Livre I : La méthode
Michelet
historien de Jeanne d’Arc
Tome I. La Méthode
Tome II. La Pensée — L’Art
par
(1925-1926)
Éditions Ars&litteræ © 2022
1Livre I La Méthode
Où Michelet a-t-il pris les matériaux de sa Jeanne d’Arc ; selon quels principes critiques les a-t-il traités ; quelle philosophie en a-t-il déduite ou leur a-t-il apportée, et qu’a-t-elle de traditionnel ou d’original, d’objectif ou de personnel ; quels sont les caractères de son talent : en quatre mots, que sont, que valent, sa documentation, sa méthode, sa pensée, son art ?
La présente étude se propose d’éclaircir ces questions1.
2Pour en juger sainement, il faut replacer l’œuvre dans sa perspective. Ces cent-cinquante petites pages ne sont pas proprement un livre. Elles ne formaient d’abord qu’une partie minime de la vaste Histoire de France, où elles occupaient deux chapitres du livre X au tome V de la première édition (1841). C’est seulement en 1853, pour des raisons de librairie, qu’elles en ont été détachées. On ne peut donc s’attendre à ce que Michelet ait consacré la même minutie de recherches à l’histoire de Jeanne que s’il lui avait dévoué son effort à elle seule pendant des années. Si sa méthode ne remplit pas toute l’idée qu’on se fait aujourd’hui de la critique, il faudra se souvenir, pour l’apprécier, non seulement de la différence des temps, mais aussi des circonstances particulières à l’œuvre.
On peut condamner l’ambitieuse entreprise de l’Histoire de France. Elle était prématurée, comme toutes les grandes synthèses du XIXe siècle. Mais, cette condamnation 3de principe une fois admise, il faudrait, pour rester juste, mettre en balance avec l’ample et géniale fresque, le peu que représenterait une simple étude critique de la vie de Jeanne.
Michelet n’avait pas appris le métier ; on ne l’enseignait nulle part en son temps ; il avait dû se former tout seul. Ni son tour d’esprit philosophique et imaginatif, ni sa vive sensibilité, ni ses études antérieures ne l’avaient préparé au nettoyage et au collationnement des manuscrits, à la critique si difficile des témoignages, à la comparaison et à la réduction des textes. En outre, il devait faire sa science au fur et à mesure de ses publications ; on n’avait pas alors la solide connaissance générale du Moyen Âge qui est nécessaire pour l’intelligence entière de ses parties. Voilà bien des circonstances atténuantes, s’il en est besoin.
Michelet ne le croyait pas. Il estimait très haut sa méthode. Il avait l’instinct de la science. Sa préface de 1840 souligne la place grandissante qu’il fait au document, où il voit l’élément nouveau dont l’histoire des temps modernes dérive ce qu’elle a de fécondité et de certitude ; peu s’en faudra qu’il ne se vante en 1869, avec une exagération manifeste, de l’avoir assise le premier sur des bases documentaires. Mais nous avons des affirmations plus proches de Jeanne d’Arc (App. n° 8 ss.) À propos de son tome V, il insiste sur le caractère critique de son travail : une moitié au moins de son livre est sortie de sources inédites : il a été revu tout entier 4par des spécialistes : la partie anglaise, par le savant Thomas Wright, qui partage ses vues ; la partie suisse, par MM. Monnard et Vulliémin, le continuateur de Jean de Müller ; la partie belge, par plusieurs érudits gantois ; la partie de la Pucelle par Quicherat, — qui corrige les épreuves et envoie des observations2. Bref, Michelet se défend d’être l’homme d’imagination que ses détracteurs représentent. Qu’il y ait de la complaisance dans son opinion sur lui-même et de l’illusion dans les éloges de la critique, du moins en ce qui concerne Jeanne d’Arc, il faut bien en convenir ; je le démontrerai3. Mais l’excuse de sa date reste acquise, dans une certaine mesure, à sa méthode, et son livre n’en demeure pas moins un témoignage mémorable de son âme et de son génie.
5I. Les sources
À première vue, l’appareil critique paraît satisfaisant et rassurant.
Il paraît sain et sûr. Il renvoie aux originaux, manuscrits et imprimés, latins et français. Il allègue, sur chaque point, les sources les meilleures pour le temps.
Il paraît riche dans sa sobriété, étendu dans sa brièveté, simple et curieux, traditionnel et personnel. Les Archives, parisiennes et provinciales, lui fournissent leur apport. Il ajoute aux documents et aux Chroniques les ouvrages de seconde main. Il encadre l’histoire de Jeanne dans l’histoire générale. Il associe l’histoire religieuse, la géographie, l’économie politique à l’histoire.
Il paraît très au courant. Il ne mentionne pas moins d’une dizaine d’ouvrages, allemands, anglais, belges, français, parus de 1835 à 1840. Il met à contribution l’érudition contemporaine ; Quicherat, Chéruel envoient des pièces.
Il paraît mieux qu’au courant. Il annonce la science du lendemain. Il renvoie aux Mémoires en préparation de Van Ert Born, Berbruger, Jubinal.
Oui, tout cela paraît au premier abord excellent.
6Mais, à l’usage, on craint d’apercevoir dans cet appareil critique un certain trompe-l’œil et quelque habileté, une habileté qui se justifie parfois par les pratiques d’une saine méthode.
1. Histoire de Jeanne
La seule méthode recevable pour écrire l’histoire de Jeanne, même en 1841, puisque L’Averdy et Le Brun en avaient donné l’exemple, était d’étudier le manuscrit des deux procès. L’édition Buchon ne pouvait en tenir lieu : elle se borne à la condamnation, et, dans ces limites mêmes, reste partielle et fautive. L’édition Quicherat n’avait pas encore paru4. Elle n’aurait pas rendu à Michelet tous les services qu’on croirait. Elle lui aurait facilité la lecture des documents de toute la différence de l’imprimé sur le manuscrit, du reste très lisible, dont il s’est servi, mais elle ne lui aurait apporté aucun secours critique, si ce n’est par son Index, qui aide à la 7comparaison des témoignages ; elle lui aurait donc retiré quelques excuses et créé de lourds devoirs, sans lui donner le moyen de les remplir aisément, et l’on peut douter que sa méthode ou ses conclusions en eussent été beaucoup modifiées. Sa mauvaise fortune fut plutôt de ne pouvoir profiter des Aperçus nouveaux où Quicherat, en 1850, formula ses vues et renouvela le sujet. Sa Jeanne d’Arc clôt une ère de travaux et se place exactement à la fin d’une tradition qui va vieillir d’un coup.
Ce déchiffrement des originaux, Michelet en avait reconnu la nécessité et envisagé l’exécution ; il s’était fait une table des deux procès5. Elle semble remonter au début même de son travail, après la lecture de Buchon (v. p. 57), avant celle de L’Averdy. Les références à ce dernier ont été ajoutées ; elles sont d’une écriture différente et se lisent dans les blancs. Il n’est fait aucune mention de Le Brun. Un feuillet (56 v. ; § 309) du manuscrit de Jeanne d’Arc donne, en marge d’une rédaction antérieure qui paraît bien appartenir au premier brouillon, un renvoi au Procès latin 52-54 ?
, et les quelques renvois au procès latin qui se trouvent dans la mise au net, le plus souvent en marge, sont de la même encre et du même train d’écriture que le corps du texte. Tout donne donc 8à penser que la lecture des originaux a eu lieu avant la mise au net, et même avant la première rédaction.
Seulement, une liste de témoins, même établie au début du travail, même accompagnée de renvois aux pages du manuscrit et de résumés ou de citations, les uns très incomplets, les autres rares et brefs, ne signifie nécessairement ni une lecture attentive des témoignages, ni surtout, au cours du travail, un retour assidu aux textes ; il reste à voir quel usage Michelet a fait de sa table et des textes. Or, une chose ressort en toute évidence de l’étude de son livre : il n’est pas né de la réaction spontanée de son esprit sur les documents ; il ne dérive pas d’un tête-à-tête prolongé avec les manuscrits ; il reflète étroitement, presque tout entier, des ouvrages de seconde main.
A. Les sources de seconde main Les histoires générales
Le sujet n’était pas neuf en 1840. Dès 1790, un écrivain (L’Av., p. 1) l’estimait pour ainsi dire épuisé
au point de vue historique. C’était une illusion singulière ; dix histoires, depuis, se sont succédé, et pas une, probablement, n’a dit le dernier mot. En fait, Michelet ne trouvait devant lui que deux bons auteurs, qui avaient connu, résumé et cité toutes les sources alors accessibles, mis en place et commenté, sinon critiqué, tous les faits (du moins les plus proches), étudié de près sinon éclairé 9sûrement la procédure : L’Averdy et Le Brun. Ils ont été, le second surtout, ses guides constants. Leurs ouvrages étaient de forte taille, et il a dû éprouver quelque peine à les faire rentrer dans le cadre de son bref récit : Prosper de Barante l’a aidé dans son travail de criblage et de réduction. Je ne vois pas qu’il doive grand chose au livre singulier de Berriat-Saint-Prix : quelques détails, quelques rectifications qu’il a glissées dans ses notes. Ses autres sources ne sont que de la poussière. Dans quelle mesure il a d’ailleurs supplémenté les ouvrages de seconde main par les originaux, manuscrits ou imprimés, j’essaierai plus loin de l’établir.
Le Brun
Sa source essentielle, son livre de chevet pour la vie de Jeanne, surtout jusqu’au procès, a été l’Histoire de Jeanne d’Arc, surnommée la Pucelle d’Orléans, tirée de ses propres déclarations, de cent quarante-quatre dépositions de témoins oculaires, et des manuscrits de la Bibliothèque du Roi et de la Tour de Londres, par M. Le Brun de Charmettes, sous-préfet de Saint-Calais. Ornée du portrait de Jeanne d’Arc et de sept jolies figures6.
L’ouvrage de Le Brun est la première histoire suivie et complète qui ait été écrite. Elle est, pour le temps, très estimable ; la plupart des histoires ultérieures en dérivent ou en ont fait leur profit. Son titre ne ment 10pas. Le Brun a vu soigneusement tout ce qu’il était alors possible de voir. Il a dépouillé, collationné même quelquefois les manuscrits ; il les a filtrés, classés, cités largement, disposés dans un ordre chronologique rigoureux, de sorte que son livre offre un répertoire très étendu et comme un journal de la vie et du procès de Jeanne. Mais ce n’est pas là son seul mérite. Il a éclairé les alentours de cette histoire ; il a disposé autour d’elle, dans un tableau large, les événements généraux et particuliers ; avant Michelet, mieux que Villaret et les autres historiens antérieurs, il l’a rattachée aux affaires de Bourgogne, de Flandre et d’Angleterre ; il a lu Rymer, les historiens anglais, Monstrelet, le Bourgeois de Paris, nombre de Mémoires, nombre d’ouvrages divers ; il a toutefois négligé les recherches d’archives, spécialement en Lorraine. Sous cette réserve, si sa critique avait valu sa conscience, il aurait peut-être écrit l’histoire de Jeanne au lieu d’en réunir les matériaux. Mais qu’on se représente la masse et la dispersion des documents, la peine qu’il en a coûté pour rapporter chacun à sa date et mettre chacun à sa place dans un récit lié, et l’on se rendra compte de l’effort de Le Brun. Michelet lui doit immensément, et de plus d’une manière. Ce n’est qu’en fonction de Le Brun, à un moindre degré de L’Averdy, qu’on peut vraiment le comprendre et l’apprécier.
D’abord Le Brun pouvait et devait servir d’index. C’est bien ainsi que Michelet en a usé. La fonction d’un index est de renvoyer aux textes. Michelet s’y est souvent 11reporté, mais presque toujours tardivement ; pour la montre. Il cite Monstrelet, le Bourgeois, l’Histoire au vray, la Chronique sans titre, etc., dans des éditions postérieures à Le Brun, ou différentes ; il donne le tome et la page, là où Le Brun se contente du titre ; mais cela ne signifie pas qu’il travaille d’original ; il a commencé par lire dans Le Brun les passages auxquels il renvoie par des références directes. Il a très peu ajouté à la documentation de son devancier ; en général, il se l’approprie simplement. Elle était, mais depuis Le Brun, domaine public.
En second lieu, donc, il a usé de Le Brun comme d’un répertoire. C’est le cas, couramment, pour le procès de revision, quand L’Averdy ne publie pas les textes. Michelet les a pris dans Le Brun, sans les vérifier ; cela lui aurait coûté trop de travail et de temps. Par chance, ils étaient sains.
En troisième lieu, il lui doit presque tout l’ordre de son récit, non pas seulement la charpente, le gros œuvre, les maîtresses poutres, mais les poutrelles, et quelquefois, souvent, les chevilles même d’ajustage, et les plus fines. Toutefois une réserve s’impose. Le Brun suit rigoureusement l’ordre chronologique, mois par mois, jour par jour. Formé par la rhétorique et rompu à la logique du discours, latin ou français, Michelet construit par séries. Il groupe les faits analogues et en constitue des ensembles. Son livre se divise en sections, qui se subdivisent en paragraphes
; il est fortement composé
. 12Son procédé est assurément supérieur à celui de Le Brun ; il est plus philosophique, sans être ordinairement moins historique ; il est bien plus vigoureux, bien plus efficace, soit pour la démonstration, soit pour l’effet dramatique, pathétique ou pittoresque. Mais sa concentration lui vient de la dispersion de Le Brun, — auquel il emprunte par surcroît sa chronologie.
En quatrième lieu, il doit à Le Brun une bonne part de sa critique. Encore reste-t-il souvent en-deçà de son prédécesseur, qui ne pousse pas lui-même très avant.
Enfin, il prend à Le Brun une foule d’idées, de jugements, de rapprochements, d’appréciations, d’impressions de tout genre. Quelques-uns des passages qu’on jurerait être du Michelet authentique, du pur et glorieux Michelet, ont leur source dans son modeste devancier : par exemple les charmantes lignes sur la douceur du printemps en Touraine et la transformation de l’âme des soudards, ou encore quelques-unes de ses vues les plus tendres sur l’âme de Jeanne d’Arc7.
J’aurai à définir le degré et la nature de son invention. À la base, et je vais peut-être scandaliser, mais je n’avance rien que je ne doive prouver, sa Jeanne d’Arc n’est qu’un abrégé de L’Averdy et de Le Brun. Quel abrégé ! Combien fort, lumineux, aimable, touchant ! et quelle décision d’esprit, quelle vigueur de talent, quelle entente du style, quelle science magistrale du 13raccourci il a fallu pour opérer ces réductions souveraines ! Mais un abrégé. Son premier problème a été de faire tenir en cent cinquante pages les dix-huit cents pages de Le Brun et les six cents de L’Averdy. Quoi qu’on puisse dire par ailleurs de son romantisme, son livre est en cela de la pure lignée classique ; il pratique la méthode d’invention chère à Racine et à Chénier ; c’est une création perpétuelle, sans doute, une grande création, si l’on veut, mais une création à la remorque. Son livre s’ajoute à la liste déjà longue de ceux qui prouvent que si le Romantisme a renouvelé les buts, les moyens et les effets de l’art, il n’a pas modifié les procédés de l’Invention : c’est le livre d’un ancien élève de rhétorique, pourvu de génie, qui vise à mettre sa forme sur un fond acquis, en combinant l’éducation du collège avec un tempérament d’imaginatif. Et je ne pense pas aux faits de l’histoire, qui appartiennent à tout le monde ; je pense à ces mille interprétations libres, qui varient d’écrivain à écrivain, quand le déchiffrement des faits s’opère par des yeux neufs, et leur méditation par un esprit non prévenu. Encore une fois, je définirai l’originalité de Michelet ; il serait absurde de la nier. Je dis seulement qu’elle est la fleur d’une réflexion qui a ses racines profondes et innombrables dans l’œuvre de ses devanciers.
Sa dette se démontre de plusieurs façons.
D’abord, par son manuscrit. Si l’imprimé est assez sobre de références à Le Brun, le manuscrit en contient 14un grand nombre. Le cas le plus curieux est celui des notes où Michelet cite le procès latin ou français ; je l’étudie plus bas en détail ; il est démonstratif. Une autre référence marginale du manuscrit n’est pas moins révélatrice (§§ 154 et 155) : elle renvoie, sur des faits analogues dont Michelet opère le rapprochement, à des pages de Le Brun, aussi distantes que les pages 299 et 399 du tome II et 59 du tome III. Ceci me paraît répondre aux objections des lecteurs qui se refuseraient à admettre une utilisation de Le Brun aussi dispersée (quelquefois) et aussi minutieuse (toujours) que celle que je constate tout le long de mon Commentaire. Il n’y a pas le moindre doute que Michelet ne l’ait eu constamment sous les yeux et ne l’ait suivi pas à pas.
Mais d’ailleurs les moyens de preuve intrinsèques ne sont pas moins décisifs.
Le Brun a un procédé d’exposition singulier. Certaines parties de son récit supposent un amalgame étendu de documents. Il ne réduit pas les textes les uns aux autres quand ils sont réductibles, presque identiques. Dans son désir de tout utiliser, il juxtapose, il contamine, il coule dans sa déposition de base des phrases, des lignes, des mots qu’il tire des dépositions parallèles ou concordantes ; il abandonne sans raison une déposition pour lui substituer un petit morceau analogue d’une autre déposition ; il coud des bribes de dix documents divers, grosses, dépositions, chroniques, Mémoires, histoires ; cela ressemble à un habit d’arlequin. Ou encore il place 15bout à bout les dépositions diverses à travers lesquelles un fait se développe ou se nuance. Qu’on se reporte à Michelet, on y trouvera en général le reflet de ces amalgames. C’est de part et d’autre le même bariolage8. Ou c’est l’insertion, dans le corps d’un document, du même document extérieur. Or il n’y a pas une chance que deux historiens indépendants aient à manœuvrer dans une pareille masse de documents et aboutissent vingt fois, cent fois, aux mêmes synthèses, si cela peut s’appeler des synthèses.
Il est bon qu’on ne me croie pas sur parole et qu’on voie Michelet à l’œuvre. Je détache de mon Commentaire l’étude des §§ 186 et 187 :
Livrée au duc de Bourgogne, elle fut menée à Arras, puis au donjon du Crotoy qui depuis a disparu sous les sables. De là elle voyait la mer, et parfois distinguait les dunes anglaises, la terre ennemie où elle avait espéré porter la guerre et délivrer le duc d’Orléans (Interrogatoire du 12 mars 1431). Chaque jour, un prêtre prisonnier disait la messe dans la tour. Jeanne priait ardemment ; elle demandait et elle obtenait. Pour être prisonnière, elle n’agissait pas moins ; tant qu’elle était vivante, sa prière perçait les murs et dissipait l’ennemi.
Au jour même qu’elle avait prédit d’après une révélation de l’archange, au 1er novembre, Compiègne fut délivrée. Le duc de Bourgogne s’était avancé jusqu’à Noyon, comme pour recevoir l’outrage de plus près et en personne. Il fut défait encore peu après à Germigny (20 novembre). À Péronne, Saintrailles lui offrit la bataille et il n’osa l’accepter.
16 § 186. — Livrée : Le Brun, III, 162 :
Enfin, la Pucelle étant tout à fait rétablie, on la conduisit à Arras, où probablement elle devait être remise aux officiers du roi d’Angleterre (en manchette : commencement d’octobre. Suit une page d’anecdotes). Jeanne fut ensuite conduite au château du Crotoy.L’Averdy, 342, malgré la déposition Macy (370-1 n. 72), place Le Crotoy avant Beaurevoir ; Leb. 163 signale son erreur. — donjon : Leb. 163 :forteresse située en Picardie, à l’embouchure de la Somme, et qui avait, dit-on, dans sa masse pesante et dans son aspect sévère, beaucoup de ressemblance avec la bastille de Paris(Lenglet-Dufresnoy ; I, 133) ; et 164 :lugubre donjon. Le mot est aussi ibid. 147 pour Beaurevoir. — sous les sables : Leb. ib. :Ce château commandait alors un port important qui n’existe plus, parce que la Somme s’est encombrée de ce côté.Et il cite en note quelques lignes d’une lettre de son collègue le sous-préfet d’Abbeville, du 6 mai 1817, où on lit :… Les sables ont couvert ce qui pouvait rester des fondation et cela depuis un temps très reculé.— De là : Leb. 163 :Des étroites fenêtres de sa prison l’héroïne du XVe siècle pouvait embrasser un pays immense, contempler cette mer (à condition, toutefois, que sa fenêtre ouvrit sur elle ; Michelet accepte un peu légèrement les fioritures de Le Brun, que, bien entendu, aucun document n’autorise), antique barrière qui sépare la France des Îles britanniques, que franchirent successivement Jules César, Guillaume-le-Conquérant et Louis-le-Lion…Le même Le Brun, IV, 253, a des considérations plus froides et plus sensées ; il attribue le choix du Crotoy à la proximité de la mer, qui eût permis de faire passer Jeanne en Angleterre en cas d’attaque française. Michelet aurait bien dû s’en inspirer. Elles lui ont probablement échappé. — les dunes anglaises : fioriture de Michelet, pris d’émulation. — délivrer le duc d’Orléans : Le Brun continue :et qu’elle-même avait le projet de traverser à la tête de la nation française, pour aller délivrer le duc d’Orléans (ce prince à qui, selon les révélations qu’elle avait eues, de si grands destins étaient réservés) de la captivité dans laquelle il gémissait depuis tant d’années. Michelet renvoie dans son ms à Buchon, 101, 12 mars ; il n’y aurait pas renvoyé de lui-même, car il y est question du duc dans de tout autres circonstances. Toute cette trop ingénieuse construction vient de 17Le Brun. — Chaque jour : même fait à la même place, dans Leb. 164, d’après la déposition Macy. Le document (L’Av., loc. cit.) dit sæpe, sæpissime ; Le Brun, souvent, régulièrement ; L’Averdy 342, laisse tomber ces mots dans son récit. Michelet a dû se dire qu’un prêtre dit la messe tous les jours, et que Jeanne étant très pieuse… — dans la tour : in eisdem carceribus (Macy). Mais Leb. 164 :dans une des salles de ce lugubre donjon, et 163 note, le sous-préfet d’Abbeville dit qu’il n’existe plus de vestiges de la tour où la Pucelle fut prisonnière. — Jeanne : Le Brun 164 d’après Macy, loue sa piété et ses vertus (voir aussi 148 et III, 384, Bu. 89, interr. du 3 mars). L’idée est curieuse, d’ailleurs parfaitement orthodoxe ; la forme très belle ; toutes deux de Michelet. — L’exemple est complet, et par ce que Michelet emprunte, et par ce qu’il rejette, et par ce qu’il ajoute.§ 187. — Au jour même : Michelet force le document ; son erreur paraît provenir de Le Brun. Voir ci-dessous p. 71. L’archange : non ; Sainte Catherine, d’après le document ; mais Le Brun, 164, ne nomme que Saint Michel ; Michelet avait écrit, puis barré le nom dans son ms. — fut délivrée : Le Brun, 166-170, donne le détail des opérations. — jusqu’à Noyon : Leb. 170 :
Le duc de Bourgongne estoit à Noyon, à cinq lieues de Compiegne, lequel, quant il sceut ces nouvelles, fut moult courroucié, et s’en alla au pays d’Arthois(Alain Chartier). — comme pour : ce trait de rhétorique ne se trouvait pas dans la rédaction antérieure ; Michelet l’a ajouté, et encore, dans l’interligne de sa rédaction définitive. — Germigny : Leb. 170 ; il ne donne pas la date ; sa p. 171 porte en manchette 21 novembre, mais dans une série différente d’événements. Est-ce là que Michelet l’a prise ?La méthode restant la même, les moyens de preuve varient presqu’à l’infini9.
18Ajoutons que les traductions de Le Brun ne sont pas toujours exactes : souvent, leurs inexactitudes se retrouvent dans Michelet10. Les procédés très sûrs de la méthode des ressemblances et des différences permettent ordinairement de déterminer sa source, et de choisir, entre Le Brun et L’Averdy, Le Brun, L’Averdy et Buchon, les sources de seconde et les sources de première main. Si l’on n’y parvient pas toujours, c’est que Le Brun reproduit fidèlement maint immense morceau de L’Averdy, et que tous deux travaillent sur les mêmes dépositions. À défaut de divergences dans leur récit ou dans leurs citations, le problème est insoluble ; on ne peut le trancher que par un examen des probabilités, fondé sur l’étude du contexte.
Pour le récit, le parallélisme général de Michelet et de Le Brun frappe à première vue. Les dépositions se présentent de part et d’autre dans le même ordre ; les faits aussi. Quand on passe de la citation à la narration ou d’un développement à un autre, on trouve immanquablement, huit fois sur dix, chez Michelet la trace de Le Brun11. À chaque instant apparaissent au même endroit, chez les deux auteurs, les mêmes recommencements. 19Ici, les phrases d’attaque, les agrafes, ont une éloquence particulière.
Cette dette si considérable n’était pas nécessaire ; à preuve tant d’autres biographies qui ont mieux préservé leur indépendance, parce qu’elles émanaient davantage des documents. Rien n’obligeait Michelet à se tenir ainsi dans le sillage de Le Brun. Par conséquent, il avait deux fois le devoir de reconnaître sa dette. On ne peut dire qu’il l’a fait. Il renvoie bien une quinzaine de fois à son auteur, mais ses références sont à peu près toutes d’ordre documentaire. Celles-là, il aurait dû les multiplier par cinquante ou par cent, et son manuscrit en contenait un bien plus grand nombre, lui-même très insuffisant. Deux fois seulement il allègue l’autorité de Le Brun, la seconde fois sur un point sans importance, et pour en sourire12. Comment expliquer ce silence ? En matière de documents, il peut paraître légitime. Les documents appartiennent à tout le monde, en quelque endroit qu’on les prenne, Quand Michelet a établi son récit d’après les documents cités ou résumés par Le Brun, puis s’est reporté (il ne l’a pas toujours fait) soit aux notes de L’Averdy, soit aux manuscrits, pour vérifier ses textes, il a pu se croire fondé en méthode et en justice à ne renvoyer qu’aux originaux. Mais il n’y a pas que les documents. Il y a la mise en place, la mise en œuvre, l’interprétation, la pensée, le système, tout ce qui fait que dix historiens partis des mêmes documents composent20dix ouvrages différents. Michelet s’est-il dit qu’il avait suffisamment recréé la création de Le Brun pour couper le lien entre Le Brun et lui, que l’excitation, le stimulant fournis par Le Brun ne comptaient plus auprès de son propre effort de réélaboration ? Il est bien certain que son livre diffère sensiblement de tous ceux qui dérivent de Le Brun. Si pourtant l’une ou l’autre de ces explications paraît un peu courte, on peut encore alléguer la pratique du temps ; on était alors moins scrupuleux sur cet ordre de choses qu’on ne l’est en général devenu ; de Barante, Michaud résument aussi Le Brun, Jollois copie Barante, sans se croire tenus de le dire, et Le Brun lui-même a reproduit d’immenses morceaux de L’Averdy sans toujours en avertir assez. De toute façon, le procédé de Michelet paraîtra, je crois, au lecteur moderne manquer de générosité et de bonne grâce ; on aurait aimé qu’il se mît en règle avec son prédécesseur, ne fût-ce que par une brève déclaration générale ; cela n’aurait rien enlevé à son talent ni à sa gloire.
L’Averdy
Pour le procès, Michelet s’est étroitement inspiré, soit directement, soit encore à travers Le Brun, des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, lus au Comité établi par Sa Majesté dans l’Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres. Tome troisième. À Paris, de l’Imprimerie royale. MDCCXC13.
21Ce sont bien des Notices, ce n’est pas un livre. L’Averdy a cru devoir séparer absolument le procès de condamnation et le procès de revision, par la raison que le premier est contemporain des événements, le second tardif et vicié par toutes sortes de déformations ; il s’est même interdit de lire les enquêtes de la revision en étudiant le procès de condamnation. Contestable même pour la recherche et la critique, car les dépositions de la revision, dûment maniées, éclairent les procès-verbaux du premier procès, ce scrupule n’est décidément pas de mise pour la présentation. L’Averdy s’est condamné à raconter le procès deux fois. Son livre s’ouvre par la Notice du procès criminel de condamnation de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, tirée des différents manuscrits de la Bibliothèque du Roi (p. 1-142). Cent pages plus loin se présente la Notice du procès de revision et d’absolution de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans (p. 247-541) ; L’Averdy reprend son premier récit, le discute, l’explique, le corrige, le complète, avec les dépositions de Domrémy, de Paris, d’Orléans et de Rouen, auxquelles, par une contradiction fatale, il donne souvent la préférence sur les grosses de la condamnation. Entre temps, la première Notice, divisée en quatre parties, et suivie du Tableau des noms de tous ceux qui ont été Juges ou Assesseurs, ou Consulteurs du Saint Office, ou opinans, etc., etc. traîne après elle des Réflexions historiques et critiques sur la conduite qu’a tenue Charles VII à l’égard de Jeanne d’Arc, dite la 22Pucelle d’Orléans, après qu’elle eut été faite prisonnière par les Anglois au siège de Compiègne ; plus, une Notice générale historique et critique de vingt-huit manuscrits concernant les Procès criminels et l’Histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, que suivent leur tour trois additions. La Notice de revision se compose de trois parties, qui se décomposent en sections ou époques
, que suivent, pour les seconde et troisième époques, leurs Preuves, c’est-à-dire les fragments de dépositions latines et françaises que L’Averdy a découpés dans les manuscrits pour soutenir son récit. Viennent enfin différentes Recherches. On peut tout dire d’un pareil livre, sauf qu’il est simple et maniable.
Ce n’en est pas moins un maître livre. Il a été longtemps célèbre ; il est une date, la première, dans l’histoire de Jeanne d’Arc ; les Aperçus nouveaux de Quicherat (1850) seront la seconde. Tandis que Le Brun présente, dans la perspective de l’histoire générale, une histoire de Jeanne, L’Averdy se borne au procès ; il ne touche guère à la biographie que dans la mesure où la psychologie d’un accusé importe à l’intelligence de sa cause et éclaire par contre-coup la mentalité de ses juges ; mais il regagne, et largement, en profondeur ce qu’il perd en curiosité et en étendue. Homme de finance, L’Averdy avait l’âme et l’esprit d’un juriste. On sent en lui le lecteur de Montesquieu et de Voltaire. Il est bien du siècle des Philosophes ; il en a l’abstraction et l’aridité, mais aussi la conviction, la force, le respect de l’équité et des formes, 23le sens élevé du droit, l’humanité. Il est visible que les généreuses campagnes du défenseur des Calas et des Sirven l’ont ému, conquis, formé ; Jeanne d’Arc, c’est son Calas à lui ; il réinstruit son affaire ; il se réjouit que le jour de la justice ait sonné14 ; nul doute qu’il ne s’enorgueillisse à part lui d’en être l’instrument. Il a l’intelligence pénétrante, le cœur et le style virils.
Malheureusement, son ouvrage est vicié dans son principe par une ignorance, une seule, mais fondamentale. Tant la droiture et la sagacité même des meilleurs esprits sont incapables de suppléer au savoir. L’Averdy discute pied à pied la légalité du procès ; mais par quoi en juge-t-il ? Par ses lumières naturelles, ou par l’état de la législation et de la jurisprudence en son temps ! Il ignore la procédure de l’Inquisition, et son gallicanisme foncier ajoute encore au sentiment profond de défiance et d’horreur que l’Inquisition lui inspire ! Dès lors, la force et la subtilité de son sens juridique se sont retournées contre lui. Il n’a rien compris à la conduite de Cauchon. Celui-ci voulait un beau procès
, c’est-à-dire un procès en forme : L’Averdy ne voit partout qu’anomalie et monstruosité. Il prête aux juges des raffinements de scélératesse, des profondeurs de machiavélisme, des abîmes de corruption, des complications à l’infini pour masquer et soutenir leurs illégalités antérieures ; les romans d’Anne Radcliffe ne sont ni plus 24tirés ni plus noirs. Il a fixé la doctrine pour soixante ans. Mais il a suffi des brefs Aperçus nouveaux de Quicherat, en 1850, pour le ruiner sans remède. Et Quicherat n’a d’autre supériorité que sa connaissance des règles de l’Inquisition15. Dès lors, tout se simplifie et s’éclaircit ; les irrégularités apparentes rentrent dans l’ordre, les inconséquences rentrent dans la règle, les constructions pénibles de L’Averdy s’effondrent, ses argumentations soufflées se dégonflent. Quelque jugement de moralité qu’on doive porter sur Cauchon, l’appréciation juridique du procès se transforme. Une affaire qui paraissait ne se développer qu’à force d’expédients, de coups de pouce, de mensonges, de faux, de prévarications, s’entame, se poursuit et s’achève avec une simplicité directe et fatale.
Un dernier caractère des Notices, c’est la faveur qu’elles témoignent à Jeanne : faveur sans réserve, et qui s’échauffe à mesure que l’impression des témoignages de la revision se fait sentir. Le premier, si l’on met à part l’œuvre ébauchée en 1753 par Lenglet-Dufresnoy, L’Averdy a écrit un panégyrique, brisé le courant d’ailleurs moins général qu’on ne l’a dit de suspicion, d’ironie ou d’indifférence des siècles précédents, et créé une 25tradition. Toutes les histoires de Jeanne d’Arc, depuis lors, à l’exception de celle d’Anatole France, dérivent de lui, et de Le Brun. Mais, tandis qu’il fonde sa sympathie principalement sur des raisons d’ordre juridique, Le Brun fonde la sienne sur des raisons religieuses, patriotiques et nationales. En quoi Michelet reste plus directement son tributaire ; mais il relève en bloc de leur tradition à tous deux.
Sa position à l’égard de L’Averdy est assez subtile à définir. Soit parti pris de brièveté, soit que son instinct le mît en garde contre des complications aussi atroces, il n’a admis explicitement presque aucune des théories de son prédécesseur. Le Brun lui avait ouvert la voie, en faisant subir au système de L’Averdy une série de retouches et d’atténuations, préservé qu’il était des excès du sens juridique par un sens historique plus éveillé. Il n’en reste pas moins que le récit de Michelet, en gros, par sa haine et sa défiance illimitées de Cauchon, s’enveloppe de la même atmosphère que les Notices ; il suppose un courant secret de pensée analogue. Souvent un mot, d’apparence innocente, entraîné dans le mouvement de la phrase, qu’on croirait personnel à Michelet, indifférent, sans dessous, n’existe que par un développement ou une dissertation de L’Averdy, dont il est le reflet. Son texte, très intéressant par lui-même, le devient bien davantage à la lumière de ses sources. C’est un croisement perpétuel de rayons hétérogènes, une appropriation continuelle de pensées étrangères, une 26suite d’allusions imperceptibles aux sources de seconde main ou aux documents, une sorte de style indirect très particulier. Rien de moins original que sa matière, la même où elle le paraît. Tout ce qui s’y décèle en fin de compte de personnel, c’est la promptitude de coup d’œil qui a capté çà et là tel ou tel rayon, c’est l’agile pensée intérieure qui a rapproché, fondu, unifié ces matériaux disparates en un récit ailé, c’est l’écrivain, l’homme, Michelet. Ici ou jamais le style c’est l’homme. Je ne puis entrer dans le détail des dégradations par lesquelles Michelet s’éloigne du système de L’Averdy tout en en maintenant l’esprit ; ce sera l’objet de mon Commentaire. Il suffira que j’aie marqué le point de vue.
Au surplus, si Michelet ne doit rien à L’Averdy pour l’ordre du récit, il lui a emprunté des indications particulières, des idées, des faits, des développements négligés par Le Brun. Enfin, il lui est redevable en matière de citations. Son procédé vaut qu’on s’y arrête.
L’Averdy a découpé dans les manuscrits un certain nombre de passages qu’il a disposés en notes à la suite de ses chapitres. Jamais Michelet n’aurait pu en tirer son récit, ni surtout du texte qu’ils appuient ; car le texte n’est pas une narration ordonnée, c’est une suite de discussions sur les points litigieux ou obscurs de l’affaire, et les faits s’y présentent à la place où la dialectique, non la chronologie, les appelle. Les notes, au contraire, sont relativement claires et maniables, (c’est même par elles qu’on se retourne dans le texte) ; en 27outre, elles sont d’allure plus documentaire et plus scientifique, elles offrent une apparence d’authenticité supérieure aux citations de Le Brun, qui ne donne presque jamais le texte latin, ne publie guère que les interrogatoires et fond souvent les dépositions dans son récit. Il faut donc imaginer ainsi la pratique de Michelet. Il suit indubitablement Le Brun pour le fil de la narration ; il ne trouve que chez lui les faits et les dépositions en place ; et alors, tantôt il lit concurremment les fragments de dépositions que L’Averdy lui offre, les utilise, les cite ou y renvoie ; tantôt il remet à la fin de son travail cette besogne de repérage, car son manuscrit présente beaucoup moins de références à L’Averdy que l’imprimé. Veut-on un exemple, parmi vingt autres ? Au § 76, il rapporte ces paroles de Jeanne : Je te dis de la part de Messire…
, et il renvoie en note au Quinzième témoin (en réalité le treizième, Pasquerel), Notices, p. 348
. Or la citation de L’Averdy porte ex parte Dei
, et dans son récit, p. 307, il n’est question ni de Messire ni de Dieu. Mais Le Brun (I 379 ; Qui. III 103) a lu dans un autre manuscrit : Ego dico tibi ex parte de Messire
, et c’est la leçon que Michelet adopte16. Il n’a pris à L’Averdy que la référence, tardivement, 28et il ne s’est pas aperçu du désaccord sur le texte — ni de l’erreur sur le chiffre du témoin17.
Autre exemple (§ 283). En disant que le secrétaire de Winchester prit la main de Jeanne pour lui faire signer la cédule d’abjuration, il suit à la fois L’Averdy et Le Brun : L’Averdy, car dans Le Brun IV 132 c’est Massieu, d’après sa première déposition, qui donne la plume ; Le Brun, car il y trouve le sourire de Jeanne (2e Manchon ; Qui. III 147) et l’interprétation du rond en zéro, qui est de l’invention de Le Brun et qu’il avait admise dans son manuscrit. Le procédé est net : il remonte de Le Brun aux documents de L’Averdy, et suit les documents avec Le Brun ; de plus, c’est Le Brun qui suit pour l’ordre du récit : on le voit ici au rapprochement de deux faits séparés dans L’Averdy 430-432 par près de deux pages : question de Cauchon à Winchester, histoire de la cédule.
Que L’Averdy serve d’étai au récit de Le Brun ou tienne lieu des manuscrits, Michelet efface dans les deux cas, mais à bonne intention, le lien plus étroit qui l’attache à Le Brun ; nous sommes en présence d’un parti pris de méthode, et d’un parti pris très sain, celui de renvoyer aux documents sous leur forme la plus authentique accessible. Seulement, il ne faut pas être dupe des notes. Elles n’ont pas nécessairement avec le texte une relation primitive de cause à effet ; elles n’en sont pas 29forcément le soubassement originel ; elles peuvent n’y être que pendues par un fil postiche ; ce sont alors des substituts aux documents identiques ou similaires de Le Brun18. Encore Le Brun a-t-il pu rendre un signalé service à Michelet dans le maniement même des notes de L’Averdy. Celui-ci ne nomme pas les témoins ; il les désigne par leur numéro d’ordre dans l’enquête où ils ont déposé, et il en donne le tableau général avant sa seconde Notice. Le Brun cite toujours les noms ; il est plus commode de les lui prendre que d’aller les chercher dans le tableau de L’Averdy, et c’est ce que Michelet a dû faire souvent19.
Au point de vue documentaire, il a suffisamment avoué sa dette envers L’Averdy ; il y renvoie environ quarante-cinq fois, et l’une de ses notes (§ 311) vaut pour toute la fin de son livre. Il n’en est pas de même pour la pensée ; il n’allègue que cinq fois l’autorité de L’Averdy20. Il le traite à peu près comme un pur collecteur de documents, 30un arrangeur de notes. Une fois, pourtant, il a rendu hommage à sa valeur critique, hommage fallacieux, car il ne s’est guère inquiété de cet ordre de choses : sur l’authenticité des pièces, la valeur des divers manuscrits, etc., voir le travail de M. de L’Averdy et surtout celui du jeune et savant M. Jules Quicherat, auquel nous devrons la publication complète du Procès de la Pucelle21.
En vérité, il y a autre chose dans L’Averdy, et il faudrait plaindre Michelet, s’il avait eu à se retourner dans les cinq volumes du jeune et savant Quicherat. En un sens, son silence à l’égard de L’Averdy est moins grave qu’à l’égard de Le Brun, parce que sa dette est moins étendue ; en un autre sens, il est plus grave, l’ouvrage de L’Averdy étant bien autrement neuf et original que celui de Le Brun. Je ne reviens pas sur les observations que j’ai faites à ce sujet ; elles s’appliquent, plus ou moins, dans les deux cas.
Prosper de Barante
En ce qui concerne Jeanne, l’Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois n’est qu’un résumé de Le Brun. Michelet l’a utilisée précisément comme résumé, pour s’aider à réduire le gros ouvrage de Le Brun aux dimensions modestes de son propre récit22. Sa dette porte donc sur le plan et la 31forme, plus que sur le fond. L’emprunt le plus important et le plus étendu qu’il lui ait fait est son récit des visions de Jeanne (§ 55 ss.).
Je ne vois qu’une source et un texte que Barante ajoute à Le Brun : ce sont les Chroniques de Bretagne, dont il a tiré une demi-page sur les craintes que Jeanne éprouvait d’être trahie. Michelet (§ 156) la lui à prise, en le citant, bien qu’elle soit d’allure nettement légendaire, et que le souvenir du Mont des Oliviers s’y lise à chaque mot. Nous verrons plus loin, à la philosophie religieuse, pour quelle raison il a admis les textes de cet ordre.
Berriat-Saint-Prix
C’est un livre étrange que cette Jeanne d’Arc, ou Coup d’œil sur les Révolutions de France au temps de Charles VI et de Charles VII, et surtout de la Pucelle d’Orléans (Paris, 1817). Ses 368 pages in-8 se décomposent en un texte (1-96), des notes et une Explication des cartes (-278). des Pièces justificatives (-340), et des Tables. Je ne vois entre le texte de Berriat, qui est un discours écrit pour une Académie, et celui de Michelet d’autre contact que deux ou trois détails, et ce contact est fortuit.
Les recherches très sérieuses de l’auteur sont déposées dans ses 394 notes. Michelet y renvoie quatre fois23. Il est difficile de dire si ces quatre références épuisent sa dette ; les conclusions de Berriat sont en général les 32mêmes que celles de Le Brun, bien qu’elles en soient indépendantes. L’accord habituel des deux auteurs a pu renforcer l’autorité de Le Brun aux yeux de Michelet. Là où ils diffèrent, l’opinion de Berriat a pu quelquefois diriger Michelet dans l’utilisation de Le Brun. En gros, Berriat a pu contribuer au rationalisme de Michelet, d’ailleurs bien moins radical. Mais cela ne se démontre guère. Il reste probable que la dette de Michelet est minime, et certain qu’elle est toute de détail24.
En résumé, Michelet s’est documenté dans les meilleurs, les seuls bons ouvrages publiés avant 184025.
B. Les sources de première main Le Procès manuscrit
Il reste à préciser l’usage qu’il a fait des originaux. Si vaste que soit sa dette envers Le Brun et L’Averdy, il ne les a pas ignorés entièrement. La preuve s’en fait très peu par son texte ; mais elle se fait par des documents extérieurs, par quelques indications marginales de son ms, et par un certain nombre de notes.
33Sur quels mss a-t-il travaillé ? À quel moment et dans quelle mesure ?
Quels mss ? Si simple que la question paraisse, je ne l’ai pas résolue sans peine, en partie par la faute de Michelet, dont j’estimais la méthode trop haut, en partie par la mienne, pour avoir perdu de vue un fait décisif.
L’une des Notices de L’Averdy donne un classement et une étude des mss, où il était naturel de penser que Michelet avait cherché une direction. L’Averdy, qui n’a pas connu le ms de la Chambre des Députés, classe en tête de liste, pour la condamnation, les mss 5965 et 5966 (B et C de Champion), et, pour la revision, le ms 5970, superbe au fond et dans la forme
, tous trois entièrement authentiques, c’est-à-dire signés à chaque page par les greffiers. Ce sont les mss auxquels l’historien doit aller ; Quicherat a reproduit le 5965 et le 597026, M. Champion le ms de la Chambre des Députés. Je me convainquis bientôt que Michelet ne s’était servi ni de l’un, ni de l’autre, ni du troisième, ni d’aucun de ceux, une vingtaine, que possède la Bibliothèque nationale.
Le ms et l’imprimé de Jeanne d’Arc fournissent dix-neuf références aux deux Procès, dont les citations offrent par leurs variantes le moyen de diriger la recherche. J’en tire plus loin les conclusions qu’elles comportent ; mais la Table des matières, dont je n’ai eu connaissance que tout à la fin de mon travail (avril 341923), m’a résolu le problème. Elle porte en titre le mot Archives
, et toutes les indications en concordent avec les mss U 820 et U 821 des Archives nationales, sauf les erreurs que Michelet a commises.
Ces mss sont des copies tardives et sans valeur ; Michelet souligne le fait (App. n° 3), et Quicherat, qui appartenait au personnel des Archives, ne les mentionne même pas ; d’ailleurs d’une belle écriture très lisible. L’ex-libris de M. de Caumartin, au revers de la couverture, les identifie avec les nos 7 et 16 de L’Averdy, qui donne, à la description du n° 8, le n° 7 pour correct et entier. Michelet les a jugés sans doute équivalents aux mss authentiques, ou simplement, étant attaché aux Archives, et j’aurais dû m’en souvenir, il a utilisé ce qu’il avait sous la main.
À quel moment s’y est-il reporté ? J’ai dit plus haut (p. 7) les raisons qui semblent recommander une date précoce.
Mais jusqu’où a-t-il poussé sa lecture et dans quelle mesure s’en est-il inspiré pour sa rédaction ? On peut s’en faire une idée par la table des matières, et par les notes imprimées.
Il y a lieu de dissocier les deux procès. Des conclusions vraies pour l’un ne le sont pas nécessairement pour l’autre. Les cas différent. Le procès de revision est long et dispersé ; on comprendrait que pour lui Michelet s’en fût remis à ses auteurs ordinaires. Le procès de condamnation, s’il n’est pas court, est du moins cohérent ; 35on concevrait que Michelet, convaincu par L’Averdy de sa supériorité documentaire, curieux de la psychologie et de l’accent de Jeanne, eût lu avec une attention spéciale au moins les procès-verbaux des interrogatoires.
Commençons par la revision, pour suivre l’ordre de la vie de Jeanne et de l’ouvrage de Michelet.
Le Procès de revision
La table des matières est incomplète par son début et par sa fin. La première page de sa première feuille est mutilée de ses quatre cinquièmes supérieurs ; elle commence avec le f. 135 du manuscrit ; il s’en est perdu les notes qui concernent les enquêtes de Bouillé et d’Estouteville, soit 28 dépositions. Il est autant dire certain que Michelet a lu le commencement du procès ; mais de plus il n’est pas interdit de l’induire de la citation, § 256 n. 2, d’une ligne de Cusquel, qui ne s’expliquerait guère autrement. — Elle s’arrête au f. 305 r., et le manuscrit en compte 49927. Il est probable que Michelet est allé jusqu’au bout de sa lecture ; ses citations de d’Aulon (§ 48 n. 2) et de Séguin (§ 86 n. 2) en sont peut-être des vestiges.
Elle se présente essentiellement comme un Index des témoins, avec renvoi à la page du manuscrit, notation des prénoms, noms, métiers, âges, parfois qualités. La notation de l’âge en particulier procède d’une méthode 36très saine ; par malheur, on ne voit pas que Michelet en ait tiré parti pour la critique des témoignages.
Elle reproduit aussi des fragments de dépositions. Ce n’est guère que de la poussière. La plupart concernent le caractère, les occupations, les propos de Jeanne, et sont de valeur très inégale ; d’autres esquissent un canevas de faits sommaire et tôt brisé. À eux tous, ils sont infiniment loin de conduire à un récit lié et suivi ; une histoire de Jeanne n’en pouvait pas sortir. En somme, Michelet a noté, parmi quelque fatras et une foule d’omissions, des points, importants ou non, qui l’ont frappé au passage.
Enfin, il y a ses commentaires. À propos des quatre premiers témoins de Domrémy, il observe : Tous disent qu’elle allait aux champs, gardait les bêtes, etc., probablement ils parlent de ce que fesaient toutes les petites filles de campagne, dans la supposition que Jeanne fesait comme les autres, peut-être aussi pour la disculper d’avoir été dans le bois à l’arbre des fées ?
Ce jugement suppose une lecture précise. — De Jean Colin, curé, il estime la déposition assez sèche
; puis il se reprend, barre ces mots, et leur substitue le mot brève
. Cette correction manifeste un souci de la nuance. Mais que conclure, pour l’ensemble du procès, de ces deux réflexions, qui sont à peu près uniques et se présentent tout au début ?
Dans l’ensemble, la table des matières n’a pu servir que d’index à Michelet et le renvoyer au manuscrit. 37Dans quelle-mesure s’y est-il reporté ? Les notes de son livre vont nous l’apprendre.
Des cent quarante notes, environ, qui renvoient aux interrogatoires et aux dépositions, une trentaine se référent au procès manuscrit
; douze sont de pures références, dix-neuf s’accompagnent de citations, latines ou françaises, qu’on ne trouve dans aucun ouvrage imprimé avant Michelet et qui supposent le retour aux originaux. Il s’agit d’en établir la qualité, le sens et la portée, c’est-à-dire de voir dans quel rapport elles sont aux sources de seconde main et au texte de Michelet : si elles attestent une lecture fraîche, primitive, étendue des manuscrits, dont le texte soit sorti, ou si ce texte en est indépendant et peut leur préexister ; en d’autres termes, si elles lui sont intérieures, consubstantielles, indispensables, ou si elles lui ont été ajoutées quand il était établi d’après les sources de seconde main.
Quinze notes munies de citation renvoient au procès de revision, dont six se rapportent à la période de Domrémy, quatre au moment de Vaucouleurs, deux à l’époque de Poitiers, deux à la semaine d’Orléans, une seule au procès.
1. § 47 : Stetit et jacuit amorose in domo patris sui28. Déposition d’Haumette.
Le Brun I 277 a lu 38 jocuit29 : et jouait familièrement (amorose)… La diversité des leçons atteste l’indépendance de Michelet, et le latin de sa note est traduit dans son texte ; le texte dérive donc de la note.
2. § 58 n. 1 : Saepe habebat verecundiam
[eo quod gentes dicebant sibi quod nimis devote ibat ad ecclesiam]30. Le Brun I 253 généralise le propos : Elle était si timide qu’il suffisait souvent de lui adresser la parole pour la déconcerter.
Michelet le dénature pareillement31, et emploie comme Le Brun le mot déconcerter. La note pourrait disparaître sans que le texte fût atteint ; le texte préexiste à la note et vient de Le Brun, non du ms.
3. § 62 n. 2 : Nescivit recessum… multum flevit32.
Même déposition. Le Brun I 322 paraphrase ; entre Michelet et lui, il n’y a pas de rapport formel ; le mot compagne qui leur est commun pourrait venir du document : socia. Mais Le Brun a fourni dans des conditions très frappantes l’ordre des faits. Il doit être la source.
4. § 48 : A ouy dire à plusieurs femmes [qui la dicte Pucelle ont veue par plusieurs fois nue, et sceu de ses secretz] que oncques n’avoit eu [la secrecte maladie 39des femmes]. Déposition de son vieil écuyer
Jean Daulon.
Le Brun I 370 mentionne le fait à Chinon ; Michelet le remonte à la puberté. La citation n’est pas indispensable au texte. Cas douteux.
5. § 51 n. 3 : Propter earum peccata33. Déposition de Béatrix, Veuve Estellin.
Le Brun I 266 traduit une leçon earum. On ne se l’explique pas ; elle n’a pas de sens, et tous les mss donnent eorum. C’est ce qu’a lu Quicherat II 396, Michelet aussi, en 1841 : mais il copie presque Le Brun dans son texte, et les tirages à part (1853 ss) impriment en conséquence earum. Il a donc établi son texte d’après Le Brun et ajouté sa note d’après le ms, sans prendre garde que sa note et son texte ne s’accordaient pas. À moins que l’eorum de 1841 ne soit une coquille. De toute façon, la note est surajoutée.
6. § 58 n. 2 : Promiserat dare lanas… ut diligentiam haberet pulsandi34. Déposition de Périn.
Le 8858 (d’Urfé f. 162 r.), que suit Le Brun I 259, porte des lunes
, sorte de monnaie lorraine35. La différence des textes atteste l’indépendance de Michelet, qui, de plus, si ce n’est pas une coquille, orthographie Périn (Leb. : 40Perrin ; Qui. : Perrinus). Mais l’anecdote ne paraît pas dans le texte ; la note lui est extérieure, elle peut être surajoutée.
7. § 63 : Pauperibus vestibus rubeis36. Déposition de Jean de Metz.
Ce détail se présente au début de la conversation du témoin avec Jeanne. Le Brun n’en viendra à cette conversation que I 331, mais il en détache le propos sur les habits et le remonte p. 321 à l’arrivée à Vaucouleurs. Michelet de même. De plus, l’ordre du récit leur est commun, sans nécessité ; en particulier, ils placent entre l’entrevue avec Baudricourt et l’entretien avec Jean de Metz la cérémonie de l’exorcisme. Il n’y a aucun doute que Michelet ne suive Le Brun pour son texte ; les trois mots latins de sa note sont surajoutés.
8. § 67 : Equum pretii XVI francorum. Même déposition.
Le Brun I 342 traduit de Metz en note, mais suit dans son texte Laxart, qui met le cheval à douze francs. Michelet préfère de Metz ; mais le prix du cheval n’a pas passé dans son récit ; la note a pu être surajoutée. D’autres détails (voir mon Commentaire) militent en faveur de Le Brun.
9. §§ 71 et 266 n. 2 : Sui fratres de Paradiso. Même déposition.
Le Brun I 350 traduit ce propos. Michelet le 41suit pour l’ordre du récit, il peut ne devoir au ms, tardivement, que la citation.
10. § 64 n.2 : Apportaverat stotam… adjuraverat37. Déposition de Catherine, femme du charron.
Comme Le Brun I 328, Michelet donne l’anecdote à cette place, et emploie le mot déployer
(l’étole). La note est surajoutée.
11. § 76 n. 1 : Paupercula bergereta. Déposition de Gaucourt, grand-maître de la maison du roi.
Le Brun I 377 traduit comme Michelet, et tout le contexte provient de lui ; la note est surajoutée.
12. § 86 n. 2 : Nolebat uti ense suo, nec volebat quemquam interficere. Déposition de frère Seguin.
La citation est dans L’Av. 349 n. 15, auquel Michelet a renvoyé § 80, note, même déposition. Pourquoi n’y renvoie-t-il pas ici ? la citation lui a-t-elle échappé dans L’Averdy, ou bien sa référence est-elle tombée et a-t-il renvoyé au ms ? Le Brun I 422 traduit : C’est parce que je ne veux pas me servir de mon épée, ni en percer (interficere) personne.
Michelet a pu aisément tirer son texte de là. Pour l’ensemble du § , il suit indiscutablement Le Brun ; sa note peut être surajoutée.
13. § 95 n. 1 : Multum laesa, quia decubuit cum armis38. Déposition de Louis de Contes, page de la 42Pucelle.
(Qui. III 67 : quia ipsa cubuit). Le Brun II 6 et Michelet traduisent pareillement et à tort laesa (blessée) par malade ; de plus, l’ordre du récit est le même de part et d’autre. La note est surajoutée.
14. § 120 n. 2 : Tenendo eum in caput et consolando39. Même déposition.
(Qui. III 72 : per caput). Le Brun II 221 paraphrase ; mais Michelet lui doit assurément un assez grand nombre de termes de son récit, son texte paraît préexistant à sa note.
15. § 256 n. 2 : Fuit facta una trabes ferrea, ad detinendam eam erectam40. Déposition de Pierre Cusquel.
Le Brun III 183, L’Averdy 344 et 371-2, suivent d’autres dépositions, tout en utilisant Cusquel. Michelet les abandonne pour le témoin, mais groupe les faits comme eux. Il n’est indépendant que pour la citation, et elle n’a pas de contact avec le texte, auquel elle peut ou doit être postérieure ; elle a même pu être ajoutée à la fin de la note.
Au total, de ces quinze notes avec citation, une seule, la première, préexiste au texte indiscutablement et suppose un maniement original du manuscrit.
43Passons aux notes sans citation. Elles ne supposent pas le retour au manuscrit, puisqu’elles ne le citent pas ; mais elles ne l’excluent pas non plus, un historien pouvant lire sans citer. Nous n’avons ici qu’un moyen de vérification : voir si Michelet s’explique en entier par ses sources de seconde main. En ce cas, nous aurons démontré, non pas qu’il n’a pas lu le manuscrit, mais qu’il a pu ne pas le lire. Il faudra, ou qu’il s’accorde avec le document contre ses auteurs, et alors il aura travaillé d’original, ou qu’il s’accorde avec eux contre le document, et alors c’est eux qu’il aura suivis.
16. § 72 : Référence à frère Séguin. Sur une embuscade tendue à Jeanne. Le Brun I 355 traduisant littéralement, on ne peut discuter si Michelet a fait usage du ms. Mais le rationalisme latent de son récit, qui, tout en différant de celui de Le Brun, en dérive, et la localisation de l’incident montrent qu’il suit Le Brun.
17. § 94 n. 1 : Référence à Dunois. Sur la confession des soldats. Michelet parle immédiatement après, comme Le Brun II 3 et d’après lui, de la douceur du printemps en Touraine. Il est donc très probable qu’il part de Le Brun.
18. § 98 n. 2 : Référence à Compaing. Pleurs de Jeanne aux offices. Le Brun II 45 délaie les documents ; Michelet n’en garde que le sens, sans les détails significatifs, à moins qu’on ne prenne le mot aux offices
44pour la traduction du missa
du ms. Le cas est douteux, le retour au document nullement nécessaire.
19. § 99 : Référence à Pasquerel. Rentrée de l’armée à Orléans. Il n’est pas sûr qu’on soit là devant une référence au ms (v. n° 12). Le passage visé se trouve dans L’Av. 354 n. 32, et la note du § 100 renvoie : Ms à Ibidem ; imprimé à Déposition de Daulon, écuyer de la Pucelle (Notices des mss 35541)
. Si Michelet s’est reporté au ms, pourquoi n’y renvoie-t-il pas au § 100 (ou 101) et y renvoie-t-il au § 99, les deux passages se trouvant dans L’Averdy ? La référence aux Notices n’a-t-elle pas été prise pour le § 99, et Michelet a-t-il renvoyé par erreur au ms ? Cette fin du § 99 est passablement romancée et inexacte. L’influence de Le Brun II 50-52 est certaine ; mais il contamine, délaie, embellit, et le récit plus sobre de Michelet a pu s’appuyer sur le document, qu’il aurait pris, conformément à sa pratique ordinaire, dans L’Averdy.
20. § 103 n. 2 : Référence au même. Larmes de Jeanne après son premier combat. Pour tout le début du § , Michelet dérive étroitement de Le Brun II 63-66, qui contamine cinq ou six documents. La phrase annotée et la suivante jusqu’au mot déclara
, semblent bien 45résumer Le Brun 64-65 ; la fin du § ne se trouve dans Le Brun que p. 66, vingt lignes plus bas. Michelet a pu suivre la déposition de Pasquerel dans Le Brun, soit par les notes, soit par le sujet. D’ailleurs, le document (qui manque à L’Av. 358 n. 39) n’offre pas non plus la même continuité de développement que le récit de Michelet, et celui-ci aurait dû lui faire subir la même amputation qu’au récit de Le Brun. Rien n’oblige à croire qu’il s’y est reporté.
21. § 154 : Référence au même. Sur une fondation de chapelles. Toute la matière du développement provient de Le Brun III 59 ; Michelet lui emprunte sa traduction ; comme lui, il ajoute bientôt
, traduit ad deprecandum
par où l’on prie
. Tout contre-indique un retour au document (que L’Averdy 336 utilise vaguement et sans le rapporter à Pasquerel).
22. § 103 n. 1 : Référence à Louis de Contes, page de la Pucelle. Déguisement d’Anglais en prêtres. Le Brun II 64 contamine de Contes avec d’autres documents. Michelet se réduit à de Contes ; il l’extrait probablement de Le Brun, car il en précise la nuance, comme Le Brun d’après la Chronique sans titre, en donnant nettement ces prêtres pour-des Anglais déguisés ; de Contes ne le dit qu’obscurément. De plus, son interprétation des défiances de Jeanne coïncide avec celle de Le Brun, qui déjà dégage ou force le document. Il est inutile de supposer 46un retour à de Contes ; si Michelet s’était reporté à un document, ce serait à la Chronique.
23. § 108 : Référence à Colette, femme du trésorier Milet, chez lequel elle logeait42
. Anecdote de l’alose. Michelet résume Le Brun II 87-88. La seule raison qu’on aurait de croire qu’il s’est reporté au texte, ce sont les mots le matin
, moins nets dans Le Brun que dans le document : de mane
. Elle n’est pas décisive.
24. § 124 : Référence à Simon Charles. Sur l’entrée à Troyes. La référence ne vaut que pour les quatre derniers mots du paragraphe ; tout le reste provient d’une contamination de documents déjà opérée par Le Brun II 273-274. Michelet dérive indiscutablement de lui. Il n’y a pas grand-chance qu’il se soit reporté à la déposition.
25. § 148 n. 2 : Référence au duc d’Alençon et à Jean Chartier. Sur la rupture de l’épée de Jeanne. La compilation est faite dans Le Brun II 399. Michelet dérive de lui pour plusieurs détails décisifs. Le retour à la déposition est des moins probables.
26. § 152 : Référence à Marguerite la Touroulde. Sur la sainteté de Jeanne. Deux détails dont l’un est banal, l’autre peut-être décisif, rapprochent Michelet et Le Brun III 66-67 ; tous deux traduisent paternostres et alia 47signicula
par des croix et des chapelets ; tous deux emploient le mot dame
Marguerite (Ms eidem loquenti)43. Le chez qui elle logeait
de Michelet semble la traduction littérale du dumipsa Johanna in eadem morabatur
du ms, mais il est aussi le résumé nécessaire des circonlocutions de Le Brun, lequel, en fin de compte, expliquerait aisément tout Michelet, y compris la phrase citée dans le texte.
27. § 155 : Référence à Spinal. Sur la crainte de Jeanne d’être trahie. Le § de Michelet est un tissu d’inexactitudes et de confusions. La scène se passe à Châlons, et non à Reims : Spinal et Morel sont formels. Mais Le Brun II 288 mentionne Reims au début de son paragraphe, tout en plaçant la scène à Châlons ; d’où, je suppose, la méprise de Michelet. Ni Spinal ni Morel ne demandent à Jeanne si elle n’avait donc peur de rien
, mais Le Brun 289 leur prête une question analogue. Donc Michelet le suit, et sa référence compte strictement pour la phrase guillemetée. Il n’y a pas une chance qu’il se soit reporté à l’original.
Au total, de ces douze références, pas une seule ne suppose nécessairement un travail de première main ; deux ou trois peuvent en autoriser l’hypothèse.
J’en étais là de mes constatations et inférences, quand j’ai dépouillé le ms de Michelet. J’y ai trouvé une confirmation aussi nette que je pouvais le désirer de mes 48doutes et de mes hypothèses. Les notes y sont libellées comme il suit ; je rappelle qu’elles ont été recopiées en bloc, sur des feuilles à part, après le texte, mais elles sont indiquées dans les marges du texte par leurs numéros, qui sont de même encre et de même écriture que le corps des pages44 :
- Le paragraphe et sa note manquent au ms ; ils ont été rédigés sur épreuves, d’après le document.
- Déposition d’Haumette. Le Brun I 253.
- Déposition d’Haumette. Le Brun I 322.
- Déposition de son vieil écuyer Jean Daulon. Le Brun I 370.
- Déposition de Béatrix Veuve Estellin. Le Brun I 267.
- Déposition de Perrin. Le Brun I 259. Ici Michelet orthographie le nom du témoin comme Le Brun. Ce cas est particulièrement démonstratif. Ni lanas ni lunes n’ayant passé dans son texte, Michelet n’a pas eu à le modifier. Deux leçons différentes le justifient donc. Donc il est indépendant de la leçon suivie dans la note.
- Déposition de Bertrand de Poulengy, Henri, charron, etc. Ibidem (Le Brun) p. 321. Le Brun cite Jean de Metz entre les deux témoins précédents, dans une note 49globale. Michelet, qui l’avait omis, s’est aperçu de son erreur, et s’est corrigé sur épreuves, en trouvant la citation.
- Déposition de Laxart, Poulengy, etc. Le Brun I 342. Même observation. Le Brun a huit notes ; Michelet reproduit le commencement de la première, qui porte sur l’équipement en général, et il se corrige sur épreuves. La note 5 de Le Brun se réfère d’ailleurs à Jean de Metz.
- Déposition de Jean de Metz. Le Brun I 350.
- Déposition de la femme du charron. Ibidem p. 328.
- Déposition de Gaucourt, grand-maître de la maison du Roi. Le Brun t. I p. 377.
- Déposition de frère Séguin. Le Brun I 422. [Voir aussi III 126 et 337.] Le texte du ms de Michelet, § 148, renvoie également à Le Brun. La citation a dû lui échapper dans L’Averdy. Jusqu’ici, le cas est net. Le ms de Michelet ne donne pas une seule fois la citation, et c’est celui qui a servi pour l’impression ; Michelet n’a cité d’original que sur les épreuves. Par contre, il renvoie à Le Brun, tome et page. Donc, en écrivant, il n’a selon toute apparence que Le Brun sous les yeux. Mais voici que sa pratique change.
- La citation 13 est déjà dans le ms, mais ajoutée dans un blanc. La rédaction première portait simplement :
Procès ms de Revision, déposition
, etc. Cette 50note appartenait donc, comme on le voit par son libellé, au groupe des notes sans citation. - La citation 14 est dans le ms, complète et identique à l’imprimé. Le ms de Michelet porte à la marge l’indication suivante :
Dép. Louis de Contes ms p. 293 et Pasquerel ms p. 281 ?
Elle vient de la table des matières ; celle-ci permet une référence précise (erronée d’une page) à la première déposition ; la seconde y est à peine représentée, et par sa seule page initiale ; de là l’incertitude de la référence en ce qui la concerne. La citation est née de cette indication marginale, qui est le seul indice sûr que Michelet se soit reporté à sa table pendant son travail (mais à quel moment ?), pour le procès de revision45. - La citation 15 est dans le ms, mais ajoutée, semble-t-il, à la note.
De même, pour le procès de condamnation, nous verrons que le n° 28 ne comporte dans le ms qu’une référence en français, sans citation ; mais les n° 29, 30 (ajouté) et 31 se présentent dès l’abord sous leur forme définitive.
D’où viennent ces citations ?
Pour la condamnation, nul doute ; en partie de la table des matières, comme le prouve leur inexactitude, en partie des documents.
51Pour la revision, le n° 13 est à la table, et je serais surpris que le n° 15 n’en vint pas (voir p. 35). Michelet a pu les y prendre ; mais le n° 14 y manque aux extraits de Contes et doit venir du document.
Quelle qu’en soit la provenance, comment ces trois citations se trouvent-elles seules, pour la revision, dans le ms de Michelet ? Je hasarderai tout à l’heure une explication.
Examinons d’abord les citations ajoutées sur les épreuves. D’où viennent-elles ?
La plupart se trouvent à la table des matières. C’est le cas des n° 1, 2, 6 (U 821 donne bien Perinus), 7, 9, 10, 11, 13 : et la table fournit le moyen de rectifier les références 7 et 8, erronées. — Ce pourrait être aussi le cas des citations 4 (Daulon) et 12 (Séguin), si nous avions toute la table.
Mais la citation 3 manque aux extraits de la déposition d’Haumette. Michelet, sans doute engagé par l’abondance de ces extraits, signe de l’importance du témoin, à revoir le document, l’en a tirée au dernier moment avec son paragraphe.
De même, la citation 5, propter eorum ou earum peccata. Le ms U 821 donne nettement eorum, comme tous les autres. Réserve faite pour une coquille, Michelet s’y est donc reporté et le cite correctement, en 1841, sans s’apercevoir que sa note et son texte se contredisent. Il s’en sera aperçu ou on l’en aura fait apercevoir en 1853, et il aura corrigé sa note, à tort ; c’est son texte 52qu’il aurait dû retoucher pour l’accorder avec le document. À moins que l’earum de 1853 ne soit une coquille.
De même encore, la citation 8 est à la table, mais en français. Si Michelet, chose peu probable, n’a pas retraduit sa traduction, il a cherché le texte latin dans U 821.
Voilà donc quatre citations au moins (3, 5, 8, 14), sept au plus (4 12, 15), qui nécessitent le retour aux documents.
Comment interpréter ces faits, assez déconcertants ?
Observons que toutes les citations ajoutées sur épreuves remplacent des références à Le Brun, et se présentent avant la citation 13.
Michelet avait très probablement l’intention de maintenir ces références ; puis il s’est dit qu’elles n’avaient pas un caractère assez scientifique. La citation 15 ou la citation 14, selon la date où la première a été ajoutée, marquerait l’apparition de ce scrupule.
Mais il reste des difficultés, qu’aucune autre hypothèse ne résoudrait davantage46. Si Michelet a tiré ces citations 13 et 15 de sa table, on comprend leur présence dès le ms. Mais pourquoi l’absence des autres que la 53table lui offrait ? Est-ce que, recopiant ses notes, il n’a pas voulu revenir sur ses pas, et s’est-il réservé de compléter ses citations sur les épreuves ? C’est possible. Mais alors, la citation 14, qui paraît venir du document, comment est-elle là, seule de son espèce ? Ou si les trois citations viennent des originaux, pourquoi elles seules ? Michelet pensait-il s’en tenir là, les estimant suffisantes, avec les douze renvois sans citation au Procès ms de Revision
? A-t-il été interrompu ? s’est-il arrêté, pour voir avant de poursuivre ce que sa table lui donnerait ?
Toujours est-il qu’il s’y est repris à deux ou trois fois pour établir son annotation.
À deux fois, s’il l’a tirée toute des documents, copiant les citations 13-15 sur son ms, et les autres en bloc sur les épreuves.
À trois fois, s’il a trouvé ses trois citations primitives ; puis a extrait de sa table ce qu’elle lui offrait de citations, et enfin est retourné aux originaux pour le reste des citations (3, 5, 8, ? 4, ? 12) qu’elle ne suppléait pas. C’est le plus probable. Certaines notes du Procès de condamnation venant indiscutablement de la table, et le reste des originaux, il n’y a pas d’objection à admettre le même procédé pour le procès de revision, malgré sa complication ; de plus, à la table, les citations 2, 6, 10, 11, 13 sont barrées, signe de leur utilisation ; il est vrai que les citations 7, 9, 26, pour la ligne citée dans le texte, ne le sont pas.
54Michelet n’a pas éliminé toutes ses références à Le Brun ; il en reste cinq47, dont trois se justifient. En effet, au § 272 il cite le ms d’Urfé, aux §§ 274, 297, 301 les grosses latines (mais une fois dans une traduction), d’après Le Brun. Ce fait paraît ne laisser aucun doute sur son intention. Nous sommes bien en présence d’un scrupule de méthode, celui de citer les documents dans des conditions satisfaisantes d’authenticité et de correction. Michelet maintient les références à Le Brun, quand ses citations remplissent ces conditions ; ailleurs il les efface48.
De toute façon, la présence dans le ms de trois citations, dont deux ajoutées, n’autorise pas à conclure que Michelet a établi son récit d’après les originaux. L’étude à des sources s’y opposerait d’ailleurs, et le maintien des quatre références à Le Brun, et plusieurs autres indices.
La table des matières, en ce qui concerne les notes sans citation, ne recommande pas l’hypothèse d’un retour aux originaux. Il n’y a rien à conclure des nos 16 et 23, les extraits de Séguin et de Col. Milet s’étant perdus ; mais Compaing et Spinal (18 et 27) ne figurent à la table que par leur nom ; les passages visés par les nos 17, 19-22, 24, 25 (Dunois, Pasquerel, de Contes, S. Charles, duc d’Alençon) manquent aux extraits de la 55table. Est-ce pour cela que Michelet n’a pas cité les textes ? A-t-il jugé son jeu de citations suffisant ? ou le zèle lui a-t-il manqué pour le compléter ? Ces notes tenaient peut-être lieu de renvois à Le Brun, si l’on en juge par le libellé de certaines d’entre elles dans le ms :
16. Déposition de frère Séguin. Ibidem (Le Brun) p. 355.
24. L(ebrun) 265 (en réalité 273-4)49. Puis la note telle qu’elle est imprimée.
27. Le ms de Michelet porte à la marge la référence à Le Brun II 289.
Nous serions là devant des notes d’attente, que Michelet se réservait de compléter, comme il l’a fait, peut-être avec sa table, pour le n° 13 (v. p. 49), et qu’il a fini par laisser dans l’état.
Une autre particularité curieuse, c’est que des faits ou des textes présents dans la table qui avaient leur place marquée dans des paragraphes de Jeanne d’Arc analogues par le sujet n’en ont pas remplacé d’autres qui venaient de Le Brun ou de L’Averdy50 ; plus généralement, Michelet a fait peu d’usage de la plupart des témoins dont il avait noté les noms, recueilli ou résumé les dires dans sa table. Ou bien il altère un fait rapporté correctement par Le Brun, et il ne se sert pas de sa table pour se rectifier51. Il ne s’en sert pas pour corriger la traduction fautive d’un propos d’Haumette par 56Le Brun52. Ou enfin, il donne la préférence à Barante sur sa table pour un propos de Jeanne, bien plus pittoresque dans la déposition de Contes53. Cela prouve qu’il n’a pas utilisé sa table comme un instrument de travail, mais (tout au plus) comme un magasin de citations, et qu’il n’a pas établi son récit sur les originaux. Il faut qu’il ait oublié le détail de sa narration quand, au tout dernier moment, sur épreuves, il utilise sa table des matières.
Il est difficile de formuler des conclusions fermes sur des faits aussi peu cohérents. Il semble qu’on doive imaginer le procédé de Michelet à peu près comme il suit. Il a compris qu’il devait travailler sur les originaux, et il a lu, probablement avant L’Averdy et Le Brun, les deux procès. Puis devant l’effort énorme à accomplir, et sa conscience d’ailleurs en repos, conformément aussi à la pratique de son temps, il a aussitôt cédé à la tentation de prendre pour guides les deux écrivains réputés qui avaient déjà fait la besogne. Il a renvoyé tant qu’il a pu aux documents cités par L’Averdy, même quand sa source était Le Brun. Pour ce que L’Averdy ne lui fournissait pas, il pensait s’en référer à Le Brun, et il avait établi ses notes en conséquence. Son instinct scientifique a fini par lui faire sentir l’insuffisance du procédé. Il s’est alors livré au travail compliqué de 57repérage que j’ai décrit. Quelque idée qu’on se fasse du détail de ce travail, la rédaction de l’ouvrage se place entre une lecture des mss et quelques recherches complémentaires portant uniquement (sauf le § 47 : voir n° 1) sur les citations des notes. J’ai comparé attentivement le texte de Michelet avec ceux de L’Averdy, de Le Brun et des originaux : presque jamais cette comparaison ne révèle un retour aux documents ; quand L’Averdy et Le Brun ont laissé échapper sur un point particulier la déposition décisive, par exemple celle de Simon Charles sur la lettre de Baudricourt au roi, Michelet ignore cette déposition ; quand des affirmations de témoins se heurtent aux grosses de la condamnation, Michelet n’a pas contrôlé les premières par les secondes ; il n’est pas remonté de ses auteurs aux documents. Tout le travail utile, le vrai travail, s’est donc fait d’après Le Brun et L’Averdy, de qui le récit de Michelet dérive indéniablement, de fond en comble. Cela est hors de doute, et c’est l’essentiel.
Le Procès de condamnation
Dans le procès de condamnation, il y a lieu de distinguer entre la publication de Buchon et le procès manuscrit.
Le tome XXXIV de la Collection des Chroniques nationales françaises en langue vulgaire 58du treizième au seizième siècle (XVe siècle), Paris, 1827, comprend : 1°) une préface (I-LXJ) ; 2°) la Chronique et Procès de la Pucelle d’Orléans, d’après le manuscrit d’Orléans (1-189) ; 3°) une dissertation de l’abbé Dubois sur ce manuscrit (191-220) ; 4°) la Chronique de la Pucelle (221-370) ; 5°) diverses pièces en appendice. C’était, vers 1840, la seule publication qui donnât le procès de condamnation. Michelet l’a pratiquée assidûment, surtout pour les interrogatoires. Il lui a donné la préférence sur le manuscrit et sur Le Brun. Quant au manuscrit, c’était sacrifier à la commodité l’esprit et la lettre de la méthode ; quant à Le Brun, c’était respecter la lettre et sacrifier l’esprit.
En effet, la publication de Buchon est médiocre : Elle n’est d’abord et enfin qu’une traduction ; entre temps ; elle reproduit plus ou moins bien le d’Urfé. Les procès-verbaux y sont incomplets ; ils n’y sont pas tous, ni toujours à leur place et sous des dates correctes. Buchon coud les procès-verbaux du 27 février et du 1er mars ; à la fin du premier et au commencement du second il est tombé un vaste morceau. Il fond ceux des 12 et 13 mars, donne une partie de la monition du 2 mai après le procès-verbal du 17 mars, des fragments de la séance du 28 mars sous la date du mardi 18, etc.55.
59Michelet s’est rendu compte par Le Brun de ces erreurs, et il n’ignorait pas le peu de valeur du ms d’Orléans. Cela ne l’a pas empêché de s’y tenir presque uniquement, sans doute en vertu du principe que nous avons constaté à propos de L’Averdy : préférer l’imprimé, même moins bon, mais accessible, au manuscrit.
Les quatre propos de Jeanne que Michelet rapporte d’après les interrogatoires latins restent extérieurs à son texte.
28. § 148 n. 1 : Bonus ad dandum de bonnes buffes et de bons torchons. Procès ms 27 februarii 1431 (U 820, 48 r.).
Michelet doit à Le Brun tous les faits de son développement ; il utilise le propos de Jeanne dans son texte sous une forme vague qui n’a aucun contact avec le latin : excellente pour frapper d’estoc et de taille.
La note a pu être surajoutée, d’autant que la référence est en français dans le manuscrit : Interrogatoire du 27 février 1430 [v. st.].
— Les notes du 27 février manquent à la table des matières.
29. § 227 : Faceret ipsa une entreprinse, allegans proverbium gallicum : Ayde-toi, Dieu te aydera. Procès ms, 15 mars.
(U 820, 94 r.) Michelet vient de citer Buchon 108, 14 mars, et d’y renvoyer. Pourquoi coud-il à la référence française une citation latine ? La table des matières l’explique : le propos cité s’y trouve identique, 60et il l’y a pris, car il y est incomplet et inexact56. La note donne nettement par elle-même l’impression d’être surajoutée.
30. § 255 : Sicut filiae burgensium, unam houppelandam longam. Procès latin ms, dimanche 15 mars (U 820, 95 r. ; Ch. I 133 : sicut uni filiae burgensis, videlicet…)
Tout le paragraphe est construit d’après Buchon 118, qui donne l’équivalent français : Baillez-moi habit comme fille de bourgeois, c’est assavoir houppelande longue
; mais ici Michelet n’y renvoie pas ; il donne en note le latin, dont le français du texte a l’air d’être la traduction. Or la citation latine vient de la table des matières, comme le prouve son inexactitude ; pourquoi en viendrait-elle dans d’autres conditions qu’au n° précédent57 ? — Le ms de Michelet renvoie, en marge du texte, à Latin ms 131
; en note, à : … longam ? 131. Procès latin ms
. Le chiffre 131 est exact, mais pour le 28 mars, jour où l’on fit à Jeanne la lecture des 70 articles ; la question du 15 et la réponse y sont reproduites : (art. XV) : rõndit tradatis mihi habitum ad modum uni filiae burgensis, scilicet…
6131. § 309 : An suum consilium dixerit sibi quod erit liberata a praesenti carcere ? Respondet : Loquamini mecum infra tres menses… Oportebit semel quod ego sim liberata. — Dominus noster non permittet eam venire ita basse quin habeat succursum a Deo bene cito et per miraculum58. Procès latin ms, 27 février (lire 1er mars), 17 (lire 28, pour la citation) mars 1431.
(U 820 54 v., 55 r., 100 r.-v. : Ch. I 66 et 143). Ici encore, Michelet vient de citer Buchon 111, 14 mars, dont son texte est fait, et d’y renvoyer ; sa note a l’air nettement surajoutée, comme au n° 29 ; elle n’a avec le texte qu’une analogie de sujet. — Le propos du 1er mars, jusqu’à Oportebit, est dans la table, identique et inexact59 ; la phrase Oportebit y manque et a dû être reprise au document. Quant à la réponse du 17 mars, Michelet la reproduit sous la forme plus normale qu’elle a prise le 28 (Ch. I 189, art. XV), et il la cite exactement. Celle du 17 est très différente60 ; elle manque à sa table ; les
notes du 28 n’existent plus.
62Si Michelet a fait un usage un peu étendu des originaux, ce ne sont certes pas ces quatre notes qui le démontrent. Elles restent extérieures et ne sont que de la poussière.
Voici qui est, ou paraît, plus sérieux. Le manuscrit de Jeanne d’Arc présente quelques indications marginales qui semblent attester que Michelet s’inquiétait du manuscrit en écrivant.
32. § 216, ms p. 19, à propos de la question si saint Michel était nu, on lit : dans la minute latine 54 (en réalité 53 r., 1er mars) à quoi reconnaît-elle si res apparens est vir vel mulier (si la chose qui lui apparaît est un homme ou une femme). Ce passage est à la table des matières, sous sa page exacte ; le § 216 semble y faire allusion.
33. § 223, ms p. 20, en face des mots : Puisqu’il plu…
, qui viennent de Buchon, on lit : latin 74, 12 mars
. Cela est exact et ne figure pas à la table.
34. § 226, ms ibidem, à propos de la question sur l’attaque de Paris, on lit : V. ici le ms latin, fin du 13 mars
. Le passage visé, qui manque à la table, se trouve dans U 820 f. 86 r.
35. § 231, ms. p. 21 en face des mots Savez-vous par révélation…
on lit 111, 79 (références à Buchon) et latin, 52-54
. La même référence reparaît, au même 63propos, ms pp. 56 v. (rédaction antérieure barrée) et 52 (§ 309 ; voir n° 31). La table suffit pour ces références.
36. § 326 première phrase, ms p. 59, dans une note tombée, on lit : procès latin ms p. 89 (14 mars)
. Cette note est inintelligible ; c’est sans doute la raison pour laquelle Michelet l’a éliminée.
Il est difficile de dire jusqu’à quel point les quatre références 32-39 représentent un maniement intime, étendu et prolongé des originaux.
En généralisant, les onze références qu’on obtient en tenant compte des doubles emplois et des erreurs renvoient, une au 27 février, trois au 1er, une au 12, une au 13, deux au 15, une au 17, deux au 28 mars ; elles couvrent donc une large partie des interrogatoires. Mais, seuls les nos 28 (peut-être), 31 (partiellement), 33 et 34 supposent un retour aux originaux ; les autres peuvent n’être que des vestiges de la table des matières. Celle-ci n’a pas plus de valeur pour le procès de condamnation que pour le procès de revision, peut-être moins. Ne parlons pas de son état actuel de mutilation ; ce qui en reste commence avec le f. 49 v. et la séance du 1er mars, finit avec le f. 95 et la séance du 15 mars (U 820 à 323 ff). Mais elle est extrêmement sommaire, fragmentaire et décousue ; elle ne donne qu’une idée lointaine de la marche du procès, grandes lignes et détail ; elle est arbitraire, ce qui explique l’arbitraire des citations ; pourquoi celles-là plutôt que d’autres ? elle ne pourrait pas 64conduire à une histoire suivie : elle ne permet pas même un contrôle sérieux de Buchon. D’autre part, le nombre infime des références ou citations qui n’en viennent pas ne laisse guère croire que Michelet a usé largement des originaux, à moins d’admettre un effacement systématique des renvois au Procès ms. Si pourtant, il s’en est plus soucié pour la condamnation que pour la revision, on ne voit pas quel bénéfice il en est résulté. Son récit du procès n’est qu’un découpage du texte de Buchon, peut-être contrôlé çà et là par le manuscrit latin, qui ne lui sert que d’étai. Sa doctrine lui vient de L’Averdy ou de Le Brun, sauf les points où il se sépare d’eux, mais en partant d’eux. Son récit ne sort pas des originaux, à l’exception de Buchon, dans une mesure perceptible.
[Conclusion]
Nous pouvons conclure maintenant sur son travail.
En principe, sa méthode est inadmissible. Rien ne le dispensait de fonder son récit sur une lecture et une méditation fraîche, sans préjugé, des procès-verbaux, pris dans un texte pur et authentique.
En pratique il est certain que Le Brun lui offrait des interrogatoires une édition complète et saine, supérieure à celle de Buchon dont il s’est servi par un scrupule de demi-méthode mal entendu, équivalente en somme aux originaux. Il est également certain que les témoignages de la revision cités ou résumés par Le Brun et L’Averdy le sont en général correctement, pour ce qui regarde la lettre des textes.
65Qu’importe, dès lors, où Michelet a puisé ses matériaux, aux sources de première main ou chez ses deux auteurs ?
Il importe ceci. Pour le procès de revision, les publications de Le Brun et de L’Averdy sont fragmentaires : elles supposent donc un choix, donc une critique, ou si la critique leur a manqué, du caprice, et une doctrine. En effet, elles ne se présentent pas seulement hachées, traduites plus ou moins bien du latin, contaminées, mais encore éclairées de lumières diverses selon les connaissances et les tendances des deux auteurs, enrobées dans un système, encadrées de commentaires qui n’ont pu qu’amortir l’effet ou fausser le sens des documents, diriger les impressions, circonvenir le jugement, dicter les interprétations du nouvel historien.
Pour le procès de condamnation, que Michelet a lu de préférence dans Buchon, il ne se suffit pas à lui-même. Il apparaît du dehors, et suppose une certaine procédure, des préparations, des délibérations du tribunal, qui ne paraissent pas dans les procès-verbaux ; il faut donc le supplémenter avec les témoignages de la revision, qui nous introduisent dans la coulisse et nous définissent les intentions et l’action des juges, mais sont loin de suffire à faire la lumière, spécialement en ce qui regarde la marche du procès. Michelet l’a interprété par L’Averdy et Le Brun ; nous tournons dans un cercle.
66Dès lors, peu importe l’usage plus ou moins large qu’il a fait des originaux, s’il les a subordonnés à des ouvrages de seconde main interposés entre eux et lui. Il fallait se mettre en face d’eux, exclusivement, et n’y ajouter que les renseignements de fait, sûrs, acquis, qui pouvaient en assurer l’interprétation.
Certes, la lecture des mss, avec leurs centaines de pages latines ou françaises, avec les milliers de problèmes de toute nature qui se posaient à chaque pas, ne permettait pas une réaction directe, encore moins une réaction rapide de l’esprit de l’historien. Elle aurait exigé peut-être dix ans de travail, des comparaisons, des mises au point infinies. Mais précisément dans cette méditation prolongée les difficultés apparaissent, les divergences ou les contradictions s’affirment, les doutes se forment, les certitudes s’ébauchent, la doctrine s’élabore, les conclusions surgissent, en un mot, la critique s’opère. Rien ne remplace le tête-à-tête et l’excitation féconde du document. De là, plus que de toute autre cause, viendra la faiblesse de la critique de Michelet.
Il n’a pas voulu s’enterrer dix ans dans l’histoire de Jeanne. Après tout, il ne voulait l’écrire, cette histoire, que dans son rapport à l’histoire générale ; il n’y voyait qu’un chaînon, un chaînon d’or, une maîtresse maille, dans la chaîne des siècles qu’il s’occupait à dérouler ; il y trouvait la confirmation de sa propre philosophie du Moyen Âge et de ses vues sur la formation des nations modernes, en particulier de la France. Ce qu’il a voulu 67faire, il l’a fait. Ne lui reprochons donc rien. Mais évitons de louer en lui des mérites qu’il n’a pas. Sachons que l’histoire de Jeanne n’était pas plus mûre, en 1840, que l’histoire de France ; que Michelet ne l’a pas écrite ; qu’il a composé une légende pathétique et dramatique, patriotique et religieuse, une épopée, une œuvre de philosophie et d’art ; et nous n’aurons plus dès lors à lui ménager notre admiration.
2. Histoire d’Angleterre
Pour ce qui est de l’histoire proprement dite, Michelet est redevable surtout à Turner, The History of England during the Middle Ages, et à Rymer, Foedera, etc. Il doit au premier, avec une partie de sa chronologie, parfois erronée, et maint détail, toutes ses vues sur le caractère épiscopal de la royauté des Lancastre ; au second, les documents dont il s’est servi.
Le Brun n’a pas connu Turner. Il utilise largement Rymer, et dans le même esprit d’hostilité que Michelet. Celui-ci l’a relu d’original dans une autre édition et l’a beaucoup mieux interprété, non sans erreurs pourtant, en rapprochant les faits des actes. C’est ainsi qu’il a dégagé avec beaucoup d’intelligence les principes et les fluctuations de la politique économique anglaise à l’égard des Pays-Bas.
68Le grand morceau de psychologie ethnique, qui n’est pas le moins curieux de l’ouvrage, appartient en propre à Michelet. Il a des sources nombreuses et dispersées, vivantes et livresques. Je l’étudierai, ainsi que tout ce qui concerne l’Angleterre, au chapitre de la philosophie historique.
Dans l’ensemble, cette documentation, Rymer mis à part, est toute de seconde main. On ne pouvait guère demander mieux à Michelet, et comme telle, pour l’époque, elle ne pouvait guère être de meilleure qualité. Celle de Le Brun l’emporte pour l’étendue, sans être d’un aloi différent, mais Michelet a tiré plus intelligemment parti de la sienne61.
3. Histoire de Bourgogne62
Ici, Michelet trouvait de nouveau devant lui un bon ouvrage moderne, celui de Prosper de Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne de la maison de Valois. Il l’a pratiqué assidûment, et il lui doit plus d’un fait, plus d’une construction. Il a cependant assez bien préservé son indépendance dans l’ensemble ; il a ses moyens d’information propres, ou il use autrement, plus largement, des mêmes sources. Il s’est toujours intéressé à la 69Belgique ; cela lui a permis de connaître un certain nombre d’ouvrages postérieurs à Barante, dont il a fait un usage abondant.
Au surplus, sa source principale est peut-être l’Art de vérifier les dates ; il s’en est servi pour éclairer l’histoire compliquée des acquisitions de Philippe le Bon. Il l’a complétée par Reiffenberg, Histoire de la Toison d’Or. Le reste n’est que du détail, et souvent de caractère anecdotique.
Sur cette documentation qui déborde, plus d’une fois, sans nécessité, l’histoire de Jeanne, il a construit la seule partie de l’ouvrage, peut-être, qui mérite le nom d’histoire : c’est cette vaste alliance d’appétits et d’intérêts par laquelle il explique la perte de Jeanne. Nulle part il n’a montré un sens aussi large, une vue aussi réaliste et probablement aussi juste, malgré des excès, des mobiles qui conduisent la politique. Ce morceau lui fait grand honneur63.
70II. Critique d’exactitude
La critique d’exactitude fournit la première pierre de touche d’une méthode ; elle montre comment l’historien a rempli ses devoirs élémentaires, sur des points qui en général ne présentent pas de grande difficulté et n’émeuvent pas les passions.
[1. Inadvertances chronologiques]
La chronologie de Michelet, qu’il a empruntée à Le Brun et à L’Averdy, est saine dans l’ensemble. On voudrait seulement qu’il se fût montré moins avare de dates avant le procès ; on se sent quelquefois perdu dans son récit.
Il a rectifié très peu d’erreurs ; il en a commis davantage ; certaines trahissent une hâte ou une inadvertance singulières.
Sa première date est celle du départ de Vaucouleurs (§ 69). Le Brun l’avait fixée au 13 février 1429. Michelet a calculé ou senti que les événements ne tenaient pas dans le temps alloué ; il place le départ en mars (ms), puis en février, mais sans donner de quantième ; il évite ainsi les objections que soulève le récit de Le Brun.
Il fait promettre par Dunois aux Orléanais le merveilleux secours de la Pucelle dès le 12 février (§ 73) ; 71or, d’après son compte à lui-même, Jeanne n’a pas encore quitté Vaucouleurs. Je n’ai rencontré cette date que dans Jollois, Histoire du siège d’Orléans, p. 62.
La date du 28 ou 29 juin, au lieu du 18, pour Patay, est fausse (§ 121). Les sources sont claires et concordent. D’où vient l’erreur ? Michelet a ajouté la date dans l’interligne de son ms ; il avait dû l’oublier et ne l’a pas retrouvée dans Le Brun II 223, où elle est perdue après le récit de la bataille. Mais le même Le Brun 204, immédiatement avant Patay, donne en manchette la date du 28 juin pour la capitulation de Beaugency, 28 n’étant d’ailleurs qu’une coquille pour 18 (voir p. 199), et il écrit en face : le traité fut conclu vers minuit, et le lendemain…
. Michelet a dû le relire distraitement. Le curieux est que, juste une page plus loin, il fixe le départ pour Gien au 28 juin ; les deux dates sautent aux yeux dans l’imprimé, en raison de la rareté des chiffres ; cependant cette erreur a échappé à toutes les revisions. Chose encore plus singulière, Michelet l’a répétée au § 134, où elle frappe de nullité sa critique, d’ailleurs discutable, des atermoiements de Winchester.
C’est aussi par une lecture trop rapide de Le Brun III 164 et 166 qu’il place la délivrance de Compiègne par Jeanne au jour même qu’elle avait fixé
, au 1er novembre ; le document (Bu. 109, Leb. 161) est beaucoup moins précis (§ 187).
Il place à Reims, je ne sais comment, une scène qui se passa un mois après à Crépy-en-Valois (§ 151).
72Il accepte de Turner III 9 la date de décembre 1430, au lieu de 1431, pour l’entrée d’Henri VI à Paris qui précéda son sacre ; quant à la date du 2, elle provient d’une mauvaise lecture des Ordonnances, XIII, lxvij. Il avait pourtant plus d’un moyen de se rectifier séance tenante, ne fût-ce que par sa note, qui contredit doublement son texte (§ S 291). — Au même § , n. 2, il brouille les lettres de juridiction du 28 décembre 1430 et la délibération du Chapitre de Rouen, des 14 et 15 avril 1431, sur les XII articles. Cette note est à descendre au § 247.
Au § 299, après ce dimanche de la Trinité, 27 mai, où Jeanne reprit l’habit d’homme, Michelet rapporte que Saintrailles venait de faire une tentative hardie sur Rouen. C’eût été un beau coup d’enlever les juges sur leur tribunal, de mener à Poitiers Winchester et Bedford ; celui-ci faillit encore être pris au retour, entre Rouen et Paris
. D’où le sait-il ? De Le Brun IV 149-156, qui le raconte en parenthèse, au début de son livre XIII, entre le jeudi 24, jour de l’abjuration, et les vendredi-samedi 25-26 mai. Il s’imposait de vérifier la date ; la validité du récit dépend de la concordance des faits. Michelet s’est reporté aux documents ; il donne la pagination, que Le Brun ne donne pas. Mais les textes qu’il allègue en commun avec son auteur, savoir, Alain Chartier, Chroniques du Roi Charles VII et Jean Chartier, mal 1431, éd. Godefroy, p. 47 ; Journal du Bourgeois, p. 427 (ms : mai 1431), éd. 1827
, sont vagues et varient 73de douze à quinze mois, fin 1430-fin 1431, sur la date du coup de main ; le Bourgeois seul est précis : il place à la Saint-Dominique, donc au 4 août, l’entrée à Paris du régent Bedford, qui, venant de Rouen, avait manqué rester dans une embuscade aux environs de Mantes64.
Puis il raconte à la page suivante, 428, la prise de Saintrailles dans l’expédition de représailles que les Anglais organisèrent. Si Michelet avait recherché la date de la Saint-Dominique, tout son récit s’écroulait. Comment peut-il placer l’affaire au mois de mai 1431, d’après Jean Chartier ? La date d’année est dans Chartier, mais non celle de mois, et il est impossible de l’extraire de l’enchevêtrement des En ce temps-là
qui commencent ses paragraphes. Michelet l’a prise simplement dans Le Brun 150 n. 1, qui la prétend tirée de Chartier, et qui l’a établie lui-même je ne sais comment. Sa chronologie, si précise d’ordinaire, est pour une fois singulièrement vague : Les guerriers de l’expédition, écrit-il p. 151, avaient arrêté de partir le lendemain dès le point du jour. Précisément la veille, le régent anglais, appelé à Paris…
. Nous voilà fixés ! Ceci pour la date. Passons au fait. Alain Chartier (fol. 27 ; il place l’affaire en celluy an
, 1430) est le seul qui donne Rouen pour but au coup de main ; encore n’y eut-il pas même commencement d’exécution ; les Anglais survinrent et attaquèrent, la bataille se livra dans les environs de Beauvais. 74Mais Le Brun 150 commente naïvement : N’est-il pas naturel de penser que le désir de délivrer Jeanne déterminait principalement les guerriers de France à tenter cette expédition ? Il faut souvent suppléer à ce qu’omettent les historiens de ce siècle, assez peu attentifs à indiquer les causes des événements.
Le Brun a du moins une raison pour se tromper ; Michelet n’en a point, car il doute que le coup de main de Saintrailles ait eu pour but la délivrance de Jeanne ; il n’en raisonne pas moins comme s’il le pensait ; nous constaterons encore ailleurs cet étrange procédé. Il s’égaie de la mésaventure qui menaça le tribunal, selon Le Brun et selon lui-même ; dans sa joie, il voit Bedford pris encore
au retour, comme s’il avait failli l’être à l’aller, ou à Rouen. Le tout pour expliquer la rage des Anglais à obtenir la rétractation de Jeanne, qui était morte depuis deux mois.
Il est vrai que l’histoire n’a pas grande importance, et qu’elle fournit un exemple extrême du sans-façon de Michelet ; mais c’est pousser le sans-façon un peu loin. On peut au moins s’y édifier une fois de plus sur la valeur trop fréquente de ses notes et références.
[2. Confusion de lieux et de personnes]
§ 39, note, le Domrémy visé par le diplôme de 1090 n’est pas le Domrémy de Jeanne (Ch. II, 368, n. 168). — § 137, ce fut la femme de Gloucester qui fut accusée de sorcellerie, en 1444 seulement, d’après Turner III 42-49, en 1441 d’après le Dictionary of National Biography. Gloucester fut arrêté en 1447 sur une accusation de régicide machinée par Suffolk plus que par Winchester. 75En tout cas, l’écart des dates obligerait à prendre le rapprochement de son procès avec celui de Jeanne en un sens purement logique. — §§ 170-171, Michelet confond le duc de Brabant Philippe Ier avec Jean IV, qui fut en effet le triste époux de Jacqueline de Bavière
(App. critique) ; Philippe n’était pas marié ; toutes les sources le disent. — § 171, il donne à René d’Anjou sa sœur pour fille, d’après Barante qu’il copie, et au mépris de Meyer auquel il vient de renvoyer : Iolenta filia Ludovici Regis Siciliae Renati Barensis sorore, eadem sorore Mariae Reginae
(fol. 275 v.). — Il confond assez longuement le vicaire général de l’Inquisition en France et le vicaire de Rouen (§§ 176 ss). Etc. On trouvera au cours des chapitres suivants d’autres erreurs bénignes65.
[3. Orthographe du patronyme Darc]
J’avais réuni quelques à peu près de pensée ou de logique assez curieux ; mais il faut se borner. Je n’en indiquerai ici que deux, qui touchent de plus près à la critique. § 44, Michelet accepte l’orthographe Darc sur l’autorité de Vallet ; et Vallet emprunte à Hordal, par la raison que Hordal devait connaître le nom de sa famille et n’avait aucune velléité de le changer. Au commencement du XVIIe siècle ! — § 194, il voudrait croire à l’humanité de Jean Lemaître, vicaire de l’Inquisition à Rouen au XVe siècle, ayant d’ailleurs trouvé dans un document du XIIIe qu’un inquisiteur de Toulouse se plaint de la rigueur des juges séculiers. Cette réflexion 76frivole a disparu des tirages à part. On pourrait recueillir dans les éditions successives de l’œuvre les éléments d’une petite étude sur Michelet critique de lui-même. La critique lui a poussé en avançant.
[4. Inadvertances philologiques]
Voici des inadvertances philologiques, peu nombreuses à la vérité. Michelet observe (§ 272), pour expliquer le manque de zèle du Chapitre de Rouen, que le maladroit Cauchon se laissait appeler d’avance Monseigneur l’archevêque
. Il est vrai, mais dans Le Brun seulement (IV 79). Buchon, que Michelet suit ordinairement et qu’il abandonne peut-être ici pour donner une nasarde à Cauchon, a lu ledict évesque
; Quicherat I 385, Champion I 314 lisent archidiaconus, arcediacre
. À quoi tiennent les jugements66 ! — Jeanne (§ 294) a un geste un peu vif. Un tailleur mit sans façon la main sur elle, sa main de tailleur sur la main qui avait porté le drapeau de la France… elle lui appliqua un soufflet
. L’Averdy, cette fois, est responsable de la bévue : il a lu (345) per manum
; Le Brun IV 93 traduit la vraie leçon, per mammam
. Michelet aurait dû se tenir en garde : la disproportion de l’offense et du châtiment, ce respect étrange qu’il prête à Jeanne pour sa main, le mépris qu’il en est réduit, lui démocrate, à témoigner aux tailleurs, le ronflement de sa phrase, 77tout l’avertissait qu’il faisait fausse route ; le sentiment et le style l’ont emporté sur la philologie.
[5. Infidélité aux textes originaux]
Son tort le plus sérieux est d’avoir fréquemment faussé soit la lettre soit la nuance des textes, tantôt par la force même des choses, parce qu’il est délicat de refléter un texte exactement, plus souvent par précipitation ou insouciance, très souvent par passion, enfin par coquetterie de style, goût de la vivacité, recherche du dramatique ou du pathétique, besoin d’unité, rhétorique ; sa forme s’impose à ces vieux textes, souvent lents, embarrassés et sans art. La plupart de ces altérations sont littérairement louables, quelques-unes admirables ; ce n’en sont pas moins des altérations. Prenons le seul § 51. Domrémy est à deux pas
du Bois chenu, si l’on veut ; les mss disent y a petite espace, non pas d’une lieue
(Bu. 71), il n’y a pas une demi-lieue (Leb. I 264, III 315 ; Ch. I 50 ; 24 février). Le texte ne dit pas que les fées aimaient surtout une certaine fontaine
, mais et les autres l’appellent l’Arbre des Fées ; et auprès a une fontaine
(Bu. 69). Il ne dit pas ces anciennes dames
; c’est Le Brun I 265 qui suggère cet enjolivement. Il ne dit pas, et ceci est grave, les petits enfants
, mais les jeunes filles (deux fois), les filles, les enfants (Bu. 70)67. Nous avons là la gamme des altérations presque entière, depuis la fioriture simple jusqu’à la suppression du détail essentiel. Or il s’agit d’une 78question importante, la formation religieuse de Jeanne, où toutes les nuances comptent et ne se laissent pas remplacer par des nuances de fantaisie. Quand bien même chacune de ces modifications serait insignifiante, multipliez-les par mille, et imaginez le résultat.
Il arrive à Michelet de juxtaposer des documents contradictoires soit par inadvertance, soit que son raisonnement ou sa sensibilité y trouvent leur compte. Après la grande réponse de Jeanne sur l’état de grâce (§ 211), il remarque en note que la séance fut levée. C’est inexact, et il le sait, ou devrait le savoir ; le procès-verbal continue encore quatre pages dans Buchon 68, et il en a tiré son § 212. Il a sans doute oublié son texte quand il établit sa note d’après L’Averdy 405 et 477 (dép. Boscguillaume)68.
Il lui arrive aussi de hasarder, au mépris des faits et des textes dont il fait taire les objections, des interprétations sentimentales.
Par exemple, sur cette réponse de Jeanne, en effet bien touchante, ou même poignante, selon les yeux dont on la lit : Les pauvres gens venaient volontiers à moi parce que je ne leur faisais point de déplaisir ; je les soutenais et défendais, selon mon pouvoir
, il imagine une émotion générale, presque une révolte, des assesseurs contre Cauchon (§ 221). Déjà L’Averdy, avec une ingénuité charmante de Philosophe, avait donné par 79amour de l’humanité
un tour bienveillant à certaine démarche du tribunal ; ou, comme il le dit encore, le désir de ne pas trouver des scélérats me dicta cette pensée favorable à l’humanité
(107, 425). Mais il en revint. Si les assesseurs avaient la fibre humaine, démocratique et populaire aussi sensible que Michelet, on n’en sait rien, et peu importe ; le point est que Michelet cherche la preuve de leur émotion supposée dans une interprétation plus que tendancieuse du document, et que même il en tire une conclusion fausse sur la marche de la procédure. La réponse de Jeanne est perdue dans le procès-verbal, qui continue pendant encore cinq pages et demie ; il n’y a aucune raison de terminer par elle le résumé de la première série des interrogatoires ; aucune raison non plus d’y rattacher la décision de Cauchon de revoir et de serrer l’instruction. C’est disposer des textes au gré de son désir.
De tout cela, on trouvera d’autres exemples plus bas.
En somme, la part de ce que j’appellerai l’erreur simple n’est pas très considérable ; Le Brun et L’Averdy avaient assez bien pratiqué les humbles et faciles vertus de soin, de patience, d’attention, d’exactitude, pour ne pas laisser à Michelet grande latitude dans l’erreur. Du reste, ces erreurs-là se découpent aux ciseaux, sans grand dommage. La représentation et l’interprétation des documents laissent plus à désirer, et inspirent quelque inquiétude pour le moment où Michelet, sur un sujet très délicat et livré à la passion, en viendra aux parties délicates de son art.
80III. Les principes critiques
L’usage des principes dépend en général, on ne le sait que trop, de la disposition sentimentale des critiques. L’influence de la sensibilité, chez Michelet, est grande ; elle a décidé de la direction et de la couleur de son livre. Je ne crois pas, pourtant, qu’elle explique à elle seule les insuffisances de sa méthode ; il n’a pas toujours mieux critiqué les faits indifférents que les autres ; son intelligence n’était pas la serve de sa faculté émotive. Les difficultés de la matière, une certaine insouciance au sujet de ces questions, une connaissance incomplète du métier, le désir d’aller vite, comptent pour beaucoup dans ses défaillances. S’il accorde à L’Averdy et à Le Brun une confiance presque sans limites, c’est pour la commodité qu’il y trouve autant que pour les satisfactions passionnées qu’ils lui offrent. Enfin, la critique du procès est soumise, au moins en théorie, à des règles dont ne peut s’affranchir le bon plaisir des historiens. On est donc fondé à étudier les principes de Michelet, sans d’ailleurs perdre de vue l’action diffuse du sentiment.
811. Principes généraux
Il y a peu de sujets aussi difficiles à établir sur des bases critiques que l’histoire de Jeanne d’Arc. On comprend mieux aujourd’hui la nature des difficultés qu’elle présente, et l’on conçoit plus clairement les moyens de les résoudre ; mais du temps même de Michelet, l’intelligence de la question était assez avancée, les précautions à prendre assez bien connues. Si Le Brun n’était pas d’un grand secours à cet égard, L’Averdy avait eu des vues pénétrantes, qu’il lui avait manqué, il est vrai, de mieux appliquer, ou d’appliquer ; mais son livre frayait la voie.
[Procès de condamnation]
Pour le procès de condamnation, le premier soin à prendre était de critiquer les manuscrits. Dans quelles conditions le témoignage de Jeanne nous est-il parvenu ? Les procès-verbaux ont été établis sur des notes d’audience ; ils n’ont pas été relus à l’accusée, si ce n’est sous la forme de résumés massifs ; ils ne sont pas signés d’elle ; les expéditions que nous en avons datent de plusieurs années après l’événement. Quel crédit leur accorder ? On a accusé Cauchon de faux, par omission et par addition. Il faut réunir les observations de Jeanne et des témoins de la revision sur ces questions d’authenticité, les comparer, les peser, les confronter avec les textes, les retenir ou les rejeter. Si on les retient, toutes les difficultés particulières demeurent. Des interpolations 82sont toujours difficiles à démontrer ; il n’y a pas de principe en la matière ; écarter tout ce qu’on trouve défavorable à Jeanne, ou l’accepter, n’est pas un principe. Les omissions ne se décèlent par rien, si ce n’est par des allusions ou d’autres réponses qui les recoupent et les font soupçonner. — L’Averdy avait intelligemment posé presque toutes ces questions69. Il ne les avait pas résolues, n’ayant d’autre critérium que l’accord ou le désaccord des procès-verbaux avec son système. Mais il engageait à les mieux examiner, et à critiquer du même coup le système qui lui faisait suspecter certaines parties du Procès. — Michelet s’en est remis à lui entièrement, si toutefois il s’est soucié de ces problèmes.
La grande, la très grande difficulté réside dans le témoignage même de Jeanne. Certaines parties en sont magnifiquement claires et directes ; cette paysanne de vingt ans avait l’esprit net, et la riposte précise. Puis il y a, en grand nombre, des réticences, et c’est bien naturel : la Justice mettant avec désinvolture à la charge des accusés le soin de se condamner eux-mêmes par leur serment et leurs aveux, il est assez juste qu’ils se dérobent. Jeanne élude, rompt, bat les buissons ; cela est souvent d’une excellente tactique et fait de main de maître, mais il en résulte des divergences et des contradictions. Puis, des oublis, curieux, qui ne semblent pas seulement des réticences. Puis, des obnubilations, ou de 83l’humour, comme ces réponses sur le signe
, qui ont embarrassé tous les biographes et qui sont, à les prendre au pied de la lettre, de véritables divagations70. Puis, une cristallisation lente, une progression des réponses sur certains sujets ; comme un travail d’autosuggestion, spontané ou provoqué par les questions des juges ; une façon de communiquer aux choses un tour ou un sens miraculeux qui altère la représentation et qui n’a pu manquer de réagir sur la perception de la réalité. Celle que Michelet croit capable (§ 76) de prendre un mystère de théâtre pour une apparition du ciel devait avoir à ses heures, selon lui, une vision spéciale. L’idée qu’on se fait de l’état de Jeanne à certains moments et sur certains sujets (car il faut le délimiter, c’est presque tout le problème, et il est difficile), est l’un des éléments essentiels de la critique du témoignage ; elle est ici la critique même du témoin. Tout cela était à suivre et à analyser de très près. — Michelet ne pouvait avoir qu’une idée incomplète de ces difficultés. Il a pourtant fait une ou deux remarques qui le mettaient sur la voie71 ; mais il n’en a rien tiré ; il a pris les documents dans leur sens apparent ou les a supprimés en masse ; au surplus, citant beaucoup, ne critiquant guère, noyant la discussion dans le récit des faits ou la poussière des dialogues.
84Enfin, et c’était la partie du travail relativement la plus facile, la mieux connue de son temps, mais elle était très lourde, il fallait dépouiller les interrogatoires, mettre sur fiches ou réduire en Index le sens de toutes les réponses de Jeanne ; grouper celles qui traitent des mêmes points ; étudier soigneusement la date, les circonstances et le ton de chacune ; noter les accords et les nuances dans l’accord, les divergences et les contradictions ; les expliquer et les réduire, s’il était possible ; au total, cribler ce qu’on peut retenir comme historique et ce qu’on peut suspecter comme légendaire. — Michelet n’a guère abordé ce minutieux travail de comparaison et de réduction.
Bien entendu, il fallait réunir tous les renseignements extérieurs qui pouvaient éclairer la marche du procès, et, notamment, s’informer sur la procédure. Sur ce point, Michelet a fait confiance entière à L’Averdy, et c’est l’une de ses abdications critiques les plus graves72.
[Procès de revision]
Le procès de revision impose d’autres précautions73.
La plus générale et la plus importante est de ne pas perdre de vue que les enquêtes ont été faites sur un questionnaire limitatif, avec la volonté d’aboutir à la réhabilitation ; elles ont un caractère officiel, plus politique que judiciaire, et parfois semi-hagiographique. Il 85est vrai que leur nombre et leur dispersion, quatre enquêtes faites à des dates et dans des villes différentes, fournissent des moyens de comparaison et de contrôle précieux ; certains témoins ont déposé jusqu’à quatre fois, et le glissement, les reprises, les développements, les divergences de leurs dépositions ne peuvent manquer d’être instructifs. Mais ces particularités n’effacent pas le caractère général des enquêtes. Il a fallu, sur les deux chefs d’accusation principaux, l’hérésie et l’habit d’homme, trouver et préciser dans la mémoire des témoins les circonstances du premier procès qui permettaient de l’annuler. Pour ne rien dire de ce que les enquêteurs ont arrêté ou écarté, ce qu’ils ont conservé est ou peut être tendancieux ; il faut essayer de suivre sur les dépositions l’influence des suggestions des juges. L’Averdy 375 a déjà là-dessus des réflexions très intéressantes, mais restées théoriques. Michelet n’y a pas pris garde.
Les témoins ont d’ailleurs devancé dans une certaine mesure le point de vue des juges. Pendant les vingt-cinq ans et plus qui se sont écoulés entre la mort et la réhabilitation, il a dû se former à Domrémy entre ceux qui avaient connu Jeanne un certain consensus d’opinion qui n’est pas de la légende, mais qui en participe. L’annonce de la revision a dû mettre en branle les imaginations et délier les langues ; sans le vouloir, rien qu’en causant, en rappelant ses souvenirs, on a dû se trouver d’accord sur ce qu’on dirait ; dans chaque déposition individuelle, il doit y avoir une part de collectif. Auparavant, 86la fierté locale, le succès de la politique française, la nomination du frère de Jeanne à la prévôté de Vaucouleurs (1436), tout devait contribuer à une sorte d’idéalisation, à laquelle il n’existe qu’une contre-partie : l’enquête que Cauchon fit faire dans le pays en 1430. Mais cette enquête, nous ne l’avons pas ; il faut la chercher dans les 70 articles du promoteur. Elle serait d’ailleurs des plus suspectes ; nous ne savons pas grand chose des conditions dans lesquelles elle a été faite ; la malignité, les jalousies et les rancunes de village, fouettées par l’insuccès de Jeanne, ont dû s’y donner carrière ; des témoins ont pu être soudoyés, des témoignages supposés. De toute façon, les dépositions de Domrémy n’ont pas un caractère historique net, et il n’est pas facile de les réduire. Il n’y a pas à se faire d’illusion, l’histoire de Jeanne d’Arc présente au degré suprême les difficultés propres à toute histoire individuelle. — Quant aux survivants du premier procès, leur situation était embarrassante ; ils avaient à tirer leur épingle du jeu. Sans doute, le tribunal n’était pas disposé à les presser outre mesure ; encore fallait-il trouver les bases d’une réhabilitation, et le greffier Manchon en a su quelque chose. Il suffit de lire ses quatre dépositions, celles de Thomas de Courcelles, etc., pour se rendre compte que ces gens-là ne déposent pas sans arrière-pensée et sans réserve. Leurs souvenirs sont dans l’ensemble, après tout ce temps écoulé, d’une netteté miraculeuse. Ils ont eu le temps de les rafraîchir, il est vrai ; 87croit-on que tous ces ecclésiastiques de Rouen ne se sont pas tâtés les uns les autres sur ce qu’ils diraient ? Et ces bourgeois d’Orléans, qui ont si bien déposé dans le même sens que les procès-verbaux ne reproduisent même pas leurs dépositions ? Ici, la Chronique sans titre et l’Histoire au vray attestent la prolifération de merveilleux qui s’est produite ; comment les témoins ne s’en seraient-ils pas ressentis ? Il faut essayer d’établir ces collusions et d’en mesurer les effets ; essayer de réduire le merveilleux. — Michelet ne paraît pas s’être douté du problème.
Il fallait procéder au dépouillement des 144 dépositions ; les décomposer en leurs milliers d’affirmations ; discuter chacune d’elles ; apprécier les concordances, critiquer les désaccords ; rapprocher les résultats du dépouillement des deux procès ; établir une échelle de probabilités, d’après les règles fuyantes de la possibilité et de la vraisemblance ; vérifier tous les faits, s’entourer de tous les renseignements extérieurs qui pouvaient jeter quelque lumière sur les témoignages : biographies des acteurs et des témoins, documents d’archives, etc. La tâche est si considérable qu’elle n’a pas été entreprise, si ce n’est par fragments. Chaque historien s’est fait à son usage un code resté secret, quand il ne s’est pas simplement fié à son instinct ; il n’existe aucun ouvrage où les documents soient classés, groupés, critiqués pour eux-mêmes, d’après des principes explicites qui fixent 88les critériums de la créance ou du doute. Quant aux renseignements extérieurs, il a fallu une cinquantaine d’années et deux ou trois douzaines d’érudits pour les produire. Michelet a donc plus d’une excuse, mais il s’est à peu près borné au choix de documents que lui offraient L’Averdy et Le Brun, et il les a pris sous le jour sous lequel il les lui offraient.
Il va sans dire, enfin, que les documents devaient s’interpréter dans l’esprit du temps. C’est l’un des points faibles de la critique de Michelet ; il a même laissé tomber la plupart des indications qu’il trouvait dans Le Brun.
Ce sont ces difficultés du sujet qui en font, au seul point de vue critique, l’intérêt fascinant.
Ces précautions ne s’inspirent d’aucune hostilité contre Jeanne, puisque la nécessité s’impose de pareilles déclarations ; elles se concilient avec tous les respects et toutes les tendresses ; elles représentent simplement les devoirs auxquels la critique soumet l’historien, et Jeanne n’a rien à y perdre. La paysanne de vingt ans qui montra un si clair courage, fit ou provoqua tant de grandes choses, tint tête si bravement pendant des mois à la bande de pseudo-juges ameutés contre elle, et mourut sur le bûcher pour sa créance, son roi et son pays, peut affronter la critique. L’historien ne saurait se proposer une tâche plus belle que de la restituer dans la vérité de son caractère et de son histoire ; il est beaucoup 89moins intéressant d’en faire un sujet de légende et de vitrail, une figure douce, fade, et fausse74.
Michelet n’ayant pris, même dans la mesure du possible, à peu près aucune de ces précautions, il s’ensuit qu’il n’a pas même abordé le sujet tel qu’on l’entend aujourd’hui. Qu’a-t-il donc fait ? Du point de vue strictement critique, très peu de chose, j’en ai peur. Mais il n’en est que plus curieux de voir ce qu’il a fait. Ce n’est pas toujours facile à dire.
Toute histoire de Jeanne d’Arc comporte une part énorme de critique négative, et les plus courtes en comportent une part plus considérable. Aucun historien ne peut utiliser la masse des documents qu’il a éprouvés. Quand on vise à la brièveté et qu’on procède par coupes sombres, pourquoi conserve-t-on les uns, abandonne-t-on les autres ? On néglige de le dire ; il est hasardeux de le deviner. Mais quand, de plus, on se hâte et qu’on travaille de seconde main, la part du caprice s’accroît, 90l’abandon des documents qu’on ignore ou qu’on écarte sommairement vicie ou supprime la critique de ceux qu’on retient.
2. Critique du témoin
La critique du témoin se propose, comme on sait, d’éclairer le témoignage par l’étude des conditions d’observation ou d’information dans lesquelles le témoin s’est trouvé, et par celle du tour d’esprit, des intérêts, ou des passions qu’il a portés dans la perception et la représentation des faits.
Michelet a posé explicitement une règle de méthode, une seule, § 46 n. 1 : Le témoignage de Jeanne me paraît devoir être préféré à celui des témoins du second procès, qui d’ailleurs parlent si longtemps après.
Encore est-elle ajoutée dans le manuscrit, où il lui manque l’incidente finale, et les notes ont été rédigées en bloc après le texte ; elle peut donc exprimer un scrupule, un mouvement de réflexion tardifs, et représenter ce que Michelet aurait voulu faire, plutôt que ce qu’il a fait.
Elle établit une condition double, de position et de temps : le témoignage plus intérieur (mais aussi plus favorable) doit être préféré aux témoignages plus extérieurs, le plus proche de l’événement aux plus éloignés.
Sous aucun de ses deux aspects elle n’était propre à Michelet ; elle faisait partie de la méthode générale. De 91plus Le Brun I 320 avait formulé une règle analogue à propos des confidences de Jeanne à son cousin Laxart sur Sa mission (Mi., § 62) : il croit, dit-il, devoir s’en rapporter, pour l’ordre des choses, au récit de Jeanne elle-même plutôt qu’à celui des témoins, qui ne parlent que par ouï-dire.
En outre, le témoignage de Jeanne ne se trouvant qu’au procès de condamnation, et celui des témoins qu’au procès de revision, la règle revient à préférer le premier au second, dans les cas où ils se rencontrent et ne s’accordent pas. C’est le principe fondamental de L’Averdy ; ce sera celui de tous les biographes ; chez tous il admet bon nombre d’exceptions.
Il est en effet superficiel et extérieur. Il suppose qu’un accusé ne se trompe pas, n’oublie pas, ne biaise pas, sait et dit toujours la vérité, au besoin contre lui-même. Il n’a pas disparu de la méthode historique et n’en doit pas disparaître ; mais il est loin d’obtenir le même crédit qu’autrefois. On se rend compte qu’il n’a pas grand sens par lui-même, séparé de la critique du témoignage.
Michelet n’en ignorait pas la faiblesse. Son manuscrit, moins affirmatif que l’imprimé, y apportait un correctif utile : le témoignage de Jeanne me paraît devoir être préféré ici et presque partout
… Cette restriction rouvre la porte à toutes les difficultés.
Appliquée aux ouvrages de seconde main, la règle obligeait à user très sobrement ou à ne pas user du 92tout d’ouvrages tardifs dont les auteurs avaient été mal placés pour s’informer.
Chose singulière, Michelet ne l’a jamais observée si peu que là où il était le plus nécessaire et le plus facile de l’observer.
Quand il ne demande à ces ouvrages qu’un ou deux détails, aisément séparables de son récit, le mal n’est pas grand ; il n’y a d’important que le principe engagé. Mais il en suit certains couramment.
Il traite Le Brun comme un document ; il accepte ses fioritures, commentaires et interprétations comme s’ils faisaient partie des textes, et il mêle le tout, sans distinguer l’apport des sources et l’apport de Le Brun. Celui-ci, dont les citations sont fréquentes et bien délimitées, les notes nombreuses et étendues, les distingue soigneusement.
À travers Le Brun, il suit de temps à autre des modernes pour des faits relatifs à Jeanne qu’ils n’ont pas pu connaître ou pour des appréciations dénuées d’autorité : Villaret, Polluche, peut-être Dubreton, Edmond Richer75.
Il avance d’après la Chronique de Lorraine que Baudricourt accompagna Jeanne à Nancy (§ 66). Il est surprenant qu’il lui ait demandé un seul détail ; elle compte autant d’erreurs que de mots. Ici, elle a contre elle non seulement la parole des deux témoins qui ont accompagné 93Jeanne, mais encore les sentiments connus de Baudricourt.
Il retient ou écarte les deux Chartier, surtout Jean, sans motif appréciable ; de même Gilles le Bouvier, dit Berry. Là encore il suit Le Brun.
L’usage qu’il fait, toujours à travers Le Brun, de Philippe de Bergame est assez curieux, et n’éclaire pas mal son procédé dans le maniement des sources les moins autorisées. La sorcière, nous dit-il § 75, avait dix-huit ans ; c’était une belle fille et fort désirable, assez grande de taille, la voix douce et pénétrante.
Philippe, auquel il renvoie d’après Le Brun, dit formellement que Jeanne était petite : brevi quidem statura
(ch. CLVII ; Qui. I 523). L’affirmation provient sans doute, comme tout le chapitre, du témoin oculaire
Guillaume Gasche, dont il serait vain, je suppose, de rechercher les tenants et aboutissants ; elle n’a d’ailleurs aucune importance. Il est plaisant de voir par quels arguments Le Brun I 366 essaie de prouver contre le témoin que Jeanne était grande ou même fort grande. Michelet s’amuse de lui, et de Grafton, en note, discrètement. Ils sont en effet assez comiques ; mais lui-même ne l’est guère moins. Il en rabat un peu sur Le Brun, sans en revenir à Philippe, et fait Jeanne assez grande
; il n’a d’ailleurs eu besoin de personne pour la déclarer fort désirable. Ce n’est pas tout. Son manuscrit lui accordait, d’après la Déposition de Guillaume de la Chambre, maître ès arts et en médecine. Le Brun I 367
, une taille 94 fine
; l’honnête Le Brun allait jusqu’à l’extrêmement fine. Le document (Qui, III 50) porte : et erat multum stricta ; mais il ne s’agit point de la taille. Michelet paraît s’être aperçu de son erreur, soit qu’il se soit reporté à la déposition, comme ses curiosités connues en la matière permettent de le supposer, soit qu’il ait pris garde à la citation du même Le Brun III 280, qui fournissait le moyen de rectifier son interprétation, et il a retiré le passage. Pour sa voix, Philippe la fait douce, lenis ; Le Brun lui emprunte ce mot, et à la voix douce il ajoute de son cru une parole insinuante ; Michelet s’en souvient, mais atténue ce mot désobligeant ; il fait la voix douce et pénétrante. Dans tout ce portrait, il manque à son idéalisme habituel ; ce n’étaient pas là choses sur lesquelles il entendait la fadeur et admettait les tons de légende. Il aurait pu tout de même s’interroger sur la valeur de son témoin. S’il acceptait sa déposition, il devait s’y tenir, et rejeter les retouches de Le Brun. Il a cru bien faire en cherchant la vérité à mi-chemin de ses deux auteurs ; c’est un procédé assez fréquent en critique ; mais ces cotes mal taillées sont irrecevables. Son portrait est un mauvais compromis entre un témoignage d’autorité très douteuse et l’interprétation de ce témoignage par un historien d’autorité nulle76.
95Non moins suspect est le témoignage de Sala, sur la révélation par Jeanne au roi d’une prière qu’il avait faite dans son oratoire (§ 76) ; mais il se prête davantage à la critique. Sala, que Michelet a lu dans Le Brun I 382-5, dit avoir appris le fait, environ l’an 1480, de messire Guillaume Gouffier, seigneur de Boisi, gouverneur du Dauphin, aimé en sa jeunesse de Charles VII au point que celui-ci ne voulut oncques souffrir coucher nul gentilhomme en son lict, fors lui
. Il y a là des faits qu’on doit pouvoir vérifier : date de naissance de Boisi, relations avec Charles VII, date de sa nomination au gouvernement de la maison du dauphin ; c’est aux détails de ce genre que la critique du témoin s’attaque d’abord. Je ne sais si la recherche donnerait un résultat ; mais ni Le Brun ni Michelet (ni Quicherat IV 257 ss) ne l’ont entreprise. Le Brun 386 laisse percer un doute, c’est prudent ; Michelet déclare le récit de Sala très vraisemblable, quoique moins ancien
; c’est hardi (v. App. n° 2, p. 205, l. 3 et n° 5, l. 76).
Voici qui est plus sérieux. Il met la Chronique sans titre et l’Histoire au vray sur le même pied que les témoignages, et cela, parce que Le Brun les lui offre avec eux, découpées en petits morceaux. Tantôt il les ajoute, tantôt il les préfère aux documents directs, sans règle discernable, ou en raison du merveilleux qui aurait dû les faire écarter, ou pour des raisons littéraires ; parfois, il les prend, comme les autres documents, avec les adultérations que Le Brun leur a fait subir. Je ne vois dans 96son livre qu’une seule réserve, sur l’Histoire au vray : du petit discours qu’elle fait tenir par Jeanne au roi après le sacre, il dit : On assure
(§ 130). A-t-il pensé que des paroles sont moins sûres que des faits, et des paroles dites à Reims que des faits arrivés ou des paroles prononcées à Orléans, l’Histoire étant un texte orléanais ? Il a eu raison, mais il aurait dû pousser la critique beaucoup plus loin. Il ne semble pas avoir été étonné ni arrêté par l’étrange parallélisme de l’Histoire et de la Chronique, peut-être parce qu’il les a lues à travers le découpage de Le Brun, qui passe sans cesse et sans raison de l’une à l’autre, mais les reproduit rarement toutes deux, peut-être parce qu’il a vu dans leur concordance un signe de vérité ; et cela pourrait être, en effet, si elles étaient indépendantes. Il ne semble pas s’être interrogé une seconde sur leur date, leur provenance, leur composition, leur valeur.
Pour toutes ces sources, sa critique a été nulle. Il faut dire à sa décharge que la littérature critique du sujet n’existait pas ; que pas une étude préliminaire n’était faite, pas une édition savante publiée, presque pas une recherche d’Archives entamée. Il aurait eu tout à faire. Ce n’était peut-être pas une excuse pour faire si peu. Il a laissé la question où il l’avait trouvée ; il l’a même fait reculer sur plus d’un point.
[Témoignage de Jeanne]
Venons-en à la partie essentielle, au témoignage de Jeanne.
97L’application méthodique de la règle aurait exigé une comparaison étendue de ses affirmations avec celles des témoins ; en d’autres termes, le dépouillement minutieux des deux procès. Ce dépouillement, nous savons que Michelet ne l’a pas fait. Nous sommes donc assurés dès l’abord de ne trouver dans son livre qu’une application occasionnelle de sa règle. Il choisit entre les affirmations que Le Brun lui offre ; or Le Brun a déjà fait son choix ; il ignore volontiers les témoignages défavorables ou ruse avec eux. Je ne vois pas que Michelet ait fait grand usage de son principe.
Il admet, § 46, l’affirmation de Jeanne qu’elle resta près de sa mère à coudre et à filer, au lieu d’aller aux champs77. À cette affirmation, pas très catégorique, s’opposent une quinzaine de dépositions de Domrémy que Le Brun rapporte I 261, 273-76 (v. Champ. II 359, n. 123) ; on y lit entre autres choses que Jeanne arrachait les herbes parasites (sarclabat), brisait les mottes de terre avec l’instrument propre à cet usage (tribulabat terram cum tribula), travaillait à la moisson
, etc. Sûrement, elle ne sarclait, bêchait, moissonnait pas à cinq ans. En 98lisant dans le manuscrit les premières de ces dépositions, Michelet note à sa table des matières : tous disent qu’elle allait aux champs, gardait les bêtes, etc., probablement ils parlent de ce que fesaient toutes les petites filles de campagne, dans la supposition que Jeanne fesait comme les autres, peut-être aussi pour la disculper d’avoir été dans le bois à l’arbre des fées ?
. D’instinct, donc, il résiste aux documents, pour la raison même qu’il prête aux villageois. En retenant Jeanne à la maison, on veut, et il veut, soit l’idéaliser et expliquer par sa piété mystique la désignation de Dieu, soit diminuer le nombre des occasions qu’elle a eues de chercher ses visions à l’arbre des fées. Sur ce second point, il supprime — dans l’imprimé, § 51, mais pas tout à fait dans son manuscrit — la participation de Jeanne aux pratiques du village ; or, de son propre aveu (Bu. 70 ; Leb. I 268-70, III 314), elle est allée quelquefois avec les autres jeunes filles
, les autres filles
, en temps d’été, faire des chapeaux
pour Notre-Dame de Domrémy où pour l’arbre des fées ; elle y est allée le moins possible depuis qu’elle a su devoir venir en France (soit à un moment inconnu entre sa treizième et sa dix-huitième année) ; elle ne se souvenait pas d’y avoir dansé depuis qu’elle eut entendement, mais elle a bien pu y danser quelquefois avec les enfants, et d’ailleurs elle y avait plus chanté que dansé. De ces réponses, qui assurément n’exagèrent pas les faits, Michelet ne garde que le premier trait ; encore généralise-t-il toute l’histoire ; Jeanne 99en disparaît, et les enfants deviennent entre ses mains de petits enfants. Presque personne ne pense aujourd’hui que Jeanne a pris ses visions à l’arbre des fées. Qu’elle ait abandonné un peu plus tôt, un peu plus tard, ou n’ait pas abandonné du tout les travaux des champs, semble parfaitement indifférent ; le point n’est pas de ceux qui peuvent troubler l’historien et sur lequel il doit arriver à une décision. Michelet décide, cependant, mais dans le sens de son désir, en vue d’une conclusion préconçue ; son principe critique n’a de critique que l’apparence ; il est hors de la critique, dans le sentiment.
Il admet que Jeanne n’a parlé de ses visions à aucun homme d’église (§ 64 ; Bu. 98, 12 mars), contre les dépositions des témoins auxquels elle a fait des confidences sur sa volonté de venir en France (Leb. I 302). Mais par quoi pouvait-elle légitimer cette volonté, si ce n’est par l’appel de Dieu ?
Jeanne se servait-elle ou non de son épée ? Michelet s’en tient à sa parole contre diverses affirmations anglaises et bourguignonnes que Le Brun relève III 135-136, etc. Mais c’est affaire de moment ; il reconnaît que ses répugnances ont diminué ou disparu en avançant (§§ 86 et 148).
Il arrive que le témoignage de Jeanne et celui des témoins se valent à peu près. Pour l’escorte qui la conduit à Chinon, § 70, Michelet combine son chiffre et celui de Jean de Metz et de Poulengy : cinq ou six. Le 100second méritait peut-être la préférence, mais la différence est petite, le point insignifiant.
Sur une question très grave, la reprise de l’habit d’homme, Michelet sacrifie le témoignage personnel et immédiat de Jeanne à son témoignage indirect, produit par un témoin vingt-cinq ans après l’événement (§§ 298 ss ; voir p. 121).
Ce sont, à peu de chose près, les seules applications qu’il ait faites de sa règle. Son récit du procès, au moins pour les interrogatoires, se fonde bien sur Buchon, par conséquent sur les réponses de Jeanne. Mais, ne trouvant pas dans Le Brun les allégations divergentes ou contradictoires des témoins de la revision, s’il applique sa règle, c’est mécaniquement ; elle perd toute valeur critique.
Elle ne vaut pas que pour Jeanne. Elle vaut pour tout témoin, quel qu’il soit, les témoins se trouvant nécessairement dans des conditions inégales pour observer ou se renseigner. Elle revient alors à préférer les témoins oculaires ou auriculaires, puis les plus proches.
Ici il faudrait entrer dans l’infini détail des cas où Michelet choisit entre les témoins que Le Brun lui offre. Je dois laisser ce détail à mon Commentaire et me borner à quelques vues d’ensemble.
Michelet n’a certainement pas procédé à l’examen de chaque fait, de chaque affirmation ; il s’est laissé conduire par l’estime générale qu’il faisait de telle où 101telle déposition, ou par l’instinct, c’est-à-dire, plus où moins, le hasard78.
Le gros de ses témoins paraît, du dehors, assez sain. Il s’est attaché, surtout au début, à suivre ceux qu’il estimait les mieux renseignés, ceux qui ont approché Jeanne et qui l’ont approchée longtemps : Haumette, Jean de Metz, de Contes, d’Aulon, Pasquerel, Dunois, etc. Il recherche les témoins oculaires et auriculaires (mots magiques pour la critique du temps !) ; quelques erreurs qu’il a commises sur la qualité des témoins prouvent qu’il y faisait attention et qu’il y attachait du prix79. À côté de ces témoins principaux, on constate chez lui le même défilé de témoins, période par période, que chez les autres biographes80.
J’en vois très peu qu’il appelle à déposer sur des faits distants, et alors on peut supposer qu’ils ont reçu les confidences de Jeanne ou de son entourage. C’est le cas de Séguin, qu’il utilise, avec les graves inexactitudes de Le Brun, pour les visions de Domrémy, pour l’embuscade tendue à Jeanne (§ 56) ; le cas aussi de Marguerite La Touroulde, chez qui Jeanne logea après l’échec de Paris, 102pour le voyage de Nancy (§ 66), le voyage de Chinon (§ 71). C’est négligeable.
Mais il apparaît qu’il s’est dirigé par ces signes extérieurs, beaucoup plus qu’il n’a pris garde au tour d’esprit et d’humeur des témoins. Il n’a pas fait subir à certaines dépositions les réductions nécessaires. Par exemple, il n’a pas remarqué combien Pasquerel était porté au merveilleux, et même il ajoute à ce merveilleux ; combien frère Isambard partageait cette tendance et avait l’imagination fertile. S’il a accepté ces exagérations saillantes, il y avait peu de chances qu’il dépistât les déformations subtiles que la vision particulière de chaque témoin impose, sans même qu’il en ait conscience, aux faits et à l’appréciation des faits. Ici, un travail patient de comparaison des témoignages relatifs aux mêmes faits est indispensable pour y voir clair, l’essayer tout au moins, et c’est le lieu de prendre garde aussi à l’influence de l’enquête par questionnaire.
Quelquefois, pas souvent, Michelet suit un seul témoin à travers l’amalgame de Le Brun. Cela peut être le signe d’une bonne méthode, si ce ne l’est pas simplement du désir d’abréger. Mais comme il a bien plus souvent maintenu ces amalgames, même les plus extraordinaires, le fait n’a pas de signification étendue. Il a pris en général par paquets les témoins que Le Brun lui offrait, et il a ignoré ceux que Le Brun avait négligés ou écartés. Pour la plupart d’entre eux, la critique du témoin est 103impossible ; les raisons qu’on peut avoir de choisir relèvent de la critique du témoignage.
On trouve dans Jeanne d’Arc quelques réserves particulières, sages, mais trop souvent courtes. Michelet exprime un doute (On prétend…
; § 298) sur le rôle perfide que L’Averdy et Le Brun prêtent à L’Oyseleur : est-ce parce que personne n’a assisté aux entretiens où, dit-on, il engageait Jeanne à résister pour la faire périr ? § 308, il relève comme un on-dit
, un embellissement peut-être gratuit de la tradition populaire, l’allégation de Boscguillaume que Warwick aurait sauvé L’Oyseleur de la fureur de la soldatesque, quand il eut demandé pardon à Jeanne sur la charrette le jour du supplice, et lui aurait enjoint de quitter Rouen au plus vite s’il tenait à la vie. (L’Av. 455, 488 n. 81 ; Leb. IV 188). Précieuse défiance ! mais bien timide encore. Car L’Oyseleur n’avait pas quitté Rouen le 7 juin ; il a déposé dans l’Informatio post mortem. Est-ce d’ailleurs le seul on-dit, la seule circonstance dramatique dont l’imagination populaire ait orné l’histoire de Jeanne ?
Il y a un témoin dont Michelet magnifie la valeur pour accroître celle du témoignage, à moins que sa gratitude du témoignage ne rejaillisse sur le témoin : c’est Isambard de la Pierre. Il a été dupe des hâbleries du personnage. Dans son manuscrit et dans l’Histoire de France, il va jusqu’à faire de lui un saint (§ 324) ; cette canonisation ignorée de l’Église a disparu des tirages à part. Au § 325, pour corroborer son témoignage et celui 104de Martin L’Advenu, il allègue leur vieillesse, leur humilité, leur détachement des biens du monde. Mais d’autres considérations n’ont-elles pas contrebalancé ces vertus plausibles en soi, et le témoignage les confirme-t-il ? C’est toute la question. Or il suffit de suivre dans les grosses de la condamnation le rôle du frère, pour s’apercevoir qu’il a opiné et condamné tout comme les autres81.
En somme Michelet s’en est tenu à la règle la plus simple, la plus universellement reçue, de la critique du témoin ; cette règle même, il l’a observée dans sa généralité plus qu’il ne l’a appliquée en détail, avec précision ; et enfin, il y a manqué pour les documents qui en rendaient l’application à la fois plus nécessaire et plus facile.
3. Critique du témoignage
Entre elle et la critique du témoin, il n’y a pas de cloison étanche. Le témoignage sert à critiquer le témoin, quand on le connaît peu, comme le témoin, quand on le connaît par ailleurs, éclaire le témoignage ; il y a interpénétration. Mais, en fin de compte, la critique du témoignage est la critique décisive.
105Il n’y a pas à se dissimuler que Michelet ne l’a pas poussée bien loin.
[Traitement du miracle]
Le rationalisme pourrait chercher dans la manière dont il a traité le miracle un critérium de sa critique. Ce serait une erreur. Il est vrai qu’on ne sait pas bien s’il croit ou ne croit pas au miracle. Mais, comme il a estimé, pour certaines raisons, devoir admettre dans son récit des faits miraculeux, il n’y a rien à en conclure, en principe, contre sa méthode. Tout ce qu’on peut, et ce qu’on doit, retenir à sa charge, c’est de les avoir admis sans règle et sans critique ; mais son insuffisance dans le maniement du surnaturel est du même ordre et du même degré que dans le maniement des autres faits. Un historien ne devrait retenir, en fait de miracle, que ce qui a été reconnu pour tel sur-le-champ par les témoins. Je reviendrai sur la question au chapitre de la philosophie religieuse ; un exemple suffira ici pour me faire entendre.
En allant se présenter au roi, Jeanne rencontre un cavalier qui demande : Est-ce pas là la Pucelle ? jurant Dieu (negando, jarnidieu) que s’il l’avait une nuit, il ne la rendrait pas pucelle. Elle lui dit : Hélas ! tu le renies, et tu es si près de ta mort !
Peu après, il tombe à l’eau et se noie (§ 77). Le fait nous est conté par frère Pasquerel, qui déclare l’avoir appris de Jeanne elle-même et de plusieurs témoins qui disaient avoir été là. L’Averdy 308 y voit un événement assez extraordinaire
, mais il l’accepte pour authentique. Le Brun I 374 106enchérit ; il y voit un événement fort extraordinaire arrivé tout exprès ce jour-là, pour forcer les esprits les plus incrédules à croire à la mission céleste de cette jeune fille
, — à laquelle lui-même ne croit pas toujours. Michelet adopte son explication, en la laïcisant : il attribue en partie le succès de Jeanne à l’étonnement et à la crainte que cette prédiction produisit. Ils devraient donc, l’un et l’autre, expliquer comment cet événement fort extraordinaire, et qui aurait dû faire traînée de poudre, a disparu de toutes les mémoires, sauf celle de Pasquerel ; comment, un mois après, Jeanne n’en dit mot, ni les enquêteurs de Poitiers, quand, visiblement incrédules, ils lui demandent un signe (ou miracle) et qu’elle le refuse ; comment, enfin, au procès, elle se prive d’un argument si admirable. Michelet devrait même, à la rigueur, nous dire comment la Cour n’hésita pas, selon lui, à duper Jeanne presque aussitôt, en lui faisant prendre une représentation de théâtre pour une vision céleste. Car il exagère maladroitement son texte, par une sorte de calembour : Pasquerel accorde à l’homme près d’une heure, infra horam, pour se noyer ; Michelet, qui force Barante V 285, le noie à l’heure même
, un moment après
, observant que la première prophétie qui — le mot est joli — échappa à Jeanne se vérifia sans tarder.
Il ressort du silence universel que ce miracle n’a jamais existé, si ce n’est dans l’imagination de Pasquerel, où il est né à une date inconnue, peut-être d’un fait 107arrangé, peut-être de rien. Il n’avait aucun titre à figurer dans l’histoire de Jeanne, que l’on croie ou non au miracle. Les règles de la méthode historique devaient le faire écarter. Michelet ne les a pas appliquées, ni en ce cas, ni en bien d’autres du même genre.
Quant aux faits naturels
, sa critique paraît, en premier lieu, courte, j’entends qu’elle s’arrête trop tôt, presque tout de suite. De vues discutables, certes, mais pénétrantes, qui l’auraient obligé à écrire un tout autre livre, s’il les avait poussées, il ne conclut, ne tire rien.
Sa théorie sur la forme mentale de Jeanne est qu’elle crée, réalise, ses propres idées (§ 49) ; en d’autres termes, elle objective ses imaginations. Il y a là un principe d’interprétation d’une partie au moins du témoignage, et plus étendue qu’il ne paraît d’abord ; il doit en résulter une conception de la vie et du caractère, une atmosphère, une couleur. Michelet avait à délimiter ce travail d’objectivation et à en déterminer les effets. Le fait-il ? Nullement. L’anomalie qu’il affirme n’a aucun résultat d’aucun genre, aucune place dans son livre.
Voyez comment il traite les visions. S’il y a eu de son temps une question regardée comme capitale, c’est celle-là. En dehors du tableautin qu’il en a tracé d’après Barante et Le Brun (§ 55-57), il n’y est pas revenu une seule fois ; nulle part il n’a seulement essayé d’en décrire, bien loin d’en discuter, la nature, les caractères, les modalités, les bornes, les conséquences. Il ne fait que de l’imagerie. Il reste même en deçà de ses deux auteurs, 108qui ont au moins, surtout Le Brun, conservé des détails par lesquels la critique s’amorce. Les questions que les juges ont posées par centaines et les réponses de Jeanne ne laissent aucune trace dans son livre et ne provoquent aucune réflexion, aucun commentaire. Il se contente de découper Buchon, de dégager les mots frappants, de rechercher l’accent. C’est là travail de littérateur, de psychologue, non de critique.
Les réponses de Jeanne sur le signe lui ont fait croire qu’elle avait pu prendre à Chinon un mystère de théâtre pour une vision céleste (§ 76 note). La-dessus, il nous parle de sa simplicité. Il n’y a simplicité, même héroïque
, qui tienne. La fille qui, au cours du procès, a donné des preuves si éclatantes de présence d’esprit, qui a souvent la vue si nette, qui parle un si clair français, n’a pu, de sang-froid, confondre des acteurs en chair et en os avec une vision ; il fallait qu’elle fût en état d’extase82. Mais, puisque Michelet croit à cette confusion, il ne devait pas reléguer son interprétation en note, et l’y oublier ; il devait en tirer une règle critique plus générale.
Au siège de Saint-Pierre-le-Moûtier, Jeanne ordonne la retraite et reste en arrière. D’Aulon lui demande ce qu’elle fait là, presque seule ; elle ôte sa salade et lui 109répond qu’elle n’est pas seule, que encore avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d’illec ne se partiroit, Jusque ad ce qu’elle eût prinse ladite ville
. Michelet cite la déposition au § 144 et revient sur le fait au § 309 ; les deux fois, il dépose là le texte brut et le fait brut, sans interpréter. S’il croit à une hallucination, n’a-t-il pas des conclusions plus étendues à en tirer ?
Ce second exemple est décisif ; il montre sans obscurité, le propos de Jeanne n’ayant de couleur miraculeuse pour personne, comment Michelet pratique la critique. Dans l’espèce, il s’en dispense.
C’est un système chez lui d’esquiver les difficultés et de supprimer les questions litigieuses. Autant abandonner le sujet. À moins d’avoir vu l’ensemble des sources, on ne saurait croire à quel point son récit, d’allure et de ton si décidés, peut être mou et louvoyant. À vrai dire, sa brièveté le dispensait souvent de prendre parti sur le détail ; mais il est visible que nulle curiosité ne l’a sollicité d’aplanir les obstacles qui barraient sa route : il a sauté par-dessus à pieds joints. Et sans doute on pourrait, à certains égards, lui faire un mérite de s’en être tenu au gros des faits, qui est plus historique, s’il s’y était tenu toujours, et l’avait critiqué et présenté correctement.
Une autre de ses vues, dûment pressée, l’aurait conduit à des résultats importants. Elle est perdue tout à la fin 110de son livre, et en note (§ 299). Toujours en note ! Il la retrouve, probablement, car Voltaire l’avait eue avant lui, et plus nette : Saintrailles avait son berger, comme le comte de Dunois avait sa bergère83.
Et Michelet : Il (Charles VII) croyait avoir trouvé le moyen de se passer d’elle ; Saintrailles se faisait mener par un petit berger gascon.
Cette vue-là va loin sur les idées du siècle en matière de mystique et sur l’utilisation de la religion par la politique. Michelet n’a pas laissé de rapporter, d’après Le Brun, et souvent moins bien que lui, un certain nombre de faits qui montrent l’envie, la défiance, le mépris même où Jeanne était tenue par une partie de son entourage ; il y avait là de quoi s’éclairer sur la place qu’elle occupait parmi les puissants. En les groupant, en les généralisant, c’est-à-dire en les comprenant, c’est l’atmosphère du sujet, historique cette fois, non plus religieuse, qui se transformait ; une vision qui changeait ; un envoûtement qui se dissipait. Il en serait né un mode nouveau de lecture et d’interprétation des témoignages. Michelet était sur la voie ; il ne lui a manqué, ici encore, que de pousser sa pensée.
[Désintérêt pour l’esprit du temps]
Sa critique, en second lieu, ne fait pas grand effort pour déchiffrer les documents dans l’esprit du temps ni pour en dégager la couleur XVe siècle. Pourtant Le Brun, le modeste Le Brun, fournissait plus d’une indication révélatrice. Sur la raison d’être des sommations 111de Jeanne aux Anglais (I 447, II 70), les fonctions et privilèges des hérauts d’armes (II 32-39), le sens du cheval blanc monté par Jeanne à son entrée dans Orléans (II 21 note)84, le respect du dimanche en opérations de guerre (II 115-6), la signification de la rupture de l’épée de Sainte Catherine de Fierbois (II 401), etc., il a des dissertations ou des observations curieuses qui entrouvraient ce monde si différent du nôtre et invitaient à une restitution plus complète. Michelet les a laissé tomber. Il n’a pas pris garde aux nuances si curieuses du loyalisme religieux et politique de Jeanne. Il n’y a qu’une théorie qu’il ait conservée, parce qu’elle tenait aux entrailles du sujet, peut-être aussi parce qu’elle sollicitait sa curiosité : ce sont les idées du temps sur la sorcellerie et leur application à Jeanne ; on peut même trouver qu’il en abuse, à l’imitation de Le Brun (I 411, II 141, III 7, etc. ; §§ 46-47, 97, 112, 125, 137, 174, 175, 190, 292-3, 297) ; c’est comme un leitmotiv. Le sens de la diversité des époques, créé par Augustin Thierry, reste pour lui, au moins dans ce fragment de son Histoire, lettre à peu près morte. Il y aurait beaucoup à dire sur son coloris ; il est surtout spirituel ; c’est un coloris de psychologue, et intensément moderne, déterminé par sa sensibilité.
[Sélection des seuls témoignages favorables à Jeanne]
112En troisième lieu, sa critique est unilatérale. Il élimine presque entièrement les témoignages défavorables. Il manifeste à Jeanne une faveur sans mélange, à une exception prés. Ce n’est pas qu’il soit nécessaire en critique de trouver des défauts à Jeanne, ni, si on lui en trouve, qu’elle doive en paraître moins grande ou moins aimable ; la perfection n’est pas de ce monde. Mais il est mauvais de ne pas peser tous les témoignages.
Voici l’exception. Michelet §§ 148 ss nous montre Jeanne gagnée par l’ivresse des batailles, séduite par la fortune et les honneurs, prise au piège de sa sainteté. C’est toute la part qu’il fait à la critique, et il a du mérite à la faire aussi grande, car il se sépare en cela de la tradition immédiate. Sans discuter les atténuations et les restrictions dont il enveloppe sa pensée, remarquons qu’il exprime ses réserves une fois, en bloc, et comme en parenthèse ; il voit dans ces imperfections des travers de circonstance plutôt que de nature.
Quant aux imputations des juges, il en fait défiler un certain nombre dans son résumé des interrogatoires ; mais il ne les examine pas, ne les discute pas, n’en tient aucun compte ; il les écarte d’un premier mouvement.
Il n’a pas rapproché tous les témoignages relatifs aux mêmes faits : les témoignages divergents et contradictoires, sympathiques et hostiles, français et anglo-bourguignons, si ce n’est dans la faible mesure où Le Brun le permettait.
113Retenir tout ce qui est favorable à Jeanne, rejeter tout ce qui lui est défavorable, avaler, j’allais dire gober, tout ce qui va contre le tribunal et les Anglais, c’est à la fois son instinct et son principe.
La comparaison des témoignages ne l’a donc amené à aucun résultat digne de remarque. Il ne l’a pas pratiquée systématiquement ; il s’en découvre à peine quelques traces dans son livre ; il a perdu plus d’une occasion facile de la pratiquer.
Le plus souvent, la faiblesse de sa critique provient de la confiance qu’il accorde à L’Averdy et à Le Brun.
Le Brun et L’Averdy ne prêtaient guère à la comparaison ; ils sont trop pareils ou trop différents. Le Brun copiant de L’Averdy presque tout son commentaire du procès, Michelet n’a pu lui emprunter là que quelques nuances ; L’Averdy passant vite sur la vie de Jeanne, ici Michelet a dû s’en remettre à Le Brun. Restent les fragments de dépositions résumés par Le Brun et cités par L’Averdy ; il en est résulté çà et là, quand Michelet suit vraiment les citations de L’Averdy, quelques menus bénéfices d’exactitude et de précision littérales, mais aucun avantage général et de portée un peu étendue. Restent enfin quelques faits particuliers, dont la critique était assez facile ; la conclusion ressortait presque du seul rapprochement des textes.
Sur le point important
de savoir si Baudricourt a écrit à Charles VII avant d’envoyer Jeanne à Chinon, il invite à comparer L’Averdy et Le Brun. Le premier 114301 affirme l’existence de la lettre ; le second I 338 fait des réserves. Michelet §§ 66-67 les concilie par une formule vague. Il n’a pas recherché les documents, notamment la déposition de Simon Charles, qui éclairaient la question.
Il raconte d’après Le Brun I 355 l’histoire d’une embuscade tendue à Jeanne, et il ne s’aperçoit pas que le même Le Brun raconte quatre pages plus haut une histoire toute pareille, moins le miracle, qui pourrait bien être la même. Le Brun non plus n’a pas fait le rapprochement. L’Averdy 306 estime l’histoire apocryphe.
Mais voici les deux faits qui permettent le mieux d’éprouver sa méthode. Le premier au moins posait un joli problème critique.
Au moment où l’on pressait Jeanne sur l’article de la soumission, le commissaire-examinateur, Jean de La Fontaine, et deux moines, Isambard de la Pierre et (?) Martin L’Advenu, lui rendirent visite dans sa prison. L’Averdy 100 place implicitement cette visite le 27, Le Brun IV 8 ss le 28 ou le 29 mars 1431. Nous ne la connaissons que par Manchon, qui n’y a pas assisté. L’Averdy 386 et Le Brun, heureux de ce qu’ils croient un mouvement de sympathie pour Jeanne, ont construit là-dessus tout un roman, et Michelet le leur emprunte. Que dit Manchon ? Ceci. Et quant vint es termes que ladite Pucelle estoit fort sommée de soy submectre à l’Église [par icelluy de Fonte, et frères Ysambert De la 115Pierre et Martin L’Advenu]85. Desquelz fut advertie qu’elle debvoit croire et tenir ce que croyoit et tenoit l’Église, que c’estoient nostre saint pere le pape et ceulx qui president en l’Église [militante], et qu’elle ne debvoit point se faire de doubte de se soumettre au pape et au sainct concille ; car il y avoit, tant de son party que d’ailleurs, plusieurs notables clercs, et que, se ainsi ne le faisoit, elle se mectroit en grand danger.
À supposer ce langage exact, la question est de déterminer le sens de la démarche. Que faut-il pour la rendre orthodoxe, j’entends favorable à Cauchon ? L’interpréter par rapport à la distinction entre l’Église triomphante, de laquelle seule Jeanne se réclame, et l’Église militante, à laquelle elle refuse sa soumission ; Cauchon est l’un de ceux qui président en l’Église ; et quant à l’argument final, ou La Fontaine l’emploie comme le plus propre à fléchir la résistance de Jeanne (cf. § 273), ou Manchon brouille les choses et l’ajoute, vingt-cinq ans après. Que faut-il, maintenant, pour rendre ce langage sympathique à Jeanne et hostile à Cauchon ? L’interpréter par rapport à la distinction entre l’Église militante universelle, et Cauchon ; en d’autres termes, y voir un conseil à Jeanne d’en appeler au pape et au Concile, contre Cauchon et son tribunal. C’est ainsi que l’entendent L’Averdy, Le Brun et Michelet.
116Il est évident que Manchon, à tant d’années de distance, a pu facilement s’embrouiller sur le langage et l’attitude des assesseurs, dont il n’a pas été témoin ; que son texte est étroit, ambigu, pointu tout au moins, et propice à la revision ; que si les mots Concile
et clercs du parti de Jeanne
en disparaissaient, avec eux s’en irait l’interprétation de nos trois auteurs : or ils manquent aux 3e et 4e dépositions Manchon, qui présentent la visite comme un effort pour soumettre Jeanne, purement et simplement, à l’Église86 ; et que, dans ces conditions, il est hardi de bâtir sur lui.
Plus que hardi, Michelet trouvait dans Buchon et Le Brun lui-même tout ce qu’il fallait pour le ruiner.
Il a dû lire dans Buchon 138 que La Fontaine, le 27 mars, opine sur la procédure comme de Vendères, qui fut l’un des ennemis de Jeanne les plus acharnés. Or, que dit de Vendères ? que on la doit excommunier, et se elle veut soustenir les censures, on doit procéder contre elle selon la disposition des droits
. Le commissaire-examinateur qui approuve ce langage va-t-il, à deux ou trois jours de là, conseiller, au mépris de son serment, l’accusée contre Cauchon et le tribunal ? Michelet paraît n’y avoir pas vu de difficulté87.
117Il a dû Lire aussi dans Le Brun IV 13 (dép. Duval ; L’Av. 387) qu’à la fin de la séance du 30 mars88, frère Guillaume Duval, frère Isambert, avec maistre Jehan de la Fontaine furent députez par les juges pour la visiter et conceiller après disner ; lesquels vindrent ensemble au chasteau de Rouen pour la visiter et admonester
. Tout s’explique. La visite que Le Brun place le 28 ou le 29 a eu lieu le 30, et par la volonté du tribunal ; La Fontaine, Duval et Isambard ont été ses porte-parole, bien loin de travailler contre lui. Le Brun a au moins senti que sa visite du 28 ou du 29 ne s’accordait pas avec celle du 30 ; au lieu de les confondre et de rectifier l’interprétation de L’Averdy, il suppose une révolte du tribunal contre Cauchon, du tribunal qui non seulement couvre la visite faite, mais encore en ordonne le recommencement !
Ce n’est pas tout. La visite, d’après Manchon toujours (L’Av. 100, Leb. 15), produit des conséquences qui doivent être vérifiables. Cauchon, furieux, aurait cassé La 118Fontaine aux gages ; celui-ci aurait disparu du procès, et, pour sauver sa vie, aurait dû s’enfuir de Rouen, où depuis ne retourna
. Le même Manchon lui laisse pourtant l’enquête jusqu’à la semaine d’après Pâques, qui tomba le 1er avril ; en réalité, son rôle se termina le 26 mars, avec le procès d’office. L’Averdy 100 note sa disparition à dater du 27, et il est vrai que son nom ne paraît plus dans les grosses après cette date. D’abord, Jeanne étant malade, les documents font défaut du 31 mars au 18 avril. Ensuite, d’après Champion II LII (sans référence), La Fontaine serait allé prendre à Paris l’arrêt de l’Université, qui tint séance les 29 avril et 14 mai, et aurait siégé jusqu’au bout89. Michelet est excusable d’avoir ignoré ce détail, s’il est exact, et de s’en être remis à L’Averdy sur ce point ; mais un autre indice aurait dû lui donner l’éveil.
L’Advenu et Isambard auraient été menacés de mort par Cauchon et l’inquisiteur ne les aurait sauvés qu’en menaçant lui-même de se retirer du procès. L’Advenu paraît hors de cause, et c’est la moitié de la menace qui s’en va ; en effet, Duval dit avoir été désigné par le tribunal avec Isambard et La Fontaine pour visiter Jeanne ; plutôt l’en croire que Manchon, sur un fait personnel ; c’est la règle même de Michelet ; d’ailleurs, il ne parle 119pas de menaces90. Quant à Isambard, l’affaire ne s’arrête pas là. Le 30 mars, selon Le Brun IV 11-13 (L’Av. 387), soit le lendemain ou le surlendemain de sa visite à la prison, le frère aurait, c’est lui qui le dit, conseillé à Jeanne, en plein tribunal, d’en appeler au Concile, et il le lui aurait défini tout au long. Pour un homme qui vient de frôler la mort, et que ses supérieurs peuvent envoyer dans un fond de couvent méditer sur l’opportunité du silence, c’est d’un beau courage. Seulement, Isambard a bien assisté à l’interrogatoire du 17 mars, mais il n’y a pas été question du Concile, et le rôle qu’il s’attribue est inconciliable avec une séance en petit comité ; il suppose une réunion nombreuse d’assesseurs. Il a bien assisté encore à la séance du 27, mais Jeanne n’a comparu que pour être admonestée et prêter serment. Aux interrogatoires des 24, 25, 28 et 31, il n’a pas assisté. On ne voit pas où placer son intervention.
Comment, en outre, après cette révolte éclatante et réitérée, est-il dépêché presque aussitôt à l’évêque d’Avranches pour avoir son avis sur le procès ? On a lieu de croire l’évêque favorable à Jeanne : va-t-on lui envoyer un homme aussi peu sûr ? Mais cette mission indique-t-elle un homme mal en cour ?…
Michelet trouvait dans Le Brun tous ces éléments de doute, dans les grosses tous ces éléments de vérification. 120Il n’en écrit pas moins, froidement, qu’avec les trois hommes disparaît du procès la dernière image du droit. En vérité, il suffit de le renvoyer à lui-même : il rappelle ou raconte tout au long, §§ 304, 305, 306, 308, 320, 323-325, le rôle des deux moines au procès91.
À ce conte, il en joint un autre, qui ne vaut peut-être guère mieux, et qui n’a d’ailleurs d’autre importance, ni sans doute d’autre but, que de grossir l’opposition à Cauchon : c’est l’avis, hostile à la procédure, qu’aurait bien malgré lui donné un solempnel clerc normand
, Lohier, et qui lui aurait attiré une menace de noyade. L’Averdy 384 et Michelet § 242 groupent les deux histoires, dans l’ordre inverse l’un de l’autre ; Le Brun III 316 les sépare, et place la seconde le samedi 24 février92. La source en est le même Manchon. Sa déposition soulève par elle-même des objections graves. Mais, ici encore, nous aboutissons à des faits contrôlables. Si l’on en croit Manchon, qui dit ailleurs l’avoir rencontré le dimanche matin dans une église (d’où la date de Le Brun), Lohier aurait dû quitter Rouen au plus vite ; il 121partit à l’instant pour Rome, enchérit Michelet, où le pape s’empressa de s’attacher un tel homme et de le faire siéger dans les tribunaux du Saint-Siège ; il y mourut doyen de la Rote
. Certes, entre son opposition rouennaise et sa faveur romaine, il n’y a pas de lien nécessaire ; Michelet devait rechercher la date de son départ de Rouen, ou tout au moins la date de son arrivée à Rome, ou, dernière ressource, la date de son entrée au tribunal de la Rote. Le fait-il ? Non pas93. Mais un retour de réflexion lui a fait condamner, en 1855, la fin de son paragraphe, après Rome, sans pourtant lui faire retirer ses fioritures, d’ailleurs très belles, sur le Papinien normand. — L’avis de Lohier est celui d’un vieux procédurier et implique un demi-reniement par Jeanne de sa mission. Il est douteux que cela l’eût sauvée ; certain qu’elle n’eût pas goûté cette prudence, et que Michelet lui en aurait su peu de gré (voir § 266).
Le second fait concerne la reprise de l’habit d’homme, qui entraîna la mort de Jeanne.
Dans la première déposition Massieu (L’Av. 438, Leb. IV 169), Jeanne allègue une violence de ses gardes. Le dimanche matin 27 mai, ils lui auraient retiré l’habit de femme et imposé l’habit d’homme ; elle l’aurait refusé 122jusqu’à midi, puis, pour nécessité de corps, l’aurait pris, et à son retour, ils n’auraient pas voulu lui en donner d’autre. Massieu l’aurait appris d’elle le mardi 29 avant dîner ; il dit ailleurs (3e dép.) qu’elle s’en serait plainte à d’autres dès le dimanche soir.
Seulement, le lundi 28 (§ 301), Cauchon et quelques assesseurs se rendent à la prison pour l’interroger. Elle répond qu’elle a repris l’habit d’homme de sa propre volunté et que personne ne l’avoit compellée à ce ; et qu’elle aymoit trop mieux l’habit d’homme que de femme
; alléguant au surplus les reproches de ses saintes et le manque de parole des Anglais (Bu. 182-5). Cela contredit radicalement le dire de Massieu. Pour que Michelet supprime un propos aussi formel, il faut qu’avec L’Averdy 120, 437-8, il le croie apocryphe. Mais cela ne suffit pas. Il faut encore admettre que Jeanne s’est plainte de la conduite de ses gardes, et que Cauchon a fait supprimer sa plainte du procès-verbal. Autrement, il s’ensuivrait, ou qu’elle ne savait encore rien le lundi de ce qu’elle allégua le mardi s’être passé le dimanche, ou qu’elle ne répéta pas aux juges le lundi ce dont elle devait se plaindre le mardi ou même s’était plainte le dimanche soir, ou enfin que Massieu s’est trompé. De plus, il serait bon qu’elle n’eût pas parlé le lundi des reproches de ses saintes et du manque de parole des Anglais94.
123L’Averdy suspecte le procès-verbal du 28, mais aussi la déposition Massieu. Michelet admet l’explication indirecte et tardive, supprime l’explication directe et primitive, et ne discute rien. C’est commode.
Aux réserves particulières que j’ai notées plus haut, il faut en ajouter une dernière, qui relève de la critique du témoignage. Michelet révoque en doute l’affirmation d’André Marguerie, que Jeanne aurait dit ne croire sur certains points ni évêque, ni pape, ni personne, mais, tenir de Dieu ce qu’elle avait (§ 237). La formule peut être prématurée au moment où il la rapporte, mais Le Brun IV 81 la place le 2 mai, et à cette date, Michelet a fini par admettre l’insoumission.
[Conclusion]
En somme, les principes de l’interprétation des témoignages lui ont échappé. Ce qu’on trouve de mieux chez lui, avec un peu de bonne volonté, c’est le pressentiment de certains points de vue à venir ; on sent qu’avec un effort de réflexion, ou moins de prévention, il en aurait aperçu la portée et écrit un autre livre, non moins respectueux, non moins tendre, mais différemment. Au fond, ils heurtaient son sentiment et sa philosophie du sujet ; c’est pourquoi, sans doute, il a tourné court.
Ces principes commandant la critique du détail, on ne peut plus s’attendre chez lui qu’à des rencontres heureuses. Il y en a ; il était trop intelligent pour ne 124pas voir juste à l’occasion. Il y en aurait davantage, s’il avait fait moins crédit à L’Averdy et à Le Brun, dont le système emprisonne l’intelligence.
Mais presque partout il a pris les documents pour argent comptant. S’il a fait des réserves, il les a gardées pour lui ; elles rentrent dans cette critique négative dont j’ai parlé ; chacun est libre de lui accorder en ce sens autant de scepticisme qu’il lui plaira.
125IV. Passion et critique Une application : le Procès
Suivons l’application des principes sur un morceau large. Je choisis le procès, pour son ampleur, son intérêt, la diversité de critique qu’il exige, le jeu qu’il donne à une sensibilité qui n’agit point par sursauts, mais s’insinue à travers la pensée et la dirige subtilement. Il aura de plus l’avantage de nous édifier sur l’influence de L’Averdy, tout en nous introduisant à la création personnelle de Michelet.
Un récit correct en suppose au moins trois études préliminaires : la recherche des règles de la procédure, pour comprendre la conduite des juges et la marche de l’affaire ; l’analyse serrée du témoignage de Jeanne, pour saisir sa pensée à travers une masse de réponses inégalement claires, pas toujours concordantes, et de valeur très diverse ; la critique, souvent ardue, des dépositions de la revision.
126Michelet s’est dispensé de la recherche, et n’a guère abordé l’analyse et la critique. Son intelligence l’a bien servi sur le fond, en une ou deux rencontres importantes ; il a fait avancer la doctrine. Pour le reste, c’est-à-dire pour toute la procédure, pour le détail des interprétations, pour l’atmosphère et la couleur, il en est resté au système de L’Averdy, sans qu’on puisse dire si ses sentiments lui ont recommandé le système ou si le système a déterminé ses sentiments ; il a dû y avoir action et réaction. Mais le résultat au moins est clair, et c’est son abdication critique large.
On doit être sévère pour Cauchon ; mais il faut l’être avec discernement. Même à lui, l’historien doit la vérité. Il se la doit non moins à lui-même et à ses lecteurs. Il s’agit, pour sa dignité et sa satisfaction, de comprendre le procès, d’en présenter correctement les acteurs et les actes, d’éviter les imputations gratuites, de ne pas substituer un mélodrame ou des calomnies à l’histoire.
Ignorant la procédure de l’Inquisition et n’imaginant pas comment Cauchon avait pu condamner régulièrement l’innocence, la jeunesse, la piété candide et confiante, L’Averdy l’a chargé de toutes sortes de machinations et d’illégalités. Il n’a jamais pratiqué cette règle devenue élémentaire : se placer au point de vue des gens pour les comprendre. Les juges ne voyaient pas Jeanne des yeux dont nous la voyons. Mais de la seule lecture des procès-verbaux il ressort qu’ils ont procédé prudemment, pas à pas ; ils étaient fiers de leur procès, 127puisqu’ils en ont assuré la conservation et s’en sont vantés abondamment. Un vieux routier de l’Église et de la politique, comme Cauchon, n’a pas mis un an à le méditer, six mois à le parfaire, il ne s’est pas entouré des lumières de l’Université de Paris, dans une cause d’ailleurs simple et claire, pour amonceler les maladresses grossières dont l’accuse L’Averdy. Il a mis au contraire tous ses soins à ne rien laisser au hasard ; car il s’agissait encore moins de Jeanne d’Arc que de Charles VII et de toute la politique anglo-française.
Michelet a cru L’Averdy sur parole. Il l’a même dépassé en un sens, parce qu’il était plus ardent, plus aimant, et que sa sensibilité était peuple. Il a souvent transformé la gravité sévère de son auteur en ironie et en acrimonie. Il a l’air de se faire une querelle avec chaque ennemi de Jeanne, comme s’il manifestait mieux sa tendresse pour elle en les bafouant. Ce n’était pas nécessaire. Les questions de personnes lui ont trop souvent masqué les causes profondes et les vraies responsabilités. Il avait de l’âpreté et s’identifiait avec les choses. A. France et M. Champion auront un mépris plus écrasant, même pour Cauchon, en se plaçant à un point de vue plus historique.
Les juges
Michelet vit le drame si passionnément que dès Poitiers, et même Vaucouleurs, il montre les dents aux incrédules. Il ne se retient pas de noter que frère Séguin avait de l’aigreur et parlait un français 128limousin. Est-ce seulement par recherche du pittoresque ? (§ 81). — Il avait traité d’abord les examinateurs de pauvres
examinateurs, et il emprunte à Le Brun des expressions ironiques qui marquent son impatience de leurs formalités (§ 83).
Contre les Anglais (j’y reviendrai), il est féroce. Il leur suppose toujours des raisons lointaines et machiavéliques, sans regarder si les causes proches et naturelles des choses ne les expliqueraient pas suffisamment. Mais, ici encore, sauf un curieux morceau de psychologie ethnique, c’est à Winchester, lui partout, lui toujours, qu’il en a.
Le vicaire de l’Inquisition à Rouen, Jean Lemaître, nous est présenté d’abord comme un homme doux et timide ; puis aussitôt, dans l’interligne du manuscrit, comme un pauvre diable de moine mendiant très poltron ; il reprend un peu de faveur, et le voilà un pauvre diable de moine, point méchant, mais très poltron ; cela, pour la rédaction antérieure. Dans le texte définitif, il ne restera plus, dignement, qu’un moine, fort peureux (§ 176) ; mais au § 194, il sera traité de moinillon, et cette qualification sans grâce, que Michelet a eu le bon goût de faire disparaître des tirages à part, lui demeure accolée dans toutes les éditions de l’Histoire.
Quant à Cauchon, Michelet le met, par grâce, dans la suite et parmi les gens de Winchester, car il l’avait fourré d’abord dans ses bagages ; il en fait un évêque 129mendiant qui vit à la table du Cardinal, après avoir été nourri par lui, mendiant déjà, et par surcroît, famélique (§ 177).
Cependant, il semble avoir eu quelques velléités d’impartialité à son égard. Il s’est assez bien documenté sur lui dans Du Boulay, dans la Gallia Christiana, ailleurs encore ; il reconnaît son mérite et rapporte même un éloge de sa bonté et de sa bienfaisance (§ 178).
Il admet, et c’est très important, et ni L’Averdy ni Le Brun ne l’admettent, que Cauchon put n’avoir pas tort d’écarter des douze articles la soumission toute conditionnelle de Jeanne au pape et au Concile (§ 243, note).
Enfin, à ce Cauchon si servile et si dur, il ne peut se retenir de prêter un cœur d’homme, quand son cœur à lui-même déborde de pitié et d’indignation. Jeanne demande à Cauchon de l’entendre en confession : Adroite et touchante demande ; offrant ainsi sa confiance à son juge, à son ennemi, elle en eût fait son père spirituel et le témoin de son innocence
(§§ 201-2). C’est Le Brun III 272 qui s’est avisé de cette idée ; plus froid, L’Averdy 27 observe que Cauchon n’aurait pu rester juge s’il avait accepté. Michelet croirait volontiers
qu’il fut ému ; mais ses raisons de le croire sont fragiles95.
Il est vrai que Cauchon lève la séance sur cette demande de Jeanne, mais dans Buchon 55 seulement ; elle continue, 130de peu, sans doute, dans Le Brun 272-3, mais celui-ci prévient, et c’est évident, que le procès-verbal est écourté, en désordre ; la séance se passa dans un tel tumulte que le greffier menaça, paraît-il, de démissionner. Et il est vrai encore que Cauchon n’interrogea pas le lendemain. Mais les jours suivants non plus ; il passe la main à Beaupère, comme celui-ci la passera, le moment venu, au commissaire-examinateur. Il s’abstient pour des raisons évidentes qui n’ont rien à voir avec sa prétendue émotion ; on comprend d’ailleurs qu’il ait tenu à conduire le premier interrogatoire. La sensibilité de Michelet dispose un peu trop facilement des textes et lui fournit des interprétations flatteuses, qui ne prouvent que son bon cœur96.
À part ces efforts d’équité en faveur des juges, qui sont plutôt des élans de sa tendresse pour Jeanne, il n’est accusation, imputation, insinuation, ou coup de patte, qu’il se refuse, presque toujours sans fondement.
Si, après sept semaines de négociations infructueuses, Cauchon se rend auprès du duc de Bourgogne pour conclure, il se fait le courrier, l’agent des Anglais, comme qui dirait leur courtier ; et Michelet maintient contre l’avis de Quicherat (App. n° 9) les ironies mordantes qu’il a copiées de L’Averdy (11-12 ; Leb. III 153 ; § 180).
Si Cauchon, procédant à Rouen, utilise les théologiens de la ville, c’est pour se concilier ces Normands récalcitrants 131et les rendre moins superstitieux sur la forme des procédures, — qui devait être correcte (§ 193). Et qui employer en Normandie, si ce n’est des Normands ?
Si, Jeanne refusant de jurer purement et simplement, Cauchon la somme de jurer en ce qui concerne la foi, il l’y amène (§ 196). C’est que L’Averdy 26 (Leb. III 267) a flétri sa subtilité
. Pourtant, on ne voit pas comment il se serait dispensé de cette formalité ; le serment est légal, obligatoire ; Jeanne s’y soumet, s’agenouille, pose ses mains sur le livre, savoir un missel, et jure (Bu. 52). Il reste vrai que Cauchon, mais non pas Jeanne, mettait les révélations dans la foi ; avait-il tort ? Vrai encore que Jeanne n’a pas su maintenir sa distinction entre la foi et le reste.
Si Beaupère s’informe de sa santé, peut-être au lendemain d’une grosse indigestion, c’est Cauchon qui lui fait poser la question, devenu tout à coup compatissant et mielleux97. Mais il n’a donné que l’ordre général de procéder à l’interrogatoire (§ 214 ; Bu. 72, Leb. III 323).
Cauchon menace de mort L’Advenu, Isambard, Lohier (§§ 241-2) ; il s’en faut de rien que Michelet ne l’accuse d’avoir empoisonné Jeanne (§ 267). C’est un soupçon gratuit. L’Averdy 379 le rapporte, mais ne s’arrête pas à l’approfondir ; il en trouve les indices trop minces. Le Brun IV 70 le relate en quatre lignes. Michelet ne le prend pas à son compte ; il croit seulement que Jeanne 132a pu le former ; mais, à la suite de L’Averdy, il lui trouve des raisons comme s’il y croyait. Il pense que Cauchon avait intérêt à la mort de Jeanne ; elle eût fini ce procès embarrassant et l’eût tiré d’affaire. Mais pourquoi veut-il que Cauchon soit embarrassé ? Cela s’explique dans le système de L’Averdy ; cela contredit le sien : Jeanne morte, que devenait l’archevêché de Rouen, la belle proie devant laquelle il nous a montré Cauchon béant de convoitise (§ 178) ? En fait, celui-ci envoya deux médecins, avec ordre de tout faire pour sauver Jeanne. Il ne pouvait, sans parler du reste, ignorer la volonté anglaise, que Michelet rappelle au même paragraphe ; elle est à elle seule une raison péremptoire contre l’empoisonnement, et Michelet finit par en convenir à mots couverts.
Si le Chapitre de Rouen fait attendre sa consultation, c’est qu’il déteste son archevêque éventuel (§ 247). J’ai dit plus haut comment la leçon erronée d’un manuscrit a induit Michelet en erreur sur ce point (§ 272).
Si Cauchon, après l’abjuration, demande au Cardinal d’Angleterre ce qu’il doit faire
(dép. Monnet ; Leb. IV 131), Michelet le montre qui se tourne vers lui et le lui demande respectueusement
(§ 282). Admettons ; mais mieux valait observer que c’est le seul acte public par lequel Winchester ait été engagé, et compromis. — À chaque instant, Michelet fixe le ton des demandes, des réponses, arbitrairement, à l’exemple de Le Brun.
133Si Cauchon permet à Jeanne de communier, Michelet hésite à l’expliquer par un dernier sentiment humain qui s’élève dans le cœur du mauvais juge, ou une légèreté d’esprit fort de mauvais prêtre ; c’est lui qui s’avise de cette dernière explication, à laquelle ses auteurs n’avaient pas songé. Or Cauchon en délibéra avec quelques docteurs, et Michelet avait d’abord admis cette nuance dans sa rédaction (dép. Massieu ; L’Av. 488 ; Leb. IV 181-2). De plus, Quicherat a montré (Ap. n. 144) que l’Inquisition permettait la confession in extremis des condamnés repentis.
Pour la communion solennelle de Jeanne, Michelet la prétend arrangée par l’église de Rouen, dûment avertie, et qui se plut à témoigner ce qu’elle pensait du jugement de Cauchon
. Mais les documents ne disent rien de pareil, ni même que le moine se plaignit
; Massieu, la source, rapporte simplement que frère Martin, le confesseur, fut mal content ; et pour ce, fut renvoyé quérir une
estolle et de la lumière
(mais qui donc, sinon un prêtre de Rouen, avait ainsi procédé sans cérémonie ?) ; et cela ne s’accorde pas trop bien avec la déposition de Levozoles, qui sous-entend une sorte de procession, parle de litanies et de torches, mais non d’un nombreux clergé, ni du peuple à genoux, le long des rues. Michelet achève le tableau (§ 305).
Si Cauchon approche du bûcher, Michelet prend sur lui de dire (§ 321) qu’il y fut obligé sans doute par la haute volonté satanique qui présidait
, c’est à savoir 134l’Angleterre et Winchester. Le document note simplement qu’il approcha, sans dire pourquoi (1e L’Advenu) ; avec quelques ecclésiastiques de Rouen, ajoute Le Brun IV 203.
Les comparses ne sont pas épargnés. Je n’en donnerai qu’un petit exemple. Michelet dit, à la première monition, que Nicolas Midy s’était chargé
d’exhorter Jeanne. On l’en avait chargé. Est-ce bien aussi sur un ton d’aigreur qu’il l’admoneste ? (§§ 258 et 270 ; voir encore §§ 280, 302, 313, etc.).
Et J’en passe98.
Ce n’est pas encore tant le sentiment de Michelet que je conteste, que la forme qu’il lui a donnée. Ces personnalités sont sans portée. Elles rejettent sur les hommes le vice d’un système et d’une politique ; elles diminuent la signification terrible du drame. Au lieu de chercher noise aux acteurs et de leur supposer des intentions, en homme qui a lu Tacite et… L’Averdy, il aurait mieux 135fait de mettre sa sagacité à comprendre le procès. Mais c’était plus difficile.
Du moins ces vives dénonciations, cet ardent épanchement de sensibilité, révèlent son état d’esprit ; c’est un état de vibration intense, un état lyrique, point critique. Michelet ne garde pas le sang-froid nécessaire pour lire les textes posément. Il court, s’échauffe, rêve, romance, fausse la nuance, charge la couleur, achève le tableau. Par endroits, l’imagination envahit l’histoire ; l’art s’ajoute à la passion.
Le procès d’office
Les préliminaires de l’instruction n’appellent qu’un petit nombre d’observations.
Sur les informations prises par Cauchon en Lorraine, il faut comparer au texte de Michelet § 192 les Aperçus nouveaux de Quicherat. Celui-ci fait comprendre et justifie la procédure.
De L’Averdy 17, et de lui seul, car Le Brun III 197 le rectifie, l’assertion que le procès fut d’abord défini procès de magie et ne devint que plus tard procès d’hérésie (§ 199). Une accusation emporte l’autre ; mais de plus on lit dans Buchon 45 : pour ce que ladite femme estoit véhémentement suspectée du crime d’hérésie99
.
136Les objections du vicaire de l’Inquisition pour la Normandie à procéder sans procuration spéciale dans un procès du diocèse de Beauvais étaient si bien fondées en droit que Cauchon et son conseil les prévirent et les admirent (Bu. 47-9, §§ 194-5). Michelet dépasse dans sa malignité et son ironie même L’Averdy et Le Brun (18 ; III 216) ; non seulement il fausse la couleur du procès-verbal, mais il en altère les lignes.
Les premiers interrogatoires, comme Michelet les appelle (§ 234), vont du 21 février au 17 mars : ils se subdivisent en deux séries, dont la première se termine le 3, la seconde commence le 10. Michelet en rend compte à sa manière, qui est légitime, mais qu’il faut comprendre100.
Malgré son apparente précision chronologique, il ne dessine pas la marche du procès ; il élimine d’abord les chefs d’accusation essentiels, c’est-à-dire les visions et l’habit d’homme. Il saute le deuxième interrogatoire, du 22 février, qui leur est consacré, et dans celui du 24, omet les détails décisifs (Bu. 65-66, plus d’une page ; 137 §§ 202, 204). Il a donc tort de dire à la quatrième séance (27 févr. § 214) que ce jour-là on attaque
Jeanne par un côté délicat, dangereux, celui des apparitions ; on l’a déjà fait. Il rattrapera plus bas quelques bribes de ces interrogatoires, conformément à son procédé de construction par séries, quand il en viendra à ces articles ; mais nulle part il n’étudiera, même superficiellement, les confidences de Jeanne sur ses visions.
Ce qu’il recherche d’abord, c’est son accent, ses mots, sa physionomie, et l’on s’étonne qu’il ne suive pas le d’Urfé dans Le Brun plutôt que dans la copie fautive et incomplète de Buchon ; il y mêle accessoirement les menus griefs des juges. Ses petits paragraphes dispersés et décousus s’en vont un peu à la dérive, piquant à droite et à gauche des bouts de phrases dont la nécessité n’est pas toujours bien apparente. Cette cueillette, plus ou moins arbitraire, plus ou moins heureuse, à travers des interrogatoires longs et diffus, peut se défendre, mais elle n’a rien à voir avec un traitement méthodique de la matière.
Le procédé de citation n’est pas non plus irréprochable. Michelet rapporte souvent les réponses sans les demandes, rapproche demandes et réponses artificiellement, intervertit, supprime le contexte et les circonstances, qui sont parfois très importants ; il va même jusqu’à fabriquer des dialogues, en ce sens que si chaque phrase citée l’est textuellement ou à peu près, elles ne se suivent pas dans le procès-verbal, des questions sont 138supposées pour lier ou expliquer les réponses, et le tout a l’air d’une citation authentique. Certains paragraphes sont de vrais centons101. Michelet retouche aussi la forme ; il modernise, allège, avive, dramatise, avec un art souvent admirable ; il dégage le grand et le sublime ; quand quelques mots de Jeanne, forts et directs, se perdent dans une fin de phrase ou dans une suite de phrases qui en amortissent l’effet, il coupe cette fin ou cette suite. Le procédé ne soulève aucune objection fondamentale, les procès-verbaux n’offrant aucune garantie absolue d’authenticité ; mais il n’a non plus, du point de vue critique et historique, aucune valeur.
La suite des interrogatoires
Dans l’intervalle de sept jours (4-10 mars) qui sépare les deux séries des premiers interrogatoires, un groupe d’assesseurs, présidé par Cauchon, passa au crible les réponses de Jeanne et arrêta les points qui réclamaient un supplément d’instruction. Michelet critique amèrement cette manière de faire. Cauchon, dit-il (§ 221), crut prudent de procéder désormais avec quelques hommes sûrs et à petit bruit
. Il interroge dans la prison, n’amène que deux assesseurs et deux témoins : c’est le huis-clos
.
Pourquoi, prudent ? C’est que L’Averdy 398 et surtout Le Brun III 365, 387 allèguent des objections, des réclamations 139qui se seraient produites aux séances antérieures, et Michelet y ajoute une raison de son cru, assez mince, en prêtant aux assesseurs sa propre sensibilité démocratique et populaire (v. p. 79). Cauchon veut éviter le retour de ces incidents, et empêcher que quelque assesseur courageux ne donnât à l’accusée des explications utiles à sa cause, ou ne s’élevât, comme avait fait Jean Fabry, contre les questions captieuses et perfides par lesquelles on espérait la conduire à sa perte
. (Leb. 387.) Après la fameuse question sur l’état de grâce, Fabry aurait observé : C’est une grande question que celle-là, l’accusée n’est point obligée d’y répondre. — Vous auriez mieux fait de vous taire, s’écria alors l’évêque de Beauvais avec l’accent de la fureur.
(Leb. 308 ; dép. Fabry.)
Il est impossible de mesurer la gravité de ces incidents ; il semble qu’à quelques interruptions près sur des points particuliers, les juges étaient d’accord ; Jeanne avait dit tout ce qu’il fallait pour faire l’union contre elle. On a aussi peine à croire que Cauchon, appuyé de la force anglaise, entouré d’assesseurs de son choix, ne tint pas son monde en main. En tout cas, ces incidents seraient le seul fondement de l’interprétation de L’Averdy-Le Brun ; les faits qu’ils allèguent ou paraissent alléguer, et Michelet à leur suite, semblent frivoles.
Le chiffre des assesseurs présents diminue brusquement le 3 mars ; ils ne sont plus que 38 ou 40. Mais ils ont été 39, 47, 40, 53, 59, les 21, 22, 24, 27 février et le 1401er mars ; la constance de ces fluctuations enlève toute signification aux chiffres particuliers ; il ne s’est d’ailleurs rien passé, que l’on sache, du 1er au 3 mars qui explique le fléchissement du 3. Le Brun III 365 serait tenté de croire que la plupart, convaincus de l’iniquité de cette procédure, répugnaient à tremper leurs mains dans le sang de l’innocence
; il devrait donc expliquer comment ils n’ont pas marchandé leur appui à Cauchon jusqu’au bout.
Le transfert des interrogatoires à la salle de la prison s’explique sans peine. Elle suffit, parce que le nombre des enquêteurs se trouve provisoirement réduit des trois quarts. Ajoutons, si l’on veut, qu’un interrogatoire serré se conduit mieux dans une salle plus petite. L’Averdy 29 verrait dans ce transfert une cause de nullité, selon la procédure de son temps.
Quant au huis-clos, les chiffres que Michelet donne d’après L’Averdy 28 ne sont pas tout à fait exacts. Le Brun en donne de légèrement supérieurs102. Mais la différence est négligeable.
En lisant les textes sans prévention, on s’aperçoit que Cauchon a une très bonne raison pour procéder comme il le fait, et il la dit dans son allocution du 5 mars aux assesseurs (Leb. III 386 ; L’Av. 28), et Michelet a tort de n’y faire qu’une allusion méconnaissable (§ 222). Il 141veut revoir l’instruction, décider si elle est en état ou si elle doit être continuée, et sur quels points. Rien n’est plus naturel ni plus nécessaire, et c’est là, sans aucun doute, un travail de commission. Nos juges ne procèdent pas autrement ; s’il leur fallait opérer à quarante ou cinquante, ils n’en finiraient jamais.
C’était d’ailleurs l’habitude de l’Inquisition de procéder à petit bruit et à huis-clos. Ce qui est exceptionnel, c’est la publicité et la solennité des premières séances du procès103.
En somme, les trop ingénieuses considérations de L’Averdy ne tiennent pas. Le duel se resserre entre le tribunal et Jeanne ; le procès fait un pas ; on précise les bases de l’accusation, et l’on adopte la procédure appropriée ; Beaupère passe la main au commissaire-examinateur, Jean de la Fontaine. L’affaire suit sa marche normale, je dirais intelligente, si le procès était moins odieux.
Michelet traite ces nouveaux interrogatoires comme les précédents. Il continue à rechercher l’accent de Jeanne, et au surplus énumère les menus griefs articulés 142contre elle. Pour ne pas se répéter, il retient ceux-là seulement qui n’ont pas encore paru. Or il est évident que les griefs importants sont ceux sur lesquels les juges reviennent et s’acharnent.
Il en arrive enfin
, lui, mais pas les juges, il y a longtemps qu’ils l’ont abordée, à l’une des deux questions capitales, celle de la soumission (§§ 231-241) ; pour l’autre, celle de l’habit d’homme, il n’y viendra pas avant le § 255. Sur la soumission, son schéma est plus satisfaisant, mais c’est un schéma. Il réduit à quelques lignes des pages d’interrogatoires ; il ne tient pas compte des circonstances ; il reste, encore plus que L’Averdy 400 ss, dans l’abstrait, content de marquer, sous réserve, le point extrême de la révolte de Jeanne. Il y reviendra, sans changer de méthode (§§ 249-253). Du moins met-il dans une admirable lumière le sens du conflit qu’il croit apercevoir, en moderne pour qui la Réforme et la Révolution existent, entre la conscience de Jeanne et l’autorité de l’Église104.
Le procès ordinaire
Le procès ordinaire, ou procès proprement dit, commence le 26 mars. Michelet aurait dû marquer nettement ce pas en avant ; ses auteurs (L’Av. 31-2, Leb. IV 5) sont explicites sur ce point et l’ont bien renseigné sur les moyens nouveaux de la procédure.
143Les consultations sont le premier de ces moyens ; elles ont pour objet de provoquer l’avis de docteurs et de personnes habiles en droit divin et humain. On soumet à leur jugement, sous forme d’articles, les erreurs de l’accusé, mais sans prononcer son nom. Cauchon s’enferme avec ses intimes
, à dater du 2 avril105 pour extraire des 70 articles de d’Estivet les XII articles — pourquoi Michelet évite-t-il le chiffre ? — sur lesquels on va solliciter les consultations. L’Averdy 409 observe, et c’est sans doute ce qu’il y a derrière les termes de Michelet, qu’il eût été dangereux d’en confier la rédaction aux notaires. Mais ce n’était pas leur affaire ; nos juges d’instruction ne se déchargent pas sur leurs greffiers de leurs conclusions. Le même L’Averdy reconnaît ailleurs, et Michelet à sa suite, que la marche de Cauchon est régulière ; il ne fait de réserves, et des réserves justes en principe, que sur l’application (407 ss, Leb. IV 17, Mi. § 243). S’il est déjà difficile, en effet, d’émettre un avis correct sur le sommaire abstrait d’une cause dont on n’a pas suivi le développement, cela devient impossible, si par surcroît le sommaire est inexact. Or L’Averdy 410 ss, Le Brun 18, et Michelet § 243, accusent Cauchon de falsification. Le point a été très controversé.
144Cauchon n’aurait pas reporté sur les articles des correctifs que certains de ses intimes
avaient demandés. Quicherat le premier a comparé les pièces (Ap. n. 1249) et montré qu’il a été fait droit à la plupart d’entre eux106. L’Averdy 410 n’en rapporte qu’un, le plus important, sur la soumission, savoir que Jeanne se soumet à l’Église militante, Notre Seigneur étant servi premièrement (v. § 261), pourvu que l’Église ne lui commande rien de contraire à ses révélations passées et futures
. Encore ne croit-il pas que ce correctif représente sa vraie pensée, mais celle que lui ont dictée les excitations perfides de L’Oyseleur et les provocations savantes du tribunal. Pour lui, comme pour Le Brun, c’est L’Oyseleur qui a monté toute la machine ; il s’est déguisé, s’est donné à Jeanne comme du parti de Charles VII, l’a confessée et poussée à la révolte pour la perdre. Ce n’est pas absurde. Quicherat a montré (Ap. n. 131) qu’il était dans la règle de l’Inquisition d’envoyer aux accusés des personnes sûres, pour les engager à se garantir de la mort en confessant leurs erreurs. L’Oyseleur aurait fait le contraire. Déjà Le Brun se demande comment Jeanne ne l’a pas reconnu parmi les assesseurs après l’avoir vu dans sa chambre ; mais surtout son rôle ne s’accorde pas avec l’action publique des juges, ou alors, il faut admettre, avec L’Averdy 403, etc. que leurs efforts pour 145obtenir la soumission de Jeanne sont une feinte ; qu’en réalité ils visent à créer dans son esprit une confusion entre l’Église militante représentée par l’Ordinaire de Beauvais, et l’Église militante universelle ; qu’ils l’échauffent contre la première, passent insensiblement à la seconde, sans que Jeanne s’en aperçoive, et transforment sa révolte partielle en révolte générale. Nous verrons à quel nouveau détour L’Averdy doit recourir pour concilier avec cette théorie la suite des événements.
Michelet a eu le mérite de l’abandonner. Il ne mentionne L’Oyseleur qu’incidemment, et tard, au § 298 ; sans rejeter formellement les accusations de ses auteurs, il ne leur fait point de place dans le développement du procès. Je ne vois pas non plus qu’il admette les manœuvres du tribunal. Enfin, sur les XII articles, tout en maintenant dans son texte le point de vue de L’Averdy, en note, toujours en note, il se sépare de lui sur le point essentiel ; il absout à peu près Cauchon d’avoir écarté la soumission toute conditionnelle de Jeanne au pape et au Concile, et d’avoir pris sur lui de supprimer ce correctif : cet inutile correctif, disait son manuscrit. Mais il a tort, probablement, d’attribuer à Cauchon ce qui dut être la décision de la majorité.
Le point vif est de s’entendre avec soi-même et avec des documents sur la position de Jeanne en ce qui concerne la soumission. La plupart des historiens, dont Michelet, sont partagés entre deux sentiments contradictoires : contradiction bien humaine, difficile à éviter, 146mais qui risque de fausser toute l’intelligence du procès. Ils flottent entre le désir de sauver Jeanne et la crainte qu’elle ne se désavoue. Ils reprochent à Cauchon de n’avoir pas retenu ses soumissions, mais ils seraient fâchés qu’elle eût renié la mission qui fait sa grandeur. Alors, ils se retournent curieusement vers Cauchon ; ils l’accusent, lui et ses complices, d’avoir par leurs manœuvres provoqué Jeanne à l’insoumission, puis de l’avoir amenée à se renier. C’est une position intenable, et qui explique les aberrations de L’Averdy. Il faut choisir : proclamer que Jeanne a eu raison de déclarer qu’elle venait de Dieu et admettre comme Michelet (§ 146), l’inévitabilité, la nécessité de son supplice, étant donné les circonstances ; ou regretter qu’elle ne se soit pas soumise, et flétrir, mais démontrer, les manœuvres de Cauchon ; ou enfin, affirmer qu’elle s’est soumise, et condamner Cauchon pour avoir travesti sa pensée. On ne peut hésiter entre ces trois points de vue sans tout brouiller.
À ne prendre que les textes, la vérité paraît claire. Toutes les concessions de Jeanne, ses offres de soumission, ses appels au pape, ne sont qu’échappatoires, affaire de tactique, de surprise, de fatigue, d’exaspération ; elle les retire aussitôt qu’elle les avance et les accompagne de réserves qui les ruinent. Il ne fait pas le moindre doute que sa pensée constante, intime, ne soit la distinction entre la foi, dont elle se remet à l’Église, et ce qu’elle appelle ses faits, c’est-à-dire ses visions 147et leur provenance divine, dont elle ne se remet qu’à Dieu : donc l’insoumission. Elle a déclaré plus d’une fois qu’elle soutiendrait cette distinction devant le bourreau, devant le feu. Dans ces conditions, un tribunal autre que celui de Cauchon se serait-il dessaisi ; un évêque, un inquisiteur, plusieurs docteurs en droit divin et humain, une troupe de bacheliers en théologie, autres que Cauchon et ses assesseurs, se seraient-ils tenus pour disqualifiés par l’appel réticent d’une hérétique obstinée ? C’est une question. Michelet, en fait, sinon en droit, la tranche par la négative. Quant à L’Averdy et à Le Brun, ils attribuent au tribunal la révolte de Jeanne, et ils l’accusent d’avoir étouffé ses appels, sans rechercher quelle était en matière d’appel la règle de l’Inquisition, ni l’usage.
Prévenu par eux, Michelet semble avoir eu quelque peine à se faire une opinion sur cet article ; il n’admet pleinement l’insoumission de Jeanne que vers le début de mai, après l’apparition de l’ange Gabriel (§ 274) ; en attendant, il résume en huit lignes, et toujours dans l’abstrait, ses variations
(§ 249). Il se les exagère ; Jeanne a été beaucoup plus ferme et plus constante qu’il ne le dit. C’est qu’il soupçonne en elle un drame, une tentation
, un partage anxieux entre la certitude de sa mission et son respect de l’Église. Cette vue lui appartient. Elle est parfaitement conjecturale, et il y rattache des faits du procès qui demandaient une autre lumière. Mais il y déploie une tendresse de divination délicate et charmante.
148La tentation
Aucun document n’atteste ce drame. Michelet l’induit de deux faits.
D’abord, une maladie très grave que Jeanne fait vers ce moment. Il l’avance de quelque jours en la plaçant au dimanche des Rameaux, 25 mars (§ 251) ; la lecture des 70 articles faite à Jeanne, en masse, en trombe, les 27 et 28 mars et la séance du 31 excluent l’idée qu’elle fût malade à cette date. Ce léger anachronisme ne gêne pas l’hypothèse.
En second lieu, la privation des sacrements et des offices pendant la semaine sainte, dont Michelet fait tantôt une cause, tantôt un accompagnement de la maladie (§§ S 251 et 259). Fille de la campagne, née sur la lisière des bois, elle qui avait toujours vécu sous le ciel, il lui fallut passer ce beau jour de Pâques fleuries au fond de la tour. Le grand secours qu’invoque l’Église ne vint pas pour elle ; la porte ne s’ouvrit point107.
On dirait que Michelet a relu les offices de la semaine sainte pour se donner le sentiment de ce qui a pu se passer dans le cœur de Jeanne ; mais aussi, dans l’admirable page où il exhale la nostalgie de son passé chrétien, on sent sous l’effusion de sa tendresse un retour sur lui-même108.
149En somme, il lie des états de maladie et des états de grâce. Ces réactions de l’âme au corps, ou du corps à l’âme, sont communes : reste à voir si Jeanne les a éprouvées109.
Or, Michelet paraît bien créer sa dépression ; ses réponses, celles-la mêmes qu’il cite et auxquelles on pourrait ajouter, la montrent parfaitement ferme, et sur la question des visions, et sur la question de l’habit (§ 253-5). Il est inexact qu’elle semble ébranlée (§ 255) ; elle ne l’est pas le 28 mars : elle se refuse ce jour-là à toute concession sur l’habit d’homme (art. XV, fin) ; elle ne l’est pas le 15 : elle retire immédiatement la concession qu’elle paraît faire, demandant tantôt de reprendre l’habit d’homme après la messe, tantôt d’entendre la messe en habit d’homme, et c’est là-dessus qu’elle finit 150(Bu. 118 : Leb. III 432). Michelet brouille les deux séances ; à supposer réelle une faiblesse de Jeanne le 15, elle serait démentie par sa fermeté du 28.
Aux vendredi et samedi saints, 30 et 31 mars (§ 369), Michelet croit voir chez les juges (pourquoi veut-il que les dévotions du jour soient un prétexte ?) un réveil d’humanité, et chez Jeanne un surcroît de fermeté. Qu’en sait-il ? Jeanne a été ferme le mercredi, et il n’y a pas de documents du mercredi au samedi. Il paraît attribuer à la vertu du vendredi saint ce retour d’énergie ; en associant ses souffrances à celles du Christ, Jeanne se serait relevée. Ce serait une preuve qu’avec l’aide de Dieu, elle pouvait se passer même des sacrements, et cela ruinerait à moitié l’hypothèse de la tentation110.
Puis, les fêtes de Pâques, les cinq cent cloches de Rouen sonnant à toute volée, la solitude de la prison, sa confiance s’en va de nouveau. Et les apparitions, qui se font plus rares. Mais d’où Michelet le sait-il ? Je l’ignore, à moins que ce ne soit de Le Brun IV 440, sans référence (Le Brun note la diminution des visions seulement ; les voix ne se taisent pas).
Renier ses saintes ? Plutôt mourir !… Jeanne l’a dit en effet, les 27 et 28 mars (Bu. 145, 148), mais c’est pour 151affirmer une résistance intraitable ; elle veut parler du supplice, et non de la mort sur un lit de malade.
La maladie la met à deux doigts de la mort, le corps suit l’âme défaillante… Ce pourrait être le contraire, Michelet rattachant à une maladie certaine des doutes incertains ; mais ce serait moins finement adapté à l’hypothèse (§§ 262-6).
Comment la crise se dénoue-t-elle ? On n’a pas de documents du 31 mars au 18 avril : le récit de Michelet se perd dans le récit de la première monition. Or, ce jour-là, Jeanne est encore en grand péril de mort ; elle voudrait avoir confession, communier et être mise en terre sainte. On lui demande de se soumettre : que répond-elle ? Rien ; puis elle s’en remet à Notre-Seigneur. Toujours inflexible (§ 268).
Qu’est-ce que Michelet peut désirer de plus en fait de constance ? Il lui faut encore l’apparition de l’ange Gabriel, le 3 mai, qui élève Jeanne d’un degré vers les sources de la grâce et lui rend tout son courage… (§ 274 ; Bu. 161, 11 mai ; L’Av. 107 ; Leb. IV, 90). L’idée est exquise, mais paraît bien raffinée.
Michelet fait du roman111. Que Jeanne ait eu des moments de défaillance, c’est possible. Que le drame ait pris dans son cœur cette ampleur et cette gravité, le 152psychologue peut l’imaginer ; les textes n’en disent mot, et même ils disent le contraire.
Les monitions
En attendant le résultat des consultations, le tribunal procède aux monitions, ou avertissements à l’accusée d’avoir à incliner sa volonté devant la décision de l’Église. C’est le moyen suprême de la procédure, la dernière étape du procès.
Ce développement compte parmi les moins satisfaisants de Jeanne d’Arc. Il donne une idée faible des événements et de leur gravité mortelle. Michelet désigne les monitions d’un mot singulier : des tentatives (§§ 268, 273).
La première, du 18 avril, a l’air d’une visite charitable faite à Jeanne par Cauchon pour l’avertir de son danser (§ 268).
À propos des suivantes, Michelet parle de ruse. Le terme, obscur en lui-même, paraît s’expliquer par la théorie de L’Averdy. Celui-ci 420 (Leb. V 88) voit dans la seconde monition une mise en scène pour faire croire au Chapitre de Rouen que Jeanne a eu connaissance des XII articles (cependant, Maurice les lui verse sur la tête avec une série de Tu dixisti, Tu as dit), et pour l’empêcher de demander à voir le procès : mais était-il juge du tribunal ? Au surplus, on provoque Jeanne à la résistance par la menace du bûcher (105 et IV 81) ; on l’embrouille de nouveau dans la distinction des deux églises militantes ; et sa révolte contre l’église de Beauvais passe aux yeux des spectateurs trompés pour une révolte 153générale. Le Brun montre le Chapitre dupe de cette scène adroitement préparée et de la funeste équivoque qu’elle tendait à faire naître
. Michelet semble refléter tout cela. Il s’était pourtant séparé de L’Averdy et de Le Brun. Pour qui croit à l’insoumission, il n’y a là ni adresse ni équivoque ; le procès suit son cours régulier, prévu, avec une rigueur inflexible ; l’avertissement des juges est clair, claire aussi l’obstination de Jeanne.
La monition du 2 mai fut une très grosse affaire ; 66 personnes y assistèrent ; le récit en occupe quatre pages in-4° dans L’Averdy (102-106), sans parler des commentaires, douze pages dans Le Brun (IV 76 ss). Les juges poussent Jeanne à fond sur tous les articles et la menacent de la sentence d’autres juges, c’est-à-dire de la justice séculière, l’Église ne condamnant pas à mort : avis très clair du supplice imminent, que Michelet a tort de supprimer. Rien n’y fait : elle se montre intraitable, au point que le greffier commente l’une de ses réponses en ces termes : Superba responsio, réponse pleine d’orgueil. Le pauvre petit paragraphe de Michelet ne donne aucune idée de la marche de la séance ; il dépèce le procès-verbal, y pique en bas, en haut, à droite, à gauche, relie des réponses distantes et indépendantes, recoud lâchement les bribes qu’il conserve ; il faut avoir vu les documents pour savoir à quel point cela est bâclé (§ 273).
La troisième monition, du 11 mai, se fit avec les bourreaux à la porte. Ceci fut-il une feinte ? La délibération sur la torture n’eut lieu que le lendemain, sans doute 154en raison de l’obstination de Jeanne. Elle se réclama de Dieu aussi superbement que jamais (§ 274).
Pour la réponse de l’Université, malgré un raccourci formidable, Michelet en donne une idée suffisante. L’Université condamnait Jeanne, si la dite femme, dans son bon sens (compos sui), a affirmé opiniâtrement les propositions
(§ 275).
Cette réponse mena, le 19 mai, au jugement. Il vint un grand nombre d’assesseurs. Il y eut trois avis : le premier, de Nicolas de Vendères, condamnait Jeanne sur-le-champ et la remettait au bras séculier ; le second, de l’abbé de Fécamp, qui prévalut, était conforme au précédent, mais ordonnait une monition préalable, au cours de laquelle les douze articles lui seraient communiqués avec les qualifications de l’Université, et dont le succès déciderait directement de son sort. Le troisième, de Guillaume Boucher, différait du second en ceci, qu’après la monition, il prévoyait une délibération suprême du tribunal.
Michelet ne voit sans doute que comédie ou luxe de formalisme dans le scrupule juridique qui fit décider cette quatrième monition (23 mai) ; il n’en souffle mot. Par contre, il rapporte l’explication de Cauchon qu’un juge en matière de foi doit chercher le salut de l’accusé plutôt que sa mort ; mais il n’en tient aucun compte ; à tort ou à raison, il doit n’y voir qu’hypocrisie (§ 281. note). Il met lui-même en avant une raison politique 155dont il semble bien abuser un peu112, et qui lui explique, comme à ses auteurs, tout le procès, savoir, le désir des Anglais d’infamer Charles VII ; c’est son procès qu’on instruit, autant que celui de Jeanne. Mais cette explication générale ne rend pas compte de tous les incidents.
Jeanne ne fléchit point. Elle se déclara prête à soutenir ses dires devant le bourreau, devant le feu.
L’abjuration
Michelet présente la scène de Saint-Ouen (24 mai) comme une terrible comédie
, une grande et terrible scène publique qui pût ou effrayer l’obstinée, ou tout au moins donner le change au peuple
(§ 278).
Je ne vois pas clairement, ici non plus, ce qu’il veut dire.
Effrayer l’obstinée, évidemment. Le bourreau est là, avec sa charrette ; Jeanne est menacée du feu dix fois ; elle abjure pour n’être pas brûlée. Mais où est la comédie ? Les juges ont préparé deux sentences, selon qu’elle persiste ou qu’elle cède (L’Av. 426, Leb. IV 138, 4e Manchon). Il est probable que Cauchon préfère l’abjuration, sûr de retrouver
(§ 286) Jeanne s’il le veut, pour tirer d’elle la vengeance suprême ; il ne découvre pas tout son jeu. Mais si elle persévère, c’est la mort : on ne la trompe pas en la menaçant du bûcher113.
156Et pourquoi donner le change au peuple ? le change sur quoi ?
Le Brun IV 132 voit dans la fureur du secrétaire de Winchester contre Cauchon (§ 281) un jeu préparé d’avance pour en imposer à la multitude, et donner à l’hypocrite prélat l’occasion d’étaler aux yeux un esprit de justice et d’impartialité qui était bien loin de son cœur114
.
L’Averdy, lié par ses théories antérieures, pense (424) que les juges changent de système. Après avoir tout fait, par L’Oyseleur, leurs provocations, les monitions, pour produire et entretenir la révolte de Jeanne, ils vont tendre de tous leurs efforts à obtenir d’elle une rétractation qui attestera cette révolte, couvrira le tribunal, infamera le roi Charles et amorcera le procès de relapse, moyennant quelque subterfuge. Pour ne pas heurter de front son obstination éprouvée, on lui extorquera une révocation molle ; on y substituera une révocation explicite préparée d’avance, à laquelle elle manquera d’autant plus facilement qu’elle ne la connaîtra pas, et le tour sera joué. C’est là imagination pure, et que même Le Brun IV 110 paraît abandonner. La scène de Saint-Ouen est la suite naturelle des monitions ; les juges ne 157changent pas de système ; leur plan s’est développé dès le début, avec suite et rigueur ; ils ont toujours tendu à obtenir la soumission.
Il semble que Michelet ait tout cela présent à l’esprit et le reflète en quelques mots vagues, selon son habitude.
L’Averdy (115 ss, 426 ss) et Le Brun (IV 119, 132) ont raconté plutôt que critiqué l’histoire de la substitution des deux cédules d’abjuration. Michelet les résume, avec des fioritures de son invention (§ 283). Quicherat (Ap. n. 133) pense que la courte n’est autre que la longue, moins les formes protocolaires.
Le procès de relapse
J’ai critiqué plus haut la position prise par Michelet sur les causes qui amenèrent Jeanne à reprendre l’habit d’homme.
Son résumé de la séance du lundi 28, finement calqué par ailleurs sur Buchon 183, appelle aussi plus d’une critique (§ 301). En descendant et rejetant à la fin de son récit la concession apparente de Jeanne sur la reprise de l’habit de femme, à condition qu’on lui donne une prison d’église, douce et sûre, il altère le sens de la séance, savoir, le retour de Jeanne, formel, réitéré, éclatant, à son erreur
, à son affirmation que ce sont bien les saintes qui lui apparaissent, que ses visions sont de Dieu, qu’elle n’a rien compris à ce qu’on lui demandait et rien rétracté que par peur du feu, bref, la rétractation générale, obstinée, consciente ou non quant aux conséquences, 158de son abjuration. L’Averdy et Le Brun font tout, déjà, pour ruser avec le document.
Il y aurait bien à redire encore au compte rendu ironique du jugement du 29 (§ 303). Michelet confond les premières séances et le premier jugement. L’Averdy, 124 fait le compte des juges du premier jugement qui n’ont pas pris part au second ; il trouve six gradués en théologie et neuf gradués en droit115 ; mais, en fait, l’assemblée fut nombreuse, Buchon le dit et L’Averdy le laisse entendre116. — Il n’est mentionné nulle part que certains assesseurs n’avaient jamais assisté aux séances ; d’après L’Averdy, quelques-uns n’y avaient assisté qu’une seule fois ; d’après Le Brun, plusieurs n’avaient pas assisté depuis longtemps aux instructions. C’est bien assez ; point n’est besoin d’y ajouter. — Il n’y a aucune raison de croire que l’avis fut tout autre qu’on ne l’attendait. Il y en eut trois, concluant tous à l’hérésie et à la mort, le premier sans autre forme de procès, le second moyennant la lecture préalable de la cédule d’abjuration, le troisième y ajoutant une admonestation charitable. Le second eut la majorité117. Michelet pense évidemment, avec L’Averdy 125-6 et Le Brun 177, que cette 159lecture pouvait ouvrir à Jeanne une porte de salut ; mais ils ne comprennent pas ce que c’est qu’une cause de relapse ; Jeanne était condamnée sans rémission, par sa rechute même ; le tribunal voulait simplement la remettre en face de son abjuration. Michelet commet une inexactitude grave en disant que l’avis fut qu’il fallait mander encore la prisonnière et lui relire son acte d’abjuration
; il oublie la condamnation à mort qui doit suivre118. L’Averdy 126 et 441 (Leb. 193) pense encore que la lecture de la cédule devait embarrasser Cauchon en suscitant les réclamations de Jeanne contre la cédule supposée. Pourquoi, supposée ? Qui l’empêchait de relire celle qu’il avait fait lire et admettre à Jeanne ? Elle était sûrement assez formelle. D’ailleurs, en existait-il une autre119 ? Ceci, Michelet le prendra aussi à son compte au § 314, sans le critiquer davantage. Ce qu’il dit § 303 des violences anglaises n’a pas plus de sens ; l’interrogatoire du 30 au matin dans la prison 160aurait donné à Cauchon toute facilité de relire la cédule, qui avait six ou huit lignes. Enfin, même § , il est superflu d’imaginer que la citation fut dressée à la hâte, sous la menace des épées. C’est encore L’Averdy 447 qui représente Cauchon comme impatient de finir cette sanglante et injuste procédure et ordonnant aussitôt après la délibération de citer Jeanne le lendemain. La triste vérité est qu’il n’avait, à son point de vue, aucune raison d’attendre ; le procès était terminé. Mais si Jeanne devait comparaître le lendemain à 8 heures (Massieu fut à la prison dès 7 heures), il fallait bien que la citation fût dressée la veille. Elle a vingt lignes, dont la moitié de protocole ; elle ne dut pas prendre grand temps à dresser.
Ces allégations erronées n’ajoutent rien à l’odieux des choses ; elles le masquent, au contraire, elles l’ensevelissent sous un foisonnement de griefs imaginaires. La nudité fatale du drame est autrement terrible.
Michelet résume ses auteurs à bride abattue.
L’Informatio post mortem
Terminons par l’Informatio post mortem, procès-verbal établi le 7 juin de ce qui s’est passé dans la prison le matin du 30 mai, jour de la mort. Elle n’est ni signée ni authentiquée. L’Averdy 129-134, 448, 460, la rejette fond et forme, à cause de son irrégularité et parce qu’elle prête à Jeanne une abjuration nouvelle qui heurte son sentiment ; il suffit pourtant de la lire pour voir qu’elle n’a pas pu être forgée, au moins de toutes pièces. Moins 161juriste et plus historien, Le Brun IV 219 y voit un mélange adroit de vérité et de fausseté ; il tient l’abjuration pour possible. Pur érudit, uniquement curieux de vérité, judiciaire ou non, Quicherat le premier la croira recevable. Michelet (§ 315) se range à l’opinion de L’Averdy. Il n’accepte pas l’abjuration du matin dans la prison ; mais il en admettrait volontiers une autre, publique, sur l’échafaud. Aucun document n’y fait même la plus légère allusion, pas plus le Bourgeois, auquel Michelet renvoyait dans son ms (voir l’app. critique), que les autres ; le Bourgeois parle uniquement d’une abjuration, la première, celle de Saint-Ouen120. Michelet justifie son abjuration à lui par l’émotion universelle qui a dû amollir la fermeté de Jeanne, l’approche du supplice et la vue du bûcher qui ont dû ébranler son courage, la vraisemblance psychologique générale et… sa parole ; il finit d’ailleurs par la réduire à un simple mouvement de pensée. Sans doute il n’a pas voulu perdre une scène si émouvante, si humaine, qui contraste si dramatiquement avec la scène admirable (§ 322) où Jeanne retrouve la certitude que ses voix sont de Dieu, interprète les promesses 162de ses Saintes en un sens spirituel, et obtient ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté121.
Michelet s’est élevé dans le récit de ces dernières heures à une grandeur, une pureté d’émotion sans égales. La mort de Jeanne, en pleine possession d’elle-même, en pleine clarté de conscience, en pleine ardeur de spiritualité, en pleine communion avec le ciel, passe en pathétique même l’agonie désespérée, si humaine pourtant, que nous peint A. France. Je n’y suis pas insensible. Je, regarde seulement au travail critique qui a préparé cette beauté supérieure.
Conclusion
Il faut avouer que ce travail n’est pas brillant. La critique, sous toutes ses formes, reste le point faible, et très faible, de l’ouvrage. Je crois en avoir fourni la preuve ; encore suis-je loin d’avoir épuisé la matière.
Pourtant, à travers ses défaillances et ses abdications, Michelet a fait avancer la doctrine ; il a mis dans un jour nouveau ou renouvelé, et, bien que timide encore, vrai, l’attitude de Jeanne sur la soumission. Cette invention, on n’en sera pas surpris, est d’ordre psychologique. 163Michelet a fini par penser qu’il était nécessaire à la grandeur de Jeanne qu’elle ne se fût pas reniée, si ce n’est sous la menace immédiate de la mort, quand les affres de l’agonie prochaine enlèvent à l’homme son libre arbitre, quand un affaissement provoqué par la violence, surtout chez une jeune fille de vingt ans, n’est plus une faiblesse de la volonté ni un doute de l’esprit, mais seulement un émoi de la chair.
En poussant cette vue, il tenait le moyen de faire sauter le système de L’Averdy. Son interprétation à peu près neuve de la pensée de Jeanne sur ce point capital aurait dû le convaincre qu’il n’était pas besoin pour la perdre d’un pareil luxe d’irrégularité chez les juges : elle s’est perdue elle-même, et devait se perdre. Il l’a vu (§ 239). Il semble en avoir conclu que L’Oyseleur n’avait peut-être pas joué le rôle qu’on a dit, et que l’affaire avait pu se développer du dedans, sans malice. Mais il a coupé là sa réflexion ; il n’en a pas tiré les conséquences. Je remarque bien qu’il met sa finesse à éviter les articulations trop grosses de L’Averdy et de Le Brun. Il rentre ce que les autres sortent ou étalent ; en écartant ainsi les difficultés, et ne résolvant rien, il échappe aux objections les plus directes qu’ils soulèvent à chaque pas. Mais il ne faut pas prendre son silence pour une marque d’incrédulité ; au contraire, c’en est une d’acquiescement, en même temps que de hâte et d’éloignement pour les complications ; les théories de L’Averdy se profilent partout derrière son développement ; 164elles en expliquent seules la couleur, le sens et la marche.
Son tort est de n’avoir rien fait pour s’éclairer sur les formes de la procédure. Les continuels procès de tendance, les accumulations d’arguties, les ergoteries perpétuelles de L’Averdy, ne l’ont ni étonné ni arrêté : il n’a fait aucune recherche pour remonter à la source de ces difficultés sans cesse renaissantes et tâcher d’y voir clair. C’est qu’elles flattaient ses tendresses et ses haines, et qu’au surplus il était pressé. Il en a perçu certains excès en avançant ; mais il était trop tard. Il aurait dû jeter tout le système par-dessus bord dès le début ; pour cela, procéder à une étude originale de tout le procès, au lieu de s’en remettre aux Notices comme à une sorte de Bible du sujet.
Il garde l’honneur de s’en être dégagé partiellement, et pourtant la trame du soupçon y était serrée. Il a légèrement dissipé l’atmosphère plus noire que nature dont s’enveloppe le récit de son devancier. Il y a moins de danger à partir de lui que de L’Averdy ; sa doctrine pèse d’un poids moins lourd sur l’esprit du lecteur ; elle est déjà un compromis entre un système puissant et massif, mais faux, et une interprétation libérée.
Si forte était l’emprise de ce système que Quicherat lui-même, je l’ai dit, l’accepte encore, sans voir qu’il le ruine.
Cependant, pour bien juger de faiblesse et de la force de Michelet, c’est Quicherat qu’il faut lire. Jeanne d’Arc 165et les Aperçus nouveaux sont à peu près contemporains ; ils le sont même rigoureusement, si Quicherat a élaboré sa doctrine pendant qu’il préparait son édition du procès. Là, on verra ce que le tête-a-tête prolongé avec les textes et l’acquisition patiente du savoir extérieur peuvent inspirer à un érudit de vues fines et neuves en tout sens. Encore la critique de Quicherat, si pénétrante dans l’ordre philologique et strictement historique, laisse-t-elle à désirer dans l’interprétation des témoignages ; cette partie de la méthode, peut-être de toutes la plus difficile, n’était pas mûre en 1850 ; de nos jours encore, elle offre des difficultés considérables. Ne tenons donc pas rigueur à Michelet de son insuffisance ; c’est celle de son temps plus que la sienne. Mais son talent et son cœur ne sont qu’à lui.
166V. Art et critique
Peut-être un historien ne devrait-il pas être, au sens plein du mot, un artiste. Il suffirait que son style eût la fluidité et la souplesse, pour envelopper les documents ; la limpidité, pour les refléter ; la complexité, cependant, pour ne pas simplifier la vie ; assez de force et de grâce pour créer l’intérêt, trop peu pour imposer aux choses l’unité extérieure d’une pensée, d’une vision et d’une forme. Un style dépouillé, lucide, nuancé, alerte, et riche, serait peut-être le style idéal de l’histoire.
Assez peu doué pour la couleur, plus sensible à la ligne, le Romantisme a touché Michelet surtout dans sa sensibilité. Son impérieuse personnalité se pliait mal à l’expression objective des réalités. Il avait aussi un idéal de brièveté, de vivacité, d’énergie, un sens très particulier du rythme et de l’harmonie, qui, tout en traduisant les aspirations profondes de son tempérament et comme la vibration de ses nerfs, ne commandaient d’emblée ni le mot ni la coupe de la phrase. Il n’avait pas à beaucoup près la facilité qu’on croirait ; son manuscrit, chargé de ratures, prouve qu’il devait souvent s’efforcer 167vers la pleine expression de son moi. Cet effort, il le faisait loin des documents, pour son intime satisfaction ; il dissociait le déchiffrage des textes du travail de la pensée et du style. Enfin, il avait contracté sur les bancs de l’école, dans la fréquentation de l’antiquité gréco-latine, des habitudes de logique, un besoin de simplification et de liaison qui entraînent des rapprochements forcés et un luxe de copules ou de transitions souvent arbitraires. Pour ne rien dire ici de l’action de la pensée ou du sentiment, la vérité stricte a fréquemment souffert de ses partis pris d’art.
Les traces de rhétorique qu’on peut relever dans Jeanne d’Arc n’ont pas d’importance, quand elles n’atteignent pas le fond. Que Michelet reconstruise au style indirect, sur un ton semi-oratoire, à la façon du Conciones, la délibération du Conseil devant Troyes, cela ne fausse pas l’argumentation (§ 122)122. Qu’il écrive : Talbot s’obstina à combattre, croyant peut-être se faire tuer, et ne réussit qu’à se faire prendre
(§ 120)123 ; ou : Le duc de Bourgogne s’était avancé jusqu’à Noyon, comme pour recevoir l’outrage de plus près et en personne
(§ 187)124, nul ne se méprend à ces gentillesses un peu usées ; on sent bien qu’elles ne viennent pas des textes.
168Mais souvent, Michelet altère le sens ou la nuance de la source. Ces altérations sont toutes de détail ; je n’en puis donner que quelques exemples. Au reste, on en a trouvé déjà au cours de cette étude ; mon second volume en apportera de nouveaux.
Jeanne à chaque ville voulait s’arrêter pour entendre la messe
(§ 71). Peut-être ; mais la messe ne se dit pas que dans les villes, et Jeanne les évitait. Elle l’entendit deux fois de Vaucouleurs à Chinon (Leb. I 353), et Michelet l’avait noté dans sa Table des matières, f. 179.
Les Augustins furent attaqués à l’instant, attaqués et emportés
(§ 105) : en réalité la lutte fut longue et chaude ; deux mots rayés dans le ms (et après) semblent l’amorce d’un récit plus juste.
Le secrétaire de Winchester tira de sa manche une toute petite révocation de six lignes (celle qu’on publia ensuite avait six pages)
(§ S 283). D’abord Laurent Callot, dont il s’agit là, est donné par le document comme un secrétaire du roi d’Angleterre ; j’ignore jusqu’à quel point il est légitime de le passer à Winchester. — une toute petite
: Macy, le témoin, dit parvam ; il est vrai que de la Chambre, cité par L’Av. 429 et 483 n. 47, donne respectivement parvulam et parvam (Qui. III 52 parvam). Il est à peu près certain que Michelet fait du style. — six lignes
: L’Averdy 429, Le Brun IV 119 (cf. 133) ont rapproché les dépositions ; elles concordent à deux lignes près, de 6 à 8. Michelet choisit le chiffre le plus bas : c’est son droit. — qu’on publia
: 169la publia-t-on ? — six pages
: dans L’Averdy 115, elle a une page et demie in-4° (53 lignes), dans Le Brun IV 135 deux pages et demie in-8°, dans U 820 deux pages treize lignes signature comprise, (dans Qui. I 447, une page 8 lignes ; dans Ch. I 368, une page et quart). L’Averdy 426 dit que l’une est très longue, l’autre très courte ; Le Brun 134, qu’elle a près de trois pages dans le procès-verbal. Michelet paraît avoir pris le chiffre de six pages, qui est de fantaisie, pour faire antithèse à celui de six lignes. On pensera peut-être que la chose n’a pas grande importance : je l’accorde. Cependant, l’écart de longueur entre les deux cédules accroît la vraisemblance de la substitution de l’une à l’autre, et la question était regardée comme capitale jusqu’à ce que Quicherat en eût donné une explication plausible dans ses Aperçus nouveaux ; il aurait mieux valu la traiter sobrement, sans effet de style.
Je lasserais la patience du lecteur en multipliant les exemples. Chacun pris à part peut sembler inoffensif ; c’est par leur masse qu’ils deviennent impressionnants. Prenons donc encore un morceau du § 121 : voici les nuances fausses ou discutables qu’on y rencontre :
Chaque jour affluaient des gens de toutes les provinces, qui venaient au bruit des miracles de la Pucelle, ne croyaient qu’en elle, et comme elle avaient hâte de mener le roi à Reims. C’était un irrésistible élan de pèlerinage et de croisade. L’indolent jeune roi lui-même finit par se laisser soulever à cette vague populaire, à cette grande marée qui montait et poussait au Nord. Roi, courtisans, politiques, enthousiastes, tous ensemble, 170de gré ou de force, les fols, les sages, ils partirent. Au départ, ils étaient douze mille ; mais le long de la route, la masse allait grossissant ; d’autres venaient, et toujours d’autres ; ceux qui n’avaient pas d’armures suivaient la sainte expédition en simples jacques, tout gentilshommes qu’ils pouvaient être, comme archers, comme coutiliers.
Le mot affluaient
ne faisait pas partie de la rédaction originelle ; Michelet avait écrit deux fois et barré il arrivait
. — Chaque jour
est une fioriture. — De toutes les provinces
est, au mieux, une traduction du mot de toutes parts
de la Chronique ; c’est plus probablement, Le Brun ne prenant sa citation que plus bas, une exagération à effet, ou un arrangement de style, pour faire la phrase nombreuse. — Le bruit des miracles de la Pucelle
paraît représenter, un peu librement, la Chronique (339, in Leb. II 255) : car chascun avoit grant attente que par le moyen d’icelle Jehanne il adviendroit tout à coup beaucoup de bien au royaulme de France ; de sorte qu’ilz desiroient et convoitoient de la servir et congnoistre ses faits, comme estans une chose venue de la part de Dieu
. La Chronique explique aussi cet enthousiasme par l’espoir du butin : Michelet supprime cette explication réaliste, sans doute parce que Le Brun la supprime, et qu’il ne travaille pas sur texte. — L’Histoire au vray (in Leb. 259) fixe le chiffre de l’armée à douze mille hommes, mais non pas au départ
, et elle ne dit pas que la masse alla grossissant le long de la route. Toute cette fin de paragraphe est pure rhétorique, d’un rythme d’ailleurs admirable ; très 171artistement, Michelet a gardé pour trait final le mot coloré qui se présente le premier dans la Chronique Leb. 255), et il l’a redoublé, triplé.
Et ainsi de suite ; les paragraphes qui suivent valent celui-là ; et l’ouvrage tout entier trahit le même souci de style vif et vivant, dru, familier, savoureux, pressé, parfois haletant.
Ici, il est clair que la balance pencherait toute en faveur de Michelet. Il est un très grand écrivain ; je ne le découvre pas, mais j’espère bien faire sentir les caractères et les tendances de son talent, par des comparaisons avec ses sources, quand je traiterai de son art. Tout ce que je veux dire, c’est qu’il n’est pas sans inconvénient de se refuser le frein du document, de travailler de seconde main sur un auteur qui a déjà fait, souvent, la toilette de ses textes, et de surenchérir. Il y a danger aussi à procéder par rédactions successives, dont chacune s’éloigne un peu plus de la source ; la dernière laisse tomber des détails ou des nuances dont la nécessité avait d’abord apparu, et qu’on abandonne parce qu’ils ne rentrent plus dans le mouvement de la pensée ou le rythme de la phrase. La lecture des textes et la rédaction devraient aller de compagnie ; les corrections devraient toujours s’appuyer sur un retour au document. Le talent même ne perdrait rien à une exactitude rigoureuse.
172Conclusion
J’en ai fini, et j’en suis aise, avec la partie la plus ingrate de ma tâche. Il me reste à mesurer la portée de mes constatations.
J’ai traité d’une partie étroite et spéciale de l’Histoire de France. D’un certain point de vue, Jeanne d’Arc n’en est pas un bon symbole ; jamais, sans doute, Michelet n’a retrouvé deux auteurs qui lui avaient dégrossi le travail comme L’Averdy et Le Brun ; aucune autre partie de l’Histoire ne le montrera, je suppose, asservi à des ouvrages de seconde main comme il l’a été à ceux de Le Brun et de L’Averdy.
Mais, d’autre part, l’histoire de Jeanne d’Arc était assurément pour lui l’un des sommets de son œuvre, l’une des époques marquantes du Moyen Âge. On aurait pu s’attendre à ce qu’il donnât au récit de la vie et de la mort de Jeanne, surtout avec la tendresse qui l’animait, un soin et une attention particuliers.
Il ne convient donc pas de diminuer outre mesure mes conclusions. C’est déjà une révélation, je crois de voir Michelet à ce point dans le sillage et à la remorque 173d’autrui. On savait que sa méthode et sa science prêtaient à la critique ; on n’avait peut-être pas touché du doigt à quel point de faiblesse elles peuvent aller. J’ai constaté, soit dans l’utilisation de ses auteurs, soit dans son travail personnel, des légèretés plus étendues, et plus graves, et plus nombreuses, et plus diverses qu’on ne s’y serait attendu. Un historien qui a pu faire une fois si bon marché de devoirs et de précautions élémentaires, a pu ne pas être ailleurs plus scrupuleux et ne mérite confiance que sous bénéfice d’inventaire. Mais une abdication ne doit pas faire préjuger de l’œuvre entière ; il est probable que les diverses parties en offriront une résistance inégale à la critique ; quelques-unes sortiront peut-être indemnes de l’épreuve.
Bien entendu, la gloire de Michelet ne souffrira pas de cette critique. Depuis longtemps ce qu’on admire en lui, c’est son cœur, son génie, sa faculté d’intuition ; c’est cette envolée de l’imagination et de l’âme qui lui fait dépasser la vérité sèche que les documents enclosent derrière le grillage de leurs mots, et rencontrer parfois en plein ciel la vérité idéale. À cela il ne sera rien enlevé.
Au cours de ma seconde partie, j’aurai encore à signaler, sous l’influence de la pensée ou du sentiment, plus d’une défaillance critique ; mais au moins ne seront-elles pas sans de belles compensations. J’en arrive à l’invention de Michelet. Après avoir montré en lui le disciple souvent malavisé de L’Averdy et de Le Brun, il me reste à étudier son apport original.
175Appendice
I. Bibliographie de Michelet La petite documentation
1. Histoire de Jeanne
Je classe dans l’ordre alphabétique les ouvrages auxquels Michelet n’a demandé que des détails, en indiquant s’ils viennent, à ma connaissance, de son fonds personnel ou de ses auteurs ; à ce second procédé il ne s’attache d’ailleurs aucune défaveur sérieuse, au moins dans la pratique, à l’exception de quelques cas déterminés.
Acta Sanctorum
À propos des écrouelles, § 128. — Personnel, ou provient de Reiffenberg, Histoire des ducs de Bourgogne, IV 261, auquel Michelet renvoie ; mais je n’ai pu me procurer cette édition. Michelet connaissait bien les Actes.
Archives
- Ms de la Bibliothèque royale (ms de Michelet et Histoire), Procès conservé au greffe de Nantes 176(tirages à part). Histoire de Gilles de Retz, § 91. — Personnel.
- Ms 5965 de la Bibliothèque royale. Lettre de la Pucelle. § 94. — De Le Brun, I 450, auquel Michelet renvoie.
- Registres du Parlement, samedi, 20e jour de janvier 1431. Pénurie du Parlement de Paris. § 133. — Le Brun y renvoie souvent. Je n’ai pu me les procurer, et ne sais si Michelet s’y est reporté.
- Trésor des Chartes, J, 249, quittance du 8 juillet 1429. Négociations anglo-bourguignonnes. § 134. — Personnel (la note manque au manuscrit).
- Archives du Nord de la France, t. IV, 1e livraison, d’après un ms de la bibliothèque de l’Université de Louvain. Sur Jacqueline de Flandre. § 163. — Le ms renvoie à
Barante, Reiffenberg, IV 481
. - Archives de Lille, Chambre des Comptes, inventaire, t. VIII. Amours de Philippe le Bon. § 164. — Personnel, ou de Reiffenberg ; Le Brun renvoie aussi à ces Archives.
- Bibliothèque royale, Mss, fonds Saint-Victor n° 1080, fol. 53-96. Sur le Comte de Nevers. § 171. — Personnel (cette fin de note manque au manuscrit).
- Archives du royaume, K, 63, 22 mars 1430. Nomination de Warwick. § 176. — Personnel (la note manque au manuscrit).
- 177Le Religieux de St-Denis, Mss Baluze, Bibl. royale, tome dernier, fol. 176. À propos de Cauchon. § 178. — Personnel.
- Mss de la Bibliothèque royale, Coll. Gaignière, vol. IV. Traitement de Cauchon. § 180. — Communiqué par Quicherat (la note manque au ms).
- Archives de Saint-Martin-des-Champs. Rançon de Jeanne. § 184. — De l’abbé Dubois, Dissertation, dans Buchon, t. 34, p. 217 (la note-manque au ms).
- Archives de Rouen, reg. capitul., 14-15 avril 1431, fol. 98. Question de procédure. § 191 (cette note doit être descendue au § 247). — Communiqué par Chéruel (voir Appendice, n° 8 ; la note manque au ms).
- Archives du royaume, J, 1024. Sur les répugnances du vice-inquisiteur. § 194. — Personnel (la note, qui est futile, a été abandonnée après 1841 ; elle manque au ms).
- Archives de Saint-Martin-des-Champs. Paiement du vice-inquisiteur. § 195. — De l’abbé Dubois, (cf. k), p. 219.
- Registres du Parlement, ann. 1384. Prisons du Moyen Âge. § 289. — Personnel.
Voir Ordonnances.
Bollandistes (Actes des)
Legenda aurea Sanctorum, cap. CXLVI, éd. 1489. À propos de Sainte Marguerite. § 54. — Personnel.
178Boucicault (Livre des faicts du maréchal de)
Collection Petitot, VI 507. Sur la Chevalerie. § 158. — Personnel (ou de Reiffenberg ?).
Bourgeois de Paris (Journal d’un)
Nombreuses références. — Le Brun l’utilise et le cite souvent. Michelet se sert de l’édition Buchon (Collection, t. 40), postérieure à Le Brun. Toutes les probabilités sont qu’il parte de Le Brun, dans la grande majorité des cas125.
Calmet (Dom)
Histoire ecclésiastique et civile de Lorraine, t. III, Preuves, p. vj. Sur le voyage de Jeanne à Nancy. § 66. — Personnel. Source détestable.
Chartier (Alain)
Chroniques du roy Charles septiesme, dans le Recueil Godefroy. — Sur le coup de main sur Rouen. § 299. — De Le Brun IV 150.
Chartier (Jean)
Histoire de Charles VII, dans le Recueil Godefroy :
- P. 47. Sur Saintrailles et le berger. §§ 35 et 299. — De Le Brun IV 150.
- P. 29, 42. Sur la rupture de l’épée de Jeanne. § 148. — De Le Brun II 399.
Chastelain
Dans Pontus Heuterus, Histoire des ducs de Bourgogne. — L’habit de Jeanne. § 145. — Sa maison. § 150. Etc. — De Le Brun III 150-151 et 56.
179Chéruel
Histoire de Rouen sous la domination anglaise au XVe siècle, 1840. — Sur l’histoire de Rouen. § 178. — Personnel (voir Archives, l, et Appendice, n° 8).
Chronique de la Pucelle
Michelet y renvoie deux fois dans l’édition Buchon (tome 34) et deux fois (§§ 92 et 94 ; j’ignore la raison de ce changement) dans l’édition Petitot, t. VIII, 1825 ; mais il l’utilise bien davantage, presque toujours d’après Le Brun, quelquefois directement. — Voir Histoire et Discours au vray.
Dargaud
Voir Job126.
Didron
Iconographie chrétienne. — Sur le culte de la Vierge. § 158. — Personnel (je n’ai pas pu me procurer l’ouvrage).
Du Boulay (Bulaeus)
Historia Universitatis parisiensis. — Sur Cauchon. V 912. § 178. — Sur les délibérations de l’Université. V 395. §§ 272 et 275. — Personnel. L’Averdy 55 cite et Le Brun IV 95 résume la pièce ; ni l’un ni l’autre ne renvoie à Du Boulay.
Du Breton
Histoire du siège d’Orléans et de la Pucelle Jeanne, mise en notre langue, 1631. — Sur le vertige des Anglais. § 112. — De Le Brun II 107. Il est probable que Michelet s’en inspire à travers lui.
180Gaillard
Histoire de la querelle de Philippe de Valois et d’Édouard III. — Sur Fastolf. § 120, — De Le Brun II, 224.
Gerson
Opera :
- Son petit traité après la prise d’Orléans. § 115. — De Le Brun II 141 (L’Av. 509) ; mais Michelet s’est reporté à l’édition Ellies du Pin, IV 859, où il a vu que le traité était apocryphe et devait être attribué plutôt à Henri de Gorckheim.
- Ibidem, IV col. 860 et 863. Citation sur Esther et Judith. § 295. — Personnel. L’Histoire en 1841 attribuait encore ce texte, de façon d’ailleurs hypothétique (
on croit que…
) à Gerson ; elle n’avait pas été mise d’accord avec la note du § 115.
Görres (Guido)
- Historich-politische Blätter, 1839, (3r et 4r Band, p. 24-43, 105-116, 36-54). — Sur la stigmatisation. § 35. — Personnel.
- Die Jungfrau von Orléans, 1841. — Sur le fac-similé d’un prétendu portrait de Jeanne tiré des grosses du procès. § 75. — Personnel (je n’ai pu avoir que les éditions de 1834 et de 1869).
Görres (Joseph)
La mystique chrétienne (Die Christliche Mystik ; 4 : vol., 1836, 37, 40, 42 ; voir t. II 407-68). — Sur la stigmatisation. § 35. — Personnel.
Gorckheim (Henricus de)
Propos. Libr. duo in Sybilla Francica, éd. Goldast, 1606. — Traité sur la Pucelle. 181 § 115. — De Le Brun II 325 ss et III 73 note, auquel Michelet renvoie un peu obliquement (Voyez les autres auteurs.
).
Grafton
Chronicle or History of England (éd. 1809, I 580). — Sur la beauté de Jeanne. § 75. — Personnel (partie de note ajoutée sur épreuves).
Gruel (Guillaume)
Mémoires d’Artus III, duc de Bretagne, etc. — Sur le Connétable de Richemont. § 118. — De Le Brun II 193 ss, auquel Michelet renvoie d’abord dans son manuscrit. Il renvoie ensuite à Petitot, t. VIII, mais sans donner la page. Il n’y a aucune raison de supposer que pour un développement de trois lignes, dont il avait la matière dans Le Brun, il se soit reporté au texte.
Histoire et Discours au vray du siège qui fut mis devant la ville d’Orléans, etc.
Michelet y renvoie quatre fois, mais l’utilise bien davantage. Le Brun la cite souvent ; Michelet s’est reporté au texte (dans l’éd. 1606), soit pour vérifier les citations, soit pour donner la page.
Voir Chronique de la Pucelle.
Hordal (Jean)
Johannae Darc historia, 1612, in-4°. — Sur l’orthographe du nom de la Pucelle. § 40. — De Vallet (voir à ce nom), auquel le ms de Michelet renvoie, et dont l’imprimé ne fait plus mention qu’au § 44).
Job
Livre de Job, traduction Dargaud, 41, ch. 2, v. 6. — Application à Jeanne de quelques mots du Livre de 182Job. § 318. — Personnel (note du ms et de l’Histoire ; manque aux tirages à part).
Voir Dargaud, et Offices.
Jollois
Histoire abrégée de la vie et des exploits de Jeanne d’Arc surnommée la Pucelle d’Orléans, Paris 1821. Michelet y renvoie dans son ms, § 40 ; je ne vois pas qu’il lui doive rien, sauf peut-être la date fausse du 12 février au § 73. — Vient de Vallet. Jollois n’est d’ailleurs qu’un résumé de Le Brun. — Michelet paraît avoir ignoré l’Histoire du siège d’Orléans (1833), qui, sauf l’étude sur la topographie de la ville, n’est guère qu’un démarquage souvent littéral de Barante.
Labbe
- Alliance chronologique. Lettre de Guy de Laval sur la Pucelle. § 86. — De Michelet, pour l’édition. Le Brun II 155-163 et Buchon t. 34 p. 371 donnent la lettre d’après d’autres sources. À en juger par l’orthographe, Michelet ne cite pas d’après eux ; mais je n’ai pu me procurer l’Alliance chronologique et vérifier s’il cite exactement ni si Labbe lui offrait un texte provenant plus directement de la vraie source.
- Concil. II 420. — Sur le vêtement masculin portée par les femmes. § 295. — Personnel. Le Musée Carnavalet possède un avant-projet détaillé de la note de Jeanne d’Arc ; je la publie dans mon Commentaire.
Lemaire
Histoire d’Orléans. — Sur la fondation de l’ordre de Saint-Michel. § 112. — De Le Brun II 123 (voir mon Commentaire) ; Michelet ne renvoie pas aux pages (149 et 188).
183Lenglet-Dufresnoy
Histoire de Jeanne d’Arc, vierge, héroïne et martyre d’état, etc., 1753. — Sur la réponse de l’archevêque d’Embrun, d’après le ms de Jacques Gelu, De Puella aurelianensi, ms Bibl. regiae n° 6199. § 84. — De Le Brun I 410 (voir 407).
Lewald
Tyrol, 2r Band (p. 315 ss), 1835, München. — Sur André Höfer. § 66. — Personnel.
Offices de la Semaine sainte
§§ 251 et 299. — Personnel.
Voir Job et Saint-Cyran.
Ordonnances
- XIII, lxvij : pénurie du Parlement de Paris ; registres du Parlement, XV, manque de parchemin. § 133. — Michelet travaille sur le texte, et les Ordonnances font partie de la bibliothèque générale d’un historien ; mais Le Brun III 229-32 traite du même sujet d’après la même source. On ne peut dire si la citation finale de la note vient de lui ou du registre (la note manque au ms).
- Ibidem, XIII, xv. Lettres de Charles VII § 182. — Personnel (la note manque au ms).
- Ibidem, XIII, 159. Sur la rentrée du Parlement. § 191. — Personnel (avec une grosse erreur ; la note manque au ms).
Voir Archives.
Petitot
Collection. Voir Chronique de la Pucelle. — Sur Richemond. § 118. — Personnel, mais substitué à Le Brun.
184Philippus Bergamensis
De claris mulieribus, cap. CLVII. — Portrait de Jeanne. § 75. — De Le Brun I 566-9 auquel Michelet renvoie. (Voir p. 93).
Polluche
Essais hist. sur Orléans, remarque 77. — Sur la fête de Jeanne d’Arc à Orléans. § 113. — De Le Brun II 128, auquel Michelet renvoie.
Richer (Edmond)
Histoire manuscrite de la Pucelle, 1628. — Présentation au.roi. § 76. — Équipement de sa maison. § 85. — De Le Brun I 378, 417.
Saint-Cyran
Mémoires de Lancelot, I 64. Citation pieuse. § 251. — Personnel.
Sala
Exemples de hardiesse (de plusieurs roys et empereurs), ms français de la Bibl. royale, n° 180. — Révélation de Jeanne à Charles VII § 76. — De Le Brun I 379-85.
Thomassy
Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan, Paris, 1838. — Poème de Christine. § 115. — Personnel. L’annonce de la publication intégrale du poème par Jubinal se trouve dans Thomassy, xlvi ; j’ignore si Michelet l’a contrôlée (elle a disparu en 1861, mais peut-être par la faute de l’éditeur) et si Jubinal a donné suite à son idée.
Vallet
Mémoire sur la manière dont on doit écrire le nom de famille que portait la Pucelle d’Orléans (Journal de l’Institut historique. IX, 1838, 155 ss). — Le nom de Jeanne, sa maison et ses écussons. § 44 (voir Hordal). 185— Personnel. Les raisons de Vallet sont plus que fragiles ; Michelet les a abandonnées en 1853.
Varin
Archives administratives de la ville de Reims. Collection de pièces inédites, pouvant servir à l’histoire des institutions dans l’intérieur de la cité. Paris, 1829. Diplôme de 1090 ; possessions des grandes abbayes. § 39 (avec une erreur sur Domrémy. Voir Champion, II 368, note 168). — Sacre de Charles VII. § 128. — Personnel. Je n’ai pas retrouvé la page de Varin, d’après Dom Martel, Hist. mss. de Reims, à laquelle renvoie le § 39.
Villaret
Histoire de France. — § 120, etc. (détails divers). — De Le Brun.
Vosgien
Dictionnaire géographique portatif, etc., traduit de l’anglais, avec des additions et des corrections considérables ; Paris, 1767. — Sur Vaucouleurs. § 41. — De Le Brun I 322-3, auquel Michelet renvoie. Il est incertain s’il s’est reporté à l’ouvrage127.
1862. Histoire d’Angleterre
Turner
The History of England during the Middle Ages. 3e édition, 1830. — Personnel.
Rymer
Foedera, etc. 3e édition, 1739-45. Tome IV. Le Brun utilise l’édition de 1727.
Aux ouvrages qui suivent et qui viennent de son fonds pour la plupart, Michelet n’a demandé que des détails :
Berbruger
[Michelet, § 120 note 1, annonce un Mémoire de lui sur la réhabilitation de Fastolf. Je ne l’ai pas retrouvé.]
Byron
Nommé § 291. Michelet s’est fait en partie par lui sa psychologie du peuple anglais.
Clemengis (Nicolas de)
Opera omnia, Lugduni Batavorum, 1613, tome II. — Sur Cauchon. § 178 (avec une erreur ; voir mon Commentaire).
Croyland
Hist. Croylandensis continuatio. (Au dos du volume) : Rerum anglicarum scriptores. Gale. (Le titre proprement dit est long). — Sur les dépenses de Winchester. § 175. — Personnel. Il est curieux que Michelet soit allé chercher là ces lignes perdues ; la note manque au manuscrit.
187Gallia Christiana
XI, 87-88. Sur Cauchon et le transfert de l’archevêque de Rouen au siège de Besançon. § 178. — Personnel, mais le fait est dans Le Brun, qui en a dégagé le sens.
Grafton
Fastolf et sa dégradation après Patay. § 120. — Personnel : Le Brun utilise Grafton, mais sur d’autres points.
Halliwell (James Orchard)
The early history of Freemasonry in England. London, 1840. — Sur la royauté des évêques
(p. 42, et non 95). § 135, note 2. — Personnel ; la note manque au manuscrit.
Houard
Anciennes lois des Français conservées dans les coutumes anglaises de Littleton, Préface. — Opposition de l’âme anglaise et de l’âme française. § 291. J’ai vainement recherché dans la Préface et à l’aide de l’Index le propos rapporté par Michelet. — Personnel.
Lingard
A History of England (j’ai vu la 4e édition, 1837 ; au tome V, p. 67). — Sur Jacqueline de Bavière, § 162 ; du silence de Lingard (p. 90) sur certaines causes de la rétractation de Jeanne, § 298 (les témoignages suivis par Michelet sont suspects). Il doit peu à Lingard, qui résume Le Brun, et c’est encore à lui qu’il doit le plus après Turner et Rymer. — Personnel ; la note manque au manuscrit.
Milton
Cité § 172 ; nommé et apprécié § 291 et note.
Voir Byron.
188Monstrelet
Voir ci-après à l’histoire de Bourgogne.
Shakespeare
§ 291.
Voir Byron et Milton.
Tyler (J. Endell)
Henry of Monmouth, or Memoirs of the life and character of Henry the fifth, etc. London, 1838 (2 vol., voir II 61 et 68). — Sur Winchester au Concile de Bâle. § 271 (note ajoutée au manuscrit). — Personnel.
3. Histoire de Bourgogne
Anselme (Le Père)
Histoire généalogique et chronologique de la Maison de France, éd. 1728, III 725. — Comtes de Saint-Paul. §§ 173 et 184. — Il est incertain si Michelet l’a utilisé. Serait personnel.
Archives
Voir ci-dessus.
Art de vérifier les dates
Michelet y renvoie une demi-douzaine de fois. — Personnel.
Barante (Prosper de)
Voir la note 22.
Ernst
Histoire du Limbourg, éditée par M. Lavalleye. Liège, 1837. § 165, note 5. — Personnel.
Gachard
- Collection des documents inédits concernant l’histoire de la Belgique. Bruxelles, 1834. — Sur le mariage de Philippe le Bon. § 167. — Personnel.
- Rapport du jury sur les produits de l’industrie 189belge présentés à l’exposition de 1835. (1836). — Sur la politique économique de l’Angleterre. § 181. — Personnel.
La Marche (Olivier de)
Mémoires, Collection Petitot, IX. — Sur Jean Ier de Portugal. § 164, note 3. — Michelet a pu et dû y être conduit par Le Brun III 46, 86.
Mausolée de la Toison d’Or
Le Mausolée de la Toison d’Or ou les Tombeaux des chefs et des chevaliers du noble ordre de la Toison d’Or, contenant leurs éloges, etc. Amsterdam, 1689. — Sur Jean de Ligny. § 184. — Personnel. (Je ne sais pas à quoi Michelet renvoie par l’Histoire de l’ordre. Sa référence ne s’applique pas à Reiffenberg qui, je suppose, a pu l’amener à l’ouvrage précité).
Meyer
Annales rerum flandricarum. §§ 39, 171, etc. — Barante renvoie souvent à Meyer. Michelet en a fait un usage personnel, mais, § 164, fin, 171, etc., il le suit à travers Barante.
Monstrelet
Chroniques. — Michelet y renvoie une bonne demi-douzaine de fois, et à l’édition Buchon (Collection, t. XXVI ss.), que Le Brun n’a pas connue. Cependant, il n’est pas toujours possible de démêler s’il le suit d’original ou d’après Le Brun.
Particularités curieuses
Particularités curieuses sur Jacqueline de Bavière, in-8°, Mons, 1838. § 163. — Personnel.
Quételet
Recherches, 1822. — Sur les divorces en Flandre. § 163. — Personnel (je n’ai pu me procurer cet ouvrage).
190Reiffenberg
Histoire de la Toison d’Or. — Sur l’ordre de la Toison. §§ 163, 167, etc. — Personnel.
Van Ertborn
[Travail annoncé par Michelet § 163, sur Jacqueline de Bavière. J’ignore s’il a paru. — Personnel.]
II. Notes diverses
1. Table des matières de Michelet
Musée Carnavalet
A 3816 C 43
Procès de condamnation en latin — Archives folio 49 v. jeudi 1er mars128 ?
(En marge) Cette séance manque dans le ms fr. suivi par Buchon 1827 (Le début seul manque).
alterc. (ation) sur le serment…
‹n’a-t-elle› quid dicit de domino papa et de quo ipsa credit quod sit verus papa, resp. quaerendo utrum essent duo
— lettre d’armagnac : auquel des trois papes a-t-elle respondu : quod.. in quiete daret responsum… et volebat [tunc] equum ascendere quando dedit illi resp. — resp. fecisse illam resp. in parte, non in toto
19151. dicit… quod nisi nuncius [statim] recessisset, fuisset proj. in aquam… ipsa credit in unum papam qui est romae129.
(cela ne déplut-il pas aux partisans de Bâle ?)
52130. dicit quod antequam sint 7 anni, anglici dimittent majus vadium quam fecerunt coram aurelianis, et quod totum perdent in Francia… Bene essem irata quod tantum differretur…
quando ? nescit diem neque horam—
quo anno ? non habebitis adhuc tamen vellem quod esset ante festum b.(eati) Joannis.
52 v. elle a vu les saintes hier et aujourd’hui (barré)
53. qualiter scit quod res sibi apparens est vir vel mulier (voir p. 62) ? resp. quod bene scit et quod novit eas [noscit voces] ad vocem ipsarum (barré)
v. S. Catherine parle-t-elle anglais
54 v. Nescit quando erit liberata et dixit quod illi qui volent eam auferre de hoc mundo bene poterunt ire ante ipsam
interr. an suum consilium dixerit sibi quod erit liberata a praesenti carcere, resp. loquamini mecum infra 3 menses ; ego de hoc vobis respondebo vobis (voir p. 61).
19255. quid fecit de sua mandragora—non habet.
55 v. an erat nudus S. Michael ?
an habet staterem ?
an [si] fuerit in peccato mortali
signum regis… corona…
die sabbati 3 mensis martii
S. Cath. S. Mich.
58. credo quod ipsi sunt aeque firmiter sicut deus est Deus formavit eos in illis…
habitus virilis — étendard — (comme au Français)
66 v. dimanche 4 mars. Cauchon recueille extrait réponse… fixe points où il faut insister ; vendredi 9 mars Cauchon charge la fontaine d’interroger en présence de beaupère, jacques de turoni, Midi, Maurice, Courcelles
67 le 10 mars. En notre présence. Lafontaine interroge…
procès lat. Archives. C/48
plus complet.
divisé en matinée, après-dîner
fol. 72 12 mars 1431 on lit autorisat. de l’inquisit. gen. datée de Coutances, 4 mars
v. le fr. (Buchon).
mardi 13 mars —
77 v. V(oir) français.
78 v. l’inquis. nomme aussi promoteur Estivet… Massieu exécuteur
suite de l’interr, le signe, etc.
193mercr. 14, f. 86. l’inqu. nomme même not(aires) (barré) interr. saut de beaurevoir, etc. (barré)
…tenet eam pro [uno] magno thesauro (v. buchon, 111 ?)131 (barré).
l’après-midi elle ajoute : quod (mot barré) de certitudine salutis suae… quod illud dictum intelligebat dummodo teneat juramentum quod fecit Deo [videlicet] quod servaret virginitatem tam corporis quam animae
franquet… 92
dimanche 15 mars 93 v. matin Lemaître, la fontaine, midi et gerard feuillet, envoyés par Cauchon, monition dans la prison ; quod si contingat ipsam aliquid egisse contra fidem, velit se referre determinationi sanctae matris ecclesiae
que des clercs examinent — et disent s’il y a quelque chose contre foi. Et postea dicet illud quod de hoc invenerit per suum consilium…
94 declarata distinctio eccl. triumph, et milit.
non respondebo de praesenti
interr. fuite de beaulieu… habit…
elle fuirait encore, si Dieu le permettait :
faceret ipsa : une entreprinse
allegans prov. gall : Ayde-toi, Dieu te aydera—132
aimez-vous mieux messe avec habit de f. ou garder l’habit d’homme sans messe.
194que diriez si j’ai juré à mon roi ?…
mais faites-moi habit de femme : usque ad terram sine cauda.
après la messe je reprendrai habit d’h.
sicut filiae burg. unam houpelandam longam133
A. 3816
(ft non numéroté)134
135 enquête faite dans le pays de Jeanne
137 questions posées en 1455.
139 Joannes Morelli de Greu, laborator. parrain de Jeanne135, il appelle la fille [mère] Isabelletta, la fille Joaneta
142 verso. Jac. Dominicus Jacobi, curatus, etc.
144 v. Beatrix relicta Estellin laboratoris… octoginia annorum
146 v. Joanneta uxor Thevenini notarii, aetatis 70 annorum, marraine de J.136
(tous disent qu’elle allait aux champs, gardait les bêtes, etc, porbablement ils parlent de ce que fesaient toutes les petites filles de campagne, dans la supposition que Jeanne fesait comme les autres, peut-être aussi pour la disculper d’avoir été dans le bois à l’arbre des fées ?) (Voir p. 97).
195de 1424 (époque où Jeanne eut à peu près 12 ans) jusqu’en 1455 il y avait un intervalle de trente et un ans137.
148 v. Joannes dictus Moen… notarius aetatis 50 ann.
149 v. Steph. de Syona curatus 50 ann.
151 Joanneta relicta Thiesselini de Vitello clerici 60 ann., marraine
153 nobilis vir Lud. du Ham 56 ann.
154 Theveninum notarium 70 ann. mari de la marraine
155 v. jaquerius de S.(ancto) Amanno, laborator, 60 annorum
157 bertr. L’acloppe, coopertor tectorum 90 ann.
Super 10° artic. Dicit quod homo de parvo Burego venit quaesitum… dictam Joannetam la pucelle, et duxit eam ad Valliscolorem, loquutum ballicio (vo ?) (sic) ; (qui ?) (sic) mandavit eam regi.
158 v. perinus drapparius aet. 60 ans138.
Super 5° 6° 7° 8° artic. elle lui reprochaïit de ne pas sonner les cloches exactement : promiserat… dare lanas ad finem ut diligentiam haberet pulsandi.
161 Guizardus Guillemot de Greu, laborator, 40 ann.
162 v. haumeta uxor Girardi de Villa, laborator, 45 annorum.
Super 2° et 3° artic. veris catholicis bonae famae ; et hoc scit quia multotiens stetit et jacuit amorose in domo patris sui… Joanna erat antiquior ipsa teste… de tribus aut quatuor annis139.
196Super 4° art. Erat bona, simplex et dulcis filia, ac ibat libenter et soepe ad ecclesiam et sacra loca140 ; et soepe habebat verecundiam eo quod gentes dicebant sibi quod nimis devote ibat ad ecclesiam. Audivit etiam dici curato… quod pluries confitebatur. Occupabat se, sicut coeterae puellae faciunt, negotia domus faciebat ac nebat, et aliquando animalia sui patris, prout vidit, custodiebat.
Super 9° artic. ipsa testis cum Joanna la Pucelle quae erat socia sua, fuit, alias cum aliis juvenculis ad dictam arborem, in dicto dominico des Fontaines, et ibidem comedebant spaciabantur et jocabantur ; dicit etiam quod vidit portare nuces circa illam arborem et ad fontes…
f. 164 joannes Walterus.. laborator, 46 ann.
il a été avec elle dans les champs — se trahebat ad partem et loquebatur Deo deridebant eam
166 Conradium de Spinato, laborator, 60 ann.
167 v. Simonius Musnier, lab. 44 ann. fuit nutritus cum Joanna… et juxta ejus patris domum141. Sollicitabat aegros, dabat elemosynas pauperibus, prout vidit, quia dum erat puer, ipse infirmabatur et ipsa Joanna ei (?) confortabatur (?) (sic)
C/47
169 V. Isabelleta uxor Girardini de Spinalo 50 ann.
197170 v. Super 4° artic. faciebat hospitare pauperes, et volebat jacere in focario et quod pauperes cubarent in suo lecto142… Joanneta erat sua commater.
171 v. Mengeta uxor j. joyart… 46 ann.
domus patris (Ms : quasi) contigua… saepe nebat in ejus societate.
174 joannes Colini curatus… 66 ann.
à Vaucouleurs (ces deux mots en marge et barrés) a confessé deux ou trois fois… déposition assez sèche (ces deux mots barrés) brève bonne [catholicae] et parfaite chrétienne.
175 Colinus… lab. 50 ann. deridebant…
177 Joannes de Novelonpont, dictus de Metz
f. 178 Super 4° artic. vidit indutam pauperibus vestibus rubeis.. (voir p. 40 et 48).
conversation
178 un cheval de 16 francs (voir p. 40, 49, 52).
colleto de Vienno, nuncio regis
179 11 jours de route… Sui fratres de paradiso (voir p. 40 et 49).
179 elle les oblige d’entendre au moins 2 messes (voir p. 168).
180 Michaël le Buin… 40 ann.
fol. 182 joffredus de Fago… 50 ann.
183 Durandus Lapart de burieyo… 60 ann. Joanna erat de parentela uxoris suae
198184 v. Super 10° artic. fuit dictum quod Francia per mulierem desolaretur et postea per virginem restaurari debebat — …alapam — cheval de 12 francs (voir p. 40. 49, 52).
f. 185 Catarina uxor Rotarii henrici… 54 ann. charron de Vaucouleurs.
f. 186 super 10° artic. le curé apportaverat stolam… adiuraverat… (barré ; voir p. 41 et 49).
Dicebat ipsa Joanna quod presbiter non bene fecerat quia audiverat suam confessionem… Jeanne disait : quod prophezatum fuit quod Francia per mulierem desolaretur et per unam virginem de marchiis lotharingiae restauraretur.
187 henricus rotarius… 64 ann.
188 Alb. de Urchiis, miles 60 ann.
189 v. Nic. builly de Andeloco, tabellio, 60 ann.
191 c’est lui qui a écrit l’information faite par ordre des Anglais.
192 v. Guilletus Jacquerii de Andeloco, serviens regius. 36 ann.
192 v. bertr. de Poulengeyo, scutifer… 60 ann.
Super 2° 193 (chiffres barrés) in domo ipsorum pluries fuit…
Super 9° 194 (chiffres barrés) vidit.. arborem pluries, et sub eadem fuit per duodecim annos antequam vidisset dictam Joannam…
195 v. erat juvenis, et non habebat voluntatem neque aliquem motum carnalem…
199196 joannes le fumeux de Vaucouleurs, 38 ann.
197 v. Joannes Jacquardi, 47 ann.
C/46
fol. 198 v. relation des commissaires du pape pour l’enquête sur la vie et mœurs
puis enquête d’Orléans
199 Joannes comes Dunensis143… 51 ann.
credit missam a Deo
misit ad regem… qui revertentes a rege retulerunt et dixerunt publice in praesentia totius populi aurelianensis
201 estis vos bastardus Aurel.
le vent change…
201-10 récit du siège
210 v. J. de Gaucourt… 85 ann.
sicut una paupercula bergereta (voir p. 41 et 49).
212 v. franc. garmel, consiliarius… 40 ann.
213 oportebat quod ipsa summaret et scriberet anglicis…
214 v. Guill. de Ricarville… 60 ann.
215 v. Reginaldus Thierry, decanus…
216 v. L’huillier, burgensis aurel. 50 ann.
219 hilaire, burg. aur. 66 ann.
V. Œgidius de S. Mammam, burg. 76 ann.
Jac. Lesbahy, burg. 50 ann.
200220 Guill. le Chairon, burg. 64.
audivit dici doctori famatissimo qui examinaverat… quod missa a Deo… et quod erat res mirabilis in audiendo loqui ipsam
220 v. 7 autres bourgeois d’Orl.
J. Champault, 50 ann.
Sur la fin du siège
221 autres bourgeois d’orléans
222 v. Rob. de Sarreceaulx, presbiter…
in facto guerrae erat multum docta
223 Petrus Compaing. 55 ann.
v. petrus de la censure, etc., etc.
224 Joanna uxor Egidii de S. Mammam 70 ann. etc.
225 v. Reginalda relicta Joannis huie, aet. 50
recordatur vidisse magnum dominum ambulantem, turpiter jurasse… Joanna fuit multum turbata… et cepit eum per collum, ipsi dicens : Ah ! maistre, osés vous bien renier nostre Seigneur et nostre Maistre ? En mon Dieu, vous vous desdirés, avant que je parte d’icy144.
C/44145
247 v. Lud. de Contes, scutifer. 40 ann.146 page de Jeanne. récit du siège d’Orl. cf. Lav. 353147 ?
201249 v. fuit multum laesa veniendo usque ad villam aur. quia decubuit cum armis suis in nocte sui accessus ad villam. (voir p. 41, 49, 51).
250 ha sanglant guerson, vous ne me disiés pas que le sang de France fut respandu… cf. L’Averdy 355148.
293 (en réalité 252 v.) sa pitié pour un prisonnier frappé. (§ 120)
293 v. cum vidisset quamdam mulierem amariam cujusdam domini armorum qui erat eques, eamdem mulierem insecuta est cum gladio evaginato, quam tamen non percussit, sed eam dulciter et caritative monuit, etc.
F. sans cote.
f. 254 Gebertius Thibault scutifer.. 50 ann. a assisté à l’interr. de Poitiers. L’Averdy 350-1 ; note 24149.
257 v. audivit dici a pluribus familiaribus quod numquam habuerant concupiscentiam de eadem Johanna, … et credebant quod non posset concupisci…
258 Simon beaucroix scutifer clericus conjugatus(?) 50 ann.
259-260 récit du stège d’Orl. (Lav. 354 ??)150
261 verso. De victualibus quae sciebat depraedata numquam voluit comedere, et quadam vice quidam certus 202dedit intelligere sibi quod comederat de quodam vitulo depredato, de quo multum fuit irata et voluit propter hoc percutere dictum certum—
262 v. mag. J. Barbin, avocat du roi.
264 Marie d’Avignon a prédit la pucelle (ap. Laverdy, 347).
264 v. quaedam gentes capiebant pedes equi sui, et osculabantur manus et pedes ; ipse autem eidem Joannae dixit quod male faciebat talia pati quae non spectabant sibi, dicendo quod caveret à talibus quia faciebant hominem idolatrare. ipsa in veritate respondit : Ego nescirem à talibus me custodire, nisi me deus opt. max. custodiret151.
265 v. marg. la Tourouide, relicta mag. de bouligny, regis consil. 64 ann.
ejus maritus erat receptor generalis, qui illo tempore nec de pecunia regis, nec de sua, habebat nisi quator scuta…
elle couchait avec Jeanne. qui la fesait lever pour matines
lui disait : je ne suis pas plus sûre que les autres gens d’armes
267 v. qui adduxerunt… credebant fatuam, et erant intentionis eam ponere in quadam minuera (?), sed…
203268 On lui donnait à toucher des chapelets, etc., elle disait en riant à marg. touchez les ; cela sera aussi bon152.
268 v. pluries vidit in balneo et stuphis, et ut percipere potuit, credit ipsam fuisse [fore] virginem, et quidquid scit erat omnino et tota innocens de facto suo, nisi in armis.
269 J. Marchel, burg. paris. 50 ann.
270 audivit dici quod domina bethfordiae eamdem Joannam visitaverat an esset virgo
puis le tailleur… unam alapam
v. sa mémoire surprenante…
272 Alençon… 50 ann. arrivée de Jeanne… au roi : Donaret regnum regi Coelorum…
274 rex misit loquentem versus reginam Ciciliae pro parando victualia ad ducendum ad villam aurelianensem
rien sur Orl. — long sur jargeau — puis richemont —
280 quod duraret per annum et non multum plus. 4 onera :… (barré).
281 mammas.. (barré) — habile pour artillerie (répétée 2 fois), comme si elle eut fait guerre 20 ou 30 ans (barré).
C./153
281 v. J. pasquerelle. her.(emitarum) s(ancti) aug(ustini)
204long sur Orléans
examen de Poitiers
296 v. Simon Charles, regis in cam(era) compot(orum) praesidem. 60 ann.
l’examen de Jeanne à Chinon
299 Ch. VII lui dit qu’il est touché de la peine qu’elle prend… elle pleure ; dit qu’il sera bientôt couronné
300 Troyes… Reims
301 v. non descendebat de equo pro necessariis naturae
302 Théob. d’Armignac alias de Termes. 50 ann.
304 Dom Emundus Dom de Macy… 50 ann.
Beaurevoir… Rouen (mot barré)
ludendo… ipsa… repellebat
2. Buchon
A 3816 C/38
La Chronique qui précède le procès me semble mériter peu d’attention. Écrite visibl. longtemps après.
p. 4 qui jamais n’avait fait autre chose que garder les bêtes aux champs.
205peu important154 revoir (mot barré) de p. 4 à 28 — (ceci d’une écriture et d’une encre différentes) : p. 9 elle devine la prière secrète du roi155 (inventée pour rendre le roi populaire).
28-9 trahie à Compiègne. personne d’ailleurs ne fut tué, ni blessé.
31 lettre de Cauchon aux ducs de bourg. et lux. propose 10.000 frs p. 32
14 juillet lettre de l’univ. au duc de lux. p. 33
1430 16 juillet sommation de Cauchon aux ducs de bourg. qui la fait donner par son chancelier Nic. Raoullin au duc de lux. p. 37
p. 38 l’év. la remet aux anglais
39 Cauchon à Rouen assemble clercs, avocats, prie d’assister… a été prise en son diocèse.
le lendemain obtient du chapitre (l’arch. étant vacant) permission de besogner au territoire de l’arch. de Rouen.
40 on lui remontre en vain que le procès étant de foi, elle doit être aux prisons de l’arch. de Rouen.
… lui et sa compagnie ne se montrèrent pas moins affairés à faire mourir la pucelle que Cayphe et Anne, et les scribes et pharisiens à faire mourir nostre Seigneur
. V. p. 189.
2063. Pucelle
A 3816 C/39
il manque dans la 1re éd. buchon, et même dans la 2e (panthéon litt.) deux (?) séances du procès (vers le milieu), qui se trouve dans le ms d’Urfé (v. aussi la copie qui se trouve aux Archives la section judiciaire n’a qu’un extrait. M. Walckenaër s’en est exagéré l’importance parce que cet extrait porte un petit portrait de la pucelle griffonné par le copiste).
4. [Manuscrit d’Orléans]
A 3816 C/40
Selon l’excellent rapport de Quicherat, le ms d’Orléans n’étant qu’une compilation fort abrégée de la minute française156 ne dispense pas du ms d’Urfé.
MM. Dubois et Buchon se sont trompés.
5. Quicherat Jeanne d’Arc157
A 3816 C/37
les avertissements du peuple 67
207— abondance de larmes, c. de Geneviève 60
— femmes qui la précédèrent p. 73
— déjà Gerson avait vu, cru 74
— Courcelles, son successeur, ne croit, 105-6, brûle, voulait même torturer ! 146
— même Isambard dit : le procès fut régulier 147
— p. 124, la procédure inquisitoriale simplifiée malleus maleficarum : 1484
— 154 la pucelle a tué l’inquisition en France p. 36, etc. 54
individualité de Jeanne désobéissance
mission
42 aller chercher Orléans jusqu’en Angleterre
44 assurer le triomphe de la foi
76 sa seconde vue, très réelle
1233 Le pape se plaint amèrement du c. de Toulouse, qui entrave l’inquisition en voulant qu’on y observe formalités injustes contraires aux statuts du pape. 11,179.
6. [Bibliothèque du Vatican]
A 3816 C/36
procès de Jeanne d’Arc
pucelle d’Orléans ;
votes originaux des théologiens de Rome
C’est l’un des manuscrits retirés en 1811 de la bibliothèque des manuscrits du Vatican, et réunis aux archives de l’Empire, — mais restitués au Vatican.
(Carton L. 374, mélanges, p. 3 de la feuille du catalogue ci-inclus).
2087. [Note sur le Concile de Gangre]
A 3816 C/41
Note sur le Concile de Gangre (voir § 295). Je la publie à l’Appareil critique de mon édition (Textes français modernes ; Hachette).
III. Correspondance158
8. À Chéruel
20 nov. 1840.
Je ne puis vous remercier assez, mon ami, ni varier l’expression de ma reconnaissance. Je conserve les pièces que vous me communiquez, pour vous les rendre. Ne les faites pas doubles, j’en prends seulement le titre, quelquefois une ligne, en vous citant…
Je me hâte. Je n’arriverai point. Je n’ai encore que 260 pages et voici la rentrée. Tout est prêt, mais il faut écrire. Mon cours m’éloigne de mon livre, et du XVe S. et me lance dans le XVIe.
M.159
9. De Quicherat
209Monsieur,
Je m’empresse de vous rapporter votre feuille 8 conformément au désir que vous m’avez exprimé. Je lirai les autres et vous les ferai parvenir le plus tôt qu’il me sera possible, toujours en me conformant à vos instructions. Je me suis permis deux corrections relatives à l’ordre des séances du procès. Je vous prie en outre de jeter les yeux sur la copie ci-jointe d’une cédule originale qui établit d’une manière positive la conduite de Cauchon à partir du 1er mai 1430. Peut-être cette pièce vous conduira-t-elle à modifier quelques-unes des expressions dont vous qualifiez son voyage auprès du duc de Bourgogne. Il y allait en ambassadeur.
J’ai l’honneur d’être, Monsieur, en toutes choses votre serviteur déterminé160.
J. Quicherat.
10161. [Probablement à Vallet de Viriville]
210Je suis tout à fait de votre avis, Monsieur. Darc me paraît devoir s’écrire sans apostrophe, jusqu’à ce qu’on prouve que c’est le nom d’une terre ou d’un village. Tout indique que cette famille était roturière.
Je pense toutefois qu’il ne faudrait trop s’appuyer sur ce que dans le procès on n’a pas traduit Darc par de Arcis et… Dans un acte de cette importance, on ne pouvait se permettre de traduire.
Mille remerciements, mille compliments affectueux.
Michelet.
11. À Edgard Quinet
5 août 1841.
Mon cher ami,
Le pauvre 5e volume ne semble pas devoir être trop bien accueilli. D’une part, le jésuite qui avait rendu compte du 4e dans l’Univers, a trouvé moyen que le 5e fût remis à un de ses amis qui parlera dans le même sens.
D’autre part, Buloz a décidément fermé les deux revues à l’article que préparait Marmier sous prétexte 211qu’on en fait un. C’est ce qu’il a dit pour le 4e qui n’a pas été annoncé. Je crains qu’Ozanam ou d’autres ne me ferment aussi les journaux et revues de Lyon. Voudrez-vous y recommander mon livre ? À qui dois-je demander des articles ? À Colombet ? à M. Laprade ? Monin m’est…
12. À M. d’Eichtal
Rouen, 24 sept. 1841
(timbre de la poste)
Je regrette, mon cher ami, de ne pas m’être trouvé chez moi quand vous y êtes venu. Je suis à la campagne. Je reviens mercredi prochain. J’aurais voulu vous dire un mot de mon cinquième volume, qui va être attaqué de deux côtés opposés. J’espère, pour le défendre (ce volume si peu favorable aux Anglais) dans la haute impartialité d’un Anglais, de M. Mill, qui m’a écrit cette belle lettre que nous avons admirée ensemble.
Vous avez trouvé, je pense, son exemplaire joint au vôtre ? Si vous écrivez à M. Mill, veuillez lui faire considérer avec quelle méthode sévère, dans l’affaire de la Pucelle, et bien d’autres, j’ai écarté les chroniques pour m’en tenir aux actes.
La partie relative aux Roses, à Marguerite d’Anjou, à Suffolk, etc. a été revue par le savant M. Thomas Wright qui partage mon opinion sur cette partie de l’histoire d’Angleterre. Sir Nicolas, si j’en juge par une 212de ses préfaces des documents publiés récemment (in-8°) n’est pas éloigné de mon point de vue dans l’affaire de Suffolk.
Un examen attentif des monumens du XVe siècle m’a forcé de rejeter les romans du XVIe, d’Holingshed et de Shakespeare, dont tous les historiens, Turner lui-même, avaient subi l’influence. Je crois, dans cette partie, avoir fait preuve d’une forte et sévère critique, on le reconnaîtra de plus en plus. Les rapports de l’Angleterre avec la maison de Bourgogne se trouvent fort éclairés par plusieurs pièces que j’ai découvertes, éclaircis sous divers aspects personnels, par exemple la correspondance de Glocester et de Bedford relativement à leur projet de faire arrêter le duc de Bourgogne.
Tout ce volume a été revu par des hommes spéciaux : la Pucelle par Quicherat, la partie suisse par MM. Monnard et Vulliémin continuateur de Jean de Müller, la partie belge par MM. Lévi, Saint-Genois, etc. de Gand. Si M. Mill me fait l’honneur de parler de mon livre dans une revue anglaise, il m’obligera fort de faire remarquer combien cet historien qu’on traite trop aisément comme homme d’imagination a été dominé par la passion de la vérité.
Tout à vous, de cœur,
Michelet162.
213La réponse de d’Eichtal existe (du 7 septembre). Il a reçu il y a quelques jours les deux exemplaires du nouveau volume. J’ai emporté le mien ici, et me suis hâté de lire l’histoire de la Pucelle, de laquelle j’ai grandement pleuré. Je m’apercevais bien que vous aviez voulu faire le poème, et vraiment vous l’avez fait.
Il s’en est tenu là et a passé le livre à d’autres dont il attend les jugements.
13. À M. Lavallée
À M. Joseph Lavallée, rédacteur au Temps, rue de Seine, Saint-Germain, 53.
184[1 fin, ou début 42]
Monsieur,
J’ai peine à comprendre votre excessive délicatesse. Un volume d’histoire adressé à Monsieur Lavallée au bureau du Temps ne peut être destiné qu’au rédacteur du Temps pour la partie historique.
S’il vous convient, Monsieur, d’en dire un mot dans ce journal, Je me fie entièrement à votre bienveillante équité. Ce volume est un grand travail, sorti comme vous verrez, par moitié au moins, de sources inédites, des Archives et bibliothèques de France et de Belgique.
La partie belge a été revue par M. Lenz (ou Lévi) de Gand ; la partie suisse par MM. Monnard et Vulliémin, la partie anglaise par M. Thomas Wright, la Pucelle par M. Quicherat, de la Bibliothèque, qui publie les, pièces 214de son procès. Il a donné sur ce volume un article très savant et fort judicieux, (bien que trop favorable) dans la Bibliothèque de l’École des Chartes. Il a paru d’autres articles dans divers journaux français, dans la Gazette d’Augsbourg, 21 septembre, dans la revue de Westminster (octobre), etc.
Recevez, Monsieur, mes salutations cordiales et tous mes remerciements d’avance, quel que soit votre jugement.
Michelet.
À M. Joseph Lavallée.
184[ ?]
Je ne puis vous remercier assez, Monsieur, d’un si obligeant article. La seule chose qu’on pourra trouver à dire, c’est la partialité affectueuse qui perce partout.
Recevez…
Michelet.
Si je pouvais au moins indirectement et par mes renseignements personnels, par mes archives, ou autrement, vous servir en quelque chose, j’en serais charmé.
À M. Lavallée, 35, rue de l’Odéon.
Monsieur,
Nous n’avons pas l’inventaire, mais le procès, le lit de justice, (aux sections judiciaire et historique des Archives). Après-demain, si vous voulez passer aux Archives (de 10 à 3) ces pièces vous seront communiquées.
J. Michelet.
21514. Lettre à Martin d’Oisy163
[1841 ou 1842]
Monsieur,
Je regrette de n’avoir pu vous donner le 5e volume avec le 4e. Il eût fallu, avec la mort, donner la résurrection, c’est-à-dire l’Imitation de J.-C. laquelle, etc.
Puisque vous voulez bien rendre compte de ce livre, permettez-moi de vous dire un mot de ma méthode que la critique n’a pas appréciée jusqu’ici.
Les historiens de notre époque, même les plus éminents, se sont appuyés sur des recherches incomplètes ; ils ont presque toujours cherché l’histoire dans les livres d’histoire, sans s’informer de tous les secours que l’histoire pouvait trouver dans les livres de littérature, de philosophie, etc. Le secours principal se trouve dans les actes, dans les pièces officielles, dans les lettres des hommes influents.
Je regrette de ne pouvoir dire ce que j’ai fait, sans dire ce que les autres n’ont pas fait. Mais enfin, il le faut, puisque personne ne semble marquer cette différence.
L’histoire de Thomas Becket a été admirablement contée par Thierry. Il s’est servi fort habilement des Chroniques, des ballades, des traditions populaires, etc. Moi j’ai cru devoir employer de plus les lettres même du saint et j’ai restitué à ces événements leur véritable physionomie, le caractère ecclésiastique, que l’ingénieux historien avait trop oublié.
216On avait fait deux romans, pour et contre les Templiers (Raynouard, Hammer). J’ai pris les actes du procès, les interrogatoires, dont on avait à peine donné quelques lignes au profit d’un système.
J’ai publié des extraits fort étendus de ces actes dans mon troisième volume, et maintenant je les imprime en entier à l’Imprimerie royale.
Le grand fait de la révolution du XVe siècle, c’est l’ordonnance de 1413 qui a cent pages in-folio. M. de Barante l’avait mentionnée en deux lignes, M. de Sismondi en dix. J’en ai donné une analyse où rien d’essentiel n’est omis.
Les historiens français et anglais, suivant toujours les chroniques sans consulter les actes, avaient complètement ignoré les faits essentiels de l’histoire de Lancastre, la politique financière de l’église d’Angleterre, le rôle des évêques anglais dans l’invasion, la détresse pécuniaire qui avait arrêté Henri V, etc. etc. Tous ces faits ont été tirés des grandes collections d’actes et de documents (Rymera acta, Statutes of the realm, etc.), et présentés pour la première fois sous leur véritable jour.
Que mes livres soient bons ou mauvais littérairement, on reconnaîtra tôt ou tard que j’ai donné à l’histoire la base la plus large qu’elle ait eue. Je n’avertis pas à chaque instant de mes recherches du travail critique 217qui a préparé mon récit. Les bons esprits s’en apercevront.
Excusez-moi de m’étendre un peu, mais je tiens infiniment à votre opinion.
Recevez, Monsieur, mes salutations les plus affectueuses.
Michelet.
Je n’ai pas lu l’annonce de la Presse. Si, toutefois, c’est une simple annonce, comme vous me l’avez dit, il y aurait encore lieu de faire un article. Dans le cas où vous prendriez cette peine, il faudrait que l’article fût fait et inséré immédiatement. J’ai quelque sujet de craindre la malveillance. Le 3e volume a été examiné par un jeune homme, ami de M. Granier, qui a réfuté consciencieusement tout ce que je n’avais pas dit.
Le Musée possède plusieurs lettres ou billets dont je détache ce qui touche à Jeanne d’Arc.
15. [Charles Alexandre]
Le 28 février 1840, Alexandre, du Collège Royal de Bourbon, remercie Michelet de son précieux volume
218(le tome IV) : On n’éprouve qu’un regret, de s’arrêter à la porte de Vaucouleurs
. Cette manière de faire naître l’impatience ressemblerait à de la coquetterie, s’il en avait besoin pour réussir. On ne s’occupe que de Michelet dans les cercles où il va.
16. De Sainte-Beuve (A. 4831 48)
Ce dimanche.
Le volume envoyé à la Revue des Deux-Mondes a été remis à une personne tout à fait circonspecte, impartiale et respectueuse, qui ne hasardera de critiques qu’après toute sorte d’étude et d’application. Il ne faut pas s’adresser directement à un rédacteur ; cela indispose Buloz, d’ailleurs non influençable. Que Michelet compte sur lui et sur lui seul plus qu’il ne le fait.
17. De Geoffroy Saint-Hilaire, le 11 septembre 1841
Je viens de lire avec le plus vif intérêt la première partie de votre cinquième volume… don précieux… tout ce qu’il m’a valu déjà de plaisir intellectuel et d’instruction… Jeanne d’Arc revit dans vos belles pages ; la vie active et réelle de vos personnages est l’un des éminents caractères de vos œuvres. Vous avez le don auquel les peuples reconnaissent les envoyés de Dieu ; vous dites aux morts : 219Levez-vous, et ils se lèvent ; ils marchent et agissent devant nos yeux.
18. Du Prince de Joinville
Secrétariat des Commandements de S. A. R. Mgr le Prince de Joinville
Saint-Cloud, 15 sept. 1841.
Monsieur,
Veuillez agréer mes remerciements peut-être un peu tardifs pour le cinquième volume de votre Histoire de France, que vous avez bien voulu m’envoyer. Malheureusement je ne puis me donner immédiatement le plaisir de le lire. Mes mauvais yeux me forcent de recourir à ceux d’autrui pour toutes mes lectures, et de la sorte, je suis bien loin de lire aussi vite et autant que je voudrais.
Cependant, le règne de Charles VII, dans les proportions que vous lui avez données, un peu hors de mesure avec le reste de votre ouvrage, promet un ample et vif intérêt, et vous pouvez compter que je le lirai le plus tôt possible. Permettez-moi de vous remercier pour le prince de Joinville en même temps que je vous remercie pour moi-même, et croyez toujours à mon bien sincère dévouement.
A. Trognon,
Secrétaire des Commandements
du Prince de Joinville.
22019. Du duc d’Aumale
Secrétariat des Commandements de S. A. R. Mgr le duc d’Aumale
Palais des Tuileries,
octobre 1841Monsieur,
Le duc d’Aumale me charge de vous écrire qu’il a été très sensible à votre souvenir, et qu’il lira votre cinquième volume comme il a lu tous les précédents, dès que ses occupations militaires lui laisseront un peu de loisir, et j’espère que ce sera bientôt.
Permettez-moi, Monsieur, de joindre mes remerciements à ceux du Prince, et de m’excuser comme lui, si je n’ai pu ouvrir encore votre livre. J’aurais craint de compromettre le plaisir d’une telle lecture au milieu des ennuis bureaucratiques qui m’assiègent, depuis le retour de S. A. R. et l’ajournement que j’ai fait subir à votre œuvre n’est donc, Monsieur, qu’un raffinement de la curieuse impatience qu’elle excite en moi, et de la haute estime que je professe pour votre talent.
Agréez, je vous prie, la nouvelle assurance de mes sentiments parfaitement sincères, avec lesquels j ai l’honneur d’être votre très obéissant serviteur.
Cuvillier Fleury,
Secrétaire des Commandements
du duc d’Aumale
Député, de l’Académie française.
22120. À M. Chambolle
Vous avez eu raison, mon cher et loyal défenseur, de dire qu’il était impossible que j’eusse parlé contre Jeanne d’Arc.
Mille personnes qui étaient ce jour-là au Collège de France peuvent attester :
1) que j’ai parlé en paix en face de la Pucelle, comme dans mon histoire, comme en la proclamant le plus glorieux des martyrs. J’ai comparé sa passion à la Passion du Sauveur, à sa sublime folie, à la folie de la Croix. Faut-il, pour l’instruction des ignorans qui m’attaquent, rappeler que ce mot est partout dans les Pères.
2) Tout l’auditoire du Collège de France attestera au besoin que personne n’a paru scandalisé, que personne n’est sorti. La disposition de la salle est telle que ce mouvement n’eût pu avoir lieu sans être remarqué de tout le monde164.
À Monsieur Chambolle
26 juin 1845Oui, mon cher défenseur, j’ai dit que Jeanne d’Arc était une folle, folle comme le furent tous les héros, tous 222 les martyrs, les premiers confesseurs du christianisme, les premiers généraux de la Révolution.
Dans mon histoire, j’avais (avec les chroniqueurs du XVe siècle) comparé sa passion avec celle de Jésus, et dans mon cours j’ai rapproché sa folie de la folie de la Croix.
Est-ce ma faute si nos dévots ne savent pas ce que c’est que la folie de la Croix ?
Le directeur de la
Quotidiennenon content de rétracter l’accusation dans son journal, m’a écrit lui-même qu’il regrettait de l’avoir accueillie légèrement. — Quant aux auditeurs qui auraient paru indignés, qui seraient sortis, mille personnes qui étaient ce jour-là à mon cours peuvent dire que rien n’est plus faux. La disposition de la salle est telle que ce mouvement n’eût pu avoir lieu sans être remarqué de tout le monde.Croyez à ma reconnaissance, à mon amitié.
J. Michelet.
(La Quotidienne, 3 juin 1845).
21. De Ernest Havet, 6 février 1846
Mon cher et illustre maître,
Voilà la première fois qu’il m’arrive d’être séparé de vous par un dissentiment sérieux… Pourquoi dites-vous, comme cette dure loi romaine, que l’étranger est un 223ennemi ? pourquoi, à la fin de votre préface, semblez-vous las de la paix, et presque désireux de la guerre ? Je ne suis pas cosmopolite, je vous assure, je suis bien français — je crois à la patrie comme je crois à la famille ; mais deux familles, pour être distinctes, ou même opposées et jalouses, ne sont pas ennemies cependant. Non, les Anglais même, à mes yeux, ne sont pas des ennemis ; ce sont des rivaux redoutables, contre lesquels il faut jouer notre jeu le mieux que nous pouvons. Ils détestent la France, dites-vous ; je crains que vous ne disiez vrai ; mais si cela est, je les plains, et je me crois supérieur à eux en ne détestant pas l’Angleterre. Il me semble que le patriotisme ne consiste pas à haïr ; il consiste à se défier, à garder son droit, à ne pas céder, à combattre la politique par la politique et l’orgueil par la dignité.
Ernest Havet.
Michelet répond :
Le moyen sûr, mon ami, pour avoir la guerre, c’est de faire ce qu’on fait, d’établir dans la pensée de l’Europe qu’on acceptera tout plutôt que la guerre ; — c’est de désarmer, entre deux géants armés, l’Angleterre et la Russie, de paralyser nos arsenaux, nos chantiers, nos ports militaires. Lisez le discours d’un ministériel, M. Rihouet (18 juin 1844), qui a démasqué le ministre de la marine, et dites-moi ensuite, si la France n’est pas vendue.
À vous de cœur,
J. Michelet.
224P.-S. (latéral). — Personne ne demande, ne désire la guerre — ceux qui la rendent infaillible ce sont ceux qui de lâcheté en trahison, mettent la France au point de périr, même sans guerre.
(À rebours) Je n’ai pas dit qu’il fallait nourrir l’inimitié, mais maintenir l’opposition symétrique que la nature a mis entre les deux grandes énergies occidentales, pour le progrès du genre humain, ces deux électricités, positive et négative, etc…
22. De Quicherat, août 1852
Paris, 9 août
(52 ; timbre de la poste)… Dans le monde où on parle de quelque chose, on parle de la réimpression de votre Jeanne et on s’en réjouit. Je vous laisse à penser si je fais chorus. Veuillez ne pas vous inquiéter davantage de la note qui me concerne165. Quelle qu’elle soit je me trouve traité au-delà de ce que je mérite. Je ne fais pas la vérité, je la dégage ; et 225une fois dégagée je la considère comme appartenant à tout le monde. Il n’importe pas qu’elle vienne de moi ou d’un autre, mais seulement qu’elle ait de bons apôtres comme vous.
Continuez, mon cher maître, à user [déchirure : comme vous] savez si bien le faire, de votre admirable […] appropriez aux maux que nous souffrons [les] conseils dont nous avons besoin : que ce qui vous reste d’histoire à écrire, soit plein de remède et de consolation.
Recevez l’expression de mes plus vives amitiés.
J. Quicherat.
Une lettre de Michelet rend à Quicherat une justice plus généreuse. Il s’inquiète de sa santé, et de sa résignation à la maladie :
Songez que vous êtes spécialement nécessaire, unique, irréparable. Je n’ai connu en France que quatre esprits critiques (peu de gens savent ce que contient ce mot) : Letronne, Burnouf, Ravaisson et vous. Les trois premiers sont morts de manière ou d’autre. Il faut que vous viviez166.
226Ajoutons-y ce joli fragment, qui déborde Jeanne d’Arc ; mais non peut-être sans la viser dans la pensée de Quicherat :
Paris, 16 janvier.
Cher ami,
Je ne sais à quoi j’aspire. Le moyen âge tout seul me dessèche : c’est une nourriture qui affame au lieu de rassasier. Aussi me suis-je remis avec bonheur à la lecture des anciens : il n’y a qu’eux pour vous fournir des principes et vous exprimer des sentiments ; la sénile enfance des générations qui ont précédée les temps modernes, s’est passée tout entière en instincts. Il faut le souffle de l’antiquité pour animer le moyen âge ; c’est sans doute là le secret qui vous y a fait si bien réussir, mais avec ce don qui s’acquiert, il faut encore celui de la grâce qui ne s’acquiert pas.
Je souhaite un bon avènement à votre ouvrage et vous serre les mains de toute l’affection dont je suis capable.
À vous de cœur.
J. Quicherat.
Notes
- [1]
Les chiffres entre parenthèses renvoient aux paragraphes de Jeanne d’Arc ; le lecteur les retrouvera en marge de mon édition critique, qui va paraître à la Société des Textes français modernes (Hachette), ou devra, pour me suivre, les établir en marge de son édition. L’Introduction, qui date de 1853 et que donnent seuls les tirages à part, comprend 31 § ; l’Histoire de France proprement dite commence donc au § 32. Le tirage de 1856 est inutilisable à ce point de vue ; il multiplie les mises à la ligne à la manière des dialogues de théâtre.
Abréviations :
- Bar. : Prosper de Barante, Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, 3e édit., t. V et VI, 1825.
- Bu. : Buchon, Collection des Chroniques nationales françaises en langue vulgaire du treizième au seizième siècle : t. XXXIV pour le Procès de condamnation et la Chronique sans titre ; t. XL pour le Journal d’un bourgeois de Paris, 1827.
- Ch. : Champion, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 2 vol., (Champion), 1920 et 1921.
- L’Av. : L’Averdy, Notices des Manuscrits, t. III, 1790.
- Leb. : Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, etc., 4 vol., 1817.
- Qui. : Quicherat, Procès de Jeanne d’Arc, 5 vol., 1841-1849. Ap. n. : Quicherat, Aperçus nouveaux, etc., 1850.
Le Commentaire auquel je renvoie, et où j’étudie en détail les sources et la méthode de Michelet, paraîtra, je l’espère, à bref délai.
- [2]
Michelet n’en a pas tenu grand compte. L’imprimé est partout d’accord avec le ms, et la seule observation de Quicherat qui se soit conservée (App. n° 9, § 180) n’a pas été prise en considération. D’ailleurs des corrections faites sur épreuves ne peuvent jamais aller bien loin.
- [3]
Voir dans la Bibl. de l’École des Chartes, 1e série, t. III, p. 102, l’article de Quicherat sur le tome V de l’Histoire. Il est écrit partiellement sous l’inspiration de Michelet ; on y retrouve les renseignements sur son travail que j’ai résumés (v. App., n° 13). Tout en louant beaucoup, il signale trois
objets de pure critique
sur lesquels des lumières nouvelles pourraient modifier la rédaction de Michelet sans changer sa pensée : les extases, les trahisons dont Jeanne a été victime sur la Haute-Loire et à Compiègne, le procès. Je ne m’occupe aussi dans ce volume que depure critique
. - [4]
Le tome I suivit Jeanne d’Arc de près (Journal de la Libr., respectivement 4 sept. et 16 oct. 1841) ; les quatre autres s’espacèrent de 1844 à 1849. Ils étaient prêts en ms depuis un certain temps ; Michelet n’en a pas eu connaissance : 1° Leurs textes diffèrent souvent. 2° L’Avis des Éditeurs en 1853, loue le Procès comme une nouveauté. 3° À propos de la fausse Pucelle, le ms de Michelet dit :
En attendant la publication que prépare M. Jules Quicherat, voir les [grands : mot barré] extraits de Laverdy (Notices des mss, tome III).
— Sur les rapports de Quicherat et de Michelet, en ce qui concerne Jeanne d’Arc, voir Appendice, nos 9 et 23. - [5]
Voir Appendice, n° 1. — Je donne à l’Appendice les autres travaux d’approche de Michelet. Ils ne suffisent pas pour permettre de le suivre dans son travail. Il faut attaquer la question par le livre imprimé.
- [6]
Paris, Arthus-Bertrand, 1817, 4 vol. in-8 de XVI-451, 430, 455, 466, soit au total 1818 pages.
- [7]
§§ 56, 94, ? 251, 322, etc.
- [8]
Voir en particulier §§ 35, 75, 76, 81, 83, 85, 96, 97, 101, 106, 108, 111, 141, 156, 279, 280, 283, 300, 307, 308, 314, 317, 318, 320.
- [9]
En voici un joli exemple : Avant le supplice (§ 313), Nicolas Midy prêche Jeanne et termine par la formule :
Jeanne, allez en paix, l’Église ne peut plus te défendre.
Le document (3e Massieu ; Qui. III, 159) est en latin et a donc partout la seconde personne du singulier. L’Averdy 456 emploie partout dans sa traduction la seconde personne du pluriel. Le Brun seul, IV, 195, a ce singulier passage du vous au tu ; Michelet le lui emprunte, et le souligne par des italiques de son crû ; preuve qu’il suit Le Brun sans se reporter au document. Le Brun, IV, 73 (Mi. § 257 n.) offre un autre cas de ce passage du singulier au pluriel ; mais ici Michelet suit L’Av. 371 (dép. Macy). - [10]
Voir plus bas, aux sources de première main.
- [11]
Voir les §§ 61, 62 (fin), 63 (début), 64, 77 ss. etc.
- [12]
§§ 66 et 75.
- [13]
In-4, 650 pages. L’histoire du procès finit p. 604.
- [14]
Pages 383, 527, 531-2, etc.
- [15]
Les idées sont lentes à faire leur chemin. Quicherat ne s’aperçoit pas qu’il tue L’Averdy ; il le traite p. 125 d’exact et de judicieux et reproduit à peu près p. 110-111 son système. Dans l’ensemble, sa critique est un mélange surprenant de finesse aiguë et de candeur.
- [16]
Le ms. qu’il suit, U 821 f. 284 r., donne Messiœ. L’e final est mal fait, mais l’o est net, et la liaison de l’i à l’o est inverse de celle qu’on constate ailleurs avec les r. Il était d’ailleurs facile de corriger le texte par conjecture.
- [17]
Voir encore §§ 80, 81, 100, 101, 107, 110, 112, 279, 302, etc.
- [18]
Au § 304, le ms renvoie à
Le Brun 180, L’Averdy 493
; l’imprimé ne donne que la seconde référence. Etc. — Ajoutons qu’ordinairement, sans doute pour alléger, Michelet n’a qu’une note par § , et en général à la fin. Elle ne vaut alors que pour la dernière phrase, les derniers mots. - [19]
Mais non pas toujours ; il reste du flottement. Aux §§ 54 n. 2, 76 n. 2, il donne les nos d’ordre des témoins ; il ne s’est pas reporté au tableau de L’Averdy mais n’a pas restitué les noms d’après Le Brun I, 362-3 et 379 ; et en effet il ne lui doit rien dans le second cas. Souvent aussi il renvoie sans citation ni nom à la page de L’Averdy.
- [20]
§§ 66, 182, 193, 221, 243 note 1.
- [21]
T. V., p. 176 (Édit. 1841) ; § 328 de mon édition.
- [22]
Michelet l’a lue dans la bonne édition, celle de Reiffenberg. Je n’ai pu me la procurer. Je me suis servi de la 3e édition, Paris, Ladvocat, tomes V, 269 ss., et VI, 1825.
- [23]
§§ 34, 75, 151, 182 n. 1. La troisième référence me paraît suspecte et peut tenir lieu d’une référence à Le Brun.
- [24]
J’ai lu également Mézeray, Hume, Voltaire, Villaret, Lenglet-Dufresnoy, etc. Michelet ne leur doit rien, ou ne leur doit que quelques détails par l’intermédiaire de Le Brun.
Il ne semble pas avoir rien emprunté à la Notice sur Jeanne d’Arc (1837), de Michaud et Poujoulat, qui n’est aussi qu’un résumé de Le Brun.
- [25]
Pour la petite documentation, voir à l’Appendice.
- [26]
Ce dernier contrôlé par le ms
du fonds de Notre-Dame n° 138
, aujourd’hui Fonds latin 17013 (Bibl. Nat.). - [27]
Entre temps, il manque les pp. 226-243 du ms.
- [28]
Elle resta et coucha de bonne amitié dans la maison de son père.
- [29]
C’est la leçon du 9028, f. 154 v.
- [30]
Souvent elle avait honte, parce que les gens lui disaient qu’elle allait trop dévotement à l’église.
- [31]
Malgré sa table des matières, f. 162 v.
- [32]
Elle ne sut pas qu’elle partait… elle pleura beaucoup.
- [33]
Les fées ne se rassemblaient plus à la fontaine à cause de leurs péchés. Earum se rapporte aux fées ; eorum aux villageois.
- [34]
Elle lui avait promis de la laine s’il faisait diligence de sonner les cloches.
- [35]
Le 5970 (f. 55 r.) aussi, et peut-être le 7602 (f. 158 v.) ; on peut hésiter entre a et u ; le collationnement général trancherait la question.
- [36]
De pauvres habits rouges.
- [37]
Il avait apporté une étole, il avait adjuré…
- [38]
Elle fut sérieusement blessée, ayant couché dans son armure. Le 9028 (f. 236 v.) donne seul, avec U 821, decubuit.
- [39]
En lui tenant la tête et le consolant. Le 9028 (f. 239 r.) donne seul, avec U 821, in caput.
- [40]
On fabriqua une poutre de fer pour tenir Jeanne debout. — Les trois dépositions Cusquel (Qui. II 306 et 346, III 180) donnent gabia ou gabea, dans tous les mss. Michelet a mal lu le g insolite de U 821, f. 107 v., et pris l’a final, gribouillé, mais encore distinct, pour une s.
- [41]
Il est vrai que cette référence est fausse : L’Averdy rapporte l’anecdote p. 318 et ne cite pas le document p. 355. Mais elle est juste pour le § 101, d’où elle a dû être remontée par mégarde au précédent.
- [42]
C’est une erreur. Jeanne logeait chez le trésorier Jacques Boucher. Voir Belles-Lettres, juillet 1924.
- [43]
Le mot domicella est à la première ligne de la déposition.
- [44]
Ce volume voulant être d’abord une illustration de méthode, j’ai cru devoir maintenir cette démonstration telle que les circonstances me l’ont imposée. C’est une chance que le manuscrit de Jeanne d’Arc se soit conservé ; une large partie de l’Histoire de France s’est perdue. Il pourra être intéressant de voir comment se forment des inductions sur le seul imprimé, et quelles chances elles ont d’être vraies.
- [45]
Il y a pourtant des parties de la table barrées ; mais elles ont pu l’être au moment de l’annotation.
- [46]
On ne gagnerait rien à penser que Michelet voulait dès l’origine faire disparaître ses références à Le Brun, mais que, travaillant sur Le Brun et n’ayant pas les originaux sous la main, il avait sursis au repérage. Les difficultés seraient les mêmes, ou plus grandes.
- [47]
La note du § 305 renvoie, sans citation, à la déposition de Levozoles. Elle aurait dû disparaître.
- [48]
Il aurait pu en maintenir davantage. Mais, dans un repérage de ce genre, il y a nécessairement du flottement, ou du caprice.
- [49]
Les erreurs de pagination sont assez nombreuses.
- [50]
Voir ff. 223, 225, 253, 257, 301.
- [51]
Voir ff. 167, 169 v. (§ 53).
- [52]
Voir f. 162 (ci-dessus, n° 2).
- [53]
Voir f. 250, § 101.
- [54]
Voir Appendice, nos 2-4. Michelet paraît avoir oublié ces remarques comme il a oublié sa table des matières. D’après l’une d’elles, Buchon ne dispense [dispose ?] pas du ms d’Urfé : rien n’indique pourtant qu’il s’y soit reportés si ce n’est à l’occasion dans Le Brun (voir § 272, n. 1).
- [55]
Voir, au surplus, Champion, I, X-XIV.
- [56]
Après ipsa, il y a une coupure légitime ; mais l’original donne
illud proverbium in gallico vulgatum
. Donc Michelet ne s’y est pas reporté. — La citation 28 est abrégée, mais exacte pour ce qui en reste. - [57]
U 820 f. 95 omet uni, mais donne burgensis ; le burgensium de Michelet s’explique par l’abréviation de la table : burg., interprétée sous l’influence de la traduction française. Donc Michelet ne s’est pas reporté à l’original. U 820 f. 95 r. écrit houpelandam, f. 131 houppelandam.
- [58]
Si son conseil lui a dit qu’elle sera délivrée de sa prison actuelle. Elle répond : Reparlez-m’en dans trois mois. Il faudra une fois que je sois délivrée. Notre-Seigneur ne permettra pas qu’elle en vienne si bas qu’elle n’ait secours de Dieu bientôt et par miracle.
- [59]
U 820 :
dixerit ne, rõndit
(Michelet a écrit le mot en abrégé et a rétabli sa forme correcte,respondet
), pas d’italiques. - [60]
Ch. I 143 :
Deus non jam dimittit (Qui. I 176 dimittet) evenire de ponendo eam ita basse quin habeat bene cito succursum et per miraculum.
- [61]
Voir à la petite documentation, à la fin du volume.
- [62]
[NdÉ] Le texte porte :
Histoire des Pays-Bas
, la table des matières :Histoire de Bourgogne
, que nous lui avons préféré. - [63]
Voir à la petite documentation.
- [64]
Il y a une sainte Dominique le 6 juillet.
- [65]
On pourrait discuter les raccourcis des §§ 189, 169-171, surtout en raison du manque de dates.
- [66]
Le procès-verbal est dans Buchon 133 sous une date fausse et en avance de juste 30 pages sur sa place véritable. Il a pu échapper à Michelet. Mais celui-ci a tant pratiqué Buchon qu’il aurait dû remettre le texte à sa place et comparer les deux versions.
- [67]
Dans sa rédaction primitive, Michelet était plus exact.
- [68]
Le Brun III 310 souligne l’erreur de Boscguillaume.
- [69]
228 ss, 248 ss, 410-417 et passim.
- [70]
Jeanne les désavoue dans l’Informatio post mortem ; mais Michelet rejette cette pièce.
- [71]
Ci-dessous, p. 108 ss.
- [72]
Il découvre le Manuel de l’Inquisition en 1850, d’après Quicherat. (App. n° 5).
- [73]
Voir déjà les vues très fines de Quicherat, Ap. nouv. 151. Et Quicherat est le contemporain de Michelet.
- [74]
L’un des regrets que laisse la Vie d’Anatole France est l’ironie dont elle étincelle. Quand les
saints
et lessaintes
auraient leurs petits défauts, ils participent en cela de l’humaine nature ; et sûrement l’acceptation de la nature, sans souci d’une chimérique perfection, est l’un des résultats acquis de la critique. De même l’anomalie, d’ailleurs limitée, ne saurait plus inspirer aujourd’hui la dérision ni le mépris, alors surtout qu’elle a été la source d’une activité féconde et d’un grand sacrifice. Jamais le rationalisme n’a été plus à l’aise pour concilier la franchise de ses explications avec le respect et la tendresse. Ce qu’on peut reprocher à Michelet, ce n’est pas d’avoir essayé cette conciliation, c’est de l’avoir mal dirigée. - [75]
Pour ces auteurs et les suivants, voir la
petite documentation
. - [76]
La phrase de Grafton sur la laideur de Jeanne (ajoutée dans le manuscrit) n’est qu’une parenthèse dont il s’égaie.
- [77]
Des réponses de Jeanne qu’il cite en note, il dénature la première et simplifie (légitimement) la seconde. La phrase
ne alloit point aux champs
s’applique strictement au séjour de cinq ou de quinze jours que Jeanne fit à Neufchâteau ; la seconde se complète ainsi :ne les gardoit pas ; mais aidoit bien à les conduire ès prés en ung chastel nommé l’Isle, pour doubte des gens d’armes
. - [78]
Le nombre des applications volontaires de la règle apparaît infime et sans importance. Voir §§ 62 (?), 76, 105, 111, 125 ; pour la contre-partie, §§ 66, 67, 136.
- [79]
Il donne Versailles (§ 83) et Colette Milet (implicitement, § 108 et note) pour des témoins oculaires ; ils rapportent des on-dit.
- [80]
Je rappelle que dans sa table des matières il note l’âge des témoins ; mais je ne vois pas qu’il en ait tiré parti.
- [81]
Probablement sous l’influence de Michelet, Quicherat, Ap. nouv. 147, a une phrase étonnante sur Frère Isambard,
l’homme le plus droit que la Providence ait approché de la Pucelle pendant son martyre
. Eh bien ! vrai, la Providence ne s’est pas mise en frais. - [82]
Voir des interprétations analogues dans Le Brun III 214, IV 439 ss, 446, 450. — On pourrait croire qu’en disposant ces quelques touches au cours de son récit, Michelet a voulu exprimer ses arrière-pensées. Cela me paraît très douteux.
- [83]
Moland, 24, 499.
- [84]
Michelet ne mentionne pas ce détail (§ 96) ; mais il note au § 86 que Jeanne monte un cheval noir, d’après le dire de Guy de Laval, dont il utilise la lettre du 8 juin (Leb. II 162) au mois d’avril 1429. Ceci n’est que de l’imagerie.
- [85]
Je complète entre crochets Le Brun par Quicherat, 1e Manchon, II, 10.
- [86]
… suaserunt quod se submitteret Ecclesiae ; ad inducendum eam ad se submittendum Ecclesiae.
(Qui. II 341 et III 139). - [87]
Un légiste, ami de Cauchon et hostile à la Pucelle, ne crut pas en conscience pouvoir.
Mais comment interpréter les mots que je souligne ? Ils n’ont probablement d’autre objet que de charger Cauchon. - [88]
Les sources ne donnent pas de date ; c’est Le Brun qui choisit celle du 30. En fait, il n’y a pas eu de séance le 30 ; mais c’est simplement que Le Brun se trompe ici d’un jour sur la date du samedi saint, qui doit se placer le 31 (voir IV 9 et 21, les manchettes) ; au fond, il est d’accord avec Quicherat et Champion. Le 27, on prépare, le 28, on fait la lecture à Jeanne des 70 articles du promoteur ; le 31, on la pousse une dernière fois sur la soumission et on l’interroge sur quelques points restés en suspens ; la séance a été courte, et la visite a pu avoir lieu ce jour-là (mais aussi le 27). — Dans tout ce qui suit, substituer 31 à 30.
- [89]
Beaupère, Tiphaine et Midy partirent pour Paris le 21 avril, avec les XII articles ; La Fontaine aurait donc été envoyé plus tard pour chercher, et peut-être pour presser l’arrêt.
- [90]
Ici se présente une autre difficulté. Duval n’a pas été assesseur au Procès. Pourquoi et comment le tribunal l’a-t-il désigné, les enquêteurs de la revision l’ont-ils cité ?
- [91]
§ 324, il dit qu’Isambard
voulut monter avec elle dans la charrette
. Il va de soi qu’on le lui ordonna ; mais lisez Buchon 186 :nous admonestâmes icelle Jehanne… qu’elle entendist à se repentir de ses malfaicts… par le conseil de deux frères prescheurs, qui restoient lors auprès d’elle, afin que ils la instruisissent continuellement
; et les grosses, plus nettes :quos eidem administravimus, ut eam continue instruerent
(in Champ. I 389). - [92]
Michelet suit L’Averdy pour la place de l’anecdote et reflète Le Brun par les mots d’abord et bien vite.
- [93]
M. Champion, II, XV et L nous apprend que Lohier fut désigné au mois d’octobre suivant par l’Université de Paris pour porter au pape le rôle universitaire, et qu’il ne souffla mot à Rome de ses propos de Rouen. Il suspecte la mémoire de Manchon.
- [94]
Plusieurs assesseurs semblent lui avoir promis que si elle abjurait elle serait tirée de la prison du château et remise à l’Église. Cette promesse n’avait aucune valeur, n’émanant pas du tribunal officiellement ; mais Jeanne devait y être trompée.
- [95]
Observons cependant qu’ici et ailleurs, il met les faits bout à bout, sans formules logiques, de sorte que les rapports de cause à effet peuvent être niés.
- [96]
Voir p. 78 un fait analogue.
- [97]
Même expression, en d’autres circonstances, dans L’Av. 33, Leb., III, 266, IV, 7.
- [98]
§ 314, L’Averdy 458 élève un doute sur le texte (Massieu) que Michelet cite en note et qui a échappé à Le Brun ; celui-ci, IV, 205, induit l’émotion de Cauchon d’un propos général de Manchon. — § 274, la conversion de Châtillon a pour garants la 4e Manchon et la 3e Massieu (Leb. IV, 90-1), — § 242, Manchon devient l’honnête greffier, § 282 Massieu le bon huissier, parce qu’ils témoignent à Jeanne quelque pitié. — Voir encore §§ 323-5 l’éloge des frères Isambard de la Pierre et Martin L’Advenu. Michelet perd de vue que tous ces gens-là ont fort bien condamné Jeanne et marché d’accord avec Cauchon jusqu’au bout ; il est tout à son sentiment du moment.
- [99]
L’Averdy a, je crois, une arrière-pensée. En disant que les lettres de nomination fixent
invariablement
la nature de l’affaire à un procès de sortilège et de magie comme la principale accusation, il sous-entend que cette accusation ayant fondu en route, Jeanne a été condamnée sur un chef étranger à l’instance initiale. C’est une erreur. L’hérésie est mentionnée partout, et en première ligne. - [100]
Il n’est pas bien grave qu’il se trompe sur le compte des séances. Il donne la 3e pour la 4e (son ms est d’ailleurs correct), la 4e pour la 5e (§§ 202, 214). L’erreur vient de Buchon, qu’on descende de sa p. 49 ou qu’on remonte de sa p. 78, où la séance du 3 mars est donnée pour la 6e. Il confond comme Buchon, malgré Le Brun, les interrogatoires du 27 février et du 1er mars (§§ 216-7) ; il mêle comme Buchon encore et malgré Le Brun ceux des 12 et 13 mars (§ 226), etc.
- [101]
§§ 218, 225-232, etc. Le dialogue du § 281 n’a pour garant que la succession de deux notes de L’Averdy qui ne viennent pas de la même déposition et ne se rapportent peut-être pas au même personnage.
- [102]
Voir III, 388, 398, 408, 416, 439 et la table des matières de Michelet, f. 66. v.
- [103]
Ch. I 86 et II 385 n. 273. — Il n’est pas exact de dire (§ 222) que dans ces nouveaux interrogatoires
on insiste seulement sur quelques points
(ce serait très naturel, mais ces points sont nombreux et variés, comme le montre le résumé pourtant très incomplet de Michelet lui-même), ni que ces quelques points sontindiqués d’avance par Cauchon
plus que par son Conseil. - [104]
Ici se place la visite à la prison que j’ai discutée au chapitre précédent.
- [105]
L’ordre du récit de Michelet laisse à désirer. Sauf l’incident de la prison, il en est resté au 17 mars, et il ne viendra que plus bas (§ 252 ss) aux opérations des 18-30 mars. Sa note du § 251, elle-même erronée, explique son erreur. — Il ne présente pas toujours les consultations sous un jour exact ; je laisse ces détails à mon Commentaire.
- [106]
Il y en eut quinze ; cinq furent reportés dans les termes mêmes du feuillet déposé par Manchon ; six le furent avec des modifications ; quatre ne furent pas reçus.
- [107]
Le Brun, III, 64-5, a des vues analogues mais appliquées autrement, et valables pour le § 148. Voir mon Commentaire.
- [108]
Il faut chercher cette page dans l’Histoire de France, éd. 1841 (elle a disparu de toutes les autres) ou dans mon édition, après le § 262. — Pour l’accent personnel dont elle est empreinte, voir G. Monod, La vie et la pensée de J. Michelet, I, 8.
- [109]
C’est ici que Michelet, par un plan plus artificieux qu’intérieur et nécessaire, place les séances des 28-31 mars : cela le ramène à la soumission, qui le conduit (bien tard) à la question de l’habit d’homme, puis aux conditions de l’emprisonnement, dont L’Averdy et Le Brun ont traité dès le transfert à Rouen et qu’il fait servir à expliquer la maladie, enfin au rôle de L’Oyseleur. J’aurais bien des observations à faire sur le détail ; mais il faut se borner. — J’ai relevé plus haut, à l’éloge de Michelet, qu’il a fait une réserve sur le rôle prêté à L’Oyseleur ; il est le seul à relever son vote en faveur de la torture (§ 258). De même, § 272, il rectifie Le Brun qui rapporte à tort (IV, 62-3), entre le 12 et le 18 avril, des faits relatifs à la consultation de l’Université de Paris (14 mai). Le Brun ne fait d’ailleurs que citer L’Averdy, dont la chronologie est encore plus confuse, mais qui n’écrit pas sur le plan chronologique. Ces additions et corrections font honneur à l’attention de Michelet.
- [110]
Voir aussi § 255 la réponse sur la messe : si ses juges
la refusent de lui faire ouïr messe, il est bon à Nostre Seigneur de la lui faire ouïr sans eux.
Bu. 145, 27 mars. - [111]
§ 248 :
j’ai quelque raison de le croire
; § 264 :ces craintes lui vinrent certainement
. - [112]
§§ 277, 280, 281, 286, 299, 310, 319, 321, et, comme préparation, 33, 39 n. 2, 116, 128, 130, 136, 157, 179, 190, 242.
- [113]
Voir Leb., III, 141 :
Plusieurs des assistants disaient qu’ils ne faisaient pas grand compte de cette abjuration, et que ce n’était qu’une comédie
(truffa ; dép. de Mailly, in L’Av. 484 n, 52). Michelet a utilisé ceci au § 286. - [114]
L’Université de Paris met le peuple en cause dans son jugement ; elle déclare
la longueur et dilacion du procès périlleuse pour le peuple, qui, sur icelle femme, a été moult scandalisée
. - [115]
Il faudrait savoir, si cela en valait la peine, la cause de leur absence. Beaupère avait obtenu l’autorisation de se rendre au Concile de Bâle ; il quitta Rouen le 28 mai.
- [116]
Champion, I, 377, cite trente-neuf noms, et les assesseurs les plus réputés sont là.
- [117]
Cela n’en fait réellement que deux ; mais L’Averdy 125 (Leb. 175) en compte trois.
- [118]
Autre inexactitude qui lui est imputable, au § 314 : les assesseurs n’ont pas dit qu’il était
de droit
de relire la cédule, mais à propos, bonum. Cela est en toutes lettres dans L’Av. 125, Leb. 175 (Ch. I, 381). Cauchon n’était pas lié. Il paraît avoir trouvé cette lecture superflue ; il a fait plusieurs fois allusion à la cédule dans l’interrogatoire du 28 ; il y reviendra plusieurs fois dans sa sentence. - [119]
Les réclamations se sont produites le 28 (Bu. 184) ; elles ne portent pas sur l’authenticité, mais Jeanne affirme n’avoir pas entendu à quoi l’engageait l’abjuration et ne pas l’avoir voulue de cœur. Les plaintes de Jeanne n’embarrassèrent pas Cauchon le moins du monde.
- [120]
Il y a pourtant dans les grosses latines (Ch. I, 391) quelque chose que je ne vois expliqué nulle part et que je ne comprends pas. Au commencement de la seconde partie de la sentence, les mss AC donnent en marge :
Ista fuit pro majori parte lecta ante abjurationem quondam Johannae
; B donne :Ista sententia fuit in parte pronuntiata ante abjurationem
. Si ces mots font allusion à une abjuration au cours du supplice, le développement de Michelet devrait être autrement catégorique. - [121]
Quicherat, Ap. nouv. 141, dit que Michelet le premier à admis la possibilité de cette contradiction et l’a merveilleusement expliquée. Mais voyez Le Brun, IV, 222 :
Si ce fait est admis (qu’elle ait désavoué ses voix dans la prison), ses dernières déclarations, recueillies sur l’échafaud par Frère Martin L’Advenu, prouvent qu’avant sa mort, le véritable sens de la prédiction des voix touchant sa délivrance, s’était présenté à son esprit, et qu’elle avait reconnu qu’elles lui avaient dit la vérité.
- [122]
La rédaction définitive accuse légèrement le ton oratoire de la conclusion.
- [123]
Les morceaux de l’antithèse sont encore dispersés dans la rédaction antérieure.
- [124]
Les mots
comme pour
n’apparaissent que dans la rédaction définitive, et encore dans l’interligne. - [125]
§ 60, note, Michelet renvoie au
Journal, t. XV, p., Le Brun, t. I, p. 263
. - [126]
Sur les rapports de Michelet et de Dargaud, voir Monod, La vie et la pensée de Jules Michelet, I, 243-4, 312, II, 66, 68, 115. Ils peuvent expliquer les éloges de l’Histoire de France, qui ont disparu des tirages à part.
- [127]
Il y a bien quelque superfluité, quelque inutilité, même, dans cette documentation accessoire, qui est par ailleurs étendue et curieuse, et plusieurs de ces notes n’ont pas survécu à la première édition. Mais c’est le caractère presque fatal de toute documentation ; la remarque ne vaut guère la peine d’être faite. Notons plutôt que les références personnelles sont souvent tardives ; beaucoup manquent au manuscrit et ont été ajoutées sur épreuves. Michelet s’est donc livré, son livre fini, à une sorte de chasse pour compléter son appareil critique. Il n’y a rien là que d’habituel, de légitime et de louable. Cependant, cette constatation met de nouveau en lumière la part considérable des sources de seconde main dans l’œuvre, et fait apparaître les notes sous leur vrai jour ; elles sont très souvent postérieures, quelquefois extérieures au texte et sans attache sérieuse avec lui.
- [128]
Les chiffres de renvoi sont en général dans la marge. Je mets entre [ crochets droits ] les mots sautés ou altérés par Michelet ; entre ❬ crochets aigus ❭ les mots rayés par lui.
- [129]
Michelet a utilisé ce fait § 151 fin, mais il renvoie à Berriat-Saint-Prix et à Buchon.
- [130]
Toute la suite, jusqu’à 55 exclus, est isolée du reste et réunie par des traits enveloppants. Michelet ne l’a utilisé que partiellement dans ses notes ; son texte vient de Buchon.
- [131]
Voir § 232, La référence à Buchon est exacte.
- [132]
Voir p. 99. — Tout ce qui précède depuis 94 est barré transversalement, ainsi que les deux dernières lignes.
- [133]
Voir p. 60.
- [134]
Il manque les quatre premiers cinquièmes du feuillet.
- [135]
Ces trois mots sont ajoutés, d’une écriture différente.
- [136]
Ces trois mots sont ajoutés, d’une écriture différente.
- [137]
Phrase enveloppée d’un trait.
- [138]
Extrait barré (transversalement) ; voir pp. 39, 37 et 48.
- [139]
Phrase enveloppée d’un trait.
- [140]
Barré transversalement jusqu’à
Occupabat
. Voir p. 38. - [141]
La fin barrée, transversalement ; utilisée § 47, fin.
- [142]
Fait relaté § 53, avec une inexactitude curieuse. Michelet n’a pas corrigé son erreur avec sa table.
- [143]
À partir d’ici les noms propres ne se distinguent plus du contexte dans U 821 par des caractères plus gros. Il faut les chercher.
- [144]
Anecdote non utilisée au § 77. — Il manque ici les dépositions Typhae, de la Chambre, de Mailly, de Courcelles, Castillon, Monnet (Enquêtes de Paris et de Rouen ff. 226 v.-243 v.).
- [145]
Quart inférieur d’une feuille épinglé sur une feuille entièrement écrite et sans cote.
- [146]
Extrait barré jusqu’au f. 250.
- [147]
Référence d’une écriture différente ; ajoutée.
- [148]
Référence ajoutée. Voir p. 56 et § 101. Ayant le texte sous la main dans sa table des matières, Michelet le reproduit et l’altère (méchant, pour sanglant) d’après Barante et malgré Le Brun.
- [149]
Référence ajoutée ?
- [150]
Référence ajoutée.
- [151]
Non utilisé au 8 152 ; Michelet y suit la déposition suivante dans Le Brun.
- [152]
Ces deux lignes sont ajoutées dans un blanc après la déposition de Barbin.
- [153]
Petit morceau de papier sans cote épinglé sur le feuillet qui précède, et certainement incomplet. On voit encore deux jambages au bas à droite.
- [154]
Mots en marge ; de même, plus bas, 1430.
- [155]
La suite est barrée transversalement jusqu’à (p. 40) doit être aux prisons… De plus une accolade part du mot
revoir
et va jusqu’à p. 38 exclus. - [156]
Ces quatre mots sont dans l’interligne. — Je n’ai pas retrouvé les publications de Walckenaër et de Quicherat, et ne puis dater ces deux notes.
- [157]
Dans le coin gauche en haut. — Ces notes (jusqu’à 1233) relèvent quelques points des Aperçus nouveaux de Quicherat. La note est donc de 1850.
- [158]
Musée Carnavalet. Sauf les n° 9, 14-17, 21-23, elle m’a été procurée en copies par M. de Brahm, que je prie d’agréer mes très vifs remerciements.
- [159]
De Chéruel, il existe au Musée trois billets (A 4765, 48 et 49). Dans le premier, il annonce qu’il fera une recherche sur Charles VII ; dans le second, qu’il a trouvé un texte relatif à la Pucelle, assez peu important ; dans le troisième, il offre de faire une recherche sur les Templiers.
- [160]
Cette lettre se rapporte au § 180. Michelet n’en a pas tenu compte, comme le montre l’accord de l’imprimé avec son manuscrit. Quant à l’ordre des séances, elle est trop peu explicite pour qu’on voie clairement ce que Quicherat veut dire (voir p. 136).
- [161]
Cette lettre est postérieure à plusieurs des suivantes. Je la place ici à cause de l’analogie des sujets.
- [162]
La lettre du 31 août 1841 (Sirven, Lettres inédites de J. Michelet) nous apprend que la publication du volume a été retardée tout l’été par la lenteur avec laquelle ses correspondants d’Angleterre, de Suisse et de Belgique lui ont renvoyé ses feuilles.
- [163]
Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 10 mai 1923. La lettre est donnée comme devant figurer dans un prochain catalogue de M. Noël Charavay et comme pouvant être adressée à M. Martin d’Oisy, avocat, fondateur de la Revue Française.
- [164]
Ceci doit être la minute.
- [165]
Voir l’Avis des Éditeurs, où l’hommage rendu à Quicherat se tourne ingénieusement en éloge de Michelet. Hommage d’ailleurs stérile, Michelet se borne à mentionner l’édition du Procès, qui ne l’engageait à rien, et oublie les Aperçus nouveaux de 1850, qui auraient dû l’obliger à refaire partiellement son livre. (Voir ci-dessus, p. 6). — Quicherat a loué largement Michelet dans les Aperçus nouveaux, p. 141 et 165 ; le second éloge contient une réserve.
M. Michelet… a prouvé que la critique, si minutieusement qu’elle opère à l’avenir…
- [166]
Cette lettre est tirée du Recueil des lettres politiques des hommes illustres du XIXe siècle, que M. Georges Grosjean va faire paraître à la Librairie Cerf ; la coupure de journal que conserve le Musée Carnavalet (A 4020-4056 B) a pour titre Lundis révolutionnaires ; la publication renvoie à deux volumes de 1888, ce qui en fixe à peu près la date.