Livre III : L'art
169Livre III L’Art
L’histoire n’est pas un genre d’art au même titre que la poésie, ou même le roman. Les réalités dont elle s’occupe n’ont rien d’artistique ; c’est presque une trahison de les plier à l’unité extérieure d’une forme et de les styliser.
Michelet est partout et toujours lui-même, intensément. Mais, par une grâce de nature et par l’effet de ses vingt années de misère, il a une vision directe, familière ou haute, de la vie, qui en reproduit la diversité et l’inégalité. Il ne s’est pas évertué à fondre ses impressions comme au creuset, pour obtenir un métal homogène, sans coulures, et de patine uniforme. Il s’y abandonne, il s’élève et s’abaisse avec elles. Son idéalisme ne l’empêche pas d’avoir, sur maint sujet, l’œil d’un réaliste. Par là son style se trouve exprimer à la fois sa personnalité et les choses, telles bien entendu qu’il les voit. C’est le style d’un homme : cela ne vaut-il pas bien un style d’art ? Et c’est en même temps une création d’art au premier chef.
170I. Le tempérament
Taine pensait que l’œuvre porte l’empreinte de l’écrivain, comme la coquille celle de l’animal. Étudions le tempérament de Michelet dans ses moyens d’expression proches et lointains173.
1. Le vocabulaire
Sous ce terme, je confonds la langue collection de mots, et la langue instrument de style. Il me paraît impossible de les distinguer ici. Par style, on entend souvent ce qui dépasse la forme directe et nécessaire, ce qui mesure un écart entre la conception nue et son expression, ce qui atteste un effort supplémentaire pour traduire le fait ou l’idée. Mais ce n’est là qu’un style, et non le meilleur, le moins bon même, celui qui ne fait pas corps avec les choses ou l’esprit, celui, parfois, des écrivains qui n’en ont pas. Un style naturel emporte sa langue, et le style chez Michelet 171exprime l’homme. Quand il écrit Jeanne d’Arc, il a quinze ans de pratique ; il a eu le temps de dégager sa nature ou de s’en faire une seconde. Son vocabulaire me paraît n’avoir à peu près aucun intérêt en soi ; qu’il réponde à un instinct ou provienne d’une habitude, il rentre déjà dans la création d’art, tout en révélant le tempérament.
Michelet a deux vocabulaires, ou deux styles, que relient des traits communs. J’appellerai le premier, faute d’un mot meilleur, le style pratique, ou d’action.
A. Le style d’action
Le style d’action dénote un nerveux, réceptif et imaginatif, qui tient les yeux ouverts sur les choses, accumule les impressions, a le sens de la force et du mouvement. C’est un style dynamique au plus haut degré.
Il se définit par deux caractères qui tiennent l’un à l’autre, sa concrétion et sa familiarité.
La concrétion. — Il est fait aux trois quarts peut-être de mots-choses.
Dans l’ordre physique, Michelet va au mot énergique ; cet homme, qui s’attribuait, coquettement, ou à qui l’on attribue une âme de femme, a un style de mâle. Il est souvent d’un ou de plusieurs degrés au-dessus de l’expression suffisante. Mais de plus les idées et les sentiments se résolvent d’eux-mêmes en mots qui marquent l’action ; la transcription du moral en physique s’opère automatiquement. Toute l’école romantique et réaliste 172pratique ce style, mais souvent de parti pris ; Michelet semble le pratiquer d’instinct.
L’excellence en tient chez lui à ce que le concret et l’abstrait ne s’allient pas seulement, ils font corps. De l’expression terne, faible, immobile, l’expression vive, forte, animée prend la place. Le style est tissu de ces mots-là174.
Le mot propre est la règle, mais sans affectation de réalisme et sans brutalité. Son respect pour Jeanne n’empêche pas Michelet de l’appeler une fille, cette fille, non pas seulement par ironie, pour refléter le sentiment de ses ennemis, mais en son nom (§§ 70, 100, 220, 267, 292) ; on verra plus bas de quelles périphrases saugrenues Le Brun use couramment. Du soldat qui convoita Jeanne, le même Le Brun dit qu’il tomba dans l’eau (cecidit in aquam) ; Barante, qu’il vint à se noyer ; Michelet, qu’il tomba à l’eau (§ 77). Ce n’est rien, et c’est toute une formule de style.
173Certains mots, pris absolument, ont une force singulière175 ; quelquefois, leur emploi au sens étymologique leur restitue une plénitude effacée dans la langue courante176.
Dans la richesse de ce style, on aperçoit très vite une abondance et une disette. Les termes de mouvement ne se comptent pas : sûr indice de ce don du rythme qui est l’une des facultés éminentes de Michelet, comme elle l’est de Victor Hugo, dont le style présente les mêmes caractères.
Par contre les éléments colorés sont rares, sauf dans la mesure où un style très matériel les connote ; ils n’existent guère en eux-mêmes et pour eux-mêmes. Bien qu’intensément matériel, ce style n’est pas d’un visuel au sens ordinaire du mot ; son pittoresque, comme il sied à l’histoire, est un pittoresque de choses ; la couleur n’y a presque aucune part. Par ailleurs, le coloris est surtout spirituel, et en ce sens admirable.
La ligne est un peu mieux partagée : elle est plus proche du mouvement.
La familiarité est le second caractère de ce style.
Dans l’élégance même il n’a rien de cherché ni de guindé. Ailleurs, il se rapproche beaucoup du langage 174de la conversation ; on peut en mesurer l’étiage moyen en observant que les expressions décidément familières n’y détonnent pas ; d’elles aussi le style est tissu. Deux mots, l’effroi du style soutenu, s’y montrent sans vergogne : cela, et chose. Mais il y en a de plus décisifs177.
Cette familiarité présente tous les degrés, bassesse exclue ; mais il semble que si le vif mouvement du récit laissait le temps d’y penser, elle pencherait quelquefois vers le commun, sans avoir toujours l’excuse de l’ironie.
La nuance de l’idée est loin de la nécessiter partout ; il faut y voir un choix ou un instinct, un vestige peut-être de la première éducation de Michelet ; en ce sens, son style est peuple. Par là, il reflète exactement sa personnalité, 175— une personnalité libérée littérairement par la révolution romantique. Les frontières des langues et des styles ont été effacées.
Dans ses cas extrêmes, ce style est réservé aux ennemis de Jeanne. Quant à Jeanne, ce réalisme a des limites ; pour panser sa blessure, Michelet n’admet que l’huile dans son texte ; il relègue le lard à la note (§ 110).
Il faudrait chercher loin dans la littérature de l’époque pour trouver une combinaison aussi hardie, si elle n’était pas naturelle, de laisser-aller et de tenue. Par comparaison les grands styles romantiques paraissent montés sur échasses ; les styles classiques paraissent tendus, cherchés, trop dignes. C’est une création unique, et d’autant plus remarquable que Michelet avait reçu une éducation universitaire poussée. On trouve chez lui quelques traces de style académique, légèrement archaïque même ; mais le premier fond, celui d’avant la rhétorique et le Concours général, reparaît presque partout.
C. Le style de la spiritualité ; les éléments intellectuels
Il a un autre style, très beau, admirable, celui de la psychologie et de la spiritualité.
Pour en apprécier la franchise et la robustesse, il n’est pas inutile de le comparer au style analogue de Le Brun. Profondément, simplement pieux, Le Brun a eu l’idée malheureuse de réserver à l’expression de sa foi toutes les pompes auxquelles il avait renoncé par le baptême. Il a laissé perdre la leçon de simplicité qu’avait donnée 176Chateaubriand. Sa phrase s’agenouille, mais sur un petit banc revêtu de velours rouge et garni de clous de laiton qui voudraient être d’or. Elle s’enveloppe d’encens, mais d’un encens vulgaire. Il écrit comme un enfant de Marie devenu sous-préfet et qui aurait pris des lettres, trop de lettres178.
Au rebours, le style de Michelet est un miracle de force et de netteté. Il serait curieux d’en connaître les sources, s’il en a ; il faudrait sans doute les chercher du côté des mystiques du XVIIe siècle, qui ne goûtaient pas le carton peint ; mieux encore : du côté de l’Imitation.
Michelet manque de piété. Cela explique en partie la qualité de sa langue : elle est laïque ; elle ignore la componction, les effets de tête baissée et de mains jointes. Mais il a un sens aigu de la vie intérieure, dans sa tenue moyenne et dans ses convulsions. L’âme est pour lui chose vivante, autant que le corps ; il la voit des yeux de l’esprit, comme il voit le corps des yeux matériels ; ses mouvements, ses angoisses, ses chutes et ses relèvements, ses dilatations et ses repliements ont autant de réalité pour lui que le monde extérieur. Il a cette forme rare de l’imagination, l’imagination spirituelle.
Deux idées, deux leitmotive sont à la base de cette construction : le conflit de la lettre et de l’esprit ; de l’autorité et de la conscience.
177C’est une seconde raison pourquoi ce style est si vivant, si lumineux : Michelet suit les péripéties d’un drame. Il voit les êtres derrière les idées, les effets derrière les causes ; la concrétion de son style d’action se retrouve dans son style de spiritualité. La conversion par Jeanne des brigands armagnacs, c’est l’action de la Vierge, divine et humaine, sur les soudards ; de ces soudards, nous en voyons deux, types des autres, le féroce Barbe-bleue, le comique La Hire ; et c’est encore le printemps de Touraine, la communion en plein air, un mélange de lumières, de souffles et d’émotions. Le conflit de la conscience et de l’autorité, c’est, en face de Jeanne, des saints et des saintes qui lui apparaissent, de Dieu qui rayonne en elle, la troupe des raisonneurs et des scolastiques. À l’Église intérieure s’oppose l’Église armée, armée du glaive à deux tranchants. Les offices de la semaine sainte avec leurs paroles latines, le Christ qui lave les pieds des pauvres, les sonneries de cloches, la porte du ciel qui s’ouvre au genre humain, la chair que traîne l’âme, une foule de souvenirs précis et d’allusions concrètes traverse les batailles spirituelles ou les figure. De la prière, il est dit qu’elle perce les murs et dissipe l’ennemi. Animiste et vitaliste, Michelet personnifie et vivifie, il accueille les notations sensibles que son thème lui présente comme un poète les sensations complémentaires de son thème sentimental. La mystique se développe par le drame. Rares sont les passages où la soudure, 178la fusion plutôt de l’abstrait et du concret trahit un effort179.
En marge du style proprement spirituel, mais de même valeur, notons l’existence d’un style de la politique et de la diplomatie, qui dépasse les faits et exprime les spéculations de l’esprit. Il présente les mêmes caractères180.
Dans ces pages, Michelet atteint le point culminant à la fois de son inspiration et de son art.
Son style admet d’autres éléments intellectuels.
§1. L’antithèse
L’antithèse tient une place assez large dans sa pensée, comme dans celle de Victor Hugo.
Il y en a de toutes les sortes : de choses ou d’idées, et de mots ; de réelles, et de gratuites ; d’étendues, et de limitées ; de profondes, et de superficielles ; d’explicites, et d’implicites. C’est la loi.
L’Histoire de France n’est qu’une longue antithèse, la lutte de la liberté contre la fatalité, de l’esprit contre la matière ou la lettre. Cette antithèse fondamentale se résout en une foule d’antithèses particulières. Enveloppée et dormante aux époques que les théoriciens socialistes qualifiaient alors d’organiques, elle éclaté aux époques 179critiques, et par exemple dans l’histoire de Jeanne d’Arc.
Antithèses, chez Jeanne même, entre son bon sens et son exaltation ; ses moyens d’action et ceux des politiques, des incrédules, ou même des autres enthousiastes ; son caractère de toujours et ses défauts d’un instant ; sa sagesse et la sagesse commune.
Antithèses, l’opposition de l’idéal et des mœurs qui la perdit.
Antithèses, l’opposition de sa conscience et de l’Église, qui la conduisit au bûcher ; la tentation, cette bataille de son humilité chrétienne et de sa confiance en Dieu.
Antithèse, l’Angleterre et la France, et leur lutte, et leur sentiment sur Jeanne.
Toutes les idées maîtresses de Jeanne d’Arc sont des antithèses. L’antithèse n’est que la forme logique du drame humain dont Michelet suit le développement à travers les âges.
On doit donc s’attendre à en rencontrer un grand nombre dans le détail. Elles ne manquent pas, en effet.
Plusieurs sont d’un grand bonheur, ou même d’une grande beauté d’expression ; ce bonheur et cette beauté tiennent naturellement à la plénitude du sens et au sérieux ou à la profondeur de la pensée181. Certains cliquetis de mots ne sont pas sans intérêt ; ils font image ; par exemple, l’homme de guerre reçut assez mal le paysan 180(§ 62) ; l’homme de la loi osa dire à l’homme d’Église (§ 242 ; mais Lohier aussi était d’Église) ; chacune de ces petites places isolées serait faible contre la grande et grosse ville (§ 88)182
.
Les contrastes de couleur ne fournissent à peu près rien, rien en tout cas qui vaille la peine d’être relevé183.
En somme Michelet a très bien aiguisé quelques antithèses ; les autres restent plus ou moins à l’état diffus. L’antithèse, est chez lui, à cette date, une habitude de pensée plutôt qu’un procédé d’art ; mais elle contribue par ses arêtes à la nervosité du style.
§2. L’ironie
L’ironie est l’une des cordes de la lyre dont il touche le plus volontiers. Elle éclate assez rarement ; mais elle couve sous la pensée quand il s’agit des ennemis de Jeanne, en particulier des Anglais. Michelet s’amuse à part lui de leurs déconvenues ou de leurs défaites, et sa joie silencieuse n’est pas toujours exempte de malignité184.
L’ironie détermine en partie la familiarité du style ; elle en explique aussi certains emportements.
L’humour, l’esprit sont rares. Michelet a fait un calembour discret. sur le nom de Loyseleur (§ 258) ; sans parler d’un à peu près sur Cauchon que je ne suis pas 181sûr de comprendre : Il jugerait ou jurerait autant qu’on en aurait besoin
(§ 177).
Le style dru vif, sobre, nerveux de Michelet est remarquablement servi par les autres moyens qui achèvent de faire le style.
2. La phrase
La phrase est musclée, nerveuse, sans bourre ; quand un mot suffit, elle n’en emploie pas deux.
Elle n’est pas nécessairement courte, mais les membres en sont nombreux et brefs ; c’est un style déjà très analytique. Les propositions relatives et conjonctives, les incidentes, les parenthèses sont relativement rares, surtout en avançant, à mesure que Michelet est pris par son sujet.
Tous les types de phrase se rencontrent, naturellement ; mais, deux types sont plus fréquents : la phrase à deux membres, et surtout la phrase à trois propositions ou la sous-proposition à trois éléments : trois substantifs, trois adjectifs ou participes passés, trois verbes, trois éléments hétérogènes, trois sujets, trois compléments185. Ici, il faut distinguer entre la répétition commandée 182par le document ou la pensée, et la répétition gratuite, voulue par l’écrivain ; ces dernières mêmes ne se comptent pas. Chose significative, la phrase se détend et se rapproche du dessin ordinaire, quand Michelet est pris par l’émotion ; les cas de phrase tripartite se raréfient dans le récit du supplice ; les phrases doubles aussi, mais moins : elles sont donc plus fondamentales que les autres ; celles-ci trahissent un parti pris plus conscient, et par conséquent correspondent mieux au type d’équilibre et de balancement idéal que Michelet a dans l’oreille ou dans l’esprit.
Ces coupes sont obtenues fréquemment par la suppression de la copule (et). Il faut distinguer le cas où l’absence en est nécessaire, où elle s’imposerait à tout écrivain, et le cas où elle traduit un parti pris personnel. Quand il y a équivalence ou gradation entre les mots, ils n’ont pas besoin d’être liés186. Dans l’énumération, au contraire, il est plutôt d’usage d’attacher le second mot au premier, le troisième, le quatrième, etc., au précédent ; Michelet préfère la disconnection187. On trouve chez 183lui toutes les combinaisons, et bien entendu, des cas intermédiaires, où l’usage est douteux.
De même, il évite souvent la répétition du pronom personnel sujet, mais ce phénomène est moins marqué. Quand il le répète, c’est pour une raison tantôt de sens, tantôt de rythme. Il manie adroitement ces nuances, mais il est inévitable qu’il y ait du caprice, ou que ses raisons soient quelquefois assez fugaces pour prêter à la discussion.
La suppression de la préposition et de l’article partitif est rare ; je n’en vois guère que deux exemples, et usuels (§§ 61, 78).
Il résulte de là que les appositions et les reprises ne manquent pas188. D’un point de vue purement grammatical, la phrase paraîtrait souvent assez amorphe.
En sens inverse, notons une habitude de la ponctuation primitive qui semble contrevenir à ce découpage, mais en réalité y contribue à sa manière : le manuscrit et l’édition de 1841 ne mettent presque jamais de virgule avant la proposition déterminante, quelle qu’en soit la nature, relative, conjonctive, prépositionnelle ; ils en mettent toujours une après : cette partie élevée de la France d’où descendent de tous côtés des fleuves vers toutes les mers, était couverte…
(§ 37). Si le lecteur ne la supplée pas, la phrase a un arrêt de moins, coule plus vite.
184Autre fait, décidément contradictoire, qui s’explique par l’éducation universitaire et l’habitude du discours latin : la surabondance des transitions, d’idées et de mots. Beaucoup sont superflues ; un certain nombre ne sont même pas justes, faussent les choses ou leur ordre189.
En somme, la coupe de la phrase est en harmonie avec la nature de la langue. Les mots, isolés par petits paquets entre des virgules nombreuses, débarrassées souvent des mots — liaisons, se détachent dans leur mâle vigueur. Cette nervosité est une condition de richesse ; Michelet dit beaucoup, et le dit fortement, en peu d’espace.
3. La syntaxe
La syntaxe, à l’exception des procédés que je viens de noter, contribue peu aux effets du style ; elle est régulière. Très peu d’anacoluthes, peut-être deux en tout, et banales (§ 33) ; moins encore d’inversions, peut-être une seule (§ 164) ; rien de ce qui fera plus tard à Michelet comme une manière d’écorché, transformera sa phrase en cris, en halètements, en visions. Ici, elle a tous ses éléments nécessaires, en particulier sa clef de voûte, le verbe.
À peine voit-on poindre un ou deux procédés qui annoncent le Michelet futur : trois adjectifs substantivés 185prennent un complément190 ; deux compléments sont de nature différente191 ; l’ordre des mots manque deux fois à la symétrie192. Le reste est banal193.
Michelet n’a pas encore conscience des dislocations qui répondraient à sa pensée vive et brusque.
4. Le rythme
Le rythme sauve jusqu’à un certain point cette phrase nerveuse et hachée de l’éparpillement, et, si j’ose dire, de l’inorganicisme. Elle va son chemin, vivement ; elle court ; elle donne même l’impression de trotter. Un vif mouvement intérieur, qui ne s’endort jamais, agglomère la poussière dont elle est faite, elle reste naturelle parce qu’elle se calque sur ce mouvement, qui est celui de l’écrivain.
L’étude de son rythme devrait tenter un métricien. Il se lie si étroitement à sa personnalité que l’intelligence de ses lois devrait jeter une vive lumière sur l’homme aussi bien que sur l’écrivain.
Ici, je dois nuancer ce que j’ai dit au commencement de ce livre. Ce rythme n’a pas souvent un rapport bien 186clair avec les choses, par-la raison sans doute que les choses n’ont pas souvent de rythme perceptible ; vif, nerveux, aigu, il s’impose à elles du dehors et les réduit à l’unité, non toujours sans quelque monotonie. Ce sont les vibrations des nerfs de Michelet, les battements de ses artères, les mouvements de sa respiration qui s’entendent à travers ses phrases ; il se joue à lui-même un air dont le ton et l’allure sont réglés par son état d’âme. Dans un orchestre, il tiendrait une partie de violon ; les effets larges, moelleux, sonores, ne sont pas trop son fait. Mais il sait aussi sortir de lui-même et calquer sa mélodie sur les rythmes des choses, quand ils existent. La représentation du mouvement l’inspire parfois magnifiquement, et cela est juste, car le rythme est lui-même mouvement.
Il semble donc que l’on constate chez lui deux rythmes principaux, d’inégale importance : l’un rapide, frémissant, et comme crispé, s’il était moins naturel ; l’autre détendu, allongé, qui prend quelquefois l’allure d’un galop, ou d’une houle. De ce dernier, il y a d’admirables exemples : la conversion des brigands armagnacs (§§ 90-94), la marche sur Reims (§ 121), le retour triomphal après le sacre (§ 132), reproduisent l’élan de pèlerinage et de croisade, le mouvement large de cortège et d’armée que Michelet sent en lui.
On conçoit par tout ce que j’ai dit que ce rythme n’a rien d’oratoire. Si la phrase de Michelet a du nombre, 187ce n’est pas un nombre rond
; il ne parle jamais ore rotundo. C’est un nombre très particulier, bref, saccadé. Il décide de l’organisation de la phrase. Il faudrait peut-être comme chez un poète, commencer par le rythme l’étude du style de Michelet.
188II. Le travail
À l’origine de Jeanne d’Arc, nous avons constaté la présence à peu près constante d’une source de seconde main, qui peut servir de symbole aux autres, l’ouvrage de Le Brun. D’autre part, nous possédons le manuscrit, soit une rédaction définitive complète, des fragments de la rédaction antérieure, et un feuillet des notes primitives (§ 168)194. La comparaison de Michelet avec Le Brun et avec lui-même devra éclaircir les tendances de son art.
Le trait saillant, par rapport aux sources, c’est la tendance à la brièveté, et du même coup, à l’énergie, à la fraîcheur, à la vie, sans lesquelles la brièveté perd beaucoup de son prix.
C’était une nécessité. Les 1.800 pages de Le Brun et les 600 pages de L’Averdy ne pouvaient se réduire à ces 150 petites pages sans une compression formidable.
Mais c’était aussi instinct et goût. Le style de Michelet 189atteste une allégresse d’âme qui se mourrait dans les lenteurs de la forme. Un élan merveilleux, toujours maître de lui, l’entraîne vers l’expression ramassée et forte.
Cela le met aux antipodes de Le Brun, qui ne se refuse aucune longueur, et très au-dessus de L’Averdy, qui, avec plus de vigueur, manque d’abandon et de vie.
1. Michelet et Le Brun
Le Brun n’a pas de style. Quand il en fait, il n’évite aucun des accidents inséparables de ce genre d’acrobatie. Sa forme ordinaire est lente, molle, terne ; la périphrase et la circonlocution s’y étalent ; l’adjectif, banal et neutre, s’y multiplie ; une élégance surannée même en 1815 y ronronne. Il devait être de l’école de son éditeur, ce bon M. Arthus-Bertrand qui détestait le poison, et pour qui les ouvrages sérieux commençaient au quatrième volume. Je le définis, je ne le critique pas : n’est pas écrivain qui veut, et on peut faire excellemment œuvre d’historien, sans talent. Par malheur, quatre thèmes, la religion, la morale, la famille, la guerre, l’élèvent au-dessus de son honnête médiocrité jusqu’à un pathos grandiose. Ce sont des spécimens réussis de style pomposo. Entre autres chefs-d’œuvre, je mentionnerai sa réponse de Charles VII au défi de Bedford (II 344-9), et 190son chant de troubadour sur les malheurs de l’infante de Portugal, femme de Philippe le Bon (III 41-6) ; il y approche de l’extravagance.
Michelet élague d’une main vigoureuse toutes ces fioritures.
Il lit Le Brun ; il prend son idée et la récrit, en piquant dans son texte ou dans le document, à l’occasion, l’expression vive et imagée. Il modifie le ton, le rabaisse de la noblesse à la simplicité, de la solennité à la familiarité. Il dégage l’impression ; un mot, frais, fort, lui suffit où Le Brun prend une phrase, un paragraphe, une ou plusieurs pages. Son origine et son éducation peuple, ses nerfs plus vibrants et plus réceptifs, lui ont fait une expérience plus riche, donné une autre idée, plus fine, plus ferme, de la vie et des hommes. Il est plus intelligent, plus philosophe ; son intelligence est de moitié avec son sens artistique dans le renouvellement de son auteur.
Partout il l’intensifie, il le charge de sens, ou d’émotion.
Étonnée, confondue, la jeune bergère fondit en larmes : était-ce un pressentiment du sort qui l’attendait ?
écrit assez fadement Le Brun I 294. Et Michelet :
Elle resta stupéfaite et en larmes, comme si elle eût déjà vu sa destinée tout entière (§ 56).
Voici un portrait assez lourd du père de Jeanne ; Le Brun emploie de bien grands mots pour qualifier la probité d’un paysan dont on ne sait rien :
191Le sentiment de l’honneur, héréditaire dans cette famille, était, s’il était possible, porté jusqu’à l’excès dans le cœur de Jacques d’Arc ; et son austère vertu, soumise irrévocablement aux règles les plus rigoureuses, n’eût pu souffrir dans ses enfants l’apparence de la plus légère infraction à leurs devoirs. Plus tendre, et sans doute moins sévère, Isabelle, dans ses entretiens avec sa fille, l’informait de tout ce qu’elle aurait à craindre du courroux paternel, si jamais elle justifiait les craintes que Jacques d’Arc avait conçues. Elle lui rapportait ce qu’il avait dit à ses fils :
Se je cuidoye que la chose advinsist, que j’ai songié d’elle, je vouldroye que la noyissiés ; et se vous ne le faisiez, je la noieroye moi mesme.(I, 304).
Michelet tout à l’heure a désaffadi Le Brun ; maintenant il le désengonce, il crève sa grandiloquence d’un bec de plume acéré.
Le père, rude et honnête paysan, jurait que, si sa fille s’en allait avec les gens de guerre, il la noierait plutôt de ses propres mains (§ 69).
Combien tirée, l’anecdote qui suit !
Assidue à l’église, au moment où le prêtre élevait vers le ciel et présentait à Dieu la victime immortelle, des torrents de larmes s’échappaient de ses yeux. Non seulement elle se confessait et communiait souvent, mais elle exhortait continuellement les guerriers à imiter son exemple, et réussit à en persuader plusieurs. La Hire, entre autres, vint incliner son front belliqueux devant le tribunal auguste de la pénitence. Quelques hommes d’armes, qui avaient jusqu’alors mené une vie extrêmement dissolue, furent convertis par les discours de cette jeune fille, et renoncèrent à leurs habitudes criminelles. Ennemie des jurements et blasphèmes, elle reprenait avec une sévérité et une force étonnantes pour son sexe et pour son âge les guerriers qui insultaient 192au nom de Dieu. La Hire, accoutumé à se servir continuellement de ces expressions répréhensibles auxquelles une longue habitude finit par ôter toute espèce de sens, ne pouvait réussir à s’en défaire ; malgré ses promesses et sa bonne volonté, sans cesse, dans l’entraînement d’une conversation animée par la vivacité naturelle aux hommes de son pays, le mot coupable, la formule proscrite, venaient se placer à son insu sur ces lèvres, et affligeaient d’autant plus la jeune guerrière, que, rendant justice au zèle pour son roi, et à la foi simple et sincère qui caractérisaient ce loyal chevalier, elle avait vivement à cœur de le rendre en tout digne de sa gloire et de lui-même. Elle imagina un moyen assez singulier de tout concilier. Puisqu’il fallait absolument des jurons à La Hire, elle en inventa un dont la formule innocente ne pouvait alarmer ses scrupules ; elle l’engagea à ne plus jurer désormais que par son bâton195. La Hire y consentit ; et tel était l’ascendant qu’elle exerçait sur ce guerrier, qu’il s’accoutuma en effet à ne jurer que par son bâton, du moins en présence de la jeune sainte. (II, 45.)
Ce n’est pas miracle si l’ouvrage de Le Brun s’étend sur quatre volumes. Selon son habitude, Michelet rapproche cette anecdote d’une autre, également sur La Hire, qu’il raconte au § 92, et il les engage toutes deux, pour illustrer le caractère des soudards, dans l’un de ses développements les plus frais, les plus ailés, les plus glorieux, l’action purifiante de Jeanne sur l’armée au début de sa mission :
Ce fut un spectacle risible et touchant de voir la conversion subite des vieux brigands armagnacs. Ils ne s’amendèrent 193pas à demi. La Hire n’osait plus jurer ; la Pucelle eut compassion de la violence qu’il se faisait, elle lui permit de jurer :
Par son bâton. Les diables se trouvaient devenus tout à coup de petits saints. (§ 93196.)
Je donnerai maintenant l’une des meilleures pages de Le Brun ; elle se place au moment de la marche de l’armée royale sur Orléans, et sert au même développement de Michelet, après les quelques lignes qui précèdent :
On était à la fin du mois d’avril, à cette riante époque de l’année, où, surtout dans ces contrées, plutôt favorisées du retour du printemps que ne le sont les bords de la Seine, la terre, impatiente de dépouiller sa robe de deuil, se revêt d’un voile de verdure, et pare déjà son sein de marguerites et de violettes. Celui qui n’a pas contemplé ce réveil de la nature, dans les champs fertiles de la Touraine, aux environs de Blois, sur les belles rives de la Loire, n’a jamais connu la saison des roses. Là semblent de tous côtés s’élever, avec une rapidité qui tient de l’enchantement, des palais de feuillage, des temples de verdure. Chaque arbre, en balançant sa tige couronnée, confie aux souffles du matin les parfums les plus doux, et verse autour de lui une pluie de fleurs éclatantes ; les chemins en sont couverts, la terre en est semée ; les ruisseaux suivent leur cours entre des bordures de glaïeuls et de lis (note : il s’agit ici du lis de mai ou des vallées, autrement dit, muguet de mai) ; des touffes de lilas, des buissons de roses sauvages, semblent se pencher sur la tête des voyageurs, comme pour les retenir sous leur ombre hospitalière ; tandis qu’une multitude 194d’oiseaux différents de chant et de plumage, peuplent la forêt reverdie, les vergers renouvelés, les haïes d’aubépine en fleurs, et semblent, en saluant les beaux jours revenus, célébrer les beautés de ce riant Jardin de la France. (II, 3-4.)
Deux pages plus bas (dans l’intervalle, Le Brun décrit le cortège des prêtres, traduit le Veni Creator, et raconte brièvement la marche sur Orléans), il reprend :
Elle exhortait souvent les guerriers à se confesser et à avoir confiance au Seigneur. Elle ajoutait que, s’ils se trouvaient en état de grâce (si essent in bono statu), avec le secours de Dieu, ils remporteraient la victoire. Ses paroles animées, sa conduite exemplaire, l’appareil religieux dont elle était environnée, commençaient à faire impression sur l’esprit des soldats. La plupart se confessèrent. Jeanne elle-même reçut, au milieu d’eux, la sacrement de l’Eucharistie. Cette cérémonie auguste peut faire une impression plus tendre dans l’enceinte paisible d’un temple, à l’ombre mystérieuse de ses voûtes, ou sous la lumière surnaturelle et pour ainsi dire fantastique qui s’échappe de ses vitraux colorés ; elle en doit peut-être produire une plus profonde en plein air, sous un ciel pur, dans des champs parés d’une verdure nouvelle, où nul ouvrage de l’homme ne semble interposé entre le suppliant et la Divinité ; où, libre d’élever les yeux jusqu’à la voûte azurée, l’homme se sent plus immédiatement placé sous les regards de son Dieu, de ce Dieu qui lit dans les replis des cœurs et les ténèbres des âmes. Combien surtout doit-elle frapper les esprits, mêlée à l’appareil de la guerre, environnée de l’éclat des armes, de la foudre des rois, des pompes de la victoire et de la mort ! Quel contraste touchant devait offrir ce spectacle d’un Dieu descendu du ciel, renouvelant son sublime sacrifice, et changeant sa substance pour nourrir du pain des anges une faible créature, au milieu de ces rangées de casques aux 195panaches flottants, de ces longues lignes de brillantes armures, et de cette forêt de lances étincelantes des premiers feux du soleil ! (II, 6-7.)
Michelet coupe toute description, toute imagerie, tout pathos pieux ; il spiritualise les impressions, et les engage en une symphonie d’un tonalité presque immatérielle, d’une légèreté miraculeuse, où le rajeunissement de la nature étend sa caresse sur le rajeunissement des cœurs. Quelle fraîcheur pour les sens et pour l’âme !
Elle avait commencé par exiger qu’ils laissassent leurs folles femmes et se confessassent197. Puis, dans la route, le long de la Loire, elle fit dresser un autel sous le ciel, elle communia, et ils communièrent. La beauté de la saison, le charme d’un printemps de Touraine, devaient singulièrement ajouter à la puissance religieuse de la jeune fille. Eux-mêmes, ils avaient rajeuni ; ils s’étaient parfaitement oubliés, ils se retrouvaient, comme en leurs belles années, pleins de bonne volonté et d’espoir, tous jeunes comme elle, tous enfants… (§ 94)198.
Nul développement n’illustre mieux que celui-là la puissance de raccourci de Michelet, sa facilité d’émotion, sa fraîcheur d’imagination, la sobriété de ses moyens et l’envolée de son art. Le mouvement et le coloris de ce paragraphe en ont fait, en 1853, la conclusion indiquée 196au premier chapitre, autant que sa date dans l’histoire de Jeanne.
Ailleurs, Michelet dégage une impression que Le Brun n’a fait qu’entrevoir :
La douceur et la patience de la jeune guerrière, écrit Le Brun, ne se démentirent jamais que sur un seul point. Le vice et la débauche excitaient en elle une horreur si grande, qu’elle ne pouvait réprimer les transports d’indignation dont elle se sentait saisie à la vue des excès où s’abandonnait avec des femmes sans honte une soldatesque effrénée. Le bonheur rend l’esprit fort. L’ivresse des succès avait peu à peu enhardi cette multitude ignorante et sans mœurs, au point de braver ouvertement à cet égard et les ordres du roi et ceux de la guerrière sainte ; et l’exemple des chefs, livrés aux mêmes désordres, ne servait que trop à les encourager. On eût dit que ceux-ci cherchaient par la tolérance qu’ils accordaient là-dessus à leurs troupes, aussi bien que par les excès qu’ils se permettaient eux-mêmes, à faire mépriser l’autorité de la Pucelle, et à lui enlever à la fois l’attachement et le respect de l’armée. L’impudence et le cynisme des soldats devinrent tels, que Jeanne d’Arc poursuivit un jour l’épée à la main une femme qu’elle avait surprise au milieu des hommes d’armes, et que frappant sur eux et sur cette femme du plat de son épée, elle la rompit en deux. C’était justement l’épée mystérieuse qu’elle avait envoyé prendre dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, et avec laquelle elle avait
fait tant de belles conquestes. On la donnaà des ouvriers pour la refondre ; ce qu’ilz ne peurent faire, ni ne la peurent oncques rassembler. (II, 398.)
Et Michelet :
Chef de soldats indisciplinables, sans cesse affligée, blessée de leurs désordres, elle devenait rude et colérique, 197au moins pour les réprimer. Elle était surtout impitoyable pour les femmes de mauvaise vie qu’ils traînaient après eux. Un jour, elle frappa de l’épée de Sainte-Catherine, du plat de l’épée seulement, une de ces malheureuses. Mais la virginale épée ne soutint pas le contact ; elle se brisa, et ne se laissa reforger jamais. (§ 148.)
Les mots plat de l’épée
ne sont pas dans les documents (duc d’Alençon, Jean Chartier) ; ils sont de l’invention de Le Brun. Michelet les avait d’abord oubliés dans sa seconde rédaction ; il les a ajoutés dans l’interligne et délicatement soulignés d’un adverbe qui est de lui. Il dégage le pittoresque. On lit dans Le Brun II 90 :
L’amazone et la foule qui l’avait suivie passèrent la Loire sans obstacles. Le soleil se levait en ce moment.
Michelet supprime la première phrase et commence artistement son § 110 :
Le soleil se levait sur la Loire, au moment où tout ce monde se jeta dans les bateaux.
La suggestion initiale vient de la Chronique sans titre 317, où elle est perdue dans le texte : environ le soleil levant
. Ce qui n’était qu’une indication d’heure dans le document, et à peine davantage chez Le Brun, fournit à Michelet un paysage discret, mais évocateur.
Dans un long passage (42 lignes) de l’Histoire au vray cité par Le Brun II 20, qui décrit l’entrée à Orléans, il cueille deux traits seulement, et il en intervertit l’ordre :
C’était à qui toucherait au moins son cheval. Ils la regardaient
comme s’ils vissent Dieu.
— descendu entre eulx, et non sans cause
, continue le document ; Michelet 198coupe après le mot frappant (§ 96). J’ai montré plus haut (p. 49) comment l’emploi du même procédé avait abouti à l’un des tableaux les plus admirables de l’ouvrage.
Je pourrais faire la même démonstration à propos de L’Averdy. Son-style est grave, mais tendu et abstrait. Michelet l’abrège, l’assouplit, le colore, le vivifie, et lui emprunte les termes énergiques qui lui semblent de bonne prise.
En ce sens, son art est très classique ; c’est un art de choix, de sobriété, de force et de justesse délicate. Rien ne tend à la luxuriance ; tout se concentre et se ramasse.
2. Michelet et lui-même ; le manuscrit
Michelet a la facilité du premier jet. Son premier mouvement est de richesse, de pléthore même ; il se livre à a verve, laisse courir sa plume, cause, se fait des objections, s’apostrophe, interpelle les ennemis de Jeanne, dans un flot de développement aisé, uni et simple. Il y a plaisir à le surprendre dans le vif élan de l’inspiration. Mais il ne s’en satisfait pas, et, somme toute, il n’a pas autant de facilité ou du moins le genre de facilité qu’on attendrait de son imagination et de sa sensibilité. Il ne trouve pas toujours d’emblée l’expression forte, le tour nécessaire, la ligne simple, la coupe heureuse. 199Il tâtonne. Même sa rédaction finale abonde encore en ratures. C’est sans doute qu’il n’écrit pas dans l’état de concentration artistique ; il est historien, narrateur et philosophe ; il écrit au bout, et se donne un choix. Mais il manœuvre à travers les retouches de ses brouillons avec une adresse et une sûreté remarquables.
Pensera-t-on que le texte de Le Brun l’a gêné ? C’est une condition de travail fâcheuse que de résumer ou de récrire un devancier ; une forme écrite dont on veut à la fois s’inspirer et s’écarter pèse plus lourdement sur la pensée que le document pur et simple ; elle arrête l’élan, glace l’échauffement intérieur qui font le talent. Mais on a vu avec quelle aisance souveraine il manie Le Brun ; les développements qu’il lui emprunte semblent couler de source ; ce sont ses développements à lui qui sont les plus travaillés. Il semble répondre assez vite à l’excitation d’autrui ; la sienne est plus lente.
Il se montre très classique par la sévérité de ses mises au point ; il vise à la perfection, ou du moins à sa perfection.
Le nombre des radiations est énorme ; ici réapparaît son amour de la brièveté. L’appareil critique et le texte sont sensiblement de la même longueur. Michelet sacrifie presque l’équivalent de sa rédaction finale. Il procède tantôt par menues suppressions, tantôt par coupes sombres ; il allonge rarement.
Ces radiations sont de tout ordre. Les unes sont insignifiantes 200et se rencontreraient aussi bien chez un novice ; Michelet donne la chasse aux adjectifs surabondants, aux doublets et pléonasmes, aux mots qui vont de soi, aux banalités et platitudes, et nettoie son texte des redondances de l’improvisation ; ce travail d’élagage ou d’échenillage s’est poursuivi jusque sur les épreuves. D’autres portent sur le fond ou sur la pensée ; c’est l’historien qui renonce aux excès de précision, qui supprime les explications évidentes ou hypothétiques, les circonstances intermédiaires enveloppées dans le fait final, les jugements signifiés suffisamment par le contexte ; il se réduit à un sommaire des faits, à la quintessence des idées. Pour être au-dessous ou en dehors de l’art, ces radiations ne l’en servent pas moins indirectement. Et enfin, il y a les radiations d’art. Mais elles vont toutes, historiques, philosophiques ou littéraires, dans le même sens. Elles tendent toutes à une forme ardente, forte, pressée, frémissante. Elles ont assuré la netteté, l’équilibre et l’unité du livre.
Michelet donne l’impression d’un sculpteur qui dégage une statue svelte et nerveuse d’un bloc de glaise débordant. Comparez les deux rédactions du § 134, et voyez combien le texte final est d’une ligne plus fine, plus distincte. Les antithèses et les parallélismes si expressifs du § 183 (ci-dessus p. 155) s’annoncent à peine dans le premier jet. On pourrait multiplier les exemples.
201Les corrections sont nombreuses. Prenons le beau § 132 :
Telle fut là vertu du sacre et son effet tout-puissant dans la France du nord, que dès lors l’expédition sembla n’être qu’une paisible prise de possession, un triomphe, une continuation de la fête de Reims. Les routes s’aplanissaient devant le roi, les villes ouvraient leurs portes et baissaient leurs pont-levis. C’était comme un royal pèlerinage de la cathédrale de Reims à Saint-Médard de Soissons, à Notre-Dame de Laon. S’arrêtant quelques jours dans chaque ville, chevauchant à son plaisir, il entra dans Château-Thierry, dans Provins, d’où, bien refait et reposé, il reprit vers la Picardie sa promenade triomphale.
C’est un développement personnel (il n’en subsiste qu’une rédaction) ; tout le fond, jusqu’au bien refait et reposé
, vient de Le Brun ; toute la forme, de Michelet. Celui-ci a ajouté dans l’interligne trois mots, dont deux essentiels pour fixer le ton : tout-puissant, un triomphe, devant le roi. Il a supprimé un participe qui rappelait inutilement dans la joie du triomphe les défiances de naguère : l’expédition tant redoutée. Il a remplacé cérémonie par fête, aise par plaisir. Il a hésité sur quatre rédactions : pour trouver le mot n’être (l. 3), il a barré sur la ligne se réduire à et au-dessus devoir n’être ; avant d’imaginer : C’était comme un royal pèlerinage (guerrier : mot barré), il avait écrit : Le nouveau roi semblait poursuivre un triomphant ; à la phrase générale : Le roi reçut la soumission de la Beauce, il a substitué l’énumération des villes où il entre, avec les noms des églises qui ne sont pas donnés par les sources ; enfin, il a trouvé, 202remplacé par militaire (pour éviter une répétition), puis récrit l’épithète finale triomphale, qui lance comme en plein ciel le mouvement du morceau. Soit dix retouches, au moins, la plupart graves, et toutes bonnes, en quelques lignes.
L’exemple n’a rien d’exceptionnel, loin de là ; par lui on peut juger du reste.
Ce n’est sans doute pas un hasard si presque toutes les rédactions antérieures subsistantes portent sur les développements personnels. Michelet a dû les mettre de côté jusqu’au dernier moment et les conserver pour les revoir. Au contraire, les morceaux inspirés de Le Brun ont dû lui paraître suffisamment poussés (ou peut-être de moindre intérêt) pour que les brouillons en fussent devenus inutiles.
De nature ou par habitude, il a, je l’ai dit, un style énergique, concret, nourri de choses. Dans ses corrections, il substitue le mot unique, synthétique, au groupe de mots ; le mot plein, au mot creux ; le mot expressif au mot vague199. Ses retouches, comme ses ratures, ne vont 203qu’à mettre au point les faiblesses et les à peu près inévitables de l’improvisation. Il y a quelquefois perte des rédactions antérieures à la rédaction finale ; mais la perte même finit encore par se tourner en gain ; un style qui serait uniformément nourri et fort ressemblerait à un bloc cyclopéen ; il faut des ombres pour que les lumières ressortent, des détentes pour faire apprécier la vigueur ; chaque correction doit être jugée dans son harmonie avec l’ensemble.
Il élimine les fadeurs, d’ailleurs rares200.
Il supprime, quand sa sensibilité ou ses théories ne sont pas en jeu, le jargon moderne, l’abstraction philosophique, ce qui dépasse la sphère des idées ou des sentiments de Jeanne201. Mais ici les exemples contraires l’emporteraient.
Quand il a trouvé le mot concret, le mot-chose, il s’arrête. Très peu coloriste, il ne raffine pas sur la couleur ; il la prend à peu près comme elle vient. Les effets 204de couleur qui ont bénéficié de corrections se comptent202.
De même, s’il est plus sensible à la ligne, il la caresse et l’aiguise rarement, et ne creuse guère le relief. Parmi les quelques effets qu’on en pourrait citer, je n’en vois pas beaucoup plus de deux qu’il ait travaillés, encore n’est-il pas bien sûr que ce soit pour des raisons artistes : la croisée des routes de Vaucouleurs, où il a obtenu un effet géométrique assez net (§ 41), et l’attitude de Papinien devant Caracalla (§ 242) : celle-ci n’est qu’indiquée, mais la sévérité de la ligne romaine et le souvenir historique 205se profilent derrière sa phrase, sans qu’il y ait peut-être visé.
Chez lui comme chez tous les écrivains, le relief tient à la coupe de phrase ; mais, en général, cette phrase ne se propose pas d’évoquer, encore moins d’accuser la forme ; elle répond à un autre dessein.
Si elle semble aller dans le sens de la plus grande plasticité, si Michelet paraît surtout un modeleur, un pétrisseur de phrases, c’est pour réaliser le rythme qu’il porte en lui, et la ligne qu’il recherche est d’ordre musical. Le mot plasticité ne convient donc pas pour la définir. Elle traduit un mouvement, une agilité, une trépidation intérieures qui sont ce qu’il y a de plus intime et de plus personnel en lui.
En somme, malgré le nombre des radiations et des corrections, il n’y a pas de contradiction ni de contrariété entre le premier jet et la rédaction finale ; il n’y a même pas en général une distance très grande de l’un à l’autre. Michelet ne s’efforce pas vers des qualités qui sont hors de sa nature et de ses prises, comme le font tant d’écrivains, et non des moindres, dont l’idéal contrecarre le talent. Il réalise simplement la plénitude et la perfection de ses qualités naturelles. Tantôt sa rédaction définitive va au delà de sa rédaction antérieure, tantôt elle reste en deçà ; mais ce sont mouvements sur la même ligne, déplacements dans la même gamme ; variations dans le même ton.
C’est pourquoi son œuvre est restée vivante et fraîche.
206III. L’art
La frontière qui sépare l’art de la nature chez Michelet n’est pas facile à tracer ; j’ai dit que son vocabulaire même rentrait déjà dans la création d’art. Jetons un coup d’œil sur des créations qui passent d’ordinaire pour plus méditées et que l’usage fait dépendre de l’art plus étroitement.
1. La composition
Dans l’ensemble, la chronologie la commandait.
On a vu que Michelet concevait la vie de Jeanne comme une sorte de mystère en cinq actes, l’un des actes comprenant deux parties ou tableaux : la révélation, l’action, l’honneur, la tribulation et la trahison, la passion.
Son plan extérieur ne répond pas à ce cadre. Il faut pourtant admirer son instinct d’équilibre et son sens des proportions. Jeanne d’Arc, dans l’Histoire, tenait en deux chapitres. Quand il s’arrêta en 1853 à une autre division, la matière se répartit d’elle-même en six sections, toutes terminées par un morceau à effet remarquable, 207sauf une : chronologiquement, la section V, la Tentation, commence trop tard ; artistiquement, elle commence trop tôt de deux paragraphes (262 et 262 bis ; ce dernier retiré en 1853) ; la section IV tourne court. On remarquera aussi que l’action et l’honneur, la tribulation et la trahison ne font de part et d’autre qu’un chapitre, la passion trois ; mais il est loisible au lecteur de prolonger la tribulation dans le procès.
Sous cette réserve, Michelet aurait prévu en 1840 son plan de 1853 qu’il n’aurait pas disposé sa matière autrement.
Ces morceaux à effet, qui se répondent d’un chapitre à l’autre et marquent les étapes de l’histoire, font de beaux contrastes. C’est la rénovation de l’armée, avec son merveilleux mouvement de croisade ; le sacre, et la glorification de la Pucelle, sur qui les yeux se fixent comme sur chose venue de la part de Dieu
; les armes de Jean de Ligny, un chameau succombant sur le faix, avec la triste devise inconnue aux hommes de cœur : Nul n’est tenu à l’impossible
, symbole d’impuissance et de lâcheté ; la dure condition de l’âme qui traîne sa chair et sous la loi chrétienne ne peut s’en délivrer, symbole de misère, de servitude et de mort imposée (ceci est plus faible) ; enfin, les anecdotes édifiantes qui suivent le supplice. Il faut y ajouter les admirables regrets de la vie chrétienne qui ouvraient le chapitre V et que Michelet a si malheureusement abandonnés. 208Chaque moment essentiel du drame, le sens profond de chaque chapitre se trouve exprimé par un tableau symbolique de grande beauté qui en fixe la valeur d’histoire ou de légende et de psychologie ; à partir du troisième, les tableaux vont s’assombrissant et se chargent de mélancolie, jusqu’à la glorification finale.
Dans le détail, J’ai noté que Michelet abandonne souvent l’ordre strictement chronologique de Le Brun et rapproche les développements analogues. Il en résulte deux ou trois entorses au plan vrai, et toute la fin du chapitre IV suit un ordre factice, qui brouille les choses. Mais c’est un défaut léger, en comparaison du gain énorme de concentration, de rapidité et de clarté que l’ouvrage en retire. Les autres chapitres vont un train admirable ; l’équilibre et le balancement des parties, les parallélismes et les contrastes des développements satisfont entièrement l’esprit.
2. Imagination et sensibilité
Si j’ai bien fait comprendre l’essence et la logique de ce talent, on ne s’attendra pas à trouver beaucoup d’images dans Jeanne d’Arc. Michelet exprime les choses si directement, sa langue leur est si adéquate et consubstantielle qu’il n’a pas besoin de les prolonger ou de les éclairer les unes par les autres. L’image ne se surajoute pas à l’action, à l’idée, au sentiment ; elle les exprime. Le mot fait image ou métaphore à lui seul ; c’est pourquoi les images sont rares.
209En voici deux, les seules peut-être, et la seconde est bien filée, mais n’a rien de très curieux :
Les plus prosaïques des hommes, les Écossais du bas pays, se sont trouvés poètes parmi les hasards du border ; de ce désert sinistre, qui semble encore maudit, ont pourtant germé les ballades, sauvages et vivaces fleurs. (§ 52.)
L’indolent jeune roi lui-même finit par se laisser soulever à cette vague populaire, à cette grande marée qui montait et poussait au nord. (§ 121.)
Ni l’une ni l’autre de ces images n’est pure ; elles enveloppent toutes deux une comparaison, c’est-à-dire une analogie intellectuelle. De comparaison explicite, je n’en vois guère qu’une, mais elle est jolie par sa justesse :
Le roi (d’Angleterre) restait à Calais, comme un vaisseau échoué. (§ 175.)
Souvent, d’ailleurs, le mot fait comparaison, comme il fait image ; cela aide à la nudité, à la netteté directe du style. Ici encore l’intelligence intervient ; on trouve des rapprochements de choses et d’idées qui ne sont pas toujours beaucoup plus que des jeux de mots, comme l’assimilation du combat qui se livra dans le cœur de Jeanne avant son départ de Domrémy aux combats contre les Anglais, ou de la guerre théologique à la guerre proprement dite (§§ 60, 271, etc.).
Les tableaux sont nombreux, mais en général peu poussés et réduits à une indication plus ou moins évocatrice. Michelet ne concentre pas, ne découpe pas le pittoresque ; mais il y a des exceptions.
210La ligne, au repos et en mouvement, l’inspire parfois assez bien ; les gestes, les attitudes, les silhouettes, les groupes, les cortèges se voient. C’est le chêne des partisans (§ 42) ; Jeanne à cheval, dans son opposition un peu simplette de blanc et de noir (§ 86) ; la double procession des prêtres devant Orléans, inventée par Michelet (§ 99)203 ; le sacre (§ 128) ; la jolie attitude de Jeanne, les yeux au ciel (§ 131) ; l’attitude ferme de Lohier à l’égard de Cauchon (§ 242) ; mais aucun de ces tableautins n’affirme un talent de dessinateur bien remarquable ; ce sont des ébauches, moins même que des ébauches, car ils ne promettent rien de mieux, ils épuisent la vision de Michelet.
Les effets d’étendue, les paysages larges ne lui réussissent pas mal, surtout quand une ligne un peu précise les dessine au lointain ; la couleur leur manque le plus souvent. La description de la Lorraine, qui se termine par un trait de pittoresque historique bien venu (§ 37) ; la croix des routes de Vaucouleurs (§ 41) ; ce que Jeanne voyait de sa fenêtre (§ 51) ; le printemps de Touraine (§ 94) ; le lever de soleil sur la Loire (§ 110) ; la messe et l’autel dans la plaine après la délivrance d’Orléans (§ 113) : la description de la Beauce (§ 119) ; la promenade triomphale après Reims (§ 132) ; le donjon du Crotoy (§ 186), etc., tout cela élargit agréablement le récit 211au passage. L’imagination de Michelet semble heureuse de s’évader dans l’espace ; elle s’enlève brusquement, d’un coup d’aile, mais pour se poser bientôt ; nulle puissance exceptionnelle ne distingue son vol.
Michelet n’est vraiment artiste, grand artiste, que sous l’influence du sentiment ; il a besoin de cette exaltation, de ce feu intérieurs pour aiguiser sa vision. Il produit alors des effets pénétrants ou puissants, comme dans une ivresse de sympathie ou d’amertume ; le lugubre et le bouffon l’inspirent admirablement ; toujours sobre et bref, d’ailleurs, et économe de ses moyens. Par là, il se rapproche peut-être du romantisme, mais il reste sur le seuil. Le jardin sous l’église (§ 58), les pressentiments de Jeanne (§ 156), la volée des cinq cents cloches sur Rouen le jour de Pâques (§§ 262-262 bis), sont de jolies choses, et plus encore cette notation si tendre :
Fille de la campagne, née sur la lisière des bois, elle qui toujours avait vécu sous le ciel, il lui fallut passer ce beau jour de Pâques fleuries au fond de la tour. (§ 251.)
La force du sentiment multiplie la puissance du paysage, si simple en lui-même, et dont on ne sait ce qu’il caresse le plus, de l’œil ou de l’âme. À cette date, Michelet serait le poète de l’âme plus que de la nature : il fait servir les choses à l’émotion.
C’est pourquoi le récit de l’abjuration et surtout du supplice reste son chef-d’œuvre. C’est une succession presque ininterrompue de tableaux. Les uns se réduisent 212à une ou deux expressions, comme cette admirable notation de silence du § 319, qui appartient à Michelet ; les autres sont achevés, trop achevés même, telle la communion solennelle de Jeanne, qui ajoute tant au document (§ 305). Mais ils sont tous emportés dans un mouvement de douleur et de spiritualité si ardent que leur force d’évocation passe de loin leur force d’expression, pourtant remarquable. Prenons garde que cet art n’est pas un art de suggestion physique ; il ne dit pas moins pour faire voir davantage ; l’imagination du lecteur ne déborderait pas les lignes des tableaux, si le cœur ne se gonflait. L’émotion reste souveraine ; c’est pourquoi Michelet ne pousse ni à la couleur ni au relief ; traités pour eux-mêmes, ils deviendraient un obstacle, en détournant l’esprit et l’âme du drame qui se joue.
Le récit du supplice est d’une ordonnance impeccable204. Michelet ne l’a pas atteinte du premier coup. Nous n’avons pas ici seulement une inspiration du génie, mais un calcul de l’art. L’intensité ce l’émotion n’a pas gêné, elle a discipliné et surexcité son talent ; c’est la marque des grands artistes. Le dessin primitif était plus simple, au moins pour les derniers moments de Jeanne ; le récit allait droit son chemin, jusqu’à la mort. Michelet l’a coupé, filé, en y introduisant des paragraphes de réflexions (§§ 323-325) ; et cela pour dégager son admirable 213finale :
Elle répétait le nom du Sauveur… Enfin ; laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri :
Jésus !
Ce mot, que Jeanne a prononcé tout le long de son agonie, s’était présenté plus d’une fois à Michelet, et il l’avait admis dans son manuscrit205. Avec une admirable sensibilité religieuse et humaine, il l’a reculé sévèrement jusqu’au bout, fait attendre, et enfin lancé. Il faut suivre le récit embrouillé de Le Brun pour saisir la souveraineté de son art ; des nombreux documents parallèles où son auteur s’embrouille, il n’a gardé que le plus simple, le plus direct, la déposition de l’humble Massieu (avec un mot d’Isambard), mais il en a dégagé la grandeur :
Et en continuant ses louanges et lamentacions devotes envers Dieu et ses saincts, dès le derrain mot, en trespassant cria à haulte voix : Jhesus !
Un autre détail montre avec quelle attention il a préservé l’unité d’émotion et ménagé les contrastes. Il n’a eu garde de rapporter, comme Le Brun, avant la mort, le rire de quelques Anglais. Il l’a rejeté après et adroitement encadré, annulé :
Dix mille hommes pleuraient… Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire.
Viennent enfin les anecdotes pieuses qui sont, de la part des Anglais, un aveu d’égarement, un commencement de réparation, une promesse de sanctification.
2143. Le conteur
Le vrai talent de Michelet est donc celui d’un conteur.
L’histoire est un conte, en plus d’un sens. Michelet n’appartient proprement à aucune des écoles historiques du commencement du XIXe siècle ; il est à lui seul une école. Mais, s’il fallait le rattacher à un groupe, c’est avec l’école narrative qu’il aurait le plus d’affinités. Sa philosophie s’exprime à travers son récit, s’y insinue en explications, le coupe de parenthèses.
Son style dru, concret, vivant, rythmé, attache le lecteur.
Son mouvement, sec ou large, l’emporte sans le laisser respirer. Les deux premiers chapitres sont d’une allégresse charmante, le dernier d’un emportement amer.
La variété des tons égale celle d’un roman d’aventures. L’ouvrage commence comme un conte de veillée ; il continue en épopée, une épopée foudroyante qui change en une semaine la face des choses ; il se termine en drame, et le drame s’achève en apothéose. Dans l’intervalle, l’aridité et l’ignominie de la procédure se tassent entre les belles réponses de Jeanne à ses juges, les angoisses morales de la Tentation, les âpres duels des monitions.
Il n’est pas jusqu’aux tableaux, quelque peu appuyés qu’ils soient, qui ne détendent, diversifient, colorent, égaient ou assombrissent le récit.
215Toutes les formes de récit se trouvent dans Jeanne d’Arc.
Michelet ferait un excellent narrateur militaire. Il n’a pas eu à relater de grandes batailles ni à débrouiller des plans profonds. L’art de la guerre était simple au XVe siècle : pousser devant soi, tendre des embuscades, choisir (ou ne pas choisir) son terrain, attaquer de flanc où de queue ; du côté anglais se retrancher derrière des palissades de pieux aiguisés, c’était toute la tactique et toute la stratégie ; Jeanne, avec sa belle vaillance, sa confiance mystique dans le succès, n’était pas femme à les compliquer. Mais Michelet saisit sans effort le trait saillant de la manœuvre, et le met en valeur par la suppression des circonstances accessoires. Il a aussi l’âme requise. Il appartient à l’armée des pacifistes nationalistes et humanitaires. Il aime les belles prouesses, les vaillants coups d’épée. Il a la fibre française, le goût de la cocarde, la crânerie belliqueuse et inoffensive qui fait dresser la tête et tendre le jarret au passage de la musique militaire. Et puis, c’est de Jeanne, c’est du peuple de France qu’il raconte les exploits ; ses campagnes rapides comme l’éclair l’enchantent, d’autant plus que les Anglais en font les frais. De là cette belle humeur, cette vivacité allègre, qui ont toujours distingué nos chroniqueurs et nos mémorialistes.
Michelet est encore un excellent anecdotier, et l’anecdote tient une place large dans son livre, au point d’y 216prendre souvent la place de l’histoire. Il sait élaguer le détail secondaire, se réduire au trait essentiel et significatif : ici aussi son parti pris de brièveté l’a bien servi.
La narration poétique lui réussit mieux encore. Pour la légende, il excelle à trouver les expressions légères et caressantes, les tons pâlis et comme spirituels, les lumières de rêve. Si sa palette n’abonde pas en couleurs chaudes, il sait avoir les délicatesses de dessin et les finesses de teintes qui rappellent les Primitifs.
Mais son triomphe est la narration dramatique et pathétique. Il faut toujours en revenir au récit du supplice pour se faire une idée complète de son talent. Nul récit n’est plus simplement beau, grand, émouvant. Les faits sont si bien distribués, les tableaux si bien composés, les développements si exactement répartis, les mouvements psychologiques — terreurs et vacillations, reprises d’espoir et relèvements — calqués si justement sur les moments de l’action, l’émotion si puissante, mais si sévèrement contenue dans ses effusions, que le récit se développe d’une haleine, sans arrêts, sans hâte, sans heurts, sans raffinement ni recherche, avec une plénitude magnifique.
Il faut comparer Michelet à ses sources pour mesurer sa grandeur : je le fais dans mon Commentaire. L’Averdy, cherchant, mais ne trouvant guère, le vrai des choses, va de discussion en dissertation et s’embarrasse souvent dans sa dialectique. Le Brun, moins juriste et 217moins logicien, mais narrateur diffus et inégal au poids des documents, amortit l’intérêt dans les méandres de ses citations, les lenteurs de sa pensée et les pompes de son style. Michelet a taillé hardiment dans leur texte, oublié ou intériorisé (sauf deux exceptions) leurs scrupules de droit et de critique, visé surtout à écrire une belle histoire pathétique. Il y a merveilleusement réussi. De cette mort pareille à tant de morts par sa cruauté, il a fait jaillir le sublime, il a dégagé une leçon haute et éternelle, en y montrant, jusqu’au dernier soupir de Jeanne, dans l’oubli de soi le plus doux et la plus méritoire des confiances en Dieu, le triomphe de l’Esprit.
C’est le sens final de son livre.
[Conclusion]
Et voilà cette œuvre si vantée.
De recherche, à peu près point, et guère plus de critique.
Mais une vive intelligence ; des intuitions très fines ; de hautes et séduisantes théories — intensément modernes, nées d’une sensibilité presque toute subjective.
Un sens profond de la vie intérieure ; un don supérieur de psychologie.
Un grand cœur ; une tendresse exquise, sans effusions verbales, et d’autant plus pénétrante.
Un grand talent, de peintre rarement, de poète, de dramaturge, de conteur et d’écrivain, toujours.
218Cela suffit à faire un beau livre ; mais un livre fort, un grand livre ?
Qu’en reste-t-il ? Tout, et rien.
Rien, c’est un peu trop dire ; mais, vraiment, il en reste bien peu de chose, si on le prend pour une œuvre d’histoire et de critique. Qu’en a-t-il passé dans les œuvres ultérieures ? Si la quête ardente de la vérité, le sacrifice de soi au document, le souci de la nuance constituent l’histoire, Michelet historien laisse bien à désirer.
Tout, si on y cherche un beau poème, une légende tendre et terrible, une âme, un talent. La force d’émotion, la séduction en restent aussi prenantes qu’au premier jour. Il n’a pas une ride. La fraîcheur n’en est point ternie.
L’essentiel est de le bien prendre, et de ne pas lui demander ce qu’il n’a pas.
On n’y trouve guère Jeanne d’Arc, au moins la vraie ; mais on y trouve, à chaque ligne, Michelet.
Il révèle clairement sa forme d’esprit. C’est un esprit habituellement sans précision ni application, pétulant, généreux, immédiat dans ses réactions, emporté par l’imagination et la sensibilité, plus soucieux de se trouver dans les choses que de les trouver, prompt à s’envoler dans le royaume de la poésie ; mais là, merveilleusement à l’aise, chez lui, riche de vues fines et tendres, prodigue de coups d’aile, et si humain…
Fin
Notes
- [173]
Mon chapitre était écrit quand ont paru (décembre 1923) les deux volumes de M. Refort : Essai d’introduction d’une étude lexicologique de Michelet ; L’art de Michelet dans son œuvre historique jusqu’en 1867. Je n’y ai rien changé.
- [174]
Je dois donc me borner à quelques échantillons :
nous voyons un frère Richard remuer tout le peuple (35) ; de quoi faire trembler une fille (70) ; les Français refluèrent (105) ; ce flot de peuple exalté (109) ; la foule déborda, cette mer de peuple (112) ; affluaient des gens, un irrésistible élan de pèlerinage, la masse allait grossissant (121) ; les routes s’aplanissaient (132) ; il allait grossissant et s’arrondissant de la ruine générale (169) ; la fortune allait le chargeant et le surchargeant (170) ; il avait cru tout entraîner (175) ; pour enrayer dans cette descente si rapide des affaires anglaises (190) ; elle retomba, elle s’attendrit (212) ; l’homme qu’il tremblait d’avoir pour archevêque (247) ; ébranlée (255) ; l’Esprit éclatait (274) ; vacillé dans sa foi (315) ; etc.
- [175]
Prendre possession (116) ; les Anglais commencèrent à s’éblouir (125) ; pour assurer Paris (134) : ce prêtre régnait (135) ; il fallait qu’elle souffrit (146) ; La Hire déchaîna ce redouté capitaine (189) ; pour allumer seulement (311), etc.
- [176]
Aux §§ 114 et 125, les adjectifs prodigieux et magique.
- [177]
Baudricourt lui dit qu’il n’y avait rien à faire, sinon… (62) ; se cotisèrent (67) ; c’était une belle fille et fort désirable (75) ; sa vie ne tenait qu’à un fil (109) ; se risqua à passer dessus, rétabli tant bien que mal (112) ; les fortes têtes du conseil souriaient (117) ; enragé qu’il était d’avoir montré le dos (120) ; jusqu’à rogner le salaire du protectorat, c’était le tuer, dans un pays où chaque homme est coté strictement au taux de son salaire (135) ; que Bedford fût aussi bas (136) ; n’hésitait plus à mettre de l’argent et des hommes dans une guerre (145) ; il méritait cent fois la corde (149) ; il n’avait pas le temps de respirer (170) ; il n’y avait pas de milieu ; Cauchon ne s’amusa pas (= ne resta pas) à Paris, auprès du triste Bedford (178) ; il pousse jusqu’à dix mille francs (180) ; leurs affaires étaient bien malades (189) ; ces graves personnages semblaient sur le point se gourmer (281) ; on croyait les payer d’un petit morceau de parchemin (286) ; ils avaient montré le dos, ils avaient fui à toutes jambes, ces taciturnes Anglais ruminaient (292) ; on n’avait rien plaint au bûcher (311) ; ne songeait guère à chicaner ainsi sa vie (314), etc.
- [178]
Voir I, 287, 311, 313-15, 327-9, 353-4 ; II, 4-5 et 112, 6-7, 121, 126, 271-2, 331, 353-4, 398 ; III, 97. Comparer le pathos militaire et patriotique : I, 79-81, 105-6, 275-6, etc.
- [179]
Les plus beaux passages se lisent aux §§ 48-9, 90-4, 139, 143, 146, 151, 153, 186, 207 ss., 233, 238 ss., 248, 250, 259-66, 274, 295-6, 309, 315, 322. Je ne puis étudier ici plus en détail les moyens par lesquels Michelet donne un corps aux idées. On trouve quelques faiblesses ou incohérences d’expression insignifiantes (§§ 33, 92, 148, etc.).
- [180]
Voir notamment les §§ 121, 148-159, 172, 174, 289 ss. (psychologie du peuple anglais), 311.
- [181]
Voir §§ 139, 153, et encore §§ 42, 52, 58. 60, 117, 123, 143, 159, 172, 177, 178, 233, etc.
- [182]
Voir §§ 33, 88, 118, 120, 136, 137, 142, 145, 183, 190, 233, 240, 250, etc.
- [183]
Voir ci-dessous, p. 204.
- [184]
Voir §§ 70, 84-5, 134, 136, 174-5, 177-8, 180, 191, 267, 271-2, 287 ss., 314.
- [185]
En voici deux exemples.
Il avait hâte de laisser ce pays de famine, de retourner en Flandre, d’y recevoir sa jeune épousée. Les actes, les cérémonies, les fêtes célébrées, interrompues, reprises, remplirent des mois entiers. À Bruges surtout, il y eut des galas inouïs, de fabuleuses réjouissances, des prodigalités insensées, à ruiner tous les seigneurs (§ 164).
§ 53 (les mots entre crochets sont rayés dans le ms.) :
le village saccagé, la maison dévastée, [ils avaient brûlé même] l’église incendiée.
- [186]
Elle se laisserait plutôt condamner, marier (61) ; cet habit serré, fortement attaché (70) ; détruire, raser la ville (140) ; affligée, blessée (148) ; il avait beau donner, perdre, jeter (169) ; désavouer, nier (239), etc.
- [187]
Saisir ce moment, aller hardiment à Reims, mettre la main (116) ; renfermé, forcé (118) ; elle s’élança de cheval, souleva la tête du pauvre homme, lui fit venir un prêtre, le consola, l’aida à mourir (120), etc.
- [188]
§§ 37, 41, 42, 51, 90, 169, 239, 240, 290, 294, 317, 321, etc.
- [189]
Voir en particulier les §§ 81, 82, 86, 101, 104, 112, 133 (l’armée royale vient de se heurter à une armée anglaise et a dû rebrousser chemin), 193, 221, 242, 243 (ces trois dernières purement factices et dénaturant les faits), 275, etc.
- [190]
les jaloux de la Pucelle ; les dévots de la lettre, ennemis jurés de l’esprit ; le croyant de l’avenir (104, 143, 262 bis).
- [191]
en voyant la brutalité du soldat et comme il traitait (120). Ceci est du style littéraire, un souvenir d’études latines.
- [192]
c’était un rude voyage et bien périlleux ; tout chevalier qu’il se croyait et restaurateur de la chevalerie (19, 188).
- [193]
par est suivi deux fois d’un infinitif (192, 234) ; encore un tour littéraire, mais excellent et économique ; de même deux emplois de de au lieu de par (64, 243). Avant que est suivi deux fois de ne (113, 314) ; ailleurs, non.
- [194]
Voir mon édition critique, à la Société des Textes français modernes, Hachette.
- [195]
Son bâton de commandement.
- [196]
Tout l’avantage n’est pas du côté de Michelet. Notons surtout qu’il supprime la réserve finale de Le Brun et du document :
in praesentia ipsius Johannae
(Seguin ; Qui., III, 206). Il en avait retenu l’équivalent dans une rédaction antérieure. Mais ceci n’a rien à voir avec l’art. - [197]
Ceci vient de Le Brun, II, 3, immédiatement après le premier passage cité.
- [198]
Voir les tâtonnements de Michelet à l’appareil critique de mon édition.
- [199]
Les mots en italiques sont rayés dans le ms. : sa sainteté parut évidente, et tous le monde la ville éclata (§ 82) ; la grande et populeuse grande et grosse ville (88) ; on les jaloux (104) ; les fortes têtes du conseil voulaient qu’on allât moins vite souriaient (117) ; un cerf la fit trouver découvrit les Anglais (119) ; Il arriv chaque jour il arrivait à l’armée affluaient (121) ; Ce prêtre était devenu dans la réalité roi régnait (135) ; à entacher de soupçon déshonorer ses victoires (137) ; un même moyen fort puissant efficace (137) ; il méritait cent fois la po(tence) corde (149) ; il parlait d’avoir de se faire des héritiers (171) ; et personne n’avait suivi et les Anglais restaient chez eux ne bougeaient pas (175), etc. ; les exemples sont innombrables.
- [200]
la belle vierge la jeune fille (§ 49) ; ils suivaient cette charmante la jeune sainte (Réd. ant.), Avec leur aimable guide elle (réd, fin., 94) ; une belle fille (145) ; simplicité première de la jeune sainte héroïque (150).
- [201]
parmi ces douces paroles elle sentait l’effroi d’un monde inconnu (158) ; une telle atmosphère de grâce divine, une auréole d’ange (70) ; ils commençaient avec elle une vita nuova (94, R. A.).
- [202]
(Les italiques indiquent les mots barrés). La rouge colonne devient
le rouge sombre de l’incendie
(§ 52) ; dans le tableau des visions,éblouissante
se substitue à grande (lumière),blanches
à douces (§§ 55, 57) ;de grandes ombres sur cette noble une si noble figure
(Réd. ant.) se changent endes ombres douteuses parmi les rayons
(Réd. déf. ; § 146) ; dans le paragraphe sur les pressentiments de Jeanne,le soir
devient sur épreuvesà l’approche du soir
(§ 156) ; à la description de la beauté blonde des Flamandes, la rédaction finale ajoutela beauté sombre du midi
(§ 167) ; les motslà Dieu rayonnait
ont passé par l’état : là était D’autre part Dieu plus visi (§ 238) ;pourquoi ces consolants visages des saintes
pâlissent-ils chaque jour fait place àn’apparaissent-ils plus que dans une douteuse lumière et chaque jour pâlissants ?
(§ 265). Sauf la première correction, cela n’a guère de sens ni d’intérêt ; c’est à peine de la couleur, et même comme lumière, c’est à peu près banal ; certaines de ces corrections sont d’ailleurs d’ordre sentimental. — Ajoutons, et nous serons à peu près complet :ses gros habits rouges de paysanne
(§ 63), notés par tous les biographes, et un tableau assez réussi :C’était le soir ; cinquante torches éclairaient la salle…
(§ 74) ; le document (Bu., 61) dit après disner ; Le Brun, I, 376, explique : sans doute même à une heure assez avancée ; Michelet tranche le mot, à cause des cinquante torches. - [203]
Les mots
et repassa
sont ajoutés dans la marge du ms, soit que Michelet les ait laissé tomber de sa rédaction antérieure, soit qu’il les ait ajoutés pour achever le tableau, mais en tout cas par erreur ; les documents ne les autorisent pas. - [204]
Cependant un puriste trouverait peut-être à redire aux §§ 315, 323-325, où la critique coupe le récit.
- [205]
Je ne crois pas qu’il l’ait pris pour une exclamation de souffrance.