A. Mouchard  : Les fêtes de la béatification de Jeanne d’Arc (1910)

Texte : Orléans (6-9 mai 1909)

213Deuxième partie
Orléans (6-9 mai 1909)

Entre Orléans et la Bienheureuse le lien ne fut jamais rompu et ne se rompra jamais.

(Paroles de Mgr Touchet.)

I
L’annonce du premier triduum en France. — Les évêques de France aux fêtes d’Orléans.

À peine de retour dans sa ville épiscopale avec le second train de pèlerins qu’il avait conduits aux fêtes de la Béatification, Mgr Touchet s’empressa d’écrire une lettre pastorale où il racontait ce qui venait de se passer à Rome et où il annonçait pour les 6, 7 et 9 mai un triduum dans la cathédrale d’Orléans. Il disait aux Orléanais :

Vous entendez bien, mes Frères, que cette sainte ne peut être honorée que saintement.

Vous allez donc vous préparer à ce triduum avec toute votre foi et toute votre religion.

Il y aura des messes de communion générale dans toutes nos paroisses. Ah ! qu’elles soient ferventes ! Approchez-vous de la sainte table en grand nombre, dignement prêts. Vous ne pouvez offrir bouquet de fête plus précieux à Jeanne, l’amante de l’Eucharistie.

Vous prierez pour vous-mêmes ; vous demanderez, par l’intercession de la Bienheureuse Jeanne, les vertus qui lui dessinent une si splendide auréole : la piété, la pureté, le courage, l’acceptation de la souffrance, l’humilité patiente.

Vous prierez pour l’Église : Jeanne l’aima. Je suis bonne catholique, disait-elle ; je voudrais de toutes mes forces servir l’Église.

Vous prierez pour la France, sa prospérité, sa foi, sa religion : Jeanne souffrit et mourut pour elle.

Bienheureuse Jeanne, gardez ce Pontife qui vous a béatifiée. Gardez 214ces évêques qui sont allés vous honorer à Rome et vont vous honorer en France. Gardez ces pèlerins qui vous ont vue briller les premiers dans votre gloire. Gardez nos enfants, douce enfant ! Gardez nos soldats, fier soldat ! Gardez la patrie, ange de la patrie ! Gardez ce diocèse, gardez Orléans, sainte Pucelle d’Orléans !

À ce cri éloquent tout Orléans répondit et avec Orléans la France, car la majorité de l’épiscopat français prit part au triduum Orléanais, comme si NN. SS. les évêques eussent voulu inaugurer le culte de Jeanne en France, dans la ville dont la délivrance commença jadis l’œuvre du salut national et dans laquelle la mémoire de la sainte Libératrice fut si fidèlement gardée.

Voici les noms des évêques qui ont assisté aux fêtes d’Orléans :

LL. ÉÉm.

  • le cardinal Luçon, archevêque de Reims ;
  • le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux.

NN. SS.

  • Amette, archevêque de Paris ;
  • Ardin, archevêque de Sens ;
  • Petit, archevêque de Besançon ;
  • Renou, archevêque de Tours ;
  • Oury, archevêque de Ptolémaïs ;
  • Fuzet, archevêque de Rouen ;
  • Blenck, archevêque de la Nouvelle-Orléans ;
  • Dubourg, archevêque de Rennes ;
  • Ricard, archevêque d’Auch ;
  • Latty, archevêque d’Avignon ;
  • Turinaz, évêque de Nancy ;
  • Williez, évêque d’Arras ;
  • Belmont, évêque de Clermont ;
  • Foucault, évêque de Saint-Dié ;
  • Bardel, évêque de Séez ;
  • Chapon, évêque de Nice ;
  • De Bonfils, évêque du Mans ;
  • Maillet, évêque de Saint-Claude ;
  • Guérard, évêque de Coutances ;
  • Rumeau, évêque d’Angers ;
  • Douais, évêque de Beauvais ;
  • Herscher, évêque de Langres ;
  • De Beauséjour, évêque de Carcassonne ;
  • 215Guillibert, évêque de Fréjus ;
  • Gauthey, évêque de Nevers ;
  • Grellier, évêque de Laval ;
  • Gouraud, évêque de Vannes ;
  • Dadolle, évêque de Dijon ;
  • Du Vauroux, évêque d’Agen ;
  • Villard, évêque d’Autun ;
  • Lemonnier, évêque de Bayeux ;
  • Desanti, évêque d’Ajaccio ;
  • Lobbedey, évêque de Moulins ;
  • Morelle, évêque de Saint-Brieuc ;
  • Bougoüin, évêque de Périgueux ;
  • Péchenard, évêque de Soissons ;
  • Izart, évêque de Pamiers ;
  • Boutry, évêque du Puy ;
  • Arlet, évêque d’Angoulême ;
  • Monnier, évêque de Troyes ;
  • Mélisson, évêque de Blois ;
  • Eyssautier, évêque de la Rochelle ;
  • Biolley, évêque de Tarentaise.
  • Le R. P. Gauthey, abbé de Lenno.

D’autres évêques ont été dans l’impossibilité de venir malgré leur promesse :

  • S. Ém. le cardinal Coullié, archevêque de Lyon.

NN. SS.

  • Altmayer, ancien archevêque de Bagdad ;
  • Germain, archevêque de Toulouse ;
  • Berthet, évêque de Gap ;
  • Le Roy, évêque d’Alinda ;
  • Pelgé, évêque de Poitiers ;
  • Bouquet, évêque de Chartres ;
  • Gibier, évêque de Versailles ;
  • Lacroix, ancien évêque de Tarentaise.

Les RR. PP. Abbés

  • de Hautecombe ;
  • de Lérins.

Pour accueillir ces hôtes vénérés, les familles catholiques d’Orléans, qui pouvaient les recevoir, rivalisèrent d’empressement et de sympathie respectueuse77 ; le peuple, qui les vit défiler dans nos rues, 216les remercia, par une ovation qui dura trois heures, d’être venus si nombreux fêter Jeanne d’Arc ; dans les paroisses, les collèges et les communautés religieuses où vingt-trois d’entre eux prirent la parole, leur visite fut une bénédiction précieuse ; les quatre orateurs qui prêchèrent à la cathédrale n’eurent pas de peine à sentir qu’ils avaient conquis la sympathie et l’admiration de leur auditoire. Les Orléanais, qui n’ont point l’habitude de les manifester bruyamment, sortirent, ces jours-là, de leur réserve discrète et plus d’une fois on entendit rouler sous les voûtes de Sainte-Croix des tonnerres d’applaudissements. Ils allaient à Jeanne d’Arc.

II
Ouverture du triduum (6 mai). — Le pèlerinage à Notre-Dame des Miracles : discours de Mgr Bardel, évêque de Séez.

Le triduum commença non point à la cathédrale, mais à l’église Saint-Paul, dans le sanctuaire plus de dix fois séculaire de Notre-Dame des Miracles, près duquel Jeanne d’Arc habita pendant son séjour à Orléans, et où elle allait souvent prier, se recueillir, écouter ses Voix et surtout communier au matin des jours de bataille. La grande église était trop petite pour contenir la foule de fidèles qui s’y pressa dès les premières heures de la matinée, pour assister aux messes dites par Mgr l’évêque de Séez et Mgr l’évêque d’Orléans : à chacune de ces messes, il y eut de nombreuses communions et, dès l’ouverture des fêtes, Mgr Touchet put voir avec quelle docilité la piété des Orléanais répondait à son appel.

Là fut prononcé le premier et très éloquent discours en l’honneur de la Bienheureuse. Mgr l’évêque de Séez rappela comment elle a 217refait la nationalité française et il dit pourquoi nous avons le droit d’espérer qu’elle refera l’âme chrétienne de la France.

Discours de Mgr Bardel, évêque de Séez

Mgr Bardel, évêque de Séez.
Mgr Bardel, évêque de Séez.

Non fecit taliter omni nationi. (Dieu n’a pas fait de telles choses pour toutes les nations.)

Ps. CXLVII, v. 20.

Monseigneur78,

Mes bien chers Frères,

Ces paroles de nos saints livres, paroles d’action de grâces et d’espérance patriotique, il m’est doux de les rappeler aujourd’hui. Elles résument celles qui sont tombées des lèvres éloquentes de l’évêque que l’histoire nommera l’évêque de Jeanne d’Arc, dans la basilique catholique, en face de la foule immense, devant Pie X, l’auguste et grand Pontife qui souriait et approuvait des déclarations à la fois si romaines et si françaises.

Elles résument celles qui retentissaient à Rome encore, sur une terre bien nôtre, celle-là, l’église de Saint-Louis-des-Français, où vous retraciez à larges traits l’épopée de Jeanne, sa vie, sa mort, son triomphe.

Elles résument ces nationales et solennelles fêtes où, mêlant le nom de la France au nom de la Pucelle libératrice, nous chanterons le passé, pleurerons le présent, mais garderons l’invincible espoir de la victoire par Jeanne.

Aussi me semble-t-il qu’elles ont leur place marquée à l’ouverture du triduum, dans cette église, dans cette chapelle surtout, aux pieds de Notre-Dame des Miracles. Là, sur ces dalles, devant la Vierge Noire, Jeanne venait s’agenouiller, prier, implorer… quoi ? Le miracle par excellence, celui de la résurrection de la France agonisant, râlant sous 218le pied de l’Anglais. De là elle partait pour le combat, pour le triomphe. Et vous, vous accourez ce matin pour prier comme Jeanne, pour demander avec elle, par elle, le miracle du retour de la France à la foi de ses pères.

Jeanne a refait la nationalité française : pourquoi à la nation toujours aimée ne rendrait-elle pas ses croyances, son Dieu, en la réconciliant avec sa mère, l’Église ?

I

Jeanne a rendu à la France sa nationalité.

Pour constituer une nation, il faut un corps, c’est-à-dire un territoire gardé par des frontières puissamment armées ; une organisation de forces de terre et de mer qui inspirent au loin le respect, à l’intérieur la sécurité ; une agriculture, un commerce et une industrie qui procurent et distribuent aux cités et aux individus les éléments essentiels de la vie.

Pour constituer une nation, il faut surtout une âme, c’est-à-dire une intelligence, une volonté, un cœur. Car l’âme nationale est intelligence et elle vit des courants d’idées que produit la vérité dans tous les domaines, philosophie, science, littérature, arts de toutes sortes. L’âme nationale est volonté et elle est faite du groupement de toutes les énergies qui créent ou perfectionnent. L’âme nationale est cœur et ce cœur vibre à toutes les impulsions de l’amour de la patrie.

Lorsque ces organes constitutifs sont sains, vigoureux, quand ils agissent de concert, le pays peut s’avancer tranquillement dans ses voies. Il est à lui-même sa force et sa prospérité. À toute heure, le puissant esprit de patriotisme et de fraternité qui l’anime saura produire les enthousiasmes qui soulèvent, les dévouements qui luttent et les sacrifices qui triomphent. Il est une nation.

Or la France, à l’heure où parut Jeanne d’Arc, était loin de posséder les caractères que nous venons d’énumérer. Avec la fortune des armes, la prospérité et la vie avaient fui son territoire morcelé. Les Voix de Jeanne le répétaient lamentablement : C’est grand-pitié au royaume de France. Royaume ? Pouvait-on bien nommer de ce nom les quelques provinces encore fidèles au petit roi de Bourges ? L’Anglais se dressait partout en maître, sur les champs de bataille comme sur les terres conquises. L’Île-de-France, la Normandie, la Picardie, la Flandre, l’Artois, la Champagne, la Guyenne forment un cercle qui enserre les débris sur lesquels règne encore Charles VII. Les grandes forces matérielles et morales du temps, le duc de Bourgogne et l’Université de Paris, se sont déclarées contre lui. Reims, la ville du sacre, Paris, la ville des tombes royales, 219l’ont renié outrageusement. Le jour où Charles VI était descendu dans les caveaux de Saint-Denis, les huissiers brisaient leurs verges, en jetaient les débris dans la fosse, pendant que la voix du héraut d’armes lançait, comme une insulte aux cendres de nos vieux rois, ce cri de déchéance : Dieu donne longue vie à Henry, roi de France et d’Angleterre !

Pendant ce temps, que faisait l’héritier légitime de la dynastie ? Privé de capitale, de royaume, presque de sujets, il parcourait en fugitif plutôt qu’en roi le petit pays d’Outre-Loire. Incertain de son sang que lui dénie une mère dénaturée, de son droit que trahit la fortune, ce faible roi de Bourges, ce triste prince des Armagnacs, songe à aller cacher sa honte et sa défaite en Espagne ou dans les montagnes d’Écosse. Deux nouveaux échecs viennent d’anéantir ses dernières espérances. Orléans tient encore, il est vrai, dernier boulevard de la défense nationale. Mais ses murs sont démantelés ; le secours nécessaire que réclame la ville en détresse, le roi ne peut le lui envoyer.

Où donc est la nation ? Où son corps ? Où son âme ? Son corps, il est réduit à l’état de cadavre dont le Bourguignon et l’Anglais se disputent les derniers lambeaux. Son âme ! L’âme de la France ! Elle agonise au milieu d’un peuple démoralisé par la défaite et la misère, sur un territoire déchiré par l’invasion, en face d’une féodalité qui sert l’ennemi, dans des villes qui se défendent encore, mais avec le seul espoir d’obtenir du vainqueur des conditions plus douces. Ce sont les suprêmes convulsions qui précèdent la mort. La combinaison sacrilège inventée par cette reine odieuse, cette mère sans entrailles, la triste Isabeau de Bavière, est sur le point d’aboutir : les deux couronnes de France et d’Angleterre sur un front étranger.

Mais Dieu veille sur la France. Jeanne paraît, la nation se réveille.

Elle conçoit du reste, la première, l’idée de nationalité française. Pour Jeanne, il y a un royaume dont le souverain est maître de par Dieu. Le royaume est envahi par l’Anglais : il faut chasser l’Anglais.

Des débris informes qui conservent un semblant de nation, il faut faire surgir l’ancienne France dans toute l’étendue de son territoire et à ce corps souffler l’esprit qui, en éteignant les discordes, ranimera l’âme du pays. Il faut enfin donner au roi l’auréole qui le sacrera, aux yeux de ses peuples, héritier naturel, successeur sans conteste de Charlemagne et de saint Louis.

Cette grande pensée, la vie et la mort de Jeanne d’Arc sont vouées à la réaliser.

C’est elle qui l’inspire devant Baudricourt, quand elle supplie qu’on la conduise au roi.

220C’est elle que nous retrouvons sur ses lèvres à Chinon, quand, pour la première fois, elle est mise en présence du roi.

C’est elle qui lui fait apprendre aux seigneurs révoltés la loi du devoir patriotique.

C’est elle surtout qui, dans ces cœurs encore durs et barbares, pétris de haine et de vengeance, fait pénétrer le sentiment de la miséricorde et du pardon. Car, avant de commencer les hostilités, Jeanne veut et obtient que Charles VII octroie grâce complète et sans réserve à tous ceux de ses sujets qui ont trahi leur devoir.

À ces conditions elle promet la victoire.

Il est vrai que les promesses de Jeanne exigent un signe, mieux, une signature qui garantira la réalisation du contrat. Cette signature, les juges de Poitiers la lui demandent : Qu’on me conduise à Orléans, répond-elle, et je donnerai mon signe. Depuis sept mois, la ville héroïque, modèle de foi et de courage patriotique, tenait contre les efforts de l’armée anglaise. Jeanne pénètre dans la ville, ranime la confiance, conduit les troupes à l’assaut des forts et, en sept jours, chasse l’ennemi.

Ce fait d’armes, que tous regardent comme miraculeux, change la face des événements et le cœur des hommes. Il fait bon lire les chroniques du temps. Non seulement elles chantent à l’envi la gloire, le courage, la sainteté de Jeanne, mais elles se plaisent à constater, avec détails, l’effet prodigieux produit par la délivrance d’Orléans.

L’Anglais a subi plus qu’une défaite, son prestige est blessé à mort. Le ciel se déclare contre lui. Par contre, la confiance renaît au camp des Français. L’antique audace de nos pères, un instant ébranlée, se retrouve entière : Les hommes d’armes se revoyaient comme en leurs belles années, pleins de volonté et d’espoir, tous jeunes comme Jeanne, tous enfants. Avec elle, ils commençaient une vie nouvelle. Ils l’auraient suivie à Jérusalem tout aussi bien qu’à Orléans79. C’est un souffle nouveau qui passe sur la France, ravivant partout l’esprit national, faisant de tous les cœurs le cœur de la patrie. Les chefs de guerre oublient leurs divisions ; les seigneurs, avec le comte de Richemont et le duc de Bretagne, se rapprochent du roi. De tous côtés arrivent des auxiliaires. L’Auvergne, le Berry, l’Anjou, la Touraine, le Maine, chevaliers, gentilshommes, bourgeois, gens des communes affluent sur les bords de la Loire. La victoire, longtemps infidèle aux armes françaises, a jeté son cri de ralliement, et ils viennent, guidés par le sentiment national, poussés par un enthousiasme indicible.

221Beaux élans, entraînements superbes, qu’exalte encore la brillante et rapide campagne de la Loire.

N’est-ce pas que, malgré les siècles qui nous en séparent, le récit de ces glorieux événements fait encore battre nos cœurs ? À la patrie douloureusement meurtrie, foulée aux pieds, écrasée, menacée de se voir effacer de la carte d’Europe ; à la patrie divisée, oublieuse de son nom, de ses ancêtres, de sa vie, égarée au point d’abdiquer ses gloires et de trahir sa mission, succède la patrie qui déjà reprend conscience d’elle-même : dans l’élan d’un patriotique effort, elle nous apparaît redressant sa tête humiliée, secouant la torpeur qui l’enveloppait, raidissant ses bras vigoureux encore et préparant les revanches qui la rendront digne des plus beaux jours de son histoire.

C’est la première phase de la résurrection. Le sacre du roi à Reims en sera la seconde et la plus glorieuse.

Jeanne, emportée par son ardeur et soutenue par ses Voix, veut s’acheminer sans retard vers la Champagne. Charles hésite : Reims est loin, la route est semée de forteresses toutes au pouvoir de l’ennemi. La noble guerrière insiste. Et alors commence une marche triomphale à travers la France. Les forteresses se rendent, l’ennemi recule de toutes parts, les villes acclament leur roi. C’est la marche de l’idée nationale en train de reconquérir ses droits, son territoire. C’est la France qui se lève du tombeau où elle était à demi couchée et qui reparaît dans l’éclat d’une cérémonie incomparable.

Ce fut le 17 juillet 1429 que Reims fut le témoin de cette inoubliable journée. La cathédrale était ruisselante d’or et de lumières. L’armée était là, représentée par l’élite de ses chefs et de ses combattants. Le peuple en foule remplissait les vastes nefs de la basilique et regorgeait jusque sur le parvis qu’il recouvrait de sa masse confuse. Les évêques, les prêtres, tous dans la splendeur de leurs ornements, entouraient le roi. Et lorsque l’huile sainte coula sur le front de Charles, lorsque la couronne étincela sur sa tête, lorsque les trompettes, sonnant l’allégresse des cœurs, firent vibrer les vieux murs de la cathédrale, un frisson parcourut l’innombrable assistance et du sein de la foule frémissante s’échappa un seul cri, celui de la joie, de la foi, de l’espérance, le vieux cri français : Noël ! Noël !

Noël ! c’était la France retrouvant ses vieilles traditions. Car elle était là, la France tout entière, son roi, son peuple, ses grands, trilogie complète, dont l’union formait la nation d’alors.

Elle était là, incarnée dans Jeanne debout auprès de son roi, noble et fière comme la victoire qu’elle avait domptée. Elle était là surtout, quand Jeanne, émue de l’émotion de tous, le visage inondé de larmes, 222le front rayonnant de bonheur, se jetait aux pieds du glorieux couronné en s’écriant : Gentil roi, ores est exécuté le plaisir de Dieu qui voulait que je levasse le siège d’Orléans et vous amenasse en cette cité de Reims recevoir votre saint sacre en montrant que vous êtes le vrai roi, celui auquel le royaume de France doit appartenir. Jeanne d’un mot résumait la solennité : le royaume de France était rendu à son maître légitime et il l’était par Dieu.

Quel contraste ! Quelle leçon ! Et nunc erudimini ! [Et maintenant soyez instruits.] Quelques mois auparavant, le pauvre roi de Bourges, abandonné, vaincu, méprisé, songeait à fuir le royaume de ses pères pour aller ensevelir au loin la honte de sa déchéance. Aujourd’hui Charles VII paraît, couronne en tête, sceptre en main, entouré d’une armée puissante et victorieuse, acclamé par son peuple, maître de la plus grande partie de son héritage, prêt à recouvrer le reste. Et c’est au bon plaisir de Dieu, Jeanne le crie bien haut, qu’est dû le geste d’où renaît la nation. Et nunc erudimini !

Pour l’achèvement de l’œuvre, que faut-il encore ? Le sceau du sacrifice ? La mort de Jeanne vient l’apporter.

Après le sacre, les sentiments égoïstes, un instant comprimés par le péril national, reprennent le dessus. Les jalousies des capitaines, les divisions, les basses rancunes, les calculs personnels entravent l’action de la guerrière dont les victoires semblent une honte pour les hommes d’armes. Ses conseils sont dédaignés, ses ordres repoussés. Le roi lui-même, fatigué déjà par l’effort imposé, se réfugie à Bourges et entraîne avec lui l’héroïne, la condamnant à une inaction dangereuse pour son prestige, mortelle pour les troupes. En vain Jeanne supplie, insiste ; elle est écartée. En vain commande-t-elle au nom de ses Voix ; les Voix d’en haut n’ont plus d’écho dans ces âmes amollies. En vain le noble et valeureux duc d’Alençon s’associe aux instances de Jeanne et demande l’autorisation d’envahir la Normandie pour arracher aux Anglais cette belle province ; Charles est sourd à la voix de l’honneur comme à la voix du Ciel.

Ce fut la faute ! Faute d’ingratitude envers Dieu, d’infidélité envers la patrie. Pour l’expiation de cette faute, il fallait une victime, et une victime choisie parmi les plus pures.

Jeanne était sainte, blanche comme un lis ; Jeanne avait été fidèle ; Jeanne avait aimé sa patrie plus qu’elle-même. Et cependant elle est prise à Compiègne, trahie peut-être par un des siens, vendue, ô honte ! vendue à l’Anglais par un Français, jugée ou plutôt condamnée d’avance par un évêque prévaricateur, brûlée sur un bûcher et sa cendre jetée au fleuve.

C’était le prix de la rédemption nationale.

223Mes Frères, mon regard se porte sur un autre calvaire. Le Fils de Marie, le Verbe fait chair, Jésus était l’innocence même. Mais sur son corps divin il avait pris le péché du monde. Lui aussi avait été abandonné, trahi, vendu et le gibet, sur lequel il avait été cloué, avait entendu les cris de la haine se mêler aux sarcasmes et aux blasphèmes. Il était mort en pardonnant, et sa mort était la rançon de l’humanité ; le Ciel avait souri !

Voyez ce qui se passe après la mort de Jeanne la rédemptrice. Vivante, elle a donné son signe ; morte, ses prédictions se réalisent. Elle l’avait crié bien haut dans sa prison, à son nouveau Judas, à Jean de Luxembourg : Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais quand ils seraient cent mille de plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas le royaume. Sa vision se précise : Je sais bien que mon roi gagnera le royaume de France, et je le sais aussi bien que vous êtes devant moi. Elle veut que personne n’ignore ses prédictions : Les Français gagneront bientôt une grande bataille et Dieu enverra besogne si grande que tout le royaume en sera ébranlé. Je le dis afin que, quand cela sera arrivé, on ait mémoire de moi.

Église Saint-Paul (intérieur).
Église Saint-Paul (intérieur).

Oui, ô Jeanne, les Français auront mémoire de toi ! La fumée du bûcher pourra, pendant quelque temps, obscurcir ton souvenir. Ta belle, noble et pure figure n’apparaîtra pas tout d’abord dans son resplendissant éclat. La patrie, qui te doit d’être sortie triomphante du tombeau où l’ennemi l’avait à demi couchée, pourra, dans des temps de trouble, laisser ton nom couvert d’un voile, mais t’oublier, mais laisser périr ta mémoire, jamais !

Regarde, vois du haut du ciel : la fumée du bûcher de Rouen s’est dissipée, l’ignominie s’est changée en apothéose. Après ta mort, le souffle que ton âme inspirée avait fait passer sur la France ne s’est pas éteint. 224Il a conduit ses armées, rendues par toi assoiffées et maîtresses de la victoire, à Paris, à Rouen, en Normandie, en Guyenne. Après avoir fondu en nation compacte les provinces divisées, après avoir brisé les barrières factices élevées par la féodalité, il a moulé le beau corps de la France, il a fait son âme à ton image, pleine d’enthousiasme, consciente et jalouse de son nom, de son honneur, de ses droits. Il a préparé les grands siècles qui ont jeté ensuite sur la patrie l’éclat d’une gloire sans égale.

Et cette œuvre, ô Jeanne, grande comme ton cœur, divine comme ta mission, le peuple Français assemblé à Orléans, la ville de ton signe, il sait qu’il te la doit, et sa dette il la paie dans une longue et unanime acclamation à Jeanne la victorieuse, à Jeanne la sainte !

II

Un corps, une âme sont les éléments essentiels de toute nation. Vous venez de voir que leur constitution a été l’œuvre de Jeanne, qu’ils ont jailli, au son de sa voix inspirée, du sein de ses victoires. Mais l’épée de Jeanne s’est-elle contentée de tracer au pays ses limites et de réveiller en lui l’esprit national trop longtemps assoupi ? Dans cette œuvre si extraordinaire n’entre-t-il rien des principes surnaturels qui ont arraché Jeanne à sa famille, aux champs de son enfance, pour en faire la messagère divine, la libératrice du pays, sa rédemptrice, et cela à un âge et dans des conditions telles que tout, tout porte le caractère du miracle ?

Le surnaturel écarté, qui pourrait comprendre Jeanne, sa mission, sa vie, sa mort, leurs conséquences ?

Le surnaturel, mais pour ne le point voir, il faudrait l’aveuglement de la prévention la plus obstinée. Car il brille dans l’âme si pure de la jeune fille ; il resplendit dans l’inspiration de la voyante, dans les ardeurs de la guerrière, dans l’héroïsme de la martyre. Et ce surnaturel, elle le répand à pleines mains sur son passage, dans les âmes et dans le pays que Dieu l’a appelée à ressusciter.

Ah ! comme elle est vraie de notre Jeanne, cette parole du grand naturaliste Linné : J’ai vu passer Dieu dans une fleur !

Fleur ! elle l’était, l’humble et gracieuse enfant qui croissait à Domrémy sous l’œil vigilant de sa mère.

Elle apprenait à prier et à travailler. Elle jouait gaiement avec ses compagnes. Quand elle gardait son troupeau dans le pré vert, près du vieil arbre des Dames, elle se mettait souvent à genoux et, le regard tourné vers l’église, elle laissait son cœur s’en aller doucement vers Celui qui s’est fait enfant pour être mieux aimé.

225Et Dieu passait, radieux, sur ce frais visage, dans les yeux doux et limpides de la naïve bergerette. Dieu passait, quand il l’appelait au secours de la France à l’agonie. C’était la grande pitié qu’il montrait à cette âme tendre, et elle pleurait. Ah ! de compassion sans doute pour la patrie déjà aimée, mais aussi d’effroi en face de la vision surhumaine qui s’ouvrait à ses yeux éperdus. Elle ! la pauvre Jeanne, la fille des champs, l’ignorante, la timide, monter à cheval, commander les hommes d’armes, gagner des batailles ! Elle aimerait mieux être tirée à quatre chevaux… Et elle recule, elle supplie, elle refuse. Mais les Voix se font impérieuses, Dieu ordonne, Jeanne se lève, elle ne peut plus durer, elle part !

Et Dieu passait, dans les heures si pénibles de la première épreuve, à Vaucouleurs, quand elle paraît devant Baudricourt avec ses gros habits rouges de paysanne ; à Chinon, devant le roi qu’elle sait reconnaître ; à Poitiers, devant les juges qu’elle désarme ; à Fierbois, quand la terre lui rend l’épée du miracle.

Dieu passait, elle-même le proclame. Elle n’est qu’une enfant, elle ne peut rien.

Les hommes d’armes ont bataillé ; jusqu’à ce jour ils ont été battus, parce que l’Esprit de Dieu ne planait pas sur les camps français. Avec Jeanne, tout va changer : Les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire.

Et en effet, non moins que dans la jeune fille, non moins que dans la voyante, c’est Dieu qui passe dans la guerrière. N’est-ce pas son souffle qui pénètre les armées françaises, son Esprit qui les transforme ?

La division paralysait leurs forces. Pour réduire ces volontés indomptables, il fallait Dieu lui-même, avoue Michelet. Et c’est Dieu qu’ils voient dans Jeanne, quand ils s’inclinent, eux les vieux batailleurs, les orgueilleux soldats, les téméraires aventuriers, sous les ordres d’une jeune fille, et qu’ils marchent confiants à l’assaut d’Orléans, aux éclatantes victoires de la Loire.

La guerre avait changé les hommes en bêtes sauvages. De ces bêtes sauvages il fallait faire des chrétiens. Et subitement les vieux brigands Armagnacs se convertissent. Ah ! ils ne font pas les choses à demi. Rude époque qui n’entendait rien aux compromissions, aux transactions de la conscience : saint ou diable ! Et La Hire n’ose plus rien jurer ; les blasphèmes cessent, la licence est bannie des camps, les femmes folles chassées, la propriété d’autrui respectée. Jeanne exige que les hommes se confessent, et ils se confessent. Elle communie et ils communient. Puis, le 27 avril 1429, à l’aube du jour, rayonnante comme la lumière du matin, pleine d’espoir comme le printemps qui commence, l’armée s’ébranle, précédée de la 226grande bannière, chantant le Veni Creator. Elle va délivrer Orléans, chasser l’Anglais, reconquérir la terre de ses ancêtres, lui rendre l’honneur, la vie, son rang, son roi.

N’est-ce pas que c’est Dieu qui passe à cette heure où se jouent les destinées supérieures de la patrie ? N’est-ce pas qu’à son signal, qu’à sa voix dont Jeanne n’est que l’écho, la victoire, si longtemps enchaînée, déploie ses larges ailes ? Rien désormais ne saurait arrêter l’impétuosité de son élan. Orléans délivré, les bords de la Loire balayés marquent ses premières et glorieuses étapes. De triomphe en triomphe, elle vole à travers la France reconquise, jusqu’à Reims, et dépose sur le front du roi légitime le diadème de droit divin devant lequel seul les peuples s’inclinent.

C’est Dieu, il ne faut pas l’oublier, c’est toujours Dieu qui passe avec Jeanne. Hier encore, la main de la jeune fille filait le chanvre dans la maison paternelle ; aujourd’hui, cette main tient l’épée et porte haut l’étendard des batailles. Hier encore, Jeanne vivait timide au milieu de ses brebis ; aujourd’hui, elle chevauche hardiment à la tête des armées, dans le fracas et les mêlées sanglantes des combats. Hier encore, Jeanne pleurait lorsque ses Voix l’appelaient au secours de la France ; aujourd’hui, elle jette le cri de guerre aux capitaines, aux soldats et les entraîne au combat, au triomphe. Mais quand elle parle, c’est au nom de Dieu ; quand elle ordonne, c’est au nom de Dieu ; quand elle bataille, c’est pour Dieu. Elle ne sait qu’obéir à Dieu et, obéir à Dieu, c’est vaincre. Aussi marche-t-elle sans crainte. Dieu est pour elle, qui pourrait être contre elle ? Elle le disait fièrement à Girardin d’Épinal qui lui parlait des dangers qu’elle courait dans les combats : Je ne crains qu’une chose, les traîtres.

Les traîtres ! Il est donc vrai que ces scories honteuses de l’humanité n’épargneront ni les plus pures gloires ni les plus hautes vertus ! Sans doute, afin de couronner leur front de l’auréole de la souffrance, afin de mieux imprimer sur leurs traits la ressemblance ineffable de l’Homme-Dieu. Respice in faciem Christi tui. [Regarde la face de ton Christ.]

Et en effet regardez, regardez Jeanne captive de ses ennemis. C’est toujours, c’est plus que jamais Dieu que nous voyons en elle. Au cachot, où se mêlent l’outrage, l’insulte et la violence ; devant des juges iniques qui emploient toute la subtilité de leur esprit perfide, toute la force de leur science vendue pour ruiner sa grande œuvre, c’est Dieu qui parle, c’est la sagesse de Dieu qui inspire et soutient la victime. C’est lui qui, la faisant se redresser sous le coup de l’injure qui blesse sa fierté patriotique, lui montre, dans une réconfortante et dernière vision, l’étranger chassé et son pays glorieux et libre.

227Et quand sur le bûcher paraît la pauvre enfant, enveloppée de sa robe blanche, serrant avec amour sur son cœur brisé la croix de bois que par pitié lui a donnée un Anglais ; quand ses lèvres mourantes laissent échapper le cri suprême de l’angoisse et de l’espérance : Jésus ! quand son corps inanimé s’affaisse sur les liens qui le soutiennent encore avant que le feu n’ait consommé son œuvre ; quand se fait autour de la victime le silence de la mort ; quand la foule fuit avec épouvante ce lieu maudit que les juges éperdus ont déjà quitté ; quand la voix de l’éternelle justice retentit sur les lèvres d’un des bourreaux : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte ; dites-moi, votre pensée, votre regard ne se portent-ils pas vers un autre supplice, vers un autre calvaire, vers une autre passion ? Et ne répétez-vous pas, avec l’accent de la conviction : Oui, c’est vraiment la fille de Dieu, elle a fait l’œuvre de Dieu !

Et sans doute les Voix entendues aux champs de Domrémy, ces Voix qui dominaient le tumulte des batailles, ces Voix qui troublaient doucement le silence de la prison, ont dû couvrir le crépitement des flammes et dire à Jeanne la parole de la mission accomplie : Fille de Dieu, va ; il n’y aura bientôt plus de pitié au royaume de France. Va, va te reposer au Ciel, entendre tes Voix, embrasser tes saintes et chanter avec elles l’Alleluia du bonheur et de la récompense.

Et maintenant, mes Frères, laissez-moi terminer ce rapide aperçu par quelques courtes et pratiques réflexions.

Jeanne a refait la nationalité française ; elle l’a reconstituée de haute lutte contre l’Anglais maître du pays. Au corps de la France rétabli dans sa primitive beauté elle a rendu une âme jeune de patriotique et chevaleresque enthousiasme, vivante de vie surnaturelle et divine. Par elle la France a connu les plus beaux jours de son histoire.

Me sera-t-il permis de ramener mon regard du passé sur le présent ? Quel contraste !

Aujourd’hui, l’oubli, l’ingratitude, la défection partout… La terre sera donc le témoin attristé de perpétuels reniements !

Le Verbe de Dieu crée le monde et le monde encore jeune, tout vibrant de l’écho de la parole divine, oublie son Créateur.

Le Verbe vient réparer son œuvre, il se fait chair pour purifier la chair coupable, il verse son sang pour en laver les crimes, et la terre, encore chaude du sang divin, oublie son Rédempteur.

Jeanne, elle aussi, a refait une nation, la nôtre ; elle en a été l’idéal, la sainte rédemptrice ; le verbe divin qu’elle portait, qui dirigeait sa mission, elle l’a fait retentir sur cette terre de France. Et la France n’a-t-elle pas répondu par l’oubli et le parjure ?

228Il est vrai que le nom de Jeanne, que son œuvre patriotique, longtemps ensevelis dans les brumes de la légende, ont repris au soleil leur place et leur éclat. Mais son œuvre sainte, son œuvre surnaturelle, l’œuvre qui dirigea sa mission, qui causa son sacrifice, dont elle criait sans cesse la nécessité, qu’est-elle devenue ? La France est le royaume de Dieu. Ce royaume, elle l’arrachait à l’Anglais, au protestantisme futur, pour le garder français, catholique, pour le garder à Dieu.

Et maintenant, je cherche, j’interroge… Où est-il le Dieu qui a tant aimé les Francs ? Ou plutôt d’où ne l’a-t-on pas chassé ?

Mon âme de Français me défend d’insister. J’aime mieux me retourner vers Rome et là, dans l’apothéose céleste où la main de Pie X vient d’élever notre Jeanne, je vois, je contemple, je sens l’espérance invincible monter comme un soleil splendide et déjà, de ses premiers rayons, réchauffer notre sol.

Est-ce que déjà, vous l’évêque de Jeanne d’Arc, vous n’avez pas, dans un rêve sublime et patriotique, confié au cœur de notre Pontife vos grands espoirs qui ont fait battre nos cœurs ?

Est-ce que Pie X n’a pas laissé tomber la parole qui, sur les noirs nuages de la tempête, fait luire l’arc-en-ciel messager de la paix et de la réconciliation ?

Est-ce que, dans ces jours solennels, Orléans dont le nom se confond avec celui de Jeanne, je ne dis pas assez, est-ce que la France entière, soulevée par l’amour, la reconnaissance et la prière, ne fait pas écho aux acclamations qui saluaient, il y a cinq cents ans, la voyante, la guerrière, la libératrice ?

Est-ce que Jeanne qui, vivante, a eu pitié de la France n’a pas conservé son grand cœur ? On dit que les flammes du bûcher de Rouen n’ont pu le détruire…

Oui, il me semble qu’à genoux auprès de Charlemagne et de saint Louis, elle implore pour le salut de la France, et sa prière est puissante comme son épée.

Ô Jeanne, combattez de nouveau pour votre nation française, déployez votre invincible bannière ; laissez, comme à l’assaut des Tourelles, la flamme de cette bannière toucher les murs de la citadelle où triomphe insolemment l’ennemi de notre foi, de notre Dieu ; poussez votre cri de bataille et la France, dont le cœur bat si fort ici dans ces jours mémorables, sera délivrée. Et de nouveau nos chants s’unissant à nos prières rediront bien haut : Jeanne a deux fois sauvé la France. Sainte Jeanne, priez pour nous !

229III
Le pavoisement. — La décoration de la cathédrale.

La journée du 6 mai fut presque toute employée à terminer les préparatifs. Les Orléanais, répondant à l’invitation de leur évêque, pavoisèrent leurs maisons de drapeaux aux couleurs de la France et d’Orléans et d’étendards et d’oriflammes aux couleurs de Jeanne d’Arc ; à presque toutes les portes, portes de pauvres et portes de riches, aux balcons, aux devantures des magasins, aux frontons et aux clochers des églises, dans les rues dont la municipalité s’était réservé la décoration, ce fut une belle symphonie de couleurs bleues, blanches et rouges, jaunes et rouges, bleues et blanches, qui chantait, à sa façon, en l’honneur de la Libératrice d’Orléans et de la France. Seuls, les murs appartenant à l’État n’en furent pas décorés : le 8 mai seulement, le drapeau national y flotta.

Fêtes de 1909. — Le Maître-Autel de la cathédrale.
Fêtes de 1909. — Le Maître-Autel de la cathédrale.

Ce serait le lieu peut-être de rappeler un incident qui ne marquera pas d’un souvenir glorieux l’histoire de la police préfectorale. En vertu d’un arrêté pris, il y a quelque quinze ans, à l’effet d’interdire l’exhibition du drapeau rouge, une contravention fut dressée contre sept ou huit Orléanais, choisis, on ne sait pourquoi, parmi des milliers de leurs concitoyens, et coupables, disaient les procès-verbaux, d’avoir arboré des drapeaux fleurdelisés : M. le commissaire de police baptisait de ce nom les couleurs de Jeanne d’Arc, et cela dans 230une ville où, depuis qu’il y a des sergents, c’est eux qui, sous la surveillance de M. le commissaire, portent chaque année, dans le cortège traditionnel du 8 mai, l’étendard fleurdelisé de Jeanne d’Arc. Il y eut procès ; les prévenus plaidèrent ; mais, naturellement, ils furent condamnés par un juge auquel ils n’arrivèrent pas à faire comprendre la différence qu’il y a entre les emblèmes séditieux que poursuivait M. le commissaire et les couleurs de Jeanne d’Arc que, le jour de sa fête, tout Français, même en République, a bien le droit d’arborer. Si M. le juge n’est pas encore décoré, ceux qu’il a condamnés à un franc d’amende pour faire plaisir aux francs-maçons sont prêts à signer une pétition pour que ce bel arrêt lui vaille la croix d’honneur.

Mais oublions cet incident qui n’a rendu ridicules que ceux qui l’ont soulevé ; et, après avoir parcouru les rues de la ville où la liesse est déjà générale, allons à la cathédrale où tout est prêt pour les cérémonies du triduum. Le noble édifice se dresse majestueusement avec sa façade ornée de drapeaux, et ses deux tours au sommet desquelles flottent au vent de grandes oriflammes. À l’intérieur, des drapeaux encore et les toiles que nous avons vues à Saint-Pierre de Rome ; la statue de Jeanne d’Arc, réplique de celle de Saint-Louis des Français, est adossée à un pilier du transept du côté de l’évangile ; sous un dais de velours elle se dresse et s’élance du milieu d’un massif de fleurs avec, à ses pieds, la palme déposée pieusement par les pèlerins de Rome ; près d’elle on a placé, comme pour y continuer l’hommage de Pie X, le drapeau français qu’il a baisé le 19 avril. Le tombeau de Mgr Dupanloup, situé du côté de l’épître un peu au delà du transept, a été garni de fleurs ; et pendant ces quatre jours la piété orléanaise ne se lassera pas de l’en charger. Le sanctuaire a été agrandi par une estrade où cinquante fauteuils sont réservés aux évêques ; au-dessus de l’autel enfin, voici la Bienheureuse dans sa gloire que mille feux illumineront et qui resplendira dans un magnifique décor de fleurs blanches.

231IV
La réunion du soir à la cathédrale : discours de Mgr Chapon, évêque de Nice. — Bénédiction d’une nouvelle bannière de Jeanne d’Arc.

Mgr Chapon, évêque de Nice.
Mgr Chapon, évêque de Nice.

À huit heures du soir, une grande foule avait envahi la cathédrale pour assister à une touchante cérémonie : la bénédiction d’une bannière processionnelle, offerte par les Enfants de Marie du diocèse d’Orléans. Leurs déléguées sont près d’un millier, toutes vêtues ou voilées de blanc, groupées dans la grande nef qui leur a été exclusivement réservée. Pendant qu’elles s’y rassemblent, un chœur fait entendre, du haut de la tribune du grand orgue, les Voix de Jeanne d’Arc, de Gounod ; après le dernier appel de l’Archange et des Saintes à la Fille de Dieu, les jeunes filles chantent quelques-uns des cantiques charmants et pieux que M. l’abbé Vié, vicaire général, ancien supérieur du petit séminaire de La Chapelle-Saint-Mesmin, a composés pour les fêtes du triduum ; puis, Mgr Chapon, évêque de Nice, monte en chaire pour célébrer en Jeanne d’Arc l’idéal réalisé vivant, immortel de la jeune fille et de la vierge française. On se souvenait à Orléans de l’éloquent panégyrique qu’avant d’être évêque, Mgr Chapon avait prononcé, en 1884, aux fêtes du 8 mai : après vingt-cinq ans, c’était la même parole, distinguée, gracieuse, patriotique, et dans laquelle on aimait à entendre l’écho de la voix immortelle de Mgr Dupanloup.

Discours de Mgr Chapon, évêque de Nice

232Messeigneurs,

Mes chères Enfants,

C’est aux jeunes filles françaises, et tout d’abord aux jeunes filles d’Orléans qu’il appartenait d’inaugurer ici ces fêtes triomphales de la Béatification de Jeanne d’Arc ; ici, sur cette terre qu’elle a délivrée, sous ces voûtes qui ont abrité sa prière ; c’est à vous, mes enfants, qu’il appartenait de chanter les premières à sa gloire céleste cet hymne de reconnaissance et d’amour qui, entonné à Rome par le Vicaire de Jésus-Christ lui-même, vient de franchir les Alpes et qui, retentissant à travers nos villes et nos villages, sous les voûtes de nos basiliques et de nos plus humbles églises, des montagnes de la Savoie aux grèves de la Bretagne, de l’Océan aux rives de la Méditerranée, va réveiller tous les échos de la France et s’y prolonger aussi longtemps qu’elle vivra entre les nations : à jamais !

Ce fui une noble inspiration au cœur de votre évêque, de vous en avoir réservé les prémices, et je suis aussi confus que reconnaissant d’être, ce soir, désigné par lui pour interpréter dans cette chaire, où m’accueillent tant de souvenirs et de sympathies fidèles, cette initiale et touchante cérémonie que son éloquente parole eût si dignement commentée.

Je ne vous apporte pas, pour mon humble part, un nouveau panégyrique de Jeanne d’Arc. D’éminents pontifes, également bien inspirés par leur foi religieuse et leur foi patriotique, vous la feront revivre, à toutes les époques de sa glorieuse carrière, et sauront mettre en une lumière digne d’elle cette incomparable figure de vierge, de soldat, de libératrice, d’héroïne, de martyre et de sainte. Oui, de sainte, et c’est une joie pour nous de pouvoir enfin le dire sans hésitation et sans réserve.

Mon rôle est plus modeste, ce soir ; je viens vous dire simplement pourquoi vous avez été et vous deviez être les premières conviées à ces fêtes ; pourquoi, les premières, vous deviez porter à un triomphe plus beau que ne fut celui de Reims, à un triomphe éternel, cette bannière de Jeanne d’Arc que, dans un élan généreux, vous lui avez offerte avec tant d’amour !

Vous deviez être ici les premières, parce que, si Jeanne est le trésor et l’honneur de la France entière, elle est à un titre particulier la gloire des jeunes filles et des femmes françaises.

Vous deviez être ici les premières, parce qu’à cette heure douloureuse et critique, vous êtes les plus désignées pour recueillir son héritage, reprendre et achever sa grande œuvre de régénération chrétienne et nationale.

233I

Oui, mes enfants, Jeanne d’Arc est à vous, elle est l’une de vous, elle fut et reste à jamais, dans les splendeurs de son triomphe, la meilleure, la plus pure, la plus belle d’entre vous, l’idéal réalisé vivant, immortel de la jeune fille et de la vierge française.

Parmi ceux qui, les premiers, osèrent ambitionner pour elle l’honneur suprême des autels, plusieurs, fascinés par l’horrible et sublime beauté du bûcher de Rouen, disaient : C’est une martyre et nous l’invoquerons sous ce titre glorieux.

Mais, à la lumière de ce mémorable procès qui s’achève après tant de labeurs, l’Église est venue, et, la contemplant de son pénétrant et infaillible regard, elle a dit : Non, c’est surtout une vierge, et ce nom suffit à sa gloire immortelle. Ah ! mes enfants ! c’est que, parfois, il est plus glorieux de rester pure et fidèle dans les épreuves et les tentations de la vie, qu’invincible dans les horreurs même de la mort ; et ce fut la gloire incomparable de Jeanne d’Arc.

Jamais, en effet, peut-être, autant que dans son âme, la pureté et la beauté virginales n’avaient, à ce degré, triomphé de tout ce qui humainement devait la corrompre, ou tout au moins la déflorer, et je comprends qu’ayant à choisir entre deux couronnes pour le front de notre Bienheureuse, l’Église ait préféré la couronne virginale !

Savez-vous de quels traits harmonieux se compose cette beauté d’une âme virginale ? une pureté sans ombre sous la garde d’une inviolable modestie, une piété tendre, une charité compatissante, naturel épanchement d’un cœur pur, et par-dessus tout la fidélité à l’amour unique et dominateur qui seul fait les vierges : l’amour de Jésus-Christ.

Or, tous ces traits, vous les trouverez en Jeanne, à un degré rare et sublime ; ils se révèlent en elle dès son premier épanouissement, quand, toute petite encore, elle grandit sous les regards de sa mère, à l’ombre de sa chaumière et du clocher natal ; enfant simple, naïve et pieuse, vaillante au travail, aimable et bonne à tous, et surtout aux pauvres, n’ayant pas sa pareille au village ; pure comme le lis qui vient d’éclore sur la colline de Domrémy, portant déjà dans le mystère transparent de son jeune cœur ces deux grands amours, ou plutôt cet unique amour ; car l’amour de Jésus-Christ et l’amour de la France s’unirent de bonheur en elle, dans un confluent sublime qui inspire et explique toute sa vie. Ce qu’elle aime dans la France, elle le dit à toute occasion : c’est le saint royaume de Jésus-Christ.

Toutefois, ce premier épanouissement de son cœur dans la sérénité et 234la joie matinale fut bien court pour elle ; à peine avait-elle pu le goûter que l’élan même de son amour et les exigences de sa mission divine la précipitaient dans tous les hasards, toutes les épreuves, toutes les tentations qui vont se presser en son éphémère et tragique existence.

Déjà les voix du ciel se sont fait entendre ; elles la pressent, elle n’en peut plus douter : la France agonisante l’attend, la France agonisante l’appelle ; il faut partir. Plutôt aujourd’hui que demain, plutôt demain qu’après.

Elle part, à dix-sept ans !

C’était un matin de novembre, quand elle quitta Domrémy pour toujours. Je la vis passer devant la maison de mon père, nous raconte l’une de ses amies d’enfance ; elle nous disait, avec un tendre geste, d’une voix triste et douce : Adieu, je vais à Vaucouleurs.

Oui ! Jeanne, vous allez à Vaucouleurs, puis à Chinon, puis à Orléans, puis à Reims, puis à Compiègne, puis à Rouen ; à la cour, au combat, au triomphe, à la douleur, à la trahison, il la captivité, au martyre, au Ciel.

Jeanne ! dites-leur bien : Adieu !

Mais, que va devenir votre pureté dans la licence des camps, votre piété dans leur tumulte, votre bonté si compatissante dans la fureur des batailles, votre modestie sous les séductions et dans les enivrements du triomphe, et surtout votre divin et patriotique amour, dans l’épreuve suprême de l’abandon, de la trahison, de la mort ? Que va devenir, à travers tant d’épreuves, la beauté de votre âme virginale ?

Suivons-la, mes enfants, et soyons ses témoins.

La voici au milieu des gens de cour et des soldats : or, sa pureté, loin d’y subir une ombre, y devient rayonnante, oserai-je le dire, contagieuse ; et le rayonnement en est tel qu’elle purifie les faibles et qu’elle oblige les plus vicieux eux-mêmes à se cacher. Allez à quelques lieues d’ici, à Beaugency, visiter le château de Dunois ; vous y lirez, gravée par lui-même, sur les murs de son oratoire, cette parole révélatrice : Mon Dieu, créez en moi un cœur pur, cor mundum crea in me Deus, souvenir, au cœur du vieux soldat, de l’angélique jeune fille qui, aux jours de sa vaillante jeunesse, avait ravi son âme en la purifiant.

La voici dans le tumulte des camps : elle y garde, dans le recueillement et la paix imperturbable de son âme, toute la ferveur de sa piété. L’église est son refuge attrayant ; elle y vient dès l’aurore pour y assister au divin sacrifice et y recevoir avec larmes le corps du Seigneur. Les ombres du soir l’y retrouvent mêlée aux religieux, aux petits des mendiants, pour y prier avec eux. Quand l’église lui manque, elle prie au milieu des hommes d’armes et tel est l’élan de sa prière qu’elle les 235entraîne tous, et que les cantiques remplacent les chants licencieux qu’elle a fait taire.

Étendard de Jeanne d’Arc, offert par les dames d’Orléans en 1855.
Étendard de Jeanne d’Arc, offert par les dames d’Orléans en 1855.

La voici dans les ardeurs du combat : c’est à quelques pas d’ici, à l’attaque des Tourelles, elle s’élance à l’assaut ; elle tombe blessée, elle arrache la flèche de sa blessure et retourne au combat : En avant, tout est vôtre ! L’ennemi cède : il fuit ; sa bannière touche aux remparts, c’est encore la lutte et c’est déjà le triomphe. C’est en même temps la fureur et l’ivresse ; or, à ce moment, Jeanne n’a qu’un cri : Glacidas, Glacidas, rends-toi, j’ai pitié de ton âme ! Et, quand elle le voit englouti dans les eaux de la Loire, elle pleure ! Rien dans ce triomphe n’est si beau que ces larmes, car elles nous révèlent l’inaltérable bonté de son cœur.

La voici à Reims, en cette glorieuse matinée du sacre. Charles VII courbe la tête sous la main du pontife et la France se sent renaître sous l’onction qui marque le front de son roi ; Jeanne est à ses côtés, sa bannière à la main — à l’honneur comme elle fut à la peine — et l’on dirait l’Ange de la victoire présidant à la résurrection nationale.

Le roi lui rend grâces, les courtisans la félicitent et le peuple l’acclame, et vous applaudissez, mes enfants ; moi, je tremble ; et ne savez-vous pas que rien ne ramène l’âme des plus généreux oublis à l’enivrement de soi-même comme ces faveurs royales, ces adulations des courtisans, ces acclamations d’un grand peuple et toutes ces voix flatteuses qui chantent à l’oreille du vainqueur ?

J’interroge le cœur de Jeanne avec inquiétude ; il s’épanche de lui-même avec l’archevêque de Reims :

— Ah ! lui dit-elle, en lui montrant la foule enthousiaste qui se presse sur ses pas, voilà un bon peuple, puissé-je être assez heureuse pour mourir ici et être inhumée dans cette terre !

— Oh ! Jeanne, où croyez-vous donc mourir ?

— Où il plaira à Dieu ; je ne suis assurée ni du temps ni du lieu plus que vous-même, 236mais je voudrais qu’il plût à Dieu, mon Créateur, que je m’en retournasse, quittant les armes, et que je revinsse auprès de mon père et de ma mère, gardant leurs troupeaux, avec mes frères et sœurs qui seraient bien aises de me revoir.

Quoi de plus touchant à une pareille heure, que ce soupir vers ses campagnes et ses troupeaux ! elle ne l’avait pas eu au milieu des contradictions et des périls ; et cette pensée de la mort ? Ah ! il n’est pas besoin à l’humble et glorieuse enfant de cette voix qui redisait, au Capitole, que ses triomphateurs étaient mortels !

Jeanne, vous avez passé à travers les ovations, comme à travers les corruptions, les contradictions et les batailles, vaillante et immaculée ; rien n’a pu corrompre, ou ternir, ou déflorer ni votre pureté, ni votre piété, ni votre bonté, ni la chaste modestie de votre âme.

Mais il lui reste à subir, dans son grand et saint amour, l’épreuve suprême de l’abandon, du délaissement, de la trahison, de la mort cruelle.

Nous sommes à Rouen, dans le donjon de Philippe-Auguste, au fond d’une sombre prison. C’est là que nous retrouvons Jeanne captive, trahie, délaissée. Ces dix-neuf ans, cet élan, cet enthousiasme, ce jeune cœur, qui s’épanouissait naguère au beau soleil de la victoire, tout cela est enchaîné dans les froides ténèbres d’un cachot.

Autour d’elle, quand ce n’est pas le silence et la solitude, de grossiers soldats qui la raillent et l’insultent, ces Anglais dont elle avait dit : J’aimerais mieux mourir que de tomber entre leurs mains.

Du côté de la France, elle espère, elle écoute, elle attend… rien, personne. Pas une protestation de ces docteurs qui proclamaient naguère la divinité de sa mission, pas un coup d’épée de ses anciens compagnons d’armes (l’épée de Dunois lui-même reste dans son fourreau), pas un cri du peuple, pas un geste du roi ! Rien que l’inexorable silence de l’ingratitude et de l’oubli ! Rien, personne !

Ah ! je comprends le cri de Mgr Dupanloup : Je pardonne aux traîtres, je pardonne aux bourreaux, je pardonne aux Anglais, je ne pardonne pas aux lâches, je ne pardonne pas aux ingrats !

Rien, personne ! Hélas ! je me trompe. La France, qui lui refuse des défenseurs, lui donne des bourreaux.

Dieu lui reste sans doute, mais, autant qu’on le peut, on le lui dispute. Ah ! si elle pouvait aller à l’église, assister au saint sacrifice, communier, réconforter son âme au contact de la grande victime ! On le lui interdit.

L’aurore de Pâques s’est levée sur le monde. Les cinq cents cloches de Rouen jettent leurs joyeuses volées dans les airs, la fête universelle éclate à grand bruit dans la ville, le monde entier tressaille d’allégresse ; 237elle seule est exclue de la joie universelle et de l’universelle communion : Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonnée !

Eh bien ! c’est dans cette âme abandonnée, désolée, trahie qu’il nous faut chercher la virginité et la flamme d’un grand amour !

J’ai peur, les misérables, qu’ils n’y aient tout étouffé, et de n’y trouver que le désespoir.

Elle paraît devant ses juges. Comme une meute, ils se précipitent sur elle et l’assaillent de leurs questions perfides. Mon Dieu, mon Dieu ! Que va-t-elle répondre ?

Regardez, écoutez : voici que sa tête se redresse, son regard a retrouvé sa flamme, sa voix les vibrations du champ de bataille, sa parole les lueurs de l’épée : Vous verrez, vous verrez, leur dit-elle, que les Français remporteront une grande victoire. Et les Anglais ? Ils seront tous boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront.

Le reconnaissez-vous, mes enfants ? c’est le cri de son inviolable, de son invincible, de son indomptable amour !

Et comme elle en a gardé toutes les ardeurs, elle en a gardé toutes les impatiences : Et quand aura lieu cette victoire ? — Avant sept ans ; mais je serais bien marrie qu’elle tardât si longtemps.

Elle en a gardé toute la liberté, toute la jalouse et fière intégrité. Au moment même où l’on enchaînait ses bras, d’une parole elle affranchissait son âme : Vous n’aurez pas ma foi, disait-elle à son vainqueur, je l’ai baillée à un autre et lui en tiendrai mon serment.

Elle en a gardé toutes les délicatesses. J’ai cherché, Messeigneurs, j’ai cherché dans ces interminables interrogatoires un reproche, une plainte, une parole, un soupir qui accusât l’ingratitude de la France. Ah ! il nous eût poursuivis éternellement ! je ne l’y ai pas trouvé, il n’y est pas, elle nous l’a épargné.

Jeanne, merci !

Aussi, quand elle quitte le prétoire pour revenir à son cachot, plus épuisée qu’elle ne le fut jamais au soir de ses grandes batailles, elle y rapporte toute la virginité de son amour, et c’est lui encore qui la console dans sa solitude !

Jeanne ! quand, assise ou étendue sur votre grabat, dans ces nuits si longues à la douleur qui veille, votre jeune tête plie sous le poids du souvenir et du regret, quelle vision parfois la relève et ramène un instant le sourire sur vos lèvres ?

Est-ce seulement la vision du passé, les chères images du village natal, les lueurs naissantes du jour sur les coteaux de Domrémy, les tintements de son Angelus dans le silence du soir, la voix plaintive de vos troupeaux quand vous les rameniez à l’étable, et cette paix religieuse des 238champs et de la nature endormie si propice à votre prière ? Ou bien est-ce la figure maternelle passant dans vos rêves ? Pauvre enfant ! vous auriez tant besoin, en cet état, de la main et du cœur d’une mère… Ou bien, est-ce la fugitive évocation de vos glorieuses journées ; quand nos clairons sonnaient la charge et la victoire, quand, à la tête de nos bataillons, vous lanciez votre coursier rapide ; quand, aux applaudissements de notre armée, vous plantiez votre étendard sur nos murailles franchies et renversées, ou que nos pères vous suivaient triomphante sous ces voûtes joyeuses ?…

Non, ce qui illumine vos ténèbres, c’est la vision de l’avenir, toujours cette belle vision de la France victorieuse et libre : Je sais bien, disiez-vous, que ces Anglais me feront mourir, mais ils n’auront pas le royaume. Et, ajoutiez-vous : Sans cette assurance, déjà je serais morte.

Vous l’entendez, mes enfants, sa vie, c’est son amour.

Et cet amour, elle le porte jusque sur son bûcher ! Au milieu des flammes qui montent, mugissent, l’environnent, et déjà la dévorent, elle envoie à la France cette suprême parole qui la fera tressaillir à jamais de joie et de fierté : Je ne m’étais pas trompée, mes Voix étaient de Dieu.

Et, les yeux fixés sur Jésus-Christ mourant, dont elle reproduit si fidèlement le mystère dans le délaissement de son supplice et la paix de son dernier soupir, elle lui remet son âme : Jésus ! Jésus ! Jésus ! et elle meurt pour sa patrie — elle n’avait pas vingt ans !

Regardez ! La colombe qui s’envole du bûcher, les ailes étendues, vers les fêtes éternelles, est toute blanche et immaculée, et macula non est in te.

Mes enfants, n’avais-je pas raison de vous dire qu’à travers tout ce qui attriste, décourage, désespère et tue l’amour, Jeanne, la Bienheureuse, était restée la vierge fidèle, filles de France, la plus pure, la plus belle, la meilleure d’entre vous, à jamais votre patronne, votre modèle, votre idéal ?

Mais, comment l’imiter ? elle est si grande, vous si petites ! et que vous demande-t-elle ? De reprendre et d’achever son œuvre : je vous l’ait dit ; il me reste à vous l’expliquer.

II

Croyez-vous, mes enfants, et qui donc pourrait croire que la gloire céleste de Jeanne, après s’être voilée durant cinq siècles, apparaît et éclate aujourd’hui, à une pareille heure, sans un dessein providentiel ?

L’étendard de Jeanne d’Arc (nouvelle reconstitution, 1909).
239L’étendard de Jeanne d’Arc (nouvelle reconstitution, 1909).
Bannière professionnelle offerte par les jeunes filles du diocèses d’Orléans (mai 1909).
Bannière professionnelle offerte par les jeunes filles du diocèses d’Orléans (mai 1909).

240C’est le pressentiment de notre doux et intrépide Pie X, c’est notre espoir à tous, elle revient comme autrefois au secours de notre grande détresse nationale, et, dans la différence des temps et des circonstances, c’est une semblable détresse.

Comme au XVe siècle, il y a grande pitié en France ! Aux jours de Jeanne, c’était son territoire qu’il fallait délivrer et rendre à son roi légitime ; aujourd’hui, c’est son âme qu’il faut reconquérir à Jésus-Christ, le seul roi dont l’Église puisse aujourd’hui épouser la cause.

Voici plus de deux siècles qu’on s’efforce de la lui arracher, cette âme de la France qu’il avait formée lui-même avec tant d’amour par la main de ses apôtres et de ses évêques, et qu’il avait faite si loyale, si généreuse, si chevaleresque, si belle, en la faisant croyante et chrétienne. Dans cette conjuration, toutes les puissances tour à tour sont entrées : la ruse s’y est unie à la violence et les sophistes aux tyrans. Dans la mesure où il est donné à l’homme de prévaloir contre l’œuvre de Dieu, elle a réussi. L’impiété, l’incrédulité ou l’indifférence religieuse ont envahi ces quartiers populaires de nos villes, ces vastes régions de nos campagnes où Jésus-Christ était autrefois si bien servi et si bien adoré. Des milliers et des milliers d’âmes y vivent et y meurent chaque jour, sans espérances, sans Christ, sans Dieu, sans un regard vers le Ciel ! et, entre ceux qui subissent cette propagande néfaste ou même y travaillent, il n’y a pas que des sectaires, comme nous serions peut-être inclinés à le croire, il y a, plus nombreux encore, des faibles, des trompés, des abusés, il y a même des convaincus et c’est ce qui rend le mal plus profond et plus difficile à guérir.

Toutes ces âmes égarées et perdues, dont plusieurs peut-être vous sont intimes et chères, voilà, mes enfants, l’enjeu de cette lutte où la Bienheureuse Jeanne vous convie.

Vous y êtes nécessaires plus encore que les hommes, car il y faut plus de patience que d’intrépidité, plus d’amour que de colère. La violence n’y peut rien ; elle pourrait même tout compromettre et tout perdre. Il n’y faut plus l’épée, mais toujours et plus que jamais le cœur de Jeanne revivant dans les vôtres.

Vous souvient-il de cet épisode de sa vie militaire ? Sous ses yeux, un soldat français frappe un prisonnier qu’elle aurait voulu protéger ; il est blessé mortellement : elle descend de son cheval et, la première de nos Sœurs de charité, elle prend et soutient entre ses bras la tête du mourant, elle le panse, le console et l’exhorte, pendant que le prêtre lui donne les secours de la religion.

Voilà, mes enfants, la mission, voilà l’attitude de la jeune fille et de la 241femme françaises en face de tant de détresses physiques et morales ! voilà ce qui ramènerait à la vérité tant d’intelligences égarées, à l’amour et à la patience tant de cœurs ulcérés. C’est par la charité que nous avons conquis l’univers, c’est par la charité que nous reconquerrons tout ce monde qui nous échappe, car c’est par l’amour que se révèle une religion d’amour ; hâtons-nous de donner une fois encore à notre génération sceptique cette preuve irrésistible de la divinité du Christianisme !

Quelle grâce, mes enfants, pour toute votre vie, si cette grande vision de la France en détresse allait s’emparer de votre cœur, comme elle saisit, dès son premier épanouissement, celui de Jeanne !

Vous êtes ou vous arrivez à cet âge où ce cœur a encore toute sa pureté et déjà toutes ses ardeurs. Le cœur, en effet, qui s’éveille si vite dans la petite fille et s’entrouvre au premier regard de sa mère, ordinairement se dilate en ces belles et fécondes années de l’adolescence qui déjà déclinent ou se sont évanouies pour nous, et quand la nature est riche, les circonstances favorables, l’éducation intelligente et dévouée, comme elle le fut pour vous, il arrive une heure, entre quinze et vingt ans, où le cœur de la jeune fille acquiert une puissance vraiment admirable, elle seule pourrait dire tout ce qui s’y presse de tendresses, d’aspirations, d’élans généreux ; c’est beau à voir, mais c’est effrayant, car ce cœur de la jeune fille est un trésor, c’est le trésor de la famille, de la patrie, de Dieu ; c’est un trésor sacré qui peut être profané, et, hélas ! il l’est souvent, et comment ? par l’abus du plaisir et de la jouissance égoïste.

Multiplier, universaliser, et, s’il était possible, immortaliser le plaisir, voilà, de nos jours, la loi, l’unique loi de beaucoup d’existences féminines ; elles n’ont que cette aspiration, ce but ; et l’on voit des âmes immortelles s’abaisser à la destinée de ces éphémères qui naissent à midi et meurent le soir, après s’être joués quelques heures dans un rayon de soleil.

Et pendant qu’elles vivent et meurent en s’amusant, d’autres âmes qui comptaient et avaient le droit de compter sur elles, car, dans les desseins de Dieu, elles leur étaient prédestinées, languissent et meurent, elles aussi, faute de lumière, de secours, de compassion et d’amour !

Mes enfants, ma conviction douloureuse c’est, qu’à l’heure où nous sommes, cette avidité de plaisir, cette fascination de la bagatelle, fascinatio nugacitatis, comme parlent nos livres saints, tarit au cœur de bien des jeunes filles et des femmes françaises plus de ressources qu’il n’en faudrait pour régénérer le pays, si le grand idéal chrétien et patriotique que personnifie Jeanne d’Arc avait inspiré et fécondé leur vie.

242Que cet idéal s’empare aujourd’hui de votre cœur, que, désormais, il le domine et l’entraîne, et, alors, nous verrons des transformations merveilleuses.

Toutefois, ne vous y trompez pas, il ne s’agit pas, ici, d’une contemplation platonique ni d’une exaltation imaginaire.

Gardez-vous, mes enfants, d’une illusion si fréquente à votre âge, qui consiste à placer l’idéal de la vie en des régions éthérées et inaccessibles, dans un lointain nuageux et incertain. Les rêves ne sont rien, et l’existence la plus médiocre, la plus misérable peut s’endormir dans l’égoïsme et la stérilité, bercée par des rêves généreux et sublimes.

Tel n’est pas l’idéal qui vous apparaît en Jeanne d’Arc ; il est, si je puis m’exprimer ainsi, aussi pratique qu’il est sublime.

Nous l’avons vu, au cours de son extraordinaire et incomparable existence, elle est restée la jeune fille simple, pure, éprise du foyer familial où elle aurait voulu retourner, et elle ne sera jamais la patronne de ce féminisme qui, sous prétexte de vous affranchir et de vous émanciper, voudrait vous corrompre ou vous déflorer.

Si plusieurs de ses actions sont inimitables, vous pouvez, en reproduisant, même de loin, ses vertus, sanctifier votre âme et servir votre pays.

À son exemple, vous voulez être une héroïne, une sainte ? — très bien — vous n’avez pas à attendre longtemps, ni à chercher bien loin ; dès ce soir, vous pouvez commencer. Ce vieux père, cette mère épuisée à votre service, cette aïeule, cette sœur plus jeune, ce petit frère, cette amie malheureuse, cette enfant ignorante, ce malade, cette infirme que la Providence a placée dans votre voisinage, cette œuvre de charité ou d’apostolat pour laquelle on sollicite votre prière, votre aumône, votre influence, votre dévouement : voilà, en même temps, votre devoir et votre idéal, car, vous vous abusez si vous croyez qu’il est ici-bas quelque chose de plus beau que le devoir : il n’y a rien de plus beau ni de plus fécond.

C’est par la fidélité à ces humbles devoirs, héroïques souvent dans leur obscurité, que les âmes grandissent et s’élèvent, que les familles chrétiennes se fondent et s’épanouissent, comme des îles d’amour, de paix et de bonheur, au milieu des déceptions universelles ; c’est par elle que les peuples eux-mêmes sont arrêtés au penchant des abîmes et qu’ils réagissent victorieusement contre la dissolution de l’impiété et du vice ; c’est par elle que la plus humble des filles de France, la dernière d’entre vous, peut devenir l’ouvrière de la grandeur et de la régénération nationales.

Quand parut Jeanne d’Arc, des voix découragées disaient ce que des voix pessimistes et désespérées redisent encore aujourd’hui : C’est la 243fin de la France, Finis Galliæ, et les clairons de l’Angleterre le sonnaient effrontément dans nos rues et sur nos places publiques.

Mais un soir (nous en célébrerons demain l’anniversaire), c’était le 7 mai, ô souvenir éternel ! Jeanne, portant déjà la victoire dans la vaillante et radieuse sérénité de son front et de ses regards, parut sur le seuil de cette basilique, elle le franchit et, s’avançant à travers les nefs, elle vint s’agenouiller au pied de cet autel et, de sa chaste épée, elle grava sur le pavé du sanctuaire ce mot qui fut vrai celui-là : Resurrectio Galliæ, la résurrection de la France ! car elle devait le réaliser à force de foi, de courage, de patience, d’héroïsme et d’amour.

Cette résurrection de la France chrétienne, nous l’attendons de vous, ses sœurs, femmes et jeunes filles de France ! Nous voulons tous y travailler, mais c’est en vain que les hommes, et vos prêtres, et vos évêques eux-mêmes s’y épuiseraient, si vous n’y mettez votre main et votre cœur, vos labeurs, vos industries, votre onction, votre charme, vos longanimités, vos opiniâtretés et, quand il le faudra, vos sacrifices.

C’est à quoi vous vous engagez, ce soir, en arborant cette bannière. Ce n’est pas seulement pour servir à l’éclat d’une fête que vous la prenez entre vos mains, mais pour la suivre au travail, au devoir, au combat, à la victoire.

Vous ne serez pas les seules ni les premières à vous engager à sa suite, vous y retrouverez les traces de vos aînées, vous y marcherez sur leurs pas.

Il y a bien longtemps, en effet, que cet apostolat de la femme chrétienne et française a fait ses preuves dans cette ville d’Orléans.

Aux jours de ma jeunesse sacerdotale, j’en ai vu naître la flamme au cœur de vos mères, aux temps heureux de nos catéchismes, aux matins radieux de nos premières communions, vous en souvient-il, Mesdames ? Je vois encore, et je contemplerai toujours ces angéliques cortèges que, durant dix années, il me fut donné de conduire pour la première fois à cette table sainte. Je les vois encore, au soir du grand jour, quand les ombres tombaient des voûtes et que les derniers échos de leurs cantiques s’éteignaient dans le silence du sanctuaire avec les derniers accents du grand orgue. Je les vois s’éloigner de l’autel protecteur, tandis que je les suivais d’un regard rempli d’appréhensions et d’espérances, ces chères enfants, notre sollicitude et notre joie, car elles allaient à la vie, c’est-à-dire à la joie quelquefois, à la douleur souvent, à l’épreuve et à la tentation toujours.

Ce cher passé ! il s’efface et pâlit déjà dans le vague des souvenirs lointains. Les enfants ont grandi, le prêtre a vieilli sous le lourd fardeau de l’épiscopat ; mais les germes divins de la parole sainte et de la communion 244divine ont germé et s’épanouissent au cœur des épouses, des mères et des vierges sacrées, incorruptible élite sur qui vous pouvez compter, Monseigneur, comme elle compte sur vous.

Et maintenant, mes chères enfants, allez porter la bannière de Jeanne d’Arc sur la tombe de Mgr Dupanloup.

Monseigneur, permettez-moi de vous le dire, dans l’organisation de ces admirables fêtes où vous avez été si bien inspiré, où vous avez su garder, en des circonstances difficiles, une si juste mesure de dignité et de prudence, nulle pensée ne fut plus belle que cet hommage rendu par la main et le cœur de ces enfants à votre glorieux prédécesseur, à cet évêque de grande mémoire, insignis memoriæ, comme le disait l’autre jour Pie X. Bien que j’aie des raisons intimes et personnelles de l’apprécier ainsi, je me sens et je me sais, en vous remerciant, l’interprète d’une universelle reconnaissance.

Tombeau de Mgr Dupanloup. (H. Chapu.)
Tombeau de Mgr Dupanloup. (H. Chapu.)

Cet hommage lui était bien dû ; car, le premier, de ce regard le plus pénétrant peut-être qui, au dernier siècle, plongea dans les âmes, il avait vu clairement dans celle de Jeanne d’Arc, voilées par la gloire même de l’héroïne, les splendeurs plus discrètes, mais plus profondes et plus belles encore de la sainte. Le premier, il les affirma du haut de cette chaire où je vous parle.

Vous avez toutes lu ces merveilleux panégyriques, mes enfants. Que serait-ce si vous l’aviez entendu ! Je l’entends encore ; c’était le 8 mai 1869 ; j’étais là, modestement confondu parmi les élèves du sanctuaire, et nous l’écoutions convaincus et ravis. Il affirmait la sainte dans la jeune fille, la sainte dans la guerrière, la sainte dans la suppliciée, avec quels accents ! Écoutez : À mesure que j’avance dans ma course, la vie, comme un jour à son déclin, n’est plus illuminée pour moi que par deux ou trois rayons venus des horizons célestes et ces rayons brillent au 245front de Jeanne d’Arc. Ah ! c’est qu’il revoyait en elle ce que j’essayais de vous y montrer tout à l’heure, cet idéal de la femme chrétienne et française qu’un jour il avait chanté en le défendant contre le premier attentat d’un enseignement rationaliste et profanateur ; cet idéal de la femme chrétienne et française, dont sa lumineuse et puissante direction s’efforça de reproduire les traits en tant d’âmes confiées à la sienne et dont je retrouvai la préoccupation suprême, le jour même où il nous quitta, sous sa plume brisée par la mort, dans ces dernières lignes qu’il vous avait consacrées, mes enfants.

Pourquoi n’est-il pas au triomphe, lui qui fut à la peine ? mais il y est ; la fête du ciel n’a rien à envier à celle de la terre, et elle s’est réalisée là-haut cette rencontre dont l’espérance avait ravi ses derniers jours, et qu’il annonçait ici-même : Fille généreuse, s’écriait-il, nous ne sommes plus étrangers l’un à l’autre, nous nous reconnaîtrons un jour. Nous avons servi tour à tour cette noble ville d’Orléans, ce peuple aimable et bon, généreux jusqu’à l’enthousiasme aux jours de l’honneur. Oui, ils se sont rencontrés, ils se sont reconnus. Évêque, c’est par vous que je meurs, disait Jeanne à son abominable juge. Retrouvant dans les joies de son triomphe éternel ce véritable évêque, ce puissant initiateur de sa Béatification, il me semble l’entendre lui dire : Évêque, c’est par vous que je suis glorifiée !

Vous avez votre part, Monseigneur, à cette reconnaissance céleste, vous et aussi ce vénérable et saint archevêque de Lyon, dont je me reprocherais comme une ingratitude d’écarter le souvenir de cette fête et dont le cœur si fidèle est ici tout entier avec nous.

Je finis, mes enfants, en achevant la parole de Mgr Dupanloup à Jeanne d’Arc, car il lui disait encore : Vous avez sauvé les aïeux de ceux qui sont mes fils en Jésus-Christ. Plusieurs ne le sont encore que de nom, mais ils le seront tous un jour. Quand donc me donneront-ils leurs âmes pour Dieu ? C’est pour elles qu’on donnerait mille vies, si on les avait, comme une goutte d’eau.

Mes enfants, vous ne résisterez pas à cet appel que le grand évêque, du fond de sa tombe ou plutôt, je l’espère, du haut du ciel, vous adresse par ma faible voix, au nom de Jeanne d’Arc. Vous ne quitterez pas cette fête sans avoir donné, sans avoir livré vos âmes à Dieu, dans un de ces élans qui entraîne toute une vie et la consacre pour jamais au service de Jésus-Christ, de l’Église et de la Patrie. C’est alors que vous serez, sous l’inspiration et à l’exemple de celle qui est désormais votre héroïque et sainte patronne, la génération chaste et vaillante dont nos détresses et nos périls ont tant besoin et dont nous attendons une fois encore le salut et la régénération de la France chrétienne. Ainsi soit-il.

246Après ce discours, Mgr Fuzet, archevêque de Rouen, procéda à la bénédiction de la bannière ; puis douze jeunes filles la portèrent sur le tombeau de Mgr Dupanloup : cette démarche, inspirée par la piété filiale, n’était-elle pas un hommage bien dû à celui qui, en 1869, après avoir si magnifiquement célébré Jeanne la Sainte, avait mis en branle la grande œuvre de Béatification parvenue aujourd’hui à son terme ?

La bénédiction du Saint-Sacrement mit fin à la première journée du triduum.

V
Les fêtes religieuses du 7 mai. — Les messes de communion dans les communautés, les collèges et les paroisses.

Les premières heures de la matinée du 7 mai furent consacrées, comme l’avait été celle du 6 dans le sanctuaire de Notre-Dame des Miracles, à de pieuses réunions que présidèrent NN. SS. les évêques dans deux communautés religieuses, deux collèges catholiques et deux paroisses.

C’était une grande pensée qui avait inspiré à Mgr l’évêque d’Orléans le désir que nos communautés religieuses fussent associées à la glorification de Jeanne d’Arc. Sans compter que par plus d’un trait la Bienheureuse Jeanne est un admirable modèle de vie contemplative et pénitente, et que le recueillement du cloître s’unit en elle à l’entrain de la vie active, les communautés religieuses n’avaient-elles pas à remercier Dieu tout spécialement d’avoir accordé à l’intercession de sa servante les trois miracles qui avaient fait aboutir sa Cause, puisque c’étaient des religieuses qui en avaient été les bénéficiaires ? Au reste, où prierait-on mieux que dans les cloîtres pour la France ? Aussi le 7, le 8 et le 9 mai, il y eut dans les couvents Orléanais des actions de grâces et des supplications solennelles adressées à Dieu par des âmes d’élite et, de tous les hommages que reçut Jeanne en notre ville, celui-là ne dut pas lui être le moins précieux.

247Au Carmel : Mgr Bougoüin, évêque de Périgueux.

Mgr Bougoüin, évêque de Périgueux, présida l’un de ces pieux exercices au Carmel. Il mit en relief les traits de ressemblance qu’il y a entre l’âme de la Bienheureuse Jeanne d’Arc et une âme de Carmélite ; et ce n’est pas un paradoxe de soutenir que, dans le cloître, elle eût été une Carmélite admirable, elle qu’on a appelée une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière, une orante au camp et dans les chevauchées. [Cardinal Pie, Éloge de Jeanne d’Arc, Orléans, 8 mai 1844.]

Mgr Bougoüin, évêque de Périgueux.
Mgr Bougoüin, évêque de Périgueux.

Zelo zelatus sum pro Domino Deo exercituum. (J’ai brûlé de zèle pour le Seigneur Dieu des armées.)

III Reg., XIX, 14.

Mes Révérendes Mères et mes Sœurs,

Il y a, dans l’Église, une portion choisie du troupeau qui ne quitte jamais la bergerie. Vous êtes ce bercail fermé, dont le Pasteur divin n’ouvre la porte qu’aux brebis qu’il a marquées. Le Seigneur me conduit, lui chantez-vous en vos psalmodies, il m’établit dans les herbages de la vérité, il me désaltère aux eaux vives de sa grâce : pourrait-il me manquer quelque chose ? Après avoir quitté toutes choses, quelle chose de la terre pourrait donc bien vous manquer ? N’est-ce pas là le secret de la liberté supérieure, conquise et garantie par vos vœux ? Quelle chose encore du côté du Ciel manquerait à votre profit spirituel le plus grand ; sans parler des attentions de la Providence qui viennent à vous, après la pluie de la grâce divine, comme la rosée du matin de nos Saintes Écritures, cette 248rosée, sourire du Ciel, qui donne au visage sa sérénité. Sicut ros super herbam, ita et hilaritas ejus. (Prov. XIX, 12).

Non, en vérité, rien ne vous manque, pas même aujourd’hui le regret, qui vous est épargné, d’être tenues éloignées par votre règle des grandioses manifestations en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc. Car au programme de ces solennités, voici que le Père vénéré qui vous gouverne a voulu donner à ses Filles du Carmel une place choisie et associer leurs louanges virginales au concert qui remplit Orléans.

À mon tour, je vous le demande, doit-il finir à vos cloîtres, le triduum de prières que j’ai la faveur d’inaugurer ce matin ? Et n’est-il pas dans la logique de ces fêtes que vous y soyez présentes par un acte de volonté, qu’encourage et bénit votre Pontife et que les foules enthousiastes béniront avec lui ?

Laissez-moi évoquer un souvenir d’un autre âge ? Au temps où le bon peuple de France priait et suivait par les rues des cités les supplications publiques, prêtres et évêques se rendaient dans les monastères pour y prendre les grandes reliques, et inviter ainsi les saints du Ciel à prier avec les chrétiens de la terre. — À défaut des reliques de la céleste Martyre, nous aurons son âme présente au milieu de nous. D’autres âmes, sœurs de la sienne, lui feront cortège ; plus pures, plus saintes que les nôtres, assez humbles pour figurer dans le rayonnement de son triomphe, assez aimées de Dieu pour solliciter efficacement, en union avec elle, les extraordinaires secours qu’attend la France. Il nous appartient de dire que vous ne pouviez pas être oubliées, mes Révérendes Mères, et que l’on devait tout d’abord penser à vous.

Vous étonnerai-je alors, en vous disant qu’à voir en notre Bienheureuse la force virile, l’énergie indomptable qui devait caractériser votre séraphique Mère, je lui trouve une âme de Carmélite, capable de vous servir de modèle, malgré les contrastes de cette vie tourmentée avec la sérénité de votre vie cachée ?

Mais, prenez garde, les contrastes ne sont qu’à la surface chez notre Bienheureuse. Ne l’a-t-on pas appelée une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière, une orante au camp et dans les chevauchées ? Et c’est la vérité même.

Avant le livre immortel que Jeanne a écrit de la pointe de son épée sur nos champs de bataille, quel autre et merveilleux livre, d’une toute divine inspiration, l’on pourrait écrire rien qu’avec ses réponses aux juges qui ont approuvé à Poitiers et réprouvé à Rouen sa mission !

De ces pages d’une prenante sincérité que verrions-nous saillir et resplendir ? l’âme surhumaine d’une fille de Dieu, héroïquement fille de l’Église, et fille aussi du Carmel par cet air de famille qui ne trompe pas.

249L’épée et l’étoile sont deux symboles en honneur au Carmel. À considérer sortant du chef de votre blason religieux la main armée du glaive dans un geste de combat, et décrivant ce geste au milieu d’un ciel semé de dix étoiles, qui ne songerait à la chevalerie de notre épopée française ? — Au royaume des âmes, seriez-vous une chevalerie spirituelle ? Y aurait-il aussi chez vous une fleur délicate du devoir, le goût du beau dans la conduite de la vie, un rare et très exquis sentiment de l’honneur ? — Je m’entends : une fleur du devoir à offrir dans la ferveur de l’amour du Maître divin qui possède votre cœur ; le goût du beau, c’est-à-dire du parfait, qui retienne sur vous les regards de l’Époux bien-aimé de vos âmes ; — un sentiment exquis de l’honneur divin, toujours prêt à venger dans la pénitence l’outrage fait à la majesté souveraine ?

Supplice de Jeanne d’Arc. (Cordonnier.)
Supplice de Jeanne d’Arc. (Cordonnier.)

Je comprends mieux votre blason. L’archange soldat, saint Michel, dut l’inspirer par sa devise : Quis ut Deus ? Qui est semblable à Dieu ? Qui est digne comme lui, de ravir un cœur épris de beauté sans ombre ? Qui est capable comme lui de pousser au sacrifice pour le triomphe d’un idéal sublime, l’idéal des fins de l’Incarnation, victorieuses enfin dans l’Église et dans les âmes ? Car tel est, au Carmel, l’objet de votre zèle ; telle votre manière d’accomplir toute justice. Qu’en serait-il du monde, disait Notre-Seigneur à sainte Thérèse, s’il n’y avait pas de religieux ? Quid mundo nisi ob religiosos ? Vous êtes par la pureté de votre vie un exorcisme vivant ; l’arôme de vos vertus assainit notre air et nous donne la bonne odeur de Jésus-Christ.

Et pourtant ne rêvons pas d’une vertu tranquille au cloître : le cloître est une arène de combat. Là se produit invisible à nos yeux, visible aux yeux des anges, une scène qui rappelle l’amphithéâtre des martyrs, où le sable du cirque buvait le sang des chrétiens 250pendant que leur prière et leur sacrifice avaient raison de l’empire des Césars. Or, il y a pis que les fauves : lions ou tigres, que sont-ils en comparaison de l’éternel ennemi, que l’Évangile appelle à dessein le Fort armé ? Il sort de l’enfer aujourd’hui par les mille courriers de la presse, et vient insulter chaque matin, et le soir encore, les troupes d’Israël, blasphémant et disant : Où est-elle la puissance du Seigneur qui brise les cèdres du Liban, qui remue et agite le désert ? (Ps. XXVIII). Avec sa fronde et le caillou blanc du ruisseau, David, une fois, était entré dans les puissances du Seigneur, en repoussant l’ennemi d’Israël. La Vierge du Carmel entrera dans la force même de Dieu. Sa mission n’est-elle pas de combattre sans merci l’hérésie qui désole l’Église, la fausse science et la superbe de l’esprit, disons : l’erreur dans son principe ; disons mieux, dans son prince, le père du mensonge ? Notre lutte à nous, pouvez-vous redire avec saint Paul, est engagée non avec la chair et le sang, mais avec les principautés et les puissances ténébreuses du monde, avec les esprits malfaisants répandus dans l’air. C’est bien le combat primitif, le combat des anges ; le combat par excellence pour le Seigneur Dieu des armées, zelo zelatus sum pro Domino Deo exercituum.

Ce zèle, Jeanne avant vous l’a pratiqué. Son prestigieux courage est loin d’être le dernier mot de cette âme unique, dont Dieu voulut faire un miroir d’angélique simplicité, avant d’armer son bras pour défendre sa cause.

J’ai dit : sa simplicité ; et j’ai mis dans ce mot son plus bel éloge. Ai-je à vous apprendre que Dieu se définit surtout par sa parfaite simplicité ? Il est pur esprit, vérité et sainteté, tout ce qu’il est, et tout ce qu’il a, parce qu’il est simple ; c’est-à-dire pur de toute composition, si subtile que pût la concevoir une intelligence créée. Par une analogie facile à comprendre, l’être le plus pur sera l’être qui se rapprochera de Dieu davantage ; et l’être le plus dégagé d’imperfection, le plus simple, sera cet être. Les anges, nos aînés de l’adoption divine, sont les premiers en perfection ; ils ne quittent pas du regard le visage du Père, doués qu’ils sont d’une simplicité exquise, la plus belle après celle de Dieu.

Où trouver sur terre, après la Vierge Marie, une plus idéale simplicité que celle de Jeanne ? Faut-il s’en étonner ? N’a-t-elle pas vécu dès son enfance dans la familiarité des anges ? En la préparant à sa mission, ils l’ont formée, assujettie à une spiritualité du Ciel. Ils l’ont faite à leur image ; simple comme eux, pure comme eux ; si près de Dieu, dans l’intimité de la prière, qu’elle vit avec une absolue liberté d’âme parmi la licence des camps, et que, d’un mot, elle fait de ses hommes d’armes 251des gens bien confessés, pénitents et de bonne volonté. L’Angélique ! ainsi l’avait-on nommée.

Et, de fait, c’était entre Jeanne et les anges un commerce fraternel ; elle pouvait, à l’heure décisive, les appeler ; ils accouraient combattre pour elle. J’ai avec moi 50.000 de mes gens, dit-elle un jour qu’elle était seule, exposée aux projectiles et à la mort, sous le rempart de Saint-Pierre-le-Moûtier. Et la ville, réputée imprenable, fut prise.

Mais, ne l’oublions pas, un tel dégagement de l’âme ne s’était pas fait sans un travail opiniâtre qui dura la vie. Que de séparations, que de sacrifices il suppose !

Va, fille de Dieu, ont dit les Voix. Jeanne a cru ; elle part, portant au doigt l’anneau mystique, sur lequel est gravé le nom de Jésus ; son Fiat est la charte de ses vœux ; elle est devenue professe du renoncement à sa volonté propre jusqu’à la mort. Professe du devoir, elle gardera son vœu. Est-elle aux armes ?… la solitude de l’âme la suit dans la mêlée : au milieu du tumulte, la prière ne la quitte pas. Elle est un Raphaël, pouvant dire à ceux qui l’entourent : J’étais au milieu de vous, mangeant et buvant avec vous ; mais je me nourrissais d’un pain invisible et d’un breuvage qui ne peut être aperçu des hommes. (Tob., XII, 19.) Qui ne donnerait la palme à ces victoires intérieures sur les faits d’armes de la guerrière ?

La simplicité de l’enfant est son humilité. La simplicité de Jeanne est sa force. En elle, s’identifient l’ange et le héros. Héroïque dans sa pureté, elle est angélique dans son intrépidité, le sang n’a jamais teint la lame de son épée. Plus forte que l’ennemi dans le combat, après le combat plus forte qu’elle-même par la clémence et la charité.

Avec cet équilibre des dons de nature et de grâce devant servir à des fins providentielles, ne faut-il pas que l’enfant de Dieu accomplie qu’est notre Bienheureuse soit une vaillante fille de l’Église, indomptable dans son orthodoxie ?

Ce côté, non le moins attrayant de sa physionomie, vous rappelle encore les traits de famille. Ces traits se reproduisent depuis sainte Thérèse, chez vous, comme l’effigie est gravée sur les monnaies du prince par une frappe qui ne s’use pas.

Est-elle assez Romaine dans sa foi, notre Jeanne ! Romaine et papiste, comme l’a été toujours le bon peuple de France, qui a ignoré les conciles de Bâle, les Sorbonnes, toutes les pragmatiques royales, s’il y en eut d’authentiques. Romaine, notre Jeanne, jusqu’au martyre ! Sans la flamme qui le brûle, connaîtrait-on le parfum de l’aloès, dit un proverbe 252oriental. Jeanne, en face de son bûcher, se redresse, et plus fière de son baptême que l’était saint Paul de son titre de citoyen romain, elle en appelle au Pape, avant d’en appeler au jugement de Dieu. Je m’en attends à Notre-Seigneur, dit-elle, il m’est avis que c’est tout un de Notre-Seigneur et de l’Église. Menez-moi devant le Pape et je répondrai tout ce que je dois répondre. Y a-t-il eu jamais une plus touchante profession de foi au dogme de la primauté du Vicaire de Jésus-Christ ?

Romaine, mais Française aussi dans sa foi. Qui incarne, comme elle, un peuple, heureusement appelé substantiel dans la foi ? Il faudra donc que sa mission retrace et renouvelle la mission providentielle d’une race élue pour être le soldat de Dieu, le champion de la Papauté et l’antagoniste traditionnel de l’hérésie. Qu’il nous plaît de voir l’épée de l’angélique jeune fille protéger les sentiers pacifiques et défendre le chemin virginal suivi, chez nous, par le Christ dans la personne de nos premiers apôtres, de ceux qui ont planté au cœur de la patrie l’arbre national de notre foi ! Près de lui, Jeanne fait bonne garde, près de l’arbre béni, dont la sève est restée pure, dont les feuilles sans automne ombragent le pays entre les deux mers, dont les fruits le réjouissent de leur saveur éternelle.

Ah ! oui, le doigt de Dieu est là, ce doigt, sans doute, qui apprend à des mains inhabiles à combattre et à des doigts d’enfant à faire la guerre, qui docet manus meas ad prœlium et digitos meos ad bellum (Ps. CXLIII) ; mais encore, et surtout le doigt de la main du Père est là ; il s’est posé sur le cœur de Jeanne, il en a fait jaillir la divine étincelle de l’amour, avec tous ses accents et toutes ses harmonies intérieures. Il vient de se poser sur le front de l’Élue et d’y mettre l’auréole de la sainteté. C’est donc bien un chef-d’œuvre de grâce et de perfection que Dieu nous fait admirer en notre Bienheureuse. A Domino factum est istud, et est mirabile in oculis nostris. (Marc, XII, 11.)

Un dernier mot pour finir. L’épopée de Jeanne est la démonstration historique de cette vérité : seule l’Église a le don de communiquer la durée à ce qu’elle touche. Depuis cent ans qu’elle a pris congé de Dieu, la France officielle tombe ; entraînera-t-elle la France qui remonte à Clovis ? C’est l’angoisse du jour. Jeanne nous revient pour changer l’angoisse en espérance. Aidez-nous, mes révérendes Mères, à prier comme il faut. Aidez l’Ange de la patrie qui a reconstitué la France à la relever encore en ramenant les Français aux pieds de Jésus-Christ, leur roi de tous les temps. Aidez les évêques, par qui la France doit devenir plus que jamais la fille aînée de l’Église, à faire refleurir la justice qui élève les nations et à combattre efficacement l’irréligion qui rend les peuples 253malheureux et misérables (Prov. XIV, 34). La pire humiliation de la vertu n’est-elle pas d’être tenue captive sous les pieds du crime ? Aidez enfin les catholiques fidèles à s’unir et à se tenir debout. Mieux que nous, bataillez dans la prière ; besognez dans les saintes observances de votre vie pénitente et austère, et Dieu en son jour, puisse-t-il être proche, nous donnera la victoire. Ainsi soit-il.

Chez les Dames Dominicaines : Mgr Gauthey, évêque de Nevers.

Les Dames Dominicaines, qui se consacrent au service des pauvres et des pauvres malades, entendirent Mgr Gauthey, évêque de Nevers, leur rappeler leur vocation qui est de vivre Jésus et de le rayonner dans l’exercice de leur charitable apostolat. La Bienheureuse Jeanne d’Arc leur est un admirable modèle, elle dont la vie intérieure fut toute pleine de Jésus et dont la vie extérieure le montra si magnifiquement.

Ut digne ambuletis vocatione qua vocati estis. (Puissiez-vous marcher dignement dans la vocation à laquelle vous êtes appelée !)

Éph., IV, 1.

Mes Révérendes Mères,

Mes chères Sœurs,

La Bienheureuse Jeanne d’Arc domine tout ici, dans cette ville, dans cette journée, dans cette maison, dans cette fête à laquelle préside son image.

Revenu de Rome depuis trois jours, j’ai encore les yeux, les oreilles, le cœur, l’âme tout entière pleins de tout ce que j’ai vu, entendu, senti, compris.

L’Église a glorifié Jeanne d’Arc. Eh bien, qu’est-ce que Jeanne d’Arc ? C’est une créature admirable de simplicité, de droiture, d’innocence.

Elle a toutes les beautés. Elle est une héroïne, elle est une sainte, elle est une martyre. Son auréole de Bienheureuse est resplendissante par toutes les vertus, comme sa figure attire la sympathie par tous les charmes.

Comment expliquer cette merveille ? C’est simple comme les grandes œuvres auxquelles Dieu met la main : Jeanne a marché dignement et fidèlement dans la vocation à laquelle elle avait été appelée.

Cette vocation, c’était, selon la parole d’un vieux chroniqueur que le cardinal Perraud commenta admirablement à Orléans, dans le second 254panégyrique qu’il prononça, le 8 mai 1887, d’apparaître comme un message de Dieu. Fidèle jusqu’au bout à ce rôle divin, elle mourut sur un bûcher pour ne pas le trahir.

Mgr Gauthey, évêque de Nevers.
Mgr Gauthey, évêque de Nevers.

Ma chère Enfant80,

Vous allez, ce matin, revêtir le saint habit dominicain, sous les auspices de la Bienheureuse Jeanne d’Arc. Comme elle, vous devrez être fidèle à votre vocation. Or, la vocation d’une dominicaine garde-malade des pauvres c’est d’être un message de Dieu aux pauvres êtres souffrants à qui elle est envoyée. Je voudrais vous dire de quoi sera faite votre fidélité à cette belle vocation.

Une petite dominicaine doit vivre de Jésus, comme en a vécu Jeanne d’Arc.

Il faut qu’elle montre Jésus aux pauvres malades comme Jeanne l’a montré au roi, à la France, à tous ceux devant qui elle a paru.

Vivre de Jésus, dans sa vie intérieure et rayonner Jésus, autour d’elle, dans ses œuvres : voilà le message de Dieu dans Jeanne et dans la garde-malade des pauvres.

I

Jeannette de Domrémy vécut de Jésus, dès son enfance. La guerrière poursuivit le doux commerce de son âme avec le roi Jésus, dans les chevauchées, dans les batailles, comme à la cour du roi, et elle y demeura attentive et fidèle dans sa prison et sur son bûcher. Cela se résumait à 255s’entretenir avec Jésus, à se nourrir de son Eucharistie et à agir pour l’amour et par la volonté de Jésus.

Jeanne aimait la prière et elle y était assidue au foyer de la famille où sa pieuse mère lui avait appris toute sa créance, dans les champs où elle s’agenouillait quand sonnait la cloche, à l’église où elle aimait à aller souvent. Dans le procès de sa réhabilitation, celles qui avaient été ses compagnes de jeunesse, comme aussi des gens du peuple de Domrémy, déposèrent qu’elle était pieuse, qu’on la voyait aller aux messes matinales. Un des témoins rapporta qu’il était petit marguillier de l’église et que Jeanne le reprenait quand il omettait de sonner les complies. Elle lui promettait de menus cadeaux pour qu’il y fût fidèle. Un laboureur déclare qu’il ne croit pas qu’il y eût meilleure fille qu’elle dans le pays. Elle se confessait souvent. On la voyait, le samedi surtout, fréquenter le pèlerinage de Notre-Dame de Bermont.

Un prêtre qui était enfant de chœur à l’église de Sainte-Marie de Vaucouleurs, au temps où Jeanne y séjourna, déposa qu’il l’avait vue souvent venir à l’église, qu’elle entendait les messes avec piété, qu’elle restait longtemps agenouillée. Elle descendait dans la crypte et restait prosternée devant la statue de la Sainte Vierge. Un autre témoin rapporta que tout dans la conduite de Jeanne était d’une bonne catholique et d’une parfaite chrétienne.

Une dominicaine, chaque matin, ranime son âme et réveille sa vie intérieure dans l’oraison. C’est là qu’elle aussi entend ses Voix qui lui disent ce que Dieu demande d’elle et ce que les pauvres attendent de son dévouement. La prière des lèvres ou du cœur est son refuge dans les peines, le travail, les difficultés de son apostolat. Elle est heureuse, quand elle revient de chez les malades, d’aller à l’église, rendre compte au Maître adoré de ses œuvres, de ses déceptions peut-être et lui renouveler son acte d’abandon de jour en jour plus complet et plus fervent.

Jeanne était avide de la sainte communion. Il faisait bon la voir devant le tabernacle. On a témoigné qu’elle était souvent baignée de larmes à l’élévation de la messe. La divine Eucharistie était vraiment l’aliment de son âme et je crois bien qu’on aurait pu l’entendre elle aussi s’écrier, comme votre Catherine de Sienne : Mon père, donnez-moi mon pain ! Donnez-moi mon pain ! Quand elle le pouvait, Jeanne allait communier, avant de monter à cheval ; si elle ne le pouvait faire, c’était sa grande privation. Dans sa prison elle souffrit plus que de tout le reste de ne pouvoir pas communier.

La dominicaine vient communier avant d’aller à la conquête des âmes. Elle a plus de facilité que Jeanne pour recevoir son Jésus. Elle aspire à aller tous les jours à la sainte table. La liturgie, dans l’office de 256sainte Cécile, appelle Notre-Seigneur Jésus-Christ le semeur des chastes pensées ; c’est en lui, dans sa communion, que les vierges gardent leur cœur immaculé. Jésus est leur force, leur lumière et leur joie.

Jeanne ne connut que la volonté de son Seigneur. Et quel est ton Seigneur ? lui demanda Baudricourt. — C’est le roi du ciel. Elle ne fit jamais rien que par son inspiration.

Dans les jours si durs pour elle du procès de Rouen, quand on la poussait à bout, la douce Pucelle répondait : Je m’en attends à mon Seigneur. Durant sa mission de chef de guerre, elle disait avec autorité, pour couper court aux hésitations ou aux résistances de son entourage : Ainsi le veut mon Seigneur. Jeanne fut puissante, invincible parce que, sans se rechercher jamais elle-même, elle fut l’instrument docile du Maître céleste qui l’employait à son service.

Pour qui donc la petite dominicaine qui a tout quitté, renoncé à tout, travaillerait-elle sinon pour le roi Jésus qu’elle a préféré à tout autre époux ? C’est bien pour lui, mes chères Sœurs, que vous allez au-devant des misères humaines et de la souffrance et des maladies. C’est Jésus que vous voyez et que vous aimez dans vos malades et c’est pour lui seul que vous êtes prêtes à tout affronter, parce que vous savez bien qu’il est avec vous, celui pour lequel uniquement vous voulez vous dévouer jusqu’à la mort.

II

Il n’est pas étonnant que Jeanne d’Arc toute remplie de Jésus, par la prière, par la communion, par la pensée constante d’agir avec lui et de faire sa volonté, ait si bien rayonné Jésus autour d’elle. Il était en elle, débordait d’elle dans son regard, sur ses lèvres, dans toute sa conduite. Aussi bien elle fut irrésistible. Les docteurs et les évêques, après l’avoir interrogée, crurent à sa mission. Le roi, en dépit des funestes courtisans qui l’avaient accaparé, crut en elle, les soldats y crurent, les chefs, habitués à ne compter que sur la vaillance de leurs bras, se rangèrent convaincus derrière cette Pucelle. Le peuple fut gagné d’instinct ; il acclama la libératrice en laquelle il reconnaissait l’envoyée de Dieu ; la foi de Jeanne entraînait tout.

Elle convertit les soldats, les fait prier, obtient qu’ils se confessent. Il y a en elle une puissance de conviction qui triomphe de l’obstination des plus endurcis. Jeanne impose à tous ceux qui marchent à la bataille avec elle le respect de la loi de Dieu, le respect du saint nom de Dieu. Les princes, les vieux capitaines retiennent sur leurs lèvres, devant 257elle, leurs jurons accoutumés. Elle est jeune, elle est belle, la victoire la rend resplendissante et nul n’ose effleurer ce lis éclatant d’un souffle capable de le ternir. Tous les compagnons de chevauchée de la Pucelle reconnaissent qu’une vertu céleste s’échappe de cet être virginal. Vous ne me reprocherez pas de rappeler encore une fois votre ravissante Catherine de Sienne, dont on disait comme de Jeanne d’Arc : Personne ne s’approcha d’elle sans devenir meilleur.

Jeanne d’Arc (dans la cour de l’hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans au XVe siècle) (couvent des Dames dominicaines).
Jeanne d’Arc (dans la cour de l’hôtel de Jacques Boucher, trésorier du duc d’Orléans au XVe siècle) (couvent des Dames dominicaines).

À sa pureté angélique elle joignait une exquise bonté. Jeannette de Domrémy accueillait les pauvres, leur cédait son lit et dormait sur un siège près de l’âtre. Jeanne, chef de guerre, descendait de cheval pour panser les blessés. Elle ne pouvait voir sans frémir couler le sang de France et elle avait grande compassion pour tous les malheureux.

Je viens, mes chères Sœurs, de vous montrer en Jeanne d’Arc l’idéal de la petite dominicaine : foi, pureté, bonté.

Elle aussi, les pauvres, les malades, la regardent d’abord avec curiosité, avec étonnement. Ils se demandent et ils cherchent à deviner qui représente cette messagère qui vient à eux. Elle leur dit en souriant que c’est son maître qui l’envoie. Qui donc est votre maître ? C’est le roi Jésus. Lui, quand Il était sur la terre, il allait au-devant des lépreux, il guérissait les malades, il remédiait à toute infirmité, il accueillait les pauvres, relevait les pécheurs. Maintenant il est au ciel ; mais il suscite des créatures qui renoncent à tout amour humain, qui se privent des joies de la famille pour se consacrer au soin de la famille préférée de leur époux céleste : les petits, les pauvres, tous ceux qui souffrent. Cela est dit avec conviction et avec suavité. Le malade est bien vite touché, attendri. Il ne tardera pas à croire au Jésus qui rayonne dans les regards, dans les paroles, dans les soins, dans le dévouement de la sœur garde-malade.

258Il y a souvent grande pitié dans les maisons où entre la petite dominicaine, grande pitié par la maladie, la détresse et même la misère morale. Avec elle, un souffle balsamique se répand dans l’air vicié. Après quelques visites le lit est blanc, la table est propre, les enfants sont lavés, et les figures du père et de la mère, ouvertes et sympathiques, font bien voir que de l’âme et du cœur de ces pauvres gens ne montent plus des pensées de blasphème ou de désespoir, mais des élans de reconnaissance et des aspirations à la vertu.

Ce que le rayonnement de la foi et de la pureté a commencé, la bonté l’achèvera. Pauvres gens ! La vie a été plutôt dure pour eux ; ils n’ont pas connu les soins délicats. Le malheur a aigri leur cœur où l’envie a jeté son fiel amer. Mais ils vous voient, vous, petite sœur blanche ; ils sauront bientôt qu’il ne tenait qu’à vous d’avoir à souhait ce qu’ils envient et vous avez tout laissé pour vous faire leur servante, leur consolatrice. Quelqu’un d’eux dira peut être comme ce brave homme qui était tout retourné par le dévouement de sa garde-malade : Ma Sœur, vous êtes donc le bon Dieu ! Non, mais son envoyée et l’image de sa bonté parmi les hommes.

Jeanne d’Arc était gracieuse, simple, souriante, enjouée et spirituelle dans ses réparties. Il ne faut pas à la petite dominicaine une piété à l’aspect sévère, rien de guindé, de contraint, mais l’air naturel, aimable, attirant. Elle ne va aux hommes que pour les gagner. Jeanne voulait rendre la France au roi Jésus, la garde-malade lui rendra des âmes qui étaient perdues.

Mes chères Sœurs, c’est en vous et en celles qui comprendront comme vous leur rôle de messages de Dieu que nous espérons pour la restauration du règne de Dieu dans notre cher pays. Travaillez et Dieu travaillera.

Ma chère Enfant, vous avez fait votre apprentissage ; je souhaite que, devenue une heureuse novice sous le nom qu’on vous enviera de sœur Jeanne d’Arc, vous soyez fidèle à votre vocation.

C’est avec une douleur bien naturelle que les vôtres vous ont vue quitter la maison paternelle. Vous étiez la joie de votre excellent père dont je connais le cœur fort et tendre. Votre mère a fait généreusement son sacrifice pour Dieu. Vos frères auront en vous un ange gardien qui les protégera de loin. Vous serez donc aussi le message de Dieu pour votre famille, et je ne crains pas de vous dire au nom du Roi du ciel : Va ! va ! fille de Dieu, je serai à ton aide.

259À l’école Sainte-Croix : Mgr Gouraud, évêque de Vannes.

Mgr Gouraud, évêque de Vannes.
Mgr Gouraud, évêque de Vannes.

Pendant que l’on priait Jeanne d’Arc dans les couvents, on la priait également dans les collèges. L’école Sainte-Croix eut l’honneur de la visite de Mgr Gouraud, évêque de Vannes ; et le pensionnat Saint-Euverte fut visité par Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle. Il y a quelques années, ces deux évêques vivaient encore au milieu de la jeunesse, le premier à l’externat des Enfants Nantais, le second à l’institution de Pons. Ils étaient tous les deux d’excellents supérieurs : il était tout naturel que Pie X les élevât à l’honneur de l’épiscopat. Mgr l’évêque d’Orléans, qui voulait que les élèves de nos deux collèges catholiques de la ville eussent leur part dans la glorification de Jeanne d’Arc, ne pouvait confier à des cœurs plus dévoués à la jeunesse le soin de lui rappeler, chez nous, quel bel idéal et quelle vaillance la sainte Libératrice de la France vient lui prêcher aujourd’hui.

Les élèves de l’école Sainte-Croix ne purent recevoir Mgr Gouraud dans leur chapelle. Depuis le 13 décembre 1906, ils en ont été chassés par la loi ; comme tant d’autres sanctuaires où depuis tant d’années les élèves des petits séminaires apprenaient à connaître et aimer Jésus-Christ, elle a été déclarée bien de séquestre et il est interdit à Dieu d’y rentrer avec ses enfants. C’est dans l’église Notre-Dame-de-Recouvrance, où la piété orléanaise aime à prier saint Joseph, qu’ils se sont réfugiés pour leurs exercices religieux81 : 260c’est là que Mgr l’évêque de Vannes leur adressa la belle allocution que nous sommes heureux de reproduire.

Mes chers Enfants,

En organisant la réunion de ce matin, votre évêque, qui a toutes les délicatesses du cœur, comme il a toutes les sages industries du zèle le plus ardent, a voulu donner à sa chère maison de Sainte-Croix sa part dans les fêtes qui vont immortaliser la ville d’Orléans ; mais je le soupçonne d’avoir voulu, en me choisissant pour présider cette cérémonie, faire plaisir à un évêque qui, pendant vingt-cinq ans, a mis toute sa vie au service de la jeunesse. Il lui a suffi d’évoquer ce souvenir chez moi, pour que je saisisse avec empressement cette occasion de venir au milieu des jeunes, que j’aime toujours et que je retrouve chez vous les mêmes qu’autrefois.

L’expérience m’a appris que, pour se faire écouter des jeunes, il faut surtout leur parler de jeunesse et d’avenir : c’est-à-dire leur rappeler ce qu’ils sont et ce qu’ils seront.

Mais ce n’est pas moi qui doit vous le dire ce matin, mes chers enfants, c’est Jeanne la Bienheureuse. Qui fut jamais plus digne de parler aux jeunes que l’héroïque enfant de dix-neuf ans que l’Église vient de couronner ? Qui fut jamais plus digne de leur être proposé comme modèle ?

Jeanne d’Arc prêche, en effet, à la jeunesse de nos jours deux choses qui lui manquent trop souvent, deux choses qui lui sont nécessaires pour être glorieuse, deux choses qui font l’âme française, deux choses qui firent l’âme de Jeanne d’Arc : l’idéal et la vaillance.

I

L’idéal ! Oui, il faut à la jeunesse de l’idéal. Il lui faut des idées qui la fassent sortir du terre-à-terre de la vie présente, des idées qui l’enlèvent au monde sensible. L’idéal, c’est la conception de quelque chose qui est au-dessus de nous, de quelque chose qui sera après nous, de quelque chose qui n’est pas nous.

Trop souvent la jeunesse manque d’idéal : elle s’enferme dans la vie présente, vit au jour le jour, uniquement préoccupée de ses aises et de ses plaisirs. Si elle pense à l’avenir, elle le limite à quelques années ; si elle se préoccupe d’agir, elle n’y voit que le profit ou la satisfaction qui lui en reviendront ; elle s’enferme dans un cercle dont elle est à la fois le centre et le rayon.

261Étonnez-vous qu’elle ne donne rien à l’Église, ni à la patrie, ni aux lettres, ni aux sciences. Pour produire en faveur de ces grandes causes, il faudrait au moins y penser, il faudrait sortir de soi, il faudrait s’emplir l’esprit de ces idées. Toute une portion de notre jeunesse n’y songe pas.

Vous n’êtes pas de celle-là, mes chers enfants. Votre éducation tout entière tend à vous communiquer un idéal, et l’idéal le plus sublime.

Jamais vous n’avez dû en être plus convaincus qu’à cette heure où l’Église exalte l’âme la plus remplie d’idéal que le monde ait jamais vue.

Qu’elle est délicieuse à contempler, cette âme d’enfant, dont on est tenté de se demander si elle est un ange ou une créature humaine ! Du jour où ses Voix lui ont dit la grande détresse qui règne au pays de France, une idée hante sa pensée. Elle ne s’enfonce pas, comme tant d’autres l’eussent fait, dans un égoïsme tranquille. Elle souffre avec ceux qui souffrent, elle pleure avec ceux qui pleurent…

Lorsqu’une âme s’est ouverte à l’idéal, celui-ci s’y développe et s’y épanouit comme une fleur. Jeanne n’a pas un instant fermé l’oreille à ses Voix, voilà pourquoi plus elle avance en âge, plus l’idéal se précise à son esprit. C’est la France avec ses malheurs qui la frappe tout d’abord, l’idée d’aller à son secours suit immédiatement. Comment cela se fera-t-il ? il y a tant d’obstacles ! Plus elle y pensera, plus sa mission se précisera, non seulement dans l’emploi des moyens, mais dans son objet immédiat et divin.

Jeanne ne s’arrête pas à la pensée d’un pays qui souffre, elle voit plus loin. Ce pays souffre, pourquoi ? parce qu’il doit être à Jésus-Christ, le roi des nations. La France souffre parce qu’elle est la Fille aînée de l’Église, et que Jésus-Christ n’y a plus la place qui lui appartient. Pour sauver ce pays, il ne suffit pas de l’arracher aux mains extérieures qui l’affligent, il faut le rendre à Jésus-Christ son vrai roi. Vous le savez mieux que moi, ce fut la vraie mission de Jeanne d’Arc, ce fut l’idéal de sa vie.

Oh ! jeunes gens, nous nous plaisons à espérer que la Béatification de Jeanne d’Arc sera pour notre France l’aurore de sa résurrection. Mais n’oublions pas que rien ne sera fait de sérieux dans ce sens, si on ne lui rend pas comme roi Jésus-Christ. Jeunes gens, voilà l’idéal que vous propose Jeanne, l’idéal que vous devez travailler à réaliser. Que ce soit le but de tous vos efforts : Instaurare omnia in Christo. [Tout restaurer dans le Christ. (Éph. I, 10.)]

II

On s’étonne parfois qu’il n’y ait pas plus d’idéal au cœur de certains jeunes gens, surtout chez ceux qui ont reçu une éducation chrétienne. 262Trop souvent c’est la mollesse qui le tue. Le grand ennemi de l’idéal, c’est le manque de courage : l’idéal réclamant une conformité de toute la vie, il faut être vaillant pour lui rester fidèle. De là vient que tant de, jeunes gens ont l’air d’avoir un idéal, et vivent en réalité comme n’en ayant pas. Ils ont bien reçu une éducation choisie, ils semblent bien en avoir emporté une riche provision de nobles idées et de sublimes projets. Vous les verrez, au besoin, s’enrôler dans toutes les ligues. S’il ne s’agit que d’aller à la parade, ils seront au premier rang. Mais s’il faut se dévouer, travailler, se sacrifier, s’il faut même se gêner, combien disparaissent ! Demandez-leur de sacrifier une partie de plaisir pour une œuvre qui réclame leur concours, demandez-leur de se priver de quelques instants de sommeil, demandez-leur de ne plus fréquenter telle ou telle réunion, où n’est pas la place de jeunes gens vraiment chrétiens, ils n’en ont pas le courage.

Chapelle de l’ancien petit séminaire de Sainte-Croix.
Chapelle de l’ancien petit séminaire de Sainte-Croix.

Demandez-leur de vivre conformément à leur idéal, ils n’osent pas…

Jeunes gens, allez prendre des leçons de courage près de Jeanne d’Arc. Vous la verrez, l’héroïque enfant, une fois qu’elle aura la conviction de la vérité de sa mission, s’imposer toutes sortes de sacrifices pour y rester 263fidèle : sacrifices de sa jeunesse, de sa famille, de ses habitudes de vie douce et tranquille. La pensée de ces épreuves suffirait à faire frémir quiconque songe à ce que dut endurer cette enfant de dix-sept ans transformée tout d’un coup en chef de guerre.

Jeanne y ajoute les austérités de la vie la plus mortifiée. Elle achète toutes ses victoires par des pénitences, ne buvant que de l’eau et jeûnant plusieurs fois par semaine.

Elle couronne le tout par le martyre.

Le martyre de Jeanne nous offre ceci de particulier que la Bienheureuse n’eut pas à être, comme les autres martyrs, témoin de la foi, elle n’eut pas à choisir entre la mort et l’abjuration du christianisme, mais elle eut à choisir entre la mort et le renoncement à son idéal. Si elle avait voulu répudier sa mission, dire que ses Voix l’avaient trompée, elle eût échappé à la mort. Mais, modèle héroïque de l’âme qui a vu le bien à réaliser et qui lui reste fidèle, elle affronte le bûcher, en disant : Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par révélation et commandement de Dieu : cela, je le soutiendrai jusqu’à la mort. Elle meurt en s’écriant : Non, non, mes Voix ne m’ont pas trompée ; ma mission était de Dieu. — Jésus, Jésus, Jésus !

Jésus ! pourquoi ce mot tombe-t-il trois fois des lèvres de Jeanne expirante ? parce que c’est Jésus qui a suscité Jeanne, parce que c’est Jésus qui a été son idéal, parce que c’est Jésus qui a été toute sa force. C’est en Jésus, en effet, qu’il faut chercher l’explication de toute la vie de Jeanne d’Arc.

C’est en Jésus aussi, mes chers enfants, qu’il faut édifier la vôtre. Jésus doit être votre idéal et votre force.

Vous savez où on le trouve, ce Jésus ; dans la sainte Eucharistie que vous allez recevoir tout à l’heure. C’est là que Jeanne venait renouveler ses forces, au temps où elle guerroyait ; c’est de ne l’avoir plus qu’elle souffrit surtout dans sa prison. Jeunes gens, ne l’oubliez jamais, c’est le Dieu qui renouvelle et qui réjouit la jeunesse, en lui donnant un idéal et des forces.

Au pensionnat Saint-Euverte : Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle.

Les élèves du pensionnat Saint-Euverte, plus heureux que ceux de l’école Sainte-Croix, purent recevoir Mgr l’évêque de la Rochelle dans la vieille et belle église qui leur sert de chapelle. Mgr Eyssautier leur parla de la vocation de Jeanne d’Arc et leur montra comment elle apprit la volonté de Dieu sur elle et comment elle répondit 264à cet appel : admirable modèle pour la jeunesse chrétienne, à l’âge où elle doit se demander : Que ferai-je de ma vie ? Savoir et vouloir la volonté de Dieu, tout est là.

Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle.
Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle.

Mes bien chers Enfants,

Dans ce concert de louanges, où tant de voix d’évêques retentissent pour célébrer notre Bienheureuse Jeanne, combien j’apprécie et j’aime la part offerte à mon humble parole !

Parler de Jeanne, sous les voûtes de cette illustre église, bâtie en mémoire d’un grand pontife, dont le nom évoque les origines chrétiennes d’Orléans et aux restes duquel les pontifes, ses successeurs, sont venus traditionnellement demander comme une seconde consécration ;

Parler de Jeanne à ce groupe frémissant de jeunes, qui grandissent ici, espoir de la cité et de la patrie ;

Parler de Jeanne, dont la vie tout entière ne fut qu’une rayonnante jeunesse, moissonnée dans la fleur de ses dix-neuf ans ;

Quel honneur et quelle joie pour un évêque, ancien éducateur, qui a gardé, qui garde le culte des âmes d’enfants !

Il vous entretiendra donc et de Jeanne et de vous, heureux si vous sentez qu’en passant, il se penche vers vous avec amitié et désire vous faire un peu de bien.

Au rebours des panégyriques ordinaires, vous me permettrez d’oublier, un instant, la guerrière improvisée et inspirée, qui rendit la France à elle-même et au monde en quelques coups d’épée.

Jeanne, à cheval et en armes, entraînant sous les plis de son étendard, et capitaines et soldats dans un tourbillon de vaillance et de gloire !

Jeanne, debout dans la cathédrale de Reims, témoin du sacre de 265Charles VII, du relèvement de la monarchie et de la nationalité française, après en avoir été l’ouvrière !

Quelle vision !

Mais ceci, c’est le miracle. C’est le Ciel, descendant pour se mêler à l’histoire humaine. C’est le Christ, accomplissant les plus grandes choses avec le néant de sa frêle servante, et, selon le mot original d’un de nos rois, se montrant bon Français.

À travers le miracle, il me plairait de vous dévoiler l’âme libre de cette enfant, que le miracle ne détruit pas ; oui, l’âme libre de cette enfant, aux prises avec les mêmes difficultés intérieures que vous, en face d’une vocation qu’il faut savoir et qu’il faut vivre.

Cette Jeanne intime est moins connue, parce que moins brillante et donc moins remarquée. Elle est seule accessible à notre imitation. C’est elle que l’Église a béatifiée.

Enfants et jeunes gens, vous êtes à l’âge des rêves d’or, de l’élan vers l’inconnu pressenti, de l’idéal entrevu, des séduisantes illusions, des ardeurs bouillonnantes et des promptes défaillances. En marche vers le mystère de l’avenir, qui vous attire, mais vous déconcerte, vous sentez tressaillir des forces et des faiblesses, qui se livrent au fond de vos cœurs de redoutables luttes.

Vous êtes à l’âge de la vocation. La question se pose : Que ferez-vous de votre vie ?

Dans une vocation, il y a la part de Dieu et la part de l’homme. Dieu appelle. L’homme doit répondre : Présent. Or, répondre cela, chère jeunesse de Sainte-Euverte, c’est savoir et vouloir la volonté de Dieu sur vous.

Savoir et vouloir. Que l’exemple de Jeanne vous en apprenne le secret.

I. — Savoir

La pastourelle de Domrémy, dès l’âge de treize ans, dans le jardin de son père, entendit les Voix et vit les apparitions. Les Voix disaient : Jeannette, sois bonne et pieuse. Aime Dieu et fréquente l’Église.

Sur ce fond de vocation, commun à tous, bientôt se dessinèrent les lignes de sa vocation spéciale : Il y a grande pitié au royaume de France… Va, va, fille de Dieu, va… C’est par toi seule que viendra le salut. Ainsi disaient les Voix. Mais, quand elle songeait où il lui fallait aller, la pauvre enfant regardait sa douce vallée, sa maison, ses parents, sa petite église où tant elle avait prié, son travail familier. Cette étrange 266et sublime mission la troublait. Elle avait peur de sa vocation. Elle se débattait sous l’étreinte du surnaturel, qui la pressait et la pressait encore, sans la forcer. Va, va, répétaient les Voix. — Pour coudre et pour filer, répond-elle, je ne crains aucune femme, même à Rouen… mais je suis une pauvre fille, je ne sais pas monter à cheval ni faire la guerre. — Va, va, reprenaient les Voix. Dieu t’aidera.

Elle hésite trois ans, ne s’ouvrant à personne qu’à son confesseur de l’appel divin. Elle réfléchit. Elle prie. Enfin, l’hésitation de la volonté personnelle cesse. La volonté de Dieu se déploie, claire, évidente, éclatante, victorieuse.

Écoutez plutôt. Il y a une fille, entre Coussey et Vaucouleurs, qui, avant un an, fera sacrer le roi de France.Je ne sais ni A ni B. Je viens de la part du roi des Cieux, pour faire lever le siège d’Orléans et conduire le roi à Reims, où il sera couronné et sacré. Elle dira plus tard au duc de Bourgogne, et c’est le point capital de sa mission : Je vous fais savoir de la part du roi du Ciel, mon droiturier et souverain Seigneur…, que vous ne gagnerez point de batailles à l’encontre des loyaux Français et que tous ceux qui font la guerre au dit saint royaume de France font la guerre au roi Jésus.

Oui, voilà bien sa mission : sauver la patrie dans cette confusion de deux trônes et de deux peuples ; obtenir, selon le mot de votre évêque, que l’Angleterre reste l’Angleterre et que la France reste la France ; empêcher qu’à l’heure de la prochaine tourmente religieuse, la Fille aînée du Christ, entraînée dans l’hérésie et le schisme par la folie de la royauté anglaise, ne renie les gestes de Dieu, dont elle fut et demeure l’instrument.

Promener la victoire le long de nos plaines, d’Orléans à Paris, sacrer le roi, consolider la monarchie, ne voyez là que des moyens imposés par les contingences d’alors. On se tromperait, si l’on réduisait cette intervention providentielle aux proportions d’une entreprise politique. Ce que Jeanne fut appelée à réaliser éclate dans cette sommation : Roi d’Angleterre, rendez la France, que vous avez prise sans droit.

La vocation de Jeanne, ainsi mise au point par Jeanne elle-même, revêt son vrai sens et s’identifie avec la vocation de la France.

Mais les notions les plus nettes risquent toujours de s’obnubiler. Il est des moments noirs où l’on craint de s’être mépris. Les angoisses du doute nous torturent à nouveau. Il faut reconquérir péniblement la clarté que l’on croyait décisive.

Jeanne, toute bonne et loyale, fut inquiète devant les revers. Où finissait sa mission ?… Elle fut embarrassée par ses juges. On abusa de sa droiture. On lui prêta des désaveux. On faussa ses réponses. Et, 267comme elle écartait la plupart des objections par des répliques pleines d’entrain et d’humour, jaillissant de son esprit gaulois et plébéien, on la tourmenta sur un article du dogme. Elle en avait souvent appelé à Dieu. On prétendit qu’elle ne se soumettait pas à l’Église et au Pape. Peu versée dans les précisions théologiques, elle sembla, un instant, donner raison à ces raisonneurs. Mais, dès que lui fut expliquée la portée des questions, elle se répandit en déclarations lumineuses. S’adressant à l’évêque de Beauvais, l’ambitieux, le fourbe, le vendu, séparé de l’Église et de la France : Je ne veux pas dire, s’écria-t-elle, que je me soumets à votre jugement, parce que vous êtes mon ennemi capital.

Puis, dégageant de toute équivoque le dogme pur et simple : Je crois en l’Église. Je m’en rapporte à Dieu et à notre Très Saint-Père le Pape. Menez-moi vers lui. Que tout ce que j’ai dit soit envoyé à Rome et remis au Souverain Pontife, auquel, et à Dieu premier, je me rapporte.

Vous, mes enfants, ne vous jetez pas à l’aventure dans la vie. Vous aurez vos voix : chacun a les siennes. Prenez garde. Il en est qui viennent d’en bas et qui sonnent faux ; écoutez les voix d’en-haut. Sachez ce que Dieu vous demande. Or Dieu vous demande d’être chrétiens d’abord : c’est la vocation de la France ; la politique et le reste ne doivent venir que bien loin après.

Votre rôle spécial dépendra de vos aptitudes, de vos goûts, de votre famille, des circonstances. Si l’horizon s’assombrit, si les principes s’obscurcissent, si les intelligences les plus avisées et les plus fermes chancellent, si vous rencontrez partout, comme aujourd’hui, des sophismes, une législation tracassière, la défaveur, la suspicion, la délation, si vous ne discernez plus votre chemin sous les pièges tendus par la loi de Séparation, tournez-vous du côté de Rome. Ce n’est pas la voix de l’étranger qui vous parlera, c’est la voix du Christ. Soyez prêtres, si Dieu vous honore en vous appelant à ce dur et divin métier ; soyez soldats, ingénieurs, avocats, médecins, commerçants, industriels, agriculteurs, fonctionnaires, si vous le préférez ; vous avez le droit de choisir ; mais que vos actes tendent à refaire un pays chrétien. Oui, que vos actes clament très haut à ceux qui méconnaissent son histoire et sa mission : C’est vous l’étranger. Rendez la France, que vous avez prise sans droit.

II. — Vouloir

C’est ce qui manque le plus, dit-on, à la génération présente. Or, pour obéir à une vocation, il ne faut pas seulement une résolution d’ensemble ; 268il faut un courage d’infini détail, contre des passions toujours mobilisées, qui se mettent en travers de nos meilleurs desseins, et contre les épreuves inévitables.

Le boulevard et l’église Saint-Euverte.
Le boulevard et l’église Saint-Euverte.

Jeanne veut à tout prix rester une bonne chrétienne. J’aimerais mieux mourir, déclare-t-elle, que de rien faire que je connusse être péché ou contre la volonté de Dieu. Dieu me garde de faire ou d’avoir jamais fait œuvre qui charge mon âme ! Je m’attends de tout à Dieu, mon Créateur, et je l’aime de tout mon cœur. Et, jusqu’au bout, elle proteste contre les accusations par ce cri de l’innocence : Je suis bonne chrétienne.

Pour préserver sa résolution générale contre les surprises de la faiblesse et les occasions, elle assiste à la messe, chaque jour, sauf les cas d’impossibilité, se confesse et communie fréquemment. Elle n’ignore point qu’elle ne peut rien sans la grâce et que sa force vient de Dieu, comme sa mission.

Armée du vœu de virginité, qui lui commande une perpétuelle vigilance, protégée par son vêtement militaire, elle traverse, intacte et fière, la licence des camps, inspirant le respect et se servant de son prestige pour combattre impitoyablement dans l’armée le blasphème et l’immoralité. À ceux qui accouraient pour s’enrôler, elle demandait : Vous êtes-vous confessés ? avez-vous communié ? car, ajoutait-elle, c’est le péché qui fait perdre les batailles.

Une fois sûre de sa spéciale et extraordinaire vocation, entendez-la s’exprimer en un verbe de feu : J’irai, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux.Partons, plutôt maintenant que demain, plutôt demain qu’après. Et ce sont des sommations à l’ennemi de la part du roi du Ciel ; c’est la fougue des assauts ; ce sont les harangues qui réconfortent 269le soldat et respirent, avec le mépris du danger, la certitude de la victoire : En avant ! En avant ! tout est vôtre.Quand même ils seraient pendus aux nues, nous les aurons. Ce qu’il y a de plus parfait, c’est que son vaillant courage n’est jamais emporté ni cruel. Elle ne verse point le sang, et, quand un ennemi tombe mortellement frappé, elle descend de cheval pour l’assister.

Mais, dans le détail, quelles déroutantes complications ! Elle se heurte au découragement universel, aux divisions, aux intrigues, au désordre des troupes, à la mollesse du roi, qu’il faut en quelque sorte sauver malgré lui. Nous retrouvons les effrois, la sensibilité, les larmes de l’enfant. Elle pleure, quand on l’insulte, quand elle est blessée, quand on blasphème. Elle pleure, en invoquant ses Voix, quand on repousse ses avis. Elle est parfois ballottée entre des décisions contraires. Prisonnière, trahie, abandonnée, livrée à des juges pires que des bourreaux, justement alarmée pour sa pudeur, elle passe par d’horribles souffrances.

Enfin, elle éprouve devant la mort tous les frissons de la frayeur humaine : Oh ! Oh ! soupirait-elle, j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée ! Puis, se ressaisissant, elle communie dans sa prison, au matin du supplice. Où serai-je ce soir ? Avec la grâce de Dieu, je serai en Paradis. Quand les flammes montent, elle redit ce nom de victoire : Jésus ! Jésus ! Son dernier soupir s’exhale avec cet acte de foi et d’intrépide persévérance : Non, mes Voix ne m’ont pas trompée, mes Voix étaient de Dieu.

Vous, enfants et jeunes gens, pour demeurer chrétiens, défendez-vous contre les séductions du siècle. Le plaisir, l’argent, les honneurs ? Vanité. Plus haut ! Traversez, sans courber la tête, ni salir votre cœur, cette atmosphère de voluptés et de cupidités viles, de bassesse rampante, de fangeuses convoitises. Plus haut ! Malgré les courants d’opinion, ne craignez pas plus tard d’aller à la messe, de vous confesser et de communier. Soyez fidèles à la chasteté, gardienne du talent, de la robustesse et des sentiments généreux. Gardez-vous pour la tâche familiale dans la sainteté du foyer, si Dieu ne vous convie pas aux virginales sublimités du sacerdoce. Occupez-vous sans trêve, quand vous serez parvenus à la taille d’hommes, d’améliorer la condition et l’esprit des travailleurs. Soyez chrétiens. Soyez apôtres.

Je serais surpris, si les événements d’ici-bas ne vous arrachaient pas quelquefois des larmes. Il peut y avoir, il y a de durs moments, où l’on voit se fermer une carrière, où l’on est voué à l’impopularité, où l’on est frappé d’ostracisme, parce que l’on est du parti de Dieu. Il peut y avoir, il y a de durs moments, où la conscience est placée entre le pain de chaque jour et le devoir chrétien, entre la loi divine et les lois 270humaines. Quelles que soient les âpretés et les injustices, les duretés apparentes et les disgrâces de la vertu, n’ayez pas peur. S’il survient une défaillance, relevez-vous par les sacrements. Et, quand se présentera la mort, regardez le ciel !

En terminant, je suis pris de scrupule. Aurais-je diminué Jeanne à vos yeux ? Non, je ne l’ai point rapetissée, mais puissé-je vous avoir élevés en la rapprochant de vous ! Je n’ai point dénaturé son histoire, ni terni sa beauté, en décrivant ses luttes. Ô Jeanne, étonnant mélange, disait le cardinal Thomas, d’infirmité et de force, de timidité et d’héroïsme, où l’on croit voir la main de Dieu dans la faible main d’un enfant, enveloppez de votre virginal sourire et bénissez cette maison. Imprimez à sa prospérité un essor de plus en plus puissant. Que, sous des maîtres éclairés et dévoués, s’épanouisse toujours plus belle cette belle jeunesse de Saint-Euverte ! Qu’elle se forme à votre image. Et que tous les enfants de France, échappant au vautour sectaire, puissent librement apprendre et remplir, pour le bonheur de l’Église et de la patrie, leur vocation de Français et de chrétiens !

À la Cathédrale : Mgr l’évêque d’Orléans. — À Saint-Paterne : Mgr Belmont, évêque de Clermont.

Les paroissiens de Saint-Paterne et ceux de la cathédrale avaient été spécialement invités à communier, ceux-ci à la messe qui devait être dite par Mgr Germain, archevêque de Toulouse, ceux-là à la messe qui fut dite par Mgr Belmont, évêque de Clermont.

Mgr Germain ne put assister à nos fêtes et Mgr Touchet dit la messe à sa place. Avant la communion, il évoqua le souvenir de Jeanne d’Arc qui vint prier dans cette cathédrale de Sainte-Croix pour le salut d’Orléans et celui de la patrie.

Ces murailles, dit-il, au moins dans la partie absidale, ont tressailli des cris d’allégresse de nos pères au soir de Saint-Loup peut-être, certainement au soir des Tourelles.

Elles ont entendu le chant des premiers Te Deum, après les longs et cruels Miserere de la guerre de Cent ans.

La France, ici, s’est reprise à sa vie nationale et à de longs espoirs. Sur Orléans a lui, pour la deuxième fois depuis saint Aignan, l’arc-en-ciel annonçant de beaux lendemains.

271Ici, Orléans s’est senti, pour la deuxième fois, le cœur de la patrie.

Priez, prions pour cette France qu’aucun désastre ne peut détruire.

Priez, prions pour cette ville dont les destins semblent si étroitement liés aux relèvements inespérés de la France.

Mgr Belmont, évêque de Clermont.
Mgr Belmont, évêque de Clermont.

À Saint-Paterne, Mgr Belmont rappela comment Jeanne d’Arc avait puisé dans le culte de l’Eucharistie la force d’accomplir sa mission et il exhorta les nombreux fidèles qui l’écoutaient à imiter la sainte Libératrice. À défaut du texte complet de l’allocution qu’il prononça, en voici du moins un exact résumé.

Si la ville d’Orléans mérite d’être louée de sa fidélité à conserver et à fêter le souvenir de sa Libératrice, si ses évêques ont droit à la reconnaissance de l’Église et de la France pour leur zèle à montrer dans les vertus de cette merveilleuse héroïne le secret de sa prodigieuse puissance, l’empressement des fidèles de Saint-Paterne à mettre, ce matin, le sceau surnaturel à la fête de leur cité par leur participation aux saints mystères, est une touchante affirmation de leur exacte intelligence du véritable principe de l’efficacité de la mission de Jeanne pour le salut de la France.

C’est au pied de l’autel de l’église de Domrémy que, par des prières pleines de foi à Jésus-Christ présent dans l’Eucharistie, elle obtint de Dieu la grâce qui fait les saints, et la faveur d’être choisie pour remplir un rôle unique dans l’histoire, celui d’arracher la France à la domination étrangère. C’est dans ses visites au Saint-Sacrement, au sanctuaire de toutes les églises sur son passage, de Vaucouleurs à Chinon, qu’elle 272obtint pour ce périlleux voyage lumière et protection ; et chacun des jours de sa prodigieuse campagne, c’est au sacrifice de la messe, dans la sainte communion, qu’elle puisa non seulement pour elle-même la force et la lumière, mais aussi pour ses soldats démoralisés la foi en sa parole qui, du désordre et de l’abattement, devait les conduire à la victoire.

C’est ainsi au pied des autels, dans l’adoration de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, que doivent, comme elle, se prosterner ceux qu’émeut, comme elle, la grande pitié qui règne de nouveau au pays de France.

Cette grande pitié, au temps de Jeanne, consistait en ce que la France ne s’appartenait pas à elle-même, parce que ses fils étaient divisés ; aujourd’hui, elle consiste en ce que, par l’effet de nouvelles divisions, elle est soustraite à l’obéissance à Dieu, l’auteur de sa civilisation, l’inspirateur de son aimable génie ; Dieu est banni de ses institutions, des âmes de ses enfants, et le désordre règne partout.

À ceux donc qui aiment Dieu et la France, à ceux qui comprennent que notre cher pays cesserait d’être le modèle de toute civilisation si Dieu cessait d’y régner, à ceux-là il appartient de ne rien négliger pour rendre à Dieu sa place dans tous les cœurs français.

Aux parents, surtout, d’imiter ceux de Jeanne d’Arc en apprenant à leurs enfants, dès le premier éveil de leur raison, à prier et adorer Dieu, leur créateur et leur père, à obéir toujours à la voix de leur conscience, voix qui est la sienne, à avoir horreur du péché, à être toujours obéissants et dévoués pour leurs parents, charitables et indulgents pour le prochain.

À toutes les âmes chrétiennes de multiplier les inventions de la charité pour suppléer, par la presse sous toutes ses formes, par l’école libre, par leur action personnelle dans les œuvres diverses, à la misère morale qui, pour un nombre immense d’âmes, résulte de l’absence d’éducation chrétienne, et, par suite, de la connaissance de Dieu et de sa loi.

À tous les Français de comprendre que Jésus-Christ seul par son exemple, sa doctrine et sa grâce, leur apprendra à s’aimer les uns les autres, à ne connaître parmi eux aucun ennemi ; et, pour cela, d’imiter les fidèles de Saint-Paterne en lui demandant, dans l’Eucharistie, le secours grâce auquel ils sauveront la France des maux qui la désolent.

273VI
La messe et les vêpres pontificales. — Plain-chant et musique. — Discours de Mgr Dadolle, évêque de Dijon.

La piété des fidèles, après les heures intimes passées au banquet eucharistique, se manifesta ce jour-là par un magnifique concert de louanges et de prières à l’adresse de la Bienheureuse. À la messe pontificale célébrée par Mgr Fuzet, archevêque de Rouen, et aux vêpres solennelles que présida Mgr Blenck, archevêque de la Nouvelle-Orléans, la cathédrale fut remplie d’une foule recueillie dans les grands souvenirs que tout lui remettait sous les yeux : la statue de Jeanne, les principales scènes de sa vie, les chants qui l’honoraient et le discours qui la célébrait.

Mgr Dadolle, évêque de Dijon.
Mgr Dadolle, évêque de Dijon.

Il est impossible, même à un incroyant, d’assister à un grand office catholique un jour de Noël ou de Pâques, sans se sentir ému par la magnificence du culte, l’harmonie des chants et cette grande voix de la prière qui monte vers Dieu : quelles émotions n’ont pas ressenties les milliers de fidèles orléanais en assistant à la pompe religieuse qui glorifiait leur Libératrice ! Pendant que se déroulait le bel ordre liturgique de l’office pontifical, en présence de plus de quarante évêques groupés au pied de l’autel, un chœur de plus de cinq cents voix, auquel le maître de chapelle de Sainte-Croix, M. le chanoine Laurent, communiquait l’âme et le mouvement, exécuta la célèbre messe en ré de Rinck.

Jamais, 274(écrit Mgr Touchet), elle ne mérita mieux son titre de messe admirable ; jamais ne purent être mieux rendues les supplications de son Kyrie, les cris de triomphe de son Gloria, les affirmations prodigieusement sonores de son Sanctus ; les adorations et les compassions de son Agnus Dei. Toutefois ce qui impressionna plus encore, s’il est possible, ce furent les unissons : l’Introït, l’Alleluia, le Credo, la Communion ; et si, entre tant de beautés, il me fallait choisir, j’indiquerais le court verset, espèce d’acclamation liturgique, dite par les soprani : Specie tua et pulchritudine tua intende, prospere procede et regna : dans la splendeur, dans la beauté, ô Jeanne, ô vierge du Seigneur, dans la félicité, marche, triomphe, règne. En écoutant, nous sentîmes les larmes nous monter aux yeux. Nous avions mieux compris pourquoi nos livres saints et nos mystiques supposent que le chant, quelle qu’en soit la nature, est une des jouissances du Paradis82.

Panégyrique de Mgr Dadolle, évêque de Dijon.

Le panégyrique fut prononcé après les vêpres par Mgr Dadolle, évêque de Dijon. Après avoir montré que Jeanne est Bienheureuse parce qu’elle fut une admirable fille de Dieu à toutes les heures de sa courte et sainte vie, l’éminent orateur se demanda pourquoi c’est hier seulement qu’elle fut proclamée Bienheureuse par l’Église ; et il répondit que Jeanne Bienheureuse vient à son heure pour confondre le naturalisme et guérir la grande pitié qui est en France.

Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes. (Voici que, désormais, toutes les générations me proclameront bienheureuse.)

(Cant. Magnificat.)

Messeigneurs,

Mes Frères,

Il ne sera point, je l’espère, jugé téméraire que j’aie emprunté, pour en faire l’application à Jeanne d’Arc la bienheureuse, le prophétique 275verset de l’hymne que chanta la divine Vierge, au moment où elle prit conscience du poème qui allait se dérouler par les nouveaux temps et dont elle portait alors dans son sein l’abrégé vivant.

C’est que, tout entier, le Magnificat, sur les lèvres de Jeanne, rend de si justes sons !

Respexit humilitatem ancillæ suæ [Il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante] : vous entendez la formule de sa vocation. Le Seigneur, une nouvelle fois, s’est penché bas, très bas, pour trouver l’instrument de ses miséricordes.

Fecit mihi magna qui potens est [Celui qui est puissant a fait en moi de grandes choses] : cet instrument, il l’a comblé de ses dons, il en a fait un joyau à la beauté duquel se reconnaît l’ouvrier et sa puissance. Puis, son propre bras opérant par la faiblesse d’une enfant, l’on a vu s’opérer des prouesses inouïes : fecit potentiam in brachio suo [Il a déployé la force de son bras] : la dispersion des superbes, l’exaltation des humbles, et la France, l’Israël de l’ère chrétienne, ramenée à sa mission providentielle : suscepit Isræl puerum suum, recordatus misericordiæ suæ [Il a relevé Israël, son enfant, se souvenant de sa miséricorde] : car il y avait d’antiques promesses, faites à nos pères ; le Seigneur s’en est souvenu en suscitant Jeanne, sicut locutus est ad patres nostros [selon ce qu’Il avait dit à nos pères].

Et voilà comme les strophes du plus fameux cantique que jamais la terre ait dit au ciel se laissent transposer pour raconter l’héroïne avec son œuvre : Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes ! [Voici que, désormais, toutes les générations me proclameront bienheureuse.]

Ex hoc ! [Dorénavant.] Ah ! ce point de départ de sa béatitude proclamée officiellement, nous ne l’oublierons pas.

C’était la journée du 18 avril dernier.

C’était l’heure où, au sein de la splendeur de Saint-Pierre de Rome, nous venions d’entendre donner lecture de la forte page en laquelle le Magistère suprême avait condensé l’histoire de la Pucelle : disant sa naissance au frais vallon de Lorraine, sa pieuse enfance à Domrémy, son départ pour la guerre à la voix de l’Archange, ses chevauchées superbes, Orléans délivré, le sacre de Reims, le bûcher de Rouen…, pour conclure que l’héroïne de tant d’exploits, la martyre de ce bûcher, étudiée à la lumière qui fait ressortir, dans une vie humaine, le trait de sainteté, mérite d’être appelée bienheureuse.

Alors, nous la vîmes paraître, elle-même, sur les hauteurs de l’immense abside, vêtue et escortée comme elle est ici, aux mains son étendard… Et l’extase de la béatifiée triomphant de l’humilité de la vierge, elle répondait à l’oracle de Pierre : Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes.

Déjà l’on savait bien l’héroïne, et si, par moments, sa mémoire a subi de regrettables éclipses partielles, personne, en aucun temps, ne l’a pu connaître, sans s’attacher à elle d’un sentiment enthousiaste.

Ce que l’on ne savait pas authentiquement, c’est de quoi sa vertu était 276faite et s’il était permis de lui rendre hommage sous la catégorie de sainteté. Ses bourreaux avaient-ils dit vrai : Nous avons brûlé une sainte ? Il est vrai que la postérité n’a cessé d’être attirée vers elle par le parfum de son âme en même temps que par l’admiration pour ses exploits. Il y avait, dirai-je, éparse à travers les siècles écoulés depuis son martyre, la matière du procès de fama sanctitatis [de réputation de sainteté]. Le 8 mai 1869, Mgr Dupanloup, d’impérissable mémoire, recueillit les divinations et les pressentiments de la piété chrétienne, et il en composa le panégyrique où il exaltait la sainte dans la jeune fille, dans la guerrière et la victime. Ce discours du grand évêque fut la préface du décret qui a été rendu il y a trois semaines.

La cause orléanaise, — causa Aurelianensis, — vient d’aboutir, grâce aux soins si pieux des successeurs de Mgr Dupanloup. Et maintenant, les acclamations inaugurées à Saint-Pierre et à Saint-Louis de Rome, recommencent ici, d’où elles vont se répandre par toute la France, réjouie incomparablement du don que lui a fait Pie X d’une bienheureuse, en la personne de son héroïne nationale.

La parole que vous entendrez ce soir, ne sera que le très imparfait écho de tout ce qui, je le sens, tressaille en l’âme de cet auditoire.

Simplement j’essaierai de dire de Jeanne qu’elle est Bienheureuse, et pourquoi, après un stage presque cinq fois séculaire aux portes de la béatification, c’est hier seulement qu’elle les a franchies.

I

Jeanne d’Arc Bienheureuse !

Elle l’est, le Vicaire de Dieu l’a fait savoir ad perpetuam rei memoriam [pour en perpétuer la mémoire].

La nouvelle en est trop joyeuse et en trop parfait accord avec la plus patriotique attente pour qu’il s’agisse de la confirmer : non, il ne s’agit que de s’en édifier en la méditant.

Comment donc Jeanne est-elle bienheureuse ?

Au procès de Rouen, les juges demandèrent à l’accusée si ses voix ne l’avaient point appelée fille de Dieu. Elle répondit qu’avant la levée du siège d’Orléans, souvent, et depuis, tous les jours, quand elles lui parlaient, ses voix lui avaient donné en effet et lui donnaient encore ce nom très doux.

Or si nous devons reconnaître la bienheureuse aux traces qu’elle a laissées par l’espace de sa courte vie si pleine, fille de Dieu, c’est la dénomination qu’elle justifiera.

Tous les chrétiens sont de naissance fils de Dieu : ex Deo nati sunt. 277Les saints se distinguent pour l’exceptionnelle mesure dont Dieu entra dans la composition de leur existence.

Voyons ce qu’il a fait dans l’existence de celle que les voix appelaient sa fille ?

Ici, ne l’oubliez pas, nous sommes en pleine histoire. Ici, dis-je, le réel a beau égaler l’idéal et le fait pouvoir se comparer sans désavantage avec les conceptions les plus audacieuses du rêve, ni le fait ni le réel n’en deviennent suspects : leur grandeur démesurée est leur authentique taille.

Explorons-les.

Dieu, mes Frères, a coutume d’assortir nature et grâce. Ce n’est point d’ordinaire sur sauvageons qu’il greffe ses grands dons. L’histoire, au contraire, témoigne qu’en ses vases d’élection il commence par mettre une riche assise de qualités naturelles et d’avantages proprement humains, si bien que, pour la plupart, les saints eurent aussi l’étoffe de héros.

Cette loi s’applique à Jeanne. La petite paysanne n’a pas eu l’occasion d’apprendre à épeler l’abécédaire. Il n’en est que plus remarquable que nul ne songe à lui contester son esprit pénétrant et fin, son jugement très droit, sa très forte volonté, sa langue souple et prompte, qui improvise avec tant d’aisance les mots à l’antique. Que dire de son cœur ? Et c’est ainsi que Dieu a premièrement doté sa fille, en même temps que d’une santé robuste : il ne lui a épargné pas même la beauté.

La chrétienne, en elle, se développe classiquement. Il n’y a rien de rare en la méthode dont elle se forme. De ses vertueux parents, du bon curé de Domrémy elle apprend l’équivalent de notre catéchisme ; mais de cette science elle pratique les leçons loyalement, au foyer, à l’église et au village. Vaillante au labeur, quel qu’il soit, travaux des champs ou de ménage, elle a, il faut le remarquer, éprouvé de bonne heure l’attrait de la vie intérieure, du recueillement en Dieu : et cet attrait, ce n’est pas seulement au pied des autels qu’elle le satisfait le plus possible, c’est encore au milieu de la belle nature, car, pareille en ce point à François d’Assise ou au curé d’Ars, elle possède à un haut degré le sens exquis du reflet divin répandu par la création. Sa piété s’épanche en oraisons fréquentes ; elle se nourrit copieusement de l’Eucharistie, et ce sera le plus cruel tourment de sa captivité d’y être condamnée à en jeûner. Enfin la douce enfant s’est fait avec la pénitence une armure contre l’ennemi spécial que l’homme déchu porte incorporé à sa personne, et, protégée de la sorte, elle a poussé, droite et pure, comme un lis.

278Jeanne a treize ans : déjà fille de Dieu en toute la fraîche idylle du matin de sa vie.

Or, tout à coup des voix commencent à se faire entendre.

Quel cycle, sans exemple dans les autres carrières les plus extraordinaires, que ces six années pendant lesquelles la bergerette de Domrémy, sans interrompre ses soins habituels, tient conversation, presque quotidiennement, avec l’archange Michel et avec les vierges Catherine et Marguerite !

Conseil étrange, qui s’assemble dans la prairie, sous le bois, au bord de l’eau ! et pour traiter de quel genre d’affaires ! La pitié du royaume, l’agonie nationale du pays de France !

Depuis qu’une patrie s’est esquissée chez nous, le va-et-vient d’heur et malheur a eu son jeu fréquent.

Portées si haut par Charlemagne, nos destinées pâlirent vite sous ses successeurs : le sang a des enfants, le génie n’en a pas.

Plus tard, les Capétiens firent à rude prix l’apprentissage du gouvernement.

Un siècle après le miracle de Jeanne, ce fut l’affreux temps des guerres de religion.

Mais, je dois dire que rien ne ressemble aux premières années du XVe siècle, sauf dans l’histoire des peuples qui ont péri : tels la Pologne, ou l’Irlande, qui, tout en demeurant des races, ont, provisoirement du moins, fini d’être des patries.

Au début de la guerre de Cent ans, où allaient se mesurer les deux plus grandes puissances militaires de cette époque, il paraît que les prévisions nous étaient favorables. Hélas ! quel démenti leur donnèrent les événements ! et ils ont fait de même, pour des causes analogues, au moins deux fois depuis cinquante ans, sur les bords du Rhin et dans les plaines de la Mandchourie !

La cause de la guerre de Cent ans, vous la savez.

Alors, — ni je ne blâme, ni je ne regrette ce temps, — la propriété des peuples se transmettait à la manière des biens de particulier, par contrats ou par testaments. Il y avait la loi salique pour régler la transmission de la couronne de France ; mais cette loi, simple coutume encore semble-t-il, n’avait pas la précision ni la rigueur juridique qu’elle obtint depuis. De telle sorte que, quand s’éteignirent les Capétiens directs, Édouard III d’Angleterre put avec bonne foi se croire notre maître.

Un Valois, Philippe, était l’autre prétendant : celui-ci mieux soutenu par la tradition nationale, sans contredit. D’où la guerre.

Elle fut atroce. Après le désastre de Crécy, le roi se rachetait, au 279traité de Brétigny, avec de l’or, et la France hélas ! avec des lambeaux de sa chair. Le sinistre dépècement commençait.

L’épée de du Guesclin et la sagesse de Charles V parurent un moment devoir rétablir notre fortune.

Espoir trompeur, car la folie allait faire du successeur d’un Sage un fantôme de roi, lequel, par surcroît, était l’époux de la plus indigne des femmes, Isabeau de Bavière.

Et les catastrophes de se précipiter.

C’est la journée d’Azincourt, en laquelle périt, courageusement mais sans profit, une si grande portion de notre chevalerie.

C’est l’assassinat du pont de Montereau qui consomma la rupture lamentable entre Armagnacs et Bourguignons.

C’est le traité de Troyes, un monument de honte, qui donnait une sorte de légalité à l’extinction de la France.

L’Anglais avait mis le siège devant Orléans ; si cette place succombait, plus rien n’arrêterait le torrent de l’invasion : de la Manche à la Méditerranée, le Plantagenêt régnerait.

C’est de quoi les voix viennent instruire Jeanne.

Mais à cette pitié, que peut une pastourelle ?

Elle se l’est demandé avant nous.

Écoutons-la : L’ange me disait qu’il fallait me bien conduire, aller souvent à l’église, être bonne fille, et que Dieu m’aiderait à délivrer la France et à faire sacrer le roi à Reims. — Je répondais que je ne savais ni monter à cheval, ni manier les armes… — N’importe, Dieu te soutiendra, me disait l’Ange toujours.

Ce toujours, oh ! je vous prie, retenez-le bien. Il établit à lui seul que, toute bonne qu’elle fût, et docile, et dévouée à la pitié de France, cependant Jeanne s’est fait longuement redire sa mission et, vierge prudente, elle a pris ses précautions pour être sûre de ne partir qu’en nom Dieu.

Or elle est partie.

Son départ prouve sa mission, de même que celui des apôtres, au sortir du cénacle, demeure l’argument irréfragable auquel s’appuie aussi leur caractère d’envoyés divins. Arrière les sophismes, d’où qu’ils viennent, de l’Académie ou de la ruelle, qui voudraient dénaturer la qualité des voix de Jeanne ! Ils valent les arguties de la soi-disant critique qui, à la vue des bateliers galiléens répandus par le monde, cherche à expliquer le colossal phénomène par l’effet de je ne sais quelle foi qui serait de l’ardeur sans lumière. Non : le bon sens nous avertit que l’on ne part pas sans mandat pour de pareilles expéditions et pour y réussir : soit, si l’on est les douze illettrés, la conquête spirituelle de tout l’univers, 280soit, si l’on est une petite villageoise, la restauration d’un royaume mis en lambeaux par cent années de guerres et de divisions intestines.

Elle est partie, Jeanne. Je la salue, dans la beauté de ce premier grand sacrifice qu’elle fait, en se séparant, pour ne les plus revoir, de tous ses souvenirs d’enfance…

Jeanne d’Arc, d’après le tableau de l’hôtel de ville, gravure de Marcenay (1769).
Jeanne d’Arc, d’après le tableau de l’hôtel de ville, gravure de Marcenay (1769).

Elle est partie : ses voix l’appellent. Il faut que j’aille, et j’irai, a-t-elle dit : parole dont j’affaiblirais le caractère, si je la déclarais seulement cornélienne !

Voilà Jeanne à la Cour, puis à l’examen de la commission de Poitiers. Tout plaide en sa faveur, tout prévient : humilité, dévotion, honnêteté, simplesse, raconte le chroniqueur.

Son attitude à l’audience royale, ses confidences spéciales au dauphin Charles commencent à l’accréditer.

Cependant, puisqu’elle prétend que son fait, comme elle dit, n’est qu’un ministère, et que c’est de par Dieu qu’elle doit refaire la France, elle est trop bonne logicienne pour ne pas s’attendre à ce qu’on lui demande un signe. D’autre part, et précisément parce qu’en son fait tout est de Dieu, quelque rayonnante de motifs de crédibilité que soit sa personne, si l’on veut plus, elle ne peut offrir d’autre signe que celui qu’elle tient de Dieu : qu’on la mène vers Orléans, et là sera administrée la décisive preuve par la levée du siège auquel est suspendu le destin de la France !

L’indolent Charles s’est résolu cette fois.

Jeanne est promue chef de guerre. Il y a deux mois qu’elle quittait quenouille et fuseaux. Tous ses émules, d’Alexandre à Napoléon, ont passé par l’école de leur métier : elle, non. Et voyez-la à l’œuvre.

Sa maison militaire formée, Jeanne se met en route vers Orléans : bien prise dans la robe de fer que l’armurier lui a faite sur mesure, gracieuse et fière sur son beau destrier, à la main l’épée de Fierbois, accostée 281du page qui porte le blanc panonceau sur lequel on lit : De par le Roy du ciel.

Les hommes d’armes ont admiré le génie de la tacticienne. Il se révèle du premier coup, quand elle veut prendre par la Beauce, au lieu de la Sologne, pour gagner Orléans. Et de même, tous ses autres plans font voir en la jeune fille un stratège de premier ordre. Elle le dit bien d’ailleurs, son génie n’est pas le sien. Si l’on a délibéré sans elle et décidé contre elle : Vous avez été à votre conseil, et moi au mien. Or croyez que le conseil de mon Seigneur tiendra et s’accomplira, et que celui des hommes ira à néant.

Comment exprimer l’élan dont elle donne l’assaut, ou l’intrépidité avec laquelle elle plante sur les bastilles sa glorieuse bannière ?

Sur ses pas elle sème la prophétie, ses campagnes ressemblent à l’exécution d’une perpétuelle vision. En avant ! en avant ! en nom Dieu, tout est vostre : vous entrerez bientôt dedans ! Et quand elle tient ce langage, les plus braves, les mieux ralliés à la confiance, Dunois, La Hire, n’y peuvent croire. Tout est vostre, affirme la Pucelle. Comme elle l’a dit, la journée s’achève par le Te Deum de la délivrance.

Après Orléans, aux étapes fameuses de Jargeau, Beaugency, Patay, partout la même assurance qui vient à Jeanne de la claire vue qu’elle a du dessein de Dieu sur la pitié de France. Il est historiquement certain qu’entre autres, la journée de Patay fut prophétisée avant d’être écrite par l’épée des chevaliers : des chevaliers que l’héroïne voulait ce jour-là envoyer chercher l’ennemi jusqu’aux nues.

Mais, mes Frères, mon dessein n’est pas de redire l’épopée de Jeanne en racontant ses campagnes. Je me bornerai à souligner tels caractères de sa manière, par lesquels cette guerrière se distingue des guerriers ordinaires et l’emporte sur tous !

Et premièrement, parce qu’elle bataille en nom Dieu, il lui faut des compagnons d’armes que leur état de conscience rende dignes de participer à ses combats. Elle a fait publier l’ordonnance : qu’aucun ne fût si hardi, le lendemain, de sortir de la ville et d’aller aux bastilles, S’il n’avait fait sa paix avec Dieu, parce que, pour punir les péchés des hommes, Dieu permet la perte des batailles ! Pensée d’une si haute et si chrétienne philosophie, qui rappelle le jugement porté par saint Jérôme sur les succès foudroyants des envahisseurs de l’Empire romain : Barbaros fecerunt peccata nostra : les Barbares, ce sont nos péchés qui les ont faits.

Ensuite, Jeanne la guerrière n’aime pas la guerre dont elle pratique l’art avec tant de bonheur.

Elle ne l’aime pas. Elle a le respect du sang humain, en quelques 282veines qu’il coule, et qu’il soit de France ou anglais : elle pleure quand elle le voit répandre par les coups d’épées qu’elle commande. Aussi pourquoi Suffolk s’obstine-t-il à ne pas ramener ses gens en leur pays ? S’ils veulent partir, Jeanne, guerrière de paix, leur promet la vie sauve. Au moment d’entrer en campagne, elle a écrit au roi Henri VI une lettre pleinement révélatrice, j’allais dire de sa mentalité de guerrière. Vous aysure qu’en quelque lieu que je trouverai vos gens en France, je les combattrai et les chasserai et ferai aller hors, veulent ou non… et si vous ne voulez croire les nouvelles que j’apporte de la part de Dieu, vous advise que, en quelque lieu que vous trouverons, vous férirons… Le Dieu de Jeanne n’est pas celui des carnages, il est le Dieu de la justice. Jeanne en son nom bataille, parce que la justice veut que la France soit aux Français.

Un jour, peut-être, les ennemis de la guerre prendront l’héroïne pour leur patronne sainte, à condition qu’ils auront éteint, s’ils y parviennent, la race d’ennemis qui rend la guerre parfois nécessaire, et alors glorieuse.

Enfin, mes Frères, l’idéal guerrier de Jeanne s’embellit encore quand il se précise en s’appliquant à reconquérir la France, telle qu’elle la comprend.

Qu’est-ce à dire ?

Gentil sire, ainsi de sa voix caressante elle avait parlé au Dauphin, menez-moi à l’œuvre, et la patrie en sera tantôt soulagée.

Elle a dit : la patrie !

Vous veniez de l’entendre dire : Chacun chez soi, et à ce prix la paix.

Elle ajoute maintenant : Ce chez soi, c’est la patrie. Et ce fut peut-être la première fois en cette audience de Chinon, que, dans les temps postérieurs à l’écroulement du vieil empire et depuis que les nations modernes étaient en formation, le grand mot de patrie se fit entendre, sur quelles lèvres ! pour nommer l’unité morale dont les membres sont des concitoyens !

Sans doute que le patriotisme avait existé déjà. Les paladins de Charlemagne avaient su pleurer au souvenir de doulce France. Mais s’il était de Jeanne le nom restauré qui présente sous le visage d’une mère la terre vivante que nous appelons patrie !

Tout n’est pas là. Dans la pensée de l’héroïne, la France est mieux qu’un sein maternel, mieux qu’un reliquaire de communs souvenirs, mieux que le foyer où viennent s’asseoir les générations successives. La France est un divin fief, et c’est Dieu l’outragé, quand l’Anglais foule son sol. C’est donc à Dieu, dont le gentil Dauphin sera le lieutenant 283et le vicaire, que Jeanne entend d’abord restituer son bien, en refaisant une France française.

Quelle grandeur en cette conception, et quelle intelligence de tout le poème des destinées nationales du pays de Jeanne !

Outre la justice, notre guerrière sainte a directement servi la religion, en vraie fille de celui dont elle a vengé et fait triompher le droit.

Je ne la suivrai pas à Reims. Elle y est à l’honneur, dans son invariable contenance de fille de Dieu, puisque du triomphe de son roi elle voudrait ne tirer pour elle que la permission de retourner à la garde des troupeaux de son père.

Son vœu ne fut pas exaucé : aurait-il dû l’être ? Sa mission personnelle finissait-elle au sacre ?

Quoi qu’il en soit du problème des limites de la mission de Jeanne guerrière, nul ne peut douter que la phase de Rouen n’ait parachevé la sainte.

La phase de Rouen a été possible ! Pourquoi ? Parce que l’envie qui mord au cœur les politiciens, La Trémoille, Regnault de Chartres, a enfin réussi à ourdir l’intrigue où s’est laissé prendre le faible roi. De Reims il fallait marcher sur Paris : la libération du territoire en eût été avancée de vingt ans. Mais les politiciens avaient regret d’être trop absents de ce grand ouvrage. Pour en finir avec l’Anglais, désormais ils substitueront à l’épée de Jeanne leurs habiletés. Est-ce que ces gens-là furent jamais patriotes ? Aimèrent-ils jamais rien, plus qu’eux-mêmes ? Ils vont chercher à enliser l’héroïne dans les amusements des résidences royales. Ils ont brisé volontairement le bel instrument qu’elle avait su forger avec les énergies réunies du patriotisme de France… Elle va pourtant, toujours vaillante… Elle va ! Hélas, il ne lui reste plus qu’à tomber dans le guet-apens de Compiègne.

Voilà les causes coupables de la phase de Rouen : phase à laquelle on ne peut penser sans frémir, et sans pleurer !

La voyez-vous l’héroïne idéale, sur l’échafaud de plâtre et de bois qui supporte le poteau du supplice ?

Elle en est là pour avoir sauvé la France ! Et la France laisse faire !

Ô Jeanne, pardonnez !… Le bûcher vous a grandie encore… Pouviez-vous finir à la façon humaine, quand l’âge et les infirmités auraient eu fait tomber de vos mains l’épée et la bannière ?

Depuis le drame du Golgotha, il ne s’est pas joué sous le soleil comédie judiciaire pareille à celle dont vous fûtes victime. Comme la grande Victime, vous avez passé en faisant le bien : comme elle, vous succombez à une parodie de justice légale.

284Ô Jeanne, je bois les paroles que vous avez dites en votre belle défense. Ils étaient donc de pierre ceux qui les entendirent ? Ces cris de loyauté ! ces réponses vibrantes de patriotisme ! et quelle sublime simplicité dans les accents de sa foi ! et quelle humilité avec quelle prudence dans le témoignage qu’elle rend de son orthodoxie ! Enfin quelle fidélité à l’unité de sa vie !

Mais, mes Frères, Rouen nous rappelle surtout la loi providentielle qui, en toute rédemption, réclame le sacrifice. Le Christ est ici le modèle : Jeanne, sa copie. Et je m’étonne à peine que les deux Passions se ressemblent trait pour trait depuis la trahison jusqu’à l’In manus tuas ! qui, sur les lèvres de Jeanne, s’est changé en le triple nom de l’éternel amour : Jésus ! Jésus ! Jésus !

Résumons-nous. La fille de Dieu est partout en cette histoire.

Oui, fille de Dieu, Jeanne : née de lui par le saint baptême ; grandie en lui sous les rayons chauds et lumineux de sa grâce, dont après Isabelle Romée et Guillaume Front, l’archange et les saintes sont les canaux conducteurs ; puis, assimilée à toute sa pensée, au point que depuis les victoires jusqu’au bûcher elle porte avec elle l’énigme pour quiconque hésite à reconnaître Dieu sous les traits de sa fille.

Et c’est pourquoi un Pape et cette fille de Dieu devaient quelque jour se rencontrer, l’un pour donner à l’autre officiellement son titre avec le rang canonique qui en est la conséquence : et l’autre, la Bienheureuse, répliquant alors que ses voix ne seront plus seules à l’interpeller de son glorieux nom : Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes !

II

Quelle est l’heure, mes Frères, où l’Église vient d’imprimer le cachet d’authenticité au titre dont la sainte Pucelle s’est réclamée de par ses voix ?

Une heure où les maux abondent, qui ne le sait ? Et leur espèce, plus que leur nombre, m’inquiéterait, si Jeanne n’était là pour les secourir.

Le mal capital, par qui tous les autres sont engendrés, est celui qu’on nomme le naturalisme : autrement dit, Dieu éliminé de la pensée et de la vie : tout suit de là.

Or, j’ajoute aussitôt que pour maintenir ou refaire sa fortune dans le monde, sans jamais faire violence à la liberté, Dieu a deux voies dont il use et par lesquelles il prend ou reprend accès vers nous. C’est l’idée et c’est le fait.

285Le chemin du fait est le plus commode, sans conteste. Quand Dieu s’y engage, il est impossible de ne pas le reconnaître, moyennant quelque bon sens et de la loyauté.

Ils savent bien cela ceux qui le fuient. Aussi, pressentant que le fait de Jeanne, où éclate de partout la présence de Dieu, allait par l’effet de la béatification redevenir actuel, critiques et dilettanti se sont empressés d’en reprendre l’étude, dans le dessein évident, presque avoué, d’y aveugler les issues divines !

Un étranger, Andrew Lang, qui a longuement contemplé la figure de celle qu’il appelle fleur de chevalerie et fille la plus parfaite de son église, n’en revient pas de ce que la gloire de cette fleur et de cette parfaite fille trouve encore de notre temps, et en son pays, des détracteurs.

L’étranger voit clair et juste.

Mais voici Jeanne, parée de sa récente gloire de béatifiée. Devant le siècle que le naturalisme ronge, elle va soutenir la thèse de la présence de Dieu et de son action dans le monde. Sur sa mission et sur sa personne l’attention est rappelée. Ses dits et gestes reçoivent de son caractère de bienheureuse un renouveau et un surcroît d’autorité et de prestige. Vienne la critique, après le jugement de l’Église. Que d’abord elle articule le point, l’unique point par où l’héroïne s’écarte de l’idéal d’une envoyée. Qu’elle confronte ensuite l’ouvrière avec son ouvrage : qu’elle prenne la mesure de cette mission, à la fois si compliquée et si précise, dont la trame est toute faite d’événements arrêtés d’avance de par Dieu. Et qu’elle dise si de la concevoir était à la portée d’une villageoise de dix-sept ans, et comment à l’exécution l’on a vu, du jour au lendemain, les invincibles de Crécy, Poitiers, Azincourt, perdre assurance devant cette enfant, en même temps que les vaincus séculaires se ressaisissaient, pour ne plus s’abandonner jusqu’à la fin du miracle de la résurrection de leur pays.

Réservée à nos temps, la béatification de Jeanne impose de relire une page d’histoire, quel l’extraordinaire et le merveilleux, — mots vagues et neutres, — n’éclairent pas assez et que, seule, la lumière du surnaturel rend lisible et intelligible.

Au miracle national d’un peuple, la France, ramenée des bords du néant par une enfant, qui se dérobera ? Qui ? Sauf ceux qui du miracle ont peur. Que s’il en est là, le naturalisme, il est perdu, bouté dehors par Jeanne.

Outre qu’elle va contribuer à restaurer le fait de Dieu dans le monde entier, la béatification de l’héroïne sainte vient à son heure pour des 286raisons qui nous touchent plus directement, nous, Français, ses compatriotes.

Est-il vrai que nous sommes témoins d’une autre grande pitié qui sévit sur ce pays ? Pitié faite de tous les fruits d’une série inouïe d’attentats légalement commis contre la justice et la liberté.

Les mauvais jours de la guerre de Cent ans ont eu, il n’y a pas longtemps, leur équivalent chez nous, à des dates qui marquent dans nos âmes les étapes de notre deuil, sans cesse accru.

Et l’on dit, — c’est le Pape qui parle, — l’on dit que l’audace qui triomphe tire sa principale force de la pusillanimité des opprimés. Le courage des bons est par terre : ils ont trop été vaincus… Chez plusieurs il ne reste de ressort que pour le gémissement.

Or Jeanne nous rappelle le prix et l’invincibilité de l’âme résolue et fière. Contrairement aux calculs d’une prudence courte, ce n’est pas le nombre qui remporte les décisives victoires. Souvenons-nous qu’à sa mission guerrière elle préluda par une autre, plus obscure, plus difficile, qui consista à retremper dans la confiance l’âme des bons Français de son temps. L’importance numérique de l’effectif qu’on lui donnerait pour marcher sur Orléans ne l’intéressait que secondairement. Ce qu’elle demandait, c’étaient des chevaliers en communion parfaite avec sa propre âme et irrésistibles à son vaillant cri : En avant ! tout est vostre !

Et ainsi elle nous apprend que pour vaincre il faut premièrement avoir foi en la victoire, et croire que les succès d’iniquité sont des veilles de défaites.

Offensive et confiance : méthode de Jeanne !

Français catholiques, en avant ! tout est vostre !

Tout ! mes Frères. Et quoi donc est l’objet de nos regrets et de nos espérances ?

Je réponds : la France de Jeanne d’Arc, sans plus.

France unie, telle qu’elle la restaura : France dont le nom soit pour tous ses enfants un symbole et une garantie de fraternité et de concorde ; la France dont le Christ est roi ; la France, patrie chrétienne.

Que le lieutenant de ce Roi ait changé de titre et d’attributions, c’est possible : au nom de la foi, nous n’y redirons rien.

S’il est vrai qu’en fait de lieutenance, Jeanne n’en connut pas d’autre que celle qu’elle fit sacrer à Reims, par ailleurs elle avait expressément distingué, en les subordonnant l’un à l’autre, les deux maîtres de sa France : l’un qui la donnerait, l’autre qui la tiendrait en commende. À celui-là seul appartient l’immortalité des siècles.

À ce Maître unique, et seul durable, nous voulons restituer la France. 287Quel que nom que le régime porte, je dis une France reconnaissante et fière de toutes les grâces et de toutes les gloires de son passé : en essor, tant qu’elle le pourra, vers de nouveaux progrès, auxquels nous aiderons, et, par-dessus tout, fidèle au respect et à la tutelle de toutes les libertés légitimes et de tous les droits.

À notre aide, en cet effort, ô bienheureuse Jeanne !

Et par là vous continuerez de justifier qu’avec toutes les générations, nous vous proclamions ce que vous êtes : Bienheureuse.

Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes.

Amen.

VII
La fête traditionnelle des 7 et 8 mai. — Origines, fondation et vicissitudes.

Il n’est pas douteux que cette fête remonte à Jeanne d’Arc elle-même.

Le 10 mai 1429, en quittant les Orléanais pour conduire le roi à Reims, elle leur avait dit :

Si vous en charge faire processions

Et louer Dieu et la Vierge Marie

Dont par Anglais n’a point été ravie

Vostre cité et vos possessions83.

La veille ou la surveille, elle avait assisté à une procession solennelle et à un sermon avec toute la ville qu’elle avait conviée à cette première cérémonie d’action de grâces.

L’exemple et la recommandation de la sainte Libératrice furent sacrés pour la bonne ville qu’elle avait sauvée. En 1430, le premier anniversaire de la levacion du siège fut célébré ; et, dans le courant de juin 1431, lorsque fut arrivée à Orléans la stupéfiante nouvelle du drame de Rouen, une assemblée municipale où le clergé et les procureurs, les bourgeois et le peuple étaient présents, décida :

2881° Qu’un service serait célébré, chaque année, la veille ou la surveille de la Fête-Dieu, pour le repos de l’âme de Jehanne la Pucelle, en l’église de Saint-Samson ;

2° Que le 8 mai, chaque année, il y aurait procession générale d’action de grâces ; et que, le lendemain 9 mai, un service de Requiem pour les trépassés du siège serait chanté dans l’église collégiale de Saint-Aignan ;

3° Que la ville prendrait à sa charge tous les frais de cette triple cérémonie, à laquelle le Corps de ville, représenté par les procureurs et le clergé, assisterait.

Cette décision, pour avoir force de loi, devait être approuvée par le pouvoir épiscopal et par l’autorité ducale. Elle fut donc incontinent soumise à Mgr Jean de Saint-Michel84 et au Bâtard d’Orléans85, frère de Mgr le duc d’Orléans, alors prisonnier en Angleterre86. Tous deux, l’un par mandement, l’autre par ordonnance, ayant ratifié l’établissement de la fête du 8 mai, décrétée par l’Assemblée de ville, la délibération fut enregistrée dans le Livre rouge, ad perpetuam rei memoriam87.

Métairie de Bagneux, dite des chanoines à Sandillon où mourut Isabelle Romée, le 28 novembre 1458, chez son fils Pierre d’Arc.
Métairie de Bagneux, dite des chanoines à Sandillon où mourut Isabelle Romée, le 28 novembre 1458, chez son fils Pierre d’Arc.

Ainsi la fête orléanaise devait être à la fois civile et religieuse, d’après sa charte fondamentale : c’est le double caractère sans lequel on ne la conçoit pas et qu’elle a gardé depuis ses origines jusqu’à nos 289jours, sauf en quelques circonstances où elle a subi des altérations essentielles.

Les huguenots, aux ordres de Condé et de Coligny, l’interrompirent d’abord en 1562, puis en 1567 ils mutilèrent le monument de la Pucelle, élevé sur le pont ; le 24 février 1568, Théodore de Bèze fit crouler sous la mine les piliers du transept de la cathédrale et, s’il fallut attendre la reconstruction de l’édifice par Henri IV pour reprendre la solennité de l’action de grâces sous les voûtes de Sainte-Croix, la fête traditionnelle n’en subsista pas moins.

Vue d’Orléans en 1690 (d’après Martin des Batailles). C’est sur ce pont que fut élevé le premier monument de Jeanne d’Arc.
Vue d’Orléans en 1690 (d’après Martin des Batailles). C’est sur ce pont que fut élevé le premier monument de Jeanne d’Arc.

De 1583 à 1590, la fête fut interrompue par la peste.

La Révolution commença par en troubler le cérémonial traditionnel : en 1790, il n’y eut pas de procession ; en 1791, il n’y eut ni messe, ni panégyrique, mais seulement une promenade militaire ; en 1792, il n’y eut qu’une promenade militaire et civile, au cours de laquelle M. Pataud, le curé intrus de Saint-Marceau88, reçut la municipalité dans son église pour assister à un Te Deum constitutionnel. En 1793, la fête fut totalement supprimée : les révolutionnaires démolirent le monument de la Pucelle et brûlèrent son chapeau ; son drapeau du moins échappa à leur rage imbécile.

Rétablie par un décret consulaire du 22 avril 1803, la fête annuelle du 8 mai ne subit aucune éclipse jusqu’en 1830. De 1831 290à 1839, la procession fut interdite. En 1840, la municipalité assista à la cérémonie religieuse dans la cathédrale et, de 1841 à 1847, le cortège traditionnel eut lieu. De 1848 à 1851, le clergé n’y fut pas invité. De 1852 à 1909, la procession recommença, sauf deux interruptions, l’une en 1871, à cause du deuil national, l’autre en 1907, par l’effet d’une laïcisation maçonnique.

Cette année-là, les franc-maçons, appuyés par la politique de M. Clemenceau, demandèrent une place dans le cortège et ils l’obtinrent grâce à la faiblesse de la municipalité. Il est vrai que le scrutin qui la leur accorda ne fut pas bien reluisant ; repoussée par 14 voix et admise par 14 voix, leur requête ne triompha que par la voix prépondérante du maire, M. Courtin-Rossignol, qui vota pour eux. Le résultat de cette intrusion de la franc-maçonnerie dans le défilé fut l’abstention du clergé qui ne pouvait suivre la bannière de Jeanne d’Arc en telle compagnie. Le 8 mai 1907 fut donc un jour de deuil pour Orléans : la promenade laïque et maçonnique se déroula à travers les rues silencieuses et le long de la plupart des magasins fermés. Le dimanche suivant, une foule immense se réunit dans la cathédrale pour acclamer Jeanne d’Arc et réparer l’injure qui lui avait été faite.

En 1908, la municipalité orléanaise comprit mieux son devoir et ses intérêts : la tradition fut renouée et les francs-maçons restèrent dans leurs loges. La fête, présidée par Mgr Amette, archevêque de Paris, eut tout son éclat ; le panégyrique fut prononcé par l’éloquent abbé Coubé, arrière-petit-fils du ministre Chaptal, qui en 1803 avait déterminé, par un rapport motivé, le Premier Consul à rétablir la fête du 8 mai.

Si l’on voulait citer d’autres anniversaires qui furent particulièrement brillants au cours du dernier siècle, il faudrait rappeler d’abord celui de 1803. Mgr Bernier, évêque d’Orléans, s’était habilement employé pour obtenir du Premier Consul la restauration officielle des fêtes : elles furent splendides. Après la période révolutionnaire, tout Orléans se retrouvait debout et uni pour honorer sa Libératrice.

L’anniversaire de 1855 surpassa en magnificence tous les autres. Cavalcade historique qui remettait sous les yeux la rentrée de Jeanne d’Arc dans la ville après la prise des Tourelles ; inauguration et bénédiction de sa statue équestre sur le Martroi ; bénédiction 291d’un étendard offert par les dames d’Orléans et d’une bannière de ville ; remise de l’étendard par le maire à l’évêque ; admirable panégyrique par Mgr Dupanloup ; cortège processionnel où la municipalité, le clergé, la magistrature et l’armée marchaient ensemble : il ne manqua rien, en 1855, à la fête orléanaise.

Celle de 1894 a laissé, elle aussi, un glorieux souvenir.

C’était l’année où Jeanne d’Arc avait été déclarée Vénérable par le Pape Léon XIII. Plus de vingt évêques français assistèrent au triduum prescrit par Mgr Coullié, archevêque de Lyon, administrateur apostolique du diocèse d’Orléans. S. Ém. le cardinal Lecot, archevêque de Bordeaux, prononça le panégyrique de la Vénérable et S. Ém. le cardinal Richard, archevêque de Paris, présida la procession solennelle, comme il avait fait déjà en 1890. Les fêtes de 1894 furent aussi marquées par l’inauguration du Musée Jeanne d’Arc dans la maison d’Agnès Sorel, un bijou architectural de la fin du XVe siècle. Le fondateur et le premier directeur de ce Musée, très riche en souvenirs sur Jeanne d’Arc mais auquel, hélas ! il manquera toujours une relique d’elle, fut Mgr Desnoyers, vicaire général d’Orléans. Le vénérable savant mourut en 1902, à l’âge de quatre-vingt-seize ans : il avait consacré près d’un demi-siècle à son œuvre d’érudition solide et de piété patriotique.

La maison dite d’Agnès Sorel, cour intérieure. Musée Jeanne d’Arc.
La maison dite d’Agnès Sorel, cour intérieure. Musée Jeanne d’Arc.

En 1897, le 7 mai, furent inaugurés dans la cathédrale des vitraux qui décrivent l’histoire de Jeanne d’Arc, de Domrémy à Rouen cette belle œuvre artistique, exécutée par M. Galland, était née d’une pensée de Mgr Dupanloup. En 1878 on avait préparé en 292France, pour célébrer le centenaire de Voltaire, une apothéose à l’insulteur de Jeanne d’Arc, au mauvais Français, à l’ennemi de Jésus-Christ. Mgr Dupanloup écrivit dix lettres qui ruinèrent d’avance dans l’opinion publique le centenaire voltairien : V. Hugo eut beau le présider, lui qui, en 1840, avait si sévèrement et si justement flétri …

ce singe de génie

Chez l’homme en mission par le diable envoyé89.

Mgr Desnoyers, fondateur du Musée Jeanne d’Arc.
Mgr Desnoyers, fondateur du Musée Jeanne d’Arc.

L’apothéose projetée avorta. Mais l’évêque d’Orléans, dont ce triomphe fut le dernier, avait résolu de protester par un monument durable contre l’insulte faite il Jeanne d’Arc et il voulut placer dans la cathédrale des verrières qui raconteraient la vie de la sainte Pucelle. La souscription et les concours qu’il ouvrit aboutirent, par les soins de ses deux successeurs, à l’œuvre qu’on inaugurait dix-neuf ans après sa mort. La fête du 7 mai fut présidée par S. Exc. Mgr Clari, archevêque de Viterbe, nonce apostolique en France, et Mgr Touchet, évêque d’Orléans, y prononça une de ses plus éloquentes allocutions. Il y eut, le 7 et le 8 mai, une excellente audition de Rédemption, l’oratorio si célèbre de Gounod.

En 1898, la date des élections législatives fit reporter au 15 mai la célébration de l’anniversaire. Elle avait été précédée d’une cérémonie qui s’y rattache directement, la bénédiction de cinq cloches qui forment, depuis cette année-la, la belle sonnerie Jeanne d’Arc. 293S. Ém. le cardinal Coullié, archevêque de Lyon, vint, le 1er mai, présider cette bénédiction solennelle : c’était la première fois que ses anciens diocésains le revoyaient, depuis son élévation au Cardinalat. Il lui firent le plus sympathique accueil et ils le remercièrent d’avoir bien voulu être parrain du bourdon auquel il donna le nom de Jeanne d’Arc90. Le 14 mai, la nouvelle sonnerie se fit entendre pour la première fois en annonçant, de concert avec le beffroi, la fête de la Pucelle.

On peut se demander, en achevant le résumé historique de ces fêtes91, quelle part y prit le gouvernement de la France. Sous l’ancien régime, aucun roi, que nous sachions, n’y assista : n’eut-il pas été pourtant du devoir de Charles VII d’y venir remercier les Orléanais, qui avaient tenu si fermement contre l’Anglais, et Jeanne d’Arc, qui avait sauvé sa couronne en délivrant leur ville ? Henri IV, du moins, en rebâtissant une partie de la cathédrale ruinée par ses anciens coreligionnaires, permit d’y recommencer, au début du XVIIe siècle, les solennités de l’action de grâces. Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, assista, dit une chronique, à la procession du 8 mai 1629. En 1855, l’empereur Napoléon y députa un de ses ministres, M. Abatucci ; en 1868, il visita Orléans avec l’impératrice, mais deux jours après la fête : c’était arriver trop tard. En 1876, le maréchal Mac-Mahon, président de la République, assista à la remise de l’étendard, le 7 mai. Un de ses successeurs, M. Sadi Carnot, y assista aussi en 1891, mais de loin, d’assez loin pour que les bénédictions épiscopales, par quoi se termine la cérémonie, n’arrivassent point jusqu’à lui : ainsi l’avait réglé le protocole, fidèle gardien de la neutralité officielle. Heureusement pour M. le président Carnot, trois ans plus tard, les mains bénissantes qu’il avait semblé fuir à Orléans s’étendirent, à Lyon, sur le lit tragique où l’avait couché le poignard de l’infâme Caserio. Rappelons enfin qu’en 1907, c’est le bon plaisir de M. Clemenceau, président du Conseil, qui fit aboutir la tentative de laïcisation maçonnique et qui, en 1909, fit si bien régler le programme que la magistrature et l’armée ne prirent point part à la fête religieuse du patriotisme.

294VIII
L’origine de la cérémonie du 7 mai. — Le 7 mai 1909.

Pendant près de deux siècles le programme ne comportait, pour annoncer la fête, que le cérémonial suivant :

Le 7 mai, à midi précis, sur la plate-forme du beffroi, se tenait le représentant de Jeanne d’Arc (le Puceau), en costume, avec son drapeau déployé, escorté de quatre cinquanteniers en armes.

Une musique guerrière se faisait entendre pendant près d’une heure ; on y réunissait tout ce qu’il y avait de tambours, trompettes, hautbois, etc., pour se faire entendre au loin et annoncer la solennité de la fête.

Au moment du coucher du soleil, cette annonce était répétée et accompagnée d’une salve de vingt-quatre boîtes, depuis que les canons de la ville avaient été enlevés par ordre de Louis XIV, lors de la guerre de la succession d’Espagne.

Pendant cet intervalle, le beffroi sonnait de quart d’heure en quart d’heure92.

Ajoutons que M. le maire assistait avec les échevins au chant des Matines, qui suivaient l’office des Compiles, à Sainte-Croix. Jusqu’en 1855 il n’y eut pas de changement substantiel au cérémonial du 7 mai. Mais en 1855, on eut l’idée de représenter la rentrée en ville de Jeanne d’Arc et de ses troupes victorieuses, au soir du 7 mai 1429, et sa première visite à la cathédrale93. Voici le programme de cette émouvante mise en scène, telle qu’elle eut lieu pour la première fois et telle qu’elle a lieu depuis plus d’un demi siècle :

7 mai, midi. — Sont hissées sur la tour du beffroi, une bannière aux couleurs de la ville (jaune et rouge) ; sur chacune des tours de la basilique de Sainte-Croix une bannière tricolore.

La cloche du beffroi se fait entendre et tinte à l’alarme de quart 295d’heure en quart d’heure (ce tintement du beffroi rappelle les angoisses de la ville assiégée).

Huit heures. — Heure à laquelle, le 7 mai 1429, Jeanne d’Arc, après avoir emporté le fort des Tourelles, est rentrée dans Orléans par le pont, un bouquet d’artifice est tiré sur l’emplacement des ouvrages avancés du fort des Tourelles. Les cloches des églises et des chapelles de la ville et de la paroisse de Saint-Jean-le-Blanc sonnent à grande volée.

La place du Martroi et la statue de Jeanne d’Arc.
La place du Martroi et la statue de Jeanne d’Arc.

À ce signal, les troupes de la garnison, massées derrière le bouquet d’artifice, se mettent en marche à la lueur des torches, suivent le pont, la rue Royale, la rue Jeanne d’Arc et viennent se ranger en ordre de bataille devant le portail de la basilique de Sainte-Croix.

Au même instant, le corps municipal, ayant à sa tête le maire et ses adjoints, sort de l’hôtel de ville avec une escorte militaire, à la lueur des torches ; il est précédé de la bannière de la ville et de l’étendard de Jeanne d’Arc. Il se dirige vers le parvis de la basilique.

À l’apparition de l’étendard de Jeanne d’Arc débouchant sur la place, les tambours battent aux champs, les portes de l’église s’ouvrent ; le séminaire, le clergé de Sainte-Croix portant les bannières de saint Michel, patron de la France, de saint Euverte et de saint Aignan, patrons d’Orléans, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, protectrices de Jeanne d’Arc, le chapitre de la cathédrale, l’évêque sortent processionnellement au chant du Te Deum94 et prennent place sur le perron de l’église.

Lorsque les chants ont cessé, le maire s’avance, suivi de l’étendard de 296Jeanne d’Arc ; il monte les degrés, s’approche de l’évêque qui fait un pas en avant et il lui remet l’étendard.

À ce moment, les tambours battent de nouveau ; le portail et les tours de Sainte-Croix s’illuminent de feux de bengale de la base au sommet.

Le maire descend et revient prendre sa place à la tête du corps municipal. Les chants religieux reprennent ; l’évêque donne sa bénédiction du haut du perron, puis le clergé rentre processionnellement dans la basilique où il dépose l’étendard de Jeanne d’Arc.

Le cortège municipal retourne à l’hôtel de ville.

Les troupes regagnent leurs quartiers. La retraite est terminée aux flambeaux95.

Ce spectacle est toujours très beau. Le 7 mai 1909, il le fut exceptionnellement, à cause du nombre considérable d’évêques présents, de l’énorme affluence des étrangers, et de l’enthousiasme que la Béatification de Jeanne avait soulevé dans Orléans.

À midi sonnant, la fête commença. C’est la cloche du beffroi qui donne le signal, et dont le tocsin rappelle aux Orléanais les angoisses de leurs pères autrefois assiégés : telle cette cloche fameuse ; qui, chaque année, dans la plus haute tour de l’Alhambra de Grenade, sonne toute la journée du 2 janvier, pour rappeler qu’à pareil jour, en 1492, le drapeau catholique, vainqueur du Croissant, y fut arboré. Il est vrai que la cloche espagnole sonne la victoire, tandis que le beffroi orléanais gémit encore : mais patience ! Jeanne la victorieuse approche. Les cloches de toutes les paroisses ont répondu au tocsin du beffroi par un joyeux concert de vibrantes harmonies, prélude des chants de triomphe qui éclateront ce soir.

La nuit est tombée. À huit heures, pendant que le canon tonne et que toutes les cloches et le beffroi reprennent leur dialogue d’airain, la foule se porte à flots pressés vers Sainte-Croix et vers l’hôtel de ville que séparent seulement une centaine de mètres. En même temps, un corps de troupe, massé au delà de la Loire, s’est mis en marche ; il est composé de trois pelotons d’artilleurs à cheval, de deux compagnies d’infanterie, des sapeurs-pompiers, des fanfares à cheval des 30e et 32e d’artillerie, des musiques de l’école d’artillerie et du 131e d’infanterie. Il arrive à l’hôtel de ville, sur le 297perron duquel le conseil municipal96 est groupé autour de M. le maire.

Un sergent de ville élève la bannière portant Notre-Seigneur aux pieds duquel deux anges adorent à genoux, avec l’inscription : Jhesus, Maria. Les tambours battent, les clairons sonnent aux champs ; les musiques jouent la Marseillaise ; les troupes rendent à la bannière de Jeanne les mêmes honneurs qu’au drapeau national. Vive la France ! Vive l’armée ! Vive Jeanne d’Arc ! crie la foule.

Alors M. le maire, suivi du conseil municipal, se rend au parvis de Sainte-Croix.

L’étendard de Jeanne d’Arc, par Michel.
L’étendard de Jeanne d’Arc, par Michel.

Cependant quarante-deux évêques, crosse en main et mitre en tête, entourés de nombreux prêtres, sont groupés en demi-cercle devant le portail de la cathédrale, et pendant que des centaines de voix chantent le Magnificat, la bannière de Jeanne d’Arc arrive au bas des degrés. Vive Jeanne d’Arc ! Vive le maire ! Vivent les évêques ! crie la foule et les tours de la basilique s’embrasent.

M. le maire s’avance vers Mgr l’évêque d’Orléans et s’exprime ainsi :

Adresse de M. Courtin-Rossignol, maire d’Orléans à Mgr Touchet

Monseigneur,

C’est un honneur pour moi, aussi bien qu’une joie, de me trouver encore, ce soir du 7 mai, au parvis de notre magnifique cathédrale, pour 298remettre entre vos mains l’étendard de l’héroïne si chère à tous mes concitoyens.

Orléans, la fidèle, a su conserver intacte la pure mémoire de sa libératrice.

Vous avez pu constater vous-même le frémissement qui a parcouru cette foule immense qui nous entoure, en apercevant ce glorieux emblème.

Suivant le désir de Jehanne, il fut à la peine, il est juste qu’il soit à l’honneur.

Il appartenait au maire de défendre la tradition de notre fête commémorative. C’est un devoir auquel il n’a pas failli, soutenu en cela par ses collègues du conseil municipal et par les sentiments nettement exprimés de la population de notre chère cité.

Mgr Touchet répond en ces termes :

Réponse de Mgr Touchet

Monsieur le Maire,

Vous venez d’affirmer, une fois de plus, votre volonté très ferme, et celle de la municipalité que vous présidez, de conserver intactes nos fêtes traditionnelles du 7 et du 8 mai.

Citoyen d’Orléans, en même temps que son évêque, je vous remercie, certain d’être, en cette action de grâces, d’accord avec la presque unanimité de mes compatriotes.

Les prélats vénérés et illustres, qui m’ont fait l’honneur, plus apprécié que je ne saurais l’exprimer, de répondre fraternellement à ma très respectueuse invitation, sont, sans nul doute, venus pour glorifier la Bienheureuse vierge Jeanne d’Arc, suscitée de Dieu, comme porte la liturgie, afin de garder la foi et la patrie.

Mais je connais assez leur cœur pour être certain qu’ils ne me désavoueront pas si je me permets de dire qu’ils sont heureux, ainsi que la foule immense qui nous entoure, que les circonstances leur aient procuré de célébrer à la fois une solennité religieuse appelée par la Béatification de notre sainte Libératrice et une solennité civique imposée par nos traditions locales.

Soyez très sincèrement remerciés, Messeigneurs, pour cette grâce que vous nous faites.

En vous serrant autour du drapeau de Jeanne, signe des gloires du pays et mémorial des bontés de Dieu, vous affirmez avec éclat notre double foi religieuse et patriotique.

299Elle nous comprendra, la France qui, jadis, reçut Jeanne, et aujourd’hui la présente sur le cœur de l’Église à l’humanité.

À la Libératrice d’Orléans, fidélité inviolable de la cité délivrée !

À la Sainte de la Patrie, gloire sur la terre et dans le ciel !

À l’Église qui l’honore, paix quand le bon Dieu le voudra !

À la France qu’elle sauva, prospérité sans déclin !

Des acclamations prolongées saluent cette réponse de l’évêque au maire d’Orléans. Puis éclatent les strophes de la cantate À l’Étendard, dont la foule répète le refrain : c’est d’une puissance inexprimable. Voici enfin la majestueuse bénédiction des quarante-deux évêques qui descend d’une seule voix, parce qu’elle part d’un même cœur, sur les milliers de personnes serrées dans la vaste place de Sainte-Croix. Vivent les évêques ! répète-t-on de nouveau, pendant qu’au chant du Te Deum, leur cortège rentre, avec la bannière de Jeanne, dans la basilique illuminée. Vive M. le maire ! crie encore la foule, pendant qu’avec le conseil municipal il regagne l’hôtel de ville.

On se porte alors sur le Martroi, pour assister au concert donné par les musiques militaires autour de la statue de Jeanne d’Arc ; l’enthousiasme est général et pas une voix discordante ne s’est fait entendre au cours de cette soirée du 7 mai 1909, qui faisait revivre, après quatre cent quatre-vingts ans, la soirée de la Délivrance. Pas de voix discordante ? Assurément ; car ceux-là mêmes qui les poussaient, poussaient sans conviction apparente les quelques hou ! hou ! bien payés qu’ils firent entendre, après la retraite, en parcourant la rue de la République. La foule ne sourit même pas : elle se contenta de hausser les épaules.

IX
Le 8 mai 1909. — Dans les communautés religieuses : l’action de grâce et la prière pour la France.

Pendant qu’Orléans s’éveillait au bruit du canon et au son joyeux des cloches, des clairons et des trompettes, et que dans toute la ville il courait un frémissement d’enthousiasme populaire prêt aux 300grandes manifestations de la journée, dans nos communautés religieuses on faisait ce qu’on y avait fait la veille et ce qu’on devait y faire encore le lendemain : des âmes plus saintes continuaient de remercier Dieu avec plus de recueillement ; plus rapprochées de la Bienheureuse Jeanne par les vertus de leur état, elles lui offraient des hommages plus délicats et elles la priaient avec plus de ferveur pour la France.

Chez les Sœurs de Saint-Aignan : Mgr Boutry, évêque du Puy.

Mgr Boutry, évêque du Puy, rappela d’abord le pèlerinage que fit, en 1429, Isabelle Romée au grand jubilé de Notre-Dame du Puy : elle était allée prier pour sa fille, partie récemment, comme une fugitive, de la maison paternelle ; ensuite il esquissa un excellent tableau des vertus de la sainte Pucelle : vertus cachées dans les douces années de son enfance, éclatantes au milieu des combats, héroïques à l’heure du martyre.

Mes chères sœurs,

Parmi les trois cent mille pèlerins qui se pressaient autour de Notre-Dame du Puy, à l’occasion du grand Jubilé de 1429, une humble villageoise provoquait la compassion de la foule par d’intarissables larmes. Elle était venue de bien loin, la pauvre femme, laissant sa maison en proie à un indicible deuil. Le père, sombre et abattu, s’enfermait dans ce muet chagrin qui nous émeut plus fortement que les éclats de la douleur ; les fils, revenant de leur tâche, s’asseyaient tristes et pensifs, sans dire un mot. Quant à elle, Dieu seul aurait pu compter les pleurs qui avaient mouillé sa quenouille depuis trois mois ! Hélas ! la fille chérie de la famille, un ange de douceur, de piété, d’obéissance, de pureté, était partie ! Elle était partie en cachette, sans embrasser ses parents, sans dire adieu à ses frères ! Elle était partie à seize ans, partie avec des hommes d’armes, pour vivre au milieu des camps ! Qu’allait-elle devenir ? Le père regrettait presque de ne pas l’avoir noyée, à la suite d’un songe étrange, où il l’avait vue à cheval dirigeant des opérations militaires.

Vous me prévenez, mes Sœurs, cette femme, c’est Isabelle Romée, ce vieillard, c’est Jacques d’Arc, et la jeune fugitive, la future libératrice de la France.

301Malgré leur dure épreuve, les parents de Jeanne ne murmuraient pas. Isabelle était venue aux pieds de notre Vierge miraculeuse implorer le secours de Marie, en faveur de sa fille exposée à tant de dangers dont le moindre était la mort, en faveur de son pays mis en lambeaux par l’ambitieuse Angleterre. Qui sait si Jeanne n’était point elle-même, par un secret avis, l’auteur de ce pèlerinage ? Tel est le souvenir qui me vaut l’avantage de vous adresser la parole.

Ma tâche, grâce à Dieu, est facile : elle se bornera à une courte allocution, où je vous entretiendrai, sous la forme simple de l’homélie, des vertus de Jeanne : vertus cachées dans les douces années de son enfance, éclatantes au milieu des combats, héroïques à l’heure du martyre.

I

Mes Sœurs, il y a deux côtés dans la vie des saints : le côté public et lumineux et le côté mystérieux et privé, où pénètre seul le regard du Père céleste. Quand un saint a guéri un malade ou ressuscité un mort, il fait comme le Maître à la suite du miracle de la multiplication des pains, il se retire dans la solitude. Là, on le voit appliqué à l’exercice des trois vertus théologales, des quatre vertus morales et des devoirs de son état. Les croyances de l’Église sont sa lumière ; il compte sur la grâce pour se tenir au-dessus de la faiblesse humaine ; il aime Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, et en cela, il s’acquitte du premier commandement, qui comprend tous les autres. C’est dans la grâce sanctifiante, ainsi entretenue au sein d’une perpétuelle floraison de mérites, que consiste la sainteté. Pour cela, il faut des énergies surnaturelles. Le saint les demande à la prière et aux sacrements. L’Eucharistie qui le met en rapports intimes avec Jésus vivant et présent sur nos autels, lui est particulièrement chère.

Aussi lorsque l’Église est saisie d’une cause de Béatification, le premier de ses soins n’est pas de s’enquérir des œuvres dont le bruit a peut-être étonné le monde, mais de la mesure dans laquelle le serviteur de Dieu a pratiqué la foi, l’espérance, la charité, la prudence, la justice, la tempérance, la force. Elle sait, comme l’a si bien dit Bossuet dans l’oraison funèbre de Condé, que ce sont ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde, accomplir le bien que Dieu veut et souffrir les maux qu’il envoie, que ce sont, dis-je, ces communes pratiques de la vie chrétienne que Jésus-Christ louera au dernier jour devant son Père céleste. Elle sait que les histoires seront abolies avec les empires, et qu’il ne se parlera 302plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Elle sait que le don du génie et les autres présents merveilleux, le Créateur en fait part à ses ennemis comme à ses amis, qu’ils ne sont qu’une décoration de l’univers et un ornement du siècle présent. Si notre Jeanne ne s’était montrée plus grande par ses vertus chrétiennes que par ses exploits militaires, elle ne serait point appelée à l’honneur des autels. Mais ce fut avant tout une sainte.

Mgr Boutry, évêque du Puy.
Mgr Boutry, évêque du Puy.

Oui, ce fut une sainte, cette enfant, dont les yeux, à peine ouverts à la lumière, se dirigèrent vers le ciel, dont les lèvres, dans leurs premiers essais, précurseurs de la parole, balbutièrent le nom de Jésus.

Ce fut une sainte, cette bergère, aussi innocente que les agneaux qui broutaient, sous la protection de sa houlette, l’herbe de la prairie. On raconte que les oiseaux du vallon aimaient à s’ébattre autour d’elle, se posaient familièrement sur son épaule, et prenaient sans crainte la becquée dans sa main.

Ce fut une sainte, cette diligente ouvrière, cette énergique paysanne qui partageait avec sa mère les soins du ménage, et avec son père et ses frères les rudes travaux des champs. Combien de fois ne la vit-on pas guider l’attelage pendant que le laboureur aiguillonnait les bœufs et traçait le sillon !

Ce fut une sainte, cette vierge compatissante, qui ne pouvait voir une souffrance sans être émue de pitié. Jeanne rencontrait-elle un mendiant, elle ne manquait jamais de lui ouvrir son humble bourse. Un pèlerin sans abri s’arrêtait-il le soir à la porte de la chaumière, implorant un gîte, elle l’accueillait avec bonté, et s’il était vieux ou malade, elle lui abandonnait sa chambrette, quelquefois même sa modeste couche, pendant qu’elle passait la nuit sur une chaise, devant l’âtre désert.

Ce fut une sainte, cette fille de l’obéissance, qui, à la voix du ciel, a quitté tout ce qu’elle aimait, pour aller batailler à la tête des armées.

303Obéissance vraiment héroïque ! Elle n’a que seize ans, la pauvre petite, elle ne sait que coudre, filer, travailler aux semailles et aux moissons. Est-ce bien elle que Dieu devrait charger d’une mission dont les généraux eux-mêmes n’étaient plus capables ? Elle montre naïvement à l’Archange ses habits de paysanne, ses mains qui n’ont jamais tenu que l’aiguille, la quenouille, le fuseau, la houe.

— Je ne suis qu’une pauvre fille, je ne connais ni A, ni B. Est-ce que je sais faire la guerre, moi ? Est-ce que je peux monter à cheval ?

— Va ! va ! va !… fille de Dieu, je serai à ton aide… va ! va !

Merveilleux dialogue qui rappelle celui de Marie et de Gabriel :

— Comment cela pourra-t-il s’accomplir ? avait demandé la Vierge. Quomodo fiet istud ?

— Ne crains pas, la vertu du Très-Haut sera avec toi. Virtus Altissimi obumbrabit tibi.

Fiat, répond Marie.

Fiat, répondra Jésus, sous le poids de l’agonie… Fiat, répond Jeanne, à son tour, oui Fiat ! Ah ! ajoutait-elle plus tard, quand j’aurais eu cent pères et cent mères, quand j’aurais été fille de roi, je serais partie ! Voilà le sublime de l’obéissance. Quelle torture dans ce cœur de jeune fille ! mais quelle victoire obtenue sur l’affection, la tendresse, la crainte, par la puissance de la foi !

Cette foi, je dois vous montrer comment Jeanne la porta dans sa vie militante. Auparavant, laissez-moi vous dire, mes Sœurs, que les sources sacrées où s’alimentèrent les vertus de la pieuse enfant furent la prière et la communion. C’est là ce qui vous la rendra chère, à vous qui passez une partie de votre vie aux œuvres de zèle et l’autre au pied de l’autel. Le bonheur de Jeanne était de visiter l’église de son village. Tantôt elle s’associait aux divins offices qu’on y célébrait ; tantôt elle s’oubliait de longues heures devant le tabernacle. On la surprenait souvent prosternée et toute en pleurs sur le pavé du sanctuaire. Purifier dans la confession son âme déjà si blanche, s’unir à ce Jésus, à qui elle s’était consacrée par un vœu de virginité, là était sa consolation, sa joie, là aussi sa force pour accomplir les rudes sacrifices qui faisaient saigner son cœur. — C’est là, mes Sœurs, que vous trouverez vous-mêmes le secret de répondre à l’idéal de votre vie religieuse, dans laquelle les séparations et les luttes ont une si fréquente et si large part.

II

Les victoires de la foi ont été chantées par saint Paul avec une magnificence auprès de laquelle la poésie humaine n’est qu’une prose vulgaire.

C’est de la foi que sont nées toutes les conquêtes de l’esprit sur la chair, de la justice sur l’iniquité. C’est par la foi que les grands libérateurs 304de la nation sainte ont vaincu les oppressions ; mais qu’il leur en a coûté pour accomplir leur œuvre ! Le même saint Paul nous les représente exposés aux moqueries, couverts de plaies, enchaînés au fond des prisons : on les lapidait, on les sciait, on les torturait, on les faisait mourir par le glaive. S’ils échappaient aux bourreaux, ce n’était qu’en errant dans les déserts ou les montagnes, en se cachant dans les antres et les cavernes de la terre.

Fide vicerunt regna. [Par la foi, ils vainquirent des royaumes.] Je n’ai pu lire ces lignes, sans songer à notre Jeanne. Son nom ne déparerait point le tableau d’honneur dressé par saint Paul ; loin de là, elle domine les chefs qu’il a célébrés, autant que la loi nouvelle de l’Évangile domine la loi antique. Comme les Gédéon, les Jephté, les Débora, elle a vaincu l’ennemi de son peuple. Quels faits d’armes que les batailles de Saint-Loup, des Augustins, des Tourelles ! Quels brillants souvenirs que Jargeau, Meung, Beaugency, Patay, Troyes, Châlons ! Quel triomphe que la marche sur Reims ! Quelle réponse que le sacre de Charles VII dans la vieille basilique au cri qui avait déshonoré les voûtes de l’auguste abbaye de Saint-Denis : Vive Henri VI, roi d’Angleterre et de France !

Est-ce aux talents de la jeune Lorraine qu’il faut attribuer tant de prodiges ? Non, mes Sœurs, c’est à sa foi — Fide vicerunt regna. Comme la libératrice du genre humain, Jeanne a cru aux paroles divines. Elle sait que, malgré sa pauvreté et son ignorance, Messire Dieu l’a choisie ; elle sait et elle proclame hautement que personne au monde, ni prince, ni roi, ni fille de roi ne peut reconquérir le royaume et qu’il n’y a de secours qu’en elle.

Surnaturel dans son principe, l’héroïsme de Jeanne l’est aussi dans ses moyens. Que réclame-t-elle avant tout des chefs et des soldats ? La confiance dans les cœurs, la prière sur les lèvres, la grâce dans les consciences. Elle n’entend marcher à l’ennemi qu’avec des hommes bien confessés. Arrière les blasphémateurs, les ribaudes, les pécheurs publics !

Héroïsme surnaturel également dans sa fin : Jeanne ne veut pas seulement bouter les Anglais hors de France, elle prétend y établir la royauté de Jésus.

— Sire, demande-t-elle un jour au roi, faites-moi un présent.

— Dites, répond Charles sans méfiance.

— Gentil Sire, continue-t-elle, donnez-moi le royaume de France.

Le roi s’étonne, hésite, puis consent à la singulière requête, dont sans doute il ne comprend ni le sens ni la portée. Sur-le-champ, acte est dressé et lu à haute voix par quatre secrétaires. Se tournant alors vers l’assistance et montrant le monarque, Jeanne ajoute :

— Voici le plus pauvre chevalier du royaume.

Puis, disposant en maîtresse de la France, elle la remet 305au Dieu tout-puissant, et au bout de quelques instants, investit Charles VII de la souveraineté.

Église Saint-Aignan (intérieur).
Église Saint-Aignan (intérieur).

Au milieu d’une telle gloire, Jeanne est restée l’humble enfant, la vierge pudique, la douce Sœur de charité, l’amie des saints tabernacles que nous avons connue sous le chaume de Domrémy. Les foules l’acclament ; on se précipite autour d’elle ; c’est à qui baisera ses mains, ses pieds. Il y avait dans ces ovations de quoi tenter d’orgueil l’âme la moins éprise d’elle-même. La jeune fille n’en est point émue. Ces incroyables succès, c’est à Dieu seul qu’elle les attribue. Elle se plaît à répéter que tout ce qu’elle a fait de bien, elle l’a fait par le conseil et le secours de Notre-Seigneur.

Son innocence n’est pas moins admirable que son humilité. Brave comme l’ange des batailles, elle s’élance sur son cheval ardent au plus fort de la mêlée, sans souci des flèches ni des coups d’arquebuse ; mais, si elle entend tomber du haut des remparts un ignoble outrage, elle rougit et se met à pleurer. Aussi, quelles précautions n’emploie-t-elle pas pour rester pure ! Cet habit d’homme qu’elle s’obstine à garder est sans doute une nécessité de son équipement militaire ; mais elle y tient surtout, la chaste enfant, parce qu’il protège mieux sa pudeur et sa modestie.

Je l’ai appelée une Sœur de charité. N’en possède-t-elle pas la mansuétude, la compassion, le zèle pieux ? Ah ! le goût de la guerre est loin de son cœur. Avant d’engager la bataille, elle supplie les chefs anglais de quitter la France. Sa mission est de les bouter hors du pays, mais comme elle serait heureuse d’éviter l’effusion du sang ! D’ailleurs, elle n’a jamais tué personne, la douce jeune fille. Son épée lui servait à guider les troupes à l’assaut ; oncques elle n’en frappa l’ennemi. Que dis-je ? Aucune sœur infirmière se montra-t-elle jamais si sensible à la pitié ? Protéger les prisonniers, secourir les blessés, se pencher sur les 306agonisants pour les consoler et susciter en eux le repentir et l’espérance, est-ce le fait d’une guerrière ou le vôtre ? Ce fut la gloire touchante de notre Jeanne, gloire de sainte surtout qui sait le prix de l’âme. Elle pleure à la pensée que beaucoup de ceux qui succombent sont en état de péché mortel.

— Glasdale ! Glasdale ! crie-t-elle au chef ennemi qui vient de la traiter de ribaude ; tu m’as injuriée ; mais que j’ai pitié de ton âme ! Rends-toi au Roi du ciel.

Autre trait plus émouvant encore. Au retour triomphal de Patay, elle aperçoit un prisonnier anglais, maltraité par un Français. Aussitôt, elle saute de cheval pour le défendre. Hélas ! il était trop tard. L’homme mortellement blessé allait expirer. Jeanne s’agenouille auprès de lui, l’amène à se confesser, le réconforte par d’encourageantes paroles et l’aide à bien mourir. Si j’avais à représenter l’apparition de la Miséricorde, au soir d’une bataille, je peindrais cet épisode, certain d’avoir atteint l’idéal dans la simple expression d’une réalité.

Quelle est, mes Sœurs, l’explication de tant de vertus ? Je vous signale de nouveau la prière et l’Eucharistie : la prière qui obtient la grâce, l’Eucharistie qui allume au cœur la sainte flamme du dévouement. C’est dans ces deux forces que Jeanne met sa consolation et son secours. Vaquer à l’oraison, entendre la messe, s’asseoir à la table sainte, passer des heures en adoration devant le tabernacle, c’est la vie de la vierge du cloître, c’est en partie la vôtre, mes Sœurs, ce fut aussi celle de Jeanne. Âme de prière, au soir de ses rudes journées, elle va demander le recueillement au silence de l’église, et s’attarde jusqu’au milieu de la nuit dans le lieu saint ; âme délicate, elle préférerait mourir que de commettre un péché véniel ; âme sage et ordonnée, elle a pris pour devise : Messire Dieu, premier servi ; âme aimante, ses yeux se mouillent de larmes, quand elle contemple l’hostie. N’est-ce pas, mes Sœurs, que cette guerrière vous apparaît comme une religieuse accomplie, et qu’elle réalise au milieu des camps la perfection mystique que d’autres cherchent derrière les grilles du Carmel ou de la Visitation ?

Telle fut Jeanne dans la gloire. Elle ne sera pas moins belle dans le malheur.

III

L’épreuve est le sceau des œuvres de Dieu. Depuis le martyre du Calvaire, rien de fécond ne s’est accompli dans le monde surnaturel sans la croix ; sans la croix, aucune âme n’a été vraiment grande. Je le comprends déjà à la lumière de ma raison. Celui qui n’a pas souffert, que vaut-il ? De quel métal est formé son cœur : d’or pur ou de plomb doré ? C’est l’épreuve qui découvre le fond de l’être.

307La Passion de Jésus a jeté sur cette vérité un éclat nouveau. Tout ce qui vient du Maître porte sa marque. Quand je parle d’épreuves, je n’entends point les maux vulgaires et quotidiens auxquels personne n’échappe, je parle d’une part plus spéciale au calice de Jésus. Oui, aux âmes royalement grandes, investies d’une royale mission, il faut de royales souffrances, une croix plus haute que celle des autres.

Aux heures de gloire, Jeanne n’avait pas été épargnée. Les morsures de l’envie l’avaient atteinte ; on entravait son action ; son corps portait les stigmates des blessures reçues sous les murs d’Orléans et de Paris. Ce serait assez pour une âme vulgaire ; Dieu, qui la destine à sauver la France et l’Église de France, lui réserve un martyre proportionné aux grands desseins qu’il a sur elle. Il faut à Jeanne comme à Jésus le Gethsémani de l’abandon, la geôle infâme, le baiser de Judas, le tribunal d’Anne et de Caïphe, le Calvaire, la potence, une mort ignominieuse et horrible.

Ce qu’il me reste à vous dire, mes Sœurs, vous le savez déjà, est d’une tristesse infinie. Cela ressemble si étonnamment à la Passion, que je serais tenté d’y voir une reproduction intentionnelle de ce drame douloureux.

Voilà Jeanne, prise à Compiègne, lâchement vendue, abandonnée. Pauvre petite ! on l’enferme dans une cage de fer pour la conduire à Rouen ; on la jette, avec des chaînes aux pieds et aux mains, dans un cachot affreux. Pas un ami ! Je me trompe : voici Judas. Dans la ténébreuse solitude de la prison, le misérable se présente sous la forme d’un prêtre, âme damnée d’un évêque indigne. Il apporte à Jeanne d’hypocrites consolations, lui offre son ministère ; et, quand il a capté sa confiance, sous prétexte de l’aider de ses conseils, il lui suggère des moyens de défense compromettants, dont la portée échappe à l’innocente colombe, et qui serviront d’armes contre elle aux juges iniques. Voici l’horrible geôle. Aux côtés de la prisonnière veillent jour et nuit des soudards ignobles. Ce que l’angélique enfant souffre de cette promiscuité immonde, je renonce à vous le dépeindre. Qu’il me suffise de dire que tout en eux, leurs regards comme leurs propos, offense sa virginale pudeur.

L’avenir est encore plus affreux que le présent. Jeanne n’ignore pas complètement les complots de ses ennemis. Devant les yeux de la captive, durant ses longues nuits sans sommeil, passent et repassent de sinistres visions. Elle entend la sentence de mort, elle se voit exposée aux yeux d’une populace sans pitié, liée au poteau ; elle sent sur sa chair les morsures des flammes. Quelle horrible situation pour une jeune fille de dix-neuf ans !

Voici le tribunal. Ce tribunal, je ne le qualifierai pas. Qu’il suffise, pour le vouer à l’exécration des siècles, de lui appliquer le terrible mot de 308l’Évangéliste, stigmatisant celui qui a condamné Jésus : Quærebant falsum testimonium contra Jesum. Les iniques pontifes cherchaient un faux témoignage contre l’accusé. On a cherché contre toi aussi, ô innocente victime, des griefs mensongers. Tes juges n’ont qu’un but, déshonorer ta personne, ta mission divine, et en toi, la France que tu as sauvée. Ce n’est pas l’Église qui siège ici. Non, l’Église, elle siégera plus tard sur le trône épiscopal d’Orléans, en la personne des Dupanloup, des Coullié, des Touchet, sur le trône pontifical, en Calixte III, qui vengera ta mémoire, en Léon XIII, qui te déclarera Vénérable, en Pie X, qui te proclamera Bienheureuse ; tu n’as aujourd’hui devant toi qu’une caricature d’évêque et un cardinal anglais, traître à la pourpre aussi bien qu’à l’honneur. Ces misérables sont l’Église, comme Judas est la probité, Caïphe le sacerdoce, Pilate la justice, Barabbas la vertu. À eux, la mitre d’ignominie, à toi, la couronne des vierges et le diadème des martyres.

Écoutez, mes Sœurs, la prière que Jeanne faisait à genoux, avant les interrogatoires : Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous demande, si vous m’aimez, de me révéler ce que je dois répondre à ces gens d’Église.

Celui qui rend éloquente la langue des enfants ne pouvait fermer l’oreille aux supplications d’un cœur si droit. Ne vous étonnez point qu’il ait mis sur les lèvres de l’humble fille des réponses qui déconcertent ces docteurs de mensonge.

— Êtes-vous en état de grâce ?

— Si j’y suis, que Dieu m’y garde, si je n’y suis point, que Dieu m’y mette !

— Abjure, ou tu seras brûlée.

— Quand vous m’arracheriez les membres, je ne dirais pas autre chose. J’en appelle au Pape ; qu’on me mène à Rome.

Au sein de ces épreuves, la confiance et l’amour de Jeanne jettent le plus vif éclat :

— J’attends tout de Notre-Seigneur, répète-t-elle fréquemment.

Assister à la messe, recevoir l’Eucharistie, c’est la seule grâce qu’elle implore de ses cruels bourreaux, mais avec quelles prières et quelles larmes ! La sainte communion ! rien ne remplace pour son cœur le pain des anges. Émouvant témoignage de ses sentiments : un jour qu’on la conduisait au tribunal, elle remarque une chapelle sur le bord du chemin.

— Le corps de Jésus-Christ est-il ici ? demande-t-elle.

À la réponse affirmative de son gardien, elle se jette à genoux sur le seuil, et tombe dans une si profonde adoration, qu’il faut l’arracher de force.

Mais, hâtons-nous, mes Sœurs, voici la mort ! Juges vendus et traîtres à la justice, achevez votre œuvre. Quod facis fac citius. La mort, vous le savez, mes Sœurs, est la grande révélatrice de la vie. Elle en dit plus que les confidences les plus intimes sur les secrets de l’âme. C’est aussi 309à la mort que les pensées de Jeanne se montrent dans leur sublimité.

Pauvre jeune fille ! Elle pleure quand la cruelle sentence lui est annoncée ; elle pleure, mais elle se réjouit de pouvoir se confesser et recevoir son Dieu, qui a tremblé, lui aussi, dans sa chair humaine à l’aspect de la croix. Elle pleure, mais à travers ses sanglots, quel touchant aveu elle laisse échapper : son corps que l’on va brûler est resté aussi pur que celui d’un enfant ! Enfin, on la traîne au supplice, et pendant qu’on l’attache au poteau, elle proteste une dernière fois que sa mission était de Dieu.

— Non, non, s’écrie-t-elle, mes Voix ne m’ont pas trompée.

Puis, elle réclame une croix pour mourir, demande pardon à tous ceux qu’elle a pu offenser, supplie les prêtres présents de dire une messe à l’intention de son âme. Les assistants fondent en larmes, l’indigne évêque et le cardinal anglais pleurent comme les autres. Cependant la victime est prête ; mais, avant de quitter la terre, elle veut affirmer encore l’intégrité de sa foi. C’est qu’on a attaché au-dessus de sa tête un écriteau qui porte l’énumération de ses prétendus crimes.

— Non, proteste-t-elle, avec une suprême énergie, non, je ne suis point une hérétique, je suis une bonne chrétienne.

À ce moment, le bourreau approche des fascines une torche allumée ; une colonne de flammes jaillit ; des vagues s’élèvent, étincelantes, énormes, au milieu d’un nuage de fumée ; des langues de feu atteignent, mordent la chair de la vierge.

— De l’eau bénite, de l’eau bénite ! implore-t-elle ; tenez la croix devant mes yeux, afin que je la voie jusqu’au bout.

Puis, un cri suprême :

— Jésus ! Jésus ! Jésus !

Jeanne a rejoint Celui qui avait été, en ce monde, l’unique amour de son cœur.

Au spectacle d’une telle mort, la réhabilitation commence. Le bourreau épouvanté s’écrie : Je suis perdu, j’ai brûlé une sainte ! Bientôt le même cri retentit sur toutes les lèvres : On a brûlé une sainte ! on a brûlé une sainte ! Au Calvaire le centurion avait dit : Cet homme était vraiment le Fils de Dieu.

Telle fut Jeanne dans la vie et dans la mort. On assure que son cœur, victorieux du feu, fut trouvé intact sous les braises ardentes, et que le bourreau, ne pouvant le réduire en cendres, le jeta à la Seine.

Grâce à Dieu, il est encore avec nous ce cœur de sainte, de guerrière et de martyre. Non, la généreuse enfant n’est pas morte. J’ai pour preuve de sa survivance les éclatants miracles qu’elle vient d’accomplir au cours du procès de Béatification. Non, elle n’est pas morte : elle gardera l’innocence aux cœurs de nos jeunes filles, la vaillance aux âmes de nos soldats, le courage à tous ceux qui souffrent, comme elle a souffert elle-même, pour la cause sacrée de la justice. — Elle vous gardera, à 310vous, mes Sœurs, le culte de la prière, de la charité, de l’Eucharistie et l’espérance de jours meilleurs.

Ô Jeanne ! vous avez sauvé le royaume, en chassant l’envahisseur ; ce n’est pourtant là que le moindre de vos titres à notre reconnaissance. Vous avez été surtout le salut de notre foi. Sans vous, la France était anglaise, et un siècle plus tard, Henri VIII la jetait dans l’hérésie.

Continuez votre œuvre : cette vérité catholique que nous avons conservée par vous, maintenez-la au pays que vous avez tant aimé. Boutez hors de nos frontières l’esprit d’erreur et de mensonge, et s’il faut souffrir, mourir même pour la défense de l’Église de France, soyez a notre aide. Ainsi soit-il.

Au Carmel : Mgr de Bonfils, évêque du Mans.

Aux filles de sainte Thérèse, Mgr de Bonfils, évêque du Mans, adressa d’abord des remerciements pour leur vie pénitente qui expie les fautes d’autrui ; puis, il leur demanda de garder à la France la foi, l’espérance, la charité, l’humilité, la pureté et le courage de Jeanne d’Arc ; enfin, il les conjura de prier avec plus de ferveur que jamais pour notre pays.

Ma Révérende Mère,

Mes chères Sœurs,

À la fête grandiose du 18 avril dernier, à Rome, à l’heure où, dans la Gloire du Bernin, au-dessus de la Confession de saint Pierre, le tableau représentant Jeanne d’Arc, la nouvelle béatifiée, était découvert, en présence de plus de quatre-vingts cardinaux et évêques et qu’un Te Deum de vibrantes actions de grâces s’échappait de toutes les poitrines, quels étaient, pensez-vous, ou du moins quels devaient être les sentiments des quarante mille assistants remplissant l’immense basilique ?

Évidemment, ceux de chrétiens pénétrés des vertus, de la grandeur d’âme, de l’héroïsme de la Bienheureuse Jeanne et ravis que l’Église lui rende enfin les honneurs suprêmes ici-bas pour une âme chrétienne, l’insigne, l’incomparable honneur d’être placée sur les autels et présentée à la vénération publique.

Et hier soir, ici même, dans votre ville d’Orléans, théâtre des premières victoires de notre sainte Libératrice et de la première preuve éclatante de sa mission divine, quand, à cette heure solennelle entre 311toutes, à la tombée du soir, les hautes tours de Sainte-Croix se sont embrasées et que votre évêque, debout devant le porche de sa cathédrale, entouré de cinquante évêques français, ses collègues, a reçu des mains du représentant de votre cité l’étendard de Jeanne d’Arc et est allé solennellement le porter jusqu’au sanctuaire de la basilique, au chant enthousiaste de nouvelles actions de grâces, au bruit claironnant des fanfares et aux acclamations d’une foule émue, quels ont été encore les sentiments de tous ceux qui ont assisté à ce spectacle saisissant ? Lesquels pouvons-nous espérer, demander dans tous les cœurs ?

Mgr de Bonfils, évêque de Mans.
Mgr de Bonfils, évêque de Mans.

Comme à Rome, ceux de chrétiens saluant avec joie une protectrice céleste de plus, mais ici en outre ceux de chrétiens français, fiers de l’exaltation d’une illustre compatriote, profondément reconnaissants à celle-ci d’avoir sauvé la patrie au XVe siècle et la conjurant de la sauver de nouveau à l’aurore du XXe dans lequel nous marchons.

Mais de cœurs chrétiens, de cœurs. français, je n’en connais pas de meilleurs, de plus dignes de ce nom que les vôtres, mes très chères Filles.

Chrétiennes, vous l’êtes au plus haut degré, au degré des parfaits ; toute votre vie est ordonnée vers ces sommets, et Françaises, vous l’êtes aussi, aussi réellement, aussi complètement qu’on peut l’être.

I

D’aucuns croient peut-être et d’autres veulent faire croire qu’ayant délibérément mis des grilles entre vous et le monde, vous vous désintéressez de tout ce qui se passe du côté où vous n’êtes pas ; que vous restez étrangères, indifférentes aux douleurs de vos parents, de vos amis, de votre patrie.

312Non, mille fois non, ceux qui vous approchent peuvent le dire et le proclamer, cela n’est pas. Tout au contraire, votre vie séquestrée, solitaire, votre contact perpétuel avec Dieu et les choses du ciel vous ont rendues plus attentives, plus sensibles à tous les événements qui touchent ceux que vous aimez.

La fibre patriotique en particulier ne vibre dans aucun cœur plus profondément, plus délicatement que dans le vôtre.

Mais alors, alors, votre place était au premier rang de ces pieux manifestants dont nous venons de parler.

On aurait dû vous voir à Rome le jour de la Béatification de Jeanne d’Arc.

On aurait dû vous voir au moins ici, dans la ville que vous habitez, à quelques pas de votre monastère, occupant une place d’honneur à la grandiose cérémonie de la remise de l’étendard.

Il semble qu’en pareille circonstance l’Église avait le devoir de se départir à votre égard de la sévérité de sa discipline et de vous ouvrir les portes qu’elle tient habituellement fermées sur vous.

Eh bien ! non !… Cette relâche ne vous est point accordée. Nulle exception n’est faite à la stricte observance de votre clôture et de même qu’on ne vous permet pas de rentrer dans le monde en d’autres circonstances de famille, où votre présence au foyer que vous avez quitté semblerait encore plus nécessaire, de même pour la France, pour saluer la France publiquement et sa Libératrice, on ne vous appelle pas au dehors.

Le sacrifice est dur, assurément. Mais vous en comprenez le motif, n’est-il pas vrai, et bien loin de vous en plaindre, vous bénissez le Seigneur de vous procurer la précieuse occasion de détacher de votre cœur un nouveau bouquet de myrrhe et de le lui offrir avec son âpre senteur.

En effet, au souvenir de Jeanne d’Arc, en sa présence, il ne s’agit pas tant de jurer fidélité à la France que d’essayer de la sauver et le premier moyen pour cela c’est de souffrir pour elle.

Pénitence, expiation, réparation, nous crient les voix du ciel qui se font entendre à Montmartre et à Lourdes.

Avant tout souffrez pour effacer vos péchés, crucifiez-vous au Calvaire avec le Rédempteur, si vous voulez voir se lever sans retard l’aurore de voire résurrection car, ne vous y trompez pas, le péché, vos péchés, c’est là la cause principale des malheurs de votre patrie.

Les laver tout d’abord dans le sang de vos âmes doit être dès lors votre premier soin.

Et voilà ce que vous faites, chères filles du Carmel, ce que vous faites surtout à cette heure, prenant sur vous, comme Jésus à Gethsémani, 313les fautes d’autrui, celles des foules qui acclament Jeanne d’Arc et qui ne pensent pas assez peut-être à purifier d’abord leur conscience et celles de bien d’autres hélas ! qui ne sont pas là et qui croupissent depuis si longtemps dans les boues du péché.

Oh ! merci, mes chères Filles, mille fois merci pour cet héroïque sacrifice, pour ce grand bienfait. Soyez-en bénies de Dieu et des hommes : Dilectus Deo et hominibus, et que le ciel vous en donne dès maintenant la récompense par une surabondance d’intimes joies qui dépassent beaucoup celles que nous pouvons goûter dans nos plus belles fêtes de la terre.

II

Dans ce même ordre d’idées, j’oserai vous demander un autre service.

Continuez à nous donner l’exemple des vertus que Jeanne d’Arc a pratiquées et qu’il nous faut résolument reproduire à sa suite si nous voulons nous relever de nos désastres.

Ces vertus, un de nos éloquents évêques les a fort bien résumées.

Ce sont d’abord les vertus maîtresses, théologales, source des autres, la Foi, l’Espérance et la Charité.

Jeanne d’Arc a cru, espéré, aimé. Qui donc pourrait en douter en se rappelant sa merveilleuse épopée ?

Elle a cru à l’appel de Dieu, aux enseignements de son Église, au monde surnaturel que la Foi seule découvre.

Elle a espéré, espéré contre toute espérance, malgré la France désespérée. À cette France elle a communiqué son propre espoir, la relevant, la ranimant par cette force qu’elle avait perdue. C’est d’elle, de son action qu’on peut redire le beau vers du poète [Alfred de Musset] :

Une immense espérance a traversé la terre,

la terre de France au moins, lorsque Jeanne parut et lui annonça que, de par Dieu, elle était venue pour bouter dehors ses oppresseurs.

Et pour elle-même, l’humble chrétienne, qu’a-t-elle espéré, sinon ce que nous devons tous fermement attendre, le salut par Jésus-Christ, la grâce de Dieu, ses récompenses éternelles promises et données à toute âme de bonne volonté ?

Elle a aimé enfin… beaucoup aimé son Dieu, son Jésus, la Vierge Marie sa sainte Mère, les anges et les saints, prolongeant ses prières, ne se lassant pas d’assister au Saint Sacrifice de la messe, s’approchant le plus souvent possible et avec bonheur de la sainte table, souffrant d’ailleurs 314de voir son Dieu offensé et mettant tout en œuvre pour diminuer, effacer les péchés qui l’outragent.

Statue de Jeanne d’Arc. (Princesse Marie d’Orléans.)
Statue de Jeanne d’Arc. (Princesse Marie d’Orléans.)

Avec son Dieu elle a aimé ses frères, son prochain, se montrant bonne, compatissante, dévouée, dès son bas âge, pour les pauvres et les affligés, plus tard pour ses soldats au salut desquels elle travaillait si ardemment, dont elle ne pouvait voir couler le sang sans frémir, car c’était le sang de France, pour les ennemis eux-mêmes qu’elle n’aurait pas voulu combattre, qu’elle suppliait de se retirer et dont elle pansait les blessures avec l’émotion et la délicatesse d’une Sœur de charité.

Oh ! filles de sainte Thérèse, gardez-nous la foi, l’espérance, la charité de Jeanne d’Arc !

Vous êtes à Dieu plus que nous ne le sommes dans le monde, un nuage moins épais vous en sépare, vous sentez plus vivement sa divine présence ; répétez-nous donc sans cesse le Sursum corda [Élevons les cœurs] dont nous avons besoin. Oui, dites-nous : En haut les cœurs, puisque Dieu est là ! En haut, puisqu’il veille sur vous, qu’il veut votre bien, le cherche et le procure. En haut, puisqu’il vous aime et demande que la charité soit le lien et le signe distinctif de ses enfants.

Relevez ainsi nos yeux et nos aspirations.

Autour de nous, hélas ! tant de chrétiens regardent obstinément en bas… ! Quel service ce serait leur rendre que de les amener à reporter de temps en temps leurs regards vers le ciel !

Et les vertus morales, combien elles ont été admirables dans notre 315chère Bienheureuse, combien doit-on les retrouver dans la vie de la bienheureuse fille du cloître !

L’humilité ! Jeanne a été humble malgré ses triomphes, en rapportant à Dieu tout l’honneur, se dérobant elle-même aux louanges.

Restez humbles vous aussi, mes chères Filles, dans l’obéissance religieuse, sous vos vêtements de bure, dans le simple travail de vos modestes occupations, ne vous faisant connaître au monde que par le parfum de vos vertus, comme l’humble violette cachée sous la touffe d’herbe de nos champs.

La pureté ! elle fut pure, la Pucelle ! Dès la première visite des anges, elle voua à Dieu sa virginité et la garda toujours si intacte qu’elle imposait le respect aux hommes les plus dissolus.

Soyez pures comme elle. Que votre manteau blanc ne soit pour ainsi dire que le rayonnement de votre cœur, de vos pensées, de vos affections… Commencez, dès cette terre, à former le cortège de l’Agneau sans tache.

La bravoure, le courage ! oh, ce fut bien là la vertu éclatante de la sainte Libératrice : courageuse dans les combats, courageuse dans la prison, devant ses juges, dans la fatale charrette, sur le bûcher.

Du courage, mes Filles, il vous en faut à vous aussi, beaucoup de courage pour soutenir les longues épreuves, les combats de la vie du cloître, pour faire face aux calomnies, aux mépris, aux persécutions des impies… Vous êtes au port, c’est vrai, mais votre barque est assaillie par une tempête qui la submergerait si vous n’en teniez avec force te gouvernail.

Telles sont les vertus de Jeanne d’Arc ; telles doivent être les vôtres. Je vous le demande, au nom de la France affaiblie, affaissée, désemparée, qui ne se relèvera point si on ne lui remet sous les yeux l’étendard de tout bien, de toute vertu, l’étendard de Dieu, des anges, de Jésus et de Marie. Or à vous plus qu’à tout autre, il appartient de l’arborer devant elle.

III

Enfin une troisième prière monte vers vous de mon cœur à mes lèvres.

Ce que Jeanne d’Arc a été, elle l’a été par ses Voix.

Ses Voix l’ont décidée, l’ont soutenue dans le chemin de son héroïque entreprise et à travers tous les obstacles jusqu’à la mort, jusqu’au triomphe.

316Aussi bien les a-t-elle toujours écoutées, consultées, implorées et suivies.

Ainsi faut-il qu’à l’heure présente, au moment où se jouent les destinées de la patrie, les chrétiens de France entendent retentir dans leurs âmes les voix du ciel, qu’ils y cèdent et entreprennent généreusement les œuvres qu’elles leur demanderont.

Cela seul les sauvera. Ce secours extraordinaire d’en-haut est absolument nécessaire au relèvement de la France chrétienne. Les moyens humains, sans cette ardeur intime et surnaturelle, demeureraient sans effet.

Mais qui appellera sur nous, obtiendra pour chacune de nos âmes ces avertissements secrets, ces provocations divines ?

Vous, mes très chères Filles, vous Filles de la prière perpétuelle et qui avez précisément par ces oraisons incessantes acquis sur le cœur de Dieu et de ses saints une puissance à laquelle nous ne pouvons prétendre.

Priez donc, priez le Sacré-Cœur de Jésus, Marie reine de France, Notre-Dame de Lourdes, les saints et saintes de la patrie, les patrons et patronnes de chacune de nos régions, de chacune de nos paroisses, pour qu’ils nous inspirent sans cesse à nous, les malheureux soldats de la mêlée, la pensée de nous sauver, l’inébranlable résolution d’y travailler, quoi qu’il arrive, quoi qu’il nous en coûte, jusqu’au succès ; que cette excitation céleste nous poursuive au milieu de l’apathie qui nous environne et qui tend à gagner nos cœurs.

Faites particulièrement cette prière pour les plus jeunes d’entre nous. C’est aux jeunes souvent, aux bras vigoureux, aux cœurs bouillants, aux esprits éclairés de doux et tenaces espoirs que le ciel s’adresse pour les durs combats et les brillantes victoires.

Témoin l’histoire de la bonne Lorraine, de la Pucelle de Domrémy.

Eh bien ! les frères et les sœurs de la jeune héroïne, les fils et les filles de France paraissent aujourd’hui plus que tous les autres sous le coup de cette action divine.

Ils forment leurs associations, ils tracent leurs programmes, ils parlent, ils agissent sous l’égide de l’Église et ils commencent à vaincre les froides désespérances. On ne sourit plus de leur jeunesse, on se rend à la beauté, à la grandeur de leurs projets, comme jadis à ceux de Jeanne.

Oh ! priez, priez pour ces jeunes cœurs français, déjà si admirables dans leur noble détermination. Obtenez que leurs lumières ne s’éteignent point, que leur courage se réchauffe sans cesse, que les sombres horizons se dégagent peu à peu et s’éclairent devant leurs pas.

Obtenez pour nous qui avons vieilli, qu’au contact de cette ardente 317jeunesse la nôtre elle-même se renouvelle comme celle de l’aigle.

Voilà ce que je vous demande, voilà ce que vous m’accorderez, je n’en doute pas un instant, et voilà dès lors ce dont je vous rends d’avance les plus vives actions de grâces.

Il y a quelques jours, je consacrais à Dieu quatre jeunes filles qui se destinaient au cloître.

Au moment où je les conduisais à la porte du monastère pour les remettre entre les mains de leur nouvelle famille qui les attendait, leur ouvrait ses bras et son cœur, la foule de parents et d’amis qui se pressait autour de moi accompagnant les jeunes élues se rapprocha, se massa davantage pour plonger un regard plus profond dans la sainte clôture… pour un peu elle y eût fait irruption afin de voir encore mieux et de plus près.

Ah ! que notre pauvre société française regarde donc enfin du côté des cloîtres. Qu’elle demande à la vie religieuse quelques-unes de ses leçons, échappées au secret de ses grilles, et elle-même comprendra mieux ses devoirs, et elle mettra plus de cœur à les remplir.

Chez les Dames Dominicaines : Mgr Lobbedey, évêque de Moulins.

Mgr Lobbedey, évêque de Moulins, commenta la devise des Dames dominicaines : Gratis et gratiose [gratuitement et par grâce], que Jeanne d’Arc a réalisée, en se dévouant si généreusement et avec une grâce si parfaite au salut de la France.

Gratis et gratiose. (Avec générosité et en toute perfection.)

(Devise des Dames Dominicaines.)

Messeigneurs97,

Mes bien chères Sœurs,

Consacrer au service de Dieu toutes ses forces sans chercher autre chose que l’accomplissement d’une volonté supérieure qu’on révère et qu’on aime ; puis mettre dans ses paroles et dans ses actes la perfection dont la grâce divine peut rendre notre nature capable, voilà ce qui constitue l’essence, ce qui assure la grandeur de l’état religieux. N’est-ce pas, aussi, ce qu’exprime si bien votre courte mais profonde devise : Gratis et gratiose ?

318Gratis : et nous voyons évoquée dans un seul mot cette générosité de l’âme qui répond à la vocation divine par les paroles du Sauveur : Je suis venu, ô mon Père, pour faire votre sainte volonté. Générosité que vous connaissez bien, puisqu’elle a conduit vos pas dans cette sainte demeure.

Gratiose : et dans cet autre mot exquis, nous trouvons indiqué ce je ne sais quoi de beau et d’achevé qui relève le prix des moindres actes, qui les rend aimables aux yeux de Dieu, admirables aux yeux des hommes.

Mgr Lobbedey, évêque de Moulins.
Mgr Lobbedey, évêque de Moulins.

Sans doute que par vos prières et les exercices sanctifiants de votre règle vous vous efforcez d’agir en tout aussi parfaitement que possible ; et comment n’y réussiriez-vous pas, lorsque pour vous y exciter, vous y aider, vous avez l’intercession de celle, qu’aux acclamations de la France reconnaissante, l’Église vient de proclamer Bienheureuse ?

J’arrive de Rome, où j’ai eu le bonheur d’assister aux inoubliables fêtes du 18 avril ; et ce tressaillement surnaturel qu’avec tous mes Frères dans l’Épiscopat, avec vous, Monseigneur l’Archevêque, le vénéré Métropolitain de cette province, avec vous, Monseigneur l’Évêque de Nevers, cher et distingué voisin, j’ai ressenti jusqu’au plus profond de mes entrailles, quand, dans l’immense basilique, la radieuse image de Jeanne d’Arc est apparue, je l’éprouve encore aujourd’hui ; je l’éprouve à redire son nom béni dans une cité où elle fit plus que de sauver une ville, puisqu’elle sauva un peuple ; dans ce coin de terre où elle a séjourné et donné l’exemple de ses vertus ; dans cette chapelle enfin, qui, souvent, a retenti et retentira plus que jamais de ses louanges.

La voilà, l’incomparable héroïne qui, à la plus sublime, et, en même 319temps, la plus ardue peut-être des vocations, a répondu avec le désintéressement le plus complet, la plus entière générosité : Gratis.

La voilà, la Bienheureuse en qui Dieu répandit un charme surhumain et qui sut parler, vivre, batailler, mourir avec une grâce jamais égalée dans notre histoire : Gratiose.

Permettez-moi de développer ces deux pensées en rappelant quelques traits d’une vie que vous connaissez mieux que moi. C’est tout le sujet et l’ordre de cet entretien.

I. — Gratis.

Certes, la vocation de Jeanne d’Arc pouvait difficilement être plus glorieuse.

Aller à un peuple désuni, opprimé, afin de lui donner la conscience de son unité et de sa force ; aller à une armée affaiblie, déshonorée par plusieurs défaites successives, afin de lui rendre le prestige de la victoire ; aller à un jeune roi presque désespéré, pour le conduire triomphant à la basilique du sacre, c’était plus qu’il n’en fallait pour illustrer à jamais un vaillant capitaine ; et ce rôle, Dieu le confiait à une jeune fille de seize ans98 !

Seulement, n’était-ce pas lui imposer une mission plus sévère et plus rude qu’elle ne paraissait glorieuse ? Impossible de s’en acquitter pleinement sinon au prix de sacrifices nombreux : sacrifice de la vie de famille, sacrifice des affections du cœur, sacrifice de sa liberté, sacrifice de son honneur chrétien, sacrifice de sa vie même. Et tous, ils lui furent demandés l’un après l’autre, en l’espace de quelques mois, coup sur coup, sans répit, avec une savante et inexorable gradation ; tous, ils furent acceptés avec une conscience réfléchie, un acquiescement plénier à la volonté divine, un courage enfin qui, dans un âge si tendre, se maintint jusqu’au bout sans défaillance99.

Vous savez combien elle était attachée de cœur aux lieux où elle passa sa première et active jeunesse : à cette chaumière où souvent il lui fallut, près de sa mère et bien avant dans la nuit, rester à son rouet et à ses fuseaux ; à l’église où, chaque matin, elle allait dévotement réciter ses prières avant de commencer son travail ; à ces pâturages où, son tour venu, elle gardait les troupeaux ; à ces champs où elle ne craignait pas de promener la herse et de conduire la charrue ; à cette prairie 320enfin où elle s’isolait volontiers pour s’entretenir, seule, avec son Dieu.

Mais des Voix venues du ciel lui intiment l’ordre de tout quitter.

— Tout quitter, Seigneur ? et pour aller où ?

— Pour aller dans la mêlée sanglante des combats.

— Eh ! qu’y peut bien faire une jeune fille de seize ans ?

— Il s’agit de délivrer un peuple opprimé.

— Mais comment réaliser ce que n’ont pu faire ni le roi, ni ses plus vaillants hommes d’armes ?

— N’importe, il faut partir100.

Si étonnante que paraisse sa destinée nouvelle, quand Jeanne n’eut plus de doute sur son caractère divin, elle obéit, quoi qu’il lui en coûtât.

— Certes, disait-elle, j’aimerais bien mieux filer près de ma mère, car guerroyer n’est pas mon état, mais il faut que J’aille, puisque mon Seigneur veut que je le fasse.

Plus tard, interrogée par ses juges si elle n’avait point péché en quittant son père et sa mère, elle répliqua :

— Puisque Dieu commandait, il convenait de le faire ; quand j’aurais eu cent pères et cent mères et que j’aurais été fille de roi, je serais partie.

Elle partit, mais ce sacrifice n’allait pas sans un second.

Dès lors, en effet, que, messagère divine, elle avait qualité pour imposer ses vues, prescrire une direction effective non seulement aux chefs de l’armée, mais encore au roi et à son conseil, il convenait qu’elle possédât cet ascendant mystérieux qui vient d’une âme supérieure aux faiblesses de la nature et mérite que, devant lui, bon gré, mal gré, tout s’incline ; en d’autres termes, afin de, mieux dominer par le génie, elle devait dominer aussi par la vertu.

Pauvre fille des champs qui ne savait ni A ni B, elle le comprit à la lumière divine ; elle vit quelle noblesse de conduite et de mœurs était exigée par la noblesse de sa mission, et, sans hésiter, elle voua sa virginité au Seigneur101. Vous savez comme elle tint fidèlement son vœu. Les compagnons de guerre qui ne la quittaient presque jamais, le duc d’Alençon, Dunois, son écuyer, son page, les chevaliers qui firent avec elle le voyage de Vaucouleurs à Chinon, tous la regardèrent comme une créature plus angélique qu’humaine, comme un être sacré près duquel la simple pensée du mal était impossible.

En somme, il y avait de la gloire dans un sacrifice qui lui assurait une pureté sans tache, mais que dire de celui qui mit un terme à ses exploits, et lui prit sa liberté ?

Chose merveilleuse ! À peine équipée, armée par les ordres du roi, elle montre l’âme la plus guerrière qu’on ait jamais admirée dans un enfant 321de son âge102. Dès les premiers jours, elle monte à cheval sans attendre le secours de personne ; avec quelle intrépidité joyeuse elle court sus à l’ennemi ! Elle ne suit pas son armée, elle l’entraîne ; tombée, elle se relève ; blessée, elle n’en continue pas moins l’offensive ; vraiment, c’est la fée des batailles ! Elle ne sait pas ce que c’est que de se reposer. Ah ! si on lui avait toujours fourni des munitions et donné des soldats, comme elle aurait eu vite débarrassé le sol français des étrangers qui l’occupaient sans droit !

Vitrail de Jeanne d’Arc (cathédrale d’Orléans).
Vitrail de Jeanne d’Arc (cathédrale d’Orléans).

Au lieu de cela, on l’abandonna, on la trahit.

À Compiègne, ayant entendu la sainte messe et communié à l’église de Saint-Jacques, elle se retire près d’un pilier ; trouvant là plusieurs personnes et une centaine d’enfants rassemblés pour la voir, elle leur dit :

— Je vous annonce que l’on m’a vendue, trahie, et que bientôt je serai livrée à la mort, je vous supplie que vous priiez Dieu pour moi !

Elle en avait bien besoin, la pauvre enfant ! Dans cette même ville de Compiègne elle tombe au pouvoir des ennemis, elle est faite prisonnière. C’en est fait, désormais, pour elle, des chevauchées hardies, et des courses audacieuses où flottait son glorieux étendard ! Maintenant, c’est le cachot étroit, obscur ; ce sont les lourdes chaînes aux pieds et aux mains ; c’est l’horrible cage de fer où elle fut, quelque temps, enfermée103. Oh ! quand elle se vit livrée sans défense à des adversaires sans pitié, abandonnée par ceux qu’elle avait servis et sauvés, quel ne dut pas être le frémissement, le dégoût, l’involontaire effroi, l’agonie de toute son âme ? Il fallut du temps, sans doute, pour comprendre que les grandes souffrances attendent les grandes missions et couronnent les grandes vertus. Elle comprit, elle acquiesça 322à cette mystérieuse disposition de la Providence et dit à Dieu, frémissante mais résignée : C’est votre volonté, qu’elle soit faite et non la mienne !

Et la volonté de Dieu continuant ses terribles exigences lui demanda plus encore. Elle, si chrétienne d’esprit et de cœur, si fermement attachée à sa religion, si craintive d’offenser Dieu en quoi que ce soit, si soumise à la sainte Église et aux décrets de sa légitime autorité ;elle qui n’avait d’autre souci que d’obéir à son Seigneur et Maître, et qui ne voulait rien faire, rien dire d’opposé à ce que ses Voix lui commandaient, elle fut traitée d’hérétique et condamnée comme telle !

Après ce sacrifice de son honneur chrétien, quel autre restait que celui de sa vie ? Elle le fit, voulant demeurer jusqu’au bout fidèle à la règle de toute son existence : le bon plaisir de Dieu. Si l’héroïsme de la générosité n’est pas là, dans une telle vie et une telle mort, où est-il104 ?

Ah Seigneur ! Seigneur ! de quelle jeune fille de seize ans avez-vous exigé d’aussi magnanimes renoncements, et reçu une plus filiale et plus constante soumission ?

Pensez-y, mes Sœurs, et vous ne serez ni surprises ni troublées, si, de temps à autre Dieu vous demande quelque acte d’immolation pour mieux répondre à ses desseins sur vous et à votre sublime vocation. Il faut sur ce point vous en remettre à sa Providence, sachant que si, parfois, elle exige beaucoup, c’est qu’elle peut donner davantage.

Aussi, vous n’ignorez pas que, dans le temps même où Dieu réclamait tant de sacrifices de notre Bienheureuse, il se plaisait, d’autre part, à la combler de ses dons, et lui permettait ainsi d’accomplir toutes ses actions avec une grâce parfaite. Il nous tarde d’en parler.

II. — Gratiose.

Grâce à Dieu, cette vie si courte gagne en intensité ce qu’elle ne pouvait avoir en étendue ; je ne sais quel charme surhumain l’enveloppe, imprègne toutes ses paroles, fait valoir ses moindres gestes, rend ses actes admirables, sa mort sublime.

Qui, lisant son histoire, n’est émerveillé de l’esprit et de la souplesse avec lesquels une jeune fille ne sachant quasi rien sut néanmoins se montrer à la hauteur de toutes les circonstances, si délicates, si difficiles, si complexes qu’elles aient été ?

Voyez-la en face des soldats et du peuple, des capitaines et du roi lui-même, des théologiens examinateurs et de ses juges. Faut-il haranguer, 323exhorter, répondre aux sophismes, déjouer les ruses de ses adversaires ? il importe peu ; car elle ne perd jamais le don de parler avec un esprit éminemment français, un vrai sens chrétien, un je ne sais quoi d’aimable et de triomphant qui force, aujourd’hui encore, l’admiration105.

Parmi tant de paroles impressionnantes sorties de ses lèvres virginales, on ne sait guère lesquelles choisir. Comme on l’a très bien dit, sous le son de l’homme il y a le souffle de Dieu106, et l’historien de Jeanne d’Arc n’a d’autre ressource que de répéter ce qu’elle a dit pour expliquer ce qu’elle a fait.

Avec quelle bonne humeur elle dit au duc d’Alençon qui veut retarder une attaque :

— Ah ! gentil duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que J’ai promis à ta femme de te ramener sain et saur ?

Avec quelle fierté elle réplique à Dunois qui, par excès de prudence, lui a donné une fausse indication stratégique :

— Le conseil de Messire est plus sûr et plus sage que le vôtre ; je vous amène le meilleur secours que eut oncques chevalier, ville ou cité ; et c’est le plaisir de Dieu et le secours du Roi des cieux.

Avec quelle autorité elle s’adresse à Charles VII :

— Je te dis de la part de Messire Dieu que tu es vrai héritier de France et vrai Fils de Roi.

C’est surtout pendant cet exécrable procès de condamnation qui dura trois mois et huit jours, que des éclairs de bon sens et de sagesse jaillirent de son âme indignée ; quand les fatigues et les souffrances auraient dû la déprimer, elle s’élève, au contraire, pour dominer, par son intelligence limpide, la mauvaise foi de ses adversaires : faisant face à tous les pièges, esquivant toutes les ruses, elle multiplie des déclarations dont la franchise déconcerte la haine et déroute la perfidie107.

On lui demande :

— Êtes-vous en état de grâce ?

De quelque manière qu’elle réponde, on espère la prendre en défaut : elle échappe au danger par ces mots aussi habiles que pleins d’humilité :

— Si je n’y suis pas, Dieu veuille m’y mettre ; si j’y suis, Dieu veuille m’y garder.

On ajoute :

— Quand vous vous confessiez, étiez-vous en état de péché mortel ?

— Je ne sais, réplique-t-elle, si j’ai été en état de péché mortel. Je ne crois pas en avoir fait œuvre, et Dieu me garde de faire ou d’avoir jamais fait œuvre qui charge mon âme.

On continue :

— Qui aidait le plus, vous à l’étendard ou l’étendard à vous ?

324De la victoire de l’étendard ou de moi, c’est tout à Notre-Seigneur.

— Mais l’espérance d’une victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous ?

— Elle était fondée en Notre-Seigneur, et non ailleurs.

On lui dit enfin :

— Ne saviez-vous point que sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent les Anglais ?

— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, elles haïssent ce que Dieu hait.

— Dieu hait-il les Anglais ?

— De l’amour ou de la haine que Dieu a aux Anglais, je ne sais rien : mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France.

Passons aux actes : ils ne sont pas seulement les actes d’une héroïne mais ceux d’une véritable chrétienne, d’une vraie sainte108. Nous avons parlé de son respect, de son amour pour l’adorable volonté de Dieu ; parlons de sa charité envers le prochain.

La nature l’avait singulièrement douée sous ce rapport. Toutes ses compagnes l’aimaient pour la raison que donnait l’une d’elles : à cause de son extrême bonté ; volontiers elle faisait l’aumône aux indigents qui passaient ; quelquefois elle abandonnait son humble couchette à des malheureux sans gîte dont elle avait pitié. Elle était même tourmentée d’un souci que les enfants ne connaissent guère : celui de consoler les affligés. J’étais jeune et malade, dit Simon Musnier, et elle venait me relever le cœur. Bref, suivant le mot d’une amie, elle était toute bonne.

Devait-elle l’être, pouvait-elle l’être au milieu des camps et dans les luttes acharnées que l’état de guerre rend inévitables ? Comment unir ces deux choses : la sensibilité féminine et le courage viril ? Bossuet a bien dit : Ne me parlez pas des héros sans cœur ! Assurément ; mais quand il s’agit de héros qui s’illustrent sur les champs de bataille par leurs coups d’épée, si on est en droit de leur demander un cœur vaillant et généreux, on ne songe point à exiger d’eux une âme aussi délicate que forte, aussi compatissante que juste. Les guerriers les plus chrétiens, les rois comme saint Ferdinand, saint Henri, saint Louis, une fois lancés dans la mêlée, frappaient, sans scrupule, d’estoc et de taille, et tandis que leur glaive versait hardiment le sang, j’imagine que le feu d’un noble courroux, que la flamme d’une patriotique colère brillait dans la prunelle ardente de leur regard.

Peut-être n’a-t-il été donné qu’à Jeanne d’allier en elle des vertus d’ordinaire inconciliables, et d’être tout à la fois aussi courageuse que les plus intrépides capitaines, aussi sensible qu’une mère, aussi douce qu’une sœur109.

Le croirait-on ? Brave, audacieuse même, au point de voler et de se 325tenir toujours au premier rang, elle s’ingéniait à ne tuer, à ne blesser personne ; ni son épée, ni sa hache d’armes ne lui servirent jamais. J’aime bien mon épée, disait-elle, mais quarante fois mieux mon étendard. C’est que celui-ci, flottant dans l’air, ralliait les troupes, les emportait dans un élan vainqueur et que la hampe ne causait ni mort, ni blessure.

Elle aurait bien voulu qu’il fût possible à ses soldats de vaincre sans qu’il y eût de sang versé ; mais le moyen ? Impossible, n’est-ce pas ? Il fallait donc se résigner à le voir couler ; mais alors, selon son aveu, les cheveux se dressaient sur sa tête, non de peur, certes, mais de pitié : c’était du sang de France.

Il n’est pas jusqu’aux Anglais pour qui son grand cœur n’éprouvât une héroïque charité. Elle était navrée d’avoir à les combattre. Elle eût mieux aimé leur tendre la main comme à des frères. Son patriotisme veut, sans doute, qu’on chasse l’étranger hors de France, puisqu’il n’a aucun droit d’y être, mais elle trouve le moyen de marquer cette mission du signe de la paix. Ainsi, elle leur envoie des sommations d’une naïveté fière et délicieuse, pour les supplier de se retirer volontairement et pacifiquement des villes qu’ils occupent, moyennant quoi, elle leur promet de les associer un jour à un mystérieux exploit que doivent accomplir les Français ; elle rêve pour les deux grands peuples une alliance d’où sortiraient le salut et la gloire de la chrétienté.

Après la bataille, elle s’occupe de protéger les prisonniers. S’élevant bien au-dessus de l’esprit et des mœurs du temps, où les habitudes de violence étaient encore fortement enracinées, elle les soustrait à une vengeance aveugle ; autant que cela est possible, elle en recueille chez elle et leur prodigue les soins les plus dévoués.

Faut-il, après ceux qui étaient les ennemis de la patrie, nommer ceux qui étaient des ennemis personnels ? La jalousie de plusieurs chefs et seigneurs fut grande, moins cependant que sa générosité à leur égard. On sait que La Trémoille lui voua, dès l’origine, une de ces hostilités qui, tantôt ouvertes, tantôt cachées, ne désarment jamais. Notre Bienheureuse en souffrait ; dans plus d’une circonstance, elle dut, aux conseils royaux, combattre les desseins de son adversaire : elle ne se permit pas la moindre attaque contre sa personne et lorsqu’au combat de Montépilloy, La Trémoille eut son cheval abattu et fut cerné par des ennemis prêts à le mettre à mort, ce fut Jeanne qui lança ses soldats à son aide et parvint à le sauver.

Après les ennemis… les traîtres et les bourreaux.

De la part de ceux-ci, que d’injustices, de calomnies basses, d’avanies injustifiées, de traitements cruels ! Mais rien ne triomphe d’une charité 326qui devait triompher de tout. Jeanne flétrit le mal, sans doute, parce que c’est le mal ; mais elle pardonna à ceux qui le commirent.

Elle pleura de ce qu’il lui était devenu impossible de secourir sa patrie et son roi ; ses lèvres ne laissèrent échapper aucun cri de ressentiment et d’aigreur contre les malheureux qui la réduisirent à cette impuissance. Et ne croyez pas que ce fût le fait d’un caractère faible, incapable de réaction ; c’était celui d’une vertu chrétienne dégagée de toute imperfection et montée jusqu’au plus haut degré de l’héroïsme, le fait d’un cœur plus grand que les épreuves110.

Quelle épreuve pourtant que celle de sa mort sur le bûcher !

— Hélas ! dit-elle au matin du 30 mai 1431, me traite-t-on si horriblement et cruellement que mon corps qui est pur, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres ! Ah ! j aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée.

Mais le glaive ne devait pas abattre la guerrière qui avait su vaincre sans frapper avec le glaive ; et les flammes seules pouvaient tout à la fois donner la mort et prédire, par leurs vives clartés, la gloire éclatante qui la suivrait. Per angusta ad augusta. Mors tua, vita nostra. [Par des chemins étroits vers de grandes choses. Ta mort, notre vie.]

Voici la charrette funèbre qui arrive et les soldats anglais qui viennent voir comment on immole une enfant ! Le cortège s’ébranle, marche, s’arrête… Neuf heures sonnent au beffroi de Rouen ; on lit la sentence de mort ; la foule émue demande pitié ; Jeanne s’agenouille et prie pour ses persécuteurs ; elle demande une croix. En attendant celle de l’église voisine, un soldat en fait une avec deux branches de bois réunies. La victime a gravi lentement tous les degrés de son bûcher, elle pleure, elle prie ; un religieux lui montre le ciel, lui cache le bourreau ; celui-ci avive déjà la flamme qu’il vient d’allumer111. Pauvre chère sainte ! Voici votre auréole ! mais voici la mort ! Encore un cri pour dire que vos Voix ne vous ont pas trompée ; encore un cri pour jeter à la foule le nom de Celui que vous avez aimé, que vous avez si souvent reçu dans l’Eucharistie, de Celui qui vous a appelée à la plus noble des vocations, qui vous attend au ciel : Jésus !

Le cri est poussé, Jeanne expire. La colombe donne un coup d’aile, elle est aux cieux. On dit qu’à peine les flammes éteintes, un Anglais monta précipitamment sur le bûcher pour recueillir les cendres de la victime et les jeter dans la Seine ; il espérait qu’ainsi rien ne resterait de l’héroïne sur la terre de France.

327Il se trompait112. Il nous reste son souvenir, son nom, ses exemples, sa protection du haut du ciel113.

Cette protection est, pour nous, le gage des meilleures espérances, comme l’a dit avec tant d’éloquence l’illustre évêque de cette glorieuse cité d’Orléans.

À cause de Jeanne, malgré les deuils et les angoisses du présent, nous croyons aux saintes joies de l’avenir ; à cause d’elle, malgré les divisions actuelles, les rivalités, les querelles intestines, nous croyons à l’union future des esprits et des cœurs ; à cause d’elle, enfin, malgré les ruines qui se sont déjà accumulées et celles qui se préparent encore, nous croyons au relèvement glorieux d’une nation que Dieu ne cesse pas d’aimer et de protéger114.

Que chacun de nous s’efforce donc de prier la Bienheureuse et surtout de l’imiter dans la mesure du possible115.

Soyez, mes chères Sœurs, plus fidèles que tous les autres à suivre les exemples de vie chrétienne qu’elle a si complètement et si parfaitement donnés ; faites de la volonté divine la règle absolue de votre conduite, évitant jusqu’à l’ombre du mal ; accomplissez votre devoir sans défaillance jusqu’au jour où, ayant été comme Jeanne d’Arc, les servantes généreuses de Dieu en étant celles des pauvres et des déshérités, vous jouirez avec elle de cette gloire sans mesure et sans fin, que la miséricorde donne aux justes plus encore que la justice : Gratis et gratiose. Amen.

X
Le 8 mai 1909. — À la cathédrale : messe d’action de grâces. — Discours de Mgr Latty, archevêque d’Avignon.

Dès huit heures du matin, la foule avait commencé à se presser aux portes de la cathédrale : on estime à plus de 8.000 le nombre des personnes qui s’y trouvaient réunies à dix heures. Dans l’enceinte réservée, il y avait le Tribunal et la Chambre de commerce, 328les seuls corps officiels qui, avec M. le maire et la majorité du conseil municipal, aient assisté à la cérémonie religieuse. L’Harmonie des Frères de Saint-Jean-de-Dieu, de Paris, joua la Marche héroïque de Saint-Saëns, pendant que S. Ém. le cardinal Luçon, les évêques et la municipalité, précédée de la bannière de la ville, entraient dans la cathédrale. Mgr Ardin, archevêque de Sens, dit la messe d’action de grâces, pendant laquelle 800 exécutants chantèrent un Ave Maria de Josset et Salut, à France des aïeux ! chant militaire de Widor.

Le panégyrique fut prononcé par Mgr Latty, archevêque d’Avignon. Orateur à la parole claire et précise, à l’argumentation serrée qui laisse pourtant place à l’élan de l’âme et aux accents pathétiques, Mgr Latty a recherché quel est cet héroïsme insigne qui a pu faire de Jeanne une Sainte de Dieu ; quels effets il a produits et quels effets nous pouvons encore en espérer pour le bien de notre chère France.

Après l’avoir écouté pendant plus d’une heure avec la plus vive attention, l’immense auditoire regretta qu’il dût abréger son discours pour ne pas retarder l’heure de la procession solennelle. On peut le lire et l’admirer ici tout entier.

Panégyrique de Mgr Latty, archevêque d’Avignon

Non enim cogitationes meæ, cogitationes vestræ, neque viæ vestræ viæ meæ, dicit Dominus. (C’est le Seigneur qui le dit : Mes pensées ne sont pas vos pensées, mes voies ne sont pas vos voies.)

(Is., LV, 8.)

Éminence116,

Messeigneurs,

Messieurs,

Le 7 novembre de l’an de grâce 1455, en l’église de Notre-Dame de Paris, un étrange et solennel événement eut lieu, qui est, sans doute, unique dans l’histoire des peuples.

Une foule immense emplissait la vaste enceinte de la basilique ; et les voûtes sonores en étaient comme ébranlées par une longue clameur, où les sanglots se mêlaient aux protestations d’une tendre et frémissante sympathie. C’était terrible et touchant à la fois.

Une femme en deuil, courbée sous le poids de la douleur et des ans, s’était avancée jusqu’à l’entrée du sanctuaire. Son fils la soutenait péniblement ; et, à la suite, on pouvait voir tout un cortège de gens d’église et de fidèles, où figurait un groupe d’Orléanais.

329L’archevêque de Reims et l’évêque de Paris sont là présents pour la recevoir ; et, lorsqu’elle s’est prosternée à leurs pieds, suppliante, éplorée, leur présentant un parchemin scellé du sceau du Pontife de Rome, elle leur demande, quoi donc ? — Justice ! Justice !

On avait brûlé sa fille, il y avait un quart de siècle. On l’avait notée d’infamie ; on l’avait traitée d’hérétique, de relapse, d’apostate, elle qui avait sauvé la France et tant aimé l’Église ! Mais voilà que l’ordre du Pape était arrivé, formel, pressant, de réviser la sentence qui l’avait condamnée ; et cet ordre, c’était la mère de Jeanne d’Arc elle-même qui l’apportait aux prélats désignés comme juges par Calixte III.

Mgr Latty, archevêque d’Avignon.
Mgr Latty, archevêque d’Avignon.

La vue de cette femme, ses larmes, ses cris, portèrent au comble l’émotion du peuple assemblé. Il fit entendre, lui aussi, sa grande voix, la voix de la réprobation et de la colère ; et, pour calmer ces religieuses impatiences, il fallut lui lire tout haut le rescrit pontifical, tandis que les juges consolaient la mère de la Pucelle en lui promettant de faire prompte et entière justice du crime inexpiable de Rouen.

En effet, quelques mois plus tard, après plusieurs enquêtes, toutes les formalités d’une longue et rigoureuse procédure étant accomplies, les juges déclarèrent le procès et les sentences de condamnation entachés de dol et de calomnie, par conséquent nuls et de nul effet ; et ils ordonnèrent qu’une éclatante cérémonie de réparation eût lieu en l’honneur de Jeanne, tant à Rouen que dans les autres villes du royaume qu’il semblerait bon. — Justice était faite.

Mais ce n’était que justice.

Cela pouvait-il suffire à la sainte et belle mémoire de la Pucelle d’Orléans ? Et Dieu ne tenait-il pas en réserve quelque autre conseil pour venger et glorifier son Envoyée ?

330Les siècles s’écoulent ; la mission de Jeanne est, sinon oubliée, du moins méconnue, défigurée, outragée même : Dieu se tait. Qu’est-ce que les siècles devant l’Éternel ? Et puis, que savons-nous de ses pensées et de ses voies ?…

Un jour, pourtant, devait venir où une justice plus haute que celle des hommes serait rendue à la Vierge de Domrémy ; et c’est notre génération qui était destinée à en être le témoin.

Jamais, il est vrai, on n’avait contesté, nié plus effrontément l’action de Dieu dans le gouvernement des peuples : la mission de Jeanne d’Arc, en particulier, était discutée de nouveau, et en des sens très divers ; et le plus vil de ses insulteurs allait recevoir, dans notre capitale, les honneurs publics d’une statue et d’un centenaire scandaleux. Cependant, les choses de France étaient à mal ; une guerre désastreuse avait mutilé nos frontières, les esprits étaient en proie à de profondes divisions, les fondements de tout ordre et de toute société étaient menacés par de sourds et perfides complots, dont l’audace allait croissant avec le succès. Temps de doute, de confusion et d’anarchie : était-ce pour en conjurer les malheurs et les catastrophes suprêmes que Dieu allait susciter le mouvement national, dont le terme serait la glorification de Jeanne à Saint-Pierre de Rome ?

Un évêque d’illustre mémoire donne le branle. Un autre évêque le suit, avec la douce énergie de sa grande âme. Et un troisième évêque, digne émule de ses prédécesseurs, par sa belle activité et sa très éloquente parole, pousse l’affaire jusqu’à sa conclusion. Avec eux, la France, cette autre mère, va s’agenouiller devant le Vicaire de Jésus-Christ, le cœur accablé de nobles et douloureux soucis, les mains pleines de preuves et de suppliques ; et elle lui demande de reconnaître et de proclamer, Urbi et Orbi, la sainteté de son immortelle Libératrice. Que dis-je, la France avec ses évêques ? Tous ou presque tous les évêques de la chrétienté leur font escorte, les appuyant de leurs suffrages et des vœux de leurs églises117 : c’est comme un plébiscite de sainteté qui se fait sur le nom de Jeanne. Et de ce plébiscite inouï on peut mesurer la portée, si l’on se rappelle ce que disait, dans le même temps, le journal le plus populaire de la protestante Angleterre : En prenant l’initiative de béatifier Jeanne d’Arc, l’Église romaine honore un type auquel, non pas seulement une nation, mais le monde entier sera heureux de rendre hommage118. Tous les peuples du monde s’unissant à l’Église romaine pour honorer 331une sainte : quel spectacle ! Et quand donc avait-on vu une chose aussi grande, aussi spontanée, aussi pure de tout calcul humain dans le concert de l’humanité ?

Aussi, comme autrefois sous Calixte III, le Saint-Siège accueillit-il, avec une faveur exceptionnelle, cette nouvelle Cause de Jeanne d’Arc. Trois grands papes, que nous saluons ici avec amour et reconnaissance, Pie IX, Léon XIII, Pie X, s’en sont épris, jusqu’à en faire, chacun à son tour, une Cause privilégiée. Ils en ont pressé l’examen ; et, dans la longue suite des jugements qu’ils ont dû rendre, qu’ont-ils constaté ?

Ils ont constaté et affirmé que Jeanne remplit la mission qui lui vint du Ciel avec un héroïsme surhumain et sans tache. — En quoi consista précisément cet héroïsme ?

Ils ont constaté et affirmé que les résultats de la mission de Jeanne d’Arc furent prodigieux et décisifs pour les destinées de la France. — Quels furent ces résultats ?

Ils ont constaté et affirmé que la mission de Jeanne, parmi nous, ne paraît pas finie, et que son exaltation sur les autels, en nous offrant une protection et un exemple, serait le gage d’espérances magnifiques et assurées pour notre patrie. — Quelles peuvent être ces espérances ?

En d’autres termes, quel est cet héroïsme insigne qui a pu faire de Jeanne une Sainte de Dieu ? Et quels effets a-t-il produits, ou pouvons-nous encore en espérer pour le bien de notre chère France ?

Telles sont, Messieurs, les questions que je voudrais, en m’appuyant sur l’autorité de nos saints Pontifes, examiner et résoudre avec vous.

Je ne sais si l’on peut voir, au monde, une assemblée plus belle et plus impressionnante que celle-ci. Ce Sénat d’évêques, ces hommes d’Église et ces hommes du peuple où se confondent tous les rangs et toutes les conditions ; cette cathédrale où si souvent Jeanne vint prier avec son étendard et ses bataillons triomphants ; les souvenirs de notre vieille France et les échos de la France actuelle qui semblent remuer et attendrir les pierres de ces voûtes vénérables ; l’âme de la patrie, enfin, cette âme qui naguère est allée chanter un Te Deum à Saint-Pierre de Rome, et qui vient aujourd’hui répandre des fleurs et des prières sur ce second berceau de sa Libératrice et de sa gloire : quelle station ! quelle audience ! quelle imposante solennité ! Et que la parole humaine se sent impuissante à répondre à un si grand et si noble objet !

Admirons, du moins, dans l’événement que nous célébrons, admirons ensemble les pensées et les voies profondes par où le Tout-Puissant se plut à conduire une humble fille des champs ; et apprenons, par son histoire, à ne jamais désespérer du secours de Dieu, pourvu que nous voulions suivre ses inspirations et garder son commandement.

332I

On a souvent dit, au cours de la procédure de la Béatification de Jeanne : Pourquoi tant de procès, tant d’enquêtes, tant de discussions ? La question est, pourtant, très simple. Jeanne a-t-elle rempli une mission divine ? Cela est évident. N’est-ce point là un grand miracle ? Nul ne peut en douter. Que veut-on de plus pour béatifier l’héroïne ?

C’est, en effet, une grande œuvre de délivrer son pays ; et les conditions extraordinaires où Jeanne rendit la France à elle-même et à son roi, suffiraient à l’illustrer aux yeux de la postérité. Mais là n’était pas toute la question.

Il s’agissait de décerner à la Pucelle les honneurs de l’autel. Il s’agissait, par conséquent, de la proposer à l’imitation, à la confiance, au culte religieux de nos âmes ; et, pour suffire à cet objet sacré, elle devait nous offrir autre chose que la gloire des armes, l’éclat des victoires, le succès même d’une haute mission. On peut accomplir brillamment une mission providentielle, et n’occuper qu’un rang médiocre dans la beauté morale et transcendante qui fait les Saints de Dieu et les modèles des peuples.

À quel degré Jeanne avait-elle possédé cette beauté supérieure de l’âme et de la vie ?

Certes, qu’elle se fût élevée jusqu’à l’héroïsme qui fait les hommes de guerre, qui brave les périls et ne craint pas la mort, la preuve n’en était pas à faire. Mais cet héroïsme que l’Église honore dans ses Saints, l’héroïsme de la vertu, qui dompte la nature humaine et la range à l’ordre et à la volonté de Dieu ; qui, sans répugner à la peine, sans reculer devant l’obstacle, va droit au devoir, même s’il exige les plus grands efforts et les plus rudes sacrifices ; et cela, non pas un moment, non pas un jour, dans l’élan et le transport d’une inspiration qui passe et d’une volonté qui s’excite, mais sans cesse, dans la pleine et habituelle possession de soi-même, avec une continuité de vues et de sentiments qui ne souffre ni une défaillance, ni un excès : cet héroïsme de haute envergure et d’effet profond a-t-il été la marque certaine et constante de Jeanne d’Arc ?

Précisons davantage, encore avec l’Église. Est-il certain que Jeanne a porté cet héroïsme dans la pratique des vertus d’ordre surnaturel et d’ordre moral que lui imposaient, à la fois, sa qualité de chrétienne et sa providentielle mission ? Peut-on faire de sa mission et de sa vie un seul et même tout, et dire : Il y a là une grande et belle œuvre de Dieu, digne 333de notre vénération, de nos louanges, et qui, par conséquent, peut servir de modèle au peuple chrétien ?

Telle est la question que l’Église a dû examiner ; et elle l’a résolue affirmativement.

Cathédral d’Orléans.
Cathédral d’Orléans.

Or, je vous le demande, à vous en particulier, catholiques d’Orléans, qui avez été les premiers témoins de la mission de Jeanne, qui l’avez vue dans tout l’éclat de son premier triomphe, et (on peut bien le dire) qui avez fait avec elle cette première procession, dont nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire, — car vous n’avez cessé, depuis, d’en renouveler chaque année la joie et l’enthousiasme, et la vivante tradition des siècles a fait de votre cité une même personne morale dont l’irréfragable témoignage ne meurt pas ; — vous donc qui, en quelque façon, étiez là le 8 mai 1429, et qui avez vu la noble Pucelle, dites-nous, je vous prie : Est-il vrai, comme le rappelle votre Journal du siège, qu’à la voir seulement vous vous sentiez tous réconfortés et comme désassiégés ? On vous avait annoncé qu’elle allait venir du fond de la Champagne : elle vient, et il vous semble qu’une vertu divine est en elle. Vous vous pressez sur ses pas ; vous cherchez à toucher au moins le destrier qui la porte ; vous bataillez à sa suite, sans peur, comme des lions ; et en quatre jours, elle vous a rendu libres. Oh ! qu’est-elle, vraiment, cette créature à nulle autre pareille, de laquelle voir vous ne pouviez vous rassasier ?

Vous aviez raison : une vertu divine vivait en elle, l’animait, la menait, parmi les hasards des combats, comme devant les conseils des juges et des rois ; et son héroïsme consista précisément à ne lui faire jamais défaut. Voyez-en, si je puis ainsi dire, la suite rigoureuse et la belle économie.

Attentive aux Visions et aux Voix qui l’instruisent et la conseillent, elle se met d’abord en état d’exécuter ce qu’elles commandent, ne devançant point les moments, ne précipitant point l’action. Les obstacles 334qu’on lui oppose, elle les tourne ou les surmonte ; les objections qu’on lui fait, elle y répond et les résout ; si quelque impossibilité semble arrêter sa mission, elle patiente : elle prie, elle insiste, elle presse ; et, enfin, un moment vient toujours où il lui apparaît qu’elle a suffisamment temporisé, et alors, elle force tout, elle entraîne tout, elle va. Elle obéit à la vertu divine qui l’inspire, et rien ne peut lui résister.

Que sa famille ne cherche pas à la retenir à Domrémy, lorsque les Voix ont fini de l’instruire : Quand j’aurais eu, dira-t-elle plus tard, cent pères et cent mères, et que j’eusse été fille de roi, je serais partie : Dieu le commandait faire. Que le sire de Baudricourt, s’il ne veut la conduire lui-même à Charles VII, n’hésite pas trop longtemps à lui donner son acquiescement et une épée ; elle a reçu un ordre de Dieu : Je dois être là-bas avant le milieu du Carême, et j’y serai. Et la voilà, en effet, auprès du roi.

Que le roi hésite, lui aussi, et qu’il veuille réfléchir, prendre conseil, soumettre Jeanne à un examen et à des épreuves diverses, de par Dieu elle accepte ces inévitables délais, et maîtrise l’ardeur qui la porte vers Orléans. Mais, à peine est-elle entrée dans la ville, elle se hâte de montrer les signes pourquoi elle est envoyée ; et, par trois coups d’audace, elle fait lever le siège.

En vain, ses capitaines essaient-ils de la tromper, de se passer d’elle, de contrarier ses résolutions et ses plans : Vous avez été à votre Conseil, leur dit-elle ; et moi, j’ai été au mien. Or, sachez que le Conseil de mon Seigneur s’accomplira et demeurera stable, tandis que le vôtre périra. Et elle s’élance à la bataille, au premier rang, au point précis où il faut attaquer et combattre, là où est aussi le danger, mais sûre de la victoire, la promettant à ses troupes, lorsqu’elles plient ou reculent, les forçant à vaincre au nom de Dieu. Le 4 mai, elle enlève la bastille de Saint-Loup ; le 6, celle des Augustins ; le 7, les Tourelles ; et, le 8, les Anglais se retirent, battus, humiliés, terrifiés, comme s’ils avaient affaire, disaient-ils, à un être surnaturel.

Point de retard pour la Pucelle : la vertu divine qui est en elle, n’en souffre pas. Dès le lendemain, Jeanne va trouver le roi ; elle veut le mener à Reims, afin qu’il y soit couronné et sacré.

C’est ici, Messieurs, que se dessine nettement le grand drame qui va se dérouler pendant deux longues années, et où le caractère surnaturel de la vie et de la mission de la Pucelle ira sans cesse grandissant. En face de l’héroïne qui exécute le commandement de Dieu, un homme se montre qui, par ses menées sourdes et criminelles, s’appliqua sans merci à traverser son action : c’est le seigneur de La Trémoille. On peut dire qu’il est le premier à faire l’œuvre de Satan, dans le drame qui se joue. 335Et, entre ces deux influences, divine et satanique, qui sont en présence, il y a le parti de la sagesse humaine qui flotte, calcule, se détermine diversement selon les courtes vues de la raison : j’ai nommé le parti du roi, de ses conseillers et même de ses capitaines. Tous avaient fini par croire à la mission de Jeanne : les théologiens de Poitiers en avaient fourni la preuve, et la délivrance d’Orléans avait confirmé leur décision.

Mais quoi ! être conduits par une femme, même à la victoire ! Vaincre, moins par leur génie et leur valeur propre que par l’intervention et l’aide de Dieu ! N’était-ce pas deux fois humiliant pour des hommes de guerre ? Songez donc qu’avec quatre ou cinq cents hommes ils pouvaient, maintenant, mettre en fuite des milliers d’Anglais, au lieu que, jusque-là, même avec l’avantage du nombre, ils étaient toujours battus ! Et puis, qu’était-ce que ce chef d’armée qui avait sans cesse à la bouche le nom et l’ordre de Dieu, qui faisait prier, confesser, communier ses troupes, et les menait à la bataille, une bannière à la main, en leur faisant chanter des cantiques et le Veni Creator ? Que devenaient, sous un tel chef, la liberté des camps, le charme des hasards, la gloire des armes ? N’était-ce pas réduire le sort des guerriers à la condition de gens d’Église ?

Voilà ce que les politiques et les capitaines se disaient au fond d’eux-mêmes ; voilà ce qui souvent inspira leurs conseils ; et, sans cesser d’admirer la valeur et l’habileté de Jeanne, ils n’en furent pas moins tentés d’échapper au prestige divin sous lequel elle les tenait.

Mais la Pucelle ne se lassait pas de les y ramener, tant par ses vertus indéfectibles que par sa prodigieuse activité. La voyez-vous, au moment où elle veut les entraîner, eux et le roi, sur la route de Reims ? Ils lui demandent si les Voix le lui ont commandé.

— Oui, répond-elle, je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.

— Et comment font vos Voix, quand elles vous parlent ?

Écoutez cette réponse, Messieurs : elle est simple, ferme, péremptoire ; et elle exprime une fois de plus le secret de l’héroïsme de Jeanne. Lorsqu’on oppose des doutes à sa mission, dit-elle, elle se plaint à Dieu ; elle le prie, et, sa prière faite, elle entend une Voix qui lui dit : Fille de Dieu, va, va, va ; je serai à ton aide, va ! Elle va, et il faut bien que l’on marche avec elle, malgré qu’on en ait.

Mais où va-t-elle, maintenant, porter ses pas ? À Reims ? — Pas encore. On lui impose, ou peut-être s’impose-t-elle elle-même l’obligation d’expulser d’abord les Anglais des bords de la Loire : elle y court. Qu’on ne lui dise pas que c’est trop tôt commencer :

— Ne doutez point, répond elle ; c’est l’heure, quand il plaît à Dieu ; il faut besogner quand Dieu veut.

Et, dans l’espace d’une semaine, en quatre rencontres qui sont 336quatre victoires, les Anglais sont écrasés, refoulés, mis en fuite, une fuite meurtrière et presque légendaire que Jeanne avait d’avance annoncée, disant : Quand ils seraient pendus aux nues, nous les aurons, parce que Dieu nous les envoie pour que nous les châtiions. La victoire de Patay ouvrait au roi le chemin de Reims.

Que le parti de Satan intrigue de nouveau, que les politiques et même quelques capitaines veuillent temporiser encore, que le roi s’abandonne toujours à son naturel paresseux et aux influences diverses de ses conseillers ; tous leurs calculs et toutes leurs lenteurs n’ont plus de prise sur la décision de Jeanne : rien, encore une fois, ne saurait lui résister. Le peuple, qui s’est déclaré pour elle dès la première heure, l’acclame partout ; les troupes sont prêtes à la suivre là où elle voudra les conduire ; et, comme elle est elle-même aiguillonnée plus que jamais par la vertu divine dont elle est animée, elle se donne, sans perdre haleine, à sa pressante impulsion. Elle sait qu’elle durera une année, guère plus ; et il lui reste beaucoup à besogner ; elle veut aller jusqu’au bout de sa mission. Va, va, va, Fille de Dieu ! Va sur la voie royale du sacre. Sur tes pas le pays tressaille, les villes ouvrent leurs portes, et c’est de tes mains que la France reçoit son roi. Le roi, les grands de la couronne, l’armée, tu les mènes sûrement et sans empêchement119. Ta marche est triomphale ! Ton triomphe est celui de Dieu ! Où est l’Anglais ? Tout cède à ton étendard : c’est Saint-Fargeau, Brienon-l’Archevêque, Saint-Florentin, Saint-Phal, Troyes, Châlons : c’est Reims. Noël ! Noël ! Le roi est sacré, couronné. Es-tu contente, ô Jeanne ! Et as-tu pleinement exécuté le plaisir de Dieu120 ?

Le plaisir de Dieu allait plus loin ; et Jeanne le savait bien ; car, cinq jours après le sacre, elle décidait le roi à poursuivre la conquête, avec l’idée de pousser droit sur Paris. Mais en vain fait-elle, sur les bords de l’Oise, une campagne plus savante encore (au dire des gens de guerre) que celle de la Loire. En vain provoque-t-elle le retour et la soumission de cent villes à l’autorité de Charles VII. En vain touche-t-elle aux portes de Paris, et déclare-t-elle qu’on n’a plus qu’à entrer : elle n’y entrera pas elle-même. Le plaisir de Dieu est qu’elle monte plus haut dans l’héroïsme et qu’elle achève sa mission à la manière de son Christ. — Mais, alors, le parti de Satan et le parti des politiques vont-ils l’emporter sur l’Envoyée de Dieu ? — Attendons. C’est le Seigneur qui le dit : mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies.

337Ici donc, Messieurs, un plus grand objet se présente à nos regards. Ce n’est plus une enfant qui conduit une armée, gagne des batailles, fait couronner un roi, en tenant toujours son âme et son bras à la hauteur des plus grands périls et des plus grands devoirs ; et cela, certes, était déjà le fait d’un héroïsme surhumain. C’est maintenant cette même enfant tombée entre les mains de ses pires ennemis, et que, pendant de longs mois, les fils du mensonge et de l’iniquité vont questionner, torturer, pousser à la mort et, s’ils le pouvaient, à une mort infâme et déshonorante ; et ces tortionnaires d’enfer osent prendre contre elle la forme et l’autorité d’un tribunal d’Église. Qu’elle n’ait pas senti alors sa foi faiblir, sa vertu chanceler, sa raison se troubler et se perdre ; mais qu’elle soit, au contraire, demeurée ferme, toujours plus croyante, simple et terrible dans ses réponses, douce et patiente autant que chaste et pieuse, invincible, quoique seule au milieu des embûches les plus odieuses et en des interrogatoires, publics ou secrets, qui duraient des journées entières ; c’est là le fait d’un héroïsme sans exemple, même aux plus beaux âges du martyre chrétien. Braver les périls et la mort dans une attaque impétueuse et violente, c’est, dit saint Thomas d’Aquin, le propre d’une force morale qui mérite le nom de vertu ; mais, ajoute-t-il, supporter le choc, et le choc cent fois répété, de douleurs atroces et d’une mort sans cesse menaçante, la force humaine ne le peut que si elle s’élève à ce degré suprême où elle réprime toute peine et finit par dompter toute crainte121. Jeanne a dépassé encore cette conception de l’héroïsme.

Statue de Jeanne d’Arc, par A. Le Véel. (Cour de l’ancien évêché.)
Statue de Jeanne d’Arc, par A. Le Véel. (Cour de l’ancien évêché.)

Voyez-la, Messieurs, en sa prison de Rouen, au soir de cette lugubre journée du 24 mai où, dans le cimetière de Saint-Ouen, on l’avait tourmentée de tant de manières pour lui faire abjurer ses Voix et sa mission. 338C’est peut-être le moment le plus triste et le plus douloureux de son supplice, une sorte de Gethsémani !

On venait de la ramener dans la prison de ces Anglais si justement exécrés d’elle. On lui avait promis la liberté, ou, tout au moins, les prisons plus douces de l’Église ; et la voilà de nouveau dans les fers, livrée aux mêmes misérables qui, tant et tant de fois déjà, l’ont abreuvée de leurs grossiers et impudents outrages. Que s’était-il donc passé le long de ce jour néfaste et tumultueux ? Elle se le demande, les yeux noyés de larmes, l’âme accablée et comme étourdie.

Dès le matin, ses Voix lui avaient dit qu’on chercherait à la tromper. — Est-ce donc qu’on y était arrivé, et se pourrait-il qu’elle eût commis quelque lâcheté ?…

Il est vrai que, devant une foule innombrable, on lui avait montré tout à coup le bourreau, sa sinistre charrette, le feu. Et cette vue l’avait comme bouleversée…

Et pourtant, elle avait protesté que ses dits et faits, elle les avait faits de par Dieu. Elle avait protesté qu’elle s’en rapportait à Dieu et à Notre Saint-Père le Pape. Elle avait protesté qu’elle croyait aux douze articles du symbole, aux commandements de Dieu, à tout ce que croyait la Cour de Rome, à laquelle elle s’en référait. — Que devait-elle faire de plus ?

On l’avait sommée d’abjurer. — Abjurer, qu’était-ce ?, avait-elle demandé… Eh bien, elle s’en rapportait à l’Église universelle, si elle devait abjurer ou non

Elle avait bien vu que ses juges voulaient la séduire : elle le leur avait dit tout haut. Et, pour la séduire, que n’avaient-ils pas fait ? Conseils, menaces, prières, ils avaient mis tout en œuvre. Et la foule elle-même, attendrie et compatissante, l’avait pressée de ses supplications. C’était un bruit immense et confus de voix contraires et de cris mêlés, dont elle avait été assaillie, étourdie, épuisée. Et c’est sous la pression de paroles insidieuses et d’une manœuvre satanique qu’elle avait signé, elle ne savait quoi, ayant aux lèvres un sourire de pitié et de réprobation. — Mais non, non, mille fois non, comme elle le déclarera bientôt, elle n’avait point dit ou entendu rétracter ses apparitions

Est-ce donc qu’elle aurait eu peur de la mort ? — Mais, plusieurs fois, elle avait dit à ses juges qu’elle aimerait mieux mourir que révoquer ce qu’elle avait fait du commandement de Notre-Seigneur ; et, la veille même de ce jour, le 23 mai, elle a déclaré que si elle voyait le feu allumé, et même dans le feu, elle ne dirait autre chose que ce qu’elle avait dit au procès

Pourtant, la vue du feu l’a effrayée aujourd’hui, et elle a signé la cédule 339qu’on lui a présentée ; et elle a dit : Il vaut mieux signer cela que d’être brûlée. Était-ce bien vrai ?… Mais, en réalité, qu’avait-on voulu d’elle ? Et qu’était-ce que cela qu’on lui avait fait signer ?… Du reste, n’avait-elle point dit, en le signant, qu’elle n’avait entendu rien révoquer de ce qu’il plairait à Notre-Seigneur ? Et puisqu’il ne s’agissait que de se soumettre à l’Église, de quitter ses habits d’homme, de changer la coupe de ses cheveux, et même de ne plus prendre les armes, et qu’ensuite elle ne serait plus aux mains des Anglais, n’avait-elle pu, sans forfaiture, tracer son nom au bas d’un pareil engagement ? En revanche, elle serait confiée à la garde de l’Église et elle pourrait de nouveau participer à ses sacrés mystères : il y avait un si long temps qu’elle en était privée, et qu’elle n’avait pu manger le pain des forts !

Voilà, sans doute, ce que Jeanne se dit et se redit à elle-même, tandis que la vision de Saint-Ouen passe, va et revient devant ses yeux et son esprit. Vision troublante ! Nuit d’horreur dans ce cachot où elle ne croyait plus revenir !… On vient de lui raser la tête ; elle a revêtu les habits de femme : si, du moins, elle était rendue, demain, à la libre et pure lumière des enfants de Dieu !…

Pauvre sublime Enfant ! Demain on te mentira encore ; demain, on essaiera encore d’attenter à ta foi, à ta vertu, à ton honneur ; on voudra te perdre de réputation, t’envelopper dans le mensonge, discréditer ta mission par ton propre aveu, et t’envoyer quand même au bûcher. Ô Jeanne ! Jeanne ! Le jour n’est-il pas venu, où va s’accomplir cette parole de tes Voix : Prends tout en gré, ne t’inquiète pas de ton martyre ; tu t’en viendras au royaume du Paradis ?

Le jour du martyre approche, en effet. D’heure en heure, le parti de Satan serre de plus près l’Envoyée de Dieu ; et les embûches se multiplient, autour d’elle, avec les trahisons. Plus d’équivoques : instruite par ses Voix, trompée par ses juges, menacée des derniers outrages, Jeanne a repris ses habits d’homme ; et, avec une énergie nouvelle, elle affirme que ses apparitions sont certaines, et que sa mission vient de Dieu. Elle avait eu peur du feu, disait-elle ; c’est vrai : mais jamais elle n’avait entendu rien révoquer. En disant cela, elle prononçait son arrêt de mort, et elle le savait !

Elle aura peur du feu une fois encore, le matin du 30 mai, lorsqu’on vint lui annoncer que le jour du supplice était arrivé :

— Oh ! s’écria-t-elle, j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être brûlée.

C’était donc, non la mort, mais la mort du feu qu’elle craignait. Est-ce que le Christ ne s’était pas épouvanté en se voyant, en son agonie, si près de la mort, et de la mort de la croix ? Peut-être même que Jeanne se sentit, un instant, abandonnée de ses Voix ; je ne dis point qu’elle en 340douta. Le Christ, sur la croix, ne fit-il point entendre ce cri de suprême désolation : Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m’avez-vous abandonné ? Mais ce fut un instant seulement. Les Voix reviennent, plus douces, plus consolantes, et rappellent à Jeanne leur promesse : Tu t’en viendras au royaume du Paradis.

— Oui, dit-elle, avec l’aide de Dieu, j’y serai ce soir.

Oh ! qu’elle grandit encore à cette heure, et comme son héroïsme l’élève et la transfigure dans les hauteurs sereines de la sainteté ! Quelle effusion de piété, dans sa dernière communion ! Comme elle prie et pleure en se rendant au lieu du supplice ! On dirait une pénitente. Comme elle écoute en patience, sur son échafaud, les exhortations qu’on lui adresse et les mensonges dont on l’accable une fois de plus ! On dirait une criminelle. Qu’elle est simple, humble, généreuse, lorsqu’à genoux elle prie encore, demande pardon à tous, et pardonne elle-même à ses ennemis, même aux Anglais ! Et, quand le moment est arrivé de monter sur le bûcher, quelle fermeté dans sa démarche, et quel air de victime allant à la mort pour consommer sa divine mission !

— Non, non, dit-elle une dernière fois, mes Voix ne m’ont point trompée ; elles venaient vraiment du ciel.

Vous pleurez, cardinal Winchester, vous qui, avec Bedford, avez organisé et surveillé le procès infâme ; et vous, évêque Cauchon, qui l’avez conduit pour le faire beau ; et vous, d’Estivet, qui en avez été le grand accusateur ; et vous Nicolas Midi, qui avez rendu l’accusation plus perfide encore ; et vous, Beaupère, l’interrogateur hypocrite et retors ; et vous, Érard, sinistre et sacrilège prêcheur de cimetière, qui disiez à Jeanne : Signer tout de suite, ou tout de suite brûlée, et vous tous, juges prévaricateurs, vendus aux Anglais, qui avez trempé dans le crime, qui avez condamné la vierge innocente et la douce héroïne : vous pleurez maintenant !… Ne quittez donc pas vos sièges d’iniquité, au moment où elle va mourir, et voyez comment meurent les martyrs du Christ. Entendez ce cri répété de la victime expirante ! Jésus ! Jésus ! Et puis, regardez à travers la fumée qui l’étouffe et les flammes qui la dévorent ; regardez plus loin, là-bas, dans les siècles qui vont venir : c’est Saint-Pierre de Rome, où est l’Église de Dieu, cette Église à laquelle Jeanne en appela si souvent. La basilique est magnifiquement parée, et toute ruisselante de lumières, d’harmonie et de fleurs. Le Souverain Pontife, les cardinaux, les évêques, un clergé nombreux, tout un peuple, la France surtout, sont là prosternés devant l’image de l’incomparable Libératrice et l’invoquant avec amour. Regardez-la vous-mêmes, et voyez comme elle s’élance de son pied vainqueur, l’oriflamme à la main, escortée de ses Voix, parmi les lis et les palmes, 341vers la gloire, la gloire des immortels triomphes. Regardez-la, vous dis-je ; et, dans les cantiques de la foule immense, entendez l’écho prolongé, agrandi, de la parole qui vient de retentir ici, autour du bûcher élevé par vos mains : Celle qu’on a brûlée est une Sainte.

Et maintenant, allez, traîtres et faussaires ; allez dans votre lieu, là où sont reléguées les hontes de l’histoire et les balayures de l’humanité.

Ô Bienheureuse Jeanne, priez pour nous !

II

Dans la souffrance, comme dans l’action, Jeanne d’Arc montra donc un prodigieux. héroïsme ; et tout ce qu’entreprirent ses ennemis pour la discréditer ou l’abattre, ne servit qu’à développer la grandeur surnaturelle de sa mission.

Or, quels furent, pour la France, les effets de cette extraordinaire destinée, et que pouvons-nous en espérer, encore aujourd’hui ?

C’est ce qu’il me reste à vous montrer ; et ce que nous en verrons achèvera de donner à la figure de Jeanne son lustre propre et toute sa beauté.

Disons, d’abord, que son apparition soudaine, ses exploits rapides, sa vie sainte et admirable, furent, pour notre pays, comme une vision d’idéal et, en quelque sorte, une manifestation de Dieu.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler, Messieurs, l’état lamentable où se trouvait ce pays de France, alors si éprouvé. C’est là un thème devenu banal. La France coupée en deux, ou plutôt en trois, par la guerre civile et la guerre étrangère ; un roi sans caractère, indolent, esclave de ses favoris, plus enclin au plaisir qu’à l’action, n’ayant qu’une ombre d’autorité avec un lambeau de territoire ; l’Anglais maître de Paris et pénétrant le royaume de toutes parts ; les factions toujours en armes et se disputant les villes et les campagnes ; partout le brigandage, la corruption des mœurs, la misère ; et, planant sur ce spectre de nation en ruines et aux abois, un traité honteux qui l’a livrée à un implacable et cruel ennemi : telle est la situation de la France en 1429. C’est une éclipse de la patrie ; c’en est peut-être la fin.

Mais, quoi ? Pour délivrer ce malheureux pays et lui faire des forces nouvelles, voudrait-on que Jeanne n’eût été qu’un nourrisson des légendes et une héroïne de roman ? Que vient-on nous raconter de ses rêves d’enfance et de ses muettes extases au son des cloches et du bruit des vents ? Qu’est-ce que l’arbre des fées, la fontaine des Rains, le bois des superstitions et des mystères, et je ne sais quelle vieille forteresse où Jeanne aurait senti les premiers frissons de son patriotisme alarmé ; 342qu’est-ce que cette poésie légère et ces contes fantastiques ont à faire dans la simple et forte initiation de la Pucelle à sa redoutable mission ?

Et que nous parle-t-on de ses jeûnes, de ses macérations, de ses excitations patriotiques, pour en expliquer ce qu’on appelle la genèse et le caractère merveilleux ? Croit-on sérieusement qu’il y ait quelque proportion entre ces faits, réels ou supposés, et les gestes qui, sous les pas de l’héroïne, ont changé la fortune de la France ? Ou s’imagine-t-on nous imposer davantage en faisant d’elle une hallucinée de génie, mais une hallucinée ; une névrosée d’énergie irrésistible, mais une névrosée ; une mystique exaltée qui sauva sa patrie, mais une mystique exaltée ? Et voudrait-on que nous nous arrêtions encore à réfuter ces thèses désespérées, dont l’unique but est d’écarter de l’œuvre de Jeanne d’Arc l’intervention évidente de Dieu ? Non, Messieurs, nous ne ferons plus ce travail devenu inutile. Le débat est clos ; les positions sont prises, les conclusions arrêtées de part et d’autre ; et, pour nous, plus que jamais, la question est aujourd’hui tranchée par la définition de l’Église.

Du reste, la réalité est bien plus simple et les faits avérés de tous portent avec eux leur pleine conviction. Rappelez-vous ce que disaient tout à l’heure les Orléanais contemporains de la Libératrice : il leur semblait qu’une vertu divine était en elle. C’est l’expression qui la peint au vif et avec le plus de vérité. Dans la hiérarchie des anges, il y a un chœur qui a le nom de Vertus des cieux ; et saint Grégoire le Grand nous apprend que ces esprits supérieurs sont ainsi appelés parce qu’ils opèrent fréquemment des prodiges et des miracles122. Ne pourrait-on pas dire que Jeanne d’Arc a paru sur notre terre comme une Vertu céleste ? Le prodige et le miracle débordent dans son âme, dans sa vie, dans sa mission ; et, pour tout résumer en un mot, sa destinée n’a servi qu’à faire éclater les dons et l’action de Dieu parmi nous.

Voyez, en effet, quelle richesse dans sa nature, quelle diversité dans ses qualités et comme les ressources sans nombre dont le ciel l’a comblée se développent et se multiplient selon les événements et les rencontres où elle est engagée ! Docile, modeste, réservée, tandis qu’elle est au foyer paternel, elle se montre décidée, entreprenante, intrépide, dès qu’elle le quitte pour se rendre auprès du roi. À Chinon et à Poitiers, son intelligence et son bon sens se déclarent avec un éclat et une candeur qui étonnent la cour et les docteurs d’Église et les rallient à sa mission. À peine investie d’un commandement militaire, elle parle et agit en chef d’armée ; et aussitôt les victoires succèdent aux victoires. 343Jeanne les prédit autant qu’elle les prépare ; elle ne néglige rien de ce que prescrit la prudence humaine et elle ne compte que sur le secours divin.

Car, qui a pu lui apprendre cette promptitude dans l’action qui ne donne pas le temps de la traverser123 ? Qui a pu lui apprendre, comme au 8 mai, à ne pas poursuivre l’Anglais, parce qu’il y aurait imprudence à risquer le choc d’un ennemi qui se retire sans fuir124 ? Qui a pu lui apprendre, comme à Patay, à conduire si exactement la bataille en manœuvrant pour l’attaque, en galopant pour le choc, en poursuivant sans merci125 ? Et ces autres innovations de la stratégie moderne, d’alléger les armes du cavalier, de lui faire mettre pied à terre, quand le cheval devient un embarras, d’employer l’artillerie légère, qui lui a donné tout cet art et toute cette perfection d’un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans126 ?

Et, cependant, elle reste jeune fille, sensible, tendre, délicate, quoique moult simple et peu parlant : mais, dit un décret de Léon XIII, elle accomplit sa mission avec une énergie plus que virile127. Une de ses forces est dans sa virginité : Je dois garder ma virginité d’âme et de corps, disait-elle. Et elle la garde de façon si jalouse et si exquise, qu’au dire de ses compagnons d’armes elle n’inspira jamais que des pensées chastes à ceux qui l’approchaient. Que de signes et de reflets de Dieu dans cet ange vêtu d’humanité !

Elle en a plus que les signes et les reflets. Elle est unie à la pensée et à la vie divine par toutes les puissances de son âme et l’ordre profond de sa propre vie. Ses confessions régulières, ses communions ferventes, la part qu’elle aime à prendre aux prières et aux chants d’Église : c’est par ces moyens ordinaires qu’elle se tient en rapports intimes et constants avec le principe de ses actes et de ses inspirations. De là ce charme mystérieux qui s’attache à sa personne et qui ajoute encore à sa jeunesse, à sa beauté, à ses autres dons naturels.

De là aussi, cette bonté, cette compatissance, cette charité inépuisable, qui l’inclinent vers les humbles, les malheureux, les blessés ou les prisonniers de guerre et qui lui attirent tous les cœurs. Et ce qui relève tant d’attraits, ce qui achève tant de grandeur, c’est une simplicité franche et sereine qui ne la quitte jamais : non pas seulement cette simplicité qui est toute en modestie et en droiture dans la tenue, la parole, la conduite ; mais encore cette simplicité plus haute et plus compréhensive, qui, reliant toutes les pensées, toutes les énergies, tous les mouvements de l’esprit et de l’activité propre, les 344concentre uniquement en Dieu et leur donne en lui leur raison et leur suprême fin.

C’est la simplicité de la fleur des champs unie à celle de l’ange qui est dans les cieux ; Dieu s’y manifeste avec autant de grâce que de vérité. Voyez, lorsque les juges de Rouen demandent à Jeanne pourquoi Dieu l’aurait envoyée, elle, plutôt qu’une autre, pour délivrer Orléans, elle se contente de répondre : Il plut à Dieu ainsi faire par une simple pucelle pour rebouter les adversaires du roi. Elle s’efface pour ne laisser voir que Dieu. Elle vient de Dieu ; elle n’a rien fait que par commandement de Dieu ; en tout elle s’en réfère à Dieu : elle est Fille de Dieu ! Et Dieu ne l’a créée, inspirée, poussée à la guerre, soutenue dans les combats, consommée en sainteté jusque sur le bûcher, que pour accomplir ses adorables desseins.

Elle est, vous dis-je, une manifestation de Dieu ; et cette manifestation a pris toutes les formes de l’idéal. Elle a été, tour à tour, ou à la fois, gracieuse et sublime, religieuse et militaire, triomphante et douloureuse, afin que le peuple en fût frappé, remué, ravi, ramené à Dieu, et par Dieu, rendu à ses heureux destins. Peuple, lève les yeux du fond de ton abîme et regarde : Dieu se montre et vient à toi : voici son Envoyée ! Elle est apôtre autant que guerrière ; elle prêche et bataille tout ensemble ; elle n’est conquérante que parce qu’elle est priante : sa sainteté et ses exploits se soutiennent réciproquement128. C’est ta Libératrice, ô peuple de France ! Suis-la, et reprends dans les siècles ta marche en avant.

Jeanne d’Arc montant à l’assaut. Œuvre de M. Fournier, de Bordeaux (cour du Musée Jeanne d’Arc).
Jeanne d’Arc montant à l’assaut. Œuvre de M. Fournier, de Bordeaux (cour du Musée Jeanne d’Arc).

Et le peuple la suit avec enthousiasme. Et les troupes se rangent à la loi divine, sont moralisées, disciplinées. Et les princes se réconcilient avec les princes. Et le roi, rassuré d’abord sur son droit et la qualité de 345sa personne, finit par prendre le sentiment de ses responsabilités. Et le clergé lui-même revient à la pratique de tous ses devoirs. Et ces éléments divers, constitutifs de l’essence et de la vie nationale, mais alors désunis et avariés, se fondent de nouveau sous l’action de la prestigieuse héroïne, se mêlent au feu des batailles, fermentent de plus en plus dans le péril et l’épreuve, s’organisent et se fortifient au souffle du courant religieux qui les pénètre et à la lumière de l’espérance qui les a tout à coup ranimés.

Ô Patrie, ô sainte et douce Patrie ! Tu renais ! plus unie, plus belle, plus forte que jamais ; et le nouvel amour que tu inspires à tous va te rendre invincible et redoutable à l’ennemi : c’est l’œuvre de Jeanne ! Lâches et cruels Anglais, évertuez-vous à la déshonorer et envoyez-la au bûcher, vêtue d’une robe et d’un chaperon dérisoires, coiffée d’une mitre injurieuse : le Christ, lui aussi, fut affublé d’une casaque de corps de garde129 et d’une couronne d’ironie ; et, trois jours après, il ressuscitait, et son nom allait convertir tous les peuples de la terre. Jeanne sera brûlée par votre ordre ; mais, avant sept ans, Paris vous sera ôté, et elle l’avait prédit. Encore quelques années, vous serez boutés hors de France ; et elle vous l’avait dit et redit cent fois. Son étendard vous aura vaincus, et son œuvre restera.

Et maintenant, Messieurs, la question se pose, grave, délicate, j’ose dire poignante, qui est de savoir si cette œuvre de Jeanne d’Arc va être reprise, en quelque manière, aujourd’hui. En d’autres termes, la mission de Jeanne a-t-elle fini son cycle, et sa Béatification n’en serait-elle que le glorieux couronnement ? Ou bien le culte public qui lui sera désormais rendu, ne sera-t-il pas une puissance nouvelle qui fera revivre les gestes et les faits de son divin héroïsme parmi nous ? Et, par conséquent, cet héroïsme glorifié va-t-il comme renaître de lui-même et renouveler sa vertu merveilleuse en suscitant, dans notre siècle, des aspirations, des sentiments, des actes, qui rendront à la France l’union de toutes ses forces dans le triomphe de sa foi antique et de ses qualités de race ? Quel miracle, enfin, va faire la sainte Libératrice, si, une fois encore, elle doit affranchir notre pays des maux qui le minent et le tuent chaque jour ? Car il faut bien un miracle, un grand miracle d’ordre moral, pour reconstituer une nation désagrégée ; et il semble que l’existence de la France en dépende, à l’heure présente, au moins autant qu’elle dépendit de la première mission de Jeanne d’Arc.

C’est peut-être le moment de se souvenir de ces paroles d’un panégyriste de Jeanne au XVIIe siècle : Qui sait si, dans l’avenir, les Français 346ne doivent pas remporter encore avec elle un succès éclatant130 ? — L’heure de ce succès aurait-elle sonné ? Et en quoi pourrait-il bien consister ?

Nous devons aussi nous rappeler ce qu’écrivait un Pape à un de nos rois : Dieu a choisi la France de préférence aux autres nations pour la protection de la foi catholique et pour la défense de la liberté religieuse131. Et c’est un fait constant que toutes les nations nous ont toujours regardés comme un peuple providentiel, un second peuple de Dieu132. — Mais sommes-nous encore ce peuple, et Dieu veut-il toujours nous traiter comme les instruments de ses conseils ?

Pie X nous incline à le croire, et nous rouvre la voie de cette enviable destinée en nous offrant la protection et l’exemple de la vierge magnanime133 de Domrémy. — La protection de Jeanne nous est assurée, certes. Mais, son exemple sera-t-il suivi ? Et s’il n’est pas suivi, la protection dont elle nous couvre, aura-t-elle toute son efficacité ?

Ne voyez pas, Messieurs, je vous en conjure, ne voyez pas une sorte de jeu oratoire dans toutes ces questions que je pose, et dans les réponses contradictoires ou dubitatives que je suis contraint d’y faire. À l’heure qu’il est, ce serait un jeu criminel. Mais je cherche des assurances pour votre foi religieuse et patriotique et pour la mienne ; et, tandis que je consulte les oracles et les indications qui viennent du côté du ciel, je me demande, inquiet et presque impatient, si rien, du côté de la terre et par notre propre fait, ne viendra les contrarier et en arrêter la divine puissance.

Il est vrai que déjà, depuis quelque cinquante ou soixante ans, ce que j’ai appelé le premier et principal effet de la mission de Jeanne d’Arc, se reproduit et va se développant, en France, avec une singulière et saisissante opportunité. Oui, c’est vers le milieu du XIXe siècle, en pleine effervescence de criticisme, au moment où la philosophie, la science et l’histoire, conjurées ensemble, ont déclaré une guerre implacable à l’idée du surnaturel ; c’est alors que la seule publication des deux procès de la Pucelle a remis en question, dans le monde de ceux qui pensent, l’origine et le caractère de sa mission : venait-elle de Dieu ou non ? Tout comme au XVe siècle, les partis se sont formés pour en combattre ou en soutenir la marque et la portée divines. De nouveau on a soumis l’héroïne aux examens les plus minutieux. On a fouillé les archives, interprété les documents, analysé les faits ; et qu’a-t-on vu ? qu’a-t-on conclu ?

347Assurément, nous ne pouvions espérer que les ennemis acharnés et systématiques du surnaturel en découvriraient la trace dans le personnage et la carrière de Jeanne, et qu’ils voudraient en tirer une auréole pour sa gloire : est-ce que les Anglais et les juges de Rouen, en la soumettant à la torture de leurs questionnaires, pensaient travailler à son immortalité ? Et, cependant, rien, après la grâce de Dieu, n’y contribua davantage que leur œuvre de mensonge et de cruauté. Ainsi ont fait les critiques et les détracteurs du caractère divin de la mission de Jeanne et de ses Voix. Ils ont eu beau en écarter ce que nous regardons comme des signes du ciel, et le traiter de pures légendes ; ils ont eu beau créer des légendes de leur façon, et les donner comme des explications naturelles de l’épopée libératrice : leurs contradictions n’ont servi qu’à mieux dégager l’angélique figure de la Pucelle, et à la fixer plus nettement dans la splendeur de ses traits historiques et transcendants. Grâce à eux, non moins qu’aux travaux de nos historiens, cette figure a grandi, s’est élevée, a fini par dominer toutes les discussions et s’imposer à tous les regards ; et voilà plus d’un demi-siècle que le peuple de France peut la voir planant à l’horizon de son histoire comme l’idéal le plus pur, le plus intense, le plus radieux de ce que Dieu a fait par la main des Francs. Dans cette vision qui l’attire en réveillant tout ensemble ses instincts et ses souvenirs, il se retrouve, il se reconnaît, il reprend conscience de ses destinées : c’est Dieu qui passe et repasse devant ses yeux ; Dieu qui n’est pas absent des choses de ce monde ; Dieu qui mène les hommes et décide du sort des nations. Une fois encore, la vie de Jeanne d’Arc est, pour ce peuple, une manifestation de Dieu ; et son nom fait glorifier le Seigneur134 qui l’a envoyée. Ne pouvons-nous espérer que ce grand Dieu veut encore se servir d’elle pour renouveler, dans l’ordre social, les autres résultats de sa surnaturelle mission ?

On dit, en effet, que si l’on met à part l’occupation anglaise, l’état présent de la France rappelle sensiblement celui où elle se trouvait au temps de Jeanne d’Arc. Les besoins seraient les mêmes ; et la mission de Jeanne pourrait se répéter dans des conditions qui, pour être différentes, n’en auraient pas moins le même but, à savoir : la libération de la patrie.

Ne force-t-on pas un peu les ressemblances de ces deux époques ? Et n’avons-nous pas quelque sujet de croire qu’on les juge trop sur de simples et trompeuses apparences ? Peut-être. Mais deux traits principaux leur semblent, du moins, communs, et leur donnent l’aspect de temps également critiques et périlleux ; je veux dire, un profond relâchement 348dans les idées et les mœurs publiques, et une division extrême des forces organiques de la nation.

Sur le premier point, nous avons peut-être l’avantage, grâce aux énergies intellectuelles et morales que l’Église fomente dans les nombreuses élites de ses fidèles. Et, cependant, quel débordement d’erreurs, quel dévergondage de choses, quelle licence de tout dire et de tout faire, dans notre société désemparée !

Mais, en ce qui concerne l’union, ou plutôt la désunion des forces nationales, ne sommes-nous pas bien au-dessous de ce qu’était la France de Jeanne d’Arc ? En ce temps-là, le fond de la nation restait chrétien, identique à lui-même et aux vieilles traditions de la race ; et en dépit des bouleversements qui avaient changé la face du pays, on pouvait, sur ce fond encore solide, reconstituer la patrie. Pouvons-nous dire qu’il y ait un fond unique, toujours ferme, dans la France d’aujourd’hui ? Et s’il est vrai que le pays de France demeure, qu’il y a toujours des Français, et des Français dignes de leurs aïeux, qu’est devenu ce qu’on appelle proprement la nation ?

Car, nous ne pouvons nous le dissimuler, les éléments essentiels en sont divisés à l’infini. Il y a division dans les principes et dans les intérêts primordiaux ; division d’hommes à hommes, de classes à classes, de partis à partis ; division si réelle et si radicale qu’on peut se demander si elle n’a pas atteint, entamé, rompu, le lien social lui-même. Quel est, si vous le savez, le lien qui rassemble et unit encore les diverses pièces de notre édifice national ? Sur quoi portent ces fondations ? Est-ce sur les institutions politiques ? Beaucoup de Français leur sont opposés. Sur le régime économique ? On l’attaque et on le bat en brèche tous les jours. Sur les traditions historiques, morales, religieuses ? On les a tronquées ou reniées ; elles ont perdu publiquement leur valeur. Il n’y a ni une doctrine commune, ni une loi fondamentale, où se rencontrent et s’accordent sincèrement les esprits et les volontés.

Voilà le fait qui saute aux yeux de tous. Qu’on en discute les origines ou les causes responsables, ce n’est pas ici le lieu de s’en occuper. Mais qui oserait en contester la réalité ? Et lorsque, dans un pays, il y a des oppresseurs et des opprimés ; lorsque la religion y est combattue à outrance, systématiquement, au nom d’un athéisme d’État ; lorsque ce dogme impie et destructeur peut y présider à l’éducation de l’enfance et de la jeunesse ; lorsque les choses y sont arrivées à ce point que tous les esprits sont dans le trouble, que les uns peuvent douter de la liberté et de la justice, d’autres maudire l’armée, d’autres nier même la patrie, et que partout il y a ou lassitude et scepticisme, ou rancune et sourdes colères, ou violente explosion de désespérance et de révolte ; — et je ne dis 349rien des grands et honteux fléaux qui rongent la vie humaine ou qui en tarissent les sources ; — lorsqu’un pays est ainsi désorienté, disloqué, ébranlé jusqu’en ses fondements, n’a-t-on pas trop raison de dire, comme on le dit tout haut et tous les jours, qu’il y a là un peuple qui se dissout ?

Cette question est horrible, terrifiante, pour une âme française ; et je me hâte d’ajouter : Si la France se dissout, est-ce pour la mort ou pour une nouvelle résurrection ?

Non que nous devions aussitôt, et arbitrairement, atténuer la gravité des faits que je viens de dénoncer : cela procéderait d’un faux patriotisme, et l’artifice serait vain. Mais, à ces faits lamentables ne pouvons-nous pas opposer d’autres faits qui leur font échec, et qui prennent dans la Béatification de Jeanne d’Arc un éclat insigne et un sens providentiel ? Cette manifestation de Dieu dont elle est l’instrument au milieu de nos détresses, n’est-elle pas aussi une espérance et un gage de relèvement religieux ? Les vertus glorifiées de l’héroïne ne seront-elles pas un exemple efficace et un irrésistible appel de transformation morale ? Le souvenir ravivé de sa mission divine, joint à la puissance de sa céleste intercession, ne parviendra-t-il pas à secouer toutes les torpeurs nationales, et à ranimer l’esprit qui vivifie en tuant les ferments de discorde et de haine dont nous sommes infectés ? Et puis, ces élites d’âmes dont je parlais tout à l’heure, leurs réserves de probité et de foi, leurs œuvres de charité laborieuse et si parfaitement désintéressée, toutes ces ressources intarissables d’un pays qui reste, malgré tout, au premier rang des serviteurs du bien et de la vérité dans le monde, ne semblent-elles pas attendre une force supérieure qui les réunisse, et les applique à un ordre de choses où tous les Français pourraient se réconcilier et s’aimer dans le respect des consciences, la pratique des libertés nécessaires, et le culte des justes lois ? Et cette force supérieure et divine, le culte public de notre antique Libératrice n’en serait-il pas à la fois un signe précurseur et un premier point d’appui ?

Oh ! oui, que de raisons n’avons-nous pas de croire à la vitalité de la France ! Et, dans ces raisons si diverses, qui nous viennent ou de nos épreuves ou de nos ressources, que de lumières où Dieu se déclare pour nous ! Que d’avances où il semble nous induire aux résolutions viriles qui transforment les peuples ! Que de sollicitations où il nous contraint, pour ainsi dire, à concourir à ses desseins de bonté sur notre patrie ! Ne lui donnerons-nous pas, à la fin, ce concours indispensable de nos volontés et de nos vertus, et la France ne suivra-t-elle pas sa sainte Patronne en se rangeant à jamais, avec elle, au commandement divin ?

Ô France, ô patrie de Jeanne d’Arc ! Reviens donc, reviens au Seigneur ton Dieu.

350Tu es toujours belle avec ton vif et puissant esprit, ton cœur droit et bon, ton caractère chevaleresque et généreux. Reviens, ô France, reviens au Seigneur ton Dieu, qui t’a donné tant de charme uni à tant de grandeur.

Ô France, ô patrie de Jeanne d’Arc ! Ton ciel est doux, riantes et harmonieuses sont tes montagnes et tes mers, et rien n’égale la richesse et la fécondité de tes plaines et de tes vallées, si ce n’est les merveilles de ton travail et de ton génie. Reviens, ô France, reviens au Seigneur ton Dieu, qui t’a fait une parure de si haut prix et de si fascinante splendeur.

Ô France, ô patrie de Jeanne d’Arc ! Quelle autre nation a une histoire comme ton histoire, avec tes héros, tes semeurs d’idées, tes gestes de liberté et de civilisation ? Et qui pourrait dire les gloires de ton Église, avec la longue suite de ses docteurs et de ses saints, et toute la floraison de ses institutions et de ses monuments ? Reviens, ô France, reviens au Seigneur ton Dieu, qui te suscita tant d’illustres enfants, et qui mit sur ton front les plus chastes reflets de son Évangile et de sa Croix.

Que Lardes-tu donc, ô la plus noble et la plus magnanime des nations ? Tes maux sont grands, il est vrai ; mais ils sont guérissables, et Dieu ne t’a pas répudiée. Non, il n’a pas donné à un autre peuple la place que, depuis des siècles, tu occupes dans ses conseils. Non, il n’a pas désigné un autre peuple pour lui passer la mission et les œuvres dont il t’a si constamment chargée ; et c’est à toi seule qu’il demande encore, aujourd’hui comme autrefois, cinquante mille de tes enfants pour les jeter, apôtres intrépides, sur les plages lointaines des îles et des continents. Non, non, tes destinées ne sont pas accomplies : l’Église et les nations de la terre ont encore besoin de toi, et il te reste de grandes choses à faire, si tu reviens, ô France, au Seigneur ton Dieu.

C’est là qu’est le miracle à opérer : refaire la nation française dans la foi du Christ.

Ô Jeanne ! nous attendons de vous ce miracle : faites-en votre don de joyeux avènement sur nos autels.

Nous voulons y besogner avec vous ; il le faut. Nous en prenons l’engagement, ici, dans votre cathédrale, devant le drapeau que Pie X, au jour de votre Béatification, a sacré de son auguste baiser. Nous jurons que nous voulons vivre en hommes libres, en chrétiens sans reproche, comme des enfants également soumis de l’Église qui fit la France, et de la France qui eut, pour l’Église, tout l’amour et tout le dévouement d’une Fille aînée.

351XI
La procession : une ovation de trois heures à Jeanne d’Arc, au Pape, aux évêques et à la municipalité

Il était plus de midi quand la procession se mit en marche. Des gendarmes à cheval sont en tête ; puis c’est le défilé des différentes sociétés qui ont répondu à l’invitation de la municipalité d’Orléans. La voici, précédée de la musique des sapeurs-pompiers et de la bannière de Jeanne d’Arc. M. le maire s’avance, entouré de ses quatre adjoints et d’un grand nombre de ses conseillers ; à sa suite viennent les membres du Tribunal et de la Chambre de commerce.

Fêtes de Jeanne d’Arc 1909. — Le cortège municipal et religieux. — Les paroisses.
Fêtes de Jeanne d’Arc 1909. — Le cortège municipal et religieux. — Les paroisses.

Après le cortège civil, le cortège religieux : le clergé des onze paroisses de la ville ; la maîtrise de la cathédrale secondée par un groupe compact de chanteurs amateurs ; le chapitre ; enfin quarante-cinq évêques précédant S. Ém, le cardinal Luçon. Tout le monde l’a remarqué, les corps qui ont pris part à la procession de 1909 étaient moins nombreux qu’autrefois. Ni l’armée, ni les fonctionnaires n’étaient là. Les écoles communales n’avaient point envoyé leurs délégations ordinaires. Plusieurs sociétés s’étaient abstenues pour des raisons dont il n’est point téméraire d’affirmer que des influences politiques furent les principales. Mais si regrettables qu’aient 352paru ces absences, et spécialement celle de la magistrature et celle de l’armée, tel fut l’enthousiasme des 100.000 spectateurs qui assistèrent au défilé qu’on ne pensa point aux absents ; ou si l’on y pensa, on les plaignit.

À la vue de la municipalité qui prenait une si belle revanche de sa défaite de 1907, les applaudissements et les acclamations qui l’avaient saluée, la veille, à la remise de l’étendard, recommencèrent, plus chaleureux encore et plus vifs. M. le maire et ceux qui l’accompagnaient passèrent au milieu d’une ovation qui dura trois heures : une telle manifestation leur a prouvé qu’en s’opposant énergiquement à une seconde rupture de traditions séculaires, ils avaient bien mérité d’Orléans, de Jeanne d’Arc et de la France.

Le défilé des évêques n’excita pas moins de sympathies enthousiastes : on les saluait des cris : Vivent les évêques ! Vive le Pape ! Vive Jeanne d’Arc !, et ces vivats, soutenus par des applaudissements, s’élevaient à chaque pas des trottoirs où la foule était massée en rangs épais, des fenêtres et des balcons que chargeaient des milliers de spectateurs. À trois ou quatre reprises, sur un parcours de plus d’une lieue, on put entendre l’aigre cri de quelques sifflets : ils furent aussi timides que rares et ils se perdirent au milieu des acclamations, comme une note fausse dans un puissant concert.

La maîtrise de la cathédrale exécuta, sous la direction de son chef et avec l’aide de l’excellente fanfare du pensionnat Saint-Euverte, quelques chants, comme la Cantate à l’étendard, toujours applaudie, et une marche composée spécialement pour le pèlerinage aux Tourelles.

Marche : Aux Tourelles135

Sous la blanche bannière

De la sainte guerrière

Qui marche la première,

Au chemin de l’honneur

Et pour l’assaut vainqueur

Français, marchez sans peur.

353I

Dès l’aube la Pucelle est prête,

Elle a prié dans le saint lieu ;

Elle s’élance et rien n’arrête

Celle qui part au nom de Dieu.

On ferme la porte Bourgogne

Aux bataillons qu’elle conduit :

J’irai, dit-elle, à ma besogne ;

Et le flot des soldats la suit.

La croix des Tourelles.
La croix des Tourelles.

II

Aux pieds de la bastille anglaise

C’est une lutte de géants :

Les assaillants, à la française,

Reviennent toujours plus ardents ;

À tant d’efforts, à tant d’audace

L’Anglais oppose avec fierté

Le froid courage de sa race

Et sa sombre ténacité.

III

Alors l’intrépide Pucelle,

Pour forcer le succès trop lent,

Vole au rempart, met une échelle

Et gravit l’escalier tremblant ;

Mais un trait la frappe ; elle roule

Le cou percé de part en part ;

Et la frayeur saisit la foule

Pendant qu’on l’emporte à l’écart.

IV

On allait sonner la retraite,

Pour revenir le lendemain,

Quand, devinant ce qu’on projette,

Jeanne au feu reparaît soudain :

Allons ! et d’un effort suprême

354Tombons sur l’Anglais obstiné ;

Dieu m’a prédit qu’aujourd’hui même

À se rendre il l’a condamné.

M. le chanoine Laurent, maître de chapelle de la cathédrale.
M. le chanoine Laurent, maître de chapelle de la cathédrale.

V

L’ardeur française est ranimée,

Et, saisissant son étendard,

Jeanne, à la tête de l’armée,

Le porte jusqu’au boulevard :

Quand il y touchera, dit-elle,

Vous entrerez tous hardiment.

Bientôt la bannière immortelle

Près du mur flotte et tremble au vent.

VI

Et comme s’ils avaient des ailes,

D’un même élan tous emportés

Les assaillants dans les Tourelles

Pénètrent de tous les côtés ;

En revoyant Jeanne vivante

Présider à l’assaut vainqueur,

Les Anglais, pâles d’épouvante,

Croient voir l’Ange de la terreur.

VII

Tout a fui de la citadelle,

Ou tout est mort, ou tout est pris ;

Et l’insulteur de la Pucelle

Paye enfin ses grossiers mépris :

Glacidas roule dans la Loire

Avec ses soldats les meilleurs ;

Jeanne eût voulu que sa victoire

Coûtât moins aux Anglais railleurs.

VIII

Sur la bastille reconquise

Sitôt qu’a flotté son drapeau :

Maintenant, dit Jeanne, à l’église

355Allons finir un jour si beau !

Et, dans sa marche triomphale,

Pendant qu’on redit ses exploits,

Elle entraîne à la cathédrale

Chefs et soldats, peuple et bourgeois.

IX

L’héroïne, humble et souriante,

Se prosterne aux pieds de l’autel,

Et la foule en liesse chante

Pour rendre grâce au Roi du ciel :

C’est Orléans et c’est la France,

Au soir d’un combat triomphant,

Qui célèbrent leur délivrance,

Sauvés par le bras d’un enfant.

S. Ém. le cardinal Luçon arrive sur la place du Martroi pour honorer la statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc (8 mai 1909).
S. Ém. le cardinal Luçon arrive sur la place du Martroi pour honorer la statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc (8 mai 1909).

Arrivée à la croix des Tourelles, la procession s’arrêta pour la prière traditionnelle à l’endroit même où Jeanne avait accompli son grand signe de la délivrance d’Orléans et préludé par une miraculeuse victoire à la résurrection de la patrie. Au retour, on fit halte près de sa statue, sur le Martroi, et l’on exécuta la marche triomphale dans laquelle M. Laurent de Rillé a célébré l’entrée de la Pucelle dans la ville assiégée, le vendredi soir, 29 avril 1429.

356Marche triomphale de Laurent de Rillé

Les clairons ont sonné la délivrance,

Et, des remparts jusqu’au Martroi,

Ivre de joie et d’espérance,

Tout un peuple applaudit sur son blanc palefroi

Celle qui va bientôt sauver la France.

Gloire à toi, Jeanne ! Orléans, gloire à toi !

Ô Vierge d’Orléans, Ange de la Patrie,

Relève la fierté de notre âme aguerrie ;

Céleste vision, radieux souvenir,

Par toi nous espérons encor en l’avenir.

S. Ém. le cardinal Luçon et les évêques, réunis sur le parvis de la cathédrale à la fin de la cérémonie, bénissent la foule.
S. Ém. le cardinal Luçon et les évêques, réunis sur le parvis de la cathédrale à la fin de la cérémonie, bénissent la foule.

Arrivés devant l’hôtel de ville, le cortège civil et le cortège religieux se séparent après l’échange d’un salut gracieux, et le clergé regagne le parvis de la cathédrale, suivi par la foule. Celle-ci se masse comme elle avait fait hier à la remise de l’étendard, et elle reste silencieuse et têtes nues pendant que les quarante-six évêques, d’une même voix, la bénissent solennellement. Une longue acclamation, poussée par vingt mille hommes, répond à la bénédiction des prélats qui rentrent dans Sainte-Croix au chant du Te Deum.

Correspondance entre Mgr Touchet, évêque d’Orléans et le cardinal Coullié, archevêque de Lyon

Mgr l’évêque d’Orléans, immédiatement après la cérémonie, se hâta d’envoyer au vénérable archevêque de Lyon l’expression du respectueux attachement de ses anciens diocésains qui eussent été si heureux de le voir au milieu d’eux pour l’associer au triomphe 357de Jeanne d’Arc. S. Ém. le cardinal Coullié répondit aussitôt combien il avait été sensible à cette délicate pensée de son successeur.

Orléans, 8 mai, 3 heures et demie.

Au cardinal Coullié, archevêque de Lyon,

À cette fête de splendeur incomparable, il ne manquait que Votre Éminence, pour que le triomphe de Jeanne fût complet et la joie de la ville d’Orléans sans ombre.

Évêque d’Orléans.

Lyon, 8 mai, 6h46.

À Monseigneur Touchet, évêque d’Orléans,

Mon cœur partage votre joie et vous félicite du triomphe ; aux vénérés et heureux Frères de l’épiscopat, affection respectueuse, espérance.

Cardinal Coullié.

XII
Le 8 mai 1909. — Bénédiction d’une statue de la Bienheureuse dans l’église de Saint-Marceau. — Allocution de Mgr Izart, évêque de Pamiers.

La soirée du 8 mai fut marquée encore par quelques hommages à Jeanne d’Arc, qu’il nous reste à signaler.

Hâtons-nous de repasser la Loire et d’entrer dans l’église de Saint-Marceau, près de laquelle nous avons passé tout à l’heure en procession. Située à quelque distance de l’endroit où s’élevait la bastille anglaise des Tourelles, l’église de Saint-Marceau est le centre d’une paroisse populeuse d’un faubourg Orléanais. Elle a été reconstruite il y a quelque vingt ans sous le vocable de Saint Marcel, diacre et martyr, et en souvenir de Jeanne d’Arc, à qui l’on attendait qu’elle pût être dédiée ; elle est de style roman et au sommet de son clocher se dressait déjà une statue de la Pucelle. Le curé et les paroissiens de Saint-Marceau ont pensé qu’à l’occasion des fêtes de la Béatification, il convenait d’introduire la Bienheureuse dans leur église : ainsi elle la protégera deux fois.

358À cinq heures du soir, après une journée si bien employée à fêter Jeanne, les habitants du faubourg se pressèrent encore dans leur église pour assister à la cérémonie. Mgr Renou, archevêque de Tours, la présida et bénit la statue qui se dresse à gauche, au-dessus d’un autel depuis longtemps réservé à la sainte guerrière.

Avant la bénédiction solennelle, Mgr Izart, évêque de Pamiers, rappela en termes chaleureux quels liens unissent Jeanne d’Arc à la ville d’Orléans et particulièrement à cette paroisse où la Libératrice fut blessée et victorieuse.

Mgr Izart, évêque de Parmiers.
Mgr Izart, évêque de Parmiers.

Panégyrique de Mgr Izart, évêque de Pamiers

Messeigneurs136,

Mes Frères,

Sans autre préambule, sans que je veuille ou que je puisse entreprendre un panégyrique dont l’éloquence n’égalerait jamais la reconnaissance de vos cœurs pour la Libératrice de votre cité, en humble évêque qui n’a pas su décliner une gracieuse invitation, je viens du fond de mes Pyrénées apporter à la ville d’Orléans l’hommage de mon admiration pour sa noble fidélité à la mémoire de la plus douce, de la plus pure, de la plus intrépide, de la plus glorieuse fille de la France.

Qui donc, écœuré sans doute des ingratitudes du pauvre cœur humain, qui donc a prétendu que la Bienfaisance et la Reconnaissance se rencontrèrent un jour et ne se connurent pas ? Non, l’auteur de ce méchant apologue n’était pas venu à Orléans : il y aurait appris qu’en un jour d’angoissante détresse la Bienfaisance 359passa dans ses murs, que la Reconnaissance s’attacha aussitôt à ses pas, et que, depuis bientôt cinq siècles, on les a vues étroitement liées, passant, ainsi que deux sœurs, gracieuses et sereines, à travers tous les événements de l’histoire orléanaise, donnant à la France entière le beau spectacle d’une alliance toujours aimée.

I

Ah ! c’est que la Bienfaisance avait pris les traits d’une vision surhumaine. Ange de pureté et de vaillance, elle était venue, — est-ce de la terre ? est-ce du ciel ? — elle était venue du ciel sur une terre désolée, pour relever des courages abattus, pour prêcher le devoir de la résistance, pour donner la certitude de la victoire, pour montrer, par des exploits uniques dans les annales du monde, que Dieu lui-même combattait pour la ville d’Orléans.

Et Orléans, épris d’amour pour cette idéale créature, transporté d’enthousiasme pour sa sublime Libératrice, fier devant le monde d’avoir vu Dieu combattre pour lui par le bras de Jeanne d’Arc, Orléans n’a pas permis qu’on lui prît son héroïne. Il lui a fait de son cœur un trône et un autel, un trône pour l’admirer et un autel pour l’aimer. Que dis-je ? s’étant uni à elle, sous le regard du ciel, dans l’épreuve et dans la gloire, il a voulu que la reconnaissance perpétuât leur alliance et que l’humble bergère qui, pour lui, avait quitté son père et sa mère, ne fût plus la vierge lorraine, la Jeanne de Domrémy, mais la Pucelle d’Orléans.

Oui, Jeanne est à toi, cité fidèle ! Ton amour, ici, a partout reproduit ses traits, chanté ses exploits, proclamé ses vertus : la musique et l’éloquence, la peinture et la sculpture ont prêté leur voix à ton cœur pour acclamer ta chère Libératrice et lui faire un nom immortel.

Oui, Jeanne d’Arc est à Orléans ! Et puisqu’il faut le dire, toutes les fois que la France, honteuse de son ingratitude ou de son indifférence, a senti le besoin de redonner son cœur à la noble enfant qui lui donna sa vie, c’est dans le cœur d’Orléans, vrai reliquaire de cette grande mémoire, qu’elle est venue ranimer le sien.

Oui, Jeanne d’Arc est à Orléans ! C’est son amour obstiné et déjà cinq fois séculaire qui a provoqué les patientes recherches des érudits ; qui a inspiré les chefs-d’œuvre de l’art ; qui a mis en lumière l’idéale beauté de cette créature sans pareille dans l’histoire ; qui, à force d’exalter l’Envoyée de Dieu et de célébrer l’incomparable guerrière, a fait entrevoir l’exquise pureté de la Sainte ; qui, par ses évêques, noblement jaloux de la plus pure des gloires orléanaises, a mis l’Église elle-même, déjà si bonne pour Jeanne la réhabilitée, en face d’une splendeur morale 360insoupçonnée, d’une vertu héroïque supérieure encore à la vaillance guerrière, d’une sainteté, en un mot, qui fut l’âme de la Libératrice et la raison même de sa mission.

Autel et Statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, dans l’église de Saint-Marceau.
Autel et Statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, dans l’église de Saint-Marceau.

Certes, elle était belle l’auréole que la fidélité orléanaise faisait briller, depuis cinq siècles, autour du front de la vierge héroïque ! Mais cette gloire ne suffisait pas à son amour. Après avoir épuisé sa propre louange, Orléans s’est tourné vers Rome. Il lui a dit : Je voudrais pour mon héroïne une splendeur nouvelle. Ô Pontife suprême, vous qui ceignez les fronts de lauriers immortels, je voudrais que vous dérobiez au ciel même un rayon de grandeur surhumaine pour éclairer la douce figure de ma Libératrice. Je voudrais que la Pucelle d’Orléans fût proclamée la Sainte nationale ! Et Rome a exaucé les vœux d’Orléans, et l’allégresse universelle qui a secoué les âmes au grand jour de l’apothéose de Jeanne était faite tout à la fois de reconnaissance envers l’Église et de reconnaissance envers votre cité.

Oui, Jeanne d’Arc est à Orléans ! Son sol a bu le sang de l’héroïne ; et la seule relique qui nous reste d’elle, c’est en baisant votre terre sacrée, mes Frères, que nous la vénérons.

Oh ! je sais bien que Rouen eut ses cendres et son cœur encore saignant. Mais la ville de l’immolation infâme n’était pas digne de garder ce trésor. Elle le jeta, comme un témoin trop accusateur, dans les eaux de la Seine, ne se doutant pas que l’immensité de l’Océan pouvait seule servir de tombeau au cœur le plus grand qui ait palpité dans une poitrine française.

Seule, la ville des glorieux exploits et des gestes magnanimes, des enthousiastes acclamations et des fidélités inlassables, méritait de servir de reliquaire au sang si généreux de Jeanne et d’être pour tous les dévots de la Libératrice, je veux dire pour tous les Français, un lieu de pèlerinage national.

361Oui, Jeanne d’Arc est à Orléans ! Et pour qui donc Dieu avait-il pétri de vaillance le cœur de la guerrière ? Le signe par excellence de sa mission n’était-ce pas Orléans ? Je suis envoyée de Dieu, disait-elle au Dauphin et à ses compagnons d’armes, pour délivrer Orléans. C’est ici que la Vierge lorraine conquiert tout son prestige. C’est ici que la confiance des villes restées infidèles se retrempe et éclate en de subites soumissions. C’est ici qu’une soudaine terreur saisit les ennemis de la France et prépare l’entière délivrance du sol de la patrie.

Domrémy, ce fut l’aurore gracieuse de la vie de Jeanne. Rouen en sera le soir lugubre. Orléans resplendit comme son midi triomphant.

II

La voyez-vous passer dans sa blanche armure, sur son cheval qui bondit, la bannière à la main, enflammant les courages au souffle de son invincible confiance ? Elle pénètre dans votre ville demeurée, après sept mois de siège, le dernier boulevard de l’indépendance nationale ; et, du haut des remparts, elle jette aux Anglais ce cri de superbe audace : Allez vous-en en votre pays, hommes d’Angleterre ! de par Dieu je vous le dis ; et, si vous ne le faites, je vous bouterai hors de France !

Ici, mes Frères, recueillons-nous. Le grand naturaliste Linné disait un jour : J’ai vu Dieu passer dans une fleur. Eh ! bien, c’est Dieu qui passe dans cette belle fleur de pureté et d’héroïsme dont les parfums vont ranimer l’âme agonisante de la Patrie.

Dites-moi : est-ce une jeune fille de dix-sept ans, ou n’est-ce pas plutôt le Dieu des batailles qui apparaît partout au premier rang dans les marches, les assauts, dans les combats ? Cette paysanne qui n’a manié que le fuseau, cette bergère qui n’a conduit que les brebis, elle a les illuminations du génie militaire, la clairvoyance d’un chef d’armée, l’audace et la bouillante ardeur d’un héros. Stratégiste consommé, elle est l’âme de la défense et de l’attaque, déconcertant, par ses plans de bataille, la science la plus éprouvée, disposant les troupes, dirigeant le combat, se précipitant dans la mêlée sanglante : une voix d’enfant qui ébranle et soulève une armée !

Un jour, du haut de votre bastille des Tourelles, une grêle de traits s’abat sur la guerrière et une flèche lui transperce l’épaule. Jeanne tombe dans un fossé ; les Anglais poussent des cris de joie ; les compagnons de Jeanne s’épouvantent ; tout effrayé, Dunois fait sonner la retraite.

Aussitôt Jeanne tressaille, elle arrache de sa propre main le trait de sa blessure, elle se relève indomptable comme un lion : En avant ! en avant ! 362s’écrie-t-elle, tout est vôtre ! par Dieu, entrez-y ! Électrisant tous les cœurs, elle monte à l’assaut de l’imprenable bastille des Tourelles, elle en déloge l’élite des soldats d’Angleterre qui tombent pêle-mêle dans les eaux de la Loire, et, debout sur la muraille, elle y plante son étendard d’envoyée de Dieu, tandis que l’épée de la guerrière reste immaculée.

La bastille des Tourelles n’est plus ; mais, tout près de ses ruines, la Religion a bâti une autre bastille, la bastille pacifique de la prière et de la piété ; et il me semble que, de cette église — la vôtre — Dieu va faire le temple de la dévotion populaire envers Jeanne d’Arc. Elle a germé comme une fleur de suave parfum d’un sol fécondé par un sang virginal. Trône sublime, sa flèche aérienne dit à Jeanne qu’elle est la reine d’Orléans et qu’à ses pieds elle ne voit que des cœurs soumis à son empire.

Or, le ciel réservait à votre église, mes Frères, de plus belles destinées. L’image qui la domine, si douce fût-elle à contempler, ne nous révélait que l’extérieur de la noble héroïne. Il faut maintenant ouvrir toutes grandes les portes de ce temple pour que l’âme de Jeanne la Sainte vienne le remplir de la splendeur de ses vertus, de l’abondance de ses bénédictions, des gages de notre espérance ; pour que la dévotion populaire éclate devant son autel en prières ardentes, en cantiques d’amour, en hommages de fidélité.

Entrez y donc, ô Bienheureuse Jeanne, conduite par la main du successeur du grand apôtre de la France, de votre père dans la foi et le patriotisme, du glorieux saint Martin ! Entrez dans cette bastille sainte, non plus en conquérante, mais en souveraine. Entrez-y. Tout est vôtre : le pasteur et son troupeau, Orléans et ses fils. La France viendra vous y saluer comme sa fille la plus noble et sa patronne la plus aimée. Elle vous enverra ses enfants pour que vous mettiez dans leur cœur un peu de la flamme qui consumait la vôtre pour Dieu et pour la Patrie.

Recevez-les comme des frères, ô Jeanne, ces fils de votre chère France et faites-en, comme vous, des soldats de Dieu ! Accueillez surtout comme une mère cette pauvre France qui se traîne à vos pieds mutilée, en haillons, désespérant d’elle-même, n’ayant d’espoir qu’en vous ! Aidez-la, de la force de votre bras virginal, à chasser de son sein les erreurs qui l’aveuglent et les vices qui l’épuisent, et jetez-la bientôt dans les bras de Dieu pénitente et triomphante. Ainsi soit-il.

Pendant les fêtes de la Béatification, un vœu avait été émis par M. le curé de Saint-Marceau et par ses paroissiens, à l’effet d’obtenir pour leur église la faveur enviée d’être la première de la catholicité dédiée à Jeanne d’Arc. Mgr l’évêque d’Orléans a sollicité cette faveur de Sa Sainteté Pie X qui, le 12 novembre 1909, l’a 363concédée de vive voix, sous la seule réserve que le titre ancien ne disparaîtrait pas.

XIII
Le festival. — Les couronnes. — Les illuminations. — La revue du matin.

Les fêtes de Jeanne d’Arc en 1909. — Le Festival musical. M. le chanoine Laurent dirigeant la Ballade des Dames Guerrières.
Les fêtes de Jeanne d’Arc en 1909. — Le Festival musical. M. le chanoine Laurent dirigeant la Ballade des Dames Guerrières.

M. le chanoine Laurent, maître de chapelle de la cathédrale, offrit dans la soirée, aux Orléanais et à leurs hôtes, une récréation artistique qui fut très appréciée des connaisseurs et qui continuait à louer Jeanne d’Arc le plus heureusement du monde. Le festival, qui fut donné dans la salle des fêtes de la ville, par huit cents exécutants, avait attiré près de deux mille auditeurs ; pendant deux heures ils furent sous le charme, admirant la belle composition du programme137 et sa belle exécution. Ils remercièrent chaleureusement 364les auteurs des principaux morceaux d’en être venus diriger l’exécution. M. Laurent de Rillé fut acclamé pour sa Délivrance de la Patrie et sa Jeanne d’Arc à Orléans, M. Widor pour son Salut, ô France des aïeux ! et M. Le chanoine Laurent pour sa cantate à l’Étendard dont le refrain était repris par tous : il n’y avait plus d’auditeurs dans la salle. Des solistes, orléanaises et orléanais, avaient prêté le gracieux concours d’un talent très distingué. L’Harmonie des jeunes aveugles de Saint-Jean-de-Dieu et les sociétés musicales d’Orléans formaient un orchestre de premier ordre.

Parmi les chants exécutés, citons un chœur et un solo.

La délivrance de la Patrie138

Sol de la Patrie

Trop longtemps profané par l’Anglais,

Ô terre chérie,

À la joie aujourd’hui tu renais.

Plus de troupe étrangère

Sous les remparts de la cité !

À cette noble terre,

Brisant l’orgueil de l’Angleterre

Jeanne a rendu la liberté.

I

Dans leur avide rage

Ils avaient résolu de réduire Orléans,

Pour achever l’ouvrage

Qu’ils poursuivaient depuis cent ans.

Mais, pleins d’espoir et de vaillance,

Plutôt que de jamais faiblir,

Pour notre ville et pour la France

Nous étions prêts tous à mourir.

365II

Depuis huit mois la guerre

Nous pressait dans un cercle et de fer et de feu ;

Mais notre humble prière

Attendait le secours de Dieu.

Il a béni notre vaillance,

Et, pour conjurer le malheur

De notre ville et de la France,

Envoyé son ange sauveur.

III

Sitôt que la Pucelle

Contre les ennemis a guidé nos soldats,

La victoire fidèle

Les a suivis dans les combats.

En quatre jours, par sa vaillance,

Jeanne a terrassé l’étranger ;

De notre ville et de la France

Elle a dissipé le danger.

Ballade des Dames guerrières sur les hauts faits de Jehanne la Bonne Pucelle139

Aux temps des Grecs et des païens,

Fut-il jamais telle aventure

Que la grande déconfiture

Des chefs anglais, ces mauvais chiens,

Quand, aux murs d’Orléans-la-Belle,

Tournèrent dos… en tout honneur,

Grâce à Jésus Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle ?

Jamais Sémiramis la Grand

Fit-elle si haute prouesse,

366Ni Débora la prophétesse,

Ni Jaël à grands coups férant,

Que devant Orléans-la-Belle,

Quant Français marchaient pleins d’ardeur,

Grâce à Jésus Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle ?

Le fameux siège de Sidon,

Celui d’Argos, ou de Carthage,

Où femmes eurent grand courage,

Valent-ils d’aucune façon

Le siège d’Orléans-la-Belle,

Où Suffolk joua de malheur,

Grâce à Jésus Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle ?

Venez-ci, venez, Thomyris,

Brave reine des Amazones,

Et vous, les guerrières Ambrones,

Voir par poulette un renard pris ;

Voir chassé d’Orléans-la-Belle

Talbot (Talbot, toujours vainqueur),

Grâce à Jésus Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle.

Oncques ne seront tels effets,

Dont femmes gagnent tant de gloire.

Chroniqueurs chroniquant l’histoire

S’étonneront de ces hauts faits,

Des combats d’Orléans-la-Belle,

Où France retrouva son cœur,

Grâce à Jésus Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle.

Moi-même, Charles d’Orléans,

Je me réveille à l’espérance,

Moi, loin des rivages de France

Exilé depuis quatorze ans.

Reverrais Orléans-la-Belle !…

Peut-être aurai-je ce bonheur

Grâce à Jésus Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle ?

367Oui ! les ramenant au plus court,

Oui ! la Pucelle salutaire

Poursuivra jusqu’en Angleterre

Les anciens vainqueurs d’Azincourt.

Ah ! la revanche sera belle ;

Et moi libre, libre, ô douceur !

Je bénirai Notre-Seigneur

Et Jeanne la Bonne Pucelle.

Jeanne s’élançant au combat (Gois).
Jeanne s’élançant au combat (Gois).

Le soir tombait quand le festival prit fin.

En parcourant la ville, on admira pendant toute cette journée la richesse du pavoisement, que nous avons déjà signalé ; on remarqua les couronnes qui avaient été déposées sur le socle de la statue de Jeanne d’Arc par les jeunes filles d’Orléans et le Souvenir Français et, à la croix des Tourelles, par la Ligue des patriotes, dont le président, Paul Déroulède, était venu apporter l’hommage à la grande et sainte Française.

Faut-il rappeler l’incident grotesque de la couronne déposée, on ne sait par qui ni au nom de qui, au pied de la statue du Martroi et qui portait cette inscription : À Jeanne d’Arc, victime du clergé ? Des camelots du roi enlevèrent l’inscription, et, pour ce fait, il fut verbalisé contre eux par M. le commissaire de police, comme il avait été fait, deux jours auparavant, contre quelques Orléanais à propos d’oriflammes aux couleurs de Jeanne d’Arc. L’inscription ridicule fut replacée ; elle fut gardée pendant quelques heures par des agents, et la police ne la fit disparaître que vers neuf heures du soir sur la réclamation d’un député : ce n’était pas un député d’Orléans.

La journée s’acheva par le feu d’artifice traditionnel et l’illumination générale de la ville.

Le matin avait eu lieu au pied de la statue de Jeanne d’Arc une brillante revue militaire, à laquelle assistèrent les sénateurs et deux députés du Loiret, M. le préfet, le premier adjoint au maire d’Orléans, les conseillers municipaux qui n’avaient point paru, la veille, à la remise de l’étendard ni le 8 mai à la procession, tous les magistrats de la Cour d’appel et du Tribunal civil, et les professeurs du Lycée. L’heure de cette revue coïncidait avec celle de la cérémonie religieuse à Sainte-Croix. Cette coïncidence intentionnelle, dont il est permis de ne pas exagérer l’amabilité, eut pour effet d’empêcher ceux des officiers et des magistrats qui l’auraient voulu d’assister en tenue civile à la messe d’action de grâces et au panégyrique qui la suivit. On se souvient qu’autrefois la magistrature et l’armée s’empressaient au rendez-vous que leur donnait la municipalité pour fêter, de concert avec le clergé, la mémoire de Jeanne d’Arc. Du moins l’armée fit, cette année, un beau geste en présentant les drapeaux devant sa statue et il y eut une immense acclamation lorsque le général Ferré, commandant le Ve corps, vint lui faire longuement le salut de l’épée.

XIV
Clôture du triduum. — Les messes de communion et les allocutions épiscopales dans les communautés religieuses.

Les fêtes chrétiennes ont cela de particulier qu’en recommençant elle ne lassent point, et l’amour de Jeanne d’Arc est si vif au cœur des Orléanais qu’ils ne crurent pas avoir assez fait pour l’exprimer, après ce qui vient d’être raconté.

Le dernier jour du triduum continua donc les hommages et les 369prières des journées précédentes : ce fut d’abord dans les communautés et les paroisses la même affluence aux messes de communion, et la même prédication par NN. SS. les évêques des vertus de la Bienheureuse ; ce fut ensuite, dans la cathédrale de Sainte-Croix, le même office pontifical que le 7 mai, avec un caractère encore plus marqué peut-être de solennité et de joie enthousiaste.

Au monastère de la Visitation.

Les filles de saint François de Sales devaient entendre, le 9 mai, Mgr Oury, archevêque de Ptolémaïs, qui leur avait distribué la sainte communion deux 368jours auparavant ; le vénérable prélat ne put, à cause de son état de santé, leur parler de Jeanne d’Arc ; leurs regrets furent vifs, mais elles les tournèrent en sacrifice avec cette douce simplicité qui en relève le prix aux regards de Dieu.

Au Carmel : Mgr Monnier, évêque de Troyes.

Là on fut plus heureux. Mgr Monnier, évêque de Troyes, rappela aux filles de Sainte-Thérèse le souvenir de deux prédécesseurs de Jeanne d’Arc : sainte Colette, la vierge de Corbie, qui ranima en France et d’abord dans le comté de Bourgogne, l’esprit de pénitence ; le bienheureux Jean de Gand, qui fut chargé d’annoncer au dauphin Charles le prochain secours de Dieu.

Mes Révérendes Mères,

Mes Frères,

Quelle belle pensée a eue Monseigneur d’Orléans en ordonnant que toutes les chapelles, que toutes les communautés de la ville prissent part aux belles fêtes que nous célébrons ! Tous doivent ici apporter leur note pieuse à ce concert de la reconnaissance, et il est juste que vous, en particulier, mes Révérendes Mères, qui, je le dirai tout à l’heure, avez été, qui êtes encore aux saints labeurs de notre Bienheureuse, soyez aussi à son triomphe. Vous vous immolez, vous vous sacrifiez dans la solitude de vos cloîtres, vous refusant les fortifiants spectacles de nos pompes religieuses. Nous devons alors venir à vous et y faire en quelque sorte participer vos monastères et vos sanctuaires.

370Pour ma part, je remercie Sa Grandeur du lot qu’il m’a choisi ; il m’est doux de venir terminer au milieu des filles de sainte Thérèse le splendide triduum de notre bienheureuse et si chère Jeanne d’Arc.

Dieu fit à la France un incomparable don de miséricorde en lui envoyant Jeanne d’Arc. Plus on y réfléchit, plus on en est émerveillé : Non est alia natio tam grandis quæ habeat deos appropinquantes sibi140 [Aucune autre nation, si grande soit-elle, n’a des dieux aussi proches d’elle.], disait-on déjà du peuple de Dieu. On peut en dire autant de notre chère France. Parcourez l’histoire des peuples chrétiens pendant ces dix-neuf siècles, aucun ne fut l’objet d’une semblable faveur.

Mgr Oury, archevêque de Ptolémaïs.
Mgr Oury, archevêque de Ptolémaïs.

Seulement, ne l’oublions pas, et c’est le point sur lequel je tiens aujourd’hui à appeler votre pieuse attention, un tel don a été préparé, mérité, dois-je dire.

Dieu est sans doute l’infinie bonté et il nous donne gratuitement toutes ses grâces ; cependant il veut, dans sa sagesse, que nous nous en montrions dignes, que nous les attirions par nos prières, nos pénitences et nos bonnes œuvres.

In te speraverunt patres nostri, speraverunt et liberasti eos, ad te clamaverunt et salvi facti sunt141 ; on chantait cela sous l’ancienne alliance : Nos pères ont espéré en vous et vous les avez délivrés, ils ont crié vers vous et vous les avez sauvés. Les choses se passent toujours ainsi. La France était en grand péril au temps de Jeanne. Mais on y priait, les mémoires contemporains en font foi. À l’heure même où l’héroïque enfant arrivait à Chinon, sa mère, Isabelle Romée, se rendait au Puy où les foules se pressaient aux pieds de la sainte madone. C’était l’année du grand pardon.

Permettez-moi, en ma qualité d’enfant du comté de Bourgogne, de vous signaler deux précurseurs de notre Bienheureuse.

371D’abord sainte Colette, la vierge de Corbie, la petite ancelle du Seigneur, comme on l’appelait. Elle était presque encore enfant, comme Jeanne, lorsqu’elle reçut de Dieu la grande mission de réformer, de rappeler à la primitive observance l’ordre franciscain. C’était ramener en France l’esprit de pénitence. Et remarquez cette coïncidence, c’est en Bourgogne, dans le comté et le duché, ces deux provinces dont le souverain exerçait alors une si fâcheuse influence sur les affaires de notre pays, que la divine Providence l’amena à commencer sa sanctifiante mission.

Sainte Colette et son saint ami et conseiller, saint Vincent Ferrier, qui lui aussi, par ses austères et apostoliques prédications, purifiait la France et la ramenait à la pratique de la vertu, tous deux rencontrèrent probablement Jeanne d’Arc. Jeanne vint à Moulins à l’époque où s’y trouvait sainte Colette.

Mgr Oury, Monnier, évêque de Troyes.
Mgr Monnier, évêque de Troyes.

Un autre précurseur de notre Bienheureuse, qui appartenait à la fois à la Champagne et à la Franche-Comté, est le Bienheureux Jean de Gand. On pense qu’il naquit aux environs de Troyes ; certainement il y mourut en odeur de sainteté, de nombreux miracles eurent lieu à son tombeau, et il fut l’objet de la vénération des fidèles jusqu’à la Révolution. Cet homme de Dieu était entré au monastère de Saint-Oyant-de-Joux, dans les monts Jura, alors que la ville de Saint-Claude se développait autour de cette antique abbaye. Avec la permission de ses supérieurs, il menait la vie érémitique dans une cellule dont les fondations existent encore près de l’anfractuosité du rocher des Baumes-Rives, appelé aujourd’hui grotte de Sainte-Anne.

C’est là que le Bienheureux reçut de Dieu la mission d’aller trouver le roi d’Angleterre Henri V et le dauphin, qui devint Charles VII, demandant à l’un de quitter le royaume de France et annonçant à l’autre le prochain secours de Dieu.

372Il ne suffit pas de se préparer aux dons divins ; il faut, après les avoir reçus, correspondre à cette grâce, se montrer reconnaissant et fidèle. Ainsi faisait Jeanne, qui avait tant peur qu’on fût ingrat vis-à-vis de Dieu. Hélas ! la cour de France fut fidèle jusqu’à Reims ; mais, après, vous connaissez cette triste et douloureuse histoire. Pourtant, hâtons-nous de le dire, il fut un lieu où la reconnaissance envers Dieu et notre glorieuse Libératrice demeura vive en tous les cœurs, c’est Orléans.

Ces choses se passaient il y a cinq siècles, hélas ! le spectacle qu’offre aujourd’hui notre chère France est, en fait, plus douloureux qu’alors. C’est la foi, ce sont les âmes, les âmes de la jeunesse et de l’enfance, qui sont en grand péril. Aussi saluons-nous avec une grande confiance cette nouvelle grâce si providentielle de Dieu, la Béatification de notre Jeanne. Tous nous y voyons un signe de la miséricorde divine. Une seconde fois, Dieu nous l’envoie pour nous sauver.

Du reste, nous avons prié pour obtenir cet inappréciable secours d’en-haut, témoin nos pèlerinages nombreux, multiples, fervents à Montmartre et à Lourdes, témoin la ferveur de nos communautés religieuses, leurs immolations, leurs sacrifices, leurs épreuves sans nombre si saintement supportées. Et c’est ici, mes Révérendes Mères, que j’avais raison de dire que vous partagez les féconds labeurs de notre héroïne. Mais c’est le moment de répondre à la bonté de Dieu, par un redoublement de fidélité et d’amour reconnaissant. En face de cette aurore du salut, ranimons nos saintes et pieuses énergies.

Vous tous, mes Frères, imitez mieux que jamais la Bienheureuse Jeanne, si pure, si vigilante à fuir les dangers du monde, si pieuse, si dévote à Marie, si avide de la divine Eucharistie, si vaillante à accomplir sa mission. Elle travaille à rendre la France à Dieu, à y établir le règne de Dieu. Que ce Dieu bon et miséricordieux règne de plus en plus en tous nos cœurs, et alors s’accomplira la consolante parole de notre grand Pie X à votre évêque si aimé : Le rêve deviendra la réalité.

Jeanne encore une fois nous aura sauvés. Amen.

Chez les Auxiliatrices : Mgr Williez, évêque d’Arras.

Mgr Williez, évêque d’Arras, rappela le miracle opéré en son diocèse, dans la petite ville de Fruges, et retenu par la Sacrée Congrégation dans le procès de Jeanne d’Arc ; et il fit remarquer que, si les trois miracles qui ont fait aboutir la Cause de Jeanne ont été opérés en faveur de religieuses, il n’est pas défendu de voir dans ce fait une marque spéciale du réconfort que la Bienheureuse apporte aux Congrégations persécutées.

373Temput faciendi, Domine : dissipaverunt legem tuam. (C’est le temps d’agir, Seigneur, car ils ont dissipe votre loi.)

(Ps. CXVIII, 126.)

Mes chères Sœurs,

Le programme des solennités orléanaises nous convie, chaque jour du triduum, à une messe de communion pour la France.

Ce matin, j’ai le privilège de célébrer l’une de ces messes dans votre chapelle, et l’on m’invite à vous raconter en même temps le fait miraculeux que Jeanne d’Arc a accompli, il y a dix-huit ans, dans mon diocèse.

Ces deux préoccupations de votre piété vont bien ensemble.

D’abord, la communion pour la France !

Mgr Williez, évêque d’Arras.
Mgr Williez, évêque d’Arras.

Vous venez d’entendre mon texte. Fut-il jamais une époque où l’on ait pu dire avec plus de vérité : C’est le temps d’agir, Seigneur : ils ont dissipé votre loi ? C’est leur besogne continuelle. À coups de décrets et de lois de toutes sortes, ils frappent sur ce bel arbre, cet arbre divin qui est la sainte Église de Jésus-Christ, et ils en enlèvent les rameaux puissants, sous lesquels s’abritaient la foi, la loyauté et la civilisation chrétiennes. C’est la persécution, sataniquement persévérante, de ce qui vient de Dieu, de ce qui est à Dieu, et de l’idée de Dieu lui-même.

Bientôt, Seigneur, si vous n’intervenez à la hâte, ils auront fait des progrès terribles dans leur besogne ; on pourra verser des larmes sur la disparition totale de votre loi. Et alors, qu’en serait-il de la France ?

C’est pour cela que nous venons à la sainte table, avec ce cri efficace de l’âme qui parle à son Dieu : Tempus faciendi, tempus faciendi ! C’est le temps d’agir, Seigneur !

374Oui, le Seigneur va agir. Il agit déjà, non pas immédiatement et par un coup direct de sa puissance, mais selon sa façon ordinaire de faire les choses, c’est-à-dire par l’entrée en scène d’une envoyée, d’une libératrice. Il semble qu’il lui dise actuellement, comme à Domrémy : Il y a grande pitié au pays de France. Pars ! Va, il le faut !

Et Jeanne d’Arc, dont le nom fut toujours si populaire et si aimé, Jeanne d’Arc, à qui la cité d’Orléans n’a pas manqué de décerner chaque année les splendides fêtes de la reconnaissance, Jeanne d’Arc, de par le Roy du Ciel, comme le disait autrefois sa bannière, Jeanne d’Arc arrive de plus en plus au milieu de nous.

Chapelle des Dames Auxiliatrices.
Chapelle des Dames Auxiliatrices.

En 1894, elle nous était présentée par l’Église sous le titre de Vénérable. Il fallait ensuite trois miracles, pour que sa physionomie virginale rayonnât de la gloire des Bienheureuses. Dieu lui a permis de les accomplir, et, en cette année 1909, elle entre dans tous les sanctuaires de France.

C’est le secours qui vient définitivement avec elle ; c’est l’espérance qui sourit ; c’est la grande nation catholique qui va se relever au niveau de toutes ses gloires d’autrefois. Cela se sent, cela est dans l’air. On dirait que les foules se précipitent autour de la Pucelle, comme jadis le peuple d’Orléans, quand il voulait au moins toucher sa monture.

Noël ! Noël ! Elle est là, la Libératrice. Tempus faciendi, Domine, tempus faciendi. Vous allez agir, Seigneur, vous allez agir par elle.

Et vous, mes chères Sœurs, qui ce matin entendrez la voix de l’Eucharistie parler à vos âmes, vous devrez éprouver une conviction très ardente de ceci. D’autant plus que les trois miracles qui annoncent la venue de Jeanne d’Arc, ont une signification très touchante pour vous.

En effet, ce sont trois religieuses qui sont guéries, et deux d’entre elles appartiennent à l’enseignement.

Pourquoi ce choix, s’il vous plaît ? Sinon parce que la Libératrice a vu 375le point sur lequel s’est portée avec le plus d’acharnement la malice de l’ennemi.

Les monastèresse vident et les écoles se ferment. Ç’a été le commencement de la grande pitié. Jeanne arrive donc où il faut venir d’abord ; elle reprend en sens inverse la besogne accomplie : ce qui a été persécuté le premier, devient le premier objet de ses faveurs. C’est l’ouverture de la campagne nouvelle pour le salut de la France chrétienne. Le reste suivra, à mesure que nous cesserons d’en être indignes.

Relativement à ces trois miracles, on vous a dit ce qui s’est passé à Orléans, chez les Bénédictines du Calvaire, et à Faverolles, au diocèse d’Évreux. J’ai la consolante mission de vous rappeler ce que fut le miracle de Fruges, au diocèse d’Arras.

Fruges est une petite ville de trois mille et quelques cents habitants, à égale distance d’Arras et de Boulogne-sur-Mer. Elle est bâtie en amphithéâtre entre deux chaînes de collines, qui s’inclinent vers l’église construite au fond de la vallée. Elle possède un hôpital, desservi par les Franciscaines, un collège ecclésiastique florissant, et un pensionnat libre de jeunes filles, dirigé naguère par les sœurs de la Sainte-Famille. Les habitants sont, en majeure partie, fidèles à leurs devoirs religieux, et dignes des excellents doyens qui les ont instruits. L’un d’eux, devenu mon vicaire général et archiprêtre de ma cathédrale, exerçait encore son ministère à Fruges, lorsque l’événement que nous avons à raconter se produisit.

Il y avait à cette époque, au pensionnat de la Sainte-Famille, une jeune religieuse de vingt-cinq ans, maîtresse du cours supérieur. En janvier 1891, elle ressentit un malaise inexplicable dans les deux pieds. On lui prescrivit d’abord le repos ; mais le mal s’aggrava de plus en plus, et la marche devint complètement impossible. Le docteur constata, outre l’enflure, une plaie suppurante du pied droit : la carie des os commençait. La malade fut condamnée à ne plus quitter son dortoir. C’est là qu’on lui portait à manger, et c’est là aussi que, voulant tromper ses longues heures d’ennui et de souffrance, elle essayait de faire la classe à quelques élèves, qu’elle groupait autour d’elle.

Sur ces entrefaites, M. le chanoine Henri Debout142, l’historien de Jeanne d’Arc, vint à Fruges prêcher et solliciter une souscription pour la basilique de Domrémy. Dans ce même but, il fit visite au pensionnat de la Sainte-Famille, et, entendant parler de la pauvre malade, il engagea fortement les élèves à demander, par l’intercession de Jeanne d’Arc, modèle des jeunes filles chrétiennes, la guérison de sœur Jean-Marie.

376Il fut convenu qu’on réciterait tous les jours, pendant neuf jours, à partir du 1er mars, cinq Pater et cinq Ave, avec l’invocation suivante, trois fois répétée : Jeanne d’Arc, pieuse libératrice de la France, guérissez notre malade !

Cinq jours après, la malade, privée de sommeil depuis plusieurs semaines, s’endormit et reposa jusque vers quatre heures du matin. À son réveil, toute douleur avait cessé. Elle essaya de faire quelques pas dans le dortoir et n’éprouva aucune difficulté.

Persuadée que la Vierge lorraine l’avait exaucée, elle se recouche et attend avec impatience l’heure réglementaire du lever des élèves. À six heures, elle était debout et descendait l’escalier du grand dortoir, pour aller surprendre sa supérieure et lui annoncer sa guérison.

Les plaies avaient subitement disparu.

Le jour même, sœur Jean-Marie rentrait dans sa classe.

La petite ville de Fruges est encore pleine du récit de ce miracle. Le 23 de ce mois, une grande solennité religieuse en célébrera le souvenir.

La Bienheureuse Pucelle est donc véritablement agissante au milieu de nous. Elle reprend sa mission et elle l’accomplira jusqu’à la fin.

Gentil dauphin, disait-elle un jour à Charles VII, faites-moi un présent. Je veux que vous me donniez le royaume de France.

Le prince étonné hésite, et consent enfin.

Quand l’acte fut signé, Jeanne, disposant alors en maîtresse du pays français, le remit entre les mains du Tout-Puissant et, des mains du Tout-Puissant, le rendit au prince.

Cette fois, c’est au peuple que s’adresse la Libératrice. Elle voit nos misères et en sait la cause. Naguère, Dieu vivait avec nous, et nous vivions de son action bienfaisante. Aujourd’hui, nous le repoussons, et, le perdant, nous perdons du même coup notre bonheur et nos forces.

Jeanne le constate. Peuple de France, s’écrie la Bienheureuse, laisse-moi, pour te sauver, te reprendre d’abord moi-même et te remettre ensuite aux mains du Christ tout-puissant. Il te rendra ton esprit. Il te rendra ton cœur, avec ta prospérité, ta félicité et ta gloire des grandes époques.

Ainsi soit-il.

Au Calvaire : Mgr Mélisson, évêque de Blois.

Après avoir rappelé le miracle opéré dans le couvent même où il parlait en présence de sœur Saint-Augustin qui fut la miraculée du 8 juillet 1900, Mgr l’évêque de Blois étudia dans l’âme de Jeanne d’Arc 377la vertu maîtresse : l’obéissance, et il montra que, pour la pratiquer jusqu’au bout, Jeanne était allée jusqu’à l’immolation totale ; par quoi elle est une copie excellente de Jésus-Christ et le modèle des âmes vouées par vocation spéciale à la vie sacrifiée.

Mgr Mélisson, évêque de Blois.
Mgr Mélisson, évêque de Blois.

Dieu est admirable dans ses saints, et la variété de ses voies sur les élus est un mystère profond qui confond la sagesse humaine. L’histoire de l’Église est remplie de faits qui mettent en relief cette action de la Providence.

Tantôt, en effet, nous y rencontrons de grands hommes qui, sortis d’un rang illustre, élevés dans la connaissance des sciences et des arts, nés pour commander aux autres et pour briller dans l’éclat et la splendeur, ont tout à coup renoncé à ces jouissances humaines et se sont enfuis loin du monde dans une retraite obscure. Là, ils ont vécu sous le regard du Seigneur, inconnus presque à la terre, ne voulant savoir que Jésus-Christ, devenus volontiers l’objet du mépris et des railleries des insensés.

D’autre part, l’action de la grâce nous offre des spectacles bien différents. Voici des hommes nés dans une condition obscure, élevés dans l’ignorance, soumis par leur destinée à servir les autres, et s’abaissant encore, par un motif de foi, au-dessous même de leur bassesse, et cependant devenus tout à coup l’admiration des siècles, exerçant un empire divin sur toutes les créatures, élevés au plus haut point de la gloire et de la réputation.

Telle fut Jeanne d’Arc, l’angélique, enfant, pure comme le lis des champs, que Dieu alla chercher dans un petit village des Vosges pour en faire la vaillante et la glorieuse héroïne de la Patrie française. C’était une pauvre fille des champs, ne sachant ni A ni B, comme elle le disait elle-même, filant la laine et cousant près de sa mère, gardant dans les 378prairies de la Meuse les troupeaux de son père. Or, Dieu, qui se plaît à confondre la sagesse humaine en ses orgueilleuses conceptions, voulut montrer la puissance de son bras et, pour qu’il fût manifeste que tout était de lui dans l’œuvre qu’il allait accomplir, il choisit l’instrument le plus frêle et le plus chétif.

D’une enfant de dix-sept ans il fera sa messagère auprès d’un roi, le Messie de la France, l’Ange de la Victoire, la Libératrice de son pays, la Bienheureuse et la grande martyre. Son nom désormais sera illustre parmi les femmes les plus noblement illustres de l’histoire, et sa gloire s’élèvera au-dessus de toutes les gloires humaines.

Mes chères Sœurs, je n’ai pas le dessein d’entreprendre ici le panégyrique de notre Bienheureuse Jeanne et de retracer devant vous son histoire qui aurait vraiment les allures d’un poème tour à tour gracieux et grandiose, qui s’ouvre par la plus fraîche idylle champêtre, qui se poursuit sur le ton de l’épopée guerrière et qui s’achève dans un drame sanglant. Votre belle cathédrale d’Orléans retentit encore des accents enflammés par lesquels des orateurs de haute marque ont chanté en ces jours la Pucelle d’Orléans, l’incomparable enfant, pure comme les lis d’ici-bas, lumineuse comme les étoiles, là-haut ; brave comme une épée de chevalier, aimante de la Vierge, de l’Eucharistie, comme un chérubin143.

Nous nous appliquerons de préférence à étudier son âme d’aussi près que possible, avec une attention profondément respectueuse mais intense, et nous nous efforcerons de mettre en relief quelques aspects de cette belle âme par où, se rapprochant plus intimement de la vie religieuse, elle est plus particulièrement pour vous, mes chères Sœurs, un exemplaire et un réconfort. Aussi bien Jeanne n’a-telle pas témoigné une prédilection de choix à votre communauté du Calvaire ? La France attendait anxieuse qu’il plût à la divine Providence de confirmer par des miracles le jugement de l’Église. Or, voici que sœur Thérèse de Saint-Augustin, alors que les hommes de science et ses compagnes désespéraient de sa guérison et attendaient, à brève échéance, l’issue fatale, voici que, tout d’un coup, au matin du 8 juillet 1900, par l’intercession de la Vénérable Pucelle d’Orléans, la malade se lève subitement et parfaitement guérie. Par la grâce de Dieu, il était donné aux religieuses du Calvaire d’attacher le premier fleuron à la couronne de notre Bienheureuse.

Voir une âme, ne plus la deviner seulement à travers le voile épais du corps, à travers le voile plus transparent, mais trop grossier encore, de 379la parole humaine ; voir de près, dans la vie intime, dans leurs merveilleuses harmonies, les facultés puissantes qui font de l’homme le maître de la création et l’image de Dieu ; bien plus, contempler cette âme, image de Dieu, non pas seulement dans le spectacle déjà si admirable de sa vie naturelle mais dans l’éclat radieux de sa vie surnaturelle et divine ; voir de ses yeux, pour ainsi dire, dans cette âme les empreintes de la grâce céleste ; y suivre, à la trace des vertus qu’elle y a fait naître comme autant de fleurs du ciel, les vestiges du sang rédempteur ; voir tout cela, mes chères Sœurs, et le comprendre… qui dira l’extase de l’intelligence à qui ces spectacles sublimes seront permis ?

L’âme d’un saint est tout un monde, disait sainte Thérèse ; oui tout un monde de saintes affections, de dévouements et de sacrifices où la nature est immolée et la grâce victorieuse.

Or, semble-t-il, rien ne caractérise mieux la trempe et l’élévation d’une âme, rien ne met en plus haut relief sa fidélité inébranlable à servir Dieu, que l’austère vertu de l’obéissance. Celui qui obéit à Dieu ouvre son être à la vie, et, à cause de cela, selon la belle parole de saint Vincent de Paul, Dieu est une communion perpétuelle à l’âme qui fait sa volonté144. C’est que l’obéissance est toujours coûteuse à la nature ; parfois même elle est sanglante, quand Dieu la demande prompte et sans réserve. Jeanne en fera l’épreuve et vous en donnera l’exemple. Depuis bientôt quatre années saint Michel et celles qu’elle appelait naïvement ses saintes l’avaient maintes fois préparée à la mission que Dieu lui réservait. Peu à peu, elle a compris que la Providence la réclame et que, pour lui plaire, il faut qu’elle demeure toujours libre dans son cœur, toujours prête à répondre au premier appel d’en-haut. Mais elle ne soupçonnait pas encore l’étendue du sacrifice qui lui serait demandé, ni le rôle divin dont elle allait être chargée.

Aussi, lorsqu’un jour, elle demande à saint Michel le nom du sauveur que Dieu a choisi pour délivrer sa patrie et que le céleste messager lui dit d’une voix forte : C’est toi, fille de Dieu. Pars, va en France, il le faut, l’heure du départ définitif a sonné pour elle : l’aimante et douce enfant éprouve un profond brisement dans tout son être et elle pleure à chaudes larmes.

C’est la lutte d’une âme partagée entre les affections naturelles les plus pures, les plus légitimes, et l’appel de Dieu qui lui demande des séparations déchirantes pour la conduire, par la souffrance, à l’héroïsme du sacrifice. Il lui fallait donc quitter, sans leur permission, son père et sa mère tant aimés, n’emportant ni un dernier adieu ni une bénédiction 380suprême ; il lui fallait abandonner l’église chérie de son baptême et de sa première communion, les lieux du passage de saint Michel, des anges et de ses saintes, Domrémy, ses compagnes, tous ceux qu’elle aimait !

Mais Dieu a parlé et, pour cette pieuse enfant, toutes les énergies de sa volonté la dirigeront vers ce but unique : obéir à Dieu. Notre sire Dieu premier servi, telle fut en toute circonstance la devise de sa vie.

Jeanne prisonnière (Barrias).
Jeanne prisonnière (Barrias).

Et voici que cette pauvre fille des champs, qui ne savait que filer et bêcher, commence sa longue et glorieuse chevauchée à travers la France.

Ces brisements de cœur, ces luttes intimes de Jeanne, vous les avez connues aussi, mes chères Sœurs, et, comme elle, vous avez voulu donner à Dieu cette joie sans pareille de dire, en jetant son regard sur vous : cette âme qui est là, cette âme m’a aimé de telle sorte qu’elle s’est sacrifiée pour moi.

Qui de vous n’a fait entendre sa voix dans ce dialogue sublime quand Jésus vous arracha du monde pour vous attacher à son service ?

— Âme chrétienne, disait Jésus, pourrais-tu boire à mon calice et porter ma croix ?

— Oui, je le pourrais, car je vous aime.

— Pourrais-tu me sacrifier ta raison par une foi confiante absolue ?

— Oui, je le pourrais, car je vous aime.

— Âme chrétienne, je veux te demander davantage : es-tu capable de me sacrifier ton amour, ton cœur tout meurtri et de le déposer sur l’autel de la croix ?

— Oui, car je vous aime plus que tous les amours de la terre.

— Es-tu capable d’héroïsme, 381et veux-tu me sacrifier toutes tes libertés permises et ta volonté ? Veux-tu renoncer aux joies et aux biens de ce monde ? Veux-tu quitter pour toujours le foyer paternel et me suivre jusqu’au bout ?

— Oui, Seigneur, j’y consens.

— Âme chrétienne, je veux aujourd’hui que l’on comprenne que je suis véritablement aimé d’un amour poussé jusqu’aux dernières limites ; que dans un siècle où tant de lâches frayeurs déshonorent les âmes, il y a encore d’héroïques audaces. Eh bien ! veux-tu vivre toute une vie de sacrifices, d’immolation, dans l’obscurité, l’abjection et le mépris ? Veux-tu affronter les tourments qui effraieraient la nature ? Veux-tu enfin, s’il le faut, t’offrir en martyre pour moi ?

— Oui, Seigneur, je le veux et je le pourrai, car je vous aime mille fois plus que moi-même.

Et quand ce héros du sacrifice a fait tout cela, par obéissance, quand, à l’exemple de Jeanne, il dit : Si Dieu le veut, je le veux, il est heureux parce que l’amour a détruit la douleur, parce que, sur l’autel du sacrifice la flamme a tout dévoré, tout, sauf la joie de se sacrifier pour Dieu. C’est qu’en effet, mes chères Sœurs, le sacrifice qui est un fruit, horriblement amer, devient un fruit délicieux quand il est cueilli sur l’arbre de l’amour de Dieu.

Par sa prompte docilité à suivre, coûte que coûte, la voie où Dieu l’appelle, Jeanne d’Arc est donc pour vous, mes chères Sœurs, un modèle parfait d’obéissance. Plutôt aujourd’hui que demain, disait-elle, plutôt demain qu’après. Quand je devrais user mes jambes jusqu’au genoux, je dois être auprès du dauphin avant la mi-carême ; c’est Dieu qui le veut.

Or, à cette enfant, douce et pieuse comme un ange, mais d’une énergie de volonté à nulle autre pareille, Dieu réservait une gloire incomparable. Il voulut en faire la copie vivante de son Christ, l’Homme-Dieu, à ce point que le cadre extérieur de la vie de l’humble vierge semble calqué sur le cadre extérieur de la vie mortelle du Sauveur et en être comme une réduction.

Si, comme Jésus à Jérusalem, elle eut, après de glorieux combats, son entrée triomphante à Reims, la Bienheureuse fut, avant tout, prédestinée à l’imitation du Christ, dans les opprobres, dans sa vie souffrante et dans sa mort. Non, s’écrie Mgr Freppel, il n’y a pas dans l’histoire de figure qui rappelle mieux le drame du Calvaire. Luttes et oppositions de la part des siens, jeûnes prolongés, insomnies, fatigues de toutes sortes ; tristesses et larmes amères devant le lâche abandon de ses compagnons d’armes ; angoisses solitaires, prostration agonisante ; les jours et les nuits passés sous le rude cilice d’une pesante armure ; propos grossiers, vils outrages causant à son âme idéalement pure une 382douleur plus poignante que toutes les souffrances physiques, rien ne fut épargné à l’innocente victime.

Et pour qu’aucun trait de ressemblance avec le Christ Jésus qu’elle aimait d’un immense amour ne lui manquât, la fille de Dieu fut vendue à prix d’or à ses ennemis, traitée ignominieusement par eux dans sa prison, aux prises avec des juges infâmes qui dénaturaient et falsifiaient ses réponses. Condamnée, comme son divin Maître, à une mort affreuse par une injuste sentence, comme lui elle gravit douloureusement le Calvaire.

Le Maître mourut en poussant un grand cri. La Bienheureuse exhale son dernier souffle en lançant vers le ciel, avec un accent plus pénétrant, le nom de Jésus qu’elle n’avait cessé d’acclamer dans les flammes. Accent si pénétrant qu’il fendit le cœur de ses pires ennemis et les força à donner des larmes à leur victime. Le frère du vendeur, Louis de Luxembourg, chancelier de France pour l’Angleterre, disait n’avoir pas tant pleuré à la mort de son père. N’était-ce pas fendre les rochers ? Nous avons brûlé une sainte, s’écriait Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre. Le bourreau courait au couvent des Dominicains, éperdu, demandant s’il y avait pardon pour lui après qu’il avait brûlé une sainte. Comment ne pas penser aux Juifs du Calvaire se retirant en se frappant la poitrine, au centurion romain s’écriant : Vraiment cet homme était le Fils de Dieu ! (P. Ayroles, Jésus-Christ roi, point culminant de la mission de Jeanne d’Arc, 1904.)

Comme de Jésus, il faudra dire de Jeanne : Oportuit pati et ita intrare in gloriam (Luc, XXIV, 26). Il lui fallait le sacrifice pour sa gloire.

Pour sa gloire de la terre, car sans ce cruel martyre il eût manqué à notre héroïne ce je ne sais quoi d’achevé que donne le malheur ; il eût manqué à son patriotisme le suprême honneur d’avoir donné sa vie pour son pays.

Pour sa gloire du ciel : sans doute sa couronne brillera éternellement de tous les sacrifices accomplis par amour dans sa rude carrière ; mais la meilleure preuve d’amour, comme le plus grand mérite, n’est-ce pas d’immoler sa vie par la souffrance et par le martyre ?

Contemplez-la donc, avec une pieuse admiration, cette pauvre paysanne de dix-neuf ans qui achève, dans un tourment affreux, sa divine mission, sa mission libératrice. Ah ! qu’elle est belle sur le bûcher l’enveloppant de ses flammes ! Son regard transfiguré par la foi fixe la croix de son Maître ; elle se tient debout, plus noble et plus vaillante encore, comme le guerrier, au soir de la bataille, appuyé sur sa grande épée.

Certes, elle est bien vôtre, chères filles du Calvaire, cette martyre de sa pureté et de sa fidélité à servir Dieu ; elle vous invite à gravir, comme elle, la montagne de la douleur et à puiser, comme elle, dans la 383confiance en Dieu le réconfort de vos âmes, les ouvrant toutes grandes à cette source sacrée qui s’épanche à mesure que, par notre amour, nous lui creusons un lit plus profond et plus pur.

N’est-elle pas, en effet, plus particulièrement un exemple à celles que leur vocation religieuse a vouées à l’immolation et au sacrifice ?

En vous demandant de monter sur l’autel sanglant de la croix et de vous y faire clouer avec lui, suivant l’énergique expression de saint Paul, Christo confixus sum cruci (Gal. II. 19) [Avec le Christ, je suis crucifié], le Christ montre qu’il vous a en singulière estime puisqu’il vous croit capables d’un tel héroïsme.

Car, est-il héroïsme plus grand que celui de la vie religieuse qui réclame un courage de tous les jours et de toutes les heures ?

Ici la lutte n’a point de trêve, surtout point de repos. C’est parce qu’on a combattu qu’il faut combattre encore ; c’est parce qu’on a vaincu qu’il faut vaincre toujours. Ce qui déconcerte même les plus généreux, ce qui réclame une énergie surhumaine, c’est précisément cette lutte sans fin, c’est cette continuité de l’abnégation, c’est, pour ainsi dire, ce martyre prolongé qui nous prend à nous-mêmes pour tous les jours, pour toutes les heures, pour toute la vie.

Telle est bien, en effet, la vie religieuse : ou elle n’est pas, ou elle est à se vaincre.

Se surveiller sans relâche, s’observer en toutes choses, faire violence à ses penchants, contrarier ses sensibilités, immoler ses répugnances ou ses goûts ; ne jamais faire ce qu’on veut, toujours ce qu’on ne veut pas : porter en un mot, toute sa vie, une âme saignante et mutilée par le sacrifice, qu’y a-t-il, je vous le demande, à comparer à cet héroïsme-là ?

Du haut du ciel Jeanne d’Arc, qui déjà vous a donné une marque particulière de sa prédilection, entendra vos ferventes prières et, nous en avons la confiance, un jour elle vous conduira à Celui qu’elle avait tant aimé ici-bas, à Jésus à qui elle avait consacré sa dernière parole et le dernier battement de son cœur.

XV
Les messes de communion et les allocutions épiscopales dans les paroisses

À Saint-Pierre du Matroi : Mgr Petit, archevêque de Besançon. [Compte-rendu.]

Dans l’église de Saint-Pierre du Martroi, qui sert de chapelle de catéchisme aux jeunes filles de la paroisse de Sainte-Croix, 384Mgr l’archevêque de Besançon fit entendre à son pieux auditoire de hautes et exquises leçons suggérées par la vie de la Bienheureuse. Il les invita à imiter Jeanne d’Arc dans son empressement à écouter les voix du ciel et dans sa fidélité à leur obéir. Sois sage ! sois pieuse ! sois douce ! sois bonne !, lui répétaient les messagers célestes ; et Jeanne a si bien pratiqué les vertus qu’ils lui recommandaient qu’à dix-sept ans elle était prête à sa merveilleuse mission. Ah ! si les jeunes chrétiennes de France imitaient celle que l’Église leur propose aujourd’hui pour modèle et pour patronne, quelle floraison de vertus on verrait s’épanouir à nos foyers ! Il appartient aux jeunes filles d’Orléans d’être les plus appliquées à être les dignes Sœurs de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, et c’est en exprimant l’espérance qu’elles ne manqueront pas d’y travailler que l’éminent prélat, dont la parole distinguée et persuasive avait renouvelé dans son auditoire les impressions de la soirée du 6 mai, acheva son allocution.

Jeanne prisonnière (Barrias).
Mgr Petit, archevêque de Besançon.

Les jeunes filles de Sainte-Croix n’oublieront pas ces conseils donnés avec une si douce autorité et, en les suivant, elles se rappelleront qu’elles entendirent un des derniers discours du pieux archevêque de Besançon : il mourut le 6 décembre dernier.

À Saint-Paul : Mgr Ricard, archevêque d’Auch. [Résumé.]

Réunis une fois encore aux pieds de Notre-Dame des Miracles, les paroissiens de Saint-Paul vinrent en grand nombre communier dans ce sanctuaire où Jeanne le fit si souvent. Mgr Ricard, archevêque d’Auch, 385rappela ce souvenir pour montrer comment l’Eucharistie avait fait triompher Jeanne d’Arc d’elle-même, des dangers de la vie des camps et des derniers ennemis qu’elle rencontra au moment de mourir. Nous donnons le résumé de cette allocution.

Mes bien chers Frères,

Voici un évêque du midi ; il vient mêler sa faible voix aux voix puissantes qui, en ces jours de glorification et de réparation nationale, forment un concert de louange et d’admiration reconnaissante en l’honneur de notre chère Jeanne, la grande et sainte Française.

Au nom de ma Gascogne chevaleresque, je suis heureux de m’incliner devant cette fille de Dieu et de lui offrir le tribut d’hommages de cette province illustre qui lui donna ses meilleurs chevaliers et qu’elle salua elle-même de ce cri d’admiration qui est un des plus beaux titres de gloire pour ses enfants :

Ils étaient tous, disait-elle, des chevaliers gascons, soldats fols et adventureux, qui ne voulaient pas rester rasibus des murailles pour éviter les traits, mais allaient jouer de l’épée en pleins champs.

Et je remercie très affectueusement l’Ange de l’Église d’Orléans de m’avoir donné l’occasion d’apporter en ce sanctuaire, où le souvenir de Jeanne restera toujours si vivace, notre part d’hommage à l’œuvre de glorification que Rome inaugurait naguère, que continue Orléans avec tant d’éclat en ces jours, et que la France entière va compléter demain, acclamant d’une voix unanime la noble Pucelle dans un hosanna auquel aucun cœur français ne voudra rester étranger.

Si j’avais pu hésiter, mes très chers Frères, dans le choix de la modeste fleur que je devais mettre dans le riche bouquet offert par votre reconnaissance à Jeanne, les voix de cette chapelle me l’auraient indiqué. C’est ici que, tous les jours, la fille de Dieu venait se prosterner avant de revêtir son armure ; c’est ici qu’au moment de batailler contre les Anglais, elle venait répandre ses prières au pied de l’autel ; elle voulait, pour devenir la guerrière intrépide, se faire l’ardente adoratrice, la pieuse communiante.

Et alors, comment ne pas me rappeler cette autre Jeanne d’Arc, la Jeanne d’Arc des Hébreux, l’admirable Judith qui devait délivrer son peuple de la domination du cruel vainqueur ? Comment ne pas entendre les cris sublimes de sa prière humble et confiante au moment où par un coup hardi elle allait, elle aussi, libérer ses frères de la servitude étrangère ?

386Seigneur, disait-elle, votre puissance n’est pas dans la multitude, non in multitudine est virtus tua, Domine ; vous ne vous complaisez point dans la force des chevaux, neque in equorum viribus voluntastua est ; dès le commencement les superbes ne vous ont point plu, nec superbi ab initio placuerunt tibi, mais vous avez toujours agréé les prières de ceux qui sont humbles et doux ; sed humilium et mansuetorum semper tibi plaçait deprecatio. (Jud., IX, 16.)

Le vieil Orléans. L’église Saint-Paul, ancienne façade.
Le vieil Orléans. L’église Saint-Paul, ancienne façade.

Ne vous semble-t-il pas, mes très chers Frères, que les murs de cette antique chapelle redisent encore la prière semblable que la Judith de la France, Jeanne d’Arc, répandait tous les matins sous ces voûtes ?

En tout cas, jamais prière ne fut plus vraie, jamais supplication ne fut plus abondamment exaucée.

Certes, ce n’est pas dans la force des armes ni dans l’agilité des cavaliers que Jeanne mettait sa confiance pour faire l’œuvre magnifique à laquelle Dieu l’appelait. À ne compter que sur les moyens humains, qui n’aurait pas souri en voyant cette timide vierge de dix-sept ans aspirer à vaincre un ennemi redoutable, avec une petite armée indisciplinée, des chefs qui se neutralisaient les uns les autres par leurs intrigues et leurs jalousies, et un roi fugitif qui semblait avoir peur de son trône ? Mais Jeanne regardait plus haut, et je l’entends se répéter avec confiance : Seigneur, vous avez toujours agréé les prières de ceux qui sont humbles et doux.

Depuis longtemps Jeanne faisait l’apprentissage de cette confiance divine qui ne veut s’appuyer que sur les forces d’en-haut. Encore enfant, elle aimait à la puiser, en dehors de la pauvre église de Domrémy qui avait été le berceau de sa foi, dans ces sanctuaires voisins du foyer paternel 387qu’elle se plaisait à visiter : c’est l’ermitage de Bermont ; c’est celui de Maxey-sur-Meuse, en face de Domrémy, où elle allait vénérer sainte Catherine, et dans la même direction Moncel, sanctuaire dédié à saint Michel ; plus tard c’est Saint-Martin, près du tombeau duquel sa bannière est confectionnée ; Sainte-Catherine-de-Fierbois, où elle trouve son épée ; Saint-Sauveur de Blois, où elle fait bénir sa bannière, et enfin ce sanctuaire de Notre-Dame des Miracles qui est comme un reliquaire de Jeanne parce qu’il a recueilli ses prières, ses pleurs peut-être, et où elle a puisé les forces qui devaient transformer sa faiblesse en un courage que rien ne devait faire fléchir jamais.

Une station en cet asile vénéré, pendant les journées destinées à célébrer notre Jeanne, s’imposait assurément. Car si elle fut belle devant les Anglais, belle avec sa bannière, belle rougie du sang de ses blessures, belle au milieu des acclamations d’un peuple qui la saluait comme la libératrice du pays… Oh ! comme je la trouve plus belle encore, l’humble vierge, prosternée dans ce sanctuaire, ou à genoux à cette table sainte pour se nourrir de son Dieu et puiser dans la force du sang divin le courage nécessaire pour remplir jusqu’au bout sa rude mission, et verser son sang virginal pour le salut de notre pays !

On demande des reliques de Jeanne. Ah ! certes, comme nous les baiserions avec amour, ce cœur surtout que la flamme elle-même avait épargné, et que le bourreau inhumain jeta dans le fleuve pour qu’il se perdît dans un éternel oubli ! Une relique de Jeanne, mais la voilà ! C’est ce sanctuaire, cette voûte, ces dalles qui restent saintes depuis leur contact avec la Pucelle !

Que venait faire Jeanne tous les matins avant de monter sur son cheval de bataille ? Elle venait apprendre à triompher de ses ennemis. Or, les ennemis n’étaient pas seulement les Anglais insolents dont les voix célestes lui avaient prédit la défaite.

Trois autres ennemis allaient se présenter devant elle, plus dangereux et plus difficiles à vaincre : c’était d’abord elle-même avec le découragement possible que n’expliquaient que trop la faiblesse de son sexe et sa timidité, et avec les risques que son humilité pouvait trouver dans le triomphe. Il y avait ensuite les passions des camps où la candide vierge semblait bien déplacée. Il y avait enfin les ennemis des derniers jours qui allaient s’acharner contre elle, pendant que les oublieux et les ingrats méconnaîtraient ses bienfaits.

Ah ! il fallait de l’énergie et de la constance pour triompher de ce triple ennemi. C’est ici, comme dans les autres sanctuaires où sa piété se complaisait, qu’elle puisa les forces nécessaires pour les terrasser.

388À peine sera-t-il besoin de quelques mots rapides pour constater cette triple victoire.

Jeanne n’était-elle pas d’abord son propre ennemi ?

Jeanne, pour être l’envoyée de Dieu, n’en restait pas moins la pauvre petite paysanne de Domrémy, ignorante, timide. Que de fois, malgré les assurances que lui donnaient les délégués du ciel, elle exprime ses craintes et ses appréhensions ! C’était le Quomodo fiet istud [Comment cela se fera-t-il ?] plein d’alarmes de l’Annonciation. Comment réaliser le grand dessein dont Dieu lui faisait confidence ? Mener des troupes, elle qui n’avait jamais conduit que les brebis de son père ! Sauver tout un pays, elle qui ne connaissait que son petit coin reculé des marches de la Lorraine ! Commander des chevaliers illustres, elle qui ne savait ni A ni B ! Ah ! comme elle eût mieux aimé continuer à filer le chanvre et la laine près de sa pauvre mère !

Et puis, si la victoire couronnait ses efforts, ainsi qu’elle en avait l’assurance, qu’adviendrait-il ? Jeanne, humble et timide Pucelle, n’allait-elle pas sentir la fumée de l’orgueil au milieu des hosanna que tout un peuple ferait éclater bientôt sur son passage ? Idole de la foule, dans l’ivresse qui est le fruit des acclamations, n’allait-elle pas oublier qu’elle était un pauvre instrument dont Dieu se servait pour manifester sa miséricorde en faveur d’un pays infortuné ? Au milieu des adorations de la multitude, n’allait-elle pas sentir monter jusqu’à son cœur les troublantes fumées de la vaine gloire ?…

Ces dangers, Jeanne, par cette compréhension que Dieu donne comme un instinct aux âmes qui sont sincèrement à lui, les sentait. Voilà pourquoi nous la voyons si assidue dans les sanctuaires où elle pouvait trouver réconfort, dans ce béni sanctuaire surtout à l’heure où ces dangers étaient plus imminents.

Et quand elle se relevait de sur ces dalles où sa prière s’était répandue chaude et confiante, elle avait entendu sortir du tabernacle les paroles réconfortantes qui rassuraient sa vertu alarmée : Confidite, ego vici mundum, confiance, fille de Dieu, j’ai vaincu le monde, moi qui t’envoie pour vaincre une armée… omnia possum in eo qui me confortat, timide enfant, n’oublie pas que tu peux tout par la vertu de Celui qui est ta force.

Elle avait entendu aussi sortir du cœur du divin humilié de l’autel, de l’oublié, du sublime méconnu du tabernacle ce conseil qu’elle n’oubliera jamais au milieu de ses triomphes : Ama nesciri et pro nihilo reputari, fille de Dieu, aime à penser et à te dire que par toi-même tu n’es rien.

Et son âme se trouvait réconfortée par ces leçons d’humilité et de confiance qu’elle puisait dans les communications divines, et de même 389qu’elle avait dit avec appréhension le Quomodo fiet istud, avec la même confiance et la même humilité que la Vierge de Nazareth, elle ajoutait : Ecce ancilla Domini ; fiat mihi secundum verbum tuum. Seigneur, je suis votre servante, parlez, je suis prête à obéir.

Mgr Ricard, archevêque d’Auch.
Mgr Ricard, archevêque d’Auch.

Et les camps ! quel milieu pour cette candide enfant qui n’avait jamais connu que ses aimables compagnes, modestes comme elle-même ! La Pucelle au milieu des habitués de la licence, du libre-parler et du laisser-faire ! Elle, tombant tout à coup du foyer tutélaire et si pur de Domrémy parmi ces chevaliers qui se croyaient souvent tout permis, hormis de livrer leur épée, et au milieu de soldats vrai ramassis de gens sans retenue et sans morale ! Ne faut-il pas croire que ce fut pour Jeanne une de ses plus rudes épreuves et qu’elle dut faire appel au sentiment de sa mission divine pour ne pas reculer devant elle ?

Mais elle apprenait tous les matins du divin prisonnier eucharistique que le tabernacle est planté partout, et que s’il se complaît particulièrement parmi les lis, au milieu des âmes saintes qui lui offrent l’encens très pur de leur cœur virginal, il ne fuit pas les lieux où il est méconnu, outragé même parfois par ceux-là mêmes qui devraient l’entourer de leurs plus purs hommages.

Au lieu de subir la néfaste influence du camp, c’est le camp qui reçoit son angélique influence. La Hire, notre La Hire gascon, qui dans son ardeur trop méridionale se laissait entraîner trop souvent jusqu’au blasphème, avait été conquis par Jeanne. À son école il parlait doux, nous dit-elle, comme un moine.

Elle chassait impitoyablement tout ce qui pouvait ternir la beauté de son armée ; son épée ne fut guère tirée que pour menacer les mauvaises créatures, ces misérables ribaudes qui cherchaient à s’y glisser. Elle 390signifiait à ses soldats qu’ils eussent à se confesser et à laisser tout bagage de péché, et c’est de la table eucharistique qu’elle les conduisait à la victoire.

Et parce qu’elle savait que, selon l’expression des saints Livres, hoc genus dæmoniorum non expellitur nisi oratione… [ce genre de démons ne se chasse que par la prière], on la voyait ployer le genou au camp et donner aux soldats émerveillés l’exemple d’une prière continuelle au milieu du bruit et du mouvement des armées. N’est-ce pas notre chevalier gascon, Thibaud d’Armagnac, un de ses plus fidèles, qui racontait au procès de réhabilitation qu’au soir des batailles, pendant qu’hommes et chevaux étaient harassés, on voyait la Pucelle, dans l’intimité de sa tente, ployer longuement les genoux, encore couverte de son armure et de la poussière du combat, pour remercier le Dieu de la victoire et implorer sa pitié en faveur des infortunées victimes de la guerre ?

Je ne dirai presque rien de ces ennemis farouches qui l’attendaient pour la dernière heure et contre lesquels elle avait tant besoin des consolations et des faveurs eucharistiques. Il faudrait pour cela refaire ce long et lugubre drame de sa passion. Elle eut ses Pilate, elle eut ses Hérode, elle eut hélas ! aussi ses Judas. Et pour triompher de la lâcheté des uns, de l’astuce des autres, de la cruauté de tous, elle demanda la force nécessaire à Celui qui, après avoir souffert les mêmes angoisses et prononcé le cri presque désespéré du Transeat a me calix iste [Que ce calice s’éloigne de moi], se reposa pleinement dans le bon plaisir divin par l’admirable acte de soumission : Non mea voluntas sed tua fiat. [Que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne.]

Cette relation intime entre l’Eucharistie et Jeanne m’apparaissait, mes Frères, il y a quelques jours, en une réalité touchante qui jetait en mon âme une douce et profonde impression.

Nous étions à Saint-Pierre de Rome, en cette journée du 18 avril qui restera à jamais comme une des grandes journées de notre France chérie. Notre patriotisme exalté et béni par la religion nous donnait de légitimes fiertés, à nous enfants de cette France, à l’heure où l’Église glorifiait une de ses plus pures enfants.

Or, à tous les regards qui se fixaient sur l’autel de la chaire de Saint-Pierre, trois grandes choses apparaissaient : en bas le Pape, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus grand et de plus auguste ici-bas. Là-haut Jeanne dans la gloire, irradiée des mille feux qui formaient son auréole. Au milieu Jésus Eucharistie dans son ostensoir. Et voilà que le Pape (quel spectacle d’humilité et de grandeur à la fois !) faisait monter l’encens vers l’Eucharistie, et le même encens, dont les flots avaient caressé l’ostensoir, montait aussi vers Jeanne, comme pour dire que le même hommage allait de Jésus à Jeanne, qui avait tant prié ce Jésus, à Jeanne qui avait mis son espérance dans le Jésus de l’Eucharistie.

391Ce sont des spectacles que seule l’Église peut donner. Et il me semblait voir Jeanne s’élancer vers la gloire, s’appliquant les paroles que l’Église chantait à cette même heure : Sat funeri, sat lacrimis, sat est datum doloribus (Hymne Aurora cælum) ; assez de tristesse, assez de larmes, assez de douleurs ; je triomphe aujourd’hui avec le Vainqueur éternel du temps et des hommes, et je suis associée pour jamais à ses joies divines.

Mes Frères, ne retenons aujourd’hui que cette leçon de Jeanne : l’Eucharistie et l’Eucharistie seule peut être notre force et notre consolation ici-bas ; seule elle peut être le gage de nos éternelles félicités. Amen.

À Saint-Paterne : Mgr l’Évêque d’ Orléans.

Chapelle Jeanne-d’Arc à Saint-Paterne.
Chapelle Jeanne-d’Arc à Saint-Paterne.

Mgr Gibier était attendu et combien désiré ! de ses anciens paroissiens, qui s’apprêtaient à lui montrer que la vie chrétienne, si fortement développée en eux par son zèle, n’avait rien perdu de son intensité. Quand ils apprirent qu’il était impossible au cher évêque de Versailles de redevenir curé de Saint-Paterne pour quelques heures, ils furent attristés ; mais cette tristesse ne coûta rien à leur piété et ils s’assemblèrent en foule dans leur belle église pour une communion générale. Ils eurent du moins la consolation d’entendre une allocution de Mgr l’évêque d’Orléans qui les félicita de répondre en si grand nombre à son appel.

Il rappela un mot qui lui fut dit par Mgr l’évêque de Clermont, après avoir célébré dans leur église la première messe du triduum :

Ce n’est pas à une paroisse que j’ai donné la communion, c’est à un diocèse.

392Aujourd’hui encore, (dit Mgr Touchet), quelle belle foule prête à s’approcher de la sainte table !

Apportez-y les sentiments que Jeanne elle-même avait en communiant : esprit de foi ardent, charité très tendre, purification parfaite de l’âme.

Rappelez-vous ce que dit d’elle notre compatriote, le chanoine Compaing : Elle ne pouvait s’empêcher de pleurer à chaudes larmes, quand elle voyait le Saint-Sacrement.

Souvenez-vous de sa communion le jour de l’Ascension.

Souvenez-vous de ses communions au milieu des enfants et des novices des Frères Mineurs.

Souvenez-vous de ses amers regrets, lorsque, dans sa prison, l’accès de la chapelle et du tabernacle lui était fermé.

Souvenez-vous enfin de sa suprême communion le matin du 30 mai 1431. Quels repentirs ! Quelle confiance ! Quel amour ! Quelles prières ! Quelles négociations quant à l’avenir de son pays entre elle et Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’elle possédait enfin et pour la dernière fois !

Inspirez-vous de tous ces sentiments. Repentez-vous, aimez, suppliez comme elle se repentit, aima et supplia.

À Saint-Aignan : Mgr Douais, évêque de Beauvais.

Dans l’église dédiée au premier Libérateur de la cité, Mgr Douais, évêque de Beauvais, rappela d’abord l’œuvre du vieil évêque, vainqueur d’Attila par sa confiance en Dieu. Jeanne, elle aussi, fut une Libératrice ; et Mgr Douais, se souvenant qu’il a longtemps et savamment enseigné l’histoire, développa, sur la mission de Jeanne d’Arc, quelques considérations qui en firent ressortir en excellents termes la réalité historique, la grande portée sociale, politique et religieuse et la divinité.

Liberabat eos de cæde. (Il les délivrait des mains de leurs ennemis.)

(Juges, II, 18.)

Mes chers amis145,

Mes bien chers Frères,

Le lieu où nous sommes respire la délivrance. C’est même ici qu’a commencé pour Orléans cette histoire toujours belle et grande quand 393les libérateurs et sauveurs de peuples l’écrivent de leurs gestes, la composent de leurs bienfaits, la remplissent de leurs souvenirs.

Saint Aignan, l’évêque de la ville, comptant sur la vertu de son ministère, ayant mis toute sa confiance en Dieu, fort du droit de son peuple menacé, s’avança jusqu’en ce point du territoire pour arrêter Attila.

Attila, fléau de Dieu, instrument de ses vengeances, respecta la ville.

Et plus tard, afin de perpétuer la mémoire d’un tel bienfait, victoire de la civilisation, triomphe d’un culte, manifestation de la valeur sociale du christianisme, les habitants dédièrent le quartier et son église à l’heureux libérateur, homme de Dieu sur la terre, saint dans le ciel, protecteur de la cité dans la suite des âges, de cette cité tant aimée qu’en un jour d’angoisse mortelle il avait délivrée des mains de ses ennemis.

Mgr Douais, évêque de Beauvais.
Mgr Douais, évêque de Beauvais.

Cependant des temps de calamité extrême allaient venir, et Orléans, pour la première fois au cours de son histoire, enveloppé par les opérations d’un siège redoutable, devait tomber aux mains des ennemis. Sa défaite était attendue par les uns et redoutée parles autres, comme le coup de mort porté à la France politique ; la ville restait le dernier espoir pour ceux qui, en 1429, osaient espérer malgré tout et contre tous. La défense, d’accord avec les habitants, détruisit le quartier et rasa l’église elle-même, en attendant le jour de la Providence. Rien ne nous dit que le sacrifice, douloureux mais nécessaire, n’ait point touché le cœur du saint. Le fait est que le présent du ciel, inattendu et soudain, fut magnifique, incomparable, unique : car Jeanne d’Arc, reprenant ici, mais pour l’élargir, la tradition de saint Aignan, non seulement délivra la ville mais encore la patrie, restaura l’ordre politique, ramena la pratique religieuse dans les âmes et affranchit le cœur de la France de la double tyrannie de la peur et des mauvaises mœurs.

Ce fut beau pour les contemporains qui, grâce à Jeanne d’Arc, échappèrent à un malheur irrémédiable s’il se fût produit. C’est plus beau pour nous : dans le recul de l’histoire, nous voyons mieux qu’eux-mêmes 394l’importance du résultat, la grandeur des choses, l’excellence et la valeur morale de l’instrument dont Dieu se servit. Quelques mois suffirent à Jeanne d’Arc, pour accomplir l’œuvre la plus difficile qu’on puisse imaginer, colossale, invraisemblable : la leçon d’une action aussi rapide s’étend à tous les siècles. Jeanne d’Arc n’était qu’une enfant : elle avait dix-sept ans quand elle se présenta à Chinon, et dix-neuf, le jour de sa mort à Rouen ; la vie de cette enfant, légende mais histoire, histoire plus belle que la plus belle des légendes, remue pour le bien tout cœur d’homme.

Pour quelques-uns, Jeanne d’Arc ne fut guère qu’un météore, qui, parti de Domrémy, vint s’éteindre piteusement dans les eaux de la Seine. Aujourd’hui, tout esprit sensé aime contempler l’astre qui éclaire le grand horizon de l’histoire. Pour d’autres, sa vie ne fut qu’une aventure brillante. En réalité, tout s’y justifie ; et l’aventure appliquée à une telle mission est chose tellement mesquine et fausse qu’elle n’explique rien, trouble tout et se trouve contredite par le fait actuel. À ce compte, l’aventure durerait encore : car tous, vous et nous, jeunes gens et hommes faits, enfants et femmes du monde, nous sommes sous son charme. Bien mieux encore, l’influence de Jeanne d’Arcs s’accroît tous les jours : l’aventure s’oublie ; or, à l’heure actuelle, l’histoire de Jeanne se grave dans l’âme populaire. Sa Béatification a pris le caractère d’un fait mondial.

La vérité, c’est que rien n’est mieux appuyé sur les documents ni plus impressionnant que l’action libératrice de Jeanne d’Arc.

Voyez-la à Chinon. Aussitôt arrivée, elle arrache le dauphin à l’angoisse qui brise les ressorts de l’homme, du prince, du chef ; et aussitôt les ressorts se ravivent.

À Orléans, en quelques jours, elle fait lever le siège, délivre la ville, redonne aux capitaines la confiance perdue. Pendant toute la campagne de la Loire, elle pense plus à libérer le cœur de ses hommes des passions qui les affaiblissent qu’à battre les Anglais : elle bat les Anglais et assainit l’armée. Elle sème la joie dans les rangs des soldats : c’est le fait. Nous en savons la raison : l’homme n’est jamais plus heureux que quand il a retrouvé la discipline et l’honneur s’il est soldat, l’amour du bien s’il occupe un emploi, la vue nette du devoir, quelle que soit sa situation, sa moralité s’il est simplement homme. Jeanne accomplit cette merveille.

Suivez-la à Reims. Elle a dit au dauphin qu’il doit y venir pour y recevoir le sacre. Les ducs et les comtes, les capitaines et les soldats, toute l’assistance crie : Noël ! à fendre les voûtes de l’antique et immense cathédrale. Qu’est-ce à dire ? sinon que le royaume est affranchi avec l’ordre politique restauré.

L’action de Jeanne d’Arc est essentiellement libératrice. Non seulement 395ce caractère domine l’ensemble de sa vie, mais encore il en est comme la note spécifique. Que Jeanne ne délivre pas, ne sauve pas, n’affranchisse pas, ce n’est plus Jeanne ; on ne la comprend plus ; on la cherche en vain. Ou elle fait cela, ou elle tombe dans le néant de l’histoire ; sa vie n’est que confusion, chaos et désordre. Mais qu’elle le fasse, sa vie s’éclaire d’une lumière dense et sûre, où elle reprend toute sa vérité et retrouve sa grandeur.

Oui, Jeanne a été essentiellement libératrice.

Faut-il ajouter que bien rares sont dans l’histoire les héros et les héroïnes de la libération ? Non. Jeanne est au nombre des privilégiés ; peut-être même faut-il la mettre au premier rang.

Abside de Saint-Aignan.
Abside de Saint-Aignan.

Mais ce qu’il faut se demander, c’est quels moyens elle a pris, non pour s’élever à cette hauteur, mais qui l’ont élevé à cette hauteur. Ce n’est pas un mystère. Au sortir de l’enfance, elle se consacre à Dieu par la virginité ; puis, les voix du ciel lui parlant, elle leur obéit ; ensuite, ayant été déclarée fille de Dieu pour son œuvre, elle resta jusqu’au bout fille de Dieu par son œuvre. Elle ne sut que cela : elle ne voulut que cela ; elle ne s’appliqua qu’à cela, c’est-à-dire qu’elle brisa toute attache avec la chair et le sang ; elle s’affranchit d’elle-même. Elle eut donc ce corps vigoureux et fort, virginal et chaste, toujours prêt à la fatigue et à l’action, que l’on admirait en elle. Instrument docile entre les mains de Dieu, elle laissa toujours la Providence agir par elle. Elle resta humble, simple, innocente. La Providence la fit grande, savante en stratégie, merveilleuse conductrice d’hommes.

Ici, elle s’est contentée de donner à Dieu sa coopération, à un degré supérieur, à la vérité. Nous savons comment elle l’assura à son âme, incapable 396de se hausser par elle-même jusqu’au dessein de Dieu. Elle aimait prier la Vierge, lui offrir son hommage et lui donner son cœur. Elle le faisait partout où elle la trouvait, au bois comme dans la grande ville, quelle que fût la forme sous laquelle sa foi la reconnaissait : image, statue, sanctuaire, pourvu qu’elle pût la vénérer. Cette ville d’Orléans garde comme un des plus beaux joyaux de son trésor religieux, cette statue de la Vierge Noire devant laquelle elle venait prier au soir des mémorables journées.

Saintes et touchantes communications de l’enfant de la terre et de la mère du Ciel, que l’enfant de la terre rendait possibles par la pureté jalouse de son cœur. Et donc elle se confessait ; et donc elle communiait, souvent, tous les jours si elle n’était pas empêchée. Ces deux traits de sa vie sont bien connus : que d’églises réclament l’honneur de l’avoir reçue pour la communion ! Elle mettait à un si haut prix l’innocence de son âme et l’amour de son Dieu ! Ce bien, la conscience en bon état d’abord, et puis la grâce du Christ dans son sacrement, elle le voulait tant pour les autres, se rattachant ainsi à l’une des premières et des plus hautes doctrines du christianisme pour lequel le pardon des péchés est la prérogative et le don divin, pour lequel aussi la vie est à la condition de manger la chair du Christ ! Jeanne voulait donc que ses hommes se confessent et communient, au matin des batailles, sans doute, mais pour leur assurer l’autre victoire autrement difficile sur les passions du cœur, les mauvaises mœurs, les habitudes invétérées de jurer et de blasphémer. Et ces soldats, formant hier une tourbe sanguinaire, connaissaient maintenant l’ordre, pratiquaient la discipline, avaient une vie chaste et digne. Comme par miracle ils étaient délivrés de la tyrannie abominable des cœurs pervertis. Miracle de Dieu, mais accompli par Jeanne.

Tous les hommes et tous les peuples ont subi ou subissent encore l’oppression du mal. Si Dieu a tout mis en œuvre pour les arracher au fléau, il n’a créé qu’une Jeanne d’Arc, dont il a fait le don incomparable à notre nation. L’Anglais se préparait à conquérir les océans, à s’emparer des îles, à régir le commerce du monde : Jeanne fut suscitée contre lui. L’Espagnol avait rendu les plus éclatants services à la civilisation en opposant aux Maures la double barrière de ses armes et de sa foi, et bientôt avec Charles-Quint il devait dominer l’Europe : il ne peut pas se glorifier d’avoir eu jamais une Jeanne d’Arc. L’Allemand, peuple puissant au moyen âge et auquel l’avenir souriait avec la pensée scientifique, la critique et l’organisation militaire, ne devait pas davantage avoir la sienne. L’Angleterre et l’Allemagne nourrissaient dans leurs flancs le protestantisme, la division et le schisme, autre forme de la tyrannie des âmes. La vraie fleur de chevalerie, gaie et fraîche comme le printemps, 397tout embaumée des vertus chrétiennes, était réservée à la France. Voilà notre Jeanne d’Arc. Elle est bien nôtre ; elle est bien à nous ; elle nous appartient. C’est la Jeanne d’Arc de la délivrance ; au XVe siècle, elle libéra le royaume de ses ennemis ; elle ramena la paix dans les âmes ; et par là même son action s’étendit bien plus loin que la France et bien au delà de son temps. Elle appartient à tous les âges ; elle est de tous les siècles et de tous les peuples, comme la religion elle-même.

Il est permis de voir ce caractère dans l’acte de S. S. Pie X, baisant le drapeau national, dans Saint-Pierre, centre du monde, le lendemain de la Béatification de Jeanne d’Arc. C’est, mes chers amis, le drapeau de votre patronage qui fut à un tel honneur, relique unique de fêtes qui furent incomparables. Nul n’eût jamais osé concevoir un tel projet : c’est la Providence qui, conduisant tout, opéra la rencontre, tandis que dans vos âmes soulevées par l’enthousiasme, vous chantiez les grands souvenirs et les grands noms, les gestes de Dieu dans l’histoire, et les hauts faits de la Pucelle d’Orléans : saint Aignan, Jeanne d’Arc, Pie X, le pontife de la Béatification. C’est Dieu qui délivrait Israël de ses ennemis ; c’est Dieu qui repoussa Attila menaçant Orléans ; c’est Dieu qui par Jeanne ordonna aux Anglais de sortir de France. Son bras n’est pas raccourci. Et si au début de ce XXe siècle, qui ne sait pas encore ce qu’il sera, il nous montre Jeanne d’Arc, soudain et dans la gloire de la Béatification, c’est pour marquer que la vertu de la délivrance est toujours en elle. Qu’elle éloigne de nous tout ennemi de la vraie civilisation, l’athée comme le matérialiste et le libre-penseur ; qu’elle relève dans les âmes l’amour de la patrie ; qu’elle chasse le scepticisme sans honneur qui donne la mort et allume en nous tous la flamme de la foi qui sauve, du sacrifice patriotique et chrétien, des vertus qui, s’appuyant sur la grâce du Christ, font la grandeur des individus et des peuples.

Soyons de vrais chrétiens et de bons Français, des hommes libérés et affranchis, de dignes héritiers de la Bienheureuse Jeanne.

Ainsi soit-il.

À Saint-Marceau : Mgr Herscher, évêque de Langres.

Parlant à quelques pas de l’emplacement des Tourelles, Mgr Herscher, évêque de Langres, a rappelé l’héroïsme que Jeanne y déploya pour emporter la bastille anglaise ; mais c’est l’héroïsme chrétien qu’il a loué en elle, et c’est des vertus chrétiennes dont elle fit preuve en cette circonstance qu’il a dégagé pour ses auditeurs des leçons 398toutes pratiques. Jeanne d’Arc, blessée aux Tourelles, nous apprend à supporter courageusement et chrétiennement la souffrance ; et, parce qu’elle n’a triomphé qu’après avoir prié, elle nous enseigne que la prière est la grande force ici-bas dans la vie privée comme dans la vie publique.

Mgr Herscher, évêque de Langres.
Mgr Herscher, évêque de Langres.

Locus in quo stas terra sancta est. (Le lieu où vous êtes est une terre sainte.)

(Exode, III, 5.)

Mes Frères,

Il y a dans le monde des lieux où l’on respire l’héroïsme : tels, en Grèce, la plaine de Marathon, ou bien, en France, le village de Bouvines. Il y en a d’autres où l’on respire la sainteté : tels, à Rome, le Colisée qui, trois siècles durant, a bu jusqu’à s’en gorger le sang de nos martyrs, ou bien, en Espagne, la ville d’Avila qui fut le théâtre des mystiques immolations de cette pure et passionnée amante du Christ s’appelant elle-même : Thérèse de Jésus.

Le quartier d’Orléans où nous sommes réunis, est, en un sens, plus privilégié encore que les lieux que je viens de nommer, car il s’y rattache à la fois des souvenirs de courage guerrier et des souvenirs de vertu chrétienne.

Des souvenirs de courage guerrier.

N’est-ce pas, en effet, à deux pas d’ici, aux Tourelles, qu’ont été livrés, il y a près de cinq siècles, les suprêmes et intrépides assauts d’où dépendait la délivrance de votre patriotique cité et, par elle, ultérieurement, l’indépendance future de notre pays ?

Des souvenirs de vertu chrétienne.

399Dans l’endroit même où s’élève, svelte et légère, dans sa gracieuse robe romane, cette église de Saint-Marceau où vous avez eu la pieuse pensée de venir aujourd’hui communier pour la France, Jeanne d’Arc a vécu, et comme partout du reste où elle est passée, elle y a donné des preuves de cette sainteté que l’univers entier, que la France en particulier, sont si heureux, depuis trois semaines, d’acclamer et d’honorer en elle et que vous avez vous-mêmes fêtée hier dans les splendeurs d’une incomparable solennité.

En vérité, les hauts faits d’armes dont ces lieux ont été les témoins sont loin, mes Frères, de me laisser indifférent. Non seulement ils excitent mon admiration et ma reconnaissance, en tant qu’homme et en tant que Français, mais mon cœur d’évêque de Langres en est ému d’une façon toute spéciale, puisque l’héroïne que vous avez le droit de considérer comme vôtre n’est pas, non plus, sans appartenir à mon cher diocèse, où vous savez que son père, le champenois Jacques d’Arc, était né, et d’où il était allé s’établir en Lorraine. Ce n’est pas de ces hauts faits d’armes, cependant, que je veux vous entretenir.

Ce qu’en cette cérémonie toute religieuse vous attendez de moi, ce qu’en attend le premier pasteur de ce diocèse, qui m’a fait le grand honneur de me demander de mêler ma faible voix au magnifique déploiement d’éloquence dont notre héroïne nationale est l’objet en sa ville épiscopale, ce qu’en attend le prêtre excellent, au goût et à la foi duquel vous devez ce beau temple, c’est une parole qui, elle-même, soit toute religieuse.

Cette parole, aussi bien, je n’aurai pas besoin d’en chercher l’inspiration en dehors d’ici : les actes de vertu que Jeanne d’Arc a accomplis en ce lieu, tel sera le sujet que je tenterai de traiter devant vous.

Quand je vous aurai rappelé ces actes glorieux, quand je vous en aurai expliqué la signification, vous comprendrez pourquoi, tout à l’heure, empruntant le langage tenu jadis par Dieu à Moïse au sein du buisson de l’Horeb, j’ai pu, en montrant l’emplacement où s’élève cette église, vous dire que l’endroit où vous êtes est une terre sainte : locus in quo stas terra sancta est.

I

La première vertu dont notre chère Bienheureuse nous a donné l’exemple, en ce lieu, c’est l’endurance. Elle y a souffert et bien souffert. Elle a été blessée.

En quelles circonstances ? C’est à peine si j’ai besoin de vous le dire.

C’était le samedi 7 mai 1429. Il était environ une heure de l’après-midi. 400La bataille, pendant toute la matinée, avait été chaude. La garnison anglaise, enfermée dans les Tourelles, avait été vaillamment attaquée ; mais elle s’était aussi vaillamment défendue. Vingt fois les soldats de Jeanne avaient risqué l’escalade des remparts ; vingt fois, ils avaient été repoussés. Fallait-il donc renoncer à s’emparer de la dernière des bastilles construites, depuis sept mois, par les Anglais pour empêcher les troupes françaises de venir au secours de votre intrépide cité ?

La Pucelle avait dans ses Voix une trop grande confiance pour consentir à une résolution aussi humiliante.

Espérez en Dieu, criait-elle à ses soldats, les Anglais seront battus : la place est vôtre !

Ce disant, elle descendit dans le fossé. Puis, s’emparant d’une échelle, elle la dressa contre la muraille afin de tenter elle-même l’assaut.

C’est à ce moment qu’une flèche vint l’atteindre au-dessus du sein droit et lui traversa l’épaule. Cette flèche, mes Frères, avait été lancée par un archer anglais, mais elle avait été dirigée par Dieu. Dieu voulait éprouver l’âme de la Pucelle. Comme c’est dans la douleur que les âmes se révèlent, il lui avait envoyé la douleur.

Ce message divin, cette épreuve imposée à son faible cœur de femme, de quelle façon Jeanne l’a-t-elle accueilli ?

Elle a eu, en face de la souffrance, trois attitudes successives qu’il est intéressant d’étudier, parce qu’elles nous font assister en elle à une série de batailles morales où, l’une après l’autre, l’on voit la raison triompher de la sensibilité et la foi de la raison.

Tout d’abord, ce qui se révéla chez elle, ce fut la femme.

Tombée dans le fossé, après la blessure, au milieu des hourras des assiégés, Jeanne vit aussitôt accourir, éperdus, auprès d’elle, ses deux valeureux compagnons d’armes : La Hire et Dunois. Ceux-ci la firent emporter loin du rempart. On la déposa sur l’herbe, et on découvrit la plaie de son épaule. À la vue du sang qui s’en échappait avec abondance, la douce vierge eut peur et se mit à pleurer.

Ne blâmez pas ces larmes, mes Frères, elles étaient le tribut payé à la nature, et ce tribut était très légitime. La religion ne défend pas les larmes. Est-ce que Notre-Seigneur, de fait, n’a pas pleuré sur la tombe de son ami Lazare ? Est-ce que la liturgie ne nous montre pas sa mère pleurant au pied de la croix, juxta crucem lacrymosa ? Est-ce que les saints n’ont pas pleuré ? Est-ce que saint Bernard n’a pas été vu sanglotant près du cercueil de son frère Gérard ? Est-ce que saint Louis ne s’est pas évanoui à la nouvelle que sa mère était morte ?

Vous pouvez donc pleurer, mes Frères, lorsque la souffrance vous tenaille ou vous aiguillonne, mais à une condition : c’est qu’après avoir 401imité Jeanne d’Arc dans ses larmes, vous l’imitiez aussi dans son courage.

La femme, dans la Pucelle, ne tarda pas à disparaître, pour faire place à l’héroïne.

Saisissant, d’une main ferme, la flèche qui causait sa douleur et qui, d’après le chroniqueur, sortait d’une longueur de six coudes derrière le cou, elle l’arracha sans le secours de personne, et la rejeta loin d’elle.

Quel geste viril, mes Frères, de quelle trempe d’âme il est l’expression !

L’antiquité, il est vrai, nous rapporte des traits semblables de quelques-uns de ses héros. Elle nous parle de je ne sais plus quel stoïcien qui, narguant la souffrance acharnée sur son corps, lui jetait ce défi : Ô douleur, je n’avouerai jamais que tu sois une douleur ! Mais c’était de la déclamation. On nous montre aussi une Romaine qui tendant à son époux, pour qu’il l’imite dans son suicide, le poignard qu’elle vient de plonger dans sa poitrine, lui dit, en manière d’exhortation : Va, cela ne fait point mal ! Mais c’était de l’exaltation. Quand je veux trouver des antécédents à la mâle endurance de la petite paysanne de Domrémy, ce n’est ni dans Sénèque, ni dans Tacite, que je dois les chercher, c’est seulement dans les actes de nos martyrs chrétiens. Elle est, en vérité, la sœur en courage des Lucie, des Agnès, des Cécile, des Agathe, des Anastasie, de toutes les vierges dont le prêtre évoque le souvenir, à la messe, après la consécration, et qu’il invite à venir couvrir de la pourpre de leur robe le sang du divin Crucifié qui coule dans le calice.

Ici encore, mes Frères, il y a pour nous une utile leçon à recueillir. Cette attitude héroïque de Jeanne, au moment de sa blessure, est la condamnation de notre lâcheté en face de la souffrance.

Nous avons peur, force nous est de le reconnaître, de la douleur physique. Pour courageux que nous soyons, elle ne laisse pas d’être pénible pour nous. Nous faisons tout pour l’éviter. De là ce grand nombre d’anesthésiques qu’invente chaque jour la médecine, et qui, s’ils font beaucoup d’honneur à la science, n’en font que fort peu à notre vertu. Jeanne, elle, n’avait pas cette crainte de la souffrance, et il faut bien dire que son siècle tout entier l’imitait en cela.

Mais, ce n’est pas seulement en héroïne qu’elle s’est comportée dans cette circonstance, c’est encore, c’est surtout en chrétienne. Et que si, maintenant, nous voulons l’explication complète de l’extraordinaire endurance qu’elle a montrée, le 7 mai, aux Tourelles, il nous faut monter d’un degré encore dans l’échelle des sentiments.

402Ce qui la soutint dans sa blessure, c’est plus que sa raison, c’est sa foi

La foi, d’abord, lui fit repousser les médicaments contraires à la loi de Dieu que lui conseillait son entourage.

Plusieurs soldats, en la voyant pleurer, parlaient de charmer sa blessure, et lui proposaient de l’endormir par des paroles magiques : Non, non, dit-elle, j’aimerais mieux mourir que de faire une chose que je crois un péché ou contre la volonté de Dieu ! Je sais bien que je dois mourir, mais je ne sais ni quand, ni où, ni comment, ni à quelle heure. La volonté de Dieu soit faite ! Après quoi, on lui appliqua une compresse d’huile d’olive et la douleur perdit de son acuité. Mais le véritable remède à sa blessure, elle sait bien que celui-là n’est point dans les pratiques corporelles. Le véritable remède qu’elle attend et qu’elle demande en chrétienne, c’est la paix de sa conscience, obtenue par la prière et les sacrements.

Jeanne d’Arc victorieuse. Statue placée sur la flèche de l’église Saint-Marceau.
Jeanne d’Arc victorieuse. Statue placée sur la flèche de l’église Saint-Marceau.

Aussitôt sa plaie pansée, disent les chroniqueurs, elle se confessa, en versant d’abondantes larmes, et, tout de suite, elle s’écria : Ah ! je suis bien consolée !

Mes Frères, quand la souffrance sous toutes ses formes, corporelle et morale, vient s’abattre sur vous, faites comme Jeanne d’Arc. Le moral, vous le savez, en nous, influe extraordinairement sur le physique ; pour calmer celui-ci, il faut d’abord calmer celui-là. L’apaisement de l’âme est la condition de l’apaisement du corps ; c’est en se rapprochant de Dieu par le repentir qu’on trouve la résignation et qu’on en vient à murmurer l’acte d’acceptation du poète.

Je conviens à genoux que vous seul, Père auguste,

Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;

Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste

Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !

403Voilà, mes Frères, le premier enseignement qui résulte pour nous de la page de la vie de Jeanne d’Arc que nous rappelle le lieu où nous sommes réunis. Dans ce lieu, la Pucelle d’Orléans nous a appris à souffrir.

Ô Jeanne, cette leçon que vous nous avez donnée aux Tourelles et que tous vos actes, dans la suite, nous ont confirmée, cette salutaire leçon, croyez-le bien, ne sera pas perdue !

II

Mais, mes Frères, ce n’est pas seulement de son endurance que notre chère Bienheureuse a laissé ici le souvenir, c’est encore de son amour de la prière. C’est par la prière qu’elle a obtenu, ici également, sa suprême victoire sur les Anglais.

L’histoire est bien connue.

Voyant la Pucelle blessée, les chefs de l’armée avaient résolu de renoncer au combat, qui lui coûtait si cher et qui tournait si mal, d’attendre, pour le reprendre, de nouveaux renforts.

À cette nouvelle, l’héroïne tressaille et son honneur se révolte. En nom Dieu, s’exclame-t-elle, continuez la bataille ; dans quelques heures, je vous l’affirme, les Tourelles seront en votre possession !

Ce langage viril, ainsi appuyé de promesses divines, électrise les soldats : ils retournent aux remparts.

Quant à Jeanne, elle demande son cheval et, après avoir remis son étendard aux mains d’Aulon, elle saute en selle.

Où va-t-elle au grand trot de sa monture, comme un cavalier ? Où elle va ? mes Frères, vous l’avez deviné. Elle va, comme elle disait, consulter son conseil : elle va où vont les saints lorsqu’ils sentent le besoin du secours de Dieu : elle va faire ce que fit, jadis, Moïse sur la montagne pendant qu’Israël combattait dans la plaine : elle va appeler sur ses soldats la bénédiction du Dieu des armées : elle va prier.

À quelque distance de là, se trouvait une vigne, dont les pampres verdoyants s’étendaient précisément à l’endroit où vous êtes et à l’endroit d’où je vous parle. Elle s’y arrête et y met pied à terre : Ne quittez pas des yeux mon étendard, dit-elle à son compagnon. Quand il touchera le rempart, avertissez-moi. Et elle se jette à genoux, et elle se recueille, et elle prie.

Elle prie, et, chose extraordinaire, au fur et à mesure que se succèdent ses appels à l’appui divin, au fur et à mesure que se déroulent ses invocations au Dieu de Clovis, de Charlemagne et de Louis, au fur et à mesure qu’elle dit à ses Voix, à saint Michel, à sainte Marguerite, à 404sainte Catherine de venir l’aider, voilà que, dans ce même temps, — ô puissance véritablement miraculeuse de la prière ! — les assiégeants s’approchent des remparts.

Jeanne, Jeanne, la gaîne y touche ! lui crie soudain le chevalier, en lui désignant du doigt son glorieux fanion.

Aussitôt la vaillante guerrière remonte en selle, et piquant des deux vers l’ennemi : En avant, s’écrie-t-elle, tout est vôtre !

Tout était nôtre, en effet, mes Frères, quelques instants plus tard. Remplis de stupeur à la vue de Jeanne qu’ils croyaient avoir tuée, les Anglais abandonnent les Tourelles, s’enfuient en désordre : un pont s’écroule, et leur chef Glasdale va se noyer dans la Loire, avec les meilleurs de ses soldats.

Le lendemain, le reste des assiégeants s’éloigne à son tour : votre ville d’Orléans était délivrée !

Voilà, mes Frères, l’effet de la prière !

La prière, — et c’est là l’importante vérité que nous enseigne cette scène de la vie de Jeanne d’Arc, — la prière est la grande force de ce monde.

Hélas ! mes Frères, cette grande force est trop oubliée : oubliée dans la vie privée, oubliée dans la vie publique.

Pourquoi, aujourd’hui, y a-t-il dans le monde tant de ces âmes découragées, abattues, rampantes et comme écrasées sous le poids de leurs peines, que le poète de la Divine Comédie nous montre gémissant dans les cercles de son Purgatoire, et auxquelles leur affaissement arrache cette plainte tragique : Più non posso, je n’en puis plus ?

Pourquoi ? Je vais vous le dire. C’est parce que ces âmes se sont déshabituées de la prière. Ah ! qu’elles apprennent donc, par l’exemple de notre Bienheureuse, le secret de réussir quand on entreprend quelque chose, et le secret de se relever quand on a échoué dans ce qu’on avait entrepris !

Qu’elles se rappellent et méditent la leçon que Jeanne d’Arc nous a donnée en ce lieu ; et que, comme elle l’a fait, elles demandent à la prière le pouvoir de vaincre ! Et alors, quelles que soient les difficultés avec lesquelles elles seront aux prises, quels que soient les obstacles qu’elles rencontreront sur leur route, une heure viendra où elles pourront se répéter à elles-mêmes le mot fameux de Jeanne d’Arc : Tout est vôtre !

Et ce que je dis là des efforts et des luttes de l’individu, je puis le dire aussi de la société tout entière.

Si, à notre époque à la fois si troublée et si troublante, tant d’institutions 405chancellent, si les maux de l’Église et les maux de la France, au lieu de diminuer, ne font que s’aggraver de jour en jour, si Dieu est chassé de partout, si l’influence chrétienne perd sans cesse du terrain, si en fin de compte, tout va mal, très mal, du haut en bas de l’échelle sociale, si nous nous débattons dans un abîme de désolation et de malheurs dont l’aspect seul imprime la terreur à la pensée, cela tient, n’en doutez pas, à ce que, même parmi ceux qui se disent catholiques, il y a trop de genoux qui ne se ploient plus pour adorer, trop de lèvres qui ne s’ouvrent plus pour implorer, trop de mains qui ne se joignent plus pour prier !

Nous essayons bien de travailler au rétablissement du règne de Jésus-Christ, et, grâce à Dieu, depuis quelques années, sous l’effet de la cruelle persécution acharnée contre nous, nous apportons à ce travail une activité et un zèle plus grands que par le passé. Mais, il ne faut pas l’oublier, sans la prière, le travail reste toujours infécond.

Prions donc tous, mes Frères, prions, comme Jeanne d’Arc a prié dans sa vigne, le 7 mai 1429 et, tôt ou tard, pour nous comme pour elle, tout sera nôtre dans cette délivrance religieuse de notre pays qui est à présent l’objet suprême de nos efforts, comme autrefois la délivrance matérielle de votre cité d’Orléans et de notre terre française !

Un mot encore, mes Frères, avant de terminer.

Une occasion s’offre à vous pour mettre, dès maintenant, à exécution le conseil que vient de vous donner Jeanne d’Arc.

Vous allez communier. Notre-Seigneur Jésus-Christ va vivre en vous et vous en lui. Tout à l’heure, ce ne seront pas seulement vos lèvres que vous aurez pour prier. Ce seront les lèvres de Celui qui, au dire de l’Évangile, passait ses nuits en prière, qui, la veille de sa mort, a prié sous les oliviers de Gethsémani, qui sur la croix, enfin, a prié pour ses bourreaux et qui, dans toutes les circonstances, a été exaucé par cette raison sublime que lui-même nous donne quelque part, à savoir que le Père céleste l’écoute toujours : Pater meus semper me audit.

À cet instant, où Jésus fera vôtre en quelque sorte son intercession toute puissante, que vos cœurs se tendent dans un grand élan de prière et que leur appel monte, irrésistible, jusqu’à lui, pour faire descendre de ses mains les grâces que lui seul peut vous accorder !

Demandez-lui, tout d’abord, de bénir votre église d’Orléans et l’admirable prélat qui préside à ses destinées !

Demandez-lui de bénir notre grand et bien-aimé Pontife, Pie X !

Vos cœurs de Français et d’Orléanais tressaillent encore au souvenir de ce baiser paternel déposé naguère au front de la Fille aînée de l’Église.

406Que la tendresse émue dont vibrent vos cœurs inspire votre prière : Dominus conservet eum et vivificet eum et beatum faciat eum in terra. Seigneur, à Notre Père longue vie et bonheur ! Ne l’abandonnez point, ne le livrez point aux désirs haineux de ses ennemis qui sont aussi les vôtres ! Et non tradat eum in manus inimicorum ! (P. XL, 3.)

Et que votre prière, ensuite, s’élève, pour ainsi dire, encore plus haut, demandant à Dieu de bénir l’Église catholique, notre mère ! Puisse-t-il la délivrer bientôt, dans toute l’Europe, et notamment dans notre pauvre France, des assauts que ne cesse point de tramer contre elle cette secte satanique qui semble avoir pris à cœur d’incarner parmi nous l’esprit de persécution, qui semble avoir juré d’éteindre, dans l’âme française surtout, l’unique vraie lumière, la croyance en toute révélation comme l’amour de tout idéal !

Et pour la France aussi, combien il faudra que vous priiez pour elle, car non seulement, c’est la foi catholique qui est en train de s’en aller de chez nous, mais de jour en jour à sa suite, nous voyons disparaître les autres éléments qui ont fait la force et la grandeur de notre vie nationale. En même temps qu’ils essaient de détruire l’Église, c’est également au patriotisme, à tous les principes sociaux que s’en prennent les ennemis dont il serait temps qu’une nouvelle Jeanne d’Arc vînt nous affranchir. Depuis que, parmi les fils de la France, beaucoup ne communient plus en Dieu, ils ne communient plus en rien. La liberté, entre leurs mains, a dégénéré en licence, l’autorité en despotisme, la politique en maquignonnage : l’anarchie est partout et l’obéissance nulle part.

Ah ! puisse-t-elle, la Bienheureuse Jeanne, intercéder là-haut en faveur du doux pays qu’elle a tant aimé et obtenir à la fois la réconciliation entre tous les Français et la disparition définitive de cet esprit sectaire, de ces suspicions, de ces délations, des ces actes de partialité et de ces dénis de justice dont la France meurt !

Mais surtout, mes Frères, c’est pour vous et pour nous tous qu’il faut que vous priiez, car c’est à nous qu’est réservé le rôle le plus actif dans la part humaine de cette délivrance de l’Église du Christ et de notre patrie. Que si nos courages ne sont pas à la hauteur de notre tâche, en vain nous attendrons de Dieu qu’il l’accomplisse sans nous, ou presque sans nous.

Demandez-lui donc, en ce jour commémoratif du plus glorieux exploit de la Bienheureuse, et la volonté et la force de suivre les exemples d’abnégation, de dévouement et de sacrifice qu’elle nous a donnés. Encore que nous soyons certains que les assauts effroyables de nos ennemis viendront, tôt ou tard, se briser contre le roc immortel, il faut tâcher, par tous les moyens, à hâter le triomphe définitif de l’Église. Et, pour 407cela, commençons par nous réformer nous-mêmes. Soyons chrétiens jusqu’aux moelles ; des chrétiens vaillants, des chrétiens sans peur et sans reproche ; capables, en face du mal, de répondre, comme Jeanne d’Arc : J’aimerais mieux mourir que de faire quelque chose que je crois un péché ; capables de tenir bon jusqu’au bout contre des lois injustes et tyranniques que la secte diabolique pourrait encore édicter contre nous, capables de défendre avec la dernière énergie les droits de la nature et de la conscience, qui sont supérieurs aux pouvoirs du législateur, car il n’y a pas de loi qui tienne contre le droit sacré ; capables, en un mot, de dire comme Mirabeau : Je jure jusqu’à mon sang de ne leur obéir jamais ! ou de nous écrier, les uns et les autres, avec la ballade d’un chef illustre du moyen âge : Allons, allons, tous hommes de cœur ! Si nous tombons, notre sang sera un nouveau baptême et nous mourrons joyeux. Si nous mourons comme doivent mourir les chrétiens, jamais nous ne mourrons trop tôt !

Après quoi, les ennemis reculeront ; Dieu enverra à la France, suivant la parole de saint Louis, un apaiseur ; nous pourrons entendre en nous-mêmes des voix et jeter, aux quatre coins de la France, ce chant de triomphe : Tout est nôtre ! La France ne cessera point d’être la Fille aînée de l’Église !

Ce triomphe, peut-être, comme Jeanne, ne nous sera-t-il pas donné de le voir dès ici-bas, encore que nous ayons essayé de l’acheter au prix de ce que nous avons de plus cher, et que nous tombions sur le champ de bataille, frappés par les ennemis d’un jour. Mais alors obtenez, ô Bienheureuse, qu’au moins la défaite ne nous abatte pas et que nous sachions, comme vous, sur le bûcher, les yeux fixés vers le ciel, offrir notre vie pour le triomphe de l’Église et de la France, en poussant ce cri dans lequel se résumeront toute notre âme et toute notre vie : Jésus, Jésus, Jésus ! Ainsi soit-il.

À Saint-Pierre-le-Puellier : Mgr Arlet, évêque d’Angoulême

Mgr Arlet, évêque d’Angoulême, commenta une parole de saint Paul, qui pouvait la dire de lui-même, que Jeanne d’Arc a réalisée et qui doit être le programme de toute âme chrétienne : vivre surnaturellement par la foi et dans la pratique généreuse de la loi de Dieu.

408Mihi vivere Christus est. (Pour moi, vivre c’est le Christ.)

(Saint Paul aux Philippiens, I, 21.)

Mes Frères,

Au moment où pour célébrer, comme il convient à des âmes chrétiennes, la mémoire de Jeanne béatifiée par Pie X, vous allez participer au banquet de la communion, dans cette église contemporaine de Jeanne, et par là même si précieuse à notre piété, un mot de l’apôtre saint Paul me semble résumer de façon saisissante les impressions salutaires de cet instant béni : Mihi vivere Christus est, pour moi, vivre c’est le Christ.

Mgr Arlet, évêque d’Angoulême.
Mgr Arlet, évêque d’Angoulême.

Pour l’apôtre saint Paul, vivre c’était le Christ. Et c’était bien, en effet, la vie du Christ qui rayonnait à travers les traits mortels de cet ami généreux de Jésus ; la vie du Christ qui chantait dans son cœur ; la vie du Christ qui résonnait dans ses accents de feu ; la vie du Christ qui le poussait aux sublimes conquêtes de l’apostolat ; la vie du Christ qui le menait, par le chemin de la tribulation et de l’angoisse, jusqu’au sacrifice suprême, dans lequel il donnait à son Dieu la marque indubitable de l’amour !

Mais ce mot de saint Paul ne résume-t-il pas aussi les gestes merveilleux de la glorieuse héroïne d’Orléans ? N’est-ce pas la vie du Christ qui palpitait dans son cœur et éclatait dans ses œuvres ? N’est-ce pas la vie du Christ qui inspirait et son héroïsme et ses vertus ? N’est-ce pas dans la vie du Christ qu’elle cherchait et trouvait tout à la fois et l’exemplaire, et les grâces, et les récompenses de sa sainteté ? N’est-ce pas la vie du Christ, qui, en s’épanouissant pour elle dans la gloire céleste, du bûcher, l’a conduite à l’autel, pour parler comme votre grand évêque ?

409Or, mes Frères, pour honorer dignement cette grande et sainte mémoire, pour faire monter vos sentiments surnaturels au niveau de ce triomphe incomparable que lui faisait hier, dans les rues de votre cité, une fidélité invincible et à l’épreuve de tout, il y a pour vous, habitants d’Orléans, une obligation plus étroite et plus sacrée de traduire désormais dans votre vie chrétienne le mot de l’Apôtre : Pour moi, vivre c’est le Christ !

Une plus grande intensité de vie chrétienne, une plus large expansion de sève surnaturelle, un surcroît de pratique et généreux dévouement à l’Église de Dieu, tel est l’ensemble des devoirs plus rigoureux que marque pour vous la glorieuse Béatification de votre sainte.

Vivre, pour moi, c’est le Christ. Cette parole de l’Apôtre nous prêche d’abord la nécessité d’une foi plus solide et plus vivante.

Le besoin de convictions religieuses profondes se fait sentir tous les jours davantage. On ne fait rien sans conviction, on ne voue pas sa vie à des efforts pénibles et à de grands sacrifices, sur la foi d’un peut-être. Ceux-là seuls font quelque chose, qui croient en quelque chose.

Hélas ! mes Frères, on l’a dit, parce que notre époque est un temps de doute et de scepticisme, elle est aussi pour les caractères un temps de mollesse, et les âmes achèvent d’y perdre toute constance et toute vigueur. Quid est veritas ? Qu’est-ce que la vérité ? disait le proconsul romain, avant de commettre l’un des actes de lâcheté les plus insignes dont l’histoire fasse mention ; et ce mot de Pilate est devenu le mot d’ordre de toutes les défaillances.

Vous avez besoin d’une conviction : cherchez-la dans la foi du Christ, la foi plénière et inébranlable du Christ, la foi à tous les principes franchement et inexorablement catholiques, mais une foi qui prenne loyalement la direction de toute votre vie.

De grâce, mes Frères, vivons notre foi. Justus meus ex fide vivit, mon juste vit de la foi ; et cela veut dire que nous devons être toujours sous l’empire et sous l’impression de notre foi, que nous devons en porter partout l’influence, que nous devons nous laisser en tout diriger parla foi, et que c’est la foi qui doit animer et faire palpiter nos œuvres, un peu comme l’âme anime et met en mouvement tous les membres de notre corps.

Sans doute la foi peut survivre dans des âmes que le péché mortel a endormies comme dans la mort, mais dans quel état d’infériorité et d’imperfection ! Ce n’est plus alors la lumière ardente qui rayonne, c’est la mèche fumeuse et sans chaleur. Pourrions-nous jamais lui emprunter la flamme des saintes énergies ?

Ah ! nous savons trop ce que nous ont coûté les inconséquences et les 410lâchetés d’une foi sans vigueur et sans action ! S’il y a grande pitié, au pays de France, aujourd’hui comme du temps de Jeanne d’Arc, ne faut-il pas accuser cette foi sans solidité, sans principes, qu’avaient d’ailleurs escomptée de notre part les ennemis de Dieu, et qui leur a permis de nous ravir toutes nos libertés ?

Ô Jeanne, maintenant que vous venez à nous parée des splendeurs d’une sainteté reconnue par l’Église, donnez-nous de vivre la foi du Christ, comme vous l’avez vécue vous-même !

Vivre la foi du Christ, vivre aussi la générosité du Christ, c’est encore pour nous une nécessité : la vaillance de Jeanne nous le crie.

Intérieur de l’église Saint-Pierre-le-Puellier.
Intérieur de l’église Saint-Pierre-le-Puellier.

Le Christ s’est-il recherché ? Non. Christus non sibi placuit. Le Christ a-t-il jamais consulté son intérêt ? A-t-il jamais visé des satisfactions d’amour-propre ou de vanité personnelle ? Ce serait presque outrageant pour sa sainteté infinie de poser la question. Aussi bien, qu’avait-il besoin de nous ? Revient-il quelque chose au soleil d’éclairer, au feu de brûler, au parfum d’embaumer ? Ainsi, dit saint Hilaire, les dons du Christ, si précieux à qui les reçoit, sont sans profit pour qui les concède.

Le Christ s’est-il épargné ? Le Christ a-t-il reculé devant la peine et le sacrifice ? Non, le Christ nous a aimés, et en preuve de son amour il s’est livré pour nous.

Jeanne, à son tour, s’est-elle recherchée ? Jeanne, surtout, s’est-elle épargnée ? Non ; et, dans sa vie comme dans sa mort, elle aura été (c’est sa gloire), à travers notre histoire nationale, comme une admirable vision de force surnaturelle : force surnaturelle préparée à Domrémy, force surnaturelle s’affirmant avec éclat dans l’épopée brillante d’Orléans à Reims, force surnaturelle s’épanouissant à Rouen, dans le sacrifice et le martyre.

Or, c’est cette générosité du Christ qu’il nous faut vivre après Jeanne.

411Selon l’étymologie du mot, être généreux c’est être de grande lignée, de grande race et le caractère des grandes races se reconnaît à la force et à la magnanimité qui savent faire mépriser le danger et affronter le sacrifice.

De grande race, de grande lignée, nous en sommes tous, nous qui sommes chrétiens, puisque tous nous descendons du Calvaire, et que tous nous sommes les fils de la croix.

Mais quand on se souvient de son origine, quand on place sa vie au pied de la croix, on sait, même au prix du sacrifice, la maintenir droite et ferme ; on sait refouler les sollicitations de l’appétit et de l’instinct ; on sait ne pas sentir la crainte des hommes ; on sait surtout repousser les honteux marchandages qui voudraient faire tomber sur nous les faveurs de l’opinion. Disciples du Christ, regardez toujours vers la croix et soyez dignes de votre noblesse !

Et vous, ô Jeanne la vaillante, aidez-nous toujours à garder notre âme à l’ombre de la croix ! Ce sera pour nous le moyen infaillible d’y trouver la vie : vivre pour moi, c’est le Christ !

Et vous allez communier, mes Frères ! C’est la vie du Christ qui va passer en vous, la vie plénière, la vie substantielle du Christ, la vie humaine, la vie divine du Christ ! Notre-Seigneur va venir en vous dans cette plénitude d’amour, qui l’a fait vous aimer jusqu’à la fin. Jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’à l’épuisement complet du trésor infini de sa sagesse, de sa puissance, de sa charité ; jusqu’à la fin, c’est-à-dire jusqu’au dernier terme de l’amour ; jusqu’à la fin, l’intelligence humaine confondue traduirait volontiers : jusqu’à la folie !

Cet amour jusqu’à la fin, Jeanne notre Bienheureuse en avait savouré toute la douceur, en avait senti toute la force, en avait éprouvé tous les effets vivifiants, et sa grande épreuve dans la prison de Rouen avait été la privation du pain de l’autel. Au moment du supplice, le saint viatique était venu pourtant, par une grâce dernière, la réconforter et l’aider à préparer le passage du bûcher à la gloire céleste. Oh ! les généreuses et ferventes communions de Jeanne !

Que Jeanne nous aide à sentir aussi tout le prix de la communion ; qu’elle nous donne de dignement porter la responsabilité de cet acte divin, et qu’elle nous aide à faire rayonner autour de nous la vie surnaturelle que nous aurons puisée, plus généreuse et plus active, dans ce commerce intime avec Notre-Seigneur Jésus-Christ !

Vivre pour moi, c’est le Christ ! Ainsi soit-il !

412À Saint-Donatien : Mgr Guillibert, évêque de Fréjus.

Mgr Guillibert, évêque de Fréjus, fit ressortir le caractère de la piété de la Bienheureuse, c’est-à-dire sa simplicité toute droite et lumineuse, bien française et bien chrétienne. Il évoqua le souvenir de la mère de Jeanne, Isabelle Romée, qui avait si bien élevé sa fille, et il conjura les mères qui l’écoutaient d’inspirer à leurs enfants les mêmes sentiments d’amour pour Dieu et pour la patrie.

Mgr Guillibert, évêque de Fréjus.
Mgr Guillibert, évêque de Fréjus.

Chers paroissiens de Saint-Donatien,

Je suis très touché de l’honneur que m’a fait votre bien-aimé et éminent évêque, en me désignant pour venir ce matin prier avec vous et vous féliciter du pieux empressement avec lequel la paroisse tout entière s’associe au triduum de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, magnifiquement célébré à la cathédrale.

Votre dévoué pasteur m’a appris que cette paroisse fut tout d’abord une colonie de mariniers de la Loire, venus de Nantes, et le nom seul de Saint-Donatien suffit à le confirmer. Or, quand Jeanne d’Arc vint à Orléans pour en lever miraculeusement le siège, son premier souci fut de faire appel aux braves mariniers, qui sur leurs péniches, à l’insu des Anglais, introduisirent dans la place le convoi de vivres qu’avait amené la Pucelle. Hier, tous, comme il y a quatre cent quatre-vingts ans, nous lui avons décerné un superbe triomphe. Oh ! comme la Bienheureuse a dû, du haut du ciel, vous remercier et vous bénir. Car vraiment quelle fête ! quelles joie universelle, quel triomphe !

413Avez-vous remarqué, mes Frères, qu’il n’y a que chez nous, catholiques, que les choses se passent ainsi, et que les fêtes envahissent, dans l’unanimité d’un même sentiment, jusqu’au plus profond des cœurs ?

Que d’autres essayent des commémoraisons historiques nationales, soit : ils y mettront beaucoup d’argent, de décors et les programmes officiels annonceront beaucoup de parades. Chefs d’État et ministres paraîtront et parleront. Et pourtant tout y est froid, et le spectacle ne sollicite que la curiosité. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas d’amour, et partant ni élan, ni vie ; et pourquoi pas d’amour ? parce que le peuple n’en est pas. On lui dévide une sorte de cinématographe : il assiste à la fête ; il ne la fait pas.

Hier, n’était-ce pas, à Orléans, plus qu’un souvenir rappelé, plus qu’une date célèbre ? Ici, plus d’abstraction, plus de symboles d’un passé mort. Tout y était vivant, actuel ; car voilà ce qui fait l’âme de nos fêtes. Nous croyons, nous savons que celle qui en était l’objet est toujours en vie ; qu’elle est triomphante au Ciel ; et que, parce qu’elle est élue de Dieu, elle nous entend, nous protège et prie pour nous. Hier, aujourd’hui, demain, Jeanne d’Arc est au milieu de nous, car la géographie du Paradis n’est limitée ni par le temps, ni par l’espace. Le dogme de la communion des saints constate, proclame, et met journellement en pratique cette définitive mutualité entre le ciel et la terre. La foi, mieux que les ondes électriques, supprime toute distance. Quand hier, jour à jamais mémorable, Orléans, décuplé par le joyeux arrivage de foules sans nombre, Orléans, tout transformé en une salle colossale de fête, Orléans vibrait, du trottoir au faîte de ses édifices, d’acclamations enthousiastes, tandis que la procession traditionnelle, présidée par cinquante évêques, suivait son itinéraire séculaire, d’instinct, chacun regardait, comme si la Pucelle, armée en blanc, et suivie de sa gracieuse escorte, était là, radieuse dans son Magnificat d’humilité, charmante et modeste sous la rafale des acclamations populaires… Elle y était, oui, mais plus haut, et tout ensemble plus rapprochée de nos âmes : car, sainte et vierge, son droit est acquis de suivre l’Agneau partout où il va. Pensez-y, chrétiens, quand, tout à l’heure, vous viendrez communier à l’Eucharistie où Jésus, à jamais vivant et centre des élus, amène le ciel entier dans nos cœurs !

Et tel est le secret de nos joies si sincères, toutes profondes, dans une affection mutuelle que, en dehors de la foi catholique, on ne connaît pas. Inconnu à vous, ce matin, voici, chers paroissiens de Saint-Donatien, que vous m’aimez et que je vous aime. C’est que nous sommes un en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et unis en la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

414On va parfois chercher bien loin les méthodes de sanctification, alors que l’Évangile en a tracé la loi sublime, et, la grâce aidant, on ne peut plus simple et accessible à tous : aller droit à Dieu par amour, et nous aimer les uns les autres en nous oubliant pour nous faire du bien ! Hoc fac et vives : faites cela et vous vivrez.

Jeanne a fait cela et elle vit, et en l’imitant nous entrerons avec elle dans les joies du Seigneur.

Le vieil Orléans. Église Saint-Donatien, d’après J. Salmon.
Le vieil Orléans. Église Saint-Donatien, d’après J. Salmon.

Il m’est très agréable, mes Frères, de vous faire ressortir, à vous, qui vivez dans la vie commune de la famille et du travail, l’admirable modèle que l’Église vous offre en la Bienheureuse Jeanne d’Arc. Qu’on célèbre la guerrière, l’héroïne, la libératrice du pays, fort bien : ce fut là sa mission extérieure ; mais elle sut l’accomplir, uniquement parce qu’elle n’a voulu que plaire à Dieu et au prochain, dans la simplicité de votre vie ; vie dite commune parce qu’elle est la loi ordinaire, mais vie admirable et héroïque, si, par amour, on sait faire grandement les choses les plus petites.

Ce qui frappe, en effet, dans la piété de votre nouvelle Bienheureuse, c’est la simplicité toute droite et lumineuse, comme un beau rayon, de sa piété. Jeanne est bien une âme d’enfant du peuple : de ce peuple Français, fait de franchise, de générosité, de rondeur sans apprêt, peuple au regard clair, confiant, trop quelquefois ; mais peu importe, car il faut qu’il communique et qu’il donne ce qu’il a. Jeanne tient de cette chevaleresque bonhomie, au tour gaulois, quelque peu jovial, — je n’ose dire gaillard, — dans sa pureté admirable de vierge et sa candeur d’ange.

Sa mystique n’a rien des méthodes savamment ordonnancées et un peu compassées aussi, qui nous vinrent de la piété logique, chez les Jésuites espagnols et dans l’école française. Tous deux sont entrés dans 415le martyrologe ; tous deux servirent Dieu héroïquement, tous deux morts en pleine beauté de jeunesse : il y a pourtant tout un monde d’écart entre Louis de Gonzague et Jeanne d’Arc. Un bon père capucin vient d’écrire des pages charmantes sur la piété de Jeanne : il la voudrait tertiaire ; il en doute pourtant. Tant mieux, après tout, si elle l’eût été, car saint François d’Assise a été aussi le chevalier troubadour des harmonies infinies de la nature et du surnaturel ; mais non, Jeanne a été simplement paroissiale, formée par ce solide clergé rural, qui, après tant et tant de misères, finissait par s’épanouir avec le nouveau peuple émancipé, au grand jour des verrières des cathédrales, et des premiers livres en langue française de piété et de liturgie populaire. En ses premiers éclairs de génie, plus tard enténébrés à plaisir par sa passion sectaire, Michelet entrevit quelque connexion entre le livre de l’internelle consolation et la vocation de Jeanne d’Arc : il y aurait là un filon à exploiter ; on y reviendra.

Ô pieuses paroissiennes, et vous jeunes filles de Saint-Donatien, aimez à suivre votre glorieuse patronne dans sa vie modeste où rien n’est inutile et où tout glorifie Dieu. Éperdument éprise de l’amour de Dieu et de la sainte communion, assidue aux offices et y prolongeant ses oraisons, elle traduit son amour divin par l’amour de tout ce qu’elle sait que Dieu veut qu’elle aime : le foyer de famille, ses parents, ses frères, le labeur âpre des champs, la quenouille, et quand il est temps, les jeux innocents de son âge, le joyeux commerce de ses compagnes, les fêtes de Domrémy. Sans lettres, elle sait ce qu’on doit savoir au village ; elle parle gentiment et rondement de tout ; pas béguine, hardie dans ses tours, primesautière dans ses ripostes, elle a les mots qui portent, les saillies qui démontent ; elle sait pleurer, car elle est femme et elle est douce ; elle sait aussi se fâcher, car elle est ferme et en remontre aux hommes. Elle se sent si pure, qu’elle a la force des archanges. Toujours humble et sans retour sur soi, si bien qu’à Reims, quand on en ferait presque une déesse, elle ne pense qu’à vite revenir à son fuseau, à ses moutons, à sa mère !

À sa mère, ai-je dit : ah ! mes Frères, c’est ici le point le plus pratique encore de mes exhortations. En arrivant dans votre ville et traversant le quartier tout proche, j’ai vu une vieille maison, ornée d’une plaque commémorative. Isabelle Romée, quand elle apprit la mort tragique de sa fille, quand elle eut assisté son mari, Jacques d’Arc, succombant à la douleur, voulut venir à Orléans. Alors que tout le monde oubliait sa Jeanne, elle sentit que, parmi vous, elle vivait toujours et l’instinct des mères ne trompe pas ! Et qui donc, je vous prie, mieux que les prêtres, 416mieux que les pieuses légendes, mieux même que les saintes Écritures, avait merveilleusement ouvragé, dans le contact silencieux de toute une enfance, le cœur de l’angélique Pucelle, où soupirait inénarrablement le Saint-Esprit ?

C’était sa mère. Ma mère, dit le grand saint Augustin, à qui, après Dieu, je dois tout ce que je suis. C’est ici un thème ouvert aux réflexions et l’édification de tous les fidèles. Isabelle Romée qui, de fait, a été l’instrument de Dieu, pour procurer la réhabilitation et conséquemment la mise ultérieure sur les autels de sa fille Jeanne, avait déjà été l’instrument de Dieu pour faire de son enfant la plus belle âme de jeune chrétienne qui se puisse admirer.

Je vous devais, chers habitants des bas quartiers, où séjourna cette admirable mère, de vous rappeler son souvenir et d’unir à la Bienheureuse Jeanne, dans nos prières et nos actions de grâces, sa mère si profondément chrétienne. Son rôle modeste, mais si efficace, se continue d’ailleurs à Orléans, où les institutions religieuses sont si actives et conservent les familles dans la pratique assidue de la foi catholique. Honneur aux pieuses mères qui savent exercer leur mission rédemptrice, pour la prospérité du pays, le salut des âmes et la gloire de Dieu ! Ainsi soit-il.

À Saint-Laurent : Mgr du Vauroux, évêque d’Agen.

Mgr du Vauroux, évêque d’Agen, rappela quelle vive et tendre sollicitude inspiraient à Jeanne d’Arc les âmes de ses compagnons : hauts capitaines, soldats venus des rangs du peuple, jeunes gens accourus pour combattre sous sa bannière. Ce qu’elle recommandait à tous, c’était, sur toute chose, de vivre en état de grâce et l’on sait comment d’une armée purifiée elle fit une armée victorieuse. Mgr du Vauroux, en redisant à son auditoire les leçons de Jeanne, lui fit entendre qu’il devait, à son école aussi, apprendre à servir Dieu et que c’est dans la communion, dans la communion fréquente, qu’on en puise le secret.

Mes Frères,

La ville d’Orléans a fait hier à Jeanne d’Arc, à l’éminent et vaillant évêque dont vous êtes les fils, aux cinquante membres de l’épiscopat français qui suivaient l’étendard de la Pucelle, une ovation triomphale.

417Mais, si belles et si réconfortantes qu’elles aient été, ces manifestations ne sauraient suffire. Le grand profit que nous devons attendre de la Béatification de votre libératrice, c’est le bien de nos âmes, c’est notre progrès dans l’œuvre de Dieu et la pratique des vertus chrétiennes. Aussi votre évêque a-t-il voulu que le glorieux triduum de mai 1909 fut clôturé, en chacune des églises de la cité orléanaise, par une messe et par une communion générale, noble et féconde conclusion de tous les enseignements reçus, de tous les actes accomplis pendant vos incomparables fêtes.

Mgr du Vauroux, évêque d’Agen.
Mgr du Vauroux, évêque d’Agen.

Puisque j’ai l’honneur et la joie de célébrer aujourd’hui, dans votre église, le saint sacrifice et de l’offrir, selon le vœu de Mgr Touchet, pour la France, pour le diocèse d’Orléans et pour votre paroisse, puisque, avant de vous distribuer le pain eucharistique, j’ai mission de vous adresser quelques pieuses exhortations, je vous rappellerai, mes Frères, la vive et tendre sollicitude qu’inspiraient à Jeanne d’Arc les âmes dont elle était entourée. Elle souhaitait, elle voulait que ses compagnons d’armes, les soldats de son armée, et tout le peuple de France qu’elle chérissait avec tant d’ardeur, s’affranchissent des liens honteux du péché pour vivre dans le saint état de grâce et dans une douce intimité avec Jésus-Christ.

Après elle, comme elle, je viens vous redire, mes Frères, la nécessité qui vous incombe de fuir le mal, de servir Dieu, de désirer, par-dessus tous les biens, les trésors de la vie surnaturelle, la grâce.

C’était à des soldats que Jeanne faisait entendre de semblables conseils. Il y avait dans ses paroles une telle force de persuasion que La Hire et beaucoup d’autres, parmi les plus braves, mais aussi les plus incorrigibles de l’armée, allaient à confesse et communiaient. L’illustre évêque 418d’Orléans, Mgr Dupanloup, a raconté qu’un jour on hésitait à laisser Jeanne conduire ses hommes à un poste dangereux. Laissez-moi faire, dit-elle, ils sont bien confessés, pénitents et de bonne volonté ; tout ira bien146. Tout ira bien ! que signifie cette étrange affirmation ? Ah ! quand il s’agit d’une guerre sainte, quand les intérêts de Dieu lui-même sont en cause, comment des soldats pourraient-ils vaincre s’ils ont contracté la souillure du péché grave ? Quoi donc, vous combattez pour Dieu, et votre âme est dans un état d’inimitié avec lui : quelle inconséquence, quelle contradiction ! Dieu vous confie sa défense et vous vous acquittez de la tâche qu’il vous fait le grand honneur de vous assigner, en désobéissant à sa loi ; quelle trahison ! Au reste vous ne pouvez rien sans lui, car il est l’arbitre de la victoire, et s’il refuse de soutenir des guerriers qui, au fond, comptent au nombre de ses ennemis, tous courront sûrement à la défaite.

Jeanne d’Arc raisonnait donc avec justesse quand elle s’écriait en parlant de ses compagnons d’armes : Ils sont confessés, repentants et de bonne volonté ; tout ira bien !

Mais vous, mes Frères, n’êtes-vous pas aussi les soldats du Christ ? À notre époque, une lutte effroyable est engagée entre le parti de Satan et l’Église catholique. Il n’est pas une cité, pas une bourgade où, mille fois plus perfides et plus audacieux que les Anglais du XVe siècle, les adversaires de la religion ne s’efforcent de détruire nos croyances, notre morale, notre culte, nos immortels espoirs. On m’a dit qu’au temps de Jeanne d’Arc s’élevait, non loin de l’emplacement de votre église, une bastille anglaise. Cette bastille n’aurait-elle pas été reconstruite, menaçante et terrible ? Ne faut-il pas que vous travailliez à l’abattre et à l’anéantir ? Chacun d’entre vous a donc mission de guerroyer, car l’ennemi se montre partout à la fois : il n’est pas une seule de vos positions qu’il n’attaque, pas un seul de vos foyers qu’il ne mette en péril.

Or vous disposez ou devez disposer, qui que vous soyez, d’une part d’influence sur le milieu familial ou social de votre vie. Mettez cette force au service de la bonne cause ; grâce à elle, vous pouvez soutenir la lutte. Mais, pour l’orienter vers le bien et l’accroître sans cesse, il vous faut une énergie morale dont la source ne réside pas en vous ; pour qu’elle reste ou devienne efficace, il est nécessaire que nul n’ait le droit de la discuter. Catholiques par votre naissance, par les antécédents et la situation de votre famille, représentants attitrés dans votre paroisse de l’idée religieuse, de quel prestige votre personne sera-t-elle entourée, quelle autorité s’attachera à vos paroles et à vos exhortations, si, à travers 419les voiles qui recouvrent votre vie intérieure, l’œil clairvoyant du peuple n’aperçoit pas les signes de votre intimité avec Dieu ?

Non, mes Frères, vous n’exercerez d’influence utile que dans la mesure où vous pratiquerez sincèrement les vertus chrétiennes. Si notre pays peut se relever un jour de ses abaissements, son salut sera l’œuvre d’abord d’un clergé de saints, puis, n’en doutez pas, d’une phalange toujours plus compacte de chrétiens capables de tout sacrifier à leur devoir, de tout subordonner à l’accomplissement intégral de la loi de Dieu.

Intérieur de l’église Saint-Laurent.
Intérieur de l’église Saint-Laurent.

Jeanne d’Arc recommandait l’état de grâce à ses compagnons. Son armée comptait des princes comme d’Alençon et Dunois, des seigneurs et des chevaliers nombreux, mais aussi une foule de soldats appartenant au petit peuple : hommes d’armes qui suivaient leurs chefs naturels, miliciens levés par les cités, gens de guerre formant des bandes qui couraient le pays. C’est à ces hommes grossiers pour la plupart qu’elle prêchait la pratique humble et confiante des sacrements. Fille du peuple elle-même, elle voulait attacher à Jésus-Christ par des liens étroits ce peuple de France que le Sauveur aime avec tant de miséricorde. Elle ne comprenait pas qu’une religion née à Bethléem et promulguée au Calvaire fût réservée à l’élite sociale. La Bienheureuse avait raison. L’un des plus grands malheurs de notre temps n’est-il pas l’absurde préjugé que les faibles de ce monde ne peuvent atteindre qu’aux formes extérieures du christianisme ? Le baptême et la première communion pour les enfants, le mariage religieux, les sacrements au lit de mort et les cérémonies funèbres, la célébration de quelques rites traditionnels : 42voilà ce à quoi la conscience des foules ne veut pas renoncer, mais ce dont trop souvent elle se contente.

Aller plus avant dans les choses divines lui semble inutile, même impossible ; en d’autres termes, à croire le plus grand nombre, l’amitié vraie et constante de Dieu n’est pas faite pour l’âme populaire. Incompréhensible et funeste erreur ! Est-ce une religion purement rituelle que Jésus-Christ est venu fonder sur la terre, ou plutôt n’a-t-il pas eu la mission d’établir le culte de l’esprit et de la vérité ? Ce culte, ne l’a-t-il pas prêché surtout au peuple ? Pour le rendre plus accessible et plus saisissant, n’a-t-il pas mené pendant trente ans la vie d’un ouvrier ? N’est-il plus raconté par l’histoire que ses apôtres furent d’humbles pêcheurs de Galilée, et, pendant la période des premières évangélisations, les assemblées des fidèles ne s’ouvraient-elles point aux pauvres et aux petits plus largement encore qu’aux riches et qu’aux grands ?

Peuple de France, tu as oublié ces belles réalités, et, parce que tu ne veux plus t’en souvenir, dans ton amour ardent du bonheur tu prêtes l’oreille à des prophètes nouveaux qui osent te promettre la fin des injustices, des inégalités sociales et des souffrances ! Sophismes que tout cela ! Quels que soient les progrès de l’avenir, jamais ni la science complète, ni la fortune, ni le bonheur parfait ne seront ton partage ! Écoute au contraire les paroles du Christ. En te sacrant fils de Dieu par le baptême, en produisant par la grâce la vie surnaturelle dans ton âme, en te nourrissant de sa chair virginale, il t’élève à une dignité, il te procure des droits, des forces dont nulle puissance humaine ne pourra jamais te priver. Ô peuple, l’amitié de Dieu, la grâce, et, au lendemain de la mort, la gloire éternelle, voilà tes meilleures destinées, celles que Jeanne d’Arc voulait te faire connaître et aimer, celles que tu ne parviendras en aucun temps à méconnaître, sans accroître la somme de tes maux.

L’armée de la Pucelle était formée d’éléments de toute condition et de tout âge. À côté des preux habitués aux périls de la guerre se pressaient les jouvenceaux impatients de se distinguer sous l’armure par leurs exploits. Les vieux routiers, depuis vingt ans au service de capitaines renommés, fraternisaient avec les adolescents que la gloire de Jeanne et l’espoir de vaincre auprès d’elle avaient attirés dans les camps. Aux jeunes hommes, comme aux plus anciens, l’héroïne annonçait les hontes du péché mortel, la nécessité du recours à la prière et aux sacrements. Elle n’hésitait pas à supplier des âmes juvéniles, si promptes à la tentation, si ardentes dans leurs passions, de livrer à Satan les rudes combats de la vertu. Ne s’adresse-t-elle pas à vous aujourd’hui, chers amis qui m’écoutez ? Ne vous donne-t-elle point, plus pressants que jamais, les conseils 421qui, tombés d’un cœur si pur, touchèrent et convertirent, il y a cinq siècles, la jeunesse française ?

Ah, mes Frères, quelles consolations et quelles espérances nous apporte le magnifique mouvement qui, dans toutes les régions du pays, remue nos jeunes catholiques ! Alors que les séductions de l’erreur et du vice grandissent, alors que souffle avec furie le vent desséchant du scepticisme et de la corruption, vos enfants accourent en foule autour de notre drapeau. Ils sont fiers de leur foi chrétienne, ils la défendent contre le sarcasme pervers et le blasphème brutal ; ils triomphent du respect humain et du mal, à l’atelier, à la caserne, dans les bureaux de nos administrations publiques, sous le hall de nos magasins, partout où les appelle leur travail. Admirable réveil de notre jeunesse bien-aimée !

Mais, laissez-nous vous le dire avec une conviction profonde, chers amis, si ces choses sont grandes, elles ne nous satisfont pas encore. Dieu veut régner sur vos cœurs en souverain ; qu’il n’y rencontre point de rival, ni d’ennemi. Il attend de votre courage une lutte acharnée non seulement contre les complices cyniques ou violents de l’impiété, mais contre les tentations que tôt ou tard il vous faudra subir et qui, trop souvent, ont terrassé de plus forts que vous. Jeunes gens, soyez purs et vaillants, allez jusqu’au bout de votre devoir et de votre destinée, n’ambitionnez nulle gloire, nulle jouissance qui ne vous unisse indissolublement à Jésus-Christ.

Le moyen par excellence de progrès dans la perfection chrétienne, vous l’avez nommé, mes Frères, c’est le recours à l’Eucharistie. Par une touchante harmonie, le Pape qui vient de béatifier Jeanne d’Arc, s’appellera le Pape de l’Eucharistie. Vous savez avec quelle insistance il invite les foules, spécialement la jeunesse, au banquet sacré de l’autel. La communion fréquente : voilà l’antidote qu’il vous propose. Elle était bien le secret de l’héroïsme de la Pucelle, le secret de la vertu qu’elle demandait à ses compagnons d’armes.

Encore quelques instants, j’aurai la vive joie, — en est-il une plus douce au cœur d’un évêque et d’un prêtre ? — de distribuer à un grand nombre d’entre vous le pain des anges. Recevez-le avec foi, avec reconnaissance, avec un amour confiant et généreux. Demandez à la Vierge Immaculée dont Jeanne avait fait inscrire le nom béni sur son étendard, auprès de celui de Jésus, de vous inspirer le goût du banquet divin ; demandez à Jeanne d’Arc qui a tant aimé la communion et qui pleurait lorsque l’hostie était déposée sur ses lèvres, à Jeanne qui, du haut du ciel, sourit en ce jour à ses chers Orléanais, de vous conduire souvent à la table sainte.

422Que cette communion, en un jour si radieux de foi et de bonheur, vous aide à marcher courageusement dans le sentier de la lutte. Combattez, mes Frères, combattez sans cesse ; devenez toujours plus fermes dans vos convictions et plus sincères dans votre abnégation ; n’accordez aucune trêve aux ennemis de votre salut. Bientôt, il faut l’espérer, par l’intercession de Jeanne d’Arc, Dieu nous donnera la victoire. Ainsi soit-il.

À Saint-Vincent : Mgr Villard, évêque d’Autun.

Mgr Villard, évêque d’Autun, parla des messes de communion de Jeanne d’Arc et, commentant les paroles liturgiques que le prêtre récite au bas de l’autel, il montra que la messe, mais la messe tout entière c’est-à-dire avec la participation sacramentelle au sacrifice, était la source d’où sortirent l’inspiration, la vie chrétienne de la Bienheureuse et l’héroïsme de sa mort.

Mes Frères,

Je dois ma première parole à votre digne et cher évêque pour lui exprimer ma reconnaissance. Non seulement il m’a invité à votre fête qui continue celle de Rome ; mais il m’a procuré la joie de m’entretenir avec vous, ce matin, de votre Jeanne. Merci à votre pasteur de son accueil, à vous tous d’être venus nombreux, dès cette heure.

Vous parlerez aux paroissiens de Saint-Vincent à la messe de communion, m’a dit l’évêque de Jeanne d’Arc. Lui obéissant, afin de vous pieusement disposer, nous vous rappellerons les messes de communion de la Pucelle.

On ne cessera pas de célébrer la guerrière, la française, l’héroïne, la martyre, la sainte, avec une éloquence dont votre cité est coutumière. Nous, plus humble panégyriste, imitons en ce moment le voyageur qui quitte les larges bords de la rivière, s’enfonce dans les bois, remonte à la source du Loiret et jouit d’en découvrir la simple beauté.

D’où viennent, nous demandons-nous, l’inspiration, l’élan, les vertus, la patience de Jeanne ? D’où sort la vie chrétienne de notre Bienheureuse ? — de l’Eucharistie.

L’Eucharistie, mes Frères, c’est Jésus qui se donne au point de s’oublier, de se dévouer jusqu’à la Passion, c’est la messe perpétuant le sacrifice du Christ. Le Calvaire est l’apogée de la charité, de la douleur ; l’autel mystérieusement reproduit le drame divin. La messe fut pour Jeanne d’Arc la source du dévouement jusqu’au bûcher ; usque ad finem. 423À Domrémy, au camp, à Rouen, elle y assistait, suivant l’action sainte avec les ardeurs de sa foi, communiant à l’Hostie, mais aussi s’assimilant les pensées, les prières divines, telles que l’Église nous les révèle dans le psaume que, chaque jour, redit le prêtre : Introibo ad altare Dei. Oui, le Christ a vécu chacun des sentiments qu’expriment ces versets, et Jeanne a fait siens ces cris d’âme, de joie, de tristesse, de confiance ou d’amour sortis du cœur de Jésus.

Mgr Villard, évêque d’Autun.
Mgr Villard, évêque d’Autun.

À Domrémy d’abord, suivons Jeannette en la vieille église du village lorrain. Derrière ses lourds piliers, aux côtés de son père, de sa mère, de ses frères, elle vient chaque dimanche à la messe. Dans son langage d’enfant, que de fois n’a-t-elle pas redit : Oh ! quand viendra le jour où, avec mes compagnes, je ferai ma première communion ! Introibo ad altare Dei. Quel accent de douceur, d’innocence, devaient avoir ces mots dits par la petite bergère ! Son cœur était si tendre ! Elle qui aimait jusqu’aux longs horizons de son pays, les fleurs, le soleil, ses brebis, ses amies, ses parents, tout ce qui était innocent, beau et bon, comme elle dut trouver son bonheur en recevant l’Hostie : ad Deum qui lætificat juventutem meam ! Sans qu’elle en eût conscience, cette parole révélait l’idéal de sa vie, son histoire, prédisait son sort ; elle ne cesserait de communier à Jésus. Ainsi, à Domrémy commença la préparation eucharistique de sa vocation. Son attrait pour la messe grandit avec elle. En y venant, Jeannette se faisait l’âme chrétienne et française.

L’effroi que les passants excitent par les récits de meurtres, de pillages, de villes et de villages incendiés, du flot des ennemis qui s’avance, de l’impuissance du roi, des ruses, des cruautés de l’Anglais, des Bourguignons, de la grande pitié enfin qui est au royaume de France lui font s’écrier avec le prêtre : Ô Christ ! Votre France est perdue ; sa 424cause est la vôtre ; arrachez-la à la race de l’injuste oppresseur : Judica me Deus, et discerne causam meam ; ab homine doloso et iniquo erue me ! Elle crie à Dieu : Au secours ! Clamor meus ad te veniat ! Ayez pitié de nous : Ostende nobis misericordiam tuam. Sauvez-nous : Salutare tuum da nobis.

Saint Michel, ses saintes ont apporté à Jeannette la réponse du Ciel. Elle quittera son village, elle prendra l’épée, elle délivrera la patrie ; qu’elle se prépare en fréquentant l’église. Alors, plus pieusement encore, Jeanne assiste à la messe. Sur ses lèvres, s’exhalent les craintes, le découragement du Christ lui-même : Quoi ! quitter ses parents, son pays ! Elle ne sait ni A ni B, ni monter à cheval… Non, elle aimerait mieux mourir. Quare tristis es, anima mea, et quare conturbasme ? — C’est l’ordre divin. — Fièrement donc, au sortir de la dernière messe entendue à Domrémy, en dépit de tous les obstacles, la Pucelle part. Spera in Deo, espoir en Dieu ! Gloria Patri… Oui, gloire à la Trinité sainte, à notre Père des Cieux, au Christ roi des Francs, à l’Esprit-Saint inspirateur de toute vertu. Adjutorium nostrum in nomine Domini. Son arme est la croix. Dominus vobiscum a dit le prêtre en la bénissant : Va, fille de Dieu, va : le Seigneur est avec toi !

Comment Jeanne remplit sa mission, Orléanais, vous le savez de la meilleure manière : par cœur. Vous en restez les témoins privilégiés ; dans une heure, une fois de plus, vous manifesterez la reconnaissance de vos ancêtres accrue par cinq siècles de fidélité patriotique. Mais, mes Frères, remontons encore à la source de la générosité, de l’intrépidité de votre libératrice ; en elle, admirons la chrétienne puisant sa force dans l’Eucharistie. À travers ses courses de victoires, à la guerrière il faut la messe, elle la veut quotidienne ; en est-elle privée un jour, le lendemain, elle assiste à plusieurs. À l’instant décisif où elle paraît devant le roi, Jeanne entend trois messes. Partout un chapelain la suit pour célébrer, en sa présence, avant chaque combat. Dès l’aube, on l’appelle au camp. Il faut que Dieu soit le premier servi. Que les généraux aillent à leur conseil, elle, la voici au sien. Entendez-la répéter avec le prêtre : Emitte lucem tuam et veritatem tuam, ipsa me deduxerunt in montem sanctum tuum et in tabernacula tua. Ô Christ, il faut que j’escalade les bastilles, que sur la citadelle conquise je plante votre étendard, que je conduise dans ses églises votre peuple vainqueur ; envoyez-moi donc votre lumière, apprenez-moi la vraie tactique de la guerre.

Mais la gloire se paye à haut prix. La Pucelle l’achètera par les méfiances, les intrigues qui l’entoureront, les larmes que lui arrachera le sang de sa blessure. À la messe Jeanne a prévu ces douleurs. Elle s’est raidie contre ses défaillances. Quare tristis es, anima mea, et quare 425conturbas me ? Pourquoi, mon âme, t’agites-tu ? pourquoi ces angoisses troublantes ? Avant de vaincre l’Anglais, de par le Roi du ciel, je dois vaincre en moi la nature. Spera in Deo. Espoir ! Espoir ! Les hommes combattent, Dieu donne la victoire. Salutare tuum da nobis !

Ah ! mes Frères, quel tableau : Jeanne assistant à la messe, le 7 mai, avant la délivrance d’Orléans ! Ses soldats l’entourent, amenés à l’autel par l’ascendant de sa douceur, comme elle les entraînera aux Tourelles par son irrésistible bravoure. Avec eux en masse, elle communie ; puis à leur tête, elle s’élance, sa bannière en main. À l’assaut : Tout est vôtre ! répète-t-elle. Adjutorium nostrum in nomine Domini. Elle se sent toute puissante de l’aide divine. Orléans est conquis !

Mgr Villard, évêque d’Autun.
Église Saint-Vincent.

Avec le clergé, l’armée, le peuple, la foule, la Pucelle entre à Sainte-Croix. Dès lors commença ce Te Deum dont les échos ininterrompus s’appellent d’âge en âge, sous les voûtes antiques de votre cathédrale. Ah ! ne vous semble-t-il pas entendre votre libératrice redire son chant eucharistique : j’entrerai dans la maison du Dieu qui réjouit ma jeunesse ? Toute gloire à Lui ! Gloria Patri et Filio et Spiritui sancto.

Va, Fille de Dieu, va ! Dominus vobiscum. Le Seigneur est bien encore avec toi.

Y est-il encore quand viennent les sombres jours, l’heure des ténèbres — hora tenebrarum — l’instant de la prison, du jugement, du bûcher ? Oui, mes Frères, davantage même, parce que plus intimement. Jeanne communie au Christ trahi, jugé, crucifié.

Acte par acte, humiliation par humiliation, vous compatissez à la Passion de la Pucelle livrée à l’Angleterre. Or, avez-vous trouvé une plus poignante expression de son état d’âme que ces versets de notre psaume ? Redisons-les avec elle, quand ses bourreaux lui accordaient la messe, sa 426seule ambition de prisonnière. Elle devait les méditer sans cesse dans son cachot : Judica me Deus… Mon Dieu, jugez-moi ; vengez ma cause contre les juges prévaricateurs ; arrachez-moi à l’homme rusé et cruel ; vous êtes mon unique défense. Pourquoi me repoussez-vous ? pourquoi me laissez-vous dans l’isolement, tandis que mon ennemi m’afflige ? l’ennemi de la France, notre Bienheureuse n’en connut jamais d’autres. Faites luire votre lumière ; révélez la vérité de ma mission ; qu’on sache que mes Voix venues du ciel ne m’ont point trompée, rendez-moi libre et je retournerai dans mon humble et douce église de Domrémy !

Mais comme le leitmotiv des plaintes de la jeune captive, malgré sa douleur, dans sa prière dominent toujours la paix, la confiance en son Dieu dont le nom seul lui rappelle les charmes du passé, les victoires évanouies, la gloire sacrifiée. Qu’importe si les cordes de sa lyre sont trempées de larmes ? Soutenue par la grâce, forte de la céleste miséricorde, tandis que l’infâme tribunal lui refuse toute justice ici-bas, Jeanne chantera quand même son amour à Jésus. Confitebor tibi in cithara, Deus, Deus meus. Que du moins, il ne la délaisse pas. Non ! non, fille de Dieu, prends courage ! Dominus vobiscum, pour le sacrifice suprême, le Christ est avec toi. L’Hostie du Calvaire s’associe la victime de la patrie.

Mes Frères, quand est venue la messe du martyre, quel introït récita la Pucelle au pied du bûcher de Rouen ! Elle redit une dernière fois sa prière d’enfant : Introibo ad altare Dei. Je vais à ce Dieu qui fut tout le bonheur de ma jeunesse. Faiblira-t-elle, au souvenir de ses années familiales, sous le poids de la honte, des outrages dont elle se sent accablée, sous l’effroi du feu qui l’attend comme une proie ? Non, enveloppée d’une tristesse d’agonie, son âme se possède. Quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me ? Elle invoque la douce Marie qui assista le Christ mourant, saint Michel, ses saintes ; elle leur avoue sa détresse et son immense abandon à la toute-puissante bonté de son Père des cieux. Confiteor ! misereatur omnipotens et misericors Deus. Qu’il ne détourne pas son regard de Jeanne expirante. Deus, tu conversus vivificabis nos. Qu’il accepte l’immolation de sa vie avec celle de son Fils sur l’autel, et de sa mort sortira un renouveau de courage et d’espérance pour son pays. Sauvée par elle, la France gardera sa foi et sa liberté. Plebs tua lætabitur in te.

L’offrande achevée, l’immolation s’accomplit. Alors du cœur de Jeanne sortit un appel déchirant au cœur de Jésus. Clamor meus ad te veniat. Écoutez ce cri, ô Sauveur ; c’est l’acte de demande de la dernière communion. Je m’unis à vous de toutes mes forces mourantes, par mon regard fixé sur votre crucifix tant que la fumée n’obscurcira pas ma vue, par ma voix qui vous appelle : Jésus ! Jésus ! Jésus ! par mon âme qui 427s’élance vers vous ; recevez-moi dans votre Paradis : Introibo ad altare Dei. Là, elle acheva le psaume eucharistique avec les anges et les saints. Gloire au Père, au Fils, au Saint-Esprit.

Ô notre Bienheureuse ! oui, vous êtes avec Dieu. Votre vie de charité, commencée sur la terre, se consomme dans la gloire des élus. Dominus vobiscum !

Et cum Spiritu tuo, doit répondre votre libératrice. Que son vœu soit la leçon pratique de cet entretien. Exprimons-le. Mon Dieu est le vôtre, nous dirait-elle ; vous avez la messe pour vous donner la même Hostie qui fut ma force et mon bonheur. Communiez avec moi dans le dévouement à la France, à Jésus. Que son Esprit toujours vous anime. Vivez ses sentiments dans vos joies, vos douleurs, à travers les phases de votre existence. Montez courageusement à l’autel du sacrifice ; pratiquez le devoir à tout prix. Après l’épreuve viendra la récompense, quand vous entrerez dans l’éternelle patrie, où nous communierons tous à Jésus. Introibo ad altare Dei. Ainsi soit-il.

À Saint-Marc : Mgr Péchenard, évêque de Soissons. [Compte-rendu.]

Mgr Péchenard, évêque de Soissons.
Mgr Péchenard, évêque de Soissons.

Mgr Péchenard, évêque de Soissons, félicita d’abord les assistants du grand spectacle patriotique et religieux que la ville d’Orléans venait d’offrir à la France et au monde ; il exprima la profonde impression produite par ces fêtes sur tous ceux qui en furent les témoins et l’espérance qu’en repartant, pleins d’admiration et de reconnaissance, ils auront à cœur, les évêques surtout, d’imiter partout un si bel exemple.

Il exposa ensuite qu’en célébrant ces solennités, les habitants d’Orléans ont payé une triple dette envers Jeanne d’Arc : comme 428Orléanais, pour la levée du siège ; comme Français, pour la délivrance de la patrie ; comme chrétiens, pour la sainteté de la Libératrice.

Il exhorta enfin les assistants à imiter Jeanne d’Arc. Elle ne connut que deux amours : l’amour de Dieu et celui de la France ; et ces deux amours inspirèrent tous ses actes.

Le meilleur moyen d’honorer sa mémoire est d’aimer, comme elle, Dieu, la religion et la France, et de servir, comme elle, ces grandes causes, avec un dévouement sans limites.

À Notre-Dame-des-Aydes : Mgr de Beauséjour, évêque de Carcassonne.

Mgr de Beauséjour, évêque de Carcassonne, parla de Jeanne d’Arc et de l’Eucharistie et montra que l’Eucharistie avait été l’inspiratrice des admirables vertus de la Bienheureuse.

Mes Frères,

Ayant à parler dans cette réunion toute paroissiale où vous vous groupez autour de l’autel de votre église pour recevoir votre Dieu, comment omettrais-je de vous parler de la sainte Eucharistie ? et tout pénétré de la magnificence des fêtes qui font retentir, dans les rues de la ville, le nom de sa Libératrice, comment omettrais-je de vous parler de Jeanne d’Arc ?

Aussi bien, ces deux sujets se rapprochent tant l’un de l’autre qu’il me sera facile de vous faire saisir l’intime lien qui les unit.

Ce lien, c’est l’heureuse influence et la puissante action de Jésus-Hostie sur le cœur de l’héroïne de ce jour.

Si, comme l’a dit Bossuet, d’après saint Paul, la piété est le tout de l’homme, tellement que les plus grandes qualités de l’esprit ou du cœur ne seraient qu’illusion si la piété n’y était jointe, il ne nous reste qu’à rechercher quelle est la force qui engendre, développe et soutient la piété dans nos âmes. Or l’un de nos plus illustres évêques du siècle dernier, dans un livre dont le titre, à lui seul, est un chef-d’œuvre, a excellemment montré que l’Eucharistie est le dogme générateur de la piété catholique dans l’Église de Dieu.

Ne vous étonnez donc pas si je me propose de vous indiquer comment la sainte Eucharistie anime et soutient nos âmes et comment, en particulier, 429elle a été l’inspiratrice des admirables vertus de Jeanne la Bienheureuse.

Mgr de Beauséjour, évêque de Carcassonne.
Mgr de Beauséjour, évêque de Carcassonne.

La sainte hostie dans nos poitrines, c’est Jésus en nous. Au cours de sa vie mortelle, le divin Sauveur avait d’abord annoncé son désir de se donner à son peuple ; il avait dit des chrétiens : Je serai leur Dieu, ils seront mon peuple. Puis, poussant plus avant et donnant à ses disciples des enseignements plus précis, il s’était comparé à une vigne dont les fidèles sont les rameaux. Enfin, livrant toute sa pensée et la traduisant en acte, la veille de sa mort, dans l’effusion d’un dernier repas, il prit, en ses mains sacrées, le pain de la table et le calice plein de vin, changea, d’une parole divine, le pain en son corps et le vin en son sang, les donna l’un et l’autre à manger et à boire à ses apôtres assis à ses côtés, leur conféra le pouvoir et leur imposa le devoir de continuer, après lui, le même mystère.

Dès lors, nous, prêtres, quoique indignes, mais confiants dans notre mission, nous répétons sur le pain et sur le vin les paroles sacramentelles de Jésus ; et vous, fidèles, confiants dans notre parole, vous croyez à la présence réelle du Sauveur sous les espèces eucharistiques et vous professez que, lorsqu’il daigne descendre dans votre âme, c’est pour y résider tout entier avec son corps, son sang, son âme et sa divinité.

Cette foi, qui fait votre honneur, c’était celle de la jeune bergère de Domrémy. Elle l’avait puisée dans les traditions de sa famille, dans les leçons et les exemples de sa mère, dans les enseignements de son pasteur. Aussi, voyez-la fréquenter l’église de son village plus que toutes ses autres compagnes. Si l’archange saint Michel lui apparaît, elle le cherche du côté de l’église ; si elle quitte Domrémy pour Vaucouleurs, c’est à la chapelle du lieu qu’elle rendra sa première visite ; si elle s’achemine vers 430Chinon, elle fera halte devant tous les autels qu’elle trouvera sur sa route ; si elle entre victorieuse dans Orléans délivré, c’est à l’église cathédrale qu’elle court. Au fort de ses combats, dans les marches qui les précèdent, dans les triomphes qui les suivent, chaque jour, elle se retire à l’église pour y prier, à deux genoux, le Dieu de nos autels. Mais que dire de son amour, quand elle reçoit ce Dieu dans son cœur ? Avec quelle onction, enfant, elle lui donne asile pour la première fois, avec quel empressement, dès lors, elle en renouvelle le divin contact, avec quelle scrupuleuse exactitude elle lui ouvre son âme plusieurs fois la semaine ! C’est que, pour elle, le vrai objet de sa tendresse et le tout de sa piété, c’est moins le Dieu que l’on adore à distance que le pain sacré dont on peut goûter de près toute la saveur.

Mais là où est Jésus, il vit. Ce n’est pas un Dieu mort que le Dieu des chrétiens. Non est mortuorum sed vivorum. Et comment ne vivrait-il pas, puisque lui-même il est la vie ainsi qu’il le proclame : Ego sum vita. C’est lui qui donne la vie à tout ce qui vit. Et voyez, n’était-il pas vivant le jour où il prononça la parole qui fit du pain son propre corps ? Et ce pain lui-même, transformé et transsubstantié, comment ne reproduirait-il pas le corps vivant de celui qui a opéré ce mystère ? Aussi entendez Jésus : Ego sum panis et panis vivus. Je suis un pain et un pain vivant. Bien plus, ajouterons-nous, sous les espèces sacramentelles, Jésus est triplement vivant, vivant de sa vie cachée de Bethléem, vivant de sa vie sacrifiée du Calvaire, vivant de sa vie glorieuse du ciel.

C’est à cette vie toute divine que Jeanne, dans la mesure de son humaine faiblesse, sut unir la sienne propre. Du jour où elle eut reçu, pour la première fois, son Dieu, dans l’humble église de Domrémy, jusqu’au jour où elle lui rendit son âme, sur le bûcher de Rouen, qu’a été sa vie sinon une douce et sainte union à celle de son Sauveur et Maître ? En faut-il d’autres preuves que son horreur pour le péché et pour tout ce qui y conduit, que son dédain des réjouissances frivoles, auxquelles s’adonnaient les compagnes de son âge, que son attrait pour le recueillement, les oraisons et la prière, que sa bienfaisance envers les pauvres et les malheureux, que son zèle à ramener à Dieu ceux qui l’oubliaient et le blasphémaient, que sa noble et pieuse réserve dans les camps, sur les champs de bataille, parmi les soldats qu’elle commandait ou au milieu des généraux qu’elle conseillait ? Non, pour la protéger contre les ruses du démon ou les séductions du monde, il fallait plus que la cuirasse qu’elle portait sur sa poitrine, que l’épée qu’elle tenait à la main ou que l’étendard qu’elle faisait flotter devant elle ; il lui fallait cette autre force qu’elle trouvait au cœur de celui auquel elle était étroitement unie 431et auquel elle se donnait souvent, confiante dans la parole qu’il avait dite lui même : Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et je demeure en lui (saint Jean, VI, 57).

Jeanne acclamée à Orléans. (Lenepveu.)
Jeanne acclamée à Orléans. (Lenepveu.)

Et là où Jésus vit, il parle. Et comment ne parlerait-il pas lui qui, de son nom propre, s’appelle le Verbe, c’est-à-dire la parole ? Il parle donc et sa voix prend des accents bien divers. Tantôt, calme et discrète, elle imite le doux murmure du ruisseau dans la plaine ou le chant mystérieux de l’oiseau dans les bois ; tantôt, forte et terrible, elle rappelle le bruit des cèdres qui se brisent dans la montagne ou le gémissement de la tempête aux solitudes du désert. Vox Domini confringentis cedros, vox Domini concutientis desertum. Mais, qu’elle soit douce ou forte, calme ou terrible, qu’elle frappe l’air de ses vibrations ou qu’elle n’agite que les plus intimes parois de l’âme, le cœur qui touche à Dieu sait toujours l’entendre.

Par une faveur spéciale, Jeanne entendit cette double voix ; elle l’entendit sous les ombrages de Domrémy et elle l’entendit dans le secret de son cœur. Sous les ombrages de Domrémy, elle entendit la voix de l’archange saint Michel, qui venait lui exposer la grande pitié qui était en terre de France et lui annoncer qu’elle avait été choisie de Dieu pour porter secours à son roi. Et, avec la voix de l’Archange, elle entendit encore les voix de sainte Marguerite et de sainte Catherine lui confirmant le message de l’Archange et la priant de partir pour délivrer Orléans. Mais, dans son cœur, elle entendit cette autre voix dont les premières n’étaient que de faibles échos : Va, va, va, fille de Dieu, va, Dieu te sera en aide. C’était la voix de Celui à qui nul ne saurait résister.

Mais, pour entendre cette voix, il faut faire silence dans son cœur et ce silence ne s’obtient que par la prière et ne se produit que par l’union sainte au corps sacré du Sauveur. Amants de la sainte Eucharistie, quand, dans votre poitrine, vous possédez votre Dieu, écoutez-le, il vous parle toujours.

Et là où Jésus parle, il agit. Il est Dieu et, pour Dieu, parler c’est 432agir. Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière brille ; que la terre se peuple d’êtres vivants et les oiseaux volent dans les airs et les animaux courent sur la terre et les poissons nagent dans les eaux et l’homme paraît. Dieu dit et tout a été fait. Dixit et facta sunt.

Au cœur de l’homme aussi la parole de Dieu est un acte, acte d’autant plus énergique et fécond que le cœur qui en est le théâtre est mieux préparé à en subir l’influence.

Et quand cette action a-t-elle été plus sensible et plus éclatante que dans l’admirable vie de Jeanne ? Tout y contredit les données humaines. Quoi ? Pour sauver un pays sur le bord de l’abîme, voilà qu’une enfant se présente ; pour rassurer un prince qui doute de tout, même de la légitimité de sa naissance, c’est une pauvre bergère qui s’annonce ; pour donner confiance à des généraux divisés, c’est une humble fille qui se propose ; pour gagner des victoires, délivrer des villes, faire sacrer un roi, chasser l’ennemi de France, c’est une jeune vierge qui revêt une cuirasse, monte à cheval, bataille sans merci et finalement triomphe de tout. Non, l’instrument est trop faible, la main trop débile pour qu’à l’un et à l’autre nous puissions reporter l’honneur d’un tel succès. La force qui inspire et soutient Jeanne vient certainement de Dieu.

C’est que, avant de décider ses plans de combat, Jeanne se confesse et communie avec ferveur et avec larmes ; c’est que, avant de marcher à l’ennemi, elle reçoit la sainte communion et entraîne les chefs et les soldats à imiter son exemple ; c’est que, après ses victoires, elle verse au cœur de son Jésus les actions de grâces de ses succès guerriers.

Et ce qu’elle fut aux jours de ses triomphes, elle le fut au cours de son long martyre. Si, dans sa prison, elle n’eut plus le bonheur de communier, cette faveur lui ayant été refusée par ses geôliers, du moins, de sa prison au bûcher, le cœur de ses bourreaux s’étant adouci, elle aura l’insigne joie de recevoir une dernière fois celui qui avait réjoui sa jeunesse et devait être sa suprême force dans le suprême combat.

Que ce Dieu de force et d’amour descende donc dans vos âmes, comme il est descendu dans celle de l’héroïne que nous fêtons aujourd’hui ; qu’il y vienne souvent par sa présence réelle et personnelle ; qu’il y réside toujours par sa grâce féconde. Lorsqu’il parlera à votre âme, écoutez sa voix. Tendre et douce, elle séduira vos cœurs parle charme de ses accents ; forte et terrible, elle contraindra votre volonté dans le respect et l’obéissance. Toujours, elle sera pour vous le guide de votre conscience et la direction de votre vie. Et quand vous sentirez en vous se produire l’action sainte de ce Dieu caché, mais toujours vivant, ne résistez pas à cette impulsion bénie ; elle porte avec elle le salut et la vie.

433Que Jeanne la Bienheureuse, après avoir été votre modèle dans une vie toute d’union à Dieu par la sainte Eucharistie, soit à jamais votre protectrice dans le ciel, la protectrice de notre chère patrie, la protectrice de votre ville, la protectrice de votre paroisse, la protectrice de vos familles, la protectrice de vos âmes. Ainsi soit-il.

XVI
L’office pontifical du 9 mai 1909. — Discours de Mgr Turinaz, évêque de Nancy. — Le Te Deum.

La foule reprit deux fois encore le chemin de la cathédrale, pour assister, le 9 mai, aux offices pontificaux qui devaient clore le triduum. Le matin, la grand-messe fut célébrée par S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, et les vêpres furent présidées par Mgr Amette, archevêque de Paris. Les chants, est-il besoin de le répéter ? furent magnifiques : c’était le même programme qu’aux offices du 7 mai et la même perfection d’exécution. Voici ce qu’écrivait, après les fêtes, à M. le maître de chapelle, M. Widor qui tint le grand orgue aux offices du 9 mai :

J’ai été ravi de vos chœurs avant-hier et hier. La messe était superbe, l’orchestre très convenable, les voix excellentes, l’effet très noble, très impressionnant. Quant à la cérémonie, elle présentait aux spectateurs du grand orgue le plus beau des spectacles.

Il serait superflu et indiscret d’ajouter rien à ce jugement.

Mgr Turinaz, évêque de Nancy, prononça le dernier discours. Ceux qui avaient entendu en 1879 le jeune évêque de Tarentaise, dans la même circonstance, assuraient que ni sa voix, ni son geste n’avaient vieilli, ni surtout son âme ardente de patriote. À plusieurs reprises, il fut interrompu par les applaudissements de son auditoire, qui saluait la Seconde apparition de Jeanne d’Arc147 si éloquemment présentée.

Procession de 1909. Défilé de NN. SS. les évêques.
Procession de 1909. Défilé de NN. SS. les évêques.

Discours de Mgr Turinaz, évêque de Nancy

434Quibus autem apparuerit in visu diligunt eam in visione, et in agnitione magna lium suorum. (Ceux auxquels elle est apparue la saluent avec plus d’amour dans la vision et la manifestation de ses merveilles.)

(Eccli., I, 15.)

Éminences148,

Messeigneurs,

Mes Frères,

Il y a trente ans, je disais dans cette chaire et dans le solennel anniversaire que nous célébrions hier :

Ce n’est pas un discours, c’est un chant, un hymne, un cantique du ciel qu’il faudrait faire entendre à cette heure, dans votre cité et votre basilique en fête.

Quelle parole humaine pourrait retracer cette épopée unique dans les annales des peuples, répondre dignement aux émotions de cette grande assemblée, à l’enthousiasme de votre patriotisme, reproduire les enseignements glorieux du passé et les rayons d’espérance que la bannière victorieuse de la libératrice de la France fait briller à travers les ombres et les angoisses de nos temps troublés149 !

Que faudrait-il dire aujourd’hui, dans ces fêtes plus solennelles encore, pour louer, au nom d’Orléans, de la France et de l’Église, l’angélique guerrière couronnée de l’auréole des Bienheureux ?

Je ne me trompe pas, il y a ici une nouvelle et providentielle apparition de Jeanne d’Arc.

Plus puissante que jamais, elle vient au secours de notre infortuné pays ; une seconde fois, Dieu a pitié de la France. Il envoie, pour unir ses 435fils, pour les entraîner aux luttes vaillantes et à la victoire, l’humble bergère portant au front le diadème de la gloire céleste et de la sainteté.

Vous avez voulu, Monseigneur, que l’évêque de la capitale de la Lorraine, l’évêque du diocèse de Toul, auquel Domrémy appartenait-il y a quatre siècles, et qui adonné Jeanne à Orléans et à la France, l’évêque placé par la Providence sur nos frontières toujours menacées, se fît entendre dans ces fêtes incomparables de la religion et du patriotisme. Vous savez si j’ai hésité à accepter un pareil honneur. Il est difficile de louer les saints ; il est difficile de louer Jeanne d’Arc après tant de voix éloquentes qui ont fait tressaillir le peuple orléanais et la France entière, surtout quand l’orateur a consacré à cet éloge plusieurs discours qui ont été publiés.

Je voudrais cependant, si la bonne Lorraine me protège et m’inspire, je voudrais célébrer la seconde apparition de Jeanne, après des siècles d’indifférence et d’oubli, la montrer rayonnante dans l’éclat de sa sainteté et des caractères réservés et merveilleux de cette sainteté. Quibus apparuerit in visu diligunt eam in visione, et in agnitione magnalium suorum. [Ceux auxquels elle est apparue, l’aiment dans sa vision et dans la manifestation de ses merveilles. (Eccle., I, 15)]

I

L’apparition de Jeanne d’Arc au siège d’Orléans et sur les champs de bataille, la rapidité foudroyante de ses victoires, ses coups d’épée qui resteront immortels, le sacre du roi à Reims avaient soulevé les peuples dans l’enthousiasme.

Sans doute, la jalousie, la perfidie, la trahison s’attachaient à tous les pas de la bergère victorieuse ; elles arrêtaient l’élan de l’armée, faisaient échouer ses desseins et s’apprêtaient à la vendre aux ennemis de la France. Mais l’éclat de ses triomphes fut prodigieux.

La foule partout l’acclamait, elle baisait ses mains et ses pieds. Les princes lui envoyaient des messages, les plus vaillants proclamaient sa bravoure et ses vertus. Des médailles étaient frappées à son effigie, sa statue était placée dans des églises, sa renommée avait franchi les frontières de notre pays, et les nations étrangères réclamaient le récit de ses exploits.

Mais quand elle est malheureuse et trahie, transportée à travers des provinces françaises dans une cage de fer, enchaînée par les pieds et par les mains, quand des juges, qui ne sont que d’infâmes bourreaux, la torturent dans son corps et dans son âme, quand la nuit des cachots a succédé aux splendides journées d’Orléans, de Beaugency et de Patay, quand elle n’entend plus que des menaces de mort, l’ingratitude la méconnaît et l’abandonne.

436Quoi ! De tout ce pays délivré de la servitude anglaise, personne ne se lève pour la secourir ! Non, non, personne ! ni le roi auquel elle a rendu sa couronne et son royaume, ni les chevaliers qu’elle conduisait au combat, ni l’armée qu’elle a menée à la victoire, ni ce peuple dont elle a vengé les défaites et assuré l’indépendance, non, personne ne vient arracher aux Anglais leur victime. Autour d’elle et au loin, partout l’égoïsme abject, la lâcheté et la peur ; partout le silence de l’oubli et l’horreur de la mort ! Ô Jeanne, ô Jeanne, que vous avez dû souffrir ! Et depuis lors, oh ! la lamentable histoire ! Depuis lors, malgré les procès de réhabilitation, malgré quelques témoignages, précieux, sans doute, d’écrivains français et étrangers, malgré quelques éclaircies, les ombres descendent et enveloppent la libératrice.

Le procès de réhabilitation, qui s’acheva en 1456, démontra nul et sans valeur l’inique procès de Rouen. Le décret solennel prononcé au nom du Pape, les affirmations de nombreux témoins, des mémoires théologiques et juridiques mirent en pleine lumière les vertus de l’héroïne et sa divine mission. Mais bientôt le silence de l’oubli enveloppa de nouveau la guerrière et la sainte.

Les causes de cet oubli, il faut les demander aux bas-fonds de la nature humaine, à l’ingratitude qui se détourne des plus prodigieux bienfaits, à l’orgueil des rois et des politiques qui refusent de reconnaître le succès des armes, la défense de la couronne et le salut de leur pays dans la mission céleste d’une pauvre bergère. Les causes de cet oubli, mais c’est l’envie qui s’acharne partout et toujours, implacable, contre les nobles âmes, les héros et les saints ; c’est l’indifférence et l’inertie des catholiques et des honnêtes gens en face de toutes les grandes causes, indifférence et inertie que nous ne connaissons que trop ; c’est l’esprit païen 437de la Renaissance ; plus tard l’esprit de l’impiété et la corruption que confondent les vertus chrétiennes, la pureté sans tache, la grandeur morale et l’héroïque dévouement.

On a attribué cet oubli à l’ignorance des faits, ignorance que dissipa plus tard la publication des textes des deux procès.

Il n’est pas contestable que cette publication fut une heureuse révélation, qu’elle rappela les épreuves et les vertus de Jeanne, et offrit à sa glorification et au procès de Béatification les documents les plus précieux.

Mais on ne peut dire que l’ensemble des faits et la prodigieuse vie de l’héroïne n’étaient pas connus après les démonstrations de l’enthousiasme et de la vénération populaires que j’ai signalées, et surtout après le procès de réhabilitation dont les échos avaient été entendus de la France et de l’Église.

Le XVe siècle fut ingrat et oublieux. Le XVIe le fut plus encore. L’esprit de la Renaissance ne s’élevait pas jusqu’à comprendre ce chef-d’œuvre de la foi, de la piété et de la générosité chrétiennes, qu’était la douce et magnanime enfant. Il traitait de fable sa vie si récente, ses victoires et son martyre. Des écrivains français s’unissaient à des écrivains anglais et allemands pour outrager notre héroïne. À la fin du XVIe siècle, un auteur qui n’est pas suspect de mysticisme disait : Grande pitié ! Personne ne secourut la France si à propos et si heureusement que cette Pucelle ; et jamais mémoire de femme ne fut plus déchirée150.

Malgré le succès des armes, mêlé pourtant à bien des revers, malgré ses grands hommes, ses chefs-d’œuvre de l’éloquence, de la poésie et de l’art, le XVIIe siècle méconnut presque complètement la mémoire de Jeanne d’Arc. Bossuet lui a accordé trois pages, et elle fut célébrée par un poème sans valeur. L’esprit de la Renaissance régnait encore et défigurait nos magnifiques cathédrales du moyen âge.

Un des évêques les plus pieux et les plus illustres consacrait des années à écrire et à écrire encore un roman païen, destiné à préparer à sa redoutable mission le fils du roi très chrétien. Et cependant quels admirables enseignements seraient venus à ce fils de France des hauts faits et des vertus de saint Louis et de Jeanne d’Arc ! On affirme que le nom de la libératrice qui a sauvé son pays et la royauté ne se trouve pas une seule fois dans les nombreux écrits de l’archevêque de Cambrai.

La prétendue philosophie, l’impiété et la corruption dominèrent le XVIIe siècle. Le plus brillant, mais le plus infâme de ses écrivains s’efforça, dans un poème immonde, de déshonorer l’angélique guerrière. La gloire de la calomnie et de la boue d’un tel homme aurait manqué peut-être à la grande Française. Mais j’aurais honte de nommer dans cette chaire cet homme dont Joseph de Maistre a dit : Paris le couronna, Sodome l’eût banni.

La postérité qui se lèvera dans l’impartiale justice rappellera, sans doute, les défaillances et les égarements du XIXe siècle, mais elle louera ses grands hommes et ses saints, les triomphes de la science, de l’éloquence et de la poésie, et surtout les œuvres magnifiques de la foi, de la piété et de la charité chrétiennes.

Il faut le reconnaître, le XIXe siècle s’éprit d’admiration et d’amour pour la Pucelle de Domrémy et d’Orléans. Une fois encore la publication des deux procès fit rayonner l’angélique vision. Des historiens incrédules écrivirent en son honneur de magnifiques pages.

Ici, à Orléans, les fêtes de la délivrance devinrent splendides. Mgr Dupanloup, de son verbe puissant, grava sur un marbre immortel la radieuse 438image de la bergère, de la guerrière, de la martyre et de la sainte.

Des fêtes furent établies dans toute la France et on put espérer que tous les partis et tous les cœurs s’uniraient autour de la libératrice dans une fête nationale. Plusieurs de nos cités lui élevèrent des statues ; une basilique fut construite à Domrémy, au pays des apparitions et des voix célestes. Des collines de la Lorraine aux Pyrénées, des Alpes aux grèves de la Bretagne, la France s’émut pour la glorification de la grande et incomparable Française.

Jeanne avait dit à ses juges : Menez-moi au Pape. Après quatre siècles, ce vœu était réalisé. L’évêque d’Orléans prenait par la main l’héroïque captive, la conduisait aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, et demandait pour elle le diadème des Bienheureux.

Son successeur sur le siège d’Orléans, devenu le pieux, doux et éminent archevêque de Lyon, poursuivit avec ardeur le même dessein.

Et vous, Monseigneur, dans les inspirations de votre cœur de Français et d’évêque, vous avez achevé cette œuvre religieuse et nationale. Soyez-en remercié et béni ! Pie X a couronné l’humble bergère de l’auréole des saints, et la France l’appellera le Pape de Jeanne d’Arc.

Faut-il redire, une fois de plus, les preuves de cette sainteté ? Les témoignages des contemporains de Jeanne d’Arc, des chevaliers qui l’avaient suivie dans ses combats, affirment ses nobles et héroïques vertus. Le bourreau, fuyant le bûcher, s’écriait : Je suis damné, j’ai brûlé une sainte. Et le secrétaire du roi d’Angleterre se retirait en disant : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte.

Pour placer les saints sur les autels, l’Église exige des miracles. Jeanne a accompli des miracles démontrés par les enquêtes du procès de Béatification. Mais le décret pontifical qui les proclame déclare que le plus grand miracle de Jeanne fut sa vie entière qu’il appelle un perpétuel prodige.

Jeanne a eu le don de prophétie. À Poitiers, à Chinon, à Rouen, elle a annoncé des événements qu’elle ne pouvait naturellement prévoir, et qui paraissaient impossibles à ses contemporains. Ils sont rapportés en ces termes par un des religieux chargés de l’interrogatoire, à Poitiers : Les Anglais seraient battus, la ville d’Orléans serait délivrée de ses ennemis ; le dauphin serait sacré à Reims ; la ville de Paris rentrerait sous l’obéissance du roi ; le duc d’Orléans, alors prisonnier en Angleterre, serait rendu à la liberté et reviendrait d’Angleterre.

Et le religieux, après avoir rappelé ces prédictions au procès de réhabilitation, ajoutait : Ces choses, je les ai ouïes annoncer de mes oreilles, et je les ai vues de mes yeux s’accomplir.

Elle a annoncé aux juges de Rouen qu’avant sept ans une ville plus 439importante qu’Orléans serait reconquise, et que les Anglais seraient chassés de France, à l’exception de ceux qui y mourraient. Et six ans plus tard, Paris rentrait sous le pouvoir du roi de France, et bientôt le dernier soldat anglais fuyait le sol de notre pays devant nos étendards victorieux.

Mgr Turinaz, évêque de Nancy.
Mgr Turinaz, évêque de Nancy.

Comment pourrais-je vous dire le degré supérieur, l’excellence, l’héroïsme de ses vertus ?

Sa piété a été louée par les témoins de son enfance et par les témoins de ses exploits guerriers. Elle priait constamment. Au soir des batailles, elle allait dans les églises remercier Dieu de la victoire.

Quand la nuit descendait sur le camp, elle réunissait autour de sa bannière les prêtres qui suivaient l’armée, et chantait avec eux les louanges de Dieu. Elle aimait quarante fois plus que son épée, sa bannière sur laquelle elle avait fait graver les noms de Jésus et Marie. Souvent elle se confessait et recevait la sainte Eucharistie, a dit Dunois, son compagnon d’armes, elle entendait tous les jours la messe, et, à l’élévation du corps de Notre-Seigneur, elle répandait d’abondantes larmes.

Dans sa prison, quand, après de longues et ardentes supplications, elle obtint d’entendre la messe et de communier, des larmes de joie inondèrent son visage.

Son humilité domine de haut tous les succès et tous les triomphes. Après la délivrance d’Orléans et ses victoires, au milieu des acclamations du peuple, elle reste bonne, simple, et rapporte tout à Dieu. Son fait, dit-elle, n’est qu’un ministère. À Reims, après les splendeurs du sacre, elle demande en pleurant à retourner dans son pauvre village où ses frères et ses sœurs seront si heureux de la revoir.

Cette jeune fille, jetée à dix-sept ans au milieu des camps, parmi les 440hordes brutales et corrompues, garde une angélique pureté. Prodige plus étonnant encore, ses compagnons d’armes affirment que la vue de Jeanne d’Arc leur inspirait et leur imposait la vertu. Ils la regardaient comme un être sacré et ils ne croyaient pas que, près d’elle, la pensée du mal fût possible. Dunois, rappelant dans le procès de réhabilitation ces grands souvenirs, ajoutait : Et c’était là une chose presque divine.

Le suprême sommet de la sainteté est l’amour de Dieu embrasant les cœurs, pénétrant, dominant, entraînant toutes les vertus jusqu’à l’héroïsme et réalisant la perfection dans l’accomplissement constant et parfait de l’adorable volonté de Dieu. Oui, le suprême sommet de la sainteté est la charité, vertu maîtresse et reine, dernier mot de la terre et dernier mot du ciel, lien ineffable de la Trinité divine, et qu’on pourrait appeler l’essence même de Dieu, car Dieu est charité : Deus caritas est151.

C’est pour accomplir, dans la charité la plus ardente, la volonté de Dieu, que la pauvre enfant quitte son village, qu’elle brave les menaces de son père et fait pleurer sa mère. J’aurais mieux aimé être tirée à quatre chevaux, disait-elle, que d’aller à Orléans, si ce n’est par la volonté de Dieu. Et encore : J’aurais mieux aimé mourir que de rien faire contre la volonté de Dieu. À Chinon, à Poitiers, à Orléans, à Rouen, jusque dans les flammes du bûcher, elle affirme sa divine mission. Elle est l’Envoyée de Dieu.

Ah ! c’est que l’amour embrasait son âme. Je m’attends à tout, disait-elle, à Dieu mon créateur ; je l’aime de tout mon cœur.

Dans l’horreur du supplice, quand les flammes montent et l’enveloppent, elle pardonne à ses bourreaux, elle pose sur sa poitrine une petite croix de bois, elle demande au religieux qui l’assiste d’élever le crucifix, afin qu’elle puisse le voir jusqu’à son dernier soupir ; elle jette en expirant ce dernier cri de son amour : Jésus ! Jésus ! Jésus ! Et elle meurt pour la France.

Quelle vie ! Quelle mission ! Quel sacrifice ! Quel admirable ensemble de toutes les vertus ! Trésor incomparable de grâce et d’énergie, de pureté, d’humilité et de valeur guerrière, de tendresse, de piété et de dévouement, cette pauvre fille déconcerte et désespère la parole humaine : Dans son dernier combat, a écrit un historien incrédule, elle monte au-dessus d’elle-même, éclate en paroles qui feront pleurer éternellement… Nul idéal qu’ait pu se former l’homme n’approche de cette très certaine réalité152.

La voici sur les autels, et de vos cœurs émus montent vers la martyre 441et la Bienheureuse ces paroles où nos Livres saints célèbrent la libératrice d’Israël : Dieu lui a donné une beauté qui grandit toujours, afin qu’elle apparût aux yeux de tous avec un incomparable éclat153. Et encore : Vous êtes bénie de Dieu dans toutes les maisons de Jacob, parce que le Dieu d’Israël sera glorifié en vous parmi toutes les nations qui entendront votre nom : Benedicta es tu a Deo tuo, in omni tabernaculo Jacob, quoniam in omni gente quæ audierit nomen tuum magnificabitur super te Deus Isræl154.

Il me reste à vous dire les caractères réservés et merveilleux de cette sainteté. Quibus apparuerit in visu diligunt eam in visione et in agnitione magnalium suorum.

II

Jeanne d’Arc est, par excellence, la sainte française.

Bien qu’elle soit née en pays lorrain, elle appartenait à la France, non seulement parce que Domrémy était sous la suzeraineté du roi de France, mais elle est de nationalité française. Les Lorrains, séparés des possessions de la royauté française par le démembrement de l’empire de Charlemagne, abandonnés de ses successeurs, s’efforcèrent souvent de se rattacher à la mère-patrie. Au temps de Godefroy de Bouillon et au temps de Jeanne d’Arc, les Lorrains étaient Français comme l’étaient les Bourguignons et les Bretons, gouvernés par leurs ducs, comme le sont aujourd’hui les Alsaciens-Lorrains, au delà des frontières tracées par l’épée des vainqueurs. Jusqu’au Xe siècle, la Lorraine est appelée Francia, et, depuis lors, on a encore appelé les Lorrains Franci ou Lorrains français Lotharingenses Franci155.

La grande patrie que les chevaliers doivent aimer, disent les vieux chants de guerre, c’est la vraie France, celle qui s’étend de Saint-Michel-du-Péril, ou du mont Saint-Michel, jusqu’à Cologne, et de Besançon jusqu’au pas de Calais156.

Sans doute, la Lorraine a lutté souvent contre la royauté française, 442comme la Bretagne, la Bourgogne, la Normandie, le Dauphiné et toutes les autres provinces qu’a réunies plus tard le pouvoir royal. Et, certes, nous n’admettrons jamais que les défaites ou les victoires, les vicissitudes de la guerre ou de la politique, la séparation ou l’annexion d’une province décident de sa nationalité.

Jeanne a les grandes qualités de l’âme française et du caractère national. Elle est ardente et bonne, douce et vaillante ; elle s’émeut aux souffles d’en haut ; elle tressaille de loin au bruit des batailles ; elle a l’enthousiasme des grandes causes ; elle est intrépide dans les combats. Elle pleure sur les morts ; et, descendant de cheval, elle soigne et console un soldat anglais mourant. Elle est de la race de nos chevaliers bardés de fer et de nos admirables religieuses. Elle protège les petits, les pauvres et le peuple. Quand on essaie d’écarter d’elle la foule qui l’entoure et la presse, écoutez ces admirables paroles : Je n’ai jamais eu le cœur de les écarter de moi, car c’est pour eux que je suis venue.

Dans ses réponses aux docteurs de Poitiers, au dauphin, à ses juges, elle a le ferme bon sens, la droiture, la simplicité, la noblesse et l’énergie, elle a les élans du cœur et les réparties promptes et étincelantes de l’esprit français. Son langage a je ne sais quoi de naturel et de décisif, de primesautier, de naïf et de vibrant, qui rappelle la langue de Joinville, de Henri IV et de saint François de Sales.

Oui, Jeanne d’Arc est l’image de la France, fidèle à elle-même et à ses providentielles destinées. Elle est le fruit béni de nos traditions et des hautes aspirations nationales ; elle est la fleur de nos champs, le lis de nos vallées, elle est la fille au grand cœur, la fille de Dieu et la fille d’un grand peuple.

Jeanne est par excellence la sainte française, parce qu’elle est la sainte du patriotisme français.

Aucune sainte de notre pays, ni Geneviève, ni Clotilde n’ont donné à la France de telles preuves d’amour et de dévouement.

Ce pays, c’est la patrie. Jeanne l’a dit au dauphin. Dès qu’elle accomplira l’œuvre pour laquelle elle est envoyée, la patrie sera soulagée, délivrée. Patria statim alleviata.

L’amour de la patrie est une vertu naturelle. C’est l’amour de la famille agrandie, le trésor des pures affections, des traditions vénérables, des précieux souvenirs.

Cet amour, les bénédictions de Dieu l’ont consacré dans l’Ancien Testament, et il a rayonné dans les luttes d’Israël, dans les chants des prophètes, dans le cantique de Débora, dans le courage de Judith, dans l’héroïsme des Machabées. Le Fils de Dieu a sanctifié cet amour en pleurant sur les malheurs de Jérusalem ingrate et infidèle.

443Les nations chrétiennes, baptisées dans l’eau et l’esprit de Dieu, ont été les héritières de cet amour.

La patrie française était la vraie France, la grande terre, le doux pays.

Sur les rivages de l’Orient, les chevaliers si terribles dans les combats ouvraient leurs lèvres et leurs poitrines au vent qu’ils croyaient venir de France, et l’un d’eux disait : Quand le doux vent a soufflé du côté de mon pays, m’est avis que je sens une odeur de paradis.

La patrie, ce n’est pas seulement le sol qui a porté nos premiers pas, le ciel qui répand sur nous ses clartés et ses ombres, la langue nationale, les vallées gracieuses, les plaines fécondes, les hautes montagnes. Tout cela, sans doute, entre dans la notion de la patrie, mais n’est pas la patrie elle-même. Plus haut que le sol que nous foulons aux pieds, plus près que le ciel qui nous abrite entre des frontières qui ne sont pas immuables, au-dessus des autels, des berceaux et des tombes, il est un foyer des sentiments qui constituent le patriotisme, un foyer de traditions vénérables et de grands souvenirs, une puissance intime, essentielle, vivante : l’âme d’un peuple, l’âme de la patrie.

Ce que Jeanne a surtout aimé dans la France, c’est son âme. C’est le royaume du Christ, et dont le roi n’est que le lieutenant. Elle l’appelle le saint royaume de Jésus-Christ.

Et cette âme de la France, comme Jeanne l’a aimée !

La grande pitié qui est au royaume de France l’arrache à sa riante vallée, à sa famille, à la douce et heureuse vie de son village. Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, et quand j aurais été fille de roi, disait-elle, je serais partie. Quand il aurait fallu, pour venir ici, user mes jambes jusqu’aux genoux, je serais venue. Et elle ne pouvait plus durer. Elle parle avec des accents sublimes du sang de France : Je n’ai jamais vu couler le sang des Français, sans que mes cheveux ne se levassent sur la tête… Je suis venue relever le sang de France.

Quand la trahison la livre à ses terribles ennemis, elle ne pense qu’à la France. Mes bons amis, dit-elle, je suis trahie. Je ne pourrai plus servir le noble royaume de France.

Jeanne a combattu et souffert, elle est morte pour la France.

Ah ! c’est que le sacrifice est la puissance suprême de l’homme, parce qu’il est son acte le plus puissant et le plus beau. Que dis-je ? le sacrifice est l’acte suprême de Dieu qui lui a demandé sur le Calvaire et qui lui demande, tous les jours sur nos autels, la puissance qui rachète et qui sauve le monde.

Oui, sans la douleur et l’immolation, sans la croix et la couronne d’épines, 444sans l’effusion du sang, il n’y a pas de rédemption. Sine sanguinis effusione non fit remissio157.

Il faut le sang des héros, il faut les larmes des épouses et des mères pour faire lever les grandes moissons de la vertu, de l’honneur et de la gloire.

Dans les ténèbres de sa prison, quelles réponses cette pauvre enfant fait aux questions perfides et aux menaces de torture et de mort !

Après avoir annoncé que les Anglais seront chassés de France, elle ajoute : Sans cette révélation, je serais morte. Écoutez encore : Vous pouvez bien m’enchaîner, mais vous n’enchaînerez pas la fortune de la France. N’oubliez pas que ces réponses étaient des réponses de mort, comme l’a affirmé un des greffiers, en marge du texte du procès, mortifera responsio.

Sur le bûcher, quand le feu s’élève et dévore sa chair, elle affirme encore sa divine mission pour la délivrance de son pays.

Un historien que j’ai déjà cité a écrit ces belles paroles : Jeanne a tant aimé la France que la France touchée se prit à s’aimer elle-même158.

Cet amour et cette immolation ont sauvé l’âme de la France. Si notre pays était devenu une province anglaise, dominée par le protestantisme ou écrasée, comme l’Irlande, sous une tyrannie sans pitié, il eût manqué à l’Église et à Dieu ; il eût perdu, avec son caractère national, sa mission dans le monde. Je l’ai dit, je veux le redire encore, tout ce que la France a été depuis plus de quatre siècles, tout ce qu’elle sera dans l’avenir, par l’éclat de la parole, la séduction des arts, les conquêtes de l’épée, par les prodiges de l’apostolat, par la fécondité merveilleuse des œuvres chrétiennes, elle l’a été, elle le sera par la vertu de ce grand holocauste. Ô Jeanne, protégez la Lorraine et sauvez encore la France !

Jeanne d’Arc est la sainte guerrière. Une femme, une jeune fille, guerrière, intrépide et victorieuse. Et cette guerrière est une sainte ! C’est un fait unique dans l’histoire du monde.

Sans doute la guerre est un horrible fléau. Elle porte avec elle la mort, les dévastations et les ruines. Elle développe les instincts de la cruauté et répand des flots de sang. Une guerre injuste ou entreprise sans nécessité n’est pas seulement un grand crime, elle est le principe de crimes innombrables dont la seule pensée fait frémir.

Et pourtant, il est des guerres justes, nécessaires et saintes. Dieu s’est appelé le Dieu des armées. Il veut que les peuples défendent leur sol, leurs droits, leurs croyances, leur indépendance et leur honneur. Il est 445des servitudes et des hontes qu’un peuple ne peut pas subir. Alors, il se lève tout entier et il redit avec les défenseurs d’Israël : Nous, nous combattons pour nos âmes et pour nos lois. Il vaut mieux mourir dans la guerre que voir les maux de notre nation et de notre religion sainte159.

Jeanne d’Arc écoutant ses Voix (Rude).
Jeanne d’Arc écoutant ses Voix (Rude).

La guerre juste et nécessaire élève les âmes, trempe les caractères, repousse les jouissances abjectes et la corruption ; elle multiplie les vaillants et les héros.

La mission guerrière de Jeanne a été un des signes de sa sainteté.

Dieu, en effet, a donné à cette enfant les dons qui font les guerriers illustres, les grands capitaines. Elle a le sang-froid et l’ardeur, la bravoure que rien n’étonne et n’émeut, la prévision qui déconcerte l’ennemi, le coup d’œil des chefs et les illuminations du génie de la guerre. Cette bergère qui ne sait ni A ni B, qui n’a tenu dans ses mains que son fuseau et conduit son pauvre troupeau, elle porte l’épée de la France ; elle réunit les armées dispersées, elle entraîne les princes et les chevaliers vaincus, elle organise des convois, discute les plans de campagne. Partout elle paraît la première, sa bannière à la main, à l’assaut et au combat. Infatigable, elle reste jusqu’à six jours et six nuits sans délier une seule pièce de son armure.

Sa méthode est l’offensive, méthode vraiment française, qui tant de fois nous a donné la victoire et pourrait nous la donner encore. Elle a les mots heureux et vibrants qui enthousiasment et enlèvent le soldat et son cri de guerre est : En avant, en avant, tout est vôtre !

Politique habile, elle conduit par une marche rapide le dauphin à Reims, afin de le présenter au peuple avec les droits du sacre et la majesté royale.

Après la délivrance d’Orléans, les chevaliers disaient : Pas de chef, si expérimenté fût-il, n’aurait déployé tant de génie. Et selon le 446témoignage du duc d’Alençon, elle excellait surtout dans le parti qu’elle savait tirer de l’artillerie.

En cinq jours, a écrit un illustre général étranger, deux assauts, trois villes prises, une bataille gagnée, voilà qui n’eût pas déparé la gloire de Napoléon lui-même160.

La petite bergère avait inspiré aux Anglais une telle terreur que le roi d’Angleterre fut obligé de porter des peines contre les soldats et les chefs qui refuseraient d’aller en France combattre la Pucelle.

Oui, il faut redire ces paroles du secrétaire du roi d’Angleterre : Ce n’est pas de la terre, mais du ciel qu’elle est venue soutenir de sa tête et de son bras la France croulante.

Jeanne d’Arc est la sainte de la frontière et de l’espérance.

Elle est née dans cette Lorraine, si souvent dévastée par la guerre, où la frontière imposée par la défaite est gardée par un peuple fidèle et vaillant.

On a contesté l’origine lorraine de Jeanne d’Arc, on a interprété quelques textes et discuté sur un petit ruisseau dont le cours aurait été détourné de quelques mètres. Mais, au-dessus de ces querelles, entendez la voix des siècles, et la voix de toutes les traditions françaises saluant Jeanne comme la bonne Lorraine. Écoutez les témoignages de Jeanne. Elle affirme à la femme qui lui a donné l’hospitalité, à Vaucouleurs, qu’elle est la Pucelle des marches de Lorraine, envoyée de Dieu pour délivrer la France. L’avocat de la famille d’Arc, dans le procès de réhabilitation, commença son plaidoyer en disant que Jeanne était née au pays de Lorraine161. Écoutez encore Jeanne elle-même : Pour ce qui est de ce que j’ai fait depuis que j’ai pris le chemin de France, je jurerais volontiers… Je ne vins en France que sur l’ordre de Dieu… J’aimerais mieux être tirée à quatre chevaux que de venir en France sans la permission do Dieu… Quand j’eus appris que je devais venir en France, je me mêlais peu aux jeux et aux promenades.

Au-dessus de l’autorité de Jeanne, voici celle de l’Archange qui l’envoie, entendez bien, de la part de Dieu, délivrer et sauver notre pays. C’est cette voix qui me disait qu’il était nécessaire que je vinsse en France. Deux ou trois fois par semaine, cette voix me disait : Pars en France, il le faut ! Et encore : La voix me disait : Va en France… et je ne pouvais plus durer !

Jeanne doit aller en France, elle a pris le chemin de France, elle est venue en France, donc, Domrémy n’était pas en France.

447Je le sais, on a invoqué des formes de langage usitées dans certaines régions qui appartiennent à la France, mais ne lui ont pas toujours appartenu. Elles disent qu’on va en France quand on franchit une frontière qui n’existe plus. Mais ce sont là des locutions vulgaires que personne n’emploie dès qu’il s’agit de questions sérieuses, de faits de quelque importance. Comment admettre que de telles formes de langage aient été employées par Jeanne et par l’Archange parlant de la mission divine de délivrer et de sauver notre pays162 ?

Jeanne est enfin la sainte de l’espérance.

Elle inspire l’espérance au dauphin qui doute de Dieu, de la France et de lui-même, aux armées dispersées dans la défaite, à la France qui ne croit plus à elle-même. Elle fait rayonner l’espérance à Chinon, à Orléans et sur les champs de bataille. Quand, dans vos murs encore environnés d’ennemis, elle apparut venant ici, dans cette cathédrale, rendre gloire à Dieu de sa première victoire, vos pères se sentirent comme désassiégés, disent les vieilles chroniques. Dieu m’a envoyée, leur disait-elle, ayez seulement confiance et il vous délivrera. Blessée et presque seule dans les fossés d’une redoute anglaise, elle s’écrie : Eh, mon Dieu, vous entrerez bientôt hardiment, n’ayez doute.

Aujourd’hui Jeanne apparaît sur nos horizons si sombres comme l’arc-en-ciel de l’espérance. Elle porte au front l’auréole de la sainteté. Elle annonce de nouveaux prodiges, elle est la sainte de la frontière et de l’espérance.

Ah ! cette frontière tracée par l’épée de nos ennemis et le sang de nos soldats, je la vois, je la touche… et j’en frémis. Qui la supprimera ? Dieu le sait ; Jeanne le sait aussi. Autrefois, dans l’élan de sa bravoure, elle a brisé la frontière qui enserrait la France. Cette mission, ne peut-elle 448l’accomplir encore avec une plus haute puissance et dans une splendide gloire ?

Ne craignez pas, ne craignez pas. J’ai déploré, il y a quelques instants, le fléau de la guerre. Et que serait aujourd’hui la guerre avec les instruments perfectionnés de destruction, entraînant des peuples entiers et suspendant toute vie matérielle et sociale !

Mais Dieu a des ressources inconnues, des voies que nous ne soupçonnons pas… J’espère et j’attends…

Là-bas, au pays de Lorraine, le patriotisme a élevé trois statues à la gloire de l’héroïque libératrice. À Domrémy, au seuil de la basilique, Jeanne l’inspirée est à genoux, comme soulevée de terre par les célestes visions ; elle écoute les Voix d’en-haut, les Voix qui lui disent : Va, va sauver la France.

À Nancy, Jeanne la guerrière, sur son cheval de bataille, élève d’un geste énergique sa bannière et retient son coursier frémissant.

Plus loin, des ruines de la forteresse de Mousson, on aperçoit à l’horizon la cathédrale de Metz, la captive, dont un des antiques vitraux fait encore étinceler au soleil ce mot : Espérance. Là, Jeanne foule aux pieds le léopard anglais vaincu…

J’ai vu ces trois statues se mettre en chemin, guidées par Jeanne la Bienheureuse. Elles allaient vers les champs de bataille où, sans la trahison, la victoire aurait illuminé nos drapeaux ; elles allaient vers le monument national de Mars-la-Tour.

Regardez ce monument. La France est désolée, mais elle est forte encore. Elle soutient dans ses bras un soldat mortellement blessé, et place sur son front la couronne immortelle. Le mourant laisse échapper son arme et sa main droite est placée sur son cœur dont il a donné tout le sang pour son pays. Cette arme, un enfant la saisit, et, près de lui, un autre enfant s’appuie sur l’ancre de l’espérance.

Et Jeanne l’inspirée disait : France, relève-toi, écoute enfin les Voix d’en-haut, les traditions de ta gloire. France, Dieu t’appelle ; repousse l’erreur et la corruption et reprends les chemins de tes providentielles destinées.

Et Jeanne la guerrière disait : France, réunis tes fils dans le patriotisme, dans la vraie justice et la vraie liberté ; élève les âmes et fortifie les cœurs. Laisse ton épée au fourreau. Mais, si demain l’iniquité et la honte viennent sur toi, lève-toi toute entière et marche d’un bond à l’ennemi et reprends mon cri de guerre : En avant, en avant, tout est vôtre !

Et Jeanne la victorieuse, et Jeanne la Bienheureuse disaient : Dieu 449nous envoie vers toi, car il y a grande pitié au pays de France. Il a toujours dans ses mains et dans son cœur la prospérité, la grandeur et la gloire des peuples. Il t’appelle comme autrefois. Si tu le veux, tu seras encore demain et pour des siècles la messagère, l’apôtre et le soldat de Dieu.

Télégrammes de Mgr Touchet et de Pie X

Dès que Mgr Turinaz fut descendu de chaire, Mgr Touchet y monta, pour donner lecture d’un télégramme qu’il venait de recevoir de Rome. Le matin, il avait envoyé au Saint-Père la dépêche suivante :

À Sa Sainteté le Pape Pie X,

Les Éminentissimes cardinaux Luçon et Andrieu, S. Ém, le cardinal Coullié retenu loin de nous, mais présent de cœur, quarante-huit archevêques et évêques, réunis pour célébrer le triduum de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, se plaisent à dire au Pape l’enthousiasme admirable de la ville d’Orléans et celui de la France transportée par le baiser que Sa Sainteté daigna donner au drapeau français, expriment au Pasteur Suprême leur inébranlable attachement et sollicitent, ô Père vénéré, votre bénédiction apostolique.

Stanislas, évêque d’Orléans.

Voici la réponse du Pape :

À Monseigneur Touchet, évêque d’Orléans,

En ce jour solennel, mémorable, où Orléans tressaille enthousiaste et répète les échos des fêtes de Saint-Pierre à Rome, pour la Béatification de l’Héroïne nationale française, Jeanne d’Arc, voyant réunis autour de son digne évêque, Mgr Touchet, les cardinaux Luçon, Andrieu et Coullié absent, mais présent de cœur, quarante-huit archevêques et évêques, pour solenniser le triduum en l’honneur de la Pucelle d’Orléans, aujourd’hui la Bienheureuse, le Saint-Père Pie X, touché des sentiments de foi, de fidélité exprimés par très noble dépêche, bénit avec effusion de cœur cardinaux, archevêques, évêques, tous les fidèles, les pèlerins, et prie le ciel que la Bienheureuse Jeanne d’Arc soit toujours l’Ange tutélaire de la France.

Cardinal Merry del Val.

450Les applaudissements redoublèrent à la lecture de ce télégramme. Puis le salut clôtura les fêtes du triduum. Avant la bénédiction du Saint-Sacrement, S. Ém. le cardinal Luçon entonna le Te Deum, dont une foule immense répétait les versets dans un unisson d’une puissance inexprimable et qui rappelait le Credo du matin : après l’acte de foi du peuple, c’était l’acte de sa reconnaissance qui montait, ardent et sonore, vers Dieu et vers Jeanne d’Arc.

S. G. Mgr Touchet.
S. G. Mgr Touchet.

À la sortie de la cathédrale, les évêques furent, une dernière fois, l’objet des ovations de la foule.

Quand parut sur le parvis S. Ém. le cardinal Luçon, l’enthousiasme redoubla. Il fallut que Mgr l’évêque d’Orléans exigeât qu’on réattelât son cheval : les fidèles l’avaient dételé et voulaient traîner eux-mêmes la voiture jusqu’à l’évêché. Du moins, ils accompagnèrent leur évêque jusqu’à sa maison, en l’acclamant. Arrivé chez lui, Mgr Touchet trouva un télégramme que lui avait adressé spontanément S. Ém. le cardinal Ferrata, Rapporteur de la Cause.

Télégramme de S. Ém. le cardinal Ferrata à Mgr Touchet

Rome, 9 mai.

À Monseigneur Touchet, évêque d’Orléans,

Au dernier jour de vos magnifiques fêtes, suivies de loin avec joie et émotion, je tiens à renouveler mes respectueuses et affectueuses félicitations à Votre Grandeur, aux Éminentissimes cardinaux, aux Révérendissimes évêques, à toute la chère population orléanaise, fier d’avoir concouru au triomphe de notre grande Héroïne dont je garderai toute ma vie le précieux souvenir.

Je prie instamment avec vous la nouvelle Bienheureuse qu’elle daigne protéger l’Église et votre Patrie bien-aimée.

Cardinal Ferrata.

451Tel fut le triduum célébré à Orléans les 6, 7 et 9 mai 1909 en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc. Sa bonne ville l’avait dignement fêtée et il lui semble que ces solennités ont resserré, s’il est possible, les liens qui l’unissent à Jeanne et au vénéré Pontife qui l’a béatifiée.

Lettre de S. S. Pie X à Mgr Touchet

Les échos de ces fêtes parvinrent jusqu’à Rome, et à la relation que Mgr l’évêque d’Orléans en adressa au Saint-Père, celui-ci daigna répondre par une lettre autographe qui doit en clore le récit.

À notre Vénérable Frère Stanislas, évêque d’Orléans,
Pie X, Pape

Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.

La lettre, par laquelle vous avez le zèle de Nous faire connaître le caractère des solennités qui ont eu lieu, chez vous, en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, met le comble à la grande joie. que viennent de Nous causer, ici-même, l’affluence et la piété des Français. Nous nous réjouissons de voir que les fêtes eurent cet éclat et attirèrent cette foule ; mais Nous nous réjouissons encore davantage de voir l’accord des gens de bien pour garder et défendre la religion de leurs pères, accord dont Nous espérons bien que la magnanime Pucelle sera la médiatrice dans toute la France, accord qui fut si remarquable en vos cérémonies. Ce qui Nous le fait voir, c’est le zèle ardent et la piété du peuple, qui, pendant ces jours où les évêques et les ministres sacrés rivalisaient, comme vous l’écrivez, de charité fraternelle, s’est associé si merveilleusement au clergé, et surtout s’est approché, en une telle foule, de la table eucharistique où l’unité catholique se resserre par le plus fort des liens.

C’est pourquoi Nous vous adressons tout à la fois des remerciements pour les agréables nouvelles que vous Nous donnez, et des félicitations pour la grande part qui revient à votre zèle dans les faits que vous Nous avez rapportés. Vous ajoutez que Notre amour pour votre nation est apparu très clairement à tous les bons citoyens en cette circonstance : cela Nous réjouit grandement, et Nous demandons à Dieu d’amener tous ceux des Français qui honorent, comme il le faut, la mémoire de Jeanne d’Arc, à travailler efficacement au salut commun, en obéissant religieusement au Vicaire de Jésus-Christ.

452Comme gage des grâces divines et en témoignage de Notre particulière bienveillance, Nous vous accordons très affectueusement à vous, Vénérable Frère, à votre clergé et à votre peuple la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 24 mai 1909, l’an sixième de notre Pontificat.

Pie X, Pape.

XVII
Les fêtes de Jeanne d’Arc dans le diocèse d’Orléans. — Établissement d’une Association de prières sous son patronage. — Appel de Mgr l’évêque d’Orléans à la jeunesse chrétienne de France. — Une allocution ministérielle à propos de Jeanne d’Arc. — Le congrès de la jeunesse catholique.

Le diocèse d’Orléans avait pris part aux fêtes du triduum : la bannière bénite le 6 mai était l’offrande de toutes ses jeunes filles chrétiennes ; son clergé avait assisté, autant qu’il l’avait pu, aux solennités des jours suivants et, dans la foule qui s’y pressa, bon nombre de pèlerins étaient venus des villes et des villages du Berry, de la Sologne, de la Beauce et du Gâtinais. Cependant Mgr l’évêque d’Orléans, prévenant le désir de ses diocésains ou ratifiant ce qui s’était déjà fait dans maintes paroisses, ordonna que, dans toutes les églises et chapelles du diocèse, un triduum solennel fût célébré en l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc. La lettre épiscopale, en date du 15 juillet 1909, réglait que, là où un triduum ne pourrait être utilement célébré, on ferait une fête d’un seul jour ; il y aurait messe solennelle, vêpres, sermon, salut avec l’invocation Beata Johanna, ora pro nobis et le chant du Te Deum ; ces fêtes pourraient être célébrées toute l’année et, en l’année 1910, jusqu’au 18 avril.

Le récit détaillé de ces fêtes ne saurait trouver place ici. Les Annales Religieuses du diocèse d’Orléans les ont signalées pour la plupart, à mesure qu’elles avaient lieu ; mais il a été impossible au chroniqueur de noter toutes les manifestations de foi, de reconnaissance et de confiance que, même dans les plus modestes églises ou 453dans les paroisses les moins chrétiennes, le souvenir de Jeanne d’Arc à suscitées depuis un an. Dans presque toutes les églises paroissiales, Jeanne aujourd’hui a sa statue ; bientôt dans toutes, chaque sixième dimanche après Pâques, on célébrera sa fête approuvée par la Sacrée Congrégation des Rites et les prêtres réciteront son office au bréviaire : le culte de Jeanne n’attendait plus que cette dernière faveur de sa Sainteté Pie X pour devenir obligatoire dans l’Église d’Orléans163.

Jeanne d’Arc en prière, par P.-H. Flandrin.
Jeanne d’Arc en prière, par P.-H. Flandrin.

Est-il besoin d’ajouter qu’il y sera populaire, après l’enthousiasme que les fêtes de Rome et d’Orléans ont fait éclater et après les hommages que Jeanne d’Arc a reçus partout sur cette terre orléanaise : de Jargeau à Beaugency, dans cette vallée de la Loire que son épée a rendue française, et de Patay à Courtenay, dans cette Beauce qu’elle a illustrée par une victoire et dans ce Gâtinais qu’elle a traversé pour courir au sacre de Reims ou quand elle en revenait, d’Orléans à Sully, à Saint-Benoît, à Châteauneuf, à Gien où elle a séjourné, dans tant d’autres bourgs ou villages qu’elle a traversés 454quelques-uns plusieurs fois, au cours de ses chevauchées merveilleuses164. Il a semblé au peuple des villes et des villages de l’Orléanais que, revenue de Rome la couronne au front, Jeanne le visitait une seconde fois de la part du Roy du Ciel et qu’elle lui apportait encore la délivrance. D’autres ennemis que l’Anglais l’attaquent ou l’oppriment aujourd’hui : contre eux il doit défendre sa foi religieuse, celle de ses enfants, et les destinées même de cette patrie française qui ne serait plus la France, le jour où l’irréligion y serait définitivement maîtresse.

Pour conjurer ce péril, Jeanne sera notre médiatrice auprès de Dieu. C’est pourquoi tant de supplications ont monté vers elle cette année, et ne cesseront désormais de réclamer son secours. Mais parce que la prière faite en commun est particulièrement assurée d’être exaucée, Mgr l’évêque d’Orléans a établi dans son diocèse une Association de prières sous le patronage de la Bienheureuse Jeanne d’Arc : le siège en est à la cathédrale.

Voici la lettre qu’il a écrite à M. l’Archiprêtre à ce sujet.

Lettre de Mgr Touchet sur l’établissement d’une Association de prières sous le patronage de Jeanne d’Arc

Orléans, 17 septembre 1909.

Cher monsieur l’Archiprêtre,

Vous avez bien voulu rédiger, à ma demande, les statuts d’une Association de prières sous le patronage de Jeanne d’Arc, pour l’éducation chrétienne et la persévérance de l’enfance et de la jeunesse.

I. — Pourquoi créer cette Association ?

Hélas ! le motif apparaît trop sensiblement et le besoin se fait sentir trop impérieux.

La campagne de déchristianisation de l’enfance et de la jeunesse se poursuit avec une âpreté que ne calme aucune considération, ni celle des intérêts évidents de la chose publique, ni celle des impatiences des familles manifestées par des signes non équivoques, ni celle de la bonne formation de nos enfants dont la précocité malsaine et trop fréquente effraie les meilleurs esprits, fussent-ils libres, comme ils s’expriment, de toute préoccupation religieuse.

Au mal débordant une digue devient trop clairement nécessaire.

Cette digue serait une vaste Association de prières et au besoin d’activités vigilantes et défensives, au service de la plus sacrée des causes.

455II. — Pourquoi mettre cette Association sous le patronage de la Bienheureuse Jeanne d’Arc ?

Voici, en toute simplicité et clarté.

Au XVe siècle, Dieu, par Jeanne d’Arc guerrière et martyre, a délivré la France des destructeurs de sa nationalité.

Au XXe, Dieu ne voudrait-il pas, par Jeanne d’Arc triomphante et béatifiée, délivrer la France des destructeurs de sa foi ?

Ce n’est pas une œuvre de colère et de haine qu’elle opérerait ainsi, ce serait une œuvre de pacification, de rédemption et de conversion.

Le fait que, cinq siècles durant, Jeanne demeure oubliée, et cet autre fait que subitement elle monte à ce sommet de popularité ne peuvent manquer d’impressionner tout homme réfléchi.

Ne serions-nous pas en présence de l’un de ces mystères de salut que Dieu a préparés pour notre chère Patrie, qui, — l’histoire en témoigne, — ne lui manquèrent jamais aux heures critiques ?

Assurément, il est difficile de lire au livre des desseins de Dieu ; encore reste-t-il qu’il nous permet d’essayer avec discrétion et révérence d’en déchiffrer l’énigme, et nous ne croyons pas trop nous avancer en écrivant que le ciel n’a pas retardé si longtemps, pour rien, un culte si naturel et si justifié.

Aussi bien, en parlant de la sorte, ne sommes-nous que l’écho de la voix qui a pour mission d’assurer, de rectifier, de confirmer la nôtre.

Dans le Bref de Béatification, le Suprême Pontife n’a-t-il pas écrit ces graves paroles :

Ce n’est que dans les temps présents qu’il a été donné à la Sacrée Congrégation des Rites de commencera s’occuper de la Cause de la Béatification de Jeanne d’Arc. Et ce fut vraiment à propos…

Nous avons l’espérance, presque certaine, que la Vénérable servante de Dieu, qui va être désormais comptée au nombre des Bienheureuses, obtiendra à sa patrie, dont elle a si bien mérité, la vigueur de sa foi antique, et à l’Église catholique dont elle fut toujours l’enfant soumise, la consolation de lui voir revenir tant de ses fils égarés.

III. — Comment coopérer à ce dessein de Dieu ?

Par les moyens mêmes que la Bienheureuse Jeanne d’Arc mit en œuvre pour l’accomplissement de sa première mission : l’union de tous les bons Français travaillant de concert sous les plis de sa bannière, en vue de défendre et de rétablir nos croyances traditionnelles spécialement dans l’âme des enfants et des jeunes gens ; l’application parmi nous des principes de charité, de dévouement, d’austérité, de piété qui sont la base et l’essence du christianisme ; la discipline et le courage qui seront nécessaires 456pour opérer une rénovation dont on peut prédire qu’elle ne se réalisera pas sans un effort long et patient.

IV. — Pourquoi choisir la cathédrale d’Orléans comme siège de cette pieuse Association ?

Parce que c’est à Orléans que Dieu avait envoyé Jeanne d’Arc ; le signe de sa mission surnaturelle était là ; Domrémy et sa douce aurore de vertus préparent Orléans et ses victoires ; Reims et les fanfares du sacre, Rouen et les douleurs du bûcher suivent Orléans comme la conséquence suit un principe ;

Parce que Jeanne, à Orléans, c’est Dieu entrant par effraction dans notre histoire et y renouant avec nous un pacte sacré ;

Parce que Jeanne ne fut jamais oubliée à Orléans.

Tandis que partout en France on oubliait à peu près Jeanne, Orléans s’en souvenait, la révérait, la soulevait pour ainsi dire au-dessus de l’océan d’oubli où, sans la ville fidèle, la mémoire sacrée aurait sombré ;

Parce que, après les fêtes de Rome, deux cardinaux, dix archevêques, trente-trois évêques, des centaines de prêtres et des milliers de fidèles y sont venus chanter le Te Deum de notre reconnaissance à Dieu qui, en donnant Jeanne d’Arc à la France et en la glorifiant, a fait pour elle ce qu’il ne fit pas pour les autres nations ;

Parce que, depuis le dernier mois de mai, Orléans a vu les pèlerins affluer dans sa cathédrale, isolés ou par groupes : groupes diocésains, groupes de la Jeunesse catholique, groupes de patronages. On y a prié Jeanne d’Arc comme on prie, à Lourdes, la Vierge immaculée ;

Parce que enfin, à Orléans, arrivent de partout pour Jeanne d’Arc des recommandations aux prières et des ex-voto pour les grâces obtenues.

Entre Orléans et la Bienheureuse le lien ne fut jamais rompu et ne se rompra jamais.

Cher monsieur l’Archiprêtre, je souhaite à l’œuvre nouvelle que vous entreprenez le succès qui couronna tant d’autres œuvres dont s’honore votre longue et belle carrière sacerdotale.

Je suis certain que toutes les familles chrétiennes de notre diocèse ; je suis certain même qu’avec l’approbation et les encouragements de nos bien vénérés collègues, enfin, comme conséquence de maintes sollicitations, un grand nombre de familles qui ne sont pas de notre diocèse tiendront à s’inscrire dans l’Association de la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

C’est pour le salut des enfants et des jeunes gens du pays, partant c’est pour le bien de la France ; c’est pour la prospérité de l’Église ; c’est pour l’honneur de la Bienheureuse Jeanne d’Arc que vous travaillez.

En voilà plus qu’il n’en faut pour que Dieu bénisse votre entreprise.

457Agréez, cher monsieur l’Archiprêtre, l’assurance de mes très sincères et très cordiaux respects.

✝ Stanislas, Évêque d’Orléans.

Statuts de l’Association

En conséquence :

Article premier. — La présente lettre à M. l’Archiprêtre de la cathédrale d’Orléans et les statuts de la pieuse Association seront lus au prône du dimanche qui en suivra la réception.

Art. 2. — MM. les curés, directeurs-nés des associations-locales, voudront bien travailler activement à la diffusion de l’Association, soit auprès des familles, soit auprès des divers groupes paroissiaux.

Art. 3. — Ils pourront naturellement se décharger sur leur vicaire du soin que nous leur recommandons ici.

Art. 4. — Les listes d’associés seront envoyées tous les mois à M. le curé de la cathédrale ou à M. l’abbé de Beauregard, son vicaire.

Art. 5. — On voudra bien remarquer que, d’après les statuts, soit les parents, soit les enfants, soit les jeunes gens sont inscrits individuellement, mais que les groupes : écoles, pensionnats de jeunes gens et de jeunes filles, orphelinats, ouvroirs, patronages, catéchismes préparatoires à la première communion et catéchismes de persévérance, associations de catéchistes volontaires, de mères chrétiennes, comités d’écoles libres, groupements de pères de familles chrétiens, œuvres des conscrits, œuvres militaires et toute institution ou œuvre s’intéressant à la jeunesse s’inscrivent collectivement.

Art. 6. — Un registre des inscriptions sera ouvert à la sacristie de la cathédrale d’Orléans.

Statuts

Article premier. — Une Association de prières, sous le patronage de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, pour l’éducation chrétienne et la persévérance de l’enfance et de la jeunesse, est fondée dans la cathédrale d’Orléans.

Art. 2. — M. l’Archiprêtre de la cathédrale est directeur-né de cette Association. Le sous-directeur sera l’un de ses vicaires, désigné par lui.

Art. 3. — Les parents chrétiens sont donc invités à s’y faire inscrire eux-mêmes, à y faire inscrire leurs enfants, individuellement et nominativement, dès leur baptême.

Art. 4. — Les directeurs et directrices de catéchismes, d’écoles, de pensionnats, d’ouvroirs, de patronages, et généralement de toutes œuvres ou groupes intéressés à l’éducation et à la persévérance de l’enfance et de la jeunesse sont invités à faire inscrire leur œuvre ou leur 458groupe, sous son nom et avec la désignation du lieu de son siège, collectivement, c’est-à-dire sans la liste de ses membres.

Art. 5. — Les parents chrétiens membres de l’Association réciteront et feront réciter à leurs enfants, à la suite de leur prière du matin ou du soir, surtout s’ils ont l’excellente habitude de faire celle-ci en commun, l’invocation :

Bienheureuse Jeanne d’Arc, priez pour nous et pour toutes nos familles qui ont recours ci vous.

Art. 6. — La même invocation sera récitée, par les soins des directeurs ou des directrices, dans les internats pour jeunes gens ou jeunes filles, à la prière-du soir ; dans les écoles, les ouvroirs, les patronages et autres œuvres d’éducation chrétienne ou de persévérance, au moment le plus favorable de leurs réunions.

Art. 7. — Une messe sera dite le premier vendredi de chaque mois dans la chapelle de la cathédrale où sera exposée la statue de la Bienheureuse Jeanne d’Arc, pour tous les membres vivants et défunts de l’Association, et plus particulièrement aux intentions qui auront été préalablement recommandées.

Art. 8. — Une communion mensuelle, est conseillée aux pères et aux mères de familles ; ils auront à cœur d’engager leurs enfants à les accompagner à la sainte table.

Art. 9. — Une cotisation de cinquante centimes, une seule fois versée, sera reçue, au moment de l’inscription, pour l’entretien de la chapelle et les frais généraux de l’Association.

Art. 10. — Les familles et les groupes, qui se feront inscrire collectivement, ne seront pas redevables d’autant de cotisations qu’ils comptent de membres, mais d’une seule cotisation pour chaque famille et chaque groupe.

Art. 11. — Outre leur très minime cotisation, les membres de l’Association qui se sentiraient portés à cette générosité pourront, par des offrandes volontaires, collaborer au développement de l’œuvre.

H. Despierre, Vicaire général,
Chanoine-Archiprêtre de la cathédrale.

L’œuvre, née d’hier, grandit chaque jour, lentement il est vrai, car dit M. l’Archiprêtre, elle se présente comme il convient à son caractère, sans réclame bruyante, aux âmes sérieuses, capables de comprendre l’importance de son but et la puissance surnaturelle de son moyen. Le 1er juin 1910 la ville et le diocèse d’Orléans avaient déjà donné les résultats suivants :

  • 596 inscriptions individuelles ;
  • 459387 familles ;
  • 151 groupes d’œuvres diverses : paroisses, communautés, confréries, pensionnats, écoles, catéchismes, patronages, ouvroirs, etc., inscrits sous forme collective.

Des adhésions étaient venues, à la même date, de quarante-et-un départements : Ain, Aisne, Ardèche, Aveyron, Basses-Pyrénées, Bouches-du-Rhône, Cantal, Calvados, Charente, Cher, Corrèze, Côtes-du-Nord, Deux-Sèvres, Eure-et-Loir, Gironde, Haute-Saône, Haute-Vienne, Indre-et-Loire, Jura, Loire, Loir-et-Cher, Loire-Inférieure, Lot, Lot-et-Garonne, Marne, Meuse, Mayenne, Meurthe-et-Moselle, Nord, Oise, Pas-de-Calais, Puy-de-Dôme, Seine, Seine-Inférieure, Seine-et-Oise, Seine-et-Marne, Somme, Tarn, Var, Vendée, Vienne. De l’étranger, il était venu quelques adhésions, notamment d’Alger, de Belgique et de Rome. Dieu veuille qu’elles se multiplient, pour qu’il soit permis aux fondateurs de la pieuse Association de solliciter bientôt l’approbation et la bénédiction du Souverain Pontife qui a glorifié notre Libératrice !

Statue de Jeanne d’Arc, par Foyatier.
Statue de Jeanne d’Arc, par Foyatier.

Mgr l’ évêque d’Orléans a bien voulu se servir de la publicité de l’Enseignement chrétien165, pour recommander cette œuvre à toutes les maisons secondaires ecclésiastiques d’éducation chrétienne, qui, soit en France soit à l’étranger, compte près de cinq-cent-cinquante établissements alliés.

En portant à leur connaissance l’organisation de l’Association il leur disait :

Appel de Mgr Touchet dans l’Enseignement chrétien

460Un grand nombre de nos maisons d’éducation chrétienne et libre ont voulu déjà fêter la Bienheureuse Jeanne d’Arc : solennités religieuses, érection de statues, pèlerinages, fêtes littéraires, ces manifestations diverses ont fait constater que, dans les milieux scolaires, la prière et l’enthousiasme vont naturellement à la sainte Libératrice. Et dans le mouvement admirable qui, sur un signe du Pape, emporte aujourd’hui toute la France catholique vers la Bienheureuse Jeanne d’Arc, il n’y a peut-être rien de plus spontané et de plus généreux, rien à coup sûr de plus consolant que l’élan de notre jeunesse chrétienne.

Le mouvement de la France catholique vers Jeanne d’Arc ne s’arrêtera pas, ainsi que plusieurs le prédisent ou l’espèrent. Non, cette dévotion ne sera pas un feu de Saint-Jean, très brillant, puis éteint en un seul soir d’été ; ce sera un grand foyer soigneusement entretenu pour que la famille française s’y rassemble, s’y réjouisse et s’y réchauffe. La concession que le Saint-Père a daigné nous faire d’un office annuel pour le dimanche dans l’octave de l’Ascension servira puissamment, n’en doutons point, à universaliser en France le culte de Jeanne ; et l’on verra ce jour-là tous nos catholiques à genoux devant ses autels et ses statues : n’est-ce pas le spectacle qu’ils donnent partout depuis la triomphante journée du 18 avril dernier ?

Il en sera de même dans toutes nos maisons chrétiennes.

Il appartient aux chers et dévoués maîtres de notre corps enseignant de faire qu’il en soit ainsi. S’ils entretiennent largement et pieusement parmi les enfants qui leur sont confiés la vénération de Jeanne, ils la diffuseront par contre-coup dans les familles de leurs élèves et, par là même, dans les villes où s’exerce leur ministère. Mais surtout ils travailleront très efficacement à leur œuvre éducatrice. L’âme des enfants s’élèvera en s’éprenant de loyauté, d’honneur, de force virile par la considération et bientôt, qu’on en soit assuré, par l’amour du plus fier, du plus éloquent, du plus pur, du plus fidèle denos chevaliers. Il n’est pas de plus bel idéal de fidélité chrétienne et de dévouement patriotique à proposer à la jeunesse de nos écoles…

Il peut paraître paradoxal de mettre la jeunesse qui étudie sous le patronage de Jeanne d’Arc, la sublime illettrée. Mais la jeunesse qui étudie a d’autres enseignements à recevoir que ceux des lettres, des mathématiques, de l’histoire. Et puis, toute illettrée qu’elle était, Jeanne savait tant de choses ! Elle avait tant de ce bon sens, que Bossuet appelait le maître de la vie humaine ! Elle avait une telle ouverture d’esprit sur les mystères de Dieu ! Elle, qui ne savait ni A ni B, savait si bien lire au livre de Messire !

Tous peuvent avec fruit fréquenter son école.

461La jeunesse chrétienne de France entendra cet appel que ses maîtres lui commentent chaque jour.

Il est assurément plus sérieux que certaine allocution ministérielle prononcée, le 24 octobre dernier, à Orléans même, à l’inauguration du Lycée Jeanne-d’Arc, que la municipalité avait fait aménager, à grands frais, pour ses administrés, dans l’ancien grand séminaire confisqué par la loi de Séparation. M. le ministre de l’Instruction publique, inaugurant ce lycée pour jeunes filles, ne craignit pas de dire, entre autres choses plus ou moins contestables sur l’éducation moderne des femmes, que Jeanne symbolise l’enseignement ; que d’aucuns offrent aujourd’hui des hommages peu désintéressés et tardifs à la vierge lorraine, et qu’il faut glorifier en elle non seulement la libératrice du territoire mais également la libératrice de la pensée, parce qu’elle mourut sur le bûcher à cause de sa pensée libre.

Est-ce la peine de souligner encore ces allégations étranges166 ? De quel enseignement M. le ministre a-t-il bien pu vouloir dire que Jeanne d’Arc est le symbole, elle qui ne savait que son catéchisme, ce catéchisme que M. le ministre interdit d’enseigner dans les lycées féminins ? On ne s’étonne pas que M. Doumergue, qui est protestant, ait chargé contre les catholiques et spécialement contre leur clergé. Mais à qui fera-t-il croire que le clergé catholique ait tardé à honorer celle qu’un Pape, Calixte III, fit réhabiliter en 1456, un siècle avant que les coreligionnaires de M. Doumergue aient mutilé chez nous son monument ? S’il entend que les hommages que l’Église lui rend aujourd’hui ont pour but de faire oublier la condamnation et le supplice de Rouen, faut-il donc être ministre de l’Instruction publique pour ignorer que ce n’est pas l’Église catholique qui a fait brûler Jeanne d’Arc ? Ceux-là seuls le disent encore qui apprennent son histoire dans les ouvrages de M. Thalamas ou dans ceux de M. Anatole-François Thibault, l’académicien plus connu sous le pseudonyme d’Anatole France.

Quant à la pensée libre dont Jeanne d’Arc aurait été la martyre, c’est à d’autres qu’il faut conter ces sornettes. Qu’on nous laisse tranquilles, dit Mgr Touchet, avec ces billevesées, du moins à Orléans. M. le maire, qui les écoutait, a dû les trouver 462un peu fortes ; par politesse, sans doute, il n’a pas protesté. Au reste, il était si heureux, comme il s’est écrié, de voir enfin venu ce jour de l’inauguration de notre beau lycée de jeunes filles ! Il eût été de bon goût, du moins, de ne le point mettre sous le vocable de Jeanne d’Arc. Daigne la Bienheureuse, dans ce local où elle seule ne doit pas se croire une étrangère, défendre contre les entreprises de la pensée libre la foi des enfants dont elle a été proclamée à Orléans la patronne laïque !

Pour ne point rester sur ce souvenir pénible, rappelons, en finissant, qu’au lendemain des fêtes d’Orléans l’Association catholique de la Jeunesse française y vint tenir son sixième Congrès national, sous la présidence de Mgr Touchet et de Mgr Mélisson, évêque de Blois. Quatre mille jeunes gens s’étaient donné un rendez-vous de trois jours (21-23 mai) dans la ville de Jeanne d’Arc, pour apprendre, à l’école de la Bienheureuse, comment ils doivent prier et lutter pour le service de Jésus-Christ et de la France : ce congrès fut le brillant épilogue des fêtes orléanaises. Il commença aussi cette série de rapprochements féconds en fruits d’action généreuse qui, désormais, vont se faire entre l’âme de Jeanne d’Arc et celle de la jeunesse française, pour la gloire de Dieu et la régénération chrétienne de la patrie : c’est l’espérance des catholiques français et c’est le vœu de S. S. Pie X qui a daigné remercier, encourager et bénir de tout cœur les congressistes d’Orléans.

Buste de Jeanne d’Arc.
Buste de Jeanne d’Arc.

Notes

  1. [77]

    Voici leurs noms : Vicomtesse de Montmarin ; Bezard ; M. Didier ; M. Louis Bimbenet ; vicomte de Saint-Trivier ; Comte Balfourier ; Mme Robineau ; comte de Lestrange ; M. de Freycinet : comte Baguenault de Puchesse ; M. Joseph Lemaire ; M. Huet-Renou ; M. Adrien Baron ; Mme Miron d’Aussy ; M. Paul-Elie Fougeron ; M. Eugène Deschamps ; M. Leveillé ; M. O. Raguenet de Saint-Albin ; M. Vauquelin ; M. Maurice Marcuëyz : Mme Deschamps ; comte O’Mahony ; vicomtesse de Vélard ; M. Marcel Charoy ; Mme de la Ville de Baugé ; marquis de Chanaleilles ; M. Léon Dumuys ; Mlle de Billy ; ; M. Cléret ; vicomte É. d’Alès ; M. Gaston Leroy ; M. d’Illiers ; M. Jauch.

    Le pensionnat Saint-Euverte ; la Visitation ; les Sœurs de Saint-Aignan ; les Sœurs du Bon-Secours de Paris ; les Sœurs Dominicaines ; les Dames Auxiliatrices ; la maison de la Grande-Providence.

  2. [78]

    Mgr Touchet, évêque d’Orléans.

  3. [79]

    Michelet.

  4. [80]

    L’allocution de Mgr Gauthey fut prononcée à l’occasion de la vêture de Mlle Germaine Febvre.

  5. [81]

    Depuis que ces lignes sont écrites, on a aménagé dans l’école Sainte-Croix une salle qui sert de chapelle.

  6. [82]

    Programme des chants exécutés le 7 mai :

    À la grand-messe. — Entrée solennelle : Prélude de la Messe à la mémoire de Jeanne d’Arc (Gounod) ; Introït : Dilexisti justitiam (du commun des Vierges) ; Célèbre Messe en ré (Johann Christian Heinrich Rinck) ; À l’offertoire : Grand chœur extrait de Rédemption (Gounod) ; Sortie par le grand orgue : Final (Jacques-Nicolas Lemmens).

    Aux vêpres. — Psaumes à deux chœurs ; Magnificat (faux-bourdon).

    Au salut solennel.O salutaris, baryton solo et chœur, avec violon, orgue et harpes (E. Magnin) ; Ave Maria, extrait des Triomphes de Jeanne d’Arc (Alfred Josset) ; Tantum ergo, choral à quatre voix (J. -S. Bach) ; Laudate, grand chœur à six voix (Marcel Laurent) ; Sortie, grand orgue : Toccata (Théodore Dubois).

  7. [83]

    Mystère du siège d’Orléans, joué à Orléans dès 1435 ( ?). Il aurait pour auteur un étudiant en droit à l’Université de cette ville, Jacques Millet. Il contient plus de 20.000 vers, et, encore que le caractère de Jeanne d’Arc y soit presque ébauché, l’œuvre est médiocre.

  8. [84]

    Évêque d’Orléans.

  9. [85]

    Dunois.

  10. [86]

    Charles d’Orléans avait été pris à la bataille d’Azincourt (1415).

  11. [87]

    Les fêtes de Jeanne d’Arc à Orléans à travers les siècles (1430-1908), par M. le chanoine Cochard, directeur des Annales religieuses.

  12. [88]

    Non loin de cette église se trouvaient les Tourelles.

  13. [89]

    Regard jeté dans une mansarde (Rayons et Ombres).

  14. [90]

    Jeanne-d’Arc a pour compagnons dans la tour du nord, Saint-Michel, Sainte-Catherine, Sainte-Marguerite et Félix-Dupanloup. Ces cloches sont l’œuvre du maître fondeur Georges Bollée, d’Orléans.

  15. [91]

    Il a été fait, pour une grande partie, d’après l’étude déjà citée, de M. le chanoine Cochard.

  16. [92]

    Lottin, 8 mai 1817.

  17. [93]

    Cf. M. le chanoine Cochard, op. cit., p. 57.

  18. [94]

    Généralement, le chant du Te Deum termine la cérémonie ; elle commence par le Magnificat ou l’Ave, maris stella.

  19. [95]

    Histoire du siège d’Orléans, par P. Mantellier (1867).

  20. [96]

    Il n’était pas au complet : dix-sept conseillers seulement s’y trouvaient. La plupart des autres, dont il est inutile de signaler le nom et les opinions, assistèrent à la revue militaire du lendemain.

  21. [97]

    Mgr Amette, archevêque de Paris ; Mgr Gauthey, évêque de Nevers.

  22. [98]

    Erige brachium tuum sicut ab initio et allide virtutem illorum in virtute tua. Erit enim hoc memoriale nominis tui, cum manus feminæ dejecerit eum (Jud., IX. 11, 15).

  23. [99]

    Non in multitudine neque in equorum viribus… sed humilium et mansuetorum semper tibi placuit deprecatio (Jud. IX, 16).

  24. [100]

    Egredere de terra tua et de cognatione tua et de domo patris tui, et veni in terram quam monstrabo tibi (Gen. XII, 1).

  25. [101]

    Despondi uni viro virginem castam exhibere Christo (II Cor. XI, 2). — Sicut lilium inter spinas, sic amica mea (Cant. II, 2).

  26. [102]

    Et feminæ cogitationes masculinum animum inserens (II Mach., VII, 21). — Erat etiam virtuti castitas adjuncta (Jud., XVI, 26).

  27. [103]

    Alia vero ludibria et verbera experti, insuper et vincula et carceres (Heb., XI, 36).

  28. [104]

    Deo pro nobis melius aliquid providente : etenim Deus noster ignis consumens est (Heb., XI et XII sub fine).

  29. [105]

    Loquebar in testimoniis tuis in conspectu regum et non confundebar (Ps. CXVIII, 46). — Non enim vos estis qui loquimini, sed Spiritus Patris vestri qui loquitur in vobis (Matt. X, 20).

  30. [106]

    Hominis est animam præparare, et Domini gubernare linguam. Cor sapienti erudiet os ejus : et labiis ejus addet gratiam (Prov. XVI, 1 et 23).

  31. [107]

    Alius est qui testimonium perhibet de me, et scio quia verum est testimonium quod perhibet de me (Joan., V, 32). — Lætatur homo in sententia oris sui : et sermo opportunus est optimus (Prov., XV, 23).

  32. [108]

    Nunc ergo ora pro nobis quoniam mulier sancta es, et timens Deum (Jud. VIII, 29).

  33. [109]

    Finis autem præcepti est charitas de corde puro, et conscientia bona, et fide non ficta (I Tim. I, 5).

  34. [110]

    In mundo pressuram habebitis, sed confidite, ego vici mundum (Joan., XVI, 33). — Sine sanguinis effusionem non fit remissio (Hebr. IX, 22).

  35. [111]

    Igne me examinasti, et non est inventa in me iniquitas (Ps. XVI, 3). — Probatio vestræ fidei multo pretiosior auro quod per ignem probatur (I Pet. I, 7).

  36. [112]

    Lux justorum lætificat : lucerna autem impiorum extinguitur (Prov. XIII, 9).

  37. [113]

    Benedicta tu a Deo tuo, quoniam in omni gente quæ audierit nomen tuum magnificabitur super te Deus Isræl (Jud. XIII, 31).

  38. [114]

    Nova lux oriri visa est ; gaudium et honor et tripudium (Esther, VIII, 16).

  39. [115]

    Cur moriemur, te vidente ? Nos et terra nostra tui erimus (Gen., XLVII, 19).

  40. [116]

    S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims.

  41. [117]

    Dans un très précieux document, Mgr Touchet a donné les noms des 675 et des 79 chefs d’Ordres et Universités qui ont écrit des Lettres postulatoires en faveur de la Béatification de Jeanne d’Arc. La chrétienté y est donc presque unanimement représentée.

  42. [118]

    Le Times, 29 janvier 1894.

  43. [119]

    Paroles de Jeanne.

  44. [120]

    Paroles de Jeanne au roi.

  45. [121]

    De Fortit.

  46. [122]

    Homil. 34 in Evang.

  47. [123]

    Bossuet : Oraison funèbre du prince de Condé.

  48. [124]

    Le capitaine Champion : Jeanne d’Arc écuyère.

  49. [125]

    Le capitaine Champion : Jeanne d’Arc écuyère.

  50. [126]

    Duc d’Alençon.

  51. [127]

    Introduction de la Cause de Béatification, en 1894.

  52. [128]

    Décret de Tuto, 24 janvier 1909.

  53. [129]

    Bossuet.

  54. [130]

    Martin Berruyer.

  55. [131]

    Grégoire IX à saint Louis.

  56. [132]

    De Bourbon-Linières.

  57. [133]

    Lettre de Pie X, à M. Ém. Keller.

  58. [134]

    Jud. XIII, 31.

  59. [135]

    Paroles de A. Mouchard et musique de M. Laurent.

  60. [136]

    NN. SS. Renou, archevêque de Tours. et Lemonnier, évêque de Bayeux.

  61. [137]

    Première partie.

    1. Marche héroïque de Jeanne d’Arc (Th. Dubois), harmonie seule, sous la direction de A. Jossel, directeur de l’Harmonie de Saint-Jean-de-Dieu ;
    2. Après le sacre : Jeanne d’Arc (Verdi), mélodie italienne ;
    3. La délivrance de la Patrie (Laurent de Rillé), chœur à six voix sous la direction de l’auteur ;
    4. Victorious la Pucelle (W. Reeve), mélodie anglaise ;
    5. Prière du soir au camp de Jeanne d’Arc (A. Josset), harmonie et chœur sous la direction de l’auteur ;
    6. Les adieux de Jeanne d’Arc (P. Tchaïkovski), mélodie russe ;
    7. À l’étendard (M. Laurent).

    Deuxième partie.

    1. Après le combat (A. Josset), harmonie seule ;
    2. Hommage à Jeanne d’Arc (Éd. Mignan), trio, récitatif et chœur sous la direction de l’auteur ;
    3. Jeanne d’Arc à Orléans (Laurent de Rillé), marche triomphale et chœur sous la direction de l’auteur ;
    4. a) Souvenir de Domrémy ; b) L’extase (Ch. Lenepveu) ;
    5. Salut, ô France des aïeux ! (C.-M. Widor), chant militaire sous la direction de l’auteur ;
    6. La vision de Jeanne d’Arc (opéra allemand de J. Hoven, 1845), soprano solo et duo ;
    7. Ballade des dames guerrières (M. Laurent), sur les hauts faits de Jehanne la bonne Pucelle ;
    8. Marche lorraine (L. Ganne), grand chœur.
  62. [138]

    Paroles de A. Mouchard.

  63. [139]

    Paroles de É. Eude, auteur du Nouveau mystère du siège d’Orléans, qui fut représenté à Orléans pour la première fois, aux fêtes du 8 mai 1894, parles élèves du petit séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin. Le poète met en scène Charles d’Orléans, prisonnier en Angleterre, et il lui dicte cette gracieuse ballade.

  64. [140]

    Deut. IV, 7.

  65. [141]

    Ps. XXI, 5-6.

  66. [142]

    Actuellement Mgr Debout.

  67. [143]

    Mgr Touchet, évêque d’Orléans, Discours à Pie X (13 décembre 1908).

  68. [144]

    Vie de saint Vincent de Paul, par Abelly.

  69. [145]

    Les jeunes gens du patronage Saint-Aignan.

  70. [146]

    Deuxième Panégyrique de Jeanne d’Arc (Œuvres oratoires, II, p. 240).

  71. [147]

    C’est le titre du discours de Mgr l’évêque de Nancy.

  72. [148]

    LL. ÉÉm. le cardinal Luçon, archevêque de Reims, et le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux…

  73. [149]

    Panégyrique de Jeanne d’Arc, prononcé dans la cathédrale d’Orléans, le 8 mai 1879 : Jeanne d’Arc, la France, l’Église et Dieu.

  74. [150]

    Étienne Pasquier, Recherches sur la France, livre II.

  75. [151]

    I, Joan., IV, 8.

  76. [152]

    Michelet, Jeanne d’Arc, Introduction.

  77. [153]

    Judith, X, 4.

  78. [154]

    Ibid., XIII, 31.

  79. [155]

    Charte de Frédéric Ier pour Gorze de 959, Cf., Cartulaire de l’abbaye de Gorze publié par A. d’Herbomez, p. 198. — Citons encore le diplôme d’Othon Ier pour Saint-Pierre de Metz du 3 juin 910, où les Lorrains sont appelés Lotharingenses Franci. Cf. Les Origines de la Haute-Lorraine et sa première Maison ducale, par Robert Parisot, professeur d’histoire de l’Est de la France à la Faculté des lettres de l’Université de Nancy, p. 126-121.

  80. [156]

    Chanson de Roland, v. 1428-1429. — Léon Gautier, La Chevalerie, Introduction, Code de la Chevalerie, p. 59.

  81. [157]

    Hebr. IX, 22.

  82. [158]

    Michelet, Jeanne d’Arc, Introduction.

  83. [159]

    I, Mach, III. 59.

  84. [160]

    Le général russe Dragomirof.

  85. [161]

    Le chanoine Dunand, Histoire complète de Jeanne d’Arc, 1er vol., chap. I, p. 62,

  86. [162]

    Jacques d’Arc, père de Jeanne, était originaire du village d’Arc, près de Saint-Nicolas-du-Port.

    Ce village d’Arc s’appelle maintenant Art-sur-Meurthe. C’est tout récemment qu’a été émise, appuyée par la publication d’une série d’actes du XIVe siècle, l’hypothèse de cette origine de la famille de Jeanne d’Arc.. (Voir Léon DOREZ, les Archives du gouvernement à Luxembourg. Paris, 1902, p. 9-19.) Art-Meurthe était désigné au moyen âge par mots : Arcas, Arch, Arc, Archus, super Mortam Archus. Il avait parmi ses habitants une famille d’Arc, dont le nom est relevé par des actes datés de 1315, 1316, 1332, 1345 et 1346. Dans ses membres, cette famille comptait un homme ayant le prénom de Jean et une femme celui de Hauvy, que nous retrouvons dans la généalogie des d’Arc, postérieurement à 1429. (Voir Léon DOREZ, Ibid., 12 et 13.)

    Notes extraites de l’ouvrage de M. le chanoine Henri DEBOUT, tome IER, p. 14 et 119, édition de Bonne Presse, illustré, in-4°.

    On montre à Art-sur-Meurthe la maison du père de Jeanne d’Arc. Le 18 avril, les habitants d’Art-sur-Meurthe ont fait une fête et ont illuminé cette maison.

  87. [163]

    L’office et la messe propres ne sont pas réservés au diocèse d’Orléans ; S. S. le pape Pie X a daigné les accorder à toute la France. Ils sont du rite double de seconde classe pour les diocèses d’Orléans, de Saint-Dié, de Nancy, de Verdun, de Reims et de Rouen ; du rite double-majeur pour les autres diocèses.

  88. [164]

    Qu’on ne cherche pas, ici, même l’indication sommaire de l’itinéraire et du séjour de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais. La question a été traitée avec toute l’exactitude possible en un sujet difficile par M. le chanoine Cochard. Annales religieuses du diocèse d’Orléans, 1909, 17 avril.

  89. [165]

    Enseignement Chrétien, 1er décembre 1909.

  90. [166]

    Mgr l’évêque d’Orléans l’a fait avec autorité dans une Lettre pastorale du 26 octobre 1909.

page served in 0.276s (4,0) /