A. Mouchard  : Les fêtes de la béatification de Jeanne d’Arc (1910)

Texte : Rome (18-22 avril 1909)

81Première partie
Rome (18-22 avril 1909)

Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape.

(Réponse de Jeanne d’Arc à ses juges.)

I
Les pèlerins de Rome. — Les évêques de France.

Dès qu’il fut décidé par S. S. Pie X que les fêtes de la Béatification seraient célébrées le 18 avril, il y eut partout en France un mouvement qui, de tous les diocèses et de tous les rangs de la société, emporta vers Rome des milliers de pèlerins. Allons à Rome ! fut, pendant la première quinzaine d’avril, le cri des catholiques français. Et, dès le commencement de la semaine sainte, de nombreux groupes de voyageurs avaient afflué dans la Ville éternelle. Ceux-là étaient les privilégiés, car ils devaient y séjourner plus longtemps et passer les heures les plus saintes de l’année chrétienne dans les sanctuaires où tant de souvenirs rendent plus sensibles à la foi et à la piété les mystères de la Cène, de la Passion et de la Résurrection du Sauveur.

Les autres, et c’était le plus grand nombre, n’arrivèrent à Rome que dans les premiers jours de la semaine de Pâques. Combien furent-ils qui s’y rassemblèrent avant le 18 avril ? Plus de quarante mille. Si l’on ajoute à ce nombre des pèlerins la foule d’étrangers ou d’Italiens que la curiosité, la sympathie ou la piété avaient amenés en même temps à Rome, il ne sera pas exagéré de dire que près de cent mille hommes y étaient réunis pour assister à la glorification de notre Jeanne d’Arc.

82Nos pèlerins français étaient entrés en Italie par toutes les routes qui, de France, y conduisent : ceux-ci, venant du Nord et du Nord-Est, par le Simplon ; ceux-là, venant du Nord-Ouest, de l’Ouest et du Centre, par le mont Cenis ; d’autres, venant du Sud-Ouest, du Midi ou du Sud-Est, par Vintimille : grande et pacifique invasion qui ne voulait pas, comme au temps de Charles VIII ou de Bonaparte, conquérir la terre italienne, mais faire un acte de foi au tombeau des Apôtres et remercier le Pape qui allait béatifier notre Libératrice.

Pèlerins catholiques, ils étaient conduits par leurs évêques et les chefs de soixante-trois diocèses de France et des colonies s’étaient mis à leur tête. Voici leurs noms :

  • Mgr Bonnefoy, archevêque d’Aix ;
  • Mgr du Vauroux, évêque d’Agen ;
  • Mgr Touzet, évêque d’Aire ;
  • Mgr Le Roy, évêque d’Alinda ;
  • Mgr Piquemal, auxiliaire pour Alger ;
  • Mgr Rumeau, évêque d’Angers ;
  • Mgr Williez, évêque d’Arras ;
  • Mgr Ricard, archevêque d’Auch ;
  • Mgr Villard, évêque d’Autun ;
  • Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux ;
  • Mgr Gieure, évêque de Bayonne ;
  • Mgr Douais, évêque de Beauvais ;
  • Mgr Labeuche, évêque de Belley ;
  • Mgr Mélisson, évêque de Blois ;
  • S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux ;
  • Mgr Laurans, évêque de Cahors ;
  • Mgr Delamaire, coadjuteur de Cambrai ;
  • Mgr Combes, archevêque de Carthage ;
  • Mgr Tournier, auxiliaire pour Carthage ;
  • Mgr Sevin, évêque de Châlons ;
  • Mgr Dubillard, archevêque de Chambéry ;
  • Mgr Belmont, évêque de Clermont ;
  • Mgr Guérard, évêque de Coutances ;
  • Mgr Castellan, évêque de Digne ;
  • Mgr Dadolle, évêque de Dijon ;
  • Mgr Meunier, évêque d’Évreux ;
  • Mgr Guillibert, évêque de Fréjus ;
  • Mgr Henry, évêque de Grenoble ;
  • Mgr Renouard, évêque de Limoges ;
  • S. Ém. le cardinal Coullié, archevêque de Lyon ;
  • Mgr de Briey, évêque de Meaux ;
  • Mgr Gély, évêque de Mende ;
  • Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier ;
  • Mgr Marty, évêque de Montauban ;
  • Mgr Lobbedey, évêque de Moulins ;
  • Mgr Turinaz, évêque de Nancy ;
  • Mgr Rouard, évêque de Nantes ;
  • Mgr Gauthey, évêque de Nevers ;
  • Mgr Mgr Chapon, évêque de Nice ;
  • Mgr Béguinot, évêque de Nîmes ;
  • Mgr Touchet, évêque d’Orléans ;
  • Mgr Izart, évêque de Pamiers ;
  • Mgr Amette, archevêque de Paris ;
  • Mgr Bougoüin, évêque de Périgueux ;
  • Mgr de Carsalade, évêque de Perpignan ;
  • Mgr Pelgé, évêque de Poitiers ;
  • Mgr Boutry, évêque du Puy ;
  • S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims ;
  • Mgr Dubourg, archevêque de Rennes ;
  • Mgr Eyssautier, évêque de la Rochelle ;
  • Mgr de Ligonnès, évêque de Rodez ;
  • Mgr Fuzet, archevêque de Rouen ;
  • Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié ;
  • Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour ;
  • Mgr Fodéré, évêque de Saint-Jean-de Maurienne ;
  • Mgr Bardel, évêque de Séez ;
  • Mgr Ardin, archevêque de Sens ;
  • Mgr Germain, archevêque de Toulouse ;
  • Mgr Renou, archevêque de Tours ;
  • Mgr Monnier, évêque de Troyes ;
  • Mgr Nègre, évêque de Tulle ;
  • Mgr Chesnelong, évêque de Valence ;
  • Mgr Gouraud, évêque de Vannes ;
  • Mgr Dubois, évêque de Verdun.

Joignons à cette liste les noms de quatre autres évêques français et de deux évêques anglais.

  • Mgr Gilbert, évêque d’Arsinoé ;
  • Mgr Doulcet, évêque de Nicopolis ;
  • Mgr Marre, évêque de Costanza ;
  • Mgr Dontenville, évêque de Ptolémaïs ;
  • Mgr Mostyn, évêque de Menevia ;
  • Mgr Lacy, évêque de Middlesbrough.

83II
À travers Rome païenne et Rome chrétienne

Le peu de temps dont disposaient les pèlerins ne leur permettait pas de visiter les innombrables monuments qui sollicitent, à Rome, la curiosité du voyageur ; du reste, ce n’est pas en touristes qu’ils y étaient allés, mais en pèlerins de Jeanne d’Arc : la double réunion dans la basilique de Saint-Pierre et le triduum à Saint-Louis-des-Français, tel était le principal but du voyage. Ajoutons que la plupart étaient peu préparés, par les connaissances spéciales qu’elles exigent, à la visite des ruines de la Rome antique, à l’étude des chefs-d’œuvre des musées romains, et même à la pleine intelligence des souvenirs chrétiens.

Le forum romain.
Rome. — Le forum romain.

Cependant, grâce à l’habileté des organisateurs des divers pèlerinages, pas un instant ne fut perdu de ceux que l’on pouvait consacrer à la visite de Rome ; et, comme le courage des pèlerins, stimulé par la curiosité et l’admiration, fut infatigable, il n’est personne qui soit revenu sans emporter, avec quelques souvenirs très précis, l’impression qu’il avait eu sous les yeux pendant quelques jours un spectacle incomparable :

84… rerum facta est pulcherrima Roma42.

Suivons-les rapidement, comme ils les ont faites, dans ces visites innombrables aux ruines, aux musées, aux basiliques, aux églises, aux catacombes : pendant une semaine, les rues de Rome furent sillonnées, du matin au soir, de groupes qui s’empressaient d’un spectacle à un autre, et qui oubliaient, en les contemplant, les fatigues d’un long voyage.

Voici, au pied du Capitole, le Forum de la république qui fut, pendant des siècles, le centre de la vie romaine et celui du monde civilisé ; la prison Mamertine avec l’affreux cachot où périrent Jugurtha, les complices de Catilina et Vercingétorix, et dont la piété chrétienne a fait un sanctuaire en souvenir de l’emprisonnement du premier Pape ; l’emplacement de la tribune aux harangues ; celui des Comices ; celui de la borne milliaire sur laquelle étaient gravées les distances de Rome aux principales villes de l’Italie et des provinces ; les débris de temples innombrables et de grandes basiliques, d’arcs, de colonnes et de portiques, d’édicules, de maisons et de curies, de sanctuaires païens convertis en églises ; la Voie sacrée que bordaient ces monuments et que suivaient les triomphateurs en montant au Capitole ; l’arc de Constantin, érigé au point de rencontre de la Voie sacrée et de la Voie triomphale, en mémoire de la défaite du paganisme vaincu avec Maxence et Licinius.

Voici le Colisée, l’amphithéâtre gigantesque de Vespasien et de Titus, où le peuple roi assistait aux combats des gladiateurs et dont la poussière, piétinée par les bêtes fauves, a bu des flots de sang chrétien.

Voici le Palatin avec les ruines des palais des Césars : le stade de Domitien ; le péristyle et quelques salles de la maison d’Auguste ; la loge d’où l’empereur pouvait assister aux jeux du Cirque Maxime, situé au pied de la colline et assez vaste pour contenir plus de 300.000 spectateurs ; les substructions énormes du palais de Septime Sévère ; le palais des Flaviens, celui de Tibère, la maison de Livie avec son atrium, son triclinium (salle à manger) et son tablinum (salon) assez bien conservés ; le cryptoportique ou galerie secrète qui reliait la maison de Livie aux palais impériaux et dans laquelle Caligula 85tomba sous le poignard de Chéréas ; enfin le palais de Caligula, situé sur la terrasse qui domine le Forum.

Voici des ruines encore : à l’est du Colisée, les ruines des Thermes de Trajan et de Titus, bâtis sur l’emplacement de la Maison dorée de Néron ; au sud du Colisée, les ruines des Thermes de Caracalla, immense et magnifique édifice où l’on comptait jusqu’à 2.400 sièges de marbre et dont les salles de bains et de gymnastique, les boutiques et les péristyles peuplés de statues, l’esplanade avec ses deux exèdres semi-circulaires disposés pour le spectacle des courses à pied, offraient un lieu de réunion d’un luxe inouï aux Romains désœuvrés ou fatigués des promenades aux Forums.

Rome. — Le Colisée.
Rome. — Le Colisée.

En suivant la Via San Gregorio qui nous a conduits du Colisée sur le chemin des Thermes de Caracalla, nous avons rencontré l’emplacement du fameux monastère de Saint-André, fondé par saint Grégoire Ier dans le palais de ses ancêtres : c’est de là que partit saint Augustin avec ses moines pour aller convertir l’Angleterre. Non loin de là se trouve l’église des saints Jean et Paul, officiers du palais que Julien l’Apostat, ce persécuteur hypocrite, fit décapiter et enterrer dans leur maison. Près des Thermes, voici l’église des saints Nérée et Achillée, compagnons de Domitille, la sainte patricienne ; un peu plus loin, l’église de Saint-Jean-à-la-Porte-latine, bâtie à l’endroit où l’évangéliste subit le supplice de l’huile bouillante avant d’être exilé à Patmos : que de souvenirs chrétiens s’éveillent à chaque pas !

86On franchit la porte Saint-Sébastien et l’on est sur la voie Appienne, la voie des tombeaux : tombeau des Scipions, tombeau de Priscilla, tombeau de Cécilia Metella, tombeau de Sénèque, tombeau de Messala Corvinus, l’ami d’Auguste et d’Horace, tombeau de Gallien, etc. C’est par la même voie que l’on se rend aux célèbres catacombes de Saint-Calixte, creusées, comme toutes les autres, par les chrétiens des premiers siècles pour la sépulture de leurs morts. Les visiteurs vont s’y agenouiller dans la crypte des Papes, dans celle de sainte Cécile dont les restes y reposaient autrefois, dans celle du pape saint Corneille ; ils parcourent quelques-unes de ces interminables et étroites galeries à plusieurs étages superposés dans les parois desquelles sont creusées les tombes et qui çà et là aboutissent à des chambres carrées, qui servaient d’oratoires aux chrétiens pendant les persécutions ; ils lisent ou plutôt on leur traduit quelques-unes des inscriptions funéraires et on leur explique quelques-unes des peintures symboliques qui sont en même temps les premières manifestations de l’art chrétien, des monuments irréfutables de la foi de l’Église primitive et une si touchante prédication de la vie éternelle.

Rome. — La Voie Appienne.
Rome. — La Voie Appienne.

Ce que l’on voit et ce que l’on vénère à Saint-Calixte, on le voit et on le vénère dans dix autres catacombes, spécialement dans celle de Domitille, située au delà de la voie Ardéatine. Le groupe des pèlerins orléanais eut la fortune d’y entendre, après la messe, une 87conférence de M. le commandeur Marucchi, président des conservateurs des catacombes, disciple et émule de M. de Rossi. Il nous expliqua ce qu’étaient les catacombes chrétiennes, il en fit l’histoire à travers les siècles, et il nous guida dans notre pieux pèlerinage à travers la catacombe illuminée : personne n’oubliera l’éloquente comparaison qu’il fit entre Pétronilla, la première fille spirituelle de saint Pierre, et la France, fille aînée de l’Église.

M. le Commandeur Marucchi.
M. le Commandeur Marucchi.

Cependant d’autres groupes de pèlerins visitent d’autres quartiers de la ville. Les uns se rendent au Gesu, pour y prier devant les restes de saint Ignace de Loyola, gravissent l’immense escalier de marbre qui mène à l’Ara cœli, et après avoir admiré la riche décoration de l’église, vont vénérer, dans la sacristie, la statuette miraculeuse du Santissimo Bambino ; sur la place du Capitole ils contemplent la statue équestre en bronze doré de l’empereur Marc Aurèle et pénètrent dans les musées ; en sortant, ils cherchent les restes de la Roche Tarpéienne, d’où l’on précipitait les condamnés politiques ; puis, traversant le Vélabre, ils vont jeter un coup d’œil sur les restes de la Cloaca maxima, l’égout collecteur construit, il y a vingt-cinq siècles, par Tarquin l’Ancien ; à travers l’Aventin que surmontent les églises de Sainte-Sabine, de Saint-Alexis et du Prieuré de Malte, ils se dirigent vers la porte Saint-Paul. La route d’Ostie les conduit à la basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs, si magnifiquement reconstruite par Léon XII, consacrée et embellie par Pie IX ; par la via Laurentina, ils vont jusqu’à l’abbaye de Saint-Paul-aux-trois-Fontaines, où l’Apôtre eut la tête tranchée.

88À la suite d’un autre groupe, parti de la place de Venise, nous passons au pied d’un monument prétentieux qu’on n’a pas encore fini d’élever en l’honneur de Victor-Emmanuel II. Nous traversons le Forum de Trajan, au milieu duquel se dresse l’un des plus beaux monuments antiques de Rome, la colonne Trajane, avec son ruban de bas-reliefs, où l’on a sculpté les victoires de l’empereur sur les Daces, et la statue de saint Pierre qui, depuis Sixte-Quint, a remplacé celle de Trajan ; nous longeons le Forum d’Auguste et celui de Nerva et, par la rue Cavour, nous arrivons à l’église de Saint-Pierre-aux-Liens, où nous vénérons les deux chaînes dont fut chargé saint Pierre à Jérusalem et à Rome, et où nous admirons le colossal Moïse que Michel-Ange exécuta pour le tombeau de Jules II. Nous voici à Sainte-Marie-Majeure, une des quatre grandes basiliques romaines, la plus belle église qu’il y ait à Rome en l’honneur de Marie, si touchante avec les précieux débris de la crèche de Bethléem et si magnifique avec ses chapelles de Sixte-Quint et Borghèse et son abside dont les mosaïques sont comme le poème de la maternité divine. Dans le voisinage de la basilique, nous visitons l’église de Sainte-Pudentienne et celle de Sainte-Praxède, dédiées toutes deux aux filles du sénateur Pudens, qui aurait donné asile à saint Pierre : dans la première, il y aune relique insigne, une partie de la table de bois sur laquelle l’Apôtre aurait dit la messe ; dans la seconde, on vénère la colonne de la Flagellation. De Sainte-Marie-Majeure nous nous acheminons, par la via Merulana, à la basilique de Saint-Jean-de-Latran, qui est l’église de l’évêque de Rome, sa cathédrale. Que de reliques précieuses ! les chefs de saint Pierre et de saint Paul, une partie de la robe de pourpre dont Jésus-Christ fut revêtu par dérision pendant sa Passion, la table de la Cène, etc. Au sommet de la voûte flotte le drapeau victorieux de Lépante ; près de la sacristie, s’élève le mausolée de Léon XIII qui a fait reconstruire l’abside du Latran.

Près de la basilique est la Scala Santa, l’escalier du palais de Pilate dont Notre-Seigneur a gravi les vingt-huit marches et qui fut transporté à Rome par sainte Hélène : les chrétiens le gravissent à genoux et en priant.

Nos pèlerins ont fait d’autres visites encore que nous ne pouvons noter en détail, pressé que nous sommes d’arriver au récit de la Béatification de Jeanne d’Arc : à Saint-Laurent-hors-les-Murs, à 89Sainte-Croix de Jérusalem, à Sainte-Agnès-hors-les-Murs, à Sainte-Cécile et à Sainte-Marie, du Transtevère, dans tous ces sanctuaires si chers à la piété chrétienne, ils sont allés prier, admirer et s’instruire. Que de courses encore au Pincio, à la villa Borghèse, à la Trinité-des-Monts, à Sainte-Marie-du-Peuple, à Sainte-Marie-de-la-Minerve, au Panthéon ! Mais c’est vers le Vatican et vers Saint-Pierre que, dès le premier jour, les emportait la grande pensée qui les avait amenés à Rome. Il est temps de les y suivre.

III
Au Vatican. — La visite des musées.

Peu de pèlerins ont eu la faveur de voir le Pape chez lui : ils étaient trop, et, si vastes que soient les salles du Vatican, aucune n’aurait pu les contenir tous ensemble ; voilà pourquoi c’est dans Saint-Pierre, l’immense église où 70.000 hommes, dit-on, peuvent se rassembler, que S. S. Pie X nous avait donné rendez-vous pour le 18 et le 19 avril.

En attendant, la foule des pèlerins a contemplé, de la place Saint-Pierre, le plus vaste palais du monde, ce Vatican où Jésus-Christ réside dans la personne de son Vicaire ; elle a regardé avec une curiosité bien légitime pour des fils les fenêtres des appartements pontificaux ; elle a regardé de près cette porte de bronze par où l’on entre dans la maison du Pape ; elle a pu visiter les jardins où parfois il se promène et dont une des principales curiosités pour des catholiques de France est une reproduction de la grotte de Notre-Dame de Lourdes ; elle a visité en toute liberté les musées.

Décrire cette visite serait superflu. À qui apprendrions-nous quels chefs-d’œuvre contiennent la chapelle Sixtine, les chambres et les loges de Raphaël, la Pinacothèque, le musée de sculpture antique, les musées étrusque et égyptien, la bibliothèque ? S’il n’y a nulle part, dans aucun musée du monde, une telle collection d’œuvres d’art, n’est-ce point que les Papes, en les commandant ou en les recueillant et en les logeant, ont été jaloux, surtout depuis quatre siècles, de montrer que le Dieu dont ils sont les représentants sur 90la terre pour conduire les âmes au ciel, a, pour les belles œuvres du génie de l’homme, une bénédiction qui les inspire et les ennoblit ? Qui dira ce qu’un Fra Angelico, un Raphaël et un Michel-Ange ont dû d’inspirations heureuses à un Nicolas V, à un Jules II, à un Léon X, à un Paul III ? Et n’était-ce pas hier que le pape Pie X inaugurait la nouvelle pinacothèque, pour prouver une fois de plus que les arts, quand ils sont fidèles à leur loi qui est d’exprimer le beau dans l’ordre, n’ont pas de plus dévoués protecteurs que le Vicaire de Dieu ici-bas ?

IV
Le 18 avril à Saint-Pierre. — La décoration. — Les inscriptions.

Dès le matin de cette inoubliable journée, il règne dans Rome une animation extraordinaire ; des flots de pèlerins se pressent par toutes les avenues qui conduisent à la basilique. Sur la place Saint-Pierre, il n’y a pour ainsi dire pas de service d’ordre ; la police italienne est absente ; quelques gardes municipaux seulement. Ce matin, en effet, on entre librement à Saint-Pierre, car le Pape ne doit pas prendre part à la première fonction.

À l’entrée principale de la basilique, à la grande loggia papale, a été placée la première toile du peintre Bartolini : la Vocation de Jeanne. L’archange saint Michel lui présente une épée : la jeune fille est surprise et ravie à la fois ; rien de gracieux comme ce tableau qui s’encadre dans un frais paysage, avec la maison paternelle au fond, à gauche des lis, à droite le troupeau de Jeanne.

La Vocation de Jeanne.
91La Vocation de Jeanne.

Au-dessous de la grande porte du portique, est représenté, dans un second tableau du même artiste, le supplice de la Bienheureuse. L’intérieur de la grande nef et les bras de la croix sont tendus de damas rouge brodé d’or. De chaque coté de la Confession et dans l’abside on a dressé des tribunes pour des groupes privilégiés43, pour 92les membres des familles souveraines, pour le corps diplomatique, pour la noblesse romaine, pour la famille de Sa Sainteté et les descendants des frères de Jeanne d’Arc44. Le grand arc de l’abside est orné de lampadaires et de lustres électriques ; au fond, dans la Gloire du Bernin, le portrait de Jeanne est recouvert du voile traditionnel ; aux deux fenêtres, pendent deux toiles représentant deux des miracles discutés et approuvés par la Sacrée Congrégation : le miracle d’Orléans et celui de Faverolles ; enfin, les deux dernières toiles de Bartolini figurent, à droite et à gauche dans la grande nef, l’Entrée triomphale à Orléans et le Sacre de Reims. Toute cette décoration est remarquable de bon goût, parce que ni les draperies ni les toiles, ni les tribunes n’enlèvent rien à l’incomparable splendeur de la basilique, si belle en sa robe de marbre constellée de mosaïques et de statues.

Mgr di Bisogno, économe de la Fabrique de Saint-Pierre, principal organisateur de la Fête de la Béatification à Saint-Pierre.
Mgr di Bisogno, économe de la Fabrique de Saint-Pierre, principal organisateur de la Fête de la Béatification à Saint-Pierre.

N’oublions pas les inscriptions qui célèbrent la gloire de Jeanne : elles sont de M. Verghetti, hymnographe de la Sacrée Congrégation des Rites.

Il y en a deux au portique de la basilique.

93I

Succedens . templo . Arcensem . venerare . Ioannam
cui . Pius . ætherios . hodie . decrevit . honores
grates . solve . Deo . tanto . pro . munere . eandem
exora . ut . Christi . vexillum . ostendat . ab . alto
dilectæ . et . patriæ . dextram . protendat . amicam
et . populis . memoret . sanantem . vulnera . Iesum
fortiter . inclamans . vivit . Rex . Christus . in . ævum45.

II

Bellatrix . inpavida
Ioanna . virgo
Beata . novensilis
immortale . galliæ . decus
hodie . catholica . ecclesia
cuius . studiosissima . fuisti
tibi . gratulatur . sibi . gaudet
novas . a . superno . tuo . præsidio . vires . deductura
ad . inimicorum . tela . propulsanda
erroresque . debellandos46

Voici les inscriptions qui se lisent sous les toiles de Bartolini :

I
(La vocation de Jeanne)

Regem . i . patriam . servatum . virgo . Ioanna
94audisti . has . voces . orans . genitoris . in . horto47

II
(L’entrée dans Orléans)

Vix . urbem . Aureli . servatam . noscit . ad . ipsam
more . triumphantis . virgo . Ioanna . redit48

III
(Le sacre de Reims)

Rhemensi . in . templo . dum . Carole . inungeris . almo
chrismate . plaudit . ovans . casta . Ioanna . tibi49

IV
(Le supplice)

Corpus . flamma . vorat . moritur . pia . virgo . Beatis
consociata . choris . flagrat . amore . Dei50

V
(Le miracle d’Orléans)

A . MCM . in . Aurelian . domo . sororum . Ord . S . Benedicti
Theresia . a . S . Augustino
ulcere . in . stomacho . per . triennium . vexata
Ven . Ioannæ . gratias . agit
ob . perfectam . sanitatem . eius . ope
illico . recuperatam51

95VI
(Le miracle de Faverolles)

A . MDCCCXCIII . in . pago . Faverolles
soror . Iulia . Gauthier . a . S . Norberto
annum . supra . decimum
insanabili . ulcere . laborans
sibi . adscitis . VIII . puellis . templum . adit
opem . Ven . Ioannæ . imploratura
statim . se . integre . sanatam . sentit52

VII
(La gloire de Jeanne d’Arc)

Ioanna . de . Arc . virgo
a . Pio . X . Pont . maX
cælitum . Beatorum . honoribus . aucta
die . XVIII . Aprilis . a . MCMIX

Sedibus . in . superis . decorat . me . gloria . Christus
imposuit . capiti . laurea . serta . meo
in . cælis . gestans . vexillum . nobile . Christi
terrigenas . larga . virgo . tuebor . ope53.

96V
L’entrée du cortège. — La lecture du bref de Béatification. — Le Te Deum. — La première messe en l’honneur de Jeanne d’Arc.

Le miracle de Faverolles.
Le miracle de Faverolles.

Que faire en attendant l’heure de la cérémonie ? La foule chante. C’était, paraît-il, la première fois que les voûtes de Saint-Pierre retentissaient de cantiques populaires. Si cette innovation fut audacieuse, combien elle fut heureuse ! Elle prévint ou réprima le 97désordre des conversations, elle prépara les âmes à la grande action qui allait s’accomplir et elle eut l’honneur d’être approuvée par le Pape54.

S. Ém. le cardinal Martinelli, préfet de la Congrégation des Rites.
S. Ém. le cardinal Martinelli, préfet de la Congrégation des Rites.
S. Ém. le cardinal Rampolla, archiprêtre de la basilique Saint-Pierre, Secrétaire d’État de Sa Sainteté Léon XIII.
S. Ém. le cardinal Rampolla, archiprêtre de la basilique Saint-Pierre, Secrétaire d’État de Sa Sainteté Léon XIII.

À neuf heures et demie, la cérémonie commence par l’entrée du cortège des cardinaux et des évêques.

S. Ém. le cardinal Martinelli, préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, est suivi de LL. Ém. les cardinaux Vincent Vannutelli, Cassetta, Gotti, Ferrata, Respighi, Merry del Val, Gennari, Cavicchioni, Luçon, Segna, Vivès y Tuto, Cagiano de Azevedo, Andrieu ; puis viennent les chanoines et bénéficiers de Saint-Pierre ; puis NN. SS. les évêques, dont soixante-six Français ; derrière eux marche S. Ém. le cardinal Rampolla, archiprêtre de la basilique ; enfin l’officiant, Mgr Touchet, évêque d’Orléans. S. Ém. le cardinal Couillé, qui n’a pu prendre part au défilé, attend dans un fauteuil l’arrivée des cardinaux et des évêques.

98Dès que le cortège a pénétré dans le chœur illuminé maintenant à l’exception de la Gloire du Bernin, M. Hertzog, procureur général de la Compagnie de Saint-Sulpice et postulateur de la Cause, accompagné de Mgr Panici, secrétaire de la Congrégation des Rites, va présenter à S. Ém. le cardinal Martinelli le bref de la Béatification et le prie de vouloir bien en ordonner la publication immédiate. L’Éminentissime cardinal y consent et renvoie les postulants au cardinal Rampolla, qui autorise la lecture du bref dans la basilique dont il est archiprêtre. Immédiatement, le bref est lu par Mgr Cascioli, archiviste du chapitre.

En voici le texte latin accompagné de la traduction française :

Bref de Béatification de la Vénérable Jeanne d’Arc Pucelle d’Orléans55

Pie X, Pape
pour perpétuelle mémoire

Le nom de la Pucelle d’Orléans, cette vierge à jamais glorieuse, objet déjà d’une immortelle renommée, et qui va être inscrite au catalogue des Bienheureux, rend un nouveau témoignage à cette divine puissance qui choisit les faibles de ce monde pour confondre les forts (I Cor., I, 27).

En effet, en l’an de grâce 1428, les troubles civils et les discordes intestines, joints aux horreurs d’une guerre longue et acharnée avec les Anglais, avaient amené la France jusqu’aux dernières extrémités du malheur. Il ne 99restait aux vaincus ni refuge, ni espoir de salut. Alors, Dieu, qui a toujours entouré d’un amour particulier cette nation, noble entre toutes, suscita une femme pour délivrer son peuple et pour se conquérir une gloire éternelle (I Mach., VI, 44).

La vie tout entière de la magnanime et très pieuse Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, fut un long prodige.

Née au bourg de Domrémy, dans le diocèse de Toul, tout près d’un bois obscur, jadis consacré à la superstition druidique, Jeanne s’occupait à paître les brebis paternelles. Mais là, dans le vaste horizon de la vallée étalée sous ses yeux, l’ignorante et pauvre villageoise, qui achevait à peine sa quinzième année, élevait son âme vers Celui qui orna les montagnes et les forêts, les champs et les buissons d’une beauté qui dépasse de beaucoup et les splendeurs les plus magnifiques et le faste de la pourpre royale. L’enfant, ignorante du monde, n’avait d’autre souci que de charger de bouquets l’autel rustique de la Vierge, et le bruit d’une aussi grande guerre était à peine parvenu à ses oreilles.

Cependant, le siège d’Orléans menaçait d’une ruine imminente la ville assiégée et la fortune du roi Charles VII. Déjà, en effet, 100les plus belles provinces françaises étaient tombées au pouvoir de l’invasion anglaise. C’est dans ces tristes conjonctures que Jeanne, occupée à ses travaux habituels dans le verger de son père, entendit la voix de Michel, prince de la milice céleste, telle qu’elle se fit entendre jadis à Judas Maccabée : Reçois des mains de Dieu le glaive sacré, pour abattre les ennemis de mon peuple d’Israël. (II Mach., XV, 16.) C’était, pour cette fille de la paix, une invitation à la guerre. Surprise d’abord, la vierge timide, après de nouveaux avertissements du Ciel et poussée par un souffle divin, n’hésita pas à laisser sa houlette pour l’épée et le chalumeau rustique pour la trompette guerrière. Ni la piété filiale, ni les périls d’un long voyage ne purent la détourner de sa mission divine. Dans son simple, mais sublime langage, elle tient tête aux puissants et se fait amener au roi : retards, rebuts, défiances, elle triomphe de tout. Elle manifeste au roi Charles VII le message qu’elle croit lui avoir été confié par Dieu et, assurée des indications du Ciel, elle promet de délivrer Orléans.

C’est alors que Dieu, qui rend le courage à ceux qui n’en ont plus et décuple la force et la vigueur des faibles (Is., XL, 29), 101dota cette pauvre villageoise, qui ne savait même pas ses lettres, de cette sagesse, de cette doctrine, de cette habileté militaire et même de cette connaissance des choses cachées et divines qui ne pouvaient laisser de doute à personne que le salut du peuple fût en elle. De toutes parts, la foule accourt en masse, les soldats habitués à la guerre, les seigneurs, les capitaines, remplis d’un renouveau d’espoir, se mettent, en la félicitant et en l’acclamant, à suivre la jeune fille.

Montée sur un cheval, son corps virginal chargé d’armes guerrières, ceinte d’une épée et portant un étendard blanc semé de lis d’or, elle se précipite, sans peur, sur les Anglais enorgueillis de leurs victoires répétées. Après une lutte glorieuse, aidée de l’assistance de Dieu, elle répand la terreur parmi les troupes ennemies, les bat et, le 7 mai 1429, elle leur fait lever le siège d’Orléans.

Avant de donner l’assaut aux bastilles anglaises, Jeanne exhortait ses soldats à l’espoir en Dieu, à l’amour de la patrie et à l’observance des commandements de la sainte Église. Aussi innocente que lorsqu’elle gardait ses troupeaux, et en même temps courageuse comme une héroïne, elle était terrible aux ennemis, mais elle pouvait à peine retenir ses 102larmes en voyant les mourants. Pure de tout sang versé et immaculée au milieu du carnage et de la licence des camps, elle était la première au combat, mais ne frappait personne de l’épée.

Alors apparut vraiment ce dont la foi est capable. Le peuple reprend aussitôt un nouveau courage ; l’amour de la patrie et la piété envers Dieu renouvelés redoublent ses forces pour les grandes actions. Sans être vaincue par les plus grandes difficultés, la jeune fille harasse les Anglais par de multiples engagements et, enfin, elle défait et repousse leur armée dans un combat célèbre auprès de Patay. Alors, dans une marche triomphale, elle conduit son roi Charles VII à Reims pour y être oint, selon le rite du sacre royal, dans ce temple où Clovis, le premier roi des Francs, purifié par saint Rémi dans les eaux du baptême, avait posé les fondements de la nation française. Ainsi furent vaincus, avec l’aide du Ciel, les ennemis du nom français, et Jeanne d’Arc, ayant miraculeusement sauvé sa patrie, avait terminé sa mission. Humble de cœur, elle ne souhaitait que de retourner à son bercail et à sa pauvre demeure ; mais, déjà mûre pour le ciel, elle ne devait pas être exaucée.

103Quelque temps après, en effet, elle est faite prisonnière dans un combat par l’ennemi furieux d’avoir été vaincu par une enfant. Elle est jetée dans les fers. Après diverses persécutions et une captivité rigoureuse dans le camp ennemi, elle est, au bout de six mois, condamnée au feu à Rouen, comme une victime d’expiation pour la rançon de la France. Admirablement forte et pieuse jusque dans l’épreuve suprême, elle pria Dieu de pardonner à ses bourreaux et de sauver la patrie et le roi. Conduite sur le bûcher, enveloppée déjà par les flammes dévorantes, elle demeura les yeux fixés au ciel, et ses derniers mots furent les noms sacrés et doux de Jésus et de Marie. Ainsi la vierge illustre conquit la palme immortelle. Mais la renommée de sa sainteté et la mémoire de ses exploits sont demeurés dans la bouche des hommes, surtout dans la ville d’Orléans, jusqu’aux fêtes de commémoration séculaire, récemment célébrées en son honneur ; et elles vivront toujours dans l’avenir, renouvelées par une louange nouvelle.

En effet, ce qui a été dit à la gloire de Judith semble devoir lui être appliqué à aussi juste titre : Chez toutes les nations qui auront entendu ton nom, 104le Dieu d’Israël sera glorifié à cause de toi. (Jud. XIII, 31). Mais ce n’est que dans ces derniers temps qu’il a été donné à la Sacrée Congrégation des Rites de commencer à s’occuper de la Cause de Béatification de Jeanne d’Arc. Et ce fut, vraiment, fort à propos. À cette époque, où l’univers catholique est désolé par tant et de si grands malheurs, où tant d’ennemis du nom chrétien se targuent de fonder l’amour de la patrie sur les ruines civiles et religieuses, il Nous plaît de célébrer les glorieux exemples de l’héroïque vierge, afin qu’ils se rappellent qu’agir et souffrir avec courage est le propre du chrétien. Nous avons aussi l’espérance, presque certaine, que la Vénérable servante de Dieu qui va être comptée désormais au nombre des Bienheureux, obtiendra à sa patrie, dont elle a si bien mérité, la vigueur de sa foi antique, et à l’Église catholique, dont elle fut toujours l’enfant soumise, la consolation de voir lui revenir tant de ses fils égarés. C’est pourquoi, le 6 janvier 1904, toutes preuves juridiquement constatées et régulièrement examinées, Nous avons déclaré par un décret solennel que les vertus de la Vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle 105d’Orléans, avaient atteint l’héroïcité. Ensuite, eut lieu le procès relatif aux miracles attribués à son intercession. Toutes les formalités de droit ayant été remplies, Nous, par un décret en date du 13 décembre 1908, avons déclaré, en vertu de Notre suprême autorité apostolique, que trois miracles étaient certains.

Après avoir porté un jugement sur les vertus et les trois miracles, il restait à examiner si la Vénérable servante de Dieu pouvait, sûrement, être comptée parmi les Bienheureux. Notre cher fils, le cardinal Dominique Ferrata, rapporteur de la Cause, porta la question à l’assemblée générale tenue devant Nous au Vatican, le 12 janvier de l’année courante. Tous, aussi bien les Cardinaux de la Sacrée Congrégation des Rites que les consulteurs présents, répondirent à l’unanimité par l’affirmative.

Pour Nous, dans une conjoncture aussi grave, Nous Nous abstînmes de faire connaître Notre sentiment, et Nous remîmes Notre jugement suprême à un autre jour, afin de consulter auparavant la lumière divine par de ferventes prières. Enfin, après l’avoir fait avec de vives instances, le 24, janvier de cette année, 106en la fête de la sainte Famille de Jésus, Marie et Joseph, ayant offert le saint sacrifice de la messe ; en présence du cardinal Séraphin Cretoni, d’illustre mémoire, préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, de Notre cher fils le cardinal Dominique Ferrata, rapporteur de la Cause, de notre vénérable frère Diomède Panici, archevêque titulaire de Laodicée, secrétaire de la même congrégation des Rites, et du R. P. Alexandre Verde, promoteur de la Sainte Foi, Nous avons solennellement déclaré qu’on pouvait procéder sûrement à la Béatification de la Vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc.

Ainsi donc, touché des prières et des vœux des évêques de la France entière et d’autres pays, par ces présentes, en vertu de Notre autorité apostolique, Nous permettons d’appeler à l’avenir du nom de Bienheureuse la Vénérable servante de Dieu Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, et de décorer ses images d’une auréole. De plus, en vertu de Notre même autorité, Nous permettons que son office soit récité et sa messe célébrée chaque année, selon le commun des Vierges, avec les oraisons propres approuvées par Nous.

Nous accordons, pour le diocèse d’Orléans seulement, la 107célébration de cette messe et la récitation de cet office à tous les fidèles, tant séculiers que réguliers, qui sont tenus à la récitation des heures canoniales ; et pour ce qui est de la messe, Nous permettons qu’elle soit célébrée par tous les prêtres de passage dans les églises où l’on célébrera la fête, selon le décret de la Congrégation des Rites du 9 décembre 1895 (3862, Urbi et Orbi).

Nous accordons enfin que la solennité de la Béatification de la Vénérable servante de Dieu, Jeanne d’Arc, soit célébrée dans le diocèse et les églises susdits, selon le décret ou les instructions de la Sacrée Congrégation des Rites en date du 16 décembre 1902, relatifs au triduum qui doit être célébré solennellement dans l’année de la Béatification. Nous ordonnons que ce triduum ait lieu aux jours que les Ordinaires désigneront dans l’année qui suivra les solennités de la basilique patriarcale du Vatican.

Nonobstant les constitutions et ordonnances apostoliques, ainsi que les décrets de non-culte, et toutes autres dispositions contraires. Nous voulons également que dans toutes les contestations, même judiciaires, on accorde aux exemplaires, même imprimés, des présentes lettres, pourvu 108qu’ils portent la signature du Secrétaire de la Sacrée Congrégation et soient munis du sceau du Préfet des Rites, la même foi qui serait due à l’expression de Notre volonté par la représentation des présentes.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, sous l’anneau du Pêcheur, le 11 avril 1909, l’an sixième de Notre Pontificat.

Que la Vénérable Servante de Dieu, Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, soit appelée Bienheureuse.

Par ordre de Sa Sainteté.

Cardinal Merry del Val,
Secrétaire d’État.

Dès que la lecture du bref est achevée, le voile qui couvrait le portrait de Jeanne d’Arc tombe, et, dans la Gloire du Bernin éclairée de mille feux électriques, la Bienheureuse apparaît debout, revêtue de son armure, son étendard à la main ; saint Michel se penche vers elle en lui présentant une palme et en lui montrant le ciel ; sainte Catherine et sainte Marguerite, tenant l’une une palme, l’autre un lis, la contemplent, ainsi que des groupes d’anges qui flottent sur les nuages. Au-dessus du tableau, resplendit le monogramme du Christ.

La radieuse apparition est saluée par des applaudissements vite réprimés ; mais quelle intense émotion pendant que le Te Deum, entonné par Mgr l’évêque d’Orléans, est chanté par la maîtrise de Saint-Pierre et par la foule, et que les cloches sonnent à toute volée, annonçant à la ville et au monde la glorification de Jeanne d’Arc ! À la fin du Te Deum, Mgr Touchet récite, pour la première fois, l’oraison de la Bienheureuse et célèbre la messe Dilexisti [Tu as aimé] du commun des Vierges : il a pour diacre Mgr Giannuzi, pour sous-diacre un prélat anglais, Mgr de Reymond, et pour prêtre assistant Mgr Caccia, camérier secret de Sa Sainteté.

Jeanne d’Arc dans la Gloire.
109Jeanne d’Arc dans la Gloire.

Oraisons de la Bienheureuse (Dilexisti)

110Voici les trois oraisons qui ont été chantées à cette messe et qui le seront dans les triduums en l’honneur de la Bienheureuse56 :

Oraison

Ô Dieu, qui avez suscité la Bienheureuse Vierge Jeanne pour défendre la foi et la patrie, accordez-nous, nous vous en prions, par son intercession, que votre Église, surmontant les embûches de ses ennemis, jouisse d’une paix perpétuelle.

Secrète

Que cette hostie salutaire, ô Seigneur, nous donne ce courage, grâce auquel la Bienheureuse Jeanne n’hésita pas, pour repousser les ennemis, à braver les dangers de la guerre.

Postcommunion

Nous voici restaurés par le pain céleste qui tant de fois, en nourrissant la Bienheureuse Jeanne, la prépara à la victoire : accordez-nous, Seigneur, nous vous en prions, que cet aliment de salut nous rende victorieux de nos ennemis.

L’office terminé, le cortège des cardinaux, des évêques et des prélats regagne la sacristie et la foule chante le Magnificat. Il est près de midi : on se hâte de rentrer en ville. Pendant que les pèlerins traversent la place Saint-Pierre, le rideau d’une fenêtre du Vatican s’écarte ; une grande forme blanche apparaît un instant : c’est le Pape qui contemple le flot des fidèles roulant à ses pieds. Dans quelques heures, le flot remontera vers Saint-Pierre et ce sera, pour le plus grand nombre des pèlerins, la première rencontre avec le Vicaire de Jésus-Christ.

S. S. Pie X.
111S. S. Pie X.

112VI
Pie X vénère, dans la basilique, la Bienheureuse Jeanne d’Arc

C’est à cinq heures que S. S. Pie X doit descendre à Saint-Pierre pour vénérer la nouvelle Bienheureuse : dès trois heures, la foule se presse de nouveau pour y pénétrer. Une double haie de carabiniers italiens garde l’entrée : trois passages seulement restent libres, qui correspondent aux trois grandes portes ; les pèlerins les franchissent sans désordre et vont se masser dans les différents endroits auxquels leurs cartes leur permettent d’accéder. Le service d’ordre intérieur est fait avec une régularité et une bonne grâce parfaite par les officiers pontificaux sous la direction des gardes-nobles.

La foule est plus considérable encore que ce matin et le bruit des conversations aurait tôt fait de compromettre le recueillement du sanctuaire, si, pour occuper la longue attente, les chants ne retentissaient : c’est le Credo, c’est le Magnificat, ce sont des cantiques populaires, et, plus vibrante que tout le reste, la cantate orléanaise : À l’Étendard.

Elle n’était pas inconnue à Rome, depuis le 25 septembre 1899, où, devant le Pape Léon XIII, des pèlerins français, accompagnés par l’excellente musique de la garde pontificale, l’avaient chantée sous la direction de M. le chanoine Laurent ; en 1904, le pape Pie X l’avait entendue ; aux fêtes de la Béatification, elle devait retentir encore, non seulement à Rome, mais partout en France et jusqu’à l’étranger. Voici les paroles de ce chant de triomphe, éclatant comme une fanfare, brillant comme un éclair d’épée.

S. S. Pie X priant la nouvelle Bienheureuse.
113S. S. Pie X priant la nouvelle Bienheureuse.

Paroles de la cantate À l’Étendard57

Refrain

Étendard de la délivrance,

À la victoire il mena nos aïeux ;

À leurs enfants il prêche l’espérance ;

Fils de ces preux,

Chantons comme eux :

Vive Jeanne ! Vive la France !

114I

Sonnez, fanfares triomphales !

Tonnez, canons ! battez, tambours !

Et vous, cloches des cathédrales,

Ébranlez-vous comme aux grands jours !

En ce moment, la France tout entière

Est debout avec ses enfants

Pour saluer, comme nous, la bannière

De la Pucelle d’Orléans.

II

Salut à la blanche bannière !

Salut, salut aux noms bénis

Du Christ et de sa sainte Mère

Inscrits par Jeanne dans ses plis !

Par eux, jadis, elle sauva la France ;

Aimons les donc comme autrefois :

Et de nouveau consacrons l’alliance

De notre épée avec la Croix.

III

Quels noms fameux tu nous rappelles,

Drapeau sacré, toujours vainqueur !

Patay, Beaugency, les Tourelles

Et Reims, où tu fus à l’honneur,

À ton aspect, que la France reprenne

Sa vieille foi, sa vieille ardeur ;

En t’acclamant, que son peuple devienne

Plus fort, plus croyant et meilleur.

IV

Planant au-dessus de nos têtes

Les grands Français de tous les temps

Réclament leur part de nos fêtes

En s’unissant à leurs enfants.

Les anciens Francs, les preux du moyen âge

Et les braves des temps nouveaux

À Jeanne d’Arc rendent le même hommage

Et lui présentent leurs drapeaux.

S. Exc. Mgr Bisleti, majordome du Vatican.
S. Exc. Mgr Bisleti, majordome du Vatican.

À cinq heures, tous les regards se tournent vers le fond de la basilique. Le cortège papal y pénètre, en sortant de la chapelle de la Pieta ; précédé de ses officiers, de ses chapelains, de ses camériers, du sacriste pontifical et du préfet des cérémonies, accompagné de S. Exc. Mgr Bisleti, majordome du Vatican, Pie X apparaît, tout blanc, sur la Sedia qu’entourent les douze gardes-nobles de service : quatre-vingts évêques et vingt cardinaux le suivent. Il bénit la foule agenouillée et silencieuse, mais frémissante : tous sont fortement impressionnés par l’air de profonde gravité, répandu sur ses traits. Il traverse la vaste nef, contourne à droite la Confession, s’arrête devant l’autel de la Chaire de saint Pierre et descend de la Sedia ; 115pendant que le chœur exécute un chant triomphal en l’honneur de la Bienheureuse, il encense son image et, les mains jointes, il prie. Dieu et Jeanne ont seuls entendu la prière du Pape ; mais qui pourrait douter qu’en adressant à Jeanne d’Arc son premier hommage officiel, le Souverain Pontife se soit félicité d’avoir heureusement terminé l’œuvre de justice que réclamait la condamnée de Rouen et qu’il l’ait suppliée à son tour de se faire, auprès de Dieu, l’avocate et la patronne de la France chrétienne ?

Place et Basilique de Saint-Pierre.
Place et Basilique de Saint-Pierre.

Après le salut du Saint-Sacrement et la bénédiction donnée par Mgr l’évêque d’Orléans, pendant que le Tu es Petrus solennel est exécuté par la maîtrise, le Pape remonte sur la Sedia et, avec son imposant cortège, retourne au Vatican, en bénissant encore les 50.000 catholiques agenouillés sur son passage.

Au soir de cette merveilleuse journée, il serait difficile d’exprimer les sentiments qui remplissaient les âmes françaises : la joie et la fierté, la confiance et l’espérance, la reconnaissance et la piété filiale, l’amour de Jeanne d’Arc, de la France, de l’Église et du Pape ; il fallait que tous ces sentiments fussent traduits largement et bénis solennellement dans une rencontre plus intime encore entre le Père et les fils, et c’est ce qui fut fait dans l’audience du lendemain.

116VII
Le 19 avril à Saint-Pierre, l’audience des pèlerins français. — Adresse de Mgr l’évêque d’Orléans. — Discours du Pape. — Pie X et le drapeau français.

L’audience devait avoir lieu à onze heures du matin. La foule, presque aussi nombreuse que la veille, se dirigea vers Saint-Pierre longtemps avant l’heure fixée. Le Pape avait voulu nous recevoir dans la basilique, afin d’être vu et d’être entendu d’un plus grand nombre de pèlerins ; devant l’autel de la Confession, sous un dais, un trône était dressé pour Sa Sainteté ; les pèlerins remplissaient la grande nef et les bras du transept, et, en attendant l’arrivée du Pape, ils chantaient comme hier.

Les versets du Credo montaient sous les voûtes, incomparable unisson de milliers de voix, cinquante mille peut-être, quand Pie X fait son entrée. Aussitôt, par obéissance à la consigne, le chant s’arrête. Sa Sainteté, d’un geste, fait signe de continuer et c’est avec un élan nouveau que reprend le Credo interrompu. On s’agenouille encore au passage du Vicaire de Jésus-Christ et l’on remarque que son geste bénissant est accompagné d’un paternel sourire : le Pontife, si grave hier que d’aucuns le jugeaient triste, ne respire plus que la bonté et la joie ; il est heureux d’entendre ses fils de France lui crier que leur patrie croit encore en Dieu, à Jésus-Christ, à l’Église, au Pape, et bien qu’il soit déjà descendu de la Sedia et arrivé à son trône, c’est debout qu’il écoute les derniers versets de cet incomparable Credo.

Il s’assied, entouré de son majordome et de son aumônier ; les cardinaux, archevêques et évêques sont réunis en demi-cercle autour de son trône ; il fait un signe, et Mgr l’évêque d’Orléans lit d’une voix forte et émouvante, au nom de la France catholique, l’adresse suivante :

117Adresse de Mgr l’Évêque d’Orléans présentant les pèlerins français à Notre Saint-Père le Pape Pie X, le lundi 19 avril, à Saint-Pierre de Rome

Rome. — Arc de Constantin.
Rome. — Arc de Constantin.

Très Saint-Père,

Ceux que le Pape daigne royalement accueillir dans ce temple, le plus noble que connaisse l’univers, comme s’il entendait signifier qu’aucun lieu ne lui paraît ni trop vaste, ni trop splendide, ni trop sacré pour abriter la rencontre solennelle du Père commun avec ses fils, ceux-là, évêques, prêtres, fidèles, sont venus du cher pays de France, portant au cœur et s’en faisant gloire, la curiosité qui, depuis saint Paul, agite toute âme sincèrement catholique : ils voulaient voir Pierre.

Pierre fut crucifié par Néron, il y aura bientôt dix-neuf siècles. Peut-être, sa sainte dépouille n’est-elle présentement qu’une pincée de cendres que porterait la main étendue d’un enfant, puisque c’est à cette extrémité si voisine du rien qu’aboutit communément ce qui fut chair ; mais il se survit en ses successeurs.

Empoignés par lui, oserait dire quelque peu étrangement, mais si vigoureusement, saint François de Sales, les membres de l’unique et sublime dynastie que le pêcheur galiléen fonda, se transmettent de main en main, comme une lampe de vie à laquelle 118s’éclairent les peuples, sa mission, sa dignité, ses pouvoirs posés de par la volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, en dehors des morsures du temps qui ne respecte rien, et des fureurs de l’homme capable de s’en prendre à tout.

Vous êtes Pierre, ô Pontife suprême ! Hier, quand vous entrâtes dans la basilique, ses voix, voix des chantres, voix de vos prédécesseurs dans leurs tombeaux de marbre et d’or, voix des textes évangéliques ceignant les nefs et la coupole géantes, vous crièrent ardentes, passionnées, enthousiastes : Tu es Petrus ! Tu es Petrus ! Oui, c’est toi qui es Pierre, et sur cette pierre est bâtie l’Église de Dieu !

À ce cantique, dont il faut avoir goûté l’exultation ici, nos cœurs faisaient un profond écho.

Vous êtes Pierre ! c’est-à-dire, comme écrivait saint Irénée de Lyon, il y a plus de dix-sept cents ans : Vous êtes l’évêque de cette Église romaine, la plus grande, la plus ancienne, la plus célèbre, fondée par les apôtres, saint Pierre et saint Paul, avec qui toutes les églises et tous les fidèles qui sont par toute la terre doivent s’accorder58.

Vous êtes Pierre ! c’est-à-dire, comme écrivait saint Prosper d’Aquitaine, il y a plus de quatorze cents ans : Vous êtes le chef de l’ordre pastoral dans tout l’univers, Vous assujettissez à Rome par la religion ce qu’elle n’aurait pu subjuguer par les armes59.

Vous êtes Pierre ! c’est-à-dire, comme écrivait saint Bernard de Clairvaux, il y a plus de huit cents ans : Vous êtes le grand prêtre, le prince des Évêques, Melchisédech par l’ordre, Aaron par la dignité, Moïse par l’autorité, Christ par l’onction ; Vous êtes le berger du troupeau du Seigneur ; Vous êtes le pasteur des pasteurs, en Vous réside la plénitude des pouvoirs divins60.

Vous êtes Pierre ! c’est-à-dire, comme écrivait saint François de Sales, il y a plus de trois cents ans : Vous êtes le général des Apôtres, Vous êtes le chef qui parle pour tout le corps et ce que le chef dict on le tient dict pour tout le reste. Vous êtes le guide qui ne mènera pas ses brebis aux pâturages venimeux. Vous êtes le juge à la connaissance duquel sont réservés les grands doutes ; juge 119compétent et suffisant en toutes nos plus grandes difficultés61.

Vous êtes Pierre ! c’est-à-dire, comme écrivait Bossuet, il y a plus de deux cents ans : Vous êtes le maître assis sur la chaire éternelle, tant célébrée par les Pères, où ils ont exalté à l’envi la principauté de la chaire apostolique, la source de l’unité, l’Église mère qui tient en sa main la conduite de toutes les autres églises, le chef de l’épiscopat d’où part le rayon du gouvernement, la chaire unique en laquelle tous gardent l’unité… Vous êtes le dépositaire des clefs auxquelles tout est soumis, rois et peuples, pasteurs et troupeaux. Et ces affirmations décisives nous ont été léguées par saint Optat, saint Augustin, saint Cyprien, saint Théodoret, le Concile de Chalcédoine et les autres, l’Afrique, les Gaules, la Grèce, l’Asie, l’Orient et l’Occident tout ensemble62.

Et ayant ouï ces docteurs, tous de notre nation, — car nous avons cédé à cet orgueil, naïf probablement, en tout cas très filial vis-à-vis de la Patrie (qui sait, en effet, si elle n’écoutera pas d’oreille moins distraite des paroles de la famille que des paroles du dehors ?), — ayant cédé, dis-je, à cet orgueil de ne citer devant Votre trône apostolique que des témoins complètement nôtres, nous ne craindrons pas de dire, commentant un nouveau texte du saint évêque de Genève : On nous reproche d’être des papistes et des romains, nous n’avons peur ni des mots ni des idées qu’expriment les mots. Éclairés par le Concile du Vatican, nous saisissons plus distinctement que nos pères et les mots et l’idée. Mais, pour l’avoir été comme on l’était de leur temps, nos pères ne furent ni moins papistes, ni moins romains que nous.

Ce n’est ni d’hier ni d’avant-hier qu’il y a des papistes et des romains en France, puisque ce n’est ni d’hier ni d’avant-hier qu’il y a des catholiques et des docteurs catholiques en France. Notre foi, nous sommes heureux de la tenir de nos pères et nous serons fiers de la léguer à nos fils. Elle n’est pas idolâtrie, elle est pure croyance ; elle n’est source de révolte contre aucun pouvoir légitimement exercé, elle est racine de loyalisme et de juste obéissance ; elle n’est pas mère de servitude, elle est principe de liberté ; elle n’est pas antipatriotisme : papistes et romains nous sommes, mais Français aussi, vrays Français de France disait Jeanne.

120Nous sommes tous ici qualifiés pour tenir ce langage, Père saint ! Tous, dans les rudes moments que nous traversons, nous avons, en effet, goûté combien il est sûr, combien il est bon de marcher par le sentier, fût-il très âpre, qu’indique Pierre. Là est la paix, lors même que là serait la pauvreté ; là est l’intime joie, lors même que là serait l’épreuve ; là est le devoir, lors même que là serait le combat. Il n’est pas un de nos vénérés collègues qui ne fît cette protestation mieux que moi ; il n’est pas un de ces prêtres qui ont étonné le monde par leur désintéressement qui n’y adhérât ; il n’est pas un de nos fidèles si généreux et si dévoués qui n’y souscrivît. Et telle fut hier cette église que Vous avez sous les yeux en raccourci, telle elle sera demain, quel que soit demain. Rien ne la séparera de Pierre. On y sacrifiera le restant de son pain s’il le faut, ses sueurs s’il le faut, sa vie s’il le faut ; mais rien, non rien, ne la séparera de Pierre, parce que Pierre c’est Jésus-Christ ; et parce que encore, ô Pontife intrépide, ô Père très bon, ô Maître de la parole et de l’action, qui dites, avec une autorité si ferme et une persévérance si inlassable, les principes sans lesquels la raison naturelle, la foi surnaturelle, les hommes, les peuples, la hiérarchie, et conséquemment l’Église périraient : parce que encore, disons-nous, ô suprême Pontife, Pierre c’est Vous !

À ces sentiments que je sens avoir exprimés trop imparfaitement, quand je considère et le grand Pontife auquel je m’adresse et les illustres prélats devant lesquels je parle, je joins l’action de grâce la plus fervente.

Votre Sainteté vient de mettre en effet, au nombre des Bienheureuses, par un décret de sa suprême autorité, notre Jeanne d’Arc.

Assurément, l’Église n’entend faire aucune faveur aux saints, quand elle les appelle à partager avec Jésus-Christ, dans la mesure qu’elle a fixée savamment, sagement, chrétiennement, l’honneur des autels.

La résistance longue et laborieuse qu’elle oppose avant de prononcer un jugement favorable, les difficultés qu’elle accumule, les délais qu’elle prescrit, ses exigences vis-à-vis des hommes auxquels elle demande les procédures les plus minutieuses et les plus convaincantes ; que dis-je ?… ses exigences vis-à-vis de Dieu, duquel elle réclame qu’il contresigne par des miracles les procédures des hommes ; cette audace sublime, cette prudence ombrageuse prouvent, 121sans conteste possible, que le Siège apostolique n’abandonne rien en ces graves affaires, ni à la fantaisie, ni au hasard, ni à la brigue, ni à la bienveillance. Il rend la justice qu’il doit. Il dit la vérité qu’il sait. Ce sont là devoirs autant que prérogatives de son auguste magistère.

Mais précisément parce que la Bienheureuse Jeanne reçoit justice de Votre Paternité, nous recevons, nous, de la même Paternité, joie, réconfort, espérance.

Justice a été faite à Jeanne.

Sœur des Agnès, des Gonzague, des Kostka par son innocence, elle grandit toute embaumante des vertus de son âge, modèle de son hameau, bel orgueil de son rude père et de sa pauvre mère, joie des yeux et du cœur de ceux qui l’approchaient, sourire du ciel sur un coin de notre terre.

Émule des grands mystiques, en elle comme en eux se réalise la parole : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, ils verront Dieu. Pendant six années, les anges et les saintes du Paradis ne la peuvent presque quitter. Elle fond en larmes dès qu’ils s’éloignent : elle voudrait mourir pour aller avec eux. De leur côté ils accourent à son moindre appel. Elle se meut dans le surnaturel, aisée, facile, comme nous dans la lumière qui nous enveloppe. Son œil est si limpide qu’il a percé le voile dont se clôt la mystérieuse demeure de Dieu.

Plus décidée que Louis le Saint en ses guerres, elle ne veut sous son virginal étendard que des soldats convertis, confessés, absous. Elle les prêche et les ramène, apôtre autant que général.

Intrépide d’ailleurs et savante dans les choses de son art terrible, elle venge aux Augustins, aux Tourelles, à Patay, nos injures de Poitiers, de Crécy, d’Azincourt.

Sa vie qui s’ouvrit dans le rayonnement des étoiles de l’Épiphanie se clôt dans les flammes du sauvage brasier de Rouen. Qu’importe ? Son bûcher lui est plus triomphal qu’un trône, puisque de sa cime terrible, elle s’élance, émule, par sa constance, ses espoirs et sa foi, des plus renommés martyrs, vers la possession de Jésus, de Marie, de ses Voix, là-haut, et, ici-bas, vers les admirations inlassables de la postérité.

Ah ! Saint-Père, cette petite fille du bon Dieu, qui, à dix-sept ans, trois mois et quatre jours, met la main sur l’épée de la 122France et la manœuvre de si puissante façon ; cette petite fille du bon Dieu qui, d’un autre geste, saisit la couronne des antiques Capétiens et, la posant sur le front d’un Dauphin, sauve la dynastie en sacrant un roi ; cette petite fille du bon Dieu, quelque chose de très simple et de très faible en apparence, de tout blanc et de si puissant, de si imposant néanmoins, que devant cela, un grand peuple recule, océan qui reflue vers son île, tandis que, derrière cela, un autre grand peuple se reconstitue, océan qui réoccupe ses rivages ; cette petite fille du bon Dieu, véritable ostensoir dans lequel resplendit notre Père des cieux avec sa Providence, sa bonté, sa maîtrise des événements, des hommes et du destin des empires ; cette petite fille du bon Dieu une bergerette et une évangéliste de la royauté du Christ, un lis, un chevalier, la foi, l’honneur, la vaillance, avec, au front, le rayon des prophètes et, sur ses épaules, la pourpre de son sang ; cette petite fille du bon Dieu, Vous l’avez prise dans Vos mains augustes, et de Votre Vatican, le lieu le plus élevé, le plus illuminé qui soit, Vous la montrez à l’Univers, à la France surtout !

Rome. — La Voie Appienne. Tombeau de Cecilia Metella.
Rome. — La Voie Appienne. Tombeau de Cecilia Metella.

Or, elle est l’os de nos os, la chair de notre chair, le sang de notre sang, l’admiration de nos esprits, l’amour de nos cœurs, l’enthousiasme de nous tous ! Merci donc, Saint-Père ! Merci !

Oui, au nom de tous ceux qui se serrent présentement autour de Jeanne dans les allégresses encore avivées du Paradis, nous le croyons : au nom des Pie IX, des Léon XIII, des Dupanloup, des 123Bilio, des Howard, des Parocchi, des Cretoni, des Captier, des Martini ; au nom de ceux qui survivent, les Ferrata, les Coullié, les Panici, les Verde, les Hertzog, les Minetti, les Mariani ; au nom des consulteurs, des juges et des témoins de nos divers procès ; au nom d’Orléans, ville à la longue mémoire, jamais oublieuse, jamais distraite ; au nom, s’ils me permettent de le dire, des cardinaux, des archevêques, des évêques qui ont daigné nous faire l’honneur de leur présence ; au nom de la famille de Jeanne ; au nom de cette foule dont le voyage dit, lui seul, plus éloquemment que toute parole, les ardeurs et la piété ; au nom des petits enfants de France que nous recommandons à Jeanne, la suppliant passionnément de leur garder la foi de leur baptême ; au nom de ceux que la religion anime ; au nom de la multitude, hélas ! presque infinie, qui, atteinte du mal effroyable de l’athéisme, ne croit plus en Dieu, mais y croira de nouveau, parce qu’elle regardera Jeanne, et que, regarder Jeanne, c’est voir Dieu, — qui n’adore plus Jésus-Christ, mais à laquelle nous restituerons Jésus-Christ, le Seigneur de Jeanne, le vrai roi (Vous nous le dites un jour, Saint-Père) du saint royaume de France ; au nom de ceux dont les convictions sommeillent, mais vont se réveiller aux sonneries de la Béatification ; au nom des apôtres qui vont se lever, prenant pour devise celle de Jeanne : C’est l’heure quand il plaît à Dieu. Il faut besogner quand Dieu veut. Les hommes d’armes batailleront et Dieu donnera la victoire ; au nom de notre jeunesse qui entend bien, comme Jeanne, vouer ses vingt ans à autre chose qu’à la fête stupide et parfois criminelle ; au nom de ce peuple duquel fut Jeanne, peuple trompé souvent, mais susceptible et si digne d’être éclairé ; au nom des patries et au nom de l’Église catholique, seule capable de glorifier comme il convient les hautes vertus ; au nom de la France, unique mère de l’unique Jeanne, de la France pour laquelle, à l’imitation de l’Enfant, il est bon de vivre et il serait facile de mourir ; à Pie X, au Pape de Jeanne d’Arc, dans toute la vérité de nos lèvres, dans toute la vénération de nos volontés, dans toute la dilection de nos cœurs, Nous, représentants de l’Univers et de la France catholique, nous disons : Longue vie ! Gloire ! inexprimable Merci !

À ce discours, qui exprimait si éloquemment au Pape la reconnaissance 124des catholiques français et qui célébrait si bien l’immortalité de l’Église et l’inébranlable attachement de la France chrétienne à la Chaire de Pierre, Pie X daigna répondre en français.

Rome. — Basilique de Sainte-Marie Majeure.
Rome. — Basilique de Sainte-Marie Majeure.

Réponse, en français, de S. S. le Pape Pie X

Je veux lire moi-même ma réponse aux pèlerins de France, avait-il dit à Mgr l’évêque d’Orléans, qui, craignant la fatigue du saint Pontife, suggérait respectueusement une autre solution.

[Compte-rendu de Mgr Touchet :]

Le Pape lut donc. Il eut cette exquise bonté, lui, qui jusqu’à ce jour ne s’était exprimé publiquement qu’en italien ou en latin, de vouloir, s’adressant aux Français, parler en notre langue maternelle. Tous comprirent le prix de cette délicatesse.

On nous avait annoncé que le Saint-Père parlerait en latin ; quand je l’ai entendu parler en français, j’ai pleuré, me disait un pèlerin.

La voix sonore et pleine du Pontife emplissait la nef.

Fidèle à sa haute manière doctrinale, après avoir félicité l’Église de France, réduite à mendier le toit et le pain, et avoir rendu grâces à Dieu de l’union du peuple avec le clergé, du clergé avec les évêques, des évêques avec le Pasteur suprême, union plus forte aujourd’hui que jamais, il s’éleva tout d’un coup à une exposition de principes sur les rapports nécessaires entre la Papauté et les catholiques français, puis encore, entre ceux-ci et la Patrie.

Audience des pèlerins français à Saint-Pierre de Rome.
125Audience des pèlerins français à Saint-Pierre de Rome.

La pensée de la Patrie lui tira des accents d’une singulière émotion.

Il préconisa avec une énergie puissante la fidélité à la Chaire 126de Pierre, fidélité qui est de tradition catholique dans notre pays. Que tous les catholiques français, par cela même qu’ils sont patriotes, se glorifient d’être appelés papistes et romains !

Enfin, simplement, magnifiquement, en véritable Vicaire de Dieu, qui connaît ses droits, ses responsabilités et sa place dans le monde moral, il dit, aux peuples et aux pouvoirs humains qui les régissent, à quelles conditions les peuples peuvent être grands et les pouvoirs humains vénérés et aimés.

Ce fut très beau.

Teneur de la réponse

Réponse de S. S. le Pape Pie X à l’adresse lue par l’évêque d’Orléans dans l’audience du 19 avril MDCCCCIX.

Nous vous remercions, Vénérable Frère, des vœux, des protestations et des promesses que vous venez de Nous offrir en votre nom, au nom de vos vénérés confrères, des pèlerins ici présents, et de tous les catholiques de France.

C’est avec une extrême satisfaction de Notre cœur que Nous vous avons entendu exprimer votre attachement à l’Église catholique et votre dévotion au Vicaire de Jésus-Christ.

Certes, ces sentiments n’étaient point chose nouvelle pour Nous, et la protestation que vous Nous en avez faite n’était point nécessaire.

Sans recourir à l’histoire, éloquent témoin de la fidélité inaltérable de la France à la Chaire de saint Pierre, de la fécondité de sa foi, de ses innombrables œuvres de charité, de son intrépide vaillance pour défendre, sans peur et sans respect humain, les droits de Jésus-Christ, des travaux de ces légions d’apôtres qui ont porté et portent encore jusqu’aux contrées les plus lointaines la lumière de l’Évangile et lui donnent le témoignage de leur sang ; sans faire appel à tant de glorieux souvenirs qu’elle a inscrits dans ses fastes en caractères d’or ; sans rappeler le spectacle que Nous avons sous les yeux de ce peuple immense accouru à Rome pour rehausser, par sa présence, la glorification d’une compatriote bien-aimée, la Bienheureuse Jeanne d’Arc, Nous avions déjà, dans les derniers événements douloureux que traverse votre pays, une preuve admirable de cette fidélité.

Oui, ils sont dignes d’admiration, vos évêques et vos prêtres 127qui, obéissant à la voix du Pape, ont subi la spoliation de tous leurs biens, réduits à mendier un toit et du pain.

Avec eux, ils sont dignes d’admiration, ces catholiques fervents, dont la foi vive, la charité sans limites, la générosité capable des plus grands sacrifices, ont su triompher d’innombrables obstacles, mépriser les insinuations les plus malignes et les persécutions les plus acharnées, soutenus et récompensés dans leurs efforts courageux par le Dieu qui protège les causes saintes et seul peut donner les véritables victoires.

Aussi, les perpétuels ennemis de l’Église n’ont rien épargné pour rompre cet admirable concert, pour séparer le peuple du clergé, le clergé des évêques, les évêques du Pasteur suprême.

Grâces soient rendues à Dieu ! Ces tentatives criminelles sont restées sans effet, et à aucune autre époque de votre histoire on ne vit une union aussi forte, aussi universelle et aussi compacte.

Conservez-la cette union, vénérables Frères et Fils bien-aimés, car c’est elle qui sera votre force dans les luttes terribles que vous soutenez courageusement avec le secours de Dieu. C’est elle qui vous aidera à protéger sans faiblesse et à défendre sans peur les droits de la justice, de la vérité et de la conscience.

Vous aurez, en outre, cette consolation et cette récompense de travailler au bien de votre patrie, car c’est la religion qui garantit l’ordre et la prospérité de la société civile, et les intérêts de l’une et de l’autre sont inséparables.

Aussi, Vénérable Frère, c’est à juste titre que vous avez évoqué le souvenir de vos grands docteurs de la France qui, par leur union et leur dévotion à la sainte Église, ont proclamé et défendu la doctrine des Pères et des docteurs du monde entier.

C’est avec un légitime orgueil que vous avez affirmé que tous les catholiques français, sans exception, par cela même qu’ils sont patriotes, se glorifient d’être appelés papistes et romains.

Vénérables Frères et Fils bien-aimés, parce que vous prêchez et pratiquez, sans respect humain et pour obéir à votre conscience, les enseignements de l’Église, vous avez à souffrir toutes sortes d’injures. On vous signale au mépris public ; on vous marque de cette note infamante : Ennemis de la patrie !

Ayez courage, Vénérables Frères et Fils bien-aimés, et rejetez à la face de vos accusateurs cette vile calomnie, qui ouvre dans 128votre cœur de catholiques une blessure profonde et telle que vous avez besoin de toute la grâce divine pour la pardonner.

Il n’y a pas, en effet, de plus indigne outrage pour votre honneur et votre foi, car si le catholicisme était l’ennemi de la patrie, il ne serait plus une religion divine.

Oui, elle est digne non seulement d’amour, mais de prédilection, la patrie dont le nom sacré éveille dans votre esprit les plus chers souvenirs et fait tressaillir toutes les fibres de votre âme, cette terre commune où vous avez eu votre berceau, à laquelle vous rattachent les liens du sang et cette autre communauté plus noble des traditions.

Mais cet amour du sol natal, ces liens de fraternité patriotique qui sont le partage de tous les pays, sont plus forts quand la patrie terrestre reste indissolublement unie à cette autre patrie qui ne connaît ni les différences des langues, ni les barrières des montagnes et des mers, qui embrasse à la fois le monde visible et celui d’au delà de la mort, à l’Église catholique.

Cette grâce, si elle est commune à d’autres nations, vous convient spécialement à vous, Fils très chers de la France, qui avez si fort au cœur l’amour de votre pays, parce qu’il est uni à l’Église dont vous êtes les défenseurs, et pour lequel vous vous glorifiez de porter le nom de papistes et de romains.

Aux hommes politiques qui déclarent une guerre sans trêve à l’Église, après l’avoir dénoncée comme une ennemie, aux sectaires qui ne cessent de la vilipender et de la calomnier avec une haine digne de l’enfer, aux faux paladins de la science qui s’étudient à la rendre odieuse par leurs sophismes en l’accusant d’être l’ennemie de la liberté, de la civilisation et du progrès intellectuel, répondez hardiment que l’Église catholique, maîtresse des âmes, reine des cœurs, domine le monde, parce qu’elle est l’épouse de Jésus-Christ.

Ayant tout en commun avec lui, riche de ses biens, dépositaire de la vérité, elle seule peut revendiquer des peuples la vénération et l’amour.

Ainsi, celui qui se révolte contre l’autorité de l’Église, sous l’injuste prétexte qu’elle envahit le domaine de l’État, impose des termes à la vérité ; celui qui la déclare étrangère dans une nation, déclare du même coup que la vérité doit y être étrangère, celui qui a peur qu’elle n’affaiblisse la liberté et la grandeur d’un peuple 129est obligé d’avouer qu’un peuple peut être grand et libre sans la vérité.

Non, il ne peut prétendre à l’amour, cet État, ce gouvernement, quel que soit le nom qu’on lui donne, qui, en faisant la guerre à la vérité, outrage ce qu’il y a dans l’homme de plus sacré.

Il pourra se soutenir par la force matérielle. On le craindra sous la menace du glaive. On l’applaudira par hypocrisie, intérêt ou servilisme. On lui obéira, parce que la religion prêché et ennoblit la soumission aux pouvoirs humains, pourvu qu’ils n’exigent pas ce qui est opposé à la sainte loi de Dieu.

Mais, si l’accomplissement de ce devoir envers les pouvoirs humain, en ce qui est compatible avec le devoir envers Dieu, rend l’obéissance plus méritoire, elle n’en sera ni plus tendre, ni plus joyeuse, ni plus spontanée ; jamais elle ne méritera le nom de vénération et d’amour.

Ces sentiments de vénération et d’amour, cette patrie seule peut nous les inspirer qui, unie en chaste alliance avec l’Église, produit le vrai bien de l’humanité.

Vous en aurez la preuve, Vénérables Frères et Fils bien-aimés, si vous considérez que c’est parmi les rangs des fidèles enfants de l’Église que la patrie a toujours trouvé ses sauveurs et ses meilleurs défenseurs, si vous vous rappelez que les saints sont invoqués à juste titre, dans les hymnes de la liturgie sacrée, comme les pères de la patrie.

Au-dessus des héros et des saints, jetez vos regards sur leur Roi et leur Maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il se soumet aux puissances humaines ; il paie le tribut à César ; et, quand il s’approche de Jérusalem, dont il prévoit la ruine prochaine, il pleure de douleur, en songeant que cette ingrate cité, aimée et favorisée de Dieu, a abusé de tant de grâces, et n’a point su reconnaître le bienfait de la visite de son Rédempteur.

Nous Nous réjouissons avec vous, catholiques bien-aimés de la France, qui, faisant écho à l’oracle de l’Église, combattez sous la bannière de la vraie patriote Jeanne d’Arc, où il vous semble voir écrits ces deux mots : Religion et Patrie ; avec vous qui, de toute l’ardeur de votre âme, acclamez cette héroïne, victime de la basse hypocrisie et de la cruauté d’un renégat vendu à l’étranger, toujours confiante cependant dans le Vicaire de Jésus-Christ, auquel, dans sa détresse, elle en appelait comme à son dernier refuge.

130Nous partageons votre joie et votre fierté, quand vous vénérez sur les autels cette vierge bénie qui, par les inscrutables jugements de Dieu, sauvait sa patrie du schisme et de l’hérésie, et lui conservait l’auguste privilège de Fille aînée de l’Église.

Merci, Vénérables Frères, très chers Prêtres et Fils bien-aimés, des consolations qu’apportent à Notre cœur les démonstrations de votre piété, et les protestations solennelles que vous Nous faites, de rester toujours, comme aujourd’hui, fidèles à l’Église et au Pape, au prix de tous les sacrifices et de la vie même.

Panorama de Rome vue de la Coupole de Saint-Pierre.
Panorama de Rome vue de la Coupole de Saint-Pierre.

Réunis dans la barque mystique qui flotte sur les eaux fangeuses de l’incrédulité et de l’indifférence, vous serez sauvés de ces deux fléaux qui menacent la société de sa ruine.

Sous la protection de la Bienheureuse Jeanne d’Arc et des autres saints, vos avocats auprès de Dieu, vous aurez la gloire de vous signaler dans les plus nobles entreprises.

Enfin, par vos bons exemples, vos sacrifices, vos prières, non seulement vous effacerez du front de votre patrie la honte très grave que lui a imprimée, en face des autres pays, la guerre faite à la religion, mais vous la rendrez glorieuse par votre zèle à convertir et à réconcilier avec l’Église vos aveugles persécuteurs.

Vous apaiserez les discordes qui sont le fruit des malentendus et des préjugés. Vous reconduirez les esprits à la vérité et les cœurs à la charité de Jésus-Christ.

En vous adressant ces vœux, à vous, Vénérables Frères, très chers Prêtres et Fils bien-aimés, à vous et à vos familles, Nous accordons 131de toute l’affection de Notre cœur paternel la bénédiction apostolique.

Pie X et le drapeau français

Après ce discours, le Saint-Père, debout, donne à haute voix à toute l’assistance la bénédiction apostolique et il commande à Mgr Touchet d’annoncer à tous les évêques et prêtres présents qu’ils étaient autorisés à donner, à leur retour en France, la bénédiction apostolique aux fidèles, avec l’indulgence plénière : témoignage de la délicate bonté du Saint-Père qui, en ce moment, pensa à tous ses fils.

Le drapeau français baisé par le pape.
Le drapeau français baisé par le pape.

Il s’est rassis et il reçoit l’hommage des cardinaux et des évêques.

S. Ém. le cardinal Coullié, qui ne peut gravir les degrés du trône pontifical, s’y fait porter par deux prêtres. Mais Pie X l’a devancé ; il s’est levé, il a descendu les degrés de son trône et il embrasse le vénéré cardinal de Lyon qui pleure à chaudes larmes.

132Alors le Pape remonte sur la Sedia et s’éloigne.

Par fidélité à la consigne donnée, pas un cri ne sortait des poitrines, ni un applaudissement des mains. Seulement, au-dessus de l’océan des têtes humaines, s’agitaient, comme un vol infini d’oiseaux blancs captifs et battant des ailes, les exemplaires du discours du Pape, distribués à chaque pèlerin, tandis qu’il parlait.

Soudain, les mains qui agitaient les papiers s’arrêtèrent. Le drapeau tricolore apporté dans la basilique par les jeunes gens du patronage de Saint-Aignan d’Orléans, avait fait trois pas en avant, et s’était incliné devant le Pape, donnant, tout seul qu’il était, le salut de la Patrie lointaine, au Pontife.

Et on avait vu le Pape se lever de son siège, saisir le signe sacré auquel se reconnaît la France présente et y appuyer longuement ses lèvres vénérables.

Au Pape on avait demandé une bénédiction pour le drapeau : le Pape lui avait donné un baiser.

Alors il plana, sous les voûtes de la basilique immense, un instant de silence qui fut court, mais qui parut long. Puis, tout d’un coup, en dépit des recommandations faites, une acclamation retentit, un tonnerre d’applaudissements se déchaîna, qui ne cessèrent qu’avec la disparition, dans la chapelle du Saint-Sacrement, du Souverain Prêtre.

Les cris : Vive le Pape ! Vive la France ! s’éteignirent. Mais une autre clameur, ample et majestueuse, s’éleva avec le chant du Magnificat dont plus d’un verset, à cette heure de l’histoire de Jeanne d’Arc, pouvaient bien lui être appliqués : Mon âme glorifie le Seigneur, disait la foule, car il a fait de grandes choses. Il a exalté l’humilité de sa servante : et toutes les générations désormais l’appelleront Bienheureuse.

VIII
L’audience de la postulation. — La réception des évêques chez les Frères des Écoles chrétiennes. — l’épiscopat anglais et Jeanne d’Arc.

Avant l’audience générale des pèlerins français, une audience particulière avait été accordée aux postulateurs de la Cause qui avaient 133à remercier plus spécialement S. S. Pie X. Mgr l’évêque d’Orléans eut l’honneur de le faire en compagnie de M. Hertzog, de M. l’abbé d’Allaines, vicaire général d’Orléans, et de quelques membres de la famille de Jeanne d’Arc. Dans cette rencontre, il n’y eut pas de discours prononcé ; mais dans un entretien, où la bonté du Pape fut charmante, ses visiteurs privilégiés purent voir de plus près encore combien il aime notre Jeanne. Ils lui avaient offert une statue de la Bienheureuse : Pie X la leur montra sur son bureau de travail ; elle y fera pendant avec celle du Bienheureux curé d’Ars qu’il a glorifié il y a cinq ans, comme il vient de glorifier Jeanne d’Arc. Selon l’usage, une immense gerbe de fleurs fut déposée aux pieds de Sa Sainteté : en voyant cet arbre de camélias blancs, le Pape, avec un bon sourire, admira les fleurs de France.

Réception des évêques chez les Frères des Écoles chrétiennes

Scène du couronnement de Charles VII. (Théâtre des Frères de la Doctrine Chrétienne, le 19 avril.)
Scène du couronnement de Charles VII. (Théâtre des Frères de la Doctrine Chrétienne, le 19 avril.)

Le soir, les postulateurs de la Cause donnèrent, Via San Sebastianello, la réception d’usage, le ricevimento, dans la belle salle des fêtes que les Frères des Écoles chrétiennes avaient très gracieusement mis à leur disposition. Neuf ou dix cardinaux, une soixantaine d’évêques français ou italiens, des prélats, des religieux, des 134laïques en foule avaient répondu à l’invitation. Devant cette assemblée d’élite, les élèves des Frères représentèrent, en tableaux vivants, les plus fameux épisodes de la vie de Jeanne d’Arc, pendant qu’un excellent orphéon faisait entendre les plus belles pages de l’Oratorio de Gounod.

La soirée fut marquée par un échange très cordial de sympathies entre l’épiscopat anglais et l’épiscopat français à propos de la Béatification de Jeanne.

Mgr l’évêque de Middlesbrough prononça un discours en anglais, et Mgr l’évêque de Menevia lut une adresse latine envoyée par Mgr Bourne, archevêque de Westminster et primat d’Angleterre, au nom de tous ses collègues.

Discours de Mgr Lacy, évêque de Middlesbrough

Voici, en français, les paroles de Mgr l’évêque de Middlesbrough.

Éminences, messeigneurs,

J’ai, ce soir, à vous exprimer les vifs regrets de Sa Grâce Mgr Bourne, archevêque de Westminster, qui s’est vu contraint de renoncer à assister aux fêtes de la Béatification de la bénie Jeanne d’Arc. Sa Grâce avait formé le projet de ne pas manquer une occasion d’un si grand intérêt, et c’est pour Elle un grand désappointement, que les circonstances le lui aient rendu impossible.

Sa Grâce m’a chargé, conjointement avec l’évêque de Menevia, d’exprimer ses sentiments de regret et ceux de la hiérarchie d’Angleterre, de ce qu’ils ne puissent point prendre une part personnelle à l’événement historique qui s’est accompli à Saint-Pierre dimanche. Il peut être opportun de rappeler que la plus intéressante et la plus éloquente pétition pour la Béatification de la Pucelle d’Orléans a été présentée, il y a déjà longtemps, par l’illustre cardinal Manning. Si je mentionne ce fait, c’est pour montrer que les sympathies de la hiérarchie anglaise ne datent pas d’hier. Il convenait donc pleinement que la hiérarchie anglaise fût représentée en une pareille occasion, ne fût-ce que pour faire réparation pour le grand crime qui fut commis autrefois au nom de l’Angleterre. À coup sûr, l’acte avait été plus politique que religieux, et j’estime que le sentiment de justice de l’Angleterre d’alors, — si l’Angleterre avait connu le fait, — se fût révolté contre le crime atroce commis en son nom. Fasse Dieu que la Bienheureuse Jeanne d’Arc, qui fut suscitée par la Providence pour délivrer son pays du joug de l’étranger, soit maintenant inspirée de délivrer sa patrie d’un joug plus funeste qui entraîne l’ordre social tout entier à sa destruction !

Lettre de Mgr Bourne, archevêque de Westminster

135Mgr l’évêque de Menevia donna ensuite lecture de la lettre de Mgr l’archevêque de Westminster.

À nos Vénérables Frères les évêques de France, les évêques d’Angleterre, Salut.

La charité fraternelle qui nous poussa récemment à vous écrire au milieu des adversités, nous presse vivement aujourd’hui de vous féliciter. Nous avons participé à vos tristesses, nous ne voulons pas moins participer à vos joies.

Un brillant ornement de plus est ajouté à votre Église et à votre pays, et ce que depuis longtemps tous les gens de bien appelaient de leurs vœux est aujourd’hui chose faite. Après mûre délibération, le Siège apostolique a rendu son jugement sur Jeanne, la Pucelle d’Orléans, non plus en réhabilitant sa mémoire, comme il l’a fait autrefois, mais en lui décernant les honneurs qui sont rendus aux Bienheureux dans le ciel. Il est enfin reconnu, par ce suprême verdict qui s’impose à l’attention de tous, combien cette Vierge sans tache avait de foi en Dieu, d’amour pour sa patrie, combien elle était digne de l’admiration de tous les siècles par sa fermeté dans ses desseins, plus grande que celle d’un homme, et par son courage si fort au-dessus de ses années. Le temps, qui d’habitude efface le souvenir des grandes actions, lui a conquis l’admiration de la postérité ; la vérité, bien que tardive, la venge des calomnies ; et si belle est cette revanche que nous ne devons pas regretter ces retards. Car celle qui fut presque oubliée par tous est aujourd’hui honorée de l’affection de l’univers catholique ; son éternel triomphe au ciel efface jusqu’à la trace du déshonneur d’autrefois ; une couronne plus sacrée que n’importe quelle couronne terrestre répare l’iniquité de sa mort.

À son exaltation concourent aujourd’hui, alors que les haines sont depuis longtemps assoupies, les descendants de ceux qui la combattaient comme une ennemie publique. Aujourd’hui, parmi nos compatriotes, à peine en trouverait-on un ou deux qui voient de mauvais œil la gloire qu’elle reçoit, et qui ne désirent pas la voir encore grandir.

Pour nous, qui avions un intérêt majeur à ce que la justice fût enfin satisfaite, nous vous félicitons, et nous nous félicitons nous-mêmes de voir l’Église de France s’orner de cette fleur nouvelle ; et nous demandons à cette patronne et à ce guide de vous aider par sa puissante prière, vous, vos fidèles et votre patrie tout entière ; nous lui demandons d’affermir une paix stable entre votre pays et le nôtre ; nous lui demandons de faire régner dans tous les cœurs le vrai roi, Jésus-Christ, afin qu’unis dans la profession d’une même foi, dans un seul bercail, sous un seul pasteur, nous puissions tous louer cette Sagesse qui dirige les choses humaines et 136finit toujours par venger les siens, qui n’abandonna point la juste quand elle fut vendue, mais la délivra des pécheurs, et descendit avec elle au fond du puits, et ne la délaissa point jusqu’au jour où elle lui apporta le sceptre d’un royaume, la puissance contre tous ses ennemis et convainquit avec éclat de mensonge ceux qui l’avaient accusée. Adieu !

Donné à Westminster, ce 8e jour d’avril 1909.

Au nom des évêques d’Angleterre et de Galles.

✝ Francis, archevêque de Westminster.

Réponse de S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux

Des rangs des cardinaux, où se trouvaient LL. ÉÉ. Merry del Val, Agliardi, Vannutelli, Ferrata, Gasparri, Martinelli, Cagiano, etc., S. Ém. le cardinal Andrieu, archevêque de Bordeaux, répondit en ces termes :

Vénérables frères de la nation voisine de la nôtre, qui fut autrefois l’orgueil de l’Église et qui travaille activement, sous la forte impulsion de votre zèle apostolique, à le redevenir,

En l’absence du cardinal archevêque de Lyon, retenu à la Procure de Saint-Sulpice par les ménagements que son âge et sa santé exigent, en l’absence du cardinal archevêque de Reims, occupé à la préparation du discours par lequel il doit chanter, après-demain, l’héroïne française proclamée, hier, Bienheureuse, c’est à moi que revient, paraît-il, l’honneur de recevoir le gracieux message que vous apportez à vos collègues de France au nom de l’illustre épiscopat d’Angleterre, et de traduire les sentiments qu’il provoque dans le cœur de tous les évêques français, sans excepter celui qui vous parle, et, j’oserai le dire, dans le cœur des Éminentissimes cardinaux de Rome qui ont bien voulu ajouter par leur présence à l’éclat et au charme de cette fête de famille.

La belle lettre que vous venez de lire nous fait contracter une dette immense et je serais bien inquiet si j’avais à la payer. Heureusement, je n’ai qu’à la constater et je la constate en vous disant : Merci. C’est un faible acompte, je le reconnais ; le cœur a le droit de s’en contenter, surtout quand il a été pris à l’improviste et qu’il a le désir de s’acquitter plus tard d’une façon plus complète.

Merci donc, Messeigneurs, du sentiment de fraternelle sympathie qui vous inspire de prendre part à nos joies, comme vous aviez pris part, il y a quelque temps, à nos tristesses.

Merci des félicitations particulièrement précieuses qu’il vous plaît de nous offrir au moment où le grand et saint Pontife qui gouverne l’Église et qui aime d’un tendre amour la France place sur les autels cette suave incarnation de la foi et du patriotisme qui s’appelle Jeanne d’Arc.

137Merci enfin de la prière qui termine votre lettre, en évoquant un souvenir biblique dont elle fait une application si heureuse à notre héroïne d’abord calomniée et condamnée et puis réhabilitée et glorifiée. Daigne le Christ Jésus se servir, comme au XVe siècle, de Jeanne, pour délivrer le peuple français des ennemis qui l’oppriment et pour lui conserver, avec la foi qu’on cherche par tant de moyens mais surtout par l’école et par la presse à lui ravir, ses principes sociaux de l’Évangile qui n’ont rien perdu de leur puissance civilisatrice, et qui firent de notre patrie, quand elle les mettait à la base de sa constitution, le plus beau royaume après celui du ciel !

Rome. — Temple de Vesta.
Rome. — Temple de Vesta.

Et parce que la reconnaissance nous fait un devoir de répondre à une prière fraternelle, nous demandons aussi au Christ-Roi, roi des hommes et roi des peuples, de se servir de Jeanne pour délivrer votre pays de ce qui le retient encore dans le schisme, et pour y rétablir son règne individuel et social, de telle manière que les vertus héroïques y reparaissent sous toutes les formes, et qu’on puisse le surnommer, comme dans les plus beaux jours de votre histoire religieuse, l’Île des saints et le vestibule du Paradis.

Réponse écrite des cardinaux français (Rome, 1er mai 1909)

Quelques jours plus tard, les cardinaux français répondirent à l’adresse de l’épiscopat anglais par une lettre latine dont voici la traduction.

À nos Vénérables Frères dans le Christ Francis Bourne archevêque de Westminster et les autres évêques d’Angleterre, les cardinaux et les évêques de France, Salut.

Nous avons été pénétrés d’une très grande joie, quand, à l’occasion de notre visite à Rome pour la célébration des fêtes solennelles en l’honneur 138de la Bienheureuse Jeanne, la Pucelle d’Orléans, votre très agréable lettre nous parvint et qu’au nom de vous tous, un de vos deux collègues venus d’Angleterre à Rome crut devoir la lire devant nous, en présence de plusieurs cardinaux de la sainte Église Romaine, d’un très grand nombre de prélats de la Curie et d’autres personnes de distinction.

Pour un si noble témoignage de l’affection que vous nous portez, nous avons pensé qu’il était non seulement opportun, mais nécessaire de vous exprimer publiquement notre gratitude. Du fond de nos cœurs et de toutes nos forces, nous vous adressons donc nos remerciements, à vous qui, par charité fraternelle, avez manifesté votre joie après avoir pris part à notre tristesse.

Nous vous remercions pour les heureux souhaits que vous nous adressez, à nous et à notre patrie, alors que le Très Saint Pontife Pie X, ce pilote intrépide que Dieu a suscité pour diriger la barque de l’Église au milieu des vagues furieuses et des tempêtes, et qui depuis le commencement de son pontificat n’a cessé de montrer à notre France une si particulière affection, a placé au nombre des Bienheureux du ciel Jeanne, la Pucelle d’Orléans, étoile et joyau du ciel de France, exemplaire magnifique de foi vive et de patriotisme.

Nous vous remercions aussi à cause de ces belles et très opportunes paroles qu’à la fin de votre lettre vous avez empruntées aux saints Livres pour célébrer l’héroïne française indignement calomniée, livrée très injustement aux flammes du bûcher, mais réhabilitée dès l’origine par le Siège apostolique et très opportunément couronnée par lui le 18 avril de cette année dans la basilique Vaticane, aux applaudissements du monde entier. Au XVe siècle, par le secours de notre Jeanne et par sa courageuse intervention, la liberté de notre patrie fut heureusement rétablie : tous, nous demandons à Notre-Seigneur Jésus-Christ de se servir d’elle encore pour délivrer notre peuple des embûches de ses ennemis intérieurs, pour défendre à jamais l’antique foi chrétienne de nos concitoyens attaquée et combattue quotidiennement dans les écoles privées et publiques, dans les livres, les journaux, les assemblées judiciaires et politiques, enfin pour sauvegarder intégralement les principes de la morale évangélique qui sont le bien et le salut de la société civile.

Aux fraternelles prières que vous avez adressées à Dieu pour nous, nous croyons de notre devoir de répondre en priant pour vous à notre tour. Tous nous demandons instamment à Jésus-Christ, roi immortel des hommes, des peuples et de tous les siècles, de ramener au divin bercail, par l’intercession de Jeanne, ces âmes innombrables pour le salut desquelles vous vous livrez continuellement à des soins et à des travaux admirables dans votre pays.

139Fasse Dieu que chez vous, sans que les lois y mettent obstacle ou plutôt avec leur protection, des exemples d’héroïques vertus fleurissent de nouveau ! Fasse Dieu que, le dernier Congrès Eucharistique tenu solennellement à Londres ayant porté les fruits abondants qu’il a promis, votre pays puisse être appelé encore et sans retard l’Île des saints et le vestibule du Paradis.

Confiants en cet espoir et invoquant avec ferveur la très puissante protection de notre Jeanne pour vous et pour les troupeaux confiés à vos soins, au nom de tous les évêques de France et en notre propre nom, nous vous prions d’accueillir avec bienveillance ce léger témoignage de notre dévouement et l’expression renouvelée de notre reconnaissance.

En implorant pour votre prospérité Dieu et la Très Bienheureuse Vierge au début de ce mois des fleurs, nous vous prions de nous croire Vos très chers frères dans le Christ :

✝ Pierre, cardinal Coullié,
archevêque de Lyon.

✝ Louis-Joseph, cardinal Luçon,
archevêque de Reims.

✝ Paulin, cardinal Andrieu,
archevêque de Bordeaux.

Rome, 1er mai 1909.

IX
Audience des évêques français. — Adresse de S. Ém. le cardinal Coullié. — Réponse du Pape.

Le 20 avril, à 9 heures du matin, le Pape reçut, dans sa bibliothèque privée, les évêques français. Il avait fait disposer des sièges pour tous sur deux rangs, et son trône était au fond, face à son bureau.

Adresse de S. Ém. le cardinal Coullié

Son Ém. le cardinal Coullié lut l’adresse suivante au nom de l’épiscopat français.

Très Saint-Père,

Hier, c’était la France tout entière, pasteurs et fidèles, qui, pressée autour de Votre Sainteté, Vous chantait son action de grâces.

Aujourd’hui, il Vous a plus d’admettre auprès de Votre Personne auguste les chefs de ce peuple chrétien. Et voici que les évêques de France, venus à Rome presque tous, sont à Vos pieds. Les absents nous sont unis par la prière et les sentiments.

Dans une assemblée moins solennelle sans doute, mais plus grave encore, nous venons, Très Saint-Père, entendre de Vos lèvres 140sacrées, de Votre cœur paternel, Vos enseignements, Vos directions, Vos mots d’ordre pour l’action de demain.

Mais tout d’abord, que Votre Sainteté nous permette d’exprimer notre reconnaissance. L’occasion de le faire est trop providentielle pour que nous n’en profitions pas.

Cette reconnaissance, nous l’avons au cœur bien ardente, Très Saint-Père, pour le grand amour que Vous manifestez en tant de rencontres à notre belle mais si malheureuse patrie.

Depuis que s’est déchaînée, contre notre Église de France, la persécution qui a rompu le traité le plus sacré, et renversé l’édifice séculaire où s’abritaient les âmes, que n’avez-Vous point fait pour raffermir nos esprits, unir nos volontés, guider nos efforts ?

Certes, à cette heure de ruine totale, il était impossible qu’au milieu de l’obscurité qui s’était faite, nous fussions tout d’un coup orientés ensemble vers des solutions uniques, si insidieuses étaient les stipulations des lois nouvelles, si importants les intérêts impliqués dans les questions qui se posaient.

Mais Vous étiez là, Très Saint-Père, et nous avions confiance.

Nous savions que nos loyales délibérations passeraient sous Vos yeux et que notre dernier mot serait le Vôtre. Et cette fois encore, Votre Sainteté a réalisé la parole de notre divin Maître : Confirma fratres tuos.

Puis, tandis que le serpent, déconcerté d’abord, reformait ses anneaux pour essayer de nous surprendre et de nous enlacer, de quel coup d’œil sûr Vous avez reconnu le péril et dénoncé l’astuce de l’ennemi ! Encore une fois, Vous avez prononcé le Non possumus.

Et lorsque les derniers lambeaux du patrimoine des âmes nous étaient arrachés, Votre Sainteté, avec une générosité sans précédent et sans mesure, voulut bien apporter Elle-même une large compensation à la spoliation de nos défunts, bien sûre d’être imitée par tous les évêques et tous les prêtres de France : si bien que, jamais sans doute, les âmes des nôtres ne bénéficièrent d’autant de suffrages qu’après ces mesures impies qui devaient les en dépouiller.

Mais ces bontés, Très Saint-Père, et cette sollicitude éclairée dont Vous entourez l’Église de France, Vous nous les manifestez encore en élevant sur les autels, pour ainsi dire à tout instant, quelqu’un de nos compatriotes, nous donnant ainsi un nombre chaque jour croissant de glorieux modèles et de saints protecteurs.

141Hier, c’était le curé de campagne sauvant les peuples par l’action cachée du sacrement de Pénitence. Puis ce sont nos missionnaires ou nos carmélites immolés en haine de la Foi, nos fondateurs d’Ordres, nos grandes éducatrices qui formèrent des générations chrétiennes, après des temps de révolution trop semblables à notre temps.

Aujourd’hui, c’est notre héroïne nationale, notre Jeanne d’Arc : douce figure longtemps voilée aux regards et comme réservée par la divine Providence pour cette heure où son concours nous est devenu plus nécessaire, ses exemples plus opportuns.

Quel mystère que ces quatre cents ans de silence et d’oubli !

Ses contemporains, dans divers pays d’Europe, la vénérèrent comme une sainte. Et voici que, cinquante ans après son martyre, la France semble ne plus la connaître. Si les grands faits de son histoire restent écrits, comme des témoins irréfragables, pour le jour des divines justices, son âme est ignorée, parfois grossièrement méconnue, travestie par les blasphèmes et l’inconscience.

Orléans, pourtant, garda toujours sa mémoire pure et pieuse, Orléans qui fut ici vraiment le cœur de la France et comme le sanctuaire où demeura conservée la lueur, d’où Votre main, Très Saint-Père, fait jaillir aujourd’hui la flamme.

Orléans ! il m’est bien permis de te saluer, ô ville fidèle, toi qui, pendant plus de quinze années, entre autres douces joies de l’âme, me ménageas la grâce de connaître de près, de pénétrer à loisir cette vie de la tout aimable Pucelle, et d’apporter à l’édifice qui s’achève aujourd’hui le modeste concours d’un labeur si plein d’attraits !

Ce fut, en effet, l’heure la plus consolée de ma vie d’évêque que celle où, après les travaux dans lesquels m’avait introduit mon illustre maître et mon père, Mgr Dupanloup, j’assistai à l’Introduction de cette Cause que mon éloquent et si aimé successeur a embrassée à son tour, avec le succès dû à son admirable dévouement.

Eussé-je pu penser que mes jours se prolongeraient assez pour que je fusse témoin de cette glorification tant désirée, et qu’il me serait donné de porter à l’autel le nom de la Bienheureuse Jeanne ?

Oui, Très Saint-Père, pour ce grand acte et pour ce grand bienfait les évêques de France Vous disent leur immense reconnaissance.

142Aussi bien, nous ne pouvons pas nous défendre de voir dans l’exaltation de l’admirable Vierge, à cette heure de suprême péril, une promesse de salut, et d’y pressentir déjà une aurore de résurrection et de vie.

Aujourd’hui, ce n’est plus, directement du moins, le même péril. C’est l’âme de la France qui souffre ; c’est la Foi qui est en butte à l’attaque de l’enfer ; ce sont les œuvres de vie chrétienne que l’ennemi détruit avec rage.

Aussi, Jeanne, reparaissant radieuse, ne veut point nous sauver par l’éclair de son épée, mais par l’éclat et l’exemple de ses vertus : de sa foi, de son amour pour la sainte Eucharistie, de sa tendresse pour les âmes en péril. Le secours qu’elle nous apporte, c’est sa pureté virginale, son esprit de simple obéissance à l’Église, son courageux sacrifice.

En un mot, c’est l’âme de Jeanne, Très Saint-Père, que Vous nous proposez pour modèle, et qui doit être notre salut. C’est cette âme sainte, dont nous devons répandre l’influence parmi nos peuples, pour les animer d’une vie de foi pratique et d’un patriotisme éclairé.

L’âme de la Pucelle était toute faite de ces deux amours que nous avons aussi au cœur, nous, évêques de France, et que nous voulons enraciner dans les cœurs de nos fidèles, l’amour de l’Église et l’amour de la Patrie.

L’amour de l’Église, elle le montra bien aux heures de l’angoisse et parmi les ruses hypocrites dont elle fut victime. Je suis bonne chrétienne, disait-elle, et je voudrais aider et soutenir la Sainte Église. Et quand elle se voit trompée et comme enveloppée dans le mensonge et l’injustice, par trois fois elle s’écrie : J’en appelle à l’Église ! J’en appelle au Pape !

Aussi, ce sont les Papes qui prennent en mains la Cause de Jeanne.

Calixte III lui rend, de la façon la plus éclatante, l’honneur qu’on avait pensé lui ravir à jamais.

Et puis, après Léon XIII, à qui la physionomie de Jeanne fut si sympathique, Votre Sainteté bien-aimée la couronne et la fait monter sur nos autels. Et cela fait, c’est à nous, chefs de l’Église de France, que Vous demandez de restaurer ainsi, avec l’aide de Jeanne, la vie catholique de la France.

Et de même que Votre Sainteté, dès l’aurore de son Pontificat, 143s’est proposé de tout restaurer dans le Christ, de même Vous voulez que les évêques de France, se dégageant de plus en plus des regrets des choses perdues, s’élancent vers l’apostolat de l’avenir. Quæ retro sunt obliviscens, ad ea quæ sunt priora extendens meipsum [oubliant ce qui est derrière moi et m’avançant vers ce qui est devant moi (Philipp. III, 13)] ; ainsi voulons-nous faire, Très Saint-Père, dociles à Vos leçons et entraînés par Vos exemples.

Avant tout, comme Vous-même, et par amour pour la Sainte Église, nous voulons travailler à la sainteté toujours plus haute de nos prêtres bien-aimés.

L’an dernier, nous ne saurions l’oublier, dans cette exhortation si touchante que nos prêtres ont adoptée comme la parole de chaque jour, Vous nous le disiez avec un accent persuasif et paternel : Vous demandiez que les évêques mettent leurs soins les plus persévérants et les plus actifs à former le Christ en ceux que leur charge appelle à former à leur tour le Christ dans les âmes des fidèles.

Et alors, en répandant de toutes parts des légions de saints prêtres, il nous sera donné de voir se faire une véritable conquête.

Oui, le culte de la Pucelle va communiquer à l’âme française une ardeur nouvelle : l’union des esprits se fera sur le terrain de la hiérarchie sainte, et la fécondité des œuvres, poursuivies avec courage, sera encore la campagne de Jeanne, pour refaire l’unité de la France chrétienne.

Ô Bienheureuse Jeanne d’Arc, opérez parmi nous cette œuvre si nécessaire.

Donnez aux pasteurs, étroitement unis entre eux et attachés au Pontife Suprême, la sagesse qui fait les guides et l’énergie qui fait les chefs.

Multipliez parmi nos peuples les prêtres missionnaires et pasteurs, heureux de combattre dans la persécution et le dénuement, des prêtres qui se réjouissent de souffrir confusion pour le nom de Jésus.

Dans notre belle armée, conservez cette grandeur d’âme et cette abnégation qui, animées par l’idéal chrétien, la rendent invincible et glorieuse.

Aux hommes de loisir et à ceux qui possèdent, inspirez la passion du dévouement de soi, pour la diffusion, au profit de leurs frères, des biens qu’ils détiennent.

144Aux femmes de France, communiquez les hautes pensées et le goût du sacrifice. Écartez-les des frivolités qui dissipent et des plaisirs qui abaissent l’âme et énervent toute vigueur.

Aux travailleurs et à ceux qui souffrent, donnez le courage et la patience. Qu’ils se groupent pour être forts, mais qu’ils soient chrétiens pour demeurer justes.

Rome. — Saint-Pierre et le Vatican.
Rome. — Saint-Pierre et le Vatican.

Et puis, à cette heure, ô Bienheureuse, dont l’enfance fut pure et la jeunesse si pieuse, à cette heure où la bataille est engagée surtout autour de l’âme de nos enfants que l’on veut ravir à Dieu et à l’Église, donnez-nous de savoir les défendre, et, s’il faut pour cela renouveler les merveilles de jadis, ah ! sauvez-les, à tout prix, de l’impiété qui veut les égarer, et de la corruption des mœurs où l’on tend à les faire tomber !

Enfin, ô Jeanne ! fille de la Sainte Église qui vous couronne aujourd’hui, prenez sous votre protection toute de miracle, l’auguste Pontife qui nous a donné cette joie et nous fait luire cette espérance !

L’autel de la Chaire de saint Pierre et le tableau de la Béatification.
145L’autel de la Chaire de saint Pierre et le tableau de la Béatification.

Réponse de S. S. le Pape

Le Pape a répondu par un discours en latin dont voici la traduction.

Vénérables frères,

La manifestation vraiment splendide de votre piété, de votre amour, de votre dévouement que vous venez de Nous donner par votre 146éloquent interprète, le cardinal-archevêque de Lyon, met le comble à la joie éprouvée par Nous, en attribuant à la Pucelle d’Orléans les honneurs des Bienheureux. À cette joie pour ce très heureux événement, il est bien juste que d’abord et avant tout autre, vous preniez part, vous, Notre très cher Fils, qui, désigné d’abord comme coadjuteur, puis comme successeur de l’évêque Dupanloup, d’illustre mémoire, avez travaillé plus que tout autre à faire triompher la Cause de la vierge magnanime. Quant à Nous, et dans cette Cause et dans de nombreuses autres Causes du même genre, par lesquelles nous avons inscrit au nombre des Bienheureux ces lumières de votre nation que furent Jean-Marie Vianney, et les Sœurs carmélites de Compiègne, et les martyrs de la Chine, et Marie-Madeleine Postel, et Madeleine-Sophie Barat, et Jean Eudes et Jeanne d’Arc, nous n’avons fait que recueillir l’épi presque mûr du travail de nos prédécesseurs. Nous pensons devoir au dessein de Dieu miséricordieux ce fait que des lieux même d’où Nous sont venues publiquement tant de grandes douleurs, Nous vienne, par la multiplication des patrons célestes, l’espérance de temps meilleurs.

Si grande est la joie qui Nous comble en ce jour où il Nous est donné de parler devant vous, évêques de presque toute la France, que Nous ne pouvons suffisamment l’exprimer par la parole. En effet, ce qui était dans Nos vœux s’accomplit heureusement aujourd’hui de vous voir ici présents pour vous exprimer Notre affection pour vous qui, au milieu de tant et de si longues difficultés, avez combattu avec un courage et une constance admirables pour la Foi chrétienne et pour le salut des âmes. Et en effet, par votre soumission exemplaire au Vicaire de Jésus Christ, vous avez apporté une aide si remarquable à l’Église de France que, dans cette tempête même suscitée par l’enfer, tout ce qui a été fait de droit, de généreux, de salutaire, à l’avantage de la religion, tout est dû à votre initiative et à votre zèle. En rendant grâces immortelles à Dieu, auteur et conservateur de l’Église qui vous a toujours assistés et vous assiste dans votre lutte pro aris et focis [pour l’autel et le foyer], Nous Nous réjouissons de tout cœur avec vous. Et Nous ne le faisons pas seulement en Notre nom, mais au nom de l’Église universelle, car grande est, dans les évêques du monde catholique et dans tous les gens de bien, l’admiration pour votre vertu à laquelle est réservée celle de la postérité. Mais une gloire bien supérieure encore, la seule 147vraie et solide, vous pouvez justement l’attendre du Prince des pasteurs qui, Nous n’en doutons pas, aura déjà inscrit vos noms sur le livre de vie.

Cependant, Vénérables Frères, tandis que s’exacerbe contre la religion la fureur des impies, qui, contre toute raison de justice, d’équité, d’humanité, voudraient la ruiner dans ses fondements, Nous vous exhortons vivement à ne pas cesser de repousser, comme vous l’avez fait jusqu’ici, les assauts ennemis en exposant publiquement vos plaintes contre les injustices, en révélant les mensonges, les calomnies, les embûches, et en condamnant les erreurs et les doctrines perverses. Tandis qu’aux méchants on permet la licence la plus effrénée dans la scélératesse, vous, fermement unis dans vos desseins, revendiquez pour vous l’entière liberté d’annoncer, d’enseigner, d’ordonner tout ce qui est vrai et juste, tout ce qui est bon et salutaire et tout d’abord d’adorer publiquement dans les cités la Majesté divine. Et ici ne soyez pas choqués, de grâce, si Nous vous recommandons la concorde des desseins, vous rappelant combien elle est indispensable à l’intégrité de la Sainte Église. Certainement dans l’unité de l’Église, c’est-à-dire dans la merveilleuse union de ses membres, qu’elle tient du Christ son fondateur, se trouve cette force invincible pour laquelle elle est appelée dans les divines Écritures : terrible comme une armée rangée sur le champ de bataille, et qui faisait dire à saint Augustin : La discorde des chrétiens, c’est le triomphe des démons !

Et, en effet, tel paraît être le dessein des plus âpres ennemis du nom chrétien de rompre l’unité et l’union de l’Église : par le moyen de lois ourdies avec un art incroyable, ils travaillent à ce but de séparer les pasteurs sacrés du successeur de saint Pierre, de détacher des pasteurs leurs troupeaux, de semer entre ces pasteurs des germes de discorde qui auraient pour résultat le déchirement de la robe mystique du Christ. C’est pourquoi, dans Notre devoir apostolique, Nous vous adressons ces paroles de l’Apôtre : Ut id ipsum dicatis omnes et non sint in vobis schismata, sitis autem perfecti in eodem sensu et in eadem sententia. [Ayez tous un même langage et qu’il n’y ait point parmi vous de divisions ; soyez parfaitement unis dans les mêmes sentiments et les mêmes pensées. (I Cor., I, 10)]

Qu’elle vous tienne au cœur au-dessus de toute autre chose, cette concorde des âmes qui engendre la tranquillité intime nécessaire au saint ministère et accroît l’efficacité de votre apostolat ! Ainsi, comme une armée en bataille, vous résisterez plus facilement 148aux ennemis de la Croix et du Christ qui s’élancent de toutes parts et vous défendrez de toutes les manières le dépôt de la Foi. Vous vous êtes montrés si bien tels que, de Notre part, ces paroles sont plutôt de très amples louanges que des exhortations.

En effet, tenant votre regard fixé sur cette Chaire apostolique, non seulement vous vous faites une loi sainte et solennelle de vouloir tous ensemble les choses que chacun de vous est obligé de vouloir en particulier, mais vous sacrifiez volontiers chacun votre propre manière de voir pour être d’accord aussi dans les choses sur lesquelles il est permis d’avoir une opinion personnelle.

Rome. — Panthéon d’Agrippa.
Rome. — Panthéon d’Agrippa.

Dans la tristesse des temps présents, Vénérables Frères, Nous sommes vivement réconfortés par la grandeur d’âme et la force avec laquelle vous défendez les droits de l’Église et par la pleine adhésion que vous professez vis-à-vis de Nous, mais surtout par cette grande union que vous avez entre vous et avec Nous. Donc, en rendant grâces à Dieu pour ces consolations, Nous implorons de sa clémence qu’il vous dispense copieusement ses dons et vous accorde spécialement de pouvoir conserver toujours intacte cette union entre vous. Avec ces vœux et cette espérance, augure des divines faveurs, Nous accordons à vous tous, Vénérables Frères, au clergé et au peuple confié à vos soins, la bénédiction apostolique.

149X
Le triduum à Saint-Louis-des-Français (20-22 avril). — Les préparatifs. — Inauguration et bénédiction de la statue de Jeanne d’Arc.

Après les fêtes de la Béatification à Saint-Pierre, restait le triduum de glorification et de prière qui devait inaugurer dans les églises de France le culte public de la Bienheureuse ; il le fut, à Rome même, dans notre église nationale de Saint-Louis-des-Français. C’est là que, du 20 au 22 avril, les pèlerins se sont succédé sans interruption pour fêter Jeanne d’Arc.

L’église de Saint-Louis-des-Français, située sur la place du Panthéon, a été construite aux frais de la France, en l’honneur du plus saint des hommes qui l’ont gouvernée. Achevée en 1589 par Giacomo della Porta, l’architecte qui eut la gloire d’achever aussi la coupole de Saint-Pierre, elle est d’une ordonnance majestueuse et correcte. On y admire la copie de la Sainte Cécile de Raphaël, par le Guide, et les fresques dans lesquelles Le Dominiquin a retracé quelques scènes de la grande martyre. Mais notre église nationale est surtout riche en souvenirs français : fresque représentant la mort de saint Louis, tableaux de saint Rémi guérissant un aveugle, du baptême de Clovis, de la bataille de Tolbiac ; statues de Charlemagne et de saint Louis, de sainte Clotilde et de sainte Jeanne de Valois ; tombeaux du cardinal de Bernis, des Français morts à Rome pendant la campagne de 1849, du marquis de Pimodan qui commandait l’infanterie des troupes pontificales à Castelfidardo ; de Claude Lorrain dont, en 1840, les restes y furent transportés de la Trinité-des-Monts : nul sanctuaire de Rome n’est plus français que celui-là. Il est gardé par des prêtres de France dont le chef vénéré est aujourd’hui Mgr Guthlin.

Il l’a fait parer magnifiquement pour Jeanne d’Arc. La façade porte des inscriptions, comme à Saint-Pierre, et, en même temps qu’une louange, elles sont une prière à la Bienheureuse.

Qui . parvam . elegit . patraret . ut . alta . Ioannam
o . populi . et . gentes . concelebrate . Deum
150castæ . indicuntur . solemnia . festa . Puellæ
Galliæ . ut . oranti . tendat . utramque . manum63

Ad . Ioannam . virginem
precatio . pro . incolumitate . Pii . X . P . M.

Horrida . bella . fremunt . christi . defende . phalanges
defende . et . summum . virgo . Ioanna . ducem
qui . tibi . cælestes . concedens . lætus . honores
christigenas . valido . muniit . auxilio64

Vivat . Christus . Rex . Galliæ65

L’église est trop petite pour contenir la foule qui s’y pressera pendant trois jours, mais combien elle est élégante avec sa parure de fête et que d’actions de grâces et que de prières y sont montées de tous les cœurs vers Dieu et vers Jeanne d’Arc !

Inauguration et bénédiction de la statue de Jeanne d’Arc par S. É. le cardinal Coullié (18 avril)

Le triduum fut précédé d’une touchante cérémonie présidée par S. É. le cardinal Coullié. Le 18 avril, en sortant de Saint-Pierre, il se rendit à Saint-Louis-des-Français pour y bénir une nouvelle statue de la Bienheureuse. Nous empruntons à la Semaine de Rome le récit de cette inauguration.

Cette fête avait tout le charme de l’intimité. Quelques groupes seulement de pèlerins y assistaient, avec le personnel de la communauté de Saint-Louis et un petit nombre de prélats, dans le plus profond recueillement.

Mgr Guthlin, supérieur de Saint-Louis-des-Français, accompagnait le vénéré cardinal octogénaire, qui était suivi de Mgr Vindry, son vicaire général, et de Mgr Béchetoille, son secrétaire particulier.

Son Éminence, après avoir revêtu le rochet, la mantelletta, la mozette et l’étole, s’est tournée vers la chapelle de sainte Jeanne de Valois, qui est en face de celle de saint Louis, Jeanne, la fille des champs, étant venue occuper une place tout auprès de Jeanne, la fille des rois, au-dessus du même autel. M. André Vermare, jeune sculpteur de grand talent, a découvert alors son chef-d’œuvre : une fort belle statue, pieuse, noble 151et gracieuse de forme et d’attitude, que tous ont admirée. Elle ornera aussi la cathédrale d’Orléans. L’œuvre définitive, en marbre, sera placée plus tard à Saint-Louis66 ; le présent modèle est de même dimension, 1,80 m, mais en simple plâtre.

Jeanne d’Arc au Sacre. (A. Vermare. D. Saudinos-Ritouret.)
Jeanne d’Arc au Sacre. (A. Vermare. D. Saudinos-Ritouret.)

Le cardinal Coullié a récité les prières et accompli les rites liturgiques de la bénédiction ; on a chanté l’hymne des Vierges, le verset et le répons, qui ont été suivis de la touchante oraison de la Bienheureuse héroïne. Le cardinal s’est assis et, s’adressant à l’auditoire, il a prononcé des paroles vraiment sorties de son cœur, qui ont ému jusqu’aux larmes toute l’assistance. Il a remercié très délicatement M. le Recteur de l’église de l’avoir convié à bénir cette statue dont sa religieuse et patriotique initiative enrichit Saint-Louis. Jeanne ainsi représentera la France à Rome.

Son Éminence a rappelé, comme il convenait, une autre plus grande initiative, celle de Mgr Dupanloup, qui rêva de faire honorer sur les autels la Pucelle d’Orléans. C’était un rêve, et maintenant, c’est une réalité, a dit le cardinal, ajoutant qu’il bénissait Dieu de lui avoir fait la grâce de vivre en esprit près de vingt années dans la compagnie de Jeanne, car il avait dû prendre en mains, après la mort de Mgr Dupanloup, la 152Cause de Béatification de la vierge libératrice. On ne s’ennuie jamais avec elle et on ne se lasserait pas d’en parler, mais la cérémonie de ce matin qui s’est prolongée jusqu’au milieu du jour, ne permet pas de s’attarder même à rappeler ces chers souvenirs. En terminant son allocution, il a souhaité à ses auditeurs, à la France et à la colonie française de Rome d’éprouver les effets de la protection de la béatifiée de Pie X, du Pape qui a eu tant à cœur la glorification de l’héroïque et sainte Pucelle.

XI
Les offices pontificaux. — Les messes de communion. — Panégyriques de la Bienheureuse. — Chants et cantiques.

Ouverture du Triduum. — Discours de Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié.

Le programme du triduum commença à être exécuté le lundi soir 19 avril par le chant des premières vêpres que présida Mgr Dubois, évêque de Verdun.

La série des panégyriques de la Bienheureuse s’ouvrit par un gracieux discours de Mgr Foucault, évêque de Saint-Dié ; le village natal de Jeanne d’Arc appartenant à son diocèse, c’est de Domrémy seulement qu’il parla pour rappeler combien cet humble village doit être cher à tous les catholiques français et pourquoi il restera toujours cher à la nouvelle Bienheureuse.

Et tu Bethleem…, nequaquam minima es in principibus Juda. (Et toi, bourgade de Bethléem, tu n’es pas à dédaigner, même à côté des cités princières de Juda.)

Messeigneurs67,

Mes Frères,

Je n’ai pas la prétention de vous apprendre, ni même celle de vous rappeler, que Dieu ne manifeste jamais mieux sa puissance que par l’infériorité des moyens qu’il emploie. Dieu, mes Frères, aime à souligner d’un saisissant contraste la grandeur de l’œuvre, et la faiblesse, disons mieux, 153le néant des instruments dont il lui plaît de se servir. Aussi, lorsque Dieu décide d’associer une créature humaine à ses desseins, c’est bien souvent dans la plus humble chaumière qu’il la fait naître, dans le plus humble hameau qu’il la laisse grandir, de la plus humble condition qu’il veut la tirer. Nos annales religieuses, soit dans l’Ancien Testament, soit depuis la Nouvelle Alliance, nous en fournissent des exemples qui sont dans toutes les mémoires. Souffrez que je rappelle simplement ici la surprise des rois de l’Orient, ne rencontrant pas dans l’opulente cité de Jérusalem l’Enfant divin qu’ils se croyaient assurés d’y trouver, leurs mines scandalisées quand ils entendirent les interprètes autorisés des Écritures déclarer que le Messie devait naître dans une modeste bourgade, leur stupéfaction enfin, car je n’ose dire leur désenchantement, lorsqu’ils virent l’étoile mystérieuse qui les guidait s’arrêter sur une étable abandonnée ! Était-ce donc là, sur cette paille et dans ce dénuement, sous ce toit délabré ouvert à tous les vents, sur les bras de cette pauvre femme qu’ils devaient adorer le Roi puissant dont le ciel lui-même annonçait la naissance et racontait la gloire ? Oui, mes Frères, le Verbe de Dieu avait voulu, pour racheter l’homme, non seulement se ravaler jusqu’au néant de notre humanité, mais encore n’entrer dans l’ergastule de notre chair que par la porte basse de la pauvreté.

Dieu voulut de même faire naître dans une humble chaumière, dans une humble hameau, dans une humble condition, celle qu’il avait choisie pour en faire la libératrice de la France. C’est ce qui me permet d’appliquer à Domrémy ce qui a été dit de Bethléem, ce qui m’autorise à prétendre que notre humble bourgade peut encore faire quelque figure, même à côté des cités princières pour qui la gloire de Jeanne pourrait sembler un monopole : nequaquam minima es in principibus Juda.

C’est donc, Messeigneurs et mes Frères, de Domrémy et de Domrémy seul que j’ai le dessein de vous parler au début de ces belles solennités. Je veux laisser à d’autres le soin et l’honneur de dérouler devant vos yeux éblouis les pages tour à tour si grandioses ou si poignantes, toujours sublimes, qui composent la trame merveilleuse de la vie de Jeanne d’Arc et qui vous permettront sans doute de mieux connaître, pour la mieux admirer, la nouvelle Bienheureuse.

D’ailleurs, mes Frères, j’aurais voulu ne rendre hommage que par mon silence à celle dont la vie presque tout entière68 s’écoula chez nous, dans l’ombre silencieuse du village natal, mais les fidèles de mon diocèse, mes vénérés collègues, les évêques de Lorraine et la Lorraine elle-même ne me pardonneraient pas de ne pas accepter l’occasion qui m’est offerte, 154pour me faire l’interprète de leur vive et filiale reconnaissance envers Pie X, envers le Pontife bien-aimé, dont le dévouement hélas ! trop mal récompensé par la France, a suivi d’un œil si bienveillant cette Cause de Béatification, qui en a promulgué le décret avec tant de bonheur et qui nous en a fait ressortir les leçons avec une si haute clairvoyance et une si paternelle autorité.

Que Sa Sainteté daigne encore agréer, après les remerciements qui lui ont été adressés par Mgr l’évêque d’Orléans, les actions de grâces non moins reconnaissantes des fidèles, des prêtres et des évêques de la Lorraine.

Et maintenant, mes Frères, je vous dirai en deux mots pourquoi Domrémy doit être si cher à tous les catholiques français et pourquoi il restera toujours si cher à la nouvelle Bienheureuse.

I

Au début du XVe siècle, Domrémy était un petit village frontière que les érudits rattachent tour à tour à la Lorraine et à la Champagne, et qui relevait probablement tantôt de l’une, tantôt de l’autre, selon les cas, tellement les juridictions étaient alors enchevêtrées. Ce qui nous importe à nous, gens de la Lorraine, c’est que Domrémy, et Jeanne d’Arc par conséquent, appartenait au diocèse de Toul, et c’est ce qui nous permet de revendiquer comme nôtre celle que les vieux chroniqueurs et une tradition plus de quatre fois séculaire ont toujours saluée sous le nom de Jehanne, la bonne Lorraine.

Sur les pentes par où les derniers rameaux des Vosges s’abaissent vers les champs lorrains, s’ouvre un riant vallon semé de fleurs et couronnés de verdure69.

On y découvre à peine au milieu des vergers

Un modeste hameau qu’habitent des bergers.

C’est Domrémy. La Meuse en ces prés qu’elle arrose

Se promène tranquille, ou plutôt s’y repose,

Car la lumière et l’air qu’on respire en ce lieu

Sont toujours restés purs comme un souffle de Dieu70.

C’est là, c’est dans cet admirable décor, dont la verdure et les fleurs avaient disparu momentanément sous un épais manteau de neige, que naquit dans la nuit du 6 janvier 1412 l’enfant prédestinée qui devait relever la fortune de la France.

155Son père, Jacques d’Arc, et sa mère, Isabelle Romée71, étaient, avons-nous besoin de le dire ? d’excellents chrétiens. Ils semblent avoir appartenu par leur condition à cette classe moyenne, où le travail et l’économie, s’ils n’amènent pas toujours la richesse, assurent du moins l’aisance. Jacques d’Arc exerça même, à diverses reprises, des fonctions assez semblables aux fonctions municipales d’aujourd’hui, ce qui indique la considération dont il jouissait au village.

Le jour même de sa naissance, l’enfant fut portée au baptême : elle eut quatre parrains et quatre marraines, en attendant le céleste parrainage que Dieu lui réservait.

Bercée au doux murmure des noms de Jésus et de Marie, qui reviendront à chaque instant sur ses lèvres et qui s’exhaleront dans son dernier soupir, Jeannette (c’est ainsi qu’on l’appelait), montra en grandissant les plus heureuses qualités de l’esprit et du cœur. Sa finesse, toute gauloise, éclatera en saillies pleines de saveur et d’à-propos, dont les interrogatoires de Poitiers et de Rouen, dont les récits de ses compagnons d’armes nous fourniront les plus curieux échantillons. Son cœur plein de bonté en laissera déborder les tendresses dès ses plus jeunes années : elle sera secourable aux pauvres et compatissante aux malades ; elle cédera son lit au vieillard sans abri, à la mère sans asile ; on la verra pleurer aux dires des vieux routiers qui racontent les horreurs de la guerre et les désastres de nos armées.

Dans un corps robuste et sain, elle porte une endurance peu commune. Habile autant que femme de France (c’est elle qui nous le dit) à filer et à coudre, elle rivalise avec ses frères pour les rudes labeurs des champs ; elle manie la faux, elle conduit la charrue, aussi vigilante à l’heure des semailles qu’infatigable aux jours de la moisson.

Cependant, mes Frères, dans cette âme simple et naïve, mais droite et généreuse, Dieu, lui aussi, faisait les semailles et préparait la moisson.

Assez longtemps nous avons admiré Jeanne d’Arc par le dehors, comme ces merveilles d’architecture dont on aime à faire le tour pour en admirer les proportions gigantesques et les géniales harmonies ; l’heure est venue, semble-t-il, de pénétrer à l’intérieur du temple et d’inventorier pour ainsi dire les trésors de vertus accumulés dans l’âme de cette humble paysanne.

Foi solide et profonde, piété vive et tendre, amour du recueillement et de la prière, sainte avidité pour la communion, soumission complète et sans retour à l’autorité de l’Église, considérée comme l’expression 156même de la volonté de Dieu : tels sont, entre tant d’autres, les traits qui donnent à cette enfant (elle n’a que treize ans à l’époque où je vous la présente) une si ravissante physionomie.

Sa foi d’abord. Sa foi reste toujours appuyée sur le roc inébranlable du Credo, et vous pourrez constater, si vous suivez les phases si diverses de cette vie extraordinaire, surtout dans ses deux années de combats et d’angoisses, que partout et toujours elle fut éclairée, guidée et soutenue par une foi sans ombre comme sans défaillance.

Sa piété vraiment angélique avait pour cadre les pratiques les plus ordinaires de la vie chrétienne : offices exactement suivis, messe bien entendue, Angelus dévotement récité, guirlandes suspendues au chêne de la Vierge, cierges allumés à l’autel de Notre-Dame de Bermont, pratiques souvent regardées comme insignifiantes, parce qu’elles ne sont, dit-on, que l’écorce de la piété, mais qui lui sont aussi indispensables que l’est à l’arbre l’écorce qui protège et assure la circulation normale de la sève.

Durant les longues heures si favorables au recueillement où l’homme des champs, après avoir arrosé la terre de ses sueurs, ne relève le front que pour contempler le ciel, Jeannette tenait son cœur tout occupé de Dieu ; elle méditait ce qu’elle avait entendu au prône de son curé, et en nourrissait son âme comme d’une manne céleste. Si elle se mêlait aux jeux de ses compagnes, car sa piété n’avait rien de sauvage, elle savait disparaître bientôt, et lorsque la ronde folle entraînait les jouvencelles, elle se retirait pour prier derrière quelque aubépine en fleurs.

Mais ce fut surtout dans la sainte Communion que se produisirent les épanchements de son âme dans le cœur de Dieu et les épanchements du cœur de Dieu dans son âme. Elle, qui ne savait ni A ni B, elle fut instruite des choses de Dieu à l’école de l’Eucharistie ; elle vivait de ce pain qui fait les forts, elle s’abreuvait de ce vin qui fait germer les vierges ; elle s’assurait en communiant ce tutamentum mentis et corporis [protection de l’esprit et du corps], cette double cuirasse qui protège l’esprit et le cœur contre les traits de l’ennemi, en même temps qu’elle défend l’infirmité de notre chair contre les assauts de la souffrance. Aussi, même aux heures de ses plus ardentes chevauchées, elle savait trouver le moment de mettre pied à terre pour entendre la messe et pour se mêler aux enfants agenouillés à la table sainte. Prêtres de Dieu, vous qui rêvez si généreusement du relèvement de notre chère France, vous qui dépensez tant d’efforts avec un si noble désintéressement pour créer et faire vivre nos œuvres sociales catholiques, apprenez de messire Guillaume Front, l’humble pasteur qui forma notre Bienheureuse, que c’est dans les âmes plus que dans les œuvres qu’on peut établir solidement les bases d’une restauration morale 157et religieuse, et apprenez encore qu’il n’y a point d’âme, si chétive qu’elle paraisse, qui ne mérite vos soins les plus dévoués et qui ne puisse, si vous avez su l’armer, se lever pour les combats les plus héroïques et les plus belles victoires.

Enfin, mes Frères, cette petite âme de petite fille était un livre ouvert, dont les pages naïves se déroulaient jour par jour sous les yeux attendris du pieux confesseur, pendant que sa volonté, souple et docile, allait faire de cette enfant aux mains de Dieu une arme aussi puissante que la fronde aux mains de David, pour terrasser le Goliath devant lequel tremblait la France.

David, sûr de lui-même et de la précision de ses coups, s’était offert spontanément au roi Saül pour venger l’opprobre d’Israël. Jeanne, qui s’ignorait elle-même, attendit qu’elle y fût conviée par le roi du ciel. Ce fut le céleste ami de la France, l’archange des divins combats, qui vint la quérir pour cette noble besogne : il lui en démontra l’urgence, en lui narrant la grande pitié qui était au royaume de France ; il lui en affirma le succès, en lui assurant que Dieu, pendant que les hommes d’armes batailleraient, donnerait la victoire ; et, le moment venu, il lui en intima l’ordre pressant et sans réplique. Mais de même que l’on remet un enfant royal à des nourrices de choix, il la confia à la tendresse de sainte Catherine et de sainte Marguerite, l’une qui devait l’établir, pour lui permettre d’affronter la vie des camps, dans une angélique virginité, l’autre qui devait la préparer, pour l’heure du sanglant sacrifice, à l’héroïsme des martyrs.

Quatre années durant, ces divins et merveilleux propos s’échangèrent entre Jeanne et ses saintes, entre la bergerette et l’archange. Puis quand la grande pitié fut à son comble, quand la folie de Charles VI et les sanglants excès des factions rivales, quand la trahison d’une mère dénaturée et l’intronisation à Paris du jeune roi d’Angleterre, quand le siège d’Orléans enfin eurent mis à deux doigts de sa perte le misérable roi de Bourges, la voix de l’archange retentit comme un coup de clairon : Va, fille de Dieu, va !

Oui, va, fille de Dieu ! va commencer tes exploits en triomphant des hésitations bien explicables d’un rude soldat comme Baudricourt, et de l’inexplicable incurie du Dauphin ; va remplir d’admiration les docteurs de Poitiers et d’enthousiasme les milices d’une armée trois fois vaincue ; va prendre d’assaut les bastilles anglaises et délivrer Orléans ; va promener ton étendard victorieux dans nos plaines beauceronnes et conduire Charles VII au sacre de Reims ; va échouer devant le pont-levis de Compiègne et dans le prétoire d’un tribunal d’iniquité ; va enfin…

Ici, mes Frères, je m’arrête. Faut-il prononcer un nom qui sonne si mal 158aux oreilles de ceux qui ne savent pas comprendre la profondeur des mystères de Dieu ? Jeanne elle-même la comprenait-elle d’ailleurs, lorsque, semblable au Christ clamant son abandon sur la croix, elle s’écriait, elle aussi, dans son angoisse : Rouen ! Rouen ! seras-tu mon tombeau ? Hé, oui ! noble et sainte victime, mais le bûcher de Rouen sera le vrai piédestal de ta sainteté et de ta gloire. Orléans te place au-dessus de Judith ; Reims aurait pu mettre à ton front la royale couronne d’Esther ; mais c’est Rouen qui t’approcha, autant qu’il est permis à une créature humaine, de l’adorable Victime du Calvaire.

J’ai lu quelque part, mes Frères, qu’une petite servante italienne, véritable perle qui portait si bien son nom de Gemma72, disait au Christ dans une extase d’amour : I mæstri del mondo insegnano con la voce, ma tu col patire (les maîtres de ce monde ne savent enseigner qu’en paroles, mais vous, ô Jésus, vous nous prêchez par vos souffrances). Et toi aussi, ô Jeanne, tu nous parles plus haut par ton supplice que par tes triomphes, tu es plus éloquente par tes souffrances que par tes victoires, et si l’on n’a jamais reproché à Rome le sang des saints Apôtres, pourquoi jetterait-on à la face de Rouen les cendres de ton bûcher ? Et pourtant, ô Jeanne, je t’aime mieux encore (dussiez-vous sourire, mes Frères, de mon naïf orgueil), agenouillée sous les ombrages du Bois-Chenu ou à la table sainte de Domrémy, parce que c’est là que tu as puisé, comme à leur source, toutes les vertus qui t’ont faite si grande à Orléans, si humble à Reims, si prodigieusement surhumaine à Rouen. Vraiment, notre modeste Domrémy ne fait pas trop mauvaise figure, même à côté des grandes cités si justement fières de leur gloire : nequaquam minima es in principibus Juda.

II

On dit, mes Frères, que le feu du bûcher eut facilement raison de la chair virginale de Jeanne d’Arc, mais que la flamme mordit son cœur sans pouvoir l’entamer ; on assure qu’il fut jeté dans la Seine, dans le beau fleuve dont les eaux, en se mêlant aux flots qui baignent l’Angleterre, semblent porter aujourd’hui à nos voisins la grâce si longtemps attendue de leur retour au giron de la Sainte Église.

Quoi qu’il en soit de son cœur de chair, l’amour de Jeanne, son amour le plus vivace et le plus fidèle, fut et sera toujours pour son cher village. Et peut-être le plus difficile sacrifice qu’elle dut accomplir fut-il le départ de Domrémy.

159Domrémy, c’est le sol natal, celui dont le souvenir jette en nous de si profondes racines que rien ne peut nous le faire oublier ; c’est le berceau et c’est la tombe ; c’est là, qu’après avoir cueilli les palmes des académies ou moissonné les lauriers de la guerre, l’homme le plus gâté par la fortune veut enfin revenir pour y attendre que son front chargé de gloire s’incline sous le poids des ans ou se glace au souffle de la mort.

Domrémy, c’est pour Jeanne la chaumière de sa naissance, les fonts de son baptême, l’église de sa première communion ; c’est le vieux père dont la tendresse affolée aurait mieux aimé la jeter à la rivière que la voir partir ; c’est la pauvre mère qui restera seule moins pour jouir des triomphes de sa fille que pour en pleurer les infortunes ; c’est la simple et franche amitié d’Hauviette qu’il faut abandonner pour subir les affronts et les jalousies de La Trémoille et des courtisans ; c’est la houlette enfin qu’il faut échanger contre l’épée, c’est-à-dire la vie heureuse et calme à jamais sacrifiée pour les hasards de la guerre et les affres du bûcher ! Aussi, mes Frères, Dieu jugea-t-il que ce n’était pas trop de quatre années d’apparitions célestes où se mêlaient aux paroles caressantes des saintes les viriles exhortations de l’archange, pour amener Jeanne d’Arc à briser de pareils liens, liens si forts parce qu’ils étaient si doux.

Ou plutôt, mes Frères, rien ne fut brisé, car Dieu, quand il sépare une âme du monde, une mère de sa fille, un enfant de son berceau, ne les condamne jamais à une indifférence qui serait une honte, à un oubli qui serait un crime. Si Jeanne dut partir sans avoir embrassé ceux qu’elle aimait, ce fut une nécessité facile à comprendre, et dont ses frères, en la rejoignant à l’armée, ne tardèrent pas à lui apporter la plus affectueuse absolution. Et toujours d’ailleurs elle resta aussi fidèle à l’amour de ses parents qu’au souvenir de son village.

En voulez-vous une preuve ?

À l’heure même où la gloire l’inondait de ses rayons les plus éclatants, à l’heure où son étendard qui avait flotté à la peine frissonnait à l’honneur, toutes ces visions d’apothéose disparaissaient subitement à ses yeux. Un vieillard est là devant elle, un vieillard dont les cheveux blancs lui font oublier le diadème du roi et la mitre d’or des évêques, dont la voix tremblante d’émotion couvre pour elle le bruit des fanfares, dont les baisers emplissent son cœur d’une ivresse que ne lui ont jamais versée les plus beaux triomphes. C’est son père qui sort tout à coup de la foule et qui presse dans ses bras l’enfant si longtemps pleurée, devenue aujourd’hui son orgueil. Ici encore, mes Frères, c’est Domrémy noyant dans son doux rayonnement toutes les gloires et toutes les magnificences.

Ce n’est pas tout. Le Dauphin a reçu son digne sacre. Jeanne se demande si sa mission n’est pas terminée. Sa mission de gloire, oui ; sa 160mission d’héroïsme (et ce ne sera pas la moins belle), non. Toujours est-il qu’elle se jette aux pieds du roi et réclame une faveur, la seule qu’elle ambitionnait, celle de retourner avec Jacques d’Arc vers sa mère et son village. Charles VII ne pouvait y consentir, et n’y consentit pas, en effet. Mais s’il lui refusa ce qu’elle demandait, il lui octroya ce qu’elle ne songeait même pas à solliciter : des lettres patentes de noblesse. Reconnaissante, mais non satisfaite de cette royale attention, Jeanne présenta une autre requête qui ne pouvait être refusée, celle qui portait exemption pour les gens de Domrémy et de Greux de toutes tailles, aides, subsides et subventions, mises ou à mettre. C’était le testament de l’héroïne, testament déchiré comme tant d’autres par la Révolution, en faveur de son village natal, et c’est aussi une nouvelle preuve de l’attachement qu’elle gardait pour les lieux qui avaient été le berceau de sa vie et de sa vocation. Nous savons en outre que, pendant les longues heures de sa captivité, les riants souvenirs de son enfance jetaient leurs teintes d’aurore sur les sombres préoccupations de son âme.

Mais, mes Frères, ce qui lui rendra toujours plus cher Domrémy et le Bois-Chenu, c’est d’une part la petite église du village conservée à peu près telle qu’elle était au XVe siècle, et d’autre part le temple votif que nous lui préparons et dont les belles proportions attireront moins ses regards que l’œuvre dont il est le siège ne retiendra son cœur.

Vous savez en effet que la Pucelle n’eut rien tant à cœur que de mettre ses soldats dans la grâce de Dieu avant la bataille, et d’assurer à ceux qui tombaient sous les coups de l’ennemi les divines miséricordes. Elle les entraînait aux pieds des prêtres avant de les lancer dans la mêlée ; elle ne les oubliait pas après le combat et faisait offrir pour les morts le saint sacrifice de la messe. Aussi, mes Frères, j’étais dans l’erreur, il n’y a qu’un instant, en vous présentant comme le testament de Jeanne l’exemption d’impôts obtenue pour ses concitoyens. Ses dernières volontés eurent un objet plus haut, et ce fut également le roi qu’elle choisit pour son exécuteur testamentaire. Alors que, du fond de son cachot, elle aurait pu reprocher à l’oublieux Charles VII un criminel abandon, elle ne songea, dans le message suprême qu’elle lui fit tenir, qu’au salut des âmes. Dites au roi qu’il fasse bâtir des chapelles, où l’on priera pour les soldats morts à la guerre. Que l’indolent monarque se soit dérobé à cette mission comme il se dérobait à tant d’autres devoirs, cela est évidemment regrettable ; mais comment expliquer qu’il ne se soit rencontré pendant plus de quatre siècles ni un cœur de prêtre, ni un cœur de soldat pour réaliser le testament de la Pucelle ? Dieu réservait à notre époque cette religieuse pensée et cet honneur.

La prière pour l’armée, le saint sacrifice offert pour les soldats, cette 161dette sacrée payée à ceux qui vivent ou meurent pour la patrie, c’est une pensée qui devait germer et mûrir dans l’âme nationale, à l’heure où nos désastres menaçaient de ramener pour nous la grande pitié du XVe siècle, à une époque où nos infortunes ne devaient produire chez certains qu’un lâche découragement, ou faire accueillir et acclamer chez d’autres les honteuses théories de l’antimilitarisme et de l’antipatriotisme.

Le miracle d’Orléans. (Bartolini.)
Le miracle d’Orléans. (Bartolini.)

Or ce fut la gloire et le mérite de nos deux vénérés prédécesseurs73 d’avoir compris que le moment était venu de mettre à exécution le vœu suprême de 162Jeanne d’Arc. Un petit groupe de catholiques patriotes avait institué une œuvre des prières et des tombes, œuvre admirable qui avait pour programme d’ériger une croix sur le tertre de gazon qui recouvrait la dépouille de nos morts, et de leur assurer les suffrages de la divine victime de nos autels. À cette œuvre il fallait un temple, et c’est à notre sanctuaire du Bois-Chenu qu’elle vint demander asile. Et voilà pourquoi j’ose dire que, si la nouvelle Bienheureuse repose avec joie ses regards sur les vieilles basiliques dont les voûtes furent témoins de ses triomphes ou dont les murailles ont reflété les rouges lueurs de son bûcher, ce sera surtout, mes Frères, notre sanctuaire national de Domrémy qui attirera son cœur, parce que c’est là qu’elle aura vu se réaliser enfin son vœu le plus cher, la prière pour l’armée. Ici encore je puis dire, nequaquam minima es ; notre église sera mise en bon rang, puisqu’elle est le sanctuaire qui réalise la dernière pensée de Jeanne, de celle qui, après avoir été la libératrice du pays, veut rester la libératrice des âmes.

Nous irons donc, mes Frères, nous prosterner sur les dalles de la cathédrale d’Orléans, pour y apprendre à l’école de la Pucelle les leçons du véritable patriotisme ; nous irons prier sous les voûtes de la cathédrale de Reims, pour nous y remettre en mémoire la noble mission de la France dans le monde et nous bien pénétrer que sa grandeur et sa prospérité dépendent toujours de la fidélité au mandat confié d’abord à Clovis et renouvelé par l’entremise de Jeanne d’Arc au roi Charles VII ; nous irons baiser la terre sacrée où s’éleva le bûcher de Rouen, pour y bien comprendre que rien de grand ne se fonde si ce n’est sur la souffrance et le sacrifice. Mais nous reviendrons toujours à Domrémy et au Bois-Chenu, pour y méditer, dans le calme et le silence, sur les vertus qui font les grandes âmes et qui sauvent les peuples.

Venez-y, petits enfants, pour demander à Jeanne qu’elle vous garde innocents et purs ; venez-y, jeunes filles, pour y apprendre que ses vertus modestes valent mieux que les qualités les plus brillantes ; venez-y, jeunes hommes, pour y jurer de marcher toujours sans défaillance sous le drapeau de la France aux jours de gloire, comme à l’heure des revers ; venez-y pères et mères de famille, pour y apprendre la place que la religion doit tenir à votre foyer et les saints exemples dont vous devez appuyer vos leçons pour que vos enfants soient fidèles à la religion comme à la patrie ; venez-y, femmes chrétiennes, admirables ligueuses, quelle que soit la bannière qui abrite votre dévouement, vous qui avez la prétention de former le grand état-major de nos milices féminines, venez-y pour 163bien vous pénétrer que l’union, tant recommandée par le Pape, est l’indispensable condition d’une action vraiment féconde, et que les divisions dont Jeanne d’Arc a tant souffert ne seraient pas seulement stériles, mais qu’elles deviendraient criminelles. Venez-y, prêtres et pontifes, pour demander à Dieu, par l’intercession de notre Bienheureuse, la science nécessaire pour guider et former les âmes vaillantes ; venons-y tous, mes Frères, pour y redire avec l’Église cette si belle et si opportune oraison : Ô Dieu, qui avez suscité Jeanne d’Arc pour sauver la foi et la patrie, faites, nous vous en conjurons, que la sainte Église, que notre chère Église de France, jouissent d’une paix que rien ne puisse troubler. Ainsi soit-il74.

Rome. — La Basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs.
Rome. — La Basilique de Saint-Paul-hors-les-Murs.

Le salut du Saint-Sacrement, donné par S. Ém. le cardinal Andrieu, acheva cette première soirée à Saint-Louis.

Premier jour du Triduum. — Discours de Mgr Touchet.

Le lendemain 20 avril, de nombreux pèlerins assistèrent à la messe de communion, qui fut dite par S. Ém. le cardinal Rampolla et l’affluence fut aussi considérable à la messe pontificale qui fut célébrée par Panici, Secrétaire de la Congrégation des Rites.

Le soir, après les vêpres solennelles que présida Mgr Foucault, 164évêque de Saint-Dié, Mgr Touchet prononça le second panégyrique. Une foule énorme se pressait pour entendre Mgr l’évêque d’Orléans qui célébra dans Jeanne d’Arc une sainte : sainte enfant, sainte inspirée, sainte guerrière, sainte martyre.

Éminentissimes Seigneurs,

Messeigneurs,

Mes Frères,

Jeanne naquit à Domrémy, le 6 janvier de l’année 1412.

Elle y vécut presque sans en sortir jusqu’en décembre de 1428.

Alors, accompagnée d’un sien parent, elle alla trouver Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, pour le Dauphin Charles VII, et lui dit à peu près : Je me nomme Jeanne la Pucelle. Au village on m’appelle Jeannette. Je ne sais ni A ni B… Je dois être auprès du roi avant le milieu du Carême, et j’y serai dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux, car personne au monde, ni prince, ni duc, ni fille de roi, ne peut reconquérir le royaume. Il n’y a de secours qu’en moi… Oh ! j’aimerais mieux filer ma quenouille auprès de ma pauvre mère. Combattre n’est pas mon métier, mais il faut que j’aille. Car mon Seigneur l’a ordonné. Et mon Seigneur à moi, c’est Dieu !

Baudricourt regarda la fillette qui lui parlait ainsi. Il l’aperçut âgée de seize ou dix-sept ans, vêtue d’une robe très courte de grossier droguet, ignorante évidemment de tout, de la cour où elle voulait aller, du roi à qui elle voulait parler, des armées où elle voulait s’engager, de l’Angleterre qu’elle voulait battre, de la France qu’elle voulait sauver, de tout !… Il se souvint, d’un seul mouvement de mémoire, des chevaliers, des rois, des politiques qui avaient tenté à coups d’épée, de masses d’armes, d’instruments diplomatiques, de relever le royaume ; il revit d’un coup d’œil cette lamentable aventure qui durait depuis cent ans : Philippe VI battu à Crécy, douze cents chevaliers jonchant la plaine de leurs cadavres cuirassés de fer, trente mille soldats autour d’eux tombés ; Jean le Bon à Poitiers, énorme sous son armure, formidable avec son glaive, qui hachait les ennemis comme la faux tranche les blés mûrs, succombant tout de même sous le nombre, prince infortuné auquel il eût été meilleur de mourir que d’assister au désastre de sa fortune et de survivre à l’asservissement d’une partie de son pays ; il revit l’œuvre réparatrice de Charles V et de du Guesclin s’écrasant dans le sang et les débandades d’Azincourt ; il revit le cadavre de Louis d’Orléans gisant avec le poignard de Jean sans Peur dans le dos, celui de Jean sans Peur étendu à son tour, la cervelle 165ouverte par la hache de Tanneguy du Châtel, au pont de Montereau ; il revit la Normandie, la Picardie, la Flandre, la Bourgogne, la Comté, l’Île-de-France, la Guyenne, Laon, Rouen, Paris, Bordeaux, directement ou indirectement aux mains de l’Anglais, Orléans assiégé, mourant de faim, étouffant dans l’encerclement des bastilles de Talbot ; il revit la France sans blé, sans argent, sans armée ; il revit le roi apeuré au fond de son château crénelé de Chinon, sombre, défiant des autres et de lui-même, rêvant de fuite bien loin dans le Midi vers Toulouse, plus loin en Espagne, plus loin encore en Portugal ; Baudricourt revit ces désastres, ces fureurs, ces ruines, cette agonie de la Patrie, et en face de tout cela, comme remède à tout cela, quoi ? grand Dieu !

Cette enfant !… qui disait doucement, d’une voix que l’homme de guerre, à humainement juger, aurait pu prendre pour une voix de rêve : Il n’y a de secours qu’en moi !

Après avoir réfléchi, résisté, débattu, Baudricourt ébranlé, pour le moins, par une étrange révélation que l’enfant lui avait faite75, résolut d’en courir le risque : Va, dit-il, et advienne de cela ce qu’il en pourra advenir !

Elle partit un dernier mercredi de février, qu’il faisait froid et que Vaucouleurs, sans sourire du soleil ni des roses, était enveloppé dans son linceul de brumes ; elle partit vêtue de cet habit d’homme qui lui coûtera si cher !… Menez-moi, disait-elle à ceux qui s’inquiétaient, au gentil dauphin, et ne faites doute que vous ni moi n’aurons nul mal, nul empêchement.

Adieu à la Meuse verte et lente ! Adieu aux doux coteaux de Domrémy ! Adieu aux chers êtres qui habitent la vieille maison, là-bas, ses frères, son père, sa mère… sa pauvre mère ! adieu ! adieu !

Le 3 avril suivant, Charles VII, conforté par l’avis des docteurs de Poitiers et ses expériences personnelles, créait Jeanne chef de guerre.

Ce qu’elle fit de l’autorité que lui conférait ce titre, vous le savez ; en tout cas, nous l’allons voir.

Elle fut mêlée treize mois aux choses de la guerre.

Elle resta prisonnière onze autres mois.

Elle mourut le 30 mai 1431.

Sa courte vie compte exactement dix-neuf ans quatre mois et vingt jours.

Elle avait fini quand les autres, les plus illustres, les plus fiers, les plus prédestinés, les Alexandre, les César, les Clovis, les Charlemagne, 166les Philippe-Auguste, les Guesclin, les Gaston de Foix n’ont pas encore commencé.

Or, sa main de jeune fille, d’enfant, a pesé sur l’histoire autant et plus que n’importe quelle main de grand homme, même parmi ceux que je viens de nommer.

Elle a redressé et fixé le destin des plus puissants peuples qu’aient vus nos temps modernes. L’Angleterre et la France lui doivent offrir à mains également pleines des palmes et des lauriers. Par elle, elles sont restées la France et l’Angleterre.

Qu’est-ce donc que fut cette enfant : une héroïne ? Oui et de cela nul ne doute. Plus qu’une héroïne… Oui. Pie X nous l’a dit hier, parmi comme un tressaillement des ors, des airains, des marbres de la basilique immense, parmi l’acclamation et l’applaudissement de nos âmes, avec son autorité de Pasteur des pasteurs, de Prince de la prière et de la foi, de Vicaire du Christ, avec sa paternité quasi infinie de l’Univers catholique, avec sa tendresse pour la France, notre France, tendresse dont nous le remercions si respectueusement et si filialement, Jeanne fut beaucoup plus qu’une héroïne, car elle fut une sainte ! Sainte enfant, sainte inspirée, sainte guerrière, sainte martyre !

L’aube d’un beau jour manque rarement d’un spécial éclat qui le présage. De même la vie des saints est-elle communément annoncée par une enfance qui promet des fleurs et des fruits de grâce.

Jeanne enfant fut très aimable, pure et pieuse.

Elle chérissait de tendresse profonde son père, sa mère, ses frères, sa sœur, ses amies. Elle se plaisait à visiter, à soigner, à consoler ceux de son âge que la maladie éprouvait.

Réservée, nullement sauvage ou triste, on la vit quelquefois prendre part aux simples divertissements du village, aux danses rondes autour du Beau May, aux luttes à la course avec ses compagnes, aux collations champêtres près de la fontaine des Groseilliers.

Elle se plaisait aux travaux de la ferme paternelle, filait fort habilement près de sa mère, et savait mener les chevaux, tandis que son père dirigeait le soc de la charrue. Elle sarclait, brisait les mottes que la herse avait épargnées, conduisait aux pâtures le troupeau des d’Arc, même le troupeau communal, à son tour.

Le son des cloches la ravissait : quand le tintement des angélus s’envolait 167des tours de Domrémy, de Maxey, de Greux, elle tombait à deux genoux sur son sillon et priait. L’antique chapelle de Bermont, dont la Vierge tenait sur son bras l’Enfant Jésus, l’attirait. Elle tressait à la Reine vénérable du petit temple des couronnes de fleurs rustiques et les lui offrait en gage de son candide amour. Elle visitait l’Eucharistie très sainte dans sa propre église, s’y confessait et y communiait fréquemment. En pleine ardeur du jeu, subitement, elle s’arrêtait, se retirait à l’écart, et donnait à ceux qui s’amusaient avec elle l’impression étonnante qu’elle parlait à Dieu.

Les pauvres possédaient son cœur. Elle leur cédait sa cellule virginale, afin qu’ils pussent mieux se délasser.

Son austère modestie, ses Voix aussi probablement, lui avaient enseigné le prix de certaines vertus : à treize ans, elle avait voué sa virginité entre les mains de sainte Catherine et de sainte Marguerite.

Lis très pur des vallées meusiennes, ainsi grandissait-elle, pleine de grâce et d’amabilités naïves, émule des Agnès, des Marguerite-Marie et des Stanislas de Kostka enfants, rendant en reconnaissance et en dilection tout ce qu’un ciel prodigue avait semé pour elle et autour d’elle de tendresses et de dévouements.

Dieu se sert avec une égale indifférence et une égale maîtrise de quelque chose ou de rien pour l’accomplissement de ses desseins.

C’était quelque chose, assurément, que l’innocence, le recueillement, la suave bonté, l’entrain courageux de Jeanne.

Toutefois, qu’étaient-ce, ces qualités, ces vertus, comparées à ce que le Tout-Puissant se proposait d’entreprendre ?

Arbitre absolu du destin des peuples, il avait, en effet, permis qu’allât en ces temps jusqu’au bord extrême de l’abîme où sombrent les royaumes, celui duquel on disait d’habitude que Jésus l’avait miraculeusement fondé sur le champ de bataille de Tolbiac et baptisé dans la cuve de Reims.

Il n’y avait alors à peu près plus de France. Les féodaux, duc de Bourgogne, roi d’Angleterre, duc de Bretagne, comte d’Armagnac même, d’autres, en convoitaient tous un morceau grand ou petit et besognaient de façon à le prendre.

Chacun selon ses dents se partageait la proie.

168Les simples chevaliers rêvaient des songes plus modestes, guère plus honnêtes. Le peuple… mais y avait-il un peuple ?… Cette masse, broyée, pillée, battue, tuée, était-ce un peuple ?… S’il y avait un peuple, il criait aujourd’hui : Vive Armagnac et France ! demain : Vive Bourgogne et Angleterre ! Que lui faisait ? Oui, que faisait aux universitaires ? que faisait aux bourgeois ? que faisait aux paysans ? que faisait aux serfs ?…

Et pour refréner ces concupiscences furieuses de ducs, de comtes, de rois anglais ; pour relever le moral de cette multitude affolée, comme un troupeau sans berger sur lequel a fondu le loup ; pour dresser au-dessus de toute tête, de toute dissension, de toute convoitise, la sainte image de la patrie et sonner autour d’elle le ralliement de quiconque, prince ou manant, se sentait aux veines une goutte de sang français ; Charles !… pliant sous la cuirasse de ses pères, trop faible de bras pour manier leur épée, gardant des genoux sur lesquels il avait été élevé, — genoux d’un père dément et d’une mère dissolue, — l’impression qu’il était trop juste que sa soi-disant terre lui fût arrachée et que le roi de France devînt le roi de Bourges, en attendant pire.

Seigneur, montrez-vous !… Eh bien, oui ! Il va se montrer.

Jeanne avait entre douze et treize ans. C’était un jour d’été, il pouvait être vers midi. Elle vit, dans le jardin de son père, où elle se trouvait, sur sa droite, une vive lumière. Et elle entendit une voix qui lui recommandait de se bien conduire, de fréquenter l’église, que Dieu l’enverrait et l’emploierait en France.

L’enfant eut peur.

À la troisième apparition, elle reconnut saint Michel, l’archange des batailles du Très-Haut. Elle ne craignit plus.

Le céleste messager promit à Jeanne la visite des deux vierges Catherine et Marguerite. Elle devait croire en elles, suivre leurs conseils, car tel était le vouloir de Notre-Seigneur.

La prophétie s’accomplit.

Dès lors, presque quotidiennement, Jeanne ou vit, ou entendit ce qu’elle appela d’un mot admirablement choisi ses Voix.

Une voix, quelque chose d’immatériel et de sensible, de présent ou de lointain, de caressant ou de terrible, de si discret que l’oreille le discerne à peine, de si retentissant que l’espace en sonne ; une voix, quelque chose qui éveille le courage, berce le chagrin, ébranle la volonté, chante, 169pleure, commande, le Dies Iræ du sublime inconnu, le Requiem de Mozart, la Marseillaise de Rouget de Lisle ; une voix, presque rien, tant cela passe sans laisser trace, et tellement tout que l’Église a épuisé son effort de louange pour le Saint-Esprit quand elle a prononcé de Lui : Il a la science de la Voix !

À ses Voix Jeanne attribua tout le bien. Elles lui avaient appris la grande pitié qui était au royaume de France ; elles l’avaient protégée dans la route de Domrémy à Vaucouleurs, de Vaucouleurs à Chinon ; elles lui avaient montré le roi dissimulé dans la masse des courtisans ; elles l’avaient inspirée devant les docteurs de Poitiers.

Par elles, elle avait délivré Orléans, conquis Troyes, ouvert Reims. Par elles, elle aurait pris Paris, si on l’eût laissée faire. Par elles, elle avait porté sans faiblir les tortures de sa prison. Vers elles, elle tourne son œil mourant, mais consolé, assuré, espérant. Ses Voix furent les amies de son cœur ; plus nécessaires que l’air qu’on respire, que la lumière qui fait voir. Quand elles s’éloignaient après avoir appuyé leurs lèvres sur son front, ou lui avoir permis de baiser leurs pieds sacrés, Jeanne sentait son cœur se fondre ; elle eût voulu mourir pour ne pas les quitter.

Sous la motion de ses conseillères, Jeanne demeurait maîtresse d’elle-même ; elle se sentait libre d’acquiescer ou de résister.

À Beaurevoir elle résista. Félicitons-nous de cette lutte de conscience. Ainsi s’affirme-t-il que Jeanne et ses Voix étaient plusieurs moi, non un seul moi, des personnes s’opposant, non des personnes identiques et confondues.

Partout ailleurs elle fut dans la disposition de leur obéir, quelque prix que cela dût lui coûter.

Sur les fossés de Melun, ses Voix lui donnèrent un avertissement cruel : Jeanne serait prisonnière avant la Saint-Jean prochaine.

Prisonnière ? Elle ? Et de qui ? Et où et quand ?

Que serait bien la prison pour elle ?

Et alors, elle se mit à genoux : Quand j’aurai été prise, envoyez-moi vite la mort afin que me soient épargnées les vexations d’une longue prison !

Les Voix répondaient simplement : Il faut que tu prennes tout en gré ! L’enfant courba la tête. Elle avait accepté le calice.

Plus tard, les juges lui demandaient (c’est abominable !) : Si vos Voix vous avaient prescrit la sortie de Compiègne, vous avertissant que vous y seriez prise, qu’auriez-vous fait ? — Je ne serais pas sortie volontiers. Mais si elles m’avaient commandé, quoi qu’il dût m’en coûter (c’est-à-dire même si j’avais prévu que je tomberais aux mains du 170bâtard de Wandonne, puis dans celles de Jean de Luxembourg, puis dans celles de Warwick, puis dans les vôtres, ô mes juges !), oui, même si j’avais prévu le château de Rouen, ce monstre de misère, j’aurais obéi !

Ô acceptation des vouloirs de Dieu !

Et puis, comme elle les défendit ses Voix ! On entend bien que les juges de Rouen les devaient passionnément attaquer. Ou rêve, ou mensonge, ou diabolisme, pas de quatrième alternative. Jeanne était ou folle, ou simulatrice, ou possédée. Et il fallait bien dire cela, sinon Dieu, le grand Dieu du ciel et de la terre, avait, par un coup de sa force, sauvé la France ; et la couronne était à Charles, fils de Charles, et les Anglais étaient chez nous des intrus qui rentreraient dans leur île, et le reste.

Or cela ne se pouvait admettre.

Aussi, quelle passion de part et d’autre, quand on touche au chapitre des Voix ! On sent à tous coups que le ton des interrogateurs et celui de l’inculpée monte. On devine les docteurs penchés en avant, silencieux, l’oreille tendue pour ne perdre ni une syllabe, ni un regard, ni un geste de la jeune fille. On voit Cauchon, Beaupère, de La Fontaine, inlassables à l’attaque ou impétueuse ou sournoise, et Jeanne debout, la lèvre un peu dédaigneuse parfois malgré sa très réelle humilité, souple à la parade, l’œil droit et ferme, comme aux beaux jours, ceux de bataille. Les questions et les réponses se croisent, se choquent, se brisent, et tout cela sonne, claque, jette des éclairs.

— Saint Michel et les Anges qui l’accompagnaient, vous les avez vus corporellement et réellement ?

— Oui, je les ai vus de mes yeux ; de mes yeux de chair, dis-je, comme je vous vois.

— Quelle figure avait saint Michel ? Portait-il une couronne ?

— Je ne lui ai pas vu de couronne.

— Avait-il des yeux ?

— Assez. Les enfants disent qu’on fait pendre un homme pour un mot de vérité.

— Quels vêtements portait-il ?

— Je ne sais pas.

— Était-il donc nu ?

— Pensez-vous que Notre-Seigneur n’ait pas de quoi le vêtir ?

— Avait-il des cheveux ?

— Pourquoi les lui aurait-on rasés ?

— Avait-il une balance ?

— Je ne sais pas.

171Maintenant encore, le voyez-vous souvent ?

— Lui ?… non, pas très souvent.

— Avez-vous une grande joie, quand vous le voyez ?

— Une très grande joie, car je pense : Si j’étais en état de péché mortel, il ne viendrait pas à moi.

— Êtes-vous en état de grâce ?

— Si je n’y suis pas, Dieu m’y mette ; si j’y suis, Dieu m’y garde.

— Vous avez dit avoir vu une lumière de côté, à droite, lors de sa première apparition. Comment avez-vous pu voir cette lumière, puisqu’elle était de côté ?

La question était assez sotte ; Jeanne ne jugea pas à propos d’y répondre.

— Vous voyez sainte Catherine et sainte Marguerite ?

— Assurément.

— Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ?

— Elles me l’ont dit.

— Voyez-vous leur visage ?

— Je le vois.

— Ont-elles des cheveux ?

— Assurément.

— Ont-elles des couronnes ?

— Oui, et de très riches.

— Leurs cheveux sont-ils longs ? Pendent-ils sur leurs épaules ?

— Je ne sais pas.

— Ont-elles des bras, d’autres membres ?

— Je ne sais pas.

— Elles parlent ?

— Oui, très bien, très bellement.

— Vous comprenez ?

— Parfaitement.

— Quelle langue ?

— Le français.

— Sainte Catherine, sainte Marguerite ne parient-elles pas anglais ?

— Pourquoi parleraient-elles anglais ? Elles ne sont pas, elles, du parti des Anglais.

Ah ! chère petite sainte, que voilà un beau coup ! et qui tombe d’aplomb sur la tête de ces faux Français !

— Dieu hait donc les Anglais ?

— De l’amour ou de la haine de Dieu pour les Anglais, je ne sais rien. Ce que je sais, c’est que tous quitteront la France, excepté ceux qui y laisseront leurs os.

172Un témoin qui dépose avec cette énergie et cette clarté, que peut-il de plus pour donner créance à ses affirmations ?

Ce qu’il peut de plus ?… Souffrir et mourir.

Jeanne souffrit et mourut.

Il faut croire, pensait Pascal, des témoins qui se laissent tuer. Jeanne se laissa tuer.

Ne demandez pas davantage à un dépositaire de la vérité.

De si intimes et si nombreuses communications avec le Ciel ne vont pas sans conséquences. Elles fixent Jeanne au premier rang des mystiques, c’est-à-dire de ceux-là dont l’œil fut tellement pur, tellement puissant que, dès la terre, il leur fut donné de percer le voile, comme dit Bossuet et, par un merveilleux privilège, de contempler les anges, les saints, Notre-Seigneur en son Humanité transfigurée.

Quiconque voudra méditer sérieusement, sans s’arrêter trop à des opinions moins réfléchies, reconnaîtra que ni les sainte Cécile, ni les sainte Gertrude, ni les sainte Brigitte, ni les sainte Thérèse d’Avila, ni les Marguerite-Marie, ne sont plus étonnantes dans leurs vols d’âme vers le Ciel que la Bienheureuse Jeanne d’Arc.

Les mêmes ailes, le haut amour de Dieu et la belle innocence, les portent par le même chemin inaccessible à la masse et aboutissant au même terme.

Le même esprit les tient soulevées : l’esprit de prière et d’humilité.

La même lumière les guide : une ardente foi.

Chœur sacré des grandes vierges, chœur devant lequel les anges même admirent, me semble-t-il, ouvrez votre sein. Recevez la Bienheureuse Jeanne. Elle est votre sœur. Que ni son casque, ni sa cuirasse, ni son cheval de guerre, ni son épée, ne vous étonnent point. Ô contemplatives inspirées, soyez plutôt saintement jalouses ; car si dans un face à face commencé, vous contemplâtes, par la grâce de votre époux Jésus, parmi les silences favorables de vos solitudes sacrées, elle, par la même grâce, reçut de contempler parmi le fracas des armes et le tumulte des camps.

Mystérieuse et magnifique Inspirée, nous le révérons !

La guerre est divine et abominable. Pour embrasser d’un regard ses aspects contradictoires, il faudrait être intellectuellement bigle. De l’œil droit, on l’admirerait excitant le courage, l’oubli de soi, le génie de 173l’organisation, la pitié, cent mâles vertus ; de l’œil gauche, on la verrait épuisant l’épargne des peuples, dévorant les campagnes, ruinant les villes, massacrant des armées, faisant couler des torrents de larmes et des fleuves de sang : étonnant fléau qui détruit… et qui sauve.

Du reste, qu’on en pense ce qu’on voudra, il est certain que Dieu, s’il entendait sauver la France de 1429, lui devait un général. C’était par les armes que les Anglais avaient pris ce pays ; donc c’était par les armes qu’on le leur arracherait ; il faudra opposer violence à violence, général à général.

Un général… C’était simple à trouver pour Dieu. Du Guesclin venait de se coucher à Saint-Denis, dans le tombeau des rois. Dunois s’éveillait à la vie militaire. Il suffisait de susciter un second du Guesclin ou de donner une mission à Dunois.

Dieu ne l’entendit pas ainsi.

Il ne choisit ni un du Guesclin, ni un Dunois ; il choisit une fillette, enfant de dix-sept ans et quelques mois ; et il inspira à Charles VII de lui confier, avec une petite armée, la mission de désassiéger Orléans et de le conduire lui-même à Reims.

Incontinent, Dieu qui l’avait prédestinée lui donna les facultés de sa condition. Elle mania son cheval, sa lance, son épée, comme le plus habile chevalier. Elle demeura, des jours et des nuits, enfermée dans sa cuirasse. Son maintien sans audace déplaisante devint assuré. Sa parole brève et douce fut précise. La langue même, donc l’esprit — car la langue traduit l’esprit — la langue de cette petite Lorraine s’éleva, s’anoblit jusqu’à devenir une incomparable chose, sonore, spirituelle, sensée, la langue de Jeanne.

À Dunois, dès leur première rencontre :

— Est-ce vous qui êtes le bâtard d’Orléans ?

— Oui, et je suis bienheureux de votre venue.

— Est-ce vous qui avez donné ordre que j’arrive du côté de la Sologne et que je n’aille pas directement où se trouvent Talbot et les Anglais ?

— Oui, pour plus de sûreté ; et de plus sages que moi ont été du même avis.

— Au nom de Dieu, le conseil de mon Seigneur est plus sage que le vôtre. Vous avez cru me tromper, et c’est vous-même qui vous êtes trompé. Je vous amène meilleur secours qu’il n’en est jamais venu à général ou ville : c’est celui du Roi du Ciel. Ce secours ne procède pas de moi, mais de Dieu qui, à la prière de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié d’Orléans et n’a point voulu souffrir que les ennemis eussent à la fois le duc et sa ville.

174Au duc d’Alençon, à Jargeau :

— En avant, noble duc, à l’assaut ! ne craignez pas : l’heure d’agir est venue quand il plaît à mon Seigneur. Il faut se mettre à l’œuvre quand Dieu le veut. Travaillez donc et Messire travaillera pour vous.

Puis familièrement, afin de vaincre une dernière hésitation :

— Ah ! mon beau, duc, as-tu peur ? Ne sais-tu pas que j’ai promis à ta femme de te ramener sain et sauf ?

Au Roi :

— Dieu vous donne bonne vie, noble prince !

— Je ne suis pas le roi, et Charles, montrant Clermont : Le roi, le voilà !

— Au nom de Dieu, c’est vous et non un autre… Utilisez-moi, noble sire, et la patrie sera bientôt allégée de ses malheurs.

Et encore à lui seul :

— Mon Seigneur vous dit : Tu es vrai héritier de France et fils de roi !

En vérité, l’âme de cette enfant a grandi à la hauteur de sa mission.

Elle a des tressaillements qui troublent et comme elle les exprime !

Elle parle ainsi.

Est-ce à dire qu’elle oublierait sa condition ? Nullement. Elle se sait et se sent chef, mais chef de par Dieu.

Roi d’Angleterre ! écrit-elle (car vous entendez bien que cette sainte ne se jettera dans la bataille que contrainte), roi d’Angleterre et vous duc de Bedford, qui vous dites régent de France, faites raison au Roi du Ciel… Rendez à la Pucelle, qui est envoyée de Dieu, les clefs des bonnes villes… Archers compagnons, nobles hommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous-en en votre pays de par Dieu ! vous ne garderez pas le royaume de France qui est à Dieu, roi du Ciel, fils de sainte Marie… et le reste.

Le Roi du Ciel est tout ; elle, rien.

De cette guerre, Dieu sera l’artisan, elle n’est que l’outil chétif de l’artisan.

Considéré dans le rayonnement de cette idée, son étendard que marquait un Christ balançant le monde de sa gauche, et de sa droite bénissant la fleur de lis de France, est un poème de théologie. Voici ce qu’il donne à entendre.

Jésus est roi parce que Jésus est Dieu. À Jésus donc l’Univers ! À Jésus la France ! Ce qui va s’accomplir sera magnifique. Du formidable hay la terre va sonner et trembler. Mais que tout soit rapporté à Jésus et à Marie qui ne se sépare jamais de Jésus. Jésus ! Maria ! Tel est le cantique de l’étendard.

Ô étendard de Jeanne !… La France en a connu d’autres. Sous d’autres, elle a marché victorieuse ou vaincue, ardente, stoïque. Vieille chape du 175grand Martin de Tours ; oriflamme vermeille de saint Denis ; enseignes bleues des Capétiens, blanches des Bourbons, tricolores de la République, aigles impériales, coq gaulois de la monarchie de Juillet, guidons verts des chasseurs de la vieille garde ; drapeaux de Soissons, de Bouvines, de Rocroy, de Fontenoy, d’Austerlitz, de Navarin, d’Aïn Téguy, de Coulmiers, drapeaux qui avez fait le tour du monde ; divins haillons d’émeraude comme les prairies d’avril, de neige comme les lis de printemps, de pourpre comme les roses d’été, d’azur comme nos clairs ciels d’automne, d’or comme nos épis mûrs ; drapeaux soulevés, piétinés, relevés, déchirés splendidement, parmi l’ouragan des lances brisées, des masses d’armes battant les heaumes, des baïonnettes et des sabres grinçant contre les baïonnettes et les sabres, des canons vomissant la mitraille, des cris de désespoir, de triomphe, de mort. Ô signes ! pour lesquels vécurent et moururent les Bayard, les d’Assas, les La Tour d’Auvergne de tous les âges, je vous salue, tous ! Tous ! car tous vous êtes la France, et la France, nous ne la divisons pas. Mais laissez-moi, mes Frères, vous présenter un drapeau d’héroïne, et plus encore, de sainte : un drapeau de la France et plus encore de Dieu… Je présente, Messieurs, à vos admirations, à vos enthousiasmes, je présente à l’admiration et à l’enthousiasme de la France le drapeau de Jeanne !

Inclinez-vous devant ce virginal pennon, vieux et jeunes drapeaux de mon pays ; inclinez-vous, vieux et jeunes drapeaux de tous les pays ; et nous, Messieurs, en nos esprits, en nos volontés, en nos cœurs, saluons bas ! Saluer le drapeau de Jeanne, c’est adorer Jésus-Christ roi, auquel soit honneur, louange, amour dans les siècles des siècles !

Bonaparte écrivait : L’aigle volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame.

Ah ! le beau vol aussi que celui du drapeau de Jeanne !

D’abord, plus exigeante que les plus saints généraux, les Alphonse de Castille, les saints Sigismond, Ladislas, Godefroy de Bouillon, Louis IX, elle n’admettra pas sous son étendard des soldats qui soient ses amis à elle, mais, hélas ! les ennemis de son Dieu. Elle les fera instruire, confesser, absoudre. Il sera décidé qu’ils chasseront les folles filles, renonceront aux habitudes de rapine, de violence, de blasphème, qu’ils chanteront des cantiques au lieu de chansons dissolues… Et ce fut fait.

Or, quand elle eut sous la main trois mille hommes ainsi disciplinés et en paix avec leur conscience et Dieu, elle se crut invincible.

Elle se jeta dans Orléans qu’elle devait délivrer, puisque tel était le signe de sa divine mission. Ni là, ni ailleurs, elle ne combattit de l’épée.

— Dans les combats, je portais mon étendard, afin d’éviter de tuer quelqu’un. Jamais je n’ai tué personne.

— N’avez-vous pas dit que ceux 176qui porteraient des étendards semblables au vôtre seraient heureux à la guerre ?

— Non, je leur disais : Entrez hardiment parmi les Anglais, et moi-même j’y entrais.

Est-elle assez simple, assez chevaleresque, si on osait, on dirait assez élégante, cette petite fille qui ne recule jamais ni en assaut, ni en bataille rangée, qui s’en va sans armes offensives avec, sur son visage, ce calme, sur ses lèvres ce sourire, au-dessus de sa tête son Jésus ! Maria !

Quelle épopée que cette campagne de la délivrance et du sacre !

Cela ne se devrait pas dire, cela se devrait véritablement chanter !

Jésus ! Maria ! C’est le 29 avril. Il est huit heures du soir. La nuit a des tiédeurs de printemps qui vient. Orléans assiégé s’illumine. La foule attend impatiente, joyeuse, à la porte Bourgogne. Voici Jeanne. C’est elle sur une monture blanche, la monture des archanges. Courage, bonnes gens. Elle vous apporte le meilleur secours qui soit au monde. Jésus ! Maria !

Jésus ! Maria ! c’est le 4 mai. Page distrait, pourquoi n’as-tu pas averti Jeanne que coulait le sang de France ? Plus vigilantes, ses Voix l’ont prévenue. Elle bondit sur son cheval de guerre. L’étincelle jaillit des pavés derrière elle, tant sa course est rapide. Bretons, Manceaux du sire de Rais, ne fuyez plus ! ralliez-vous. Vive Jeanne ! Elle reçoit le baptême du feu. Tombez, bastille Saint-Loup, tombez. Jésus ! Maria !

Jésus ! Maria ! C’est le 6 mai. À votre tour, milice communale ! Jeanne, La Hire, Gaucourt sont avec vous. Poussez contre le fort des Augustins ! N’ayez peur ! Voyez l’étendard de Jésus, Marie, qui flotte déjà sur la douve et qui vous fait des signes. Tombez, vous aussi, tombez, bastille des Augustins ! Jésus ! Maria !

Jésus ! Maria ! C’est le 7 mai, c’est le grand jour. Le prendra-t-on, ce fort des Tourelles qui commande les routes de la Sologne, domine la Loire, insulte, affame, canonne la ville ? Ils ont dit à Jeanne qu’il lui faudrait un mois pour s’en emparer. Non ; pas un mois, pas une semaine. Cependant l’affaire est chaude. On s’est battu en vain la matinée entière. L’angélus de midi a sonné. Jeanne veut tenter de l’escalade. Une flèche la perce de part en part entre le cou et l’épaule. Elle roule dans le fossé. Les nôtres cèdent. Ils sont las. Dunois sonne la retraite. Non, pas cela ! Mangez, buvez, refaites vos forces ; mais pas la retraite. Jeanne arrache elle-même le fer de sa blessure. Elle se fait un pansement rapide. Elle prie à deux genoux dans une vigne. Oh ! l’endroit ! l’endroit où elle pria ainsi !… Puis : Observez mon étendard ; quand sa queue touchera les murailles de la forteresse, avertissez-moi ! Jeanne, il y touche ! Il y touche ! Elle remonte à cheval, rejoint le signe sacré, se retourne et 177fermement : Entrez, entrez, tout est vôtre ! Ils entrèrent, tout fut leur. L’impossible est accompli. Les Tourelles flambent. Orléans est désassiégé. Le grand fleuve national est libre. La France est sauvée ! La France est sauvée ! Jésus ! Maria !

L’entrée de Jeanne d’Arc à Orléans. (Bartolini.)
L’entrée de Jeanne d’Arc à Orléans. (Bartolini.)

Jésus ! Maria ! C’est le 12, le 15, le 17 juin. Ouvrez-vous, villes de Jargeau, de Meung, de Beaugency.

Jésus ! Maria ! C’est le 18 juin. Ébranlez-vous, plaines de la Beauce, sous 178le sabot des coursiers et les chariots de guerre. Tressaille d’allégresse, terre qui vis jadis, à la prière d’Aignan, le vieil évêque libérateur, fuir et fondre les troupes barbares d’Attila, tu vas voir devant le courage de la Pucelle libératrice fuir et fondre les rudes et fiers bataillons de l’Angleterre. Jeanne l’a prophétisé. Les chevaliers français auront besoin d’éperons pour atteindre l’ennemi, mais ils l’auront, fût-il pendu aux nues. Et La Hire de tomber sur les Anglais, foudroyant. Et eux, terrifiés, de se débander, laissant entre nos mains Talbot qui sut, cette journée-là, quelles sont les fortunes adverses de la guerre. Poitiers, Crécy, Azincourt, étaient un peu vengés. Le sortilège, qui tant de fois nous avait fait écraser en bataille rangée, était conjuré. Nos vainqueurs d’avant-hier, vaincus hier et aujourd’hui, n’infesteraient plus nos routes vers l’Est. Aucune armée ne couperait la voie à Charles VII. Déjà, dans le lointain, on devine la cathédrale des sacres. Déjà la mystique colombe prépare la goutte d’huile qui fera du dauphin un roi. Gloire à Dieu et gloire à Jeanne ! Jésus ! Maria !

Jésus ! Maria ! C’est le 17 juillet. Troyes a ouvert ses portes. Châlons-sur-Marne s’est soumis. Les ponts-levis de Reims se sont abaissés. Des rives de la Loire à celles de la Marne, la route de Charles a été une voie triomphale. Nous sommes au terme. Un cortège se déroule. Sur la même ligne, en tête, le roi, l’héritier des Capétiens et la Paysanne ; la sainte, la forte, l’intrépide auprès du faible, mais aussi de l’honnête et du reconnaissant. Derrière eux, les pairs de France, ecclésiastiques et laïques. Autour, la multitude. Les bombardes tonnent. Les bourdons ébranlent les airs. Les rites sacrés se déroulent. C’est l’accomplissement des choses. Jeanne, la première à l’obédience comme elle fut la première au combat, tombe à deux genoux. Noble roi, maintenant est accomplie la volonté de Dieu, qui m’avait commandé de lever le siège d’Orléans et de vous mener en cette cité de Reims pour y recevoir votre saint sacre… Et elle pleura.

Oui, c’est l’accomplissement des choses. La France et l’Angleterre vont reprendre le cours séparé providentiellement de leurs destins, chacune à sa place voulue du ciel. Oui, c’est l’accomplissement des choses ! L’antique monarchie se relève. La tige séchée va refleurir. Les traditions dont vivent les peuples se renouent. Oui, c’est l’accomplissement des choses ! Jeanne la sainte guerrière a prouvé par les faits la divinité de sa mission. Les Voix ne sont pas de la terre, sa science des armes est du ciel. Sonnez, cloches de Reims, sonnez ! Faites écho aux cloches de Domrémy qui bénirent la paysanne, aux cloches d’Orléans qui acclamèrent la libératrice, aux cloches de Coinces, de Lignerolles, de Patay, qui chantèrent la victorieuse.

179Cloches de Reims, dites la triomphante, ou plutôt non, pas elle ! pas elle ! elle ne voudrait pas. Elle n’est rien qu’un instrument, qu’un outil.

— La victoire ne fut pas de mon étendard, la victoire ne fut pas de moi, la victoire fut de Notre-Seigneur.

— L’espérance de la victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous ?

— Non, pas en mon étendard, pas en moi, en Notre-Seigneur, en Notre-Seigneur seul, tout seul.

Rome. — Basilique de Saint-Jean de Latran.
Rome. — Basilique de Saint-Jean de Latran.

Cloches de Reims, cloches de France, acclamez donc en un tonnerre d’harmonie l’unique Victorieux, acclamez Jésus-Christ, et puisse votre voix, traversant cinq siècles bientôt, se faire tellement puissante qu’elle aille réveiller la conscience, l’amour, la vieille foi dans le cœur de cette France contemporaine, toujours la France, malgré tout et en dépit de tous, c’est-à-dire la nation très noble, aventureuse par générosité, se frappant au cœur dans les moments tragiques et tirant de soi l’inspiration qui ranime et qui sauve ; ce matin, aux abîmes ; demain aux astres, la seule qui ait reçu de Dieu, peut-être parce qu’elle était la seule capable de la produire, une Jeanne d’Arc.

Cloches de Reims, cloches de France, cloches de Patay, de Lignerolles, cloches des villes et des villages de France, oh ! sonnez, sonnez ce retour de notre France à Jésus-Christ ! Nous vous en prions par notre Bienheureuse Jeanne. Jésus ! Jésus ! Maria ! Maria !

Comment, à votre avis, pourra se clore une telle carrière ? Sera-ce par une mort de vieillesse, après des années multipliées et embellies par 180l’éclat des honneurs et les joies d’un repos bien gagné ? Sera-ce par un coup de boulet, ou d’épée, ou de lance sur quelque champ de bataille ? Sera-ce par quelque tragédie solennelle et sauvage, dans laquelle aucune souffrance de corps, aucune angoisse d’esprit, aucune amertume de cœur n’ayant été épargnée à Jeanne, on devra confesser que sa constance, sa magnanimité, sa force d’âme, furent encore au-dessus de sa fortune et de son courage guerrier ?

Dieu qui, par un dessein miséricordieux et formidable, voulut toutes les magnificences accumulées sur cette tête innocente, se décida pour la tragédie solennelle et sauvage.

Ah ! les choses ont été terriblement conduites !

Jeanne fut prise le 24 mai 1430, sous les murs de Compiègne. Trahie ?… Non trahie ?… Qu’est-ce que cela fait ?

Promenée six mois de château en château, vendue dix mille écus d’or, — une rançon de roi, — à Henri VI d’Angleterre, elle arriva, certain jour de décembre, au château de Rouen.

À la paysanne qui cultivait des champs, à la guerrière qui menait des chevauchées par soleil et par pluie, par chaud et par froid, sous le vaste ciel de Dieu, l’air et la lumière ne parvinrent plus qu’avarement mesurés par des fenêtres étroites à la Philippe-Auguste.

On l’enferma sous trois clefs : elle ne sortit plus que pour aller au tribunal.

Cinq soldats de bas étage, de crapuleux housse-pailleurs, furent commis à sa garde. Deux se tenaient en dehors, trois au dedans de l’appartement, jour et nuit.

Dans un coin de la salle gisait une pièce de bois lourde, à peine équarrie, d’où partait une chaîne de fer, de disposition si savante qu’il était possible d’enserrer, par son unique moyen, les pieds, les mains, la taille du prisonnier. Jeanne fut ainsi ferrée, en ce lieu, en cette compagnie !

La prisonnière n’eut pas l’esprit moins gehenné que le corps, eût dit Louis XI.

La captivité de Rouen dura cent cinquante journées environ. De ces cent cinquante journées, l’une sur quatre, à peu près, elle comparut trois heures de matinée et trois heures d’après-midi devant les juges.

Du grand nombre de ceux-ci je n’oserai nier la bonne foi. Mais leurs passions politiques et théologiques étaient si fougueuses que ni la sainte justice, ni la sainte pitié n’existèrent pour eux. Vous n’êtes pas mes juges, leur disait Jeanne, vous êtes mes ennemis capitaux ! C’était vrai.

L’un, d’Estivet, fut bassement injurieux. Toutes les infamies, il les ramassa comme on ramasse des immondices dans un ruisseau, pour les 181jeter à la face très pure de l’accusée ; misérable homme qui finit sur un fumier !

D’autres, Thomas Courcelles et Loyseleur, furent cruels à froid ; ils votèrent que Jeanne serait soumise à la torture, dont on lui montra les abominables outils.

Pour le grand nombre, ils furent plus contenus, ligués cependant, acharnés, luttant d’interrogatoires aiguisés et traîtres comme des poignards, meute inlassable et grondante qui traquait la gazelle à travers le hallier.

Ils commencèrent par une enquête de sorcellerie. Sorcière ! Les soldats anglais l’avaient dit. Avoir été battus par cette fillette les humiliait. Avoir été battus par le diable leur déplaisait moins. L’absurde tentative échoua.

Alors ils inventèrent un dilemme diabolique.

Exigeons qu’elle se soumette à l’Église : ou elle acceptera, ou elle refusera.

Se soumet-elle ? nous lui déclarons que ses Voix furent plus probablement une illusion de ses esprits abusés, peut-être même un jeu de Satan et des anges maudits. Et la voilà déshonorée, folle dans le premier cas, possédée dans le second ; et voilà déshonorés, avec elle, son roi et son parti qui l’employèrent.

Refuse-t-elle de se soumettre ? la voilà schismatique, hérétique ; nous l’abandonnerons au bras séculier et le bras séculier la brûlera.

Jeanne sentait qu’il y avait un moyen de briser ce cercle de fer. Non, ce n’était pas l’Église, la vraie, la grande Église qu’elle avait devant elle. Mais comment, par delà ces têtes, atteindre la vraie, la grande Église ? Sa mère, sa pauvre mère lui avait appris sa simple créance, elle ne l’avait pas renseignée sur les procédures canoniques.

Un docteur charitable finit par lui révéler le secret : qu’elle en appelât au Concile général ou bien au Pape !

À cette intervention, l’évêque de Beauvais bondit. Son vieux sang de cabochien ne lui fit qu’un tour aux veines. De par le diable, hurla-t-il, taisez-vous !

Ah ! c’était dit. La lumière entrait à flots dans la pauvre âme. Le Concile général, cela ne disait rien à Jeanne. Mais le Pape ! le Père commun ! Il y avait donc un homme au monde, là-bas, là-bas, à Rome, dont la main pouvait s’étendre sur la tête d’une petite fille et la garder contre ces méchants, ces pervers, ces faux juges qui la voulaient perdre ! Elle en appela au Pape, une fois, deux fois, dix fois. À chaque fois elle espérait ! Elle avait le droit d’espérer, d’ailleurs. À chaque fois, son espoir se brisait ; on lui répondait, en ricanant, que le Pape était trop loin, et elle retombait 182sur elle-même, plus blessée et plus avertie des impuissances du droit en face des scélératesses de la force.

Et pas de sacrements consolateurs ! pas de messes ! pas de communions ! Dévote à l’absolution qui applique à nos âmes le sang du Christ, elle avait accoutumé de se confesser plusieurs fois par semaine ; elle entendait la messe chaque jour, plusieurs messes, même, quand elle le pouvait ; elle communiait fréquemment et avec quelle tendre piété ! Tout lui fut refusé d’un coup : absolution, messe, communion.

Nulle étoile ne brilla-t-elle donc en ce cachot ? Non. Deux, au moins, s’y montrèrent, nous semble-t-il.

Jeanne fut possédée par une brûlante passion. Comme Savonarole aima de folie sa Florence, ainsi Jeanne aima de folie sa France. Or, ses Voix se plurent à lui entrouvrir le voile qui dérobait l’avenir de la patrie. Le spectacle qu’elle vit la transporta, donc la soutint. De ce réconfort, nous trouvons l’expression dans l’interrogatoire du 1er mars.

On lui avait relu la lettre par laquelle elle sommait le duc de Bedford de s’éloigner de France, sous peine de malheurs.

— La reconnaissez-vous ? lui demanda-t-on.

— Je la reconnais, sauf trois mots.

— Est-ce vous qui l’avez dictée ?

—C’est moi.

Et aussitôt elle se prend à la commenter comme eût pu le faire Daniel le jeune prophète.

— Avant qu’il soit sept ans, les Anglais perdront une ville plus importante qu’Orléans. Que dis-je ?… Ils perdront tout en France ; ils subiront des défaites qu’ils n’ont jamais éprouvées. Dieu donnera la victoire aux Français.

— Comment le savez-vous ?

— Par la révélation qui m’en a été faite. Entendez bien, ce sera avant sept ans. Je serais bien marrie que ce fût différé jusqu’à sept ans. Oui ! cela arrivera. Je suis aussi certaine que cela arrivera que je le suis de votre présence, ici, devant moi.

— Quand cela arrivera-t-il ?

— Je ne sais ni le jour ni l’heure.

Et le 17 suivant, dans sa prison au bout de sa chaîne, entravée, emmenottée et toutefois, dirait-on, promenant parmi les obscurités de la salle basse et noire un flambeau que n’a pas allumé la main des hommes et dans la lumière duquel on entrevoit, au-dessus des juges blêmes, les images de Paris ouvrant ses portes, de Formigny, de Castillon, de Talbot tué, de Richemont, l’héritier et le continuateur de Jeanne, de Charles le Bien-Servi, enfin unique roi de France :

— Oui, s’écrie-t-elle de nouveau, oui, vous qui êtes ici, vous le verrez ; vous verrez les Français faire une terrible besogne par le vouloir de Dieu, si terrible que tout le royaume en branlera. Je vous dis ces choses afin que, quand elles seront advenues, vous vous souveniez que je vous les ai dites.

— Quand sera-ce ? Quand sera-ce ?

— Dieu le sait.

— Dieu hait donc bien les Anglais ?

— De l’amour ou de la haine de Dieu pour les 183Anglais, je ne sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront chassés de France ; je sais bien que ceux-là seuls y resteront qui y mourront. Je sais bien que Dieu donnera la victoire aux Français sur les Anglais.

Le bûcher de Rouen. (Bartolini.)
Le bûcher de Rouen. (Bartolini.)

Et cela, le saint royaume sauvé, c’était sa joie dans ses larmes.

Et puis, il le faut bien dire, elle espérait sa libération à elle-même. 184Elle n’avait pas pleinement entendu l’oracle qui la concernait. Nous, éclairés par les événements, nous le comprenons ; elle ne le comprit pas. Il était clair cependant :

— Mes Voix me disent, racontait-elle candidement à ses juges : tu seras délivrée par grande victoire. Prends tout en gré. Ne t’inquiète pas de ton martyre, tu t’en viendras enfin au-royaume du Paradis.

— Qu’entendez-vous par ce martyre ?

—J’appelle martyre la peine et adversité que je souffre en prison. Je ne sais si plus rude je souffrirai. Je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

Oui, tout cela est clair pour nous. La grande victoire !… Le martyre !… C’est le martyre et la grande victoire de Rouen, c’est le bûcher d’où elle s’élancera conquérante du ciel et dominatrice de la postérité.

Mais pour elle, cette grande victoire, c’était autre chose. Elle en avait vu des victoires. Elle en avait remporté. Lances brisées, escadrons enfoncés, murailles escaladées, blessés criant de douleur, vaincus en fuite parmi la poussière honteuse, hourras des victorieux, acclamations de la multitude sur les places et des carillons dans les beffrois, rien ne lui était inconnu. À ce connu, elle avait fixé son esprit. La grande victoire qui la libérerait serait de, cette nature.

Ses Voix ne la détrompèrent point. Elles lui avaient dit la vérité. Elles ne la lui expliquèrent pas. Grâces leur soient rendues pour ce silence pieux ! Il y eut donc dans ces ténèbres une veilleuse allumée, un timide rayon d’espoir. Quand elle regardait fleurir mai par la fenêtre demi-aveugle de sa prison, elle put penser, Jeanne : Je reverrai ces champs de plus près, je retrouverai mes compagnons d’armes, mon roi, mes frères, mon père, ma pauvre mère ! et à ces rêves, son cœur bondit.

Cependant les oracles se doivent accomplir et les douleurs de Jeanne se consommer.

[Note : Mgr Touchet reprend dans sa description du supplice, les grandes lignes de sa lettre pastorale, cf. Introduction, I.]

L’aube du 30 mai commence à poindre. Rouen s’éveille. À mesure que le soleil monte, la foule grossit dans les rues. Elle va toute vers la place du Vieux-Marché. Là s’élèvent deux estrades et se dresse un bûcher. L’une des estrades était pour le cardinal de Winchester, l’évêque de Beauvais, leur suite ; l’autre était pour le bailli de Rouen ; le bûcher était pour… On le savait bien. Un poteau qui le dominait de trois mètres ne laissait aucun doute ; on y lisait : hérétique, schismatique, relapse, apostate.

L’horloge frappa neuf coups. La charrette du bourreau Thiérage apparut.

Un mouvement subit se produisit aux fenêtres, aux balcons, sur les toits, aux terrasses, sur la place, dans les rues avoisinantes, accompagné d’un murmure sourd et puissant, confus, assez semblable à celui de la mer quand elle attend l’orage.

185Elle apparut, Elle, la criminelle, disaient les uns ; la sainte, attestaient les autres ; la victorieuse, l’enfant de dix-neuf ans et cinq mois, disait tout le monde.

Une robe de toile écrue l’enveloppait des pieds aux épaules. Un capuchon couvrait sa tête rasée. Perdue dans la plus profonde des oraisons, elle s’entretenait avec Jésus-Christ, dont elle venait enfin de recevoir l’hostie, dont elle allait bientôt recevoir la croix.

Elle fut prêchée longuement par Nicolas Midy, abandonnée par l’évêque de Beauvais au bras séculier, livrée au feu par le bailli.

Thiérage la hissa péniblement au sommet du bûcher, tant il était élevé.

Il pouvait être onze heures et demie.

Cependant, disions-nous récemment, le bourreau avait approché la torche des fascines. Une colonne de fumée et de flammèches ardentes s’éleva.

Sur la place s’était étendu un lourd silence. On put donc entendre la voix de Jeanne, suppliant qu’on lui montrât la croix et qu’on lui donnât l’eau bénite, cette eau qui défend le chrétien contre les suprêmes assauts du démon.

La flamme s’avivait de plus en plus ; rouge, énorme, étouffante, elle se hâtait en son œuvre de mort.

Avant midi, pensons-nous, la martyre poussa un cri puissant comme si elle eût salué quelqu’un d’attendu longtemps, venu enfin : Jésus ! Jésus ! Jésus ! Et inclinant la tête, elle rendit sa sainte âme au Créateur.

Alors, sur un ordre venu d’on ne sait qui, Thiérage écarta le brasier, et on aperçut le pauvre corps noirci, tuméfié, entamé parles morsures du feu, toutefois encore pendant au poteau.

C’était toujours elle !… Les Anglais se pouvaient tranquilliser. Ni bons ni mauvais esprits par puissance surnaturelle, ni hommes par violence ou surprise, ne la leur avaient changée ou enlevée. Elle était morte ! La prophétie de Glasdale aux Tourelles : Nous te ferons ardre ! était réalisée.

Après cette constatation, le bûcher fut rallumé. Le bourreau l’activa de toutes ses forces. Au bout de quelques minutes, les liens de chanvre furent consumés ; le corps tomba dans la fournaise.

Ce qui suivit ne se décrit pas. Ces chairs, ces os qui s’incinèrent… Jeanne disait : Se peut-il que mon corps que j’ai gardé net et pur soit brûlé ! On se prend à répéter le même cri : Se peut-il !… Se peut-il !…

Le cardinal d’Angleterre avait prescrit que ce qui resterait fût jeté à la Seine.

186Thiérage se mit en devoir d’exécuter l’ordre.

Il ramassait donc et entassait les débris dans son tombereau, quand il recula épouvanté. Parmi les charbons, le cœur et les entrailles de la victime lui étaient apparus intacts. Précipitamment il les inonda de poix et d’huile, afin de commencer une troisième combustion. On raconte que ce fut vainement.

Ce cœur auguste, qui n’avait battu que pour son roi, son pays et son Dieu, ne put être entamé. Il dut être emporté comme vivant parmi les cendres, cendres des bois du supplice, cendres du corps de la suppliciée.

Tout fut précipité dans le fleuve.

Tout ce fleuve est sacré, car il est son tombeau.

Dès le soir de ce funèbre jour, il courut autour du supplice de l’hérétique, de l’apostate, de l’excommuniée, une rumeur de sainteté.

Je n’obtiendrai jamais mon pardon ; j’ai brûlé une sainte, dit Thiérage. Nous sommes tous perdus ; nous avons brûlé une sainte, reprit Tressart. La voix populaire enfin attesta que sainte Catherine était apparue à Jeanne, lui disant : Fille de Dieu, sois assurée en ta foi, car tu seras au nombre des Vierges dans la gloire du Paradis.

Et maintenant, pénétrés d’admiration pour celle qui pratiqua ces hautes vertus, et de gratitude pour la Divinité qui les lui inspira, approchons-nous de l’autel que Pie X vient de lui dédier.

Suivons, fidèles, suivons, pasteurs, notre Pontife, dans les expressions de ses respects et de son culte. Imitons sa piété. Participons à sa confiance.

Comme lui, répandons à pleines mains, en l’honneur de sa mémoire sacrée, les lis et les palmes, les lauriers et les roses.

Innocente enfant, reçois nos lis ; céleste inspirée, nos palmes ; unique guerrière, nos lauriers ; douce martyre, nos roses ! Et en échange de ces dons de notre fraternité, ô Jeanne, ô notre sang, exauce-nous !

Enfant, garde nos enfants ! L’heure présente est mauvaise, nous disent les sages, à leurs âmes toutes fraîches. Des doctrines de perversité, pour le moins un scepticisme rongeur, menacent leur raison autant que leur vertu. Enfant, garde à ces enfants le bon sens et la religion !

Inspirée, toi qui l’as vu et senti dans le mystère et la clarté de tes révélations, sauve-nous Dieu ! Les masses sont perdues d’athéisme. Notre-Seigneur Jésus-Christ leur apparaît comme un homme, rien qu’un homme. Dieu leur apparaît comme une abstraction… Et il en est qui s’étonnent que les sociétés, manquant de base et de pierre d’angle, 187tremblent comme des cabanes mal solides sous la poussée de l’ouragan. Délire ! Jeanne, Jeanne, vivant ostensoir de Dieu et de Jésus-Christ, toi qu’on ne peut regarder attentivement sans, par delà toi, les apercevoir, eux, Jeanne, rends à ces loyaux, quoiqu’ils soient oublieux, leur bien nécessaire et dernier. Rends-leur Jésus-Christ ! Rends-leur Dieu !

Guerrière, bénis nos soldats ! Qu’à ton école ils comprennent tous les sublimités et les obligations de leur rude métier. Que l’exécrable antipatriotisme ne pourrisse pas leur courage ; que les anime l’enthousiasme inlassable de la patrie et du drapeau !

Martyre, charme, adoucis nos douleurs ! Apprends-nous à serrer notre croix sur nos poitrines, à y coller nos lèvres, à l’accepter, à l’aimer. Arrête-nous au pied de ton bûcher, à la porte de ta prison ; et dans le silence ou le tumulte de ces lieux redoutables, explique-nous cette loi de la vie qui courbe tous les fronts et meurtrit tous les cœurs :

L’homme est un apprenti, la douleur est son maître.

Ayant ainsi offert et ainsi supplié, à tes genoux, ô Jeanne, nous prêterons deux serments.

Par ses appels réitérés au Pape, par sa confiance dans l’autorité de l’équité du successeur de Pierre, Jeanne fut la première des Romaines, comme ils disent.

Eh bien ! nous aussi, nous jurons de demeurer fièrement des Romains, soumis d’esprit et de volonté aux définitions, aux déclarations, aux directions, aux simples insinuations’ du Suprême Pontife, quelque prix qu’il puisse nous en coûter.

Vive le Pape de Jeanne !

Par ses victoires et son supplice, Jeanne est devenue la première des servantes de notre pays de France. Elle est la patronne, l’ange de la France, parce qu’elle fut sa servante, jusqu’au sang sur les champs de bataille, jusqu’au trépas sur son bûcher.

Eh bien ! nous aussi, en des circonstances autres, graves cependant, sachant comme elle l’histoire magnifique de notre patrie, ses batailles d’armes et ses batailles d’idées, ses ardeurs missionnaires, son inépuisable charité, ses élans furieux sur des chemins de folie, ses retours subits vers la sagesse ; sachant qu’elle demeure la Fille aînée de l’Église, même quand elle se jette en des efforts impuissants pour sécher l’eau de son baptême et en effacer jusqu’à la trace auguste ; convaincus que ses destinées de nation généreuse, chevaleresque, audacieuse, ne sont pas finies, nous nous engageons, imitateurs de Jeanne, à la servir de nos forces et, s’il le fallait, de notre vie. Oui, nos forces ; oui, notre vie pour la prospérité, la grandeur, la foi de la France ! Nos forces, notre vie, 188pour que la France, comme s’exprimait Pie X, aime Dieu, aime la foi, aime l’Église ! Nos forces, notre vie, pour que, rouvrant le testament de saint Rémi, de Charlemagne et de saint Louis, elle redise le vieux cri : Vive le Christ qui est le roi des Francs !

Ô France, si tu voulais le redire, ce cri, sois sûre que de tous les coins du monde, il te reviendrait en écho : Vive la France qui est au Christ-Roi !

Quand sera-ce ?…

Ce sera ! Par Jeanne, ce sera ! Et alors, il se soulèvera une acclamation qu’on voudrait entendre, dût-on sur-le-champ expirer de joie :

Vive Dieu ! Vive Jésus-Christ ! Vive la France et Vive Jeanne, éternellement !

S. Ém. le cardinal Vivès y Tuto donna la bénédiction du Saint-Sacrement pour clôturer cette première journée du triduum, où Jeanne d’Arc avait été si pieusement et si éloquemment honorée.

Second jour du Triduum. — Discours de S. Ém. le cardinal Luçon.

La journée du mercredi offrit le même spectacle : nombreuses communions à la messe dite par S. Ém. le cardinal Merry del Val ; assistance toujours aussi pressée à la messe pontificale célébrée par Mgr Amette, archevêque de Paris ; aux vêpres présidées par Mgr Renou, archevêque de Tours ; au troisième panégyrique prononcé par S. Ém. le cardinal Luçon, archevêque de Reims. Ce grand discours montra pourquoi Dieu-a réservé à notre temps la glorification de Jeanne d’Arc.

S. Ém. le cardinal Merry del Val, secrétaire d’État de S. S. Pie X.
S. Ém. le cardinal Merry del Val, secrétaire d’État de S. S. Pie X.

189Tu gloria Jerusalem, tu lætitia Isræl, tu honorificentia populi nostri. (Vous êtes la gloire de Jérusalem ; vous êtes la joie d’Israël ; vous êtes l’honneur de notre peuple.) (Judith, XV, 10.)

Messeigneurs,

Mes Frères,

De tous les dons que Dieu a faits à la France, il n’en est point de plus manifestement surnaturel que Celui de l’illustre héroïne dont la glorieuse image préside cette assemblée.

Quelle âme française n’a point le culte de la Vierge de Domrémy ? Est-il une figure plus populaire, une gloire plus merveilleuse, une mémoire plus aimée que celle de la Libératrice d’Orléans, de la Triomphatrice de Reims, de l’innocente Martyre de Rouen ?

Qui ne s’est senti transporté d’admiration, le jour où, pour la première fois, dans son enfance, il vit passer devant ses yeux les scènes attendrissantes de la vocation de l’humble fille des champs ? Qui n’a frémi d’enthousiasme en la suivant de Domrémy à Vaucouleurs, de Vaucouleurs à Chinon, de Chinon à Orléans, d’Orléans à Reims, la ville du sacre ? Qui a pu retenir ses larmes en lisant le récit de son sublime martyre, semblable par tant de traits à la Passion même du Sauveur ? Qui ne porte au cœur, avec l’inconsolable douleur de sa mort si cruelle, un immense désir de réparation ?

Vraiment, on ne saurait trop faire pour la glorification de cette incomparable héroïne, qui, gracieuse et douce comme Esther, brave et inspirée comme Débora, généreuse et sainte comme Judith, a réuni tous les mérites de ces femmes immortelles, et les a couronnés par le sacrifice de sa propre vie, accepté avec une angélique résignation et la magnanimité des martyrs ?

Aussi, tous les honneurs de la terre lui ont-ils été décernés. On l’a appelée la Sainte, l’Ange de la Victoire, l’Inspirée, l’Envoyée de Dieu, le Messie de la France. Tous les arts lui ont, à l’envi, élevé des monuments. L’Église de France l’a inscrite dans son martyrologe ; et, depuis le jour de sa délivrance, Orléans, la cité fidèle, n’a jamais manqué de célébrer chaque année, par des fêtes solennelles, la mémoire de sa glorieuse libératrice.

Ce n’était point assez cependant pour nos cœurs de catholiques et de Français. Jeanne a été l’Envoyée de Dieu ; elle a été digne de sa mission jusqu’à la mort : nous voulions associer au culte que lui rend la patrie le 190culte que l’Église décerne à ses héros, et joindre aux hommages de la reconnaissance ceux de la prière et de l’invocation.

J’en appelle au Pape ! disait-elle à ses juges ; et le Pape lui répondit au XVe siècle en réhabilitant sa mémoire, et le Pape lui répond aujourd’hui de nouveau en l’élevant sur les autels.

Et voici que le peuple et les prêtres, que les évêques et les princes de l’Église, que le Vicaire de Jésus-Christ lui-même, à genoux devant son image qu’environne l’auréole des Bienheureux, lui redisent de concert, comme autrefois à Judith les gens de Béthulie : Vous êtes la gloire de Jérusalem, vous êtes la joie d’Israël, vous êtes l’honneur de notre peuple !

Il appartenait aux évêques d’Orléans de demander au Siège apostolique que le culte religieux vînt s’ajouter à celui que leur ville épiscopale rend depuis bientôt cinq cents ans à la Vierge envoyée de Dieu pour la délivrer. À cette noble tâche, plusieurs ont apporté leur concours. Mgr Dupanloup, de grande mémoire, eut le mérite de l’initiative. Puis ce fut l’Éminentissime cardinal archevêque de Lyon qui eut l’honneur d’obtenir à la Vierge guerrière le titre de Vénérable. Il vous était réservé, Monseigneur l’évêque d’Orléans, d’entonner le Te Deum, de chanter la première oraison, d’offrir le premier encens, de célébrer la première messe, en l’honneur de la Bienheureuse. Qu’il me soit permis de vous offrir, ainsi qu’à tous les ouvriers de la plus populaire des Causes françaises, les félicitations et les remerciements de la France chrétienne. Après Dieu, cependant, nos actions de grâces veulent surtout monter vers l’auguste Pontife qui vient de procurer à la Fille aînée de l’Église, au milieu des épreuves dont elle est accablée, la consolation la plus propre à soutenir son courage et à ranimer sa confiance.

Mais pourquoi Dieu a-t-il réservé à notre temps la glorification de son Envoyée ?

Mes bien chers Frères, une nouvelle guerre de Cent ans a semé ses ravages à travers notre pays. Ce n’est plus l’invasion des ennemis de son unité territoriale et de son autonomie politique, c’est l’invasion des ennemis de sa foi religieuse.

La grande erreur de notre temps, c’est le naturalisme : le naturalisme philosophique, poussé aujourd’hui jusqu’à ses plus extrêmes conséquences, qui, en rejetant tout surnaturel, tend à éliminer Dieu des idées, des mœurs et de l’âme du peuple, et le naturalisme politique qui prétend l’exclure de l’État, de la société et de tout l’ordre des choses publiques. Voilà l’erreur à laquelle la Providence oppose en notre XXe siècle la glorification de la céleste Envoyée du XVe. Dieu a voulu nous remettre 191sous les yeux Jeanne d’Arc : 1° comme la vivante réfutation du naturalisme philosophique et un rappel du peuple à la foi de ses pères ; et 2° comme la réfutation par les faits du naturalisme politique et un rappel de la France à sa mission providentielle.

Ô Bienheureuse Jeanne d’Arc, daignez bénir mes paroles, et faites comprendre à notre France contemporaine que telle est bien la leçon que vous êtes venue apporter jadis à nos pères, et que vous nous donnez aujourd’hui du haut du ciel à nous-mêmes !

I

[Réfutation du naturalisme philosophique (par le surnaturel de Jeanne d’Arc)]

Le naturalisme, mes bien chers Frères, ne veut rien reconnaître en dehors de la nature. Il ne croit qu’à la science, et n’admet que ce qui peut se démontrer directement par la raison, ou même que ce qui se constate par l’expérience. Il rejette la prophétie, le miracle, la révélation. Il rejette la divinité de Jésus-Christ, l’Église, ses dogmes, ses sacrements, son culte : c’est la négation radicale de tout le christianisme, bien plus, de toute religion. Après avoir infecté d’abord les classes instruites, les erreurs naturalistes sont en train maintenant de pénétrer jusque dans les masses populaires. Que va devenir la foi de la France ? Comment le peuple pourra-t-il se défendre contre tant d’erreurs et de spécieux sophismes ?

Dieu a prévu le danger, mes bien chers Frères, et c’est pour soutenir la foi de son peuple qu’il a multiplié en France ces manifestations du surnaturel, si fréquentes depuis près de cent ans, qui renferment en elles-mêmes une démonstration implicite, mais victorieuse et à la portée de toutes les intelligences, des dogmes de notre foi. N’est-ce pas à cette fin qu’il faut rapporter, entre autres, l’apparition de la Croix de Migné en 1826, l’histoire de la Médaille miraculeuse en 1830, la conversion d’Alphonse Ratisbonne en 1842, la vie prodigieuse du saint Curé d’Ars pendant la première moitié du XIXe siècle, et les merveilles ininterrompues de Lourdes pendant la seconde ?

C’est à cette fin aussi que doit servir l’élévation sur les autels de la Pucelle d’Orléans. Jeanne d’Arc, en effet, c’est le miracle, c’est le surnaturel, c’est Dieu intervenant lui-même dans notre vie nationale avec un éclat qui s’impose à tous les regards et à tous les esprits exempts de préventions.

Reportez-vous par la pensée aux premiers jours de l’an 1429. L’étranger a envahi le territoire de la France ; Crécy, Poitiers, Azincourt ont marqué les principales étapes de ses triomphes, que du Guesclin a bien 192pu ralentir, mais non pas arrêter. Aux désastres de la guerre avec l’étranger sont venus s’ajouter les malheurs de la guerre civile, qui divise la France entre Armagnacs et Bourguignons, les uns soutenant le parti du Dauphin, les autres celui du roi d’Angleterre. Presque toutes les provinces du nord de la Loire, y compris Paris, obéissent au monarque anglais ; et tandis qu’il s’arroge orgueilleusement le titre de roi de France et d’Angleterre, ses partisans donnent par dérision au Dauphin, méconnu d’une partie de ses sujets, vaincu et fugitif dans son propre royaume, le surnom de roi de Bourges. L’ennemi assiège Orléans, considéré comme la clef des provinces au midi de la Loire ; tout semble désespéré. Orléans pris, c’en est fait de l’autonomie de notre pays.

Ô Christ, ami des Francs, avez-vous donc abandonné votre royaume ? L’histoire n’écrira-t-elle plus dans ses annales les hauts faits de Dieu par l’épée des Francs, et l’Église en deuil devra-t-elle pleurer sans espérance sur la tombe à jamais scellée de sa Fille aînée ?

Non, non, mes bien chers Frères. Charlemagne et saint Louis ont intercédé pour leur patrie. Quelques mois se sont à peine écoulés, et je vois Orléans délivré, le Dauphin sacré à Reims ; quelques années après, Paris est reconquis et l’étranger chassé de toute la France.

Par quel prodige cela s’est-il accompli, et quel fut l’artisan de cette merveille ? Dieu se plaît, mes bien chers Frères, à se servir de ce qu’il y a de plus faible pour confondre ce qu’il y a de plus fort.

Au fond d’une vallée gracieuse et paisible, dans un humble village dédié à l’Apôtre des Francs, à Domrémy, croissait une enfant pleine de grâce, pure comme le lis des champs, pieuse comme un ange du ciel, innocente comme un agneau de son troupeau.

C’est elle que Dieu a choisie pour être la libératrice de la France aux abois. Destinée à replacer sur son trône le légitime successeur de saint Louis, elle était née le jour des Rois, et s’était levée sur notre patrie comme l’Étoile du Salut, en la fête de l’Épiphanie de l’an 1412.

Vers l’âge de treize ans, elle aperçut un jour au sein d’une clarté éblouissante l’archange saint Michel. Il venait lui exposer la grande pitié qui était en la terre de France. Il me disait, raconta-t-elle, que j’étais choisie de Dieu pour porter secours à mon roi ; qu’il fallait quitter mon pays ; que je ferais lever le siège d’Orléans. Sainte Catherine et sainte Marguerite viennent à leur tour lui confirmer le message du ciel. L’enfant s’attriste, elle s’effraie : Je ne suis qu’une pauvre fille des champs, qui ne sais ni chevaucher, ni conduire la guerre, ni gagner des batailles, mais seulement filer et bêcher. Ah ! combien j’aimerais mieux rester à la maison, à filer ma quenouille auprès de ma pauvre mère, de 193pareilles choses n’étant point mon fait.Va, va, va ! Fille de Dieu, va ! Dieu te sera en aide ! lui répondent ses Voix. Et elles reviennent, et elles insistent, presque tous les jours, pendant plusieurs années, toujours plus impérieuses : il faut partir.

Et Jeanne, âgée de dix-sept ans, quitte ses parents, et dit adieu au doux pays de sa naissance, qu’elle ne devait plus revoir jamais.

La voilà devant le Dauphin : Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et suis envoyée de Dieu ici pour vous porter secours à vous et à votre royaume. Et vous mande le Roi du ciel par ma voix de vous faire sacrer et couronner en la ville de Reims, et vous deviendrez le lieutenant du Roi du ciel, comme tout vrai roi de France doit l’être.

Elle paraît à Poitiers devant les docteurs chargés par le roi de l’examiner, et elle les convainc par la sincérité et la sagesse surhumaine de ses réponses. Alors le roi lui fait forger une armure à sa taille, le duc d’Alençon lui donne un cheval de guerre, les dames de la cour confectionnent son étendard, et elle envoie quérir à Sainte-Catherine-de-Fierbois, où elle est enfouie près de l’autel, l’épée qui doit lui frayer le chemin de la victoire.

Bardée de fer comme un chevalier, elle arrive devant Orléans. Les plus fameux capitaines, Dunois, La Hire, d’Aulon, Xaintrailles, combattent à ses côtés. En nom Dieu, quand ma bannière touchera le rempart, entrez hardiment, tout est vôtre ! Et après trois jours de lutte, Orléans est délivré et la Vierge guerrière chante le Te Deum de sa première victoire.

Sans perdre le temps à savourer les joies du triomphe, elle marche vers Reims. Je ne durerai qu’un an, et guère au delà, dit-elle ; hâtons-nous de mettre à profit le temps qui m’est donné. Jargeau, Beaugency, Patay, Auxerre, Troyes, Châlons tombent en son pouvoir. Reims, la ville du sacre, lui ouvre ses portes. La Pucelle y entre en triomphe, fièrement assise sur son destrier et faisant flotter au vent sa bannière victorieuse.

Le lendemain 17 juillet, le Dauphin reçoit des mains du successeur de saint Rémi l’onction qui consacre les rois. Près de l’autel, Jeanne tient son étendard : Il avait été à la peine, c’était raison qu’il fût à l’honneur.Gentil roi, dit-elle à la fin de la cérémonie, en fléchissant le genou devant Charles VII, ores est accompli le plaisir de Dieu, qui voulait que je levasse le siège d’Orléans et que je vous amenasse en cette cité de Reims, pour y recevoir votre saint sacre, montrant que vous êtes vrai roi, et celui auquel le royaume de France doit appartenir.

Hélas ! pour la douce libératrice de notre patrie, comme pour le Sauveur du monde, les souffrances du Calvaire devaient suivre de près les gloires du Thabor.

194Avertie par ses Voix qu’elle serait prise avant la Saint-Jean-Baptiste, elle ne se montre pas moins généreuse au service de son pays et de son roi ; et pendant que celui-ci consume le temps dans le repos et les plaisirs, elle se porte au secours de Compiègne assiégée. Là était le terme fatal de sa glorieuse chevauchée.

Le 24 mai, pendant qu’elle combat hors des murs, au cours d’une sortie, les portes de la ville sont fermées sur elle et le pont est relevé. Tombée aux mains de ses ennemis, elle est vendue aux Anglais.

Alors commence ce procès dont on a dit qu’il n’avait point eu son semblable depuis celui qui eut son dénouement sur le Calvaire. Livrée à des juges asservis au parti de ses ennemis mortels, et imbus de funestes préjugés à son égard, elle est soumise à une série d’interrogatoires insidieux, où l’astuce effrontée des juges contraste odieusement avec l’angélique innocence de la victime.

— Entendez-vous souvent vos Voix ?

— Il n’est jour que je ne les entende.

— Et que vous disent-elles ?

— De vous répondre hardiment.

— Mais ces Voix viennent-elles de Dieu ?

— Oui ; car n’était sa grâce, je ne saurais rien faire.

Et elle en appelle au Pape :

— Je veux qu’on me mène à Rome, devers Notre Seigneur le Pape, et là je répondrai tout ce que je devrai répondre.

De cet appel, plusieurs fois renouvelé, aucun compte n’est tenu.

Et le jeudi 30 mai, l’innocente victime, après avoir reçu une dernière fois son Dieu dans la sainte Communion, est conduite au supplice. Elle monte courageusement sur le bûcher, elle pardonne à ses juges, mais en protestant jusqu’au dernier soupir de la vérité de ses révélations :

— Non, mes Voix ne m’ont pas trompée ; ma mission était de Dieu.

Jésus, Jésus, Jésus ! s’écrie-t-elle en baisant les pieds du Crucifix ; et sa tête retombe inanimée sur sa poitrine, et de l’échafaud embrasé où son corps va être réduit en cendres, son âme s’en va rejoindre ses Saintes en paradis.

Mais elle avait dit : Je nuirai plus encore aux Anglais après ma mort que pendant ma vie. Quelques années après, en effet, Paris était rentré en la puissance du roi et l’étranger chassé de toute la France : la guerre de Cent ans était finie.

Ma mission était de Dieu ! tel fut le cri de la martyre jusque sur le bûcher, jusqu’au dernier soupir. De bonne foi, mes bien chers Frères, n’est-ce pas la conclusion qui ressort avec évidence de cette histoire, non moins authentique que merveilleuse ? Les constantes affirmations 195de l’héroïne, le témoignage de ses contemporains, la réalisation des prédictions faites par elle, la grandeur de son œuvre, l’impossibilité de l’expliquer sans une intervention divine, les dons extraordinaires dont Jeanne fut favorisée, ses vertus héroïques, permettent-ils d’en douter ?

Le sacre de Charles VII à Reims. (Bartolini.)
Le sacre de Charles VII à Reims. (Bartolini.)

Oui, sa mission était de Dieu. Elle-même n’a cessé de l’affirmer à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, à Rouen, dans la contradiction et dans 196l’épreuve aussi bien que dans le triomphe. Je suis venue ici de par Dieu, de par la Vierge Marie et tous les Saints du Paradis. Quand bien même je serais en jugement, quand je verrais le bourreau prêt à mettre le feu, quand les bourrées seraient allumées, quand je serais dans le feu, je ne dirais pas autre chose : je soutiendrai ce que j’ai dit jusqu’à la mort. Et quand ses juges oseront lui opposer la prétendue abjuration de Saint-Ouen : Je n’entendais pas ainsi dire ni ainsi faire, répondra-t-elle ; je n’ai pas entendu par mes paroles révoquer les apparitions de mes Saintes. Je me damnerais si je disais que je n’ai pas bien fait en faisant ce que j’ai fait de par Dieu.

Oui, sa mission était de Dieu : le Dauphin l’a cru, et non sans preuves, mais sur la révélation de secrets qui ne pouvaient être connus que de Dieu et de lui ; les docteurs l’ont déclaré, après une enquête d’autant plus sérieuse que la chose était plus invraisemblable, et que les conséquences pouvaient en être plus graves ; les hommes d’armes et les chefs l’ont cru, à l’air inspiré de la guerrière, à la sainteté de sa vie, à l’accomplissement de toutes ses promesses.

Oui, sa mission était de Dieu : la connaissance qu’elle a eue de faits qu’elle ne pouvait savoir que par révélation divine en est la preuve. Elle a prédit qu’elle arriverait sans encombre jusqu’au Dauphin ; elle a prédit qu’on lui trouverait une épée à Sainte-Catherine-de-Fierbois ; elle a prédit qu’elle serait blessée au siège d’Orléans, mais que la ville serait délivrée ; elle a prédit qu’elle ferait sacrer le roi à Reims ; elle a prédit qu’elle serait prise avant la Saint-Jean-Baptiste, mais que Compiègne serait délivrée avant la Saint-Martin ; elle a prédit qu’avant sept ans Paris serait reconquis, et qu’un jour les Anglais seraient chassés hors de toute France. Et toutes ces prédictions se sont exactement accomplies.

Oui, sa mission était de Dieu. Il y a entre les forces naturelles d’une jeune fille de dix-sept ans et l’œuvre accomplie par notre héroïne une telle disproportion que l’œuvre ne se peut expliquer que par une intervention divine.

Les naturalistes, ne pouvant méconnaître les merveilles opérées par cette simple fille des champs, et ne voulant pas en avouer le caractère surnaturel, essaient d’en rendre compte par l’hallucination, par l’exaltation du patriotisme, par le génie de l’héroïne.

L’hallucination : Jeanne serait une hallucinée, qui croyait voir des choses qu’elle ne voyait pas, et prenait pour des visions réelles les rêves de son imagination. Mais tout dans sa vie : ses discours, ses actes, son caractère, tout proteste contre une pareille invention. Quand les messagers du ciel viennent lui annoncer sa mission, elle en est attristée, elle aimerait bien mieux rester à filer sa quenouille auprès de sa pauvre 197mère ; elle fait des objections : elle ne sait ni chevaucher, ni conduire la guerre, ces choses-là ne sont point son fait. Ce n’est que quand elle ne peut plus douter de la volonté divine qu’elle acquiesce et se résigne. Mais à partir de ce moment rien ne peut l’arrêter : ni les contradictions, ni les moqueries, ni les dangers. Comment trouver les signes de l’hallucination dans une vocation acceptée d’abord avec tant de réserve, et soutenue ensuite avec tant d’énergie jusqu’à la mort, jusque sur le bûcher ?

Jeanne aurait-elle été une exaltée du patriotisme ? — Mais si le patriotisme a pu inspirer son dévouement, suffit-il à expliquer sa science de l’art militaire, comment une petite paysanne de dix-sept ans, qui ne savait ni A ni B, a pu délivrer Orléans et conduire les campagnes de la Loire, de la Champagne et de l’Île-de-France ?

Quelle que soit, du reste, son ardeur, la jeune guerrière, loin de s’exalter, montre toujours la même sagesse dans les conseils, la même prudence dans ses plans, la même simplicité dans sa conduite. Elle resté humble dans les plus enivrantes ovations. À Orléans, à Troyes, à Reims, on lui baise les mains, on baise ses vêtements, on baise ses armes ; elle reporte à Dieu tous les hommages comme toutes ses victoires : Il a plu à Dieu ainsi faire par une simple Pucelle, mon fait n’est qu’un simple ministère. Sont-ce là les discours, sont-ce là les actes d’une exaltée ?

Y aurait-il eu, enfin, en Jeanne un génie auquel il faudrait attribuer sa science militaire et ses succès ? Oui certes, il y avait en elle un génie ; mais ce génie n’était point le sien ; c’était l’Esprit de Dieu qui lui parlait par ses Voix. Quelles que soient d’ailleurs les intuitions du génie humain, il est ici une chose dont elles ne sauraient rendre raison : ce sont les prédictions précises faites par Jeanne, d’événements futurs parfois invraisemblables, et toujours réalisées.

Ainsi, toutes les imaginations du naturalisme échouent dans la contradiction et le ridicule. La seule explication raisonnable de l’œuvre de Jeanne, est celle que donnait l’illustre Gerson, son contemporain : A Domino factum est istud, le doigt de Dieu est là.

Oui, c’est Dieu qui l’a appelée et lui a conféré tous les dons nécessaires à l’accomplissement de sa mission.

Il lui a donné la noblesse de l’esprit et du cœur. Elle passe, sans transition, des champs à la cour, et elle ravit tout le monde par la sagesse de son langage et la grâce de ses manières. Aux questions du roi, des docteurs et des juges, elle a des réponses où l’on ne sait qu’admirer le plus, de leur finesse ou de leur simplicité, de leur justesse ou de leur promptitude, de leur exactitude doctrinale ou de leur naïveté.

Il lui a donné l’intelligence des choses de la guerre. Sans maître, sans apprentissage, elle sait monter à cheval, manier la lance et l’épée, dresser 198un plan de campagne et de combat, ravitailler une armée, soutenir un siège, donner l’assaut, livrer une bataille, commander les manœuvres et remporter des victoires.

Il lui a donné le plus pur et le plus généreux patriotisme. Avec quelle énergie elle veut aller au secours de son roi : Il faut que je parte, avec ou sans escorte, dussé-je user mes jambes jusqu’aux genoux : ne me plaignez pas, c’est pour cela que je suis née.

Il lui a donné la loyauté chevaleresque, afin qu’elle fût la vivante incarnation de la bravoure française. Judith, pour délivrer Béthulie, tranche la tête d’Holopherne, mais en recourant à des stratagèmes qu’on a de la peine à justifier. Jaël perce la tempe de Sisara, mais après l’avoir par ruse attiré dans sa tente. Notre Jeanne combat à armes plus loyales : ses faits de guerre n’ont jamais besoin d’être excusés.

Enfin, ce qui achève de faire éclater le caractère surnaturel de l’Envoyée du Ciel, ce sont les vertus chrétiennes qu’elle a pratiquées jusqu’à l’héroïsme : son innocence de vie, son humble docilité à suivre la voie où Dieu l’appelle ; sa virginale pureté qu’elle garde avec un soin si jaloux au milieu des camps que, pour la mettre plus sûrement à l’abri de tout danger, elle se couche parfois la nuit sans quitter son armure ; son amour de Dieu qui lui faisait préférer de mourir plutôt que de pécher contre le vouloir divin ; son humilité qui reporte à Dieu tout le succès de ses armes ; la générosité de son patriotisme, qui lui donne le courage de tous les sacrifices et lui fait braver fatigues et dangers ; sa bonté si compatissante, qu’elle ne peut voir couler le sang français sans que ses cheveux se dressent sur sa tête, ni voir mourir même ses ennemis sans s’apitoyer sur le sort de leurs âmes ; la magnanimité avec laquelle elle supporte les contradictions, les ingratitudes, les abandons des siens, sans faire entendre ni une plainte ni un reproche ; l’héroïsme avec lequel elle pardonne à ses juges les traitements barbares, les dénis de justice, les atroces calomnies qui devaient la conduire à la plus cruelle des morts ; la confiance filiale avec laquelle elle en appelle au Saint-Siège de l’inique jugement qui la condamne au feu ; sa résignation sublime enfin, et sa patience sur le bûcher, où elle expire en invoquant le nom de Jésus.

Ne t’inquiète pas de ton martyre, lui disaient ses Saintes. Si son supplice n’est pas le martyre au sens le plus étroit du mot, ne peut-on pas dire qu’il fut celui de la fidélité à sa mission, et qu’en ce sens du moins la noble figure de la Pucelle d’Orléans rayonne de la triple auréole de la virginité, de l’héroïsme guerrier et du martyre ?

Voilà Jeanne d’Arc, mes bien chers Frères ; et je dis que le Christ, 199ami des Francs, nous la remet à l’heure qu’il est sous les yeux comme une vivante démonstration, contre les négations naturalistes, de tous les dogmes de notre foi. Un saint est, en effet, à lui seul, par l’héroïsme surhumain de ses vertus, par les dons surnaturels dont il a été favorisé, par les miracles dus à son intercession, une démonstration sommaire, mais péremptoire, de la divinité de la religion qui l’a produit.

S’il est vrai que c’est Dieu qui a suscité Jeanne d’Arc, donc divine est la religion de Jeanne d’Arc ; car si cette jeune paysanne n’eût pas été dans la vraie religion, Dieu ne l’eût point choisie pour en faire, par toute une série de prodiges sans précédent, l’instrument de ses miséricordes envers la France ; il ne l’eût point favorisée des dons surnaturels qui font de sa vie de guerrière un miracle continuel ; il n’eût point, après sa mort, sanctionné sa réputation de sainteté par le sceau du miracle.

Et ainsi sont réfutées en bloc toutes les erreurs du naturalisme ; et ainsi sont démontrées, implicitement mais victorieusement, toutes les vérités de la foi catholique qui fut la foi de Jeanne ; et ainsi Jeanne d’Arc nous apparaît-elle comme un rappel du peuple de France à la foi de ses pères.

Pourrions-nous, en effet, nous Français qui l’admirons, qui en sommes fiers, qui l’acclamons, renier le Dieu qu’elle adorait, le Christ qui nous l’a donnée, l’Église dont elle se glorifiait d’être l’enfant ?

Peuple de France, l’heure est grave, l’heure est angoissante, décisive peut-être. Le moment est venu de te prononcer entre le Credo catholique et les négations naturalistes, entre l’Évangile et la libre-pensée, entre l’Église et la franc-maçonnerie, entre le Dieu qui t’a donné Jeanne d’Arc et les sectes qui le renient. Écouterais-tu, de préférence à ta céleste Libératrice, les impies qui blasphèment le Dieu qu’elle servait ? Renierais-tu le Christ dont elle portait l’image dans l’étendard sous lequel elle conduisit nos pères à la victoire ?

Non, tu ne le veux pas ; non, tu ne le voudras jamais. Trop longtemps tu as aimé le Christ et marché à la lumière de son Évangile ; trop longtemps tu as trouvé dans son divin enseignement l’honneur de ta vie, la consolation de tes peines, le bonheur de tes foyers, pour que tu puisses l’oublier jamais, ni jamais te séparer de lui.

Tandis qu’au XVIe siècle les nations voisines se laissaient entraîner à la suite de leurs souverains dans l’hérésie, toi, tu lui as barré le chemin du trône de saint Louis ; persécuté, il y a cent ans, pour ta foi, tu as écrit aux annales de l’Église, avec ton sang, des pages dignes de ses jours les plus héroïques ; sollicité aujourd’hui à l’apostasie, peuple de France, regarde vers ton passé, et au souvenir de ton ancienne amitié pour le Christ, redis-lui, aux pieds de la sainte Libératrice qu’il te remet sous les yeux, tes serments de fidélité : Dieu de Clovis et de Rémi, Dieu de Clotilde 20et de Geneviève, Dieu de saint Louis et de Jeanne d’Arc, non, je n’adorerai jamais d’autre Dieu que toi ; et quand tous les autres t’abandonneraient, moi, avec le secours de la grâce, je ne t’abandonnerai jamais : Etiam si omnes, sed non ego ! [Même si tous, pas moi.]

II

[Réfutation du naturalisme politique (par la manifeste prédilection de Dieu pour la France)]

Les peuples, comme les individus, mes bien chers Frères, ont une vocation. Ils ont, chacun selon son caractère, ses aptitudes, le génie qui lui est propre, une mission à exercer dans le monde, un rôle à remplir dans le drame de l’histoire de l’humanité. À cette fin, Dieu les amène aux lieux qui doivent être le théâtre de leur vie nationale. Après leur avoir donné l’existence, il règle leurs destinées, fixe l’heure de leur entrée sur la scène du monde, les élève ou les abaisse, les récompense ou les châtie, les conserve ou les laisse disparaître, selon leurs mérites, selon aussi les desseins de sa sagesse et les lois de sa miséricorde et de sa justice.

Or quel est, dans la distribution des vocations nationales, le rôle échu à notre patrie ? Apprenez, mon fils, disait saint Rémi au fondateur de notre nation, la veille même de son baptême, que le royaume des Francs est prédestiné de Dieu à la défense de l’Église romaine. Ce royaume sera, un jour, grand entre tous les royaumes. Il sera victorieux et prospère tant qu’il demeurera fidèle à la foi de Rome ; mais il sera rudement châtié toutes les fois qu’il sera infidèle à sa mission. Puisque par vous Dieu fera votre nation toute sienne, écrivait saint Avit, évêque de Vienne, au royal néophyte, vous procurerez du bon trésor de votre cœur les semences de la foi aux nations plus lointaines. Et Grégoire IX écrivait à saint Louis : Le Rédempteur a choisi le béni royaume de France comme l’exécuteur spécial de ses divines volontés. Il en tire, comme d’un carquois, des flèches d’élection, lorsqu’avec l’arc de son bras tout puissant il veut défendre la liberté de l’Église et de la foi.

C’était bien là aussi l’idée que Jeanne d’Arc, à l’école de ses Voix, s’était faite de la France. Dans les mêmes termes que saint Rémi et Grégoire IX, elle appelle notre patrie le saint, le béni royaume de France. Elle veut que son souverain se considère comme le lieutenant de Dieu, qui est le vrai roi de France, de qui il tient le royaume en commende. Gentil dauphin…, vous mande le Roi du Ciel par ma voix de vous faire sacrer et couronner en la ville de Reims, et vous deviendrez le lieutenant du Roi du Ciel, comme tout vrai roi de France doit l’être.

Être le soldat de Dieu dans le monde, le défenseur de l’Église, l’apôtre 201de la foi catholique, le porte-drapeau de la civilisation chrétienne, telle est donc, mes bien chers Frères, la vocation de notre nation depuis le jour de son baptême.

Je le salue, France chrétienne, ô ma patrie, tribu de Juda de la nouvelle Alliance ; je te salue, dans ta parure baptismale, le front ceint du diadème de Fille aînée de l’Église. Entre dans la noble carrière de tes destinées providentielles, et mets au service du Christ ton bras, ton cœur et ton génie, pour écrire, avec la pointe de ton épée, ce livre magnifique dont le titre sera : Gesta Dei per Francos [Dieu agit par les Francs].

À la France, en vue de cette vocation, Dieu prodigua les dons les plus merveilleux. N’est-ce pas à l’amour du Christ pour elle que notre patrie doit la victoire dont elle est née sur le champ de bataille de Tolbiac ? Geneviève, la bergère de Nanterre qui préserva Paris de l’invasion d’Attila ; Clotilde, la reine catholique qui amena la France naissante au baptistère de Reims en la personne de Clovis ; Rémi qui, en la baptisant, en fit la première-née des nations catholiques ; Charlemagne et saint Louis, qui la placèrent à la tête du monde civilisé ; Jeanne d’Arc enfin, l’incomparable héroïne qui la délivra de l’étranger et lui rendit son unité territoriale et son indépendance politique, par une série de prodiges qu’on ne retrouve dans les annales d’aucun peuple, ne nous apparaissent-ils pas avec évidence comme des dons singuliers de la prédilection du Christ pour les Francs ?

La France, de son côté, accepta cette vocation, et pendant de longs siècles elle s’y montra généralement fidèle. Elle s’honorait du titre de Fille aînée de l’Église ; elle inscrivait en tête de son antique Constitution cette noble devise : Vive le Christ qui aime les Francs ! Longtemps ses monnaies portèrent cet exergue : Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. [Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande.] Ses souverains, se considérant comme les lieutenants de Dieu et les sergents du Christ, allaient à Reims recevoir l’investiture de leur autorité de la main de Dieu par le ministère du successeur de saint Rémi, et lui faisaient hommage de leur couronne, comme au Roi des rois de qui relèvent tous les empires, pour s’intituler ensuite en tête de tous leurs actes officiels rois de France par la grâce de Dieu. Tandis que ses missionnaires s’en allaient, conquérants pacifiques, porter sur les plages les plus lointaines les bienfaits de l’Évangile avec le flambeau de la foi, ses soldats mettaient leur vaillante épée au service de Dieu pour la défense de la religion, si bien que dans les pays d’Orient, catholique et Français sont devenus synonymes.

Qui aurait cru, mes bien chers Frères, qu’après des marques si éclatantes des honorables desseins de Dieu sur elle, après tant d’années de fidélité à sa vocation, la France pût jamais renoncer à sa mission et 202abandonner la foi chrétienne ? Et c’est pourtant l’étonnant et douloureux spectacle que nous donnons au monde en ce moment.

Sous le prétexte de respecter la liberté des consciences, mais en réalité dans le but de déchristianiser la France et le monde, le naturalisme politique a prétendu que l’État devait être neutre, la société laïque et tout l’ordre des choses publiques sécularisé. Avec une persévérance qu’aucune résistance n’a pu décourager, ses adeptes ont travaillé pendant tout le siècle qui vient de finir à faire passer leurs théories dans les faits ; et c’est en exécution de leurs plans que Dieu a été successivement chassé de la Constitution, de la loi, du prétoire, de l’armée, de l’hôpital, de l’école, de partout.

Ce Dieu qui nous a donné Jeanne d’Arc pour nous sauver a une heure de détresse désespérée, ils ne le reconnaissent plus.

Ce Christ, dont Jeanne avait fait peindre l’image dans sa bannière, ils ne veulent plus de son règne.

Ce Crucifix, qu’elle faisait porter devant elle, en allant délivrer Orléans, et dont elle baisait les pieds au milieu des flammes de son bûcher, il n’a plus sa place dans les écoles où l’on instruit les enfants de la France.

Ce Pater, cet Ave, ce Credo, qui résumaient toute sa créance, il n’est plus permis de les enseigner à nos enfants dans les classes.

Cette religion, qui fut celle de Jeanne et de nos pères, qui pendant tant de siècles chanta le Te Deum de toutes nos victoires, elle n’a plus aucune part dans notre vie nationale.

Par le fait de cette sorte de magistrature des idées que lui ont conférée, avec le temps, la clarté de son génie, son esprit de prosélytisme, la diffusion de sa langue, la France, d’apôtre de l’Évangile, est devenue apôtre de l’athéisme et de la libre-pensée, dont elle sème à travers le monde les germes funestes par ses écrits et par ses exemples.

Ah ! que c’est grande pitié encore, à l’heure actuelle, en la terre de France, et qu’elle a grand besoin que sa sainte Libératrice lui vienne en aide !

Dieu ne nous renverra pas Jeanne d’Arc, mes bien chers Frères, mais il nous la remet sous les yeux comme la radieuse réfutation de ce naturalisme politique et social qui nous est si funeste, et comme le rappel de la France égarée à sa vocation providentielle.

Jeanne d’Arc, en effet, n’est-ce pas la preuve vivante de l’action de la Providence dans le gouvernement des nations ?

Jeanne d’Arc, n’est-ce pas l’éclatante intervention de Dieu dans les destinées de notre patrie, à laquelle elle n’a été donnée afin de la lever 203au XVe siècle, que pour lui confirmer en même temps sa vocation, et la remettre en état d’en remplir les obligations ?

Ô France privilégiée, comment pourrais-tu fermer les yeux à une démonstration si évidente des desseins du Ciel sur toi ? Pourquoi t’obstinerais-tu à méconnaître les droits de celui qui est le Roi des rois et le maître souverain de toutes les nations ? Par quelle aberration repousses-tu le Christ qui t’a donné de sa prédilection des marques si glorieuses ?

Ô France, toi si généreuse et si loyale, toi si éprise d’idéal et de progrès, toi si avide de liberté, de justice et de fraternité, pourrais-tu rester séparée de celui qui a pétri ton âme de ces nobles sentiments, et rejeter l’Évangile où tu en as puisé les inspirations et l’aliment ?

Non, tu ne peux répudier la foi catholique sans renier ce qu’il y a de plus grand dans ton passé, sans fouler aux pieds des gloires que tous les peuples t’envient ; tu ne peux abdiquer ta mission sans te renier toi-même.

Catholique et Française, Jeanne d’Arc n’avait pas l’idée d’une France libre-penseuse, d’une France sans religion, d’une France sans Dieu.

Ô France, reviens donc au Dieu qui te rappelle à lui par la voix de la plus aimable et de la plus illustre de tes filles ; et renonçant à tes funestes erreurs, rentre dans la voie de tes providentielles destinées, et tu retrouveras la paix et l’honneur de tes jours de fidélité !

Mais, pour répondre à cette invitation que le Ciel nous adresse par Jeanne d’Arc, est-ce qu’il nous faudra renoncer à nos institutions actuelles et revenir aux institutions du passé ? Ce n’est point là ce que je veux dire, mes bien chers Frères. Me plaçant simplement sur le terrain historique de notre vie nationale, en face des merveilles dont le Ciel a favorisé notre patrie, je veux seulement redire au peuple de mon pays avec le grand Apôtre des Francs, que la prospérité de notre patrie dépend étroitement de sa fidélité à sa vocation, qu’elle ne peut renoncer à sa mission sans cesser d’être elle-même, ni la trahir sans s’exposer aux plus redoutables châtiments. Et certes, les exemples les plus authentiques ne manquent pas pour confirmer cette assertion.

Assurément, on peut croire que si Jeanne d’Arc reparaissait parmi nous, elle serait étonnée, de prime abord, de ne plus retrouver cette forme du pouvoir, sans laquelle son siècle ne concevait pas la patrie. Mais si elle voyait la France du XXe siècle, bien qu’ayant adopté une constitution nouvelle, se montrer respectueuse du passé, rendre justice, tout en s’appliquant à réformer les abus, aux travaux, aux mérites, aux gloires des siècles antérieurs, reconnaître comme eux les droits de Dieu et de son Église, et demeurer fidèle à l’alliance séculaire des Francs avec le Christ, 204cela suffirait à son patriotisme de Française, et sa foi de chrétienne serait rassurée. Elle saurait comprendre que rien n’est éternel ici-bas, que des aspirations nouvelles ont pu naître avec le temps, et qu’il ait été nécessaire de leur donner satisfaction par des institutions appropriées, Elle applaudirait, elle qui fut si compatissante pour le peuple, à tous les abus supprimés, à tous les progrès accomplis.

Et de fait, mes bien chers Frères, pourquoi n’en serait-il pas ainsi ? Ne peut-on pas étudier et réaliser les réformes sociales exigées par l’évolution des idées et des mœurs, sans porter atteinte à la religion séculaire de l’immense majorité des citoyens ? N’est-il pas nécessaire même, qu’en dehors et au-dessus de l’arène où s’agitent les intérêts et les passions humaines, reste toujours respectée la région sereine des vérités supérieures, en laquelle les âmes puissent se reposer des luttes d’ici-bas, sur le terrain immuable des principes communs à toute l’humanité ?

Ah ! je le sais bien, ce n’est point là ce que veulent les ennemis irréconciliables de nos croyances, qui ont déclaré à l’Église, à la religion, à l’idée même de Dieu, une guerre à mort et sans merci. Mais sont-ils, ceux-là, la majorité en France ? Non, certainement, et loin de là. Le peuple de France est encore et veut rester chrétien toujours. Il ne veut pas donner au monde le spectacle sans précédent d’une nation sans autels et sans Dieu. Sa raison lui dit, d’ailleurs, qu’un peuple qui s’obstinerait à méconnaître ainsi les droits de Dieu, ne tarderait pas à être puni par où il aurait péché. Pour le châtier, Dieu n’aurait qu’à se retirer de lui, et qu’à l’abandonner aux fatales conséquences de ses erreurs.

Et l’expérience n’est-elle pas déjà suffisante, pour nous montrer, par notre propre exemple, ce que peut devenir un peuple, fût-il des plus favorisés des dons de la nature, quand il prétend se passer de Dieu. Ce n’est plus seulement, en effet, la religion qui est en péril, chez nous ; ce sont, avec elle, les mœurs, c’est la famille, c’est la propriété, c’est l’ordre public, c’est l’autorité, c’est l’armée, c’est tout, jusqu’à l’idée de patrie elle-même. Et nous irons de mal en pis jusqu’à ce que, cédant aux enseignements du bon sens ou aux leçons des catastrophes, nous renoncions enfin à ces doctrines impies, à ces théories insensées qui ne peuvent manquer de conduire à toutes les décadences les nations assez folles pour s’y abandonner.

C’est pour nous éviter ces catastrophes, mes bien chers Frères, que Dieu, dans sa miséricorde, nous invite à revenir à lui par la voix de notre Jeanne d’Arc. Il a fait les nations guérissables, et l’épopée merveilleuse qui mit fin à la guerre de Cent ans, en est un exemple d’une éloquence particulièrement persuasive pour nous. Il y a pour les peuples chrétiens, il y a pour la France en particulier, un sauveur. Ce sauveur, 205ô France, c’est le Dieu de Jeanne d’Arc ; il est, pour les nations comme pour les âmes, la résurrection et la vie.

Frères égarés, qui, par erreur et peut-être même avec une certaine bonne foi, persécutez la religion de votre glorieuse Libératrice, ne fermez pas obstinément les yeux à la lumière. Regardez la noble héroïne qui brille au sommet de notre histoire, comme un phare qui éclaire les voies, de l’avenir, et nous montre le chemin et le port du salut. Revenez au Dieu de Jeanne d’Arc, et, la main dans la main, renouvelons tous ensemble l’antique alliance de nos pères avec le divin Ami des Francs.

Ni Armagnacs ni Bourguignons ! disait la Pucelle ; et à ce cri elle refondit en France tous les partis en un seul, celui de la Patrie. À sa voix, faisons taire nos discordes : Français en politique, catholiques en religion, ou du moins respectueux des croyances de nos concitoyens, aimons-nous comme des frères, et respectons-nous les uns les autres dans la justice et dans la liberté.

Ô Bienheureuse Jeanne, sainte et glorieuse Libératrice de la patrie, vous avez trouvé la France envahie par l’étranger, et vous l’avez délivrée ; vous avez trouvé la France divisée, et vous l’avez unie ; vous avez trouvé la France découragée, et vous l’avez relevée !

Aujourd’hui encore, la France est envahie, non par les ennemis de son indépendance nationale, mais par les ennemis, bien autrement dangereux, de sa foi religieuse : aidez-nous à en triompher en les ramenant à Dieu !

Aujourd’hui encore la France est divisée : divisée sur le terrain politique, divisée sur le terrain social, divisée sur le terrain religieux : aidez-nous à refaire l’union et à rétablir la concorde par le respect des droits de tous dans une liberté juste et sage !

Aujourd’hui encore, la France chrétienne est en détresse : comme aux jours de la guerre de Cent ans, elle soutient une lutte terrible contre des ennemis acharnés. Sa foi vive et généreuse avait relevé les ruines amoncelées par la tourmente d’une horrible Révolution ; et voici que la tempête, de nouveau déchaînée, vient d’anéantir en un jour l’œuvre d’un siècle de labeur et de sacrifices : soutenez notre courage et aidez-nous à réparer tant de ruines !

Ô Bienheureuse Jeanne, aimable et radieuse personnification du patriotisme uni à la religion, aidez-nous à refaire l’alliance qui, pendant de si longs siècles, a uni chez nous la Patrie avec l’Église ; et, en attendant la réconciliation officielle de la Fille aînée avec sa Mère, gardez toujours étroite et intangible l’union du peuple de France avec le Christ et avec son Vicaire ici-bas !

206Au XVe siècle, vous avez été la Judith de la France pour la délivrer de ses ennemis du dehors ; soyez, au XXe, son Esther, pour l’aider à triompher des dangers du dedans ! Souvenez-vous de votre patrie terrestre ; souvenez-vous de vos frères dans la foi, et parlez au Roi pour nous : et loquere regi pro nobis ! Le roi sur la terre, aujourd’hui, c’est le peuple : parlez-lui par le souvenir des merveilles que vous avez accomplies au nom de Dieu pour la délivrance de la patrie, et ramenez-le à la foi des ancêtres ! Le Roi dans le ciel, c’est Dieu toujours, Dieu qui vous a envoyée, Dieu qui vous a couronnée avec vos Saintes au royaume de Paradis : parlez-lui pour nous et délivrez-nous du danger : loquere Regi pro nobis et libera nos de morte !

Intérieur de l’église Saint-Louis des Français.
Intérieur de l’église Saint-Louis des Français.

Ô sainte Martyre de la patrie, obtenez à la douce France le retour au Dieu qui vous a suscitée pour la sauver, afin que, rentrant dans le chemin de sa vocation, elle reprenne parmi les nations le rang auquel le monde semble attendre toujours qu’elle se replace, comme au rang qui lui appartient de par Dieu ! Une fois encore, vous aurez été le salut de la patrie ; votre élévation sur les autels aura été l’aurore d’une ère de paix et d’honneur ; et la France, toujours plus reconnaissante, à genoux aux pieds de vos autels, vous redira d’âge en âge : Vous êtes la gloire de Jérusalem, vous êtes la joie d’Israël, vous êtes l’honneur de notre peuple : Tu gloria Jerusalem, tu lætitia Isræl, tu honorificentia populi nostri. — Amen !

S. Ém. le cardinal Luçon présida le salut solennel qui termina cette seconde journée du triduum.

207Clôture du Triduum. — Programme des chants liturgiques.

Le dernier jour fut marqué par les mêmes manifestations de foi, de piété et d’enthousiasme. La messe de communion fut dite par S. Ém. le cardinal Respighi ; un solennel Pontifical fut célébré par S. Ém. le cardinal Ferrata, ponent de la Cause de Jeanne d’Arc.

Il voulut ainsi, (dit Mgr Touchet), honorer la Bienheureuse. Ainsi convenait-il qu’il fût honoré lui-même. Personne en France, ni dans la catholicité, ne peut oublier le zèle, l’intelligence prompte et décidée, la fermeté souriante et avisée, avec laquelle ce Prince de l’Église a conduit la Cause, dont il avait accepté d’être le rapporteur. Nous ne lui rendrons jamais assez complet hommage, ni ne lui témoignerons assez de gratitude.

S. Ém. le cardinal Respighi, vicaire de Sa Sainteté à Rome.
S. Ém. le cardinal Respighi, vicaire de Sa Sainteté à Rome.

Après les vêpres présidées par Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier, Mgr Scaccia, évêque de Tivoli, devenu archevêque de Sienne, prononça en italien un très éloquent panégyrique de la Bienheureuse dont nous regrettons de ne pouvoir publier le texte ; après ce discours, S. Ém. le cardinal Martinelli, Préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, donna la dernière bénédiction du Saint-Sacrement.

Pendant ces trois jours les chants liturgiques et la musique religieuse ne cessèrent de traduire en magnifiques accents les sentiments des fidèles. On en jugera par le programme qui fut exécuté.

208A
Lundi soir, 19 avril

Aux Vêpres

  • Deus, in adjutorium, Vittoria.
  • Psaumes : Dixit Dominus, Morlacchi ; Laudate pueri, Perosi ; Lætatus sum (faux-bourdons) ; Nisi Dominus, Morlacchi ; Lauda Jerusalem, Capocci.
  • Hymne : Jesu corona Virginum, Tebaldini.
  • Antienne : Veni sponsa Christi, Palestrina.
  • Magnificat, Perosi.

Au Salut

  • Exsultate justi, Viadana ;
  • Veni Domine, Mendelssohn ;
  • Tantum ergo, Bach ;
  • Non fecit taliter, Dubois.
B
Mardi, 20 avril

À la Messe pontificale

  • Messe : Benedicamus Domino, Perosi.
  • Graduel : Specie tua, Dumaz.
  • Offertoire : Adducentur, Carnetti.

Aux Vêpres

  • Deus, in adjutorium, Scheel.
  • Psaumes : Dixit Dominus (faux-bourdons) ; Laudate pueri, Carnetti ; Lætatus sum (faux-bourdons) ; Nisi Dominus, Morlacchi ; Lauda Jerusalem, Dumaz.
  • Hymne : Jesu corona Virginum, Perosi.
  • Antienne : Veni sponsa Christi, Palestrina.
  • Magnificat, Calzanera.

Au Salut

  • In memoria æterna erit justus, Gounod ;
  • Ave verum, Saint-Saëns ;
  • Tantum ergo, Carnetti ;
  • Laudate Dominum, Vincent d’Indy.
C
Mercredi, 21 avril

À la Messe pontificale

  • Messe en style palestrinien, Dubois.
  • Graduel : Specie tua, Carnetti.
  • Offertoire : Adducentur (chant grégorien).
  • Motet : Quæ est ista ? C. Franck.

Aux Vêpres

Même programme que celui du 19 avril.

Au Salut

  • Non fecit taliter, Dubois ;
  • Tantum ergo, Palestrina ;
  • Laudate, Rousseau.
D
Jeudi, 22 avril

Au solennel Pontifical

  • Ecce sacerdos magnus, Singerberger.
  • Messe de Jeanne d’Arc, Gounod.
  • 209Credo : O quam gloriosum, Vittoria.
  • Graduel : Specie tua, Carnetti.
  • Offertoire : Adducentur, Carnetti.

Aux Vêpres

Même programme que celui du 20 avril.

Au Salut

  • Laudate Dominum in Sanctis ejus, C. Franck ;
  • Te Deum, Capocci ;
  • Tantum ergo, Saint-Saëns ;
  • Hosannah ! Gounod.

Le programme comportait aussi des cantiques à Jeanne d’Arc : qu’il nous soit permis de reproduire celui qui fut chanté par le groupe des pèlerins Orléanais.

Cantique des pèlerins Orléanais

À la Bienheureuse Jeanne d’Arc
Libératrice, Rédemptrice et Patronne de la France76

Gloire à Dieu ! Gloire au Roi des rois

Qui pour nous créa Jeanne la Pucelle !

Que la France, sous sa tutelle,

Soit chrétienne comme autrefois !

I

Aux jours de la grande misère,

Lorsque la France allait mourir

Sous l’étreinte de l’Angleterre,

Dieu s’émut pour la secourir.

II

Sur les bords riants de la Meuse,

À l’ombre du clocher natal,

Une enfant pure et généreuse

Entendit le divin signal.

III

Va, lui disait la voix céleste,

Fille de Dieu, ne tarde pas.

Et la Vierge douce et modeste

Sans trembler s’élance aux combats.

IV

Sur ses pas renaît l’espérance

Et la victoire et la fierté ;

Jeanne fait revivre la France

À l’honneur, à la liberté.

V

Orléans sauvé par miracle

Et jusqu’à Reims le roi mené,

C’est l’exploit sacré que l’oracle

De ses Voix avait ordonné.

VI

Quand elle eut fini son ouvrage

De glorieux libérateur,

Dieu voulut à son grand courage

Imposer un autre labeur.

210VII

Arracher la France à l’abîme

Aux yeux de Dieu ne suffit pas :

Il réclame qu’une victime

Pour nos crimes s’offre au trépas.

VIII

De ce rôle Jeanne était digne

Par sa jeunesse et sa beauté,

Par l’éclat qu’une gloire insigne

Ajoutait à sa sainteté.

IX

Toujours prêt à l’obéissance,

Ce vaillant cœur que rien n’abat,

À l’appel de ses Voix, s’élance

Au martyre comme au combat.

X

Avant de gravir son Calvaire,

Jeanne flétrit en traits de feu

La justice de l’Angleterre,

En appelle à l’Église, à Dieu.

XI

Elle place sur sa poitrine

La croix du Christ qui sait mourir,

Et, par cette force divine,

Au bûcher monte sans pâlir.

XII

En proie aux horreurs de la flamme

À ses supplices inouïs,

À Jésus elle offre son âme

Pour la rançon de son pays.

XIII

Jeanne ici-bas n’eut pas de tombe ;

Mais, prenant son vol naturel,

La très pure et blanche colombe

Du bûcher regagna le ciel.

XIV

Par l’Église qui la couronne

Enfin son culte est approuvé :

Elle veille, sainte patronne,

Sur le peuple qu’elle a sauvé.

XV

Jetez les yeux sur votre France,

Ô Jeanne, et frémissez d’effroi :

On lui prend la foi, l’espérance

Et l’amour de Jésus, son Roi.

XVI

La grande pitié recommence

Et votre peuple est abattu :

Sauvez-le de la décadence ;

Rendez-lui la foi, la vertu.

XVII

Ah ! rendez-lui ce bien suprême

Et qu’il soit chrétien comme vous !

Vous aimez Jésus, il vous aime :

Sainte Jeanne, priez pour nous !

211XII
En quittant Rome

S’il était besoin de résumer en deux mots l’impression que les pèlerins emportèrent en quittant Rome et celle qu’ils y laissèrent à leur départ, il semble qu’il faudrait signaler le vœu exprimé par un grand nombre d’entre eux et citer une parole qui fut dite, au cours d’une visite, par un Éminentissime cardinal à celui qui écrit ces lignes.

Rome. — Le Forum romain vu du Capitole.
Rome. — Le Forum romain vu du Capitole.

On quittait Rome, mais avec l’espoir d’y revenir, et, s’il plaît à Dieu, bientôt. Jeanne Bienheureuse : quelle joie ! Les fêtes de la Béatification : quelle magnificence ! Mais Jeanne n’a été proclamée Bienheureuse que pour être proclamée Sainte. Elle est en route vers la Canonisation et il ne lui reste plus qu’à franchir la dernière étape de l’ascension dans la gloire aux yeux du peuple chrétien. Dieu voudra-t-il manifester par de nouveaux miracles que telle est sa volonté ? Aucun pèlerin n’en doutait ; et, comme ils savent bien que Dieu n’accorde ses miracles qu’à la prière soutenue par la fidélité à sa loi, ils reprenaient le chemin de France, résolus à vivre plus chrétiennement pour obtenir plus vite, par l’intercession de la Bienheureuse 212Jeanne d’Arc, les signes divins qui permettront au Pape de placer dans ses chastes et vaillantes mains la palme des vierges martyres. Et ils saluaient dans un avenir prochain la journée plus triomphante encore où Jeanne sera canonisée ; et ils souhaitaient que le Pape de la Béatification soit celui de la Canonisation, et ils se disaient que la basilique de Saint-Pierre elle-même ne sera pas assez vaste pour contenir les milliers de catholiques français qu’ils ramèneront avec eux.

Oui, ce vœu sera réalisé si nos pèlerins tiennent les promesses qu’ils ont faites à Dieu par l’entremise de Jeanne d’Arc et s’ils ne démentent pas l’impression qu’ils ont laissée à Rome. On s’y attendait bien à les voir nombreux : leur affluence dépassa l’attente générale ; et quand on les entendit chanter, et qu’on les vit prier comme ils firent, quand on les vit filialement agenouillés aux pieds du Pape, un mot, celui que je dois rappeler en terminant, traduisit la pensée commune aux personnages les plus éminents de la Cour romaine : C’est le signe d’un réveil de la foi en France ! Puisse Jeanne d’Arc réveiller aujourd’hui la foi dans toutes les âmes françaises, comme elle y réveilla le patriotisme il y a cinq siècles !

Notes

  1. [42]

    Rome est devenue la merveille du monde, a dit Virgile, Géorgiques, II, v. 534.

  2. [43]

    Parmi les pèlerins français venus à Rome signalons au moins le duc d’Alençon, représentant le duc d’Orléans ; MM. Dominique Delahaye, de Las Cases, Ancel, Lebreton, comte Le Gonidec, Piou, sénateurs ou députés français ; le général de Charette ; M. Caron, directeur général des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul ; M. Féron-Vrau, directeur de la Croix.

  3. [44]

    Voici, d’après l’Osservatore Romano du 18 avril 1909, les noms des familles apparentées à Jeanne d’Arc qui étaient représentées à Rome : d’Allaines, d’Arbigny, d’Arjuzon, Arnould, Bande, Binaut, Carron de la Carrière, de Chalois, de Boissonneaux de Chevigny, de Chompigny de Messez, de la Colombe, Cordonnier-Scalbert, Cuny Melcion d’Arc, Debout, Deloye, Deshoullières, Dutilleul, Florin-Vandame, Frémy, de Goncourt, de Haldat du Lys, d’Herbigny, Gaudin, de Klopstein, de Lanéry d’Arc, de Lavalette, de Maleyssie, Marais d’Arc, Melcion d’Arc, Mélin de Vadicourt, de Morant, de Pas, de Pelet, Pichon, Piel, Pilat, de Saint-Laurent, de Songnis, de Terline, Tony Genty, de Vilmarest, de Vilmorin.

  4. [45]

    [Traduction :]

    En entrant dans cette église, vénère Jeanne d’Arc, à laquelle le Pape Pie X a décerné aujourd’hui les honneurs célestes. Rends grâces à Dieu pour un si grand bienfait. Prie Jeanne d’Arc de montrer à sa chère patrie du haut du ciel l’étendard du Christ, de lui tendre une main amie et de rappeler aux peuples que Jésus guérit leurs blessures, en s’écriant d’une voix forte : Le Christ-Roi vit éternellement.

  5. [46]

    [Traduction :]

    Intrépide guerrière, Jeanne, vierge, nouvelle Bienheureuse, immortel honneur de la France, aujourd’hui l’Église catholique, à laquelle tu fus très attachée, te félicite et se réjouit de puiser dans ta céleste protection de nouvelles forces pour repousser les traits de ses ennemis et vaincre l’erreur.

  6. [47]

    [Traduction :]

    Va sauver ton roi, va sauver ta patrie : telles sont les paroles, ô Jeanne, que tu as entendues en priant dans le jardin de ton père.

  7. [48]

    [Traduction :]

    Aussitôt qu’elle est certaine d’avoir sauvé la ville d’Orléans, Jeanne y rentre en triomphe.

  8. [49]

    [Traduction :]

    Ô Charles, pendant que dans l’église de Reims tu reçois l’onction du saint chrême, Jeanne, la sainte jeune fille, est ravie de joie et t’applaudit.

  9. [50]

    [Traduction :]

    La flamme dévore le corps de la pieuse vierge ; elle expire ; associée aux chœurs des anges, elle brûle d’amour pour Dieu.

  10. [51]

    [Traduction :]

    L’an 1900, dans une maison orléanaise de l’Ordre de Saint-Benoît, Thérèse de Saint-Augustin, que torturait depuis trois ans un ulcère à l’estomac, rend grâces à la Vénérable Jeanne pour avoir été soudain parfaitement guérie par son secours.

  11. [52]

    [Traduction :]

    L’an 1893, dans le bourg de Faverolles, sœur Julie Gauthier de Saint-Norbert, qui souffrait depuis plus de dix ans d’un ulcère incurable, entre à l’église avec huit petites filles pour implorer le secours de la Vénérable Jeanne : aussitôt elle se sent complètement guérie.

  12. [53]

    [Traduction :]

    Jeanne d’Arc, vierge, placée au nombre des Bienheureux par le Souverain Pontife Pie X, le 18 avril 1909.

    Je suis glorifiée dans le ciel : le Christ a déposé sur mon front la couronne. Portant au ciel le noble étendard du Christ, je couvrirai les hommes d’une large protection.

  13. [54]

    C’est ici l’occasion, écrit Mgr Touchet, de rendre hommage à l’entrain et à l’à-propos merveilleux avec lesquels M. l’abbé Garnier dirigea le chant et la prière de nos pèlerins.

  14. [55]

    [Texte latin :]

    Venerabilis Joanna de Arc Virgo Aurelianensis Puella nuncupata, renunciatur Beata.

    Pius PP. X.
    ad perpetuam rei memoriam

    Virginis in omne ævum nobilis, Aurelianensis Puellæ nomen, jam immortalitati traditum, et modo beatorum cælitum albo inscribendum, testis est divinæ potentiæ, quæ infirma mundi elegit ut confundat fortia (I Cor., I, 27).

    Cum enim anno reparatæ salutis MCCCCXXVIII civiles tumultus intestinæque discordiæ non minus quam diuturnum et grave cum Anglis bellum jam extremum exitium ac perniciem Galliæ portenderent, nec ullum perfugium victis, neque spes arrideret salutis, Deus, qui singulari jugiter amore hanc nobilissimam nationum est prosecutus, mulierem excitavit, ut liberaret populum suum, et acquireret sibi nomen æternum (Iud., VI, 44).

    Magnanima ac pientissima Joanna de Arc, Aurelianensis Puella nuncupata, tota vita prodigium visa est.

    Nata in oppido Domremensi, intra fines diœcesis Tullensis prope lucum opacum Druidicæ quondam superstitionis asylum, paternas oves pascebat Joanna ; sed hic, rudis et paupercula villica, quæ nondum impleverat tertium ætatis suæ lustrum, in lato subjectæ vallis prospectu, animum extollebat ad illum qui montes et silvas, agros et dumeta tali distinxit ornatu, ut quamlibet prædivitem pompam et regiæ quoque purpurai fastum longe superarent. Inscite mundi puellæ sola cura erat rusticam Virginis aram lectis onerare floribus, tantique belli strepitus vix ejus aures contigerat.

    Sed cum Aureliarum oppugnatio jam traheret præcipiti casu et ipsam urbem et Caroli VII regis fortunam, jam enim nobiliores Galliæ provinciæ in Anglorum irruentium dicionem cesserant, extremis hisce angustiis, Joannæ domestico pomario consuetis officiis intentæ audita est cælestis militis principis Michælis vox, qualis olim insonuit Judæ Machabæo : Accipe sanctum gladium, munus a Deo, in quo dejicies adversarios populi mei Isræl (II Mach., XV, 16). Filia pacis ad bellica ciebatur; obstupuit prius ac timuit virgo, sed post repetitas de cælo voces, quasi divino spiritu afflata, minime dubitavit quin colum in ensem, et calamos pastorales in clangorem tubarum mutaret. Non illam parentum pietas, non longi itineris pericula in Deo operantem detinuerunt. Quare simplici, sed sublimi eloquio, stat in conspectu potentium, se adduci jubet ad regem, disjectisque interpositis moris, rejectionibus ac dubiis, mandatum quod sibi divinitus traditum putabat, regi Carolo aperit, et freta cælestibus signis, se Aurelias ab obsidione liberaturam pollicetur.

    Tunc Deus, qui dat lasso virtutem et his, qui non sunt, fortitudinem et robur multiplicat (Is., XL, 29), ea sapientia, doctrina, rei militaris peritia atque etiam occultarum divinarumque rerum scientia pauperem villicam, quæ ne litteras quidem callebat, donavit, ut jam ambigeret nemo, quin populi salus in ea esset. Fit undique admixtæ plebis concursus, assueti bellis milites, dynastæ, duces, nova spe elati, gratulantes, ovantes, sequuntur puellam.

    Ipsum vehens equo, virgineum corpus virilibus armis onusta, gladio præcincta et manu quassans album vexillum, aureis liliis contextum, in Anglos iteratis victoriis superbos interrita ruit : et nobili prælio, non sine præsenti Dei ope, metu perculsis profligatisque hostilibus copiis, die VII mensis Maii anno MCCCCXXIX obsessa Aurelianensium mœnia victrix recuperat.

    At prius quam in Anglica propugnacula impetum facerent, Joanna milites hortabatur sperarent in Deo, diligerent patriam, Ecclesiæ sanctæ mandata servarent. Innocens, sicuti jam in custodia gregis, at fortis uti heroina, terribilis in hostes erat, sed vix lacrimis temperare poterat, cum morientes videret ; princeps in prœlium ibat, et neminem gladio feriebat, pura sanguinis atque immaculata, licet inter cædes et licentiam castrorum.

    Tunc vere apparuit quid possit fides ! Continuo populus sumit novos ex insperato animos, et patriæ caritas ac restituta in Deum pietas validiores addit ad egregia facinora vires. Invicta rebus maximis puella multiplici certamine lacessit Anglos, et postremo corum exercitum prope Patavium oppidum celeberrima pugna fundit ac repellit, regemque suum Carolum VII splendido triumpho ducit Rhemos, regia consecratione sollemni ritu inungendum, eo quidem in templo, quo jam primus Francorum rex Clodovæus, lustralibus aquis a divo Remigio ablutus, Gallicæ nationis fundamenta posuerat. Sic contra hostes Gallici nominis de cælo dimicatum est, sic servata divinitus patria Arcensis virgo missionem peregerat. Ipsa humilis corde ad ovile et pauperem casam unice optavit remeare, sed, jam cadendo digna, voti compos fieri nequit.

    Etenim paulo post pugnans capitur ab hostibus, nimis ægre ferentibus se a puella devictos fuisse ; et in vincula conjecta, post varias ærumnas duramque in castris inimicorum custodiam, tandem Rothomagi sex post menses quasi piacularis hostia pro redimenda Gallia damnatur igni. Splendide fortis ac pia etiam in supremo discrimine Deum rogavit ignosceret interfectoribus suis, patriam regemque incolumes servaret. Imposita in rogum et jam flammis edacibus involuta, cælesti in obtutu defixa permansit ; veneranda ac dulcia Jesu et Mariæ nomina morientis puellæ novissima verba fuerunt. Sic inclita virgo lauream assecuta est immortalem : sed sanctitatis ejus fama et gestarum rerum memoria in ore hominum præsertim in civitate Aurelianensi vixit, usque ad secularis celebritatis honores ei nuper exhibitos, vivetque in posterum semper nova laude recens.

    Et sane in illam apprime cadere videtur impartita Judith laus : in omni gente, quæ audierit nomen tuum, magnificabitur super te Deus Isræl (Judith, XV, 31). Verum non nisi recentioribus temporibus penes sacrorum Rituum Congregationem Causa agitari cœpta est de decernendis Arcensi virgini beatorum cælitum honoribus, atque hoc quidem contigit ex auspicato ; præsenti etenim tempestate, qua tot tantaque mala videt lugetque catholicus orbis, qua tot christiani nominis osores patriæ amorem ementiuntur supra civitatis ac religionis ruinas, placet Nobis gloriosa fortissimæ Virginis exempla celebrare, ut hi meminerint, agere ac pati fortia, christianum esse. Spes autem Nobis prope certa est, futurum ut ipsa Ven. Dei serva nunc beatis addenda cælicolis, impetret patriæ suæ, de qua optime meruit, robur antiqua fidei : catholicæ autem Ecclesiæ, cuius fuit studiosissima, impetret solamen ex redditu tot errantium filiorum. Quare, anno post decretum editum VIII Idus Januarii anni MDCCCCIV, probationibus juridice sumptis riteque expensis, Ven. Dei famulæ Joannæ de Arc Virginis, Aurelianensis Puellæ nuncupatæ, virtutes heroicum attigisse fastigium sollemni decreto sanximus. Inita est deinde actio de miraculis, quæ ea deprecante divinitus patrata ferebantur, omnibusque de jure absolutis, Nos, per decretum in vulgus editum Idibus Decembris anno MDCCCCVIII de tribus miraculis constare suprema auctoritate apostolica declaravimus.

    Cum igitur de virtutibus ac de triplici miraculo jam esset prolatum iudicium, illud supererat discutiendum, num Venerabilis Dei famula inter beatos cælites tuto foret recensenda. Hoc præstitit dilectus Filius Noster Dominicus S. R. E. Cardinalis Ferrata Causæ Relator, in generali conventu coram Nobis in Vaticanis ædibus pridie Idus Januarii anni vertentis habito, omnesque tum Cardinales sacris Ritibus præpositi, tum qui aderant Patres Consultores unanimi consensu affirmative responderunt.

    Nos vero in tam gravis momenti re Nostram aperire mentem abstinuimus, distulimusque supremum iudicium in alium diem, ut supernum antea lumen fervidissimis precibus postularemus. Quod cum impense fecissemus, tandem nono Kalendas Februarias hujus anni, lætissimo die per solemnia divinæ Familiæ Iesu, Mariæ, Joseph, Nos eucharistico Sacro rite litato, adstantibus cla. me. Seraphino Cardinali Cretoni Sacrorum Rituum Congregationis Præfecto, ac dilecto Filio Nostro Dominico S. R. E. Cardinali Ferrata Causæ Relatore, necnon venerabili Fratre Diomede Panici Archiepiscopo Laodicensi ejusdem Rituum Congregationis Secretario, et R. P. D. Alexandro Verde Sanctæ Fidei Promotore, sollemniter pronuntiavimus tuto procedi posse ad sollemnem Ven. Dei servæ Joannæ de Arc Beatificationem.

    Quæ cum ita sint, moti etiam suffragiis votisque Sacrorum Antistitum universæ Galliæ, aliarumque regionum, auctoritate Nostra apostolica, harum litterarum vi, facultatem facimus, ut Venerabilis Dei serva Joanna de Arc, Aurelianensis Puella nuncupata, Beatæ nomine in posterum appelletur atque imagines illius radiis decorentur. Præterea eadem Nostra auctoritate concedimus ut de illa recitetur Officium, et Missæ celebretur singulis annis de communi Virginum cum orationibus propriis per Nos approbatis.

    Ejusmodi vero Missæ celebrationem et Officii recitationem fieri dumtaxat concedimus in diœcesi Aurelianensi ab omnibus fidelibus tam sæcularibus quam regularibus, qui horas canonicas recitare teneantur ; et quod ad Missas attinet, ab omnibus sacerdotibus ad templa in quibus ejusdem festum agitur confluentibus, servato decreto Sacrorum Rituum Congregationis (3862, Urbi et Orbi), die IX Decembris anno MDCCCVC dato.

    Denique facultatem facimus, ut Sollemnia Beatificationis Venerabilis Dei famulæ Joannæ de Arc in diœcesi ac templis supradictis celebrentur ad normam decreti seu instructionis S. Rituum Congregationis diei XVI Decembris MDCCCCLI, de triduo intra annum a Beatificatione sollemniter celebrando, quod quidem fieri præcipimus diebus per Ordinarium designandis intra annum postquam eadem Sollemnia in patriarchali Vaticana basilica celebrata fuerint.

    Non obstantibus constitutionibus et ordinationibus apostolicis ac decretis de non cultu edili, ceterisque contrariis quibuscumque. Volumus autem ut præsentium litterarum exemplis, etiam impressis, dummodo manu Secretarii Sacrorum Rituum Congregationis subscripta sint, et sigillo Præfecti munita, eadem prorsus fides in disceptationibus etiam judicialibus habeatur quæ Nostræ voluntatis significationi his litteris ostensis haberetur.

    Datum Romæ apud S. Petrum sub annulo Piscatoris, die XI Aprilis MCMIX, Pontificatus Nostri anno sexto.

    R. Card. Merry del Val, a secretis Status.

    L. ✠ S.

  15. [56]

    [Texte latin :]

    ORATIO

    Deus, qui Beatam Joannam, Virginem ad fidem ac patriam tuendam suscitasti ; da, qusesumus, ejus intercessione, ut Ecclesia tua, hostium superatis insidiis, perpetua pace fruatur. Per Dominum…

    SECRETA

    Hæc hostia salutaris, Domine, illam nobis conferat (ortitudinem, qua Beata Joanna, ad inimicos repellendos, belli pericula suhire non dubitavit. Per Dominum…

    POSTCOMMUNIO

    Refectos pane cælesti, qui toties Beatam Joannam aluit ad victoriam, prtesta, qiuesumus, Domine, ut hoc salutis alimentum de inimicis nostris viclores efficiat. Per Dominum…

  16. [57]

    Paroles de M. l’abbé G. Vié, vicaire général d’Orléans ; musique de M. le chanoine M. Laurent, maître de chapelle de la cathédrale d’Orléans.

  17. [58]

    Saint Irénée, Contra Hæreses, cap. I.

  18. [59]

    Saint Prosper d’Aquitaine, De Ingratis.

  19. [60]

    Saint Bernard, De consideratione ad Eugenium, cap. VIII.

  20. [61]

    Saint François de Sales, Controverses, 2e partie, cap. VI, art. 14.

  21. [62]

    Bossuet, Discours sur l’unité de l’Église.

  22. [63]

    [Traduction :]

    Peuples et nations, glorifiez Dieu qui a choisi Jeanne, une faible enfant, pour accomplir de grandes choses. Voici l’annonce des fêtes solennelles en l’honneur de la sainte Pucelle : puisse-t-elle tendre les deux mains à la France qui la prie !

  23. [64]

    [Traduction :]

    Prière à Jeanne d’Arc pour le salut du Souverain Pontife Pie X.

    Au milieu de l’horrible guerre qui est déchaînée, défends, ô Jeanne, l’armée du Christ ; défends aussi son chef suprême qui, en t’accordant avec tant de joie les honneurs célestes, a fortifié les chrétiens d’un puissant secours.

  24. [65]

    [Traduction :]

    Vive le Christ, roi de France !

  25. [66]

    Elle l’a été en 1910.

  26. [67]

    Vingt-deux évêques étaient présents, entourés d’un grand nombre de prélats et des notabilités de la colonie française.

  27. [68]

    Dix-sept ans sur dix-neuf.

  28. [69]

    Vaucouleurs.

  29. [70]

    Ozanneaux, Erreurs poétiques.

  30. [71]

    Romée, ou la Romée, car on désignait sous ce nom ceux qui avaient fait le pèlerinage de Rome, ou des pèlerinages assimilés, par exemple : celui du Puy.

  31. [72]

    Gemma, perle.

  32. [73]

    Mgr de Briey, mort évêque de Saint-Dié, et Mgr Sonnois, aujourd’hui archevêque de Cambrai.

  33. [74]

    De la Collecte autorisée par la Sacrée Congrégation des Rites pour les solennités de la Béatification.

  34. [75]

    Jeanne avait, le jour de la bataille de Rouvray, alors qu’il l’ignorait et que tout le monde l’ignorait, annoncé à Baudricourt que nous venions d’éprouver une sérieuse défaite.

  35. [76]

    Paroles de A. Mouchard.

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