il devint tout autre, tant il y a de différence entre obéir à des chefs sages, prudents et courageux, ou de commander soi-même comme chefs. Tel est un grand homme en second, qui devient un lâche dès qu’il occupe le premier poste.

C’est ce que vérifia Balagny. Il avait le gouvernement de Cambrai, où il commandait en maître, et s’était si courageusement comporté, moins par lui-même, que par les talents admirables de son épouse, qu’il était sur le point d’en être déclaré souverain. Les Espagnols assiégèrent cette place en 1595. Madame de Balagny défendait cette ville avec plus de vigilance et d’activité que Balagny lui-même, dont elle répara toutes les fautes pendant le siège. Mais cette dame, qui était de la maison de Bussy d’Amboise, voyant que son mari mollissait, elle méprisa sa faiblesse ; et pleine de cette noble fureur, dont elle était animée, elle ne put s’empêcher de reprocher à Balagny son peu de courage, et mourut elle-même avant de sortir de la citadelle de Cambrai190.

Balagny revint à la Cour, où il s’embarrassa peu d’effacer 171les taches que son peu de courage avait fait à sa réputation.

8.
Les filles courageuses de Picardie [Jeanne Hachette], en 1472.

Ce n’est pas seulement parmi les grands que l’on trouve ce courage martial dans le sexe : on en voit encore dans les moindres personnes : telles furent les filles et femmes qui se distinguèrent sous Louis XI, dans le siège que Charles, dernier duc de Bourgogne, mit devant la ville de Beauvais, en 1472. Elles témoignèrent tant de zèle et de courage dans la défense, qu’elles obligèrent le duc Charles, après environ un mois d’attaque, à lever honteusement le siège ; siège néanmoins très-important pour lui, parce que par là il croyait avoir trouvé le moyen de réduire Louis XI à quelque dure extrémité191.

Le courage des filles et des femmes de cette ville toucha si fort le roi, que par ses lettres patentes du mois de juin 1473, il leur permit de précéder les hommes à l’offrande et à la procession solennelle qui se fait le jour de la fête de la patronne de la ville ; et l’une d’entre elles, c’est Jeanne Laisné192, fut en particulier affranchie de toute imposition par lettres patentes de la même année, pour 172avoir arraché un drapeau des mains d’un officier ennemi, et par reconnaissance, le roi la maria. Les paroles de Louis XI son trop remarquables et font trop d’honneur au sexe pour ne pas les rapporter ici193.

Avons en outre voulu et ordonné, (dit ce Prince), qu’icelles femmes aillent dorénavant en la procession, ainsi qu’il est ordonné, incontinent après le clergé et précédant les hommes icelui jour (de la procession solennelle), et qu’ainsi le fassent à l’offrande, qui se fera à la messe par nous ordonnée ; et en outre que toutes les femmes et les filles, qui sont à présent et seront cy-après en laditte ville, se puissent et chacune d’icelles à toujours le jour et solemnité de leurs nopces et toutes autres fois que bon leur semblera après, vestir et orner de tels vestemens, atours, paremens, joiaux, aornemens que bon leur semblera et dont elles pourront recouvrer, sans que pour raison de ce, elles ni aucunes d’icelles puissent estre aucunement notées, reprises et blasmées pour raison de quelque état ou condition qu’elles soient, ni autrement.

Quant à Jeanne Laisné, les paroles de Louis XI ne sont pas moins remarquables194.

173Pour considération, (dit-il), de la bonne et vertueuse résistance, qui fut faite l’année dernière par nostre chère et bien aimée Jeanne Laisné, fille de Mathieu Laisné, demeurant en nostre ville de Beauvais, à l’encontre des Bourguignons nos rebelles et désobéissans sujets, qui laditte année s’efforcèrent surprendre et gagner sur nous et nostre obéissance, par puissance de siège et d’assauts nostreditte ville de Beauvais ; tellement qu’en donnant lesdits assauts, elle gagna et retira devers elle un étendard desdits Bourguignons, ainsi que nous, estant dernièrement en nostreditte ville avons esté de ce duement informés. Nous avons pour ces causes et en faveur du mariage de Collin Pillon et elle, lequel par nostre moyen a esté naguerres traité, conclu et accordé, et pour autres considérations à ce nous mouvans, octroyé et octroyons voulons et nous plaist de grâce spéciale par ces présentes, que ledit Collin Pillon et Jeanne sa femme et chascun d’eux soient et demeurent toute leur vie durant francs, quittes et exempts de toutes tailles, qui sont et seront dorénavant mises sus et imposées de par nous en nostre 174royaume, quelque part qu’ils fassent leur demeurance en nostre royaume. Et de ce les avons exemptés et affranchis, exemptons et affranchissons de nostreditte grâce par ces mêmes présentes.

9.
Dames courageuses des autres nations.

Toutes les nations produisent de semblables phénomènes. Les Polonais n’admirent-ils pas encore aujourd’hui le courage martial de Wanda195, cette reine célèbre qui les a gouvernés au milieu du VIIIe siècle ? Et vers la fin du XIVe Marguerite, qui régna si longtemps sur le Danemark, ne soumit-elle point par ses armes les couronnes de Suède et de Norvège ?

L’histoire du siège d’Ostende, en 1603, en rappelle une qui fit des prodiges dans une sortie, qui ne fut cependant reconnue fille qu’après sa mort, et dont le triste sort fut déploré par l’infante Isabelle, archiduchesse et souveraine des Pays-Bas, qui commandait à ce siège avec l’archiduc Albert, son mari.

Et de nos jours la célèbre Catherine, morte en 1727, que son seul mérite éleva jusqu’à la dignité de tsarine, n’avait pas moins de talents pour les opérations militaires, que de prudence pour les affaires du gouvernement : et sans cette courageuse princesse, le tsar Pierre était au moment d’éprouver la plus fatale de toutes les révolutions.

175Les Grecs modernes ont eu de ces merveilles aussi bien que nous, surtout dans les guerres contre les infidèles : alors la religion ne faisait qu’animer leur courage. L’Allemagne s’est distinguée dans les anciens temps, aussi-bien que dans celui-ci. Sans parler ici des Cimbres et des Teutons, Nicétas, historien grec, rapporte que dans les croisades, les femmes allemandes marchaient armées comme leurs maris, et ne témoignaient pas moins de courage. On sait même que dans les troupes allemandes, les femmes y sont en grand nombre, qu’elles y supportent les travaux autant que leurs maris, auxquels elles ne cèdent point pour la force.

Ignore-t-on la prudence et la valeur de la comtesse de Tékéli (Thököly), mère du Prince Ragotsky (Rákóczi), qui soutint si vigoureusement le siège de Monkats (Moukatchevo), contre toutes les forces de l’empereur Léopold, qu’il fut même obligé de lever, et de tenir ensuite la place bloquée pendant quelques années, et ne capitula qu’en 1688 ?

L’Angleterre elle-même ne fait-elle pas l’éloge de Marguerite d’Anjou, femme de l’infortuné roi Henri VI ; on a toujours loué son courage à la tête des armées, mais on s’est bien gardé de l’accuser de sortilège : pourquoi donc vouloir flétrir Jeanne d’Arc d’une note aussi infamante ? C’est uniquement parce qu’elle était opposée aux Anglais. 176Cette nation se moquerait bien aujourd’hui des juges, serait-ce même des ecclésiastiques les plus titrés, qui condamneraient comme sorciers un homme ou une femme de courage, qui exécuterait facilement des choses que le commun n’oserait entreprendre. Ces sortes d’accusations ne sauraient se prouver que par des faits marqués, et dont la certitude ne peut être contestée : on sait que quand on s’en est servi, ce n’a été que pour faire périr l’innocent, qui n’est quelquefois devenu odieux que par sa probité.

Ce n’est-là qu’un essai de tout ce qu’on pourrait dire en faveur du courage martial du sexe. L’histoire en fournit tant d’exemples, que des historiens habiles ont cru se faire honneur de publier les éloges de toutes ces héroïnes : cependant ils n’ont pas tout dit ; ce serait un travail immense de rechercher tout ce qui s’en trouve dans les histoires particulières des provinces et des villes, où elles n’ont jamais été oubliées.

10.
Réflexions sur tous ces faits.

Que de réflexions à faire sur tous ces faits ? S’est-on jamais avisé d’accuser de magie, de sortilège et d’enchantement le courage et les actions militaires les plus éclatantes ? L’Italie, si attentive à ne rien approuver que d’épuré dans l’humanité a 177plus d’une fois admiré les actions héroïques des hommes et des femmes de courage. Combien d’éloges du sexe, sortis de la plume des plus illustres écrivains de cette nation, ont fait passer leurs noms jusques à nous ? Un Boccace, un Philippe de Bergame, un François Serdonati, un Jules-César Capacce (Giulio Cesare Capaccio), un Hubert Folietta (Oberto Foglietta) et beaucoup d’autres ont fait gloire d’exposer toutes les vertus du sexe. Les Espagnols, qui ne sont pas moins attentifs sur les mœurs, ont fait l’éloge des dames illustres de leur nation ; ce qui s’est exécuté sans qu’aucune fut soupçonnée de la moindre tache de sortilège. Pourquoi donc l’a-t-on jetée avec autant d’acharnement sur Jeanne d’Arc ? Je le sais : elle défendait avec trop de succès la cause d’un roi de France. Il n’en fallait pas davantage aux Anglais pour l’accabler alors de tous les indignes attributs qu’on lui a donnés. Si au contraire elle avait défendu la nation britannique avec autant de valeur qu’elle a fait les intérêts du roi Charles, ces mêmes Anglais, si animés contre cette fille, lui auraient donné les titres glorieux d’une nouvelle Débora et d’une seconde Judith ; puisque dans le cours de la procédure plusieurs Anglais ne purent s’empêcher de dire, que c’était dommage que cette fille ne fût pas de leur nation. Enfin les Anglais rendus à eux-mêmes n’ont pu s’empêcher de témoigner qu’on avait 178poussé trop loin la peine qu’on lui avait fait souffrir ; c’est ce que nous avons vu ailleurs.

Pourquoi n’attribuer pas à une puissante protection de la Providence ce qu’on voit surpasser le cours ordinaire de la nature ? L’Auteur et Directeur de l’univers le conduit toujours sur le même plan, avec une égale douceur et une parfaite charité pour les hommes. Mais faut-il des exceptions aux lois communes ; alors ce même Directeur, ce même Modificateur augmente les degrés de sa protection. C’est ainsi qu’il fit à Jeanne, comtesse de Montfort ; c’est aussi ce qu’il a fait à l’égard de toutes les personnes courageuses, qui se sont distinguées, soit contre les infidèles, soit contre les calvinistes en France.

Les Anglais ont été contraints d’y déférer, mais ce n’a été qu’après coup. Pour parvenir à un accommodement, on leur offre les anciens fiefs qu’ils avaient ci-devant possédés en France. Ils refusèrent ces offres avec hauteur : ils voulaient tout le royaume : tout au plus auraient-ils accordé par grâce au roi Charles VII la Province de Dauphiné, mais à titre de fief, avec la foi et hommage au roi d’Angleterre : ils voulaient tout avoir, et tout leur a manqué. Le royaume revint à Charles, sain et entier, sans aucune diminution. C’est ce qu’avait prédit la Pucelle dans le fond 179même de sa prison ; savoir que le roi de France recouvrerait son Royaume plus ample que ne l’avaient possédé ses aïeux. Prédiction qui pensa lui être fatale de la part d’un des officiers du duc de Bourgogne, qui tira même son épée pour l’en frapper. Et le duc de Bedford, ce prétendu régent du royaume de France, qui vit la décadence des affaires de sa nation, en mourut de chagrin à Rouen en 1435, peu de jours avant la signature de la paix d’Arras.

IV.
Procession d’Orléans du 8 mai, pour la délivrance de la ville.

Le secours que la Providence voulut bien accorder à la ville d’Orléans, méritait de la part des habitants une double reconnaissance, d’abord au premier auteur de leur délivrance, c’est-à-dire à la Divinité, puis à l’instrument dont Dieu s’était servi pour les préserver de l’esclavage où ils étaient prêts de tomber. C’est à quoi ils n’ont pas manqué.

À peine les Anglais se furent retirés le 8 du mois de mai 1429, que tous les habitants se rendirent le jour même à l’église, pour remercier Dieu de la grâce 180qu’il venait de leur faire : et ces actions de grâce n’ont pas discontinué depuis cet heureux moment, et toujours le 8 du mois de mai il y a même une fête solennelle, qui commence le 7, par les premières vêpres et les matines, qui se chantent dans l’église cathédrale, auxquelles assistent les magistrats de cette importante ville ; savoir le maire, les échevins et autres officiers de la ville ; le lendemain 8, on continue l’office divin par prime ; une prédication se fait ensuite sur l’heureuse délivrance de la ville, dont on rend grâces à Dieu ; et l’on fait l’éloge de la Pucelle, dont la Divinité s’est servie pour cette glorieuse opération, que les hommes, ceux mêmes qui étaient les plus courageux, n’avaient osé tenter ; après quoi on dit tierce, puis l’on chante une messe solennelle, à laquelle assistent les mêmes magistrats ; ensuite sexte étant chantée, on commence la procession, qui fait le tour de l’ancienne ville, telle qu’elle était au temps du siège.

En sortant de l’église cathédrale on passe vis-à-vis celle de Saint-Étienne, d’où l’on se rend à la porte du Pont ; là se fait une station, et l’on y chante quelques prières ; on marche ensuite à la porte des Tourelles à l’extrémité du pont et aux Augustins. Après les prières accoutumées, on rentre 181dans la ville et l’on tourne vers l’église de Saint-Paul : ensuite on prend le chemin de la porte Dunoise, d’où l’on entre dans la grande rue, et l’on reprend la route de l’église cathédrale de Sainte-Croix, après avoir passé néanmoins près de celle de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle. Le même jour sur les trois heures l’on s’assemble dans l’église de Saint-Aignan, où l’on commence l’office des morts, pour le repos de l’âme de ceux qui ont été tués pendant le siège de la ville. Le lendemain neuvième du mois on célèbre à la même intention, dans cette église, une messe solennelle, à laquelle assistent pareillement les magistrats de la ville.

Tel est aujourd’hui l’ordre de la procession et des prières qui s’y font ; mais il y avait autrefois quelque différence, tant pour l’ordre de la marche, que pour les prières. Mais qu’importe, ce sont toujours des actions de grâces également agréables à Dieu, également méritoires à ceux pour qui on les fait. Pour animer néanmoins le zèle et la piété des fidèles, et les engager à se trouver ce jour-là aux divins offices, il s’est accordé plusieurs indulgences.

Les premières de l’an 1452, furent publiées par le cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège au royaume de France. Elles donnent un an et cent jours d’indulgence 182à tous les fidèles qui assisteront à l’office et à la procession avec les dispositions requises pour les obtenir. En 1453, Thibaud d’Assigny, élu évêque d’Orléans en 1452, ajouta de secondes indulgences de cent jours, à celles du cardinal d’Estouteville. François de Brillac, qui succéda dans l’épiscopat à Thibaud d’Assigny au mois de mars 1474, et la même année, y en ajoute encore quarante jours. Enfin l’an 1482, et pendant l’épiscopat de François de Brillac, le cardinal Jean Rolin, évêque d’Autun, ajouta aux précédentes cent jours d’indulgences. J’ignore cependant à quel titre ce dernier accorda ces indulgences, n’étant ni légat du Saint-Siège, ni évêque d’Orléans. Mais sans doute avait-il le droit, par quelque permission du Saint-Siège, d’en distribuer.

D’ailleurs il est bon d’observer que dans tous ces actes, il n’est fait aucune mention de la Pucelle. Il suffisait aux prélats de tourner leurs vues vers Dieu même, Auteur de cette heureuse délivrance.

On avait accoutumé de porter autrefois à cette procession les reliques des saints, qui étaient en grand nombre dans les églises de cette ville. Mais les calvinistes ayant comme des furieux et des fanatiques, fait dans tout le royaume les plus étranges ravages, ils n’ont pas épargné cette ville. Ils 183y ont détruit et brûlé les restes précieux qui nous font souvenir d’imiter les vertus de ceux dont nous honorons les cendres, avec beaucoup plus de raison que nous ne respectons les tombeaux des princes et des rois, que l’ordre public nous oblige de regarder comme inviolables. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui on ne porte plus de reliques à cette pieuse cérémonie.

Après ces actes de religion le peuple ne laisse pas de se livrer à quelques réjouissances particulières ; mais qui n’entrent point dans la culte de l’Église, à l’exposition duquel nous avons cru nous devoir borner.

L’autre reconnaissance de la ville d’Orléans, qui est subordonnée à celle qu’ont les habitants pour la Divinité, n’a pas été moins réelle. Dès que la mémoire de la Pucelle fut justifiée par la sentence des commissaires du Saint-Siège en 1456, ils firent ériger sur la partie du pont la plus proche de la ville, un groupe de bronze, qui représente une Notre-Dame de Pitié ; d’un côté est le roi Charles VII, et de l’autre la Pucelle, tous deux à genoux et armés de toutes pièces, à l’exception de leurs casques qui sont à leurs pieds. Ces statues sont aujourd’hui conservées dans la maison de ville, pour être vraisemblablement remises sur le nouveau pont qui se construit sur la Loire.

184Les magistrats d’Orléans ne s’en sont pas tenus à ces premières marques de reconnaissance ; ils les ont poussées plus loin, en donnant retraite à la mère de la Pucelle, qu’ils ont favorisée d’une pension depuis l’an 1438 jusqu’en 1458, qu’elle mourut chez eux ; et la ville a continué la même pension à Pierre d’Arc ou du Lys, l’un des frères de cette héroïne : toutes les fois même que quelqu’un d’entre eux y est venu, on n’a pas manqué de lui faire les honneurs dont ils se sont crus redevables au sang de leur libératrice, et j’ai fait voir dans la seconde partie que la seule ressemblance de quelques filles ou femmes avec Jeanne la Pucelle, avait mérité de leur part des sentiments et des actes très-louables de libéralité.

Fin de la troisième et dernière partie.

Notes

  1. [104]

    ad Regis Caroli VI Filium quædum Juvencula accessit.

  2. [105]

    Regio Filio.

  3. [106]

    Tunc quoque sui efficiuntur animosi, e contri vero adversarii timidi, quasi veribus destituti.

  4. [107]

    Gallicana natio calliditate floret.

  5. [108]

    Expedit reparari per Virginem, quod desertum fuerat per mulierem.

  6. [109]

    Voluit Deus vincere Anglicos per femellam, cum de femella ageretur.

  7. [110]

    Pia Gallorum Francia multos Doctores profundissimos generavit in Dei Ecclesia ; ferox Anglia quam plurimus atrociter mulctavit.

  8. [111]

    Tiré d’une lettre du duc de Bedford, au roi Henri VI d’Angleterre, rapportée au tome X des Actes de Rymer, p. 498, édition de 1727, à l’an 1428.

  9. [112]

    Déconfiture. C’est le terme gaulois, dont le duc de Bedford se sert dans la lettre anglaise.

  10. [113]

    La bataille de Fontenoy, fait d’armes le plus éclatant de la guerre de Succession d’Autriche, opposa à le 11 mai 1745 près de Fontenoy (dans l’actuelle Belgique, alors Pays-Bas autrichiens), les troupes françaises à une armée coalisée commandée par le duc de Cumberland, fils de George II. Livrée en présence de Louis XV, elle constitue l’une des plus grandes victoires françaises en bataille rangée sous l’Ancien Régime. [NdÉ]

  11. [114]

    Monstrelet sur l’an 1429.

  12. [115]

    Deo ipso duce, Imperatore vexilli fero.

  13. [116]

    Philelphe, Lib. VIII. Epistola ultima.

  14. [117]

    Chaque fois que les rois extravaguent, les Grecs sont punis. (Horace, Épîtres, livre I, lettre II, vers 14.) [NdÉ]

  15. [118]

    C’est aussi ce que marque un écrivain plus moderne. Joanna prima inter primos pugnans victoriam eripuit. (Petrus Opmeerus Amstelodamensis, in Chronico.) [NdÉ] Pieter van Opmeer (1526–1594), chroniqueur et théologien catholique hollandais.

  16. [119]

    divinitus admonita.

  17. [120]

    Joannæ pauperis agricolæ filia, divino afflata spiritu, sicut res ejus gestæ demonstrant.

  18. [121]

    Rothomagi diligenter examinata est (Johanna) an sortilegiis, an dæmonio uteretur, an quicquam de religione prave sentiret, nihil inventum est emendatione dignum, nisi virile indumentum quo illa utebatur ; neque hoc ultimo supplicio dignum censuere. (Pius II, Libro VI, Commentariorum.)

  19. [122]

    Credibile est vivente virgine, quamvis capta, Anglicos se nunquam satis tutos existimavisse, qui tot præliis ab ea superati fuissent. (Pius II, Libro VI. Commentariorum.)

  20. [123]

    Battista Fregoso (1380-1442), que Lenglet du Fresnoy francise en Battiste Fulgose.

  21. [124]

    In puellari adolescentulaque ætate divinitus (ut creditur) ad multa fac nora obeunda præ electa. (Philippus Bergomensis, de Claris mulieribus, cap. 157.)

  22. [125]

    Cette circonstance n’est pas juste. Charles VII ne s’alla point poster vis-a-vis le camp des ennemis ; il était tranquille a Chinon à se divertir, dans le temps qu’on se battait pour lui.

  23. [126]

    Quod potius divinum quam humanum fatum omnes reputarunt et crediderunt.

  24. [127]

    Cette nouvelle commission doit être de l’an 1462 ou 1463 ; parce que Louis XI ne monta sur le trône qu’au milieu de l’an 1461, et que le pape Pie II mourut au mois d’août 1464.

  25. [128]

    Johannes Nider, Formicarius, de Maleficiis, cap. VIII.

  26. [129]

    audi et alteram partem.

  27. [130]

    De hac Johanna virgine (quam Historici Gallici la Pucelle Jeanne vocant) penes veteres et recentes historicos, adhuc sub judice lis versatur, an maga fuerit vel divinitus pro salute Franciæ contra Anglos missa. Telle est la note posée au traité de Jean Nider.

  28. [131]

    Polydore Virgile se garde bien de dire ici que le secret que la Pucelle révéla au roi, détermina ce prince à la mettre à la tête de ses troupes ; ce qui néanmoins est rapporté par beaucoup d’écrivains étrangers, conformément aux dépositions ; et il rapporte une circonstance postérieure à la détermination du roi, mais qui n’en fut pas le motif.

  29. [132]

    sive Numine divino tecta.

  30. [133]

    et perinde quasi ope divina defensæ civitatis.

  31. [134]

    Sententiam latam in Johannam visam profecto fuisse post homines natos durissimam, quæ neque molliri neque mitigari tempore potuit. Sane femina pro patria ad virilia decora excitata, digna favore videbatur, cum præsertim permulta extarent parcendi exempla, et illud potissimum à Porsenna Etruscorum Rege editum, etc.

  32. [135]

    Quod Numine divino factum non absurdum est credere.

  33. [136]

    Jean Ferrier (Joannes Ferrerius), au livre XVIII de son édition de l’Histoire du peuple écossais (Historia Gentis Scotorum) d’Hector Boece.

  34. [137]

    Æternum Galliæ decus, omnibus seculis nobile, uti dati in causa Judices a Calixto Romano Pontifice pronunciarunt, quæ acta in Scrinio Summi Templi Lutetiæ cum fide servantur.

  35. [138]

    Meierus, parum alias in Francos benignus (Martin Antoine Delrio, Disquisitionum magicarum, libri sex).

  36. [139]

    Hæc se divinitus afflatam dicebat, pulsuram se Anglos ab Urbe Aurelianensi, Regemque perducturam in Remos ad sacram unctionem Irrisa primum, habitaque pro fatua tandem tamen, morum suorum sanctimonia ac prudentia fidem fecit, ac quidquid verbis erat pollicita factis complevit. (Jacobus Meyerus, lib. 16 annalium Flandriæ).

  37. [140]

    Tantus solo Puellæ nomine eorum animis incessit pavor, ut magno eorum plurimi firmarent sacramento, quod solo audito ejus nomine, aut signis ejus conspectis, vires animumque perderent. (Meyerus, ibid.)

  38. [141]

    Memorant quidam ab Guillelmo Flavia censi, Oppidi (Compidiensis) Præfecto hostibus venditam, eamque proditionem suam statim secuturam mortem Puellam prædixisse confirmant. (Meyerus, ibid.) — Jean Nider en parle de même en l’ouvrage ci-dessus, page 56 où il dit : Anno Domini 1430, obsesso compendio, capta est Puella supra dicta per quemdam Picardum, qui vendidit eam Anglicis. Et Jean Naucler (Johannes Nauclerus) est du même sentiment dans sa chronique.

  39. [142]

    Cremata igni est Johanna Puella, ob nullam quidam justam causam, sed per odium solum Anglorum. (Meyerus, ibid.)

  40. [143]

    Ausus est Petrus Cauchon, Anglus genere, Bellovacorum Episcopus, in gratiam Bethfordii, Rectoris Galliæ, innocentem Virginem morti adjudicare. Quid enim non designant tales Episcopi ; seu umbræ potius Episcoporum ? (Meyerus, ibid.) — Il se trompe en disant que Pierre Cauchon était anglais ; il était champenois, dont le père ou l’aïeul avait été ennobli par Charles VI. Sa famille subsiste encore dans le diocèse de Reims.

  41. [144]

    Virilem habitum excusavit, (Meyerus) ne scilicet militum incontinentia provocari in illam posset, si femineo usa fuisset habitu. (Meyerus, ibid.)

  42. [145]

    Nec unquam (Angli) ea ex die victoriam aliquam insignem retulerunt ex Gallis. (Meyerus, ibid.)

  43. [146]

    Johanna Virgo non ascita, non creata, non electa, sed a data potestate a Rege accepta.

  44. [147]

    Ce que l’homme n’a pu, Dieu l’a fait.

  45. [148]

    Ad hæc habebam dum hæc scriberem, Historiam lingua Gallica manuscriptam Georgii Castellani, qui eleganter exacteque vitam Philippi Boni exaravit, testaturque aliquot locis sese hoc tempore vixisse, ac Puellam Joannam vidisse, quæ ex ignota rustica que puella, bellicis facinoribus eo pervenisset, ut ci Rex Carolus sumptus, quibus Comitis familiam æquaret, suppeteret, ne apud viros militares per causam inopiæ vilesceret. Conspiciebantur enim in ejus comitatu, præter nobiles puellas, Procurator Domus, Stabuli Præfectus, nobiles adolescentes, pueri a manibus, a pedibus, a cubiculis ; colebatur a Rege, Proceribus, ac imprimis a Populo instar Divæ habebatur.

  46. [149]

    Thomas Carte, A General History of England (1747-1755), 4 volumes in-folio, Londres ; t. 2, p. 70, ad annum 1429.

  47. [150]

    M. Carte se trompe ici très-fort sur l’âge de la Pucelle. Toutes les dépositions lui donnent seulement 17 à 18 ans. Ce qui est de conséquence, y ayant, pour l’usage de la vie et les reconnaissances, beaucoup de différence entre 18 et 27 ans, même dans une fille de la campagne.

  48. [151]

    M. Carte traite ici romanesquement ce qui regarde son épée, comme si on lui avait fait les cérémonies qui étaient d’usage dans l’ancienne chevalerie : ce qui n’est marqué dans aucune déposition. Ce qu’il a fait vraisemblablement pour jeter un air romanesque sur l’histoire de la Pucelle.

  49. [152]

    M. Carte y pense-t-il, de dire qu’on puisse donner ou inspirer à une jeune paysanne de 18 ans, et cela en moins d’un mois, des connaissances militaires, qui paraissaient admirables et merveilleuses, dans le temps que les plus habiles officiers n’ont pas trop de vingt années pour acquérir, je ne dis pas toutes, mais seulement les plus essentielles de ces connaissances.

  50. [153]

    Monstrelet est le seul qui dise que la Pucelle avait été servante d’hôtellerie : ce qui est entièrement contraire à toutes les informations qui ont été faites au pays de la Pucelle. On y voit qu’elle fut seulement occupée à garder les troupeaux de ses père et mère : et quand elle approcha de l’âge de 16 ans elle fut toujours sous les yeux de sa mère à filer et à la secourir dans le ménage de la maison.

  51. [154]

    Ce fut la Pucelle que l’on mit à la tête des troupes qui devaient escorter le convoi, et tous ces seigneurs lui servaient de lieutenants-généraux. C’est ce qu’on voit dans la déposition du comte de Dunois. Et si cela n’eût pas été, les seigneurs auraient-ils eu asses peu d’amour-propre pour dire, 25 ans après la mort de la Pucelle, qu’ils étaient les très-humbles serviteurs de cette fille, et ses lieutenants.

  52. [155]

    Je demanderais à M. Carte comment il s’est pu faire que la Pucelle n’ayant encore rien opéré, sans avoir attaqué ni battu les Anglais, elle a pu cependant leur inspirer cette terreur panique dont il convient ici. Est-ce lâcheté dans les Anglais ? Est-une direction particulière de la Providence ? Il faut que ce soit l’un ou l’autre. Je crois M. Carte trop zélé partisan du courage de sa nation pour adopter le premier sentiment. Pour moi qui suis aussi bon Français que M. Carte est bon Anglais, je ne saurais me l’imaginer. Il faut donc convenir d’un coup ou d’une direction particulière de la Providence, qui dans ces premiers moments inspire la terreur à l’une des plus courageuses nations de l’Univers, au seul nom d’une paysanne de 18 ans, qui exécute si facilement ce que tant d’habiles généraux n’avaient osé tenter depuis près de sept mois que durait le siège, et qu’en moins de cinq jours elle en vienne si aisément à bout, en les obligeant de se retirer avec tant de pertes, que depuis ce moment ils n’ont pu se remettre. Je défie qu’on puisse trouver dans l’Histoire un pareil événement.

  53. [156]

    Pourquoi rester spectateurs oisifs dans une occasion si importante ? Pour peu que ces généraux eussent détaché des troupes pour tomber sur les Français, ils les auraient mis entre deux feux ; chose toujours très-dangereuse dans les attaques. Comment se peut-il faire que les Anglais, si habiles dans l’art militaire, en aient alors oublié les maximes essentielles en si peu de temps ?

  54. [157]

    Il y a ici une petite erreur. Tous les témoignages et les dépositions conviennent de plus de deux-mille-cinq-cents hommes tués, sans compter les prisonniers ; mais bagatelle que cela.

  55. [158]

    Il y a ici quelques fautes. Auxerre n’ouvrit par ses portes, mais fournit des vivres pour l’armée de Charles qui en manquait, et donna une somme très-considérable à La Trémoille, favori du roi, pour qu’on y laissât toujours la garnison bourguignonne qui la gardait. Et Troyes ne se rendit qu’après un siège qui dura fort peu à la vérité.

  56. [159]

    Je n’ai lu en aucune déposition que ce soit la Pucelle qui ait déterminé Charles VII à l’attaque de Paris. Loin de cela, elle fut attentive après le sacre à obéir aux généraux et non à commander les troupes. [NdÉ :] Lors de son interrogatoire du 22 février, elle répond qu’elle-même aurait préféré rester à Saint-Denis, si les capitaines ne l’avaient pas sollicitée pour assaillir Paris.

  57. [160]

    Hé ! Monsieur Carte, croyez-vous que les enchantements agissent de si loin et que leurs effets passent ainsi les mers, pour le marquer aussi affirmativement ? Ayant autant de discernement que je vous en connais, je suis persuadé que vous n’en croyez rien : il fallait donc expliquer la chose avec plus de vraisemblance, sans paraître adopter, comme vous faites ici, le système imaginaire des enchantements attribués sottement à la Pucelle par quelques Anglais. Dites-moi, je vous en prie, comment se peut-il faire qu’une paysanne de 18 ans, sans lumières, sans expérience, intimide une nation aussi courageuse que la vôtre ? Il y a sans doute quelque autre chose que de l’enchantement, des pactes et des sortilèges.

  58. [161]

    Autre faute, mais cependant peu importante ; Soissons ne fut pas soumis par le duc de Bourgogne avant son entreprise sur Compiègne ; il n’en fut maître dans la suite que par la trahison du gouverneur, qui ne voulut pas même recevoir la Pucelle lorsqu’elle allait pour secourir Compiègne.

  59. [162]

    L’événement a justifié ce que cette fille avait annoncé. Et quand elle se serait trompée sur ce fait, ce pouvait être une erreur et non pas un crime punissable.

  60. [163]

    Lenglet du Fresnoy, L’Histoire justifiée contre les romans, in-12, Amsterdam, 1735.

  61. [164]

    Guillaume du Bellay-Langey, De la Discipline militaire, livre 2, folio 223, édition de Lyon, in-8°, 1592. Autre édition, in-4°, Paris, 1556.

  62. [165]

    Guillaume Postel (1510-1581), Apologie contre les détracteurs de la Gaule, in-12. Paris, 1552.

  63. [166]

    Guillaume Postel, Les très-merveilleuses victoire des femmes, in-16, Paris, chez Jean Ruelle, 1555, chapitre 8.

  64. [167]

    Du Haillan, De l’état et succès des affaires de France, Livre 2, in-8°, Paris, 1609.

  65. [168]

    Le père Nicolas Caussin (1583-1651), jésuite, en sa Cour sainte, tome II, section II, au Traité de la Dame.

  66. [169]

    Tiré du manuscrit 434 de ceux de la bibliothèque de M. Baluze, qui ont passé dans celle de Sa Majesté, où ce manuscrit est en original.

  67. [170]

    Gomérite : Postel donne aux Gaulois le nom de Gomérite, parce qu’il les prétendait descendus de Gomer, fils aîné de Japhet.

  68. [171]

    Postel se trompe dans la supputation ; car depuis 1428 jusqu’en 1563 qu’il écrivait ce petit ouvrage, il y a 135 ans seulement, et non pas 143.

  69. [172]

    Règnes : c’est-à-dire, royaumes.

  70. [173]

    Pierre Opmeer (1526-1594). Primas inter primos pugnans, (Joanna) victoriam Anglis eripuit. (Opmeerus in Chronico, ad. annum 1429.)

  71. [174]

    Multa quæ a præfectis de bello consulebantur improbabat nihil obsidionis tempore sinistre aut infeliciter gessit. (Meyer in Chronice Rerum Belgicarum, lib. XVIII.)

  72. [175]

    Erat forma haud illiberali (Joanna) quæ dicebat sibi cum Deo esse colloquium : hæc regebat Gallos qui ipsam sequebantur. Mulierantem cum foret militiæ Dux, indicabat, Numinis auspicio, se scire Britannos cum exercitu accedere. (Laonicus Chalcocondyles Atheniensis, libro II, de Rebus Turcicis.)

  73. [176]

    Rymer, in Actis (éd. 1727), t. x, p. 504.

  74. [177]

    Philippus Bergame, ci-dessus p. 21.

  75. [178]

    Antoine Bonfinius (Antonio Bonfini, 1427-1502). Joanna Gallica Puella, dum oves pascit tempestate coacta in proximum sacellum confugit : ibi ob dormiens liberandæ mandatum divinitus accepit. (Bonfinius, Historiæ Pannonicæ (vel Hungaricæ), Decade 3, lib. 8.)

  76. [179]

    Le père Lobineau, bénédictin, Histoire de Bretagne, t. I, à l’an 1341, et Dom Maurice, aussi Bénédictin, Histoire de Bretagne.

  77. [180]

    Le courage suit l’argent. [NdÉ]

  78. [181]

    Pierre Le Moyne (1602-1671), Gallerie des femmes fortes (1647) sur la comtesse de Montfort.

  79. [182]

    Gatien de Courtilz de Sandras (1644-1712), mousquetaire puis écrivain ; il est l’auteur des Mémoires de M. d’Artagnan, publiées en 1700, qui inspirèrent à Alexandre Dumas ses Trois Mousquetaires (1844). [NdÉ]

  80. [183]

    Généraux anglais : George Monck (1608-1670), duc d’Aumale, John Churchill (1650-1722), duc de Marlborough, le prince William Augustus (1721-1765), duc de Cumberland, fils du roi George II. — Maréchaux français : Henri de La Tour d’Auvergne (1611-1675), dit Turenne, Louis-Joseph de Bourbon (1654-1712), duc de Vendôme, Nicolas de Catinat (1637-1712) et Claude Louis Hector de Villars (1653-1734). [NdÉ]

  81. [184]

    Pétrarque, Lib. IV. Epistolæ, et Philippe de Bergame De claris mulieribus, chapitre 151.

  82. [185]

    L’île, conquise par les Ottomans en 1456, occupée un temps par les Vénitiens (1464-1478), porte de nouveau son nom de Lemnos depuis son rattachement à la Grèce en 1912. [NdÉ]

  83. [186]

    Historia belli, quod cum Hæreticis rebellibus gessit anno 1567 Claudia de Turenne, Domina Turnonia ; auctore Joanne Villemino, Paris 1569, in-4°.

  84. [187]

    Il semble y avoir confusion entre Michel de Barbançon (1501-1547) père de Marie, et François de Barbançon (1524-1567), mort à la bataille de Saint-Denis, fils de Michel et donc frère de Marie, lequel François a eu également une fille nommée Marie. Le siège du château de Bannegon, fin octobre 1570, est raconté entre autres au volume 4 de l’Histoire universelle de Jacques Auguste de Thou (1553-1617), époux de Marie de Barbançon, fille de François. [NdÉ]

  85. [188]

    Jacques Auguste de Thou (Thuanus), lib. 46 Historiæ sui temporis ad ann. 1569, et le père Hilarion de Coste (1595-1661), t. I, p. 212.

  86. [189]

    Renée de Clermont d’Amboise, fille de Jacques de Clermont d’Amboise, seigneur de Bussy. Elle épousa le 6 janvier 1595 Jean de Montluc de Balagny (~1545-1603), fils légitimé de l’évêque de Valence, et mourut lors du siège de Cambrai en octobre de la même année. [NdÉ]

  87. [190]

    Thuanus, lib. 113, Historiæ sui temporis ad ann. 1595.

  88. [191]

    Antoine Loysel (1536-1617), Mémoires de Beauvais, in-4°, Paris, 1617, pages 174 et 233.

  89. [192]

    Plus connue depuis le XVIIe siècle sous le nom de Jeanne Hachette.

  90. [193]

    Lettres patentes de Louis XI, données à Amboise, au mois de juin 1473, rapportées par Loysel, Mémoires de Beauvais, p. 351.

  91. [194]

    Autres lettres patentes de Louis XI, données le 22 février 1473 (1474 nouveau style) dans Loysel, pages 352 et 353.

  92. [195]

    Venda, selon la graphie du XVIIIe siècle.

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