Préface
Histoire de
Jeanne d’Arc
dite la Pucelle d’Orléans
par
(1753-1754)
Éditions Ars&litteræ © 2021
IPréfacenote
En écrivant l’histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, j’examine un sujet, sur lequel j’étais autrefois autant et plus prévenu peut-être qu’aucun autre ; mais à force de lire et d’examiner, je ne dis pas les dissertations imprimées, elles n’instruisent pas assez ; mais les pièces originales de ces divers procès, et les dépositions qu’ils renferment, ma prévention s’est d’abord affaiblie, et enfin elle s’est entièrement dissipée ; surtout dès que j’eus parcouru et même examiné attentivement les dépositions de ces hommes célèbres, dont les juges les plus sévères ne pourraient pas se dispenser d’admettre le témoignage. Tels sont le duc d’Alençon, prince du sang, le comte de Dunois, le seigneur de Gaucourt, Grand-Maître de France, le sieur d’Aulon, sénéchal de Beaucaire, plusieurs évêques, etc.
Ce n’est point assez d’ôter la prévention, il faut encore chercher les moyens d’expliquer un fait singulier, dont le principe ou la source est toujours dans l’obscurité, et qui par conséquent reste également IIimpénétrable. Voyons s’il ne serait pas possible d’y jeter quelque lumière, ou du moins d’en écarter les ombres les plus fortes.
De croire que cette fille ait eu des visions, des apparitions, des révélations, je n’en crois rien. J’abandonne cette pieuse créance à des personnes d’un esprit moins rétif que le mien. Mais à ces apparitions je substitue une persuasion intérieure, une méditation réfléchie qui frappe, qui anime, qui agite fortement l’imagination ; et ce sont les efforts de cette dernière faculté qui souvent nous représentent comme réels des objets qui ne sont que de simples images, que nous nous formons en nous même. On sait que la chose est commune en quelques maladies particulières, où l’homme infirme se représente tout ce qui n’est pas, et qu’il croit néanmoins aussi réel que s’il existait effectivement. Soyez persuadé qu’en matière de piété la chose se passe de même. Une âme appliquée, une âme vivement affectée d’un objet, croit voir tout ce qui a rapport à cet objet. Elle le voit cependant, mais dans son imagination. Elle peut dire, sans péché, qu’elle a vu, qu’elle a ouï, ce que d’autres n’ont ni vu ni entendu. Et c’est ainsi qu’on doit même expliquer grand nombre de visions et d’apparitions, que l’on trouve dans la vie IIIde ces âmes, qui font le sujet de notre admiration.
Plus une âme est parfaite dans le bien, plus elle est frappé de cette persuasion. Elle va même plus loin, elle cherche à persuader les autres des vérités dont son âme est saisie. L’activité de son imagination se communique aisément aux autres. On en voit tous les jours des exemples : on pleure au théâtre, on pleure au sermon. C’est que la persuasion du prédicateur, animée par une imagination vive et active, se communique aux auditeurs : et quelquefois ce n’est pas tant la force des raisons, que la force de l’imagination qui détermine à penser comme l’orateur. On trouve au temps même de la Pucelle un fait qui sert de preuve à ce que j’avance. Il y avait alors à Troyes un cordelier célèbre, grand prédicateur (c’était le frère Richard1) par l’énergie de ses discours, disons même par la force de son imagination, il avait déterminé toutes les femmes de la ville à brûler, de concert, dans la place publique, tous les bijoux, tous les ornements qui ne servaient qu’à entretenir leur luxe et leur vanité. Ce que j’appelle ici persuasion ou effort de l’imagination, se peut qualifier d’un titre beaucoup plus honorable, c’est celui d’héroïsme et d’enthousiasme : car l’un et l’autre nous portent toujours au grand IVet au sublime dans les actions louables et vertueuses ; au lieu que le mal et le dérangement de conduite poussés à l’excès, ont un nom bien moins distingué, c’est ce lui de fanatisme.
Comme cet enthousiasme, cet héroïsme, dans la religion, est un effet d’une grâce supérieure, il est dans la vie civile une suite de la direction sensible de la Providence. Dans l’ordre militaire, cet héroïsme, cet enthousiasme est un esprit ardent, une imagination vive et féconde ; c’est une activité soutenue par des mesures sagement prises, et qui ne trouve sa fin et son repos qu’après la réussite. Alors l’esprit se calme, l’imagination se tranquillise ; mais avant l’effet, cet héroïsme, cet enthousiasme se communique à ceux qui travaillent sous les ordres du héros. L’action vive et généreuse du supérieur excite tout inférieur à quelque chose de grand et d’héroïque. Alexandre le communiquait à ses troupes ; Henri IV, quoique dénué de soldats, n’avait souvent de ressource que dans cet héroïsme et cet enthousiasme, qu’il inspirait si aisément et si agréablement à ceux qui combattaient sous ses ordres. C’est ainsi qu’à la journée d’Arques, donnée le 21 septembre 1589, n’ayant avec lui que quatre mille hommes, il défit entièrement le duc de Mayenne, qui avait trente-cinq mille combattants.
VCe même Henri se conduisit ainsi à la bataille d’Ivry le 14 mars 1590 ; par un seul mot il communique cet héroïsme à ses troupes. Il n’avait alors que cinq mille hommes.
— Mes amis, leur dit-il, vous êtes tous Français, je suis votre Roi, et voilà l’ennemi.
Il n’en fallut pas davantage ; on donna l’action, et le roi défait et dissipe entièrement l’armée du duc de Mayenne, qui était de quinze à seize mille hommes.
L’idée seule de cet héroïsme terrassa pour ainsi dire ce duc, même après sa réconciliation. Le Journal de L’Estoile2 en rapporte des circonstances touchantes, dans la première entrevue du roi Henri et du duc de Mayenne, qui se fit à Monceaux le 31 janvier 1596. Sa Majesté assise sous un dais attendait le duc qui, entrant dans la chambre fit trois grandes révérences, et à la troisième, ayant mis le genoux en terre pour baiser les pieds de Sa Majesté, le roi s’avança vers lui avec un visage fort gai, le releva et l’embrassa, lui disant ces mots :
— Mon cousin, est-ce vous ou si c’est un songe que je vois ?
À quoi le duc de Mayen ne répondit avec de grandes soumissions. Voilà ce que produisait encore le souvenir seul de cet héroïsme et de cette supériorité.
Le Grand Condé inspirait à ses troupes cet héroïsme, cet enthousiasme qui l’animait, VI et dont il a donné tant de marques. Avec MM. de Vendôme et de Villars le soldat était sûr de vaincre ; et dans l’action tous se croyaient des héros, en combattant sous les ordres de ces généraux.
Je dirai, à ce sujet, ce que j’appris à Vienne en Autriche, trois ans après la Paix de Passarowitz, conclue en 1718. Le Grand Seigneur envoya un ambassadeur à l’empereur Charles VI. Ce ministre, après l’audience de Sa Majesté Impériale, se rendit à celle du prince Eugène de Savoie, qui, comme prince, le reçut sous un dais. Quoi que le Turc n’eut alors rien à craindre, on le vit néanmoins trembler à la seule vue de ce héros, qui avait si souvent battu le Musulman, tant l’héroïsme du prince faisait encore impression sur l’imagination de cet Infidèle.
Cette communication héroïque, ou de l’enthousiasme de l’un à l’autre, est une suite de la direction de la Providence. Voyons maintenant si l’on peut le dire de la Pucelle. On ne saurait nier que par sa conduite elle n’ait eu une grande, une entière confiance de réussir dans les opérations qu’elle proposait ; cette confiance réfléchie et méditée, accompagnée ensuite de son activité, est ce que j’appelle héroïsme. Et comme dans tout ce qu’elle entreprenait, il s’agissait d’un bien général ; comme il était question de VIIla tranquillité de tout un royaume, il est hors de doute qu’alors il y avait sur elle une direction particulière de la Providence, sans laquelle rien d’utile, rien de vertueux, rien de généreux ne s’entreprend et ne réussit.
Des personnes peu versées dans notre Histoire m’ont demandé plus d’une fois pourquoi donc cette guerre si vive, si cruelle entre les deux Nations ? En voici la cause.
À peine les ducs de Normandie furent devenus rois d’Angleterre, qu’on vit naître de leur part des guerres continuelles contre la France, dont ils étaient les vassaux. Ils ne voulaient point prêter serment à un souverain, auquel ils voulaient s’égaler. Ces guerres durèrent depuis la fin de l’onzième siècle jusqu’au milieu du quinzième. Leurs différents roulaient sur des prétentions que les rois d’Angleterre renouvelaient de temps en temps contre nos rois. Et comme il n’est aucun tribunal pour juger des droits des souverains, leur usage est d’en appeler à leur épée. Par malheur la guerre ne fit que les aigrir mutuellement ; vers la fin du règne de Charles VI, le tout fut porté à l’excès. La maladie de ce prince occasionna des régences. Le duc d’Orléans, comme frère du roi, et celui de Bourgogne, comme premier pair du royaume, se la disputaient. Ce dernier (c’était VIIIJean, père de Philippe le Bon) était d’un caractère vif, dur et passionné ; capable de tout entreprendre pour réussir dans ses desseins. Il fit assassiner le duc d’Orléans, sur la fin du mois de Novembre 1407, et se joignit ensuite aux Anglais. La reine Isabelle de Bavière, qui de son côté voulait gouverner, et qui haïssait son propre fils, maria sa fille Catherine avec Henri V, roi d’Angleterre, et fit insérer dans le contrat le don de la couronne de France, pour leurs enfants, au préjudice du dauphin son fils, et du duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui fut assez lâche pour souscrire lui-même à cette condition si honteuse.
Le mariage fut célébré le 2 juin 1420. Henri V mourut au Château de Vincennes le 31 août 1422. Son fils Henri VI, âgé de dix mois, fut proclamé à Londres roi d’Angleterre ; et le 21 ou 22 octobre suivant, jour de la mort de Charles VI, le jeune Henri fut déclaré roi de France, sous la tutelle et la régence du duc de Bedford, frère du feu roi ; d’un autre côté le dauphin se fit reconnaître roi, sous le nom de Charles VII : tel est le motif de cette histoire.
IXÀ Jeanne d’Arc,
Brûlée à Rouen par les Anglais.
L’ennemi, tout droit violant,
Belle Amazone, en vous brûlant,
Décela son âme perfide ;
Mais le destin n’eut point de tort :
Celle qui vivait comme Alcide3,
Devait mourir comme il est mort.
Malherbe.
À la même,
Si dans une flamme homicide
Tu reçois une injuste mort,
Aussi tu sus d’un saint effort
Dompter plus de monstres qu’Alcide.
Jacques Dorat,
Archidiacre de Reims.
XSur les armoiries que le roi Charles VII donna à la Pucelle et à sa famille.
Pucelle, dont le bras sauva toute la France,
En domptant les efforts des superbes Anglois,
Pouvais-tu désirer une autre récompense
Que la couronne d’or et les lys de nos rois.
Ta lame vengeresse aux ennemis fatale,
Qui releva l’honneur et le sceptre françois,
Portera désormais la couronne royale
Au milieu de deux lys : nos rois n’en ont que trois.
Thomas de Troismont,
Conseiller au présidial de Caen.
Sur les mêmes armoiries.
La couronne et les lys, dont se parent nos rois,
Sont dus à ton épée, ô Pucelle admirable !
Car le Ciel par tes coups les rendit aux François
Et chassa d’Albion l’orgueil intolérable.
Jacques Dorat.
XISur la reconnaissance de la Pucelle, qui rapportait à Dieu toutes ses actions.
(C’est la Pucelle qui parle.)
Grand roi, qui commandez aux rois,
Prêtant l’oreille à ta créance,
J’ai chassé le roi des Anglois,
Et remis Charles dans la France.
Je t’en présente les lauriers,
Et le trophée et la victoire ;
Ici bas les plus fort guerriers,
Ne sont qu’instruments de ta gloire.
Jessé Hernier,
Conseiller à Caen.
Prosopopée de la Pucelle.
Vivant comme un Hercule aux combats indompté,
Des mains du fier Anglais j’ai la France ravie ;
Je suis morte innocente en ma virginité :
Est-il plus digne mort ? Est-il plus belle vie !
François de Cauvigny,
Sieur de Colomby.
XIISur l’habillement de Jeanne d’Arc.
(Aux Anglais de son temps.)
Lorsque cette jeune Pucelle,
Pour nous remettre en liberté,
Avec tant de facilité
Vous chassait ainsi devant elle,
Ses armes cachaient ses habits,
C’était une simple bergère ;
Anglais, qu’eussiez-vous pu moins faire
Si vous eussiez été brebis !
Pierre Patris,
Gentilhomme de Caen.
Je ne rapporte ici que ce qu’il y a de plus ingénieux dans les vers français, recueillis dans les Inscriptions et autres vers rassemblés par M. Charles du Lys, Édition in-quarto, Paris, 1628.
Notes
- [Note]
Liste des noms propres dont la graphie a été modifiée par rapport à l’édition originale.
Patronymes :
- (Jeanne des) Harmoises / Armoises ;
- Thibaut d’Assigni / Thibaud d’Assigny ;
- (madame de) Balagni / Balagny ;
- (Marie de) Barbanson / Barbançon ;
- (Thomas) Bazin / Basin ;
- (le duc de) Betfort / Bedford ;
- Helie (de Bourdeilles) / Élie
- Artus (de Bretagne) / Arthur de Bretagne ;
- (François de) Brilhac / Brillac ;
- Laonic Calcondile / Laonicos Chalcondyle ;
- (Jacques de) Chabane / Chabannes ;
- Regnaut (de Chartres) / Regnault ;
- (Renaud de) Ticheri / Chichery ;
- (Nicolas) Clemengis / de Clamanges ;
- (l’amiral de) Culan / Culant ;
- (Jean) Dolon ou Daulon / d’Aulon ;
- (Jean) Destivet / d’Estivet ;
- (Jean) Fabri / Fabry ;
- (John) Falcof / Fastolf ;
- Guillaume Flavy / Guillaume de Flavy ;
- Jean de Gaucour / Raoul de Gaucourt ;
- (William) Classidas / Glasdale ;
- (Melchior) Goldaste / Goldast ;
- (Henri de) Gorcum / Gorkum ;
- Guillaume de Gouffier / Guillaume Gouffier ;
- (Jean) Graverrent / Graverend ;
- la Hyre / La Hire ;
- (le comte) d’Huntingdom / de Huntingdon ;
- Florentin (d’Illiers) / Florent ;
- Claude (de La Tour de Turenne) / Claudine ;
- (Robert) Masson / Le Maçon ;
- Mahomet / Mehmet II ;
- Saint-Marcou / Saint-Marcoul ;
- (Nicolas) Midy / Midi ;
- (Jean de) Novelempont / Novelompont ;
- (Bertrand de) Polengi / Poulengy ;
- (Philippe) de Rose / de La Rose ;
- (François) Sardonati / Serdonati ;
- (le comte) d’Eschanfort / de Stafford ;
- (le comte de) Suffolck / Suffolk ;
- Tallebot / Talbot ;
- (Nicolas) Tasquel / Taquel ;
- Valterin Thierri / Vautrin Thierry ;
- (Jamet de) Tilley / Tillay ;
- la Trimouille / La Trémoille ;
- Pothon de Saintrailles / Poton de Xaintrailles ;
- Forte-Guerra, Piccolomini et Livia Fausta / Laudomia Forteguerri, Fausta Piccolomini et Livia Fausti.
Toponymes et autres :
- Basle / Bâle ;
- (château de) Benegon / Bannegon ;
- (le seigneur de) Boissy / Boisy ;
- Bourgeau (diocèse de Lisieux) / Bourgeauville ;
- Carhais / Carhaix ;
- Dannemarck / Danemark ;
- Formicarium (de Jean Nider) / Formicarius ;
- Gastinois / Gâtinais ;
- Gergeau / Jargeau ;
- Greu / Greux ;
- Heudic / Heudicourt ;
- (porte de la) Magdelaine (Troyes) / Madeleine ;
- Neuvi / Neuvy ;
- Norwege / Norvège ;
- Pouzoles / Pouzzoles ;
- (château) Sept seaux / de Sept-Saulx ;
- Vasqueville (diocèse de Rouen) / Bacqueville ;
- vieil Marché (de Rouen) / vieux marché.
- [1]
Lenglet écrit le
père Richard
. [NdÉ] - [2]
Pierre de L’Estoile (1546-1611), chroniqueur des règnes d’Henri III et Henri IV. [NdÉ]
- [3]
Alcide, premier nom d’Hercule. [NdÉ]