Mgr Ricard  : Jeanne d’Arc la Vénérable (1894)

Texte : Livre II

149Livre II
Le martyr

151Chapitre premier
La vente aux Anglais

I

Le premier qui insulta au malheur de la captive

Le premier qui insulta à la prisonnière fut un vassal du roi Charles, révolté contre son suzerain légitime, ce même duc de Bourgogne, en qui Jeanne ne put jamais s’empêcher de considérer la qualité de prince français, même en lui reprochant sa félonie et ses trahisons. Philippe affectait de voir en elle une folle hallucinée et ne parlait jamais qu’avec dédain de celle dont ses armes venaient d’avoir si facilement raison. L’héroïque jeune fille, en le voyant accourir à Margny, dans sa première prison, aurait pu se rendre compte, si son humilité ne l’en eût empêchée, que le duc hautain ne la dédaignait point tant, puisqu’il laissait 152éclater une telle joie et que, de toutes parts, des courriers, lancés par lui, s’en allaient porter à tous les vents du ciel la grande nouvelle.

La chevalerie et le droit des gens foulés aux pieds

Le sort de Jeanne dépendait maintenant de lui. Ceux qui croyaient encore à ses vertus chevaleresques affectaient de paraître rassurés.

— Les règles de la chevalerie, disaient-ils86, non plus que celles du droit des gens, ne permettaient pas de maltraiter un prisonnier, à plus forte raison quand ce prisonnier était une femme, qui avait déployé en tant d’occasions une vaillance et une magnanimité toutes chevaleresques.

Peut-être quelque courtisan se servit-il de cette belle espérance, dans l’entourage de Charles VII, pour rassurer les révoltes de l’âme royale.

— Jeanne, d’après les règles, doit être mise à rançon, et, en attendant qu’elle pût s’acquitter, subir une captivité honorable..

Ces beaux sentiments auraient pu peut-être encore trouver quelque accès auprès du duc Philippe, mais il comptait avec les Anglais.

— Or, disaient les lords du grand Conseil anglais, les merveilleuses victoires de la Pucelle ont ruiné en France le prestige des armes anglaises. Le seul moyen de ramener la victoire sous les drapeaux humiliés de Bedford, c’est d’écraser sans pitié la cause de ses revers et, en l’anéantissant, de la déshonorer.

Le but brutal une fois énoncé, on conçut un plan satanique pour l’atteindre.

— Les grandes choses que vient d’accomplir la Pucelle apparaissent avec un caractère surnaturel indéniable. Attribuons-les aux influences de l’esprit mauvais à qui cette femme s’est livrée !… Les peuples la vénèrent comme une sainte, dépouillons la vierge prisonnière de sa chaste auréole, en la présentant aux enfants de l’Église comme une révoltée.

153Le double plan fut acclamé comme une idée de génie. Pas un Anglais ne protesta contre ce qu’il avait d’anti-chevaleresque et de malhonnête. Il s’agissait bien de chevalerie et d’honneur, en cette occurrence. L’intérêt grossier du moment l’emportait sur tout, aux yeux de ces lords aveuglés de haine et de vengeance.

— On ne peut mieux imaginer ! disait-on. En accusant Jeanne de magie et d’hérésie, nous la plaçons hors la loi. Elle perd le bénéfice des règles de la chevalerie et du droit des gens. C’est déshonorer la Pucelle et lui arracher son masque de sainteté. C’est obliger le duc de Bourgogne à se dessaisir, à notre profit, d’une justiciable des tribunaux ecclésiastiques, que nous composerons à notre gré, surtout quand nous aurons accompagné cette exigence d’arguments sonnants…

Et les conjurés riaient de leur belle trouvaille.

Ils savaient devoir réussir, car ils avaient, sous la main, cette rare figure de traître que le moment est venu de flétrir, au nom de l’Église, qui l’a rejeté de son giron, comme au nom de la France qui aura toujours l’horreur des Iscariotes !…

II

Le Caïphe de la Passion de Jeanne

Tout s’unit pour inspirer l’horreur de celui qui depuis longtemps a été surnommé le Caïphe de la Passion de la fiancée du Christ-Roi87. La profanation d’un caractère 154éminemment saint, voué avant tout à la défense des petits et des simples ; l’hypocrisie sacrilège d’une procédure qui prétend être canonique, alors qu’elle est la barbarie et l’iniquité ; l’astuce raffinée du grand coupable que mettent en saillie l’innocence et la candeur de la victime. Tout fait de Pierre Cauchon un des noms les plus hideux de l’histoire.

L’ambition créa le monstre ; monstre aux dehors polis, solennels, tels que savent les revêtir ceux qui, peu soucieux de la vertu, veulent cependant jouir des honneurs rendus à ceux qui trônent là où elle devrait s’asseoir. Cauchon occupa le siège de Beauvais et mourut sur celui de Lisieux. La politique le poussa dans les hautes dignités ecclésiastiques ; il y vécut pour la politique, et mit au service de la politique des prérogatives concédées pour une autre fin.

Biographie de Pierre Cauchon

Cauchon naquit à Reims d’une famille qu’il vit probablement anoblir. L’assertion souvent répétée de Juvénal des Ursins, qui le fait naître d’un vigneron des environs de 155Reims, ne semble pas pouvoir subsister, en présence des preuves par lesquelles le grand généalogiste français, le P. Anselme, établit qu’il était fils d’un licencié ès lois, maître Remi Cauchon, auquel Charles VI concéda, en 1393 des lettres de noblesse. Sa mère s’appelait Rose Gibours.

Élève de l’Université de Paris, il en occupa de bonne heure la suprême magistrature, puisqu’il fut créé recteur en 1403. Honneur bien éphémère : la durée en était de trois mois seulement ; il ne laissait pas que de poser celui qui en était investi. Cauchon, après la maîtrise ès arts, s’appliqua à l’étude du droit canon, conquit le degré de licencié, et enseigna quelque temps cette partie de la science ecclésiastique. Il fallait que ses collègues lui reconnussent quelque supériorité, car on le trouve en 1407 et en 1409 député avec Gerson, en Italie, pour l’affaire du schisme.

La politique attirait surtout le licencié en décrets. Il fut grandement mêlé aux troubles cabochiens de 1412 et 1413 ; il devait être un des boute-feux. Ce qui le prouve, c’est que, lorsque les Armagnacs revinrent au pouvoir, il fut un des quarante perturbateurs nommément proscrits. L’édit leur impute les troubles précédents, les qualifie de séditieux, de rebelles, de criminels de lèse-royauté ; ordonne à tous les officiers royaux de les appréhender comme traîtres, homicides, malfaiteurs, et de les envoyer au roi pour qu’il en soit fait la justice qu’ils méritent.

L’asile de Cauchon était tout préparé. Il se rendit auprès de celui dont il avait si chaleureusement embrassé la cause, auprès de Jean sans Peur. Le duc en fit son aumônier. C’est sous ce titre, auquel s’ajoute celui de vidame de l’église de Reims, que Cauchon parut au concile de Constance où son maître le délégua, pour y empêcher la condamnation de l’assassin du duc d’Orléans, Jean Petit.

Cauchon reparut à Paris en 1418, au milieu des orgies de sang des bouchers et des Bourguignons triomphants. Jean sans Peur connaissait son aumônier ; il le constitua juge des prêtres armagnacs ; et le 22 juin, entre les massacres 156de juin et d’août, il en fit un des maîtres des requêtes de Charles VI, dont il disposait à son gré.

Le meurtre de Jean sans Peur ne fit qu’accélérer la fortune de Pierre Cauchon. L’homme de confiance du père devait devenir le conseiller intime du fils. On le trouve désormais dans toutes les grandes affaires de la cour franco-anglaise. Délégué à Troyes par l’Université de Paris, il ne tarda pas à recevoir la récompense de ses services. L’évêché de Beauvais était vacant, c’était un évêché-pairie ; aussi le parti bourguignon jugea que nul ne pouvait mieux l’y servir que maître Cauchon. Le duc de Bourgogne voulut même rehausser par sa présence l’intronisation de son favori.

Juvénal des Ursins cite un fait, qui montre le zèle du prélat courtisan pour la cause anglaise. Trois religieux avaient été pris à Meaux, défendant la ville contre les Anglais qui assiégeaient la place.

Cauchon faisait diligence de les faire mourir, et de les mettre en attendant en bien fortes et dures prisons ; non considérant qu’ils n’avaient en rien failli ; car la défense leur était permise de droit naturel, civil et canonique. Mais cet évêque disait qu’ils étaient criminels de lèse-majesté, et qu’on devait les dégrader,

ce qu’il faisait pour montrer qu’il était bon et zélé Anglais.

Comment il se prépare à la condamnation sacrilège de la Pucelle

De bonne heure membre du Conseil royal franco-anglais, le Conseil n’oubliait pas un évêque qui était à ses ordres. Le siège de Rouen vint à vaquer. Le conseil décida d’écrire à Rome pour obtenir au courtisan mitré ce siège métropolitain, démarches qui n’aboutirent pas.

Telle était la haute situation de Cauchon, lorsque le miracle de la Pucelle vint imprimer un stigmate de divine réprobation sur la cause à laquelle il s’était entièrement dévoué. Le Caïphe de Beauvais se raidit comme celui de Jérusalem. À la suite du sacre, les villes s’ouvraient d’elles-mêmes devant l’envoyée du ciel. Beauvais, nous l’avons vu, se souleva spontanément à son approche, chassa l’évêque 157et se proclama français. Cauchon se réfugia auprès du Conseil anglais, le cœur ulcéré et assoiffé de vengeance.

La prise de Jeanne à Compiègne, moins d’un an après, le 24 mai 1430, lui fournit pour satisfaire sa haine l’occasion qu’il cherchait.

La Pucelle a traversé en courant une langue de terre de son diocèse ; c’est là qu’elle a été prise : c’est assez pour qu’il se dise en droit de la mettre en jugement. Ce sera un procès en matière de foi. Comment ne serait-elle pas en opposition avec la foi, celle qui va à l’encontre du beau clair soleil de la chrétienté, et du conservateur de sa lumière ?

Nous allons assister aux prévarications du sacrilège prélat. Les précautions qu’il prit pour prévenir un retour de fortune et tromper la postérité, indiquent suffisamment le cri réprobateur qu’il entendait retentir au fond de sa conscience.

Misérable intrigant, n’ayant de l’homme d’église que le titre et la charge, prêt à tout vendre pour garder la faveur des grands et conserver le pouvoir, grassement payé on a des reçus de sa main établissant qu’il toucha, pour faire le procès de Jeanne, une somme équivalente à plus de cent mille francs de notre monnaie — il se fit volontairement assassin pour assouvir son ambition et sa haine.

À ce grand coupable, il fallait des complices. Il les trouva dans une corporation illustre, dont ce sera à jamais la tache ineffaçable.

III

Complicité qu’il trouve dans l’Université de Paris

En montant sur le siège de Beauvais, Cauchon n’a pas rompu ses liens avec l’Université de Paris. Les suffrages de ses anciens collègues lui ont confié la charge de conservateur des privilèges de la corporation, charge très importante, 158que par son influence politique Cauchon était fort bien en état de remplir.

Ce qu’était à ce moment de l’histoire religieuse cette Université

L’Université de Paris traversait alors la plus mauvaise crise de son histoire. Fière de sa renommée dans l’univers, elle oubliait qu’elle était fille des papes et fille des rois de France, et se constituait la régente hautaine des deux puissances. La prolongation, sinon l’ouverture du grand schisme d’Occident, fut son œuvre. Résolue à ne pas reconnaître le pape légitime, celui de Rome, rien n’égale son arrogance vis-à-vis des papes d’Avignon, dont elle avait décliné la juridiction, qu’elle avait acceptée de nouveau, pour la renier encore.

L’autorité royale n’avait pas plus à se louer d’elle que l’autorité pontificale. L’Université se trouve largement mêlée à toutes les factions qui désolent la France sous le règne de Charles VI.

Le concile de Constance en mettant fin au schisme ne devait faire que montrer le détestable esprit qui l’animait ; et le traité de Troyes, en donnant au roi de la Tamise le titre de roi de France, fit ressortir tout ce qu’il y avait dans son sein d’antinational.

À l’exception d’un certain nombre de docteurs, qui quittèrent Paris, pour s’attacher au chef du parti français et qui furent fixés à Poitiers par le jeune prince, la plupart embrassèrent avec chaleur le parti anglo-bourguignon et poursuivirent de leurs condamnations le dauphin viennois.

Il y avait une disposition plus vive encore au cœur de ces écolâtres : c’était l’animosité contre Rome, et la résolution de tenir le Saint-Siège en tutelle..

Le drame de la Passion est conduit par Caïphe et son Conseil. La vérité nous force à le dire : à s’en tenir aux actes du procès, le drame de Rouen est conduit par Cauchon et l’Université gallicane de Paris.

Sans doute, l’Anglais est là, soldant largement toutes les dépenses qui sont faites, — les quittances existent ; — mais 159il s’abrite constamment derrière Cauchon, et le prélat prévaricateur se couvre de l’autorité de l’Université.

C’est l’Université de Paris qui somme Luxembourg et le duc de Bourgogne d’avoir à livrer la captive. S’il faut en croire l’abréviateur du procès, Luxembourg aurait longtemps résisté, et ne se serait rendu que vaincu par l’énorme somme qui lui fut comptée et l’obligation de conscience que lui en fit l’Université. Les lettres de cette dernière ouvrent le procès ; il n’est pas de motifs qui ne soient mis en avant contre l’héroïne ; les docteurs vont jusqu’à dire :

Après les méfaits innumérables commis par cette femme, il n’y aurait pas de dommage pour la chose publique de ce royaume [qui pût égaler celui de la voir échapper au jugement].

Quand-Luxembourg a vendu et livré la victime, l’Université intervient ; elle écrit à Cauchon, et pourquoi ? Qui le croirait, si le texte n’était pas là ? C’est pour gourmander Cauchon de sa lenteur à instruire le procès.

Si Votre Paternité, disent les docteurs, s’était montrée plus diligente à poursuivre l’affaire, cette femme serait déjà en jugement88.

Il n’avait pas besoin d’être gourmandé. Mais on reconnaîtra bien là l’habileté infernale de cet homme.

Avant d’entrer dans le détail de cette sinistre comédie de légalité, il convient de dire un mot de la procédure qui va suivre.

IV

Les procès ecclésiastiques au moyen âge

Pour la comprendre, il faut se replacer dans le milieu législatif et judiciaire, complètement disparu de nos mœurs, tel qu’il existait au moyen âge, en matière de procès ecclésiastiques touchant les choses de la foi, procès 160engagés avec le concours de l’État, et souvent sur sa demande.

L’Église qui, depuis des siècles, était à la tête du mouvement civilisateur et social de l’Europe, savait bien que rien ne pouvait être plus néfaste aux nations comme aux individus — et l’histoire des siècles suivants l’a surabondamment démontré — que l’introduction de l’hérésie dans la société catholique. Elle défendait donc avec un soin jaloux la foi orthodoxe, et l’État, dont les intérêts se confondaient avec les siens, la soutenait de toutes ses forces. À cette fin, chaque fois qu’un personnage était suspect d’avoir introduit des nouveautés dans la croyance, ou de refuser son adhésion à la foi de ses pères, il était arrêté et incarcéré ; puis l’évêque de son diocèse, assisté de prêtres et de savants en renom, l’examinait et l’interrogeait avec soin ; à cet examen, le Saint-Siège se faisait représenter par un délégué qui portait le titre d’inquisiteur (enquêteur) ou vice-inquisiteur.

Quand le crime ou le délit n’était pas prouvé, l’accusé était remis immédiatement en liberté. Si la faute était démontrée, le coupable était mis en devoir de se rétracter. S’il y consentait, une admonestation et une légère punition lui étaient imposées. Si, au contraire, devenant rebelle, il refusait de se soumettre, le Tribunal ecclésiastique, après avoir tout tenté pour l’amener à résipiscence, portait un jugement constatant le crime et l’obstination, puis remettait le coupable à la justice séculière, c’est-à-dire aux tribunaux ordinaires du royaume, en déclarant ne pouvoir plus rien pour protéger celui qui, volontairement, se retirait ainsi de la vérité religieuse, fondement et base de l’ordre social, le recommandant toutefois à l’indulgence de ses juges.

Les magistrats criminels s’emparaient alors de la cause, et punissaient ordinairement le délinquant de la façon la plus sévère, car les lois de ce temps-là étaient loin d’être indulgentes pour les crimes d’hérésie, de blasphème, de 161magie et autres semblables. Elles considéraient ces crimes comme la désorganisation de l’ordre social alors existant, et la peine le plus souvent prononcée en ce cas était celle du feu.

Ajoutons qu’avant d’être livré au bras séculier, le coupable, qui se croyait mal jugé sous certains points, était en droit d’en appeler du tribunal de son évêque à celui de l’archevêque métropolitain, et de ce dernier au jugement suprême du Souverain Pontife. La remise de la cause au Saint-Siège était de rigueur et voulue par le droit dans les cas de très grande importance, comme dans ceux où les matières mises en jugement étaient extrêmement délicates, et donnaient lieu à plus d’un doute ou d’une hésitation89.

Les hommes d’État anglais, aux yeux de qui l’intérêt brutal de l’invasion primait la conscience, ne trouvant, dans la vie et les actes de la Pucelle, aucun prétexte à poursuite relevant des juges civils, décidèrent de lui intenter un procès ecclésiastique, seul moyen de la discréditer devant le peuple qui en faisait une envoyée de Dieu.

V

Jeanne prisonnière au château de Beaulieu

Pendant que ces complots se tramaient entre les Anglais et les dignes complices qu’ils avaient si habilement choisis, Jeanne, prisonnière du lieutenant de Bourgogne, Jean de Luxembourg, languissait au château de Beaulieu en Vermandois, non loin de Compiègne. Tout son être s’en allait, par la pensée et le désir, vers cette pauvre armée française à qui elle manquait tant ! Compiègne surtout préoccupait ses longues journées de captivité et ses nuits plus longues 162encore d’insomnie patriotique. D’Aulon, son fidèle écuyer, qui avait obtenu la faveur de lui continuer ses services, lui dit tristement :

— Cette pauvre ville de Compiègne, que vous avez tant aimée, sera cette fois remise aux mains et en la sujétion des ennemis de la France.

Elle se récria vivement :

— Non sera ! car toutes les places que le roi du ciel a remises en la main et obéissance du gentil roi Charles par mon moyen, ne seront pas reprises par ses ennemis, en tant qu’il fera diligence de les garder.

Tentative d’évasion

La crainte que cette diligence ne fît défaut, en son absence, lui inspira la pensée de s’évader, entre deux ais, soit qu’il faille entendre par ces mots, mentionnés au procès de Rouen, deux planches qu’elle chargea sur ses épaules et qui lui masquaient le visage, soit qu’elle ait pu se glisser entre deux poutres mal reliées dans la cloison de son appartement. Elle avait même enfermé fort adroitement ses propres gardiens dans la tour, et se fût sauvée,

n’eut été le portier qui l’avisa et la rencontra.

Elle est transférée dans le donjon de Beaurevoir

Cette tentative d’évasion et la crainte que les Français ne cherchassent à la délivrer90, effrayèrent le sire de Luxembourg. Il la fit transférer, au mois d’août, en son château de Beaurevoir, près de Cambrai, assez loin du théâtre de la guerre, pour le tranquilliser. La femme et la tante de ce seigneur s’éprirent vite d’une tendre et compatissante admiration pour l’admirable Pucelle, confiée à leur surveillance. Mais, Luxembourg n’était pas pleinement rassuré. Il la tenait dans un donjon fort élevé, et 163encore, craignait-il qu’elle ne lui échappât par magie ou autre moyen subtil.

Elle s’élance de la tour du donjon

La captivité pesait à Jeanne. Pour s’y soustraire, elle recourut à un moyen que le procès de canonisation est amené à discuter. Il convient de s’y arrêter, et nous ne saurions mieux faire, que de suivre l’avocat de la Pucelle, lorsqu’il en vient à cet article, le huitième des griefs articulés par les juges de Rouen dans leur réquisitoire contre la vaillante libératrice de France.

Le huitième article, — dit Théodore de Lellis dans son apologie vengeresse, — parle du saut de la Pucelle du haut d’une tour. C’est afin de pouvoir l’accuser du péché de désespoir ; mais les explications de Jeanne mûrement pesées font disparaître tout ce que cet acte pourrait présenter d’infamant.

Explication de sa conduite en cette circonstance

Interrogée à ce sujet, elle répond que, désolée à la pensée de l’approche des Anglais, et pour ne pas tomber entre leurs mains, elle se lança du haut de la tour en se recommandant à Dieu et à la Bienheureuse Vierge. À la question si elle préférait mourir que tomber entre les mains des Anglais, elle répond par un mot qui écarte toute pensée de désespoir, car elle dit qu’elle préférait rendre son âme à Dieu qu’être aux mains des Anglais. (6e séance, 3 mars.) Ailleurs, elle donne en termes fort clairs un motif plus miséricordieux de cette tentative. Elle dit avoir appris dans son donjon l’arrêt cruel par lequel les Anglais avaient décidé de brûler tous les habitants de Compiègne au-dessus de sept ans. Elle en ressentit une très profonde douleur, elle conjurait Dieu et répétait : Eh ! comment, Dieu laissera mourir ces bonnes gens si loyaux à leur seigneur ! Émue de pitié et désireuse de leur venir en aide, elle se précipita du haut de la tour. Interrogée si elle croyait se donner la mort, elle répond que non ; mais qu’en sautant elle se recommanda à Dieu, et qu’elle espérait éviter ainsi d’être livrée aux Anglais. (13e séance, 14 mars.) Elle s’excuse, d’une manière encore plus expresse, à la séance du soir du 164même jour, lorsqu’elle dit : Ce n’était pas par désespoir que j’en agissais ainsi, mais dans l’espérance de sauver mon corps et d’aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité ; et après le saut je m’en suis confessée, j’en ai requis pardon à Notre-Seigneur. Elle connut par révélation que ce pardon lui avait été accordé.

Si on peut en inférer une accusation de désespoir

De l’ensemble de ces explications ressortent trois motifs d’excuse : premièrement, un motif de compassion et de miséricorde qui la portait à secourir des malheureux, et à empêcher l’abominable forfait médité contre Compiègne ; secondement, l’espérance de s’évader ; et enfin, après la faute, l’aveu qu’elle en a fait et le pardon qu’elle en a demandé.

L’on ne peut pas, après cela, l’accuser de désespoir ; le désespoir étant, d’après les théologiens, une absolue défiance de la bonté de Dieu, qui fait croire que la grandeur du péché dépasse la grandeur de la bonté divine. C’est le péché de Caïn disant : Mon iniquité est trop grande pour que Dieu me la pardonne.

Telle est, conclut le P. Ayroles, la belle argumentation de Théodore de Lellis, sur la faute presque unique que l’histoire puisse relever dans cette merveilleuse vie.

Jeanne la confesse bien sincèrement au procès, quand elle dit :

— Je crois que ce n’était pas bien fait de faire ce sault, mais fut mal fait.

On lui demande si ce fut péché mortel.

— Je n’en sais rien, répond-elle de façon charmante, mais je m’en attends à Notre-Seigneur.

La faute, puisqu’il y eut faute, vint surtout de ce qu’elle ne s’en tint point assez, cette fois-là, aux recommandations de ses voix.

Quand elle se plaignait du sort réservé aux bonnes gens de Compiègne, sainte Catherine lui répondait de se résigner, de ne chercher point à s’enfuir, que Dieu lui viendrait en aide, ainsi qu’aux habitants de Compiègne. Elle insistait.

165Puisque Dieu aidera ceux de Compiègne, j’y veux être.

— Sans faute, insista de son côté la voix, il faut que vous preniez tout en gré ; vous ne serez point délivrée que vous n’ayez vu le roi des Anglais.

Et Jeanne, dans son aimable et touchante simplicité, répondait :

— Vraiment, je ne le voudrais point voir ; j’aimerais mieux mourir que d’être mise aux mains des Anglais.

Enfin, n’y tenant plus, elle se précipita du sommet de la tour principale du donjon. C’est du moins la version qui semble ressortir des paroles mêmes de Jeanne, en parfaite concordance sur ce point avec les assertions de ses juges. Mais, si l’on en croit une autre chronique contemporaine, hostile d’ailleurs à Jeanne, elle aurait essayé de fuir par une fenêtre, à l’aide d’une corde ou d’un support qui se rompit.

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’elle tomba d’une très grande hauteur, et demeura étendue sur le sol sans mouvement. Elle demeura deux ou trois jours sans manger.

Mais sainte Catherine la réconforta, lui disant de se confesser et de demander pardon à Dieu, et l’assurant que, sans faute, les bonnes gens de Compiègne, dont le sort la préoccupait tant, auraient secours avant la Saint-Martin d’hiver.

VI

Requête de Cauchon au duc de Bourgogne

Cauchon, affolé d’ambition et de haine, continuait ses instances.

Pour qu’il pût instrumenter à l’aise, il était indispensable que Jeanne fût vendue aux Anglais, soustraite à ses détenteurs actuels les Bourguignons, il s’en alla offrir à Luxembourg de la lui acheter.

166Requiert l’évêque de Beauvais à Monseigneur le duc de Bourgogne et à Monseigneur Jean de Luxembourg, de par le roi notre sire Henri VI, et de par lui, comme évêque de Beauvais.

Que cette femme, que l’on nomme communément Jeanne la Pucelle, prisonnière, soit envoyée au roi pour la livrer à l’Église, pour lui faire son procès, parce qu’elle est soupçonnée et accusée par la voix publique d’avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtrie, invocation de démons, et plusieurs autres méfaits contre la loi. Et quoique, à raison de ces méfaits, elle ne doive pas être considérée comme prisonnière de guerre, néanmoins, pour la rémunération de ceux qui l’ont prise et détenue, le roi veut libéralement leur accorder jusqu’à la somme de six mille francs, et pour celui qui l’a prise, lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jusqu’à deux ou trois cents livres…

Jeanne est vendue au prix de dix mille livres

Luxembourg était privé d’argent. Sa tante, la demoiselle de Luxembourg, qui s’était faite la protectrice de la captive, venait de mourir.

Le 21 novembre 1430, Jeanne fut vendue, moyennant dix mille livres en espèces d’or, produit d’un impôt extraordinaire levé par le duc de Bedford sur la province de Normandie.

167Chapitre second
Le Sanhédrin

I

Le drame de la Passion du Sauveur renouvelé dans la Passion de Jeanne

Plus d’un ancien auteur s’est attaché à reconstituer, dans la Passion de Jeanne, les traits de ressemblance qu’elle eut avec la Passion du divin modèle de tous les martyrs. Ces points de similitude sont étonnamment frappants, et il y aurait une étude des plus attachantes à refaire, à la suite des historiens auxquels nous faisons allusion. Elle nous détournerait du but plus précis et moins doctrinal de ce livre. Du moins, en passant, quand ils vont se présenter sur notre route, nous les signalerons d’un 168mot, à mesure que se déroulera devant nous ce drame, presque unique dans l’histoire, qui fut le Chemin de la Croix de notre grande martyre française.

Les dames d’Abbeville sur la voie douloureuse de la Pucelle

Une fois la vente accomplie et quand son Judas eut touché le prix de la trahison, on vint la chercher dans sa prison de Beaurevoir pour la conduire à Arras, au Crotoy, à Abbeville où elle rencontra la touchante consolation qui attendrit le cœur du Christ sur la route du Calvaire, quand les filles de Jérusalem vinrent pleurer sur le passage du lugubre cortège. Les dames d’Abbeville s’honorèrent, en venant saluer les chaînes de la prisonnière, et elle, humblement, se recommandait à leurs prières, elle les embrassait amiablement et elle leur dit à Dieu.

Pourquoi elle se refuse à quitter les vêtements d’homme

Nulle d’entre ces femmes courageuses ne songeait à se scandaliser de voir la chaste prisonnière s’obstiner à garder ses vêtements virils, qui la préservaient des ignobles attentats de ses geôliers. Les pieuses châtelaines du donjon de Beaurevoir lui en demandaient le sacrifice et la suppliaient d’accepter les habits de son sexe qu’elles lui offraient.

— Je n’en ai pas congé de Notre-Seigneur, répondit-elle, et il n’est pas temps encore !

Ce refus se trouva surabondamment justifié dans la suite, ainsi que nous le verrons, lorsque Jeanne se refuse d’obéir aux injonctions pharisaïques de Cauchon sur ce point, et cependant, il lui en coûtait, à Beaurevoir, de contrister ses nobles amies.

— Si j’avais dû prendre l’habit de femme, répondra-t-elle à ses juges, je l’eusse fait plutôt à la requête de ces deux dames que de toutes les autres dames de France, la reine exceptée.

Elle est livrée aux Anglais

Enfin le lugubre cortège arriva au Crotoy.

Les gardes bourguignons, compatissant à la tristesse de leur captive, lui permettaient d’entendre la messe, de se confesser, de communier, dans les haltes de la route, plus humains et plus chrétiens que le Caïphe aux mains de qui 169ils vont la livrer et qui lui refusera brutalement cette unique consolation dans sa détresse.

La livraison eut lieu au Crotoy. Les Anglais prirent possession de leur proie.

II

Où sera-t-elle jugée ?

Où sera-t-elle jugée ? Grave question qui divisa un moment accusateurs et bourreaux. Ceux-là, l’Université de Paris, prétendaient l’évoquer à leur barre.

— Car, disaient-ils, par les maîtres, docteurs et autres notables personnes étant par deçà en grand nombre, serait la discussion d’icelle de plus grande réputation que en aucun autre lieu, et il est assez convenable que la réparation des scandales soit faite en ce lieu, où les actions de cette femme ont été divulguées au point de devenir excessivement notoires.

Cauchon, qui avait le mot des Anglais, répondait mollement. Les docteurs parisiens s’en irritent.

— Si Votre Paternité, écrivent-ils dans leur rage impatiente, avait mis plus de zèle dans la poursuite de l’affaire, cette femme serait déjà en justice. Il ne vous importe pas si peu, tandis que vous êtes revêtu d’une si grande dignité dans l’Église, d’ôter les scandales commis contre la religion chrétienne, surtout quand il se trouve que le soin d’en juger se trouve dans votre juridiction.

Nous verrons bientôt ce qu’il en était au juste de cette prétendue juridiction que les sinistres hypocrites revendiquent pour l’évêque de Beauvais.

Pourquoi ce ne fut pas à Paris

Celui-ci ne se laissa point émouvoir. Il lui importait surtout de complaire aux envahisseurs, de qui il attendait l’assouvissement de ses passions ambitieuses. Or, les Anglais estimaient Paris trop proche du parti armagnac, trop impressionnable au regard d’une accusée coupable 170d’aimer la France, l’Université même trop indépendante.

Arrivée à Rouen

Ils la firent conduire de l’autre côté de la Somme, à Saint-Valery, et de là, sous bonne garde, à cheval, par Eu et Dieppe, à Rouen, où la martyre arriva dans les derniers jours de l’année 1430.

Là, on agita la question de savoir si, pour tranquilliser le soldat terrorisé à la seule pensée que Jeanne vivait encore, on ne la mettrait pas dans un sac pour la jeter dans la Seine. Mais on se rangea finalement à l’avis qu’il ne suffirait pas de tuer la Pucelle, si auparavant on ne lui ôtait son prestige par une condamnation juridique capable de la déshonorer.

On l’enferme dans une cage de fer

On l’enferma donc, non dans les prisons accoutumées, mais bien, par un raffinement honteux de cruauté, dans une cage de fer, où le serrurier Castille, qui avait construit cette horrible prison, dépose qu’elle fut

tenue et liée par le cou, par les pieds et les mains, et gardée, depuis le jour où elle fut amenée à Rouen jusqu’au commencement du procès,

c’est-à-dire de fin décembre 1430 au 21 février 1434.

L’odieuse tentative de Jean de Luxembourg

Là vinrent l’injurier à leur aise les lâches insulteurs, qu’enhardissaient les barreaux derrière lesquels gisait la bête fauve, si longtemps objet de leur terreur.

Celui qui l’avait vendue, Jean de Luxembourg, devenu comte de Ligny, osa venir la voir. Il était accompagné de Warwick et de Stafford. Il lui offrit ses services, assurant qu’il venait la racheter, contre la promesse de ne plus combattre les Anglais.

— En nom Dieu, répliqua vivement la généreuse captive, vous vous moquez de moi, car je sais que vous n’en avez ni le pouvoir ni le vouloir.

Le triste sire insistait. Jeanne le regarda bien en face, et, de très haut, avec sa noble fierté de Française et ses assurances saintes d’inspirée, elle répliqua :

— Je sais bien que ces Anglais me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; 171mais, quand ils seraient cent mille Godons plus qu’ils ne sont à présent, ils n’auront pas le royaume.

Transporté de fureur, Stafford tira son épée et se jetait sur cette femme sans défense, quand Warwick le retint. L’Anglais ne voulait pas d’une exécution aussi sommaire.

Pendant ce temps, Cauchon à grand-peine composait un tribunal à son choix.

III

L’incompétence du juge qui prétend l’évoquer à son tribunal

Juger sans autorité ou sans juridiction, c’est une usurpation de justice.

Or, aucune raison n’autorisait l’évêque de Beauvais à s’attribuer, en dehors de sa juridiction ordinaire, le droit de juger Jeanne.

Elle ne s’était pas arrêtée dans le diocèse de Beauvais, ni ailleurs ; elle n’y avait pas de domicile. Son domicile était à son lieu de naissance, parce que chacun a son domicile au lieu d’origine. De grands juristes ont fort bien remarqué qu’elle était alors dans l’exercice de la légation qui lui avait été imposée, ce qui faisait qu’elle n’était pas censée avoir changé son ancien et propre domicile.

D’ailleurs, elle avait été d’abord examinée par de nombreux prélats du royaume. Ils lui avaient donné leur approbation, ou tout au moins permission et tolérance. C’est une injustice visible, à lui qui n’avait aucune supériorité sur les autres qu’il ait eu la présomption de revenir sur leur sentence. Il devait penser que tant et de si grands prélats avaient bien jugé, conformément aux termes du droit :

Intègre est le jugement rendu conformément à la sentence de nombreux juges. Pour ce motif, il était dénué de toute autorité pour juger semblable affaire. Un égal est sans pouvoir sur un égal.

Jeanne ne ressortait pas du tribunal dudit évêque, à raison 172du crime commis sur son territoire. Dans aucun autre lieu, on n’avait trouvé matière aux crimes dont elle a été chargée ; combien moins encore dans un diocèse où elle n’avait mis le pied que dans le moment où elle fut prise ! Alléguerait-on qu’elle fut prise avec le vêtement viril et les armes à la main ? Ce sont là des méfaits de peu d’importance à côté des qualifications de schismatique, d’hérétique, d’errante dans la foi, et semblables, sur lesquelles se base la sentence de condamnation. Or, l’évêque ne connaît que des crimes commis dans son diocèse91.

Puis, que venait faire à Rouen cet évêque étranger et sur quoi se basait-il pour y dresser son tribunal de juge ? Les chanoines — le siège était vacant — s’en inquiétaient, craignant que Cauchon ne s’en fît un titre pour s’emparer de l’archevêché primatial de Normandie. Les négociateurs anglais eurent beaucoup de peine à faire taire leurs justes réclamations.

IV

Un digne assistant de Pierre Cauchon

Ce juge incompétent et usurpateur se fit assister par son vicaire général de Beauvais, Jean d’Estivet, dit aussi Benedicite. Chaleureusement anglais comme son évêque et chassé comme lui de Beauvais, il avait au cœur contre le parti français la même rage que Cauchon, avec des formes plus avilies.

Cauchon en fit son promoteur dans la cause de la Pucelle et se déchargea sur lui des basses besognes. Il dut être content. D’Estivet employait vis-à-vis de la céleste fille les termes qui lui arrachaient des larmes sur le pont d’Orléans, lorsqu’ils lui étaient adressés par Glacidas et les goujats de 173l’armée anglaise. L’odieux personnage fut aussi cruel que grossier. Avant toute condamnation, la douce victime, conduite de la prison à la salle des séances, demandait à s’arrêter devant la chapelle du château.

— Ci est le corps de Jésus-Christ, s’écriait-elle de la manière la plus touchante, et elle insistait pour qu’il lui fût permis d’entrer ou de s’arrêter pour prier devant la porte.

L’huissier consentait. D’Estivet indigné accourt, tance le prêtre qui s’est laissé toucher, dans le langage d’homme mal appris qui lui est familier, le menace et finit par venir se poster devant la porte du lieu saint pour enlever à la sainte jusqu’à cette consolation.

Il rudoyait les greffiers dont la rédaction n’était pas à son goût ; se déguisait pour tromper Jeanne et surprendre ses secrets. Son réquisitoire en soixante-dix articles est une infamie, surtout quand on pense qu’aux termes du droit le promoteur est censé représenter la loi ; encore son collaborateur Courcelles a-t-il dû faire adoucir plusieurs termes. Jeanne subira durant trois séances cette avalanche d’imputations calomnieuses et de travestissements de ses paroles, opposant une brève explication ou négation, renvoyant à ce qu’elle avait déjà dit, et souvent se contentant de cette réponse :

— Je m’en entends, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

Comment il mourut

D’Estivet fut trouvé mort dans un égout aux portes de Rouen. Il était à sa place.

V

Thomas Courcelles, d’après M. Quicherat

Parmi les docteurs qu’on avait fait venir de Paris à Rouen, pour assister Cauchon dans son œuvre d’iniquité, ce juge prévaricateur employait, dit Quicherat, de préférence Thomas Courcelles.

Dans la séance du 9 mai, le sanhédrin de Rouen, ayant 174fait étaler devant l’accusée l’appareil des tortures, délibéra si elle n’y serait pas soumise. Presque tous repoussèrent ce moyen barbare, que la loi canonique interdisait d’appliquer aux femmes. Trois des opinants furent d’un avis contraire ; Courcelles est un de ces trois.

Il faut, dit Quicherat, reconnaître en lui le père des libertés gallicanes. Il les a dictées l’une après l’autre à l’assemblée de Bâle. Il fut l’inspirateur des doctrines les plus subversives de ce concile, l’instigateur et le défenseur des attentats les plus criants contre Eugène IV, le soutien de l’anti-pape Félix V.

Avec cela, de ceux qui commençaient par embrasser le pape avant de le souffleter.

Ses airs de modestie — il affectait de tenir toujours les yeux baissés — qui en imposèrent jusqu’au roi Charles VII, à qui il se rallia, quand tout espoir fut perdu pour le parti anglais, permettent de répéter de Courcelles le mot de Pie IX :

On ne peut rien imaginer de plus dangereux, de plus pernicieux, que cette race d’homme qui, affectant extérieurement des apparences d’honnêteté et de piété, divisent et brisent intérieurement les forces catholiques, accroissent l’audace des ennemis, et excitent involontairement ceux-ci à une colère plus violente contre les vrais enfants de l’Église.

VI

Les autres assesseurs

Nous ne saurions refaire ici la biographie de tous les autres assesseurs, Pierre Maurice, Nicolas Midy, Gérard, Feuillet, Beaupère, etc., soigneusement triés sur le volet pour aider à l’œuvre sacrilège92. Mais il convient d’esquisser 175encore une de ces figures de juges, celle de Nicolas Loyseleur, docteur de l’Université de Paris et bénéficier de Rouen.

Portrait de Nicolas Loyseleur

Tout dévoué à la cause anglaise, à laquelle il avait rendu des services, aucune perfidie ne lui coûtait pour perdre Jeanne. Dans les premières séances, on avait aposté des greffiers dérobés, destinés à envenimer les paroles qu’elle disait et à faire disparaître ce qui les expliquait. Loyseleur était chargé de ce rôle qui dut cesser devant les réclamations des greffiers officiels.

Loyseleur se déguisait en cordonnier, pénétrait, probablement durant la nuit, dans la prison de Jeanne, se donnait comme du pays de la prisonnière, attaché à la cause française, et cherchait ainsi à surprendre ses secrets.

Il a joué un rôle plus odieux, puisqu’il se serait présenté comme prêtre, aurait reçu sa confession, mais de manière à ce qu’elle fût entendue par Cauchon grâce à des ouvertures pratiquées dans la cloison. Il aurait gagné la confiance de la captive, et lui aurait donné des conseils propres à l’égarer, comme de refuser de se soumettre à l’Église. Telles sont les choses que relèvent contre l’indigne chanoine les témoins entendus à la réhabilitation.

Pour compléter la ressemblance avec l’éternel modèle des traîtres, le premier Iscariote, Loyseleur a eu son moment de repentir. À la vue de Jeanne installée sur le char qui la menait au supplice, le fourbe, pris de remords, s’approcha pour lui demander pardon. Les soldats anglais le reçurent encore plus mal que les prêtres juifs ne reçurent Judas ; ils se mirent à le menacer : il fallut l’intervention de Warwick pour le protéger.

Loyseleur était depuis longtemps en opposition avec Rome, puisque, dès 1426, cette opposition lui avait attiré la privation momentanée des distributions attachées à sa prébende, Cela ne lui réussit point auprès du chapitre qui 176lui avait délégué la mission de le représenter à Bâle, alors qu’il remplissait auprès de Jeanne le rôle qui vient d’être esquissé. Il s’y rendit et y grossit la tourbe des ennemis d’Eugène IV. Sous la pression du gouvernement anglais resté fidèle au pontife romain, le chapitre révoqua son député qui n’en tint aucun compte. La justice de Dieu se chargea de l’exécution de la sentence ; Loyseleur fut emporté à Bâle par une mort subite93.

VII

Jeanne condamnée d’avance

Le choix de tels assesseurs indique suffisamment comment Jeanne était déjà condamnée d’avance, quand elle fut déférée à ce singulier tribunal.

D’ailleurs, les Anglais l’avouèrent carrément.

— Si, contre notre attente, le procès n’aboutissait pas à une condamnation, nous nous réservons de la reprendre.

C’est la clause formelle de la lettre royale qui la livra à Cauchon.

Mais, il n’y avait rien à craindre. Le président du sanhédrin est gagné d’avance, et, lorsque Jeanne le récuse, comme son ennemi personnel :

— Le roi m’a ordonné de faire votre procès, fait-il d’un ton hautain, je le ferai.

Cauchon promet un beau procès

Et, au roi comme au régent, quand il leur apporta le contrat de la vente de Jeanne, ne se possédant plus, dans sa joie haineuse, il s’écrie :

— Je vais vous faire un bon procès !

Voilà les juges intègres, impartiaux, calmes et droits, tels qu’il les faut aux bourreaux de Jeanne. Malheur à qui oserait faire mine d’indépendance !

Comment on traitait juges et témoins qui faisaient mine d’indépendance

Le vice-inquisiteur se faisait tirer l’oreille, pour se décider 177à instrumenter. On lui fit savoir que, s’il ne s’exécutait pas plus gaiement, il y avait pour lui péril de mort.

Maître Jean Tiphaine, médecin, voulait se récuser, on sut bien le contraindre.

Nicolas de Houppeville fit montre d’indépendance. Le procès, disait-il, n’était pas légal, puisque Cauchon était l’ennemi de l’accusée et qu’il s’ingérait à juger une affaire déjà jugée par l’archevêque de Reims, métropolitain de Beauvais. Cauchon, furieux, le fit jeter en prison et on parlait de le noyer, quand ses collègues le sauvèrent.

Un autre médecin, Guillaume de la Chambre, voulait se dérober, alléguant que ces matières théologiques échappaient à sa compétence, on lui répondit sèchement que, s’il ne signait pas au procès, il se repentirait d’être venu à Rouen.

Ainsi des autres récalcitrants.

VIII

Précautions contre le jugement de la postérité

Avant d’entamer le récit des hideuses injustices qu’un tribunal ainsi composé va commettre, en se couvrant hypocritement d’un manteau de légalité, il faut encore dire un mot de la façon dont le juge et ses assesseurs décidèrent d’en conserver le souvenir à la postérité.

M. Wallon l’a fort judicieusement observé, il y a deux points essentiels à signaler en ces précautions scélérates pour essayer de leurrer cette postérité dont on redoute l’indignation vengeresse. Ces deux poins touchent aux fondements mêmes du procès et au monument qui nous en a gardé la substance : ce sont les enquêtes préliminaires et les procès-verbaux.

Suppression des enquêtes préparatoires

Or, les enquêtes, si favorables à l’accusée quand l’enquêteur, retournant de Domremy et des paroisses voisines, déclare qu’il n’a

rien trouvé en Jeanne qu’il ne voulût 178trouver en sa sœur,

ces enquêtes ont disparu des procès-verbaux.

Les procès-verbaux suspects de mensonge

Les procès-verbaux, rédigés sous la menace de la peur, contrôlés par les greffiers secrets dissimulés derrière le rideau dont nous avons parlé, corrigés séance tenante par Cauchon lorsque Jeanne disait quelque chose qui pouvait lui être par trop favorable, tronqués violemment par les ordres du président, furent souvent, de la part de l’innocente victime, l’objet d’une protestation, comme le jour qu’elle s’écria :

— Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi, et vous n’écrivez pas ce qui est pour moi !

Le greffier Manchon souffrait visiblement de ses violences. Mais il ne put s’y soustraire, car il savait ce qui l’attendait, s’il se montrait trop entêté à vouloir être véridique. L’huissier Massieu lui raconta ce qu’il lui en avait coûté, pour oser paraître douter de la condamnation de Jeanne. Un jour, en effet, que cet huissier, sortant de l’audience, ramenait l’accusée en prison, un prêtre lui demanda, au passage :

— Que te semble de ses réponses ? Sera-t-elle brûlée ?

— Jusqu’ici, répondit l’honnête huissier, je n’ai vu que bien et honneur en elle ; mais je ne sais ce qu’elle sera à la fin : Dieu le sache !

La réponse fut rapportée à Cauchon, qui manda Massieu et lui dit de bien prendre garde à sa langue, sans quoi on pourrait bien le faire boire plus que de raison.

— Sans le greffier Manchon, ajoute en conclusion le pauvre Massieu, je n’aurais point échappé.

Le greffier, en le sauvant, s’appliqua la leçon.

Ce qui en ressort

Malgré tous ces motifs de juste suspicion sur la sincérité de ces procès-verbaux, il y a, dit M. Wallon, dans Jeanne d’Arc, une telle force de raison, une telle vigueur de réplique, que sa parole, comme un glaive aigu, traverse tous les doubles du texte dûment collationné par Manchon, Taquel et Boisguillaume. Il y a de telles illuminations 179dans ses réponses que, malgré les voiles de ce résumé si habilement serré, on en est encore ébloui.

Nous allons assister à ce duel tragique, que des juges pervers et retors vont livrer à une innocente jeune fille de dix-neuf ans, dont les répliques victorieuses cloueront à leur siège d’infamie ces juges prévaricateurs d’un stigmate éternel de honte, tandis que la condamnée sortira de leurs mains plus pure et plus glorieuse que jamais.

180Chapitre troisième
Les interrogatoires publics

I

Jeanne en présence de l’évêque Cauchon

Elle se tenait seule, assise sur un banc, sans curateur, sans avocat, laissée à ses énergies personnelles, et, en face d’elle, l’œil étincelant comme un fauve, le président de ce sanhédrin qui avait juré sa perte.

Il refuse les deux requêtes de sa prisonnière

La veille elle demandait qu’on adjoignît à cette tourbe ennemie quelques prêtres du parti de France. Cauchon 181ne daigna pas même lui notifier son refus. Il se borna à lui en notifier un autre, celui-là répondant à la requête de la pieuse accusée. Elle suppliait qu’on lui permît d’entendre la messe, avant de comparaître. L’indigne évêque lui répondit sèchement qu’il n’y avait pas lieu.

La question du serment

On l’amena donc devant le tribunal, siégeant dans le lieu saint ! Elle entra dans la chapelle du château, et Cauchon lui intima l’ordre de prêter serment qu’elle dirait la vérité sur toute chose dont on l’interrogerait.

— Je ne sais de quoi vous me voulez interroger, répondit-elle avec cette simplicité qui dérouta si souvent les juges durant la longue torture des interrogatoires publics et secrets. Peut-être me demanderez-vous des choses que je ne vous dirais pas.

— Jurerez-vous, reprit le président, de dire la vérité sur les choses qui vous seront demandées touchant la foi et que vous saurez ?

— Pour ce qui est de mon père, de ma mère et de ce que j’ai fait depuis que j’ai pris le chemin de France, je jurerai volontiers ; mais, pour les révélations que j’ai eues de Dieu, je n’en ai jamais rien dit à personne qu’au roi Charles, et je n’en dirai rien quand on me devrait couper la tête, parce que mon Conseil m’a défendu d’en rien dire à personne…

Le tumulte fut épouvantable. Mis hors d’eux-mêmes par cette résistance inattendue, chacun des assesseurs faisait assaut de zèle et de rage. Jeanne répondait de son mieux à ce feu croisé de questions et d’attaques. À la fin, n’y pouvant suffire :

— Beaux seigneurs, fit-elle en souriant, parlez les uns après les autres, pour que je puisse répondre à chacun.

Rien ne l’intimidait, ni les cris, ni les menaces.

L’évêque de Beauvais parut s’apaiser, Jeanne s’agenouilla et, posant les deux mains sur l’Évangile, elle jura de dire la vérité, mais seulement sur les matières de foi.

Elle propose à Cauchon de la confesser

Elle répondit ensuite aux questions ordinaires sur ses 182nom, pays natal, famille… Mais, quand le président l’invita à réciter son Pater, elle le regarda fixement :

— Je le dirai volontiers, fit-elle, si vous voulez m’entendre en confession.

Ainsi, dans sa foi ardente et bien qu’elle connût l’indignité d’un tel ministre du sacrement, plutôt que de demeurer privée de l’usage des sacrements, elle le conjurait de l’entendre sacramentellement, ou de lui donner un autre confesseur.

Cauchon s’y refusa. Il fallait la faire passer pour excommuniée et dès lors la traiter comme telle.

Les chaînes

Il la renvoya en prison, après lui avoir intimé défense d’en sortir.

— Je n’accepte pas la défense, répondit-elle, si je m’échappe, nul ne pourra me reprocher d’avoir violé ma foi, car je ne l’ai donnée à personne.

Puis, montrant les chaînes de fer dont elle était liée, la noble guerrière supplia qu’on lui épargnât cette torture. Cauchon refusa, alléguant ses tentatives d’évasion antérieures.

— C’est vrai, fit-elle en se ravisant ; j’ai voulu et je voudrais encore m’échapper de prison, comme c’est le droit de tout prisonnier.

II

On change le local des interrogatoires

Le scandale des vociférations qui avaient retenti dans l’église du château et aussi la rumeur qui protestait contre les greffiers secrets dissimulés dans un coin derrière le rideau obligèrent à changer de local. La séance du lendemain jeudi 22 février eut lieu dans la chambre des paiements.

Cauchon recommença à la presser sur la question du serment.

— Je vous ai prêté serment hier, c’est assez, vous me chargez trop.

Tactique des interrogateurs

Le docteur Jean Beaupère essaya de la surprendre. Elle 183le regarda tristement et répondit, comme avait fait déjà son divin modèle devant Pilate :

— Si vous étiez bien informé de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains ; je n’ai rien fait que par révélation.

Comment on la pressait de questions insidieuses

On la pressa sur ces révélations, spécialement sur le secret du roi.

Le secret du roi

— Je ne vous le dirai pas, fit-elle, ce n’est pas l’heure de répondre ; mais, envoyez au roi et il vous le dira94.

Un mot de Joseph Fabre

Ainsi isolée à son banc, sans conseil, Jeanne déjouait tous les juges, par le seul secours de son bon sens et de la fermeté de sa foi.

Spectacle touchant ! — s’écrie Joseph Fabre. — D’un côté, une cinquantaine de docteurs fouillant dans les subtilités pour y trouver de quoi dresser un bûcher à la libératrice de leur pays ; de l’autre, une enfant de dix-huit ans, ignorante, franche et sans peur. Souvent, dans leur zèle, les docteurs parlaient tous ensemble. L’enfant souriait et leur disait : Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre. [Joseph Fabre, Jeanne d’Arc, libératrice de la France, 1884, p. 116.]

184À côté de cette observation, toute d’ironie enjouée, certaines réponses de Jeanne à ses juges éclatent comme des modèles de hauteur et de fermeté. Telle cette réplique à l’évêque de Beauvais affirmant son droit de la juger :

— Vous vous faites mon juge et vous êtes mon ennemi !

Mais reprenons ces interrogatoires.

III

Adjuration à l’évêque de Beauvais

Au début de la troisième séance, celle du samedi 24 février, l’évêque de Beauvais recommença à la persécuter sur la question du serment, qu’il voulait absolu et sans réserve.

— Laissez-moi parler, répondit Jeanne. Par ma foi, vous pourriez me demander des choses que je ne vous dirais pas, et ainsi je serais parjure : ce que vous ne devriez pas vouloir.

Et comme l’évêque insistait, arguant de ses droits de juge :

— Je vous le dis, ajouta-t-elle, prenez bien garde à ce que vous dites, que vous êtes mon juge : car vous prenez sur vous une grande charge, et vous me pressez trop.

Renvoyez-moi à Dieu de qui je viens

C’est assez d’avoir juré deux fois en jugement, Cauchon urgeait, lui faisant remarquer que ce refus la rendait suspecte.

— Je viens de la part de Dieu, dit-elle avec une chrétienne fierté et je n’ai rien à faire ici ; renvoyez-moi à Dieu de qui je viens.

Prenez garde à ce que vous faites !

Enfin, excédée des insistances de son persécuteur, elle lui dit sèchement :

— Passez outre.

Puis, clouant d’une dernière adjuration le prélat sacrilège à son siège usurpé, elle conclut solennellement :

185Vous dites que vous êtes mon juge. Prenez garde à ce que vous faites, parce qu’en vérité je suis envoyée de Dieu, et vous vous mettez en grand danger.

Si les voix viennent de Dieu ou non

Beaupère recommença son rôle. Il la traquait, sur le point de ses révélations. Il lui demanda, entre autres questions captieuses, si les voix n’avaient jamais varié dans leurs conseils.

— Jamais, dit Jeanne. Cette nuit même, elles m’ont dit de vous répondre hardiment.

L’interrogateur cherchait à l’amener à dire que ces voix pouvaient bien n’être pas de Dieu, mais du diable. Elle coupa court à ce piège, en le déclarant très haut :

— Je crois fermement, aussi fermement que je crois la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer, que cette voix vient de Dieu.

Et, sans crainte d’irriter une curiosité qu’elle était résolue à ne point satisfaire, elle ajouta :

— Cette nuit même, la voix m’a dit plusieurs choses pour le bien du roi que je voudrais bien que le roi sût, quand je devrais ne pas boire de vin jusqu’à Pâques : car, s’il le savait, il en serait plus aise à son dîner.

— Pourquoi vos voix ne parlent-elles point maintenant à votre roi, comme elles l’ont fait quand vous étiez en sa présence ?

— Je ne sais si c’est la volonté de Dieu ; sans la grâce de Dieu, je ne saurais que faire.

Le docteur ne laissa pas tomber cette ouverture, mais il parut abandonner momentanément ce terrain.

— Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous vous échapperiez de prison ?

— Il ne m’appartient pas de vous le dire.

Et elle ajouta, avec ce ton de bonne humeur toute française qui ne l’abandonna jamais :

— Il y a un dicton que répètent souvent les petits enfants : Les hommes sont souvent pendus pour avoir dit la vérité.

L’état de grâce

186Beaupère revint tout à coup à la question qu’il semblait avoir abandonné.

— Êtes-vous en état de grâce ?

Fureur de Cauchon contre un assesseur trop humain

La question par trop insidieuse révolta un des assesseurs, Jean Lefèvre :

— C’est une question terrible, s’écria-t-il, l’accusée n’est pas tenu de répondre.

— Taisez-vous ! cria Cauchon furieux de voir un de ses assesseurs tendre une planche de salut à la pauvre victime, placée entre les deux tranchants de ce dilemme.

Si elle répondait non, quel triomphe, et si elle disait oui, quelle présomption de la part de cette orgueilleuse, puisqu’il est dit aux livres saints : Nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine !

L’humble droiture de Jeanne déconcerta les docteurs :

— Si je n’y suis, répondit-elle à la question de Beaupère, que Dieu m’y mette ; et si j’y suis, que Dieu m’y tienne. Je serais la plus malheureuse du monde, si je savais que je ne fusse pas en la grâce de Dieu.

Beaupère change de ton pour surprendre l’accusée

Beaupère, déconcerté, revint alors sur l’enfance de la Pucelle, sur l’arbre des Fées, les superstitions de son pays. Tout ce qu’il en tira ne servit qu’à démontrer combien la sainte fille y demeura toujours étrangère.

La tactique de ces interrogatoires consistait à sauter brusquement d’un sujet à un autre, ou à entraîner l’accusée sur un terrain dangereux par des transitions habilement calculées et la prendre ainsi dans ses propres paroles. Mais, le bon sens, la lucidité d’esprit, la franchise de Jeanne, et par-dessus tout le secours surnaturel de ses voix tiraient merveilleusement d’embarras la pieuse voyante qui expérimentait la promesse du Maître à ses disciples persécutés :

— Lorsque vous serez amenés devant des juges, ne calculez point comment et ce que vous leur répondrez, car, à l’heure voulue, il vous sera donné la réponse que vous devez leur répondre.

187Brusquement, Beaupère venait de lui tendre un piège final :

— Voulez-vous un habit de femme ?

— Donnez-m’en un ; je le prendrai, et je quitterai la prison de cette ville ; autrement je ne le prendrai point. Je suis contente de celui que j’ai, puisqu’il plaît à Dieu que je le porte.

IV

Le jeûne du carême

Il y eut séance encore le mardi 27 février.

Jean Beaupère, prenant un ton mielleux, lui demanda comment elle s’était portée depuis le dernier interrogatoire.

— Mais, vous le voyez, répondit Jeanne, je me suis portée le mieux que j’ai pu.

C’était pour l’amener à confesser si elle observait les lois de l’Église.

— Jeûnez-vous tous les jours de Carême ? interrogea le pharisien de Rouen.

— Est-ce de votre procès, cela ? fit Jeanne, sans se déconcerter.

Et, sur la réponse affirmative du docteur, elle répondit :

— Eh bien, oui, vraiment, j’ai toujours jeûné ce Carême.

Verte réplique

Le pharisaïque interrogateur revint aux visions. Il voulut savoir si, depuis la dernière séance, l’accusée avait entendu encore sa voix :

— Oui, vraiment, répondit-elle, et plusieurs fois.

— L’avez-vous entendue dans le lieu, où l’on vous interrogeait ?

— Cela n’est pas de votre procès.

Cependant, elle voulut bien lui dire qu’elle l’avait entendue.

188Que vous a-t-elle dit ?

— Elle m’a dit de vous répondre hardiment.

La question de l’habit d’homme

Suivirent diverses questions captieuses sur les apparitions, les voix. Elles amenèrent l’interrogatoire sur l’habit d’homme, dont ces hypocrites, qui savaient bien la nécessité morale où se trouvait leur victime de le garder pour se préserver des assauts infâmes de leurs geôliers, affectaient de se scandaliser.

— Pour l’habit, répondit Jeanne dédaigneuse, c’est peu de chose : c’est moins que rien. Je n’ai pas pris cet habit par le conseil d’homme qui soit au monde. Je n’ai rien fait, sinon par l’ordre de Dieu et de ses anges.

Jeanne s’en réfère à l’enquête des docteurs du roi Charles et réclame le registre de Poitiers

Du reste, d’autres docteurs, aussi instruits, et plus autorisés que ceux de Rouen, l’avaient déjà interrogée sur tous ces points à Poitiers. L’accusée s’y référa.

— Pendant trois semaines, dit-elle, j’ai été interrogée par le clergé tant à Chinon qu’à Poitiers. Le roi a un signe touchant mes faits, avant de vouloir y croire, et le clergé de mon parti a été d’opinion que, dans mon fait, il n’y avait rien que du bien.

Le tribunal de Rouen faisait la sourde oreille. Jeanne insista.

— Je voudrais bien, dit-elle, que vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers, pourvu toutefois que ce fût aussi la volonté de Dieu.

La sorcellerie

Déçus dans leur attente par la loyauté de cette logique évidemment inspirée du ciel, les juges, qui voulaient à tout prix trouver de la sorcellerie dans le fait de la Pucelle, essayèrent de l’amener à présenter la découverte de l’épée de Fierbois sous un jour de magie. Nous avons dit plus haut comment elle déjoua les arguties de ses adversaires, en racontant simplement la découverte et l’usage qu’elle fit de cette épée. Sur ce point, comme sur celui de la bannière, de sa blessure à Jargeau, ils ne parvinrent pas à la surprendre dans ses paroles.

189V

Où est le vrai pape

Le 1er mars, cinquième séance publique. De nouvelles instances pour prêter un serment plus explicite et moins réservé l’amenèrent à dire une parole que Cauchon saisit habilement au passage.

— Pour ce qui touche le procès, avait répondu l’innocente jeune fille, je vous le dirai, comme si j’étais devant le pape de Rome.

Or, on sait que l’on était, à ce moment de l’histoire, en grande querelle dans la chrétienté pour reconnaître le véritable pape, au milieu des élections contradictoires qui marquèrent l’époque lamentable du schisme d’Occident.

Cauchon en tira parti pour embarrasser l’accusée.

— Vous parlez, dit-il, du seigneur pape de Rome. Qui croyez-vous qui soit le vrai pape ?

— Y en a-t-il donc deux ?

Réponse accablante, observe finement M. Wallon, pour cette race de politiques et de docteurs dont l’orgueil avait pendant si longtemps nourri le schisme de l’Église.

Les croix à côté des saints noms

Cauchon, après avoir ergoté sur les saints noms de Jésus et Marie dont elle se servait en tête de ses lettres en les accostant de croix où il espérait trouver une preuve de pratiques superstitieuses et même sacrilèges, l’ayant amenée à parler de sa lettre aux Anglais, lui fournit, sans le vouloir, l’occasion de se redresser une fois de plus dans son patriotisme indomptable et de renouveler à la face de ce tribunal vendu aux Anglais, elle, la pauvre captive chargée de fers, cette prophétie qui retentit ce jour-là comme un coup de clairon victorieux dans la bataille.

Un coup de clairon dans la bataille

— Avant que sept ans soient écoulés, dit-elle avec la solennité de sa voix harmonieuse et inspirée par l’Esprit d’en haut, les Anglais perdront un plus grand gage qu’ils 190n’ont fait devant Orléans. Les Anglais auront une plus grande perte qu’ils n’en ont jamais eu en France, et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.

Cauchon s’en trouve impressionné

Plus impressionné qu’il ne le voulait paraître, Cauchon interrogea :

— Comment le savez-vous ?

— Je le sais par révélation ; j’en suis aussi sûre que de vous voir là devant moi. Cela arrivera avant sept ans, et je serais bien courroucée (affligée) que cela fût tant différé.

Cinq ans après, en 1436, les Anglais perdaient leur gage, Paris, et, bientôt après, le reste du royaume.

Série de questions burlesques ou inconvenantes

Cauchon essaya d’une diversion, pour dissiper l’impression visible des assistants.

— De qui savez-vous que cela arrivera ?

— De sainte Catherine et de sainte Marguerite.

Cette réponse qu’il attendait fournit au juge l’occasion de poser, sur les apparitions des saintes, de l’archange Michel et des anges, une série de questions, les unes grotesques, d’autres grossières et même indécentes, toutes insidieuses.

Les répliques que Jeanne leur oppose

Jeanne répondit avec une admirable convenance, et souvent avec un esprit incisif qui déconcertait l’interrogateur, comme quand il demanda si sainte Marguerite parlait anglais.

— Et comment, répliqua la spirituelle enfant, parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais !

Et à une question inconvenante sur le costume sous lequel l’archange lui apparaissait.

— Pensez-vous, répliqua-t-elle en foudroyant de son chaste regard le cynique interrogateur, que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?

Rappelé ainsi à la pudeur, le juge essaya de se rejeter sur des platitudes :

— Avait-il des cheveux ?

— Pourquoi lui seraient-ils coupés ?

Elle sera délivrée avant trois mois

Sur tous ces points, Jeanne confondit ou éluda les questions 191de son persécuteur. Mais elle laissa voir qu’elle serait délivrée avant trois mois.

Ses voix le lui avaient dit, mais sans lui révéler encore que cette délivrance serait, non point pour la patrie terrestre, mais pour le paradis, où, trois mois après, elle entrera avec la palme de sa virginité inviolée et de son patriotique martyre.

VI

L’opinion des Français et les honneurs qu’ils ont rendus à l’accusée

C’est le mardi 3 mars qu’eut lieu le sixième interrogatoire public. Ce devait être le dernier. Cette séance, à en juger par les procès-verbaux, ne fut qu’un long désordre, une débauche de questions sans suite, sans gravité. On avait hâte d’en finir. Jeanne, sans se laisser déconcerter, tint tête à tous ces misérables, affolés de haine et de vengeance. Mais, quand ils la voulaient tirer du thème qu’elle s’était promis de ne pas dépasser.

— Ce n’est pas de votre procès, faisait-elle, je m’en rapporte au procès. Si tout vous regardait, je vous dirais tout.

Elle répéta cependant qu’elle serait délivrée avant trois mois. Mais elle ne savait ni le jour ni l’heure. Ses voix lui recommandaient seulement de faire bon visage.

On revint sur la question de l’habit viril, puis sur les superstitions qu’on voulait trouver dans l’emploi et la décoration de sa bannière. On l’accusa de s’être fait rendre des honneurs presque divins.

— Savez-vous si les gens de votre parti ont fait dire des services, des messes, des oraisons en votre honneur ?

— Je n’en sais rien. S’ils l’ont fait, ce n’est pas par mon ordre. Mais, s’ils ont prié pour moi, m’est avis qu’ils n’ont point fait mal.

— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous venez de la part de Dieu ?

192Je n’en sais rien, je m’en rapporte à leur cœur ; mais, qu’ils le croient ou non, je viens de la part de Dieu.

— S’ils le croient, leur opinion est-elle bonne ?

— Oui, et ils ne se trompent pas.

— Saviez-vous quelle était l’intention de ceux de votre parti, quand ils baisaient vos pieds, vos mains, vos vêtements ?

— Je ne laissais baiser mes mains et mes vêtements que le moins possible ; mais les pauvres gens venaient volontiers vers moi, parce que je ne leur faisais point de mal, les soutenant selon mon pouvoir.

Non, jamais !

Après un feu croisé de demandes sur les sermons de frère Richard, les baptêmes où elle avait été marraine, ses anneaux, ses gants, ses armes, la résurrection de l’enfant mort sans baptême à Lagny, ses deux tentatives d’évasion, le saut de la tour, à propos duquel elle avoua qu’elle aimerait mieux rendre l’âme à Dieu que d’être en la main des Anglais, on termina, en l’accusant d’avoir blasphémé en divers occasions de sa courte mais si vaillante carrière militaire.

— Non, fit-elle en se redressant dans sa fierté de chrétienne, jamais je n’ai maugréé ni saint ni sainte, et je n’ai point coutume de jurer.

Cauchon ordonna de l’emmener.

Quand elle fut partie, le Caïphe, qui venait de présider à ces six séances d’iniquité, fit à ses compagnons une communication importante, qui allait changer la face et la marche du procès.

193Chapitre quatrième
Les interrogatoires secrets

I

L’impression de l’assistance devient inquiétante

Cauchon s’effrayait de l’impression produite sur la nombreuse assistance par ces interrogatoires publics. La candeur, le courage, l’inspiration, qui éclataient à chacune de ses réponses gagnaient visiblement à l’accusée des sympathies inquiétantes.

Fatigue de l’accusée

Sa fatigue faisait pitié. Un jour qu’on parlait de la mener à Paris, elle dit :

— Si je dois aller à Paris ; donnez-moi copie de ces interrogatoires, afin que je la baille à ceux de Paris et puisse leur dire : Voici comme j’ai été interrogée à Rouen et mes réponses, et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes.

Certains juges même ne peuvent cacher leur sympathie

194Parmi les juges, non moins fatigués de ces longues séances employées à harceler une innocente sans défense et sans avocat, quelques-uns avouaient que, quand elle parlait des affaires publiques et de la guerre, elle semblait animée du Saint-Esprit.

Encouragements et manifestations réprimés par le président

Quelques-uns même osaient venir au secours de la patiente comme Jean Lefebvre dans la question de la grâce et Jean de Châtillon, se révoltant à entendre une question à laquelle il déclara tout haut qu’elle n’était pas tenue de répondre, ce qui produisit un grand tumulte dans l’auditoire. Loin de s’en émouvoir, Jean de Châtillon s’écria :

— Il faut bien que je décharge ma conscience.

Cauchon, furieux, lui intima l’ordre de se taire. Il ne put empêcher, à plus d’une reprise, lorsque Jeanne interloquait ses interrogateurs par une bonne réplique, que les assistants lui criassent pour l’encourager :

— Vous dites bien, Jeanne.

Des gens, jusque-là fort incrédules à sa mission, la proclamaient maintenant inspirée et l’on entendit même des Anglais dire tout haut :

— C’est vraiment une bonne femme. Quel dommage qu’elle ne soit pas Anglaise !

Le dominicain Isambard de la Pierre cherchait à suppléer à l’atrocité des complices qui lui refusaient avocats et procureurs, en lui faisant des signes.

— Pourquoi, lui dit Warwick, soutiens-tu cette méchante en lui faisant tant de signes ? Par la morbieu, vilain, si je m’aperçois que tu mettes peine de la délivrer et avertir de son profit, je te ferai jeter en Seine.

Changement de méthode dans l’enquête

Tout cela inquiétait Cauchon et ses maîtres. On avisa au moyen d’y couper court, en supprimant les séances publiques, pour y substituer des interrogatoires, moins fatigants pour les juges et plus sûrs pour l’effet produit sur le public dans l’intérieur de la prison. D’ailleurs, ajouta l’évêque de Beauvais, en faisant part de cet arrangement à ses assesseurs, 195tout sera écrit, et nous pourrons en conférer au moment utile.

Il délégua Jean de la Fontaine pour ce nouveau système d’interrogations.

II

Ce que furent, d’après M. Wallon, les interrogatoires de la prison

Ils durèrent cinq jours, du 10 mars au 17.

Les interrogatoires de la prison, — a dit M. Wallon, — sont, en plusieurs points, comme une édition nouvelle des interrogatoires publics. C’est toujours la même pensée qui y préside ; et c’est aussi à peu près le même thème. Le caractère et les particularités des visions de Jeanne, le signe par lequel le roi y a cru, les circonstances en raison desquelles on refusa d’y croire, à savoir, les échecs de Paris, de La Charité, de Compiègne, opposés à son inspiration, et tout ce qu’on peut relever dans sa vie, dans son enfance, dans les actes de sa mission, pour établir l’indignité de l’inspirée, voilà le cercle où continueront de rouler les débats. Malgré ces répétitions, ils sont loin d’être sans intérêt ; car une chose y paraît toujours la même aussi, et d’autant plus admirable qu’elle dure sans jamais s’altérer : c’est le calme et la fermeté de Jeanne parmi ces assauts redoublés. Et le désordre même de l’interrogatoire a bien son enseignement : on a vu dans les séances antérieures par quelle tactique le juge, rompant sa voie et revenant par mille détours au même propos, cherche à la prendre en contradiction, sans parvenir à mettre en lumière autre chose que la constance de l’accusée. Mais c’est assez d’avoir suivi une première fois le procès-verbal dans la marche tortueuse de l’enquête. En y ramenant le lecteur, nous craindrions de lui faire éprouver la fatigue dont Jeanne se plaignait elle-même. [Henri Wallon, Jeanne d’Arc, 1860, t. II, p. 51-52.]

Les réponses allégoriques ; si elles peuvent être incriminées de mensonge

Elle recourut souvent à l’allégorie, dans ses réponses aux 196nouveaux interrogatoires. C’était son droit, et il a fallu toute la mauvaise foi de ses juges pour lui en faire un crime95.

Le Magnificat de Jeanne

En dehors de cette observation capitale dans la défense des vertus de Jeanne, que l’avocat de sa cause de canonisation a soigneusement mise en tout son jour — nous le montrerons dans un travail spécial — il y a bien des traits à noter dans les interrogatoires secrets de la prisonnière, comme lorsque l’enquêteur lui demande pourquoi Dieu l’a choisie de préférence pour la mission dont elle se targue.

— Il plut à Dieu ainsi faire par une simple pucelle, répond la modeste voyante, pour rebouter les adversaires du roi.

C’est la réponse de Marie, en son Magnificat.

Si Dieu hait les Anglais

Et, lorsque le questionneur s’aventure sur les desseins de la Providence dans le choix des nations.

197Ne savez-vous point que sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent les Anglais ?

— Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce que Dieu hait.

— Dieu hait-il les Anglais ?

— De l’amour ou de la haine que Dieu a aux Anglais, je ne sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.

— Dieu était-il pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France ?

— Je ne sais si Dieu haïssait les Français, mais je crois qu’il voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s’ils y étaient.

Une sublime riposte

L’interrogateur chercha à l’incriminer en tout.

Avoue-t-elle avoir salué et honoré les saintes, c’est crime d’idolâtrie.

Les voix l’ont appelée fille de Dieu, c’est qu’elle recherche des adorations sacrilèges.

Mais, quand il la ramène sur la question de son étendard, où il s’efforce de trouver une pratique superstitieuse, il s’attire cette réplique sublime, demeurée dans l’histoire des mots célèbres comme un cri de l’âme française et chrétienne, blessée au vif dans son patriotisme et sa foi.

— Pourquoi fut-il plutôt porté au sacre, en l’église de Reims, que ceux des autres capitaines ?

— Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.

III

Encore les vêtements virils

La virginale pureté de Jeanne, que l’émissaire de Cauchon cherche aussi à incriminer, ressortira encore plus éclatante des interrogatoires de la prison.

On sait pourquoi elle s’obstinait à garder les vêtements 198virils, préservateurs de sa vertu et de sa pudeur. L’enquêteur trouva un biais, pour l’amener à se contredire, en l’opposant à l’observation du précepte divin et ecclésiastique d’ouïr la messe, ce qu’on lui interdisait, sous le prétexte de ses habits d’homme.

— Qu’aimeriez-vous le mieux, prendre habit de femme et entendre la messe, ou demeurer en habit d’homme et ne point entendre la messe.

— Certifiez-moi que j’entendrai la messe si je suis en habit de femme, et je vous répondrai.

— Je vous le certifie.

— Et que direz-vous, si j’ai juré et promis à notre roi de ne point quitter cet habit ? Toutefois, je vous réponds. Faites-moi faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez pour aller à la messe, et puis, au retour, je reprendrai l’habit que j’ai.

La délivrance du duc d’Orléans

Elle avait promis, entre les quatre missions dont elle se disait chargée, de délivrer le duc d’Orléans. On lui demanda comment elle s’y serait prise ?

— J’aurais pris en France assez d’Anglais pour le ravoir, et si je n’en eusse assez pris de ça, j’aurais passé la mer pour l’aller quérir en Angleterre de force.

— Vos saintes vous l’ont-elles ainsi promis ?

— Oui, je l’ai dit à mon roi, et je lui ai demandé qu’il me laissât faire des prisonniers.

Puis, elle ajouta tristement, sans renier ce point de sa mission.

— Si j’avais duré trois ans sans empêchement, je l’aurais délivré.

Si Jeanne est décidée à s’évader de nouveau

Elle expliqua, avec la même franche assurance, sa faute, lorsqu’elle chercha à s’évader, en sortant de la tour de Beaurevoir.

— Partiriez-vous de présent, si vous trouviez l’occasion de partir ?

— Si je voyais la porte ouverte, je m’en irais, et ce me serait le congé de Notre-Seigneur. Mais, sans congé, je ne 199m’en irais, à moins que ce ne fût pour faire une entreprise, afin de savoir si notre sire en serait content.

Elle faisait donc passer la soumission à la volonté de Dieu, avant son ardent désir de fuir loin de ses odieux persécuteurs et de reprendre sa mission.

Son martyre

Les voix d’ailleurs lui parlent de délivrance. Elle le proclame ingénument :

— Ce que mes voix me disent le plus, c’est que je serai délivrée par grande victoire, et elles ajoutent : Prends tout en gré, ne te chaille (soucie) de ton martyre, tu t’en viendras enfin au royaume du paradis. Pour cela, mes voix me l’ont dit simplement et absolument sans faillir.

Son martyre ! le paradis ! s’écrie ici M. Wallon. Ses juges n’étaient-ils donc que des persécuteurs, devant les quels elle confessait la foi ? Jeanne l’entendait plus humblement d’elle-même ; son martyre, c’était la peine et l’adversité qu’elle souffrait en la prison. [Henri Wallon, Jeanne d’Arc, 1860, t. II, p. 81.]

En réalité, Jeanne disait mieux qu’elle ne croyait dire.

C’est un vrai martyre qu’elle a soutenu, devant de vrais persécuteurs, et, avant trois mois, le bûcher de Rouen lui aura ouvert, avec le paradis, la gloire réservée à ceux qui ont confessé la foi au péril de leur vie.

IV

Résumé des interrogatoires et leur conclusion

Toutes ces questions, conclut le même historien96, toutes ces réponses n’avaient rien fourni de sérieux contre la Pucelle. Il y avait des matières qu’elle avait réservées, où elle avait déclaré elle-même qu’elle ne pourrait pas dire la vérité, parce que cette vérité était le secret d’un autre : le signe du roi. À cet égard, pressée de questions, elle avait fini par calquer ses réponses sur les demandes qu’on lui adressait, prenant au sens allégorique l’idée grossière que 200s’en faisaient les juges ; et quand on aurait pu l’accuser de s’être trop complaisamment arrêtée au développement de son allégorie, en se jouant de la curiosité qu’elle ne voulait pas satisfaire, ce n’était pas un crime capital. Les juges, d’ailleurs, lorsqu’ils s’attaquaient à ses visions, songeaient moins à y trouver des fictions (le cas était véniel) que des êtres véritables, des voix réelles révélant la source de leur inspiration par leurs impostures. Mais, tous leurs efforts pour amener Jeanne à se faire leur complice, en rejetant sur ses voix ses échecs ou ses fautes, n’avaient point abouti. Ni dans l’affaire de Paris ou de La Charité, ni dans l’affaire du saut de Beaurevoir, elle n’avait rien dit qui n’allât contre leur but. Ses voix ne lui avaient rien commandé que de bon, rien révélé que de vrai ; sa captivité elle-même, elles la lui avaient prédite. Sur aucun point, on n’avait donc pu les prendre en défaut ; sur aucun point, on n’avait pu l’incriminer elle-même. Une tentative d’évasion, un chevalier pillard abandonné à la vindicte de la justice, la haquenée de l’évêque de Senlis, un mauvais cheval acheté fort cher et renvoyé aussitôt qu’on le réclame, ce n’était point là de quoi la faire réputer hérétique ; elle ne l’était que dans son habit. Toutefois, si le crime ici était patent, il l’était de telle sorte qu’on sentait le besoin, pour la condamner, d’en avoir un autre à mettre à sa charge. On commençait à en désespérer, lorsqu’on trouva, dans la défiance même de Jeanne à l’égard de ses juges, un piège d’où il semblait qu’elle ne pût pas sortir.

Une idée infernale vient à ses persécuteurs

C’est au début du septième interrogatoire secret, le jeudi 15 mars, que l’accusation entra brusquement dans une voie nouvelle et tendit à Jeanne l’horrible embûche.

On comptait bien en effet, observe M. Quicherat, et, après lui, M. Sepet97, sur ce moyen (les habits d’homme) pour mener Jeanne au supplice. Mais le principal motif de la persistance que montrait sur ce point délicat la chaste 201jeune fille était trop facile à concevoir, et lui faisait trop d’honneur, pour ne pas troubler quelque peu les juges dans leur œuvre d’iniquité, s’ils ne trouvaient pas, pour appuyer leur sentence, d’autres raisons que les dangers mêmes auxquels leur lâcheté et leur perfidie exposaient sa pudeur. C’est alors que Cauchon résolut de prendre en flagrant délit de désobéissance à l’Église celle qu’il n’avait pu convaincre de sorcellerie. Il conçut un plan d’une infernale habileté.

Le dilemme

La conviction de Jeanne au sujet de ses visions était inébranlable ; elle ne croyait pas moins à l’existence de ses rapports avec le monde surnaturel qu’à sa propre existence. C’était donc là pour elle une question résolue, et qui ne pouvait souffrir aucun doute. Toute hésitation à cet égard lui aurait semblé un grave péché. En lui demandant de soumettre ce point, qui avait pour elle l’évidence d’un fait matériel, à la détermination de l’Église, c’est-à-dire, dans le cas présent, de Cauchon lui-même, son implacable ennemi, en lui demandant de douter provisoirement de sa mission, on avait des chances pour obtenir de l’ignorante jeune fille, qu’on se proposait bien de n’éclairer qu’imparfaitement sur un des points les plus difficiles de la théologie, un refus plus ou moins direct, sans les atténuations requises, qui permettrait de la condamner comme hérétique opiniâtre.

C’est pour cela qu’on lui pose perfidement la question si elle veut se soumettre et rapporter à la détermination de l’Église ?

— Toutes mes œuvres et mes faits, répondit-elle d’abord, sont en la main de Dieu, et je m’en attends à lui ; et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne, et si j’avais rien fait ou dit qui fût, au jugement des clercs, contre la foi chrétienne, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais hors.

Appel au pape

C’était quelque chose, mais pas assez. Le juge revint à la charge.

202Jeanne répondit avec la même candeur, et ce fut Cauchon qui, pour accentuer plus nettement son triomphe, perdit d’un coup tout le terrain conquis, en fournissant à l’innocente enfant l’occasion de faire entendre un appel, dont elle ne paraît pas soupçonner toute l’importance, mais qui suffit à lui seul pour rendre tout le procès caduc.

— Vous semble-t-il, demanda le juge trop zélé, que vous seriez tenue de dire pleinement la vérité au pape, vicaire de Dieu, sur tout ce qu’il vous demanderait touchant la foi ou votre conscience ?

Sans hésiter, Jeanne répondit :

— Je requiers d’être menée devant lui ; je répondrai tout ce que je dois répondre98.

On se hâta de lui parler d’autre chose.

203Chapitre cinquième
L’acte d’accusation

I

Le jurisconsulte Lohier démasque la nullité du procès

À ce moment, arriva à Rouen un jurisconsulte renommé, maître Jean Lohier. Cauchon espéra en tirer du secours. Il lui fit communiquer toutes les pièces du procès. Le canoniste n’eut pas de peine à se rendre compte que les prescriptions les plus élémentaires du droit y étaient outrageusement violées et que, par conséquent, le procès était nul. Il le dit ouvertement et prouva son dire.

— Il semble, dit-il, qu’ils procèdent plus par haine que par autrement ; et pour cette cause, je ne me tiendrai plus ici, car je n’y veux plus être.

Fureur de Cauchon

204Cauchon, déçu dans son attente, voulait le faire jeter dans la Seine.

— Voilà, disait-il à ses complices, Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès ! Il veut tout calomnier, et dit qu’il ne vaut rien. Qui le voudrait croire, il faudrait tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudrait rien.

Puis, exhalant sa fureur, il insinue que le clerc normand est gagné à l’ennemi.

— On voit bien, fait-il en ricanant, de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous n’en ferons rien, mais continuerons notre procès comme il est commencé.

Les complices approuvèrent, ils rédigèrent le procès-verbal des quatorze interrogatoires et se rendirent auprès de la prisonnière pour le lui lire.

Exhortations mielleuses

C’était le dimanche des Rameaux. Ces pharisiens profitèrent de la solennité du jour pour tendre un nouveau piège à l’innocente guerrière. Cauchon lui offrit de lui permettre d’entendre la messe, si elle voulait quitter ses habits militaires.

Comment Jeanne déjoua ce nouveau piège

— Vous pouvez bien me permettre d’entendre la messe en cet état, comme je le désire vivement, répondit l’indomptable jeune fille ; quant à l’habit, je ne le puis changer, cela n’est pas en mon pouvoir.

Le lendemain, commença la lecture du procès-verbal.

II

Le prologue de l’acte d’accusation

L’indigne évêque de Beauvais commença cette série d’admonestations qui va durer de longues séances, où, changeant de ton, il adopte, en hypocrite consommé, le ton doucereux d’une feinte commisération pour l’enfant qu’il haïssait, — nous l’avons démontré surabondamment, — d’une haine implacable.

205Il exhorta Jeanne à songer au bien de son âme, lui offrit de se choisir parmi les assistants un conseiller et réclama d’elle un serment plus explicite.

— Jeanne, lui dit-il, toutes les personnes que vous voyez ici sont de très doctes clercs, versés dans le droit divin et humain, dont l’intention a toujours été et est encore d’agir à votre égard avec douceur et pitié. Nous ne poursuivons aucune vengeance, nous ne désirons aucun châtiment ; nous cherchons seulement à vous instruire et à vous ramener dans le chemin de la vérité et du salut. Comme vous êtes illettrée et qu’en des matières aussi ardues vous ignorez peut-être ce que vous devez faire, ce que vous devez répondre, je vous invite à choisir parmi ces messieurs un ou plusieurs docteurs pour vous assister dans vos réponses. Si vous ne savez quels conseillers vous devez prendre, je vous offre de vous en donner de ma main, pourvu qu’en ce qui vous concerne vous soyez décidée à dire la vérité. Je vous requiers de jurer en notre présence que vous direz la vérité sur tous les points qui touchent votre procès.

Jeanne avait expérimenté la douceur et pitié de ses persécuteurs. Le rôle infâme joué par Loyseleur auprès d’elle disait assez ce que serait l’avocat choisi parmi les assesseurs de Cauchon ou donné par lui, elle flaira le piège et répondit :

— Premièrement, de ce que vous avez dit pour mon bien et notre foi, je vous remercie, et toute la compagnie aussi. Quant au conseil que vous m’offrez, je vous remercie encore ; mais je n’ai pas l’intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête à jurer de dire la vérité sur tout ce qui touchera votre procès.

De quoi Jeanne est accusée

Pour donner une première preuve de leur douceur compatissante, l’acte d’accusation, dont la lecture commença incontinent, débuta par ce doux préambule.

Jeanne est sorcière, devineresse, fausse prophétesse, invocatrice et conjuratrice de mauvais esprits, superstitieuse, 206pratiquant les arts magiques ; pensant mal de la foi catholique ; schismatique, doutant ou s’écartant de la bulle dogmatique Unam sanctam et de plusieurs autres articles de foi ; sacrilège, idolâtre, apostate, mal disant et mal faisant ; blasphématrice envers Dieu et les saints, scandaleuse et séditieuse, troublant et empêchant la paix, excitant à la guerre, cruellement altérée de sang humain et poussant à l’effusion du sang ; ayant abjuré sans pudeur la décence de son sexe, et prenant sans vergogne l’habit indécent et l’extérieur des hommes d’armes, pour ces choses et plusieurs autres, abominable à Dieu et aux hommes, violatrice des lois divine, naturelle et ecclésiastique ; séductrice des princes et des peuples ; permettant et consentant, au mépris de Dieu, qu’on la vénère et qu’on l’adore, donnant ses mains et ses vêtements à baiser ; usurpatrice de l’honneur ou du culte dus à Dieu ; hérétique, ou du moins véhémentement suspecte d’hérésie.

Suivait l’énumération des prétendues preuves de tous ces chefs d’accusation, tirées des réponses mêmes de Jeanne odieusement travesties et perfidement défigurées.

Un dialogue qu’il faudrait citer en entier

L’innocente héroïne protesta contre tous ces travestissements. Si notre récit ne devait point en être par trop prolongé, ce serait un dialogue admirable à répéter ici que celui qui s’établit entre le lecteur du procès-verbal et l’accusée protestant à chaque pas de cette longue diatribe99.

Comment Jeanne invoquait ses voix

Nous n’en retiendrons ici qu’un détail, celui de la réplique, admirable de piété et de foi, qu’elle opposa aux efforts tentés pour l’amener à renier ces voix, que l’accusation affirmait venir du démon.

— Je les appellerai à mon aide tant que je vivrai, répondit-elle.

— De quelle manière les requérez-vous ?

207Je réclame Notre-Seigneur et Notre-Dame qu’ils m’envoient conseil et confort.

— En quels termes les requérez-vous ?

Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien, quant à l’habit, le commandement comme je l’ai pris, mais je ne sais point par quelle manière je le dois laisser. Pour ce, plaise vous à moi l’enseigner. Et tantôt ils viennent.

Tant de candeur et de loyauté eût adouci des tigres.

III

Appel au concile général

Les deux dominicains, frère Isambard de la Pierre et frère Martin Ladvenu, émus de pitié, l’étaient allé trouver dans sa prison et, raconte Isambard,

interrogée si elle voulait se soumettre à notre Saint-Père le pape, répondit que oui, pourvu qu’on la conduisît devant lui ; mais elle ne voulait point se soumettre à l’évêque de Beauvais, son ennemi capital. Comme je l’exhortais à se soumettre au concile général alors assemblé, où siégeaient beaucoup de prélats et de docteurs du parti de France, Jeanne, ayant ouï ce conseil, commença à s’écrier :

— Oh ! puisque en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et soumettre au concile de Bâle.

Aussitôt, enflammé de dépit et d’indignation, l’évêque de Beauvais me cria :

— Taisez-vous, de par le diable !

Alors le greffier Guillaume Manchon demanda s’il fallait écrire la soumission de Jeanne. L’évêque répondit que non, et que cela n’était pas nécessaire, et Jeanne s’écria :

208Ah ! vous écrivez bien ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi !

Une éloquente protestation du cardinal Langénieux : l’Église n’est point responsable des iniquités du tribunal de Rouen

Le moment est venu, devant tant d’atrocité, de proclamer bien haut que le tribunal de Rouen ne fut jamais un tribunal d’Église, mais bien un tribunal d’ennemis anglais.

C’est le cardinal Langénieux, qui l’a dit éloquemment :

Ah ! un cœur d’évêque se serre, quand, regardant ce tribunal déshonoré, il ne peut se dissimuler qu’il se compose presque exclusivement de prêtres, de religieux et qu’il est présidé par un évêque ; quand il les entend se prévaloir de leur caractère sacré pour jouer le rôle de l’Église, s’afficher comme représentants de l’Église, lorsqu’ils ne sont que les vils instruments d’une politique ennemie, assez audacieuse pour se servir de leur ministère et se venger sans se compromettre !

Cet évêque de Beauvais, chassé de son siège par ses propres sujets pour ses opinions antinationales, ennemi du roi, tout entier à la dévotion des Anglais, il n’a aucune juridiction sur l’accusée ; il est sans compétence, mais il est prêt à payer, par une criminelle complaisance, la promesse qu’on lui a faite de l’archevêché de Rouen.

Le promoteur est un chanoine de Beauvais, chassé en même temps et pour les mêmes raisons que son évêque.

Et, devant ces faits indéniables, on a dit, on a osé dire et l’on dira peut-être encore demain que Jeanne d’Arc a été condamnée par l’Église.

L’Église, Messieurs, mais elle n’a donné aucun mandat à ces hommes qui ne lui appartiennent plus que par leur habit ! Si elle l’avait donné, elle eût entendu qu’on en fît un tout autre usage et qu’on ne vînt pas humilier sa souveraine majesté aux pieds de la tyrannie d’un pouvoir tout-puissant ! Non ! non ! elle n’a point à rougir de tant et si grandes iniquités. Si elle avait été là, elle eût au moins réclamé de garder l’humble et vaillante bergère dans ses prisons, elle ne l’eût pas laissée aux mains d’ennemis acharnés et sans pudeur ! Tout atteste que Jeanne 209a été jugée et condamnée par la politique seule, politique de vengeance, et non par l’Église. Interrogez l’histoire, et elle vous répondra : L’orgueil d’une part, la soif de l’or ou des honneurs de l’autre, voilà, si vous y ajoutez les menaces, la crainte, la peur, voilà les agents de ce crime !

Et qui donc le sait mieux que la victime elle-même ? — Eh bien ! elle le sait, elle le dit, elle proteste. Chaque jour on cherche à troubler sa conscience en lui représentant que, résister à ses juges, c’est résister à l’Église. Elle ne peut démêler toujours ces captieuses subtilités, elle n’ose résister en face à un évêque ; mais sa foi et l’évidence des faits lui donnent le sentiment instinctif de la vérité, et, en dépit de tous les sophismes, elle en appelle, de ses juges à l’Église, à l’Église qu’elle aime, en laquelle elle croit, à laquelle elle est soumise d’esprit et de cœur, et qu’elle ne reconnaît point dans le tribunal qui est devant elle.

L’Église, c’est la justice, et elle n’a sous les yeux que déloyauté et mensonge ; l’Église, c’est l’indépendance en face des exigences des pouvoirs humains, et elle ne voit que des vendus ; l’Église est une mère, même pour les coupables, et elle, innocente, est traitée avec une rigueur pleine de cruauté. Elle a donc mille raisons de n’en pas croire les apparences et de s’écrier : Menez-moi au pape et je lui répondrai, car je tiens et je crois que nous devons obéir à notre Saint Père le Pape, qui est à Rome !

Et comme le président, sentant toute la portée de cet appel et craignant de voir sa proie lui échapper, défend au greffier d’écrire ses paroles : Ah ! reprend l’innocente victime, vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais, ce qui est pour moi, vous ne l’écrivez pas !

Jusqu’à sa mort, elle proteste qu’elle a été soustraite à la justice de l’Église, qu’elle aurait mieux aimé mourir avant de tomber aux mains des Anglais, et, quand on lui annonce sa condamnation, elle éclate en sanglots, disant : Ah ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étais soumise, et que j’eusse été gardée par des gens 210d’Église, non pas par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement méchu comme il est. Ah ! j’en appelle devant Dieu, le juge, des torts et ingravances qu’on me fait !

Mais, reprenons notre récit.

IV

Consultations et réponses

L’acte d’accusation était réparti en soixante-dix articles.

Le lendemain de Pâques, les juges de Rouen, sur la demande de leurs émules de Paris, se réunirent pour tâcher de réduire le tout en douze articles. Ils y parvinrent et ce sont ces douze incriminations, quintessence et résumé de toutes les faussetés de l’accusation, qui vont devenir le pivot du procès, comme ils devinrent la base de la réhabilitation posthume de l’innocente victime.

Le lundi 5 avril, quand ce travail fut prêt, Cauchon l’envoya aux docteurs et personnages qu’il s’était promis de consulter, afin de fortifier sa sentence et de couvrir un peu l’odieuse responsabilité de son crime.

Nous, Pierre, évêque, etc… Nous vous prions et requérons que, pour le bien de la foi, vous nous donniez par écrit, sous notre seing, un conseil salutaire au sujet des assertions ci-dessous transcrites. Faites-nous savoir, après les avoir attentivement examinées et comparées entre elles, si elles ne vous semblent pas, en tout ou en partie, contraires à la foi orthodoxe, suspectes d’erreur contre l’autorité des saintes écritures, contre les décisions de la très sainte Église romaine, des docteurs approuvés par elle et des lois canoniques, scandaleuses, téméraires, dangereuses, pour la paix publique, injurieuses, contraires aux bonnes mœurs, pleines de péchés, en un mot, coupables de quelque façon que ce soit ; ou du moins dites-nous ce qu’on doit penser des assertions susdites en matière de foi.

Le courage du vieil évêque d’Avranches

211Les assertions étaient fausses, les conseillers choisis sur le volet. La réponse à cette consultation ne pouvait être douteuse. Cependant, parmi les plates obséquiosités des répondants, la conscience humaine relève avec un vrai soulagement la courageuse riposte du vieillard, qui siégeait sur le trône épiscopal d’Avranches, Jean de Saint-Avit.

Il avait démêlé la perfidie de son indigne collègue de Beauvais, et, mettant le doigt sur la plaie, il dit à l’envoyé de Cauchon :

— Quelle est la décision de saint Thomas sur la soumission qui est due à l’Église en pareil cas ?

Le délégué était dominicain. Il consulta la Somme et remit par écrit au pieux vieillard l’opinion de son glorieux frère en religion, l’Ange de l’École.

— Dans toutes les choses douteuses qui touchent la foi, on doit toujours recourir au pape ou au conseil œcuménique.

— Eh bien ! répondit le courageux évêque, tel est mon avis.

L’avis ne fut pas inséré au procès-verbal, et le vieil évêque, injurié grossièrement par Jean d’Estivet, fut un peu plus tard incarcéré à Rouen, comme suspect de sympathie pour la France.

V

Jeanne tombe malade

Or, dans l’intervalle, la prisonnière, accablée de souffrances physiques et de tortures morales, tombait gravement malade. Les chefs du parti anglais s’effrayèrent.

— Prenez-en bien soin, dit Warwick, car le roi ne voudrait à aucun prix qu’elle mourût de mort naturelle. Il l’a chèrement achetée et payée, il ne veut pas qu’elle périsse autrement que par la sentence des juges et sur le bûcher. Faites donc en sorte de la guérir.

Les médecins mandés auprès de la malade lui demandèrent à quoi elle attribuait son affaiblissement.

212L’évêque de Beauvais, dit simplement Jeanne, m’a envoyé une carpe, dont j’ai mangé, et c’est peut-être la cause de ma maladie.

— Paillarde ! répliqua Jean d’Estivet mis hors de lui par une réponse qui pouvait insinuer un soupçon au fond trop vraisemblable, dis plutôt que tu as mangé des harengs et autres choses qui ne te valent rien.

Les médecins voulurent la saigner. Warwick, montrant qu’il connaissait bien mal la sainte victime, voulut s’y opposer.

— Pas de saignée, fit-il, elle est rusée, elle pourrait se tuer.

On la saigna néanmoins, et elle se trouva mieux.

Insistances sans pitié

Aussitôt, Cauchon, qui ne voulait pas perdre de temps, vint remplir une formalité, réclamée par la plupart des consultants aux douze articles. Sur un ton d’hypocrite douceur, il engagea la malade à rétracter ses erreurs.

Jeanne dévoile ses vrais sentiments pour l’Église

Étendue sur son lit, épuisée, Jeanne trouva la force de remercier son bourreau du soin qu’il disait prendre de son âme, et, dévoilant les vrais sentiments de cette âme envers l’Église, au moment même où l’on travaillait à les obscurcir, elle ajouta :

Mettez-moi en terre sainte

— Il me semble que ma maladie me met en grand péril de mort. S’il en est ainsi, que la volonté de Dieu soit faite ; mais je vous requiers de me faire administrer le sacrement de pénitence, et le corps de Notre-Seigneur aussi. Enfin, je demande d’être mise en terre sainte.

— Si vous voulez les sacrements de la sainte Église, répondit l’inexorable persécuteur, il faut, comme tous les bons catholiques, vous soumettre à elle.

— Je ne saurais maintenant vous dire autre chose, ajouta Jeanne, en retombant sans force sur son grabat.

Cauchon insista sans pitié.

— Plus vous craignez pour votre vie, plus vous devez vous amender. Vous ne pouvez jouir de vos droits de catholique, qu’en vous soumettant à l’Église.

213Si mon corps meurt en prison, murmura la victime, je compte que vous le ferez mettre en terre sainte. Si vous ne le faites pas, je m’en rapporte à Notre-Seigneur.

Je suis bonne chrétienne et bien baptisée

L’un des assistants dit que, si elle s’obstinait ainsi à refuser de se soumettre, on la traiterait comme une païenne.

À ce mot, Jeanne se relève et, puisant dans sa foi une force qu’elle n’avait plus :

— Je suis bonne chrétienne, cria-t-elle, j’ai été bien baptisée, et je mourrai comme une bonne chrétienne. J’aime Dieu, ajouta-t-elle en s’animant de plus en plus, je le sers et je voudrais aider et servir l’Église de tout mon pouvoir.

Les juges se retirèrent confus. Ils revinrent à la charge le 9 mai.

La séance du 9 mai

— Vraiment, continua-t-elle de leur répondre, quand vous devriez me faire arracher les membres et me faire partir l’âme du corps, je ne vous dirais pas autre chose, je vous dirais toujours ensuite que vous me l’avez fait dire par force.

Dernières interrogations

Enfin, le mercredi 23 mai, Pierre Cauchon, qui avait reçu des docteurs parisiens ce qu’il désirait d’eux, fit comparaître une dernière fois l’héroïque jeune fille, et recommença à l’exhorter de se rétracter. Elle répondit, avec la même assurance :

— Je maintiens tout ce que j’ai répondu dans le procès.

— Ne savez-vous pas, reprit Cauchon, que vous vous exposez à être brûlée vive !

— Quand je verrais le feu allumé, les fagots préparés, le bourreau y mettre le feu, quand je serais sur le bûcher, je ne dirais pas autre chose, et je soutiendrais ce que j’ai dit dans le procès, et cela jusqu’à la mort.

À demain la sentence

L’indigne évêque fit une dernière adjuration :

— Avez-vous quelque chose à ajouter ?

— Non !

La cause est entendue, à demain la sentence.

214Chapitre sixième
Au cimetière de Saint-Ouen

I

Les audaces de la dernière heure

On l’a observé avec beaucoup de vérité100, c’est à l’heure où tous les préparatifs d’un crime semblent prêts à devenir inutiles, que les malfaiteurs deviennent plus audacieux et plus rusés.

Tel fut Cauchon à la dernière période de sa lutte contre l’innocence.

À tout prix, il faut empêcher que l’on croie à la sincérité et à la mission de Jeanne. À tout prix, il faut l’amener à se rétracter.

Pour y arriver, rien ne coûtera au haineux personnage. 215Les plus grossières fourberies vont lui sembler légitimes. Jusqu’ici, il a supprimé des pièces au procès, il n’en a point encore substitué : il va commettre cet acte de perfidie. Il n’a pas encore pris la responsabilité de promesses mensongères : il va en faire. Enfin, il est un mode de séduction devant lequel son orgueil a reculé et qu’il sait bien devoir être tout puissant sur le cœur de la patriote française, celui de faire luire à ses yeux l’espoir de reprendre les armes pour son pays : il va tenter ce moyen, le plus perfide de tous.

Tous ces moyens d’intimidation, il les emploiera ; non plus seulement avec des menaces lointaines, mais au pied même d’un bûcher, à deux pas d’un bourreau qui agite sous les yeux de la victime sa torche enflammée. On lit dans les Actes des Martyrs que souvent de courageux apôtres descendirent dans l’arène pour exhorter les confesseurs de la foi à ne point faiblir devant l’horreur d’un supplice imminent et pour les fortifier contre l’inévitable résistance de la nature épouvantée à l’aspect d’une aussi horrible mort.

Si Jeanne a connu les révoltes de l’humanité en elle, rien ne serait plus explicable, surtout après l’infamie qui mit le comble aux sacrilèges de Cauchon.

Loyseleur, on s’en souvient, se faisant passer pour un secret partisan du roi Charles, s’était insinué dans la confiance de la Pucelle. Cauchon lui ordonna de changer tout d’un coup la tactique que cette hypocrite fraude avait permis à Loyseleur de suivre. Cet odieux et sacrilège directeur de la conscience de Jeanne vient subitement lui annoncer que la résistance, qu’il lui a jusqu’alors conseillée, devient maintenant coupable et il commande à Jeanne, au nom même de Dieu, de sauver son âme en se soumettant au tribunal que préside l’inspirateur de cette horrible comédie.

Que faisaient les voix ?

Mais, dira-t-on, que faisaient les voix ?

Les voix obéissaient à Dieu, et Dieu voulait sauver la France par le martyre de Jeanne d’Arc !…

216II

Au cimetière Saint-Ouen, le 24 mai 1431

C’était le 24 mai, jeudi dans l’octave de la Pentecôte, le cimetière, situé alors à droite de la riche église ogivale de Saint-Ouen encore debout dans la capitale normande, se remplissait de bonne heure d’une affluence inaccoutumée, Comme tous les cimetières de ce temps, ce terrain appartenait à l’église. Or, on y avait dressé deux estrades, l’une richement décorée, sur laquelle se pavanaient orgueilleusement l’évêque de Beauvais et ses complices du parti anglais, et une autre, petite, sans ornements, où l’on amena Jeanne, toujours chargée de chaînes comme une vile criminelle. À ses côtés, prirent place l’infâme Loyseleur, l’appariteur Massieu, le greffier Manchon et Guillaume Érard, l’orateur de la scène.

Devant Cauchon, sur une table, deux sentences toutes préparées : l’une de condamnation, appuyée par la présence du bourreau que Jeanne pouvait apercevoir de son estrade la torche en main au pied de la charrette toute prête à l’emmener au bûcher ; l’autre de pénitence canonique, si la Pucelle cède à ses persécuteurs.

Jean Massieu tenait en mains une formule d’abjuration très courte, quelques lignes seulement, où Jeanne déclarait accepter l’habit de femme et se soumettre au tribunal de l’Église. Mais, ce que Jeanne ni le public ne savaient point, à côté, un secrétaire anglais gardait dans sa manche une autre formule, où Jeanne déclarait renoncer à ses visions et rétracter toutes ses affirmations du procès.

Quant à l’infortunée victime visée par tout cet apparat et ses machinations, on l’avait dûment avertie qu’elle allait avoir à choisir entre une mort cruelle et infamante ou une soumission plus apparente que réelle à la volonté de ses juges.

— Il fallait, lui disait-on, pour le respect des seigneurs 217d’Église qui la faisaient comparaître, qu’elle reconnût leur autorité, au moins extérieurement, et le témoignât en reprenant ses vêtements de femme. Moyennant ce, elle aurait la vie sauve, serait tirée des mains de ses geôliers anglais et mise dans les prisons d’Église.

Être mise dans les prisons d’Église !… Elle le demandait avec instances depuis son arrivée à Rouen. Là, du moins, elle serait à l’abri des infâmes attentats de ses gardiens, confiée à des femmes et dès lors elle pourrait sans inconvénient reprendre les habits de son sexe. En outre, avec un nouvel évêque plus consciencieux, elle avait chance d’être envoyée à Rome, au tribunal suprême du pape qu’elle invoquait comme son unique espoir dans sa détresse. Puis, qui sait ? la garde serait là moins sévère, si elle parvenait à s’évader !…

Les voix lui avaient prédit une grande victoire qui la délivrerait. Cette victoire, c’était le martyre ; cette délivrance, c’était le paradis ! Mais, elle ne l’avait point entendu ainsi, et la patriotique enfant croyait qu’il s’agissait d’une victoire des armes françaises, de la reprise de sa carrière militaire pour la mener au bout de ses quatre missions.

Sois sur tes gardes, Jeanne !

On pressent déjà toute l’horreur de la lutte qui va s’engager au cimetière de Saint-Ouen. Jeanne en eut un frisson. Ses saintes lui avaient dit, au départ :

— Sois sur tes gardes, Jeanne, on va chercher à te tromper, et l’on y parviendra !

Le traître vint aussitôt contredire cet avertissement.

Jeanne en effet attendait, sous une petite porte, à l’entrée du cimetière, quand Loyseleur s’approcha, il vint annoncer une nouvelle fort inattendue. Voici que les juges inclinent à la clémence, ils se contentent d’une apparence de soumission tout extérieure et de l’abandon de l’habit viril, et elle est sauvée !…

— Refuser cette concession tout apparente, conclut le fourbe, serait pécher contre la vertu de prudence qui est 218une vertu cardinale101, ce serait tenter Dieu. Jusqu’ici, ajouta l’hypocrite menteur, j’ai conseillé la résistance aux juges, je suis obligé de m’incliner devant leur clémence inespérée et je vous conseille, ma chère fille, de céder.

Jeanne, stupéfaite de ce nouveau langage, regarde fixement Loyseleur. Le traître soutient effrontément ce clair et pur regard, mais, Cauchon, qui suit la scène, a fait un signe, et, sans laisser à la victime le temps de se tourner vers ses voix, on la pousse vers l’estrade.

III

Le sermon d’Erard

Sur un nouveau signe du président, le prédicateur, chargé de la harangue traditionnelle, commence :

— J’aurais mieux aimé, dit-il plus tard, avoir été en ce moment à Lille qu’à Rouen.

C’est possible, mais il faut avouer qu’il s’acquitta avec grand zèle de sa triste besogne. Ce discours d’Érard, chef-d’œuvre de mauvais goût et de charabia amphigourique, ne fut qu’un long torrent d’injures, entremêlé de ridicules sentimentalités.

Jeanne écoutait, attendant que ce débordement de rhétorique eût cessé de couler, quand, tout à coup, elle leva la tête et son œil s’alluma.

C’est que le prédicateur, emporté par son action désordonnée, venait de ramasser toute la force de ses poumons vigoureux, pour s’écrier :

— Ah ! France, tu es bien abusée ! Tu as toujours été la nation très chrétienne, et Charles, qui se dit roi, qui se 219prétend ton souverain, a adhéré, comme un hérétique, comme un schismatique, car, tel est-il, aux paroles et aux actions d’une femme frivole, diffamée et de tout déshonneur pleine, et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par qui elle a été examinée et non reprise, ainsi qu’elle l’a avoué.

Jeanne se contint, frémissante. L’imprudent orateur se tourna vers elle :

— C’est à toi, Jeanne, que je parle, c’est à toi que je dis que ton roi est hérétique et schismatique.

La Pucelle l’interrompt sur l’ordre de ses voix

C’en était trop. Malgré les recommandations de Loyseleur, Jeanne éclata. Ses voix d’ailleurs venaient de lui faire entendre soudainement un ordre formel :

— Réponds, disaient-elles.

Jeanne se tourna vers le prédicateur et défendit son roi :

— Par ma foi, sire, dit-elle, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et que nul, mieux que lui, n’aime la foi et l’Église.

La foule se tut, saisie par cet accent si personnel et si hardi. Érard, un moment interdit, ne sut que recourir à la force. Il cria à Massieu :

— Faites-la donc taire.

Puis, il reprit son discours et le termina, en s’écriant, mais cette fois sur un ton moins arrogant.

— Voici messeigneurs les juges qui, à différentes fois, vous ont sommée et requise de vouloir bien soumettre vos paroles et vos actes à notre sainte mère l’Église, en vous apprenant et en vous montrant que, dans ces paroles et dans ces actes, il y avait plusieurs choses qui, d’après ce qui semblait aux clercs, étaient erronées et mauvaises à dire.

Nouvel appel au pape

Maître Érard s’attendait à la rétractation promise par ses complices. Quelle ne fut pas sa surprise, quand, au lieu de cette conclusion flatteuse pour son amour-propre d’orateur, il entendit Jeanne lui répliquer :

220Je vous répondrai.

— Eh bien ! fit-il tout décontenancé, parlez maintenant.

— Au sujet de la soumission à l’Église, je leur ai déjà répondu. Pour mes œuvres, pour ce que j’ai dit ou fait, que cela soit envoyé à Rome, à notre Saint-Père le Pape, auquel, et à Dieu d’abord, je m’en rapporte. Quant à mes paroles et à mes actes, je les ai dites et faits de par Dieu.

— Personne ne vous a fait agir ?

— Je ne rends personne responsable de mes paroles ou de mes actes, ni mon roi, ni d’autres ; et, s’il y a quelque faute, c’est moi qui l’ai commise et non un autre.

— Voulez-vous rétracter vos paroles et vos actes, qui sont désapprouvés par les clercs ?

— Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape.

Ces paroles, diront plus tard unanimement les docteurs de la réhabilitation, privaient les prétendus juges de Rouen de toute juridiction, et annulaient tous leurs actes postérieurs. C’est le cri de saint Paul devant le proconsul romain : Civis Romanus sum. Le magistrat païen fit preuve d’une droiture que n’eurent pas les juges de Rouen102.

Injustice du refus que Cauchon lui oppose

221Pierre Cauchon sentit le péril. Il intervint.

— Cela ne suffit pas, prononça-t-il doctoralement. Il est impossible qu’on aille si loin pour chercher notre Saint-Père le Pape. Il y a aussi les Ordinaires qui sont juges, chacun en son diocèse. Aussi, est-il nécessaire que vous vous en rapportiez à notre mère sainte Église, et que vous teniez pour vrai ce que les clercs et gens en ce connaissant disent et ont décidé au sujet de vos actions et dits.

Mais, Jeanne, sans se laisser déconcerter, répéta :

— Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape.

Instances et fourberies

Trois fois, Cauchon, feignant de se conformer aux prescriptions 222canoniques, fit sommation à la Pucelle de se soumettre. Trois fois, elle répéta son appel au pape.

C’était le renversement de tout le complot. Cauchon fit signe à Érard. Celui-ci fit lire la courte formule d’abjuration, anodine et purement de forme, dont nous avons parlé et s’écria, sur un ton de colère :

— Tu abjureras, ou tu seras brûlée.

Qu’est-ce qu’abjurer ?

— Qu’est-ce ? reprit Jeanne, abjurer ? je ne sais pas ce que c’est.

On le lui expliqua sommairement, pendant qu’Érard lui faisait remarquer la charrette qui stationnait tout proche et l’homme en qui Jeanne reconnut le bourreau qu’elle avait déjà vu dans la salle aux instruments de torture.

IV

Mais, que veut-on donc de moi ?

Pour achever de la terrifier, Cauchon se mit à lire la première des deux sentences placées devant lui, celle qui condamnait à mort, avec des considérants impudemment mensongers comme celui-ci :

Vous avez, d’un esprit endurci et avec obstination, expressément et à plusieurs fois, refusé de vous soumettre à notre Saint-Père le Pape et au Concile général.

Loyseleur, de plus en plus fourbe, avec d’hypocrites larmes dans la voix, s’approchait de la patiente et lui disait en gémissant :

— Jeanne, ma fille, sauvez votre âme.

Érard lui-même, abandonnant sa tactique de violence, lui disait :

— Nous avons pitié de toi, nous ne voudrions pas te livrer à la justice séculière, et, cependant, nous allons y être obligés.

Tout autour de l’échafaud, on criait :

223Faites ce qu’on vous conseille. Voulez-vous donc mourir ?

Jeanne répondait, dans sa candeur virginale :

— Mais quoi donc ! que veut-on de moi ? Je n’ai rien fait de mal. Je crois au symbole des apôtres, aux dix commandements de Dieu. Ma foi est celle de l’Église et je m’en rapporte pour toutes choses à la cour romaine.

On promet à Jeanne la liberté

À bout d’arguments, Érard osa dire :

— Abjurez, Jeanne, et nous vous délivrerons de prison !

Ne sachant à qui entendre, Jeanne baissa la tête :

— Vous vous donnez bien du mal pour me séduire ! fit-elle tristement.

Sans doute, ses voix l’avaient avertie de prendre garde, qu’on allait la tromper. Mais, en quoi ? à quel moment ?

Elle regarda du côté de Cauchon, et elle vit une scène, où ce comédien sinistre jouait son dernier atout. Il venait d’interrompre la lecture de la sentence de condamnation, et se donnait les airs de quelqu’un qui hésite et s’attendrit.

Vous êtes un traître !

Ce que voyant, les Anglais et leurs partisans s’y laissèrent prendre. De violents murmures s’élevaient autour de l’évêque, on lançait des pierres. Un chapelain anglais, celui du cardinal de Winchester, oncle du roi d’Angleterre, présent à la scène, osa crier au président :

— Vous êtes un traître, vous êtes complice de Jeanne !

Feinte colère de l’évêque de Beauvais

Cauchon fit semblant de s’emporter.

— Vous en avez menti, répliqua-t-il au chapelain, car, dans une telle cause, je ne veux favoriser personne, mais c’est le devoir de ma profession de chercher le salut de l’âme et du corps de ladite Jeanne. Vous m’avez injurié, et je ne passerai pas outre, que vous ne m’en ayez fait réparation.

Et il jeta la sentence par terre. Le cardinal anglais lui-même y fut pris, il réprimanda son chapelain et lui ordonna de se taire. D’ailleurs, l’évêque avait raison, c’est le chapelain qui en avait menti, en l’appelant traître à la cause des ennemis de la France.

Que les clercs la voient et je la signerai

224Ceux qui assistaient Jeanne profitèrent de l’incident.

— Vous voyez bien, lui disaient-ils, que le juge vous est favorable, et que sa clémence irrite vos ennemis.

Érard suppliait. Massieu, que Jeanne savait lui être favorable, se joignait à lui de bonne foi. Loyseleur surtout, le fourbe sacrilège, parlait au nom de la conscience.

Chacun lui criait :

— Abjurez, mais abjurez donc ! Voulez-vous donc mourir aujourd’hui ?

On lui présenta la formule, la plus courte des deux, celle qui ne compromettait pas l’essentiel de ses déclarations.

— Que les clercs la voient, dit-elle, et, si l’on me dit que je dois la signer, je la signerai.

V

Les Anglais eux-mêmes s’y laissent prendre

Les juges commencèrent à respirer.

On relut aussitôt à Jeanne la formule qu’on lui proposait. La Pucelle écoutait. Reprendre ses habits de femme, quand elle serait hors de péril pour sa chasteté. Se soumettre à des juges, qui offraient de la délivrer. Entrevoir la liberté et le retour au milieu des siens. Reprendre son service dans l’armée de son roi. Au fond, ce n’était qu’une humiliation qu’on lui demandait, une formalité humiliante, mais qui n’engageait à rien.

Une pensée lui traversa l’esprit.

— Mes ennemis vont être bien pris !

Et elle se mit à sourire, si bien que les Anglais crièrent qu’elle se moquait d’eux et de ses juges. Mais elle, toujours souriant, fit signe qu’elle voulait bien103.

225Massieu lut donc de nouveau son anodine formule. Jeanne en répéta les mots. Restait à la signer.

Le secrétaire du parti anglais substitue une formule à l’autre

Laurent Calot, le secrétaire du parti anglais dont nous avons fait plus haut remarquer la présence auprès de l’estrade, s’avança tout de suite, comme chargé de ce soin. Il prit la feuille des mains de Massieu, et habilement lui substitua, comme un vulgaire escamoteur et un abominable faussaire, celle qu’il cachait dans sa manche104. Puis, il mit une plume entre les doigts de la Pucelle.

Le rond, la croix et la signature

— Mais, fit-elle, je ne sais ni lire ni écrire.

— Peu importe ! répliqua-t-il, en lui tendant le papier.

Jeanne, qui avait toujours aux lèvres ce même sourire qui irritait tant les Anglais105, traça un rond au bas de 226la feuille. Calot fut mécontent. Alors, elle fit une croix.

Mais, le secrétaire, lui prenant la main, lui fit écrire son nom tout entier.

— Elle a abjuré, dit Cauchon en se penchant à l’oreille du cardinal, que faut-il faire ?

— L’admettre à pénitence, répondit sans hésiter Winchester.

Et aussitôt, laissant la sentence de mort, l’évêque de Beauvais prit le second papier, celui qui relevait l’accusée de l’excommunication, mais la condamnait, en expiation de ses fautes, à la prison perpétuelle, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse.

Or ça, gens d’Église, menez-moi en vos prisons

Comme elle descendait de l’échafaud, Loyseleur dit à la condamnée :

— Jeanne, vous avez fait une bonne journée, s’il plaît à Dieu ; vous avez sauvé votre âme.

Jeanne le regarda, et, lui rappelant sa promesse, elle dit à ceux qui l’entouraient :

— Or çà, gens d’Église, menez-moi en vos prisons, que je ne sois plus en la main de ces Anglais.

Mais, Cauchon, on verra bientôt pourquoi, ne l’entendait point ainsi. Il dit sèchement aux gardes :

— Menez-la où vous l’avez prise !

Nous la rattraperons

Les Anglais cependant murmuraient tout haut. On leur avait promis de brûler la sorcière, et voilà qu’elle leur échappait. Warwick lui-même semble s’y être laissé prendre :

— Cela va mal pour le roi, dit-il assez haut pour être entendu de l’entourage de Cauchon, cette fille nous échappe.

Quelqu’un des juges qui l’entendit sourit finement et répondit :

— Soyez tranquille, nous la rattraperons bien !

227Chapitre septième
Relapse

I

Les voix éclairent Jeanne sur le véritable caractère de sa prétendue abjuration

En se retrouvant au milieu des mêmes soudards, ivres de vengeance, la pauvre jeune fille comprit son erreur. Cauchon l’avait indignement trompée, elle entrevit l’horrible trahison de Loyseleur. Se voyant seule, délaissée, elle se prit à pleurer.

Tout à coup la lumière qui précédait toujours ses visions éclaire de vives clartés le noir cachot. Jeanne lève la tête et, à travers ses larmes, reconnaît les saintes.

— Que m’arrive-t-il donc ? leur demanda-t-elle. Que m’a-t-on fait faire ?

Les saintes d’un ton plus affectueux encore que d’ordinaire, lui expliquèrent avec bonté comment on l’avait lâchement trompée et forcée à signer par fraude une pièce où elle déclarait mensongères ses saintes visions et abjurait sa mission divine.

228Comme elle en témoignera bientôt, elle serait morte de douleur, à cette révélation, si les saintes ne l’avaient consolée et soutenue.

— Que faire ? que faire maintenant ?

Ce qu’elle fit pour la réparer

Les voix le lui firent connaître. La première fois qu’elle reverra ses juges, elle devra énergiquement affirmer ses révélations, leur raconter la visite que saintes Catherine et Marguerite lui faisaient en ce moment, puis rétracter très haut la prétendue abjuration qu’ils lui avaient si indignement extorquée et déclarer, conformément à la vérité, qu’elle n’avait rien compris à ce qu’on lui faisait signer.

Les saintes la laissèrent consolée et réconfortée.

Comment elle fut amenée à reprendre les habits d’homme

Or, elles ne lui avaient rien dit de l’habit de femme, qu’elle avait repris et qu’elle crut devoir garder pour ne pas manquer à sa promesse.

Hélas ! rien n’était sacré pour ses misérables geôliers. La voyant sans défense, ils recommencèrent leurs ignobles tentatives.

De nuit, — raconte l’huissier Massieu, — elle était ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne et attachée moult étroitement d’une chaîne traversante par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de bois de longueur de cinq à six pieds, et fermante à clef, par quoi ne pouvait se mouvoir.

La soldatesque trouva plaisant de soumettre l’infortunée à ses grossières menaces, et Jeanne n’avait, pour se défendre d’eux, que ses cris et ses appels déchirants au ciel.

Je la vis, — raconte le greffier Manchon, — éplorée, son visage plein de larmes, défigurée et outragée en sorte que j’en eus pitié.

L’audace de ces brigands de bas étage fit envie à un riche lord anglais, il se fit ouvrir de nuit le cachot et Jeanne ne dut sa préservation qu’à un miracle du ciel, touché de ses chastes appels. En voilà assez pour la justifier d’avoir repris les habits de guerrier, qui du moins la préservaient contre d’aussi basses tentatives. Cependant, s’il faut en croire une version accréditée, le désir de garder la promesse faite au cimetière 229de Saint-Ouen l’aurait décidée à conserver les vêtements de son sexe.

Ce n’était pas l’affaire des conjurés.

Pour perdre la Pucelle, dit Henri Debout, il fallait la faire retomber dans ce qui lui avait été défendu. Puisque, malgré toutes les ignominies dont on l’entourait pour l’amener à reprendre l’habit d’homme, Jeanne ne le redemandait pas, il n’y avait qu’à le lui imposer. C’est ce que l’on fit.

Le dimanche suivant, au matin, la Pucelle, encore couchée, dit à ses gardiens.

— Déferrez-moi que je me lève.

Aussitôt, un des gardes retira les habits de femme placés auprès du lit et alla prendre, dans un sac où on les gardait soigneusement dans ce but, les habits d’homme, qu’il lui jeta sans rien dire :

— Vous savez, dit Jeanne, que cet habit m’est défendu. Sans faute, je ne le prendrai pas.

Les farouches geôliers, dressés à ce manège, exécutèrent leur consigne. Ils se refusèrent au désir qu’exprimait leur victime. Elle demeura au lit. Mais, vers midi, forcée de se lever, elle dut se couvrir de ce qu’elle avait sous la main. Le complot venait de réussir.

II

Une observation trop juste réprimée par les Anglais

Aussitôt, le bruit se répand dans Rouen, perfidement propagé par les conspirateurs, que Jeanne a repris ses habits d’homme. Elle est donc retombée dans son prétendu crime, elle est coupable de récidive ou, comme on disait alors, relapse.

Relapse !… C’est le crime de ceux qui, après s’être soumis en apparence ou sincèrement à l’Église dans les procès de doctrine, retombent dans les errements dont ils ont 230promis de se corriger, et dès lors il ne reste plus qu’à les livrer au bras séculier. Si Jeanne est vraiment relapse, elle est perdue.

Les juges, avec Cauchon, accoururent pour se rendre compte du fait.

Un reste de pudeur dicta à l’un des persécuteurs cette simple réflexion :

— Comment, gardée qu’elle est si étroitement, a-t-elle pu reprendre des habits qu’on lui avait retirés et renfermés dans un sac ? C’est donc que les gardiens sont de connivence avec elle, ou bien, c’est autre chose. Il faut éclaircir tout cela.

— Taisez-vous, de par le diable, lui répliqua-t-on, et les soldats, l’appelant traître armagnac, levaient leurs lances pour l’en frapper.

L’assesseur, trop confiant, n’échappa que par la fuite à ces violences.

Parmi ceux qui virent Jeanne ce jour-là, dit Henri Debout qui nous semble avoir bien démêlé toute cette intrigue, il faut compter probablement le traître Loyseleur. L’infâme Cauchon ne manqua pas sans doute de l’envoyer à Jeanne pour lui donner de pernicieux conseils et lui suggérer des réponses compromettantes pour l’interrogatoire du lendemain.

Interrogatoire dans la prison

En effet, le lendemain matin lundi, les deux juges de Jeanne se rendirent à sa prison avec sept assesseurs et son geôlier en chef, John Gris. La Pucelle les attendait de pied ferme, mais, quand on lui demanda pourquoi elle avait repris l’habit d’homme, au lieu de raconter les violences qu’on lui avait fait subir, elle répondit, d’après le procès-verbal officiel :

— Je l’ai repris de moi-même, sans contrainte, parce que je le préférais à l’habit de femme.

Cette réponse, qui étonnera au premier abord, peut, si elle a été faite, s’expliquer de trois façons : 1° ou bien Loyseleur la lui avait suggérée, en lui représentant que, n’ayant 231pas de témoins de ses affirmations, et ses gardiens devant tout nier, elle se ferait condamner comme menteuse ; 2° ou bien ses geôliers, et à leur tête John Gris, qui était présent on ne sait pourquoi, lui auraient fait les plus horribles menaces pour sa vertu, dans le cas où elle les dénoncerait ; 3° ou bien enfin, Jeanne espérait de l’honnêteté des juges qu’ils reconnaîtraient qu’elle avait eu raison de ne pas tenir une promesse faite en échange d’un engagement de leur part non exécuté, et qu’elle les amènerait à la transférer en prison ecclésiastique en échange de la reprise par elle de l’habit de femme.

Quoi qu’il en soit, les juges, en pénétrant dans la prison, avaient aperçu Jeanne revêtue de ses habits d’homme. Cauchon, faisant l’étonné, lui demanda, avec une feinte surprise, pourquoi elle les avait repris, qui les lui avait fait reprendre ?

— Je les ai repris de moi-même sans contrainte, aurait-elle répondu si l’on en croit le procès-verbal, justement suspect, de cet interrogatoire ; j’aime mieux l’habit d’homme que l’habit de femme.

— N’aviez-vous pas promis et juré de ne pas reprendre l’habit d’homme ?

— Je n’ai jamais eu l’intention de prêter un pareil serment.

— Mais pour quelle cause avez-vous repris cet habit ?

— Parce qu’il est plus honnête à moi d’avoir un habit d’homme, puisque je vis parmi des hommes.

Elle ajouta :

— Je l’ai repris, parce qu’on ne m’a pas tenu ce qu’on m’avait promis, c’est-à-dire que j’irais à la messe, que je recevrais mon Sauveur, et qu’on me mettrait hors des fers.

— Oui ou non, avez-vous juré l’autre jour de ne plus porter cet habit ?

— J’aime mieux mourir que de demeurer dans les fers. Si l’on veut me donner une compagne qui soit ma sauvegarde, 232je serai bonne et je ferai ce que l’Église voudra.

Responsio mortifera

— Depuis jeudi, n’avez-vous pas entendu vos voix ?

— Oui, répondit Jeanne, sans éviter le piège qu’on lui tendait.

— Et que vous ont-elles dit ?

À la marge des manuscrits authentiques conservés à la Bibliothèque nationale, en face de la réponse qui va suivre, on lit ces mots sinistrement significatifs : Responsio mortifera, réponse mortelle !

— Dieu m’a fait savoir, par sainte Catherine et sainte Marguerite, que c’était grand-pitié que j’eusse abjuré et renié ma mission pour sauver ma vie, et que je me damnais pour sauver ma vie. Avant jeudi, mes voix m’avaient révélé le péché que je devais commettre en ce jour. Sur l’échafaud aussi, elles m’ont parlé. Elles m’ont dit de répondre hardiment à ce prêcheur, à ce faux prêcheur qui m’a reproché plusieurs choses que je n’ai point faites. Si je disais que Dieu ne m’a point envoyée, je me damnerais : car la vérité, c’est que Dieu m’a envoyée. Mes voix me l’ont bien dit, depuis, que j’ai commis un grand péché en reniant ma mission106. C’est par peur du feu ce que j’en ai dit.

Perfidie des questions de Cauchon

— Croyez-vous que vos voix soient sainte Catherine et sainte Marguerite ?

— Oui, et elles viennent de la part de Dieu.

— Et la couronne107, qu’en dites-vous maintenant ?

— J’en ai répondu la vérité au procès, le mieux que je l’ai pu faire.

233Mais, sur l’échafaud, vous avez avoué votre mensonge ?

— Ce n’était pas mon intention. Je n’ai jamais entendu révoquer mes apparitions, nier que ce fussent sainte Catherine et sainte Marguerite. Tout ce que j’ai fait, c’est par peur du feu. Si j’ai révoqué quelque chose, j’ai menti108. J’aime mieux faire ma pénitence en une fois, c’est à savoir, mourir, que d’endurer plus longtemps de telles souffrances en cette prison. Quelque chose que l’on m’ait fait renier, je n’ai jamais rien fait contre Dieu ni contre la foi. Ce qui était en la cédule de l’abjuration, je ne l’entendais point.

Mais, à cette heure, je le déclare formellement, je n’entends rien révoquer, sauf le bon plaisir de Notre-Seigneur. Toutefois, si les juges le veulent absolument, je reprendrai l’habit de femme. Quant au reste, je n’en ferai autre chose109.

III

Farewell ! Farewell !

Cauchon, dont l’intention de perdre Jeanne éclate à chaque mot de cet interrogatoire perfide, craignant que d’autres paroles ne vinssent à atténuer les déclarations obtenues de sa victime, se hâta de clore là ses interrogations et de lever la séance.

Le misérable rayonnait de joie. En sortant, il trouva, sur le seuil de la prison, Warwick et un groupe d’Anglais impatients d’en connaître, l’issue ; riant tout haut, il leur lança cette cruelle parole de tigre satisfait :

234Farewell, farewell, faites bon visage, c’en est fait, elle est prise !

Que vous en semble ?

Il se hâta de convoquer, pour le lendemain, dans la chapelle de l’archevêché, les ecclésiastiques gradués110 de Rouen et de la banlieue. La réunion était très nombreuse.

Lecture fut donnée du procès-verbal de l’interrogatoire de la veille, et le Caïphe de Beauvais posa la question que son prédécesseur avait posée à Jérusalem au sujet du Maître :

— Que vous en semble ?

Elle est relapse !

À Jérusalem, il fut répondu : Il est digne de mort. À Rouen, la réponse ne fut guère différente :

— Elle est relapse !

C’était aussi une sentence de mort111.

L’Église, en effet, comme nous l’avons expliqué, faisait grâce une première fois à l’hérétique repentant ; il n’en était plus de même dans le cas d’une rechute. Si alors elle 235pardonnait dans le for intérieur, et donnait les sacrements au relaps qui se repentait, elle était sans indulgence pour le for extérieur ; elle abandonnait le coupable au bras séculier.

Comment, même au sentiment des juges, Jeanne n’était pas vraiment relapse

Il y eut cependant une restriction, qui témoigne que le sanhédrin était moins certain du bien fondé de la sentence qu’il ne le montrait.

Pour tomber dans une faute une seconde fois, il faut l’avoir commise une première.

Jeanne avait-elle révoqué ses révélations à Saint-Ouen ? Elle niait que telle eût été jamais son intention. L’abbé de Fécamp s’empara de cette parole ; il demanda que la formule de rétractation fût une seconde fois lue, expliquée à Jeanne, et établie par les saintes écritures, et que l’accusée ne fût livrée au bras séculier que dans les cas où elle se refuserait à l’accepter encore. La grande majorité des conseillers se rangea au sentiment de l’abbé de Fécamp. Mais les Anglais pressaient, Cauchon ne voulait plus de délais. Il ne tint aucun compte de cet avis, bien qu’il eût rallié le plus grand nombre des docteurs conseillers.

236Chapitre huitième
Le martyre

I

Tentative de délivrance

Pendant que le drame touchait à son lugubre et glorieux dévouement, une poignée de braves, Xaintrailles, La Hire et quelques chevaliers, tentaient un coup de main pour venger l’honneur de l’armée française. Ils voulaient surprendre Rouen et délivrer l’héroïne. Talbot fut averti, — il y a toujours de la trahison dans cette histoire. — Il leur tendit une embuscade et les fit prisonniers.

Il ne restait plus d’autre espoir qu’en Dieu. Les églises du royaume se remplissaient d’une foule suppliante, les prédicateurs exhortaient le peuple à faire violence au ciel, 237on a conservé les touchantes oraisons que les prêtres ajoutaient journellement à la messe pour obtenir de Dieu que Jeanne fût arrachée aux mains de ses bourreaux.

Si Jeanne fut vraiment martyre

Il était décidé là haut que le nom de Jeanne serait inscrit au martyrologe112 de France, avec la glorieuse auréole de la vierge-martyre. Ses saintes avaient prédit à leur chaste cliente ce martyre, et leur prédiction devait se réaliser.

Oui, Jeanne fut une vraie martyre, dans le sens strict et rigoureux de ce mot glorieux. Le procès de canonisation l’a surabondamment démontré à l’encontre de contradictions mal fondées. Nous espérons le démontrer dans un travail spécial. Ici, nous nous bornons à rappeler qu’elle fut martyrisée, pour avoir attestée la vérité de ses révélations, pour rendre témoignage à l’unité de l’Église, pour défendre la royauté divine du Christ sur son pays et pour avoir préféré la virginité à la vie.

Le simple récit qui va suivre en sera déjà une victorieuse démonstration.

II

Les affres de l’agonie comme au jardin des Olives

Le mercredi 30 mai, de grand matin, Massieu apportait à Jeanne l’ordre de Cauchon, qui la citait à comparaître devant lui, sur la place du Vieux-Marché, à huit heures.

Il n’y avait donc plus de temps à perdre. Frère Martin Ladvenu entra et annonça à la victime que l’heure allait sonner de paraître devant Dieu parce que le bras séculier, à qui l’indigne évêque de Beauvais la livrerait dans un instant, était décidé à la faire périr par le feu.

238Comme à Gethsémani, lorsque le roi des martyrs tomba, accablé de tristesse, d’épouvante et de douleur, à l’aspect de sa mort prochaine, la douce et vertueuse enfant de Domremy — elle avait dix-neuf ans — connut ce moment de l’agonie. Elle laboura de ses ongles sa tête rasée, elle se laissa aller sur la terre nue, pleurant gémissant :

— Hélas ! répétait-elle, me traitera-t-on ainsi horriblement et cruellement ? Faut-il donc que mon corps, que j’ai gardé pur et sans corruption, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres ?… Ah ! j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée !.. Hélas ! si j’eusse été dans la prison ecclésiastique, à laquelle je m’étais soumise, gardée par les gens de l’Église et non par les Anglais mes ennemis, je n’aurais pas fait cette malheureuse fin !… Ah ! j’en appelle à Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu’on me fait.

Évêque, c’est par vous que je meurs !

Le dominicain essayait de la consoler. Elle ne paraissait pas l’entendre. Tout à coup, elle se releva. Elle venait d’apercevoir Cauchon, qui entrait, pour épier ses suprêmes angoisses et tâcher de surprendre sur ses lèvres agonisantes un mot qu’il pourrait tourner au profit de sa traîtrise sacrilège.

— Évêque, lui cria la Pucelle, évêque, c’est par vous que je meurs !

Au lieu de rentrer en lui-même, sous le coup de cette parole vengeresse, Cauchon prit le ton larmoyant :

— Ah ! gémit l’hypocrite, Jeanne, prenez vos douleurs en patience, vous mourez, parce que vous n’avez pas tenu ce que vous nous aviez promis et que vous êtes retournée à votre premier maléfice.

La victime ne fut point la dupe de cette feinte compassion.

— Si vous m’eussiez enfermée dans les prisons de l’Église, répliqua-t-elle fermement, et remise aux gardiens ecclésiastiques, compétents et convenables, tout ceci ne serait pas arrivé.

J’en appelle de vous à Dieu !

239Et alors, se redressant de toute sa taille, sur le ton de l’inspirée qui va paraître au tribunal du suprême Juge, de celui qui venge l’injustice des tribunaux de la terre, elle lui cria :

— C’est pourquoi j’en appelle de vous devant Dieu !

L’indigne juge ne se laissa point déconcerter par cette adjuration. Il était venu pour surprendre sa victime, il l’essaya.

À l’en croire, Jeanne, tout en affirmant la réalité de ses visions, aurait compris que ses voix l’avaient trompée, en lui annonçant sa délivrance. Peut-être a-t-elle dit qu’elle s’était trompée, en entendant de la liberté du temps la libération éternelle du martyre que lui prédisaient ses voix. Mais, tous ces procès-verbaux, dictés par Cauchon, écrits après le supplice et dans des conditions d’inexactitude telles que les greffiers refusèrent de les signer, sont sans valeur, et Martin Ladvenu, s’inscrivant en faux contre cette dernière calomnie, a déposé, sous la foi du serment, lui qui n’a plus quitté Jeanne jusqu’après la mort de la jeune fille, que, jusqu’au bout, elle a affirmé que ses voix venaient de Dieu, qu’elles ne l’ont jamais trompée et que tout ce qu’elle avait fait, elle l’avait fait par l’ordre de Dieu.

Le faux procès-verbal, observe encore Henri Debout, prétend que Loyseleur s’était offert, du consentement de Jeanne, à lui faire répéter ses derniers désaveux sur l’échafaud, devant les juges. C’est évidemment un mensonge de plus, introduit dans cette pièce pour expliquer une démarche du misérable traître, dont nous parlerons plus tard.

Aujourd’hui, en paradis

Cauchon se retira, avec ses compagnons. Parmi eux, Jeanne en avisa un, nommé Pierre Maurice, qui lui paraissait moins hostile.

— Maître Pierre, lui dit-elle, où serai-je ce soir ?

— N’avez-vous pas bonne espérance en Dieu ? répondit tristement l’interpellé.

— Oh ! oui, s’écria l’innocente condamnée ; et, par la grâce de Dieu, ce soir, je serai en paradis.

240III

Le viatique de la condamnée

Elle demeura seule avec le frère Martin Ladvenu.

Par un reste de pudeur, les bourreaux lui épargnaient le fourbe Loyseleur, à cette heure suprême, pour recueillir les derniers aveux de la martyre et l’absoudre, avant de la traîner au supplice.

Confessée, Jeanne demanda le divin viatique.

Elle allait être condamnée comme hérétique, relapse et révoltée, frère Martin craignit de violer les prescriptions canoniques, en lui administrant sans autorisation la sainte Eucharistie. Il envoya l’huissier Massieu à l’évêque, pour exposer le cas.

Cauchon consulta son entourage, puis, il dit à Massieu :

— Allez dire à frère Martin que je l’autorise à lui donner l’Eucharistie et tout ce qu’elle demandera113.

Le dominicain envoya un prêtre, nommé Pierre, chercher le Saint-Sacrement. Craignant les brutalités de la soldatesque, Pierre apporta une hostie sans apparat et comme furtivement. Frère Martin fut indigné :

— Retournez à l’église, dit-il au prêtre, et revenez, en accomplissant toutes les cérémonies.

Le clergé de l’église voisine organisa donc la procession. La divine Eucharistie fut portée sous le dais, et la foule, accourue sur le passage, répondait aux invocations accoutumées de la litanie sainte :

— Priez pour elle !

Lorsque Jésus-Christ, porté sous les voiles du sacrement, pénétra dans cette prison, où l’attendait depuis si 241longtemps sa virginale fiancée, la martyre tomba à genoux.

Le fils de saint Dominique, frère Martin Ladvenu, dit que les expressions lui manquent pour rendre le céleste spectacle dont il fut alors témoin. Il n’y a pas de scène plus touchante dans l’histoire.

— Croyez-vous, dit le religieux en montrant l’hostie à la captive, encore chargée de fers, croyez-vous que c’est le corps de Jésus-Christ ?

— Oui, répondit avec un accent inexprimable la vierge agenouillée, oui, et je demande qu’il me soit donné.

La main tremblante du moine déposa le viatique sacré sur les lèvres de Jeanne, et aussitôt, des larmes d’amour et de reconnaissance inondèrent le beau visage de l’innocente condamnée. Elle parut s’abîmer dans une extase d’action de grâces.

Tout le monde pleurait.

IV

La mitre d’ignominie

Cependant l’heure sonnait. Les exécuteurs s’approchèrent. On déferra la condamnée et on lui passa une longue robe. Sa tête fut couverte d’un chaperon, qui cachait une partie du visage. Par-dessus, on la coiffa d’une sorte de mitre, portant ces mots :

Hérétique, Relapse, Apostate, Idolâtre.

On fit approcher la charrette et Jeanne, ainsi affublée, y monta. Les deux Cyrénéens volontaires de cette nouvelle voie douloureuse, frère Martin Ladvenu et maître Jean Massieu, y montèrent après elle. Une nombreuse escorte de soldats anglais entourait la charrette.

Les remords du nouvel Iscariote et sa fin

Tout à coup, au moment où le char se mettait en marche, un homme, les yeux hagards, la démarche égarée, traversa la cour et, se précipitant vers la charrette qui emmenait la victime, il se jeta à genoux en gémissant :

242Jeanne, Jeanne, pardonnez !

C’était Loyseleur. Comme Judas, voyant qu’on l’emmenait, il avait été pris d’un tardif repentir. Le remords, qui le tuait, l’obligeait à reconnaître que, sans sa monstrueuse perfidie, l’innocente colombe n’eût pu jamais tomber dans le piège du sinistre chasseur qui l’avait employé. Du moins, à l’heure suprême, il voulait le pardon de sa victime.

Les Anglais le repoussèrent brutalement, l’appelant traître, parce qu’il ne l’était plus. Il se trouva rejeté, par le remous de la foule, aux derniers rangs, où on voulut lui faire un mauvais parti. Il n’eut que le temps de se jeter du côté de Warwick qui le protégea, mais lui déclara en même qu’il ne répondait pas de sa vie, s’il ne quittait Rouen au plus tôt. Le malheureux partit le jour même pour Bâle.

Il y fut frappé de mort subite.

Sur la charrette

La charrette fendait lentement les flots de la multitude accourue à ce lugubre spectacle. Plusieurs laissaient voir leur sympathie pour cette belle jeune fille de dix-neuf ans, qui s’en allait mourir, pour expier l’unique crime d’avoir aimé son pays et obéi à Dieu qui lui inspira cet héroïque amour.

Elle se lamentait doucement, priant avec ferveur. On l’entendait dire, le long du trajet :

— Rouen ! Rouen ! est-ce donc ici que je dois mourir. — Ah ! Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort !

Les quatre échafauds de la place du Vieux-Marché

On était arrivé au lieu du supplice.

Sur la place du Vieux-Marché, quatre échafauds ou estrades avaient été dressés : l’un pour les juges, l’autre pour les personnages de distinction conviés au spectacle, le troisième pour la condamnée. Sur le quatrième, construit en maçonnerie, s’élevait le bûcher, avec cette pancarte en gros caractères :

Jehanne, qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, 243blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, malcréante de la foy de Jésus-Christ, vanteresse, idolâtre ? cruelle, dissolue, invocateresse de diables, apostate, schismatique, hérétique.

La harangue de Nicolas Midi

Nicolas Midi monta sur l’estrade de la condamnée. Une heure durant, le verbeux discoureur fit subir à l’infortunée l’intarissable courant de sa rhétorique, et, comme s’il se fût agi d’une vraie criminelle, il s’écria, en terminant :

— Jeanne, va en paix ! l’Église ne peut plus te défendre !

L’Église !… C’était Cauchon et ses séides. Tout le reste, l’épiscopat français, la cour de Rome, le pape, ce n’est pas de cette Église qu’il s’agissait. L’Église, pour Nicolas Midi et les autres vendus au parti anglais, était toute où Cauchon se trouvait114 !

La sentence de Cauchon

Celui-ci se leva. Dans un langage tout empreint de haine pharisaïque mal dissimulée sous les dehors hypocrites du zèle, il osa justifier sa sentence :

Nous, — dit-il, — par zèle pour l’honneur de la foi catholique ; afin que notre sentence sorte du visage même de Dieu, nous affirmons et jugeons que tu es une criminelle inventrice de révélations divines, une séductrice pernicieuse, présomptueuse, que tu crois légèrement, que tu es convaincue de témérité, de superstition, de divination, de blasphème contre Dieu, ses saints et ses saintes ; de mépris de Dieu dans ses sacrements ; de prévarication contre la loi divine, contre l’enseignement sacré, contre les saints canons, de sédition, de cruauté, d’apostasie, de schisme, d’erreurs multiples dans la foi ; et que, par tous les crimes énumérés, tu as témérairement péché contre Dieu et contre la sainte Église.

En outre, comme c’était notre devoir, et nous personnellement, 244et de notre part, de savants docteurs, de maîtres expérimentés, par zèle pour le salut de ton âme, t’ont souvent et fort souvent avertie de t’amender, de te soumettre à la décision, jugement et correction de notre sainte mère l’Église ; et cependant tu n’as pas voulu, tu n’en as fait aucun cas. Bien plus, en termes formels, avec un cœur endurci, obstiné, opiniâtre, tu as refusé en termes exprès et réitérés de te soumettre à notre seigneur le pape et au saint Concile général.

Voilà pourquoi, à cause de ton opiniâtreté et de ton obstination dans les crimes, excès et erreurs énumérés, nous déclarons que tu es, de par le droit, excommuniée et hérétique. Tes erreurs réfutées dans une prédication publique, nous jugeons que tu es un membre de Satan, retranché de l’Église, infecté de la lèpre d’hérésie, et comme tel, afin que les autres membres ne soient pas infectés, nous décrétons que tu dois être abandonnée à la justice séculière, et de fait nous t’y abandonnons.

L’Église, observe le P. Ayroles, miséricordieuse dans ses arrêts les plus sévères, terminait les jugements de ce genre par une invitation au pouvoir séculier de se montrer clément, et elle offrait au malheureux repentant le sacrement du pardon. Cauchon n’oublia pas une formule qui, sur ses lèvres, était une sarcastique ironie. Il ajouta :

Nous prions ce même pouvoir de modérer à ton égard la rigueur de sa justice, de t’épargner la mort et la mutilation des membres, et, si tu donnes de vrais signes de repentir, nous voulons que le sacrement de pénitence te soit administré.

Il prétendait parler au nom de l’Église, l’Église va lui répondre

Il disait cela, le misérable, en face du bûcher tout prêt, à côté du bourreau impatient d’y mettre le feu !… Il prétendait parler au nom de l’Église. Ah ! l’heure n’a que trop tardé, il est temps que l’Église lui inflige le plus solennel de ses démentis, la plus éloquente de ses réprobations, en donnant à la victime de Cauchon un autel au lieu d’un bûcher, en faisant descendre la martyre de l’échafaud 245d’ignominie pour la placer sur un trône où viendront l’invoquer les vrais Français et les vrais chrétiens !

V

Le chant de mort

Quand les pharisiens du XVe siècle eurent fini, Jeanne éleva la voix.

Elle fit entendre les lamentations de son âme calomniée. Toute sa jeunesse si pure, toute son ardeur si patriotique, toute sa vertu éclata dans ce chant de la mort, que la postérité ne saurait écouter sans tressaillement, puisqu’il attendrit jusqu’aux tigres cruels qui l’entendirent le 30 mai 1431.

Sainte Trinité, ayez pitié de moi, je crois en vous !…

Jésus, ayez pitié de moi !…

Priez pour moi, ô Marie !…

Saint Michel, saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Marguerite, soyez-moi en aide !…

Vous tous qui êtes ici, pardonnez-moi comme je vous pardonne !…

Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme !…

Qu’on n’accuse point mon roi. Il n’a point trempé dans ce que j’ai fait. Si j’ai fait mal, il est innocent !, ..

Ô Jésus ! ô Marie ! benoîts saints et saintes du paradis, protégez-moi ! secourez-moi !…

Rouen ! Rouen ! seras-tu mon tombeau ? Est-ce ici que je dois mourir ?…

Pendant une demi-heure, elle épancha ainsi son cœur, la jeune martyre !

En l’entendant, chacun pleurait. Les juges eux-mêmes, Cauchon lui-même pleurèrent ! C’était le triomphe de l’innocence sur l’iniquité. Plusieurs partirent, ne pouvant soutenir ce spectacle.

La croix improvisée

246Cependant, Jeanne avait demandé une croix. Un Anglais lui en fit une avec deux morceaux de bois assemblés à la hâte. Elle l’embrassa dévotement et la mit sur sa poitrine.

Le crucifix de Saint-Sauveur

Elle désira avoir l’image du divin Crucifié devant les yeux, pour la fortifier sur son Golgotha. Massieu avec Isambart coururent à l’église voisine de Saint-Sauveur prendre la croix des processions. Elle la baisa longuement avec transports, puis, la rendant à frère Isambart, elle le pria :

— Tenez-la, je vous prie, élevée tout droit devant mes yeux jusques au pas de la mort.

C’était afin que la croix où Dieu pendit fût dans sa vie continuellement devant sa vue.

La soldatesque anglaise s’impatiente

Mais, la soldatesque anglaise, ces mercenaires inhumains que rien ne touche, commençaient à donner des signes d’impatience.

— Hé ! prêtre, crièrent-ils à Jean Massieu, nous ferez-vous dîner ici !

Dernier procès omis et sentence sommaire

Les sergents montèrent sur l’estrade et se disposèrent à l’emmener au supplice.

Ils la conduisirent d’abord devant le bailli, faisant fonctions de juge criminel. Légalement115, ce magistrat eût dû alors commencer une information régulière, suivre toutes les phases d’un nouveau procès. Mais, qu’avait à faire la légalité dans cet assassinat juridique ? La politique anglaise réclamait la mort de Jeanne, il fallait se hâter. Pour tout procès, pour toute sentence, le bailli se contenta de dire au bourreau, en lui montrant le bûcher :

— Menez, menez !

VI

Le bûcher

Le bûcher s’élevait non loin du Vieux-Marché, à l’endroit où l’on voit aujourd’hui la fontaine de Jeanne d’Arc.

247C’était une large base de maçonnerie, sur laquelle on avait disposé des fagots jusqu’à une grande hauteur. Au milieu, se dressait un poteau, et sur les fagots on avait étendu une couche épaisse de plâtre, afin de produire rapidement une fumée épaisse qui étouffât promptement la condamnée. Un escalier conduisait au poteau.

Dernier adieu à Pierre Cauchon

On y poussa brutalement l’innocente victime. Frère Martin Ladvenu l’y suivit, pendant que Massieu et Isambart se plaçaient en face, portant le Christ de la paroisse.

Cauchon eut l’impudence de se présenter une dernière fois devant Jeanne, pendant qu’on l’attachait au poteau avec une chaîne de fer.

— Évêque, répéta la jeune martyre, je meurs par vous !

Si le nouveau Caïphe avait espéré une rétractation, il en fut pour sa nouvelle honte et s’écarta.

Le feu !…

Le bourreau venait d’allumer les fagots. Jeanne s’en aperçut.

— Maître Martin, cria-t-elle, prenez garde… le feu… descendez… vite… mais continuez de m’exhorter à voix haute… Tenez bien haut la croix, que je la voie jusqu’au bout…

Les saintes apparaissent une dernière fois

Le dominicain obéit. Mais, à peine fut-il descendu, les saintes apparurent. Jeanne revit saint Michel, sainte Catherine, sainte Marguerite. Elle comprit soudain, dans sa glorieuse clarté, la parole que ses voix lui avaient dite :

— Prends tout en gré ; ne te chaille de ton martyre ; tu t’en viendras au royaume de paradis.

Jeanne leur rend son suprême témoignage

C’était donc là la grande victoire prédite, c’était le bûcher de Rouen, c’était la délivrance par le martyre. D’une voix forte, elle le cria à la foule :

— Non non, mes voix ne m’ont pas trompée. Elles viennent vraiment de Dieu. C’est en obéissance à ce souverain Seigneur que j’ai fait tous mes actes.

Le dernier cri

Puis, ses regards se reportèrent sur le crucifix que lui tendaient ses braves assistants. La vue de Jésus en croix redoubla son amour :

248Jésus ! Jésus ! s’écria-t-elle…

La flamme montait tourbillonnant, enveloppant la jeune fille. La fumée acre, noire, épaisse, l’asphyxiait :

— De l’eau, demanda-t-elle, de l’eau bénite !…

Puis, avec un accent déchirant, elle cria encore :

— Jésus ! Jésus !…

Les assistants virent tout à coup ce nom divin briller en lettres d’or au-dessus des flammes. Un soldat anglais, qui a juré d’apporter un sarment au bûcher de la Pucelle, tombe à la renverse, il vient de voir une colombe blanche monter droit au ciel. Au même instant, criant son dernier cri, Jeanne vient de dire :

— Jésus ! Jésus !…

Le bûcher, peinture de Lenepveu, Panthéon (Mgr Ricard, Jeanne d’Arc la Vénérable, 1894)
Le bûcher (peinture de Lenepveu, Panthéon)

Notes

  1. [86]

    M. Sepet, op. cit., p. 182.

  2. [87]

    Ces vigoureuses protestations de l’histoire sont empruntées au très éloquent et très documenté chapitre du P. Ayroles, les principaux bourreaux de la Pucelle, dans son beau livre sur Jeanne d’Arc devant l’Église de son temps (p. 112 et suiv.). Le même avait expliqué, dans un précédent ouvrage, l’épithète de Caïphe attribuée à l’indigne évêque de Beauvais :

    Cauchon n’est pas tant une copie qu’une résurrection de Caïphe. Depuis l’abréviateur du procès de la Pucelle jusqu’au cardinal Pie, le surnom de Caïphe lui a été donné souvent aucun ne lui convient mieux.

    Cauchon est lettré comme Caïphe : il est grand et solennel clerc de l’Université de Paris, alors si turbulente, si infatuée d’elle-même ; il y a enseigné ; il a plusieurs fois représenté la docte corporation dans d’importantes affaires.

    Le Caïphe juif avait acheté et payait la souveraine sacrificature par de beaux deniers comptants, et par sa docilité à la politique de Rome. Le Caïphe parisien arrive aux hautes dignités ecclésiastiques en se vendant corps et âme à Jean sans Peur et à la maison de Bourgogne, et plus tard à la cour d’Angleterre.

    Par servilisme pour son premier maître, il s’est fait, comme lui, fougueux démagogue et a été banni de Paris en 1413, comme boute-feu du parti cabochien. Jean sans Peur en a fait son député au concile de Constance ; il est chargé d’y laver son maître de l’assassinat de son cousin, le duc d’Orléans ; Cauchon n’hésite pas, il défend la thèse du tyrannicide.

    Comme récompense, la faction bourguignonne le fait monter sur le siège de Beauvais, un évêché-pairie. Conseiller influent, il a dû jeter le jeune duc de Bourgogne dans les bras de l’Anglais. L’envahisseur ne comptera pas de partisan plus entièrement dévoué que Cauchon. L’évêque courtisan, devenu membre du conseil royal franco-anglais, sera employé dans les négociations les plus importantes, se trouvera partout où il faut faire échec au parti national, restera anglais, quand le traité d’Arras ramènera le duc de Bourgogne à la France, et il mourra anglais sur le siège de Lisieux, après avoir eu vainement en perspective l’archevêché de Rouen. (Jeanne d’Arc sur les autels, p. 126.)

  3. [88]

    Ayroles, Jeanne d’Arc sur les autels, p. 127.

  4. [89]

    Henri Debout, op. cit., t. II, p. 28.

  5. [90]

    Une lettre du 14 juillet 1430, écrite par l’Université de Paris à Jean de Luxembourg, donnerait à entendre que des tentatives furent essayées dans ce sens. Les complices de Pierre Cauchon y expriment la crainte que,

    par la fausseté et la séduction de l’ennemi d’enfer, et par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis et adversaires, qui mettent tout leur soin, comme on dit, à vouloir délivrer cette femme par voies détournées, elle ne soit mise hors de votre pouvoir par quelque manière, ce que Dieu ne veuille permettre.

  6. [91]

    Ces considérations juridiques sont tirées du mémoire vengeur où Bréhal a si vigoureusement établi, avec l’iniquité de la condamnation, l’incompétence des juges et en particulier de l’évêque de Beauvais.

  7. [92]

    Ils sont tous peints en pied, et de main de maître, au très intéressant chapitre de la Pucelle devant l’Église de son temps que nous avons déjà cité à propos de Cauchon et que le P. Ayroles a intitulé : Les principaux bourreaux de la Pucelle.

  8. [93]

    Ayroles, op. cit., p. 110 à 132.

  9. [94]

    Le greffier Manchon, déposant au procès de réhabilitation, raconte que

    Jeanne était interrompue, pour ainsi dire, à chaque mot, quand elle parlait de ses apparitions… Ils la fatiguèrent, ajoute-t-il, par des interrogatoires longs et multipliés sur toutes sortes de choses. Presque chaque jour, des interrogatoires avaient lieu le matin pendant trois ou quatre heures ; ensuite, de ces interrogatoires du matin on extrayait les points particulièrement difficiles et subtils, qui servaient à l’interrogatoire encore l’après-midi pendant deux ou trois heures. À chaque instant, ils allaient d’un sujet à l’autre ; elle, malgré cela, répondait toujours avec une sagesse et une mémoire étonnantes, leur disant souvent : Mais je vous ai déjà répondu là-dessus ; demandez-le plutôt au clerc, ajoutait-elle, en s’adressant à moi.

    Un des juges, J. Fabri, confessa la même chose :

    On adressait à Jeanne, dit-il, des questions profondes, dont elle se tirait assez bien. Parfois les interrogateurs, arrêtant brusquement leurs questions, passaient à un autre sujet pour voir si elle ne se contredirait pas. Ils la fatiguaient par de longs interrogatoires de deux ou trois heures, d’où les assesseurs sortaient eux-mêmes fatigués. Le plus habile homme du monde ne s’en serait tiré qu’avec difficulté. Elle répondait avec beaucoup de prudence, à tel point que pendant trois semaines je l’ai crue inspirée.

    Ils sont tous d’accord là-dessus.

    Ils lui adressaient des questions difficiles, qui n’étaient pas à la portée d’une femme si simple, dit Martin l’Advenu, ils la fatiguaient de questions pendant trois heures du matin, autant l’après-midi.

  10. [95]

    D’autres fois, dit Bréhal dans son mémoire apologétique de la Pucelle, elle dissimula avec finesse, ou ce qu’elle dit, elle le dit en figures et en paraboles. En prêtant serment, Jeanne a toujours protesté que, pour tout ce qui regardait son roi, l’on pourrait lui demander bien des choses, sur lesquelles elle ne dirait pas la vérité. Pareille conduite était fort licite, et cela pour trois raisons : 1° Le secret demandé, à raison même de sa grande importance, n’était pas de nature à être ouvertement révélé. Il est bon de cacher le secret du roi, ainsi qu’il est dit au XIe chapitre de Tobie. 2° La deuxième, pour que Jeanne ne se parjurât pas, puisque, ainsi qu’elle l’a souvent répété, elle avait promis de ne jamais manifester ce qui regardait le roi. 3° S’il n’est jamais permis de mentir ou de se parjurer, on peut cependant, par de prudents détours, taire la vérité et user de fictions, ainsi que le fit Abraham en présence de Pharaon. L’exemple est allégué dans le droit (chap. Quæritur, § Ecce, cause XXII, q. 11). Il n’est pas rare de voir les prophètes, les saints, les hommes de Dieu en user ainsi, sans que pour cela l’on puisse les accuser de mensonge. Saint Augustin, dans ses Questions sur l’Évangile, dit à ce sujet :

    Toute fiction n’est pas un mensonge. Lorsque la fiction n’a pas de signification, elle est mensonge. Elle ne l’est pas, lorsqu’elle exprime une vérité sous le voile d’une figure. S’il en était autrement, il faudrait regarder comme des mensonges ce que les sages, les saints, le Seigneur lui-même, ont dit dans un sens figuré, puisque les mots, pris dans leur acception ordinaire, ne recouvriraient pas une réalité. Telle la parabole de l’enfant prodigue…

    Saint Thomas enseigne qu’il n’y a pas de fausseté dans les expressions métaphoriques ; parce que les mots ne sont pas employés pour signifier les choses dont ils sont l’expression ; mais bien les objets dont ces choses sont la similitude.

  11. [96]

    Henri Wallon, op. cit., t. II, p. 139.

  12. [97]

    Op. cit., p. 207.

  13. [98]

    Cauchon, à aucun prix, n’aurait laissé juger à Rome celle qu’il n’avait pas même voulu laisser juger à Paris. L’Église, le pape, si Jeanne obéissait à ses injonctions, devaient disparaître derrière lui, Cauchon. Si, au contraire, elle refusait de se soumettre, c’était lui qui se couvrait de l’autorité du pape et de l’Église, dont il se constituait le vengeur, si Jeanne avait pu être librement défendue, un appel pur et simple en Cour de Rome, fait dans les formes requises déconcertait l’évêque de Beauvais et le constituait lui-même en état de rébellion. Aussi s’attacha-t-il à tourner cet écueil par tous les moyens. (M. Sepet, op. cit., p. 211.)

  14. [99]

    C’est un des plus beaux chapitres du livre de M. Wallon que celui où ce dialogue, bien que résumé, revit sous la plume du docte et éloquent historien. Nous y renvoyons le lecteur.

  15. [100]

    Henri Debout, op. cit., t. II, p. 74. Tout ce qui regarde la prétendue abjuration de Jeanne a été traité de main de maître dans ce petit volume, nous le suivrons en plus d’un passage de ce chapitre.

  16. [101]

    Dans un très beau livre, intitulé Jeanne d’Arc et les vertus chrétiennes, en 2 volumes, M. l’abbé V. Mourot, un compatriote de la Pucelle, a mis en pleine lumière les vertus théologales et cardinales de Jeanne. Le procès de canonisation s’en est largement inspiré, pour prouver que la sainte héroïne a pratiqué largement [toutes] ces vertus à un degré héroïque, démonstration indispensable dans les causes de canonisation.

  17. [102]

    Ils estimèrent vrais une foule de principes faux :

    1. S’en rapporter à Dieu et au pape ne suffit-il pas pour être soumis à l’Église.
    2. Le pape est trop loin, on ne pouvait pas surseoir pour aller le quérir : théorie que les héritiers des bourreaux de la Pucelle répéteront jusqu’au concile du Vatican ; comme s’il était plus facile de porter une cause devant l’Église dispersée sous tous les cieux, ou même représentée dans une assemblée délibérante de cinq cents ou mille membres, acéphale, telle que les propagateurs des doctrines ici émises se représentaient un concile ! Comble de l’absurde, on allait les entendre appeler au futur concile, c’est-à-dire à un tribunal non encore existant, qui pouvait n’exister qu’après des siècles, ne pas même exister !
    3. Les Ordinaires étaient juges chacun en leur diocèse ; mais ils ne le sont pas des causes majeures telles que les révélations, ils ne le sont pas d’une mission aussi extraordinaire que celle de Jeanne ; ils ne sont pas juges des causes portées à un tribunal qui leur est supérieur.
    4. Ce qui suit est plus étrange encore : Et pour ce était besoin qu’elle s’en rapportât à notre mère sainte Église ; mais, notre sainte mère Église n’est dans l’Ordinaire que tout autant qu’il est en accord avec les Ordinaires des autres parties qui la composent, ou plus sûrement avec le pape dans lequel ils sont tous inclus.
    5. Était-ce bien à l’Ordinaire que les interrogateurs entendaient s’en rapporter ? Pour obéir à notre sainte mère l’Église, suffirait-il d’être soumis à l’Ordinaire ? Nullement, sa pensée intime se trouve dans le dernier membre de ce sorite boiteux : Pour ce était besoin qu’elle tînt ce que les clercs en ce connaissant disaient ou avaient déterminé de ses dits et faits. Aux yeux des tortionnaires, la soumission à l’Église était là ; elle consistait à se soumettre aux clercs et gens en ce connaissant ; et quels étaient ces clercs et gens en ce connaissant ? Ce n’étaient pas les docteurs de Poitiers ; ils avaient approuvé la céleste envoyée ; ce n’étaient pas les Gerson, les Gelu et les autres célèbres théologiens dont on connaît les traités en faveur de la Pucelle ; ce n’étaient pas les évêques, le clergé du parti de Charles : l’Université a fait un crime à Jeanne de la vénération qu’ils professaient pour la jeune fille, et des prières qu’ils faisaient en ce moment pour sa délivrance ; ce n’était pas le reste de l’Église occidentale presque entière : l’Université de Paris avait déclaré que Jeanne l’avait infecté de son virus. Où étaient donc les clercs et les gens en ce connaissant ? Dans l’Université de Paris, pas ailleurs. Gerson n’exagérait rien, lorsqu’il la proclamait le beau clair soleil de la chrétienté.

    La Pucelle a été brûlée en vertu de cette théorie délirante d’orgueil ; l’application en avait été faite, allait continuer d’en être faite à la Papauté. Pourquoi l’Université de Paris avait-elle soutenu le pseudo-Clément VII, lorsque la plupart des royaumes catholiques le regardaient comme un intrus ? Pourquoi avait-elle reconnu, déposé, reconnu encore, déposé de nouveau le pseudo-Benoît XIII ? Pourquoi avait-elle fait brûler la lettre de l’Université de Toulouse, condamné les Universités d’Angers, d’Avignon, de Montpellier Pourquoi, à Constance, lorsque l’assemblée ne se composait que de l’obédience de Jean XXIII, que cette obédience elle-même était divisée, avait-elle fait définir comme dogme de foi la supériorité du concile sur le pape ? Comment expliquer ce qu’elle allait attenter à Bâle ? Par la théorie émise au cimetière de Saint-Ouen : L’Église est dans les clercs et gens en ce connaissant, et, ces clercs et gens en ce connaissant, ce sont les clercs et gens de l’Université de Paris. (Ayroles, Jeanne d’Arc devant l’Église de son temps, p. 168-169.)

  18. [103]

    Comme on le pense bien, cette condescendance de Jeanne, à laquelle nous croyons avoir restitué son véritable caractère dans notre récit, a servi au promoteur de la foi d’argument terrible contre la sainteté de la Pucelle, au procès de canonisation. Il y insiste, comme c’est son devoir d’avocat du diable, très longuement, et prétend en tirer une conclusion invincible. L’avocat de la cause en a victorieusement démontré l’inanité. Nous le relaterons, avec les développements nécessaires qui seraient hors de proportion ici, dans notre prochain volume sur Jeanne d’Arc devant l’avocat du diable. En ce moment, il nous suffit de rappeler la réponse de Jeanne elle-même, à ses juges, quand ils lui opposeront sa prétendue rétractation au cimetière de Saint-Ouen ; et que le rédacteur du procès-verbal relate en ces termes :

    Qu’elle ne l’entendait point ainsi faire ou dire. Item, dit qu’elle n’a point dit ou entendu révoquer ses apparitions, c’est à savoir que ce fussent sainte Catherine et sainte Marguerite… Item, dit qu’elle ne fit oncques chose contre Dieu ou la foi, quelque chose que on lui ait fait révoquer, et que ce qui était en la cédule de l’abjuration elle ne l’entendait point. Item, dit qu’elle dit en l’eure, qu’elle n’entendait point révoquer quelque chose se n’estait pourvu qu’il plût à notre Sire. Item dit que, si les juges veulent, elle reprendra habits de femme. Du résidu, elle n’en fera autre chose.

  19. [104]

    À la formule d’abjuration prononcée et souscrite par Jeanne, Cauchon en a substitué une autre beaucoup plus longue et plus explicite. La formule du procès est de près de cinquante lignes, a-t-il été déjà dit ; or, celle qui a été prononcée n’en avait que six ou huit. Le fait est attesté par un des greffiers, par Nicolas Taquel, que la nature de ses fonctions devait rapprocher de Jeanne ; par Massieu, l’appariteur, encore mieux à portée de tout voir et de tout entendre ; par le médecin de la Chambre, qui de sa place non seulement il pouvait voir les lignes, mais encore leur disposition. Le prieur de Longueville-Giffard, Migéci, nous dit que la lecture en dura environ le temps de la récitation d’un pater : il aurait fallu un quart d’heure pour que Jeanne eût pu répéter, à la suite du lecteur qui la précédait, celle que Cauchon nous a transmise. Courcelles n’ose pas affirmer que les deux formules sont identiques, et Manchon esquive la réponse. (Ayroles, op. cit., p. 120.)

  20. [105]

    Non seulement elle ne comprenait pas, mais, au témoignage du greffier Manchon, de l’évêque de Noyon, de Mailly, elle n’attachait pas d’importance à son acte ; elle riait, disent-ils ; c’est au point que les Anglais s’indignaient et criaient que ce n’était qu’une moquerie, non erat nisi truffa. (Ayroles, op. cit., p. 171.)

  21. [106]

    Avons-nous besoin de répéter ici qu’il ne faut accepter ces paroles que sous de très expresses réserves. Le rédacteur du procès-verbal donne en tant d’endroits de telles preuves de mauvaise foi qu’il convient de faire toutes réserves sur des expressions, au moins invraisemblables, après ce que nous avons raconté plus haut. Ce qui reste acquis, c’est la rétractation formelle et explicite d’une prétendue abjuration extorquée par d’indignes manœuvres.

  22. [107]

    Allusion aux allégories que nous avons justifiées plus haut.

  23. [108]

    Même observation qu’à la note de la page précédente.

  24. [109]

    La distinction que Jeanne établit ici entre l’habit d’homme auquel elle tient beaucoup, mais qu’à l’extrême rigueur elle consentirait à déposer, et les révélations qu’elle ne veut renier à aucun prix, concilie bien des contradictions apparentes, et vient à l’appui de ce que nous avons dit du double mobile qui détermina ce retour de la Pucelle sur son abjuration. (M. Sepet, op. cit., p. 249.)

  25. [110]

    Laverdy a noté que, parmi les assesseurs dont on trouve le vote au premier jugement, il y a quinze gradués en théologie et neuf en droit qui n’ont pas assisté au second, soit qu’ils aient été écartés, soit qu’eux-mêmes se soient tenus à l’écart. À leur place on fit venir des assesseurs qui n’avaient point paru depuis longtemps au débat, et n’avaient pas voté au premier jugement : entre autres trois membres de la Faculté de médecine.

  26. [111]

    Le R. P. Ayroles, dans un beau chapitre intitulé la Pucelle reproduction de l’Homme-Dieu, a très bien fait la comparaison entre la Passion du Sauveur et celle de sa fidèle servante.

    La ressemblance des deux drames touche presque à l’identité quand on arrive au dénouement. Qu’on examine les motifs de la sentence de condamnation de la Pucelle, ce sont les motifs de la sentence de condamnation portée contre l’Homme-Dieu.

    Jésus est condamné pour s’être donné comme fils de Dieu et vrai Dieu ; Jeanne est condamnée pour s’être donnée comme suscitée par Dieu et conduite par le ciel ; Jésus est condamné comme coupable séducteur, Jeanne comme pernicieuse séductrice ; Jésus comme blasphémateur, Jeanne comme blasphématrice ; Jésus comme surexcitant le peuple, Jeanne comme séditieuse ; Jésus comme bouleversant les lois religieuses et civiles de la nation, Jeanne comme violatrice de la loi divine, de l’enseignement sacré, des lois ecclésiastiques.

    La synagogue disait que Jésus était inspiré par Béelzébut ; l’Université de Paris déclare que Jeanne est inspirée par Bélial, Satan et Béhémod. On reprochait à Jésus de violer le sabbat ; on fait un crime à Jeanne d’avoir donné l’assaut à Paris un jour de fête chômée. Jésus a été appelé homme de bonne chère ; on reproche à Jeanne le train de maison que lui donna Charles VII aussitôt qu’il eut reconnu la divinité de sa mission.

    Il est un point sur lequel Jésus n’a jamais pu être accusé : la sainteté de ses mœurs ; il est un point que les ennemis de Jeanne sont forcés de constater : l’intégrité de sa virginale pureté.

  27. [112]

    Dans un discours prononcé à Orléans, le 8 mai 1772, par un Père de l’Oratoire, probablement le célèbre P. Senault, on peut lire :

    L’Église qui permet que son nom soit écrit dans les martyrologes, et qui veut bien que l’on appelle sa mort un véritable martyre, martyrium Joannæ Puellæ (c’est ainsi que cette mort est marquée dans le martyrologe de France).

  28. [113]

    Par cette réponse, le juge infirmait radicalement tout ce qu’il avait fait jusque-là, et tout ce qu’il devait faire ensuite : s’il la croyait vraiment coupable d’hérésie, il n’avait pas le droit de lui accorder la sainte communion ; et, s’il ne la croyait pas coupable, à quel titre allait-il la condamner et la livrer au bras séculier ? (H. Debout, op. cit., t. II, p. 107.)

  29. [114]

    Si la foule eut la reproduction de l’Ecce homo, au moins elle ne poussa pas le cri Crucifigatur. Ce ne fut pas la faute des Pharisiens du temps. Nicolas Midi prêcha : ce rôle revenait à celui dont le venin avait distillé la pièce la plus venimeuse de toutes, les douze articles. (Ayroles, La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 175.)

  30. [115]

    H. Debout, op. cit., t. II, p. 112-115.

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