A. Mouchard  : Les fêtes de la béatification de Jeanne d’Arc (1910)

Texte : France

463Troisième partie
La France

Orléans commença l’action de grâces ; toute la France suivit.

Ce que Bossuet disait à propos de la victoire de Rocroy, on peut le dire, semble-t-il, du triomphe que, depuis le 18 avril 1909, la France fait à Jeanne d’Arc. Qu’Orléans, au cours des siècles, ait gardé fidèlement le souvenir de sa Libératrice, il est superflu de le répéter ; mais il faut noter que, chaque année, les fêtes orléanaises étaient l’objet d’une pieuse curiosité et l’occasion de pèlerinages patriotiques à ce point du territoire où Jeanne autrefois sauva notre existence nationale. On y venait de toutes parts, pour assister à un spectacle unique et célébrer avec Orléans, la ville fidèle, l’inoubliable anniversaire.

Depuis quinze ans, il s’est créé un mouvement nouveau en l’honneur de Jeanne d’Arc : l’Introduction de sa Cause a été le point de départ de belles manifestations religieuses, où la Pucelle d’Orléans était de plus en plus acclamée comme la future patronne de la France. On remerciait Dieu du premier pas que l’Église avait fait faire à Jeanne vers la Béatification, et tous les bons Français exprimaient le vœu que la Vénérable y parvînt et l’espoir qu’elle y parviendrait bientôt. Telles furent le sens et le but des fêtes célébrées en 1894 dans un grand nombre de villes de France : Aix, Albi, Amiens, Arras, Autun, Avranches, Bayeux, Beauvais, Besançon, Béthune, Béziers, Blois, Bordeaux, Bourges, Brest, Caen, Cambrai, Châlons, Chambéry, Chartres, Dunkerque, Fréjus, Grenoble, Langres, Lille, Le Mans, Lens, Lourdes, Luçon, Lyon, Marseille, Montauban, Montpellier, Moulins, Nancy, Nantes, Nevers, 464Paris, Privas, Reims, Rennes, Roanne, Rodez, Rouen, Saint-Brieuc, Saint-Dié, Sens, Soissons, Toulon, Toulouse, Tours, Troyes, Verdun, Versailles, Viviers, etc…

Jeanne d’Arc au Sacre. (P. d’Épinay.)
Jeanne d’Arc au Sacre. (P. d’Épinay.)

Il en fut de même en 1904 : les Te Deum qui avaient éclaté dix ans auparavant pour saluer la Vénérable, retentirent de nouveau dès que, par ordre de S. S. Pie X, il fut proclamé qu’elle avait pratique au degré héroïque les vertus théologales et cardinales. L’action de grâces était même plus ardente qu’en 1894, car la Cause de Jeanne d’Arc venait de franchir un stade décisif. Les prières montaient plus instantes vers Dieu, pour obtenir de sa miséricorde la venue prochaine de la grande journée que la France catholique attendait ; mais déjà Dieu avait accordé à ces prières les miracles que réclamaient les juges de Jeanne pour la béatifier. Pendant ces quinze années qui s’écoulèrent de l’Introduction de la cause aux solennités de la Béatification, la France fut dans l’attente d’un événement de premier ordre pour la gloire de sa Libératrice et pour elle-même.

Aussi quand il arriva, la joie fut complète ; et après s’être manifestée à Rome et à Orléans, elle fit tressaillir et fait tressaillir encore la France tout entière.

Qui entreprendrait d’en décrire toutes les manifestations, entreprendrait une tâche impossible : nous ne l’essaierons pas. Qu’il nous suffise de suivre rapidement les traces de Jeanne d’Arc à travers les provinces où elle passait, il y a cinq siècles, pour aller à la victoire et au martyre, et d’y marquer les principales étapes de la chevauchée triomphale qu’elle y refait aujourd’hui ; nous essaierons ensuite d’esquisser le tableau des hommages qu’elle a reçus dans le reste de la France.

465I
Au berceau et au pays de Jeanne d’Arc. — Hommages de la Lorraine.

Au pays de Jeanne d’Arc

Le pays natal de Jeanne d’Arc est toujours visité pieusement par des Français : il ne le fut jamais plus pieusement ni plus fréquemment que cette année. Pendant toute la belle saison, des groupes de voyageurs, pèlerins ou simples touristes, mais moins touristes que pèlerins, affluèrent dans cet humble village, si gracieux et si calme au bord de la prairie que traverse lentement la Meuse. Deux joyaux y sont d’un prix inestimable : la maison où naquit Jeanne d’Arc et l’église où elle fut baptisée ; et là-bas, au sommet de la colline du Bois-Chenu, se dresse la grande basilique élevée en son honneur.

Chambre natale de Jeanne d’Arc.
Chambre natale de Jeanne d’Arc.

Voici la petite église où elle a tant prié ; le petit jardin où les oiseaux venaient manger dans sa main ; l’humble maison, la chambre plus modeste encore où elle a vécu pendant dix-sept ans ; voici les prés, les champs et les bois qu’elle a parcourus et qui ont gardé la trace de tous ses pas, parce qu’ils ont vu, comme autrefois les collines de Bethléem, descendre sur eux la lumière et les Anges de Dieu. C’est là, au sein de cette riante nature où l’âme se recueille d’elle-même, qu’il envoya jadis à une enfant de treize ans, pour la préparer à sa mission, des saintes et un archange : Michel le protecteur de la France, chargé d’apprendre à cette petite paysanne comment notre patrie est aimée au ciel et comment elle doit l’aimer elle-même ; Catherine et Marguerite, deux vierges, deux martyres, chargées d’élever leur sœur dans l’innocence et dans la force et de la conduire, à travers tous les obstacles, pure, intrépide 466et victorieuse comme elles, jusqu’au bûcher de Rouen. Un pèlerinage au berceau de Jeanne d’Arc est toujours une visite bien française : en 1909, il fut avant tout une visite chrétienne.

C’est la Ligue des femmes françaises qui fit à Domrémy la première visite de l’action de grâces. En quittant le congrès qu’elles avaient tenu à Lyon, elles se rendirent à Domrémy le 19 mai. Elles furent reçues par Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié. Devant une foule de plus de huit mille personnes, il bénit la magnifique bannière apportée par le pèlerinage lyonnais, mais offerte par toutes les Ligueuses de France ; il présenta Jeanne d’Arc comme le modèle de la femme chrétienne et il conjura les femmes françaises de prier beaucoup pour obtenir de Dieu, avant 1912, les miracles qui permettraient au Pape de canoniser la Bienheureuse au cinq centième anniversaire de sa naissance.

Le triduum solennel fut célébré dans la basilique de Domrémy, du 22 au 24 juin. La clôture en fut présidée par S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims, assisté par les évêques de Saint-Dié, d’Orléans, de Saint-Brieuc, de Clermont, de Langres et de Châlons.

Le panégyrique de la Bienheureuse fut prononcé par Mgr l’évêque de Langres ; il montra dans Jeanne d’Arc, au milieu des temps troublés que nous traversons, le modèle de la foi, de l’espérance et de la charité chrétienne, dont la plus belle expression est le patriotisme dévoué jusqu’à la mort. Ce triduum avait amené à Domrémy une foule très nombreuse, dans laquelle on distinguait les pèlerins de Reims, de Cambrai et de la Lorraine.

D’autres fêtes furent célébrées au pays de Jeanne d’Arc : de Vaucouleurs à Saint-Dié et de Remiremont à Neufchâteau ; de Lunéville à Nancy et de Toul à Longwy ; de Bar-le-Duc à Verdun et de Commercy à Montmédy, partout, dans les villes, les bourgs et les villages, la Lorraine acclama et pria Jeanne : comment ne l’eût-elle pas fait, quand il s’agissait d’honorer la sainte héroïne qui est la plus pure de ses gloires ? Les évêques lorrains rivalisèrent de zèle pour propager son culte sur cette terre si française et toujours si chrétienne ; les solennités religieuses qu’ils présidèrent ne se comptent pas et, partout où leur présence en rehaussait l’éclat, Jeanne d’Arc était fêtée avec plus d’enthousiasme et priée avec plus de confiance.

Diocèse de Saint-Dié

467Au diocèse de Saint-Dié, les fêtes furent particulièrement belles à Épinal, à Neufchâteau, à Gérardmer, à Mirecourt, à Remiremont, à Raon-l’Étape : messes de communion, offices solennels, panégyriques, chants populaires, acclamations des foules, il ne manqua rien au triomphe de Jeanne d’Arc. Le triduum célébré dans la cathédrale de Saint-Dié (2-4 juillet) dépassa tous les autres en splendeur ; les fidèles s’y pressèrent pour communier, chanter, prier et pour entendre, à la cérémonie de clôture, Mgr Labeuche, évêque de Belley, qui montra éloquemment l’action de Dieu dans la vie et la mort de Jeanne d’Arc ; la fête s’acheva par une belle illumination de la ville richement pavoisée.

Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié.
Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié.

Mgr l’évêque de Saint-Dié, qui parla si bien de Domrémy au triduum de Saint-Louis-des-Français et qui organisa, dans son diocèse, tant de belles manifestations en l’honneur de Jeanne, est l’auteur d’un cantique latin qui n’a pas tardé à être chanté partout en France : il doit être cité ici comme l’hommage particulier de l’évêque du berceau de Jeanne d’Arc à la nouvelle Bienheureuse :

Rythme latin de Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié

In honorem V. Johannæ d’Arc
Rythmus167.

I

Coneordent nostris cælica

O Puella !

468Tuas in laudes cantica,

O Johanna !

Jubilate, virgines ;

Exsultate, juvenes ;

Prædicate millies :

Ave, Puella !

Ave, Johanna !

II

Tam multis par laboribus,

O Puella !

Lætare nunc honoribus,

O Johanna !

III

Ecce fidentes adsumus,

O Puella !

Precantes audi, quæsumus,

Johanna !

IV

Francorum genti gloriam,

O Puella !

Et signis da victoriam,

O Johanna !

V

Da cuncta nobis prospera,

O Puella !

Et nos a malis libera,

O Johanna !

VI

Nos Christo Regi redditos,

O Puella !

Dilectos fac et subditos,

O Johanna !

VII

Tu salus olim Patriæ,

O Puella !

Jam sis tutela Galliæ,

O Johanna !

Diocèse de Verdun

Au diocèse de Verdun un Te Deum d’action de grâces fut chantée le 18 avril, dans toutes les églises et chapelles publiques. En ordonnant 469cette manifestation générale de reconnaissance, Mgr l’évêque de Verdun avait rappelé à ses diocésains l’amour de Jeanne d’Arc pour l’Eucharistie et il les avait invités à la fêter en l’imitant ; son appel fut entendu et les fêtes diocésaines furent aussi pieuses que brillantes. Plusieurs pèlerinages locaux furent organisés à Ligny, à Saint-Mihiel, à Bar-le-Duc, à Commercy, pour visiter Vaucouleurs et Domrémy.

À Vaucouleurs, on fêta solennellement, le 1er août, le départ de Jeanne pour Chinon ; la solennité fut présidée par Mgr Dubois, évêque de Verdun, et on y entendit un éloquent discours de M. Henry, doyen de Ligny. Du 2 au 4 juillet, il y eut un triduum à la cathédrale de Verdun et toute la ville fut en liesse pour fêter Jeanne.

Jeanne au Bois-Chenu. (Vital-Dubray.)
Jeanne au Bois-Chenu. (Vital-Dubray.)
Mgr Dubois, évêque de Verdun.
Mgr Dubois, évêque de Verdun.

Les fêtes verdunoises furent l’occasion d’un incident analogue à celui que nous avons signalé à propos des fêtes orléanaises : à Verdun comme à Orléans, il y eut délit de pavoisement, et M. le préfet de la Meuse, jaloux sans doute des lauriers de M. le préfet du Loiret, mobilisa la police pour faire disparaître des rues et des maisons les 470couleurs de Jeanne d’Arc, et cela en vertu d’un arrêté pris quinze ans auparavant pour interdire l’exhibition du drapeau rouge. Mgr l’évêque de Verdun écrivit au préfet une lettre ouverte168 dans laquelle il protesta noblement contre cette tracasserie de mauvais goût et qui se terminait par ces fières paroles.

Je réclame pour les catholiques, dont je suis le chef, l’honneur de n’être pas confondus avec les groupes anarchistes et le droit de pratiquer publiquement leur culte sans être inquiétés ; je réclame pour mes prêtres et pour moi le droit d’user dans les églises et hors des églises de tels emblèmes religieux qu’il convient à notre dévotion d’exhiber et qui, par ailleurs, ne seraient pas interdits expressément ; je réclame enfin pour tous les Français, quels qu’ils soient, sans distinction de croyance ou de parti, le droit d’honorer Jeanne d’Arc, la libératrice de la patrie, la sainte héroïne qui a sauvé la France.

Sa bannière n’est pas, je le répète, le drapeau d’un parti, ni d’une forme d’un gouvernement ; elle doit être, pour tous les Français, un signe de ralliement et un gage de concorde.

Vous le penserez avec moi, monsieur le Préfet, et je suis persuadé que, si vous ne rapportez pas l’arrêté de votre prédécesseur, vous donnerez du moins des ordres pour qu’on ne s’en serve pas à contresens, ou plutôt dans un sens hostile au sentiment des catholiques et des bons Français.

Nancy

À Nancy, on put pavoiser librement et, malgré le temps maussade, le spectacle fut beau de Nancy la belle, qui s’était parée pour la Vierge Lorraine. Le triduum solennel fut célébré dans la cathédrale, à la fin du mois de juin, sous la présidence de Mgr l’évêque de Nancy, entouré des deux autres évêques de la Lorraine, de Mgr Altmayer, archevêque de Synnade et de Mgr Cenez, évêque de Nicopolis. La municipalité de Nancy assista au panégyrique que prononça M. le chanoine Henry, doyen de Ligny, devant un auditoire de plus de cinq mille hommes : il montra comment la vie de Jeanne est une lumière et un encouragement pour les catholiques de France. Mgr l’évêque de Nancy, qui n’avait pu prendre la parole au cours de ces solennités, fit lire du haut de la chaire ce message qui fut écouté avec la plus respectueuse attention :

Message de Mgr Turinaz, évêque de Nancy

471Messeigneurs,

Mes Frères,

Les épreuves que subit ma santé m’inspirent la douloureuse obligation de garder le silence dans cette grande fête. J’ai chargé un de mes vicaires généraux de vous lire quelques-unes des paroles que j’aurais voulu vous adresser moi-même.

J’offre l’hommage de ma vive reconnaissance à NN. SS. les évêques qui ont bien voulu apporter à ces fêtes l’éclat et le bonheur de leur présence.

Je remercie et félicite l’orateur dont Nancy avait déjà plusieurs fois apprécié l’éloquence, et qui vient de célébrer de sa chaude et vibrante parole la gloire de Jeanne d’Arc.

Je remercie M. le maire169 et le conseil municipal d’avoir assisté à cette cérémonie religieuse et d’avoir compris que tous les vrais Lorrains et tous les vrais Français doivent se grouper sous la bannière de la bonne Lorraine et de l’incomparable Française.

Je remercie les orateurs qui ont, pendant le triduum, loué, en des accents pieux et élevés, les vertus et la sainteté de l’angélique guerrière, et tous ceux qui ont contribué à l’ornementation de cette cathédrale et à la préparation de ces belles fêtes.

Je remercie d’un cœur ému la population de Nancy qui a répondu avec tant d’élan à l’appel de son évêque, qui a rempli, pendant ces trois jours, ces vastes nefs, pavoisé ses maisons, et qui, ce soir, fera, de cette ville resplendissante de lumière, comme un autel en l’honneur de la Bienheureuse.

Ô Jeanne, rétablissez aujourd’hui encore l’entente et l’union dans notre malheureux pays. Rendez-lui la paix religieuse et sociale dans la justice et la liberté ! Entendez et exaucez les vœux et les prières qui montent vers vous ! Jeanne la guerrière, Jeanne la victorieuse, Jeanne la libératrice, Jeanne la bienheureuse, protégez la Lorraine et la France !

Après la cérémonie religieuse, les évêques s’avancèrent sur le perron de la cathédrale et bénirent la foule de plus de trente mille hommes qui se pressait sur la place et dans les rues voisines, et qui, organisant ensuite un immense cortège, alla défiler dans la Ville-Vieille, devant la statue de Jeanne d’Arc, aux cris de : Vive 472Jeanne d’Arc ! Vive la Lorraine ! Vive la France ! Le soir, tout Nancy fut brillamment illuminé.

Jeanne d’Arc et le capitaine de Baudricourt. (G. Mélingue.)
Jeanne d’Arc et le capitaine de Baudricourt. (G. Mélingue.)

Le chroniqueur des fêtes de Jeanne d’Arc au diocèse de Nancy en a signalé plus de quatre-vingts, dont on a pris soin de consigner le souvenir par écrit : que d’autres ont été célébrées, sans être mentionnées par la presse catholique ! Pendant les six derniers mois de 1909, dans les villes et les villages, chaque dimanche a vu se renouveler les mêmes manifestations de patriotisme et de foi en l’honneur de la Bienheureuse. Une des plus remarquées a été la représentation sur le théâtre de la Passion à Nancy, de la Jeanne d’Arc de J. Barbier [musique de Ch. Gounod] : la troupe, formée et dirigée par M. le curé de Saint Joseph, a, pendant plusieurs mois, remis sous les yeux d’une foule de spectateurs les principales scènes de la vie de Jeanne.

Ne quittons pas la terre lorraine sans saluer la statue équestre de Jeanne d’Arc qui fut inaugurée, en septembre dernier, au sommet du ballon d’Alsace. Sur un piédestal abrupt, formé de rochers assujettis, l’héroïne se dresse, son étendard à la main, le regard tourné vers la plaine sur laquelle elle semble veiller comme une sentinelle avancée : toute la Lorraine est à ses pieds, et, derrière la Lorraine, c’est la France 473pour laquelle la vaillante province monte, elle aussi, la garde à la frontière. Il lui semble que, désormais, elle la montera mieux encore sous la protection de Jeanne d’Arc.

II
De Chinon à Orléans. — Hommages de la Touraine, de l’Anjou, du Poitou, et du Blésois.

Touraine (Chinon, Loches, Tours,…)

Quand Jeanne d’Arc, en 1429, eut fait en onze jours le long et périlleux voyage de Vaucouleurs à Sainte-Catherine-de-Fierbois, son premier soin fut d’entendre la messe dans l’église consacrée à l’une de ses saintes ; et elle attendit que le roi l’autorisât à venir à Chinon. De grandes solennités ont fêté ce souvenir de l’entrée de Jeanne en Touraine, où elle a reçu partout des hommages éclatants. Les Tourangeaux pouvaient-ils oublier que c’est dans leur pays que Jeanne d’Arc a été reconnue par le roi comme l’envoyée de Dieu, qu’elle y fut nommée et armée chef de guerre et qu’elle en partit pour aller délivrer Orléans ?

Mgr Renou, archevêque de Tours, avait écrit à ses diocésains :

Lettre pastorale de Mgr Renou, archevêque de Tours
Mgr Renou, archevêque de Tours.
Mgr Renou, archevêque de Tours.

La Béatification de Jeanne d’Arc, c’est une nouvelle apparition de la bonne Lorraine : apparition non moins providentielle que la première.

Le Christ, qui aime les Francs, a une fois de plus pitié de notre cher 474pays, et lui envoie, pour unir ses fils et les conduire aux luttes vaillantes et à la victoire, l’humble bergère qui porte aujourd’hui le diadème de la gloire céleste.

Jeanne reconnaît le Dauphin. (Vital-Dubray.)
Jeanne reconnaît le Dauphin. (Vital-Dubray.)

Jeanne ! c’est l’étoile du matin qui brille au firmament, qui éclaire le chemin du voyageur, et présage le lever du jour. Elle inspire l’espérance au dauphin qui doute de Dieu, de la France et de lui-même ; elle inspire l’espérance aux armées qui ne croyaient plus à la victoire ; et, des hauteurs de l’autel où l’Église vient de la placer, la Bienheureuse semble redire aux Français sa belle parole d’Orléans : Dieu m’a envoyée ; ayez seulement confiance, et il vous délivrera. En avant ! en avant ! tout est vôtre.

Et c’est bien Jeanne aussi qui, après la mémorable journée de sa Béatification à Rome, adresse de nouveau à la France ces consolantes et énergiques paroles : Tout est vôtre.

Les catholiques de Touraine ont répondu avec empressement à l’appel de leur archevêque : un témoin écrivait, en septembre 1909, que, dans presque toutes les paroisses du diocèse, des fêtes avaient eu lieu en l’honneur de Jeanne d’Arc. Pour ne nommer que les principales villes où elle séjourna, à plusieurs reprises, Chinon, Loches et Tours l’ont magnifiquement célébrée dans des triduums que présida Mgr Renou. Dans les deux premiers, Mgr Debout, parent et historien de la Bienheureuse, rappela les grands souvenirs de son séjour à Chinon et à Loches ; dans le troisième, Mgr l’évêque d’Orléans glorifia, avec sa maîtrise habituelle, la mission patriotique de la Libératrice de la France.

Anjou (Angers,…)

Jeanne d’Arc ne fit qu’un court séjour en Anjou. Au printemps de 1429, probablement peu après son arrivée à Chinon, elle alla visiter, à l’abbaye de Saint-Florent de Saumur, la mère et la femme 475du gentil duc d’Alençon, qui fut avec Jeanne à Jargeau, à Patay, à Reims, et à l’attaque de Paris. C’est à Saint-Florent qu’elle rassura les princesses effrayées à la pensée de nouveaux hasards pour le duc d’Alençon, qui revenait à peine d’une captivité de trois ans subie en Angleterre après la bataille de Verneuil : Ne craignez rien, je vous le rebaillerai sain et dans un état tel qu’il est ; et l’on sait comment, sous les murs de Jargeau, elle lui sauva la vie. L’Anjou a donné d’autres compagnons à Jeanne d’Arc : Louis III, le bon roi René et Charles, comte du Maine, trois frères qui combattirent vaillamment à ses côtés au siège de Paris ; puis une foule de nobles seigneurs qui firent avec elle la campagne de la Loire. Les Angevins n’ont pas manqué de se rappeler ces souvenirs pour s’exciter à glorifier Jeanne ; ils l’ont fait avec une magnificence et un enthousiasme qu’ils serait difficile d’exprimer.

Jeanne reconnaît le Dauphin. (Vital-Dubray.)
Mgr Rumeau, évêque d’Angers.

La ville d’Angers offrit, le 16 mai, un spectacle inoubliable : fête religieuse éclatante présidée par Mgr Rumeau ; très éloquent discours de M. le chanoine Crosnier, professeur à l’Université catholique, qui glorifia dans Jeanne d’Arc l’Ange de la France, celui d’il y a cinq siècles et celui d’aujourd’hui ; splendide procession qui, au milieu d’une foule immense accourue de tous les points du diocèse, se déroula dans les rues très richement décorées ; tous les édifices publics, sauf la préfecture, pavoisés et illuminés : la fête d’Angers fut un bel acte de patriotisme et de foi. À M. le préfet de Maine-et-Loire qui avait tenté d’interdire ces manifestions extérieures, M. le maire d’Angers avait répondu : Je suis maître dans ma ville et je réponds de l’ordre que j’assurerai avec ma police. M. le préfet n’insista pas. 476Quelque temps après, la municipalité d’Angers inaugura une statue de Jeanne d’Arc, et, devant des milliers d’angevins, M. le maire célébra dans un langage très élevé et très chrétien celle qui en deux ans, avait sauvé son pays et conquis l’éternité.

Les fêtes d’Angers eurent dans tout le diocèse de beaux échos, particulièrement à Segré et à Cholet ; dans la Vendée angevine, au sanctuaire de Saint-Joseph-du-Chêne, Mgr Rumeau, entouré de plus de cent prêtres, bénit une statue de Jeanne d’Arc érigée au milieu de la place de l’église. Le député de Cholet, M. Jules Delahaye, glorifia éloquemment la Libératrice de la France, et les dix mille Vendéens qui l’écoutaient accueillirent avec des applaudissements l’appel qu’il leur adressa pour l’union des catholiques et la revendication de leurs droits.

Poitou (Poitiers,…)

Poitiers vit autrefois Jeanne aux prises avec les docteurs chargés de l’examiner ; l’examen dura trois semaines, pendant lesquelles l’humble paysanne, qui ne savait ni A ni B, eut bien à faire pour les convaincre qu’elle venait de la part du Roy du ciel ; ils finirent par reconnaître qu’il n’y avait en elle que bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse, et par conclure qu’il fallait la conduire à l’épreuve d’Orléans. Poitiers, qui a rendu, il y a cinq siècles, ce loyal témoignage à la Pucelle, l’a repris cette année, en y ajoutant l’hommage de la piété et de la foi.

Mgr Pelgé, évêque de Poitiers.
Mgr Pelgé, évêque de Poitiers.

Sous la présidence S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de 477Bordeaux, il y eut, le 27 juin, à Poitiers, dans la cathédrale de Saint-Pierre, une belle fête religieuse admirablement préparée par les soins de Mgr Pelgé. Après les vêpres pontificales, M. le chanoine Janvier, prédicateur de Notre-Dame de Paris, fit le panégyrique de la Bienheureuse ; il célébra surtout la force d’âme de Jeanne d’Arc, en la montrant dans les conseils plus décidée que les hommes, dans ses convictions plus inébranlable que les docteurs, dans l’action plus entreprenante et plus hardie que les capitaines, dans les angoisses de la mort supérieure aux héros. Une foule qu’on a pu évaluer à dix mille hommes remplissait l’église ; elle acclama le cardinal et l’évêque après la cérémonie et, interrompant sur les ordres de la police un pieux cantique en l’honneur de Jeanne, elle se répandit à flots par les rues pour admirer la richesse du pavoisement et les mille feux qui bientôt les illuminèrent.

Jeanne interrogée à Poitiers par les docteurs. (Rodigue.)
Jeanne interrogée à Poitiers par les docteurs. (Rodigue.)

Le vaste diocèse de Poitiers continua longtemps l’hommage que sa métropole avait rendu à Jeanne d’Arc : dans la Vienne et dans les Deux-Sèvres les fêtes locales furent fort nombreuses, enthousiastes partout, et spécialement magnifiques à Montmorillon, à Châtellerault, à Parthenay, à Niort, à Saint-Maixent, à Civray.

Blésois (Blois,…)

C’est à Blois que Jeanne d’Arc leva son étendard pour marcher au secours d’Orléans ; elle l’avait fait bénir dans l’église collégiale de Saint-Sauveur. Pendant les quelques jours qui précédèrent son départ, elle convoquait autour de sa bannière les prêtres et les soldats pour prier Dieu, et elle engageait ses rudes compagnons à se confesser et à changer de vie : telle fut son influence qu’elle amena ces vieux brigands d’Armagnacs à renoncer à la débauche 478et au blasphème. Quand tout fut prêt, le 27 avril, elle fit célébrer une messe en plein air ; elle y communia ; et au chant du Veni Creator, on partit guidés par la bannière de la Pucelle qui flottait en avant ; on traversa, sur la rive gauche de la Loire, le pays de Sologne et deux jours après, ayant franchi le fleuve à Chécy, Jeanne d’Arc était entrée dans Orléans.

On a fidèlement fêté ces souvenirs dans la ville et dans tout le diocèse de Blois. Il fut impossible, à Blois, d’aller prier Jeanne d’Arc dans la collégiale de Saint-Sauveur : la vénérable église fut aux trois quarts détruite par les révolutionnaires en 93, et les restes en ont disparu depuis ; mais un triduum solennel fut célébré dans la cathédrale du 24 au 27 juin, sous la présidence de Mgr Mélisson. Il fut précédé d’une spacieuse fête enfantine, en souvenir des écoliers blésois qui, en 1429, coururent au-devant de Jeanne d’Arc qui arrivait à Blois. Les orateurs du triduum furent M. le chanoine Augereau et Mgr Bolo. Le premier s’appliqua à réfuter certaines assertions qui défraient encore une certaine presse, et d’après lesquelles Jeanne d’Arc aurait été une hallucinée et une victime de l’Église. Mgr Bolo traita de la sainteté de Jeanne d’Arc et de son œuvre surnaturelle.

Le roi investit Jeanne de son commandement.
Le roi investit Jeanne de son commandement.

Blésois (Vendômois, Beauce, vallée du Cher, Sologne…)

D’autres fêtes eurent lieu dans le Vendômois, dans la Beauce, dans la vallée du Cher, en Sologne.

À Vendôme, Mgr Mélisson présida, le 20 juin, deux solennités, l’une dans l’église de la Madeleine où M. l’abbé Michel, un Lorrain, montra la mission surnaturelle de Jeanne clairement manifestée par ses prophéties, ses miracles et ses vertus héroïques ; l’autre, dans l’église de la Trinité, où le panégyrique de la Bienheureuse fut prononcé par M. le chanoine Deschamps.

À Mer, M. l’abbé Vié, vicaire général d’Orléans, directeur du célèbre collège de Pont-Levoy, glorifia la sainte patriote.

À Montrichard, M. l’abbé Bontant retraça l’épopée de 479Jeanne, merveilleuse comme une légende et vraie comme l’histoire.

À Saint-Aignan, que Jeanne d’Arc victorieuse traversa le 4 juin 1429, et à Selles-sur-Cher où elle séjourna, elle fut dignement honorée, ainsi qu’à Salbris, à la Ferté-Saint-Cyr, à la Ferté-Imbault et à Romorantin ; si, dans cette dernière ville, la procession fut interdite par un arrêté municipal, le pavoisement, les illuminations, et, plus que tout le reste, la cérémonie religieuse qui avait attiré une foule de fidèles dans la vieille église de Saint-Étienne, furent un bel hommage à la sainte héroïne.

III
D’Orléans à Reims. — Hommages de l’Orléanais et de la Champagne. — Les fêtes de Reims (16-18 juillet).

La première campagne de la Loire, la marche vers Reims et la journée triomphale du 17 juillet 1429, que de faits glorieux ont suivi la délivrance d’Orléans et combien leur souvenir a dû animer les habitants de l’Orléanais et de la Champagne à fêter Jeanne d’Arc ! L’histoire de ces manifestations serait infinie. Rappelons seulement les principales.

À Jargeau, que Jeanne prit de vive force à Suffolk, l’Achille anglais ; à Cléry, où sans doute elle alla prier Notre-Dame si chère à Louis XI ; à Meung, dont elle emporta le pont d’assaut ; à Beaugency, dont elle força le château fort à se rendre ; à Patay, où elle vainquit en rase campagne et prit Talbot qu’elle avait chassé d’Orléans ; à Sully-sur-Loire, où elle séjourna dix-sept jours ; à Saint-Benoît, où elle alla prier sur le tombeau du père des moines ; à Châteauneuf, où elle finit par arracher à l’indolent Charles VII l’ordre de marcher vers Reims ; à Sandillon, où mourut et où fut inhumée sa mère ; à Gien, d’où elle partit pour la ville du sacre ; à Montargis, que La Hire délivra des Anglais deux ans avant de combattre aux côtés de Jeanne : dans toutes ces villes, petites ou grandes, il y eut en son honneur de belles fêtes qui n’épuisaient pas la reconnaissance et l’enthousiasme du peuple. Que de villes, de bourgs et de villages il faudrait citer encore, si nous avions à dresser la liste complète de ces solennités !

Chartres (Châteaudun, Auxerre,…)

480Au diocèse de Chartres il y eut aussi de belles manifestations en l’honneur de Jeanne. Dans la basilique de Notre-Dame, Mgr Bouquet présida la fête du 14 mai ; plus de six mille personnes se pressaient dans la merveilleuse église, à laquelle une riche décoration ajoutait encore un surcroît de splendeur. Le panégyrique fut prononcé par Mgr Rozier, protonotaire apostolique, qui célébra la vocation de la France, peuple de Dieu, et la mission de Jeanne d’Arc.

Mgr Bouquet, évêque de Chartres.
Mgr Bouquet, évêque de Chartres.
Le sommeil de Jeanne. (Joy.)
Le sommeil de Jeanne. (Joy.)

À Châteaudun, un triduum eut lieu du 28 au 30 mai. Les Dunois se rappelaient avec fierté que, deux cents ans après la mort de la Pucelle, leurs pères célébraient encore sa fête, en mémoire de la délivrance miraculeuse d’Orléans : aussi bien, Florent d’Illiers, le gouverneur de Châteaudun, n’avait-il pas combattu avec Jeanne du 29 avril au 7 mai ? et Jean d’Orléans, le généralissime de l’armée royale, n’était-il pas le comte de Dunois ? et le page de Jeanne d’Arc, Louis de Coutes, n’avait-il pas été élevé à Châteaudun ?

À Nogent-le-Rotrou un triduum fut célébré du 10 au 12 septembre sous la présidence de Mgr Bouquet, évêque de Chartres, assisté 481par Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié, ancien curé de Nogent. Saint-Laurent, Saint-Hilaire, Notre-Dame, les trois paroisses de la ville, s’étaient unies pour donner plus d’éclat au triduum qui se termina, dans la dernière, par une manifestation splendide : M. Tissier, archiprêtre de la cathédrale de Chartres, fit le panégyrique de la Bienheureuse et souligna éloquemment les deux grandes leçons de foi et de sacrifice qui se dégagent de sa vie.

À Saint-Aignan de Chartres, une grande fête eut lieu le 4 février, en l’honneur de Jeanne dont on associait le souvenir et le culte à ceux du premier Libérateur d’Orléans : Mgr Foucault les célébra tous les deux dans un parallèle historique et hagiographique très remarqué.

À Dreux, à la Ferté-Vidame, à Saint-Georges-sur-Eure, à Cloyes, à Bonneval, à Senonches, à Authon, à Soizé, à Saint-Rémy-sur-Avre, à Jaudrais, à Sancheville, à Sours, à Nogent-le-Phaye, à Viabon, à Terminiers, à Beaumont-les-Autels, à Dangers, au Coudray, à Houville, à Thiville, à Montigny-le-Gannelon, etc., la piété chartraine multiplia les hommages de la reconnaissance et de la piété envers la Bienheureuse.

À Auxerre170, Mgr Ardin, archevêque de Sens, présida, le 20 mai, la clôture d’un triduum. Les Auxerrois se rappelaient que Jeanne avait passé chez eux, en venant de Vaucouleurs à Chinon, et qu’elle s’était arrêtée pour prier dans leur vieille cathédrale ; ils s’y rassemblèrent en grand nombre pour la prier à leur tour ; ils entendirent son éloge fait par M. l’abbé Lavielle qui leur parla successivement de la sainte, de l’inspirée, de l’héroïne et de la victime. Le triduum de la métropole eut lieu du 21 au 23 juin : les panégyriques de la Bienheureuse furent prononcés par M. Olivier, archiprêtre, M. Côte, aumônier du lycée de Sens, et M. Prieux, vicaire général.

D’Auxerre à Troyes, de Troyes à Châlons, de Châlons à Reims, Jeanne a été acclamée comme elle le fut, il y a quatre cent quatre-vingts ans, quand sa marche victorieuse réveillait la France du long sommeil où l’avait engourdie la défaite. Sur ses pas les villes 482s’ouvraient ; les Français vaillants se mettaient à sa suite, les timides relevaient la tête, Anglais et Bourguignons se cachaient ou fuyaient : Jeanne d’Arc a vu, cette année, se renouveler ces choses et de quelle joie ce spectacle n’a-t-il pas dû la faire tressaillir ! Les villes pavoisées, les églises trop petites pour contenir la foule, les cantiques d’action de grâces unis aux prières, les orateurs célébrant dans un éloge ininterrompu ses vertus et ses exploits, les évêques mêlés au peuple pour la bénir et l’invoquer, les catholiques champenois, ceux de Troyes et d’Arcis-sur-Aube, ceux de Vitry-le-François, de Châlons et d’Épernay, ceux de Chaumont et de Langres, ceux d’Attigny et de Sedan, faisant entendre les uns après les autres le même cri de reconnaissance, de louange et d’espérance, les sectaires étonnés par ce concert d’admiration et réduits presque partout à un silence prudent : en vérité la Champagne a fait un beau triomphe à Jeanne d’Arc.

Mgr Ardin, archevêque de Sens.
Mgr Ardin, archevêque de Sens.
Jeanne poursuivant l’ennemi. (Roulleau.)
Jeanne poursuivant l’ennemi. (Roulleau.)

Troyes (Ceffonds,…)

483À Troyes, le 16 mai, huit mille hommes étaient réunis dans la cathédrale pour assister à l’office pontifical célébré par Mgr Monnier et pour entendre l’éloquent chanoine Coubé commenter l’Ecce rex vester, la royauté de Jésus-Christ sur la France, que Jeanne d’Arc a proclamée et qu’elle a restaurée. Après la cérémonie religieuse, dans un grand banquet qu’il présida et auquel assista Mgr l’évêque de Troyes, M. le général Canonge, un des survivants des armées de Crimée et d’Italie, célébra la science stratégique et la bravoure de Jeanne. Le soir, la foule envahit de nouveau la cathédrale pour assister au chant du Te Deum. Dans tous les archiprêtrés du diocèse, dans tous les doyennés et dans un grand nombre de paroisses rurales des fêtes ont eu lieu ; partout elles ont suscité un enthousiasme et une affluence d’autant plus remarquables que les populations de l’Aube sont très indifférentes et vont peu à l’église.

Suivant la tradition champenoise, le père de Jeanne d’Arc est né à Ceffonds, dans le diocèse de Langres, et c’est à l’occasion de son mariage qu’il alla se fixer à Domrémy. Pour commémorer ce glorieux souvenir, Mgr Herscher fit célébrer et présida à Ceffonds une grande fête en l’honneur de la Bienheureuse ; d’autres fêtes locales, célébrées en grand nombre, continuèrent l’hommage rendu dans la Haute-Marne à la Libératrice de la France.

Châlons-sur-Marne

En annonçant à ses diocésains les fêtes de Jeanne d’Arc, Mgr Sevin, évêque de Châlons-sur-Marne, leur disait :

Lettre de Mgr Sevin, évêque de Châlons

Champenois, la vierge de Domrémy est toute vôtre, car elle est née sur le sol de votre province, elle est de votre sang, et personne autre que vous n’a le droit de saluer du nom de sœur cette femme si humble et si sublime qui est sans doute la plus grande des enfants de notre pays… Nos pères furent ses obligés.

Elle a vécu quelque temps sous leur toit, conversé avec eux, accepté leur cordiale hospitalité, à Sermaize, où elle visita son oncle, curé de la paroisse ; à Lestrées, où elle accueillit l’évêque Jean de Sarrebruck et 484les bourgeois venus pour y négocier, avec Charles VII, la soumission de notre ville ; à Châlons, où elle séjourna deux jours. Notre cathédrale la vit prier avec sa ferveur coutumière, à la veille des triomphes de Reims. Sur le sol même où nous sommes, nos aïeux furent témoins de l’une de ses joies, et de l’une de ses douleurs les plus vives. C’est ici qu’elle revit, pour la première fois, quatre de ses compatriotes de Domrémy, parmi lesquels se trouvait son voisin, Gérardin, et son parrain, Jean Morel ; ici encore, qu’après leur avoir fait de modestes présents, elle s’écria, comme si elle prévoyait, pour un prochain avenir, le bûcher de Rouen : Je ne crains rien, si ce n’est la trahison.

Mgr Sevin, évêque de Châlons-sur-Marne.
Mgr Sevin, évêque de Châlons-sur-Marne.

Jeanne fut l’une des nôtres ; elle est de notre sang. Nous devons l’aimer avec plus de tendresse fraternelle, la vénérer avec plus de dévotion, la fêter avec plus d’enthousiasme que le reste du peuple de France.

Jeanne et le couronne de France. (Lameire.)
Jeanne et le couronne de France. (Lameire.)

L’appel fut entendu, comme en témoigne le triduum qui commença le 8 juillet et se termina, le 11, par une fête splendide, présidée par S. Ém. le cardinal-archevêque de Reims. Mgr Labeuche, évêque de Belley, fut l’orateur de cette journée et il loua éloquemment l’enfant, la guerrière et la martyre. Dans la soirée, il y eut en l’honneur de Jeanne une grande fête au cirque, où la foule vint 485applaudir, avec les évêques et le clergé, la représentation du passage de la Pucelle à Châlons et assister à son apothéose. La ville était pavoisée et elle s’illumina. Mgr Sevin présida la clôture du triduum de Vitry-le-François et de celui de Sermaize et il y prononça l’éloge de Jeanne d’Arc.

Dans toutes les églises du diocèse, il y eut, suivant son ordonnance, au moins un jour de fête : les Champenois, qui disputent aux Lorrains l’honneur d’être les compatriotes de la Libératrice de la France, l’ont magnifiquement fêtée.

Reims
Rapport du chanoine Frézet dans la Semaine religieuse

C’est à Reims que les fêtes champenoises ont eu le plus d’éclat : elles furent un incomparable triomphe. Nous ne saurions mieux faire, pour les décrire, que de céder la plume à M. le chanoine Frézet qui les a racontées dans la Semaine religieuse de Reims, dont il est directeur.

Introduction

Bien des fois, au cours des siècles passés, et, sans remonter si loin, pendant les années de l’épiscopat glorieux et fécond du cardinal Langénieux, Reims a vu de splendides fêtes religieuses : les solennités de la béatification d’Urbain II, en 1882 et 1887, de la Béatification et de la Canonisation de saint Jean-Baptiste de la Salle, en 1888 et en 1900, du centenaire du baptême de la France, en 1896, laissent d’inoubliables souvenirs à ceux qui en furent les témoins. Mais aucune de ces journées radieuses ne fut plus pleine d’allégresse, d’harmonie, de beauté, d’enthousiasme, aucune ne nous apparaît plus triomphale que les jours, trop vite vécus, trop tôt passés, des 16, 17 et 18 juillet 1909.

Deux princes de l’Église, dont le successeur de saint Rémi, et des pontifes qui se glorifiaient du titre de légats-nés du Saint-Siège, primats de la Gaule Belgique, et le primat actuel et très digne de la Belgique ; à leurs côtés, l’archevêque de Westminster, primat d’Angleterre, quinze évêques de France, de Belgique et de Luxembourg, des protonotaires apostoliques et des prélats romains, l’orateur de Notre-Dame de Paris, et le postulateur de la Cause de Jeanne d’Arc, des dignitaires de l’Église, des chanoines de vingt diocèses, des centaines de prêtres, dix mille fidèles, unis, confondus en un même sentiment d’admiration, de piété affectueuse et reconnaissante pour notre héroïne nationale, des cérémonies dont la majestueuse ampleur frappe les étrangers, des chants qui semblaient les échos de ceux du ciel, les voix plus hautes et plus sonores encore de l’éloquence sacrée ; une attitude, un ordre, un calme, une 486attention recueillie qui sont de tradition à Notre-Dame de Reims et qui restent la meilleure expression de la foi religieuse et du respect de la demeure de Dieu, et, comme cadre à ces grandeurs et à ces beautés, l’incomparable basilique sept fois séculaire, rajeunie par la foule qui se presse sous ses voûtes, et réjouie par ces flots humains qui l’étreignent de toutes parts et semblent lui donner une vie nouvelle, matrem filiorum lætantem : voilà le spectacle, voilà le concert, l’ensemble merveilleux qui arrachait cette exclamation à un gentilhomme apte entre tous à goûter la beauté de l’art et à la traduire : J’ai longtemps habité Rome, et je n’ai rien vu d’aussi harmonieux, je suis ravi ; vos fêtes, ici, dans ce vaisseau unique, au milieu de ces souvenirs, sont d’une majesté sans pareille.

Les préparatifs

Au fond de l’abside, au niveau du triforium, est placée la grande toile de Bartolini qui figurait à Saint-Pierre de Rome, aux fêtes de la Béatification, et qui représente Jeanne d’Arc dans la gloire ; immédiatement au-dessous, celle du supplice du bûcher de Rouen. Les premiers arceaux de la chapelle du cardinal sont surmontés de deux autres toiles, de très grandes dimensions, du même artiste : du, côté de l’évangile, l’Entrée triomphale à Orléans, du côté de l’épître, Jeanne d’Arc au sacre de Reims ; à l’entrée de la grande nef, au-dessus de la porte, face au chœur, un cinquième tableau représente Jeanne écoutant ses Voix.

Du triforium pendent, à chaque travée, des drapeaux aux couleurs du Pape, de la France et de Jeanne d’Arc ; des faisceaux ornent les piliers de la nef, du chœur et du sanctuaire ; au-dessous, des écussons aux armes données à sa famille, et d’autres rappelant sa devise, les dates de sa courte carrière et quelques-unes de ses paroles.

L’autel a reçu une sobre décoration de plantes vertes, sur le fond de laquelle rutile l’or de la croix et des chandeliers énormes du Sacre de Charles X ; le magnifique tapis qui recouvre tout le sanctuaire est celui donné par le roi pour cette même circonstance, en 1825.

Près de l’autel, du côté de l’évangile, au-dessus de la crédence, placée sur un socle de 1,50 m, adossé au pilier du transept et sous un baldaquin de damas rouge frangé d’or, la statue de Jehanne au Sacre se dresse, entourée d’un voile violet qui la cache aux regards ; à sa gauche un riche fac-similé de l’étendard de la Pucelle, en soie blanche semée de fleurs de lis d’or et offrant, brodée en relief, l’image de Jésus-Christ assis sur son trône entre deux anges agenouillés.

Dans la chapelle du cardinal de Lorraine, ont été disposés la plupart des 487reliquaires171 offerts au cardinal Langénieux par les évêques de France, et qu’on voyait autrefois dans la crypte de Sainte-Clotilde. Au milieu d’eux, le reliquaire de la Sainte-Ampoule, don de Charles X au trésor de la cathédrale.

S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims.
S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims.

Pendant ces trois jours, les fidèles feront spontanément brûler des centaines de cierges devant les reliques saintes qui sont là, enchâssées dans le cristal et dans le bronze, et témoigneront ainsi de leur dévotion envers les protecteurs célestes de la France.

Le jeudi 15, à cinq heures du soir, les voix d’airain des deux bourdons chantent l’invitatoire aux fêtes de la Pucelle : les cloches de Notre-Dame, de Saint-Remi, de Saint-Nicaise, de Saint-Denis, de Saint-Jacques, de Saint-Pierre-le-Vieil, de toutes les paroisses, abbayes et monastères de la cité ne résonnaient pas plus joyeusement quand, le 16 juillet 1429, elles annonçaient l’entrée à Reims de Charles VII et de la Pucelle et le Sacre du lendemain.

Premier jour du triduum
(Vendredi 16 juillet)

Dès la première heure de la matinée, une grande animation se manifeste aux environs de la cathédrale ; étrangers et Rémois se hâtent pour avoir une place et jouir de ce qui se prépare ; la foule envahit les nefs, et il en sera ainsi avec un empressement croissant à chacun des offices jusqu’au troisième jour.

À dix heures, les bourdons sonnent en volée, les grandes orgues attaquent la Marche-Procession de Guilmant, et le cortège des évêques et 488du clergé sort de la sacristie. En tête, précédé de la croix archiépiscopale, revêtu de la grande cappa de soie rouge, s’avance Son Éminence le cardinal Luçon, assisté de ses vicaires généraux, Mgr Labarre, protonotaire apostolique, et M. l’abbé Compant. Ensuite viennent, couronnés de la mitre précieuse et portant la crosse, S. G. Mgr Bourne, archevêque de Westminster, assisté de deux prêtres de son clergé dont l’un est couvert du long mantellone violet des camériers ; LL. GG. Mgr Koppès, évêque de Luxembourg, qu’accompagne Mgr Haal, prévôt du Chapitre et doyen de la ville épiscopale ; Mgr Heylen, évêque de Namur, suivi de son secrétaire, un chanoine prémontré, ordre auquel appartient Sa Grandeur, en robe et camail de laine blanche ; Mgr Douais, évêque de Beauvais, assisté d’un de ses vicaires généraux et de M. l’archiprêtre de Compiègne ; Mgr Monnier, évêque de Troyes, entouré de deux chanoines de Meaux, délégués de S. G. Mgr de Briey ; Mgr Cauly et Mgr Lesur, protonotaires apostoliques, Mgr Vassal, prélat de la maison pontificale, tous trois en mantelletta ; le R. P. Wyndham, revêtu du costume prélatice violet des chanoines de Westminster. Les acolytes, dix procédants en dalmatique de drap d’or, MM. les chanoines Brincourt et Renault, diacre et sous-diacre d’office ; MM. les chanoines Rabutet, doyen du chapitre, et Mimil, diacres d’honneur, et M. l’abbé Parmentier, vicaire général de Soissons, prêtre assistant, précèdent immédiatement S. G. Mgr Péchenard, évêque de Soissons, Laon et Saint-Quentin, premier suffragant et doyen de la province métropolitaine de Reims, auquel est dévolu l’honneur de chanter la première messe pontificale de Beata Johanna.

Après une courte station à la chapelle du Saint-Sacrement, le cortège pénètre dans le sanctuaire, par la porte du côté de l’évangile. Son Éminence monte à son trône, NN. SS. les évêques et prélats occupent les fauteuils rangés en couronne à l’entrée du sanctuaire, leurs assistants prennent les places réservées à leur intention dans le chœur, les chanoines de Reims, drapés dans leurs cappas violettes, sont à leurs stalles.

Après la psalmodie des psaumes de None, prescrite par la liturgie comme prélude des grand-messes votives, Son Éminence quitte son trône et vient se placer en face de la statue pour la bénir. Près de son œuvre, un peu en arrière du maître-autel, se tient le sculpteur, M. Prosper d’Épinay, entouré de tous les siens et de M. et Mme Henri Abelé.

À lui s’applique à bon droit ce que Jeanne disait de son étendard. Il a été à la peine, c’est bien raison qu’il soit à l’honneur. L’artiste, lui aussi, a été à la peine pendant les longs mois où il enfantait, dans l’effort de sa pensée et le labeur de ses mains, son œuvre délicate et d’une exécution si difficile, et plus encore pendant les huit années où il contemplait tristement sa statue aimée, ignorée de la foule, trop tôt 489oubliée de la presse, et demeurée bien loin de la place où son imagination seule la voyait, à laquelle exclusivement sa piété chrétienne et son patriotisme l’avaient destinée, près de l’autel des sacres. Et aujourd’hui, avec son œuvre de prédilection, il est à l’honneur, le noble descendant des chevaliers bretons, et c’est justice ; il est à l’honneur, et aussi à la joie, et cette heure lui semble la plus douce et la plus belle de sa longue carrière, car de l’effigie de Jehanne au Sacre, soudain dévoilée aux yeux de la foule, on peut bien répéter ce que notre vieux chroniqueur Marlot écrivait de la Libératrice vivante, en racontant le sacre de Charles VII : Entre les principaux ornemens de ce triomphe, la pucelle Jeanne estoit contemplée de tout le monde avec admiration, et comblée des bénédictions populaires. (Histoire de Reims, t. IV, p. 175.)

La figure d’ivoire, d’une beauté grave et d’un charme inexprimable, apparaît toute pâle sous la haute visière relevée du casque de bronze aux reflets d’argent bruni, les yeux se baissent d’instinct à la vue de toutes ces pompes religieuses, dont Jeanne semble comme intimidée, qu’elle ne peut croire déployées en son honneur, et son regard fixe ses mains jointes, recouvertes de gantelets de fer, appuyées sur la croix que forme la garde de son épée nue, plantée toute droite devant elle. Et cette arme, vierge de toute tache sanglante et devenue le prie-Dieu de la mystique guerrière, et ce semis de lis d’azur, brodés sur sa tunique de marbre blond, nous apparaissent comme le parlant symbole de sa mission bénie et de sa vie sainte : elle est venue pour sauver la patrie des lis et restaurer le trône de son roi, par la prière de son cœur et par la force dont le Seigneur a armé son bras.

Aucune lumière ne brille à ses côtés, et les lis immaculés de France, et les marguerites de France, et les roses de France tapissent et jonchent seuls, en hommage discret de reconnaissance, le piédestal de pourpre, où se dresse toute droite sous le heaume sa svelte silhouette, et, qu’il en soit ainsi, c’est bien, encore, car l’honneur de sa tâche accomplie ici-bas, de sa gloire céleste si chèrement achetée, tout cela est à son Seigneur, Messire Dieu ; elle le lui renvoie, elle le lui offre, elle le lui consacre, elle le lui dédie à jamais : Non nobis Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam !

Après la bénédiction de la statue, Monseigneur procède à celle de l’étendard qu’il asperge d’eau sainte, et l’invocation liturgique par trois fois s’élève, plus puissante, plus douce et plus pénétrante que le cri de Noël ! Noël ! poussé par la foule au sacre de Charles VII, car elle chante la louange suprême et le suprême espoir de tout un peuple à genoux : Beata Johanna, ora pro nobis ! Bienheureuse Jeanne ! Bienheureuse Jeanne ! Bienheureuse Jeanne ! priez, priez, priez pour nous !

Les chants de la messe commencent exécutés par un chœur de cent vingt 490hommes et jeunes gens, clercs du Grand Séminaire, amateurs rémois, élèves de l’École des arts et métiers, que dirige avec l’autorité d’un talent déjà expérimenté M. l’abbé Thinot. De l’aveu unanime, maintes fois recueilli sur bien des lèvres au cours du triduum, la partie musicale ne laissa rien à désirer : le constater ici, c’est rendre à la vérité un hommage facile en remplissant le plus agréable des devoirs.

Jeanne d’Arc allant au combat. (P. Dubois.)
Jeanne d’Arc allant au combat. (P. Dubois.)

L’Introït et l’Alleluia, de l’office des Vierges, sont en plain-chant grégorien ; les Kyrie, Gloria et Agnus Dei, de la Messe à trois voix, de D. Lorenzo Perosi. L’assistance entière, alternant avec une voix de basse puissante qui tombe du grand orgue, redit les paroles du Credo de Du Mont. Le Sanctus est celui de la Messe à trois voix égales, d’Antonio Lotti, le Benedictus, celui de la Messe en solde Th. Dubois, le Domine salvam, à quatre voix, est de Witt (école cécilienne). Enfin le grand orgue donna, à l’Offertoire, le troisième Choral en la mineur de César Franck et, à la sortie, une Toccata de Widor.

À la fin de la messe, les évêques retournèrent à la sacristie en bénissant les fidèles, contre l’empressement desquels avait peine à les protéger la vigilance attentive des commissaires.

Les vêpres devaient être chantées à quatre heures et demie, mais elles furent supprimées, en raison de la longueur prévue du panégyrique et de l’office du soir, spécial à cette première journée.

La cérémonie commença donc simplement par le chant de l’Hymne des 491Vierges, Jesu, Corona Virginum, sur un thème de Palestrina ; aussitôt après, le cortège épiscopal, dans les rangs duquel ont pris place, outre les prélats déjà présents le matin, NN. SS. les évêques d’Évreux, de Belley et de Blois, se dirige vers l’estrade établie en face de la chaire. Le R. P. Janvier vient d’y monter ; du camail bordé d’hermine blanche des chanoines de Rennes, émerge sa tête, aux traits accentués, caractéristiques du type breton. La voix forte, claire, sonore se soutiendra sans une défaillance pendant une heure et demie ; on ne loue plus le talent d’orateur, la solidité de doctrine du conférencier de Notre-Dame de Paris, du successeur de Lacordaire et de Ravignan, de Monsabré et de Mgr d’Hulst, qui porte sans faiblir le poids du plus lourd héritage. Le R. P. Janvier est un prêcheur, comme son aîné le R. P. Monsabré ; il parle pour enseigner et pour instruire. Son magistral discours fut le commentaire de ce texte, tiré du Livre des Juges : Salvum fecit Dominus populum suum ; liberavitque nos ab omnibus malis, le Seigneur a sauvé son peuple ; il nous a délivrés de tous nos maux.

Panégyrique du R. P. Marie-Albert Janvier, conférencier de Notre-Dame de Paris (extraits)

En voici l’exorde.

Auteur de la nature et de la grâce, Dieu embrasse dans ses desseins les intérêts temporels et les intérêts éternels de l’humanité. En ouvrant devant les Barbares le chemin des conquêtes, il les poussait vers la Croix, et en lui donnant la victoire aux champs de Tolbiac, il conduisait Clovis au baptistère de Reims. Ses élus, messagers de sa miséricorde et exécuteurs de sa volonté, travaillent comme lui à la double prospérité de leur génération. La forme de leur activité est diverse, chacun d’eux a sa vocation propre, mais partout où ils passent on voit s’établir la paix qui fait ici-bas la force des peuples, se ranimer la vie spirituelle qui confère aux âmes leur suprême valeur. Ils sont, de cette sorte, les bienfaiteurs de la société appelée à régir les choses du temps, et de la société chargée de préparer notre sort au delà du tombeau. Cette vérité a reçu une éclatante confirmation dans l’histoire de la Bienheureuse dont vous célébrez la mémoire avec tant de splendeur. Jeanne, durant sa courte et féconde carrière, a toujours témoigné à la fois du souci d’arracher son pays aux tribulations dont il était la proie, et de l’intention de renouveler l’esprit chrétien en rattachant ses contemporains au Sauveur du monde par des liens plus étroits. Son œuvre a égalé la sublimité de son désir : l’enfant de Domrémy a délivré nos pères des maux qui menaçaient d’anéantir la vie nationale, a ravivé en eux le sentiment du surnaturel qui s’était attiédi, protégé leur conscience contre le danger de l’apostasie et de l’immoralité. Contemplez-la dans l’image qu’une magnifique piété vous a permis de placer dans votre basilique illustre : avec cette fermeté de physionomie et cette douceur de traits, la Pucelle a dominé ses concitoyens, avec cette épée elle a rendu le royaume à son monarque légitime, dans cette attitude de moniale en prière elle l’a consacré à Dieu, maître de l’univers.

Je voudrais interpréter devant vous ces deux idées que l’artiste, sous l’empire d’une très haute inspiration, a si suavement et si vigoureusement exprimés dans l’ivoire, le marbre et le bronze, vous montrer comment Jeanne d’Arc, fille 492de France par son sang et par son cœur, a sauvé sa patrie, comment, fille de l’Église par son baptême et par sa foi, elle a servi, avec une incomparable puissance, la cause de la religion.

Après un tableau rapide de la France au début du XVe siècle, des maux que la discorde y avait semés, l’orateur montre que Jeanne ramena parmi nos ancêtres l’esprit de solidarité, la confiance dans le secours divin et en eux-mêmes ; partout elle dissipe les soupçons, apaise les conflits et groupe autour d’elle toutes les bonnes volontés et toutes les forces. De cette union, dont elle est l’artisan, sort la victoire, et c’est le second et immense bienfait que la Pucelle apporte à son pays. Mais si la guerrière est une ardente patriote, avant tout elle est chrétienne jusqu’à la moelle des os ; ses sentiments, son langage, ses actes, son agonie, sa mort sont imprégnés du plus pur Évangile et le P. Janvier nous la présente, toute pénétrée d’esprit surnaturel, toujours inspirée par une foi ardente, prompte à la rallumer autour d’elle, dévouée profondément à l’Église de Rome et au Pape, enflammée d’une sainte colère contre les hérétiques, et victorieuse à l’avance, par la piété vraie et intelligente dont elle répand les pratiques dans son armée et les villes où elle passe, du protestantisme du XVIe siècle, du calvinisme négateur du dogme eucharistique, contempteur des saints, ennemi du culte rendu à leurs statues et à leurs reliques. Enfin elle est juste, elle est chaste, elle est charitable, elle meurt, sans un mot d’amertume, en pardonnant à tous. Il reste à ceux qui la célèbrent aujourd’hui de l’honorer surtout en l’imitant.

En résumé, (conclut l’orateur dans sa péroraison), Jeanne n’eut qu’une ambition : établir le règne du Christ sur les âmes, car elle savait qu’elle parerait ainsi à tous les maux, que du jour où son pays ne compterait plus que de vrais chrétiens, il ne compterait plus que de bons citoyens, que nos pères trouveraient dans leur foi en l’autre vie, dans leur amour du Très-Haut, le meilleur principe des prospérités en ce monde. Entrez tous dans la même conception, mes Frères, acceptez, et autour de vous faites intégralement accepter la religion. Dans la mesure où vous réussirez, vous verrez la France sainte, heureuse ; continuateurs de la Pucelle, vous mériterez également de l’Église et de la patrie, les hommes vous béniront et Dieu vous couronnera dans l’éternité. Ainsi soit-il.

Après ce superbe panégyrique, le Chœur entonne le Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat, prélude et refrain des acclamations en usage dans l’Église de Reims, pour les fêtes les plus solennelles depuis le IXe siècle, et attribuées communément à l’archevêque Hincmar. Un beau Salve Regina, de Martini, à trois voix et un Tantum ergo à quatre voix, de Palestrina, de noble inspiration, précédèrent la bénédiction du 493Saint-Sacrement, donnée par S. G. Mgr l’évêque de Luxembourg, assisté, à l’autel, de MM. les chanoines Blaise et Prévoteaux.

Après le salut, Chant populaire à Jeanne d’Arc, rythme latin d’une remarquable souplesse d’allure dont l’auteur est S. G. Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié [ci-dessus].

À la sortie, M. l’abbé Duval, organiste du grand orgue, exécute la Marche pontificale de La Tombelle.

Si la longueur de cet office, de près de deux heures et demie, malgré les retranchements faits au programme primitif, n’avait pas permis de le fixer au soir, comme on l’eût désiré d’abord, afin de pouvoir y faire participer les ouvriers, une compensation devait être réservée à ceux-ci pour les dédommager d’une privation pénible à leur foi.

À huit heures un quart, les nefs de la basilique se trouvent à nouveau remplies comme par enchantement. Malgré les lourdes fatigues de la journée, Son Éminence est là, au milieu de son peuple, entre ses vicaires généraux, M. l’abbé Neveux et M. l’abbé Compant. Près du Cardinal, NN. SS. les évêques de Namur, de Beauvais et de Belley.

La cérémonie commence par le cantique chanté à pleine voix : Nous voulons Dieu, puis S. G. Mgr l’évêque de Châlons monte en chaire et retrace à grands traits, d’une manière très instructive et très émotionnante, la vie de la Bienheureuse Jeanne.

Panégyrique de Mgr Sevin, évêque de Châlons (compte-rendu)

Le silence est absolu, l’attention remarquable, (écrit l’Avenir) ; on a l’impression que les paroles du prélat sont recueillies par des âmes avides de les entendre et que l’éloge de la bonne Jehanne a un profond écho dans le cœur fraternel des humbles qui l’écoutent. Nous ne croyons pas pouvoir mentionner ici le discours de l’éminent orateur sans noter les considérations vigoureuses par lesquelles il a terminé, nous voulons signaler la liberté avec laquelle il a flagellé l’athéisme d’État, l’égoïsme des diverses classes de la société, des riches comme des pauvres, pour montrer ensuite que le remède à l’anarchie qui dissout la France est dans la mise en pratique par tous des leçons que Jeanne d’Arc nous a données.

Le discours terminé, l’assistance a chanté le Credo, de Du Mont, puis le Tantum ergo, en plain-chant, et après la bénédiction du Très-Saint-Sacrement donnée par Mgr Heylen, évêque de Namur, cette belle et populaire cérémonie religieuse s’est terminée par le chant de la Devise de Jeanne : Jésus, Maria, exécuté sur l’air de l’Ave Maria de Lourdes. Il n’était pas loin de dix heures quand la foule est sortie de Notre-Dame.

Dans l’après-midi, à deux heures, trois mille enfants, précédés de la fanfare de Guignicourt-sur-Aisne, avaient défilé autour de la statue de Jeanne d’Arc sur le parvis de la cathédrale, aux cris de Vive la France ! Vive Jeanne d’Arc ! en déposant d’innombrables bouquets sur les 494grilles et le socle du monument de Paul Dubois, tandis que les jeunes gens de l’École des arts et métiers de Saint-Jean-Baptiste de La Salle chantaient une cantate en l’honneur de la Bienheureuse Pucelle. C’est la Ligue des femmes rémoises, présidée par Mme Changeux, qui avait organisé cette gracieuse manifestation, malheureusement un peu contrariée dans son déploiement par la pluie.

Deuxième journée
(Samedi 17 juillet)

Cette date du 17 juillet est celle du sacre de Charles VII, en 1429, mais c’est celle aussi de la mort à jamais glorieuse d’une enfant née à l’ombre mème du chevet de Notre-Dame de Reims, Marie-Anne Hanisset, la Bienheureuse Thérèse du Saint-Cœur de Marie, une des seize Carmélites décapitées à la place du Trône, en 1794, et dont, le 14 octobre 1906, Mgr Douais prononçait l’éloge en notre cathédrale.

La coïncidence mérite d’être notée, car, à la messe votive qu’un rescrit pontifical permettait de célébrer dans toutes les églises et chapelles de la ville, chacun des jours du triduum, la liturgie elle-même semblait prendre plaisir à la souligner : après l’oraison de Jeanne la Pucelle, elle mettait sur les lèvres du prêtre l’oraison des vierges martyres arrachées à leur cloître paisible, là même où l’héroïne tomba aux mains de l’ennemi.

À dix heures, le même cortège que la veille se dirige vers le sanctuaire ; Mgr Déchelette, auxiliaire de Lyon, et Mgr Sevin, évêque de Châlons, y figurent au milieu des Révérendissimes Prélats dont nous avons cité les noms et, à leur suite, viendra prendre place M. X. Hertzog, postulateur de la Cause de Béatification, ancien directeur au Grand Séminaire de Reims.

L’officiant est S. G. Mgr Bourne, archevêque de Westminster, aux côtés duquel se tiennent, comme prêtre assistant, M. l’abbé Neveux, vicaire général, ancien condisciple du prélat à Saint-Sulpice, et, comme diacre et sous-diacre, MM. les chanoines Lecomte et Charles.

Les chants de la messe ont été réservés à un chœur de deux cent quatre-vingts dames et jeunes filles, habituées pour la plupart du cours de plain-chant de M. l’abbé Thinot. Elles exécutent avec une aisance, une justesse, une sûreté et une méthode également remarquées, l’Introït, l’Alleluia et le Credo, en plain-chant grégorien ; le Gloria, le Sanctus et l’Agnus de la messe à trois voix, Regina Pacis, de Wiltberger (école cécilienne), et le Benedictus de la messe solennelle de Saint-Remi, dédiée au cardinal Langénieux, de Théodore Dubois.

495Au déjeuner qui réunit les évêques et leurs assistants et quelques personnalités catholiques, à la table du cardinal, dans la salle de la rue des Chapelains, Son Éminence prononça quelques paroles dont voici le résumé.

Allocution du cardinal Luçon, archevêque de Reims (résumé)

Reims s’est montrée digne des grandes traditions dont elle est la gardienne. Je suis touché profondément de son empressement à manifester ses sentiments envers notre Bienheureuse Jeanne d’Arc. Toutes les fois d’ailleurs que je me suis trouvé au milieu de ce bon peuple rémois, j’ai senti battre son cœur à l’unisson du mien. Celui qu’il saluait en ma personne, c’était le cardinal Langénieux qui a tant fait pour lui, c’était l’envoyé de Dieu. Ah ! Messieurs, qui représentez ici mes diocésains, soyez remerciés.

Je n’oublie pas, Messieurs, qu’aujourd’hui même le cardinal Andrieu est traduit devant les tribunaux pour avoir dit, avec l’autorité particulière de sa dignité et de son caractère, ce que tous les évêques de France sont prêts à redire avec lui. C’est pour lui un grand honneur. Il a affirmé cette vérité reconnue dans la constitution de 1848, qu’il y a une autorité au-dessus des autorités humaines, celle de Dieu.

Tous, Messieurs, nous sommes amis de la paix, aucun de nous ne pense à attaquer la forme du gouvernement, nous professons l’obéissance aux lois et à l’autorité d’où elles émanent, mais à la condition que ces lois soient justes et que cette autorité soit bien exercée. Autrement, il n’y a pas un évêque qui ne soit prêt à répéter le Non possumus. Je dirai donc en votre nom à tous, Messeigneurs et Messieurs, à S. Ém. le cardinal Andrieu, que nous adhérons pleinement, d’esprit et de cœur, à sa noble déclaration et que tous nous serions fiers de l’avoir signée172.

L’après-midi, les vêpres sont chantées à 4 h. 1/2 ; S. G. Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié et de Domrémy, occupe le fauteuil du célébrant. S. G. Mgr Heylen, évêque de Namur, a dû reprendre le chemin de sa ville épiscopale, mais LL. GG. Mgr Walravens, évêque de Tournai, Mgr Rumeau, évêque d’Angers, Mgr Grellier, évêque de Laval, s’adjoignent à leurs vénérables collègues présents la veille.

496Le même chœur de voix de femmes chante les psaumes des vêpres en contrepoint à trois voix et, en descendant le chœur pour aller entendre le discours, Mgr Foucault, un maître en musique religieuse, voulut bien féliciter les exécutantes.

Cathédrale de Reims.
Cathédrale de Reims.
Panégyrique du R. P. Francis M. Wyndham (extraits)

Un vif mouvement de curiosité se produit quand apparaît dans la chaire, le buste enveloppé dans les plis soyeux de la cappa canoniale violette, le R. P. Wyndham, de la Congrégation des Oblats de Saint-Charles, de Londres, un des témoins officiels du procès de Béatification et l’homme d’Angleterre qui connaît le mieux, peut-être, l’histoire de Jeanne d’Arc. De taille moyenne, d’une physionomie aimable et souriante, dans son calme tranquille, les cheveux gris et ras, l’orateur promène un regard placide sur ces milliers de tête dressées vers lui. Voici le début de son touchant discours que la faiblesse d’organe, l’accent de l’orateur, l’immensité de l’édifice et le bruit des remous de la foule massée dans le transept ne permirent pas à beaucoup d’auditeurs d’entendre.

Éminence,

Lorsque Votre Éminence me fit l’honneur de me proposer la tâche de prendre la parole à l’occasion de ces belles fêtes en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, j’ai pensé d’abord à l’immensité de cette magnifique cathédrale que j’ai visitée il y aune vingtaine d’années, et je me suis figuré une nombreuse assemblée à laquelle ma parole pourrait à peine atteindre. D’ailleurs, celui qui parle une langue qui n’est pas la sienne risque de ne pas se faire comprendre, soit à cause de son style, soit à cause de son accent.

J’avoue, qu’en premier lieu, l’idée de donner ce panégyrique m’inspira de la crainte. Mais alors, j’ai pensé à l’indulgence que le bon peuple français accorderait à un étranger, et je me suis rassuré par le fait même que Votre Éminence avait demandé un prédicateur qui fût d’origine anglaise.

Déjà, avant que le duc Guillaume de Normandie mit son pied de conquérant sur le sol de l’Angleterre, habitait aux environs d’une ville173 du comté de Norfolk une famille d’origine anglo-saxonne. Selon la coutume de ces temps, elle dérivait son nom de la localité même où elle avait sa demeure. Tels sont nos aïeux ; et le nom qu’ils portaient alors, c’est le nom que je porte aujourd’hui.

C’est donc en vrai fils de l’Angleterre, qu’en réponse à la gracieuse invitation de Votre Éminence, je suis venu pour adresser quelques paroles, en l’honneur 497de Jeanne d’Arc, à cette grande et sympathique assemblée. C’est Jeanne elle-même qui m’inspire la hardiesse nécessaire à cette tâche. Entrez hardiment ! s’écriait la Pucelle, qui n’avait jamais peur quand il s’agissait de suivre le sentier tracé par le devoir.

Le Révérend Père développe ensuite son thème et nous montre la Prière et le Travail dans la vie de Jeanne d’Arc, la Mission sainte qu’elle avait reçue et qu’elle sut, avec l’aide de Dieu, noblement accomplir, et enfin la Réparation offerte à sa mémoire. Cette dernière partie est particulièrement émouvante. Nous avons tous un héritage de reproches à nous faire, s’écrie l’orateur. Et il montre l’ingrat Charles VII ne rien tenter pour la délivrance de la douce prisonnière. Les jours s’écoulent, puis les semaines, puis les mois. Le silence règne partout, on n’entend pas le pas mesuré des soldats marchant à sa délivrance ; on ne voit pas de courriers chevaucher au grand galop, porteurs de lettres, entre Charles VII et le duc de Bourgogne. Mais il s’attache à prouver que de cet abandon lâche, seule la France politique doit être tenue pour responsable, car le peuple français, alors comme aujourd’hui, était plein de sympathie envers Jeanne d’Arc. De même, c’était l’Angleterre politique qui infligeait de cruels outrages à la captive de Rouen. Les Écossais, remarque-t-il, combattaient aux côtés de Charles VII ; les Irlandais n’y étaient pas. L’armée anglaise s’y trouvait, mais le peuple anglais n’y était pas. L’Angleterre politique, c’était surtout le duc de Bedford, le cardinal de Winchester, son oncle, le comte Warwick, son lieutenant. Après avoir décrit toutes les trahisons dont Jeanne fut victime et sa mort sur le bûcher, le P. Wyndham ajoute :

Ô mes amis de la belle France, dont j’ai l’honneur de saluer la patrie qui fut celle de Jeanne d’Arc, pleurez l’insouciance de la France politique de ces jours-là qui abandonna la pauvre enfant en proie à ses ennemis !

Et vous, mes compatriotes, fils de l’Angleterre, pleurez l’inhumanité de ceux de notre pays qui, n’ayant aucune pitié pour cette fille de dix-neuf ans, attendaient avec une impatience fiévreuse le moment où ils pourraient attacher leur victime au bûcher !

Oui ! pleurez, — mais non comme pleurèrent les juges sur l’estrade, les larmes aux yeux, la haine au cœur, — mais pleurez à larmes de tendresses et de vive sympathie pour cette douce enfant, et rendez hommage à la sainteté de celle qui remportait la grande victoire et qui entrait ce jour-là au royaume du Paradis.

Oui, cassez le jugement de nos aïeux à Rouen ! Nous ne sommes pas sous les influences politiques, sous les préjugés de ces temps-là. Depuis bien des années et à la vraie source, nous avons étudié l’histoire de Jeanne d’Arc. Nous connaissons la vérité ; et devant la vérité, tout honnête homme s’incline.

Et la péroraison du discours n’est pas moins pleine d’émotion :

498En avant, mes amis ; en avant tout est vôtre ! s’écriait-elle autrefois. En avant !, s’écrie-t-elle toujours. Ayez courage ! Pratiquez, chacun de vous, la vie chrétienne ! Luttez vaillamment contre le mal ! Luttez sous ma bannière ! Travaillez et priez : priez et travaillez ! Bataillez vaillamment, et Dieu donnera la victoire.

Ô Bienheureuse Jeanne ! vous nous montrez la voie, nous vous suivrons. Faites flotter devant nous votre bannière ! Aidez-nous par votre sainte intercession ! Priez pour chacun de nous !

Priez pour la France ! priez pour l’Angleterre ! Que nous soyons unis dans la sainte foi catholique ! Que nous puissions remporter la grande victoire et entrer enfin au royaume du Paradis.

Ainsi soit-il.

Au salut, le même chœur fait entendre le motet Domine Dominus noster, à trois voix, de Blanche Lucas, professeur à la Schola Cantorum de Paris ; le Salve Regina, à trois voix, de Francesco Suriano ; le Tu Gloria Jerusalem, de César Franck, et un rythme latin de Mgr Foucault, intitulé : À Pie X glorifiant Jeanne d’Arc, sur une mélodie du Rme Dom Pothier, enfant du diocèse de Saint-Dié. Enfin le Tantum ergo, choral à trois voix du P. Lhoumeau, annonça la bénédiction du Saint-Sacrement, donnée par Monseigneur de Saint-Dié.

Dans le cours de l’après-midi, Mgr le cardinal, accompagné de ses hôtes NN. SS, de Belley et de Châlons, avait, en voiture découverte, parcouru la ville.

Le vénéré cardinal, (écrit le Courrier de la Champagne), a voulu constater de ses propres yeux l’empressement des fidèles à pavoiser leurs demeures, et plus particulièrement dans les quartiers ouvriers. Il a dû éprouver de douces et consolantes satisfactions. On a pavoisé partout ; et chacun a mis dans cet acte un peu de son cœur. Les drapeaux sont arrangés avec goût, avec grâce, avec art. Dans certaines maisons, des dames ont travaillé pendant quinze jours à broder sur de longues bandes d’étoffe des inscriptions à la gloire de Jeanne ; des jeunes gens sont allés dans les champs cueillir des fleurs pour en tresser des couronnes que l’on peut voir encore au pied de la statue du Parvis. Et dans la ville, pas un cri de protestation, pas une note discordante.

Troisième journée
(Dimanche, 18 juillet)

Quand, pour la première fois, on parla au comité d’organisation des fêtes qu’il fallait prévoir et préparer en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne, chacun pensait, sans doute, qu’elles seraient belles : noblesse, passé, souvenirs obligent, et les choses ici ne pouvaient se faire mesquinement, 499mais personne, à coup sûr, n’aurait osé prédire à ces fêtes la puissance d’attraction qu’elles ont exercée sur les âmes, la popularité dont elles ont joui, le succès que tous les hommes de bonne foi ont constaté, l’éclat dont elles ont resplendi. Pour honorer l’Église et la patrie, ces deux mères incarnées dans la sainte héroïne qui procède de l’une et de l’autre sans qu’on puisse dire à laquelle des deux elle fut la plus chère, il était humainement impossible, dans les circonstances actuelles, de faire davantage et de mieux réussir.

Dès six heures du matin, les nefs de la basilique s’emplissent. Détail à peine croyable, bon nombre de personnes ne quitteront plus leur place jusqu’au soir ; elles resteront là douze heures, treize heures, immobiles, déjeunant d’un petit pain, dans la crainte de ne plus pouvoir rentrer.

Son Éminence s’est réservé la joie de célébrer elle-même la messe de communion générale, fixée à sept heures. À l’évangile, Mgr Rumeau adresse à la pieuse assistance une allocution pleine de foi où il commente, de la façon la plus heureuse, les enseignements de la vie de Jeanne d’Arc. Quatre prêtres distribuent à la foule l’Eucharistie dont se nourrissait l’âme de l’héroïne. À tous les autels, des prêtres disent la messe, répétant à Notre-Seigneur, au nom de l’Église, avec l’autorité de leur sacerdoce et cette puissance de parole qui seule a le droit de s’élever au-dessus des foules prosternées :

Dieu qui avez suscité la Bienheureuse vierge Jeanne pour la défense de la foi et de la patrie, accordez à notre prière, par son intercession, que votre Église triomphe des embûches de ses ennemis et jouisse une paix durable. — Que cette Hostie salutaire, Seigneur, nous confère la force, grâce à laquelle la Bienheureuse Jeanne d’Arc, pour repousser les ennemis, n’hésita pas à subir les périls de la guerre. — Restaurés par le céleste pain qui, tant de fois, nourrit la Bienheureuse Jeanne pour la rendre victorieuse, nous vous demandons, Seigneur, que cet aliment du salut nous rende vainqueurs de nos ennemis.

Cependant la foule s’entasse dans les nefs, dans le transept, dans le pourtour du chœur, dans les chapelles ; elle s’accroche aux grilles, monte sur les bases des piliers, escalade les moindres saillies des murs de l’édifice, s’installe jusque sur les confessionnaux, et c’est à travers une mer humaine, calme cependant, sans vagues houleuses, sans mugissements et sans impatience, que l’imposant cortège des jours précédents se fraye lentement passage jusqu’au sanctuaire. À l’entrée, du côté de l’évangile, un trône de velours grenat a été dressé pour Mgr le cardinal de Reims, qui a cédé le sien à son vénérable collègue, l’Éminentissime cardinal Mercier, archevêque de Malines, primat de Belgique. Il y a seulement trois années que l’ancien président de l’Institut de philosophie thomiste de l’Université de Louvain fut mis en possession, par le 500choix de Pie X, du siège métropolitain de Saint-Rombaut et reçut l’onction épiscopale des mains de Mgr Vico, l’ancien ablégat pontifical chargé de porter la barrette au cardinal Langénieux. L’éminent archevêque a seulement cinquante-huit ans ; de taille élevée, il dépasse de la tête tous ses assistants, et la noble simplicité de ses gestes, et la modestie de son regard ajoutent quelque chose encore à la majesté dont est empreinte sa personne.

Deux cent cinquante voix psalmodient les versets de None, puis, tandis que le cardinal officiant achève de prendre les ornements, les trompettes, soutenues par les puissants accords du grand orgue, font entendre les fanfares triomphales du prélude de la messe de Gounod, à la mémoire de Jeanne d’Arc, dont Reims eut la première audition en 1887. Dès les premières mesures, le silence le plus impressionnant règne dans l’assistance émue par les notes vibrantes de ces chants de victoire. La messe pontificale commence : M. l’abbé Neveux, vicaire général, MM. les chanoines Rabutet, Mimil, Brincourt et Renault assistent Son Éminence à l’autel qu’entoure la couronne des procédants.

L’Introït et l’Alleluia sont exécutés en chant grégorien, comme les jours précédents ; le Kyrie, à quatre voix mixtes, deux chœurs et deux orgues, est de Widor ; le Gloria, à quatre voix mixtes, a été emprunté à la messe O Beata Cœcilia, du vieux maître rémois Hardouin ; le Credo est celui de Du Mont ; l’assistance entière le chante. M. Th. Dubois, de l’Institut, ancien directeur du Conservatoire, dirige lui-même le Sanctus à quatre voix mixtes, d’un style large, majestueux, d’une harmonie somptueuse, qu’il a écrit tout spécialement pour la circonstance, dans sa retraite de Rosnay, en vue des tours de Reims. Après la consécration, les trompettes, sous la direction de M. L. Mailfait, font entendre la douce mélodie qui tombe de la coupole de Saint-Pierre quand le Pape officie. L’Agnus Dei, à quatre voix mixtes, est celui de la messe dite de Clovis, écrite en vue des fêtes du centenaire du baptême de la France, à la prière du cardinal Langénieux, par le regretté Gounod, et exécutée pour la première fois à Reims en 1896. Enfin le Domine salvam, à six voix, pour chœur et deux orgues, est l’œuvre de J. Hansen, ancien maître de chapelle de Saint-Remi.

Il est près de midi quand la grand-messe s’achève.

Les éminentissimes cardinaux, les évêques, les notables catholiques rémois qui ont eu l’honneur de leur donner l’hospitalité, MM. d’Épinay et Dubois, les principaux dignitaires ecclésiastiques déjeunent dans la grande salle de la rue des Chapelains, où, à la fin du repas, S. Ém. le cardinal Luçon leur offre en ces termes ses remerciements :

501Remerciements de S. Ém. le cardinal Luçon

Éminence,

Messeigneurs,

Messieurs,

Le 17 juillet 1429, dans notre cathédrale, Jeanne d’Arc faisait asseoir Charles VII, le front ceint de la couronne royale, sur le trône de saint Louis.

Le 17 juillet 1909, c’est elle-même qui monte sur les autels, le front ceint de l’auréole des Bienheureux.

Jeanne d’Arc au Sacre. (Tableau d’Ingres.)
Jeanne d’Arc au Sacre. (Tableau d’Ingres.)

Noblesse oblige : Reims devait à la Bienheureuse des hommages dignes de la ville du Sacre ; je vous remercie, Messeigneurs, d’être venus l’aider à s’acquitter de cette dette d’honneur.

En vous invitant, Éminence, je n’ai pas voulu seulement faire acte de bon voisinage, et procurer à notre ville l’honneur de votre présence. Ma pensée avait une inspiration plus profonde : elle montait de mon cœur d’évêque et de Français.

Nous n’avons pas oublié les honorables et réconfortants témoignages de sympathie qui nous sont venus des évêques de Belgique, aux heures solennelles et douloureuses où l’Église de France, insidieusement sollicitée au schisme, proclamait unanimement par la voix de ses évêques, de ses prêtres et de ses fidèles, son inviolable attachement à la Chaire de Pierre, et plutôt que de se soumettre à la constitution laïque qu’on voulait lui imposer, se laissait spolier de tous ses biens, hormis la foi et l’honneur. Alors nos frères de Belgique nous envoyèrent l’expression de leur sympathie, et la promesse de leur union avec nous dans la prière : cet acte nous est allé au cœur ; nous n’en perdrons jamais le souvenir.

Je me suis rappelé aussi, Éminence, la généreuse hospitalité avec laquelle vous avez 502accueilli nos chères congrégations religieuses proscrites, et j’ai pensé que Jeanne d’Arc, qui aimait tant les religieux, serait heureuse de voir à ses fêtes les évêques du pays qui ouvre si largement ses portes à nos chers exilés.

Je voulais saluer à vos côtés, Éminence, Monseigneur de Namur, le docte prélat à qui la confiance du Saint-Siège a dévolu la présidence du comité permanent chargé d’organiser les congrès eucharistiques qui, chaque année, procurent au Dieu de nos tabernacles des hommages si consolants pour la sainte Église catholique. Il a été obligé de nous quitter ; mais son cœur est resté avec nous, et c’est à lui que je parle, c’est à lui que j adresse mon cordial remerciement.

Avec lui je salue Mgr l’évêque de Tournay, dont la ville épiscopale, enclavée au temps de Jeanne d’Arc dans les possessions du duc de Bourgogne, demeura cependant inébranlablement fidèle au parti de Charles VII. Jeanne d’Arc avait pour elle tant d’affection qu’elle l’invita par lettre spéciale à se faire représenter au sacre du roi, et tant de confiance que c’est à elle qu’elle s’adressa quand, dans la détresse de sa prison d’Arras, elle fut réduite à demander quelques subsides pour employer, disait-elle, à ses nécessités.

Recevez donc, Éminence et Monseigneur, l’expression de ma bien vive gratitude. Qu’en récompense de la charité que vous exercez envers nos chers exilés, Dieu préserve votre patrie des épreuves par lesquelles il fait passer la nôtre.

Et voici que, sopitis jamdiu odiis [les haines étant depuis longtemps apaisées], l’Angleterre, elle aussi, reconnaissant noblement son erreur, s’associe à la France afin d’honorer la céleste Libératrice de notre patrie. Et après avoir vu, à Rome, deux évêques anglais lire aux évêques français réunis pour la Béatification de Jeanne d’Arc, une éloquente adresse en laquelle ils se disaient heureux de rendre justice, au nom de leurs compatriotes, à celle que leurs ancêtres avait poursuivie comme une ennemie, nous avons entendu, hier, le primat d’Angleterre, l’éminent archevêque de Westminster, rendre grâces avec nous à Dieu de la glorification de la Pucelle d’Orléans.

Soyez remercié, Monseigneur, d’une démarche qui apporte autant de joie a notre pays qu’elle fait d’honneur au vôtre.

Avant de venir à la France, je veux encore remercier Mgr l’évêque de Luxembourg. Ce nom rappelle celui qui livra à ses ennemis Jeanne d’Arc, dont un coup de fortune avait fait sa captive à Compiègne. Mais si la politique faisait de Jean de Luxembourg un adversaire de la Pucelle, la foi catholique et la piété chrétienne firent de sa femme et de sa tante deux amies et deux consolatrices de la douce prisonnière, qui se plaisait à dire son affection pour elles : ce sont elles, Monseigneur, que vous représentez ici : je vous en suis profondément reconnaissant.

J’aurais rêvé, Messeigneurs et vénérés collègues, pardonnez-moi de vous parler de mes rêves, mais Monseigneur d’Orléans a bien parlé du sien au Pape, j’aurais rêvé de réunir en ce jour, à Reims, tous les évêques de France. Nous aurions, à l’occasion de la Béatification de Jeanne d’Arc, protesté, au nom de nos diocèses, en chantant le Credo de Nicée, qui est pour la France le Credo de Reims et en renouvelant les promesses de notre baptême national devant le baptistère ou Clovis est devenu chrétien, de la perpétuelle fidélité de notre patrie au Dieu de Jeanne d’Arc et de Clovis. Nous aurions ainsi proclamé que, si la loi de Séparation 503a pu briser les liens officiels qui réunissaient l’État à l’Église, elle n’a pas rompu les liens qui attachent le peuple de France à la foi de Jésus-Christ.

Ne pouvant espérer la réalisation de ce rêve dans toute sa plénitude, j’ai voulu du moins convoquer à nos fêtes les évêques aux diocèses desquels se rattachent les principaux souvenirs de notre grande épopée nationale.

Saint-Dié, qui s’honore de posséder Domrémy, la maison paternelle de Jeanne d’Arc, l’église de son baptême, Notre-Dame de Bermont, le Bois-Chenu.

Verdun, à qui appartient Vaucouleurs, où elle a tant prié, tant pleuré dans le sanctuaire de N.-D. des Voûtes, et d’où elle est partie avec l’escorte que lui avait enfin donnée le sire de Baudricourt.

Blois, où elle fit bénir sa bannière, d’où elle est partie pour la délivrance d’Orléans, d’où elle fit passer un convoi de vivres à la ville assiégée.

Orléans, qui rappelle le premier but de sa mission et son premier triomphe.

Troyes, où elle gagna sur les hésitations des politiques une victoire moins éclatante, mais non moins difficile que celles qu’elle avait à remporter sur les armées ennemies.

Châlons, où elle reçut la visite d’amis et de parents venus de Domrémy au bruit de ses exploits, pour la voir.

Soissons, où elle séjourna trois jours, après avoir été, avec Charles VII, vénérer saint Marcoul à Corbeny.

Beauvais qui dépend de Compiègne, où elle fut faite prisonnière ; et si le nom de cette ville rappelle le juge auquel la Pucelle à pu dire : Évêque, c’est par toi que je meurs, il est juste de reconnaître qu’elle s’était dès lors dégagée de toute solidarité avec lui.

Angers, qui s’honore d’être la patrie de Marie d’Anjou, qui, avec Yolande d’Aragon sa mère, insista auprès du dauphin dont elle était l’épouse, pour qu’il consentît à donner audience à la petite paysanne de Domrémy.

Laval, qui, s’il ne se glorifie pas d’être le pays de La Trémoille, est justement fier de compter ses seigneurs Guy et André parmi les plus fidèles et les plus dévoués compagnons d’armes de la Pucelle.

Évreux, enfin, qui se fait gloire d’avoir donné à Jeanne d’Arc le duc d’Alençon, de qui elle reçut son premier cheval de bataille et qui combattit à côté d’elle durant tout le cours de ses campagnes.

Ne convenait-il pas de réunir à Reims les chefs de ces diocèses pour honorer tous ces souvenirs ?

Jeanne d’Arc devait vous chercher du regard, Messeigneurs, à chacune de nos cérémonies, pendant ces anniversaires de ces grands jours. Elle aura été heureuse de vous voir dans ce sanctuaire, où elle a vu nos prédécesseurs. Je vous remercie de lui avoir procuré ce plaisir.

Belley n’a point eu, que je sache, de rapports particuliers avec l’histoire de la Pucelle. Mais on a dit de l’évêque de Belley, de celui de Châlons et de moi, que nous ne faisons qu’un : et hi tres unum sunt. Là où l’un de nous se trouve, les autres ne peuvent manquer de se trouver aussi. Il n’y a point besoin d’autres titres, Monseigneur, pour expliquer votre présence ici. Je n’oublie point, cependant, que la métropole de Besançon, à laquelle appartiennent Domrémy et Vaucouleurs, s’honore de vous compter parmi ses fils, et que vous êtes, par conséquent, de la même province ecclésiastique que Jeanne d’Arc.

Vous représentez à cette fête, Monseigneur d’Hiérapolis, l’illustre Église de 504Lyon et son Éminentissime cardinal, qui a tant travaillé à la Cause de Jeanne d’Arc. Il avait sa place marquée ici, comme à Orléans, comme à Rome. Il y est représenté par son fils de prédilection : soyez remercié d’être venu le suppléer.

Je voudrais maintenant dire ma gratitude aux orateurs qui nous ont si éloquemment commenté tous les souvenirs que je viens de rappeler. C’est là que je me sens tout à fait au-dessous de la tâche. Mais si je ne vous dis pas merci avec éloquence, c’est cependant de cœur que je vous le dis.

Je vous remercie, mon Révérend Père [Janvier], d’avoir bien voulu venir faire entendre dans notre cathédrale l’éminent conférencier de Notre-Dame de Paris. On ose à peine solliciter un tel honneur. Mais Jeanne d’Arc ne mérite-t-elle pas tous les hommages ? et n’était-il pas juste de faire appel aux voix les plus éloquentes pour la chanter, surtout ici, dans cette Église qui fut pour ainsi dire son Thabor ?

Vous nous avez dit dans un merveilleux langage les services rendus par Jeanne d’Arc à la patrie et à la société religieuse.

Veuillez agréer mon respectueux et cordial merci.

Au Révérend Père Wyndham, nos fêtes devront une note particulièrement touchante, celle de l’Angleterre venue ici pour faire entendre sa voix dans le concert de louanges qui éclate de toutes parts en l’honneur de notre incomparable héroïne. C’était bien hier un spectacle émouvant que celui d’un orateur anglais faisant, dans la chaire de la cathédrale de Reims, le panégyrique de la Pucelle d’Orléans. J’avais lu vos dépositions au procès apostolique, et j’y avais reconnu les accents non seulement d’un témoin favorable, mais d’un admirateur convaincu. Je ne doute point que les hommages qui jaillissaient hier de votre cœur et de vos lèvres n’aient été doux entre tous les autres au cœur de l’innocente martyre de Rouen. Je me fais ici l’interprète de tous vos auditeurs pour vous offrir l’hommage de leur gratitude.

Monseigneur d’Orléans, c’est vous qui, avec la collaboration intelligente et active de M. Hertzog, le postulateur de la Cause de Jeanne d’Arc, que je suis heureux de saluer auprès de vous, avez conduit à son terme et au prix de quels labeurs ! l’œuvre dont nous célébrons ici le couronnement, après l’avoir déjà célébré ensemble à Rome, à Orléans. Comme l’étendard de Jeanne, vous aviez été à la peine. C’était raison que vous fussiez à l’honneur. Mais quand nous n’aurions point été obligés de vous inviter parce que vous êtes l’évêque d’Orléans, de cette ville dont le nom est associé comme un titre de noblesse à celui de la Pucelle, nous vous aurions voulu quand même, parce que vous êtes Mgr Touchet. Je suis certain d’avoir fait le plus grand plaisir à mes chers Rémois et à tous les pèlerins de Jeanne d’Arc à Reims, en leur promettant le plaisir de vous entendre, et cette espérance a été certainement l’une des plus puissantes attractions de notre triduum. Nous ne connaissons pas encore votre discours, il est vrai, mais j’en dirai ce que vous avez dit si gracieusement chez vous de celui de Mgr Turinaz : nous pouvons l’applaudir de confiance.

Avec nos panégyristes, je remercie également Mgr l’évêque de Châlons, qui, bien que prié presque à la dernière heure, a bien voulu porter la parole à la réunion de vendredi soir, à ceux de NN. SS. les évêques qui ont eu la bonté de prononcer une allocution à la messe de communion de nos paroisses ; et spécialement à Mgr l’évêque d’Angers qui nous a fait tant de plaisir, à ses auditeurs 505et à moi, en acceptant de nous faire entendre sa pieuse et chaude parole ce matin, à la communion générale.

Il est un autre orateur qui nous parle celui-là, et avec quelle éloquence ! par la bouche même de Jeanne d’Arc, dont il a reproduit sous nos yeux l’attitude et l’expression pendant le sacre ; c’est M. Prosper d’Épinay, l’auteur de la statue que nous avons admirée près de l’autel, à la place même où la triomphatrice de Reims se tenait durant la cérémonie du 17 juillet 1429. Oui, c’est bien là l’attitude et l’expression que devait avoir la noble Pucelle, pendant qu’elle assistait au sacre du roi, ses mains appuyées sur la garde de son épée au repos, abîmée dans le recueillement, repassant dans son cœur les prodiges que Dieu venait d’accomplir par sa main. Je vous félicite, M. d’Épinay, d’avoir conçu et réalisé cette œuvre d’art chrétien et je vous remercie de l’avoir réservée pour la cathédrale du Sacre où elle est, mieux que partout ailleurs, à sa place.

Mais je ne saurais oublier que si cette œuvre d’art faite pour la cathédrale du Sacre y est venue, nous le devons à l’intelligente et généreuse initiative d’un chrétien de notre ville, dont le nom se trouve mêlé à toutes nos œuvres catholiques, M. Henri Abelé. Je l’en remercie au nom de ma cathédrale, de ma ville épiscopale et au mien.

Enfin, je dois exprimer ma gratitude aux organisateurs de nos fêtes, aux membres de la commission qui se sont chargés de les préparer, aux comités particuliers qui se sont partagé la lâche. Nous n’avons eu, nous autres spectateurs, qu’à regarder, qu’à écouter : la jouissance est facile. Mais cette jouissance nous la devons au zèle des hommes dévoués qui ont organisé les décorations, les chants, les cérémonies.

En premier lieu, mes remerciements doivent aller à M. le vicaire général Landrieux. Les connaissances, les sympathies, la haute estime qu’il s’est conciliées dans notre ville, pendant les longues années qu’il a passées auprès de mon illustre prédécesseur le cardinal Langénieux, le désignaient pour une mission qui devait faire appel à tant de concours divers, particuliers et collectifs. Je lui suis infiniment reconnaissant du zèle intelligent avec lequel il s’est acquitté de son mandat.

Je ne veux à aucun prix passer sous silence les chorales d’hommes et de femmes qui nous ont apporté leur concours pour l’exécution des chants, et tout le monde se plaît à reconnaître qu’elles l’ont fait avec autant d’éclat que de bonne volonté. Aux dames donc et aux jeunes filles, aux hommes, jeunes gens et enfants qui ont embelli nos fêtes de leurs chants, à ceux qui les ont exercés et dirigés, j’adresse mes plus vifs remerciements et mes bien sincères félicitations.

Merci encore aux personnes généreuses qui nous ont aidés de leurs subsides et aux familles hospitalières qui ont mis gracieusement leurs appartements il la disposition de NN. SS. les évêques.

Je désirais que nos fêtes fussent dignes de notre ville. Reconnaissance à tous ceux dont le concours a contribué à faire de ce vœu une réalité. Je les en remercie. Que Jeanne d’Arc les récompense comme on sait le faire quand on est au ciel.

Réponse de S. Ém. le cardinal Mercier

S. Ém. le cardinal Mercier répond à peu près en ces termes :

506J’ai la joie de dire à Votre Éminence les sentiments de reconnaissance profonde qui nous animent en ce moment. Trop souvent nous sommes obligés d’entendre, par delà la frontière, les échos de la presse mauvaise racontant les destructions opérées dans le champ de l’Église de France et les ruines qui s’y accumulent, ou les plaintes d’une bonne presse parfois découragée à la vue des maux qu’elle constate chaque jour. Aussi il nous est bon de venir chez vous, pour entendre chanter le Credo, comme nous l’entendions tout à l’heure et pour entendre vibrer l’âme de tout un peuple, comme elle vibre pendant ces jours. Nous pouvons constater ainsi, de nos yeux, que le fond est tout autre que nous n’en pouvions juger de loin sur les apparences.

Le Sacre de Charles VII à Reims. (Lenepveu.)
Le Sacre de Charles VII à Reims. (Lenepveu.)

Vous avez parlé tout à l’heure, Éminence, de l’hospitalité que les communautés religieuses françaises ont reçue dans notre pays, et vous croyez que sommes par là vos bienfaiteurs. Votre bienveillance intervertit les rôles, laissez moi vous le dire, car nous sommes vos obligés. Vos religieux et religieuses nous ont apporté leurs prières, leurs exemples ; ils sont pour nous tous un objet d’édification. Je le dis en toute simplicité, car bien des fois il m’a été donné de le constater. Jamais le problème de l’existence matérielle ne s’est posé pour eux, ils en remettent la solution en toute confiance à la bonté de Dieu qui ne leur a jamais manqué, et c’est pour nous, peuple positif et pratique, un bel enseignement. Le clergé de France nous en a donné un autre dernièrement, que nous n’oublierons pas. On remonterait bien loin dans l’histoire pour trouver un exemple de la foi, de l’obéissance en matière disciplinaire, de l’abnégation complète avec lesquelles vous avez déféré tous, spontanément, unanimement aux volontés du Souverain Pontife. Aussi puis-je répéter, après le Pape Pie X, que l’avenir heureux de l’Église de France, garanti par Jeanne d’Arc, n’est pas un beau rêve seulement, mais une réalité. Et l’avenir de la 507France elle-même n’est pas une espérance, c’est pour nous une certitude. Nos prières, nos vœux, Éminence, vous accompagnent pour que cet avenir soit fécond.

Dès une heure de l’après-midi il est impossible de trouver la moindre place dans la cathédrale, et, sans le service d’ordre si parfaitement organisé par les jeunes gens, les prélats eux-mêmes auraient difficilement pénétré jusqu’à la sacristie. À trois heures la cloche annonce le départ du cortège.

L’officiant est S. Ém. le cardinal Mercier.

Les choristes répondent au Deus in adjutorium en faux-bourdon, harmonisé par Robert, ancien maître de chapelle de Notre-Dame de Reims ; les antiennes des vêpres appartiennent à l’édition de Dom Pothier, les psaumes sont exécutés en plain-chant, l’hymne des Vierges est de D. Perosi.

Discours de Mgr Touchet, évêque d’Orléans (extraits)

Après le Magnificat, à la suite des deux Éminentissimes cardinaux, NN. SS. les évêques et les prélats, puis leurs assistants, les chanoines et les prêtres descendent du chœur vers les places qui leur ont été réservées en face de la chaire. S. G. Mgr Touchet vient d’y monter, précédé de la réputation que lui ont value à Reims son discours à Saint-Remi en 1896, et son éloge funèbre du cardinal Langénieux, le 15 février 1905.

La vision de l’enfant inspirée de Domrémy, de la guerrière inspirée, de la captive inspirée, de la victime de Rouen, plane sur la foule immense, suspendue aux lèvres de l’évêque qui la lui déroule avec l’autorité de sa parole, avec l’ardeur de sa fois accrue pendant les longues années de l’étude de la Cause de Béatification.

Mgr l’évêque d’Orléans excelle dans la peinture des scènes historiques ; elles revivent quand il les raconte, elles s’animent sous le souffle de sa parole et la puissance de son geste.

Il montre d’abord la petite fille de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée se présentant à Baudricourt.

L’état de la France lui apparut dans toute sa navrante horreur. Il se souvint, d’un seul mouvement de mémoire, des chevaliers, des rois, des politiques qui avaient tenté à coups d’épées, de masses d’armes, d’instruments diplomatiques, de relever le royaume. Il revit d’un seul coup d’œil cette lamentable aventure qui durait depuis cent ans : Philippe VI, battu à Crécy, douze cents chevaliers jonchant la plaine de leurs cadavres cuirassés de fer, trente mille soldats autour d’eux tombés ; Jean le Bon à Poitiers, énorme sous son armure, succombant sous le nombre ; il revit l’œuvre de restauration de Charles V et de du Guesclin s’écrasant dans le sang et les débandades d’Azincourt ; il revit le cadavre de Charles d’Orléans, gisant avec le poignard de Jean sans Peur dans le dos, celui de Jean sans Peur à son tour étendu, la cervelle ouverte par la hache de Tanneguy Duchâtel au pont de Montereau ; il revit la Normandie, la Picardie, la Flandre, 508la Bourgogne, l’Île-de-France, la Guyenne, Laon, Rouen, Paris, Bordeaux, directement ou indirectement aux mains de l’Anglais ; Orléans assiégé, mourant de faim, étouffant dans l’encerclement des bastilles de Talbot ; il revit la France sans blé, sans argent, sans armée ; il revit le roi apeuré au fond de son château crénelé de Chinon, sombre, défiant des autres et de lui-même, rêvant de fuir bien loin dans le midi, vers Toulouse, plus loin, en Espagne, plus loin encore, en Portugal.

Et Baudricourt, ébranlé par la voix de cette sainte enfant, Baudricourt reprend courage.

Car l’enfant qui a parlé est inspirée de Dieu ; elle entend réellement les Voix qui lui parlent d’en-haut ; ce sont elles qui lui commandent, qui la soutiennent, qui la font agir ; elles qui lui dictent ses réponses à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, à Rouen, à son roi, à ses juges ; elles qui la consolent et remontent son courage.

Mais soudain, sous le regard de l’évêque apparaît l’étendard qui rappelait à Jeanne qu’elle venait de Dieu et qu’elle était seulement son envoyée.

Ô étendard de Jeanne !…, s’écrie-t-il. La France en a connu d’autres. Sous d’autres elle a marché victorieuse ou vaincue, ardente, stoïque : vieille chape du grand Martin de Tours ; oriflamme vermeille de Saint-Denis ; enseignes bleues des Capétiens, blanches des Bourbons, tricolore de la République, aigles impériales, coq gaulois de la monarchie de Juillet, guidons verts des chasseurs de la vieille garde. Ô drapeaux de Soissons, de Bouvines, de Rocroy, de Fontenoy, d’Austerlitz, de Navarin, d’Aïn-Téguy, de Sébastopol, de Coulmiers, drapeaux, qui avez fait le tour du monde, divins haillons d’émeraude comme la prairie d’avril, de neige comme les lis de printemps, de pourpre comme les roses d’été, d’azur comme nos clairs ciels d’automne, d’or comme nos épis mûrs, soulevés, piétines, relevés, déchirés splendidement parmi l’ouragan des lances brisées, des masses d’armes battant les heaumes, des baïonnettes et des sabres grinçant contre les baïonnettes et les sabres, des canons vomissant la mitraille, des cris de désespoir, de triomphe, de mort. Ô signes ! pour lesquels vécurent et moururent les Bayard, les d’Assas, les La Tour d’Auvergne de tous les âges, je vous salue, tous ! tous ! car tous vous êtes la France ; et la France, nous ne la divisons pas. Mais laissez-moi, mes Frères, vous présenter un drapeau d’héroïne et plus encore de sainte ; un drapeau de la France, et plus encore de Dieu… Je présente Messieurs, à vos admirations, à vos enthousiasmes, je présente à l’admiration, à l’enthousiasme de la France, le drapeau de Jeanne !

Inclinez-vous devant ce virginal pennon, vieux et jeunes drapeaux de mon pays ; inclinez-vous vieux et jeunes drapeaux de tous les pays ; et nous, Messieurs, en nos esprits, en nos volontés, en nos cœurs, saluons bas ! Saluer le drapeau de Jeanne, c’est adorer Jésus-Christ Roi, auquel soient honneur, louange, amour dans les siècles des siècles !

La foule haletante a à peine entendu la fin de cette apostrophe que des deux extrémités de l’église éclate une salve d’applaudissements.

509Vous applaudissez, (reprend l’évêque), applaudissez plutôt ma conclusion. Jésus-Christ est roi, l’étendard de Jeanne est l’étendard du Christ, et la France le soldat de Jésus-Christ. (De nouveaux applaudissements éclatent.)

Cependant, l’épopée des victoires s’écrit en lettres d’or attestant que l’Envoyée du ciel a dit vrai ; les villes se rendent, l’Anglais est partout défait, les passions s’apaisent et l’espoir renaît.

Sonnez, cloches de Reims, sonnez. Faites écho aux cloches de Domrémy qui bénirent la paysanne, aux cloches d’Orléans qui acclamèrent la libératrice, aux cloches de Coinces, de Lignerolles, de Patay qui chantèrent la victorieuse.

Cloches de Reims, dites la triomphante ou plutôt non, pas elle ! pas elle ! elle ne voudrait pas. Elle n’est rien qu’un instrument, qu’un outil :

— La victoire ne fut pas de mon étendard, la victoire ne fut pas de moi, la victoire fut de Notre-Seigneur.

— L’espérance de la victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous 

— Non, pas en mon étendard, pas en moi, en Notre-Seigneur, en Notre-Seigneur seul, tout seul.

Cloches de Reims, cloches de France, acclamez donc, en un tonnerre d’harmonie, l’unique victorieux, acclamez Jésus-Christ et puisse votre voix, traversant cinq siècles bientôt, se faire tellement puissante qu’elle aille réveiller la conscience, l’amour, la vieille foi dans le cœur de cette France contemporaine, toujours la noble France malgré tout et en dépit de tous, c’est-à-dire la nation très noble, aventureuse par générosité, se frappant au cœur dans les moments tragiques et tirant de soi l’inspiration qui ranime et qui sauve, ce matin aux abîmes, demain aux astres, la seule qui ait reçu de Dieu, peut être parce qu’elle était la seule capable de la produire, une Jeanne d’Arc.

Cloches de Reims, cloches de France, cloches de Patay, de Lignerolles, cloches des villes et des villages de France, oh ! sonnez, sonnez ce retour de notre France à Jésus-Christ ! Nous vous en prions par notre Bienheureuse Jeanne. Jésus ! Jésus ! Maria ! Maria !

Et, pour la troisième fois, les applaudissements montent aux voûtes antiques, étonnées d’une audace qu’elles n’ont jamais connue, sans doute parce que les âmes recueillies dans la prière à leur abri jamais n’avaient vibré si fort.

Voici, car il faut à regret nous borner, la péroraison du discours qui suscita de tels transports :

Ayant ainsi offert et ainsi supplié à tes genoux, ô Jeanne, nous prêterons deux serments.

Par ses appels réitérés au Pape, par sa confiance dans l’autorité et l’équité du successeur de Pierre, Jeanne fut la première des Romaines, comme ils disent.

Eh bien ! nous aussi, nous jurons de demeurer désormais des Romains, soumis d’esprit et de volonté, aux définitions, aux déclarations, aux directions, aux simples insinuations du Suprême Pontife, quelque prix qu’il puisse nous en coûter.

510Vive le Pape de Jeanne ! (Applaudissements.)

Par ses victoires et son supplice, Jeanne est devenue la première des servantes de notre pays de France. Elle est la patronne, l’Ange de la France, parce qu’elle fut sa servante, jusqu’au sang sur les champs de bataille, jusqu’au trépas sur son bûcher.

Eh bien ! nous aussi, en des circonstances autres, graves cependant, sachant comme elle l’histoire magnifique de notre Patrie, ses batailles d’armes et ses batailles d’idées, ses ardeurs missionnaires, son inépuisable charité, ses élans furieux sur des chemins de folie, ses retours subits vers la sagesse, sachant qu’elle demeure la Fille aînée de l’Église, même quand elle se jette en des efforts impuissants pour sécher l’eau de son baptême et en effacer jusqu’à la trace auguste, convaincus que ses destinées de nation généreuse, chevaleresque, audacieuse, ne sont pas finies, nous nous engageons, imitateurs de Jeanne, à la servir de nos forces et, s’il le fallait, de notre vie. Oui, nos forces, oui, notre vie pour la prospérité, la grandeur, la foi de la France ! Nos forces, notre vie pour que la France, comme s’exprimait Pie X, aime Dieu, aime la foi, aime l’Église ! Nos forces, notre vie, pour que, rouvrant le testament de saint Rémi, de Charlemagne et de saint Louis, elle redise le vieux cri : Vive le Christ qui est Roi des Francs !

Ô France, si tu voulais le redire ce cri, sois sûre que de tous les coins du monde, il te reviendrait en écho : Vive la France qui est au Christ-Roi !

Quand sera-ce ? Ce sera !… Par Jeanne, ce sera !… Et alors, il se soulèvera une acclamation qu’on voudrait entendre, dût-on sur le champ expirer de joie :

Vive Dieu ! Vive Jésus-Christ ! Vive la France et Vive Jeanne éternellement ! (Applaudissements prolongés.)

Le bruit des applaudissements est à peine éteint que le cardinal de Reims apparaît à son tour dans la chaire, car il ne peut taire les sentiments dont son cœur déborde. Il remercie de nouveau, devant ses diocésains, l’Éminentissime cardinal de Malines, S. G. Mgr le primat d’Angleterre, NN. SS. les évêques, les orateurs, les organisateurs des fêtes, tous ceux qui ont contribué à leur succès, et il annonce à l’assistance qu’il va, au nom de la France chrétienne, comme successeur de saint Rémi, et de ses frères dans l’épiscopat, redire les promesses du baptême de la nation née à Reims.

Joignez-vous à moi, s’écrie-t-il, en chantant le Credo, la formule de notre foi.

Les applaudissements prouvent au Prince de l’Église que sa pensée est comprise et alors, concert sublime, de dix mille bouches, de dix mille poitrines épiscopales, sacerdotales, chrétiennes, jaillit avec une formidable puissance, la protestation de la foi ancestrale.

Ceci, déclare M. Théodore Dubois, dépasse toute musique.

Le Pape Pie X ne pense pas autrement ; c’est pourquoi il a ordonné la restauration du chant liturgique populaire.

À ce moment le soleil pénètre les verrières de pourpre translucide et 511d’azur et ses rayons d’or viennent envelopper d’une auréole lumineuse la statue de Jeanne devant laquelle va se dérouler la procession des châsses.

Jeanne revoit son père à Reims.
Jeanne revoit son père à Reims.

Lentement le clergé remonte vers le sanctuaire ; les choristes égrènent les invocations aux saints de France et, portés sur les épaules des enfants aux tuniques rouges, des jeunes filles aux blancs voiles, des fils de saint Jean-Baptiste de La Salle aux noirs manteaux, des clercs, des prêtres en surplis ou en dalmatique d’or, voici les reliques de ces bienheureux, de ces moines, de ces ermites, de ces vierges, de ces reines, de ces fondateurs d’ordres, de ces missionnaires, de ces pontifes, de ces martyrs, des labeurs, des vertus et des mérites desquels la récompense splendide fut ici-bas un jour Jeanne d’Arc, fille de Dieu, leur digne émule. Et la foule respectueusement s’écarte pour laisser passer les soixante-cinq châsses en tête desquelles s’avance l’ange de bronze aux ailés déployées qui garde en ses mains les restes des patrons de Saint-Dié, le pays du berceau de Jeanne, et qui précèdent la Sainte-Ampoule des Sacres, le Chrême saint, dont une goutte oignit jadis le front de Charles VII. Immédiatement après, l’étendard de la Pucelle, suivi par les prélats, les évêques et les cardinaux.

La porte du grand portail est ouverte, la procession sort d’un côté et, passant au pied de la statue de Notre-Dame, rentre de l’autre. Quand arrivent à cet endroit les évêques, ils s’arrêtent un instant, entonnent le Sit nomen et donnent ensemble la bénédiction à ces deux ou trois mille personnes qui n’ont pas pu pénétrer dans l’édifice et qui, toutes ensemble, d’un même mouvement, s’inclinent pour la recevoir.

Quand la procession est revenue au sanctuaire, les porteurs de châsses se rangent en couronne autour de l’autel et, du haut de la chaire, S. Ém. le cardinal prononce, d’une voix forte, l’acte de rénovation des promesses baptismales de la France chrétienne qui se termine par les invocations au Christ Jésus, à Notre-Dame, à saint Michel, à sainte Clotilde, à saint Rémi et à tous les saints de France.

Le Christus vincit de nouveau retentit, puis un motet à l’honneur de la 512Bienheureuse, le Salve Regina, le Tu es Petrus, de Th. Dubois, dirigé par l’auteur, et enfin le Te Deum et le Tantum ergo en plain-chant, et pour couronnement à ces fêtes, la superbe cantate À l’Étendard, de M. l’abbé Laurent, maître de chapelle à la cathédrale d’Orléans, qui en dirige lui-même l’exécution.

Et la fête religieuse est achevée ; il est sept heures ; voici quatre heures pleines qu’elle dure ; la plus grande partie de l’assistance s’y est tenue debout, et pas un cri, pas un incident fâcheux n’a causé à aucun moment le moindre désordre.

Jamais, de mémoire d’homme, Reims ne vit pareil enthousiasme. C’est l’évocation des fêtes de Rome, murmure à la sacristie un évêque à Son Éminence, pendant que le cardinal Mercier lui dit : Un peuple qui a une telle foi ne saurait périr. Le successeur de saint Rémi répond dans un sourire : Que Jeanne le bénisse !

Le soir, les rues de la ville, pavoisées depuis trois jours, sont brillamment illuminées. Des monceaux de couronnes, des gerbes de fleurs s’accumulent au pied de la statue équestre du parvis. Des cantates sont chantées en son honneur ; des feux de Bengale l’entourent de clartés d’apothéose ; de puissants réflecteurs dessinent en traits de lumière le profil des tours colossal sur le bleu sombre d’une belle nuit. Vers dix heures, une voiture s’arrête sur le parvis ; des ecclésiastiques en descendent et se mêlent à la foule qui reconnaît aussitôt et acclame de ses joyeux vivats le cardinal de Reims et Monseigneur de Soissons. Monseigneur regagne sa demeure ; mais, dans le faubourg de Sainte-Geneviève, une dernière ovation l’attend. Un feu d’artifice vient d’être tiré sur le perron de l’église ; toute la paroisse, clergé en tête, est dans la rue, la musique salue l’arrivée de la voiture épiscopale et les cris de Vive le cardinal ! s’élèvent de toutes parts. Monseigneur dit alors sa joie très profonde aux bons habitants du quartier qu’il habite ; il exprime l’émotion qu’il a ressentie en constatant partout, même dans les quartiers les plus pauvres, l’empressement mis par le peuple à pavoiser et à illuminer en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne. Il remercie M. le curé, les organisateurs de cette fête populaire, les musiciens et tous les paroissiens de Sainte-Geneviève des plaisirs qu’ils lui donnent. M. Laurent, au nom du comité des fêtes, exprime à son tour la reconnaissance de tous envers leur cardinal très aimé qui fait descendre sur cette foule agenouillée dans la rue sa plus affectueuse bénédiction.

Nous n’avons pu citer que cet épisode des fêtes populaires organisées par le comité ; mentionnons d’un mot encore les représentations qu’il fit donner vendredi, samedi et dimanche soir, au Cirque municipal, de la Jeanne d’Arc de Grandmougin et de celle de Soumet. Au dire de ceux 513qui s’y trouvèrent, ces scènes, d’un caractère élevé, produisirent une émotion profonde sur les nombreux spectateurs et firent couler bien des larmes.

Que Jeanne d’Arc bénisse tous ceux qui ont été les artisans de ces fêtes, tous ceux qui, ces jours, ont fait quelque chose pour elle ! Qu’elle bénisse tous ceux qui ont donné de leur talent, de leur cœur, de leur piété, de leur âme, pour que son triomphe soit plus beau, et qu’elle les unisse tous sous sa bannière sainte, dans une même pensée de dévouement sans réserve à son pays, à l’Église et à Dieu !

Lettre de S. Ém. le cardinal Luçon à S. S. le Pape, en conclusion du récit du chanoine Frézet

Le récit de M. le chanoine Frézet, qu’on vient de lire, fut fait en abrégé dans une lettre que, le 19 juillet, S. Ém. le cardinal Luçon écrivit au Saint-Père pour lui rendre compte des fêtes rémoises en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc. Voici la fin de cette lettre.

La cité de saint Rémi s’est montrée vraiment digne des glorieux souvenirs dont elle est la gardienne et du rôle privilégié que la Providence lui a assigné dans notre histoire.

Tous les cœurs le sentaient et en étaient dans la joie. Mais, cette joie, après Dieu, Très Saint-Père, c’est à Vous que nous la devions. Aussi avec quel élan évêques, prêtres, fidèles s’associaient-ils aux acclamations qui furent chantées au Pontife bien-aimé qui avait élevé sur les autels notre Jeanne d’Arc !

Pio X Summo Pontifici et universali Papæ Vita et Salus perpetua ! [À Pie X, Souverain Pontife et Pape universel, vie et salut éternel !]

La France Vous doit, Très Saint-Père, la consolation la plus propre à soutenir son courage et à ranimer sa confiance au milieu des épreuves par lesquelles il plaît à Dieu de permettre qu’elle passe. Elle Vous en gardera une immortelle reconnaissance.

En Vous adressant cette relation, Très Saint-Père, je dépose à Vos pieds, au nom de tous les évêques présents à nos fêtes et au mien, au nom du clergé et des fidèles de mon diocèse, avec l’hommage de notre pitié filiale, celui de notre entière soumission à Vos directions comme à tous Vos enseignements.

De Votre Sainteté le très humble et dévoué fils,

✝ Louis-Joseph, cardinal Luçon,
archevêque de Reims.

Réponse de S. Ém. le cardinal Merry del Val, secrétaire d’État de S. S. Pie X

S. Ém. le cardinal Secrétaire d’État a répondu le 29 juillet 1909.

514Éminentissime Seigneur,

Le Saint-Père a lu avec un intérêt particulier la relation que Votre Éminence lui a adressée à propos des solennités qui se sont accomplies dernièrement dans votre métropole en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

En constatant avec plaisir cet élan général de foi, de piété que la glorieuse libératrice suscite partout en France, le Souverain Pontife a l’espoir qu’il en résultera des fruits précieux et durables pour le bien des âmes.

Ovation à Jeanne d’Arc.
Ovation à Jeanne d’Arc.

La ville de Reims a su donner, en ces derniers jours, grâce à votre zèle, un beau témoignage de cette foi et de cette piété par son imposante démonstration religieuse, mais surtout par la participation en foule au banquet eucharistique, même de la part des hommes.

Sa Sainteté a bien agréé enfin l’hommage de filial dévouement et d’entière soumission que Votre Éminence lui a présenté au nom de tous les évêques présents, au nom du clergé et des fidèles, et elle envoie de cœur à tous sa spéciale bénédiction.

En vous exprimant les sentiments du Saint-Père, je profite volontiers de l’occasion pour offrir aussi à Votre Éminence les sentiments de profonde vénération, avec lesquels j’ai l’honneur d’être,

De Votre Éminence, le très humble et très dévoué serviteur.

✝ R. Cardinal Merry del Val.

515Les principales fêtes religieuses organisées dans le diocèse de Reims furent, après les fêtes triomphales célébrées dans la métropole : celle de Sept-Saulx, où Jeanne d’Arc séjourna la veille du Sacre : présidée par S. Ém. le cardinal Luçon, elle coïncida avec une fête eucharistique groupant les paroisses environnantes, cinq mille personnes y assistèrent ; celle du Val-des-Bois ; celle d’Attigny, présidée par Mgr Mangin, doyen de Stenay ; celle de Saint-Walfroy, pèlerinage célèbre aux confins de la Meuse et des Ardennes : elle fut présidée par S. Ém. le cardinal ; le panégyrique y fut prononcé par M. le chanoine Urion, supérieur des chapelains de Domrémy ; celle de Rethel : Son Éminence la présida et le panégyrique y fut prononcé par M. le chanoine Vincent, doyen de Guise ; celle de Sedan, où M. l’abbé Gayraud prêcha trois fois et qui fut présidée par le Rme Godefroid Madelaine, abbé de Frigolet ; celle de Vouziers, qui clôtura une mission.

IV
De Reims à Paris. — Hommages de l’Île-de-France. — Les fêtes de Paris (14-16 mai 1909).

Laon, Soissons, Château-Thierry, Provins, Coulommiers, la Ferté-Milon, Crépy-en-Valois, Saint-Denis, si le chemin que prit Charles VII après le Sacre de Reims pour marcher sur Paris ne fut pas le plus direct, il fut sans doute le plus prudent : il fallait d’abord s’assurer de la fidélité des principales villes que les Anglais occupaient dans l’Île-de-France, avant d’attaquer la capitale où leur allié, le duc de Bourgogne, régnait en maître. Jeanne d’Arc a séjourné près d’un mois, en 1429, dans l’Île-de-France et c’est dans cette province, à Compiègne, qu’elle devait, en 1430, tomber aux mains de ses ennemis. Les hommages qu’elle y a reçus furent aussi universels et aussi enthousiastes que partout ailleurs.

Diocèse de Soissons (Beaurevoir,…)

Dans le diocèse de Soissons, Mgr Péchenard avait ordonné trois jours de fête solennelle : le 23 mai à Beaurevoir, le 31 mai à Soissons, et le 5166 juin à Saint-Quentin. La fête qu’il présida à Beaurevoir était une réparation du crime de Jean de Luxembourg qui vendit Jeanne d’Arc aux Anglais.

À Soissons, après une journée consacrée à l’action de grâces et à la prière dans l’église cathédrale richement décorée, Mgr Péchenard put féliciter ses diocésains d’avoir payé à Jeanne d’Arc leur tribut mérité de patriotes, de catholiques et de Soissonnais ; et il leur montra la Bienheureuse invitant les bons Français et les bons catholiques d’aujourd’hui à ne pas désespérer, mais à s’unir, à travailler et à se sacrifier comme elle.

À Saint-Quentin, la fête ne fut pas moins radieuse ni moins réconfortante ; après les vêpres pontificales, Mgr Bozier célébra éloquemment la Sainte du patriotisme.

Laon, Notre-Dame de Liesse, Crécy-sur-Serre, Villers-Cotterêts, Nouvion-en-Thiérache, Vailly, Braisne, Vaux-sous-Laon, Chauny, la Ferté-Milon célébrèrent Jeanne avec le même élan de patriotisme et de foi.

Diocèse de Meaux (Lagny,…)

Mgr de Briey, évêque de Meaux.
Mgr de Briey, évêque de Meaux.

Dans le diocèse de Meaux, Mgr de Briey fit commémorer à Lagny les exploits de Jeanne qui avait délivré la ville des brigandages de Franquet d’Arras et le miracle de cet enfant resté sans vie pendant trois jours et que la prière de Jeanne d’Arc avait ranimé pour qu’il reçût le baptême. On peut dire que la pensée de Jeanne d’Arc a été l’une des dernières du vénérable évêque de Meaux. Il puisa dans son amour pour elle la force d’aller à Rome pour assister aux fêtes de la Béatification ; et, s’il est mort avant d’avoir vu toutes les manifestations de la piété de ses diocésains envers la Bienheureuse, les premiers hommages qu’ils ont rendus à la Libératrice de la France ont, du moins, réjoui ses derniers jours.

Diocèse de Versailles

Dans le diocèse de Versailles, Mgr Gibier fit chanter, le 18 avril, 517un Te Deum dans toutes les églises et célébrer, dans sa cathédrale, une fête solennelle où Mgr Rozier fit le panégyrique de la Bienheureuse.

Dans de nombreux villages, comme dans les villes de Seine-et-Oise, Jeanne fut fêtée : à Pontoise, où, dans l’église de Saint-Maclou, M. le chanoine Gaudeau prononça un très éloquent discours ; à Dourdan, à Garches, à Villeneuve-Saint-Georges, à Argenteuil, à l’Isle-Adam où les manifestations religieuses furent très brillantes ; à Théméricourt et à Igny dont les solennités furent présidées par Mgr l’évêque de Versailles ; à Arpajon où l’un de ses vicaires généraux, M. l’abbé Millot, fit le panégyrique de la Bienheureuse ; à Mantes où la clôture du triduum amena plus de trois mille fidèles dans la cathédrale.

Mgr de Gibier, évêque de Versailles.
Mgr de Gibier, évêque de Versailles.

Diocèse de Beauvais (Senlis, Compiègne, Noyon, Beaulieu,…)

Dans le diocèse de Beauvais, il y eut, entre cent autres manifestations de la foi et de la piété populaire, de beaux triduums à Senlis, à Beauvais, à Compiègne, à Noyon. S. Ém. le cardinal Luçon présida la clôture du dernier ; Mgr Douais y glorifia Jeanne et montra qu’après avoir été condamnée, en 1431, par un tribunal d’État, elle avait été réhabilitée, en 1456, par un tribunal d’Église ; Mgr l’archevêque de Paris y donna le salut solennel : les belles fêtes noyonnaises avaient été organisées pour rappeler la réhabilitation de Jeanne d’Arc, à laquelle Messire Guillaume Boullié, doyen du chapitre de Noyon, avait pris en 1456 une part glorieuse en même temps que l’archevêque de Reims et l’évêque de Paris.

À Beaulieu-les-Fontaines, Mgr l’évêque de Beauvais présida l’inauguration d’une statue en bronze, érigée sur l’emplacement de la forteresse où la captive de Compiègne fut d’abord incarcérée.

Cette fête ne fut pas seulement une fête religieuse ; elle fut aussi 518une fête artistique, car c’était l’inauguration d’une des plus belles œuvres que la statuaire moderne ait élevées à l’honneur de Jeanne d’Arc.

Imaginez quelque chose de l’extase de la Jeanne de Chapu, de l’air martial de celle de Paul Dubois, de la piété de celle de la Princesse d’Orléans ou de Doyen, réunissez ces trois sentiments en une seule expression de physionomie et vous aurez, nous semble-t-il, la Jeanne d’Arc de M. Charles Desvergnes. L’artiste nous la représente en costume guerrier. En butte sans doute à quelque opposition de l’entourage du roi, ou perplexe devant une difficulté imprévue, Jeanne a quitté de sa main son étendard qui s’appuie sur son épaule, tandis que dans un geste de supplication suprême, elle semble fouiller du regard l’infini des cieux, afin d’y découvrir la volonté du Tout-Puissant qu’elle implore. À la contempler, on sent qu’une fois de plus le Ciel lui parle ; on devine qu’elle va ressaisir son étendard, et, dans un élan de foi et de patriotisme, s’élancer à de nouveaux assauts, à de nouvelles victoires173b.

Telle est l’impression que faisait cette œuvre magnifique, dès son apparition dans la cathédrale de Beauvais où la maquette en fut inaugurée pendant les fêtes du triduum.

À Beaulieu-les-Fontaines, dans un bronze tout palpitant de foi et de vie, c’est la même impression que fait l’œuvre définitive ; on ne se lasse pas de contempler cette figure où se reflètent en même temps l’exquise pureté de l’âme, l’inspiration du Ciel, l’élan de la prière, la flamme de la vaillance guerrière. Maintenant elle est connue dans toute la France, où le plâtre, le marbre et le bronze la multiplient chaque jour par les soins de l’éditeur johannique Orléanais174. L’éminent sculpteur qui l’a conçue et exécutée est Orléanais lui-même ; il ne nous déplaît pas de noter cette circonstance, qui n’a pas dû le desservir dans la création de sa Jeanne d’Arc.

À Compiègne, le 23 mai, anniversaire de la captivité de Jeanne d’Arc, le triduum fut clôturé par un panégyrique que prononça Mgr Castellan, évêque de Digne ; et le même jour, dans les rues de la ville magnifiquement décorées, on vit se dérouler un grand cortège historique qui figurait l’entrée de Charles VII et de Jeanne d’Arc à Compiègne : un brillant tournoi termina le défilé.

Statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, par Ch. Desvergnes, Grand Prix de Rome.
519Statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, par Ch. Desvergnes, Grand Prix de Rome.

Paris
Description des fêtes de Notre-Dame dans l’Almanach de la Bienheureuse Jeanne d’Arc

520Le plus éclatant hommage qu’ait reçu Jeanne d’Arc dans l’Île-de-France est celui de Paris, de Paris qui la repoussa en 1429, mais qui redevint français à l’heure qu’elle avait prédite et qui, en 1909, l’acclama magnifiquement, comme il convenait à la capitale de la France. On en jugera par la description des fêtes de Notre-Dame (14, 15 et 16 mai 1909), que nous empruntons à l’Almanach de la Bienheureuse Jeanne d’Arc (1910).

Préparatifs

L’appel discret lancé par S. G. Mgr l’archevêque pour le pavoisement et l’illumination des demeures privées, en l’honneur de la Bienheureuse, avait été merveilleusement entendu et compris. Dans la plupart des quartiers, et au fur et à mesure que s’accomplissaient les trois jours du triduum, il semblait que les décorations devenaient plus nombreuses, que les drapeaux se multipliaient aux fenêtres.

Rarement même, il fut donné de voir une pareille richesse de motifs lumineux. Lanternes vénitiennes, verres lumineux, ampoules électriques colorées se déroulaient en guirlandes le long des grandes et petites artères de Paris. Faut-il signaler l’abondance de couronnes et de bouquets déposés autour des statues de Jeanne d’Arc, rue des Pyramides et place Saint-Augustin, par des délégations qui s’y rendaient en chantant hymnes et cantates ?

Aussi bien que dans les maisons aristocratiques des grands quartiers, dans les demeures ouvrières des quartiers pauvres, la même ferveur se manifesta, et le passant devait se dire que, pour la première fois, cette fête dont il était témoin était vraiment nationale.

Enfin les églises de Paris, elles aussi, depuis le Sacré-Cœur de Montmartre jusqu’à la plus humble chapelle, avaient reçu une décoration spéciale, et s’étaient couronnées, pour la circonstance, du drapeau national. Bref, à l’extérieur de Notre-Dame comme à l’intérieur, on célébrait dignement Jeanne d’Arc.

Journée du vendredi 14 mai

C’est par un temps magnifique, alors que le soleil lui-même semblait s’unir à la joie des catholiques de Paris, que commencèrent à Notre-Dame, le vendredi 14 mai, les fêtes de triduum. Un immense drapeau aux trois couleurs flottait au sommet de chaque tour de la cathédrale, tandis que des trophées ornaient les portiques. À l’intérieur, la décoration comportait également des trophées de drapeaux dont les cartouches fleurdelisés étaient à l’effigie de la Bienheureuse. À l’entrée du chœur, à gauche, on avait placé la bannière de Jeanne d’Arc qui 521appartient à l’église métropolitaine ;et sur l’autel orné de fleurs blanches, une statue de la Bienheureuse, œuvre du sculpteur Vermare, semblable à celle qui se trouve à Orléans, à Lyon et à Saint-Louis des Français, à Rome.

Les stalles et les ogives étaient partout drapées de pourpre, d’or et d’argent ; surmontant le chœur, un immense tableau : Jeanne d’Arc, Bienheureuse, présidera à toutes les cérémonies du triduum. De chaque côté du transept on a installé deux tableaux représentant les miracles récents de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire les guérisons miraculeuses opérées par son intervention ;et deux autres tableaux nous montrant le sacre de Charles VII à Reims et l’entrée triomphante de Jeanne d’Arc à Orléans, miracles du temps de Jeanne d’Arc et qui constituent, sans aucun doute, les deux plus grands prodiges de sa vie mortelle. On sait, au reste, que ces tableaux sont ceux qui ornaient Saint-Pierre de Rome, lors des cérémonies de la Béatification.

Enfin, la nef était toute ornée de bannières, dont chacune rappelait une victoire de la guerrière.

La cérémonie d’ouverture du triduum avait été annoncée pour huit heures, mais bien avant cette heure, la foule des fidèles, — cette foule qui ne cessera plus pendant trois jours d’envahir l’immense cathédrale, — se pressait aux portes de l’édifice.

Mgr Amette, archevêque de Paris.
Mgr Amette, archevêque de Paris.

C’est Mgr l’archevêque qui célébra la messe de communion et prononça l’allocution d’ouverture. Sa Grandeur rappela que c’est à Notre-Dame de Paris que commençait, il y a quatre siècles et demi, la glorification de Jeanne d’Arc, lorsque sa mère y apportait la bulle du Pape Calixte III, ordonnant la révision du procès de l’héroïque victime. Et, il y a quatre semaines, au centre même du monde catholique, se déroulait, en présence de soixante-dix évêques et de cinquante mille personnes assemblées dans la basilique de Saint-Pierre, l’extraordinaire événement qui avait placé sur les autels de l’Église l’humble bergère de Lorraine.

522Plusieurs milliers de fidèles, voulant répondre à l’appel de Sa Grandeur, s’approchèrent ce jour-là de la sainte table.

Pendant toute la journée, une foule de visiteurs ne cessa de venir admirer l’intérieur de Notre-Dame. Et le soir, lorsque Mgr l’archevêque de Paris revint de nouveau à la basilique, pour la dernière cérémonie de la journée, accompagné de Mgr l’archevêque de Ptolémaïs et de Mgr Desanti, évêque d’Ajaccio, l’immense édifice était à ce point rempli d’hommes et de jeunes gens, qu’une bonne moitié de l’assistance y dut rester debout. À l’arrivée de Sa Grandeur, cette foule se mit à chanter d’une seule voix le cantique : Je suis chrétien.

Elle était venue aussi pour entendre la parole chaude et vibrante de M. le chanoine Janvier.

Panégyrique du R. P. Janvier (compte-rendu)

L’éloquent panégyriste pris pour texte ces mots : Tu as agi avec virilité, tu seras éternellement en bénédiction, et il convia ses auditeurs à suivre la nouvelle Bienheureuse dans sa carrière rapide et miraculeuse, dans son long et douloureux supplice ; il s’attacha à leur montrer que si toutes les qualités morales brillaient au front de Jeanne d’Arc, aucune n’a brillé avec plus d’éclat que sa force d’âme.

Et M. le chanoine Janvier exhorta ses auditeurs à dégager eux-mêmes la leçon qui ressortait si lumineusement de cette courte et noble vie :

Par vos travaux, par vos prières, vous vous efforcerez, (dit-il en substance), d’achever l’apothéose de Jeanne d’Arc. L’esprit qui l’inspirait n’est pas mort, il plane toujours sur la France et il l’animera éternellement.

Nous avons besoin de lui pour assurer nos frontières, pour réaliser l’intégrité de notre territoire, pour ramener en notre malheureux pays la paix et la fraternité. Soyez dociles à l’esprit qui inspira Jeanne d’Arc, sachez combattre pour les vérités éternelles qui doivent régner sur tous les partis. Que, sous l’empire de cet esprit, l’unité se refasse et que, par cette unité, nous redevenions forts. Que l’action de Jeanne d’Arc recommence et que sa patrie, la plus belle des nations, persévère à travers les siècles dans sa mission chrétienne et civilisatrice.

Qu’on s’imagine ces pathétiques exhortations descendant de la chaire de Notre-Dame sur un auditoire qui haletait d’émotion, l’on ne s’étonnera guère qu’à plusieurs reprises, malgré les objurgations de l’orateur, la foule impatiente de manifester son enthousiasme ait éclaté en applaudissements.

Le panégyrique terminé, Mgr l’archevêque donna la bénédiction. Puis la procession, drapeaux et bannières en tête, déroula son long cortège à travers la masse pressée des hommes qui pieusement s’inclinaient au passage de la statue de Jeanne et sous la bénédiction de leur archevêque. 523En même temps, de cette mer humaine s’élevaient, en une mélopée tout d’abord lointaine, puis grandissante, puis majestueuse, les cantiques Nous voulons Dieu et l’Invocation à Jeanne d’Arc, pendant qu’au fond du chœur, dans le cadre grandiose de la cathédrale éclairée de mille lumières électriques, le tableau de la Gloire de la Bienheureuse semblait auréolé d’or et de feu par un faisceau lumineux lancé du haut des orgues. C’était une scène vraiment grandiose, qui, s’achevant dans le chant du Magnificat, du Credo et du Tantum ergo et par la bénédiction solennelle du Saint-Sacrement, atteignit presque à la sublime beauté.

Pendant ce temps, plusieurs milliers d’hommes qui n’avaient pu pénétrer dans la basilique répétaient sur le parvis les chants sacrés.

M. le chanoine Janvier.
M. le chanoine Janvier.
Journée du samedi 15 mai

La journée du samedi était destinée aux religieuses, aux dames et aux œuvres de jeunes filles. À la réunion du matin, la grande nef et une bonne partie des bas côtés étaient remplis de jeunes filles, de femmes appartenant à toutes les classes de la société. La dame du monde est aux côtés de l’ouvrière et de la femme du peuple, opérant entre elles ce parfait nivellement des classes sociales vainement rêvé par les utopistes, et qui s’accomplit ici dans l’amour de Dieu.

La messe de communion fut dite par M. le chanoine Pousset, archiprêtre de Notre-Dame.

Prêche du chanoine Pousset (résumé)

Après l’Évangile, M. le chanoine Pousset monte en chaire. Il propose à l’assistance l’exemple de Jeanne d’Arc et l’invite à prier la Bienheureuse pour le salut de la patrie :

Je vous demanderai, Mesdames, (dit éloquemment M. l’archiprêtre), de vous attacher de plus en plus à l’Église 524catholique, car c’est à Jeanne que la France doit de l’être encore. Si Dieu a donné Jeanne d’Arc à la France, cinq siècles après, demandons-lui de nous donner à nouveau Jeanne d’Arc pour ramener la France à la foi et la sauver…

La messe s’acheva par la communion de la presque totalité de l’assistance.

Prêche du chanoine Gibergues (extraits)

À nouveau, l’après-midi, il nous fut donné de revoir, en plus grande affluence encore, l’assistance du matin, attirée par le désir d’entendre M. le chanoine de Gibergues, supérieur des Missionnaires diocésains.

Par leur presse mensongère, (dit l’orateur), par leurs calomnies éhontées, ils déconsidèrent chaque jour, ils couvrent de boue la religion et ses ministres. Et par une fausse science, instrument docile de leur haine et de leur impiété, ils achèvent d’anémier le peu de foi qui nous reste encore.

Notre héroïque Bienheureuse va descendre du ciel pour se mettre à la tête des troupes demeurées fidèles, à la tête de tous les vrais fidèles et les conduire à la victoire en leur jetant de nouveau son beau cri de guerre.

Ô Jeanne, ô vierge inspirée et magnanime, ô libératrice de la France, ô guerrière triomphante de Reims, ô martyre héroïque de Rouen, maintenant que le jugement de l’Église vous a solennellement proclamée Bienheureuse, du séjour de la gloire où vous êtes parvenue, jetez sur votre cher royaume des regards de miséricorde.

[…]

Gémissant et pleurant sur les ruines de la France chrétienne à l’agonie, nous faisons monter vers vous le cri suppliant et très confiant de notre prière. Ô Bienheureuse Jeanne, bénissez-nous, intercédez pour nous, combattez pour nous !

Journée du dimanche 16 mai

Un seul mot résumera cette journée du 16 mai : ce fut un triomphe.

Dès six heures du matin, les fidèles se trouvaient à la porte de la basilique, attendant l’ouverture des portes ; et un service d’ordre dut être organisé pour éviter l’encombrement sur la place du Parvis.

Vers neuf heures, la basilique était presque complètement remplie. Le coup d’œil était alors superbe. Au moment où les chanoines de Notre-Dame allaient bientôt terminer l’office capitulaire, S. G. Mgr l’archevêque fit son entrée dans le chœur, entouré de MM. les vicaires généraux. L’office capitulaire terminé, Monseigneur monta à l’autel pour y célébrer la messe pontificale.

La basilique était pleine de fidèles ; les cinq nefs étaient au complet. Des places avaient été réservées en face de la chaire à MM. les sénateurs et députés.

525À neuf heures et demie, fut célébrée la messe pontificale. Il est difficile d’en traduire toute la majestueuse magnificence. La maîtrise, composée de cent cinquante exécutants, commença, sous la direction de M. l’abbé Renault, la messe à deux chœurs et à deux orgues de Widor, en plain-chant grégorien, de l’édition Vaticane. Elle chanta la célèbre Cantate à Jeanne d’Arc, également de Widor ; et à l’offertoire, le grand orgue tenu par le maître, M. Viernes, jouait le prélude de Bach, soutenu par le petit orgue que tenait M. Serre. Le maître Widor y assistait lui-même, des tribunes du grand orgue.

Jeanne blessée devant Paris. (Vital-Dubray.)
Jeanne blessée devant Paris. (Vital-Dubray.)

Après la messe, Mgr l’archevêque s’avança revêtu de la chape, à l’entrée du chœur, et donna à l’assistance prosternée la bénédiction pontificale selon le rite consacré. Pendant cette cérémonie si impressionnante par elle-même, la maîtrise exécuta la Bénédiction en plain-chant.

À onze heures et demie, la cérémonie de la matinée était terminée et la basilique se vidait lentement. Mais déjà plusieurs centaines de fidèles contenus sur les trottoirs par les agents de police, attendaient la réouverture des portes pour l’office de l’après-midi qui ne devait avoir lieu qu’à deux heures.

Aussitôt que les vêpres eurent été chantées, Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour, monta en chaire pour prononcer le panégyrique de Jeanne d’Arc. Il le fit avec éloquence et parfois avec une visible émotion.

Panégyrique de Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour (extraits)

Dieu, (dit-il), fut l’auteur de cette épopée nationale. Jeanne ne fut que la messagère, mais quelle messagère !

Mgr Lecœur développa cette thèse que Jeanne mérita d’être déclarée Bienheureuse, parce qu’elle avait réalisé en sa vie les béatitudes du Sermon sur la montagne :

Bienheureux les pauvres, bienheureux les humbles, les cœurs purs, les miséricordieux, les pacifiques ; bienheureux les doux ; bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice.

Après ce discours, Mgr l’archevêque remercia l’orateur et ses diocésains qui, en venant si nombreux à ces fêtes, en avaient rehaussé l’éclat.

Remerciements de Mgr Amette, archevêque de Paris

526Je ne puis laisser s’achever ces fêtes sans exprimer la grande joie et l’immense gratitude qui débordent de mon cœur. Ma voix ne pourra pas porter des remerciements à tous ceux auxquels va ma reconnaissance, mais j’espère que l’écho leur en parviendra.

Je vous avais demandé, mes Frères, de nous aider à faire ces fêtes dignes de Jeanne d’Arc et dignes de Paris.

Dignes de Jeanne d’Arc, je n’oserais dire qu’elles l’ont été. Quels hommages pourraient égaler ses mérites, ses vertus, son héroïsme, sa sainteté, la dette de la France envers elle ? Mais, du moins, il me semble que nos solennités ont été une manifestation de foi et de patriotisme digne de notre cher et grand Paris.

Cette antique basilique, habituée pourtant aux grands spectacles religieux, n’en avait pas, me dit-on, de mémoire d’homme, contemplé de pareil. Depuis trois jours, malgré ses vastes proportions, elle a été constamment de beaucoup trop petite pour contenir la foule qui voulait s’y presser. La fête a débordé dans les rues de la cité : nous les voyons partout magnifiquement pavoisées, le drapeau national s’y mêlant aux couleurs du chef de l’Église et à celles de Jeanne d’Arc, symbole de l’union de la religion et de la patrie, dans le cœur de la Bienheureuse.

À tous ceux qui ont pris part à ses fêtes et les ont rendues si belles, aux membres si dévoués du Comité de Jeanne d’Arc qui les ont préparées, au cher archiprêtre qui les a si merveilleusement organisées et à ceux qui l’ont si bien secondé ; aux orateurs qui nous ont redit les louanges de Jeanne et les leçons de sa vie, avec une éloquence tour à tour si forte, si élevée, si pénétrante et si pieuse ; à ceux dont les voix nous ont fait entendre des chants si harmonieux et si religieux ; à ces dix mille hommes qui, avant-hier, faisaient tressaillir ces voûtes du chant de leur Credo ; à ces légions de femmes et de jeunes filles chrétiennes qui sont venues hier prier et honorer Jeanne leur protectrice et leur modèle ; à vous, glorieux vétérans de notre chère armée, Messieurs du Parlement et représentants de la Cité, venus nombreux aujourd’hui pour affirmer par votre présence le caractère civique et national de cette solennité religieuse, à cette foule immense, dans laquelle je vois représenté tout le grand et cher peuple que Dieu m’a confié ; à tous ceux qui ont décoré leurs maisons en l’honneur de notre bienheureuse héroïne, j’adresse de toute mon âme le merci le plus profond et le plus ému.

Que Jeanne d’Arc agrée tous ces hommages ! Qu’en retour, elle protège Paris, la France et l’Église ! Qu’à cette heure de douloureux conflits, elle inspire à tous des pensées de justice et de concorde ! Qu’elle nous obtienne la paix et la liberté ! Et nous, emportons de ces jours où nous l’avons fêtée une foi renouvelée et inébranlable en Dieu et en la Patrie. Jurons à son exemple, de les aimer et de les bien servir toujours, et de ne les séparer jamais.

Cette allocution, quoique très courte, résonna, si vibrante, si enthousiaste, si généreuse, à travers l’auditoire, que les fidèles de Paris, remués jusqu’au fond de l’âme par cette improvisation, toute de cœur, de leur archevêque, ne purent retenir leurs applaudissements. L’appel à l’union de tous les Français dans les circonstances si graves que traverse la patrie et cet appel à l’union partant de la bouche de l’archevêque de 527Paris, avait, à cette minute historique, un sens profond, véritablement émouvant, presque tragique.

La procession s’organisa ensuite. En tête marchait la bannière de Jeanne d’Arc, suivie des sénateurs, des députés, des conseillers municipaux de Paris. La statue de la Bienheureuse était portée par quatre étudiants de l’Institut catholique et quatre membres de la Jeunesse catholique française. Puis venaient le clergé, le chapitre, les évêques et, fermant le cortège, Mgr l’archevêque de Paris qui bénissait la foule agenouillée sous ses pas.

Pendant cette procession, la dernière et la plus solennelle de toutes, l’Harmonie des Frères de Saint-Jean-de-Dieu alternait avec l’orgue, tandis que les chants liturgiques étaient répétés dans l’assistance.

Au retour du cortège, S. G. Mgr l’archevêque donna le salut solennel du Saint-Sacrement, pendant lequel la maîtrise se surpassa une dernière fois par l’exécution des œuvres suivantes : l’Adoremus de Haller, le Regina cœli de Widor, le Tu es Petrus de Théodore Dubois, le Tantum ergo de Haller, la Cantate de Jeanne d’Arc de Widor, la Cantate religieuse de Jean-Sébastien Bach.

Mais, à côté des privilégiés du sort qui avaient pu pénétrer dans Notre-Dame et jouir du magnifique spectacle des solennités, d’autres, au nombre de dix à quinze mille, avaient, avec une constance héroïque, attendu en face des portes, s’associant aux chants qui retentissaient à l’intérieur et s’efforçant d’entrevoir au loin quelque chose de ce qui se passait dans la basilique. Leur persévérance devait être récompensée. Après le salut, Monseigneur voulut leur porter une bénédiction spéciale. Précédé de la bannière de Jeanne d’Arc qu’escortaient les membres du Comité, des généraux, des sénateurs et des députés, accompagné des évêques présents, Monseigneur s’avança jusqu’au parvis. Gravissant les marches d’un escabeau, il leur adressa quelques mots émus qui suscitèrent de leur part mille acclamations au loin, jusque sur la grande place toute couverte par la foule. Puis les prélats bénirent solennellement cette multitude. Et quand Monseigneur s’éloigna, les vivats prolongés du peuple de Paris lui apprirent combien on lui savait gré du magnifique et incomparable succès des fêtes qu’il venait de présider.

Les catholiques parisiens ne se contentèrent pas de ce magnifique hommage collectif rendu à la Bienheureuse : sa fête se renouvela dans presque toutes les églises de Paris.

528V
De Bourges à La Charité-sur-Loire. — Hommages du Berry, du Bourbonnais, du Nivernais.

Après l’échec devant Paris (8-10 septembre 1429), Jeanne d’Arc est ramenée dans le Berry et condamnée à l’inaction. Cependant le Conseil du roi décide qu’elle essaiera de réduire plusieurs places fortes occupées par les Bourguignons : La Charité, Cosne, Saint-Pierre-le-Moûtier ; c’est la seconde campagne de la Loire. Saint-Pierre-le-Moûtier fut emporté, mais La Charité ne se rendit point tout de suite. Jeanne rejoignit la cour à Mehun-sur-Yèvre ; pendant quatre mois elle la suivit dans ses diverses résidences, jusqu’au jour où, impatiente d’aller combattre encore, elle reprit avec une petite escorte la route de l’Île-de-France (29 mars) : elle allait à la captivité et, de là, au martyre.

Jeanne faite prisonnière. (Lenepveu.)
Jeanne faite prisonnière. (Lenepveu.)

Bourges

On a conservé à Bourges le souvenir du séjour d’environ trois semaines qu’elle y fit avant d’entreprendre la seconde campagne de la Loire. Des fêtes solennelles devaient être célébrées, au mois de novembre, dans l’église métropolitaine ; la mort de Mgr Servonnet, archevêque de Bourges, ne permit pas d’exécuter le programme annoncé. Mais, si la capitale du Berry ne put rendre ses devoirs à Jeanne d’Arc, dans le vaste diocèse de Bourges la Bienheureuse fut partout fêtée et notamment à Mehun, à Sancoins, à Villequiers où l’on commémora magnifiquement le séjour ou le passage de la Pucelle. À Saint-Amand-Montrond, à Issoudun, à Châteauroux, à la Châtre, à Argenton, à Écueillé, à Vatan les fêtes furent plus brillantes que dans d’autres paroisses moins populeuses ; mais, dans tout le Berry, l’enthousiasme fut égal.

Moulins

529À Moulins, sous la présidence de Mgr Lobbedey, un triduum fut célébré du 18 au 21 novembre et fut l’occasion de grandes manifestations de piété et de patriotisme. Mgr Marty, évêque de Montauban, les anima de son éloquente parole et, dans les trois discours qu’il prononça, rendit un bel hommage à Jeanne d’Arc. La ville de Moulins, où Jeanne séjourna quelques jours et où elle rencontra très probablement sainte Colette qui visitait alors les maisons de son Ordre, tint à honneur de fêter ces glorieux souvenirs : elle le fit dignement et le Bourbonnais tout entier partagea l’enthousiasme de sa capitale : Bellenaves, Bizeneuilles, Bourbon-l’Archambault, Chantelle, Commentry, Cusset, Dompierre, Ébreuil, Gannat, Hérisson, Huriel, Jaligny, Lapalisse, Montet, Montluçon, Souvigny, Vichy, Villeneuve-sur-Allier, et cent autres paroisses parmi lesquelles nous citons au hasard Arpheuilles, Avermes, Bagneux, Bellerive, Bert, Bezenet, Billezois, Busset, Cesset, Chamblet, Chareil-Cintrat, Charmes, Chouvigny, Cressanges, Contigny, Desertines, Échassières, Franchesse, Lamaids, Liernolles, Louchy, Meillard, Molinet, Molles, Monétay-sur-Allier, Monteignet-Andelot, Montilly, Murat, Noyant, Boches, Saint-Voir, Saint-Léopardin-d’Augy, Saligny, Thiel, Trévol, Vieure, prirent part à ce concert où l’admiration, la reconnaissance et la confiance des catholiques français s’expriment avec une infatigable persévérance.

Nevers

À Nevers, le triduum fut célébré dans la cathédrale du 29 au 31 octobre. M. l’abbé Thellier de Poncheville, chargé de louer la Bienheureuse, s’attacha à dégager les leçons qui ressortent de sa vie, en la montrant comme un modèle de foi, d’espérance et de charité. Mgr Gauthey, évêque de Nevers, présida ces fêtes avec Mgr l’évêque d’Autun. Nevers vit défiler dans ces rues un cortège historique qui remettait sous les yeux de la foule l’héroïne entourée d’une suite brillante et qui rappelait son entrée dans les villes qu’elle venait délivrer. Elle rencontra dans une rue de Nevers quelques mauvais Français qui l’accueillirent au chant de l’Internationale ; cette manifestation grotesque, organisée par la libre-pensée et la franc-maçonnerie, échoua piteusement devant les acclamations de la population nivernaise.

Saint-Pierre-le-Moûtier

À Saint-Pierre-le-Moûtier, Mgr l’évêque de Nevers présida un triduum auquel assistèrent les évêques de Moulins et d’Autun ; il fit le panégyrique de la Bienheureuse, dont il exposa l’épopée angélique, en rappelant que Jeanne reçut sa 530mission d’un ange, qu’elle mena une vie angélique et qu’elle fut l’Ange de la patrie. Dans toutes les paroisses Jeanne fut fêtée, et partout les mêmes sentiments de vénération et de gratitude se traduisirent par les mêmes démonstrations enthousiastes ; le chroniqueur des fêtes nivernaises a noté spécialement les brillantes solennités qui eurent lieu à Cosne, à Decize, à Clamecy, à Montsauche, à Fours, à Onlay, à Imphy, à Tazilly, à Varzy et à Pouilly.

VI
De Compiègne à Rouen. — Hommages de la Flandre, de l’Artois, de la Picardie et de la Normandie. — Les fêtes de Rouen (30-31 mai 1909).

Jeanne est entrée dans sa voie douloureuse ; suivons-la à travers les provinces qu’elle a traversées jadis pour aller au bûcher : la piété des Flamands, des Artésiens, des Picards et des Normands en a fait cette année une voie triomphale.

Diocèse de Cambrai

Mgr Delamaire, coadjuteur de Cambrai.
Mgr Delamaire, coadjuteur de Cambrai.

Que Beaurevoir, qui fut la première étape de Jeanne d’Arc vers le martyre, ait appartenu autrefois au diocèse de Cambrai, c’est une question que les érudits n’ont pas encore tranchée. Mais, n’eussent-ils pas été persuadés que la question n’est point douteuse, les catholiques de Flandre n’en auraient pas moins magnifiquement fêté la Bienheureuse. Dans toutes les églises du diocèse de Cambrai un Te Deum d’action de grâces fut chanté le 18 avril, et bientôt les solennités religieuses commencèrent.

Elles débutèrent, à Lille, par un triduum qui eut lieu du 7 au 9 mai, à Sainte-Catherine, à Saint-Michel 531et à Saint-Maurice. Mgr Delamaire, coadjuteur de Cambrai, inaugura, dans la basilique de Notre-Dame de la Treille, la splendide chapelle élevée à la gloire de Jeanne et où tout parle d’elle, autel, vitraux, mosaïques, peinture et statue.

Puis ce fut le tour de Roubaix, de Tourcoing, d’Armentières et de Cambrai, dont la basilique métropolitaine vit se dérouler, du 18 au 20 mai, des fêtes splendides présidées par Mgr Delamaire. Le premier panégyrique, prêché par M. l’abbé Dubar, loua, dans Jeanne, la fille du peuple, la fille de France et la fille de Dieu ; les deux autres furent prononcés par M. l’abbé Coubé qui fit d’abord un saisissant parallèle entre la Vierge Marie, libératrice du monde par son fils Jésus, et la Vierge lorraine, libératrice du pays de France de par le Roy du ciel, puis un éloquent exposé de la mission de Jeanne d’Arc.

Mgr Sonnois, archevêque de Cambrai.
Mgr Sonnois, archevêque de Cambrai.

Dans toutes les paroisses du diocèse des fêtes furent célébrées avec une solennité extraordinaire et un grand concours de peuple : triduum de prières et de prédications, procession avec cortège historique, pavoisement et illuminations, bénédiction de statues et réjouissances publiques, les catholiques du Nord n’ont rien omis en l’honneur de la Bienheureuse.

Diocèse d’Arras

Au diocèse d’Arras, qu’un double souvenir lie à l’histoire de Jeanne, celui d’une captivité de deux mois et celui d’un miracle qui a été retenu dans la Cause de sa Béatification, les fêtes furent nombreuses et très brillantes. Le triduum qui fut célébré dans la cathédrale d’Arras, du 30 avril au 2 mai, sous la présidence de Mgr Williez, y amena pendant ces trois jours une foule immense ; chacune des paroisses de la ville y vint à son tour honorer Jeanne et les orateurs de ces fêtes, 532Mgr Doublet, M. l’abbé Boguet, Mgr Debout, d’autres encore, glorifièrent à l’envi les vertus et la mission de la sainte Libératrice.

Au pays du miracle, à Fruges, petite ville et grand renom, Mgr l’évêque d’Arras présida une fête splendide. À Aire-sur-la-Lys, vingt mille étrangers accoururent pour assister à la procession à laquelle prit part la municipalité.

À Boulogne, à Saint-Omer, à Calais, à Ardres, à Avesne, à Fauquembergues, à Berck, à Wissant, à Guisnes, à Courcelles-le-Comte, à Marquion, à Carvin, à Liévin, au Souich, à Bomy, à Lens, à Noyelles-sous-Lens, à Hucqueliers, à Mazingarbe, à Berles-au-Bois, à Saint-Pol, à Béthune, à Bapaume, à Hesdin, à Étaples, à Courrières, à Bailleul, dans une foule d’autres localités que nous pourrions citer encore, les fêtes de Jeanne excitèrent le même empressement populaire et la même piété.

Diocèse d’Amiens

Les populations chrétiennes de la Picardie n’ont connu, au XVe siècle, ni la guerrière d’Orléans, ni la triomphatrice de Reims ; en revanche, elles ont connu la prisonnière de Drugy, du Crotoy et de Saint-Valery. Elles ont vu Jeanne traverser, vaincue et humiliée, les bourgs et les villages que, tant de fois, l’invasion avait remplis de ruines et de deuils.

Mgr Dizien, évêque d’Amiens.
Mgr Dizien, évêque d’Amiens.

En rappelant ces douloureux souvenirs à ses diocésains, Mgr l’évêque d’Amiens leur rappelait aussi un mot délicat que l’a prisonnière du Crotoy dit aux dames d’Abbeville qui étaient venues la visiter : Que voicy un bon peuple ! Pleut à Dieu que je fusse si heureuse, lorsque je finiray mes jours, que je puisse être enterrée en ce pays ! Nulle terre française, hélas ! ne fut le tombeau 533de Jeanne. Mais la Picardie s’est souvenue de son souhait et, pour la glorifier, elle lui a érigé, comme partout en France, des autels et des statues. Le triduum solennel, célébré dans la cathédrale d’Amiens du 19 au 21 novembre, fut la plus belle expression de la piété picarde envers Jeanne d’Arc. Mgr l’archevêque de Sens célébra l’office pontifical de clôture, dans l’admirable église dont une sobre décoration ne voilait pas la parure naturelle. Les panégyriques furent prononcés par M. l’abbé Lecigne, professeur l’Institut catholique de Lille, qui traita de la mission providentielle de Jeanne ; par M. l’abbé Coubé, qui glorifia son patriotisme, et par Mgr Péchenard, évêque de Soissons, qui montra ce que Dieu a fait pour nous avec Jeanne d’Arc au XVe siècle, et ce qu’il semble vouloir faire encore pour nous par elle.

Après les belles fêtes d’Amiens, citons celles d’Airaines, d’Albert, de Montdidier, de Péronne, et celles, plus touchantes semble-t-il, d’Abbeville et du Crotoy par les souvenirs qu’elles rappelaient.

Rouen
Rapport de l’historien des fêtes de Rouen

Nous sommes à Rouen. Il convient de laisser la parole à l’historien des fêtes que Mgr l’archevêque de Rouen y fit célébrer, le 30 et le 31 mai 1909, et qui furent un bel hommage de réparation.

Introduction

Pendant les apprêts du supplice, alors qu’au milieu des éclats de rire des Anglais, les aides du bourreau achevaient d’entasser les fagots du bûcher, Jeanne, au témoignage du médecin Guillaume de La Chambre, s’écria : Ha ! Rouen, j’ay grant paour que tu ne ayes a souffrir de ma mort. Cri de pitié où il serait sacrilège de voir une malédiction ! Lorsque l’âme de Jeanne, pure colombe, se fut envolée vers le monde où il n’y a plus d’énigme, où le miroir des passions humaines ne déforme plus la vérité, elle comprit, elle sut, elle vit, et sa grant paour se dissipa, car le règne de la peur finit où commence le règne de l’amour. Elle comprit, elle sut que Rouen fut non l’auteur responsable, mais le témoin attristé de sa mort. Elle aima d’un amour spécial la ville de son martyre, elle bénit d’une bénédiction spéciale et le fleuve qui fut son tombeau et la ville qui reste son reliquaire vivant.

La cité et l’église de Rouen se sont acquis un titre nouveau à la bienveillance céleste de Jeanne d’Arc. Ils viennent de la fêter comme jamais encore elle ne l’avait été à Rouen, comme elle le fut bien peu souvent ailleurs.

534Préparatifs de la Fête. — Décoration de la cathédrale.

Sous l’inspiration de Mgr l’archevêque, et sous la direction effective de Mgr Barré et de M. le chanoine Lesourd, intendant et sous-intendant de la cathédrale, cette dernière reçut une décoration des plus riches et des plus heureuses. Certes des puristes pourront trouver que la cathédrale est à elle-même sa propre décoration, que rien ne vaut les fleurs de ses chapiteaux, les festons de ses frises, l’harmonie de ses voûtes, les violets et les ors de ses vitraux. Sans doute, mais, cette royale beauté de notre vieille église, on l’a rehaussée, tout en respectant les formes et les lignes, par une décoration spécialement destinée à honorer la Bienheureuse Jeanne.

Mgr Fuzet, archevêque de Rouen.
Mgr Fuzet, archevêque de Rouen.

Tout d’abord, comme à toutes nos fêtes pontificales, les piliers de la nef avaient revêtu leur manteau de tapisseries, parure unique au monde, qui donne à la grandiose et sévère cathédrale la jeunesse, la beauté, la grâce, plus belle encore que la beauté. Au fond de l’abside on avait suspendu une grande bannière représentant Jeanne entrant dans la gloire. Les archanges Michel et Gabriel l’y appellent. Saintes Catherine et Marguerite l’y conduisent. Ce tableau, un peu trop large pour sa hauteur, était, lors des fêtes de Saint-Pierre de Rome, placé à l’autel de la Chaire de saint Pierre, dans la Gloire du Bernin. Au milieu de la tour-lanterne, faisant face à la grande nef, on avait hissé une autre des bannières de la Béatification, Jeanne écoutant ses voix. Au centre du lambrequin, les armes de Pie X dominaient toute la nef : le souvenir du Pape semble ainsi planer sur ces fêtes. À droite et à gauche, contre les grosses piles du transept, deux autres bannières étaient suspendues représentant l’entrée de Jeanne à Orléans et le sacre de Reims. Par une heureuse idée, on avait choisi, pour mettre au-dessous de cette dernière, parmi toutes 535nos tapisseries, celle qui représente le sacre d’un roi de France. Ces trois bannières, bien éclairées, tableaux excellents placés en une bonne lumière, suivant le mot de Fénelon, firent l’admiration de tous. Au fond des deux bras du transept, deux toiles représentent les miracles obtenus par l’intercession de la Vénérable Jeanne d’Arc, qui rendirent possible la Béatification. Au-dessus de la chaire, un tableau de dimensions moindres, mais d’un très heureux coloris, reproduit la scène du Vieux-Marché. En face de la chaire on a placé une Jeanne d’Arc, à la tête énergique, aux membres vigoureux, peinte par l’habile peintre rouennais, E. Charpentier. À chaque baie du triforium, depuis le grand portail jusqu’à l’abside, depuis le portail des Libraires jusqu’au portail de la Calende, comme en l’église des Invalides pendent les drapeaux conquis, pendent des drapeaux français, dont l’ensemble dessine les lignes harmonieuses d’une immense croix tricolore. À mi-hauteur, sur chaque pilier, se dresse un faisceau de drapeaux tricolores d’où émerge, au centre, un gracieux étendard blanc et bleu, couleurs de Jeanne d’Arc. Sous le grand orgue une tribune est élevée, assez vaste pour porter trois cents exécutants.

Pour compléter la décoration lumineuse du sanctuaire, déjà si brillante en elle-même, on avait fait courir des guirlandes de lampes électriques dont les courbes se dessinaient d’un pilier à l’autre, pour se rejoindre au milieu de l’ogive finale, sous le grand lustre de cristal avec lequel elles s’harmonisaient sans se confondre.

La matinée du dimanche 30 mai

Le 30 mai, jour de la mort de Jeanne d’Arc, son dies natalis pour parler le langage rituel, tombait cette année le dimanche de la Pentecôte. Avec un art merveilleux on a, tout en respectant la liturgie, associé le souvenir de la nouvelle Bienheureuse avec les offices de l’Esprit-Saint, par une progression ascendante qui devait aboutir à l’apothéose du lundi soir.

Quand le Chapitre commença, dimanche à neuf heures et demie, l’office de Prime, la cathédrale était déjà remplie de fidèles, remplie comme elle l’est aux plus grands jours de nos fêtes pontificales. Après l’heure de Tierce, Mgr Henry, évêque de Grenoble, et S. G. Mgr Fuzet font leur entrée au chœur. Mgr Henry prend place au trône et tient chapelle pendant la grand-messe que célèbre M. l’abbé Richer, archidiacre de Rouen. Mgr Fuzet s’est rendu dans le haut du chœur, à la stalle archiépiscopale. À mesure que se déroulent les différentes phases du sacrifice de la messe, augmentent, malgré l’affluence de plus en plus grande des assistants, le silence et le recueillement. Ce sera là du reste la caractéristique principale de ces fêtes. Au sanctuaire et au chœur, le cérémonial 536se déploie avec toute la dignité, toute la majesté qui régit les séculaires traditions de l’église de Rouen. Dans les nefs, dans les transepts, au pourtour du chœur, les fidèles chantent et prient. On sent que dans l’immense basilique tous ne font qu’un cœur et qu’une âme. Lorsque retentissent les strophes, à la fois triomphales et suppliantes du Veni, Sancte Spiritus [Viens, Esprit-Saint], on croit entendre, redits en termes généraux et cependant bien précis, les espoirs, les victoires, les craintes, les souffrances de Jeanne la libératrice. L’Esprit qui est force et douceur, lumière et amour, ne fut-il pas pour elle

In labore requies, [dans le labeur, le repos,]

In æstu temperies, [dans la fièvre, la fraîcheur,]

In fletu solatium [dans les pleurs, le réconfort] ?

Les Vêpres pontificales du dimanche

Mgr l’archevêque de Rouen officie pontificalement aux vêpres. Mgr l’évêque de Grenoble est à la stalle archiépiscopale. Séminaristes, et maîtrisiens, dont la vaillance résiste aux fatigues occasionnées par les multiples répétitions des jours précédents, chantent, avec une science dont on est heureux de constater les progrès, les antiennes et les psaumes des vêpres de la Pentecôte. Avant le salut, Mgr l’archevêque de Rouen et Mgr Henry se rendent au milieu du sanctuaire. Vers eux s’avance un groupe de dames, escortant la bannière de Jeanne d’Arc. Sobre et riche, artistique et historique à la fois, cette bannière est d’une merveilleuse beauté et d’une touchante originalité.

À l’avers, sur un fond de drap d’argent aux nuances gris bleu, émergeant d’un foyer de flammes qui montent et serpentent, s’enlève un très beau médaillon de Jeanne, au visage énergique et doux ; dans l’angle de gauche se dresse le vieux château de Philippe-Auguste où Jeanne souffrit et pleura ; hardiment jetée sur le tout, une palme au feuillage d’argent, liséré d’or vert, encadre le bas du médaillon. Dans le bas, découpé en forme de lambrequin, sont brodées à gauche, avec la date de 1452, les armes du cardinal d’Estouteville, promoteur de la réhabilitation ; à droite, avec la date de 1456, les armes de Calixte III qui réhabilita ; au milieu, les armes de Pie X qui béatifia.

Au revers, le centre est occupé par un ange gracieux qui présente le blason, maintenant si populaire, que Charles VII donna à la famille de Jeanne. Tout autour, les armoiries des principales villes du diocèse. Mgr l’archevêque, en son nom, au nom de son église métropolitaine et de son diocèse, reçoit cette splendide bannière, la bénit solennellement, et, de la main, montrant à Mgr de Grenoble la bannière et celles qui l’offrent, le prie d’être son interprète. Mgr Henry, en quelques 537phrases pleines de délicatesse, remercie Mgr l’archevêque de l’honneur qu’il lui fait, le Comité et sa présidente de leur heureuse initiative, de leur générosité, de leur bon goût, et surtout de leur foi et de leur piété. Puisse cette bannière rappeler à toutes les chrétiennes de Rouen les exemples que leur donna Jeanne, et les exciter à contribuer comme elle, par leurs vertus et leurs sacrifices, au salut du pays !

Portée par deux séminaristes (car elle est soutenue non par une hampe centrale comme nos bannières ordinaires, mais par deux hampes latérales, comme beaucoup de bannières belges et italiennes), la bannière de Jeanne est saluée par la cantate À l’Étendard ! qu’exécutent deux cents choristes et dont le refrain entraînant est repris par tout le peuple.

Jeanne interrogée dans sa prison. (P. Delaroche.)
Jeanne interrogée dans sa prison. (P. Delaroche.)

La bannière ainsi acclamée prend la tête de la procession qui s’organise pour parcourir — combien lentement ! — les nefs de la cathédrale. Oh ! cette procession du saint-sacrement ! quel triomphe pour le Christ Sauveur, pour Jésus Eucharistie ! Entassés, pressés, au point de ne pouvoir respirer, les fidèles, d’eux-mêmes, trouvent cependant moyen de se tasser, de se presser plus encore, faisant place à la bannière qui passe, chantant les hymnes liturgiques avec les clercs dont les longues files blanches serpentent, s’inclinant, s’agenouillant lorsque s’avance le Saint-Sacrement que porte Mgr l’archevêque, que suit Mgr de Grenoble. Lentement, difficilement, on revient au sanctuaire. Mgr l’archevêque donne la bénédiction du Saint-Sacrement ; les prélats 538regagnent la sacristie, pendant que choristes et fidèles reprennent une fois encore la cantate à Jeanne d’Arc. L’office est terminé, mais, longtemps encore, la foule pressée se rendra devant la bannière que l’on a placée devant l’autel de sainte Cécile, s’arrêtera pour contempler les tableaux rapportés de Rome. Le peuple se sent chez lui en sa vieille cathédrale : c’est à regret qu’il en sort pour revenir bientôt, du reste, glorifier une fois encore Jeanne la martyre, Jeanne la bienheureuse.

La matinée du lundi 31 mai

C’est aujourd’hui le grand jour, le jour où la Bienheureuse doit recevoir l’hommage solennel du clergé et du peuple rouennais. Dans l’air pur du matin qu’aucun souffle ne trouble, les cloches joyeuses l’annoncent. Le soleil est radieux, les rues sont pavoisées, les cœurs sont tout à la joie. Dès sept heures, des pèlerins de Jeanne d’Arc, venus de loin, de très loin (certains sont Lillois), s’installent dans la nef. D’heure en heure les fidèles continuent à affluer. Les rangs se pressent. Le pourtour du chœur et l’estrade des musiciens sont envahis. C’est bien difficilement, malgré la bonne volonté que tous mettent à s’écarter, que le cortège des évêques pourra gagner l’entrée du chœur.

Mgr Henry et Mgr l’archevêque précèdent Mgr Lemonnier, à qui, par une délicate et paternelle attention, Mgr l’archevêque a demandé de célébrer en ce grand jour la messe pontificale. Mgr de Grenoble occupe la stalle archiépiscopale et Mgr de Rouen, tout à la joie d’honorer ses hôtes, se contente d’un trône improvisé, élevé en face de celle stalle.

Le prélat officiant achève la collecte. Un grand mouvement se fait. Les trois vénérables prélats se placent sur le palier de l’autel, les chanoines, diacres et sous-diacres leur font une cour d’honneur. En face d’eux, dans le chœur, s’avancent MM. les doyen et vice-doyen du Chapitre, digniores de majoribus suivant l’antique formule. Les acclamations, une fois de plus, retentissent, qui ne cessèrent depuis le Xe siècle d’implorer la bénédiction de Dieu sur le Pape, l’archevêque de Rouen et la France. Les innombrables étrangers accourus aux fêtes de Jeanne d’Arc sont frappés par la grandeur de ce spectacle inaccoutumé et les Rouennais sont fiers de voir l’émotion de leurs hôtes d’un jour. Traditionalistes de race, ils aiment qu’on ne change rien aux vieilles paroles de ces vieux souhaits. Cependant intérieurement ils associent les évêques de Grenoble et de Bayeux à leur archevêque bien-aimé, et, lorsque retentissent les invocations aux patrons du peuple français, Sancte Martine, tu illum adjuva ; Sancte Dionysi, tu illum adjuva [Saint Martin, aide-le ; saint Denis, aide-le], plus d’un tout bas ajoute, en invoquant l’héroïne du jour : Beata Johanna, tu illum adjuva [Bienheureuse Jeanne, aide-le].

539Des chants, qu’avec une perfection très remarquée et bien méritoire, la maîtrise exécuta au cours de cette messe, nous ne signalerons que le Kyrie de la Messe à la mémoire de Jeanne d’Arc, de Gounod. N’est-il pas juste de rappeler le souvenir de celui de nos musiciens qui a le plus fait pour chanter le nom et la gloire de celle qu’aujourd’hui l’Église permet d’invoquer ? Signalons aussi l’impression toute de recueillement que produisit l’O Salutaris, de C. Saint-Saëns, chanté au grand orgue par M. Bailli ; les sons, en l’église débordante de fidèles, paraissaient venir de si loin, qu’on eût dit une voix du ciel se mêlant aux voix de la terre. C’était doux comme un souffle du printemps, c’était suave comme une prière de séraphin.

L’Apothéose

La messe était à peine achevée, les prélats étaient à peine sortis, qu’un cri retentit : On ferme les portes ! La foule qui, pourtant, aimerait à s’attarder dans la contemplation du splendide décor de la cathédrale, docile, obéit. Il faut en moins de deux heures prendre les multiples et compliquées dispositions qui assureront la dignité et la grandeur de la cérémonie finale. Tout s’organise promptement et sûrement. À deux heures les portes sont ouvertes. Les douze cents chaises de la grande nef, sans un heurt, sans un bruit, sont occupées par l’élite de nos cités normandes. Par les portails de la Calende et des Libraires, les fidèles qui, patiemment, ont attendu, s’engouffrent dans les transepts, envahissent les déambulatoires, la chapelle absidale de la Vierge. Bientôt plus de six mille fidèles sont entrés ; six mille autres au moins devront renoncer à pénétrer dans le temple.

L’office est à peine commencé qu’à travers la nef s’avancent, en leurs costumes pittoresques, les délégués bretons. Ils vont prendre place à l’entrée du chœur. Seul, leur chef, M. le marquis de l’Estourbeillon, député de Vannes, se place au banc d’œuvre, près de M. le marquis de Pomereu, député de la Seine-Inférieure. Après les vêpres pontificales, MM. les doyens, chapelains d’honneur et chanoines rejoignent au banc d’œuvre deux cents prêtres en surplis que, très aimablement, les professeurs de l’Institution Saint-Romain y avaient conduits et placés. On remarque beaucoup dans ce cortège le groupe des curés de Rouen qui, revêtus de l’étole, accompagnent, en corps, leur archevêque. Ils étaient là bien à leur place, entourant le successeur de d’Estouteville, eux, successeurs de ces curés de Rouen en 1431 dont pas un ne voulut être, et, en tout cas, ne fut assesseur dans le honteux procès de condamnation.

540Panégyrique de Mgr Henry, évêque de Grenoble (résumé et extraits)

Mgr l’évêque de Grenoble commence alors le panégyrique de la Bienheureuse. Ce panégyrique, admirablement écrit, d’un style d’où la correction ne bannit ni l’élégance ni l’émotion, a été donné par l’orateur avec une très grande simplicité, où l’art, pour n’être pas visible, n’en est que plus parfait. La voix est claire et prenante, le geste sobre et noble. Encore souffrant, Mgr de Grenoble, sans s’effrayer de la longue carrière à parcourir, ménage ses forces et sait, le moment venu, les dépenser sans compter pour atteindre plus directement, plus profondément, les âmes de ceux qui l’entendent. Ceux-là mêmes qui sont privés de cette pure joie font preuve d’un très grand esprit de foi et gardent patiemment le silence que requiert la dignité du lieu.

J’aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m’a fait faire. (Rodigue.)
J’aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m’a fait faire. (Rodigue.)

Mgr de Grenoble raconte la vie de Jeanne, comme au Vendredi saint on raconte l’histoire du Christ. Ce récit, bien divisé, bien exact, bien vivant, captive les auditeurs. Ils suivent avec un intérêt passionné et la description pleine de fraîcheur de la vie champêtre menée par Jeanne d’Arc à Domrémy, et la fine analyse psychologique de la saine piété qui anima les premières années de Jeanne, et l’étude très fouillée de la naissance et de l’épanouissement de son patriotisme, et le récit de sa venue à Chinon, 541de l’examen subi par elle devant les enquêteurs de Poitiers. Ils admirent et son héroïsme à Orléans et son instinctive science militaire dans la campagne de la Loire et sa modestie au sacre de Reims. L’orateur fit un court mais saisissant tableau de la capture de Jeanne à Compiègne. À propos du procès de Rouen, il montre, textes en main, et l’insouciance coupable de Charles VII et la haine insatiable des Anglais et le servilisme de Cauchon et la complicité voulue de l’Université de Paris, ce qui l’amène à établir nettement les responsabilités des acteurs du drame.

Grâce aux documents de son procès, les actions extraordinaires qui établirent sa renommée ont pris un caractère d’authenticité contre lequel personne ne songe plus à s’inscrire en faux. Elle-même, grâce à eux encore, a pu échapper aux trahisons mortelles de la légende. Elle leur doit d’être restée vivante dans l’histoire, en gardant à son front l’auréole inaltérée d’une grandeur morale supérieure à la grandeur de ses œuvres. Et ces documents révélateurs, ces témoins véridiques et irrécusables d’une existence soustraite par tant de côtés à l’empire des lois communes et où le vrai paraît si souvent dépasser les frontières du vraisemblable, qui donc, Messieurs, les a sauvés de la destruction, qui les a tirés de la nuit du silence dans laquelle tant d’intérêts coalisés projetaient de les ensevelir, qui a mis en valeur leurs témoignages pour graver dans la mémoire des siècles et conserver à leur admiration et à leur vénération l’incomparable et idéale et pourtant historique figure de Jeanne d’Arc ? Qui a fait cela, Messieurs, si ce n’est l’Église ? Il faut le dire et y insister plus que jamais à l’heure où nous sommes. Certes, nous n’avons pas lieu d’être fiers, nous évêques et prêtres, de la part prise par quelques-uns des nôtres à la mort tragique de la Pucelle.

L’aveu n’en coûte pas à notre loyauté, et nous croyons bien n’avoir point fardé ici leur ignominie, mais cette ignominie n’est qu’à eux, elle reste leur tare personnelle et c’est par trop fausser la vérité des faits, le bon sens et la justice que de prétendre en couvrir l’Église. Que des hommes d’Église ou égarés par l’ambition, ou aveuglés par la haine, ou entraînés par une capitulation de conscience, par la peur des représailles anglaises aient joué un rôle plus ou moins odieux dans cette grande iniquité judiciaire, en quoi l’Église peut-elle en être rendue responsable ? Où donc est l’Église dans ce tribunal, du jugement duquel Jeanne d’Arc elle-même en appelle au jugement de l’Église ? Elle n’est, ni avec le cardinal de Winchester, qui préside à l’exécution d’une vengeance de famille, ni avec l’évêque de Beauvais et les quelques prélats, transfuges comme lui, qui l’assistent, ni avec les docteurs qui souscrivent à la condamnation et dont certains s’emploient, de concert avec leur président, à tromper la religion du Pape, par des rapports reconnus depuis mensongers. Le jour où le mensonge est découvert, ce jour-là, oui, l’Église intervient directement et officiellement ; mais c’est pour prescrire la révision de la Cause, c’est pour ordonner une nouvelle enquête, constituer un nouveau tribunal, appeler à sa barre plus de cent vingt témoins, et venger enfin la mémoire si calomniée et si travestie de la grande Française, par une réhabilitation à laquelle, il faut bien en convenir, l’honneur de la France était autrement intéressé que le sien.

Voilà, Messieurs, ce qu’a fait l’Église…

542Après avoir décrit les conséquences glorieuses de la Béatification, Mgr Henry conclut par cette péroraison prononcée d’une voix puissante et émue.

En dépit des tristesses de l’heure présente et des justes appréhensions de l’avenir, gardons-nous bien de désespérer de l’âme de la France. Appliquons-nous de tous nos efforts, par tous les moyens d’action dont nous pouvons disposer, à lui rendre son idéal chrétien d’autrefois, son orientation traditionnelle en vue de laquelle tant de dons précieux ont été impartis à notre race. Le salut est là pour elle, c’est-à-dire pour nous.

Unissons-nous donc pour le réaliser. Unissons-nous ; c’est le grand devoir de l’heure présente. Loin de nous tout ce qui sépare et divise ; arrière tous les conflits de bannières ; il n’en faut plus ! Catholiques et Français, Catholiques surtout, mais Français autant que Catholiques, Catholiques et Français indissolublement, laissons nos âmes fusionner et communier dans le double amour que ces titres commandent et pour lequel Jeanne d’Arc a donné sa vie, et faisant nôtre sa belle devise : Vive labeur ! vive labeur pour Dieu et pour la France ! vive labeur pour la foi et pour la liberté ! d’un même esprit, d’une même volonté, d’un même cœur, la main dans la main, travaillons à refaire une France chrétienne !

Et les applaudissements éclatent autour de la chaire, une ovation est faite au prélat, lorsqu’il regagne la sacristie : manifestation d’autant plus émouvante en sa spontanéité que l’on connaît mieux et le calme des Normands et l’horreur instinctive qu’ils ont pour tout ce qui est une atteinte portée à la sainteté de leurs églises et à la dignité du culte.

Après le discours de Mgr Henry, on exécuta l’Oratorio de M. Ch. Lenepveu175 ; puis Mgr l’archevêque de Rouen monta en chaire pour prononcer l’allocution suivante.

Remerciements de Mgr Fuzet, archevêque de Rouen

Je ne puis, mes très chers Frères, sans élever la voix, laisser s’achever ces fêtes qui vous remplissent depuis deux jours d’incessantes émotions et qui me comblent moi-même de joie et de fierté. Je vous dois à tous des remerciements.

Merci, Monseigneur l’évêque de Grenoble. De quelle haute, de quelle superbe éloquence vous venez de les animer, ces fêtes ! Puissent vos conseils rester profondément gravés dans les cœurs !

Merci, Monseigneur l’évêque de Bayeux. Comme il nous a été doux de vous revoir dans cette cathédrale où tout vous sourit encore et de laquelle votre image ne saurait s’effacer !

Merci à vous, mes très chers Frères. Quel triomphe n’avez-vous pas fait de ces cérémonies, par votre empressement, votre attitude religieuse, votre enthousiasme patriotique !

Ô Bienheureuse Jeanne d’Arc, l’as-tu reconnu ce peuple qui vient d’inaugurer ton culte liturgique avec une ardeur si sincère ! C’est celui-là même qui pleurait à ton passage dans les rues de la cité et qui s’indignait de ton supplice ; celui-là 543qui t’eût délivrée vingt fois, s’il n’avait pas été courbé sous le joug étranger ; celui-là dont ta plainte émue : Ah ! Rouen, Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort, prouve qu’il avait gagné ton cœur ; et certes, il l’avait bien mérité, puisqu’il te donnait lui-même le sien. Tu le sais, il n’a jamais perdu ta mémoire à travers les siècles : il était donc avide de te rendre hommage dans cette circonstance solennelle. Crois-le, son archevêque voudrait, à force d’honneurs, après les d’Estouteville, les de Bonnechose, les Thomas, anéantir définitivement des souvenirs lamentables dont personne au monde ne devrait plus parler maintenant. Ses prêtres, — regarde donc, ô Jeanne, en quel nombre ils sont venus ici, — ses prêtres réparent l’histoire d’hier en faisant très belle l’histoire présente. Ses femmes se souviennent encore de ta parole : Je ne crains femme de Rouen pour filer ni coudre, et elles t’apportent, symbole de piété, un étendard comme tu n’en eus sans doute jamais. Ses poètes et ses musiciens viennent de nous attendrir une fois de plus en chantant merveilleusement ta vie et ta mort. Bientôt — ses plus nobles enfants se rendront à mon appel pour réaliser ce dessein — bientôt tous ensemble nous érigerons ici ton autel ; bientôt la nation, je l’espère, te donnera chez nous, sur une des places de cette ville du martyre, un monument d’apothéose. Ah ! je l’atteste, oui je l’atteste, nulle part tu ne peux être, nulle part tu ne seras plus aimée !

Cependant, je ne l’ignore pas, ce que je dis-là pour cette bien-aimée ville de Rouen, il n’est pas de ville, il n’est pas de village de France qui ne le dise pareillement. Car Jeanne d’Arc, il faut le répéter, c’est la plus pure incarnation de la patrie. En elle, nous nous retrouvons tous, des Alpes aux Pyrénées, de la Méditerranée à la Manche, de la Lorraine à la Bretagne — à la bonne, à la fidèle Bretagne — du Rhône à la Gironde, de la Loire à la Seine : Jeanne d’Arc, c’est l’idéal français : Jeanne d’Arc, c’est la France.

Jeanne apprend sa condamnation. (Sallez.)
Jeanne apprend sa condamnation. (Sallez.)

Et c’est pourquoi sa glorification nous donne tant d’espoir en un avenir meilleur. Ô Rouennais qui venez de l’acclamer si dignement ; ô mes chers diocésains qui allez, d’église en église, renouveler la fête de notre cathédrale ; ô Français de France, qui que vous soyez, d’où que vous soyez, fraternisez désormais dans le culte de Jeanne. Elle n’est ni à ceux-ci, ni à ceux-là. Elle appartient plus que jamais à tous. Serrons-nous donc autour d’elle. Du haut du ciel où elle plane, elle dit aux uns : tolérance ; aux autres : justice ; à tous : esprit de paix et de liberté. La féodalité connut la trêve de Dieu. Que la démocratie contemporaine connaisse la trêve de Jeanne d’Arc ! Que son étendard, l’étendard de l’espérance, abrite sous ses plis glorieux tous les Français, et qu’avec nous tous les Français n’aient qu’un cri : Vive Jeanne d’Arc ! Vive la France !

544Après la cérémonie religieuse, la basilique s’illumina et s’embrasa : une foule énorme était là, pour assister à ce spectacle grandiose, qui symbolisait si bien l’apothéose de Jeanne d’Arc.

Comme l’avait annoncé Mgr l’archevêque de Rouen, ses diocésains renouvelèrent, d’église en église, la fête de la cathédrale ; du Havre à Dieppe, des Andelys à Neufchâtel, la louange johannique retentit pendant de longs mois, inlassable, dans l’expression de la vénération, de la confiance et de la piété.

Mgr Meunier, évêque d’Évreux.
Mgr Meunier, évêque d’Évreux.

Diocèse d’Évreux

La Normandie tout entière s’est associée avec un élan admirable à l’hommage que Rouen rendit à Jeanne d’Arc. Évreux eut ses grandes fêtes aux premiers jours d’octobre ; Mgr Meunier avait invité à les présider avec lui Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux, et Mgr Amette, archevêque de Paris. Mgr Debout, le R. P. Babonneau et M. l’abbé Coubé, les trois prédicateurs qu’il avait chargés de louer Jeanne, répondirent avec éloquence à l’attente de leur magnifique auditoire. Le premier raconta la vie de Jeanne ; le second raconta son immolation ; le troisième montra comment elle rétablit en France le règne du Christ, et tous les trois tirèrent de la vie et des vertus de la Bienheureuse les leçons qu’elles contiennent pour notre temps.

La foule des fidèles ne cessa d’affluer dans la cathédrale richement parée. La fête extérieure fut belle, elle aussi, dans la ville pavoisée, malgré les averses d’automne. 545Des solennités particulières furent célébrées en très grand nombre dans les paroisses du diocèse, conformément à la lettre pastorale de Mgr l’évêque d’Évreux.

Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux.
Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux.

Diocèse de Séez

Séez fêta Jeanne d’Arc du 22 au 24 mai, sous la présidence de son évêque, Mgr Bardel, auquel s’étaient joints les évêques de Bayeux et de Coutances ; des milliers de fidèles assistèrent aux offices et écoutèrent les éloquents discours de M. le vicaire général Dumaine et de M. l’abbé Coubé ; le lundi eut lieu l’exécution de l’Oratorio de Lenepveu. Il y eut, dans la soirée du dimanche, une procession dans les rues de la ville transformées en avenues verdoyantes où flottaient les drapeaux et les bannières blanches et bleues ; la nuit venue, la ville s’illumina.

Alençon, Mortagne, Argentan et Domfront rivalisèrent avec Séez d’enthousiasme en l’honneur de Jeanne ; près de quatre cents paroisses la fêtèrent et partout ces solennités prirent le caractère de fêtes publiques. Le peuple a donné, remarque un de nos correspondants ; et c’était une joie, franche, cordiale ; il n’y avait à bouder que les plus enragés blocards. Que la Bienheureuse leur pardonne !

Diocèse de Bayeux (Lisieux,…)

Bayeux célébra ses fêtes du 2 au 4 juillet. Mgr Lemonnier les présida dans sa cathédrale magnifiquement décorée et elles furent l’occasion de belles manifestations religieuses. M. le chanoine Pasquet célébra éloquemment Jeanne, la sainte du patriotisme. Les habitants, grâce au libéralisme de la municipalité, purent pavoiser et illuminer en toute liberté, et ce fut un beau concert de joie patriotique et chrétienne. Une grande fête de gymnastique, qui eut lieu dans la soirée, se termina par l’apothéose de Jeanne d’Arc.

546À Notre-Dame de la Délivrande, Jeanne fut fêtée deux fois, d’abord dans une solennité qui lui était spécialement consacrée, ensuite dans les fêtes annuelles de Notre-Dame, où Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour, fit un beau parallèle entre la Vierge libératrice des âmes et la Pucelle d’Orléans libératrice de la France.

À Cagny, à Houlgate, à Courseulles, à Trouville, à Bény-Bocage, à Familly, à Saint-Loup-de-Fribois, à Bavent, à Saint-Patrice de Bayeux, à Équemauville, à Magny-la-Campagne, à Beuvron-en-Auge, au Manoir, à Tour, à Notre-Dame-de-Courson, à Brémoy, Jeanne reçut de beaux hommages.

Les fêtes de Lisieux (22-24 octobre), présidées par Mgr Lemonnier, rappelèrent par leur éclat celles de Bayeux : le discours final, prononcé par Mgr l’évêque d’Orléans, remit sous les yeux d’un grand auditoire charmé par son éloquence les preuves de la mission surnaturelle de Jeanne.

Quelques jours plus tard, à Bretteville-l’Orgueilleuse, auprès de son pays natal, Mgr Touchet présida, aux côtés de Mgr l’évêque de Bayeux, une fête de village qu’il a décrite lui-même.

Description de la fête de Bretteville-l’Orgueilleuse, par Mgr Touchet

Toutes les maisons, sauf une, je crois, étaient décorées de guirlandes, de drapeaux aux trois couleurs, d’étendards de la Pucelle.

Les prêtres du voisinage avaient été convoqués. Le maire et le curé avaient rivalisé de zèle. Un cortège composé de tous les laboureurs, de tous les artisans, de toute la jeunesse du pays se forma et s’avança sous des arceaux de verdure et de fleurs. Une jeune fille, cuirassée et casquée, marchait l’étendard à la main, rappelant candidement Jeanne ; et ces braves gens la regardaient, visiblement émus et respectueux, comme si quelque rayon de la vraie sainte eût consacré à leurs yeux celle qu’ils avaient chargée de la leur représenter.

Des chants avaient été préparés à l’église. Les belles cloches sonnaient de toute leur poitrine d’airain. Une statue de la Bienheureuse attendait, sur un piédestal embaumé de roses, de lauriers et de lis, les bénédictions de l’Église.

La messe et les vêpres furent aussi suivies, qu’à Pâques, disait-on autour de moi, pour exprimer que plus de monde n’y pouvait assister.

Quand la nuit descendit sur les fermes et la plaine, un feu d’artifice, ainsi qu’il est d’usage dans les grandes fêtes publiques, couronna les humbles maisons dans lesquelles avait passé une pure et mémorable joie.

Diocèse de Coutances, Mont-Saint-Michel

547Les plus grandioses solennités que la glorification de Jeanne d’Arc fit célébrer dans le diocèse de Coutances furent sans contredit celles du Mont-Saint-Michel (29 septembre). On y fêtait sans doute le douzième centenaire de l’apparition de l’Archange ; mais comment, l’année de Jeanne d’Arc, séparer du protecteur de la France celle à qui, de la part de Dieu, il apporta l’ordre d’aller la sauver ?

Mgr Guérard, évêque de Coutances.
Mgr Guérard, évêque de Coutances.

Mgr Touchet, que Mgr Guérard, évêque de Coutances, avait invité à porter la parole, parla éloquemment du pacte entre Saint-Michel et la Bienheureuse Jeanne. L’origine de ce pacte remonte au XVe siècle. Il avait une condition résolutoire, que Jeanne ne commettrait jamais le péché mortel. Elle le proclama à Rouen. Le pacte avait pour signe sensible l’étendard de Jeanne portant les noms de Jésus et de Marie.

Ce discours émut profondément les milliers de pèlerins qui se trouvaient réunis sur l’esplanade de la basilique et parmi lesquels on comptait plus de six cents prêtres, et à leur tête Mgr l’évêque de Coutances, Mgr l’évêque de Nevers et Mgr le coadjuteur de Cambrai.

Les fêtes de Coutances eurent lieu le 7 novembre ; la population chrétienne de la ville répondit avec un bel élan à l’appel de son évêque.

À Carentan, à Sartilly, à Avranches, à Cherbourg, à Valognes, Jeanne eut également de belles journées, ainsi qu’à Picauville, à Ravenoville, à Plomb, à Saint-Samson-de-Bonfossé, à Hauteville, à Rauville-la-Place, à Coulouvray, à Beuvrigny, à Boisroger, à Notre-Dame-de-Cenilly, à Saint-Georges-de-Rouelley, à Montaigu-l’Orbehaye, à Barneville-sur-Mer.

548VII
Hommages de la Franche-Comté, de la Bourgogne et du Lyonnais. — Les fêtes de Lyon (21-23 mai 1909).

Après avoir suivi Jeanne au milieu des ovations populaires qui l’ont accueillie de Domrémy à Rouen, il nous reste à montrer que la France tout entière l’a fêtée avec le même enthousiasme : nos lecteurs en seront convaincus, s’ils veulent bien, quelques instants encore, prêter l’oreille au concert de cette acclamation universelle. Nous n’avons pas à en excuser la monotonie : comment se lasserait-on d’entendre la France acclamer Jeanne d’Arc ?

Nous voici en Franche-Comté et de toutes parts nous arrivent les échos de la louange johannique.

Diocèse de Besançon (Vesoul, Montbéliard, Saint-Claude,…)

À Besançon de grandes fêtes furent célébrées, du 29 avril au 2 mai, sur l’initiative de l’archevêque, Mgr Petit. Le 29 avril fut la journée de la jeunesse. À l’appel qui leur avait été adressé, les patronages et les écoles de la ville répondirent avec un empressement qui dépassa toutes les prévisions. Jeunes gens et jeunes filles s’avançaient en rangs serrés et semblaient monter à l’assaut de la cathédrale qui les accueillait avec le sourire de ses vitraux, la flamme de ses lumières, le parfum de ses feuillages et de ses fleurs, la pompe de ses drapeaux, de ses oriflammes et des grands écussons armoriés inclinés le long des hautes murailles, comme pour contempler le merveilleux spectacle de cette jeune France vaillante et chrétienne.

Après l’Évangile, M. le chanoine Perrin, curé de la cathédrale, commenta en termes chaleureux, pour son jeune auditoire, la vie de la Pucelle, modèle admirable que l’Église propose aujourd’hui à la jeunesse française. Mgr l’archevêque rappela à ces enfants qu’eux aussi, comme Jeanne, ont des voix pour les conduire : voix de leurs mères, voix de leurs anges gardiens, et il leur recommanda de les écouter docilement. Notons encore, avant la grande journée du dimanche, diverses réunions à l’école ménagère Jeanne-d’Arc où Mgr l’archevêque bénit une statue, à la cathédrale où M. l’archiprêtre fit encore deux discours sur la Bienheureuse, au Kursaal où, après une éloquente glorification de Jeanne d’Arc par 549M. Duval-Arnould, conseiller municipal de Paris, une foule immense assista à l’audition de l’Oratorio de Gounod. Beaucoup de fidèles communièrent le dimanche matin à la métropole. La messe pontificale fut des plus solennelles.

À la cérémonie de clôture, le panégyrique de Jeanne d’Arc fut prononcé par Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié, qui glorifia sa pureté, sa force dans la souffrance, sa confiance invincible dans le Christ, son modèle et son soutien.

Parmi les autres fêtes qui eurent lieu dans le diocèse de Besançon, citons au moins : celles de Vesoul, dont le triduum, célébré dans l’église Saint-Georges, fut suivi par la foule recueillie dans la prière et soulevée par la parole de M. le chanoine Coubé ; celles de Montbéliard, où Jeanne fut solennellement fêtée dans la paroisse de Saint-Maimbœuf ; celle de Gray, que présida Mgr Altmayer, archevêque de Synnade.

Mgr Maillet, évêque de Saint-Claude.
Mgr Maillet, évêque de Saint-Claude.

Mgr Maillet, évêque de Saint-Claude, présida dans sa cathédrale les fêtes des 2, 3 et 4 juillet : elles furent très fréquentées, et, le soir de la clôture, une brillante illumination manifesta l’enthousiasme du peuple.

Il en fut de même, du 21 au 23 mai, à Lons-le-Saunier.

À Salins, à Champagnoles, le triduum eut le même succès, et dans un grand nombre d’autres villes ou de paroisses de campagne, des cérémonies semblables furent célébrées en l’honneur de la Bienheureuse.

Diocèse de Dijon

À Dijon, Jeanne d’Arc fut fêtée joyeusement, magnifiquement, dans un sincère élan de foi chrétienne et patriotique, que ne découragèrent 550pas les provocations des sectaires ni les tracasseries préfectorales qui proscrivirent les couleurs de Jeanne dans le pavoisement des maisons. Les deux premiers jours la foule assista, dans la cathédrale de Saint-Bénigne, aux cérémonies du soir où l’éloge de la Bienheureuse fut fait par un dominicain, le P. Gidon, et par un jésuite, le P. Buchet : ils avaient pour mission de préparer les âmes à la grande manifestation religieuse du dimanche. Elle fut très belle. Les messes de communion furent très suivies : près de trois mille fidèles, hommes, jeunes gens, femmes et jeunes filles, comprirent que le culte de la Bienheureuse est incomplet sans la participation eucharistique.

Jeanne insultée par les soldats dans sa prison. (Vital-Dubray.)
Jeanne insultée par les soldats dans sa prison. (Vital-Dubray.)

À la cérémonie du soir, Mgr Dadolle exposa devant un auditoire immense la double mission de Jeanne : celle qu’elle accomplit au XVe siècle pour le salut de la France et celle qui consiste, de nos jours, à venger le surnaturel, à rapprendre que le secret de vaincre est d’avoir foi en la victoire, et à unir tous les bons Français dans la résolution de restaurer une France avant tout chrétienne. Après ce magistral discours, on entendit la belle cantate de M. de la Tombelle, laquelle esquisse à grands traits, en cinq tableaux, la vie de Jeanne d’Arc ; puis, le Te Deum fut chanté.

Quand Mgr Dadolle fut rentré à l’évêché, la foule qui se pressait 551devant sa maison voulut encore l’entendre : il parut à son balcon et prononça ces paroles.

Remerciements de Mgr Dadolle, évêque de Dijon

Mes chers amis,

À la fin de cette journée superbe, vous devinez peut-être que votre Évêque a le droit d’éprouver quelque fatigue. En votre présence, il l’oublie. Ce n’est pas d’ici, et à un auditoire répandu par la rue, que je puis faire un discours. Je veux vous remercier seulement : vous remercier de la si puissante contribution que vous avez fournie à nos incomparables fêtes ; vous remercier de la tenue si invariablement chrétienne qui a été la vôtre, tout le temps.

Avant-hier, quand vous avez inauguré le triduum par la retraite aux flambeaux, derrière vos belles files, quelques égarés suivaient et ils disaient : Conspuez !

Conspuer, mes amis, c’est jeter un mépris à la face de quelqu’un.

Nous, chrétiens, nous, instruits à l’école de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de Jeanne d’Arc, nous luttons quand il le faut, nous ne méprisons jamais, et donc nous ne conspuerons personne.

Je vous rappelle, mes amis, à la leçon que Jeanne vous donne dans le tableau qui la représente sur les hauteurs de l’abside de notre cathédrale. Elle se présente aux Bourguignons avec un rameau d’olivier. Ce rameau, nous l’offrons à tous.

Notre vœu ardent est pour la paix, pour la concorde confraternelle dans le respect de tous les droits et de toutes les opinions honnêtes.

À l’an prochain, mes amis, et, d’année en année, nous nous surpasserons en la fête nationale de notre héroïne.

La fête de Jeanne d’Arc fut célébrée avec solennité dans presque toutes les paroisses du diocèse de Dijon. Il est arrivé néanmoins qu’un certain nombre d’elles, ayant un chiffre de population trop faible pour suffire au déploiement d’une grande cérémonie, se sont groupées par trois ou quatre, dans une fête interparoissiale, dont le programme a été à peu près invariablement celui-ci : messe très solennelle, panégyrique, représentation d’un drame sur Jeanne d’Arc, conférence avec projections. Et dans ces fêtes, célébrées au nombre de plus de deux cents, il ne s’est pas produit le plus petit incident regrettable. Les foules s’y sont empressées, pieusement ou avec une sympathique curiosité. À noter encore que Jeanne d’Arc a fait 552beaucoup communier à ses fêtes : elle a été, dit Mgr l’évêque de Dijon,

notre grande missionnaire de 1909. Les Bourguignons d’à présent ont eu à cœur de lui faire voir qu’ils sont de sa France à elle, France sans Armagnacs ni Bourguignons, France tout court et France chrétienne.

Diocèse d’Autun

À Autun, du 14 au 16 mai, il y eut de grandes fêtes à Notre-Dame, à Saint-Jean et à la cathédrale, sous la présidence de Mgr Villard.

Mgr Labeuche, évêque de Belley.
Mgr Labeuche, évêque de Belley.

M. l’abbé Gayraud, l’orateur du triduum, démontra l’opportunité de la Béatification de Jeanne d’Arc :

Elle vient nous sauver des trois périls qui nous menacent : la déchristianisation, par l’irréligion et l’athéisme ; la dénationalisation, par l’antipatriotisme ; la décomposition sociale, par l’anarchie universelle.

Dans presque toutes les paroisses du diocèse d’Autun, Jeanne a eu sa journée ou son triduum et, partout, le succès de ces fêtes a dépassé l’attente des organisateurs, tant l’élan et la piété des fidèles furent sincères et universels.

Diocèse de Belley

À Belley, les 20 et 21 novembre, les fêtes eurent lieu sous la présidence de S. Ém. le cardinal Luçon, entouré de NN. SS. Montêty, archevêque titulaire de Beyrouth ; Dubillard, archevêque de Chambéry ; Sevin, évêque de Châlons, et Labeuche, évêque de Belley. Mgr l’évêque de Châlons, en commentant les paroles Gladius Domini, gladius Gedeonis [Le glaive du Seigneur et le glaive de Gédéon], fit ressortir vivement le caractère surnaturel de la mission politique et sociale de Jeanne d’Arc.

À la fin de cette magnifique journée, Mgr l’évêque de Belley remercia chaleureusement les fidèles de sa ville épiscopale qui 553avaient fait un si beau triomphe à Jeanne d’Arc.

Beaucoup d’autres paroisses eussent mérité le même éloge, en particulier Bourg, Nantua, Trévoux, Gex, Coligny, Pont-de-Veyle, Saint-Jean-le-Vieux, Ceyzérieu, Cuet, Collonges, etc…

Ainsi, ce fut dans toute la Bourgogne, d’Auxerre à Bourg, le même concert de louanges et de prières ; et, de même qu’il y a cinq siècles qui disait Bourguignon disait ennemi de Jeanne, aujourd’hui la Bienheureuse n’a rencontré dans cette province que des amis agenouillés devant elle.

Archidiocèse de Lyon
Récit paru dans la Semaine religieuse

Les fêtes célébrées dans la Primatiale de Lyon eurent un éclat dont la magnificence mérite d’être applaudie par toute la France, mais dont personne ne s’étonnera, vu la piété des catholiques lyonnais et celle du vénéré cardinal qui leur a inspiré son culte pour la sainte Libératrice de la patrie. Nous en empruntons le récit à la Semaine religieuse de Lyon.

Introduction

C’est le mois de la Libératrice. Après Rome, la France ; après Paris et Orléans, Lyon.

Et. comme à Rome, comme à Orléans et à Paris, qu’elles ont été magnifiques les solennités qui viennent à peine de se clore dans notre Primatiale ! Pendant les trois jours qu’il a duré, rien, en effet, n’a manqué à l’éclat de ce mémorable triduum : ni la splendeur des cérémonies, ni la beauté des chants, ni l’azur d’un ciel de printemps, ni les pavoisements aux couleurs nationales et de Jeanne d’Arc, aux fenêtres des pauvres comme des riches, ni l’affluence de foules telles qu’on en a rarement vues à Saint-Jean, foules accourues de toute la ville et de tout le diocèse, foules toujours pieuses et toujours recueillies, foules enfin qui envahissaient la cathédrale depuis l’ouverture des portes jusqu’à la fermeture, et en qui on sentait passer un souffle de patriotisme religieux.

Nous ne croyons pas exagérer en évaluant à près de 200.000 le nombre des personnes qui ont visité la Primatiale les 21, 22 et 23 mai. Depuis le grand jubilé de 1886, on ne se souvient pas d’avoir contemplé des multitudes pareilles.

Décoration de la Primatiale

Combien elle fut splendide la décoration de notre vieille cathédrale ! Tous les ouvriers y ont rivalisé d’ardeur sous la direction de M. l’abbé 554Cheminal, maître des cérémonies, qui a consacré un mois entier à cette œuvre d’art et de goût. Tapissiers, fleuristes, peintres décorateurs, sacristains, électriciens méritent les plus grands éloges. Le noble édifice, paré avec une grande richesse, ne perdait rien cependant de l’élégance de ses lignes, jalousement respectées.

La grande nef, d’abord, présente comme un tableau synthétique de la vie religieuse et militaire de Jeanne d’Arc, depuis son enfance jusqu’à l’apothéose de sa Béatification. Du portail au chœur, à chaque pilier, de superbes oriflammes blanches et rouges portent l’écusson de la Pucelle, avec, au-dessous, une banderole qui commémore les étapes principales de sa glorieuse épopée, Domrémy, Vaucouleurs, Chinon, Poitiers, Orléans, etc. Les dates sont disposées de telle sorte qu’elles partent du fond de la cathédrale pour aboutir, de chaque côté du maître autel, aux décrets qui ont proclamé Jeanne Vénérable, en 1894, et Bienheureuse en 1909.

Au-dessus de ces oriflammes, à la hauteur des premières tribunes, des trophées de drapeaux aux couleurs nationales et pontificales portent sur leurs écussons les armes des archevêques de Lyon, depuis le cardinal Fesch jusqu’au cardinal Coullié. Et ainsi, par une heureuse évocation, les archevêques primats des Gaules semblent faire accueil et cortège à la Bienheureuse dans leur cathédrale.

Plus haut encore, aux secondes tribunes, quatorze grandes bannières de trois mètres, reproductions authentiques de la bannière brodée par les dames d’Orléans pour la cathédrale Sainte-Croix, complètent cette harmonieuse décoration.

Ce n’est pas tout. M. le maître des cérémonies s’est inspiré d’une phrase prononcée par Mgr Touchet, à Saint-Louis-des-Français, dans son panégyrique de Jeanne d’Arc : Nous devons offrir, s’écriait-il dans sa péroraison, des lauriers à la guerrière triomphante, des lis à la vierge, des roses à la martyre.

Aussi bien, les lauriers, les lis et les roses sont multipliés à profusion. Des guirlandes de laurier vert et or entourent pour ainsi dire toute la Primatiale, sous les tribunes de la grande nef. L’effet est des plus heureux. Des lis et des roses sont semés sur le velours rouge qui encadre la Gloire érigée dans l’abside, au-dessus du grand autel, et sur laquelle apparaît Jeanne d’Arc montant aux cieux, escortée par les anges et ses saintes.

Roses rouges et lis immaculés garnissent en énormes gerbes le piédestal qui supporte une statue de Jeanne d’Arc, placée à l’entrée du chœur, blanche statue qui se détache vivement sur un riche fond grenat. Cette statue, d’une belle inspiration, est l’œuvre de notre compatriote, 555le sculpteur Vermare ; elle est le pendant de celles qui furent inaugurées à Saint-Louis-des-Français à Rome et à la cathédrale d’Orléans, lors des fêtes de la Béatification.

Roses rouges et lis immaculés enguirlandent encore le petit autel gothique placé dans le chœur, en face de la statue de la Bienheureuse, et dont le retable est orné de peintures de Janmot, d’une suavité mystique digne des maîtres de la Renaissance italienne.

Enfin roses et lis réunis en couronnes décorent les trois tympans des portes la Primatiale, sur la place Saint-Jean.

S. Ém. le cardinal Couillé, archevêque de Lyon.
S. Ém. le cardinal Couillé, archevêque de Lyon.

Mais ce qui excitait surtout la curiosité du public, c’étaient les sept immenses panneaux décoratifs du célèbre peintre romain Bartolini. Ces peintures, magnifiquement et largement traitées par l’artiste, avaient déjà figuré à Saint-Pierre pour la cérémonie de la Béatification. Elles représentaient :

  1. la Gloire, ou l’Apothéose de Jeanne d’Arc, dont nous avons parlé plus haut ;
  2. Jeanne écoutant ses voix ;
  3. l’Entrée de Jeanne à Orléans ;
  4. le Sacre de Charles VII à Reims ;
  5. Jeanne sur son bûcher ;
  6. la guérison, en 1893, de sœur Julie Gauthier ;
  7. la guérison, en 1900, de sœur Thérèse de Saint-Augustin.

(Ce sont les deux miracles approuvés pour la Béatification.)

Et ainsi tableaux, drapeaux, oriflammes, guirlandes de lauriers, jonchées et couronnes de lis et de roses faisaient à notre Primatiale une parure merveilleuse, digne de la grande héroïne française, la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

Le pavoisement de la ville

Nous devons signaler tout d’abord le pavoisement du quartier Saint-Jean qui était véritablement remarquable.

Ce pavoisement a été complet dès le vendredi, 21 mai, premier jour 556du triduum. Il faudrait citer chaque rue et chaque maison de ce quartier de notre vieux Lyon, qui fut témoin de tous les événements heureux ou malheureux de notre histoire pendant tant de siècles, qui vit la pompe des conciles et les cortèges des rois. Les habitants ont réalisé des prodiges de décoration. La place Saint-Jean mérite une mention spéciale, de même que le quai de l’avenue de l’Archevêché et le quai Fulchiron.

Dans tout le reste de la ville, surtout dans la partie centrale, le pavoisement a été général aussi, à partir du dimanche matin surtout.

Les quais de la Saône, aussi bien sur la rive droite que sur la rive gauche, offrent un aspect féerique ; les quais Tilsitt et d’Occident, en particulier, se font remarquer par la profusion des drapeaux, des bannières de Jeanne d’Arc et des oriflammes.

La presqu’île, de Bellecour à Perrache, est splendidement décorée. Dans les artères principales : rues Victor-Hugo, Auguste-Comte, du Plat, de la Charité, comme dans les rues transversales, Sala, Sainte-Hélène, Franklin, François-Dauphin, les maisons sont littéralement tapissée de drapeaux, de bannières et d’oriflammes du rez-de-chaussée jusqu’au faîte. Les yeux ne se lassent pas de contempler ce spectacle si gai et si pittoresque de toutes ces vives couleurs bleues, blanches, rouges, jaunes, couleurs nationales, couleurs pontificales, couleurs de Jeanne.

Le quartier d’Ainay s’est distingué entre tous par la profusion des drapeaux.

Mais il est un spectacle plus beau encore que l’admirable perspective de quais, c’est l’aspect de la place Bellecour, grandiose, imposant avec les lignes de ses fenêtres pavoisées. La place Carnot peut rivaliser avec Bellecour par la multiplicité de ses drapeaux, mais la place, moins vaste, ne peut prétendre à un aspect d’ensemble aussi parfaitement beau.

Dans les rues du centre, rues de la République, de l’Hôtel-de-Ville, Centrale, et rues transversales, le pavoisement laissait un peu plus à désirer. Les maisons ornées de drapeaux sont cependant en assez grand nombre et l’aspect est vraiment celui d’un jour de fête nationale. Il nous faut signaler tout particulièrement les grands magasins qui ont fait merveille, garnissant leurs fenêtres de faisceaux de drapeaux ingénieusement disposés.

Dans le quartier des Terreaux, sur le versant du plateau, à la Croix-Rousse et aux Chartreux la décoration des principales rues ne laisse rien à désirer. À citer particulièrement les rues Puits-Gaillot, Lafont et Constantine.

Les quais de la rive gauche du Rhône, spécialement du pont de la 557Guillotière au parc, offrent un coup d’œil de toute beauté. Des milliers et des milliers de drapeaux flottent aux fenêtres.

Sur la rive opposée, le spectacle n’est pas moins merveilleux. Les quais Saint-Clair, de Retz, de l’Hôpital et de la Charité sont pavoisés d’une façon admirable.

La Guillotière a été plus sobre de décorations, et cela ne surprendra pas. Nous avons eu cependant le plaisir de constater qu’un assez grand nombre de maisons étaient pavoisées, et c’était un spectacle touchant que de voir des drapeaux flotter joyeusement à la fenêtre de plus d’une pauvre mansarde.

Premier jour (Vendredi 21 mai)

Réunion et messe de communion des mères chrétiennes. — La première assemblée fut celle des Mères chrétiennes, elles vêtaient venues de toutes les paroisses de la ville, et remplissaient presque toutes les nefs.

La messe était célébrée à huit heures, par M. le chanoine Vernay, au nom du vénérable Chapitre.

Après l’Évangile, M. le curé de Saint-Jean les entretint des exemples qu’offre à leur imitation la vie de Jeanne d’Arc.

Sermon du curé de Saint-Jean (messe des mères chrétiennes)

Fiat voluntas tua sicut in cœlo et in terra. [Que ta volonté soit faite comme au ciel et sur terre.]

Cette parole que la Sagesse incarnée a mise sur nos lèvres et que nous répétons chaque jour résume toutes les vertus héroïques des saints.

Ce fut ce sentiment d’humble soumission à la volonté divine qui inspira Jeanne d’Arc, dès son enfance, dans l’accomplissement de son incomparable mission, au milieu des atroces souffrances qui couronnèrent sa belle vie.

Enfant, Jeanne écoutait docilement les leçons de sa mère. Elle apprenait et répétait avec piété le Pater, l’Ave, le Credo aux articles duquel elle croyait de tout son cœur. Tout ce que je crois, dira-t-elle plus tard, je le tiens de ma pauvre mère.

Elle écoute religieusement les enseignements du curé de Domrémy, et s’efforce de les mettre en pratique. Dès sa première communion, on la considère au village comme un modèle de piété, de douceur, de simplicité et de travail. Elle se rendait à l’église le plus souvent possible : on l’y voyait prosternée devant le Tabernacle, ou, les mains jointes, contemplant amoureusement le crucifix rustique et l’image de la Vierge Marie. Tous les matins, avant de se mettre au travail, elle assistait à la messe. Au son de l’Angelus, elle s’agenouillait, où qu’elle se trouvât, pour réciter l’Ave Maria. Tout le monde sait ses pèlerinages du samedi et du mois de mai, avec quelques compagnes, à Notre-Dame de Bermont, pour y faire brûler des cierges et orner de fleurs et de guirlandes, quand c’était la saison, la statue vénérée.

558Elle se confessait et communiait plus que souvent, et messire Guillaume Front, curé de Domrémy, lui rendit ce témoignage qu’il ne connaissait pas de meilleure chrétienne et qu’elle n’avait pas sa pareille dans la paroisse.

Ajoutons qu’elle se livrait chaque jour à un travail souvent pénible, soit en aidant sa mère aux soins du ménage, soit en allant aux champs avec, son père et ses frères, soit en gardant à son tour les troupeaux du village.

Le travail, Mesdames, est une loi essentielle de notre nature humaine : on ne comprendrait pas plus un homme qui ne travaille pas, qu’un oiseau qui ne vole pas. Travailler est donc aussi accomplir la volonté de Dieu. Aussi la piété sans l’accomplissement du devoir est un leurre, et l’enfant à qui l’on n’apprendrait pas à travailler en même temps qu’à prier n’aura jamais qu’une piété de surface.

Jeanne consolée par ses Voix dans sa prison. (Rodrigue.)
Jeanne consolée par ses Voix dans sa prison. (Rodrigue.)

Non seulement Jeanne n’était point paresseuse (c’est le témoignage rendu plus tard par un de ses voisins), mais elle était toujours aimable pour ses compagnes, compatissante pour les malheureux avec lesquels elle partageait souvent son pain ; quelquefois même elle leur céda son lit, se contentant de passer la nuit sur un siège, près de l’âtre éteint.

C’était bien accomplir la volonté de Dieu sur la terre, comme au ciel.

Elle n’avait pas treize ans lorsque l’archange Michel lui apparut pour la première fois, et lorsqu’un peu plus tard il lui révéla la grande pitié qui était au royaume de France et qu’il ajouta : Fille de Dieu, va en France, il le faut ; se voyant si peu préparée à accomplir cette grande mission, elle ne put s’empêcher de pleurer : Je ne suis qu’une pauvre fille ; je ne connais ni A ni B ; je ne sais ni monter à cheval, ni manier la lance, ni faire la guerre. Mais, ainsi que la Vierge Marie qui, après avoir fait part à l’ange de son vœu de virginité, crut néanmoins à sa parole et se soumit parfaitement à la volonté de Dieu, 559disant : Voici la servante du Seigneur, ainsi Jeanne d’Arc se soumit, et se disposa avec ardeur à se rendre à Vaucouleurs où elle devait trouver le nécessaire pour aller jusqu’au roi.

Elle avait alors dix-sept ans. Escortée seulement de six hommes d’armes, elle fit de Vaucouleurs à Chinon, en onze jours, 150 lieues à travers mille dangers, avec des fatigues inouïes.

Mais ni les fatigues, ni les dangers ne la découragent. C’est l’ordre de Dieu qu’elle accomplit : rien ne l’arrêtera, elle supportera tout fort joyeusement, elle surmontera tous les obstacles sans craindre nullement la mort. C’est la volonté de Dieu qu’elle aille au roi de France : rien ne saurait l’arrêter. J’irai, disait-elle, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux. Enfin, elle arrive saine et sauve au château de Chinon.

Là encore il lui faudra essuyer bien des humiliations, se heurter au scepticisme des courtisans, au dédain et à l’indifférence des sages de la Cour, aux incertitudes et au découragement du roi lui-même. Et voilà que, pour plus de sûreté, on l’envoie à Poitiers pour subir un minutieux examen des docteurs de cette ville.

Ce retard opposé à sa vive impatience, Jeanne l’accepte avec humilité car c’est la volonté de Dieu. Et sa Providence ne la trompe pas : il en résulte une approbation authentique au nom de l’Église et de la Patrie, que la mission de Jeanne est vraiment du ciel.

Nous ne la suivrons pas à Orléans où chacune de ses journées, du 29 avril au 8 mai, est marquée par des efforts surhumains pour suivre les indications de ses Voix. En vain les chefs de l’armée y mirent-ils souvent des entraves, se laissant induire par l’esprit de contradiction à suivre leurs propres conceptions, à conduire leurs hommes d’armes suivant des plans irréalisables ; Jeanne, n’écoutant que sa confiance en Dieu, malgré tout ramenait les soldats sous son étendard et remportait la victoire, faisait lever le siège d’Orléans, et l’on peut dire qu’à chacun de ses pas se réalisait l’oracle de l’Esprit-Saint : L’homme obéissant racontera des victoires.

La deuxième partie de sa mission était de conduire Charles VII à Reims pour y être sacré. Mais, trop docile aux conseils de ses courtisans, le roi refuse de partir tant que les Anglais ne seront pas chassés des bords de la Loire. C’est la volonté de Dieu que Jeanne se remette en campagne. La voilà de nouveau, son étendard à la main, à la tête de l’armée. En quatre jours elle délivre de l’occupation anglaise les villes de Jargeau, Meung, Beaugency, et finit cette campagne glorieuse par la victoire de Patay où périrent 2.000 Anglais. Après la bataille on la vit prodiguer ses soins maternels aux blessés français et anglais. Dès le lendemain elle fit célébrer pour les morts le Saint Sacrifice de la messe.

Malgré ces victoires merveilleuses, le roi hésitait encore. Jeanne finit par l’entraîner. À mesure qu’il avance vers Reims, les villes sur son passage lui ouvrent leurs portes et lui font leur soumission. Enfin le 17 juillet 1429, l’archevêque de Reims sacrait, suivant le rite accoutumé, Charles VII roi de France.

La mission de Jeanne semblait accomplie. Vous savez le reste. Le roi, tout en voulant la récompenser et la retenir à la Cour, met lui-même obstacle à ce qu’elle continue la guerre et lui rende enfin la ville de Paris.

Au siège de Compiègne elle est trahie, faite prisonnière, livrée au chef bourguignon Jean de Luxembourg qui la vend aux Anglais 10.000 écus d’or. De 560prison en prison, Jeanne est écrouée au château de Rouen. Renfermée dans un sombre cachot, chargée de lourdes chaînes, elle y subit pendant cinq mois de cruelles tortures dans son corps et dans son cœur. Aucun traitement barbare ou infâme ne lui fut épargné. Cependant rassurez-vous, elle sut toujours défendre et garder sa virginité.

À sa captivité ajoutez les tortures morales d’un jugement sans pudeur et sans justice, œuvre d’un évêque indigne et vendu à l’Angleterre, qui prétendait représenter l’Église et refusait de transmettre au Pape l’appel de Jeanne, qui ne recula ni devant le mensonge, ni devant l’emploi sacrilège de la confession, ni devant une signature extorquée à l’ignorance de la jeune fille, pour oser la déclarer officiellement menteuse, pernicieuse, abuseresse du peuple, superstitieuse, dissolue, cruelle, apostate, et la condamner enfin à être brûlée.

Placée ainsi sous le pressoir de la douleur, Jeanne faiblira-t-elle ? Non certes ; elle restera toujours soumise à la volonté divine. On voudrait d’elle une plainte contre Dieu qui a permis qu’elle fût prise : Puisqu’il lui a plu ainsi, c’est le mieux que je sois prise.

Et quand on l’a attachée au sommet du bûcher, son confesseur l’exhortait en lui montrant la croix ; Jeanne fit alors cette déclaration suprême : Mes Voix étaient de Dieu ; je n’ai fait que par l’ordre divin tout ce que j’ai fait de bien.

Dans sa vie et dans sa mort, Jeanne a donc toujours été fidèle à cette sublime demande du Pater : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

À vous, mères chrétiennes, je dirai : comme Jeanne d’Arc vous avez reçu une mission du ciel. Le Sacrement de mariage a fait de vous, si j’ose ainsi dire, les associées de l’action perpétuelle de Dieu créateur. Dieu est aussi bien le maître de la vie qu’il l’est de la mort. La vertu qui vous est nécessaire pour que vous puissiez vous dire : Servantes de Dieu, c’est l’obéissance parfaite en cette matière. Il n’appartient pas à nous, pauvres créatures, de régler nous-mêmes ou par caprice, ou par intérêt, ou même par peur du travail et de la peine, l’action du bon Dieu. Apprenons à l’école de Jeanne d’Arc cette soumission parfaite aux volontés divines, et nous dirons avec vérité chaque jour : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

La volonté de Dieu est encore que vous éleviez vos enfants pour lui et non point pour vous-mêmes.

C’est pour lui seul qu’il les a créés. Ne les élevez donc pas dans la mollesse, dans l’amour du plaisir ou de la vanité. Ce serait, croyez-moi, rechercher leur affection au détriment de l’amour divin.

Élevez-les dans la piété, je dis la piété sincère, qui se base tout d’abord sur l’accomplissement fidèle du devoir ; et ne vous faites jamais les complices inconscientes de leur vanité, de leur paresse, même de leur gourmandise.

Alors, comme Jeanne d’Arc enfant, ils aimeront sincèrement Jésus et Marie ; ils prieront avec religion ; ils seront heureux d’assister à la messe et aux offices de l’Église. Et l’amour du bon Dieu les gardera toujours fidèles au respect et à l’amour de leurs parents.

Alors, comme Jeanne d’Arc jeune tille, ils s’adonneront volontiers à tous les efforts que réclameront leurs devoirs d’état ; ils contracteront de bonne heure le goût du travail, et Dieu leur donnera les succès qui vous feront espérer plus 561tard de plus amples bénédictions. Dès ici-bas vous goûterez la douce joie de les voir jusqu’à la fin fidèles au service de Dieu et à l’amour de la Patrie, parce que vous-mêmes aurez su réaliser dans l’éducation de vos enfants cette demande du Pater : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Oh ! que par l’intercession de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, toutes les mères de famille, dans la France entière, s’appliquent toujours à réaliser la volonté de Dieu dans l’éducation des enfants ; et nous verrons alors la France se relever et reprendre son apostolat parmi les nations.

Bienheureuse Jeanne d’Arc, mère de la Patrie française, accomplissez ce miracle, pour le règne universel de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ.

Alors les mères chrétiennes, qui remplissaient en rangs pressés les nefs de l’église, chantèrent ; accompagnées de l’orgue, le cantique populaire À Jeanne, Louange, sur l’air connu de Laudate Mariam.

À partir de l’élévation, pour se préparer à la sainte communion elles chantèrent ensemble le cantique populaire Amour à Jésus.

Quatre prêtres leur distribuèrent pendant longtemps la sainte Communion, puis leur action de grâces se traduisit par le chant unanime du Magnificat.

Enfin elles reçurent la bénédiction solennelle du Très Saint-Sacrement.

Les chants de la grand-messe ont été exécutés par les élèves de l’École supérieure de théologie de Sainte-Foy. La messe de Cicognani est une œuvre qui jouit d’une belle et juste renommée en Italie ; elle est d’un caractère très religieux et abonde en formules mélodieuses. Depuis, que M. Trillat l’a mise au répertoire du grand séminaire, on a eu assez souvent l’occasion de l’entendre, à Fourvière ou à Saint-Jean. Rarement cette messe avait été chantée avec autant de précision dans les attaques et de souplesse dans les nuances. On a remarqué l’allure grave et l’ensemble parfait des parties de l’office qui ont été tirées de la messe Dilexisti, en chant grégorien ; surtout aux deux alleluias et à la communion.

Réunion des garçons des écoles à quatre heures. — Il convenait que les enfants fussent spécialement conviés aux fêtes de Jeanne d’Arc, fêtes de la jeunesse et de l’enthousiasme. Deux cérémonies leur avaient été réservées : la première, celle du vendredi, à quatre heures, a réuni les garçons des écoles libres. Faute de place, on n’avait dû n’inviter que les plus grands, les élèves des classes supérieures. Ils étaient pourtant plusieurs milliers, remplissant l’immense nef centrale, les bas côtés et le chœur. Leurs physionomies épanouies, leurs voix sonores donnaient encore plus d’éclat à la fraîche parure de la cathédrale.

Après le chant de supplication et de foi : Pitié, mon Dieu, c’est pour notre patrie…, après une cantate de circonstance en l’honneur de la 562Bienheureuse. M. le chanoine Chatelus, curé de Saint-François-de-Sales176, prend la parole. Il se propose d’expliquer Jeanne d’Arc aux enfants, de lire avec eux la page d’histoire de France et la page d’histoire de l’Église que la vierge de Domrémy remplit de ses exploits et de ses vertus.

Discours du chanoine Chatelus, curé de Saint-François-de-Sales (cérémonie des garçons des écoles) (extraits)

Notre pays agonisait, quand Jeanne vint au monde. Mais Dieu la suscita pour sauver son peuple, comme jadis Esther, Judith, Débora, pour sauver Israël. Elle a douze ans quand saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite lui apparaissent et lui disent qu’il y a grande pitié au royaume de France. Peu à peu les Voix se font plus pressantes. Subjuguée, elle part, elle arrive jusqu’au roi, et, après mille difficultés de toute nature, obtient de lui une armée. Alors commence l’épopée merveilleuse de Jeanne d’Arc. On croirait voir l’ange des batailles. Partout où elle passe, la victoire passe aussi comme un météore. En trois mois, le siège d’Orléans est levé ; les places fortes de la Loire sont délivrées, le roi, sacré à Reims.

La mission de la Pucelle est terminée, la rédemption commence. Jusqu’ici, Jeanne a donné sa jeunesse et son courage, elle va donner son sang. Trahie et faite prisonnière à Compiègne, elle est vendue aux Anglais. Elle endure les souffrances physiques et morales d’une dure captivité, du jugement le plus odieux ; mais aucune défaillance ne déflore son âme. Chaque jour elle se fortifie pour l’épreuve suprême ; et le 30 mai 1431, elle est prête à l’immolation sur le bûcher de Rouen. Comme Blandine, attachée au poteau, elle rappelle la douce image de Jésus expirant sur la Croix. Vraiment y a-t-il, dans l’histoire de notre patrie, page plus héroïque et plus émouvante ? Jeanne inspirée est conduite par le ciel ; Jeanne volant sur les ailes de la victoire, Jeanne trahie et brûlée vive, quelle accumulation de surnaturel, quels exploits, quel calvaire, et, comme résultante, quelle sainteté !

Or, précisément, c’est la sainteté de Jeanne qui vient d’enrichir d’une page nouvelle l’histoire de l’Église. La réhabilitation de 1456, le décret de Vénérabilité de 1894, la Béatification du 18 avril dernier, ont mis en pleine lumière les vertus sublimes de notre Libératrice, si bien qu’elle est deux fois conquérante : conquérante du royaume de France pour son roi, conquérante du royaume céleste pour elle-même. Sa double gloire enveloppe l’armée française tout entière, qui a reçu, par le baiser de Pie X, le baiser de Jésus-Christ et de l’Église. Garde, ô noble drapeau, garde ce baiser dans tes plis, comme un gage des victoires futures, comme un gage de notre retour aux traditions nationales.

De la vie et de la mort de Jeanne d’Arc, plusieurs leçons se dégagent pour la jeunesse : une leçon de fidélité aux voix du ciel qui parlent à l’enfant et l’appellent à une vocation déterminée ; une leçon de patriotisme, de ce patriotisme intrépide qui travaille à maintenir l’intégrité matérielle et morale du pays, à garder intacte l’âme de la France ; une leçon de courage, enfin, contre le démon, les passions, le monde qui nous retiennent captifs ; le courage dans le travail et les souffrances, pour conquérir le ciel où nous serons à l’honneur après avoir été à la peine.

Pour terminer, M. le curé rappelle que le premier panégyrique de Jeanne d’Arc fut celui de Jean Gerson, l’illustre chancelier de l’Université 563de Paris, devenu l’humble catéchiste des enfants du quartier Saint-Paul. Quelques jours seulement après la prise d’Orléans, il déclarait que Jeanne avait été envoyée de Dieu pour sauver la patrie. Ce sera vrai une seconde fois de nos jours : par l’intercession de la Bienheureuse, nos enfants referont la France des grands siècles de gloire, la France du Christ et de l’Église, qui tint si longtemps, dans une main, le flambeau de la foi et de la justice, dans l’autre, l’épée de la victoire.

Ce beau discours, dont l’analyse laisse entrevoir l’ampleur majestueuse, mais ne peut révéler la délicatesse et le fini du détail, a été écouté dans le plus parfait silence et avec la plus religieuse attention par nos chers enfants. Ils garderont la vision de la patrie délivrée par la vertu héroïque de Jeanne d’Arc, et plus d’un rêvera sans doute de contribuer, pour sa part, au salut, nécessaire une fois encore, de la France.

Jeanne est conduite au supplice.
Jeanne est conduite au supplice.

Après cette allocution, un chœur de quatre cents enfants choisis chantent des morceaux à trois parties, un motet de Mendelssohn, et le Tantum ergo de Bortnianski.

La bénédiction du Saint-Sacrement est donnée par Mgr Vindry.

Après un cantique à l’unisson, paroles de M. l’abbé Rollot et musique de M. le chanoine S. Neyrat, d’un grand effet, la cérémonie s’est terminée par un cantique populaire à la Sainte Vierge.

Au départ, en voyant s’agiter dans la grande nef, comme dans une plaine mouvante, ces milliers de têtes blondes, nous pensions d’instinct au blé qui lève, au blé qui monte, annonçant la grande moisson.

Salut solennel a huit heures

Les chants de la grande cérémonie du premier soir furent exécutés par la maîtrise de l’Institution des Chartreux, sous la direction de M. l’abbé Odin. À huit heures précises, une cantate À l’étendard de Jeanne d’Arc, d’un caractère à la fois délicat et populaire, saluait l’entrée de Son Éminence. La musique de cette œuvre est due au compositeur bien connu M. Laurent Rolandez et les paroles sont de M. le chanoine Penel. Le refrain, d’un unisson des plus vibrants, a été particulièrement remarqué.

Panégyrique par le chanoine Vié, vicaire général d’Orléans

564M. le chanoine Vié, vicaire général d’Orléans, a prononce un éloquent panégyrique dont voici l’analyse.

Au milieu des tristesses et des ruines présentes, voici enfin un rayon de joie et d’espoir qui se lève sur l’Église de France.

À la date désormais historique du 18 avril de cette année, le Pontife suprême a proclamé Bienheureuse l’héroïque jeune fille qui est la merveille de notre histoire.

Ce que l’Église n’avait pas fait dans le grand siècle si glorieux et si chrétien qui porta notre pays à son apogée ; ce qu’elle n’avait pas fait dans les deux siècles suivants, agités par des révolutions si tragiques, mais qui avaient du moins laissé intangibles les deux grandes idées de religion et de patrie, elle le fait aujourd’hui, à l’aurore de ce siècle nouveau qui a vu déjà briser les croix et outrager le drapeau national. C’est au moment où des hommes, des Français, se vantent d’avoir éteint les clartés du ciel, osent se dire sans Dieu et sans patrie, c’est au moment où ses représentants brisent le lien séculaire qui l’unissait à la France, c’est à ce moment que l’Église, écartant le voile qui la couvrait, fait apparaître à nos regards, dans une apothéose dont celle du Vatican n’était qu’une pâle image, la figure resplendissante de Jeanne d’Arc, la plus pure et la plus sublime personnification de la foi religieuse et du patriotisme.

Comme si elle nous disait : Qu’il y ait, chez d’autres peuples, des insensés qui renient leur Dieu et leur pays, qui les déclarent étrangers l’un à l’autre, vous, Français, vous ne le pouvez pas. Vous croyez à Jeanne d’Arc, croyez donc au Dieu qui vous l’a donnée, aux anges et aux saints qui ont travaillé avec elle pour vous, croyez donc à la patrie qu’elle a sauvée, qu’elle a aimée jusqu’à se sacrifier pour elle dans l’héroïsme de ses dix-neuf ans. Vous croyez à Jeanne d’Arc, ne séparez donc pas ce qu’elle a si merveilleusement uni dans son héroïque amour, l’Église catholique et la Patrie française.

C’est là, en effet, Messieurs, la grandeur incomparable de Jeanne et ce qui lui donne une place à part dans notre histoire. Nos saints et nos saintes personnifient la pitié, la pureté, la charité, nos hommes de guerre personnifient la bravoure, l’intrépidité, le génie militaire, la vaillance qui gagne des victoires ou sauve au moins l’honneur. Jeanne, et c’est là son privilège unique, personnifie tout cela à la fois ; elle porte une bannière immaculée comme une vierge, et une épée victorieuse comme un soldat ; c’est une sainte et une patriote ; en la béatifiant l’Église glorifie l’alliance de la piété et du patriotisme.

C’est la réponse qu’elle fait à ceux qui accusent les croyants de ne pas aimer leur pays et s’imaginent avoir pour jamais séparé la religion et la patrie. À voir l’enthousiasme qui l’accueille et qui éclatait hier à Orléans, à Paris, aujourd’hui à Lyon, demain dans toute la France, il est manifeste que la réponse vient à son heure, qu’elle a été comprise, et que la vieille alliance qu’on avait voulu briser va se refaire plus étroite et plus féconde devant les autels de la nouvelle Bienheureuse.

Éminence,

Vous avez été un des ouvriers de cette grande œuvre. Commencée par le grand évêque dont vous fûtes le fils bien-aimé, elle a été achevée par votre successeur 565qui y a mis, son ardeur et son éloquence ; mais vous y avez mis, pendant dix-sept ans, toute l’énergie qu’inspiraient à votre cœur l’obéissance au vœu d’un père et votre culte pour la grande Libératrice, obœdientia et dilectio. Vous avez fait faire à sa Cause le pas décisif et votre nom est désormais inséparable de celui de Jeanne d’Arc.

C’est ce que voulait dire Pie X quand il se penchait vers vous pour vous embrasser, après avoir vénéré la Bienheureuse et avant de baiser le drapeau français. Le Pape embrassant le Primat des Gaules, c’était l’Église universelle embrassant l’Église de France. Le Pape baisant son drapeau, c’était l’Église affirmant une fois de plus son attachement à notre patrie ; je comprends qu’à ce double geste 50.000 Français qui remplissaient Saint-Pierre aient senti leurs yeux mouillés de larmes et qu’un immense frisson d’enthousiasme leur ait arraché des acclamations et des applaudissements que le dôme de Michel-Ange ne connaissait pas. C’était la France et l’Église affirmant ensemble leur invincible et indissoluble union.

M. l’abbé Vié, vicaire général d’Orléans, auteur des strophes : À l’Étendard.
M. l’abbé Vié, vicaire général d’Orléans, auteur des strophes : À l’Étendard.

Cette union, vous l’avez dit au Pape, Éminence, c’est Jeanne d’Arc tout entière. Son âme est faite des deux amours de son Dieu et de son pays, et pour dire ce qu’elle a été je n’ai qu’à commenter cette parole de Votre Éminence, en ayant soin de montrer comment ce double amour est né et a grandi dans la bergère de Domrémy, comme il a jeté un éclat incomparable dans les prouesses d’Orléans et les triomphes de Reims, comment enfin il s’est consommé dans la tragédie de Rouen et dans la gloire immortelle qui a été pour la victime l’auréole au ciel et sur les autels ici-bas. Vous avez désiré, Éminence, que cette histoire fût racontée à vos chers Lyonnais par un de vos enfants d’Orléans. Il s’est incliné devant votre désir avec l’obéissance que votre bonté lui a toujours rendue si facile, et assuré que l’impuissance de sa parole sera compensée par votre paternelle bénédiction et aussi par la sympathie de cet immense auditoire, où tous les cœurs sont, comme celui de Jeanne, avant tout français et chrétiens.

I. — Tout contribue à former en Jeanne ces deux amours : le paysage de Domrémy, la maison paternelle et l’église du village, la foi de son père et la piété de sa mère.

Laborieuse et gaie autant que pieuse, deux choses dans son âme d’enfant 566attirent l’admiration des hommes et le regard de Dieu : l’humilité et la pureté.

Dieu se révèle à elle par des Voix qui développent ses vertus naissantes, lui montrent la grande pitié de la France et le relèvement dont elle sera l’ouvrière, en allumant dans son cœur une flamme qui ne s’éteindra plus et lui fera faire des prodiges de patriotisme et de foi.

II. — Les prodiges du patriotisme de la grande Française c’est : Orléans délivré, Jargeau repris, puis Meung et Beaugency, la victoire de Patay, le roi sacré, l’étranger chassé, la patrie sauvée.

Les prodiges de la grande chrétienne, ce sont ses vertus grandissant dans la poussière des camps et le feu des batailles, sa piété, sa bonté, sa pureté, son humilité dans la victoire.

Âme unique où s’allient tous les contrastes, figure incomparable où s’unissent des rayons manifestement surnaturels.

III. — Le dernier mot de l’amour n’est pas le dévouement même victorieux : c’est le sacrifice, la souffrance jusqu’à la mort. Dieu l’a dit. Il l’a fait.

Jésus-Christ est le modèle, Jeanne la copie ; comme lui elle a été vendue, trahie, abandonnée, outragée, jugée par un tribunal inique, et enfin suppliciée.

Mais jamais elle n’est apparue plus française et plus chrétienne.

Elle n’est pas martyre de la foi.

Elle est la martyre du patriotisme ; mais ce martyre est aussi grand que l’autre. Dieu le couronne au ciel, le venge sur la terre et lui donne une fécondité comme au martyre des saints. Il est une semence de patriotisme, il rachète la patrie que ses victoires ont sauvées.

Jeanne d’Arc a aimé son Dieu et son pays. Ces deux amours résument toute sa vie, expliquent toute son œuvre. Elle les a si bien unis qu’on ne peut plus les séparer. Ôtez-lui son épée, sa bravoure, ses victoires, ce sera encore une sainte admirable comme sainte Geneviève, ce ne sera plus Jeanne d’Arc ; ôtez-lui ses archanges et ses saintes, Jésus-Christ et la communion, ce sera encore une héroïne comme Jeanne Hachette, mais ce ne sera plus Jeanne d’Arc. Elle est fille de Dieu et fille de la France ; impossible de séparer en deux ces amours dans son cœur.

Il est impossible aussi de séparer l’Église et la France. L’alliance entre elles est trop profonde ; c’est Dieu qui l’a faite, quinze siècles l’ont scellée, on ne peut plus la briser. Il semble qu’elles ne puissent se passer l’une de l’autre.

C’est l’Église qui a fait la France par ses évêques, ses moines et ses saints, c’est la France qui a défendu l’Église ; leurs histoires se confondent, elles ont les mêmes jours de gloire, les mêmes jours d’épreuves. Les grands siècles français sont des siècles chrétiens ; ses grands hommes de guerre sont des croyants ; ses plus grands écrivains sont les plus chrétiens, comme Corneille et Bossuet ; ses plus grands artistes sont ceux dont l’inspiration est la plus religieuse, comme Le Sueur et Poussin.

Ce n’est pas seulement le génie français qui est imprégné de catholicisme, c’est son cœur qui a besoin de l’Église. Il ne s’accommodera pas de la froideur et de la sécheresse du protestantisme, il lui faut un Dieu qu’il aime, un idéal de la beauté morale ; c’est le pays du Sacré-Cœur et la Vierge immaculée, c’est le pays de Montmartre et de Fourvière, de Paray-le-Monial et de Lourdes.

Si on arrachait à ce pays Jésus-Christ et la Vierge Marie, l’esprit religieux et chevaleresque, ce ne serait plus la France.

567Voyez l’expérience qui se fait en ce moment, elle est concluante. On a séparé la religion et la patrie, on a banni Dieu de l’école et du prétoire, on a effacé son nom dans les livres scolaires des petits enfants. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Le respect s’en va, l’autorité est ébranlée, le patriotisme baisse, les consciences sont désorientées ; il leur manque quelque chose ; chaque jour ce sont de nouveaux symptômes de désorganisation, de dissolution sociale. Si on poussait l’expérience jusqu’au bout, si on arrachait à la France toutes ses fibres chrétiennes, si la rupture commencée devenait totale, la France en mourrait.

Mais, non, elle ne mourra pas et la rupture définitive ne se fera pas, parce que, c’est Jeanne d’Arc qui l’a dit, il y a là haut le Christ qui aime les Francs, le Roi du ciel à qui la France appartient. Il y a des anges et des saints, il y a Charlemagne et saint Louis et une légion de saints Français qui s’émeuvent de nos malheurs ; surtout, c’est la voix infaillible de Pie X qui le proclame, à côté d’eux nous avons, dans la nouvelle Bienheureuse, une protectrice et un modèle.

Jeanne d’Arc ne peut pas oublier la patrie qu’elle a tant aimée, pour laquelle elle a tant souffert, qu’elle aime encore et d’un amour meilleur. Sa première apparition a mis fin à la grande pitié du XVe siècle, sa seconde apparition empêchera que cette pitié recommence au XXe siècle. Sa prière sera plus puissante que son épée, et quand elle verra la France à genoux devant ses autels, elle n’y tiendra plus, elle travaillera encore pour nous.

Mais à la condition que nous aussi nous travaillions. Elle n’est pas seulement une protectrice, elle est un modèle. Suivons donc ses exemples, et sachons, comme la petite bergère de Domrémy, prêter l’oreille aux voix d’en haut qui nous parlent d’honneur et de devoir ; comme la guerrière d’Orléans, agir et batailler ; comme la victime de Rouen, souffrir et au besoin mourir ; en un mot, sachons comme elle aimer et servir la patrie de la terre, les yeux fixés comme elle sur la patrie du ciel où nous la retrouverons un jour.

Après le panégyrique de la Bienheureuse par M. le Vicaire général d’Orléans, l’organiste de l’Institution des Chartreux, M. Laurent Rolandez, exécuta avec son goût habituel un morceau d’orgue ample et brillant.

Puis la parole fut aux choristes et le salut du Très Saint-Sacrement commença par un chœur de Palestrina O bone Jesu que les élèves des Chartreux chantèrent sans accompagnement. Cette interprétation nuancée d’une aussi grave et difficile musique, sans autre soutien que l’harmonie des voix elles-mêmes, mérite un bel éloge. Toute différente fut la pièce musicale qui suivit, le Salve Regina cœlitum, plus connu sous le nom de Chant de Mayence, et dont la grâce de supplication et le rythme, si joliment souple, séduisirent tous les auditeurs. Il était permis de voir dans le choix de ces deux morceaux et dans la façon de les traduire une première influence de l’heureux exemple donné depuis quelques mois dans notre ville par la vaillante Schola Palestinienne. Le Tantum ergo, de Mozart, d’un style tout autre, ne fut pas moins brillamment enlevé. Et, après la bénédiction du Saint-Sacrement, l’assemblée compacte ne fut si 568lente à s’écouler que parce qu’elle voulut entendre jusqu’au bout la Marche de Jeanne d’Arc de Gounod, que les élèves des Chartreux lancèrent avec un entrain militaire incomparable.

En résumé, brillante journée pour la maîtrise de cette institution, tant par le choix des morceaux que par leur parfaite exécution.

Deuxième jour (Samedi 22 mai)

Réunion et messe de communion des Enfants de Marie, à huit heures. — L’assistance à été aussi nombreuse qu’on pouvait l’attendre de la piété des jeunes filles de Lyon.

Dès avant huit heures, elles remplissaient les vastes nefs de la Primatiale. À part le chœur qui leur était interdit, elles avaient tout envahi, et les rangs étaient si pressés qu’un prêtre qui avait dit la messe à l’autel de la Vierge, du côté de l’évangile, mit presque un quart d’heure à s’en retourner à la sacristie. On vit le moment où il serait obligé de s’arrêter, prisonnier de l’immense foule.

Jeanne gravit les degrés du bûcher. (Rodrigue.)
Jeanne gravit les degrés du bûcher. (Rodrigue.)

Le cachet de cette réunion a été surtout celui d’une vive et profonde piété. On sentait que ces âmes étaient venues là non point par curiosité, mais pour honorer la Bienheureuse, pour se mettre sous son égide, pour demander sa protection en faveur de la France et de l’Église.

Pendant toute la cérémonie, régna le plus religieux silence, interrompu seulement par des chants très bien exécutés qui traduisaient les sentiments dont tous les cœurs débordaient. Dieu seul sait combien de prières ardentes montèrent vers la Bienheureuse, et, par elle, jusqu’au trône de la divine miséricorde, combien de résolutions généreuses, de dévouements et de sacrifices germèrent dans les âmes pour le relèvement et le salut de notre chère patrie !

Le moment de la communion présenta un spectacle particulièrement édifiant. On vint en si grand nombre à la table sainte que, pendant près 569d’une demi-heure, quatre prêtres distribuèrent simultanément le pain des anges. Et malgré cette affluence, tout était si bien réglé par M. l’archiprêtre et ses vicaires, que l’ordre le plus parfait ne cessa de régner pendant la pieuse cérémonie.

Sermon de l’abbé Rosette (messe des Enfants de Marie)

À l’Évangile, M. l’abbé Rosette monta en chaire et prit pour texte ces paroles de nos Livres Saints (Exod., XXV, 40) : Inspice et fac secundum exemplar quod tibi in monte monstratum est. Regardez, et faites suivant le modèle qui vous a été montré sur les hauteurs.

Un immense frisson de joie a secoué la France d’un bout à l’autre, au moment où le Souverain Pontife a décerné à la Vierge de Domrémy les honneurs de la Béatification.

Elle était déjà pour nous une gloire nationale dont nous étions fiers, et nous honorions en elle la grande Libératrice, celle qui a arraché notre pays à la domination de l’étranger.

Aujourd’hui, elle a un titre nouveau à nos hommages. Elle ne nous apparaît plus seulement comme une héroïne et une bienfaitrice insigne ; elle se présente avec l’auréole de la sainteté officiellement proclamée par l’autorité infaillible de l’Église.

Aussi, malgré tous les sujets de tristesse qui peuvent nous accabler d’ailleurs, nous nous réjouissons d’une joie pure et désintéressée, comme l’Église, même au milieu des plus violentes persécutions, chante le glorieux Alleluia au souvenir de la résurrection de son Maître et de son Libérateur.

Nous nous réjouissons parce que nous avons dans la nouvelle Bienheureuse une protectrice puissante, parce que nous savons qu’elle continuera auprès de Dieu sa mission en faveur de la France.

Nous nous réjouissons aussi, — et cela nous est bien permis, — parce qu’elle est de notre sang. Jeanne, en effet, est fille de France ; elle incarne en elle les vertus de notre race : c’est comme la nation tout entière qui est honorée en elle et chaque Français a le droit de prendre une part à sa gloire.

Mais elle est tout spécialement vôtre, Enfants de Marie, jeunes filles de France. Vous avez un droit particulier à vous réjouir de sa gloire ; mais plus que d’autres aussi, vous avez le devoir de l’honorer, et de marcher sur ses glorieuses traces.

Vous aider à la connaître, vous dévoiler un coin de son âme, vous exhorter à la prendre pour modèle, c’est là tout mon dessein.

Celles de ses vertus que je voudrais faire briller devant vous, je les trouve symbolisées dans le drapeau qui conduisit notre héroïne à la victoire.

Regardez-le : on a eu l’heureuse idée de le suspendre à tous les piliers de cette cathédrale ; suivant la parole de la Bienheureuse, comme il a été à la peine, il était juste qu’ici comme à Reims, il fût à l’honneur.

D’abord, comme tout étendard, il est le signe du courage et de la vaillance.

Il est blanc, et il est ainsi l’emblème de l’innocence et de la pureté.

Les noms de Jésus et de Marie qui y sont gravés témoignent de l’ardente piété de la Bienheureuse.

Jeanne d’Arc, en effet, a été vaillante comme un vrai soldat du Christ, pure comme un lis, pieuse comme un ange.

Vaillante, la Bienheureuse le fut éminemment. Sa mission fut splendide, mais 570de combien de sacrifices ne dut-elle pas la payer ! Elle en est elle-même épouvantée : quitter sa famille et son village, entreprendre une œuvre qui lui paraît impossible, s’exposer à toutes les humiliations, à toutes les contradictions que son projet va soulever. Puis, quand sa mission est acceptée, mener la rude vie d’homme de guerre, et surtout lutter contre les suspicions et les jalousies, relever le moral des troupes, soutenir les courages abattus. Quelle force ne faut-il pas pour commencer cette campagne et la mener à bien sans défaillance ! Il lui en faudra surtout pour ne point se décourager quand elle est seule aux mains de ses ennemis, qui, pendant de longs mois, s’acharnent à la déshonorer. Elle demeure inébranlable et va à la mort, l’âme sereine, la générosité au cœur, demandant même pardon à ses ennemis, à tel point qu’on se demande si, depuis le grand drame du Calvaire, jamais victime plus pure alla à la mort avec un pareil héroïsme et si l’Église, qui vient de déposer sur son front la couronne des vierges, ne va pas bientôt placer dans ses mains la palme glorieuse des martyrs.

Jeanne ne fut pas moins pure que vaillante. Quand Dieu veut associer une âme à ses desseins, la première condition qu’il lui demande, c’est l’innocence, et la pureté n’est pas seulement un ornement de l’âme, elle est aussi un principe de force. La Bienheureuse l’a compris de bonne heure ; elle fait le vœu de virginité, et, au milieu des circonstances les plus difficiles, elle veille avec tant de soin sur son cher trésor, que non seulement elle le garde intact, mais elle répand autour d’elle un doux rayonnement d’innocence et de pureté : magnifique exemple pour les jeunes filles de France, pour des Enfants de Marie ! Pureté et vaillance ont leur source dans une vraie piété. Sois pieuse, ont dit les Voix à l’humble bergère. Elle le sera profondément. Elle aimera surtout d’un tendre amour Jésus et Marie. Ces noms, gravés sur un anneau que lui ont donné ses parents, inscrits par elle sur son étendard, seront toujours sa consolation et sa force. Sa dévotion envers la Reine des cieux se montre à Domrémy comme à Vaucouleurs, sur les champs de bataille aussi bien qu’en face de la mort.

L’amour pour Jésus surtout fait le fond de sa vie. C’est pour rendre à Jésus son royaume de France qu’elle entreprend sa campagne. C’est Jésus dans la sainte Eucharistie qui lui donnera la force au milieu des combats, et la soutiendra devant ses ennemis, c’est sur l’image de Jésus crucifié que se poseront ses derniers regards, c’est le nom de Jésus qui sera le dernier cri de son cœur.

Il y a aujourd’hui, comme au temps de Jeanne, grande pitié au pays de France. Ce n’est pas l’étranger qui envahit notre territoire, ce sont les sectaires qui persécutent son Église : ce ne sont point nos villes qui sont prises, mais nos temples qui sont menacés, et dont on veut chasser le divin Roi.

Les ennemis de Jésus réussiront-ils dans leurs coupables desseins ? Nous avons confiance que non. La gloire donnée par Dieu à notre héroïne semble montrer qu’il est prêt à intervenir en notre faveur, et sauver une fois de plus la nation chrétienne. Mais que veut-il, et qu’attend-il pour cela ? Ne réclame-t-il pas d’autres Jeanne d’Arc ?

Ah ! s’il en est parmi vous qui se sentent émues par la mission de Jeanne, et qui ambitionnent de remplir, dans une certaine mesure du moins, son rôle de libératrice, et qui désirent ardemment coopérer comme elle au salut de la France chrétienne, qu’elles contemplent le modèle qui leur est montré sur les hauteurs, qu’elles étudient la Vierge de Domrémy, et qu’elles se mettent résolument 571à son école, pour pratiquer, comme elle, la vaillance et l’esprit de sacrifice, pour garder, à son exemple, la pureté, pour remplir leur cœur, comme elle en a rempli le sien, d’un ardent amour pour Jésus et pour Marie.

Et vous, ô Bienheureuse Jeanne, qui voyez du haut du ciel toutes ces jeunes filles accourues pour vous acclamer et s’instruire à votre exemple, bénissez-les ; rendez-les comme vous vaillantes, pieuses et pures, afin qu’elles puissent travailler au relèvement de la France, et avoir enfin le bonheur de vous retrouver un jour dans les splendeurs de l’éternelle gloire.

Les Orphelines de Saint-Vincent-de-Paul de la rue du Doyenné qui, avant cette allocution, avaient chanté un beau cantique du P. Garin à trois voix égales, donnent ensuite un motet de Bach, et un Tantum ergo de Hummel. Après le cantique à l’unisson de M. S. Neyrat, la cérémonie s’est terminée par un cantique populaire à la Sainte Vierge.

La grand-messe a été chantée par le séminaire de Francheville.

M. l’abbé Larderet a très heureusement profité d’une occasion excellente de faire entendre une très belle messe en style palestrinien du compositeur bavarois Jacobus Kerle. Cette œuvre demande, peut-être, pour produire tout son effet, une masse chorale considérable. Les voix nombreuses et fortes du grand séminaire répondaient parfaitement à cette exigence. Avec une émotion profondément religieuse on a écouté en particulier le Sanctus, très imposant, d’une richesse exubérante de formules variées. L’Agnus Dei, à cinq voix, a terminé magnifiquement cette admirable exécution, qui restera glorieuse pour les séminaristes et pour celui qui conduisait une si vaillante phalange.

Réunion des jeunes filles des écoles. — À quatre heures, la cathédrale présentait un spectacle pittoresque et curieux, tel qu’en sa longue existence elle n’en avait jamais vu de pareil, probablement : des milliers et des milliers de jeunes filles, de petites filles surtout, avaient pris possession de sa longue nef, du chœur et de l’avant-chœur ; elles étaient si nombreuses que la place manquait ; on en voyait d’assises en grand nombre sur les degrés du maître-autel ; elles occupaient la place de nos vénérables chanoines, dans leurs stalles. On eût dit des bouquets de lis et de roses, des corbeilles de fleurs, un véritable parterre. C’était charmant. Jeanne, dont la statue était très fleurie, devait sourire à cette enfance, à cette jeunesse, qui était là pour la chanter, pour la glorifier et certes tous ces enfants ont fait de leur mieux pour cela. Leurs voix douces, harmonieuses et fraîches, au son argentin, avaient un charme délicieux.

Quels élans ! quelle sainte ardeur ! quel enthousiasme ! L’enfance et l’adolescence ont des grâces exquises. Le Christ aimait tant les enfants. Le royaume des cieux est à qui leur ressemble, dit-il. La candide et pieuse enfant de la Lorraine, du haut du ciel, dut bénir cette jeunesse 572qui s’était mise en fête pour elle. Les petites filles sont curieuses et les splendides décorations de la cathédrale avaient de quoi piquer leur curiosité, mais cette curiosité était discrète, réservée, presque grave ; vraiment nos enfants avaient très bon air : rien de bruyant ni de dissipé. Elles semblaient avoir conscience qu’elles accomplissaient un acte solennel, qu’elles rendaient à la Libératrice de la patrie le grand tribut de vénération, de reconnaissance et d’amour qu’elles lui devaient.

Il fallait à ce jeune auditoire une parole à sa portée, claire, simple, imagée, gracieuse, instructive. Les beaux panégyriques de Jeanne d’Arc ne manquent pas, mais l’art véritable est de proportionner et d’adapter le discours à l’auditoire, art plus difficile qu’il ne paraît, à en juger par le grand nombre d’orateurs qui manquent à cette règle fondamentale. Ce n’est pas le reproche qu’on peut adresser à M. le chanoine Faugier, recteur de Fourvière, à qui était échu l’honneur d’instruire et d’intéresser cette jeunesse. Il a été très heureux dans le choix du sujet et la manière de le rendre. Les pensées étaient à la fois simples et nobles, les sentiments délicats, les expressions bien choisies ; les idées s’enchaînaient fort bien dans d’heureuses transitions.

Voici une analyse de ce beau discours ; malheureusement comme toute analyse oratoire, elle ne peut qu’imparfaitement dire le charme de la parole. La fleur sur sa tige est parfumée et belle ; dans l’herbier du botaniste, elle est déflorée et flétrie :

Sermon du chanoine Faugier, recteur de Fourvière (aux jeunes filles des écoles)

Considérez les lis des champs, comme ils croissent : ils ne travaillent pas, ne tissent pas. Et cependant, je vous le dis, Salomon lui-même dans toute sa gloire n’était pas vêtu comme un d’entre eux.

Plus que personne vous avez le droit de célébrer Jeanne d’Arc, vous jeunes filles catholiques et françaises, car elle est votre grande sœur.

Vous attendez de moi son éloge. Et qu’en dire, ou plutôt que n’en pas dire ? Sa si courte vie de dix-neuf ans réunit toutes les leçons : c’est un écrin de perles précieuses toutes plus belles les unes que les autres : laquelle choisir ? En trois mots cependant essayons d’exprimer l’essentiel.

Jeanne d’Arc, c’est surtout :

  1. un lis, éclatant de fraîcheur et de beauté ;
  2. une épée vaillante et victorieuse à plaisir ;
  3. un étendard, glorieux et sacré entre tous, autour duquel doivent se rallier tous les bons cœurs.

Et d’abord un lis. Elle partage avec la Bienheureuse Vierge Marie l’honneur de s’appeler simplement la Pucelle, la vierge. C’est un lis, un lis des champs. Le lis des champs naît volontiers dans la solitude et la fraîcheur d’un vallon : elle, dans la vaste et tranquille vallée de la Meuse, au hameau de Domrémy. Le lis des champs croît sous l’influence des rosées du ciel et du soleil du Bon Dieu : Jeanne est prévenue, dès sa naissance, des dons les plus précieux de la nature et de la grâce, qu’elle multiplie encore par une incessante prière, surtout quand saint Michel et ses saintes lui ont révélé sa mission, et par un 573culte fervent pour la sainte Eucharistie, soleil des âmes, la sainte Messe qu’elle entend avec larmes, la sainte Communion dont elle est saintement affamée.

Le lis des champs de l’Évangile ne travaille pas, ne tisse pas : au contraire, Jeanne, lis vivant, est diligente, vaillante au travail du ménage et des champs et elle prend pour devise ce noble cri : Vive labeur !

Le lis des champs est souvent entouré d’épines, lilium inter spinas : elle mène une vie rude et austère pour mener une vie pure ; elle jeûne déjà à treize ans, elle se mortifie, elle se confesse, au camp, à peu près tous les jours. Et quel exercice de pénitence pour une jeune fille de dix-sept ans que ces longues chevauchées de cent cinquante lieues, ces assauts de bastilles où elle est blessée trois fois, le port, jour et nuit, de ces pesantes armures du XVe siècle qui la meurtrissent, en attendant les chaînes de fer, la cage de fer des cachots de Rouen !

Enfin le lis des champs est mieux vêtu que Salomon dans sa gloire : les plus grands noms de l’histoire pâlissent devant celui de Jeanne d’Arc, et le virginal parfum de ce lis vivant embaume et purifie les camps et les cours où il est transplanté, les camps et les cours : singulier champ de culture pour un lis ! Elle moralise ses compagnons d’armes, les convertit, les fait se confesser, communier : c’est un ange de Dieu, disent-ils, c’est un lis. Et ici l’orateur fait l’éloge de la beauté et de la fécondité de la virginité chrétienne.

Le départ de Vaucouleurs. (Lenepveu.)
Le départ de Vaucouleurs. (Lenepveu.)

Et ce lis devient une épée. Il n’y a que Dieu pour opérer ce miracle, pour faire d’un lis une épée. Et vaillante et victorieuse à plaisir : Orléans délivré, Jargeau, Beaugency, Patay, le sacre de Reims, quels triomphes ! Les meilleurs capitaines de son temps y voyaient le doigt de Dieu ; les meilleurs du nôtre aussi. Et cette épée si vaillante, combien elle est humaine ! Elle ne verse jamais le sang, elle est pleine de pitié pour les blessés et les morts. Et ce courage, si grand au combat, grandit encore devant les juges iniques et sur l’abominable bûcher ; c’est une épée de trempe divine.

Et surtout c’est un étendard. On connaît son étendard fait par ordre de ses saintes : il représentait Notre-Seigneur dans sa gloire, à qui deux anges agenouillés offrent une fleur de lis, la France, avec, au-dessous, l’inscription : Jesus, Maria ! Elle le brandissait aux batailles et, par lui, électrisait les Français, frappait de terreur les Anglais. Elle aimait bien son épée, mais quarante fois plus son étendard. Et pourquoi ? Parce qu’il symbolisait à la perfection la mission et l’âme même de Jeanne d’Arc. Si elle est si émue en effet de la grande pitié qui est au royaume de France et si elle la veut faire cesser à tout prix, c’est sans doute que la France est sa patrie et qu’à tout cœur bien né la patrie est bien chère. Oui, mais c’est surtout que la France, la France de Clovis, de Charlemagne, 574de saint Louis, n’est pas une patrie comme les autres ; c’est la fille aînée de l’Église, l’apôtre et le soldat de Dieu, le saint royaume de France, le peuple très chrétien ; son seul et véritable roi, c’est Jésus-Christ ; ses autres gouvernants ne doivent être que les lieutenants du Roi du Ciel : voilà ce que dit et redit sans cesse Jeanne, depuis les champs de Domrémy jusqu’au bûcher de Rouen ; c’est le fond même de sa pensée et de son âme. Et ainsi elle nous devient elle-même et nous demeure, par sa vie, par sa mort, le plus glorieux le plus sacré des étendards, celui autour duquel doivent se rallier tous les bons cœurs.

Maintenant, dans la gloire, qu’elle achève sa mission de bouter hors de toute France les ennemis de la France et de Dieu, plus redoutables aujourd’hui qu’autrefois les Anglais. Qu’elle obtienne à ses petites sœurs de France d’être, à son exemple, des lis de pureté, des épées de vaillance chrétienne, des étendards vivants portant toujours gravés dans leurs plis : Jésus, Maria !

Ce sont encore les Orphelines de Saint-Vincent-de-Paul de la rue du Doyenné qui ont rempli la partie musicale de la cérémonie, en chantant, au début, un cantique au Sacré-Cœur, et, après l’allocution, un cantique de M. Blanchon à trois voix égales. Le motet de bénédiction a été remarqué pour la netteté, le souci des nuances et l’âme avec lesquels il a été exécuté. La cérémonie s’est terminée par un cantique populaire à la Sainte Vierge.

Salut du samedi soir. — Voici le deuxième jour du triduum qui s’achève ; et c’est toujours le même enchantement pour le cœur et pour les yeux ; c’est le même élan des foules ; et, dans le splendide décor de notre vieille cathédrale, c’est l’apparition radieuse de Jeanne d’Arc qui plane dans une gloire idéale faite de lumière et d’harmonie, d’enthousiasme et de prière.

La cérémonie s’ouvre par une cantate à la Bienheureuse ; c’est une primeur que nous réservait la chorale de l’Institution des Minimes. Noblesse oblige ! mais cette fois, il semble que les chants soient particulièrement enthousiastes. C’est l’allégresse triomphante qui retentit à travers cette musique religieuse de Franck, notre grand artiste catholique.

Comme on avait le droit de s’y attendre, le discours de M. le curé de Saint-Bonaventure a été l’œuvre d’un orateur et d’un historien, d’un penseur pour qui l’histoire est la leçon par excellence, celle qui ne détruit parfois quelques illusions que pour inspirer et fortifier la foi, à laquelle le patriotisme emprunte le droit de ne pas désespérer de l’avenir. La connaissance parfaite de notre histoire, l’amour et le zèle de nos gloires passées, n’étaient d’ailleurs pas les seuls titres de M. l’abbé Vanel au choix de Son Éminence. Peu de prêtres de notre diocèse, sans doute, auraient été mieux qualifiés pour glorifier la libératrice de notre territoire, que l’ancien compagnon d’armes de Charette 575et de Bouillé, le vaillant combattant qui, aux mêmes lieux que Jeanne, dans les plaines héroïques de Patay, avait, comme elle, sous l’étendard du Christ, chargé les ennemis de la France.

Sermon de l’abbé Vanel, curé de Saint-Bonaventure

On a souvent relevé la mystérieuse prédestination qui reproduit dans la carrière et l’œuvre de Jeanne, dans le fécond insuccès de sa mission, les grands traits de la Passion du Sauveur. On a plus rarement noté les non moins étonnants rapprochements de sa vocation et de celle de Marie elle-même. Et cependant ces rapprochements ne sont guère moins consolants ni moins visibles, tant est marquée de l’empreinte divine cette existence extraordinaire.

Beatam me dicent omnes generationes… Bienheureuse me proclameront les générations, parce que le Tout-Puissant m’a fait accomplir de grandes choses. (Luc, 1, 48). Tel est l’oracle évangélique que l’orateur a eu la hardiesse heureuse d’appliquer à la Pucelle et qui lui a servi de guide pour montrer cette similitude profonde des destinées : Jeanne réconciliant les Français dans l’amour de la patrie, comme Marie réconcilie les hommes dans l’amour de son Fils.

Mêmes traits dans la vie simple et obscure où Dieu la prépare à sa mission divine.

À Domrémy comme à Nazareth de Galilée, nous admirons l’humilité profonde, l’obéissance aveugle, l’oubli de soi porté à un degré surhumain. Sous le toit de l’une et de l’autre demeure, ce que le monde rebute et méprise est estimé et recherché : la pauvreté avec ses privations, le travail et son joug. la naïveté de mœurs aussi simples que charitables. Puis, quand la vierge de Lorraine a eu, elle aussi, sa troublante annonciation, quand elle a répondu à l’appel de Dieu, même marche lente et sûre vers le martyre : Après la soumission définitive, après le consentement des sacrifices exigibles, lorsque la raison s’est inclinée devant des ordres plus évidents et plus forts qu’elle, lorsque l’entreprise est conclue, ici, la Rédemption par le Calvaire sanglant ; là, l’affranchissement et la reconstitution de la France par le bûcher de Rouen.

Et quand ce martyre est accompli, quand, pour l’une et pour l’autre, il semble que la haine ait triomphé, c’est, après un temps de mystérieux silence, cette merveilleuse résurrection dans l’amour des hommes, cette ascension dans la gloire ; l’unanimité croissante des admirations et des hommages autour de Jeanne, comme la glorification progressive de Marie dans l’Église.

Tandis que les siècles, illuminés par le christianisme, n’auront jamais assez de prières, d’hymnes et de fleurs pour celle qui enfanta le Messie, d’autre part dans la vieille Gaule de Clotilde et de Charlemagne, après l’avoir commencé il y a plus de cinq cents ans, jusque dans la postérité la plus lointaine, on ne cessera plus le concert de louanges et d’actions de grâces en l’honneur de l’Inspirée qui la sauva de l’effondrement ; on redira que, sur le commandement de son Roi éternel, elle bouta dehors l’envahisseur anglo-normand, rétablit avec l’indépendance de la patrie le cours de ses destinées, et lui rendit le pouvoir de porter jusqu’aux extrémités de l’Orient et des pôles, l’expansion civilisatrice de sa langue, de ses armes et de sa foi.

Cette unanimité croissante dans les admirations et les hommages de Jeanne, cette lente réhabilitation à laquelle notre siècle, épris d’histoire, a mis le dernier 576terme, c’est le gage de notre relèvement national, le remède sûr à nos épreuves, à nos alarmes, à nos tentations présentes. Parce qu’elle unit les Français dans un même amour, Jeanne est, aujourd’hui comme de son vivant, la Restauratrice de l’unité nationale.

Critiques et poètes, incroyants et mystiques, prêtres et soldats, ouvriers et princes, tiennent le même langage, et les nations étrangères joignent leurs applaudissements aux nôtres, leurs ovations à nos vivats… Du moyen âge à la Renaissance, de la Ligue à la Révolution, des grenadiers de Wagram aux coloniaux de Casablanca, citoyens de France et fils de Rome acclament Jeanne la béatifiée !

Ils l’acclameront désormais sans fin : Avant que le souvenir de Jeanne disparaisse de nos foyers, ses statues de nos autels et de nos places publiques, son nom de nos annales, il faudra qu’il n’y ait plus de France, ou bien qu’en France, il n’y ait plus de Français. Et un jour viendra, évoqué et appelé par l’orateur dans une émouvante péroraison, où cet amour, ce culte national de Jeanne, protégera et hâtera l’enfantement d’une société chrétienne, la résurrection d’une France où le bien ne comptera plus d’ennemis, la foi d’apostats, l’Église d’insulteurs… où la croix ne sera plus exposée à aucun outrage, où le drapeau ne subira aucun affront.

Consolantes paroles qu’à plusieurs reprises l’enthousiasme des auditeurs a failli interrompre d’applaudissements aussitôt réprimés.

Après le panégyrique, M. l’abbé Bruneau détaille avec un goût très sûr et une voix chaude, qui ne craint point l’amplitude des cathédrales, l’Ave verum de Widor. La chorale minimoise se fait entendre ensuite et nous donne le Regina cœli de Neyrat, puis le Verbum caro de Mendelssohn ; enfin après la bénédiction du Saint-Sacrement, dans cette atmosphère de bel enthousiasme monte comme une fanfare sacrée ce Psaume CL de Franck où toute la nature chante le Seigneur et qui semble si bien adapté à l’épopée de Jeanne d’Arc, avec ses alternances de voix d’enfants, d’unissons chantants et de formidables tutti. C’est, pour l’imagination du chrétien, du patriote et du poète, toute l’histoire de Jeanne d’Arc transposée, depuis l’idylle de Domrémy jusqu’aux chevauchées de la bataille.

Ce sont là des cérémonies pleines d’enseignements pour l’âme, consolantes pour le cœur ; et nous emportons avec le souvenir des hymnes éteints une vision qui ne disparaîtra plus.

Troisième jour (Dimanche 23 mai)

Messe et communion des jeunes gens et des hommes à sept heures. — La messe de communion était réservée aux associations d’hommes et de 577jeunes gens de la ville de Lyon. Elles ont répondu avec un admirable empressement à l’appel qui leur avait été adressé.

Longtemps avant l’heure fixée, sociétés diverses, de Saint-Vincent-de-Paul, de gymnastique, cercles, etc., arrivent avec leurs bannières et prennent place dans l’immense vaisseau. Bientôt la cathédrale était comble, envahie jusqu’au trône de Son Éminence. Et, bien qu’il soit difficile d’évaluer une telle foule, on peut, sans exagération, dire que plus de quatre mille personnes avaient pris place dans l’antique Primatiale.

Avec la messe, célébrée par M. le chanoine Marnas, vicaire général, commencent les chants populaires. Ce sera un souvenir inoubliable que celui de cette masse d’hommes et de jeunes gens chantant avec enthousiasme leur foi en Dieu, et leur vénération pour la nouvelle Bienheureuse.

À l’Évangile, M. l’abbé Emmanuel Jost, missionnaire diocésain, adresse à ce vaste auditoire, déjà tout frémissant, une émouvante allocution.

Allocution de l’abbé Emmanuel Jost (messe des jeunes gens et des hommes) (extraits)

Messieurs et chers Amis, (dit-il en commençant), dans quelques heures vont se clore, par une dernière et splendide manifestation, les fêtes du triduum en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

Âme prédestinée, rayonnante de pureté, d’énergie, de dévouement, n’est-elle pas l’idéale personnification de l’âme française, toujours ouverte aux nobles enthousiasmes, toujours prête aux généreux sacrifices ? C’est bien là votre pensée, car, à l’évocation des exploits merveilleux de la vierge guerrière, à l’évocation de son geste libérateur, à l’évocation de son martyre, avant que ne se fût levée l’aube de sa vingtième année, vos âmes ont vibré, vos âmes ardentes comme la sienne, et vous êtes venus, ce matin, apporter votre hommage à la Sainte de la Patrie.

Mais cette vibration ne doit pas demeurer sans écho et s’éteindre avec le dernier chant de louange. Il faut qu’elle se prolonge et que le frisson qui a couru dans vos veines éveille en vous les énergies latentes, les vieilles énergies de la race, et les oriente, à l’exemple de Jeanne d’Arc, par la maîtrise de vous-mêmes, par l’esprit de sacrifice et par la prière, vers la défense de ces deux causes immortelles : Dieu et la patrie française !

Avant d’aller plus loin, faut-il vous rappeler que ces deux causes inséparables sont plus que jamais battues en brèche ? et ne savez-vous pas que le grand crime des temps modernes sera d’avoir mis Dieu hors la loi dans la personne de son Église, et d’avoir livré la France aux agents de discorde et d’internationalisme ?

Je n’insiste pas, car ce n’est pas l’heure de redire en de longs et douloureux détails les âpres tristesses descendues sur nous : mais ce simple regard me suffit pour vous adresser la parole célèbre que saint Michel disait à la vierge lorraine : Il y a grande pitié au royaume de France !

Or, cette patrie, nous voulons qu’elle demeure chrétienne ; nous voulons, 578nous qui l’aimons comme on aime sa mère, nous voulons qu’elle soit belle, honorée, libre de tout servage et qu’elle garde sa place prépondérante dans l’histoire et dans la vie du monde.

Et comme nous savons que pour faire de grandes choses, il faut des âmes jeunes, j’allais dire des âmes vierges ! — car leurs énergies ne se sont pas usées, et l’égoïsme ne les a pas pénétrées, comme il fait souvent de l’âme de ceux qui ont longtemps vécu, — nous nous tournons vers vous, et nous vous disons, à vous, enfants de la France : Souvenez-vous de l’honneur du nom, souvenez-vous de l’honneur de la famille ! Allez : il y a grande pitié au royaume de France !

Mais pour que votre action soit efficace, il faut que vous montriez à vos contemporains une âme fortement trempée, ferme comme l’acier, mais aussi tendrement fraternelle.

Or, pour cela, il faut d’abord arriver à la maîtrise de vous-mêmes.

Jeanne expire au milieu des flammes. (Vital-Dubray.)
Jeanne expire au milieu des flammes. (Vital-Dubray.)

Et l’orateur développe cette première pensée et conclut :

Faites donc agir la volonté en vous, fortifiez-la par l’exercice jusqu’à ce qu’elle arrive à vaincre toutes les faiblesses, tous les attraits, la haine comme l’amour, et qu’elle ne laisse chanter en vous que l’harmonie des nobles désirs.

Puis il fait appel à l’esprit de sacrifice :

Faites-vous, (dit-il), par l’habitude du sacrifice, une âme héroïque, héroïque jusqu’au Calvaire.

C’est enfin la prière :

L’énergie humaine toute seule n’est pas suffisante, il faut la force de Dieu.

Et, dans un rapide tableau, M. Jost montre d’abord en Jeanne d’Arc l’âme pieuse, pieuse à Orléans, à Reims, à Rouen, comme à Domrémy, et puisant dans la prière une force incomparable, — puis l’âme maîtresse d’elle-même, surmontant les faiblesses les plus légitimes, se gardant pure comme un lis, calme au milieu des combats, arrivant par cette possession de soi-même à imposer son autorité à ces vieux brigands d’Armagnacs, et gardant la paix de Dieu jusqu’à l’heure dernière, — enfin l’âme formée au sacrifice. Et après une émotionnante comparaison entre la mission de Jésus-Christ et celle de Jeanne d’Arc :

Comme Jésus-Christ, Jeanne connut la trahison ; comme Jésus-Christ, Jeanne eut son heure d’agonie ; comme Jésus-Christ, Jeanne connut l’infamie de la justice humaine ; comme Jésus-Christ, elle mourut immolée par des hommes de sa race ; mais ses dernières pensées furent encore pour les deux amours de sa vie : son pays et son Dieu, — et d’elle on peut dire aussi : Comme elle avait aimé les siens, elle les aima jusqu’à la fin.

Messieurs, n’avez-vous jamais fait ce rêve bien français : mourir en pleine 579bataille, pour une noble cause, l’âme sereine, l’honneur intact ? Je ne sais si Jeanne l’avait fait ; mais elle l’a vécu. Depuis, elle est entrée dans la gloire. Son immortalité grandissante n’a plus rien des douleurs de sa vie ; elle n’en conserve que les joies triomphales.

Mgr Déchelette, évêque auxiliaire de Lyon.
Mgr Déchelette, évêque auxiliaire de Lyon.

Comme aux jours d’Orléans, le peuple se presse autour d’elle, se faisant redire les traits de cette épopée merveilleuse ; comme aux jours d’Orléans, les cloches sonnent pour elle ; comme aux jours d’Orléans, les énergies se réveillent au contact de la sienne ; comme aux jours d’Orléans, les Te Deum montent dans nos cathédrales, les emplissant du rythme majestueux de leur musique éternelle comme celui qu’ils célèbrent.

Demandez-lui, à la sainte héroïne, que, du haut des cieux, elle vous bénisse et vous fortifie. Puis allez ; que votre geste soit aussi le geste libérateur. Il ne tient qu’à vous que toute l’histoire française, chevaleresque et chrétienne, ne revive en vous. Tout est vôtre. Les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera la victoire !

Après cette allocution, le chant du Credo jaillit de milliers de poitrines vibrant, impressionnant plus qu’on ne saurait le dire. Après une communion de près de quinze cents jeunes gens ou hommes, la cérémonie prit fin par un dernier cantique, laissant à tous un inoubliable souvenir et un exemple réconfortant.

La grand-messe et les vêpres. — Les grands jours avaient été de plein droit réservés à la maîtrise de la Primatiale. Au bout des premières mesures du Kyrie, comme l’on sent que, à Saint-Jean, la maîtrise est chez elle ! On dirait que la Primatiale et la maîtrise rivalisent à qui fera mieux ressortir les beautés et les mérites l’une de l’autre. Le 23 mai, la pensée de Jeanne d’Arc et la présence d’une assistance extraordinaire enflammaient les cœurs et faisaient briller les yeux de tous, petits sopranos et basses graves. Aussi, aucune des chorales qui précéda la maîtrise aux fêtes du triduum ne s’offensera si l’on met encore et toujours au-dessus d’elles la vieille maîtrise de 580Saint-Jean, qui doit un nouveau triomphe au maître de chapelle, M. l’abbé Larderet. Tous les chants de la messe ont été remarquables, depuis les humbles accents du Kyrie eleison, les appels angéliques du Gloria in excelsis, qui paraissaient venir du fond du ciel et s’approcher lentement de la terre, jusqu’au gracieux et doux O Salutaris, et aux déprécations suppliantes de l’Agnus Dei. À l’offertoire, ça été un vrai charme d’entendre le Gaudeamus de Carissimi, où les voix d’enfants et d’hommes se renvoyaient des acclamations d’une gaîté pimpante, interrompues par une suave prière à la Bienheureuse Jeanne.

Vêpres et salut. — Le soir, à trois heures, la Primatiale se remplissait une dernière fois pour la cérémonie de clôture.

Les vêpres étaient présidées par Mgr Déchelette, qu’entouraient NN. SS. Pellet et Dontenville. Les psaumes et le Magnificat ont été chantés sur les riches et graves faux-bourdons d’Andréas et de Handt.

Les vêpres achevées, Son Éminence vint assister au panégyrique de Mgr Dadolle. L’éloquent évêque de Dijon traita des deux missions de Jeanne : pour son temps et pour le nôtre, et de ce vaste sujet qu’il embrassa avec une pleine maîtrise il tira de hautes leçons d’espérance patriotique et de courage chrétien.

Au salut, on écouta avec un nouveau plaisir le Gaudeamus de Carissimi. Avant la bénédiction, la maîtrise exécuta le religieux Tantum de Bach et le brillant Genitori qui, depuis les fêtes de 1894, est devenu le Tantum ergo de Jeanne d’Arc. Le salut se termina grandiosement par le triomphal Alleluia de Haendel.

M. Commette, le distingué organiste de Saint-Jean, tenait les orgues avec sa maîtrise habituelle.

Une inoubliable manifestation. — Pendant ce temps, dix mille catholiques, qui n’avaient pu pénétrer dans la cathédrale archicomble, étaient restés massés sur la place Saint-Jean et l’avenue de l’Archevêché. Pour les dédommager d’avoir été privés des chants et de la bénédiction du Très Saint-Sacrement, S. Ém. le cardinal voulut aller jusqu’à eux et leur porter sa propre bénédiction et celle des prélats qui l’entouraient.

Le cortège se forme immédiatement. En tête marchent trois suisses ; à leur suite deux jeunes gens du cercle de la Primatiale portent l’un l’étendard de Jeanne d’Arc, l’autre un superbe drapeau tricolore. Immédiatement après, s’avancent NN. SS. Dontenville, Déchelette, Dadolle, Pellet et enfin son Éminence, portée sur un fauteuil par quatre clercs de la maîtrise, en habit de chœur. Le vénérable chapitre au complet et de nombreux curés de la ville terminent cet imposant défilé qui traverse la Primatiale dans toute sa longueur.

Le grand portail s’ouvre à deux battants. À la vue des prélats et des 581drapeaux, l’immense foule, enthousiasmée, éclate en acclamations, auxquelles, malgré la sainteté du lieu, se joignent celles des fidèles qui remplissent la Primatiale.

Vive le cardinal ! Vive Jeanne ! Vive la France !, tels sont les cris qui jaillissent de milliers de poitrines.

Sur le parvis, les trompettes de la fanfare du cercle d’ouvriers d’Oullins sonnent à l’étendard et au drapeau qui s’inclinent. Aussitôt après, le crucifère s’avançant devant le fauteuil de son Éminence, chante d’une voix retentissante l’Humiliate vos. Le cardinal se lève, soutenu par deux de ses vicaires généraux, et, avec les quatre prélats présents, bénit la foule, tout à l’heure agitée et bruyante, maintenant silencieuse, recueillie, émue.

Les trompettes sonnent une seconde fois et, pendant que le cortège rentre dans la cathédrale, de nouveaux vivats retentissent au dehors et au dedans.

L’enthousiasme d’une pareille foule, unissant dans ses acclamations Jeanne d’Arc, son archevêque et sa patrie, était vraiment impressionnant. De bien des yeux, on voyait couler des larmes d’émotion.

Tel fut le triduum de Saint-Jean : la ville de sainte Blandine a magnifiquement honoré sa sœur du ciel, Jeanne d’Arc. Il en fut de même dans l’immense diocèse de Lyon ; non seulement toutes les paroisses des villes du Rhône et de la Loire, mais presque toutes les paroisses de campagne fêtèrent la Bienheureuse. Le concours des fidèles fut extraordinaire, leur piété remarquable, leurs communions très nombreuses, les manifestations de leur joie patriotique et chrétienne pleines d’enthousiasme : la pensée du vénéré cardinal de Lyon a été bien comprise par ses diocésains et sa piété envers la Pucelle d’Orléans s’est allumée, comme une noble flamme, au cœur de ses fils.

VIII
Hommages de la Savoie, du Dauphiné, du Comtat-Venaissin, du comté de Nice et de la Provence. — Les fêtes de Marseille (21-23 mai 1909).

Savoie (Annecy, Saint-Jean-de-Maurienne, Chambéry,…)

La Savoie a pris une grande part à la glorification de Jeanne d’Arc. Dans toutes les paroisses du diocèse d’Annecy, la Bienheureuse 582a été fêtée, sur l’invitation de Mgr Campistron, qui écrivit à ce sujet une belle lettre pastorale ; le 18 avril un Te Deum fut chanté dans toutes les églises.

Mgr Campistron, évêque de Nancy.
Mgr Campistron, évêque de Nancy.

À la cathédrale d’Annecy, les solennités qui clôturèrent, le 28 novembre, le Congrès diocésain et la retraite des hommes ont été magnifiques. Le matin, environ six cents hommes communièrent ; Mgr l’évêque célébra la messe pontificale, et le soir, devant un auditoire qui remplissait l’église, M. l’abbé Emonet fit le panégyrique : il adressa un pressant appel aux hommes qui l’écoutaient pour les engager à imiter Jeanne dans la pureté de sa vie, son ardeur à combattre pour Jésus-Christ et son dévouement pour la France. À la nuit tombante, la ville était illuminée et les Annésiens ne se souvenaient pas d’avoir assisté à des fêtes plus grandioses depuis la célébration du doctorat de saint François de Sales. Dans toutes les paroisses du diocèse, Jeanne fut également fêtée soit le 28 novembre soit à d’autres dates.

Mgr Biolley, évêque de Tarentaise.
Mgr Biolley, évêque de Tarentaise.

Mgr Biolley, évêque de Tarentaise, invita tous les curés du diocèse 583à fêter Jeanne d’Arc avec leurs paroissiens le 27 juin, le même jour qu’il présidait lui-même une grande solennité dans la cathédrale de Moutiers. M. le chanoine Gontharet y fit l’éloge de la Pucelle d’Orléans, en montrant comment elle fut suscitée de Dieu pour la défense de la foi et de la patrie. Les catholiques de Moutiers répondirent avec empressement au désir de leur évêque : ils assistèrent en grand nombre aux offices solennels, pavoisèrent leurs maisons et, le soir, illuminèrent leur ville.

Mgr Fodéré, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne.
Mgr Fodéré, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne.

Mgr Fodéré, évêque de Saint-Jean-de-Maurienne, en publiant le bref de Béatification de Jeanne d’Arc, autorisa la célébration d’un triduum et prescrivit pour le moins un jour de fête dans toutes les paroisses ; il invita les fidèles à décorer et à illuminer leurs maisons. Son invitation fut accueillie partout avec le plus grand zèle, comme en témoigne l’Écho de la Maurienne qui a raconté ces fêtes. Les principaux panégyristes de Jeanne d’Arc ont été MM. les chanoines Brunet et Bellot.

Mgr Dubillard, évêque de Chambéry.
Mgr Dubillard, évêque de Chambéry.

584Dans la cathédrale de Chambéry, un triduum solennel fut célébré du 18 au 20 juin. Jeanne fut louée tour à tour par M. l’abbé Durand, orateur lyonnais, qui fit ressortir, dans la vie merveilleuse de la libératrice, le miracle national ; par Mgr Pillet, prélat romain, qui expliqua la procédure suivie pour la Béatification de Jeanne ; par Mgr Henry, évêque Grenoble, qui raconta éloquemment sa vocation, ses combats, ses victoires et son martyre. À la fin de la cérémonie, Mgr Dubillard, archevêque de Chambéry, félicita les Chambériens et tout le peuple de Savoie du bel hommage qu’ils avaient rendu à la Bienheureuse. Le soir du 20 juin, Chambéry, dont les rues étaient richement pavoisées, s’illumina magnifiquement. Le 18 avril, un Te Deum d’action de grâces avait été chanté dans toutes les églises du diocèse ; depuis ce jour, il n’est guère de paroisse où Jeanne n’ait été pieusement fêtée.

Mgr Henry, évêque de Grenoble.
Mgr Henry, évêque de Grenoble.

Dauphiné (Grenoble, Valence, Gap,…)

Dans le Dauphiné, Jeanne d’Arc fut honorée avec le même élan et la même unanimité qu’en Savoie.

Mgr Henry, évêque de Grenoble, présida le 23 mai dans sa cathédrale la clôture d’un triduum qui couronna dignement de très belles fêtes. La dernière journée commença par une imposante manifestation. La Ligue patriotique des Françaises, qui avait eu l’heureuse idée de faire coïncider, cette année, sa fête avec celle de Jeanne d’Arc, avait convié à une messe solennelle toutes les œuvres féminines de Grenoble : près de trois mille personnes y assistèrent. À la messe pontificale l’affluence fut plus considérable encore, et, le soir, la cathédrale était trop 585petite pour la contenir. Mgr Henry prononça lui-même le panégyrique de la Bienheureuse. Commentant ces mots de l’Écriture : Fecit mirabilia in vita sua [Il a fait des merveilles dans sa vie], il exposa les merveilles surnaturelles de la vie de Jeanne et termina son discours par une pathétique invocation à Jeanne d’Arc, patronne et secours de la France chrétienne. La ville de Grenoble avait revêtu un riche pavoisement et les habitants illuminèrent en l’honneur de Jeanne avec le même après Grenoble, Bourgoin, la Côte-Saint-André, Saint-Marcellin, Vienne et Voiron.

Mgr Chesnelong, évêque de Valence.
Mgr Chesnelong, évêque de Valence.

Mgr Chesnelong, évêque de Valence, y fit célébrer, du 18 au 20 juin, un triduum dont les solennités se déroulèrent au milieu d’un enthousiasme ininterrompu. Au matin des trois jours, les fidèles communièrent en très grand nombre. À tous les exercices des deux premières journées, l’affluence fut considérable ; elle fut énorme à ceux de la clôture. Le P. Brisset, chargé de faire le panégyrique de Jeanne d’Arc, étudia successivement sa vocation, sa justification et sa glorification : vaste sujet que l’éloquent dominicain traita avec autant de solidité historique que de communicative éloquence. Avant de donner la bénédiction papale, Mgr l’évêque de 586Valence monta en chaire, pour remercier tous ceux qui avaient contribué au succès de ces fêtes ; puis, faisant appel à tous pour l’union des cœurs sur le terrain catholique, il adjura ses chers Valentinois de marcher tous sous l’étendard victorieux de Jeanne d’Arc. Beaucoup de Valentinois pavoisèrent et illuminèrent leurs maisons. Le mouvement parti de Valence se communiqua dans tout le diocèse, et, dès les premiers mois de l’année johannique, de belles solennités eurent lieu à Montmeyran, à Saint-Donat, à la Roche-de-Glun, à Puy-Saint-Martin, à Taulignan, a Bellecombe, à Bourg-de-Péage.

Mgr Berthet, évêque de Gap.
Mgr Berthet, évêque de Gap.

Mgr Berthet, évêque de Gap, fit chanter un Te Deum, le 18 avril, dans toutes les églises de son diocèse. Il présida ce jour-là une cérémonie dans sa cathédrale où plus de 4.000 personnes étaient réunies pour entendre le panégyrique prononcé par M. l’abbé Rondet, aumônier du lycée de Grenoble. À Embrun, à Briançon, ailleurs encore, des triduums furent célébrés et attirèrent un grand concours de peuple.

Les diocèses du Dauphiné rivalisèrent donc de zèle pour fêter la Bienheureuse. Jadis, la patrie de Bayard faisait des prières publiques pour la prisonnière de Rouen ; les supplications pénitentes et les chants de deuil se sont changés, cette année, en prières d’actions de grâces et en cris de triomphe.

Avignon

Avignon fêta magnifiquement Jeanne d’Arc du 28 au 30 mai. Mgr Latty présida les solennités du triduum, dans la basilique métropolitaine 587trop petite pour la foule qui s’y pressait. Il avait confié à M. le chanoine Archelet la mission de raconter la vie de l’héroïne : le prédicateur loua successivement la bergère, la guerrière et la martyre. Mais Mgr Latty voulut tirer lui-même les leçons que cette vie suggère. Au nombreux auditoire d’hommes qui, le dimanche matin, étaient accourus pour l’entendre, il parla éloquemment du patriotisme dont la Bienheureuse fut l’incarnation même, et il montra de quels éléments il se compose : la religion, la haine de l’étranger laquelle est compatible avec l’humanité et le christianisme, enfin l’esprit de sacrifice. À Avignon, les fêtes populaires sont toujours vivantes : celle de Jeanne d’Arc fut enthousiaste. Le mistral même y eut sa part, ce qui a suggéré au chroniqueur de ces fêtes la réflexion suivante :

Il est si bon avignonnais qu’il se croit obligé à ne pas manquer une seule de nos fêtes. Installé chez nous le vendredi matin — si tant est que ce vagabond s’installe quelque part, — il ne disparut que dans la nuit du dimanche au lundi, après avoir superbement fait flotter les oriflammes et les bannières des clochers ou des fenêtres, et avoir éteint force lampions allumés malgré lui.

Nice

Nice a célébré Jeanne d’Arc du 6 au 9 mars dans la cathédrale de Sainte-Réparate. Le chroniqueur des fêtes niçoises écrit :

Après tant d’autres, le triduum de Nice a été une grande manifestation de foi et de patriotisme. Ouvert dans un bel élan d’enthousiasme populaire, il a été clôturé avec une imposante couronne de huit archevêques et évêques : NN. SS. Bonnefoy, archevêque d’Aix, métropolitain de Provence ; Daffra, évêque de Vintimille ; Escoffier, évêque de Métropolite ; Guillibert, évêque de Fréjus ; du Curel, évêque de Monaco ; Castellan, évêque de Digne ; le T. R. P. Colomban, abbé mitré de Lérins. L’Église de Nice est profondément reconnaissante à tous ces prélats d’avoir bien voulu prendre part à ces fêtes et, si grandement, en rehausser l’éclat.

Ce triduum de la Béatification, Mgr Chapon le voulait beau, digne de Jeanne d’Arc, la sainte de l’Église et de la Patrie ; digne de Nice aussi. Nous n’avons rien négligé, écrivait-il dans sa lettre d’invitation, pour donner à ces fêtes toute la splendeur possible qu’elles ont eue déjà dans toutes nos grandes villes de France. J’y convie, sans distinction de partis, tous les Français, tous les catholiques et les nobles étrangers, nos hôtes, car Jeanne d’Arc appartient à la France, à l’Église, à l’humanité tout 588entière dont, elle est l’une des gloires les plus pures et les plus hautes.

L’invitation ne pouvait pas ne pas être comprise et acceptée.

Habituée aux apothéoses mondaines auxquelles, chaque année, elle offre le cadre incomparable de son ciel bleu et de ses horizons limpides, la ville de Nice est toujours prête il vibrer à des frissons plus hauts. Comment ne partagerait-elle pas, à l’égal des vieilles provinces françaises, le culte de Jeanne d’Arc ? N’a-t-elle pas épousé, en entrant dans sa patrie d’adoption, le souci de toutes les nobles causes nationales ? Le succès du triduum ne pouvait être douteux. De fait, il a dépassé les espérances. Et c’est très bien. Les nombreux étrangers, présents dans ce petit raccourci mondial qu’est la ville de Nice, à cette heure, auront connu ce que Jeanne d’Arc est pour nous et ce que nous sommes pour elle. Ils emporteront vivante l’impression que, dans tout cœur français, la Bienheureuse Jeanne d’Arc a un autel.

Le supplice de Jeanne d’Arc. (Lenepveu.)
Le supplice de Jeanne d’Arc. (Lenepveu.)

Le même chroniqueur a noté dans son récit la beauté des décorations de la cathédrale, l’artistique exécution des chants, la piété des fidèles qui communièrent en grand nombre, et il a montré comment Mgr Chapon anima de son éloquente parole ces belles fêtes. L’évêque de Nice parla quatre fois ; d’abord aux jeunes filles qui avaient été spécialement convoquées à l’ouverture du triduum, et trois fois devant un grand auditoire devant lequel il célébra l’amour de Jeanne d’Arc 589pour la France : cet amour naît à Domrémy et il a son premier élan à Vaucouleurs ; il grandit de Chinon à Reims et il se consomme dans la prison, au tribunal et sur le bûcher de Rouen.

D’autres paroisses de Nice. Saint-Barthélemy et Saint-Pierre, ont célébré en l’honneur de la Bienheureuse une fête particulière ; et, parmi les belles solennités qui eurent lieu dans le diocèse, il convient de distinguer celles d’Antibes, de Vence et de Cannes.

Provence (Digne, Fréjus, Aix)

En Provence les fêtes de Jeanne ne l’ont cédé à aucune de celles de nos autres provinces en magnificence et en popularité.

Mgr Castellan, évêque de Digne.
Mgr Castellan, évêque de Digne.

Le triduum prescrit pas Mgr Castellan, évêque de Digne, eut lieu dans la cathédrale, du 3 au 5 décembre. Mgr du Curel, évêque de Monaco, et Mgr Fabre, évêque de Marseille, y assistèrent. Mgr Castellan fit le premier panégyrique, dont il emprunta l’inspiration à une parole célèbre d’un contemporain de Jeanne d’Arc, Jacques Gelin, archevêque d’Embrun : Elle était l’envoyée de Dieu. Le second discours, prononcé par M. l’abbé Jean, missionnaire, eut pour objet le caractère surnaturel de la mission et de la vie de la Bienheureuse. À la cérémonie de clôture, Mgr du Curel glorifia la sainteté de Jeanne d’Arc, il en montra la racine dans sa foi, la tige dans son espérance et son inébranlable confiance au milieu des plus terribles épreuves, la fleur dans sa charité et dans son admirable dévouement 590pour Dieu et pour la France. Le soir, de brillantes illuminations manifestèrent la joie de la ville de Digne.

Le triduum de Digne avait été précédé de belles solennités célébrées, au pèlerinage de Notre-Dame de la Fleur, à Thorame, en l’honneur de Jeanne d’Arc : Mgr Castellan en présida la clôture, qui avait attiré un très grand nombre de pèlerins. Il présida de même les belles fêtes de Sisteron, de Castellane, de Manosque et de Volonne. À Pierrerue, à Thoard, à Valensole, à Reillanne, à Moustiers-SainteMarie, pour ne citer que les paroisses dont les noms nous sont connus, la Bienheureuse a été célébrée avec élan et priée avec ferveur.

Mgr Guillibert, évêque de Fréjus, présida la première solennité de son diocèse, dès son retour de Rome, le 25 avril. À son peuple réuni en foule dans la cathédrale romane, il raconta éloquemment l’épopée de la guerrière et le supplice de la martyre et il l’exhorta à n’aimer, comme elle, que Dieu et la patrie.

Le 9 mai, la Seyne suivit avec un bel élan le mouvement qui était parti de Fréjus. Puis ce fut le tour de Saint-Tropez, de Gonfaron, de Cogolin et de Toulon. Les paroisses de la grande cité maritime ont dignement honoré Jeanne d’Arc. À Saint-François-de-Paule (24 octobre), Mgr Guillibert vint présider la fête ; le P. Damase, religieux capucin, montra l’action de Dieu dans la vie sainte et la mort douloureuse de Jeanne. À la cathédrale Sainte-Marie (14 novembre), le triduum fut prêché par un dominicain, le P. Raynal, qui parla successivement de la sainte inspirée, de la guerrière et de la martyre : Mgr l’évêque de Fréjus présida encore ces belles solennités. À Saint-Flavien (2 décembre), le R. P. Eymieu proposa Jeanne d’Arc comme modèle aux jeunes filles, aux femmes chrétiennes, aux hommes : n’est-elle pas héroïque de pureté, de dévouement et de courage ? À Saint-Louis (12 décembre), l’éloge de Jeanne fut fait par M. l’abbé Gellé, qui prêchait l’Avent dans la paroisse. À Saint-Joseph et à Saint-Pierre, de nouvelles fêtes, célébrées au mois de janvier 1910, achevèrent l’hommage de la ville de Toulon, qui a mérité que Jeanne d’Arc la protège spécialement contre l’anarchie toujours frémissante en son sein.

Les catholiques d’Aix, filialement groupés autour de Mgr Bonnefoy, leur archevêque, ont glorifié dans la basilique métropolitaine (25-28 novembre) la Bienheureuse Jeanne d’Arc ; ils faisaient écho, après cinq siècles, aux nobles témoignages du jeune roi René et 591de sa mère, Yolande de Provence, en faveur de l’héroïque Pucelle.

Mgr Bonnefoy, archevêque d’Aix.
Mgr Bonnefoy, archevêque d’Aix.

Les diverses paroisses d’Aix, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Jean-de-Malte, Sainte-Madeleine, Saint-Esprit et Saint-Sauveur prirent part successivement aux solennités du triduum, en assistant aux messes de communion. Les deux premiers panégyriques furent faits, l’un par Mgr Castellan, évêque de Digne, qui traita de la mission de Jeanne d’Arc, l’autre par Mgr Guillibert, évêque de Fréjus, qui étudia le surnaturel dans son procès. Mgr l’archevêque d’Aix fit le troisième discours et il voulut recueillir, pour l’instruction de son peuple, les leçons de la vie de Jeanne : leçons d’attachement à l’Église, leçon de pureté des mœurs, leçon d’énergie virile, leçon de dévouement poussé jusqu’à l’immolation totale. Les fêtes aixoises ont fait une grande impression sur le peuple et ranimé le courage des âmes fidèles à Dieu.

Marseille

Les fêtes célébrées dans la cathédrale de Marseille, du 21 au 23 mai, ont été splendides et dignes de la plus grande ville du Midi.

Tout a contribué, (dit l’Écho de Notre-Dame de la Garde), à les rendre grandioses, touchantes, populaires : les cérémonies du triduum à la cathédrale, la décoration de la basilique, la beauté des chants, l’éloquence des orateurs et surtout le panégyrique magistral de Mgr l’évêque de Pamiers ; et, au dehors, dans tous les quartiers de la ville et de la banlieue, le pavoisement et l’illumination de nos églises, des grands établissements et d’un nombre si considérable de 592maisons particulières que dans bien des rues les faisceaux de drapeaux et les cordons de bannières étaient ininterrompus, enfin l’embrasement des clochers par les feux de bengale, les retraites aux flambeaux, feux d’artifice, et, pendant toute la soirée du dimanche, les promenades à travers la ville illuminée a giorno.

Mgr Fabre, évêque de Marseille.
Mgr Fabre, évêque de Marseille.

Voici, d’après le même Écho, le récit de la fête de clôture, à laquelle ont pris part plus de trente mille catholiques.

À huit heures et demie, les jeunes gens de près de cinquante patronages emplissent la basilique pour assister à leur messe. C’est M. le chanoine Simeone. le distingué supérieur du petit séminaire, qui prend la parole ; dans un langage très littéraire, d’une voix chaude et avec cette onction qui va droit au cœur, l’orateur sacré trace un tableau saisissant de l’enfance, des exploits, du supplice de Jeanne d’Arc ; puis, de tous ces faits, il tire des leçons salutaires pour les jeunes chrétiens, saisis dès les premières phrases, captivés jusqu’aux derniers mots.

L’office achevé, commence le défilé, et tous, avec leurs bannières, clairons et tambours, vont de la cathédrale à la rue de la République où chaque groupe reprend la route de son patronage.

Peu après, la cathédrale se remplit de nouveau pour la grand-messe où plus de cent vingt exécutants des chorales des cercles catholiques interprètent la messe brève de Gounod à trois voix égales ; toutes ces voix pleines, bien disciplinées, rendent fort bien l’impression de majesté et de supplication que Gounod a su mettre dans cette œuvre à la fois simple et puissante. M. le chanoine de Barbarin officie, entouré des ecclésiastiques de son grand séminaire.

593Mgr Fabre, notre évêque vénéré, préside au fauteuil, assisté par deux dignitaires, ses condisciples au Collège Catholique et amis d’enfance depuis plus d’un demi-siècle, MM. les chanoines Lajard et Jullien.

Le soir, dès deux heures, c’est par véritables flots que la foule se dirige de tous côtés vers la cathédrale ; peu après trois heures, la vaste basilique est comble, on serre les rangs, mais bientôt il est impossible de pénétrer. Près de trois cents prêtres sont présents, on ne chante que les complies et bientôt Mgr Izart paraît en chaire.

Le vénérable et distingué prélat a reçu de la Providence toutes les qualités de l’orateur : la possession de soi, une mémoire impeccable, l’art d’exposer, de peindre, quand il s’agit d’une scène historique, l’art de grouper les idées ; puis, un style clair, bien français, orné, mais sans prétention, enfin, une voix chaude, tour à tour caressante, émue, vibrante, toujours pleine, sonore, harmonieuse.

Après la justice rendue à Jeanne d’Arc, c’est aujourd’hui l’hommage d’admiration pour ses vertus. Et l’orateur sacré, avant d’entrer dans son sujet, félicite les Marseillais d’avoir répondu si nombreux et avec tant d’empressement à l’appel de Dieu, et il salue le nouvel évêque de Marseille à qui les qualités de l’esprit et la bonté du cœur ont acquis tant de sympathies : cette élection est la première réponse du ciel aux acclamations qui saluent Jeanne d’Arc, le premier présent de la nouvelle Bienheureuse à l’épiscopat français.

Comment louer Jeanne d’Arc, poursuit Mgr de Pamiers, elle est tout : paysanne, guerrière, général, héroïne, martyre, figure unique dans l’histoire. Jeanne est le vivant ostensoir de Dieu ; Dieu se montre toujours par elle, comme à travers la fragile enveloppe d’une enfant.

Qu ‘est-ce que Dieu ? Dieu est l’être parfait : en se posant dans l’âme de la Vierge de Domrémy, il en a fait l’ange de la vertu. Dieu, c’est l’activité toute-puissante à laquelle rien ne résiste : en se posant dans l’âme de la Pucelle, il en a fait l’ange de la victoire. Dieu, enfin, c’est l’amour qui a doté tous les êtres : en se posant dans l’âme de la martyre de Rouen, il en fait l’ange de la Rédemption nationale.

En résumé, Jeanne d’Arc l’ange de la vertu, de la victoire et de la rédemption ; et à ces trois titres, elle est l’ostensoir de Dieu, parfait, puissant, aimant.

Et dans ce cadre, c’est toute la vie de Jeanne d’Arc qui est évoquée, tantôt dans des tableaux gracieux, tantôt dans des envolées pathétiques : son enfance, ses voix, son départ, ses victoires, le triomphe à Reims, puis le martyre, le supplice et partout les vertus. Après chaque partie, une prière ardente qui est un résumé, puis l’émouvante allusion à nos provinces perdues, l’énergique protestation contre les contempteurs de 594la sage, vertueuse, sainte héroïne, puis c’est comme un chant qui commente et explique le cantique d’action de grâces et justifie toutes nos espérances patriotiques et religieuses.

L’orateur a cessé de parler, on écoute encore tant on est sous le charme de cette parole pathétique et magistrale.

Mais voilà que tout le chœur s’embrase de feux électriques, la vaste basilique est toute brillante dans l’opulente parure que lui ont faite avec tant d’art et de goût la Compagnie méridionale d’éclairage et de force et la maison Sauvaire. Au milieu de cet étincellement qui environne la Bienheureuse montant au ciel avec son étendard, plus de huit mille voix chantent avec enthousiasme cette ardente supplication :

Jetez les yeux sur votre France,

Ô Jeanne, et frémissez d’effroi :

On lui prend la foi, l’espérance

Et l’amour de Jésus, son Roi.

La grande pitié recommence

Et votre peuple est abattu :

Sauvez-le de la décadence,

Rendez-lui la foi, la vertu.

L’officiant arrive ; c’est, comme le matin, le vénéré supérieur du grand séminaire ; il entonne le Te Deum que la foule continue avec cet unisson puissant du chant grégorien, supérieur à tous les chefs-d’œuvre de toute autre musique, et le Roi du ciel et de la terre bénit son peuple prosterné.

Aussitôt après, on s’empresse sur le passage des prélats pour saluer Monseigneur de Marseille et remercier Mgr l’évêque de Pamiers dont l’éloquente parole a donné tant d’éclat à ces solennités inoubliables.

Les grandes fêtes de Marseille eurent de beaux échos dans tout le diocèse ; chaque paroisse a tenu à honneur de consacrer au moins une journée spéciale à la glorification de Jeanne d’Arc.

IX
Hommages du Roussillon, du comté de Foix et du Languedoc. — Les fêtes de Carcassonne (18-22 novembre) et de Montpellier (18-20 juin). — Les fêtes de Toulouse (28-30 mai 1909).

Roussillon (Perpignan, Pamiers,…)

Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan.
Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan.

Le Roussillon donna jadis à Jeanne d’Arc une intelligente et puissante protectrice dans la personne de Yolande d’Aragon, reine 595de Sicile, belle-mère de Charles VII. C’est elle qui, à Poitiers, dirigea l’enquête faite au sujet de la parfaite virginité de la Pucelle ; elle soutint Jeanne de tout son pouvoir contre les intrigues des favoris. On s’est souvenu en Roussillon que la reine de Sicile était née à Perpignan et ce souvenir a excité les Roussillonnais à mieux fêter la Bienheureuse.

Une lettre pastorale de leur évêque, Mgr de Carsalade du Pont, avait invité les habitants de Perpignan à une grande solennité dans l’église cathédrale (27 juin). Ils y vinrent en foule, soit pour assister à la bénédiction de la statue de Jeanne d’Arc, soit pour prendre part à la messe de communion, soit pour assister à l’office pontifical et pour entendre M. le chanoine Raynal faire l’éloge de l’envoyée de Dieu, de la guerrière et de la martyre : le soir, la ville richement décorée s’illumina. Dans un grand nombre de paroisses Jeanne fut l’objet des mêmes honneurs : à Cerbère, à Céret, à Argelès-sur-Mer, à Palaude-Cerdagne, à Montalba-de-Latour, à Torreilles, à Saint-Cyprien, à Saint-Laurent-de-Cerdans, à Bourg-Madame, à Canet, à Rivesaltes, à Ille-sur-Têt, à Pezilla-de-la-Rivière, à Saint-Nazaire, à Toulouges, à Baho, à Caudiès-de-Fenouillèdes, etc.

Mgr Izart, évêque de Pamiers, inaugura les fêtes de Jeanne d’Arc dans son diocèse par une grande solennité qu’il présida, le 16 mai, dans sa cathédrale. Il y parla avec cette éloquence vibrante que nous avons déjà saluée plus d’une fois dans le récit de ces fêtes.

Après Pamiers, le Fossat, Saverdun, Fougax, Barrineuf, Verdun, la plupart des paroisses ont fêté Jeanne avec le même élan. Mgr de Pamiers y portait partout l’éloquence et la vie, particulièrement à 596Foix, à Saint-Girons, à Mazères, à Montesquiou-Avantès, à Mirepoix.

Carcassonne

Le Languedoc, tout le Languedoc, le bas et le haut, le Languedoc cévenol, du Puy à Toulouse, de Narbonne à Montauban, a fait entendre en l’honneur de Jeanne d’Arc les acclamations les plus chaleureuses. En présence de tant de manifestations patriotiques et religieuses, le chroniqueur se sent impuissant à les embrasser d’un seul regard, et il est tenté d’écrire simplement : Ce fut partout la même chose et, partout, la même chose admirable. Mais les lecteurs attendent peut-être un récit moins laconique, et les catholiques languedociens, qui ont si bien fêté Jeanne, ont droit à une mention moins sommaire.

À Carcassonne, Mgr de Beauséjour voulut couronner les fêtes diocésaines qui, dans toutes les paroisses, de la plus petite à la plus grande, soulevèrent un enthousiasme général, par de grandes solennités dans sa ville épiscopale : elles eurent lieu du 18 au 22 novembre et furent magnifiques. Il voulait aussi commémorer un fait très glorieux aux Carcassonnais du XVe siècle. Quand ils apprirent la nouvelle de la délivrance d’Orléans, ils tressaillirent d’une sainte allégresse ; leur évêque, Geoffroy de Pompadour, fit construire dans sa cathédrale, en mémoire de cet événement, la chapelle des Bonnes-Nouvelles ; et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, chaque année, au mois de mai, une procession triomphale se déroulait dans les rues de Carcassonne en l’honneur de la Pucelle d’Orléans.

Les fêtes carcassonnaises de 1909 ont eu lieu successivement dans les différentes paroisses de la ville. Le 18 novembre, à Saint-Gimer, la foule se pressa pour prier Jeanne et entendre son éloge qui fut fait par Mgr Breton, recteur de l’institut catholique de Toulouse : il prit pour thème cette pensée que Jeanne est grande surtout parce qu’elle égale sa vertu à sa mission. Le 19, la fête eut lieu dans la basilique de Saint-Nazaire, où se trouve la chapelle érigée au XVe siècle par Geoffroy de Pompadour ; Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, assista à la cérémonie du soir, et Mgr Izart, évêque de Pamiers, y glorifia éloquemment l’obéissance, l’humilité, la piété, la pureté et la charité de la Bienheureuse. Le 20, 597l’église Saint-Vincent fut, toute la journée, le théâtre de manifestations pieuses et grandioses : le matin à la messe de communion, où Mgr Izart fit une touchante allocution sur Jeanne d’Arc et le saint Sacrifice de la messe ; dans l’après-midi, à la réunion des dames de la ville que Mgr de Carsalade, évêque de Perpignan, invita, au nom de la Bienheureuse, à s’aguerrir pour les luttes présentes ; le soir, au salut solennel qui fut précédé d’un éloquent discours de Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, sur la reconstitution de la patrie française opérée par Jeanne d’Arc. Enfin, le 21 novembre, la cathédrale Saint-Michel fut trop petite, elle aussi, pour contenir la foule qui l’envahit deux fois : à l’office pontifical célébré par Mgr Izart et aux vêpres solennelles que présidait Mgr Germain, archevêque de Toulouse. Le dernier discours en l’honneur de Jeanne fut prononcé par Mgr l’évêque d’Orléans qui excita l’admiration et souleva les applaudissements de son immense auditoire. Le soir, la ville tout entière était brillamment illuminée.

Médaillon du XVIe siècle.
Médaillon du XVIe siècle.

Après ces quatre jours de fête, l’enthousiasme et la piété des catholiques de Carcassonne n’étaient pas épuisés. Mgr de Beauséjour les convoqua encore une fois pour le chant du Te Deum final qui fut précédé d’un nouveau discours de Mgr Touchet. Voici, d’après la Semaine religieuse du diocèse, le récit de cette dernière réunion.

En reportant au lundi soir la clôture des fêtes, Mgr l’évêque a répondu aux désirs de tous, comme l’a prouvé l’empressement des Carcassonnais à s’y rendre. Des sept heures, en effet, la nef de la cathédrale était comble ainsi que la chapelle et les bas côtés du chœur.

À huit heures, les prélats font leur entrée. La maîtrise et les chœurs font entendre Noël ! Noël ! Dieu le veut, de Gounod. Et Mgr Touchet monte en chaire.

Depuis six mois, dit l’évêque d’Orléans, je parcours la France entière, et partout j’assiste à de solennelles fêtes en l’honneur de Jeanne d’Arc. Partout je trouve la joie et l’enthousiasme ; ce qui se comprend bien, car la France acclame son héroïne et sa sainte.

Mgr Touchet raconte alors qu’au cours du procès de Béatification, il 598interrogea M. Godefroy Kurth, le savant professeur à l’Université de Liège, à qui rien de l’histoire médiévale n’est inconnu. La déposition finie, le prélat dit à M. Kurth :

— Ce n’est plus à l’historien que je m’adresse ; c’est à l’homme, au chrétien. Quelle est votre opinion sur Jeanne d’Arc ?

Et l’éminent professeur de répondre :

— Depuis Jésus-Christ et la Vierge Marie, je ne crois pas qu’il y ait eu une âme plus digne des honneurs des autels que votre Jeanne d’Arc.

Ce témoignage, ajoute le prélat, me fut d’autant plus précieux qu’il n’émanait pas d’un Français, mais d’un étranger, d’un Belge.

Mgr Touchet fait alors un portrait saisissant de la femme de piété, d’intelligence, de courage, d’abnégation que fut Jeanne d’Arc, et il en tire la raison pour laquelle les images de la Pucelle, quelque belles qu’elles soient, faites par les plus grands artistes, ne satisfont jamais notre idéal.

Et Mgr Touchet de dire les impressions que lui a fait éprouver la visite de notre ville en compagnie de notre évêque vénéré, de cette ville où l’on foule l’histoire, où les Romains, les Gaulois, les Visigoths, les Arabes et cet admirable saint Louis, et son fils Philippe le Hardi ont laissé de si profondes traces, où Charles VII présida trois fois les États du Languedoc. Et dans une pathétique envolée, le prélat évoque, aux yeux de ses auditeurs charmés et émus, le messager qui, le 17 mai 1429, annonça aux habitants pleins d’allégresse la délivrance d’Orléans par la Pucelle, et la procession solennelle qui fut ordonnée, à cette occasion, par Geoffroy de Pompadour, l’un des prédécesseurs de Mgr de Beauséjour.

Voilà comment le passé se lie au présent, comment le présent prépare l’avenir. L’éloquent prélat développe cette pensée et montre dans Jeanne d’Arc le modèle de tous les âges et de toutes les conditions. Pères, mères, jeunes filles, jeunes gens, tous et toutes ont à s’inspirer de sa vie et de ses exemples, de ses vertus et de son patriotisme. Prions-la pour l’âme de nos enfants, car plus que jamais leur foi et leur pureté doivent être protégées.

Mgr l’évêque d’Orléans loue avec amabilité les habitants de notre ville d’avoir si bien fêté la Bienheureuse. Un lien m’unira à vous, dit-il aux applaudissements de l’auditoire, puisque hier votre évêque bien-aimé a bien voulu me nommer chanoine d’honneur de cette cathédrale. Puis, j’emporterai le souvenir inoubliable de ces fêtes, car je n’en ai pas vu de plus éclatantes, ni de plus enthousiastes que les vôtres. C’est ce que je raconterai à tous et, si quelqu’un en doutait, je lui répondrais simplement : Et vous, avez-vous vu Carcassonne ?

Mgr Touchet va descendre de la chaire. Alors, Mgr de Beauséjour se lève et, d’une voix chaleureuse et émue, il s’écrie : Merci à mes chers 599diocésains, aux fidèles de ma ville épiscopale du zèle et de l’empressement qu’ils ont mis à accourir auprès de la chaire sacrée dans nos églises et en particulier dans cette cathédrale, d’avoir pavoisé et illuminé si brillamment en l’honneur de la Bienheureuse. Merci à mon vénéré ami l’évêque d’Orléans, à cet illustre orateur, d’avoir prodigué ici ses éloquentes paroles et d’avoir accru notre amour et notre vénération pour la sainte Pucelle. Merci à tous, votre évêque vous bénit.

Après l’exécution de l’oratorio de Lenepveu, Jeanne d’Arc, Mgr l’évêque de Carcassonne entonne le Te Deum qui est chanté par tous les fidèles et donne la bénédiction du Saint-Sacrement.

Montpellier

Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier.
Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier.

À Montpellier, comme à Carcassonne, l’annonce de la délivrance d’Orléans, excita, en 1429, une grande joie. Le courrier qui apportait la nouvelle, trouvant les portes fermées, s’arrêta dans le faubourg de Saint-Denis, aujourd’hui l’Esplanade ; le lendemain, les habitants prirent la résolution de bâtir à cet endroit une chapelle, sous le nom de Notre-Dame-de-Bonnes-Nouvelles : la chapelle fut érigée par les soins de l’évêque de Maguelone177. En rappelant ce glorieux souvenir à ses diocésains, Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, demanda que dans chaque paroisse une fête solennelle fût célébrée en l’honneur de la Bienheureuse et régla qu’un triduum aurait lieu dans sa ville épiscopale, du 18 au 20 juin. Il y eut dans tout le diocèse de grandes manifestations religieuses, à Béziers par exemple, 600à Pézenas, à Lodève, etc…, mais celles de Montpellier les surpassèrent toutes en magnificence.

Le récit en a été fait dans la Semaine religieuse ; nous le lui empruntons, parce qu’il décrit une des plus belles fêtes de Jeanne et une des œuvres oratoires les plus originales qu’elle ait inspirées.

Récit de la Semaine religieuse

La ville de Montpellier a répondu magnifiquement à l’appel à elle adressé par l’initiative de l’Église décernant les honneurs des autels à l’héroïne de Domrémy et particulièrement par l’organe de son évêque vénéré. La gloire de la nouvelle Bienheureuse qui, à cette heure et sur toute la terre de France, vole de clocher en clocher, comme ces aigles fameuses dans l’histoire, n’a point pâli sur notre horizon. Nul doute que, du haut du ciel où Dieu récompense son héroïsme, elle ne nous adresse un chaleureux merci.

Ainsi que le portait le programme, les fêtes ont duré trois jours ; selon le mot liturgique, elles ont eu trois stations : la première à Notre-Dame-des-Tables, la seconde à Saint-Denis, la troisième à la basilique cathédrale.

Le premier jour du Triduum, à Notre-Dame-des-Tables

La belle église de Notre-Dame, avec ses statues, ses marbres et ses moulures, a peu de chose à désirer pour devenir un cadre assorti aux plus grandes solennités. Une surornementation était pourtant de mise, qui, en ces jours extraordinaires, devait jeter dans le vénéré sanctuaire une nouvelle note d’allégresse, un surcroît d’imposante majesté. Une longue guirlande, piquée à distances régulières d’ampoules électriques aux couleurs variées, courait sous les entablements du chœur et ruisselait sur le retable, encadrant niches et tableaux et faisant ressortir, dans un relief flamboyant, l’élégance et la pureté de leurs lignes. Une bannière planait au centre, portant une image de la Bienheureuse ; deux oriflammes descendaient aussi de la voûte sur les grandes chapelles latérales. Au-dessus du tabernacle, sur un socle couronné d’une manière de créneau, paraissait Jeanne, à genoux, la main appuyée sur la garde de son épée, dans cette attitude qu’elle devait prendre au soir des jours de bataille. Des buissons de plantes vertes l’entouraient ; çà et là surgissaient des touffes de fleurs, doux et gracieux symbole de celle qui fut vraiment la fleur des champs de Domrémy et le lis des vallées lorraines.

La principale cérémonie du matin a été la grand-messe qu’a célébrée M. l’archidiacre David. Monseigneur assistait au trône, entouré de tout 601le chapitre, de plusieurs curés de la ville et d’un grand nombre de prêtres. Au banc d’œuvre figurait le conseil paroissial dont les membres appartiennent à l’élite de la cité.

Après l’Évangile, Monseigneur est monté en chaire pour nous inspirer en quelques mots les dispositions que nous devions apporter à la célébration de ces fêtes. D’abord des dispositions de gratitude, pour les bienfaits dont Dieu a comblé la France, pour cette sorte de providence spéciale qui se révèle dans tout le cours de son histoire et tout particulièrement à l’époque de la grande Lorraine. En second lieu, dispositions de confiance. Dieu ne nous a pas humiliés de son plein gré, non enim humiliavit ex corde. Il semble qu’il ait fait violence à son cœur, quand il a laissé tomber sur la France ce torrent d’humiliations qui l’accable. Ce n’est point son cœur qui est irrité, c’est sa raison qui a jugé ces épreuves nécessaires pour notre châtiment et notre guérison. Enfin, il faut prier et prier du fond du cœur, au cours de ces fêtes ; invoquons la Sainte Vierge et tous les saints, enfants et protecteurs de notre chère France.

Discours de l’abbé Vignot (Jeanne d’Arc méridionale) (extraits)

Le soir, bien avant l’heure indiquée pour l’ouverture de la cérémonie, Notre-Dame est envahie par la foule qui remplit la nef et le sanctuaire. Les vêpres sont chantées par la maîtrise et, après un hymne À l’Étendard exécuté avec enthousiasme, M. l’abbé Vignot, du clergé de Paris, prédicateur du triduum, aborde la chaire.

M. l’abbé Vignot n’est pas un de ces prédicateurs qu’on appelle classiques, encore moins est-il banal. Ses discours sont plutôt une causerie brillante, une demi-improvisation, qu’une œuvre majestueuse et compassée. Il annonce dès l’abord un goût prononcé pour le symbolisme, les rapprochements historiques, l’allusion ; et ce goût est servi en même temps qu’engendré par une érudition immense, une grande puissance d’étude, d’observation, d’adaptation, lesquelles sont relevées par une verve pétillante.

La Jeanne qu’il va nous présenter en ce premier jour est une Jeanne aussi méridionale que possible. Il bénit Dieu d’avoir à la célébrer devant des Français du Midi, de ce Midi, pays de rêve, que Pétrarque a chanté, où François d’Assise a souhaité de vivre.

Jeanne a entendu parler du Midi. Les populations méridionales ont suivi avec l’avidité du plus pur patriotisme le cours de ses hauts faits ; n’en avons-nous pas un signe dans l’accueil qui fut fait par les habitants de Milhaud à la nouvelle de la délivrance d’Orléans, en même temps que dans ce courrier des Bonnes-Nouvelles dépêché à Montpellier par le roi Charles VII ? Un de ses généraux, La Hire ou Xaintrailles, 602était gascon178 ; elle-même fut une Armagnac et le nom de ce parti la consacre quelque peu méridionale. Il faut venir dans le Midi pour apprécier le rôle de Jeanne. On conçoit, à la rigueur, qu’une Normandie ou une Picardie fussent tombées sous la griffe du Léopard ; mais peut-on concevoir des méridionaux anglifiés ? Quelle opposition de caractères, d’intérêts, de destinées nous différencie des fils d’Albion !

Pour célébrer cette Jeanne quelque peu inédite, l’orateur veut se faire, à son tour, aussi méridional que possible ; il prendra notre accent… du cœur s’entend, cet accent aux élans ardents et primesautiers. Et voici qu’il y réussit du premier coup, car on lui découvre une certaine ressemblance de manière avec le P. Caussette, tel qu’il se révèle dans son Bon sens de la Foi et ses Mélanges oratoires, hérissé de saillies, allusions et rapprochements.

De l’étude de cette Jeanne sortiront des leçons actuelles et personnelles, des résolutions ardentes, des désirs virils et chauds. Avant d’aller plus avant, l’orateur fait à Monseigneur l’hommage de sa parole, loue son hospitalité et rappelle celle que Sa Grandeur donna dans nos églises aux manifestants du meeting vinicole.

L’Église présente trois phases : elle est militante, souffrante et triomphante. Jeanne peut être étudiée dans ces trois états ; les trois fourreaux de son épée, l’un de velours vermeil, le second de drap noir, le troisième de cuir solide, qui lui furent donnés ou qu’elle se donna à elle-même, symbolisent, l’un — le dernier — le courage et la lutte ; le second, la souffrance ; le premier, l’espoir et la victoire. Aujourd’hui, c’est Jeanne militante et guerrière qui doit être étudiée.

Il s’est rencontré dans tous pays des officiers qui ont jugé l’œuvre militaire de Jeanne. Fut-elle un saint Georges, une sainte Barbe… ? Quant à nous, nous étudierons sa stratégie spirituelle. C’est la Bellatrix [guerrière], ainsi que le portait une inscription à Rome, la guerrière suscitée de Dieu pour nous instruire… a) Elle doit apprendre aux femmes à devenir de vraies femmes ; b) elle doit rendre aux hommes découragés et veules le courage qui fait les héros.

Sous cet habit de guerrier que ses Voix lui ordonnèrent de prendre pour accomplir sa mission, Jeanne garda les vertus féminines : la simplicité, le bon jugement, une exquise sensibilité, le dévouement. Ici l’orateur fait le procès du féminisme et signale ses fâcheux effets : le pédantisme, le mépris des vertus ménagères, l’égoïsme, le désir d’émancipation. Jeanne fut simple dans ses paroles ; et pourtant plusieurs de ses mots dureront plus longtemps que ceux de Rabelais, qui fut notre hôte à Montpellier.

L’histoire a recueilli avec complaisance ce que firent certains héros au matin des grandes journées d’Austerlitz, Rocroy, Arbelles… Entre deux batailles, Jeanne, à la veillée, causait et filait. Elle n’eut d’autre désir d’émancipation 603qu’en faveur du royaume de France et de sa propre âme. Qu’à son exemple les femmes de cet auditoire soient des militantes, comme celles qui filèrent en faveur de Du Guesclin.

Jeanne doit rendre le courage aux hommes et en faire des guerriers. Elle releva le cœur du roi et de ses soldats. Comme Socrate le déclarait devant ses juges, elle aussi n’a jamais appris à rougir. Elle est toute action et toute décision. Elle gouverne hardiment, selon le conseil que Bossuet donnait aux rois. Elle va au galop, selon le mot de Louise de France : Au galop nous allons en paradis.

Et contre quels ennemis ? L’Anglais peut être considéré comme un symbole : c’est l’usurpation, l’injustice, l’attaque impie, l’anticléricalisme, la tyrannie du mal en soi et hors de soi. Jeanne pourchassait le mal en elle ; elle priait et se confessait souvent ; elle le combattait dans l’armée d’où elle s’efforçait de proscrire le blasphème et la débauche. Elle combattait aussi pro avis et focis, pour les autels et les foyers.

Et ses armes ? Elles furent de deux sortes : surnaturelles et naturelles.

Ses armes spirituelles furent la foi et la sainteté. La foi de Jeanne ne fut point cette foi vague et philosophique qui animait les guerriers de l’épopée révolutionnaire, la foi en l’Être suprême, en la gloire de la patrie ou de l’humanité. Sa foi fut vraiment catholique et capable de transporter les montagnes, de secouer la puissance anglaise pesant sur la France comme une masse — l’orateur se surprend sur la voie de prononcer maçonnerie. Sa sainteté, la pureté de son cœur furent la garantie de ses succès.

Ses armes naturelles furent son épée et son étendard, cet étendard qu’elle aimait, disait-elle, quarante fois plus que son épée : celle-ci, symbole de l’action personnelle ; celui-là, symbole d’union et de discipline.

Ici l’orateur prend, dans ces considérations, sujet d’exhorter son auditoire à l’action militante : il critique en passant le pacifisme industriel et commercial de l’Américain Carnegie. Il termine par l’éloge des populations méridionales qui, à l’époque de Jeanne, envoyèrent au roi, non des vivres comme les populations du Centre et de l’Ouest, mais de l’acier, de l’argent et des armes. Toulouse cependant se déroba sous le prétexte de son impuissance ; que n’a-t-elle envoyé ses troubadours !

Tel a été ce premier discours, ou plutôt cette conférence à la fois élevée et familière, dans laquelle, en dépit de sa manière assez insolite, l’orateur n’a pas laissé de charmer ses auditeurs.

Jeanne victorieuse. (Frémiet.)
Jeanne victorieuse. (Frémiet.)

Une belle cantate latine, un salut des plus solennels ont clôturé cette première journée.

604Le deuxième jour

C’est à l’église Saint-Denis qu’a été confiée l’heureuse mission de recevoir les glorificateurs de la Pucelle, en cette deuxième journée du triduum. Pour leur faire bon accueil, elle s’est parée de ses beaux atours : oriflammes, faisceaux de drapeaux, cartouches fixés aux pilastres. La Bienheureuse est installée au centre du chœur, dans l’attitude déjà dépeinte, comme un capitaine victorieux au milieu de ses trophées. Ce n’est point la Virgo horrida [Vierge redoutable] de Virgile ; quoique armée de pied en cap c’est la Bellatrix serena [Guerrière sereine] :

Ave Puella ! ave Johanna !

À la grand-messe, Monseigneur assiste au trône. On attendait beaucoup, en ces circonstances, de la maîtrise paroissiale, dont le renom déjà vieux de plusieurs lustres est si bien établi ; et de fait la messe écrite par M. Borne, le distingué maître de chapelle, a été brillamment enlevée ; plusieurs virtuoses ont prêté leur concours avec un succès qui mérite des éloges.

Le soir, aux vêpres, un incident s’est produit, que nous sommes heureux de mentionner. Informé qu’un odieux placard avait été apposé sur les murs de la ville, Monseigneur est monté en chaire avant le sermon.

Je ne viens pas, (a dit Sa Grandeur), vous priver du bonheur d’entendre l’éloquent panégyriste ; je viens accomplir un devoir en protestant de toutes mes forces contre une affiche de couleur incendiaire, qui s’élève contre nos fêtes dans les termes les plus méprisants et les plus injustes. On invoque les droits de l’histoire et de la vérité. Ce qui est vrai, c’est que Jeanne, française, a combattu les Anglais et que, prise à Compiègne, elle a été vendue à l’Angleterre. En second lieu, le tribunal qui avait ordre de la condamner était présidé par un évêque, en quelque sorte prédestiné par son nom à faire de sales et odieuses actions. Mais tout ceci est purement politique et antifrançais. Si l’Église est pour quelque chose en cette affaire, c’est pour avoir accompli une œuvre de réparation : car, vingt ans après, en 1456, le pape Calixte III a réhabilité Jeanne. Ainsi, celui qui a condamné la Pucelle, l’Église, à son tour, l’a condamné et s’est séparée de lui. L’époque où nous vivons nous permet de voir des trahisons de toutes sortes, et particulièrement une immense conspiration contre la vérité. Pour nous, nous servons la vérité. Nous ne cultivons pas la calomnie, l’infamie et le mensonge ; l’Église laisse cela à ses ennemis.

À ces mots, des applaudissements vigoureux et vengeurs partent de 605tous les points de l’auditoire et font écho à cette déclaration éloquente de notre évêque vénéré. La cérémonie s’est continuée par le discours de M. l’abbé Vignot qui allait célébrer Jeanne d’Arc souffrante.

Discours de l’abbé Vignot (Jeanne d’Arc souffrante)

Au temps où vivait Jeanne, un petit livre paraissait, livre qu’elle eût aimé à lire, si elle avait su le latin, si elle avait su seulement lire : l’Imitation de Jésus-Christ ; l’Imitation, qui parle si doctement de la souffrance, par laquelle s’ébauche et se couronne la vie chrétienne. La croix seule fait les saints ; à eux est réservée la place d’honneur et de prédilection : le Calvaire. Jeanne est parmi eux. Âme franciscaine, elle a reçu les stigmates : non ceux qui viennent du ciel, mais ceux qui partent de la terre. Comme une de ses patronnes, Jeanne, épouse de Chusa, intendant d’Hérode, elle se tient au pied de la croix ; elle a sa part à la Passion. Suivons-la sur cette voie douloureuse et recueillons les leçons et les grâces que recèle son sacrifice.

Comme le Christ Jésus, Jeanne a souffert les préludes de sa Passion : c’est la Passion avant la lettre.

Toute vocation est une douleur ; et ici l’orateur en appelle avec éloquence aux prêtres, aux religieux, aux jeunes clercs qui l’écoutent. Oui, quand l’aigle divin fond sur nous et nous arrache comme de tendres agneaux aux charmes paisibles de la vie de famille, que de secousses et de déchirements ! On se débat sous l’action pressante de la grâce ; mais enfin on est vaincu ; il faut marcher. Ainsi en est-il de Jeanne. Elle s’en va, l’âme déchirée mais résolue : Adieu ! je pars pour la France ! Elle traverse cette porte de Domrémy, devenue une de ses reliques et dont l’orateur a baisé les pierres avec émotion.

Elle aura des jours difficiles, elle sera un signe de contradiction à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, à Orléans… Elle rencontre le doute, la défiance, la discussion de sa personne et de sa mission. Elle redoute la perfidie : Je ne crains rien tant que la trahison, dit-elle. La récente catastrophe du tremblement de terre [séisme de Lambesc, 11 juin 1909] entre dans les moyens employés par l’orateur pour nous dépeindre les angoisses de notre héroïne. Comme le Sauveur, elle connaîtra les reniements et les abandons, l’horrible supplice du cœur. Jeanne n’est ni une virago, ni une amazone, ni une valkyrie, elle est une femme douée d’une sensibilité virginale. Elle a peur du sang versé, du sang anglais, du sang français, de son propre sang. Elle a la sensibilité de l’intelligence, et la sottise de ses juges la tourmente.

Le ciel lui-même paraît l’abandonner : les insuccès arrivent. Pauvre colombe de l’arche ! pas une main pour la recueillir ; la fenêtre se refermera ; elle demeurera au dehors, exposée aux embûches de l’oiseleur et à la tempête. — Ô toi qui nous a sauvés, sauve-toi toi-même !… Personne ne tentera de la délivrer, sauf Xaintrailles.

L’orateur la compare à Marie-Antoinette et surtout au Sauveur.

Voici Gethsémani avec ses terreurs, ses ennuis, ses tristesses ; elle dit son Transeat calix iste [Que ce calice s’éloigne de moi] : J’aimerais mieux être décapitée sept fois ! — Voici les princes des prêtres, c’est-à-dire des hommes d’Église : Évêque, je meurs par vous ! Voici Hérode et son ironie : on la coiffe grotesquement d’une sorte de mitre. Elle subit des remontrances pharisaïques, un sermon injurieux qui dure une heure. La voici au pied de son Golgotha ; on la fixe au poteau, lequel porte une sentence, comme la croix du Sauveur. Elle monte sur le bûcher : en elle 606Dieu va se réconcilier la France, selon la phrase modifiée de saint Paul.

La Pucelle d’Orléans. (L. Gaultier.)
La Pucelle d’Orléans. (L. Gaultier.)

La postérité a recueilli les sept paroles du Christ, comme le plus précieux des testaments ; Jeanne a des paroles analogues. — Elle se plaint dans son âme ; elle pousse un cri qui trahit l’état d’une âme navrée par l’abandon du ciel. Non, s’écrie-t-elle, mes Voix viennent de Dieu, et j’ai tout fait par ordre de Dieu. — Elle se plaint dans sa chair. Le feu, poétiquement chanté par François d’Assise, lui fait horreur. Elle en reçoit les morsures extérieures, comme le Sauveur en a subi les tortures intimes : elle a son Sitio [J’ai soif] : elle demande de l’eau bénite, comme pour tempérer les ardeurs de la flamme. Elle demande une croix. Une croix Grossièrement improvisée ne lui suffit pas ; il lui faut une croix complète avec crucifix. On va la chercher dans l’église voisine : mélange comme envers le Sauveur, de condescendance et de barbarie, d’obligeance et de cruauté. Les féroces soldats se repaissent de son supplice : Bailli, s’écrie l’un d’eux, nous feras-tu déjeuner ici ? Moralement ils déjeunent, et Jeanne semble leur dire, comme Laurent à son bourreau : versa et manduca [(cette partie est cuite), retourne-la et mange-la].

Comme Jésus en croix, elle pense aux siens, à son roi, à ses gens d’armes. Ah ! Rouen, j’ai bien peur que tu n’aies à souffrir de ma mort ! À l’exemple du rédempteur, allant même au delà de cet exemple — majora horum faciet [il fera de plus grandes (choses)] — elle demande pardon à ses bourreaux ; elle implore d’eux une messe pour le repos de son âme.

Enfin, elle remet son âme à Dieu et prononce son consummatum est [Tout est consommé] ! Elle laisse tomber sa tête entourée de flammes sur sa poitrine, en s’écriant une dernière fois : Jésus !

Et soudain, comme au Calvaire, surgissent de toutes parts des protestations, des cris de repentir : Nous sommes perdus, s’écrient plusieurs officiers, nous avons brûlé une sainte !

Ici, point de descende de croix, point de Joseph d’Arimathie.

On retrouve son cœur intact et sanglant. La Seine sera son sépulcre. Mais non ! sa sépulture glorieuse sera le cœur de tout Français : manet alta mente [il demeure au fond de son esprit].

La fille de Dieu au grand cœur est morte pour l’Église, pour l’amour concret et personnel de son roi, — tel qu’on l’avait alors, pour la France et pour son âme. Elle a conquis cet achevé dont parle Bossuet, par la douleur grandement portée, par une pleine ressemblance avec le Christ.

Travaillons à aimer la souffrance, ne faisons point souffrir Jeanne, profitons de ses souffrances.

Telle fut Jeanne dans la seconde phase de sa gloire. Ce discours porte en lui-même son éloge. Un salut solennel couronne cette deuxième journée.

607La foule quitte l’église, profondément émue et satisfaite.

Déjà l’on aperçoit aux balcons et sur les devantures les premiers pavoisements qui annoncent la grande fête du lendemain.

La fête de clôture

Nous voici à la troisième journée, le jour du triomphe, comme l’appellera ce soir notre éloquent prédicateur, en style de Saint-Cyrien : Le ciel s’est mis de la fête, ajoutera-t-il encore : il a pavoisé d’azur, ce soir il pavoisera d’étoiles. La basilique cathédrale sera-t-elle un cadre suffisant à ces grandioses manifestations ? Imitant ses sœurs secondaires, vouées l’une à Notre-Dame, l’autre à Saint-Denis, s’efforçant même, et à bon droit, de les surpasser, elle a revêtu, elle aussi, ses grandes parures. Au fond de l’abside apparaît, sur un fond quadrilatéral d’azur animé par des lampes électriques, l’image triomphale de notre héroïne. La statue figure à l’entrée du chœur. Partout des faisceaux de drapeaux, des oriflammes et des bannières voltigent comme des mouettes prisonnières : tels les oiseaux libérés de leur cage s’ébattaient jadis sous les voûtes rémoises, au soir du sacre de nos rois.

Mais la plus belle, sans contredit, des parures, pour nos églises, ce sont les rangs pressés des fervents chrétiens. Ceux-ci, dès les premières heures de l’après-midi, avaient rempli le vaste édifice. La comparaison classique du vaisseau envahi par les vagues qui débordent par les sabords, nous donne quelque idée de l’affluence des fidèles.

En véritable artiste, en fin décorateur littéraire, l’orateur a mis le triomphe de Jeanne en forme de procession. C’est un vaste tableau historique, imité des fresques de Flandrin, telles qu’on les voit sur les murs de Saint-Vincent-de-Paul, à Paris ; pourquoi ne pas mentionner aussi cette gracieuse théorie de martyres que l’on voit encore dans l’ancienne chapelle des Ursulines de Pézenas ?

Discours de l’abbé Vignot

Le vrai triomphe de Jeanne est celui que le Sauveur promettait du haut de la montagne des Béatitudes : Beati qui lugent, Beati mundo corde [Heureux ceux qui pleurent, Heureux ceux qui ont le cœur pur]… et l’Église a manifesté ce triomphe céleste en le transportant ici-bas par la Béatification de la Pucelle. Jeanne aimait les processions : elle en faisait en action de grâces au lendemain de ses victoires. Organisons une procession en son honneur.

Et voici qu’aussitôt on entend dans le lointain les sons et le rythme de la marche processionnelle. Celui qui sonne de la trompe et marque le pas est quelque peu fatigué ; il l’avoue agréablement en rappelant un dicton de son pays : pour avoir trop chanté, le Vendredi saint, le coq de saint Pierre était enroué le soir de Pâques. Voici dans quel ordre va défiler cette longue théorie, cette guirlande animée dont les anneaux sont assez disparates, comme on le voit aux processions de Séville et autres lieux du pays des Espagnes.

608La croix d’abord, derrière laquelle marcheront en ordre :

Les cérémoniaires et thuriféraires ;

Les ennemis, les étrangers, les insulteurs ;

Les enfants et les femmes ;

Les jeunes gens et les hommes ;

Le groupe des gens d’Église ;

Le précurseur-patron ; Jeanne elle-même ;

Enfin Jésus.

En tête s’avance la croix, la croix complète demandée sur le bûcher. Derrière la croix apparaît l’étendard de Jeanne, signe d’union ; on n’exige pas une idéale et impossible unité.

Voici maintenant les chanteurs et les encenseurs. Lacordaire les entendait quand il célébrait l’unité de l’Église. L’abbé Vignot, méditant de Jeanne, entend lui aussi leurs voix : voix des enfants et des vierges, des artistes, des poètes, des philosophes et des orateurs… Il entend des discours et des cantiques, des idylles et des épopées, des odes et des chansons, des cloches et des concerts ; il voit des tableaux et des statues… et tout cela dans une sorte de voie lactée qui, partant du XVe siècle, traverse le champ de l’histoire. Ah ! pourquoi Jeanne n’est-elle parue qu’après le XIIIe siècle ? Dante l’eût chantée. Les Français, a-t-on dit, n’ont pas la tête épique ; ils ont du moins le cœur et leurs épopées : les croisades et Jeanne, ils les ont écrites avec leur épée.

Le groupe des ennemis paraît ensuite, suivi des étrangers envieux et des insulteurs.

Jeanne a rendu un grand service aux Anglais : celui de rester des insulaires et cette situation géographique a développé leur génie colonisateur. Ils ont acquitté, à leur insu, une dette de reconnaissance en élevant Jeanne sur un bûcher, comme ils ont élevé Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène. Les Anglais sont bien revenus au sujet de la Pucelle ; les Allemands — qu’elle n’eût pas aimés en France — nous l’envient : Ah ! que n’avons-nous une Jeanne d’Arc ! disait l’un d’eux.

Voici encore la phalange louche et sombre des insulteurs, des ennemis irréductibles et réfractaires à sa louange. Ils figurent dans le cortège, comme figuraient jadis, dans les anciens triomphes, les bouffons et les nains, les perroquets et les singes… figures odieuses et grotesques, servant de repoussoirs, accentuant le relief des autres. C’est Voltaire, Anatole France, Thalamas ; chacun d’eux reçoit en passant une cinglante épithète, comme un coup d’étrivière dextrement administré. Puis il faut les plaindre, et prier pour eux.

Les enfants viennent à leur tour, accompagnés des femmes. Le merveilleux de l’histoire de Jeanne a bercé leur âge tendre et enchanté leur imagination. Jeanne a ressuscité un enfant ; elle a eu beaucoup de tendresse pour son page âgé de treize ans. Jeunes filles, voici, pour vous surtout, un encouragement, un exemple, votre idéal et votre gloire ! Et vous, femmes chrétiennes, écoutez ce naïf exemple des vertus ménagères et domestiques qu’elle vous a donné. Au soir du sacre de Reims, elle remit à son père sa robe de serge rouge qu’elle portait en quittant Domrémy ; elle l’adressait à sa mère Isabelle Romée (ou Romaine) que nous aurons souci de ne pas oublier et à laquelle nous adresserons le Beata viscera [Bienheureuses entrailles (de la Vierge Marie)] de l’Évangile.

Avancez maintenant, jeunes gens, et vous, hommes de guerre, Jeanne a eu 609pour vous, prud’hommes, gentilshommes, une prédilection. Venez vous relever, vous viriliser à son école. On a assez dit, écrit Mgr d’Hulst, un demi-biterrois, que le christianisme a relevé la femme : essayons de relever l’homme. Après les gentilshommes, voici les paysans : Jeanne avait un oncle, de vingt-neuf ans, qui l’encouragea beaucoup. Que ceux-ci fraternisent avec les nobles, comme en Vendée. N’oublions pas les bourgeois qui furent les hôtes de la Pucelle et qui la secondèrent et la servirent de leurs métiers.

Enfin paraît le roi de France. Il est à la place d’honneur. S’il a eu le grave tort de négliger sa bienfaitrice, du moins a-t-il eu le mérite de l’accueillir, de prendre l’initiative de la révision de son procès. Henri IV eût marché pour elle ; que n’eût point fait Henri V ! La France, redevenue royaume, eût pris Jeanne d’Arc pour patronne et sa fête eût été celle de la nation.

À leur tour les pauvres s’avancent. Jeanne a si souvent prononcé sur eux le misereor [je prends pitié]. Les pauvres de Vaucouleurs se saignèrent aux quatre veines pour la seconder dans sa mission et payer les frais du procès de réhabilitation.

Arrivons à la majestueuse phalange des gens d’Église.

Il est un autre procès à réviser : celui des juges de Jeanne d’Arc. L’évêque de Beauvais fait tache ; mais les prêtres en général eurent l’intelligence de sa mission, lui donnèrent aide et bienveillance. Citons surtout son confesseur, le F. Paquerel. Jeanne, arma les prêtres, les religieux et les docteurs.

Les évêques d’Embrun, de Reims, de Poitiers, de Tours (Hélie de Bourdeilles) eurent foi en sa mission. N’oublions pas celui de Maguelone. Monseigneur notre évêque eût fait chorus.

Rome est venue à elle, Calixte III a scellé sa réhabilitation du taureau des Borgia. Les fêtes actuelles sont l’œuvre de Léon XIII et de Pie X.

Au terme de cette longue suite de glorificateurs, précédée de son patron et précurseur saint Jean, s’avance enfin l’héroïne de la fête. Tâchons de nous figurer quelle était sa prestance, sa candide majesté, quand elle entrait dans Orléans, dans Reims et bien d’autres villes. On lui baisait les mains, on coupait de ses vêtements, on lui prodiguait toutes les marques de vénération : c’était presque de l’idolâtrie. Elle ne perdait pas alors la vision des choses du ciel ; prions-la, en ce jour, de ne point perdre la vision des choses de la terre. Qu’elle se penche vers nous ; qu’elle écoute nos cris et nos sanglots ; car il est grande pitié sur la terre de France.

Puis au-dessus de Jeanne, plane celui qui s’est défini l’alpha et l’oméga le principe et la fin ; son nom sera le dernier mot de ce discours : Veni, Domine Jesu !

Ainsi a pris fin l’œuvre oratoire accomplie chez nous en ces journées à jamais mémorables par M. l’abbé Vignot : œuvre d’une puissance, d’une richesse, d’un éclat vraiment merveilleux.

La décoration et l’illumination de la ville furent, elles aussi très brillantes.

Nîmes

610Mgr Béguinot, évêque de Nîmes, fit célébrer dans la cathédrale un triduum solennel du 25 au 27 juin : trois journées splendides où se manifesta l’enthousiasme de la catholique cité nîmoise.

Elles eurent un gracieux prélude le jeudi, dans une belle fête à laquelle les enfants étaient convoqués. Le matin, les pensionnats de jeunes gens et les écoles de garçons ; le soir, les pensionnats, les écoles et les orphelinats de jeunes filles se succédèrent aux pieds de la statue de Jeanne, dans la basilique richement décorée, et payèrent à la Bienheureuse le tribut très aimé de leur piété et de leur admiration. À cet auditoire tout spécial, il fut adressé des conseils très pratiques que suggère la vie de Jeanne et de vibrants appels à l’imiter dans son dévouement à Jésus-Christ, à l’Église et à la France.

Mgr Béguinot, évêque de Nîmes.
Mgr Béguinot, évêque de Nîmes.

Le premier jour des solennités, Mgr Du Curel, évêque de Monaco, fit le panégyrique de la Bienheureuse : elle est sainte, dit-il, non pour avoir accompli d’illustres exploits, mais pour avoir pratiqué héroïquement, dans l’accomplissement de sa mission, les vertus de foi, d’espérance et de charité ; le développement de cette pensée remplit tout un beau discours.

Le lendemain ce fut M. le chanoine Delfour qui parla. Il réfuta d’abord la vieille calomnie qui redit toujours que c’est l’Église qui a brûlé Jeanne d’Arc, et il montra que la victime de Rouen ne fut la victime que des Anglais ; puis, s’en prenant aux rationalistes modernes qui ne veulent voir que l’œuvre 611humaine de Jeanne, il mit en relief le côté surnaturel de sa mission.

Mgr l’évêque de Nîmes s’était réservé l’honneur du dernier panégyrique. Il commenta ces paroles de Baruch : Angelus meus vobiscum est [mon ange est avec vous], et il montra que Jeanne d’Arc, après avoir été au XVe siècle l’ange libérateur de la patrie, revenait encore de nos jours, de la part de Dieu, pour sauver la France catholique.

Tous ces discours furent écoutés par des foules admirablement recueillies, malgré l’entassement où elles se condamnaient elle-mêmes en envahissant l’église à flots pressés. Les chants furent dignes des solennités : toutes les chorales et maîtrises des paroisses nîmoises, unies à celles des collèges, formaient une Schola puissante, dont la voix ne se lassa point de chanter Jeanne avec autant d’art que de piété. Tous les quartiers catholiques de Nîmes étaient richement pavoisés, et, le soir de la clôture du triduum, la ville resplendissait d’une brillante illumination. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, la foule circula dans les rues, enthousiaste et respectueuse et se donnant à elle-même le plaisir de jouir du triomphe qu’elle avait fait à Jeanne d’Arc.

Dans tout le diocèse, la Bienheureuse fut fêtée, d’abord par le chant du Te Deum qui retentit dans toutes les églises, le 18 avril, ensuite par de nombreuses solennités où les paroisses rivalisèrent d’entrain et de piété, comme à Saint-Paul, à Saint-Baudile, à Notre-Dame de Prime-Combe, à Bouillargues, à Aigues-Mortes, à Alais, à Beaucaire, à Uzès et au Vigan.

Languedoc cévenol (Viviers, Mende, Le Puy, Albi, Toulouse)

Les religieuses populations du Languedoc cévenol ont payé un large tribut d’honneurs à la sainte Libératrice de la France.

À Viviers, Mgr Bonnet fit célébrer un triduum solennel qui se termina le 10 octobre. Plusieurs évêques y prirent part. Mgr Marty, évêque de Montauban, fit les trois discours. La foule d’auditeurs réunis au pied de sa chaire suivait avec la plus religieuse attention les développements historiques et les enseignements élevés que l’éminent orateur savait si bien grouper autour de la mission ou de la personne de Jeanne d’Arc ; elle ne goûta pas moins les conclusions à la fois si pratiques et si pressantes qu’il excelle à appliquer à notre situation actuelle.

Mgr Laurans, évêque de Cahors, et Mgr Chesnelong, évêque de Valence, furent, ces jours-là, les hôtes 612vénérés de la cité vivaroise. La municipalité tint à honneur d’assister en Corps à la messe du dimanche. À la fin de la dernière cérémonie, Mgr l’évêque de Viviers, après avoir remercié ses collègues de l’épiscopat, félicita chaudement son peuple de la magnifique démonstration de foi et de patriotisme dont il avait donné le spectacle : C’est parce que Jeanne vous a paru la plus radieuse incarnation de la foi et de la patrie qu’elle vous a séduits. Et c’est l’expression de ces sentiments que Mgr de Viviers admira dans la décoration de la cathédrale, dans l’empressement des foules, dans la présence de la municipalité entière, dans les chants qui avaient retenti pendant trois jours, dans l’élan spontané des âmes. La fête extérieure fut, elle aussi, très brillante. Le soir venu, fenêtres, façades et portes des maisons s’illuminèrent à l’envi. Partout, dans la catholique Ardèche, il y eut des démonstrations pareilles : là même ou les ressources des populations ne leur permettaient pas les splendeurs des fêtes vivaroises, l’élan fut aussi généreux, et la vénération pour Jeanne s’affirma par une égale piété.

Mgr Bonnet, évêque de Viviers.
Mgr Bonnet, évêque de Viviers.

À Mende, du 3 au 6 juin, les messes de communion, les offices pontificaux, les saluts solennels, les allocutions et les panégyriques se sont succédé dans la cathédrale et ont attiré des flots ininterrompus de fidèles. Aux cérémonies du soir, Mgr Nègre, évêque de Tulle ; Mgr Laurans, évêque de Cahors ; Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez, ont tour à tour célébré la sainte, la rédemptrice, la martyre ; Mgr Gély, évêque de Mende, fit lui-même le dernier discours et résuma éloquemment toute la vie de Jeanne, envoyée de Dieu pour sauver notre patrie. Le côté le plus consolant de ces magnifiques 613fêtes a été l’élan spontané que le peuple y avait mis. Du jeudi au dimanche, son affluence ne s’est pas un instant démentie, non seulement aux réunions solennelles du soir, mais encore à tous les offices du matin. La communion générale du dimanche a réuni autant de fidèles à la sainte table que la communion annuelle des fêtes pascales les plus fréquentées. Et quel triomphe la population mendoise eût fait à Jeanne à travers la ville, s’il lui avait été permis de l’acclamer dans une procession solennelle !

Mgr Gély, évêque de Mende.
Mgr Gély, évêque de Mende.

Tout le diocèse fit écho aux fêtes de Mende : Marvejols, Chanac, Saint-Chély-d’Apcher, la Canourgue, Langogne, Florac, Arzenc-de-Randon, Ribennes, Saint-Étienne-Vallée-Française, Villefort, Inos, Saint-Étienne-du-Valdonnet, Saint-Germain-du-Teil ont célébré des triduums dont un grand nombre furent présidés par Mgr Gély et dans lesquels la foi et le patriotisme du peuple cévenol se sont manifestés avec une admirable unanimité.

Mgr Boutry, évêque du Puy, fit célébrer un triduum solennel dans sa cathédrale, du 19 au 21 novembre. Au Puy comme à Mende, il ne manqua à la splendeur des fêtes que les pompes d’une procession ; une de ces processions des anciens jubilés où les boulevards et les rues de la ville, transformés par de riches et brillants décors, s’animaient de foules pressées et enthousiastes. Il y avait 300.000 hommes au grand jubilé auquel la mère de Jeanne d’Arc prit part en 1429.

Pour s’être renfermées dans la cathédrale, les solennités du triduum du Puy n’en ont pas moins été magnifiques. La vaste basilique, richement décorée par les soins des différentes paroisses de la ville, fut trop petite pour contenir le peuple, surtout le dernier jour. Mgr Boutry inaugura la série des prédications le jeudi soir et 614parla des trois rencontres de Jeanne d’Arc et de l’Église : à Poitiers, en 1429, où les docteurs officiels approuvèrent sa mission ; à Notre-Dame de Paris, en 1455, lorsque la mère de Jeanne demanda aux trois mandataires de Calixte III la révision de l’infâme procès de Rouen ; à Rome enfin, en 1909, dans les splendeurs inoubliables de la basilique vaticane où Pie X l’a déclarée Bienheureuse.

Les panégyriques furent prononcés par M. le chanoine Farissier, qui montra la sainteté de Jeanne d’Arc dans sa passion ; par M. l’abbé Badiou, qui retraça sa chevauchée héroïque et l’expliqua par ses vertus ; enfin par M. le chanoine Fouillit, qui montra comment elle eut son Annonciation, son Thabor et son Calvaire.

Statue de Jeanne d’Arc, à Alise-Sainte-Reine. (L. Gautier.)
Statue de Jeanne d’Arc, à Alise-Sainte-Reine. (L. Gautier.)

Mgr Boutry reprit la parole, à la cérémonie de clôture, pour tirer les leçons qui se dégageaient de tous ces discours et féliciter son peuple d’avoir si bien fêté Jeanne d’Arc. Après le chant du Te Deum, la foule parcourut les rues de la ville pour en admirer la riche décoration et l’illumination brillante.

Parmi les autres solennités qui se sont multipliées dans tout le diocèse à la gloire de Jeanne, citons celles de Monastier, d’Yssingeaux, de Costaros, de Dunières, du Brignon, de Riotord, de Saint-Didier-la-Séauve, de Saint-Bonnet-le-Froid, de Montfaucon, de Cayres, d’Alleyras, de Lantriac, de Saint-Maurice-de-Lignon, de Saugues et de Blesle : petites et grandes paroisses ont rivalisé d’empressement et de piété ; dans plus d’une, les fêtes de Jeanne clôturaient une mission et c’est avec un élan de foi rajeunie dans la pénitence que ces populations chrétiennes ont honoré et prié la Bienheureuse.

Mgr Mignot, archevêque d’Albi, fit célébrer les fêtes de Jeanne, du 28 au 31 mai, dans la cathédrale de Sainte-Cécile. Le panégyrique fut prononcé par l’archiprêtre, M. l’abbé Birot.

À Castres, du 25 au 27 juin, Jeanne fut splendidement fêtée dans les quatre églises de 615la ville : le soir de la clôture des fêtes, sur la place de l’Albinque, devant la statue de Jeanne d’Arc, étincelante de lumières, 10.000 catholiques l’acclamèrent et chantèrent le Credo.

Mgr Mignot, archevêque d’Albi.
Mgr Mignot, archevêque d’Albi.

À Carmaux, la Bienheureuse fut l’objet d’une belle manifestation religieuse et patriotique.

Citons encore, parmi tant de journées consacrées à Jeanne d’Arc par les catholiques du diocèse d’Albi, celles de Roumégoux, de Saint-Antonin-de-Lacalm, de Venès et de Pont-de-Larn.

Toulouse (récit de la Semaine catholique)

Terminons cette revue des fêtes languedociennes par celles que Toulouse célébra du 28 au 30 mai et qui furent une généreuse réponse à l’appel de Mgr Germain. Pendant ces trois jours, les catholiques toulousains affluèrent, matin et soir, dans l’antique métropole de Saint-Étienne, artistement décorée. Le programme du triduum convoquait aux messes de communion les chrétiens plus fervents : ils y assistèrent nombreux ; dans la journée, les enfants vinrent faire leur pèlerinage et se mettre à l’école de la sainte enfant de Domrémy. À la grande cérémonie quotidienne du soir et à tous les offices de la dernière journée, les manifestations de la piété toulousaine envers Jeanne d’Arc ont été très imposantes : on en jugera par le récit que nous en empruntons à la Semaine catholique.

Les Toulousains raffolent des beaux spectacles, de la grande musique, des discours éloquents ; ils n’ignoraient pas que cette fois ils ne seraient pas déçus ; et puis, à Toulouse on aime la gracieuse et grande figure de Jeanne d’Arc, et déjà la bergère de Domrémy nous est chère presque à l’égal de la bergère de Pibrac.

Jeanne d’Arc et la France, tel est le sujet que les panégyristes ont développé pendant ce triduum.

616Le vendredi, M. le chanoine Valentin parla de l’action de Dieu dans la vie, dans l’œuvre, et dans la mort de Jeanne d’Arc.

Mgr Germain, archevêque de Toulouse.
Mgr Germain, archevêque de Toulouse.

Dieu choisit ce qui est faible pour confondre ce qui est fort ; car Dieu veut confondre l’orgueil des ennemis qui ont envahi la France et c’est pourquoi il fait choix d’une humble bergère : Jeanne d’Arc. Elle sera l’instrument docile de son œuvre : son instrument. Aussi se hâte-t-il de prendre possession de Jeanne dès sa naissance ; il façonne par la prière, par les sacrements, par l’Eucharistie surtout, l’âme de Jeanne d’Arc, l’âme pure, parce qu’elle doit coopérer à une œuvre de rédemption, de celle qu’on a appelée la vierge de Domrémy. Et quand cette âme est prête, Dieu en marque sa prise de possession par la révélation des Voix, par le miracle.

Jeanne lui appartient ; il est entré dans son âme, il entre dans sa vie qu’il associe à son œuvre. Et quelle œuvre ! La mission de Jeanne est de sauver la France. La France, hélas ! par le fait de l’indignité du pouvoir, des divisions de ses princes, de la légèreté de leurs conseillers et de leurs courtisans, était presque tout entière sous la domination des Anglais. Orléans, le dernier boulevard de son indépendance, était assiégé par l’ennemi ; qu’Orléans succombe et c’en est fait de la France. Mais Jeanne intervient, et, dans un mouvement plein d’éloquence, l’orateur raconte la magnifique épopée de la jeune guerrière qui a triomphé d’abord, — c’était le plus difficile, — des docteurs de Poitiers, des princes de la maison de France, des jalousies et des vices des chefs de l’armée, marchant de victoire en victoire, tour à tour stratège consommé et tacticien habile, jusqu’à l’heure providentielle où la France, grâce à elle, pouvait se ressaisir, une et forte autour du chef incontesté que Dieu lui donnait.

Jeanne d’Arc a triomphé ; mais sa mission est-elle finie ? Hélas ! il 617reste à Jeanne d’expier pour la France : expiation douloureuse, mais saintement acceptée et héroïquement consommée. Dieu entre ainsi jusque dans la mort de Jeanne que le Christ fait semblable à sa mort, avec les mêmes trahisons, les mêmes délaissements, des douleurs pareilles, au milieu desquelles l’âme de Jeanne se dévoile magnanime dans sa charité et déjà marquée de l’auréole de la gloire sur le bûcher de l’expiation.

Jeanne à Reims. (Chartrousse.)
Jeanne à Reims. (Chartrousse.)

Mgr Breton, recteur de l’Institut catholique, a donné le deuxième panégyrique de la Bienheureuse, le samedi soir.

Jeanne d’Arc est née de Dieu, elle est l’enfant du miracle ; Jeanne d’Arc a été l’envoyée de Dieu, qui devait sauver la France ; Jeanne d’Arc a été une victime d’expiation pour la France. Mais, de même aussi, la France est née de Dieu à Tolbiac, elle est l’enfant du miracle ; comme Jeanne encore, elle est l’envoyée de Dieu, son fourrier dans le monde pour y apporter la lumière, y faire régner la justice, le conquérir à la foi ; comme Jeanne, enfin, la France expie, mais ses propres fautes, hélas ! dans la douleur, pour se purifier et se rendre plus apte à sa mission.

C’est à une parole épiscopale que Mgr l’archevêque avait réservé l’honneur de clore les fêtes du triduum, et Sa Grandeur avait invité son suffragant, Mgr l’évêque de Montauban, à prononcer le panégyrique final.

Prenant pour texte de son discours ces paroles du premier livre des Machabées : Mementote qualiter salvi facti sunt patres nostri : Souvenez-vous de quelle manière nos pères furent sauvés, Mgr Marty expose cette vérité, ce fait historique, à savoir que la France est à Dieu, qu’elle est dans le monde le soldat de Dieu pour la défense de la foi, de la justice et de la liberté. Infidèle à sa mission, elle en est cruellement punie. La guerre de Cent ans, pendant laquelle la France fut si douloureusement éprouvée au point d’en mourir, si Dieu, dans sa miséricorde, n’eût pas suscité Jeanne d’Arc, cette guerre fut la réplique de Dieu à l’acte du roi de France, Philippe le Bel, osant porter atteinte à la liberté de l’Église, outrageant odieusement le Souverain Pontife et détournant le pays de la mission sainte qu’il tenait de Dieu. Non moins terrible fut le châtiment infligé à la France vers la fin du XVIIIe siècle, qui s’acheva dans les hontes de la Terreur révolutionnaire, préparées, hélas ! par les mœurs dissolues, les scandales, l’esprit frondeur et prétendu philosophique de ceux qui avaient alors en main l’autorité et qui ne surent ni l’honorer, ni 618la faire aimer, ni la défendre.

Après cet exposé, l’orateur, reprenant son texte, esquisse à grands traits l’œuvre de Jeanne d’Arc, mettant en relief les moyens auxquels elle eut recours pour sauver son pays. C’est de cela qu’il convient de se souvenir, si, dans la crise actuelle de la France, on veut, comme on le doit, s’employer à la sauver ; et le meilleur moyen ce n’est pas l’épée, ni l’habileté des politiques, mais l’étendard de Jeanne, le recours à Dieu, l’union de tous les Français sous un seul et même drapeau : le drapeau de Dieu ; l’amour de Dieu qui aime les Francs.

Après le panégyrique et le salut solennel pendant lequel fut chanté le Te Deum de l’action de grâces, Mgr l’archevêque gravit les degrés de son trône et, se tournant vers la foule qui se pressait dans le chœur, il lui adressa quelques paroles de félicitation et de remerciement :

Remerciements de Mgr Germain, archevêque de Toulouse

Je m’en voudrais de vous laisser sortir de cette église et de clore ce triduum triomphal sans laisser tomber de mes lèvres et de mon cœur, avec mes bénédictions, une parole de reconnaissance, une parole de réconfort et d’espoir.

Ma reconnaissance s’élève jusqu’au trône de Pie X qui, avec ces intuitions et cette opportunité que l’Esprit-Saint inspire toujours à son Église, a bien voulu placer sur les autels notre Jeanne d’Arc, nous la donnant comme protectrice et comme modèle.

Elle va vers vous, peuple de Toulouse, qui avez répondu à ce geste de Pie X par des acclamations unanimes qui montrent bien que la leçon sera comprise, que l’exemple sera suivi.

Je remercie ensuite tous ceux qui, par leur parole, par leurs chants, par toutes les industries de la piété, ont concouru à l’éclat de cette fête : merci à vous, Monseigneur, qui, après avoir tant de fois évangélisé cette cité, avez bien voulu lui apporter les prémices de votre épiscopat ; merci à vous, prêtres éminents, saints religieux, qui avez rivalisé de zèle, d’éloquence, et avez réussi à attirer dans cette église des multitudes transportées par vos accents.

Merci, chrétiens, qui avez prêté à cette fête votre talent, vos voix, et dont les harmonies ont fait passer dans les âmes des frissons de patriotisme et de foi. Merci du fond du cœur !

Et maintenant, de cette journée que faut-il emporter ? Une grande espérance. Oui, une grande espérance a traversé notre terre. Je crois que Jeanne d’Arc vient à son heure recommencer sa mission et nous sauver encore. Je crois qu’elle vient rallier nos troupes éparses et les unir sous le drapeau du roi Jésus dans une même pensée, un même amour, un même élan de vaillance. Jadis, au cours de sa vie, sa mission fut un perpétuel miracle ; après sa mort, ses miracles lui ont valu les honneurs de la Béatification. Ses miracles ne sont pas achevés, il lui reste encore 619à en faire un : celui de mettre fin à nos divisions et de nous unir sous l’étendard du Roi du ciel. Ce ne sera pas le moindre, puisque de celui-là dépend notre salut.

Ce miracle, je le lui demande et je l’attends de son intercession et de la miséricorde de Dieu qui aime les Francs.

À la sortie de la basilique, les évêques furent acclamés par la foule et la joie populaire continua de se manifester au spectacle des rues pavoisées et des illuminations qui faisaient de Toulouse un océan de feux électriques. Commencées dans la métropole, les fêtes de Jeanne se continuèrent avec éclat dans tout le diocèse.

X
Hommages du Béarn, de la Gascogne et de la Guyenne. — Les fêtes de Lourdes (20-22 août). — Les fêtes de Bordeaux (25-27 mai).

Bayonne (récit du Bulletin religieux)

Mgr Gieure, évêque de Bayonne, fit célébrer un triduum dans sa cathédrale, du 4 au 6 février.

Bayonne a fait à Jeanne d’Arc des fêtes dignes de la glorieuse Pucelle et digne d’elle-même. On sait que Bayonne, qui était au pouvoir des Anglais depuis deux siècles, ne redevint française qu’à la suite des changements qu’opérèrent en faveur de nos armes les victoires de la Libératrice. Ce fut sous la conduite de Dunois, l’un des meilleurs compagnons de Jeanne, qu’une armée au service du roi de France reprit Bayonne vingt ans après le martyre de la petite paysanne de Domrémy. La fête de la Bienheureuse rappelait donc aux Bayonnais leur indépendance reconquise et leur retour à la nationalité française. La fête fut très pieuse aux messes de communion et l’on vit bien qu’en rendant hommage aux vertus de la guerrière, les fidèles voulaient aussi honorer sa piété et imiter son amour pour l’Eucharistie. Nous empruntons au Bulletin religieux de Bayonne ses remarques sur les discours du soir et sur les illuminations de la ville.

620Le sermon du premier soir fut prêché par M. le chanoine Labargou, supérieur du collège de Dax et président de l’Alliance des maisons d’éducation chrétienne. Ce fut un discours de haute allure, dans lequel l’éminent orateur montra successivement dans l’héroïque Pucelle la restauratrice, sinon la créatrice de la nationalité française, et l’instrument suscité de Dieu pour faire refleurir la piété et sauvegarder dans notre pays la foi catholique contre l’hérésie qui devait, quelque temps après, ravager l’Angleterre. Jeanne d’Arc a trouvé dans M. Lahargou un panégyriste digne d’elle.

Mgr Gieure, évêque de Bayonne.
Mgr Gieure, évêque de Bayonne.

M. le chanoine Valentin, professeur à l’Institut catholique de Toulouse, prit la parole au soir du deuxième jour. Avec des élans lyriques, de belles envolées poétiques, il décrivit l’enfance de Jeanne à Domrémy, ses chevauchées de Chinon à Reims, et son martyre. Il s’attacha à montrer ce qu’il y a d’évidemment surnaturel dans cette merveilleuse épopée. Les rationalistes s’enfoncent dans l’absurde, quand ils essaient de nier le prodige dans la vie de la Pucelle et qu’ils s’efforcent d’expliquer par des causes naturelles les grandes choses que Jeanne accomplit. À plusieurs reprises, en entendant M. le chanoine Valentin, un frisson d’enthousiasme passa dans l’âme de ses auditeurs.

Au dernier soir du triduum, la parole était réservée à Mgr Rumeau, évêque d’Angers. Jamais nous n’avions vu dans la vaste cathédrale un auditoire aussi imposant que ce soir-là, ni plus attentif à la voix d’un prédicateur.

Au banc d’œuvre était assis Mgr Thomas, archevêque d’Andrinople, ancien délégué apostolique en Perse, ayant à son côté Mgr Gieure. Autour d’eux un nombreux clergé de Bayonne et des environs.

L’éminent orateur, dont la voix forte et claire pénétrait jusqu’aux extrémités de la cathédrale, rappela en commençant que Dieu, créateur de toutes choses, fait les nations, donne à chacune son caractère propre 621et lui assigne une mission spéciale pour coopérer aux desseins de sa divine Providence. Bénies et prospères tant qu’elles sont fidèles à cette mission, les nations sont durement châtiées quand elles s’en écartent. La France, aux XIVe et XVe siècles, avait outragé le Souverain Pontife, avait prêté un concours coupable au schisme d’Occident, et, depuis cent ans, la main de Dieu s’appesantissait lourdement sur elle. Elle allait périr quand Dieu, touché par les prières des Saints de France, suscita Jeanne d’Arc, et dans Jeanne d’Arc c’est Dieu lui-même qui opère ; le miracle est partout visible.

Et l’Évêque raconte avec une éloquence qui va au cœur de tous cette vie merveilleuse, cette mort héroïque. Pendant une heure, qui passa bien rapidement, l’auditoire fut suspendu à ses lèvres.

Après la cérémonie, les trois évêques fendirent à grand-peine l’immense multitude qui se serrait dans la nef, pour rentrer à l’évêché. Cette foule les accompagna jusqu’à la porte, remplissant les rues et la place qui est à côté. Les clairons de l’Amicale de Chérubin firent entendre une de leurs meilleures sonneries. Les prélats parurent ensuite à la fenêtre et donnèrent leur bénédiction à la foule qui les acclamait.

Le temps, il faut le dire, ne contribua en rien à ces fêtes. Pluie, vent, tempête, humidité glaciale firent rage durant trois jours. La plupart des habitants de Bayonne n’en avaient pas moins pavoisé leurs maisons. Dans toutes les rues, à tous les étages, dès le commencement du triduum, on vit des drapeaux tricolores, des drapeaux blancs et bleus de Jeanne d’Arc, des oriflammes flotter au vent. Partout se montrait l’écusson de la Pucelle, l’épée soutenant une couronne, avec, à droite et à gauche, des fleurs de lis d’or sur fond d’azur. Le mercredi soir, malgré la pluie et le vent les illuminations éclatèrent de toutes parts : lanternes vénitiennes, arcs de cordons électriques, et lampions partout où la pluie ne les avaient pas rendus indisponibles. De nombreux transparents offraient l’image de la Bienheureuse Jeanne. On peut dire que, malgré le vent et la pluie, l’illumination fut très belle, et que si le temps avait été plus clément, elle aurait été splendide.

Dans tout le diocèse, les fêtes de Bayonne se renouvelèrent, non point toujours avec le même éclat, mais partout avec le même empressement : à Pau et à Biarritz, en particulier, elles furent magnifiques.

Gascogne (Aire, Dax, Tarbes)

622Fêtée si bien en Béarn et au pays basque, Jeanne d’Arc ne le fut pas moins bien en Gascogne.

À Aire, le triduum eut lieu du 18 au 20 juin. Mgr Touzet, que la loi de Séparation a exilé de sa première ville épiscopale, y revint pour présider ces fêtes. Dans la vieille cathédrale romane, bien décorée par les soins de la Ligue patriotique des Françaises, il vit le peuple accourir pour honorer et prier avec lui la Bienheureuse.

Mgr Touzet, évêque d’Aire.
Mgr Touzet, évêque d’Aire.

L’histoire, les vertus, les grandeurs de Jeanne furent dignement exposées et célébrées par les trois orateurs chargés de la prédication. M. l’abbé Deyres, M. l’abbé Farbos et M. l’abbé de Lagrange. Les dames d’Aire avaient prié Mgr Touzet de bénir une bannière ; il leur adressa l’allocution suivante.

Bénédiction de la bannière des dames d’Aire par Mgr Touzet, évêque d’Aire

Les ligues ne manquent pas dans notre pays ; il s’en est formé pour divers objets. Mais jusqu’à ce moment la cause catholique n’a rencontré chez elles qu’indifférence ou hostilité. Il était temps d’en voir une nouvelle, formée par les catholiques eux-mêmes, pour la défense de leurs propres intérêts. C’est il vous, Mesdames, que nous la devrons, et je la salue comme un gage d’avenir nouveau pour la France. N’est-ce pas très souvent par les femmes que Dieu a manifesté à notre patrie ses particulières prédilections ? Témoin sainte Geneviève qui sauve Paris, sainte Clotilde qui conduit Clovis au baptistère de Reims, Jeanne d’Arc qui arrache la France à l’étranger pour la rendre à son roi, et d’autres encore.

Votre influence est grande, Mesdames, ne cessez pas de l’exercer autour 623de vous. Vous possédez la puissance des bons exemples qui s’imposent aux âmes et l’es entraînent ; celle des bons conseils qui les éclairent et les guident ; celle de la prière surtout, qui pénètre les cieux et en fait descendre le secours divin. N’est-ce pas par les exemples de sa vie pure que Jeanne d’Arc ramena la vertu dans son armée, par ses conseils qu’elle y fit régner les pratiques chrétiennes et avec elle la bravoure jusqu’à l’héroïsme, par ses prières enfin qu’elle mérita de vaincre l’ennemi et de le bouter hors de France, comme elle l’avait annoncé ?

Aujourd’hui, Mesdames, nos ennemis ne sont plus les étrangers ; ce sont, hélas ! nos compatriotes et nos frères, ce sont des Français qui font à la religion et à Dieu une guerre sans merci. Nous ne devons pas travailler à les chasser ; ce serait la guerre civile : que Dieu nous l’épargne ! mais travaillons à les convertir, et que notre victoire soit de les ramener à Dieu, à la justice et à la charité. Ce jour-là, nous ne serons pas éloignés de voir notre cher diocèse recouvrer les biens qu’on lui a ravis et l’évêque reprendre définitivement possession de sa cathédrale toujours aimée et de ce siège qui lui appartient toujours.

Avant la cérémonie finale, il y eut une procession du Saint-Sacrement dans les rues pavoisées et décorées de verdure. Le soir, elles s’illuminèrent en l’honneur de Jeanne.

Dax, la seconde ville épiscopale de Mgr Touzet, fit du 2 au 4 juillet à Jeanne un aussi beau triomphe, qu’il vint présider avec Mgr Soulé, archevêque de Léontopolis, et Mgr Thomas, archevêque d’Andrinople. À Mont-de-Marsan, à Onesse-Laharie, à Saint-Sever, à Amou, les manifestations de la joie patriotique et religieuse renouvelèrent les belles journées d’Aire e de Dax et, sur tous les points du diocèse, elles eurent de glorieux échos.

Lourdes

Mgr Schœpfer, évêque de Tarbes, fit célébrer un triduum dans sa cathédrale, au mois de juin.

Bagnères-de-Bigorre, d’autres villes et quantité de villages des Pyrénées fêtèrent aussi Jeanne d’Arc ; mais il n’y eut pas de fête plus grandiose que celles de Lourdes (20-22 août). Mgr l’évêque de Tarbes avait voulu unir la tenue du pèlerinage national à la célébration du triduum johannique.

Ce fut superbe, (écrit Mgr Touchet). Jeanne fut priée en même temps que la divine Vierge et presque autant qu’elle : et comme si la mère eût consenti à remettre un instant son sceptre de puissance entre les mains de sa fille, des grâces extraordinaires semblent bien 624avoir été obtenues, en ces inoubliables journées, par l’intercession de la Bienheureuse.

Oui, ce fut superbe : on en jugera par le récit de ces fêtes qu’ont racontées les Annales de Notre-Dame de Lourdes.

Récit des Annales de Notre-Dame de Lourdes

Si le pèlerinage national français de 1908 a été auréolé des gloires du Cinquantenaire des Apparitions de la Vierge Immaculée à Lourdes, celui de la présente année, le 37e, devra à Mgr Schœpfer, le vénéré et vigilant gardien de Massabielle, d’avoir été associé aux triomphes que, les 20, 21 et 22 août, la France entière, représentée au pied de la Grotte bénie par des milliers et des milliers de ses enfants, accourus de toutes nos provinces, a décernés à Jeanne d’Arc avec le plus patriotique enthousiasme.

Que de cœurs ont tressailli, lorsque les mille voix de la presse ont annoncé qu’à Lourdes le triduum en l’honneur de la Pucelle d’Orléans coïnciderait avec ce grandiose pèlerinage et, de la sorte, deviendrait, lui aussi, national !

Belle et heureuse idée, qui a réjoui, tout autant que les nôtres, le cœur même de Pie X, ainsi qu’il y a quelques jours à peine Sa Sainteté se plaisait à le dire à un haut dignitaire ecclésiastique.

Daigne Mgr de Tarbes en être ici remercié au nom de tous les catholiques français, au nom de nos pèlerins surtout, ravis au delà de toute expression d’avoir pu, dans ce Paradis de Lourdes, supplier, acclamer et glorifier à la fois la Vierge Immaculée et Jeanne d’Arc, célestes messagères du Christ qui aime les Francs, dont il a daigné faire les apôtres et les soldats de sa cause.

Béni soit, enfin, le ciel, qui a voulu être de ces fêtes en nous donnant un temps idéalement doux et un soleil dont, bien souvent, les radieuses clartés ont couronné sur la façade du Rosaire la blanche statue de la nouvelle Bienheureuse d’une splendeur d’apothéose.

Il nous fallait, en effet, une température clémente, de beaux jours surtout et un ciel radieux, pour célébrer dignement Jeanne d’Arc, nous voulons dire, non dans l’enceinte d’une église, toujours trop étroite pour nos foules du pèlerinage national, mais en face de nos belles Pyrénées et sous le dôme même du firmament, tantôt auprès de la Grotte des Apparitions, tantôt au pied de nos sanctuaires.

C’est là que nous voulions dresser la statue de la vierge de Domrémy. Dieu aidant et le voulant, elle y a trôné sous le grandiose arc de triomphe que lui faisait le royal tympan du Rosaire.

La Vierge et l’Enfant Jésus qu’on y contemple d’ordinaire se sont effacés, en effet, durant le pèlerinage national, pour faire honneur à la nouvelle 625Bienheureuse, dont la virginale image, œuvre du sculpteur Vermare, se détachait, entourée de son étendard, de sa bannière et de son pennon, sur une somptueuse draperie de velours cramoisi. Ce cadre de pourpre s’enlevait lui-même sur un fond de soie d’une liliale blancheur qui tapissait le tympan et le festonnait de lambrequins aux franges d’or. À droite et à gauche, au-dessus des portes latérales, étaient appendus des écussons aux armes de la bonne Lorraine, puis, plus loin, des faisceaux de drapeaux aux couleurs nationales et les blasons de Pie X et de Mgr de Tarbes. Au-dessus de ce décor, enfin, abrités eux-mêmes par de blanches tentures, les médaillons de Léon XIII et de Mgr Schœpfer, envoyés à notre évêque par le prédécesseur de Pie X pour décorer la façade du Rosaire, formaient, eût-on dit, les cabochons gigantesques de ce trône magnifique qu’accostaient, de distance en distance, sur les divers piliers, des oriflammes aux riches et chatoyants dessins.

Mais ce n’est pas là seulement que l’image de Jeanne d’Arc fut exposée à la vénération des fidèles. L’église du Rosaire nous en montrait une autre, — Jeanne dans la gloire, — sur un riche étendard qui dominait le maître-autel. Là, toute une envolée de blanches bannières, timbrées à ses armes, lui faisaient, en s’étageant et en s’entrelaçant avec les guirlandes de roses aux ampoules électriques multicolores qui furent la décoration du Cinquantenaire, une couronne des plus riches et des plus gracieuses, tandis que, de tous côtés, aux voûtes et aux piliers, des cartouches et d’autres étendards nous redisaient les étapes et les victoires de la Pucelle d’Orléans, et nous présentaient les blasons de ses compagnons de guerre.

C’était, tout le monde s’accorda à le reconnaître, d’une noble et impressionnante beauté. Et cependant, à tant de décors manquait la plus belle des couronnes : celle de nos pèlerins et de leurs chers malades. Trente ou trente et un trains, venus de Paris, de Blois, de Chartres, d’Orléans, du Mans, de Périgueux, d’Angoulême, de Poitiers, de Bordeaux, de Verdun, d’Aix-en-Provence, de Lunel, de Montpellier et de Toulouse, l’ont tressée gigantesque dès le jeudi 19 août. Et, sans nul doute, Jeanne, du haut du ciel, en contemplant les trente mille pèlerine et les mille malades, qui composaient cet incomparable diadème, les princes de l’Église qui en étaient les joyaux, a dû, elle aussi comme la Vierge Immaculée, s’écrier, le cœur rempli de sainte allégresse et de reconnaissance : Vous êtes ma joie et ma couronne ; Gaudium meum et corona mea !

À son tour, la ville des Apparitions a fait grand et beau. Docile à l’invitation de son évêque et aux inspirations de son patriotisme, elle a tapissé ses demeures d’oriflammes aux couleurs de Notre-Dame et du 626Pape, d’étendards tricolores aux couleurs nationales, de bannières fleurdelisées ornées des armes de Jeanne d’Arc, de guirlandes de buis piquées de roses, de transparents et d’images représentant la bonne Lorraine. Partout la plus louable émulation a régné, pour prouver, une fois de plus et magnifiquement, ainsi que nous nous y attendions, que Lourdes mérite bien toujours d’être surnommé le cœur de la France.

En toute vérité, durant ces trois jours, les rues de la ville sainte des Apparitions étaient devenues les portiques ravissants des sanctuaires de la Vierge Immaculée où, avec la pompe des grandes fêtes jubilaires, se déroulaient les solennités du Triduum en l’honneur de la Bienheureuse Pucelle d’Orléans.

Chaque matin, au son joyeux des cloches de la basilique, par les rampes du Rosaire, précédé de la théorie toujours admirée des jeunes Eliacins de notre Maîtrise aux gracieuses soutanelles d’azur, un imposant cortège d’évêques et de prélats s’acheminait, après dix heures, vers le saint rocher de Massabielle. Respectueuse, la foule s’entr’ouvrait pour laisser passage à notre Schola, à Nosseigneurs Soulé, archevêque de Léontopolis ; Schœpfer, évêque de Tarbes ; Touchet, évêque d’Orléans ; Dubois, évêque de Verdun ; Grellier, évêque de Laval ; Gieure, évêque de Bayonne ; Arlet, évêque d’Angoulême ; et Monnier, évêque de Troyes, sous la bénédiction desquels elle s’inclinait.

Puis, — à la suite de Nosseigneurs les Évêques, qu’escortaient Mgr de Poterat, l’inlassable et apostolique directeur du pèlerinage national ; Mgr Colson, protonotaire ; et Mgr Léveillé, prélat de la Maison de Sa Sainteté ; des chanoines enfin, de divers diocèses, — la foule se repliait en masse le plus près possible de la Grotte où devait être célébrée la Messe pontificale, le vendredi par Mgr l’évêque de Troyes ; le samedi, par l’évêque de Verdun ; le dimanche, par Mgr l’archevêque de Léontopolis.

Pendant que, sous la direction de M. le chanoine Pottier, archiprêtre de la cathédrale de Montauban, les pompes de la Liturgie sacrée se déroulaient avec une impressionnante majesté, notre Schola, à laquelle répondait le chœur immense et idéal de trente mille pèlerins, faisait monter vers le ciel tantôt la supplication du Kyrie, tantôt le chant d’allégresse du Gloria, tantôt, enfin, la majestueuse affirmation de notre foi, le Credo, si populaire à Lourdes et par Lourdes, le céleste Trisagion du Sanctus et l’humble prière de l’Agnus Dei.

Quand les chants se taisaient, le recueillement de cette multitude sans nombre était saisissant. Seuls, les cœurs parlaient à Jeanne d’Arc, à la Vierge Immaculée et à Dieu : pour l’Église, pour Pie X, pour la France et pour les mille malades du pèlerinage national.

Le Saint-Sacrifice terminé, Mgr Schœpfer, selon la tradition qu’il a 627établie depuis des années, faisait réciter à la foule trois dizaines de chapelet : la première, pour le Pape ; la seconde, pour la France ; la troisième, pour les malades et les pèlerins présents à Lourdes.

Qu’on nous permette, à ce propos, de citer ce que nous appellerons l’Invitatoire à ces prières. C’était le premier jour du triduum, le vendredi 20 août. Du haut de la chaire de la Grotte, Sa Grandeur dit à l’immense auditoire qui s’étendait à perte de vue à ses pieds, que si, le 18 avril dernier, au jour de la Béatification de Jeanne d’Arc, la France catholique tout entière était de cœur et d’esprit à Rome, auprès de Pie X, sans nul doute, le Saint-Père était avec nous à Lourdes, durant ce triduum, puisqu’il s’était réjoui, — il a daigné le dire, — en apprenant que le pèlerinage national avait été choisi par Mgr de Tarbes pour la célébration des fêtes de Lourdes en l’honneur de la nouvelle Bienheureuse.

De quel cœur ne pria-t-on pas, à la suite de ces paroles, pour le Pontife auguste et bien-aimé qui est si dévot à votre blanche Madone et à qui nous devons la consolation, très douce à nos cœurs de Français, de pouvoir maintenant invoquer la glorieuse Libératrice de notre patrie !

Non moins grand était, à l’issue de ces prières, l’enthousiasme avec lequel, chaque jour, on chantait soit une cantate à Jeanne d’Arc soit l’Ave Maria de Lourdes.

Mgr Schœpfer, évêque de Tarbes.
Mgr Schœpfer, évêque de Tarbes.

L’immense foule se disloquait ensuite et s’écoulait en majeure partie par les rues de la cité de Marie pour aller prendre une réfection bien méritée. Nombreux cependant étaient ceux qui, se contentant de quelques provisions frugales, ne quittaient pas les abords de la Grotte et justifiaient cette parole d’un de nos confrères disant que, même aux heures de lassitude, quand on ne peut plus prier, on aime à demeurer aux pieds de la Vierge.

628Puis, vers deux heures, chaque jour, tandis que, en interminables monômes les malades du pèlerinage national étaient, par leurs charitables brancardiers, dignes auxiliaires de chefs tels que MM. De Boysson, Émile Christophe, De Beauchamp et De Laurens-Castelet, ramenés soit à la Grotte soit aux piscines, la concentration des trente à quarante mille pèlerins, se faisait à nouveau entre les rampes du Rosaire, pour la cérémonie des Vêpres et le panégyrique de Jeanne d’Arc.

Les cloches de la basilique se remettaient alors à chanter, en même temps qu’aux accents de l’Ave maris stella, petits clercs vêtus de bleu et de blanc et évêques au costume violet redescendaient vers le parvis, chœur immense de cet incomparable sanctuaire en plein air. Là les attendait, au pied de la blanche statue de Jeanne d’Arc, un millier au moins de prêtres, sur la masse noire desquels se détachaient les mosettes et les hermines variées de nombreux chanoines et dignitaires ecclésiastiques.

Puis les Vêpres commençaient, célébrées tour à tour par Mgr Monnier, Mgr Arlet et Mgr Touchet : concert sublime, modulé par trente mille voix, nous redisant les prédilections de Dieu pour le peuple Hébreux, pour notre France aussi : non fecit taliter omni nationi [(Dieu) n’a pas fait de telles choses pour toutes les nations.], et son amour pour les humbles d’ici-bas, qu’il choisit de préférence aux autres pour en faire ses hérauts et les exécuteurs de ses plus grands et de ses plus miséricordieux desseins : respexit humilitatem ancillæ suæ [il a vu l’humilité de sa servante], ainsi qu’allait éloquemment nous le rappeler M. le chanoine Gayraud.

On s’attendait à entendre une parole magistrale ; on avait bien raison. M. le chanoine Gayraud nous parla en un langage impeccable, avec une dialectique pénétrante et une émotion communicative, de Jeanne d’Arc, chrétienne accomplie et sainte ; modèle, héroïne et martyre du patriotisme ; remède, enfin, providentiellement offert à la France moderne par Dieu et par son Vicaire contre la dissolution de l’âme nationale.

Les deux premiers jours, la voix puissante de l’orateur parvint sans peine jusqu’aux plus lointaines extrémités de son auditoire qui s’étendait à perte de vue. Le dimanche, ce ne fut que par un prodige d’énergie que M. le chanoine Gayraud, pris d’un enrouement intense, réussit à prononcer son dernier discours. Aussi, à sa descente de chaire, Mgr Schœpfer, après lui avoir, au nom de toute l’assistance, donné l’accolade, le remercia-t-il, en l’appelant orateur-martyr, de nous avoir montré, non seulement par son discours écouté avec une joie douloureuse, mais encore par son exemple, que selon la parole dite par Bossuet d’un grand capitaine, une âme vaillante est maîtresse du corps qu’elle anime. Sa Grandeur supplia ensuite nos 30.000 pèlerins d’imiter M. le chanoine Gayraud et, comme lui, ne leur restât-il qu’un souffle de voix, de le 629consacrer au service de Dieu et à la défense de sa sainte cause. Nous pourrons alors, ajouta Monseigneur, en descendant si je puis dire, du piédestal où Dieu nous avait placés, chanter, nous aussi, notre Alleluia, car notre destinée aura été bien remplie.

Bientôt après, le dimanche comme les jours précédents, la procession eucharistique s’organisait, au milieu de nos trente à quarante mille pèlerins, présidée, en ce grand jour de clôture du triduum, par S. G. Mgr Touchet. Et alors, tandis que l’évêque de la Pucelle d’Orléans bénissait les mille ou douze cents malades avec l’ostensoir, et que, du sein de la multitude, jaillissaient, vibrantes de foi, de confiance et d’amour, les acclamations à l’Auteur de toute grâce et à la Vierge puissante auprès de Dieu, auxquelles, à la demande de Schœpfer, s’entremêla souvent l’invocation : Bienheureuse Jeanne d’Arc, priez pour nous ! l’on vit se renouveler, à Massabielle, les scènes et les miracles de l’Évangile, ainsi qu’en font foi les procès-verbaux de guérison qui ont été publiés.

Aux mille et mille Hosanna de cette procession du T. S. Sacrement, succéda, ce soir-là, un interminable concert en l’honneur de la bonne Lorraine. Durant près de deux heures, en effet, la foule de nos pèlerins, soutenue par les accents de l’excellente fanfare de la ville de Lourdes, chanta et répéta, avec un enthousiasme toujours grandissant, la triomphale cantate À l’étendard de Jeanne d’Arc, de M. l’abbé Laurent, maître de chapelle de la cathédrale d’Orléans.

Cependant, un télégramme s’acheminait vers la Ville éternelle conçu en ces termes :

Télégramme de Mgr Schœpfer, évêque de Tarbes à S. S. Pie X

Sa Sainteté Pie X — Vatican — Rome

En remontant de la Grotte, où la Grand-messe Pontificale vient d’être célébrée devant une foule immense, profondément recueillie, les Archevêque et Évêques de Léontopolis, Orléans, Verdun, Laval, Bayonne, Angoulême, Troyes et Tarbes, en leur nom et au nom du pèlerinage national français, implorent la Bénédiction Apostolique et déposent aux pieds de Votre Sainteté l’hommage de la piété la plus filiale et d’un inaltérable attachement. Le Triduum de Jeanne d’Arc, qui se termine aujourd’hui à Lourdes, est l’écho des fêtes célébrées par Votre Sainteté à Saint-Pierre en l’honneur de la Bienheureuse. C’est aussi un nouvel hommage de gratitude offert par la France catholique au Pape de Jeanne d’Arc.

Schœpfer.

630Et le Saint-Père s’empressait de répondre par l’intermédiaire de son éminent Secrétaire d’État :

Réponse du pape à Mgr Schœpfer

Monseigneur l’Évêque de Tarbes,

Saint Père, très sensible à l’expression de filial hommage et d’entier dévouement adressée à l’occasion du pèlerinage national français à Lourdes et du Triduum solennel de Jeanne d’Arc, avec concours Archevêque et Évêques, remercie de tout cœur et unit affectueusement sa Bénédiction aux Bénédictions divines et de la Vierge Immaculée.

Card. Merry del Val.

La nuit venue, après une procession aux flambeaux sans pareille, après l’embrasement général et féerique de nos sanctuaires, du Calvaire, du vieux Château-Fort et de toute la ville de Lourdes, après une dernière prière, réclamée par Mgr Schœpfer pour Pie X et pour la France, les trente ou quarante mille pèlerins ne s’écoulèrent qu’après avoir, à l’issue du Credo final et de la bénédiction donnée par Mgr de Tarbes et Nosseigneurs les Évêques qui l’accompagnaient, exécuté une fois encore la vibrante cantate : À l’Étendard de Jeanne d’Arc :

Étendard de la délivrance,

À la victoire il mena nos aïeux ;

À leurs enfants il prêche l’espérance !…

L’espérance, c’est toujours le dernier mot de Lourdes. Mais il s’imposait à nous, à l’issue de ce grandiose triduum, plus impérieusement que jamais, avec le chant d’action de grâces pour les prodiges qu’une fois de plus, durant ce 37e pèlerinage national et nos fêtes en l’honneur de la Pucelle d’Orléans, il a plu au Seigneur d’opérer sous nos yeux en faveur de pauvres malades de France et, par contre-coup, pour le salut d’âmes sans nombre : Cantemus Domino, gloriose enim magnificatus est ! [Chantons pour le Seigneur, car il a fait éclater sa gloire !]

Auch

Le triduum d’Auch eut lieu dans la cathédrale, du 25 au 27 juin, sous la présidence de l’archevêque, Mgr Ricard. Nous empruntons à la Semaine religieuse quelques détails sur ces belles solennités.

Récit de la Semaine religieuse

Le vendredi, à la messe célébrée par M. l’abbé Laclavère, vicaire général, M. l’abbé Desbarats, curé de Fourcès, a prononcé un discours sur 631les vertus de Jeanne d’Arc et l’imitation que nous en devons faire pour la besogne chrétienne et sociale qui incombe aux chrétiens du XXe siècle, dans des circonstances ressemblant, par plus d’un côté, à l’époque où surgit, par la volonté de Dieu, la Libératrice de la France.

Le soir, devant un auditoire qui remplissait toute la cathédrale, M. le chanoine Coubé parla de Jeanne d’Arc modèle de patriotisme.

Après avoir déclaré que le patriotisme, vertu naturelle, était devenu avec le Christ vertu surnaturelle, il en a donné une définition et l’a appliquée à la France, la plus aimable des patries par la beauté et la richesse de sa terre et les qualités de sa race. Il a montré comment Jeanne d’Arc avait aimé sa patrie, son peuple, ses soldats, et comment, dans les fers et devant ses juges et ses bourreaux, elle avait affirmé avec force et gaîté cet amour.

Les leçons du patriotisme de Jeanne sont celles qu’elle en tira elle-même de son temps. Elle réveilla le pays de sa désespérance, de sa folie, de sa torpeur ; et elle réunit tous les vrais Français sous le même drapeau. De même, à cette heure, elle nous prêche le même devoir : le réveil et l’union. L’éloquent prédicateur a trouvé des accents d’une émotion communicative dans ce premier discours qui exaltait la vertu la plus populaire de notre grande sainte.

Samedi, l’auditoire de la veille se trouva aussi nombreux autour de la chaire, où, après la messe célébrée par M. Cézérac, vicaire général, M. l’abbé Moussaron, vicaire à Saint-Gervais de Lectoure, devait à son tour célébrer la Bienheureuse.

Il prend dans la vie de Jeanne d’Arc ce qui en a été le mobile déterminant : le règne de Jésus-Christ vrai roi de France. C’est le règne qu’elle a voulu instaurer dans les âmes et dans le pays. Et Charles VII, à ses yeux, n’était que le lieutenant du Roi du ciel, vrai roi de France.

Le prédicateur montre que c’est toujours là le but à atteindre.

Jésus-Christ, objet de la haine légale, doit être l’objet de l’amour de tous, et il montre que la régénération sociale, par le rétablissement des enseignements du Christ et de sa loi, doit être le mot d’ordre de tous les catholiques. De ce discours l’auditoire a beaucoup goûté les idées élevées et le beau langage.

Comme la veille, les enfants, nombreux à cette messe, ont fait entendre leurs chants pieux, et des communions nombreuses donnaient à cette cérémonie un cachet particulier de piété.

Le soir, devant son auditoire qui semblait ne pas pouvoir grandir, M. le chanoine Coubé a répondu avec une logique impitoyable et une éloquence pénétrante, qui naissait de son argumentation serrée et de sa dialectique, aux deux objections familières aux journaux de la libre 632pensée, et qu’elle propage sans le moindre souci du bon sens et de l’histoire.

Jeanne d’Arc a été glorifiée par l’Église. L’Église le pouvait, car Jeanne n’était pas hallucinée ; elle avait qualité pour cela, car Jeanne d’Arc ne fut pas sa victime. Il a réfuté la première objection en s’appuyant sur les données et les faits, tels que les exigent les savants rationalistes de la Salpêtrière et de Nancy. Et il a montré, s’appuyant sur la seule science que la libre-pensée accepte, que Jeanne d’Arc, par sa nature, par ses actes, par ses paroles, ne présente aucun des caractères que la psychothérapie moderne déclare se trouver, toujours chez les hallucinés.

Prenant ensuite, et avec la même méthode, la seconde objection, il lui a été facile de montrer, avec l’histoire, que Jeanne d’Arc n’a pas été la victime de l’Église, mais bien d’un parti religieux ennemi et hors de l’Église, servant les haines et les vengeances de la politique anglaise. L’Église catholique a donc qualité pour glorifier celle qu’elle défendit toujours, à laquelle Jeanne en appelait devant ses juges, et qui, à la requête de sa vieille mère, la réhabilita, solennellement.

Ce discours, d’une froide discussion, qu’une émotion contenue faisait palpiter plus d’une fois cependant, a porté la lumière et la conviction dans plus d’un esprit obsédé, malgré lui, par les lancinantes répétitions d’une presse sans science et sans bonne foi.

Le lendemain dimanche, la foule, à sept heures, était plus grande encore que les journées précédentes. M. Marmont, archiprêtre, a eu la joie de donner à la presque totalité des assistants la sainte communion. Les chants ont été particulièrement pieux à cette messe. M. l’abbé Sarran, directeur du Pensionnat Salinis, a prononcé le discours attendu.

Un autre aurait pu être gêné par les discours précédents. Il était à l’aise en développant cette pensée : Jeanne a souffert pour l’Église et pour la France, mais non point par l’Église et par la France.

À neuf heures et demie se déroulaient devant une immense foule, attentive et recueillie, les belles cérémonies de la messe pontificale. Elles avaient un cachet particulier de majesté et de grandeur. Elles faisaient songer à ses fonctions saintes qui durent se célébrer au lendemain de la délivrance, dans les basiliques toutes vibrantes des Te Deum.

Le soir, à vêpres, a eu lieu la dernière cérémonie du triduum. Longtemps avant l’heure, dans la cathédrale déjà remplie, la foule pénétrait toujours. C’était un phénomène gênant, mais curieux, de compressibilité.

Les chants des vêpres ont été particulièrement vibrants et enlevés. Les chanteurs de la messe pontificale étaient à leur poste et égrenaient avec piété et leurs cantates et leurs mélodies, entremêlées aux psaumes de la liturgie.

633Le chanoine Coubé est monté en chaire pour le dernier discours du triduum. Sur ce thème : Ecce Rex vester [Voici votre roi], il a montré que Jésus-Christ avait été pour Jeanne d’Arc le vrai roi de France ; il a été la passion de son âme et de sa vie. Elle l’a déclaré à Charles VII, auquel un jour elle demanda d’abdiquer entre ses mains, afin que, maîtresse de la France, elle eût la joie de la donner à Jésus-Christ. Elle déclarait que le roi désormais tiendrait le royaume en commende. Le nom et l’image de Jésus-Christ étaient sur sa bannière, et le rayonnement de la plaie de son cœur qui y brillait était déjà, par anticipation, le Sacré-Cœur dont les miséricordes et les désirs devaient plus tard nous être manifestés.

M. le chanoine Coubé.
M. le chanoine Coubé.

L’orateur a été particulièrement émouvant quand il a montré les grandeurs de cette doctrine et les conséquences de victoires et de gloires qu’elle donna à Jeanne et qu’elle réserve au pays revenu enfin à son Dieu. À un moment, les applaudissements ont éclaté, vite réprimés par l’orateur, tandis que sa parole ardente peignait les joies triomphales qui saluaient dans tout le pays les victoires de la Pucelle d’Orléans.

Reprenant ensuite cette pensée, le puissant orateur a rappelé que la restauration de la royauté de Jésus devait être, comme pour Jeanne d’Arc, le but de tous ceux qui rêvent d’une résurrection nationale. Maintenant, comme alors, c’est la consigne qu’il faut répéter toujours aux troupes, folles de courage, mais désemparées par les insuccès, qui travaillent à bouter dehors les ennemis de la patrie parce qu’ils sont les ennemis de Jésus-Christ.

La bannière de Jeanne d’Arc à Patay frissonna sous un vent de gloire ; la bannière du Sacré-Cœur, semblable par un point essentiel à la bannière de Jeanne, sur cette plaine dont la neige était tachée de sang, fut tenue par l’héroïsme des zouaves. Si la France revient à son Dieu, à son Roi, après la rafale de la défaite, la blanche et sainte bannière s’envolera encore comme jadis aux vents des victoires.

Après ce magnifique discours, Monseigneur est monté en chaire pour remercier tous ceux qui avaient, par leur travail, leur zèle et leurs soins 634donné à ces fêtes un si grand éclat. Il a remercié en particulier le chanoine Coubé qui, par sa parole puissante et chaude, avait réchauffé aux flammes de son éloquence les cœurs de ses auditeurs ravis. Puis, s’autorisant de miracles qui avaient, au jugement de l’Église, servi de base à la Béatification de Jeanne d’Arc, il a demandé à la sainte guerrière de donner à tous ses diocésains les trois grâces qui hâteront le relèvement national : une énergie particulière pour les œuvres d’apostolat, un cœur ardent qui les fera aimer et la vigueur qui poussera en avant, dans une allure de conquête, l’armée catholique unie et confiante sous la bannière de la libératrice et de la protectrice de la France.

Les catholiques de la ville d’Auch, répondant à l’invitation de Monseigneur l’archevêque et du Comité d’organisation, malgré la pluie persistante, avaient fait des préparatifs pour la décoration de leurs maisons. La journée du dimanche a été belle et a permis des manifestations extérieures. Ceux qui n’y comptaient pas ont alors improvisé le pavoisement.

Beaucoup de maisons étaient un vrai petit poème de couleurs où les bannières de Jeanne s’unissaient au drapeau de la France, et un très grand nombre de maisons étaient décorées. Le soir, les illuminations ingénieuses et artistiques ajoutaient leurs splendeurs aux beautés de ces jours de fête patriotique ; et bien avant dans la nuit la foule, circulant dans les rues où pointaient les illuminations, devisait doucement, dans le calme attiédi du soir, de ces solennités finies, que le P. Coubé, dans un mouvement d’éloquence superbe, avait déclarées incomparables.

Durant cette soirée, les membres du Comité Jeanne d’Arc donnaient à la salle Solon une représentation dramatique très réussie en l’honneur de la Bienheureuse que tous ont voulu glorifier.

De semblables fêtes ont eut lieu dans tout le diocèse ; quelques-unes ont eu un grand éclat. On peut dire presque qu’il n’y a pas de paroisse qui n’ait tenu à avoir au moins sa Journée de Jeanne d’Arc.

Agen

Mgr du Vauroux, évêque d’Agen, fit célébrer un triduum solennel dans son église cathédrale, du 21 au 23 mai. Le premier jour, les jeunes gens étaient spécialement invités à honorer Jeanne d’Arc : ils vinrent en foule la prier, la chanter et entendre M. l’abbé Ogliwoski leur rappeler que la jeunesse catholique a, comme la Bienheureuse, une mission religieuse, sociale et patriotique à remplir.

Le second jour, les jeunes filles continuèrent l’hommage de 635la piété agenaise et M. l’abbé Franco montra comment Jeanne d’Arc prêche à la femme, qui doit travailler à la restauration chrétienne de notre pays, trois vertus sans lesquelles cette œuvre est impossible : la foi, le dévouement et l’esprit de sacrifice.

La clôture du triduum amena dans la cathédrale une foule plus compacte encore que les jours précédents. Mgr l’évêque d’Agen avait invité Mgr Rumeau à venir fêter Jeanne d’Arc avec ses compatriotes dans l’église de son sacre. L’évêque d’Angers célébra la messe pontificale et prononça le panégyrique ; en exposant les exploits et le martyre de Jeanne, il fit voir comment Dieu avait donné à notre patrie une marque toute spéciale de son amour. Mgr du Vauroux renouvela solennellement l’acte de consécration de la France au Sacré-Cœur ; et, après la bénédiction du Saint-Sacrement, pendant que retentissaient les strophes vibrantes À l’Étendard, le glorieux drapeau fut porté triomphalement dans la cathédrale, entre deux drapeaux tricolores.

Le même jour, un salut solennel d’action de grâces fut célébré dans toutes les églises et chapelles du diocèse, puis les fêtes particulières y commencèrent, après l’inauguration brillante qui en avait été faite dans la ville d’Agen.

Montauban

Les catholiques de Montauban ont fêté Jeanne d’Arc du 4 au 6 juin.

À l’appel de leur évêque, Mgr Marty, ils ont répondu avec un empressement magnifique. Aux trois messes de communion qui furent dites pendant le triduum, beaucoup de fidèles s’approchèrent de la sainte table et Mgr l’évêque de Montauban leur adressa sur ce sujet les recommandations que suggère l’amour de Jeanne pour l’Eucharistie.

Aux cérémonies du soir, l’éloge de la Bienheureuse fut fait par M. l’abbé Imbert et M. le chanoine Gibert : le premier traita de la jeunesse de Jeanne, le second de sa mission guerrière. Mgr Marty prononça le dernier discours et commentant cette parole du psalmiste : Redemptionem misit Dominus populo suo [Le Seigneur a envoyé la rédemption à son peuple], il célébra la rédemptrice de la France.

Beaucoup de catholiques avaient pavoisé leurs maisons et la fête s’acheva par l’illumination de nombreuses rues de la ville. Mgr Marty remercia et félicita ses chers montalbanais de l’enthousiasme qu’ils avaient manifesté, aussi bien par ces démonstrations extérieures que par leur affluence aux cérémonies religieuses. Tout le diocèse suivit l’exemple de Montauban et, partout, ce fut une admirable succession de solennités religieuses et patriotiques en l’honneur de la Bienheureuse.

Rodez

636Les fêtes de Jeanne eurent lieu à Rodez, du 7 au 9 mai, sous la présidence de l’évêque du diocèse, Mgr de Ligonnès, qui, le jour de la clôture, célébra les offices pontificaux. Pendant trois jours, matin et soir, le. P. Samuel Tardieu prêcha les actions héroïques de la Pucelle et les douces et fortes vertus de la rédemptrice de la patrie ; la foule ne cessa pas d’emplir la basilique. Les belles fêtes de Rodez furent le prélude de celles qui se déroulèrent dans le diocèse tout entier. Le culte de Jeanne a été accueilli en Rouergue avec la plus profonde sympathie et il a pénétré intimement l’âme populaire : petits villages, bourgs, cantons, chefs-lieux d’arrondissements ont rivalisé d’élan. À Villefranche, à Millau, à Saint-Geniez, à Villeneuve, à Espalion, à Mur-de-Barrez, Jeanne a été l’objet de manifestations très chaudes.

Mgr Marty, évêque de Montauban.
Mgr Marty, évêque de Montauban.

Dans beaucoup de localités, la fête ne se borna pas aux cérémonies religieuses ; elle envahit les rues pavoisées et illuminées et l’on eut en maints endroits le spectacle d’une foule assemblée, aux premières heures de la nuit, devant des panoramas improvisés qui lui mettaient sous les yeux les principaux épisodes de la vie de Jeanne, et l’on entendait retentir des vivats enthousiastes en l’honneur de la Bienheureuse et du Pape qui l’avait béatifiée.

Diocèse de Cahors

La triduum prescrit par Mgr Laurans, évêque de Cahors, eut lieu dans la cathédrale du 15 au 17 octobre. Les catholiques cadurciens ont bien fêté Jeanne d’Arc.

Chaque matin, un grand nombre de fidèles communièrent ; l’office pontifical de clôture, célébré par Mgr Nègre, évêque de Tulle, attira une foule énorme qui garda un admirable recueillement dans l’église trop étroite pour la contenir.

637Le vendredi, l’éloge de Jeanne fut prononcé par Mgr Izart, évêque de Pamiers, qui fit une grande impression sur l’auditoire par la peinture des vertus angéliques, des victoires miraculeuses et du martyre de la Pucelle, copie exacte de la Passion du Christ.

Le samedi, Mgr Breton, recteur de l’Institut catholique de Toulouse, exposa, dans une étude très approfondie, le triple caractère des héros que l’Église met sur les autels : ils sont nos guides, nos modèles et nos protecteurs. Jeanne d’Arc a été le guide qui conduisit nos pères à la victoire, le modèle que nous devons imiter, et la protectrice que nous devons invoquer.

Le dimanche, Mgr Arlet, évêque d’Angoulême, prit pour texte de son discours ce mot de l’Écriture : Dominus tecum… vade in hac fortitudine tua [le Seigneur est avec toi… va avec cette force qui est la tienne], et il montra dans Jeanne une admirable vision de force surnaturelle, qui s’est préparée à Domrémy dans la pratique du devoir chrétien, qui, à l’épreuve de la contradiction, s’est victorieusement exercée d’Orléans à Reims, qui, enfin, s’est épanouie et consommée dans l’immolation et le martyre.

Quand la fête religieuse fut terminée, la population cadurcienne continua de manifester sa joie dans les rues pavoisées et illuminées.

Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez.
Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez.

À Rocamadour179 même triomphe dans un triduum 638solennel où Mgr l’évêque d’Agen célébra éloquemment la sainteté de Jeanne.

Les fêtes qui furent célébrées à Gourdon, dans les paroisses de Notre-Dame, de Saint-Pierre et du Sacré-Cœur, furent également de grandes manifestations de la foi populaire.

Le triduum de Figeac, dont Mgr Laurans présida tous les exercices et auquel prirent part Mgr Nègre, Mgr de Ligonnès et Mgr Gély, vit se renouveler, dans les trois paroisses de la ville, les belles journées de celui de Cahors.

Nous pourrions citer encore quantité de paroisses où la fête de Jeanne clôtura une mission par une très pieuse solennité ; il en fut ainsi dans beaucoup de celles dont voici les noms : Aynac, Crayssac, Cenevière, Cornac, Cremps, Douelle, Espédaillac, Espeyroux, Faycelles, Ganic, Gluges, Gréalou, Estal-en-Quercy, Labastide-Murat, Marcilhac, Mercuès, Montdoumerc, Montredon, Prayssac, Saint-Aureil, Saint-Palavy, Séniergues, Souillac : les catholiques du Quercy ne pouvaient offrir à la Bienheureuse un plus agréable hommage.

Mgr Laurans, évêque de Cahors.
Mgr Laurans, évêque de Cahors.

Diocèse de Périgueux

Dans le diocèse de Périgueux, Mgr Bougoüin avait invité toutes les paroisses à célébrer un triduum du 14 au 16 mai : dans celles où cette célébration serait difficile, on se bornerait, le 16, à un jour de fête. Les solennités se déroulèrent à Périgueux, dans la belle cathédrale de Saint-Front, où tous les catholiques de la ville étaient convoqués à la cérémonie de clôture. Quelques jours après, Mgr l’évêque de Périgueux écrivait :

Lettre de Mgr Bougoüin, évêque de Périgueux

639Pour célébrer dignement Jeanne d’Arc, que manquait-il à notre basilique ? Rien en vérité, ni l’art exquis des décors, ni l’entrain superbe des trois cents exécutants de la Chorale Saint-Silain, ni la mâle et émouvante éloquence de l’orateur, M. l’abbé Boulanger : tout s’était mis d’accord pour donner à la fête l’ampleur et la beauté d’une solennité unique. Mais la parure par excellence de la basilique, n’était-ce pas cette foule immense, compacte, qui l’avait envahie en moins d’une heure et qui la remplissait littéralement de toute part ? Quel inoubliable spectacle offraient ces milliers de catholiques et de Français, — on a écrit huit mille, — levant les yeux vers l’autel que dominait l’étendard de la Bienheureuse, et gardant, malgré la gêne et la chaleur, un religieux recueillement ! On fêtait Jeanne d’Arc ; c’était assez, chacun, cette fois, voulait la fêter en priant. Quelque chose de l’âme de la France, on le sentait, avait saisi l’assemblée et fondu les cœurs dans un sentiment plus tendre que la reconnaissance et l’admiration ; c’était de la vénération pour celle qui incarne la patrie.

En terminant cette lettre par laquelle il priait MM. les curés de Périgueux de remercier en son nom leurs paroissiens, Mgr Bougoüin les invitait à populariser de plus en plus

le nom et le culte de la Bienheureuse, en parlant d’elle aux foules et aux enfants du catéchisme, en la faisant connaître le plus possible par l’image, le tract et la conférence.

Bordeaux

Les fêtes célébrées à Bordeaux, du 25 au 27 mai, dans la primatiale de Saint-André, sous la présidence de S. Ém. le cardinal Andrieu, qu’assistait Mgr Barthet, évêque d’Abdère, se déroulèrent avec un grand éclat et au milieu d’un immense concours de peuple.

On peut dire que la cathédrale n’a pas, pour ainsi dire, désempli pendant ces trois journées, tant la foule s’y est pressée aux messes de communion, à la messe de dix heures, aux vêpres que suivit, les deux premiers jours, une conférence historique sur la vie de Jeanne d’Arc, et aux cérémonies du soir où le panégyrique de la Bienheureuse fut prononcé tour à tour par M. le chanoine Métreau, archiprêtre de Saint-Michel, par le R. P. Bousquet, dominicain, et par M. l’abbé Caruel.

Avant le dernier salut solennel, S. Ém. le cardinal archevêque de Bordeaux prononça l’allocution suivante, qui est le tableau le plus autorisé des fêtes qu’il avait présidées.

Allocution de S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux

640Mes très chers Frères,

Un discours serait superflu, peut-être téméraire, après celui que vous venez d’entendre. Mais j’ai contracté envers vous une dette et je tiens à la payer. C’est pourquoi je vous félicite du beau spectacle que vous avez donné, pendant trois jours, sous les voûtes édifiées et ravies de cette antique primatiale ; et, en vous félicitant, je vous remercie de la joie que vous m’avez procurée au cours de ce triduum, et à laquelle il s’est mêlé, je dois en convenir, un peu d’orgueil. Comment ne serais-je pas heureux et fier d’être le chef ou plutôt le père d’une famille diocésaine qui se montre, lorsque les circonstances l’exigent, telle qu’elle m’est apparue, en ces jours de fête, c’est-à-dire toute frémissante des deux amours les plus nobles, les plus généreux et les plus intrépides qui puissent faire battre le cœur d’un homme et le cœur d’une femme : l’amour de la religion et l’amour de la patrie ?

S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux.
S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux.

En vous invitant à fêter l’apothéose de Jeanne d’Arc, apothéose d’autant mieux accueillie qu’elle a été plus longtemps attendue, je n’ai pas eu recours à un long exposé des motifs. Je me suis contenté de vous dire, avant de partir pour Rome : vous êtes tenus de plusieurs manières à solenniser l’événement religieux que Pie X, l’inlassable ami de la France, nous prépare. Vous y êtes tenus comme catholiques, parce que Jeanne d’Arc fut une grande catholique. Vous y êtes tenus comme Français, parce que Jeanne d’Arc fut une grande Française. Vous y êtes tenus comme Bordelais, car la délivrance de notre ville faisait partie du programme de l’héroïne, et l’un de ses plus vifs regrets dans la prison de Compiègne ou sur le bûcher de Rouen dut être celui de n’avoir pu l’accomplir sur cette terre ; mais elle s’en dédommagea au ciel, d’où, quelques 641années après sa mort, elle arracha notre Guyenne à la domination anglaise, non plus avec l’épée de sainte Catherine-de-Fierbois, mais avec le glaive dans lequel le chef hébreu avait mis sa confiance, quand il s’écria devant la poignée de braves qui allait briser la puissance de Madian : Le glaive du Seigneur et de Gédéon !

L’appel était laconique, mais il s’adressait à des diocésains dont la piété et le patriotisme ne se trouvent jamais en défaut, et ils y ont répondu par ce triduum qui marquera dans leurs annales et dont j’ai, moi aussi, le droit d’être fier, puisque la gloire des fils rejaillit sur le père.

Le triduum qui s’achève a été d’abord le triduum de l’éloquence. Les prédicateurs ont parlé à qui mieux mieux de Jeanne d’Arc, et à côté de la richesse des pensées et de la distinction du langage, on a remarqué dans les homélies, dans les conférences et dans les panégyriques, quelque chose qui leur donne plus de prix que tout le reste : un grand soufflé apostolique et patriotique.

Le triduum qui s’achève a été, en second lieu, le triduum de la piété envers Jeanne, et elle s’est traduite sous des formes aussi édifiantes qu’aimables. On a prié, et avec quelle ferveur ! On a chanté, et avec quelle harmonie ! On est venu en foule assister au saint sacrifice et communier. C’était le moyen de se rendre propice la pieuse héroïne, car elle se délectait devant l’autel et à la table sainte, et elle puisait, au contact de Jésus qui s’immole et de Jésus qui se donne, le courage de s’immoler et de se donner elle-même pour les grandes causes qu’elle avait à servir.

Enfin, le triduum qui s’achève a été le triduum des résolutions viriles, et partant, de l’amour qui les inspire. Près du cœur de Jeanne nous avons senti le nôtre se réchauffer ; et, pour le maintenir dans cette température où la vertu s’épanouit et où le vice se dessèche, il suffira de lui rappeler que la sainte héroïne a aimé d’un amour aussi courageux que fidèle, Dieu, l’Église et la France.

Jeanne d’Arc a aimé Dieu ; et parce qu’elle l’aimait, elle pensait constamment à lui, elle se donnait tout entière à lui, elle était disposée à tout souffrir pour lui, et, aux heures où le ciel était le plus noir, elle demeurait sereine, souriante. Il fallait exécuter jusqu’au bout le programme de l’amour : Libenter cogitare, libenter dare, libenter pati. [Aimer réfléchir, aimer donner, aimer souffrir.]

Jeanne d’Arc a aimé l’Église ; et parce qu’elle l’aimait, elle a pris sa défense sur deux chefs d’accusation qu’on lui jette à là face dans tous les siècles, sans excepter le nôtre. On accuse l’Église de ne pas enseigner la vraie religion : 642Jeanne d’Arc a réfuté cette calomnie par le miracle qui abonde dans sa vie et dans ses œuvres toutes faites de merveilleux humainement inexplicable. On accuse l’Église d’être l’ennemie de l’État : Jeanne d’Arc a réfuté cette nouvelle calomnie en rappelant que c’est la religion enseignée par l’Église, la religion de Jésus-Christ et du Pape, la religion catholique, apostolique et romaine, qui lui a inspiré de sauver, au prix de sacrifices héroïques, l’État dans lequel la Providence l’avait fait naître et que l’ambition des uns, secondée par la corruption des autres, était en train de frapper au cœur.

Jeanne chevauchant. (Princesse Marie d’Orléans.)
Jeanne chevauchant. (Princesse Marie d’Orléans.)

Enfin, Jeanne d’Arc a aimé la France ; et parce qu’elle l’aimait, elle s’est levée, émule d’Esther, de Judith et de Débora, pour la délivrer ; mais elle a fait plus encore, elle lui a indiqué, avec des paroles d’une force et d’un charme inexprimables, les conditions essentielles de sa grandeur et de sa sécurité. Il faut que ceux qui gouvernent la France se regardent comme les lieutenants de Jésus-Christ et n’exercent pas au profit du mal une autorité qu’ils n’ont reçue d’en-haut que pour le bien. Il faut que ceux qui sont appelés à défendre la France croient en Dieu et respectent sa loi pour avoir le courage de faire les sacrifices que la patrie leur demande à certaines heures. Quelle leçon et quel reproche à l’adresse des réformateurs qui ont laïcisé le pouvoir pour en faire un instrument d’oppression et de tyrannie, et qui travaillent à arracher Dieu de l’âme du soldat pour y tarir la source des fiers et invincibles dévouements sur lesquels la patrie a le droit de compter lorsqu’on touche à son honneur ou à son territoire !

Ô Jeanne, pendant ce triduum, nous vous avons payé un tribut auquel votre titre de Bienheureuse vous donne droit. Nous vous avons tressé des couronnes : la couronne de la louange, la couronne de la supplication, la couronne de l’imitation. Et puisque vous êtes reine, comme l’indique le nimbe dont l’Église vient de parer votre front virginal, il est permis de solliciter de votre munificence un don de joyeux avènement. Nous vous demandons de nous aider du haut du ciel à vous reproduire. Pendant que vous étiez sur la terre, vous avez prié, vous avez combattu, vous avez souffert. Vous avez prié avec une piété d’ange, vous avez combattu avec un courage de héros, vous avez souffert avec une patience de martyr ; 643aidez-nous à devenir des copies vivantes et agissantes de cet incomparable idéal. La France est opprimée comme au temps où vous fûtes envoyée vers elle, et elle ne retrouvera les libertés qu’elle pleure que si nous mettons à son service des vertus chrétiennes en même temps que des vertus guerrières. Puissions-nous, en travaillant à délivrer la patrie de la terre, conquérir une place qui ne soit pas trop éloignée de la vôtre dans la patrie du ciel !

Récit paru dans l’Aquitaine

Après la cérémonie, la foule fit à Jeanne d’Arc une ovation que le chroniqueur des fêtes bordelaises raconte ainsi dans l’Aquitaine.

Cette élégante statue de Jeanne d’Arc, personnification de la fête, devant laquelle tant de Bordelais avaient prié, devait connaître encore d’autres triomphes.

De jeunes bras l’enlevèrent de l’église et, dans une manifestation toute spontanée, la portèrent dans la rue.

Le cortège s’organise à l’instant : on remonte la rue Vital-Carles, on s’engage sur le cours Tourny, six à sept cents personnes suivent la statue qui semble planer au-dessus des têtes.

On acclame sans cesse la Bienheureuse ; enfin on arrive rue Boudet, en face du siège de la Ligue patriotique des dames françaises : c’est là que la statue doit être déposée ; on lui offre une couronne de fleurs.

La rue est pleine d’une foule compacte : on crie, on acclame ; on fait mieux encore, on entonne une dernière fois le Magnificat et un dernier cri jaillit de toutes les poitrines : Vive Jeanne d’Arc ! Vive la France ! Vive Pie X !

Le même chroniqueur a noté que la ville de Bordeaux était richement décorée et que tous les catholiques libres ont pavoisé et illuminé les façades de leurs demeures et que, par ordre ou par crainte de la secte ténébreuse, les monuments publics sont restés dans l’obscurité . Il termine son récit par un souvenir que les fêtes de Jeanne rappellent naturellement à l’esprit des Bordelais.

Le 24 juin 1451, l’église Saint-André était remplie de Bordelais à la fois curieux et troublés.

Un des plus graves événements de notre cité allait s’accomplir.

Bordeaux, cité soumise au roi d’Angleterre depuis trois siècles, faisait retour au roi de France et renouait ainsi le fil de son histoire.

644Dunois, le vaillant capitaine, était là sur la place, devant la cathédrale, entouré des seigneurs français, tout enveloppé des brillants apparats de son étincelant cortège.

Le vénérable archevêque Pey Berland l’attendait au seuil de la vieille église et derrière lui se pressaient son clergé, les notables de la ville et le peuple.

Pey Berland s’avance, prend la main de Dunois et le conduit au maître autel ; là il lui jure, ainsi que les notables, d’être à toujours bons, vrais et loyaux sujets du roi de France.

La foule impressionnée de ce spectacle grandiose, dominée par une impression de foi et de patriotisme, acclame d’enthousiasme les Français : elle fait retentir les voûtes du temple saint de ce cri touchant répété souvent dans noire histoire aux heures solennelles et joyeuses : Noël ! Noël !

Aujourd’hui, ce n’est plus Dunois qui est venu à Bordeaux, Dunois, le compagnon de Jeanne ; c’est Jeanne elle-même dont on sentait l’âme passer dans cette foule encore plus émue que jadis. Un archevêque de Bordeaux donne son peuple non au roi temporel de la France, mais au Roi du ciel que Jeanne appelait si bien Notre Sire Jésus, et ce don c’est Jeanne qui le porte à son Dieu, elle dont les mains si pures viennent d’être consacrées par l’Église.

N’y a-t-il pas lieu encore de crier de toute notre âme, avec toute l’énergie vibrante de notre cœur : Noël ! Noël !

Ce cri joyeux fut répété dans tout le diocèse de Bordeaux.

XI
Hommages de l’Auvergne et du Limousin, de l’Angoumois et de la Saintonge

Saint-Flour

Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour, présida dans sa cathédrale les fêtes qui eurent lieu le 30 juin et le 1er juillet.

Il les ouvrit par un discours où il conviait toutes les âmes à s’unir pour prier Jeanne d’Arc, car tous les âges et toutes les conditions trouvent en elle leur modèle et leur protectrice.

À la fin de la première journée, la population sanflouraine manifesta sa joie par une illumination générale. Le lendemain, les fidèles communièrent en grand nombre 645de la main de leur évêque, après avoir entendu d’excellents conseils de Mgr l’évêque de Tulle sur l’usage de l’Eucharistie. Une longue procession escorta la statue de la Bienheureuse à travers la ville avant la messe pontificale qui fut célébrée par Mgr Nègre.

À la cérémonie du soir, à laquelle la municipalité de Saint-Flour assista, Mgr du Vauroux, évêque d’Agen, fit le panégyrique de Jeanne d’Arc. Il montra que le salut de la France au XVe siècle fut opéré par l’amour d’un grand cœur fait de simplicité, d’ardeur, de sensibilité, de bravoure, de fierté, conscient de sa faiblesse, mais d’une confiance sans bornes en la puissance divine qui l’animait. Aujourd’hui, le salut de la France est encore à ce prix : l’amour seul, mais l’amour inspiré de Dieu et soutenu par lui, sera l’agent de la régénération nationale. Cette belle journée s’acheva par une seconde procession et une visite à l’église Sainte-Christine, dans la ville basse brillamment illuminée.

Mgr Lecœur de Saint-Flour.
Mgr Lecœur de Saint-Flour.

Après Saint-Flour, Chaudesaigues fêta Jeanne avec enthousiasme, le 11 juillet, et entendit un éloquent discours de Mgr Gély, évêque de Mende.

À Pailherols, à Pléaux, à Thiézac, à Vebret, Montsalvy, à Drugeac, à Maurs, à Antignac, à Saignes, à Andelat, à Allanche, à Riom-ès-Montagne, à Aubespeyre, à Pierrefort, etc., les manifestations furent très populaires.

À Murât, le 31 juillet et le 1er août, Mgr l’évêque de Saint-Flour présida de belles fêtes. M. le préfet du Cantal trouva bon d’interdire la procession du dimanche : il ne fit qu’irriter la population murataise. Un autre incident plus odieux encore marqua les fêtes de Murât : dans la soirée, à la fin 646d’un cortège qui avait parcouru les rues aux cris de : Vive Jeanne d’Arc ! Vive la France ! la foule fut chargée par la gendarmerie, l’archiprêtre de Murât roula sous les pieds des chevaux et fut blessé ; les jeunes catholiques qui portaient le drapeau tricolore furent sur le point de se le voir enlever par la force : ils firent si bonne contenance qu’ils purent le garder ; le drapeau fut déchiré au milieu de la lutte, mais il resta aux mains des bons Français.

Jeanne au combat. (H. Leroux.)
Jeanne au combat. (H. Leroux.)

M. le préfet du Cantal avait motivé l’interdiction de la procession sur des manifestations violentes qui se seraient déjà produites : il n’y en eut pas d’autre que celle qu’on vient de raconter.

À Mauriac, un triduum fut célébré, du 24 au 26 septembre, sous la présidence de Mgr l’évêque de Saint-Flour : deux panégyriques furent prononcés par l’abbé Gayraud, député du Finistère, qui glorifia le courage de Jeanne et présenta sa vie comme une démonstration nouvelle du surnaturel et sa Béatification comme une consécration de la vocation chrétienne de la France. Une procession parcourut les principales rues de la ville magnifiquement décorée.

À Salers, M. le chanoine Tissier rappela le glorieux souvenir de Mgr, Pagis, l’ancien évêque de Verdun qui, on s’en souvient, parcourut la France, il y a une quinzaine d’années, en qualité de héraut et de missionnaire de Jeanne d’Arc ; les fêtes de Salers furent dignement célébrées par les anciens paroissiens de Mgr Pagis.

La ville d’Aurillac fêta Jeanne le 17 octobre : la foule se pressa dans les deux églises de Notre-Dame-des-Neiges et de Saint-Gérard, où M. l’abbé Thellier de Poncheville célébra, dans la première, la vie intérieure de la Bienheureuse, et, dans la seconde, son courage civique et patriotique. Mgr Lecœur était venu présider ces solennités et il félicita les Aurillacois d’avoir si bien honoré la Sainte de la Patrie.

Clermont

À Clermont, Jeanne d’Arc fut fêtée par de grandes solennités qui eurent lieu le 15 et le 16 mai, à la cathédrale et à Notre-Dame-du-Port.

À la cathédrale, décorée avec sobriété et bon goût, la foule se réunit quatre fois pour offrir à la Bienheureuse l’hommage de ses prières et de sa vénération : messe de communion, messe pontificale 647célébrée par Mgr Lobbedey, évêque de Moulins, réunion des écoles libres, salut solennel, ces différents exercices attirèrent des milliers de fidèles. NN. SS. les évêques de Clermont, de Moulins, et Mgr Déchelette, auxiliaire du Cardinal-archevêque de Lyon, assistèrent, avec Mgr Dubillard, archevêque de Chambéry, à la cérémonie du soir, où M. l’abbé Eymieu fit ressortir éloquemment le caractère surnaturel de la vie et des œuvres de Jeanne d’Arc. Dans la journée, NN. SS. les évêques visitèrent l’école Massillon, où fut bénite une statue de la Bienheureuse.

À Notre-Dame-du-Port, la cérémonie du matin du 16 mai, si elle avait pour but principal d’honorer la Sainte Vierge, fut toute remplie du souvenir de Jeanne d’Arc. Le dimanche soir, sa fête s’acheva dans la cathédrale, où l’on ne se souvenait pas d’avoir vu se presser une telle foule depuis l’anniversaire de la Croisade. M. le chanoine Janvier, prédicateur de Notre-Dame de Paris, célébra la force d’âme de la Bienheureuse. Le discours achevé, Mgr l’évêque de Clermont remercia l’orateur d’avoir parlé de Jeanne d’Arc avec une éloquence si pénétrante, si lumineuse et si forte dans sa simplicité ; et il adressa l’expression de sa reconnaissance aux évêques qui avaient rehaussé par leur présence l’éclat de ces fêtes. Répondant à l’appel de leur évêque, les catholiques de Clermont avaient pavoisé leurs maisons et, à la nuit tombante, la ville s’illumina brillamment, en l’honneur de la sainte héroïne.

Dans tout le diocèse, elle reçut les mêmes hommages. Mgr l’évêque de Clermont présida quelques-unes de ces fêtes, notamment celle de Chamalières et celle de Randan où il fit le panégyrique de Jeanne en présence de Mme la comtesse de Paris.

À Saint-Pierre-les-Minimes, à Manzat, à Riom, à Ambert, à Thiers, à Maringues, les solennités eurent beaucoup d’éclat. Des triduums eurent lieu à Rochefort-Montagne, à Saint-Amand-Roche-Savine, à Saint-Sauves, à Ariane, à Saint-Ronnet-de-Riom, à Ceyrat, à Lamoutgie. Plus de soixante-dix autres paroisses eurent, elles aussi, leur journée de Jeanne d’Arc ; dans beaucoup d’entre elles, la fête fut accompagnée de la bénédiction d’une statue ; dans d’autres, de processions, de conférences sur la place publique, d’illuminations, de retraites aux flambeaux, de feux d’artifice.

Diocèses de Tulle et Limoge

648Le Limousin a rivalisé avec l’Auvergne d’élan et de piété en l’honneur de Jeanne d’Arc et, dans les deux diocèses de Tulle et de Limoges, la Bienheureuse a été partout magnifiquement fêtée.

Mgr Nègre, évêque de Tulle.
Mgr Nègre, évêque de Tulle.

Les fêtes de Tulle avaient été fixées par Mgr Nègre aux 25, 26 et 27 juin. La foule est venue

aux offices du matin d’abord, où les communions ont été très nombreuses le vendredi et le dimanche ; elle est venue à la messe pontificale célébrée par Mgr l’évêque de Cahors ; mais elle est accourue surtout aux trois cérémonies du soir et elle est accourue compacte, serrée, au point que, de mémoire d’homme, on ne vit jamais pareille affluence. Elle remplissait tout : la nef, les bas côtés, le chœur, la tribune. Le dimanche, l’assistance se prolongeait jusque sur la place.

Les trois orateurs désignés pour louer Jeanne étaient Mgr Breton, recteur de l’Institut catholique de Toulouse ; Mgr Laurans, évêque de Cahors et Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour. Le premier montra Dieu suscitant une sainte pour délivrer par ses exploits et racheter par ses souffrances la France chrétienne. Le second montra que Dieu a réservé à notre temps la glorification de son envoyée, pour combattre le naturalisme dans les esprits, les cœurs et la société. Le troisième célébra la pureté de la vierge, le courage de la guerrière et l’héroïsme de la martyre, accomplissant de par Dieu sa mission surnaturelle.

Les fêtes de Brive, de Salon-la-Tour, d’Argentat, de Corrèze, de Chameyrat, de Naves, d’Aubazine, de Saillac et de presque toutes 649les paroisses du diocèse de Tulle continuèrent l’hommage à Jeanne d’Arc si bien commencé dans la ville épiscopale, et nous lasserions le lecteur à répéter que, dans les plus humbles villages comme dans les plus gros bourgs et les villes de la Corrèze, les catholiques ont fait en l’honneur de Jeanne ce que nous avons vu qu’ils ont fait partout en France.

Mgr Renouard, évêque de Limoges, fit célébrer les fêtes de Jeanne dans sa cathédrale, du 25 au 27 juin. L’ouverture en eut lieu dans la soirée du 24, par une réunion que présida M. l’archiprêtre et dans laquelle il expliqua, devant une foule déjà nombreuse, les raisons des solennités qui allaient se dérouler pendant trois jours.

Le vendredi et le samedi, les jeunes filles d’abord, puis les jeunes gens furent convoqués, dans la matinée, à des messes de communion, auxquelles ils assistèrent en grand nombre.

Mgr Renouard, évêque de Limoges.
Mgr Renouard, évêque de Limoges.

Aux deux réunions du vendredi et du samedi, le panégyrique de la Bienheureuse fut prononcé par M. le chanoine Dublanchy, supérieur de l’école Montalembert, et par M. le chanoine Mathivet, aumônier du lycée de Limoges. M. Dublanchy fit justice des fausses accusations portées contre l’Église au sujet du supplice de Jeanne et il invita son auditoire à aimer, comme elle, Dieu et la patrie. M. Mathivet montra que, si Dieu avait fait de la Pucelle d’Orléans une incomparable guerrière, elle avait répondu à sa mission par une foi et une obéissance admirables : elle fut sainte pour avoir toujours obéi à l’impulsion divine.

Près de six mille personnes se pressaient dans la cathédrale à la cérémonie de clôture. L’orateur était M. l’abbé 650Poulin, curé de Notre-Dame de Ménilmontant, à Paris. Après avoir exposé les différentes phases de la vie de Jeanne et montré que, par elle, Dieu traita la France comme il n’a fait aucun autre peuple, il adjura l’immense auditoire qui l’écoutait de s’unir, de prier, d’agir et d’espérer.

Mgr Renouard avait exprimé le désir que Limoges se parât pour fêter Jeanne d’Arc : il fut répondu à son appel avec un empressement unanime ; à la tombée de la nuit, la ville, magnifiquement pavoisée, étincelait de mille feux : seuls, au milieu de l’allégresse générale, les monuments publics sont restés désespérément tristes.

Ce qui fut fait à Limoges le fut, moins brillamment sans doute, dans la plupart des paroisses du diocèse : partout l’enthousiasme fut égal et l’empressement pareil aux fêtes de Jeanne.

Angoulême

Dans l’Angoumois, il en fut de même.

Mgr Arlet, évêque d’Angoulême, avait ordonné un triduum dans l’église cathédrale pour les 19, 20 et 21 novembre : il fut très beau. Notons d’abord la fête des enfants convoqués dès le jeudi soir pour chanter des cantiques en l’honneur de Jeanne, pour voir les scènes de sa vie défiler sous leurs yeux, et pour la prier ; puis les messes de communion auxquelles tour à tour les jeunes filles, les femmes chrétiennes et les jeunes gens vinrent prendre part au banquet eucharistique, et entendre Mgr Arlet leur parler des douces vertus de la vierge, de l’énergie de la libératrice, de l’héroïsme de la martyre et leur commenter les leçons que suggère sa vie. Des foules nombreuses s’assemblèrent dans la cathédrale les deux premiers soirs du triduum ; à la cérémonie de clôture, plus de deux mille personnes n’y purent trouver place.

Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle, fut le premier panégyriste de Jeanne ; il résuma son éloge en ces deux mots : elle a su et elle a voulu la volonté de Dieu. Le second panégyriste, M. l’abbé Maignen, montra le surnaturel dans la vie de Jeanne d’Arc, dans ses gestes, ses prophéties, ses miracles, sa sainteté. Mgr Rumeau, évêque d’Angers, couronna ces beaux discours en montrant éloquemment dans la vie et dans le fait de Jeanne l’intervention de Dieu qui a eu pitié de la France après l’avoir châtiée. La fête 651extérieure fut également très brillante : le soir de la clôture du triduum, les rues, bien pavoisées, s’éclairèrent à l’envi ; Angoulême avait généreusement répondu à l’appel de son évêque pour glorifier Jeanne d’Arc.

Le diocèse tout entier imita la ville épiscopale. Confolens, Cognac, la Rochefoucauld, Châteauneuf, Champagne-Mouton, Aigre, Bassac, Jarnac, Ruffec, Mansle, Hiersac et quantité de paroisses plus humbles firent à Jeanne un triomphe d’un ou de trois jours, qui fut partout la belle manifestation de la joie, de la reconnaissance et de la confiance des catholiques de l’Angoumois.

Saintonge, La Rochelle

En Saintonge, il faudrait citer aussi la plupart des villes, des bourgs et des villages, si l’on avait à dresser la liste de toutes les paroisses où Jeanne eut son jour ou son triduum de fête. Citons au moins : dans l’archiprêtré de Jonzac, les belles solennités que Mgr Petit, archevêque de Besançon, présida à Saint-Fort-sur-Gironde, sa paroisse natale ; le triduum d’Archiac et celui de Champagnolles ; dans l’archiprêtré de Saintes, le triduum célébré dans cette ville, à l’Institution Notre-Dame de Recouvrance et que Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle, clôtura par un éloquent discours sur les rapports de Jeanne avec Dieu, la France et la jeunesse ; les fêtes de Nieul-les-Saintes et de Port-d’Envaux ; dans l’archiprêtré de Marennes, le triduum de Royan ; dans l’archiprêtré de Rochefort, le triduum célébré dans cette ville et présidé par Mgr de la Rochelle qui fit le panégyrique de la Bienheureuse ; la fête de Hiers-Brouage ; dans l’archiprêtré de Saint-Jean-d’Angély, les fêtes de Tonnay-Boutonne, de Forges, de Loutay, de Ballans ; dans l’archiprêtré de la Rochelle, les fêtes d’Ars-en-Ré, de Courçon, de Tangon, et celle de la Ronde que Mgr Eyssautier présida.

Aux fêtes de la Rochelle, qui furent célébrées vers la fin de juillet, le panégyrique de Jeanne fut prononcé dans l’église du Sacré-Cœur par M. le chanoine Coubé. Plus d’une fois, au cours des fêtes saintongeaises, à Saintes, à la Rochelle, à Rochefort, de nombreux spectateurs applaudirent la Jeanne d’Arc de M. Georges Gourdon, l’auteur bien connu des Chansons de Gestes, qui mériterait d’être couronné une fois de plus par l’Académie pour son drame historique sur Jeanne.

652XII
Hommages de la Vendée, de la Bretagne et du Maine

Vendée (La Roche-sur-Yon, Luçon)

La Vendée a mis son cœur tout entier à fêter Jeanne d’Arc qui est à ses yeux la personnification de la France chrétienne.

Mgr Catteau, évêque de Luçon, ordonna qu’un Te Deum d’action de grâces serait chanté dans toutes les églises de son diocèse, le 18 avril, et il invita les curés des paroisses à organiser, en l’honneur de la Bienheureuse, des solennités religieuses et patriotiques.

Elles commencèrent, à la Roche-sur-Yon, par un triduum qui se termina le 30 mai et dont Mgr Catteau présida la clôture en présence d’un grand concours de peuple. Le lendemain, la Vendée tout entière était convoquée à Montaigu : vingt mille personnes assistèrent à la messe qui fut célébrée en plein air sous la présidence de Mgr l’évêque de Luçon, et au panégyrique que prononça un missionnaire apostolique, M. l’abbé Valade. Le soir, une fête profane, mais de caractère patriotique, retint encore la foule qui ne se lassait pas d’entendre les orateurs lui parler de Jeanne et lui apprendre comment il convient, à son exemple, de lutter pour la France et pour Dieu.

Mgr Catteau, évêque de Luçon.
Mgr Catteau, évêque de Luçon.

Bon nombre de municipalités ont tenu à honneur de contribuer 653de leurs deniers et de leur action, au succès des fêtes ; mais, à Fontenay-le-Comte, toute manifestation publique fut interdite : la fête dut se renfermer dans l’enceinte trop étroite de l’église paroissiale. En revanche, les petites cités rurales se prêtèrent volontiers aux démonstrations extérieures. Tantôt les paroisses d’une même contrée, trop dénuées de ressources dans leur isolement, se groupèrent autour d’un centre plus important et organisèrent des fêtes régionales : telle fut celle de Challans, qui attira toute la population du grand marais ; telle encore celle de Lucs-sur-Boulogne, où se donnèrent rendez-vous toutes les paroisses du’ canton de Poiré-sur-Vie. Tantôt d’humbles paroisses fêtèrent plus modestement, mais aussi pieusement, la Pucelle. Dans la plupart des églises du diocèse, il y eut une fête locale, souvent un triduum, et partout l’affluence des fidèles fut aussi considérable et leur piété aussi grande qu’aux jours les plus solennels de l’année chrétienne. Après la fête religieuse, il y avait généralement la fête extérieure qui comportait souvent un défilé historique à travers les rues pavoisées ; puis, la nuit venue, la foule assistait, sur une place publique, à l’apothéose de Jeanne.

Les fêtes célébrées dans la cathédrale de Luçon eurent un éclat tout particulier : pendant trois jours, la population luçonnaise fut toute à Jeanne d’Arc et l’on ne se souvient pas d’avoir jamais vu la foule si pressée dans la grande basilique.

Bretagne (Nantes, Vannes, Quimper, Saint-Brieuc, Rennes, Laval, Le Mans)

La Bretagne, avant même d’être réunie à la France, ne lui a ménagé ni sa sympathie, ni son sang dans ses grandes guerres. Au temps de Jeanne d’Arc, si des traités liaient le duc Jean V au roi et au régent d’Angleterre, il faisait des vœux pour le succès de la cause française, et la Bretagne donna à la Libératrice quelques-uns de ses plus braves compagnons : le trop célèbre Gilles de Retz, qui ne fut le monstre de Machecoul qu’après avoir oublié ses glorieux exploits sous l’étendard de Jeanne ; Guy et André de Laval, fils de Jean de Kergorlay, seigneur de Montfort-la-Cane, ces gracieux jeunes gens qui font à Jeanne un si chevaleresque cortège ; Pierre de Rostrenen, les sires de Dinan, le connétable Arthur de Richemont, si fidèle à la France malgré la disgrâce où le condamnaient 654les intrigues de La Trémoille : Richemont, dont Jeanne accepta le loyal concours à Beaugency et à Patay, et qui, six ans après sa mort, reprit Paris aux Anglais. Oui, la Bretagne a bien servi la France au temps de Jeanne comme elle avait fait au temps de du Guesclin.

Aussi la Bienheureuse a été partout sur la terre bretonne pieusement et joyeusement fêtée.

À Nantes, le triduum qui eut lieu dans la cathédrale, du 12 au 14 novembre, fut des plus brillants. Chaque matin, les jeunes filles, les femmes chrétiennes, puis les hommes et les jeunes gens avaient été convoqués tour à tour aux messes de communion : ces réunions furent chaque matin, le dimanche surtout, de belles manifestations de piété.

Mgr Rouard, évêque de Nantes.
Mgr Rouard, évêque de Nantes.

Mgr Rouard avait invité à faire le panégyrique de Jeanne d’Arc trois évêques : l’évêque de Vannes, qui montra ce que la Béatification de Jeanne a de glorieux pour elle, d’honorable pour l’Église et d’heureux pour la France ; Mgr l’évêque d’Angers, qui mit en relief le caractère surnaturel de la mission terrestre de la Libératrice ; Mgr l’évêque de Dijon, qui parla surtout de la seconde mission de Jeanne d’Arc, envoyée aujourd’hui à la France pour la sauver du naturalisme. Après le dernier salut d’action de grâces, la foule se répandit par la ville, dont tous les quartiers, même les plus éloignés du centre, étaient illuminés, et la fête s’acheva par une belle manifestation de joie populaire.

Le même jour, un salut solennel fut célébré dans toutes les églises et chapelles publiques du diocèse, comme il avait été déjà fait le 18 avril. Des fêtes particulières eurent lieu partout et, partout, elles 655furent l’expression de l’enthousiasme et de la foi de populations chrétiennes ; dans les grosses villes, elles furent de grandioses manifestations religieuses et patriotiques.

À Vannes, les fêtes eurent lieu du 25 au 27 juin : elles furent dignes de Jeanne d’Arc et des Vannetais. Dans les deux paroisses de la cathédrale et de Saint-Paterne, on rivalisa de piété pour honorer la Bienheureuse. À la cathédrale, les discours, aux cérémonies du soir, furent prononcés par Mgr Gouraud, par M. l’archiprêtre Buléon et par Mgr Debout, prélat romain.

Mgr l’évêque de Vannes, prenant la parole à la place de Mgr l’évêque de Quimper, que sa santé condamnait au silence, montra les opportunités de la Béatification de Jeanne d’Arc dont elle répare, complète et assure la gloire, en même temps qu’elle témoigne de la fécondité de l’Église qui produit toujours des saints et qu’elle est pour la France le gage d’un avenir meilleur. M. Buléon expliqua la prodigieuse histoire de Jeanne par son obéissance aux messages célestes. Mgr Debout célébra la libératrice et la rédemptrice de la patrie.

La fête extérieure fut digne de la fête religieuse : pavoisement, tableaux vivants des principaux faits de la vie de Jeanne, cortège historique de son escorte et défilé devant la statue du connétable de Richemont, festival, feu d’artifice, illuminations d’autant plus brillantes qu’elles contrastaient avec les taches sombres des édifices publics, les Vannetais n’oublièrent rien pour faire honneur à la Bienheureuse que toutes les paroisses célébrèrent à l’envi par des solennités religieuses et des fêtes populaires.

Mgr Duparc, évêque de Quimper.
Mgr Duparc, évêque de Quimper.

Mgr Duparc, évêque de Quimper, fit célébrer la fête de Jeanne d’Arc dans sa cathédrale le 18 avril. Dans la basilique de Saint-Corentin, magnifiquement ornée, la foule se pressa pour entendre son éloquent évêque parler de Jeanne. Hæc est virgo sapiens quam 656Dominus vigilantem invenit [Voici la vierge sage que le Seigneur a trouvée veillant.] : en commentant ces paroles de l’Écriture, Mgr Duparc célébra la fidélité de la Bienheureuse à l’inspiration divine, depuis Domrémy jusqu’à Rouen : elle a mérité par là les honneurs que l’Église lui a décernés. La plupart des paroisses du diocèse fêtèrent Jeanne d’Arc le même jour ; toutes le firent avec enthousiasme.

Dans les grandes villes, certaines personnes s’abstinrent de prendre part à la joie commune ; mais dans les petites villes et les paroisses rurales, l’unanimité fut parfaite. Les maisons étaient pavoisées, les rues illuminées ; souvent même, les habitations perdues au milieu des terres étaient décorées ; dans beaucoup d’endroits, il y eut des processions aux flambeaux et des feux de joie, comme pour les fêtes de saint Jean et des saints Apôtres.

Mgr Morelle, évêque de Saint-Brieuc.
Mgr Morelle, évêque de Saint-Brieuc.

Dans les campagnes, on prêchait Jeanne d’Arc en breton ; sa vie fut écrite en breton et près de 10.000 exemplaires en furent bientôt vendus ; un cantique en breton fut composé pour les fêtes et chanté partout. Les populations si chrétiennes du diocèse de Quimper ont donc admirablement répondu à l’appel que leur évêque leur avait adressé :

Quand viendra le 18 avril, saluant dans la Bienheureuse Jeanne d’Arc la patronne que la Providence destinait à nos jours d’épreuves, nous unirons notre âme à la sienne pour reconnaître avec elle, dans le Christ de l’Évangile, le maître du beau pays de France.

Dans le diocèse de Saint-Brieuc, toutes les paroisses fêtèrent Jeanne d’Arc ; le 18 avril, Mgr Morelle présida la fête célébrée dans sa cathédrale où, devant un nombreux auditoire, M. le vicaire 657général de La Villerabel exposa les raisons particulières qu’avaient les Bretons d’acclamer la Bienheureuse.

Allocution d’André du Bois de La Villerabel, vicaire de Saint-Brieuc

Prenant pour texte : Hæc est victoria quæ vincit mundum, fides nostra, il a dit comment la foi bretonne comprit la mission de Jeanne et pourquoi les Bretons furent ses meilleurs lieutenants dans la lutte pour la France. Et il présenta dans un relief puissant les principaux dirigeants de la Bretagne à cette époque : le duc Jean V, Richemont, Gilles de Retz, les deux Laval, qui tous prouvèrent de tout leur pouvoir leur dévouement à Jeanne.

Jean V, chef d’un état florissant, mais trop faible pour défendre sa neutralité, inclinant de cœur vers la France, dont le roi, lui disent ses notables, est son droiturier seigneur, faisant en 1425 un traité avec Charles VII, mais forcé ensuite par l’invasion anglaise et l’abandon de la France de reconnaître l’Anglais Henri VI pour roi de France. Il tressaille pourtant à l’annonce de la mission de Jeanne ; son cœur se trouve d’accord avec sa foi pour accepter la Libératrice ; par deux fois il lui envoie de ses familiers en ambassade, la seconde fois avec des présents ; puis il laisse Richemont, Rostrenen, les Laval recruter des gens d’armes bretons, il fournit même la solde d’un millier d’hommes, il se réjouit de Patay, et quand, plus tard, Jeanne morte, Paris tombe au pouvoir de son frère Richemont pour la France, il bâtit un ex-voto d’action de grâces, que nous admirons encore : la collégiale de Notre-Dame de Lamballe. Voilà le duc, Breton avant tout, mais Français ensuite, et secondant de son mieux l’envoyée de Dieu. Il nous apprend, dit l’orateur, à garder nos qualités personnelles en même temps que l’amour de la France, et à rester comme une. réserve de forces dont la grande patrie aura besoin quelque jour.

L’étrange figure de Gilles de Retz nous apparaît ensuite, admirable de dévouement à Jeanne et à la France, ravitaillant Orléans, se battant à Beaugency, à Patay, gagnant à côté de Jeanne son titre de Maréchal, méritant l’honneur d’aller chercher à cheval dans l’abbaye de Saint-Remi la sainte Ampoule, et de tenir au sacre de Reims le rang de pair de France ; et puis, dix ans plus tard, finissant sur l’échafaud !

Puis ce sont les charmantes figures des deux Laval, si heureux de voir Jeanne et de combattre avec elle, et emportant de ce qu’ils ont vu cette conviction éclairée par leur foi profonde, que, pour la France, Dieu fit ce qu’il n’a fait pour nulle autre nation : Non fecit taliter omni nationi. [(Dieu) n’a pas fait de telles choses pour toutes les nations.]

Enfin, c’est Richemont, homme de guerre superbe et diplomate avisé, qui veut dégager Charles VII de ses lâches favoris, que La Trémoille 658fait exiler, mais qui, dans son exil, lève un corps de troupes et s’en vient pour lutter avec Jeanne contre l’Anglais. C’est la rencontre dramatique entre le connétable et la Libératrice, et la chasse aux Anglais et la victoire de Patay ; puis, pour récompenser ce patriote, l’exil encore, à la grande douleur de Jeanne, mais sans que ce traitement indigne enlève au noble soldat l’amour de la France, malgré ses folies et ses ingratitudes.

Jeanne et la France. (A. Mercié.)
Jeanne et la France. (A. Mercié.)

Et un retour de pensée amène l’orateur aux jours présents où la France, la nation-femme, fait preuve de folie et d’ingratitude. Il faut l’aimer quand même, parce qu’elle a des générosités de mère pour ses fils, dès qu’elle les voit en danger grave. Il faut se tenir prêts à la soutenir contre les nouveaux ennemis qui veulent l’arracher à son Dieu. Et nous devons espérer, car le Sacré-Cœur, la Vierge de Lourdes, la Bienheureuse Jeanne d’Arc viennent à son secours et la sauveront, si nous leur fournissons, comme les Bretons à Jeanne, des soldats valeureux et croyants.

Un parallèle rapide entre Jeanne et les grands hommes de guerre français amène ensuite en quelques traits un contraste saisissant entre Napoléon, dont le génie humain laissa la France glorieuse mais amoindrie, et Jeanne, en qui nous saluons le génie divin, qui refit la France et l’idée de patrie dont nous vivons encore.

Après ce beau discours, la bénédiction solennelle fut donnée et le Te Deum chanté.

Monseigneur, en quittant la cathédrale, s’arrêta devant la statue de Jeanne, œuvre du sculpteur briochin Le Goff, exposée sous le porche de la cathédrale, et à la foule qui était considérable il parla encore en l’honneur de la Libératrice. Il remercia tous ceux qui avaient concouru à embellir la fête, eut un mot gracieux et mérité pour l’habile sculpteur ; et à la fin de son allocution retentirent les cris de : Vive Jeanne d’Arc Vive la France ! Vive Pie X !

À cinq heures, une belle séance en l’honneur de Jeanne d’Arc fut donnée, sous la présidence de Sa Grandeur, au patronage Saint-Joseph.

Le soir, de belles illuminations eurent lieu, principalement dans le quartier privilégié de Notre-Dame-d’Espérance, et quelques autres dans le reste 659de la ville. Une foule nombreuse se promenait pour les voir et saluer encore Jeanne la Bienheureuse.

C’est aussi le 18 avril que Mgr Dubourg, archevêque de Rennes, fit célébrer dans sa cathédrale la fête de Jeanne d’Arc. Comme il assistait aux fêtes de Rome, il fit présider celle de Rennes par Mgr Guillois, archevêque de Pessinonte. M. le chanoine Marchal fit le panégyrique de la Bienheureuse. Voici, sur cette belle cérémonie, quelques détails empruntés à la Semaine religieuse de Rennes.

Mgr Dubourg, archevêque de Rennes.
Mgr Dubourg, archevêque de Rennes.
Récit de la fête de Rennes paru dans la Semaine religieuse

L’orateur retrace en termes touchants la vie calme et paisible de la vierge de Domrémy jusqu’au moment où, obéissant aux voix de sainte Catherine et de saint Michel, elle quitte le foyer paternel pour bouter l’Anglais hors du pays de France.

Et cette jeune fille ignorante du monde, faible et timide, fidèle à la mission qui lui est dévolue, part, va trouver Charles VII, lui demande des hommes d’armes et court en toute hâte délivrer Orléans assiégé par les Anglais.

Puis ce fut le sacre de Reims, et enfin les douloureuses épreuves dé Compiègne et de Rouen.

Cette jeune fille qui n’avait pas vingt ans, qui avait arraché son pays à la domination étrangère, qui s’était montrée aussi intrépide et habile capitaine que les plus sublimes héros du patriotisme, montre un courage et une résignation admirables dans l’adversité.

Et quand sonna l’heure atroce du martyre, Jeanne expira en prononçant ces deux mots qui avaient été le culte et la devise de toute sa vie : Jésus, Maria ! Et son âme, pure comme le lis, s’éleva rapidement vers le ciel sous la forme d’une blanche colombe, tandis que les Anglais, 660témoins de sa foi et de son admirable résignation, s’écriaient avec désespoir : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte.

L’orateur rappelle l’ardent patriotisme de la courageuse guerrière qui disait : Jamais je n’ai vu couler sang français que les cheveux ne me dressassent sur la tête. Incarnation vivante du patriotisme, elle groupe tous les Français sous le même drapeau. Il n’y a plus ni Armagnacs, ni Bourguignons, il n’y a plus que la France !

Et dans une superbe péroraison, l’orateur demande que la Bienheureuse Jeanne d’Arc refasse encore l’union de tous les Français.

Une quête fut ensuite faite pour l’érection de la basilique en l’honneur de Jeanne d’Arc, à Domrémy.

Après le chant du Te Deum et la bénédiction solennelle du Très Saint-Sacrement donnée par Mgr Guillois, la foule s’écoule lentement, émue de l’imposante cérémonie à laquelle elle vient d’assister.

Toute la ville de Rennes a magnifiquement fêté Jeanne d’Arc. Les catholiques ont répondu au désir exprimé par Monseigneur en décorant la façade de leurs maisons d’oriflammes aux couleurs nationales, d’écussons, d’étendards, de bannières, où se détache la devise chère à l’héroïne : Vive labeur !

Toutes les églises de la ville avaient reçu une ornementation extérieure du meilleur goût.

À la Métropole, à Toussaints et à Saint-Germain, des cordons de verres s’enroulent autour des colonnes de la façade et marquent dans ses grandes lignes le dessin architectural.

À Notre-Dame et à Saint-Sauveur, des centaines d’ampoules électriques, dissimulées dans du papier transparent comme dans le calice d’une fleur, promettent un beau succès pour l’illumination.

Tous ceux, — et ils sont nombreux, — qui ont eu l’heureuse inspiration de sortir de chez eux le dimanche soir, ont pu se convaincre qu’au cœur des Rennais la foi est encore bien vive. À voir les splendides illuminations qui ont été faites en l’honneur de Jeanne d’Arc, on a peine à croire que la religion et le patriotisme ont fait leur temps.

Le même jour, par ordre de Mgr l’archevêque de Rennes, dans toutes les paroisses du diocèse Jeanne d’Arc eut sa fête.

Les fêtes de Laval eurent lieu, du 25 au 27 juin, dans toutes tes paroisses de la ville. Mgr Grellier présida toutes les cérémonies de 661la cathédrale et y parla souvent à son peuple de la Bienheureuse. Il fit le premier discours aux réunions du soir et dégagea de l’histoire de Jeanne la leçon personnelle qu’elle contient pour chacun de nous. Le second discours fut prononcé par M. l’abbé Delor, qui loua en Jeanne d’Arc l’amour de Dieu, l’abnégation et le sacrifice poussé jusqu’à l’immolation totale. M. l’abbé Crosnier, professeur aux Facultés catholiques d’Angers, montra que Jeanne est la fleur du peuple de France : fleur de notre peuple, parce qu’elle a été une vraie et une sainte Française ; la plus populaire, parce qu’elle fut la plus grande et la plus bienfaisante des Françaises. La fête extérieure fut splendide.

Mgr Grellier, évêque de Laval.
Mgr Grellier, évêque de Laval.

Rarement à Laval on vit une fête soulever un enthousiasme aussi général. Les rues étaient magnifiquement pavoisées : drapeaux, bannières, oriflammes flottaient aux fenêtres de la plupart des maisons. Le soir, l’illumination fut une véritable féerie. Une foule énorme circulait dans les rues et, ce qui ne laissait pas d’être remarqué, c’était le calme, nous dirions presque le recueillement, qui planait sur la ville. À dix heures, un brillant feu d’artifice clôturait cette belle journée où Laval a donné une si haute idée de sa foi patriotique et de son amour pour la grande Libératrice du sol français.

Parmi les autres fêtes célébrées partout dans le diocèse de Laval, signalons au moins celles de Mayenne et de Pontmain. À Mayenne, le 17 octobre, Mgr Grellier présida la clôture d’un triduum qui renouvela les beautés de celui de Laval ; à la clôture des fêtes de Pontmain (26-27 septembre), une grande foule de pèlerins, plus de cent prêtres, les évêques de Verdun, de Nevers, de Laval, l’archevêque 662de Pessinonte, étaient réunis pour faire à Jeanne une magnifique journée. Que de belles démonstrations encore à Argentré, à Ernée, à Château-Gontier !

Mgr de Bonfils, évêque du Mans, fit coïncider la fête, de Jeanne d’Arc avec la clôture du congrès diocésain dont les travaux prirent fin le 3 juillet. Le lendemain, dans la grande basilique de Saint-Julien, la population catholique du Mans était réunie pour honorer la Bienheureuse.

Après la messe, M. l’abbé Rollin prononça le panégyrique. Il montra Jeanne, signe de contradiction comme Jésus-Christ : d’abord à l’époque où elle lutta pour le salut et mourut pour la rédemption de la France ; ensuite de nos jours, où elle revient acclamée par les croyants, méconnue par les impies qui ne veulent pas reconnaître en elle l’agent surnaturel de la miséricorde de Dieu. Mais, en dépit des contradictions dont Jésus-Christ fut l’objet dans sa vie et dont il continue de l’être dans son œuvre, il a sauvé le monde. Jeanne d’Arc continuera sa mission patriotique au bénéfice de la France chrétienne.

Mgr Oury, ancien archevêque d’Alger, et Mgr Mélisson, évêque de Blois, assistaient à la fête. Mgr de Bonfils avait fait appel à la piété et au patriotisme des Manceaux : ils répondirent avec un élan qui fit de la cérémonie religieuse un magnifique acte de foi et, des démonstrations extérieures, un bel hommage de vénération populaire à la Libératrice de la France. Et dans tout le diocèse il en fut de même.

XIII
Conclusion. — La reprise de la Cause. — L’aurore de la Canonisation de Jeanne d’Arc.

En achevant cette revue, très incomplète malgré sa longueur, des fêtes françaises célébrées en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, nous ne chercherons pas une excuse à la monotonie des résumés qu’on vient de lire. Qu’avons-nous vu et qu’avons-nous entendu au cours de ces manifestations religieuses et patriotiques ? l’âme de tout un peuple uni dans la reconnaissance à Dieu qui jadis l’a sauvé par le bras d’une sainte jeune fille, à l’Église qui, 663après avoir réhabilité sa Libératrice, la lui présente aujourd’hui comme son modèle et sa patronne, au Pontife bien-aimé qui a décerné ces honneurs à Jeanne d’Arc, à Jeanne d’Arc enfin qui les a mérités par les merveilles de sa vie et l’éclat de ses vertus. Si l’action de grâces a été monotone, n’est-ce pas le signe le plus frappant de sa sincérité et de son universalité ? et quel plus beau concert que celui de ces hommages qui, pendant un an, se sont répétés d’un bout de la France à l’autre et, de la plaine comme de la montagne, des plus humbles bourgades comme des plus grandes villes, sont montés vers Dieu pour le remercier d’avoir fait Jeanne si grande et si belle180 ?

Jeanne écoutant ses Voix. (A. Allard.)
Jeanne écoutant ses Voix. (A. Allard.)

Ajouterons-nous que la France n’a pas été seule à la fêter ? Dans toutes les parties du monde, on a entendu de beaux échos qui répondaient aux fêtes romaines et aux fêtes françaises ; non seulement dans nos colonies et nos pays de mission, mais encore en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Autriche, en Hongrie, en Grèce, en Turquie, en Chine, au Japon, dans l’Amérique du Sud et dans celle du Nord, au-Canada, dans les îles du Pacifique, aux Indes et jusque sur les bords des grands lacs africains. Et si le monde s’est réjoui, comme la France, de la Béatification de Jeanne d’Arc, n’est-ce pas que la Bienheureuse lui est apparue, non seulement comme le plus riche don que Dieu ait fait à un peuple que le monde aime toujours, mais aussi comme l’incarnation des vertus patriotiques qui préviennent les décadences nationales ou les réparent ? Jeanne d’Arc, si française par son esprit, son cœur, son âme et sa mission, est catholique dans toute la force 664du terme : il n’est pas de nation qui ne puisse s’agenouiller devant elle pour lui demander, avec des leçons de confiance et découragé dans le malheur, des leçons de modération et de justice dans la prospérité, par-dessus tout des leçons de fidélité à Dieu, d’amour pour Jésus-Christ et de dévouement à l’Église181.

Quant à la France chrétienne, elle s’est éprise pour Jeanne d’Arc d’un amour inexprimable. Sans doute elle a déjà au ciel d’illustres enfants qui la protègent. Jeanne y voyait Charlemagne et saint Louis en prières auprès de Dieu ; avec eux il y a les Aignan et les Vincent de Paul, les Geneviève et les Clotilde, représentant au ciel la foi de la France, sa charité et sa piété ; mais pour y représenter son âme, son âme toute entière, cette grande âme française avec tous ses dons, il semble que nul saint français n’est plus désigné que Jeanne d’Arc. Vive et sensée, pure et brave, pieuse et fière, également vaillante au labeur et au combat, terrible à l’oppresseur et tendre au vaincu, triomphante et malheureuse, plus grande dans les malheurs que dans les triomphes, l’esprit plein d’idéal, le cœur plein d’ardeur chevaleresque, le front éclairé par la gloire et la souffrance ; et par-dessus tout cela, chrétienne et fille bien-aimée de l’Église : telle est la France et telle est Jeanne, qui est l’image de la patrie transfigurée et rayonnante de la splendeur du ciel. Dieu l’a faite pour être modèle ; qu’elle soit donc notre patronne et, puisque Jeanne n’a plus, pour le devenir à jamais, qu’à franchir le suprême degré des honneurs célestes, la France chrétienne appelle de tous ses vœux le jour de la Canonisation de la Bienheureuse.

Elle a le droit d’espérer qu’il se lèvera, bientôt peut-être. Déjà la reprise de la Cause est chose faite.

Mgr l’évêque d’Orléans l’a demandée dans une lettre adressée à S. S. le pape Pie X, aux premiers jours de cette année.

Lettre de Mgr Touchet, évêque d’Orléans à S. S. le Pape Pie X, demandant la reprise de la Cause en vue de la Canonisation

665Orléans, 6 janvier 1910.

En la fête de l’Épiphanie, 498e anniversaire de la naissance de la Bienheureuse Jeanne d’Arc

Très Saint-Père,

Le 18 avril de l’année dernière, Votre Sainteté proclama Jeanne d’Arc Bienheureuse, dans des fêtes d’une splendeur toute romaine et d’un enthousiasme tout français, relevées encore et principalement, par les témoignages de la royale paternité du Suprême Pontife envers notre nation.

Depuis lors, — nous pouvons le dire, sans rien exagérer, — les solennités inaugurées dans la Ville Éternelle sous la présidence auguste du Pape, se sont prolongées à travers le monde entier. Une fois de plus, Rome a donné le branle à l’Univers.

Ce n’est pas en effet la France seule, qui a prié sa pure Libératrice et lui a fait des triomphes inouïs, dans les cités les plus populeuses et les villages les plus humbles, grâce au zèle inlassable de nos très vénérés collègues.

C’est l’Angleterre qui s’est acquis tant d’honneur en reconnaissant l’incomparable beauté morale de l’humble Pucelle d’Orléans ; c’est la Belgique ; c’est l’Italie ; ce sont l’Afrique, l’Amérique, la Chine, le Japon, l’Australie, les pays catholiques de la domination du Sultan, qui ont tenu à témoigner, en plus d’un endroit, de la même piété.

Faudrait-il s’étonner que, touché de ces vœux unanimes, le ciel eût déjà voulu y répondre par de hautes faveurs ? Quoi qu’il en soit, dans plusieurs diocèses de France, et même de l’étranger, s’il faut en croire certaines feuilles publiques, le bruit, s’est répandu de faits prodigieux tout récents, dus à l’intercession de la Bienheureuse.

Il en a été question notamment, à Orléans, au Mans, à Lyon, à Mexico même.

Sans plus affirmer qu’il ne convient en cette matière grave et réservée au jugement du Pontife romain, d’accord avec M. Hertzog, postulateur de la Cause, je supplie Votre Sainteté de daigner permettre que la Cause soit reprise, de cette fois, en vue de la Canonisation, — laquelle nous accordent bientôt (les deux miracles requis ayant été obtenus du ciel et dûment constatés par la Sacrée Congrégation des Rites), la miséricorde de Dieu et la grâce du Père commun de la catholicité !

Prosterné à vos pieds, Saint-Père, j’implore pour mon clergé, les fidèles du diocèse d’Orléans et moi-même la bénédiction apostolique.

✝ Stanislas,
Évêque d’Orléans.

666S. Ém. le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims, et Mgr Dubois, archevêque de Bourges182, se sont joints à Mgr Touchet, pour demander au Pape la même faveur.

Lettre de S. Ém. le cardinal Coullié

Très Saint-Père,

Mgr l’évêque d’Orléans écrivait, il y a quelques jours, à Votre Sainteté, la suppliant de daigner permettre que la Cause de la Bienheureuse Jeanne d’Arc soit reprise, en vue de la Canonisation.

C’est de tout notre cœur que nous joignons nos respectueuses instances à celles de Mgr Touchet.

Dans le concert unanime de louanges et de prières, provoqué par la glorification de notre chère Bienheureuse, le diocèse de Lyon a mêlé sa voix avec enthousiasme aux chants de triomphe de l’Église entière : toutes nos paroisses, chapelles, communautés religieuses, ont tenu à jouir du bienfait des triduums dont Votre Sainteté nous avait concédé le privilège avec une si large libéralité.

De son côté, la nouvelle Bienheureuse semble avoir répondu à la piété des fidèles en augmentant leur foi, leur dévotion envers la sainte Eucharistie, leur patriotisme, en leur méritant des faveurs spirituelles incontestables et nombreuses ; en leur obtenant même, parfois, des grâces temporelles, que la voix populaire (sans préjuger des sentences infaillibles de la Sainte Église) s’est plu à qualifier de miracles. Un de ces faits merveilleux s’est produit au bénéfice d’une de nos diocésaines et a vivement excité la reconnaissance et la confiance de nos fidèles.

Daigne Votre Sainteté accueillir favorablement, Très Saint-Père, le vœu que nous lui exprimons humblement, et agréer l’assurance des sentiments de vénération filiale, avec lesquels j’ai l’honneur d’être,

De Vôtre Sainteté, le très respectueux, très dévoué et très affectionné serviteur et fils,

✝ Pierre, card. Coullié,
Archevêque de Lyon et de Vienne.

L. ✝ S.

667Lettre de S. Ém. le cardinal Luçon

Très Saint-Père,

Les acclamations unanimes de la France catholique tout entière ont salué l’acte solennel par lequel Votre Sainteté a décerné à l’illustre Pucelle d’Orléans les honneurs de la Béatification.

Jeanne d’Arc entend ses Voix. (Lenepveu.)
Jeanne d’Arc entend ses Voix. (Lenepveu.)

Après les incomparables splendeurs de Rome, où Votre Sainteté daigna, sous la coupole de Saint-Pierre, du haut de la Confession du prince des Apôtres, adresser à la France en sa propre langue des paroles qui lui sont allées droit au cœur, et lui donner des marques de paternelle bonté dont elle ne perdra jamais la mémoire, Orléans, Domrémy, Chinon, Poitiers, Reims, Compiègne, Rouen, tous les lieux illustrés par quelque souvenir de la sainte Libératrice de la patrie, et, à leur suite, toutes nos villes, tous nos villages, eurent à cœur de célébrer des fêtes en l’honneur de la nouvelle Bienheureuse ; et bientôt il n’y aura peut-être pas une maison, sur la terre de France, qui ne s’honore de posséder l’image de Jeanne d’Arc.

Et ces fêtes, Très Saint-Père, ne furent point seulement des spectacles profanes, des manifestations de joie patriotique destinées à dire à la célèbre et gracieuse héroïne la reconnaissance de la patrie, ce furent vraiment des fêtes religieuses, ce furent des fêtes d’action de grâces à 668Dieu tout-puissant, qui, en donnant Jeanne d’Arc à la France, a fait pour notre pays ce qu’il n’a fait pour aucune autre nation ; ce furent des fêtes de prières où l’on demanda au ciel avec ferveur, par l’intercession de la Bienheureuse, le retour du peuple à la foi de ses pères, et le retour de la nation à sa mission providentielle ; ce furent des fêtes d’espérance, qui rappelaient avec la persuasive éloquence des faits, aux catholiques tant éprouvés à l’heure actuelle, qu’il n’est point de situation si désespérée dont Dieu ne puisse sauver un peuple, et que, quand son heure est venue, il sait avec les plus faibles instruments accomplir les plus étonnantes merveilles. Et ce religieux enthousiasme de la France fut partagé par beaucoup d’autres nations catholiques.

Mais de toutes parts on entend exprimer le vœu que la Bienheureuse soit bientôt élevée aux honneurs du culte complet par la Canonisation. Et voici que le ciel semble encourager et provoquer lui-même nos désirs : aux prières adressées au Seigneur par l’intercession de Jeanne d’Arc, il a répondu par de nombreuses faveurs, dont quelques-unes paraissent avoir le caractère du miracle qui est le signe de Dieu.

C’est pourquoi l’évêque d’Orléans a adressé à Votre Sainteté une supplique, pour la prier de daigner ordonner la reprise de la Cause de la Vierge de Domrémy et de la conduire jusqu’au degré suprême de la Canonisation.

En inscrivant la Bienheureuse Jeanne d’Arc au catalogue des saints, Votre Sainteté, d’ailleurs, placerait sous les yeux du monde entier un admirable modèle des vertus qu’un chrétien doit pratiquer soit dans la vie privée, soit dans la vie civile.

Ce qui est admirable, en effet, en Jeanne d’Arc, ce n’est pas seulement sa mission extraordinaire, les dons gratuits dont elle a été favorisée, les prodigieuses victoires à travers lesquelles elle a conduit son roi à la basilique du Sacre ; ce sont les douces et nobles vertus qu’elle a pratiquées : son innocence de vie, sa fidélité à tous ses devoirs religieux, sa piété envers Marie, sa tendre dévotion envers le Sacrement qui contient le corps du Christ ; sa virginale modestie qui imposait le respect aux soldats, aux chefs, à ses geôliers eux-mêmes ; sa sollicitude du salut des âmes, qui en faisait l’apôtre de son armée ; l’amour divin dont son cœur était rempli, et qui lui faisait dire qu’elle préférait mourir plutôt que de pécher contre la volonté de Dieu ; la générosité de son patriotisme animé par la foi, qui lui donnait le courage de tous les sacrifices, lui faisait accepter toutes les fatigues et braver tous les périls ; sa bonté si compatissante qu’elle ne pouvait voir couler le sang français sans que ses cheveux se dressassent sur sa tête, ni mourir ses ennemis sans les exhorter à se mettre en grâce avec Dieu ; son humilité qui renvoyait à Dieu toute la gloire de ses succès ; 669la magnanimité avec laquelle elle supporta l’ingratitude des siens, l’héroïsme avec lequel elle pardonna à ses juges, la filiale confiance avec laquelle elle en appelait au Siège Apostolique, sa résignation sublime enfin, et sa patience héroïque sur le bûcher où elle expire en invoquant trois fois le saint nom de Jésus.

C’est d’un cœur tout particulièrement empressé, Très Saint-Père, que je m’associe aux instances de Mgr l’évêque d’Orléans. C’est un archevêque de Reims, Regnault de Chartres, qui reconnut à Poitiers la mission de l’humble enfant de Domrémy comme paraissant mériter la confiance du roi ; c’est un archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins, qui prononça, par délégation du Saint-Siège, la sentence par laquelle la mémoire de l’innocente victime de Rouen fut authentiquement réhabilitée. On peut dire, dès lors, que ces prélats furent les deux premiers artisans de la Béatification de Jeanne d’Arc : comment leur successeur ne s’empresserait-il pas de solliciter du Siège Apostolique la Canonisation de la Bienheureuse, qui sera le couronnement de leur œuvre ? J’ose donc, Très Saint-Père, Vous supplier humblement, mais très instamment aussi, de daigner ordonner la continuation du procès de Canonisation de la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

Daignez agréer, Très Saint-Père, l’hommage de la religieuse vénération avec laquelle je baise vos pieds sacrés, en me disant, de Votre Sainteté, le très humble serviteur et dévoué fils,

✝ L.-H. cardinal Luçon,
Archevêque de Reims.

L. ✝ S.

Reims, le 2 février 1910.

Lettre de Mgr Dubois, archevêque de Bourges

Très Saint-Père,

Le décret par lequel Votre Sainteté a élevé Jeanne d’Arc au rang des Bienheureux a été pour la France la cause d’une grande joie religieuse et un puissant motif de patriotique espérance. Dans le pays tout entier et au delà de nos frontières, les vertus de la noble héroïne ont été célébrées et son nom acclamé et invoqué. Permettez-moi, Très Saint-Père, d’exprimer respectueusement à Votre Sainteté un désir que je la supplie de vouloir bien exaucer : ce serait de voir bientôt reprendre en Cour de Rome, la Cause de la Bienheureuse en vue de sa Canonisation.

Notre Jeanne d’Arc mérite bien, semble-t-il, ce suprême honneur : tous les catholiques de France le souhaitent pour elle et ils prient Dieu d’en hâter la réalisation. Heureux seraient-ils si Votre Sainteté, qui ne cesse de donner à notre chère patrie des marques si nombreuses de 670paternelle affection, était choisie par la Providence pour canoniser la nouvelle patronne qu’elle-a donnée à la France.

Daignez, Très Saint-Père, prendre en considération ce vœu de nos cœurs. La Bienheureuse Jeanne d’Arc élevée au rang des Saints suscitera parmi nous et dans tout l’univers catholique encore plus de religieux enthousiasme et d’ardentes supplications.

Elle sera plus digne encore d’être proposée au peuple fidèle comme un modèle d’héroïques vertus et de fervente piété. Sa foi, sa dévotion envers la sainte Eucharistie rayonneront davantage pour le bien des âmes ; elles les attireront plus fortement, plus suavement à la pratique de la véritable vie chrétienne et tout particulièrement de la communion fréquente, tant recommandée par Votre Sainteté.

Prosterné à vos pieds, Très Saint Père, j’implore la bénédiction de Votre Sainteté, dont j’aime à me redire,

Le fils très humble et très obéissant,

✝ Louis,
Archevêque de Bourges.

L. ✝ S.

Avec ces lettres postulatoires, il en fut présenté d’autres de Mgr Amette, archevêque de Paris ; de Mgr Fuzet, archevêque de Rouen ; de Mgr Turinaz, évêque de Nancy ; de Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié, et de Mgr Villard, évêque d’Autun, qui sollicitaient aussi la reprise de la Cause de Jeanne : nous les publierions ici, si le texte en avait paru avec les précédentes, dans la Summarium publié à Rome par les soins de M. Adolphe Guidi, avocat.

La réponse de la Sacrée Congrégation des Rites a été prompte et favorable. Le 15 février, en présence de S. Ém. le cardinal Ferrata, Rapporteur, elle a émis l’avis que fût signé le Décret prescrivant la reprise de la Cause de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, en vue de la Canonisation ; le 23 février, S. S. le Pape Pie X a ratifié le jugement de la Sacrée Congrégation.

Décret Orléanais de la Canonisation de la B. Jeanne d’Arc, Vierge, Pucelle d’Orléans183

Parmi les béatifications solennelles qui eurent lieu en l’année 1909, dans la Basilique patriarcale du Vatican, il en est une qui ne s’effacera 671jamais de la mémoire des hommes ; c’est celle où, le dimanche in Albis, par ses Lettres apostoliques en forme de Bref, Notre Très Saint-Père le Pape Pie X décerna pour la première fois les honneurs des Bienheureux du ciel à la Vénérable Jeanne d’Arc, Vierge, Pucelle d’Orléans.

Jeanne priant. (Frémiet.)
Jeanne priant. (Frémiet.)

Ce ne sont pas seulement les habitants de Rome qu’on vit accourir dans cette Basilique, mais encore des étrangers et surtout un nombre presque incalculable de fidèles de France et tous leurs Évêques.

Guidés par une même inspiration et une même foi, pénétrés d’un sentiment de pieuse vénération pour cette Vierge admirable de pureté et de courage, ce fut d’une seule voix, les regards et les mains vers le ciel, qu’ils la saluèrent Bienheureuse : Voici, répétaient-ils ensemble, le jour que le Seigneur a fait ; réjouissons-nous et tressaillons d’allégresse.

La grandeur elle-même et la magnificence du temple étincelant de lumière, l’ordre et la splendeur du culte et des cérémonies, la joie et l’enthousiasme débordant de tous les cœurs ; le matin, la présence de tous les membres de la Sacrée Congrégation des Rites avec le Chapitre et le Clergé du Vatican, assistant à la messe pontificale célébrée par l’Évêque d’Orléans ; le soir, dans la fonction devant le très auguste Sacrement de l’Eucharistie exposé publiquement, la présence du Souverain Pontife Pie X, entouré des Cardinaux et priant devant l’image de la B. Jeanne placée au-dessus de l’autel de la Chaire 672de Saint-Pierre : tout cela contribua grandement à relever l’éclat de la solennité religieuse. Le Pasteur suprême, tous les Évêques présents, les fidèles, la Vierge glorieuse elle-même la Bienheureuse Jeanne ne formaient qu’un même souhait et adressaient au Christ Dieu, Roi des Rois, Seigneur des Seigneurs, une même prière pour l’Église et pour la Patrie.

Combien se sont développés le culte de la nouvelle Bienheureuse, l’amour et la confiance qu’elle inspire, on le voit avec évidence par ces triduums célébrés depuis la Béatification jusqu’à ce jour dans les villes et diocèses de France et d’autres pays avec une grande solennité, un généreux élan, une assistance nombreuse et un grand profit pour les âmes ; on le voit encore par les requêtes présentées récemment à la Sacrée Congrégation des Rites, en vue d’obtenir, avec l’Office et la Messe propres nouvellement approuvés, la fête en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne proposée comme un modèle et une protectrice. En outre, depuis que le Siège Apostolique a permis de lui rendre un culte, des faveurs très nombreuses et des miracles même ont été, dit-on, obtenus de Dieu par les mérites et l’intercession de la Bienheureuse.

Aussi, sur les instances du Révérendissime P. Xavier Hertzog, Procureur général de la Compagnie de Saint-Sulpice et Postulateur de la 673Cause ; vu les lettres postulatoires des Éminentissimes et Révérendissimes Cardinaux de la Sainte Église Romaine Pierre-Hector Coullié, Archevêque de Lyon et de Vienne, et Louis-Henri Luçon, Archevêque de Reims ; vu celles du Révérendissime Stanislas Touchet, Évêque d’Orléans et d’autres Archevêques et Évêques de France ; l’Éminentissime et Révérendissime Cardinal Dominique Ferrata, Ponent ou Rapporteur de la Cause, dans l’assemblée ordinaire de la Sacrée Congrégation des Rites, réunie au Vatican au jour indiqué plus bas, a proposé la discussion du doute suivant :

Faut-il signer la Commission de la reprise de la Cause, dans le cas et à l’effet dont il s’agit ?

Les Éminentissimes et Révérendissimes Pères de la Sacrée Congrégation des Rites, sur le rapport de l’Éminentissime Ponent, le Révérend Père et Seigneur Alexandre Verde, Promoteur de la Sainte Foi, entendu, toutes choses soigneusement examinées, ont été d’avis de répondre : Affirmativement, c’est-à-dire de signer la Commission, s’il plaisait au Très Saint-Père. 15 février 1910.

Tout cela ayant été rapporté à Notre Très Saint-Père le Pape Pie X par le Cardinal-Préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, Sa Sainteté, ratifiant le Rescrit du même Sacré Conseil, a daigné signer de sa propre 674main la Commission de la reprise de la Cause de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, Vierge, Pucelle d’Orléans, le 23 des mêmes mois et année.

Fr. Sébastien, Card. Martinelli,
Préfet de la S. C. R.

Philippe, Can. Di Fava,
Substitut.

L. ✠ S.

Maintenant, la parole est à Dieu et au Pape, qui parlera en son nom. Dieu veuille que le Pape puisse bientôt faire le geste suprême qui permettra à la France de se jeter aux pieds de Jeanne d’Arc, en disant : Sainte Jeanne de France, priez pour nous !

Anselme Mouchard, chanoine d’Orléans.
Anselme Mouchard, directeur de l’Enseignement chrétien.

Notes

  1. [167]

    [Traduction :]

    Rythme en l’honneur de la Vénérable Jeanne d’Arc

    I. Que les échos célestes répondent à nos chants en votre honneur, ô Pucelle, ô Jeanne !

    Soyez dans la jubilation, ô jeunes filles ; jeunes hommes, tressaillez d’allégresse ; répétez mille et mille fois : Salut, ô Pucelle, salut, ô Jeanne !

    II. — Vous qui avez largement suffi à la peine, réjouissez-vous maintenant d’être à l’honneur.

    III. — Pleins de confiance nous voici près de vous : daignez prêter l’oreille à nos prières.

    IV. — À la nation française donnez la gloire et la victoire à ses étendards.

    V. — Accordez-nous une pleine prospérité, et délivrez-nous de tout mal.

    VI. Faites que nous revenions au Christ, notre Roi, et que nous soyons pour lui des sujets aussi aimés que fidèles.

    VII. — Vous qui avez été autrefois le salut de la patrie, soyez aujourd’hui la protectrice de la France.

  2. [168]

    Univers, 11 juillet.

  3. [169]

    M. Beauchet.

  4. [170]

    En notant ici les fêtes célébrées dans le diocèse de Sens, nous n’oublions pas qu’il appartenait à l’ancienne province de Bourgogne ; mais l’itinéraire de Jeanne nous invite à les mentionner à cette place.

  5. [171]

    Soixante-cinq châsses.

  6. [172]

    S. Ém. le cardinal Luçon adressa aussitôt à S. Ém. le cardinal Andrieu la dépêche suivante :

    Cardinal Andrieu, Bordeaux.

    Au jour et heure où Votre Éminence est citée en justice, cardinal Luçon, évêques, catholiques rémois la félicitent respectueusement être traduite devant les tribunaux pour avoir condamné césarisme, affirmé indépendance Église, sauvegardé droits et dignité conscience humaine.

    Cardinal Luçon.

    S. Ém. le cardinal archevêque de Bordeaux a répondu :

    Cardinal Luçon, Reims.

    Remercie Votre Éminence, évêques, catholiques rémois, pour aimable et réconfortant télégramme, et implore avec vous puissante et douce triomphatrice de Reims pour que l’Église de France, maintenant à la peine, soit bientôt à l’honneur.

    Cardinal Andrieu.

  7. [173]

    Wymondham.

  8. [173b]

    Bulletin religieux du diocèse de Beauvais, 22 mai 1909.

  9. [174]

    M. Marcel Marron.

  10. [175]

    Paroles de M. Allard.

  11. [176]

    Aujourd’hui Mgr Chatelus, évêque de Nevers.

  12. [177]

    Les évêques de Montpellier siégèrent à Maguelone jusqu’en 1633. La chapelle dont il s’agit fut détruite pendant les guerres de religion (1562).

  13. [178]

    Ils l’étaient tous les deux.

  14. [179]

    C’est le lieu de reproduire un texte des Registres consulaires de Cahors :

    Le samedi, 3 avril de l’an 1428, qui était la veille de Pâques, commença le Pardon que notre Seigneur le pape (Martin V) avait octroyé et donné pour la peine et la coulpe en la chapelle et oratoire de Notre-Dame de Roc-Amadour ; il y alla tant de gens de tous les partis, Français et Anglais, que bien des fois il y avait vingt et trente mille personnes étrangères à Roc-Amadour ; le dit pardon dura jusqu’au troisième jour après la Pentecôte ; et personne n’y éprouva aucun trouble ni dommage.

    Environ la Mi-Carême de l’an susdit (donc de l’année suivante avec notre manière de compter) vint vers le roi de France, notre sire, une pucelle qui se disait envoyée par le Dieu du ciel, pour jeter les Anglais hors du royaume de France.

  15. [180]

    Mgr Touchet a écrit en 1910 :

    Faut-il ajouter un détail qui frappera plusieurs esprits très probablement ? On a calculé, d’après les commandes exécutées, ou en cours d’exécution, que, vers la fin de l’année courante, il y aurait vingt-mille statues de la Bienheureuse placées dans nos églises. Quel est le saint, en dehors de la Vierge Marie et de saint Joseph, qui a été ainsi présenté à la vénération des fidèles ? Quel est le saint dont le culte soit aussi populaire dans notre France ?

  16. [181]

    Parmi les fêtes célébrées hors de France en l’honneur de Jeanne d’Arc, il faudrait signaler celles d’Alger, de Constantine et de Tunis, celles de la Martinique, de Tananarive et de Tahiti, celles de Turin, de Lucques et de Londres, celles d’Athènes, de Constantinople et de Jérusalem, celles de Beyrouth et d’Alep, celles de Buenos-Aires et de Montevideo, celles de Mexico, celles de Québec et de Montréal.

  17. [182]

    Mgr Dubois a été transféré du siège de Verdun au siège archiépiscopal de Bourges, devenu vacant par la mort de Mgr Servonnet.

  18. [183]

    [Texte latin :]

    Decretum aurelianen. canonizationis B. Ioannæ de Arc Virginis Puellæ Aurelianensis.

    Inter solemnes beatificationes anno elapso 1909 in Patriarchali Basilica Vaticana peractas, e memoria hominum nunquam excidet illa, qua, Dominica in Albis, per Litteras Apostolicas in forma Brevis Sanctissimi Domini Nostri Pii Papæ X, Ven. Ioannæ Arcensi Virgini Puellæ Aurelianensi, beatorum cælitum honores primo delati fuere. Non solum cives sed etiam exteri ac præcipue e natione gallica fere innumeri fideles omnesque Episcopi ad illam Basilicam convenerunt. Uno eodemque spiritu ac religione ducti, præfatam Virginem candore et fortitudine admirabilem devoto affectu venerantes, elevatis oculis extensisque manibus, uno veluti ore consalutarunt Beatam, simul ingeminantes : Hæc dies quam fecit Dominus, exultemus et lætemur in ea. Ipsa templi decora luce coruscantis amplitudo et magnificentia, cultus et cæremoniarum ordo ac splendor, animorum effusio in lætitia et ardore, adstante mane Missæ pontificali ab Episcopo Aurelianensi celebratæ universo Cœtu Sacrorum Rituum Congregationis una cum Capitulo et Clero vaticano, vespere autem in sacra functione coram Augustissimo Eucharistiæ Sacramento publice exposito et ante imaginem, in excelsum super altari Cathedræ collocatam, Beatæ Ioannæ ipso Summo Pontifice Pio X præsente ac orante, sacrorum Purpuratorum corona circumdato ; hæc omnia ad maiorem solemnitatem et religionem valde concurrerunt. Supremi Pastoris omniumque adstantium Antistitum et fidelium atque ipsius gloriosæ Virginis Beatæ Ioannæ commune votum, communis oratio ad Christum Deum, Regem regum et Dominum dominantium, pro Ecclesia et Patria. Quot vero et quanta susceperint incrementa cultus, pietas ac fiducia in novensilem Beatam plane liquet ex triduanis festivitatibus intra annum a beatificatione cum magna pompa, impenso studio, assidua frequentia atque ubere fructu spirituali hucusque celebratis in Galliæ aliarumque regionum civitatibus ac diœcesibus, necnon a recentioribus petitionibus sacræ Rituum Congregationi porrectis pro impetrando Festo cum Officio et Missa propriis nuper approbatis in honorem Beatæ Ioannæ : ad exemplum et præsidium propositæ. Insuper complures gratiæ imo et prodigia Eius meritis et intercessione a Deo patrata feruntur, post indultam eidem Beatæ ab Apostolica Sede venerationem. Quapropter, instante Rmo P. Xaverio Hertzog, Societatis Sancti Sulpitii Procuratore Generali et hujus Causæ Postulatore, attentisque litteris postulatoriis Emorum et Rmorum S. R. E. Cardinalium Petri Hectoris Coullié, Archiepiscopi Lugdunensis et Viennensis, et Ludovici Henrici Luçon, Archiepiscopi Rhemensis, necnon Rmi Dni Stanislai Touchet, Episcopi Aurelianensis, aliorumque Archiepiscoporum et Episcoporum Galliæ, Emus et Rmus Dnus Cardinales Dominicus Ferrata ejusdem Causæ Ponens seu Relator, in Ordinariis Sacrorum Rituum Congregationis Comitiis subsignata die ad Vaticanum coadunatis, sequens dubium discutiendum proposuit : An sit signanda Commissio reassumptionis Causæ, in casu et ad effectum de quo agitur ? Et Emi ac Rmi Patres Sacris tuendis Ritibus præpositi, post relationem ipsius Emi Ponentis, audito etiam R. P. D. Alexandro Verde Sanctæ Fidei Promotore, omnibus sedulo perpensis, rescribere rati sunt : Affirmative, seu signandam esse Commissionem, si Sanctissimo placuerit. Die 15 Februarii 1910.

    Quibus omnibus Sanctissimo Domino Nostro Pio Papæ X per infrascriptum Cardinalem Sacræ Rituum Congregationi Præfectum relatis, Sanctitas Sua Rescriptum ejusdem Sacri Consilii ratum habens, propria manu signare dignata est Commissionem reassumptionis Causæ Canonizationis Beatæ Ioannæ de Arc, Virginis, Puellæ Aurelianensis, die 23 ejusdem mensis et anni.

    Fr. Sebastianus Card. Martinelli,
    S. R. C. Præfectus.

    Philippus Can. Di Fava,
    Substitutus.

    L. ✠ S.

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