G. Rudler  : Michelet, historien de Jeanne d’Arc (1925-1926)

Livre II : La pensée

5Livre II
La Pensée

I.
La philosophie religieuse1

Né en 1798, Michelet ne fut baptisé qu’en 1816. Il avait devancé la foi positive par l’instinct du cœur ; il crut et pratiqua ; d’esprit, autant que de sensibilité et d’imagination, il fut catholique, sincèrement, simplement. Mais ses études et son mysticisme l’entraînèrent vers d’autres idées.

6En 1839, quand il écrit Jeanne d’Arc2, il est détaché, mais n’est pas dégagé. Une admirable page, qu’il a retirée en 1853, après ses démêlés avec le parti-prêtre et son émancipation définitive, exprime encore la nostalgie de son passé pieux (§ 262 bis). Nul regret du dogme, où il ne se souvient plus d’avoir trouvé la vie. Mais la communion des fidèles, la douceur des cérémonies, leur gravité poignante pendant la semaine sainte, la participation aux souffrances et à la gloire du Christ mort et ressuscité, les échos que le chant des cloches, aux grandes fêtes, éveille dans l’âme des croyants, toutes ces émotions dont Chateaubriand a tiré des accents si suaves, lui remontent au cœur, avec d’autant plus de force que la tentation de Jeanne le ramène à son drame intérieur.

Il est frappé vers le même temps d’un deuil où le remords se mêle au chagrin. Sa femme meurt le 24 juillet 1839, et sa mort ravive en lui le regret de l’avoir négligée, sacrifiée à son travail, méconnue ; il se reproche de ne l’avoir pas élevée jusqu’à lui au moins par l’intelligence des cœurs, — qui ne va guère, il est vrai, sans celle des esprits. Il traverse une crise de désespoir atroce3. Sa sensibilité, retournée en ses profondeurs, ajoute au désarroi de sa raison.

7Sa philosophie reflète fidèlement ces contradictions ; elle présente un mélange singulier de rationalisme et de mysticisme. Son premier mouvement, sa conviction profonde le portent vers le rationalisme. Mais aussitôt, ou presque, le mysticisme vient limiter ou adultérer l’esprit de science ; parfois il le précède ; il se fait jour sous les formes les plus imprévues ; la légende s’insinue dans l’histoire ; le merveilleux se glisse sous les faits. Le croyant, le voyant que Michelet fut toujours se manifeste avec discrétion, parce que l’histoire contient ses effusions, et que d’ailleurs, à cette date, il n’a pas encore développé la puissance éperdue de sentimentalité qui distinguera plus tard son talent ; avec netteté, cependant, car l’histoire de Jeanne le touche au cœur, caresse en lui quelques-unes de ses idées les plus chères, exalte sa foi patriotique et démocratique autant que son humanité. Toute sa nature est en harmonie avec son sujet ; toutes les cordes de sa lyre frémissent et vibrent et chantent en l’honneur de la femme, de la vierge, de la fille du peuple, qui sauva son pays, créa la patrie, affirma les droits de la conscience, tint tête aux puissances conjurées contre elle, et paya son héroïsme d’une mort effroyable. Il n’a ni pu ni désiré se tenir en garde contre un instinct d’idéalisation invincible.

La critique ne sort pas sans dommage de cette attitude contradictoire. L’ouvrage, tiraillé entre des tendances irréconciliables, forme, sous son apparente unité d’allure et de ton, un composé très hétérogène.

8Michelet nous a expliqué son point de vue pour l’ensemble de la vie de Jeanne dans les pages finales du livre X que les tirages à part ne reproduisent pas :

Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut se garder bien d’en faire une légende ; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible.

Et en note, proposant une sorte de Mystère de Jeanne :

Le cadre en serait tout tracé ; c’est la formule même de la vie héroïque : 1, la forêt, la révélation ; 2, Orléans, l’action ; 3, Reims, l’honneur ; 4, Paris et Compiègne, la tribulation, la trahison : 5, Rouen, la passion.

Ces charmantes lignes nous donnent l’une des clefs du livre. Michelet met la légende dans l’histoire, comme il y met le drame et l’épopée ; elle est l’histoire même, dans sa signification symbolique générale ; elle en est la poésie, la lumière, l’irradiation.

Cette conception ne soulève aucune objection ; bien au contraire. Un livre qui du récit strict et sûr d’une belle vie ferait rayonner la grandeur latente idéale qu’elle enclôt, serait à la fois, par une même perfection intérieure, une œuvre d’art et d’histoire accomplie.

Seulement, tant vaut la critique, tant valent la poésie et le symbole. La légende ne sera que fantaisie, si l’histoire n’est taillée en plein roc.

La révélation, l’action, l’honneur, la tribulation, la trahison, la passion, Michelet a mis tout cela dans son 9livre ; si l’on s’en tient à ces lignes générales, il a dessiné bellement la vie de Jeanne. Mais il nous avertit que la formule convient à toute vie héroïque, et chaque vie a ses nuances. On a vu dans mon premier volume s’il a conté exactement la passion ; je vais montrer comment il a idéalisé la révélation ; j’étudierai plus bas l’action, l’honneur et la trahison. On lui accordera volontiers que rien ne fausse plus l’histoire que d’y chercher des types complets et absolus, et qu’il n’est pas tombé précisément dans cette erreur. Mais quand il ajoute : Quelle qu’ait été l’émotion de l’historien en écrivant cet Évangile, il s’est attaché au réel, sans jamais céder à la tentation d’idéaliser, on ne saurait souscrire à cette affirmation. Il avait trop de passion au cœur pour résister à son penchant ; jamais non plus Évangile n’a passé pour œuvre de réalisme attentif4.

1.
La formation de Jeanne

Les vingt-cinq premières pages de l’ouvrage se proposent d’expliquer la formation religieuse, morale et patriotique de Jeanne par ses causes naturelles. Michelet y pratique, avant Taine et dans le même sens, la méthode déterministe ; il va des causes générales aux causes particulières, du milieu national et provincial 10au milieu local, à la famille, à l’éducation, au tempérament. C’est naturellement à la formation religieuse qu’il accorde le plus d’attention ; il a même entrevu que l’histoire de Jeanne était surtout une histoire religieuse ; dans un passage condamné de son manuscrit (f. 42, § 86), il disait :

Tout semble indiquer que Jeanne, au moins dans les commencements, ne se servait point de son épée, ni de sa hache ; elle menait les soldats, les encourageait, pénétrait intrépidement dans les bataillons ennemis. Les modernes qui ont cru embellir ces événements, leur ont ôté tout leur caractère. Ils ont fait un soldat de la pucelle ; c’était surtout une sainte. Sa mission fut morale bien plus encore que guerrière5.

C’est grand dommage que cette intuition si fine ait été abandonnée aussitôt. Une sainte, c’est la conception et l’expression mêmes d’Anatole France. Si Michelet avait poussé sa pensée à bout, l’ouvrage de son illustre successeur aurait perdu quelque peu de sa nouveauté ; il n’y aurait eu entre eux qu’une différence, à la vérité considérable, dans l’idée de la sainteté.

Au reste, cette idée n’est tout à fait satisfaisante ni chez l’un ni chez l’autre écrivain ; ils pèchent par complaisance ou par ironie.

Il ne subsiste dans Jeanne d’Arc que quelques souvenirs ou reflets de cette théorie, et ils sont peu reconnaissables : 11par exemple, l’idée du sacre, qui repose d’ailleurs sur une identification erronée du Domrémy vosgien avec le Domrémy du diplôme de 1090 (§ S 39, n. 2 ; M. H. I. 74), mais qui n’en est pas moins réelle dans l’esprit de Jeanne ; l’idée qu’elle se fait du royaume de France comme d’un fidéicommis de Dieu au roi (§§ 39, 63, 65, 76) ; l’importance qu’elle attache à la pureté des mœurs et à la confession, et la conversion de ses soudards (§§ 90-94) ; ses projets de croisade (§ 94) ; ses sommations aux Anglais et une partie de son attitude à leur égard (§§ 83, 97, 113) ; la transformation de la sainte en capitaine, quand l’inspiration primitive eut faibli (§ 148). La plupart de ces faits étaient d’ailleurs fournis par les sources indépendamment de toute théorie. En somme, Michelet a cherché l’unité de son livre dans une inspiration idéaliste ou spiritualiste (et patriotique) plutôt que proprement religieuse ; mais la vue rapide qu’il a jetée et retirée ne lui en fait pas moins grand honneur ; elle lui aurait donné le moyen d’écrire une Vie toute neuve6.

Comment Jeanne s’est-elle élevée à la sainteté ?

On ne peut pas dire que Michelet a mis beaucoup de rigueur dans sa recherche des causes. Mais, outre que ces recherches sont toujours difficiles, peut-être ne pouvait-il faire mieux dans l’état d’ignorance relative où 12il écrivait ; les enquêtes de Taine, un logicien, pourtant, et un philosophe de métier, ne sont pas plus serrées. Il faut lui savoir gré d’avoir extrait de ses sources et groupé nettement dès le début de son ouvrage les influences diverses dont il estimait que Jeanne s’était formée.

A.
Le milieu religieux du XVe siècle

Après avoir indiqué d’un mot (§ 34) la place de Jeanne parmi les femmes du moyen âge qui ont guerroyé, Michelet rassemble un certain nombre de cas d’exaltation religieuse produits au XVe siècle par l’excès des souffrances.

L’idée ne lui appartient pas. Le Brun, I, 425-451 met bien en lumière, par un tableau des misères de la France et de l’Europe, l’état d’attente où étaient alors les âmes. Barante V 296-306, tout en limitant son récit à la France, exprime les mêmes vues. Tous deux allèguent à peu près les mêmes exemples que Michelet. Mais celui-ci les complète et les systématise ; il a son classement à lui, par prédicateurs et par provinces ; il en rapproche intelligemment un cas de stigmatisation moderne, la béate du Tyrol.

Il aurait dû s’aider de la science du temps pour étudier ces cas par le dedans s’il se pouvait, saisir leurs analogies ou leurs différences avec celui de Jeanne, et en éclairer celui-ci, par contre-coup. Anatole France a comparé plusieurs illuminés qui se croient une mission, traité leur forme d’illusion comme une entité nosologique et 13essayé d’en définir les caractères7. Michelet n’a lu qu’un ouvrage dont il n’avait pas grande information à attendre, parce qu’il est orthodoxe, et dont il n’admet pas les conceptions : la Mystique chrétienne de Görres ; celui-ci considère l’extase comme le moyen de rétablir la ressemblance spirituelle et corporelle de l’homme avec Dieu, par la communion avec Jésus crucifié, puis Jésus glorifié. Au surplus, Michelet ne retient que le phénomène général d’exaltation commun à tous ces inspirés et procède simplement par énumération. Il reste donc superficiel et extérieur. Il a du moins entrevu la méthode comparative dont des mains plus expertes et mieux armées, après lui, useront mieux que lui.

La plupart de ces exaltés, le frère Richard, la Pierrette, Marie d’Avignon, Catherine de la Rochelle, le berger de Saintrailles ont côtoyé l’histoire de Jeanne : ils ont préparé (peut-être), confessé, prédit, combattu, remplacé la Pucelle. En étudiant leurs rapports historiques, Michelet devait être amené à étudier leurs rapports religieux. Malheureusement, il n’a pas eu l’idée ou n’a pas pris le temps, dans son livre si cursif, de faire ces rapprochements ; il s’est contenté, tout au début, de juxtaposer des noms et il a passé outre, pour n’y plus revenir8. Sa démonstration, reste décidément en l’air ; mais elle est de tendance scientifique.

14B.
Le milieu lorrain

Michelet commence par relever une sorte de contradiction entre le caractère lorrain et l’exaltation religieuse. Les Lorrains sont braves, batailleurs, mais volontiers intrigants et rusés. Ils sont facétieux : à preuve, le canonnier maître Jean, qui faisait si bien le mort au siège d’Orléans, et le Bourg de Bar, qui se fit rapporter sur les épaules d’un moine anglais. Le grand Guise, leur prototype, n’était pas précisément mystique. — Et cela ne laisse pas d’être terriblement court et sommaire, pour définir un tempérament provincial.

Il est vrai qu’il y a une autre Lorraine, plus grave, celle des Vosges, d’où descendent de tous côtés des fleuves vers toutes les mers, et couverte de forêts, danse les clairières desquelles s’élevaient de vénérables abbayes (§ 37).

Seulement, Jeanne est née entre les deux, entre celle des monts et celle des plaines (§§ 38-39).

Vers laquelle, donc, penchait-elle ? — Vers la Champagne. Son père était champenois. Sans doute elle tint de lui ; elle n’eut point l’âpreté lorraine, mais bien plutôt la douceur champenoise, la naïveté mêlée de sens et de finesse, comme vous la trouvez chez Joinville, de qui, un siècle plus tôt, elle serait née serve (§§ 40-41). Alors, pourquoi ces considérations sur la 15Lorraine ? C’est de la Champagne qu’il aurait fallu nous parler. Mais le milieu où Jeanne a vécu n’a-t-il pas modifié la nuance des qualités qu’elle avait reçues de son père ? N’y a-t-il rien de lorrain dans la résolution intraitable qu’elle a opposée à ses juges ? Faudra-t-il n’y voir, avec certains, qu’une impulsion du démon qui était en elle, un signe de possession ?

Ce petit développement, avec les détails géographiques et historiques qui l’agrémentent, paraît assez décousu et superficiel. On loue Michelet, avec raison, de l’attention qu’il donne à la géographie ; elle lui réussit pourtant assez mal. Qu’on relise au tome II de l’Histoire le célèbre Tableau de la France ; on y trouvera une galerie charmante de portraits provinciaux9. J’en sens comme un autre la facilité brillante. Mais si l’on y cherche comment l’âme nationale s’est formée de toutes ces âmes régionales, on sera déçu. Ces problèmes de chimie ethnique sont terriblement difficiles ; ils dépassaient les moyens de 1840 ; ils dépassent encore les nôtres. Michelet n’a pas réussi à marquer l’empreinte que sa province, quelle qu’elle soit, a laissée sur le mysticisme de Jeanne. Cette province qui se trouve être en fin de compte celle du père, non celle de la fille, a influé sur le caractère et sur l’esprit, non sur l’âme.

16En effet Michelet, revenant d’ailleurs de la Champagne à la Lorraine, indique les effets que la vie précaire des Marches avait sur leurs habitants, les laboureurs surtout, et même les femmes. Les populations y sont sérieuses, réfléchies, patientes, braves, patriotes (§ 45). Tel est le milieu provincial où Jeanne s’est formée. Et c’est l’un des rares développements, mais il est bien général, où Michelet se souvienne qu’elle est née paysanne.

C.
Le milieu familial

Les parents de Jeanne étaient pieux. Ils avaient nommé un de leurs fils Jacques, un autre Pierre. Mais ceux-là n’étaient, selon le manuscrit de Michelet, que les fils de la chair ; à leur fille, à l’enfant de leur vieillesse (qu’en sait-il ?), à la fille de l’esprit (qu’en sait-il encore ?), ils semblent avoir réservé le nom plus élevé de saint Jean (§ 45 et note)10.

Curieuse invasion de mysticisme dans un développement par ailleurs tout rationaliste ! C’est la théorie de la prédestination des noms.

Il ne manque pas de semblants de faits pour la justifier en apparence, et Michelet nous en cite. Presque tous les hommes célèbres du temps, avait-il écrit. d’abord, puis, à la réflexion, l’affirmation lui paraissant 17un peu forte, il s’est arrêté à une formule moins absolue, un grand nombre d’hommes célèbres du moyen âge ont reçu le prénom de Jean : Jean de Parme, auteur supposé de l’Évangile éternel, Jean Fidenza (Saint Bonaventure), Jean Gerson, Jean Petit, Jean d’Occam, Jean Huss, Jean Calvin, etc.11 ; ce prénom semble annoncer dans les familles qui le donnaient à leurs enfants une sorte de tendance mystique. Et Michelet, appelant la théorie au secours de l’expérience, observe que le choix du nom a une singulière importance dans tous les âges religieux, à plus forte raison chez les chrétiens du moyen âge qui plaçaient l’enfant sous le patronage du saint dont il portait le nom.

Je crains que tout cela n’ait pas grand sens. Ni tous les Jean ne sont destinés à devenir des mystiques, ni tous les mystiques ne s’appellent Jean, même au moyen âge. Il n’en faudrait pas moins, cependant, pour que la théorie tînt debout.

Il est curieux de voir quelles libertés Michelet a prises avec les documents pour l’appliquer à Jeanne. En premier lieu, il savait par Le Brun I 243 que les d’Arc avaient eu cinq enfants : trois fils, Jacquemin, Jean et Pierre ; deux filles, Jeanne et une autre dont on ignorait le nom (Catherine). Il oublie le second fils, celui justement qui s’appelait Jean. Pourquoi ? parce qu’il 18n’eut rien, que l’on sache, d’un mystique, et qu’il le gênait ? (§ 45).

En second lieu, il a lu dans Buchon 54 l’interrogatoire du 21 février où Jeanne nomme ses marraines : une Jeanne, une Agnès. Il supprime Agnès : est-ce parce qu’il n’y a pas de conclusion mystique à en tirer ? Par contre, il ajoute une Sibylle, qu’il emprunte soit à Buchon (ibidem, note), soit à Le Brun I 247, III, 270, soit aux deux. Il n’en conclut rien, expressément ; mais n’en pense-t-il pas davantage ? Peut-être étend-il au paganisme ce bienfait spécial des prénoms ? (§ 44).

En troisième lieu, il avait appris de Buchon et de Le Brun que deux parrains, trois parrains, cinq parrains, en somme tous les parrains se prénommaient Jean ; le nom semble avoir été populaire à Domrémy. Il les supprime aussi. Le Brun remarquait humblement, et selon toute apparence c’est la vérité, que les parrains et marraines avaient choisi le prénom de l’enfant : tous ou presque tous laboureurs ou gens de métier et leurs femmes, qui ne savaient peut-être pas grand-chose de saint Jean, et qui sûrement n’avaient pas pensé si loin, car plus tard le village taquina Jeanne sur sa piété (Leb. I 254) et prétendit même qu’elle avait pris ses visions à l’arbre des fées.

En quatrième lieu, il n’ignorait pas (§§ 60, 68, 224) que les parents virent d’un très mauvais œil les projets de leur fille : semblables, sans doute, à ces parents modernes 19qui font élever leurs filles au couvent et jettent les hauts cris quand elles veulent entrer en religion.

Ajoutons, pour la curiosité, qu’il avait lu, aux sources de son § 163, que des 365 enfants de la comtesse flamande, tous les fils avaient été nommés Jean. L’histoire est Jolie. Marguerite, comtesse de Henneberg, ayant refusé l’aumône à une pauvre femme qu’elle accusa en même temps d’adultère, accoucha, le vendredi saint, 26 mars de l’an 1276, d’autant d’enfants qu’il y a de jours dans l’année, dont les mâles furent appelés Jean, et les filles Élisabeth. Ce qui paraît en être le fondement, ajoute l’Art, III 204, c’est que l’année commençant alors le 25 mars, la princesse mit au monde le lendemain autant de jumeaux qu’il y avait de jours dans l’année commencée, c’est-à-dire deux.

Notons enfin (pour nous borner) que l’homme à qui l’archer picard vendit Jeanne sous Compiègne, s’appelait Jean : Jean de Luxembourg, celui-là même qui fit peindre sur ses armes un chameau12 culbutant par terre à force du grand fardeau qu’il porte, avec cette âme : Nul n’est tenu à l’impossible. Quel démenti tragique au mysticisme de son prénom !

En vérité, cette amusante théorie n’est en elle-même que peccadille ; mais il est sérieux d’écarter les documents, et non pas un, mais plusieurs, quand ils gênent13.

20Il y a sans doute aussi beaucoup de fantaisie dans le tableau charmant et naïf que Michelet nous trace (§ 46) de la vie familiale. Tous les biographes l’idéalisent, en partie par sentiment aristocratique, pour élever Jeanne au-dessus de sa condition, en partie par piété, pour expliquer par sa dévotion la désignation divine, en partie par prudence, pour éloigner d’elle l’accusation de sorcellerie14. Peut-être est-ce Le Brun I 243 qui a orienté Michelet :

Le toit modeste, asile de ces bonnes gens, réalisait, par sa petitesse et son aspect rustique, l’image qu’on se fait de cette étroite cabane, Demeure hospitalière, humble et chaste maison, où toutes les vertus habitèrent, selon la fable, avec Philémon et Baucis.

C’était une maison de paysans comme les autres, peut-être un peu plus belle ; on n’avait pas prévu Jeanne quand on la construisit, et personne n’aurait jamais songé à s’attendrir sur elle, si la jeune fille n’avait pas existé ou seulement avait échoué. Les parents de Jeanne n’avaient pas prévu la grandeur de leur fille ; ils n’ont pas dérangé pour elle leur vie paysanne, ni sans doute la sienne ; mais les historiens ont pris l’habitude de voir même son enfance à travers le nimbe glorieux que 21quatre siècles lui ont fait. C’est un soin inutile autant que faux. Michelet élève l’humble félicité paysanne de Le Brun jusqu’à la plus ardente spiritualité. Il nous montre Jeanne tenue à la maison, cousant et filant auprès de sa mère, qui lui enseigne tout ce qu’elle sait des choses saintes. Elle reçut sa religion, conclut-il avec une délicatesse exquise, non comme une leçon, comme une cérémonie, mais dans la forme populaire d’une belle histoire de veillée, comme la foi simple d’une mère. Ce que nous recevons ainsi avec le sang et le lait, c’est chose vivante, et la vie même15. Il est douteux que les juges de Jeanne eussent trouvé ce langage orthodoxe : cette belle histoire de veillée leur eût paru conduire assez droitement aux contes de fées. Si la légende et la poésie habitaient ainsi sous le toit lorrain, on l’ignore ; mais la foi de la mère semble avoir été simple en effet, j’entends robuste, sans fioriture de légendes, limitée aux enseignements élémentaires de l’Église, et proche de ces enseignements. De cette mère, Michelet ne savait à peu près rien, sinon qu’on l’appelait la Romée, nom souvent pris au moyen âge par ceux qui avaient fait le pèlerinage de Rome, ou leurs descendants16 ; le renseignement le plus sur lui venait encore de Jeanne, qu’nous 22dit qu’elle lui apprint le Pater Noster, Ave Maria et Credo, et que autre personne que sa dite mère ne lui apprint sa créance ; cela n’indique pas un grand raffinement de dévotion. D’ailleurs, au plus tard dès l’âge de treize ans, à partir de la première vision, la vie religieuse de Jeanne dut être déterminée du dedans. Il importerait sans doute d’établir si la mère a dirigé l’enfant vers la dévotion ; mais la vérité est que nous n’en savons rien ; il vaut mieux s’abstenir de toute spéculation en des matières où les nuances sont si fugaces. Plus d’une fille, par une prédisposition de nature ou une rencontre de circonstances, a tourné malgré ses parents à la piété la plus extrême ; ceux de Jeanne ont éprouvé un violent chagrin des dispositions de la leur. Si on croit, comme Michelet, aux hallucinations, il faut convenir qu’elles supposent une condition du corps et de l’âme nécessitante.

Il n’est même pas sûr que Jeanne ait abandonné les travaux rustiques, ni à quel âge, ni pourquoi. Presque tous les biographes lui ont fait mener une vie retirée et contemplative, méconnaissant ce qu’eut aussi de précis et de ferme cette fille de France, cette paysanne de Lorraine. Il est étrange de vanter en elle la fille du peuple, et d’effacer les traits qui la font peuple.

Je m’en veux de discuter avec cette insistance la vue rapide et charmante de Michelet ; mais elle donne le ton à une partie de l’ouvrage ; sous cet accent de légende presque imperceptible commence le romancement de la 23physionomie. Pour se maintenir en harmonie avec cette fluidité de pure grâce, Michelet sacrifiera bien des éléments de la réalité.

Déjà sur les formes et les nuances de la piété de Jeanne, nous avons, pour Domrémy, pour Vaucouleurs, pour Chinon, une foule de renseignements, presque tous extérieurs, il est vrai, et de témoins en général peu propres à apprécier la mysticité : longues stations aux églises, communions fréquentes, élans et effusions, larmes, extases ; certains ne dépassent pas les manifestations habituelles de la piété ; d’autres arrêtent l’attention17. Michelet n’en tient aucun compte ; il se borne à la déposition d’Haumette18. Ces témoignages peuvent être superficiels ; mais il est peu critique de les négliger. Michelet était d’autant plus tenu de les examiner de près qu’il en arrive au point vif de cette histoire, et va, le temps d’une seconde, faire montre d’un rationalisme radical.

2.
Le cas de Jeanne

Avec une infinie délicatesse de touche, mais aussi une netteté parfaite, il lie le mysticisme de Jeanne à son état organique, et, par la place de son développement (§ 48), aux troubles de la puberté. Il commence par 24observer qu’elle n’était pas femme :

A ouy dire à plusieurs femmes [qui la dicte Pucelle ont veue par plusieurs fois nue, et sceu de ses secretz] que oncques n’avoit eu [la secrecte maladie des femmes]. Déposition de son vieil écuyer Jean d’Aulon.

Le fait avait retenu l’attention des biographes. L’Averdy 334 le note brièvement, sans ambages, au cours du portrait qu’il trace de Jeanne après le sacre, et n’en tire point de conclusion. Le Brun I 370 le réserve pour la fin du portrait qu’il place après l’arrivée à Chinon, comme un trait singulier entre tous, et il y voit une espèce de désignation de la Providence ; Michelet l’a sous les yeux, comme le prouve sa référence dans une rédaction antérieure :

Enfin, dit Le Brun, une particularité très remarquable semblait, en achevant de l’élever au-dessus de l’ordre commun, rendre manifestes les desseins de Dieu à son égard. Femme par la douceur, la pudeur et la modestie, mais exempte de la plupart des faiblesses attachées à son sexe, elle n’était point non plus assujettie à ce tribut régulier et incommode qui, plus encore que les lois et les usages, interdit en général aux femmes les fonctions que les hommes se sont attribuées19.

25Et Michelet de nous dire à son tour :

… qu’en elle la vie d’en haut absorba toujours l’autre et en supprima le développement vulgaire (cela est curieusement dit ; la spiritualité domine et façonne la physiologie). Elle eut, d’âme et de corps, ce don divin de rester enfant. Elle grandit, devint forte et belle, mais elle ignora toujours les misères physiques de la femme. Elles lui furent épargnées, au profit de la pensée et de l’inspiration religieuse20.

J’ignore à quel point une théologie prudente et saine avouerait ces vues ; le rationalisme les désavoue, et il se croit respectueux, de ne point mêler Dieu à ces choses. Sans doute, le divin de Michelet n’est pas la Providence de Le Brun ; l’un s’exprime avec la précision d’un chrétien et d’un catholique ; l’autre, avec le vague d’un philosophe qui a goûté à la phraséologie allemande, et qui désire, par surcroît, gazer une vue quelque peu scabreuse. De toute manière, son interprétation va au 26rebours d’un rationalisme, d’un réalisme exacts. Peut-être y saisit-on, à cette date de 1839, avec un reflet de son spiritualisme, une annonce de l’exaltation qui fera plus tard des ravages dans son esprit, de ce mysticisme étrange, de ces élans, de ces ravissements d’adoration que lui inspireront certaines fonctions physiques (ici l’absence de ces fonctions) ; elles ne méritent pas tant d’honneur.

Ce double mouvement contradictoire de rationalisme et de spiritualisme fait saisir sur le vif, en action, les indécisions de son esprit.

Le plus fâcheux est qu’il ait tiré de là une conclusion durable. Sous prétexte que Jeanne était née sous les murs mêmes de l’église, bercée du son des cloches et nourrie de légendes, il en conclut qu’elle fut une légende elle-même, rapide et pure, de la naissance à la mort. Que veut-il dire ? Légende en soi, la vie de celle qui a délivré le royaume et péri sur le bûcher ? Michelet lui-même combattra cette vue ; mais, en attendant, il ne s’en autorise que trop pour accueillir le merveilleux, sans toujours le savoir et sans le dire jamais.

Nous voici arrivés au point essentiel.

Michelet ne croit pas, — pas toujours, du moins — au surnaturel ; il ne reconnaît aux visions de Jeanne aucune réalité objective. Le Brun lui-même, tout pieux et sous-préfet de la Restauration qu’il fût, mais encore sous l’influence du XVIIIe siècle, émet plus d’un doute 27sur leur origine divine21, qu’il appartenait au XIXe siècle de proclamer ; mais nulle part il n’approche de la netteté de Michelet. Celui-ci, avec sa brièveté puissante, règle la question en deux mots (§ 49) :

La force de vie, exaltée et concentrée, n’en devint pas moins créatrice. La jeune fille, à son insu, créait, pour ainsi parler, et réalisait ses propres idées, elle en faisait des êtres, elle leur communiquait, du trésor de sa vie virginale, une splendide et toute-puissante existence, à faire pâlir les misérables réalités de ce monde22.

De cette théorie de la réalisation à celle de l’hallucination, il n’y a pour le rationaliste qu’une différence de mots. Des visions ne relèvent que du mécanisme. Imaginer qu’un être crée, pour ainsi parler, réalise, à son insu, ses propres idées, c’est se placer à la fois sur le terrain de la liberté et sur celui du déterminisme : c’est se contredire dans les termes, au point que cela pourrait paraître prudence, désir de ménager les susceptibilités des lecteurs.

Mais la sincérité de Michelet est hors de doute. Dans cette combinaison précaire, que nous constatons chez lui pour la seconde fois, de spiritualisme et de rationalisme, le spiritualisme l’emportera décidément. Michelet ne 28verra guère dans la vie de Jeanne que poésie, au sens grec, c’est-à-dire création : une création libre, soustraite au déterminisme de ses origines et de ses conditions, ne relevant que du cœur.

Ses notes, où il a relégué tant de vues pénétrantes, semblent le ramener plus d’une fois au point de vue d’un rationalisme radical et conséquent. On croirait qu’il a eu des inquiétudes et qu’il a voulu s’avertir de l’excès de son spiritualisme. Mais aucune de ces notes n’aboutit ; il n’en a tiré aucune conclusion ; il les a déposées là ; dans son récit, fanaux éteints dont l’utilité et la destination restent mystérieuses. Il lui a répugné, peut-être, de presser ses vues, ou il n’a pas su interpréter les phénomènes.

Il remarque incidemment, § 48, que Jeanne fut bercée du son des cloches ; § 58 n. 2, qu’elle avait une sorte de passion pour le son des cloches. Mais il ne semble pas s’être demandé si cette passion était un goût de fille pieuse ou un symptôme, et peut-être ne le pouvait-il guère de son temps. Cependant, dans l’Informatio post mortem (mais Michelet ne l’admet pas), Jeanne note la concordance des sonneries de cloches et de ses voix, et maints documents démontrent la prééminence des sensations de l’ouïe dans ses révélations ; elle parle surtout de ses voix ; les circonstances de lumière et de forme ne sont qu’accessoires. L’insistance de Michelet recouvre-t-elle une arrière-pensée ? Je ne le crois pas.

29Il revient deux fois sur le propos de Jeanne à Saint-Pierre-le-Moûtier (§§ 144 et 309), lorsque, ayant quatre ou cinq hommes avec elle, elle répondit à d’Aulon que encore avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens. Il cite le texte et rapporte le fait, sans commentaire. Qu’en pense-t-il ?

Voici le plus grave : à propos des réponses de Jeanne sur le signe, il admet que cette cour astucieuse abusa de sa simplicité, et que, pour la confirmer dans ses visions (en avait-elle donc besoin ?), on fit jouer devant elle une sorte de mystère où un ange apportait la couronne (§ 76 n. 2). Il nous parle là-dessus de son héroïque simplicité. En vérité, il n’y a là d’héroïque que son explication23.

De telles vues conduisent à un rationalisme autrement radical que le sien ; elles font, littéralement, éclater son livre, et engagent sur la route au bout de laquelle il y a la Vie d’Anatole France.

En somme ; Michelet n’a pas même tenu la balance égale entre le rationalisme et le mysticisme. Il n’a entrevu que par éclairs les exigences complètes du premier ; il s’est abandonné au second, que lui recommandaient son amour de Jeanne et la tradition. On entrevoit sans peine entre eux une conciliation aussi respectueuse 30et plus juste que la sienne. Mais ces vingt-cinq premières pages sont d’une couleur spirituelle et d’un mouvement admirables.

3.
Les prophéties

Jeanne eut sa première vision vers sa treizième année. Ce serait le moment d’en traiter, si Michelet suivait l’ordre chronologique ; il n’y viendra pourtant que plus tard. En attendant, il étudie rapidement la formation patriotique et les prophéties. Cela semble prématuré. Le sentiment patriotique n’a pas dû influer sur les premières visions, et Michelet, à la suite de ses auteurs, ne leur donnera en effet qu’un caractère religieux ; une enfant ne peut guère songer à quitter son village, chevaucher et sauver le royaume. Quant aux prophéties, elles n’ont pu s’appliquer qu’à une Jeanne déjà mûrie par l’âge et par la foi pour sa mission.

Michelet trouve l’humble point de départ d’où la faculté poétique, créatrice, de la jeune fille s’est élevée, dans ce cadre de forêts qui entourait son village et qu’elle apercevait de sa maison, ce bois de chênes, cette fontaine que les fées hantaient, ce grand hêtre auquel plus d’une fois, enfant et fillette, elle pendit des couronnes (§ 51). Mais sa pensée reste énigmatique. Sur ces superstitions, les juges ont essayé d’asseoir une accusation de sorcellerie. Michelet n’y croit pas. Que croit-il 31donc ? Il résume ses auteurs, d’abord ; en soi, il paraît simplement conclure à une influence, mal définie, de ces légendes, ces rêveries populaires, sur la légende vivante que fut Jeanne (§§ 52 et 49). L’Averdy 61 exprime peut-être le sens latent de son développement, en disant que les histoires répandues dans le pays sur l’arbre des fées et sur la fontaine avaient pu préparer et exalter son imagination. Ses visions seraient donc nées indirectement d’histoires de bonnes femmes qui auraient ébranlé sa sensibilité et affaibli chez elle la distinction du réel et du merveilleux. L’explication ne s’impose pas. Elle est inutile à une théorie mécaniste du développement de Jeanne ; elle semble une survivance du point de vue des juges de Rouen, qui continue à influencer ceux-là même qui le rejettent.

De la guerre (§ 52-53), Michelet ne semble pas croire qu’elle a secoué les nerfs de la jeune fille24, ni même formé son patriotisme, mais qu’elle a révolté sa sensibilité chrétienne. Il ne dépasse pas Le Brun I 313-4 ; mais, à la fois plus intuitif et plus logicien, il le précise. La jeune fille comprend (§ 54) cet état antichrétien ; elle 32prend en horreur ce règne du diable, où tout homme mourait en état de péché mortel ; elle se demande si Dieu permettrait cela toujours, s’il n’enverrait pas un libérateur, comme il l’avait fait si souvent pour Israël, un Gédéon, un Aod (App. Crit.), une Judith ?… Car elle savait que plus d’une femme avait sauvé le peuple de Dieu, que dès le commencement il avait été dit que la femme écraserait le serpent. Mais, outre que le libérateur devra faire la guerre pour mettre fin à la guerre (voir § 148), qu’est-ce que Jeanne savait d’histoire sainte ? À quel moment se fit-elle l’application de l’histoire d’Ève, si Jamais elle se la fit ? Admettons encore Judith ; mais Aod ? mais Gédéon ? Rien dans les documents n’indique que son imagination ait suivi ce chemin ; il n’y a pas la moindre couleur biblique dans ses réponses à ses juges. Vraisemblablement, elle connaissait la Bible moins bien que Michelet.

Elle avait pu voir aussi au portail des églises sainte Marguerite, avec saint Michel, foulant aux pieds le dragon. Elle a pu ou dû les voir, en effet. L’église de Domrémy possédait une antique statue de sainte Marguerite qui est parvenue jusqu’à nous, sans parler d’un saint Michel, de date postérieure, mais qui à pu remplacer une statue plus ancienne ; sainte Catherine était la patronne de Maxey, village sur la rive droite de la Meuse, en face de Domrémy, où Jeanne allait faire ses dévotions ; saint Michel était le patron du duché de 33Bar, et de la France25. — Mais qu’en conclure ? Les juges en ont induit que Jeanne avait pris son saint et ses saintes aux vitraux et aux statues des églises. Michelet n’en croit rien, du moins n’en dit rien ; passant à la Légende dorée, que Jeanne sans doute ne connaissait pas, il semble n’avoir en vue que l’écrasement symbolique du dragon, où Jeanne aurait trouvé une exhortation. Toutes ces vues sont bien fuyantes.

Enfin, le souvenir d’Isabeau de Bavière et du traité de Troyes (1420) a pu déterminer sa vocation.

Si comme tout le monde disait, la perte du royaume était l’œuvre d’une femme, d’une mère dénaturée, le salut pouvait bien venir d’une fille.

Ici, Michelet pense ou devrait penser à deux dépositions qui rapportent des propos de Jeanne, et qui voisinent dans sa table des matières, f. 184 v. et 186. La première est celle du cousin Durand Laxart :

N’a-t-il pas été dit autrefois que la France serait livrée à la désolation par une femme et devrait être ensuite rétablie par une vierge ? (Leb. I 320 ; Qui. II 444)26.

La seconde est celle de Catherine Leroyer, son hôtesse de Vaucouleurs :

N’avez-vous pas ouï raconter qu’il a été prophétisé que la France serait perdue par une femme, et rétablie par une vierge des 34marches de la Lorraine ? (Leb. I 327 et 447)

Catherine se souvint de l’avoir entendu dire quand Jeanne le lui eut rappelé, et elle en fut stupéfaite (stupefacta). Pourquoi ? Ces dépositions, surtout la seconde, ne prouvent pas que le bruit fût courant, bien au contraire ; de plus, elles rapportent, au mieux, des propos de 1428 ou 1429. Michelet fond ou brouille en un seul tableau les six ou sept années de l’adolescence ; son récit est en dehors de la chronologie, pour une période où la chronologie, difficile, il est vrai, à établir, est d’une importance exceptionnelle.

À ces on-dit lorrains, il rattache ou juxtapose brusquement la prophétie de Merlin :

C’est justement ce qu’annonçait une prophétie de Merlin27.

Justement ? ces justesses-là sont faites pour étonner les critiques. À vrai dire, Michelet a ajouté son adverbe dans le manuscrit ; il a serré son argumentation après coup ; nous avons ici un mouvement de pensée, ou une retouche de style, non une interprétation de document. De toute manière, cette addition aurait dû le mettre sur ses gardes.

Qu’a-t-il su de Merlin ?

Il n’a pas plus recherché les textes que ses prédécesseurs. Il se contente de renvoyer à L’Averdy 347. Qu’y a-t-il lu ? Ceci.

35Dicit etiam testis quod aliàs in quodam libro antiquo in quo recitabatur prædictio Merlin, invenit scriptum quod debebat venire quædam puella ex quodam nemore Canuto (Chenu), de partibus Lotharingiæ.

(Le témoin dit encore qu’autrefois dans un livre ancien dans lequel était racontée la prédiction de Merlin, il a trouvé écrit qu’il devait venir une pucelle d’un bois Chenu, de la région de Lorraine).

Ce témoin, Pierre Miger, assesseur au procès et premier témoin de Rouen (Qui. III 133), donne le fait comme un souvenir personnel ; il ne dit pas que la prédiction fût répandue ou même connue à Domrémy ou à Poitiers.

Mais peut-être la référence de Michelet n’épuise-t-elle pas sa connaissance ? Peut-être disposait-il d’autres renseignements ?

L’Averdy revient à la question p. 350 :

Audivit (R. Thibault ; Qui. III 75) dici domino confessori (l’évèque de Castres, confesseur du roi ; Leb. I 362), quod viderat in scriptis quod debebat venire quædam puella quæ, debebat juvare regem Franciæ28 ; ce qui a beaucoup de rapport à l’histoire du bois Chenu, et à celle de la fille des marches de la Lorraine, et au prétendu livre de Merlin.

Peut-être ; mais l’évêque de Castres, d’après Thibault, ne parle ni de Merlin ni des marches de Lorraine ; son 36propos, tenu au plus tôt à Chinon ou à Poitiers en 1429, n’est qu’un propos strictement personnel, l’affirmation d’une lecture individuelle. C’est L’Averdy qui rapproche les prophéties lorraines et celle de Merlin.

Ce n’est pas encore tout. L’Averdy 302 mentionne les dépositions Laxart et Catherine Leroyer et commente :

Il est assez singulier qu’un des témoins, du nombre de ceux qui ont été assesseurs dans le premier procès dise dans sa déposition, que cette prédiction, ou du moins une à peu près semblable, se lisoit dans un livre de Merlin.

Trois pages plus loin, 305, il utilise la déposition P. Miger, après avoir rappelé d’autres bruits miraculeux qui ont précédé l’arrivée de Jeanne à Chinon, et il en rapproche les propos de Domrémy ; son récit est peu net, plus qu’assez confus pour exciter le désir d’y voir clair, mais il distingue encore entre Domrémy et Chinon-Poitiers. Cependant la première phrase de son paragraphe ajoute encore à la confusion :

Il faut joindre à ce premier bruit (la prédiction de Marie d’Avignon), ce que Jeanne a dit dans le procès de condamnation, qu’on publioit qu’une fille viendroit du bois Chenu, qui étoit situé près de la maison de son père29.

37Bref, un assez joli casse-tête, à côté duquel il est difficile de passer sans que la curiosité soit excitée vivement.

Le Brun fournira-t-il quelques lumières ?

Il distingue entre les dépositions de Domrémy et celles de Poitiers, selon son plan chronologique habituel, au point de les donner à quarante pages de distance (L 320-27, 362). Il les rappelle les unes à propos des autres, mais sans les mêler, cite les dépositions Thibault et Miger, et enfin donne d’après Dunois (Qui. III 15) de curieux détails :

… cette prédiction était contenue en quatre vers et portait en substance qu’une fille viendrait du bois Chenu et chevaucherait sur le dos des architenans (architenentium, porteurs d’arcs), et contre eux.

Le Brun ne croit pas que cette prédiction ait été forgée après coup30 ; juste ou non, sa remarque devait éveiller le doute et provoquer une vérification.

Michelet ne s’y est pas arrêté, peut-être parce qu’étant au tome IV, elle lui a échappé. Et son renvoi à L’Averdy pourrait bien être fallacieux. Ouvrons en effet Barante V 274, il y a tout à parier que Michelet en dérive simplement, directement, et le force :

La prophétie de Merlin était aussi connue dans ces contrées et l’on ajoutait même que c’était une vierge des marches de la Lorraine 38qui devait rétablir la France31.

Comparez Michelet :

Cette prophétie, enrichie, modifiée selon les provinces (allusion au Poitou), était devenue toute lorraine dans le pays de Jeanne d’Arc. C’était une Pucelle des marches de Lorraine qui devait sauver le royaume.

Ô pouvoir d’affirmation merveilleux ! Voilà comment, de résumé en résumé, de simplification en simplification, et sans même rechercher les documents, on fond, on brouille, on fausse les choses. Et voilà comment un grand historien travaille, sur l’une des questions les plus curieuses et les plus importantes de son sujet.

Une fois de plus, donc, Michelet a constitué son texte avec Barante, sa note avec L’Averdy, sa note est postérieure et extérieure à son texte, et ni son texte ni sa note ne supposent de critique.

Devant une indifférence aussi sereine aux exigences les plus simples de la méthode, il serait ridicule de parler de son rationalisme. Pourtant ce rationalisme, si coulant sur les questions graves, se rattrape sur le détail. La prophétie de Merlin n’est pas venue toute seule en Lorraine, sur l’aile du vent. Michelet ne se soucie pas, et pour cause, de dire comment elle a fait le chemin ; 39mais il éprouve le besoin d’en expliquer la localisation, et il trouve ceci, qu’elle

… avait pris probablement cet embellissement, par suite du mariage récent — il date de 1420 ou de 141932 — de René d’Anjou avec l’héritière du duché de Lorraine, qui, en effet, était très heureux pour la France.

Comment un mariage peut faire prophétiser qu’une pucelle sauvera la France, j’avoue ne pas le voir clairement ; d’aucuns préféreront l’explication d’Anatole France : une entente entre les clercs de la Meuse et ceux de la Loire, ou toute autre33.

Michelet va nous ramener de plusieurs années en arrière, vers la treizième année de Jeanne, par son récit des visions.

4.
Les visions

En lisant les réponses de Jeanne au Procès, on voit que leur premier caractère est la dispersion ; elles viennent par bribes, à mesure qu’on les sollicite. Et le second, c’est leur confusion. Jeanne a oublié, ou se souvient mal ; elle ne distingue pas nettement entre ses visions ; elles se présentent toutes à elle un peu sur le même plan ; elle en a tant eu ! Elle ne met pas d’ordre non plus dans 40les paroles des saints ; elle les rapporte pêle-mêle, se répète, et ne s’accorde pas toujours rigoureusement avec elle-même. Parfois elle répond dans le sens de la question, pour embrouiller les juges.

La critique s’est efforcée de dissocier les visions, d’en trier le contenu et de le dater, en utilisant les allusions historiques qu’elles contiennent. Malheureusement, ces allusions sont très peu nombreuses ; il n’y en a même qu’une de précise, au siège d’Orléans, qui commença le 12 octobre 1428 ; le travail d’analyse reste donc à peu près impossible, d’autant que les réponses de Jeanne couvrent un espace de sept (Bu. 74) ou tout au moins de cinq ans.

Les prédécesseurs de Michelet avaient essayé ce travail. Le Brun I 290 ss en avait donné l’exemple, et Barante V 271-2 avait résumé Le Brun. Michelet les a suivis strictement. Il n’a pas fait avancer la question d’une ligne ; il l’a même fait reculer.

Le Brun, Barante — et Michelet — ne retiennent pour la période de l’adolescence que quatre apparitions : la première, anonyme ; deux autres, où saint Michel se montre, annonce la venue des saintes, et se fait reconnaître ; enfin, celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. C’est un schéma gros et arbitraire, mais qui retient les points saillants, les points distincts des interrogatoires.

Le Brun et Barante d’après lui avaient aussi distribué l’enseignement des Saints entre les visions. Ils étaient 41allés du moral à l’historique, des conseils de sagesse et de piété à la mission, du moins précis au plus précis. C’était un classement intelligent, raisonnable, qui tenait compte de l’âge de Jeanne et du développement probable des faits. Michelet l’a adopté.

Pour la première vision, il a préservé son indépendance sur un point. Il maintient d’après Buchon, contre Le Brun, qui y voit une circonstance importante à considérer, et Barante, que Jeanne avait jeûné34. À la suite de la critique fidéistique (Leb. I 290) et au rebours, la critique rationaliste s’est emparée du fait ; mais il me paraît indifférent ; il n’est qu’accessoire et n’ajoute rien à l’évidence. Michelet néglige un autre détail, celui du côté d’où viennent les voix et la lumière : le côté droit. Au surplus, il se borne à des fioritures de style35.

42Pour la suite, il calque son récit sur Barante, avec retours à Buchon et à Le Brun36. Je ne vois qu’un point à noter, qui touche au fond des choses. Entre autres ordres, l’interrogatoire du 22 février contient celui-ci avecques ce lui dist qu’il falloit qu’elle se hastast de venir, et qu’elle léveroit le siège devant Orléans. Le Brun 293-4 donne ce détail, et commente entre parenthèses : qui ne fut formé que quatre ou cinq ans plus tard. On devine mal le sens de cette réflexion. Du point de vue fidéiste, la mention du siège est une révélation, une prédiction, et peut se placer à n’importe quel moment ; du point de vue rationaliste, c’est une date, la preuve que ce fragment particulier de la vision est postérieur au début du siège ; il suppose d’ailleurs Jeanne assez âgée pour guerroyer37. Barante le supprime, et Michelet aussi. Si Michelet n’avait travaillé que sur Barante, il serait naturel qu’il n’eût pas reproduit un propos qui manque à sa source. Mais divers détails, aux paragraphes précédents, prouvent qu’il travaille aussi sur Buchon, et ce propos n’a guère pu lui échapper, car il se présente dès l’interrogatoire du 22 février, dans le texte le plus long et le plus cohérent (Bu. 59). S’il l’a délibérément écarté, c’est, je suppose, qu’il l’a interprété comme de date postérieure ; 43il ne raconte ici que les premières visions, celles de la treizième année : ce sont les seules qu’il doive raconter.

En effet, il n’est jamais revenu sur la question, et ce silence est étrange. Les interrogatoires contiennent une masse de renseignements sur le nombre, la venue, la forme, les circonstances des apparitions dont aucune critique, mais surtout la critique rationaliste, ne peut s’affranchir. Il fallait en dresser le tableau, les comparer, les discuter, les interpréter s’il se pouvait, en interrogeant la science du temps (au lieu des Görres), en laisser du moins une description précise si on ne pouvait pas les expliquer. L’idée ne semble pas en être venue à Michelet ; son résumé des interrogatoires lui en fournissait pourtant l’occasion. Ici comme partout il a procédé par suppressions massives. Nulle part dans la vie de Jeanne, à l’exception des deux ou trois faits déposés dans ses notes, il ne tient compte des visions ; il les mentionne çà et là, comme il ferait d’un rêve, et c’est tout. Son tableautin rappelle ces toiles où Jeanne, paissant ses moutons, contemple avec extase des formes éthérées qui lui apparaissent dans une traînée de lumière ; on va au musée, on regarde, on passe, on n’y pense plus. Lui aussi, il a regardé, passé, oublié. On croirait que cela ne signifie rien, d’avoir des visions ; que c’est même un plaisir, une amusette pour enfants, de quoi s’émerveiller et pleurer. Au point de vue critique, son récit est nul ; nul, celui de Barante, qu’il a 44presque décalqué ; nul, celui de Le Brun ; mais plus nul que les autres, le sien, parce qu’il est le dernier en date, parce qu’il supprime des détails que Le Brun et même Barante conservent et qui amorcent la discussion, parce qu’enfin il est Michelet, et que grandeur oblige. Il s’est contenté d’un beau récit de légende, d’une belle suite de vitraux d’église. Il borne son rôle à celui d’un imagier, et de ce point de vue, son tableau est parfait, supérieur à celui de Barante, déjà très réussi.

5.
La légende ; le miracle

En principe, Michelet ne devait pas croire au miracle ; (en fait, je ne sais s’il n’y croyait pas) ; il ne devait donc l’admettre dans son récit qu’à titre de légende. Le rationaliste ne distingue pas entre les deux choses, si ce n’est par une raison d’ordre et de gradation ; le miracle n’est qu’une légende de caractère religieux plus intense et devenu pour les fidèles article de foi ou d’édification.

Foi à part, à quelles conditions Michelet pouvait-il faire une place aux faits légendaires et miraculeux ?

Le miracle est réel comme la vie pour les âges de foi, et il a sa place marquée dans leur histoire, mais à un à une condition : qu’il ait été connu, et connu pour tel, des témoins immédiats. Un miracle né cinquante ans après l’événement dans l’imagination d’un chroniqueur n’a aucune signification pour l’histoire telle qu’elle fut vue 45par les acteurs et les témoins ; il est à éliminer. De ce chef toutes les fioritures propres aux Chroniques tombent. Un miracle affirmé par un seul témoin, surtout lorsqu’il est comme frère Pasquerel porté au merveilleux et si certains de ses miracles sont apocryphes comme cette crue de la Loire qu’il est seul à mentionner, est non avenu ; il n’en faut pas encombrer l’histoire. Enfin, il ne faut pas prêter aux témoins des intentions miraculeuses qu’ils n’ont pas eues. En d’autres termes, il n’est de recevables que les faits perçus comme miraculeux collectivement, du moins quand ces faits ont été publics, et sur-le-champ. Le choix ou l’élimination du miracle dépend donc d’une critique exacte des documents et de l’application stricte des règles de la méthode historique. Nous avons vu que ce n’est pas le fort de Michelet. Nous pouvons nous attendre à trouver dans son livre d’assez étranges choses, et nous en trouverons en effet.

A.
La légende

On se souvient qu’il conçoit la vie de Jeanne comme une légende, rapide et pure, de la naissance à la mort (§§ 48-49), et l’on a rencontré déjà quelques développements où le penchant à la légende altère, supprime ou supplée les documents et crée la couleur. Sans parler de la théorie de la prédestination des noms, Michelet exagère la spiritualité du milieu familial : il atténue ou efface chez Jeanne les traits de la paysanne ; en rappelant le milieu de légende où il 46voit grandir, il dissimule sa participation d’ailleurs innocente aux pratiques de son village. Il peint en bleu céleste, il tend à l’imagerie.

Il conte avec grâce le conflit qui s’éleva, selon lui, dans le cœur de Jeanne, entre l’appel des Saints et la volonté de ses parents (§ 58). Les réponses de Jeanne à ses juges ne laissent pourtant paraître ni hésitation ni regret (Bu. 59, 98 ; Leb. I, 304-5, 315-18). Le Brun les force, et Michelet force Le Brun.

Il fallait, dit-il, qu’elle quittât pour le monde, pour la guerre, ce petit jardin sous l’ombre de l’église, où elle n’entendait que les cloches et où les oiseaux mangeaient dans sa main. Car tel était l’attrait de douceur qui entourait la jeune sainte ; les animaux et les oiseaux du ciel venaient à elle, comme jadis aux pères du désert, dans la confiance de la paix de Dieu.

Le Bourgeois, auquel il emprunte cette fioriture à travers Le Brun I 263, tout en ne renvoyant qu’à lui dans l’imprimé, attribue ce propos aux Armagnacs, et conclut : In veritate apocriphum est : la vérité même peut être apocryphe. Maladroitement, Le Brun rationalise l’anecdote ; il prend pour un trait d’histoire cette fleurette franciscaine et trouve fort naturel qu’une enfant bonne et pieuse prenne plaisir à nourrir de son pain les oiseaux des champs, qui se familiarisent facilement avec ceux qui les nourrissent ; la chose peut donc être vraie sans être miraculeuse. Évidemment ; elle se voit tous les jours dans les jardins publics. Michelet, tout en l’insérant dans un développement sérieux, en 47préserve assez bien la couleur légendaire, du moins on aime à le croire ; pourtant, en 1853, loin de la source, il reproduira ce trait sèchement, comme un fait (§ 28).

Aux §§ 155-156, il a réuni quelques propos et quelques faits attestés partiellement par des dépositions. Le premier, Je ne crains rien que la trahison, est rapports par Spinal (Leb. II 289, Qui. II 423)38. Tenu à Châlons, avant le sacre, il jette un jour singulier sur les craintes de Jeanne à l’égard de son entourage, s’il n’est pas un souvenir de la Cène39. L’autre, sur la trahison dont Jeanne se sent enveloppée le matin du jour où elle fut prise, n’offre aucun caractère d’authenticité même relative, et Michelet fait ses réserves dans son manuscrit ; il ne l’emprunte pas moins, pour l’effet, à Barante, qui l’emprunte lui-même aux Chroniques de Bretagne40 ; il est visiblement fabriqué d’après la Passion et n’a pour lui, avec son charme d’émotion, que de rappeler certaines assimilations contemporaines de Jeanne au Christ (§ 331). 48Le groupement de ces propos, auxquels s’ajoutent les stations de Jeanne, le soir, dans les églises de campagne, avec les enfants qu’on prépare à la communion, répand sur la scène une mélancolie intense, mais qui est toute du fait de Michelet ; ils sont peu sûrs et à tout le moins de dates différentes. Quand, en 1853, Michelet intitulera son chapitre III : Jeanne est trahie et livrée, alors qu’en dehors de ces propos il n’y est pas question de trahison, il poussera à la légende sainte, au mystère, en souvenir du Jardin des Oliviers.

Il excelle à dégager et à compléter la couleur légendaire des documents, soit par des retouches de détail, soit par des coupes heureuses, soit enfin par la place de ses développements. J’en trouve un exemple complet au § 151, après lequel, avec un sens très sûr de l’effet, il a arrêté en 1853 son chapitre II. C’est un amalgame compliqué et relativement personnel de la Chronique sans titre et de l’Histoire au vray avec diverses dépositions ; Michelet a conservé de chaque source les traits les plus touchants et les plus doux. Tous les textes placent la scène quelque temps après, à Crépy-en-Valois ; il la remonte à l’entrée à Reims, soit pour grouper les faits analogues, soit pour obtenir un contraste, qui est en effet admirable.

Jeanne, lui dit l’archevêque, où croyez-vous donc mourir ? — Je n’en sais rien, où il plaira à Dieu41… Je voudrais bien qu’il lui plût que je m’en 49allasse garder les moutons avec ma sœur et mes frères… Ils seraient si joyeux de me revoir ! J’ai fait du moins ce que Notre-Seigneur m’avait commandé de faire. Et elle rendit grâces en levant les yeux au ciel. Tous ceux qui la virent en ce moment, dit la vieille Chronique, crurent mieux que jamais que c’estoit chose venue de la part de Dieu.

… plus tost qu’autrement, continue la Chronique ; et non du démon, ainsi que les Anglais s’obstinaient à le publier, achève Barante. Michelet coupe après le mot décisif. Et voilà la différence du grand artiste, imaginatif et émotif, au bon écrivain.

Le même sens de la composition et de l’achèvement se remarque dans les deux derniers paragraphes de l’ouvrage. Entre plusieurs anecdotes, Michelet a gardé les plus merveilleuses, et il les a graduées, dans un ordre différent de ses auteurs, pour aboutir au mot final :

Nous avons brûlé une sainte !

Tant il sait dégager la légende de la gangue du document.

Son avant-dernier paragraphe la fleure déjà discrètement.

Et encores, qui plus est, dit Isambard de la Pierre (1e dép.), en rendant son esprit, et inclinant la teste, profera le nom de Jhesus, en signe qu’elle estoit fervente en la foy de Dieu, ainsi comme nous lisons de saint Ignatius et plusieurs autres martyrs.

Le fait peut être exact42 ; mais le bon frère le rendrait suspect, en y associant le souvenir de la Passion (inclinant la 50tête) et l’histoire des saints. Michelet le donne, sobrement, pour historique.

Mais son dernier paragraphe nous met en présence de la pure légende, et il le sait, et il y ajoute ; voici les textes :

3e Isambard
(Leb. IV, 207-8 ; L’Av. 491, n. 106 ; Qui. II, 352)
Michelet
Certain homme d’armes anglais, qui merveilleusement la haïssait, et qui Un d’eux, des plus furieux,
avait juré qu’il mettrait de sa propre main un fagot dans le bûcher de ladite Jeanne, ayant, au moment où il exécutait cette promesse, entendu ladite Jeanne crier le nom de Jésus en rendant le dernier soupir, tout épouvanté, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit,
et tombant presque en défaillance, fut conduit dans certaine taverne proche du vieux marché, où il reprit ses forces en buvant. Et après dîner, avec certain frère de l’ordre des frères prêcheurs, ledit Anglais se confessa à Pierre Isambert de la Pierre, par l’organe du frère dudit Anglais, déclarant qu’il avait erré grandement, et qu’il se repentait de ce qu’il avait fait contre ladite Jeanne, ainsi qu’il est ci-dessus rapporté, laquelle il tenait pour une bonne femme. il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits ; mais il ne pouvait se remettre.
51Car, ainsi qu’il lui semblait, avait vu ledit Anglais, en l’émission de l’esprit de ladite Jeanne, une colombe blanche sortant de la flamme. J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j’ai vu, de sa bouche, avec le dernier soupir, s’envoler une colombe.

Michelet ne dégage pas seulement les traits caractéristiques, essentiels, des lourdes circonlocutions de l’original : il ne met pas seulement le mot juste et frappant à sa place, dans des phrases rythmées ; par une série de retouches adroites, opérées en sens divers. il atténue ce que le texte a de précis, de local, de réaliste, de naïf, de XVe siècle et de gaulois ; il enlève aussi les détails qui, voulant donner confiance, inspirent la suspicion (la confession par interprète) ; l’anecdote entre ses mains n’a presque plus ni date ni couleur ; elle devient une simple historiette pieuse et symbolique. Son désir de brièveté explique pour une part ces suppressions, surtout à la fin de l’ouvrage ; mais il faut aussi en faire honneur à son sens artistique.

Il en est de même des anecdotes qui terminent le livre. Une histoire qui ne serait qu’histoire ne retiendrait pas, même à titre de légendes, des contes aussi dénués d’authenticité. Mais, à faible dose, et en conclusion, ils sont, historiquement, sans danger, et, du point de vue esthétique, admirables.

En somme, ce que Michelet a admis de légende caractérisée 52ne suffit pas à altérer gravement la couleur de l’histoire. Mais cela montre sa tendance. Le même penchant à l’idéalisation se trahira dans la psychologie de Jeanne. Il poussera le caractère à l’héroïque et ne percevra pas ou adoucira les ombres, qui, pour la rapprocher de la commune humanité, ne la rendent ni moins touchante ni moins belle. C’est dans le maniement de ce qui est strictement historique et humain qu’il faudra prendre garde à ses tendances idéalistes.

B.
La miracle

La vie de Jeanne a été chargée de plus de miracles encore que de légendes. Il s’en faut de beaucoup que Michelet les ait tous admis. Mais il ne semble pas avoir eu un principe bien clair d’exclusion ou de choix. Nul miracle, par définition, n’est plus impossible qu’un autre ; il est vain de vouloir établir en cette matière une échelle de possibilité, et Michelet ne l’a pas essayé. Mais certains se laissent réduire plus facilement à l’explication rationnelle. Michelet les a peut-être retenus de préférence. La plupart de ses miracles pourraient aujourd’hui passer pour des phénomènes de télépathie ou de lecture de pensée ; il déclare dans des notes de 1850 (v. M. H. I 207), la seconde vue de Jeanne très réelle. Y croyait-il dès 1839, ou son instinct l’a-t-il conduit aux miracles de ce genre ? Mais il ne s’y est pas tenu tout à fait ; il y a du caprice dans son choix.

On peut distinguer chez lui trois attitudes à l’égard du miracle :

531°) Il lui arrive d’en créer ou de paraître en créer ; mais c’est sans le vouloir, par négligence et précipitation.

Au § 101, il nous dit :

Comme elle se reposait un moment près de la jeune Charlotte, elle se dresse tout à coup : Ah ! mon Dieu ! dit-elle, le sang de nos gens coule par terre.

Ainsi présentées, les choses ont un air de vision à distance. Elles se sont passées autrement. D’après d’Aulon, Jeanne a comme un rêve, commandé clairement par quelques paroles de Dunois, ou par l’ordre que d’après Pasquerel elle a donné aux hommes d’armes d’attaquer la bastille Saint-Loup ; elle s’entend dire d’aller contre les Anglais, mais elle ne sait pas si c’est contre les Anglais des bastilles, ou contre Fastolf qui doit les ravitailler et dont Dunois vient de lui parler. À ce moment des cris éclatent dans la rue, que les Anglais font beaucoup de dommage aux Français. Les documents et les incidents s’emboîtent et se suivent naturellement ; il n’y a rien d’obscur, rien de miraculeux dans l’affaire. Michelet n’a sans doute pas comparé les témoignages ; il supprime les circonstances, uniquement curieux de recueillir quelques belles paroles de Jeanne. Il n’y met nulle malice, car il laisse tomber d’autres détails de tendance miraculeuse plus nette, notamment que Jeanne trouva son chemin sans le connaître et par le conseil de ses voix : en quoi les dépositions ne s’accordent pas avec la Chronique sans titre.

Cet exemple a une certaine importance, parce que 54la comparaison des dépositions montre très bien comment un fait s’appauvrit de ses circonstances entre les mains de témoins différents jusqu’à paraître tenir du miracle, tandis que la somme des témoignages le restitue à l’ordre naturel. C’est souvent le silence du témoin sur des circonstances qu’il a ignorées ou oubliées qui fait le miracle. Michelet aurait dû partir de cet exemple, entre plusieurs autres, pour réduire les témoignages et les faux miracles qu’il rencontrait sur son chemin ; plusieurs se seraient évanouis par ce seul moyen ; plusieurs autres en devenaient suspects du coup.

Le président Maçon, devant Troyes, propose de faire venir Jeanne au Conseil et de lui demander son avis, et il déclare s’en remettre à elle de la décision. Il y a toute apparence qu’on l’alla chercher. Michelet (§§ 123-124) supprime ces détails, sans importance si on ne veut pas voir du miracle partout, et il nous montre Jeanne frappant tout à coup à la porte. Déjà Le Brun II 272 donne à son arrivée le même caractère de soudaineté presque miraculeuse, comme s’il avait oublié ce qu’il a dit une page plus haut. Les Chroniques, qui sont la source, poussent au merveilleux ; Le Brun a obéi à leur suggestion, et, comme il arrive, forcé leur récit. Michelet le suit.

Au jour même qu’elle avait prédit, d’après la révélation de l’Archange, au 1er novembre, Compiègne fut délivrée.

Jeanne ne dit pas cela :

… et que sans fautte ceux de Compieigne 55auroient secours de dedans Saint-Martin d’yver. (Bu. 109, Leb. II 161, 14 mars.)

La Saint-Martin tombe le 11 novembre. Mais Le Brun écrit p. 164 :

Les promesses de ces personnages réels ou imaginaires […] s’effectuèrent exactement dans le terme fixé par eux.

Et p. 166 il date du 1er novembre, la délivrance de la ville. Michelet a brouillé tout cela (§ 187). Le document en effet parle de Sainte Catherine, et non de Saint Michel ; Le Brun seul 164 nomme l’archange, et ne nomme que lui ; Michelet avait admis son nom dans son manuscrit.

2°) Il arrive à Michelet de rationaliser le miracle.

Frère Séguin (Le Brun I 355 ; Qui. III 202) rapporte avoir entendu dire à Pierre de Versailles, qui le tenait lui-même des acteurs, que des hommes d’armes dressèrent une embuscade à Jeanne quand elle venait vers le roi, mais que, quand ils se mirent en devoir de la dévaliser, ils ne purent bouger du lieu où ils étaient. Les commentateurs ont travaillé là-dessus, et exagéré le caractère miraculeux du fait. Avant de rejeter cette anecdote comme fabuleuse, Le Brun se demande si on ne peut pas l’expliquer par des raisons naturelles, et il en trouve. Michelet (§ 72) les lui emprunte en partie et construit d’après lui une explication nouvelle43. Le joli est qu’il ne renonce pas entièrement au miracle ; mais il rabaisse le mot de son sens plein à son acception 56banale, en disant que Jeanne n’échappa que par miracle.

La Chronique sans titre 320 donne à la reprise des Tournelles un air merveilleux :

… et ne sçavoient considérer comment il se pouvoit faire ainsi, sinon par ouvrage comme divin, et tout extraordinaire.

Elle est tardive et n’a point d’autorité. Michelet § 111 ramène au plan humain son explication quasi-surnaturelle et la reflète joliment par les mots (ajoutés dans l’interligne de son manuscrit) hors d’eux-mêmes. Et il continue : Les Anglais en ce moment étaient attaqués des deux côtés à la fois. À vrai dire, il reproduit-là une phrase de la Chronique que Le Brun avait cousue au même endroit de son récit, bien qu’elle se lise deux pages plus haut dans le document. Mais en la prenant à son compte, il lui donne une valeur nouvelle et personnelle de rationalisme.

3°) Mais, habituellement, il intériorise, démiraculise le miracle. Il ne l’explique pas ; il ne le réduit pas, et il a raison, au germe de réalité d’où il a pu fleurir ; il ne l’affirme pas, il ne le nie pas ; il le rapporte, froidement, comme un fait, un fait acquis, un fait pareil aux autres, et son caractère miraculeux semble s’évaporer par la froideur de l’historien. Cette impassibilité est déconcertante. Si on ne croit pas au miracle, il y a contradiction à conserver un fait miraculeux en le privant du caractère qui seul lui donne une raison d’être et qui l’a fait inventer ; on ne peut le retenir qu’à titre 57de légende, sous les conditions que j’ai définies plus haut, mais il est déraisonnable de se donner l’air d’y croire. La véritable intention de Michelet ne se découvre pas toujours facilement. Y croit-il ? N’y croit-il pas ? Ne veut-il que refléter l’état d’esprit du temps ? Il y a, comme on verra, du pour et du contre.

Voici qui pourrait être de la vision à distance. Jeanne annonce la défaite des harengs le jour même qu’elle à lieu, le 12 février 1429 (§ 67). L’événement aurait dû faire sensation. Or, pas un seul des témoins de Domrémy n’en parle ; en particulier les deux hommes qui ont escorté Jeanne à Chinon et qui ont été le plus étroitement mêlés à ses démarches et à ses espoirs, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, n’en soufflent mot ; Jeanne elle-même, à qui ce miracle aurait dû ouvrir toutes les portes et faciliter singulièrement sa mission, garde bouche close, et à Poitiers quand on lui demande un signe, et au procès. Le fait n’a pour garant que les médiocres Chronique sans titre (295) et Histoire au vray (éd. 1606, p. 44) ; elles affirment (et d’où le savent-elles ?) que Baudricourt mit les dites paroles en sa mémoire et imagination (ou par écrit), et sceut, depuis que le dit jour… Le Brun I 339-40, à travers lequel Michelet les suit, laisse percer ses doutes ; il essaie intelligemment (mais il aurait été plus intelligent de rejeter toute l’histoire) d’expliquer ce propos comme un développement de celui que Jeanne aurait tenu précédemment à Baudricourt, qu’il mandât au dauphin ce se bien maintenir, 58et qu’il n’assignât point de bataille à ses ennemis (I 324). Barante V 278 le rejette formellement, pour une raison de date doublement erronée d’ailleurs, Jeanne ayant selon lui quitté Vaucouleurs le jour même de la bataille, qu’il place à tort le 13 février. Rien n’y a fait, Michelet l’enregistre sans sourciller. Ce qui est grave, c’est qu’il en tire argument pour le succès de la mission de Jeanne, et qu’il l’engage dans un développement historique très sérieux. La raison en est sans doute qu’il résume négligemment Le Brun ; mais il ne faudrait pas jurer qu’il ne croit pas au fait. Il rapporte presque avec une affectation de brièveté (§ 86) l’un des miracles qui ont le plus provoqué la suspicion et la dérision :

Elle avait fait chercher cette épée derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, où on la trouva en effet.

Il ne note aucune des circonstances concomitantes, ni le séjour antérieur de Jeanne à Fierbois (Le Brun I 359), ni la manière dont lui vint la révélation, ni la description de l’épée avec ses cinq croix et ses taches de rouille qui s’enlèvent avec le doigt, ni le peu de profondeur où elle est ensevelie (Leb. I 420, IV 440, 450). Il se réduit au fait tout sec. Faut-il prendre son silence pour une adhésion implicite aux critiques que rapporte Le Brun44 ? Mais il n’en fera pas moins de la légende avec cette épée (§ 148, fin), à la suite de Le Brun II 399, sur la très mince autorité de Jean Chartier ; il embellira même sa source 59par un choix délicat d’expressions et un accent venu de l’âme.

Voici qui pourrait être, plus ou moins, de la lecture de pensée. À Chinon, Jeanne

… démêla au premier regard le roi qui s’était mêlé exprès a la foule des seigneurs, et quoiqu’il soutînt d’abord qu’il n’était pas le roi, elle lui embrassa les genoux (§ 76).

Elle le congneut bien entre les autres, dit-elle, par le conseil de la voix. Elle avait reconnu Baudricourt par le même moyen (Bu. 61 et 59, interr. du 22 fév.). Michelet rapporte le fait, simplement. — Jeanne gagne la confiance du roi en lui affirmant de la part de Messire qu’il était vrai héritier de France et fils du roi (même §) ; cette révélation répondait à une angoisse de Charles, qui doutait de sa légitimité ; elle nous est attestée par Pasquerel, qui dit la tenir de Jeanne (Leb. 1 379 ; L’Av. 348 ; Qui. III 103). Michelet reproduit, et n’exprime pas d’opinion. Mais en note il accepte comme très vraisemblable, quoique moins ancienne, la version plus compliquée de Sala, savoir, la révélation de toute une prière que le roi aurait faite un matin dans son oratoire45. C’est pousser loin la crédulité, sur un témoignage aussi tardif, aussi lointain, aussi peu sûr ; même Le Brun laisse percer son scepticisme. Puisque Michelet y croit, il peut bien croire à tout. Et en effet, au même endroit, il croit que Jeanne, 60apparemment de sang-froid et dans son bon sens, a pris pour une vision céleste une représentation de théâtre que la Cour aurait fait jouer devant elle.

Voici des prémonitions. Mais à quoi-bon insister ? Presque tout le monde en a ; Jeanne en a eu, il était difficile qu’elle n’en eût pas, de l’aveu même de Michelet (§§ 131, 154). La plus précise est intermédiaire entre le pressentiment et la prédiction.

Jeanne annonce le soir du 6 mai 1429 que le lendemain il sortira du sang de son corps au dessus du sein. C’est encore Pasquerel qui nous l’apprend (§ 107 ; Leb. II 86 ; L’Av. 360 ; Qui. III 109) ; mais ici, son témoignage se double de celui d’Aman Viole, d’après qui Jeanne assura qu’elle serait blessée devant la barrière du bout du Pont (Leb. ib. ; Qui. III 127). Pourquoi choisir, garder Pasquerel, écarter Viole ? Tant de précision gêne-t-elle Michelet ? Il aurait bien tort ; un peu plus, un peu moins, ne tire pas à conséquence46. Mais les prémonitions paraissent d’autant plus surnaturelles qu’elles sont moins proches de l’événement ; elles prennent alors tournure de prédiction. Or, Michelet supprime le texte qui aurait le plus de valeur historique si on pouvait s’y fier. C’est la lettre du seigneur de Rostlaer, en date du 22 avril 1429, qui rapporte la même prédiction, avec cette nuance 61que la blessure serait faite par un trait devant Orléans et ne serait pas mortelle. Cette lettre, dont on n’a que l’analyse (Leb. I 424), aurait été adressée de Lyon, sur des renseignements fournis par certain chevalier, conseiller et maître d’hôtel de Charles de Bourbon, à quelques seigneurs du conseil du duc de Brabant ; elle les informait qu’une armée royale devait, le dernier jour du mois d’avril de la présente année M.CCCC.XXIX, d’âme et d’intention marcher sur Orléans ; puis vient la prédiction. C’est grand dommage que l’original soit perdu ; on ne peut ni discuter si la lettre est authentique, ni vérifier si le greffier qui en a laissé l’analyse l’a résumée correctement. Mais enfin Michelet n’avait pas une telle rigueur de critique qu’il dût la suspecter ; il a donc négligé le document qui devait lui paraître à la fois le plus prophétique et le plus sûr47.

De prédiction caractérisée et acquise, je n’en vois pas ; d’ailleurs Jeanne avoua souvent ignorer l’avenir (§ 152), moins ambitieuse pour elle-même que ses biographes ne l’ont été. Les quelques faits d’allure prophétique relatés par Michelet sont vagues ou controuvés.

Ses voix annoncèrent à Jeanne qu’elle serait prise avant la Saint-Jean (§ 223), qui tombe le 24 juin ; elle le fut le 23 mai. La prédiction est large ; de plus, elle rentre dans la catégorie des prédictions rapportées après l’événement.

62Celle-ci lui aurait préexisté, s’il s’était produit : la délivrance de Jeanne au procès. Elle n’arriva pas, au sens matériel, et Michelet doit admettre que Jeanne s’est méprise d’abord sur l’intention de ses voix, puisqu’elle finit par interpréter leurs paroles en un sens figuré (§§ 231-2, 265, 309 ; 315, 322 ; Bu. 67, 79, 111). Il est clair qu’elle a pris son espoir pour une promesse.

Aucune garantie d’authenticité, aucun caractère prophétique ne s’attache à ce propos énigmatique, où passe peut-être un souvenir de la parole du Christ : Il me faut employer ; je ne durerai qu’un an, ou guère plus. À supposer fidèle la mémoire du duc d’Alençon, il aurait été tenu avant le sacre et même avant la délivrance d’Orléans ; c’est vraiment tôt, et en désaccord avec l’ardente confiance de Jeanne à cette date. Et si le duc d’Alençon a confondu les temps, nous ne savons plus ni où, ni quand, ni dans quelles conditions le propos a été tenu : il peut n’être qu’une conjecture fondée sur des causes que nous entrevoyons, par exemple les craintes que Jeanne avait d’être trahie (§ 154 ; Leb. II 154 et 145 ; L’Av. 183, 366 n. 56 ; Qui. III 99), ou le regret, transposé en prédiction, du fait accompli.

Quant aux prédictions objectives, j’entends celles qui ne concernent pas Jeanne, elles n’ont pas plus de réalité ou de valeur. J’ai montré (M. H. I 105) que l’avis donné au soldat de Chinon qu’il se noierait moins d’une heure après son brutal propos et son juron, était démenti par le silence de Jeanne elle-même et de tous les témoins, 63sauf Pasquerel48. — Il n’y a rien de prophétique dans la promesse de prendre Troyes en trois jours, puis en un (§ 124) ; rien qu’une belle vaillance et une belle confiance juvéniles. — Enfin, on a vu que la prédiction de la délivrance de Compiègne au jour dit par Jeanne repose sur une erreur de Michelet. Cette prédiction-ci est curieuse, en ce que Michelet la fonde sur une théorie psychologique et mystique hardie, mais d’ailleurs parfaitement orthodoxe, l’efficacité de la prière :

Jeanne priait ardemment ; elle demandait et elle obtenait. Pour être prisonnière, elle n’agissait pas moins ; tant qu’elle était vivante, sa prière perçait les murs et dissipait l’ennemi (§ 186).

Pour un rationaliste ou un demi-rationaliste, Michelet a des réserves de foi insoupçonnées. Si l’on prend ces réflexions au pied de la lettre, et comment ne pas le faire ? il s’ensuit qu’il accepte la prédiction (qu’il crée plus d’à moitié) dans sa littéralité, car il n’a certainement pas l’intention de l’expliquer, comme Anatole France l’a fait des prédictions après coup, par une illusion postérieure à l’événement.

Je rappelle pour mémoire la résurrection de l’enfant de Lagny, que Michelet mentionne laconiquement :

À Lagny, on la pria de ressusciter un enfant (§ 151).

Il 64était noir comme sa cotte et paraissait mort depuis trois jours ; les pucelles de la ville étaient devant l’image Notre-Dame, à genoux. On demanda à Jeanne de prier à avec elles ; elle le fit, l’enfant reprit couleur, bâilla trois fois, fut baptisé et mourut. Le bruit courut que c’était à sa prière, mais elle ne s’en enquit point (Bu. 86 ; Leb. III 111 et 380).

Pour le miracle comme pour la légende, à ne considérer que la quantité, Michelet s’est montré assez discret. Mais il apparaît également dénué de critique et de raison, et son sentiment demeure énigmatique, sa position contradictoire. S’il croyait au miracle, il n’avait aucune raison d’en tant laisser perdre, ni de lui enlever si souvent son caractère miraculeux ; s’il n’y croyait pas, aucune raison d’en admettre, et même d’en ajouter. Qu’il y crût ou n’y crût pas, il devait, lui historien, retenir ceux-là seulement que des témoins dignes de foi lui affirmaient constatés et acceptés largement pour tels, selon les règles de la méthode historique. Il a procédé au hasard ; conservé quelques anecdotes qui lui plaisaient ou qu’il croyait expliquer la mentalité ou le succès de Jeanne ; rejeté le reste. Ce compromis entre la légende et l’histoire, entre la foi et la raison, ne se soutient pas ; une telle pratique ne peut que paraître également vicieuse au croyant et à l’incrédule.

Bien entendu, pour le rationaliste, la grandeur de Jeanne ne tient pas aux faits de ce genre ; on peut les éliminer sans la diminuer d’une ligne.

656.
Le sens religieux de l’histoire de Jeanne

Michelet attribue deux sens à l’histoire de Jeanne, selon le moment où il la considère.

C’est d’abord le beau temps de sa mission. Il la voit, dans la force et la fraîcheur de sa jeune espérance, sous la douce influence du printemps de Touraine, charmant ses soudards par sa pureté et sa sainteté. Elle leur enlève leurs folles femmes ; après elle, ils se confessent ; elle communie, et ils communient ; tous ensemble, d’un même élan, avec les Anglais s’ils veulent, ils partiraient à Jérusalem conquérir le Saint Sépulcre. Nulle autorité humaine n’aurait suffi à produire ce miracle.

Pour réduire ces volontés sauvages, indomptables, il fallait Dieu même. Le Dieu de cet âge, c’était la Vierge bien plus que le Christ. Il fallait la Vierge descendue sur terre, une vierge populaire, jeune, belle, douce, hardie… La guerre avait changé les hommes en bêtes sauvages ; il fallait de ces bêtes refaire des hommes, des chrétiens, des sujets dociles. Il restait pourtant une prise sur ces âmes qu’on pouvait saisir ; elles étaient sorties de l’humanité, de la nature, sans avoir pu se dégager entièrement de la religion (§§ 90-92)49.

Il est difficile de mesurer précisément la justesse de ces vues. Elles ont leur vérité ; elles s’appuient sur des 66documents qui attestent les efforts continus (et infructueux) de Jeanne pour ramener les hommes d’armes à la décence et à la religion50. Ces prestiges-là s’usent vite ; ils se heurtent aux habitudes invétérées, au besoin, à l’intérêt, à la cupidité. Quant au coloris délicieux dont Michelet, à la suite de Le Brun, mais mieux que lui, a revêtu les choses, on ne saura jamais dans quelle mesure son imagination en a fait les frais.

Il a repris et précisé ces vues après la prise de Jeanne. Il voudrait lui trouver une protection dans sa virginité.

Prisonnière de guerre, fille, si jeune fille, vierge surtout, parmi de loyaux chevaliers, qu’avait-elle à craindre ? (§ 158).

Nous touchons là à l’une de ses idées générales sur le Moyen Âge.

Il renvoie au discours qu’il a lu, le 2 mai 1838, à la séance publique annuelle des cinq Académies, sur l’éducation des femmes et sur les écoles religieuses dans les âges chrétiens. Il y note (p. 67-76) les respects enthousiastes, l’espèce de culte dont une époque chevaleresque entoura les femmes, et dont elles ne se montrèrent pas indignes. Il y résume en une formule, l’Imitation de la Vierge, cette longue éducation de la femme pendant plusieurs siècles. Il y établit un parallèle entre la vie de la Vierge et les trois phases historiques de la vie des femmes au Moyen Âge. Il y remonte aux origines 67du christianisme et décrit les occupations des vierges, réglées par l’Église. Il y esquisse une histoire des couvents de femmes et insiste sur Fontevraud, qui n’est pas moins que la Chevalerie dans la vie monastique. Selon lui, le Moyen Âge s’est fait un idéal sublime de la femme. Michelet, lui, préfère alors la mère51.

Il rappelle encore (§ 158) la fondation, par le maréchal Boucicault, de l’Ordre de la Dame blanche à l’escu verd :

Cy dit comment le mareschal eut grand pitié de plusieurs dames et damoiselles qui se complaignoient de plusieurs torts qu’on leur faisoit, et nul n’entreprenoit leurs querelles ; et pour ce entreprit l’ordre de la Dame blanche à l’escu verd. Par lequel luy treiziesme, portant celle devise, s’obligea à deffence d’elles52.

Plus bas (§ 166), il en viendra à l’Ordre de la Toison d’Or, le plus beau code d’honneur et de vertu chevaleresque (Barante VI 61-4), mais sans dire qu’il était placé sous l’invocation de la Vierge et de l’apôtre saint André, patrons de la Bourgogne53, ni qu’il ne resta des anciennes cérémonies que l’office de la Sainte Vierge ; emporté par une autre démonstration, il n’y voit que le symbole de la sensualité flamande.

Enfin, il observe que le culte de la Vierge, toujours 68en progrès dans le Moyen Âge, était devenu la religion dominante ; que ses fêtes, Annonciation, Présentation, Assomption, etc., vont se multipliant ; que sa fête originale de la Purification a perdu son sens au point de s’effacer devant celle de l’Immaculée-Conception, et que la Vierge, représentée d’abord comme vieille dans les peintures des Catacombes, rajeunit peu à peu dans le Moyen Âge54.

Ces vues atteignent une grande beauté d’expression dans les pages finales du livre X de l’Histoire de France (§§ 329 ss) :

L’idée qu’elle (la poésie) avait, pendant tout le moyen âge, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin être une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… En qui ? c’est la merveille. Dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France… Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la Patrie.

Telle est la poésie de ce grand fait, telle en est la philosophie, la haute vérité… Toutefois nous devons y voir encore autre chose, la Passion de la Vierge, le martyre de la pureté.

69Les vues de Michelet sur le culte de la Vierge au Moyen Âge sont vraies dans leur généralité ; mais dans leur application à Jeanne d’Arc, j’entends leur application historique ? Qui vit dans son supplice la Passion de la Vierge, le martyre de la Pureté ? Michelet a raison d’observer que la virginité semblait devoir être pour elle une sauvegarde inviolable. Car elle ne le fut pas. Suffit-il d’expliquer par le contraste de la réalité et de l’idéal

comment les chevaliers livrèrent celle qui semblait la chevalerie vivante, comment, sous ce règne de la Vierge, la Vierge apparut pour être méconnue si cruellement (§ 159)55.

Suffit-il d’alléguer que le culte de la Vierge s’était abaissé dans les mœurs à n’être plus que le culte de la femme ? (§ 160).

Les choses paraissent autres, et plus graves, et plus tristes. Michelet n’a peut-être pas lu les documents d’assez près, ou ses idées préconçues les lui ont obscurcis. En fait, c’est au nom de la Chevalerie que Jeanne fut réclamée et livrée. Le 14 juillet 1430, l’Université de Paris écrivit à Jean de Luxembourg une lettre où elle le félicitait de ce que, conformément au serment premier de l’ordre de chevalerie, qui est garder, et deffendre l’honneur de Dieu et la foi catholique et la sainte Église…, il avait employé sa noble puissance à appréhender telle femme qui se dit la Pucelle (Bu. 33 ; 70L’Av. 9 ; Leb. III 151 ; Mi. §§ 158, 177, 180). Tant les idées sont pliables en tout sens et servent indistinctement toutes les passions ; tant les points de vue changent selon qu’on regarde Jeanne avec des yeux anglais ou des yeux français, comme une sorcière ou comme une sainte. Personne ne semble avoir songé à lui appliquer le bénéfice du code de la Chevalerie, qui d’ailleurs n’était guère fait pour les femmes du commun ; la Chevalerie ne semble pas avoir senti le moins du monde quelle grande épreuve c’était pour elle de l’avoir prise (§ 158). Ces rois, ces grands seigneurs, ces évêques, ces docteurs, ne se mirent d’aucun côté en frais de courtoisie pour cette petite paysanne qu’ils regardaient comme une démoniaque, une folle, une hérétique, ou qu’ils abandonnaient misérablement à son sort, du moment qu’elle ne pouvait plus les servir. Je crains que nous n’ayons là des vues strictement personnelles à Michelet, sans contact avec la réalité, et que lui inspire sa tendresse pour Jeanne.

Sa seconde interprétation n’est ni moins belle, ni, semble-t-il, moins contestable.

Il voit en Jeanne d’Arc une martyre de la liberté de conscience, et, dans son conflit avec les juges, un conflit de la voix intérieure individuelle avec l’Église :

Dans cette sainteté même, comme dans celle de tous les mystiques, il y avait un côté attaquable : la voix secrète égalée ou préférée aux enseignements de l’Église, aux 71prescriptions de l’autorité, l’inspiration, mais libre, la révélation, mais personnelle, la soumission à Dieu ; quel Dieu ? Le Dieu intérieur (§ 233).

Et ce duel si inégal émeut en lui tout ce qu’il a d’admiration, de pitié et de libéralisme.

En 1853, dans son Introduction (§ 6), il dira encore que Jeanne a fondé sur l’échafaud le droit de la conscience, l’autorité de la voix intérieure.

Il semble que cette interprétation s’appuie principalement sur des apparences. Jeanne tient à Poitiers un propos qui eût pu la mettre mal avec l’Église de France en une autre occasion. Elle répond aux clercs qui l’interrogent : Il y a es livres de Messire plus que es vostres. Michelet rapporte la réponse au § 83, sans commentaire.

Trois mois plus tard, le comte d’Armagnac lui demande lequel des trois papes il doit croire. Elle lui écrit le 22 août 1429, sur le point de monter à cheval, et remet sa réponse au moment où elle sera à Paris, ou au repos. Qu’il lui envoie alors un messager : Je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que aray sceu par le conseil de mon droicturier et souverain Seigneur, le roy de tout le monde, et que en aurez à faire. Au procès, elle commence par s’étonner ou feindre de s’étonner d’une question des juges : est-ce qu’il y a deux papes ? Ils lui produisent alors une copie de sa lettre. Elle la reconnaît en partie, mais déclare ne pas savoir si elle a dit qu’elle saurait par le conseil du 72roi des rois ce que le comte devrait croire, affirme deux fois que pour son compte elle a toujours tenu qu’on doit croire au pape de Rome, mais que ne sachant comment répondre au comte qui voulait savoir à qui Dieu voulait qu’il obéît, elle répondit qu’elle ne savait. Et comme les juges lui demandent pourquoi, si elle croyait au pape de Rome, elle avait promis une autre réponse, elle finit par jurer que sa réponse ne portait pas sur la question des trois papes. Ses réponses sont embarrassées, et sa lettre, certes, fut insane. Mais, si elle a péché par légèreté ou présomption, faut-il voir là une volonté de se fier à ses voix intérieures pour juger l’autorité (§ 151) ? N’est-ce pas faire bien de l’honneur à son imprudence ou à son orgueil ? Et qui pourrait regarder sa prétention comme la voix de la conscience ? (Interr. du 1er mars, Leb. III 345 ; manque à Buchon).

Autrement sérieuse fut, au procès, la question de la soumission à l’Église. Et c’est là que Michelet voit le débat s’ouvrir dans sa simplicité, sa grandeur terrible.

Déjà certaines réponses de Jeanne avaient senti l’hérésie. On trouve plus d’une fois sur ses lèvres l’affirmation superbe de la divinité de sa mission : Je viens de par Dieu ; je n’ai que faire ici ; renvoyez-moi à Dieu, dont je suis venue. Vous dites que vous êtes mon juge ; avisez bien à ce que vous ferez, car vraiment je suis envoyée de Dieu ; vous vous mettez en grand danger. (§§ 205, 206 ; cf. § 273 ; Bu. 64 et 66, 63, 110-111, 137).

73Et cette hardiesse encore de se croire sûre par révélation qu’elle serait sauvée et n’irait point en enfer (§ 232).

Le moment vint enfin, le 17 mars, au terme du procès d’office, où on lui demanda si elle voulait s’en remettre de tous ses dits et faits à la détermination de l’Église. Elle déclara aimer l’Église et vouloir la servir de tout son pouvoir ; quant à ses œuvres, elle s’en rapporta au Roi du ciel qui l’avait envoyée, disant : c’est tout un, de Notre-Seigneur et de l’Église (§§ 234-5 ; Bu. 124-5).

On eut beau lui expliquer la distinction de l’Église triomphante et de l’Église militante, insister, s’acharner à obtenir sa soumission ; malgré des vacillations superficielles, elle persévéra dans sa distinction entre la foi, dont elle se rapportait à l’Église, et ses faits, dont elle ne se remettait qu’à Dieu.

Mais cela ne signifie pas que le conflit eût dans sa pensée le sens que Michelet désire et affirme. Il n’eut sans doute jamais pour elle un sens doctrinal. Ce n’est pas le droit de la conscience qu’elle défendait, puisque de la foi elle se remettait à l’Église (il est vrai qu’il faudrait savoir ce qu’elle aurait fait si sa croyance avait été en jeu) ; c’est le témoignage de ses sens, la justesse de ses yeux et de ses oreilles. On voulait (v. § 299) lui faire dire qu’elle ne voyait pas ce qu’elle voyait, n’entendait pas ce qu’elle entendait ; contre cette prétention, la paysanne en elle se révoltait autant que la croyante. On voulait lui faire dire que ses voix n’étaient pas de Dieu ; 74or en son cœur elle les sentait divines, et elle défendait la justesse de son sens intime, comme celle de ses oreilles et de ses yeux. Jamais, si ce n’est un moment tout à la fin, elle ne se crut, comme l’Église d’alors et le rationalisme s’accordent à le penser, en proie à l’illusion ; et comment le rationalisme ou l’Église accepteraient-ils des visions pour des manifestations de la conscience ? Elle ne dépassa sans doute pas le point de vue du bon sens le plus direct, et nous ne l’en trouvons pas diminuée pour cela ; sa grandeur est ailleurs. Il semble que Michelet élargisse à l’infini le sens et la portée mystique du drame.

Si ces réserves sont justes, il n’a pas fait effort pour comprendre les faits au plus juste, selon l’esprit des acteurs et du temps. Il leur impose son point de vue moderne et le préjugé de son désir. À côté de Jeanne et en elle, il aperçoit la longue lignée des mystiques, des protestants, des libres-penseurs martyrs, et il la mêle à leur groupe glorieux. Ses vues sont d’un libéral, d’un homme pour qui la Réforme et la Révolution existent. Elles dénaturent, je crois, le conflit, qui fut plus terre à terre, plus radical, et par là plus tragique ; mais il faut accorder qu’elles l’élèvent et l’illuminent.

Il a voulu écrire une belle histoire religieuse, patriotique et humaine, un fragment de la lente histoire de l’émancipation de la conscience et de l’âme contre les puissances d’oppression. Tel est le sens intime et final de son livre ; c’est un morceau de spiritualité, qui se relie 75à l’inspiration centrale de son Histoire et qui annonce sa Bible de l’humanité. On peut regretter qu’il n’ait pas mieux concilié sa pensée et son art avec les exigences de la critique ; sa personnalité puissante inventoriait, interprétait, dominait les faits d’un coup d’œil, souverainement ; sa sensibilité s’imposait à eux, tyranniquement ; jamais il n’a douté de la lumière dont il les éclairait, car cette lumière, c’était lui-même, rayonnant sur les choses. Du moins ne se trompait-il pas, en disant qu’il avait fait pour Jeanne d’Arc ce que personne ne referait jamais. Son livre demeure le seul livre de talent, le seul livre vivant qui combine le rationalisme et la tradition ; mieux : le rationalisme et le fidéisme. La combinaison est arbitraire et instable entre toutes ; mais il déploie chemin faisant tant de tendresse, il fait preuve d’une sympathie si touchante pour la souffrance et d’une foi si juste dans les grandes causes, que la critique, après avoir discuté, rend les armes, et cède à l’émotion, un instant.

76II.
La philosophie historique
Le caractère de l’histoire de Jeanne

1.
La psychologie de Jeanne

De Jeanne enfant, les documents ne permettent guère, naturellement, de fixer la physionomie, si ce n’est en termes très généraux : elle était pieuse, bonne, charitable, etc. Son portrait se réduit chez tous les biographes à une énumération de vertus et d’actes vertueux qui conviendraient aussi bien à tout autre enfant de même disposition. Michelet a profité de cette indétermination pour pousser, plus encore que Le Brun, à la poésie et à la légende ; il fait de Jeanne une petite fleur de mysticité ; il la soustrait aux travaux rustiques et aux amusements des fillettes à l’arbre des fées ; il l’élève jusqu’à la vie contemplative ; il ne la traitera jamais comme une paysanne de sa province et de son temps.

Dans le tableau de ses vertus (§§ 47-8, 53), je ne vois guère à noter qu’une jolie nuance sentimentale qui lui appartienne. En quittant Domrémy, Jeanne embrasse 77ses amies, sauf Haumette, sa grande amie et compagne, celle qu’elle aimait le plus. Le Brun I 322 l’explique par des raisons terre à terre : Haumette était peut-être absente, ou ne demeurait pas alors à Greux même. Michelet s’avise d’une explication plus tendre et plus relevée : elle aima mieux partir sans la voir (§ 62). Vrai ou faux (les documents sont muets), ce trait s’assortit délicatement à la spiritualité de Jeanne56.

On n’en pourrait dire autant du portrait physique que Michelet trace d’elle à dix-huit ans (§ 75 ; voir M. H. I 93). Le ton en est bien de lui. Le Brun I 367, citant d’Aulon, avait dit : elle estoit jeune fille, belle, et bien formée.

Michelet traduit, assez crûment : c’était une belle fille57, observe en note que ses mammæ pulchræ erant, et ajoute de son fonds qu’elle était fort désirable58. Tout le portrait, surtout avec ce qu’il avait d’abord admis, et si court qu’il soit, trahit une franchise de curiosité dans laquelle l’idéalisme général de l’ouvrage trouve sa limite.

78De portrait moral, malgré l’exemple que Le Brun lui en donnait fréquemment, et de façon parfois bien étrange, Michelet n’en a point tracé. Il l’a dispersé au cours de son récit, sans toujours dégager le sens des faits ou des propos, et se borne à une impression d’ensemble. Son procédé se défend très bien. Cependant il a résumé, sinon le caractère de Jeanne, au moins sa personnalité et son rôle, dans une formule :

C’était, nous l’avons dit, la singulière originalité de cette fille, le bon sens dans l’exaltation (§§ 153 et 32).

Il est là dans la tradition, mieux : sous l’influence directe de Le Brun, qui écrit III 66-7, juste avant le § 152 de Jeanne d’Arc :

Ce qui surprend le plus dans le caractère de cette jeune fille, c’est que, née dans un état (la rédaction antérieure de Michelet donne ce mot) obscur, pleine d’une dévotion ardente, fondée à se croire l’objet d’une prédilection particulière de la Providence, elle n’ait jamais payé tribut à la bigoterie et aux superstitions de son siècle. Sa modestie et son bon sens naturel lui suffirent pour s’en défendre, etc.

Michelet a généralisé la vue de Le Brun.

Le bon sens dans l’exaltation : il semble se donner pour tâche de fixer les nuances propres à Jeanne de ces deux manières d’être qui s’excluent communément, puis les nuances changeantes de leur alliage : c’est un beau problème, digne de sa finesse. Il tourne court. Il ne mentionne l’exaltation que pour l’exclure. Elle devient tout de suite de l’enthousiasme, de l’inspiration 79(§§ 32 et 100)59. Les visions ? peu originales ; tout le monde en avait au XVe siècle. Et il énumère, comme on l’a vu, quelques cas d’exaltation du temps, pousse au mysticisme l’état signalé par d’Aulon, brosse un tableau hâtif des premières apparitions, et ne fait pas la moindre place à l’anomalie. Il s’en débarrasse dès les premiers mots.

Il n’a donc posé le problème que pour l’esquiver.

Reste le bon sens, auquel il faut ajouter le bon cœur (§ 32). Il en a indiqué, ou du moins on en peut trouver chez lui trois nuances, dont une seule est individuelle.

Jeanne est peuple (paysanne même ; mais de cela il n’a cure60). On le voit à sa netteté de coup d’œil, à sa franchise de décision, à sa pure sincérité de patriotisme dans l’état désespéré du royaume, à sa fidélité envers le roi (§ 33). Ce sont bien là en effet vertus de petits, trahis et foulés par les hauts seigneurs de la politique ; le sérieux, le dévouement, le loyalisme viennent d’en bas, des cœurs que ni l’ambition ni l’intrigue n’ont flétris. — On le voit encore à la rapidité de son succès dans le peuple, qui se reconnaît en elle ; sa piété, sa sainteté le gagnent en un instant ; elle le manie à son gré, sans 80même y tâcher ; à Orléans, elle s’empare de lui rien qu’en se montrant, elle l’enivre de religion et de guerre, elle le soulève d’un véritable accès de fanatisme défensif ; et c’est la merveille de cette histoire que

… la Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France (§ 329).

Mais on ne peut dire que ces vues, par quoi se satisfait le sentiment démocratique de Michelet, aient créé une couleur, une atmosphère ; les traits qui font Jeanne peuple s’effacent sous l’idéalisation de sa mysticité et la grandeur de sa fortune61.

Jeanne est femme. Et c’est la source de l’amour, de la pitié qu’elle éprouve pour les pauvres, les petits, les blessés, les vaincus, pour ces Anglais déguisés en prêtres que ses gens vont massacrer et qu’elle ramène chez elle en sûreté, pour Glasdale qui l’a injuriée et qui se noie, pour l’Anglais assommé à Patay dont elle soulève la tête, qu’elle console, fait confesser et aide à mourir, pour ces prisonniers que Charles VII a oubliés dans la capitulation de Troyes et qu’elle fait racheter, pour son confesseur que la flamme va atteindre et qu’elle fait descendre 81du bûcher, s’oubliant elle-même, mais par-dessus tout pour le sang de France et pour la France, qui va naître de son amour, de ses larmes62.

Il y a eu bien des martyrs ; […] L’orgueil a eu les siens, et la haine et l’esprit de dispute. […] Ces fanatiques n’ont rien à voir ici. La sainte fille n’est point des leurs, elle eut un signe à part : Bonté, charité, douceur d’âme. Elle eut la douceur des anciens martyrs, mais avec une différence. Les premiers chrétiens ne restaient doux et purs qu’en fuyant l’action, en s’épargnant la lutte et l’épreuve du monde. Celle-ci fut douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. (§ 332.)

Enfin, nuance plus intime,

elle n’eut point l’âpreté lorraine, mais bien plutôt la douceur champenoise, la naïveté mêlée de sens et de finesse, comme vous la trouvez dans Joinville (§ 40).

Tout le livre de Michelet n’est que la mise en action, plus ou moins intentionnelle, de cette définition ; une sorte d’hymne à la raison, à la douceur, à la finesse toutes françaises de Jeanne. Ces qualités, elles éclatent partout, mais spécialement à Poitiers, dans ses réparties aux enquêteurs ; après Orléans et Patay, dans sa résolution de marcher sur Reims ; au procès, où sa raison plus haute fit taire si souvent le raisonnement des scolastiques qui la jugeaient (§ 153), où tant de réponses restées 82fameuses trahissent en effet, avec la plus belle maîtrise de soi, une naïveté, une sublimité d’esprit et de courage qui n’ont jamais été dépassées.

Michelet en a noté (créé peut-être ?) quelques nuances, bien tendres. On interroge Jeanne sur son surnom (§ 198). Il n’est pas mentionné au procès-verbal, et ce silence, ainsi que la défaite de Jeanne, a exercé les commentateurs63 ; aucun d’eux n’en a donné une explication satisfaisante. Michelet sait qu’ailleurs Jeanne ne répugne pas a être appelée la Pucelle d’Orléans (Bu. 99 ; § 225) ; il imagine ici que par un caprice de modestie féminine, elle eût eu peine à le dire. Cela est exquis, et nulle part il n’a autant approché de l’individuel ; mais de la vérité ? — On pose à Jeanne des questions qu’il trouve inconvenantes : par exemple, si saint Michel était nu. Elles ne l’étaient, ni dans la pensée des juges, ils faisaient de la théologie et voulaient préciser la manière d’être des apparitions, ni probablement dans l’esprit de Jeanne, elle était sans doute moins pudibonde que ses biographes ne la font. Dans sa réponse fameuse : Pensez-vous donc que Notre-Seigneur n’ait pas de quoi le vêtir ? voir une pureté céleste, cela est d’une délicatesse charmante, comme la réponse elle-même, aussi douce en ce cas que les plus doux propos du roi Salomon ; ce n’est pas une interprétation certaine. Si Jeanne a pénétré l’intention des juges, si elle réserve ses révélations, elle 83élude, elle rompt ; avec quelle ironie piquante, ou dérisoire ? (§ 216).

Au total, Michelet a poussé au grand et à l’héroïque. Il a cueilli dans les interrogatoires et isolé les réponses les plus belles. Quand quelques mots de Jeanne, forts et directs, se perdent dans une fin de phrase ou dans une suite de phrases qui en amortissent l’effet, il a coupé, disais-je I 138, cette fin ou cette suite. Cela peut s’admettre. Il n’est pas illégitime de juger une âme par ses plus hautes et ses plus nobles inspirations. Mais cela n’est pas d’une vérité entière, et, sans critiquer Michelet, je constate ici encore son parti pris d’idéalisation.

Il n’en a eu que plus de mérite à discerner l’évolution qui s’est produite avec le succès dans le caractère de Jeanne, et à distinguer sur cette sainte figure ce qu’il appelle des ombres douteuses parmi les rayons (§§ 146-152). Qu’on m’entende bien : je ne le loue pas de trouver à Jeanne des défauts ; cela est indifférent ; elle a pu et dû en avoir, sans rien perdre de sa grandeur. Je le loue d’être sorti de la convention et d’avoir usé de son jugement.

Ce développement est l’un des plus personnels de son livre. Il se sépare ici de ses sources, et notamment de Le Brun III, 57 ss :

Tous ces honneurs n’avaient point altéré le caractère de Jeanne d’Arc ; son âme, véritablement grande et élevée, triomphait sans effort de l’épreuve perfide de la prospérité. Il est si nécessaire et si 84important pour la gloire de l’héroïne française d’établir invinciblement la vérité de cette assertion, que64

Michelet n’a pas cru que cela fût nécessaire ni important, et il a eu raison.

Je ne pense pas qu’il se rapproche sciemment de la tradition antérieure, rapportée et combattue par Le Brun IV 443 ss ; il la retrouve plutôt sur la lecture des documents que lui offrait Le Brun III 57 ss, car il lui emprunte tous les éléments de fait de son analyse ; mais il les voit sous une lumière différente.

La sainteté de Jeanne était en péril. Trois ennemis la guettaient.

D’abord son jeune courage. Elle se laissait gagner à l’ivresse sanguinaire de la lutte et de la victoire. Elle, qui ne voulait au début se servir de son épée pour tuer personne et qui aimait quarante fois mieux son étendard, elle parle avec complaisance de l’épée qu’elle portait à Compiègne, une épée bonne pour donner de bonnes buffes et de bons torchons65. La Sainte devenait un capitaine ; son inspiration première faiblissait ; son caractère s’altérait. Il lui prenait des colères et des rudesses pour réprimer ses indisciplinables soldats66. 85Elle était surtout impitoyable aux femmes de mauvaise vie qu’ils traînaient avec eux, au point de les frapper. Et d’abandonner à la justice du bailli de Senlis, qui le fit mettre à mort, un partisan bourguignon, Franquet d’Arras :

cela dut (je souligne) altérer, même aux yeux des siens, son caractère de sainteté.

Après l’ivresse des batailles, les honneurs et la fortune. Jeanne était devenue riche : elle avait reçu en quatre mois 500 écus d’or pour ses harnais et chevaux67 ; elle évalue au procès son bien à 12.000, livres ? écus ? le mot manque au procès-verbal68. — Elle avait été anoblie, par lettres expédiées le 16 janvier 1430 (Leb. III 47-54). — Elle était honorée, l’égale des seigneurs et des princes : ceci vise un texte de Georges Chastelain rapporté par Pontus Heuterus dans son Histoire des ducs de Bourgogne (Leb. II 56). — Elle avait un beau costume : le jour qu’elle fut prise,

une huque ou tunique de velours recouvrait son armure. D’autres disent 86que son habillement était d’une étoffe de soie couleur de pourpre, brodée en or et en argent (Leb. III 12669).

— Elle avait obtenu l’exemption de la taille pour son village, par lettres patentes du 31 juillet 1429 (Leb. II 333-570) : voilà ce qui

aurait sans doute à la longue (je souligne) altéré sa simplicité héroïque.

Troisième piège, le plus dangereux pour la sainte : sa sainteté même, les respects du peuple, ses adorations. Michelet passe un peu légèrement sur ce point décisif ; il avait noté dans sa table des matières f. 264, v. (Leb. II 150) un propos de Barbin qui montre Jeanne moins insensible qu’il ne le dit aux hommages de la foule. Les textes essentiels ne sont pas ceux qu’il allègue ; le danger le plus grave, Jeanne le portait en elle-même, et il faut en chercher l’expression surtout dans ses lettres, où se lit une confiance superbe qu’elle vient de Dieu, presque une usurpation de l’autorité divine. Elle a dès le début une manière de faire marcher non seulement les capitaines, mais les gens d’Église, qui surprend chez une si jeune fille. Nul doute que son péché n’ait été l’orgueil, divin et humain. Mais son orgueil n’était qu’une forme de son exaltation pieuse, et, du point de vue déterministe, elle n’en était pas responsable. Michelet l’en absout 87entièrement, du point de vue de la liberté. Il ne se sépare donc de la tradition que pour y rentrer : sa conduite, avait écrit Le Brun III 66, fut toujours pleine d’innocence et de modestie. Il retire ses réserves presque aussitôt qu’il les avance71.

Qu’il ait plus ou moins atténué ces ombres, peu importe. 88L’objection porte, non sur cette question de mesure, mais sur la manière dont il les présente, surtout la dernière, de biais, isolées de la succession des faits, en parenthèse, comme des accidents nés des circonstances et destinés à disparaître avec elles, sans en chercher les racines dans le passé, sans en suivre l’évolution dans l’avenir.

Il y a dans son livre une lacune grave. La période qui va de l’échec de Paris à la prise de Jeanne (8 septembre 1429-23 mai 1430) n’y est représentée que par un sec sommaire de faits. Cependant, l’interrogatoire du 3 mars jetait quelque lumière sur la lutte de Jeanne contre Catherine de La Rochelle et le frère Richard ; l’adversité, après la prospérité, n’a pas été sans agir sur son caractère. Michelet n’y a pas pris garde.

Le procès à son tour produit, sur un fond toujours le même, des nuances nouvelles.

Ici, deux traits surtout paraissent marqués par Michelet insuffisamment.

Il n’a pas assez mis en relief ce que Jeanne eut de hauteur, de raillerie mordante ou superbe, et d’adresse, de finesse profonde. Elle n’est pas toujours si candide. Beaupère, qui l’avait interrogée du 22 février au 3 mars, la disait bien subtile, de subtilité appartenante à femme72. Dans l’ensemble on ne peut dire qu’elle a conduit 89sa défense subtilement ; elle a bien trop parlé. Mais quoi ! elle avait vingt ans, et une armée de théologiens sur les bras. Nulle subtilité, d’ailleurs, ne l’aurait sauvée. Et si elle en manque souvent, c’est qu’elle mettait au-dessus de la subtilité, sa foi, sa confiance en Dieu et en ses saintes, la sincérité, qui est une forme de son courage. Mais, quand elle se tient sur le qui-vive, elle perce et déjoue les intentions des juges avec une malice, parfois un humour, un dédain ou un mépris, une habileté, auxquels son fond premier, peuple et paysan, n’est peut-être pas étranger. Elle refuse de prêter serment sens condition : elle biaise, ruse, détourne les questions, comprend de travers, répond à côté, se souvient mal, oublie, nie, se moque ; l’une de ses défaites favorites est de dire : Reparlez-m’en (comme qui dirait : repassez) dans trois mois. Ses réponses montrent un mélange curieux de franchise, de candeur, d’imprudence, de souplesse et de dextérité. Je trouve cela très bien ainsi. Elle jouait sa vie contre cinquante ou soixante prêtres acharnés à sa perte, et qui achevaient, par le serment, de mettre les avantages de leur côté. Je ne vois pas que ces traits de caractère ou ces concessions aux circonstances la diminuent le moins du monde. Ils peuvent gêner le travail d’idéalisation de ceux qui la voudraient une figure toute divine (§ 250) ; mais il ne s’agit pas de l’idéaliser, elle n’en a pas besoin ; il s’agit de saisir, dans tout son relief, sa complexe physionomie, 90telle que ses fortunes variées et sa douloureuse expérience l’ont faite. Il me semble que Michelet l’a simplifiée, édulcorée. Elle était plus robuste, plus âpre, et plus diverse qu’il ne l’a peinte.

Il y a une autre question, délicate, importante, parce qu’elle concerne non seulement le caractère, mais aussi la marche du procès, qu’il aurait dû creuser : les sources et les aspects de la volonté chez Jeanne. Dans les premiers interrogatoires surtout, elle montre une confiance en ses voix, une certitude de sa mission, une assurance de son salut temporel et spirituel, une hauteur, que ses juges durent prendre pour de l’orgueil, de l’impertinence, de l’insolence ; elle gourmande, elle menace Cauchon ; c’est l’une des raisons qu’on a de croire qu’elle fit contre elle l’unanimité du tribunal ; la fierté sacerdotale dut se cabrer contre l’audace de cette petite fille, cette paysanne, cette hérétique, cette sorcière, qui prétendait en remontrer à un évêque, à des docteurs, qui tenait tête, dont l’opiniâtreté inflexible résistait aux conseils, aux avertissements, aux menaces, au bourreau, au feu. Les origines religieuses de son intraitable fermeté sont assez claires ; mais ses sources naturelles ? Pour Michelet, pour le rationaliste, de même que les visions de Jeanne sont ses idées réalisées, de même ses voix, son conseil, c’est encore son cœur, transposé en Dieu, recevant de lui un surcroît de force apparemment étrangère et se revêtant d’une autorité surnaturelle ; mais tout 91de même son cœur. Et sans doute, il faut aussi faire la part à son hostilité farouche contre les Anglais, mûrie et exaspérée dans les mois de dur emprisonnement et de solitude amère qui précédèrent le procès. Mais pourquoi des rigueurs qui auraient humilié et brisé une autre fille n’ont-elles fait que la confirmer dans sa résistance ? Il fallait qu’elle eût pour persévérer jusqu’au bout une trempe d’âme peu commune. Partout, à Domrémy, quand elle voulut quitter son village ; à Vaucouleurs, quand elle vint à bout de Baudricourt ; à Chinon et à Poitiers, quand elle eut à convaincre la Cour et les enquêteurs ; après Orléans et Patay, quand elle poussa à la marche sur Reims ; à Rouen, quand elle refusa de se soumettre, partout, quoi que dise Michelet de sa tentation, elle a déployé la même obstination sûre, et jusqu’à la mort, victorieuse. Illuminée, hallucinée, c’est vite dit. Même les forces surnaturelles, à plus forte raison les causes physiques, agissent dans le sens de la nature. Tout indique chez Jeanne, ici encore, une fermeté, une âpreté, qui pourrait bien trahir l’influence du fond paysan et du terroir lorrain.

Pour moi, je crois que, sans méconnaître ce qu’elle eut de douceur et de grâce à la champenoise ou à la française (§ 83 note), il faut la sculpter surtout en finesse et en force.

En somme, il est permis de regretter que Michelet n’ait pas mis davantage sa rare acuité psychologique à reconstruire 92l’unité du caractère, à déterminer ses tendances permanentes et ses modifications fortuites, à creuser ses nuances et ses replis à mesure que les faits les lui présentaient. Il ne ressort de son livre qu’une silhouette assez vague et dispersée, une belle image de vitrail, fraîche, tendre, vive, lumineuse. C’est l’inconvénient de son idéalisme. Il aurait pu y manquer sans altérer les proportions de son livre, sans modifier l’allure de son récit, sans même se départir gravement de cette largeur de touche dont il s’est fait une loi dans l’Histoire. On peut peindre à fresque, et, dans une suite de panneaux qui représentent une vie de Sainte, par une distribution adroite des lumières et des ombres, par un choix fin de tons justes et évocateurs, concilier avec l’ampleur générale de la facture une plus minutieuse précision, un réalisme plus exact.

2.
La mission

Michelet présente la formation religieuse et morale de Jeanne comme soumise aux influences des milieux et du tempérament ; mais, à l’intérieur de ces influences, il la donne pour un développement autonome et secret. Il élimine toute action des prêtres, et affirme, d’après Jeanne elle-même, qu’elle n’a pas parlé à homme d’église de ses visions (§§ 64 et 65 ; Bu. 97 ; Leb. I 302). 93Il semble donc n’avoir pas même dû pressentir le complot clérical d’Anatole France.

Cependant, il n’en est pas passé très loin.

Par une de ces intuitions pénétrantes comme nous en avons déjà rencontré, il observe (§ 85 fin), à propos de la désignation du frère Pasquerel comme chapelain, que

En général, les moines (Ms : paraissent lui avoir été favor / étaient plus favorables), surtout les mendiants, soutenaient cette merveille de l’inspiration73.

Mais il n’a pas poussé cette vue à bout, et il l’a retirée dès le premier tirage à part, en 1853.

Le complot clérical écarté, reste l’ancienne hypothèse du complot politique. Michelet rompt avec elle moins entièrement que ses prédécesseurs, L’Averdy, Le Brun et Berriat-Saint-Prix (p. 58 ss). Sans doute, il est loin de croire que Jeanne a été choisie et désignée (§ 66 note), c’est-à-dire suscitée et préparée du dehors. Elle ne doit rien d’abord qu’à elle-même, à sa foi et à sa vaillance. Mais ni sa vaillance ni sa foi ne l’auraient menée bien loin, pas même jusqu’à persuader Baudricourt (§§ 62, 64). Il y fallut autre chose.

Cette autre chose, ce fut, selon Michelet, l’appui du parti lorrain.

94Je ne trouve pas cette intelligente hypothèse chez ses auteurs. Tout au plus a-t-il pu la dégager de l’ensemble du récit de Le Brun, qui, sans en approcher jamais nettement, insiste sur les affaires de Lorraine et les associe à celles de France ; mais, dans la prière même que Jeanne fait au duc de lui donner des gens sous les ordres du prince son fils pour la mener au roi, Le Brun ne voit qu’une nouvelle marque du vif désir qu’elle éprouvait de ne se présenter à la Cour que sous des auspices respectables. Quant à L’Averdy 305, il est très peu suggestif. L’honneur de l’explication doit rester à Michelet.

C’est une explication politique et rationnelle. Elle peut admettre le surnaturel, mais dans le détail seulement. Michelet ne nous donne pas Jeanne pour conduite par Dieu comme par la main d’un bout à l’autre.

Cette fille inspirée qui arrivait de Lorraine, dit-il § 72, et que le duc de Bourgogne avait encouragée, ne pouvait manquer (notez cette formule) de fortifier près du roi le parti de Lorraine et d’Anjou. Aussi la prit-il sous sa protection, pour se servir d’elle. Mais comment en eut-il l’idée ? Il faut remonter au voyage de Vaucouleurs pour saisir tant bien que mal le début de l’affaire, et rencontrer des difficultés.

Michelet, §§ 62-66, nous montre Baudricourt d’abord sceptique, et engageant le cousin Laxart à ramener Jeanne chez elle, bien souffletée ; Jeanne s’obstinant, allant à Vaucouleurs, objurguant Baudricourt : celui-ci, 95bien étonné, la faisant exorciser ; elle, gagnant le peuple et quelques gentilshommes ; puis, tout à coup — Le Brun, I 327, invoque grandiosement la mobilité de l’esprit humain et le vœu général favorable à Jeanne ; Michelet le suit implicitement — Baudricourt envoyant demander au roi l’autorisation ; sans grande conviction d’ailleurs, mais ceci, Michelet l’omet ; son adieu ne fut pas chaud : Va, et advienne ce qu’il pourra. Ce qui n’indique pas un homme très sûr du succès de sa démarche ni des suites de l’aventure.

Dans la lettre de Baudricourt, Michelet semble voir un premier fondement de sa théorie ; il invite à comparer sur ce point important Le Brun et L’Averdy.

S’il avait lu plutôt Simon Charles (Quicherat, III, 115), il y aurait vu que le roi, du conseil de sa Cour, hésita longuement à recevoir Jeanne, alors même qu’elle était au château, donec eidem regi fuerit delatum quod Robertus de Baudricuria scripserat regi quod sibi miserat quamdam mulierem…, jusqu’à ce qu’il lui eût été rapporté que Robert de Baudricourt lui avait écrit qu’il lui avait envoyé une femme74… Si ces souvenirs sont exacts, ils prouvent : 1° que Baudricourt a écrit, mais quand ? et quelle est la relation des deux plus-que-parfais scripserat, miserat ? 2° que le roi n’a pas reçu sa 96lettre (donc l’affaire a été traitée en dehors de lui), et n’a pas répondu ; mais on a pu répondre pour lui. Cela ne gêne pas l’hypothèse de Michelet, au contraire. — Simon Charles était président de la Chambre des Comptes75.

Mais enfin, que dit L’Averdy ?

Il affirme p. 301 l’existence de la lettre de Baudricourt, et p. 303, de la réponse du roi. Le Brun I 338 déclare n’avoir rien trouvé de pareil dans les documents, mais il n’a pas vu le précieux manuscrit de Rohan, et il invoqué une circonstance remarquable à l’appui de l’assertion de L’Averdy, savoir, la présence, parmi ceux qui conduisent Jeanne à Chinon, du courrier royal, Colet de Vienne, qui avait sans doute apporté l’autorisation du roi. Jean de Metz, le témoin, nomme simplement Colet au nombre des membres de l’escorte.

Cela posé, Michelet § 66 nous dit dans son texte qu’en attendant cette réponse, Baudricourt (ceci est une erreur) conduisit Jeanne chez le duc de Lorraine, qui était malade et voulait la consulter ; et dans sa note, qu’il croirait volontiers que le capitaine Baudricourt consulta le roi, et que sa belle-mère, la reine Yolande d’Anjou, s’entendit avec le duc de Lorraine sur le parti qu’on pouvait tirer de cette fille. Puis, § 67, il tranche le point que Le Brun a laissé indécis et affirme que Colet a apporté l’autorisation du roi.

Cet ensemble de faits est inconciliable avec la chronologie 97dont Michelet disposait et qui lui était fournie par Le Brun.

Celui-ci distingue deux voyages de Jeanne à Vaucouleurs ; il place le premier vers l’Ascension, jeudi 11 mai 1428 (I 322 ; dép. de Poulengy ; Qui. II 456), et le second, celui qui nous intéresse, au commencement du carême 1429, soit vers le 9 février, jour des cendres (I 330). D’autre part, il fixe le départ pour Chinon au 13. Les faits ne tiennent pas dans ces quatre jours ; sans parler du reste, il y a 24 lieues de Vaucouleurs à Nancy.

Il faudrait donc avancer l’arrivée de Jeanne à Vaucouleurs. Rien ne s’y oppose.

Il serait bon aussi de supposer une correspondance antérieure avec la Cour. Pour établir l’accord entre Baudricourt, le duc de Lorraine et la reine Yolande sur le parti à tirer de Jeanne, une lettre n’a pas dû suffire. En tout cas, Jeanne ayant mis onze jours pour atteindre Chinon, il n’en a pas fallu moins d’une vingtaine, au bas mot, à Baudricourt pour demander et recevoir l’autorisation. Il aurait donc écrit sa lettre (unique ou finale) vers le 20 janvier, si l’on s’en tient à la date du 13 février pour le départ de Jeanne76.

98Mais on peut reculer ce départ, et, avec lui, la date de la lettre.

Michelet ne donnant aucune date, son récit ne présente jusque-là ni contradiction ni difficulté ; il suppose seulement l’extension du temps alloué par Le Brun.

Jeanne revient de Nancy à Vaucouleurs vers le dimanche des Bures, soit, en 1429, le 13 février (Leb. I 346 ; J. de Metz ; Qui. II 437). Le Brun I 339 affirme sa présence dès le 12 ; il en a besoin pour une raison que nous allons voir, et Michelet adopte ses vues.

Selon lui, § 67 :

à Vaucouleurs [Jeanne] trouva un messager du roi qui l’autorisait à venir. La perte d’une nouvelle bataille décidait à essayer de tous les moyens. Elle avait annoncé le combat le jour même qu’il eut lieu.

La journée des harengs, dont il s’agit là, se place le 12 février. Michelet ne veut sans doute pas dire que l’annonce du combat par Jeanne, annonce certainement apocryphe, d’ailleurs, influa sur la décision de la Cour : cela ruinerait son hypothèse. En effet, il aurait fallu que la Cour en fût informée : soit dix jours environ. Mais pour qu’elle le fût, il aurait été bon que Baudricourt lui-même connût la défaite, sans quoi il ne se serait pas donné le ridicule de transmettre au roi les billevesées d’une fille qu’il ne prenait pas trop au sérieux : soit encore dix jours77. Enfin, il aurait fallu à la lettre royale 99le temps d’arriver : soit dix autres jours. Au total, un mois, en ne perdant pas une minute, et nous sommes rejetés au 14 mars au plus tôt, date impossible dans toutes les chronologies. Je suppose que Michelet entend seulement, abstraction faite de la prédiction, dont il n’avait donc aucune raison de s’encombrer, que la Cour ne se décida à répondre à la lettre ou aux lettres antérieures de Baudricourt qu’après la défaite, soit, en comptant le temps qu’elle en fût avisée, vers le 14 février ; et il faut reculer jusqu’au 25 environ l’arrivée à Vaucouleurs du Courrier qui apportait l’autorisation royale. Or Jeanne était partie le 13, selon Le Brun. Michelet a-t-il senti ou calculé que son hypothèse ne se conciliait pas avec la chronologie de son devancier ? Ce n’est pas impossible ; il place le départ, sans précision de jour, en février (§ 69) ; il avait même écrit mars, par erreur ?, dans son manuscrit. Dès lors, les contradictions internes disparaissent à peu près, les faits tiennent à peu près à l’aise dans la chronologie réelle que les recherches ultérieures ont établie : à peu près seulement, car il faut que pas un jour n’ait été perdu et que le courrier ait brûlé les étapes : on fixe le départ au 23 février, en partant de la date de l’arrivée à Chinon, 6 mars, et en déduisant la durée du voyage, onze jours.

Il est d’ailleurs clair que les choses n’ont pas dû se passer comme Michelet les imagine, ou comme son récit conduit à les imaginer.

100En effet, si les difficultés chronologiques se trouvent plus ou moins résolues, les obscurités profondes demeurent. Que Jeanne ait été ou non présente à Vaucouleurs, on voit mal pourquoi l’idée vint à Baudricourt d’écrire, ou, s’il n’écrivit pas, d’envoyer de son propre chef Jeanne à Chinon ; on comprend mal comment l’idée vint au duc de Lorraine et au parti lorrain-français, même après la défaite des harengs, d’utiliser cette petite paysanne, ni ce qu’il pouvait s’en promettre, ni quel bénéfice bien clair il en tira : Michelet est muet sur ce point capital. Il surajoute simplement une hypothèse au récit impossible de Le Brun. Cette hypothèse est ingénieuse, intelligente, mais elle ne paraît pas, à l’origine, fondée clairement, elle aurait elle-même grand besoin d’explication, et aucun historien, que je sache, ne l’a retenue.

Dans la suite, Michelet relève avec soin les indices favorables à sa théorie. Il note que Jeanne fut encouragée au départ par le duc de Lorraine (§ 66, texte et note) et accueillie à l’arrivée par la reine Yolande, qui lui continua sa protection (§§ 72, 73, 85). — Il attribue au parti anti-lorrain une embuscade où frère Séguin, la source, et Le Brun I 355 ne voient qu’un coup de main de pillards. — Pour expliquer que la France ait abandonné Jeanne, il observera § 182 que :

Le parti d’Anjou-Lorraine, la vieille reine de Sicile qui l’avait si bien accueillie, ne pouvait agir pour elle en ce moment près du duc de Bourgogne. Le duc de Lorraine allait mourir, 101on se disputait d’avance sa succession, et Philippe le Bon soutenait un compétiteur de René d’Anjou, gendre et héritier du duc de Lorraine.

Celui-ci mourut huit mois après la prise de Jeanne, le 25 février 1431 ; Antoine de Vaudémont contesta la succession à René d’Anjou et mit Philippe le Bon dans ses intérêts.

Il faut convenir que ces indices sont peu décisifs.

Au surplus, selon Michelet, Jeanne ne rencontre de difficultés qu’auprès des grands ; sa grandeur et sa sainteté gagnent sans effort le peuple, les bourgeois et les gentilshommes : partout, elle est entourée d’une réputation qui finit par agir sur les incrédules et les ennemis.

Voilà donc Baudricourt convaincu, plus ou moins (§ 67), et Jeanne en route. Elle arrive, n’attend pas moins de trois jours qu’on la reçoive (§ 73), voit enfin et conquiert le roi, qui lui inflige tout de même l’enquête de Poitiers. Dès lors, Michelet n’allègue plus, pour expliquer son succès, que les causes temporelles et spirituelles invoquées par tous les historiens : l’état désespéré du royaume, les appels d’Orléans assiégé, la piété et les vertus de Jeanne, les victoires qui consacreront sa mission — pour un temps.

3.
La carrière de Jeanne

J’ai peu de remarques à faire sur la manière dont Michelet a raconté la carrière de Jeanne. Pour le détail 102des faits, il résume Le Brun ; pour les interprétations, il s’inspire ordinairement de lui ; son invention se réduit à très peu de chose, et j’en dois laisser l’étude à mon Commentaire. En général, il est plus raisonnable que Le Brun ; il éprouve davantage le besoin de lier ; il multiplie les explications de détail, surtout quand elles sont faciles et n’exigent point de recherche ; par contre, il esquive le plus possible les difficultés, en se bornant à un récit cursif.

A.
L’action

Comme nouveauté marquante, je ne vois guère à noter que son interprétation du siège d’Orléans. La tradition, pour grandir Jeanne, proclamait la supériorité numérique des forces anglaises ; L’Averdy 317, Le Brun I 185-6, 212, 214, sur des autorités d’ailleurs faibles, s’accordent là-dessus avec leurs prédécesseurs. Michelet se sépare d’eux.

Il groupe des faits dispersés dans Le Brun : les départs et désertions qui suivirent la mort de Salisbury, survenue au mois d’octobre 142878 ; Le rappel des Bourguignons par leur duc, en avril 142979 ; le petit nombre d’Anglais, cinq cents, qu’on trouva dans leur bastille la plus forte, celle des Tournelles, où s’étaient repliés les défenseurs de quelques autres80 ; la liste formidable (l’est-elle tant 103que cela ?) des capitaines français qui se jettent dans Orléans81. Ses vues ne sont pas décisives ; il aurait fallu chiffrer les forces que chacun de ces noms représente ; il ne suffit pas de les classer par provinces, pour grossir l’impression. Michelet §§ 87-89 ne fixe, à 2 ou 3.000 hommes, que le chiffre de l’armée anglaise parce qu’il peut l’induire directement. L’histoire voudrait plus de précision. Mais son coup d’œil est juste ; les historiens postérieurs sont allés, dans le même sens, plus loin que lui.

Le moral orléanais était très bas ; mais le moral anglais n’était pas haut. Le rôle de Jeanne fut de relever l’espoir et la confiance, de restaurer la discipline par la confession et la communion (§§ 90-94) ; ce fut le rôle d’une Sainte82. Michelet a écrit là quelques-unes de ses pages les plus brillantes et les plus révélatrices de son talent ; le fond provient toujours de Le Brun83, mais il le dégage lumineusement.

Je note encore que pour la marche sur Reims, Michelet, avec sa vivacité ordinaire, forcerait plutôt la tradition ; il exagère les chances de succès de l’expédition, qui fut assez aventureuse, puisqu’il fallut laisser Auxerre derrière soi, et que la reddition de Troyes fut un coup 104de fortune. Ici encore il suit Le Brun II 144, 147-8, et de près, fond et forme (§§ 116-117). En réalité, il s’en faut que tous les documents s’accordent sur la pensée de Jeanne après Orléans, et le manuscrit de Michelet, moins affirmatif que l’imprimé, montre ce qu’il y a de conjecture en tout cela. Même Dunois distingue84. Il semble que l’idée de Reims date surtout de Patay, et L’Averdy 328, 330 conduit son récit en conséquence ; il montre aussi moins de confiance dans le succès. Le Brun seul rend compte de l’ordre suivi par Michelet. Tous deux, Le Brun II 253, 255-7, Michelet § 121, reviennent d’ailleurs à la question après Patay, l’un reflétant et avivant l’autre.

B.
L’honneur

On connaît le mot fameux de Jeanne sur son étendard : Il avait été à la peine ; c’était bien raison qu’il fût à l’honneur. Michelet a bellement suivi Jeanne sur ce chemin de l’honneur, d’Orléans au sacre ; tout le chapitre II des tirages à part est consacré à cette foudroyante épopée ; en un crescendo magnifique, d’un rythme admirable, il se termine sur cette phrase de la vieille Chronique :

Tous ceux qui la virent en ce moment crurent mieux que jamais que c’estoit chose venue de la part de Dieu. (§ 131 ; voir ci-dessus, p. 49.)

Le moment de Reims fut unique, et l’histoire en est brève ; il faut que Michelet appelle les Chroniques au 105secours des dépositions et double la scène triomphale du sacre par l’accueil que le roi reçut un mois après à Crépy-en-Valois, pour étoffer son tableau85. Et dès lors, et même avant, comme on le voit par la déposition Spinal, Jeanne est assiégée par la crainte de la trahison (v. p. 47).

Michelet a fait allusion encore (§ 150 ; ci-dessus, p. 85) aux honneurs, aux lettres de noblesse, aux sommes d’argent, aux faveurs diverses que Jeanne reçut d’abord du roi. Quant au déclin de sa fortune, il ne l’a pas vue sous son vrai jour.

C.
La tribulation

Son livre présente une lacune, qu’il n’était pas facile de combler de son temps : pour les neuf mois qui s’écoulent du sacre à la prise de Jeanne, il saute à pieds joints de fait en fait : redditions de villes, allées et venues de l’armée, escarmouches (juillet-août 1429 ; §§ 132, 138), échec de Paris (8 septembre ; §§ 139 ss), sièges de Saint-Pierre-le-Moûtier et de La Charité (hiver 1429-1430 ; § 144), prise de Jeanne (23 mai ; § 145). Pendant cette période, et surtout depuis l’échec de Paris, l’histoire de Jeanne ne tient plus dans les événements 106publics, mais dans ses rapports avec son entourage ; l’action extérieure a moins d’intérêt que les relations privées et les intrigues qui se poursuivent dans la coulisse. Il importait d’y voir clair, pour se faire une idée juste de la place que Jeanne a tenue dans son milieu.

L’interrogatoire du 3 mars, entre autres, jetait quelque lumière sur cette histoire alors mal connue et capitale ; Michelet n’en a pas tenu compte. Le Brun y ajoutait un certain nombre de faits dispersés et mal éclairés ; Michelet les a laissés à leur dispersion. Il lui a manqué comme à son auteur ce degré supérieur de lumière, cette vue systématique et synthétique, qui donnent aux choses leur vraie physionomie. Ni dans l’année glorieuse ni dans l’année sombre il n’a bien compris la situation de Jeanne à la Cour. L’atmosphère de son livre pèche par là gravement.

Les humbles ne rencontrent jamais un accueil bien chaud quand ils sortent de leur obscurité et s’imposent aux puissants par un mérite, des services ou une fortune exceptionnels ; il est de règle qu’ils ne récoltent que la jalousie, le mépris et l’ingratitude. Michelet aime Jeanne pour lui appliquer cette vérité ; peut-être a-t-il eu aussi l’esprit prévenu par Le Brun. Celui-ci I 281-9, II 153-4, accumule les raisons de croire que les distances des classes étaient moindres au Moyen Âge qu’elles ne le sont devenues. C’est peut-être vrai, en gros, et dans l’abstrait. Le Brun et Michelet n’ont vu dans les disgrâces de 107Jeanne que des accidents. En réalité, après un temps de vive faveur, déjà traversée d’intrigues et de mauvais vouloir, elle ne fut plus que tolérée, combattue, abandonnée ; elle finit chef de bande, plus ou moins désavouée.

L’appui du parti lorrain, si vraiment il la créa et fit son succès, dut provoquer des réactions immédiates chez les adversaires de ce parti. On s’attendrait à une étude serrée de la Cour et de ses factions. Sauf l’anecdote de l’embuscade tendue à Jeanne (§ 12), Michelet en reste à des généralités et à des personnalités, qu’il dissémine au cours de son récit, selon les défiances et les résistances que Jeanne rencontre, à Chinon, à Poitiers, pour la marche sur Reims, à Patay86, devant Troyes87, après le sacre, et enfin sous Paris88.

Du roi, il note incomplètement les hésitations ou l’ingratitude89 et n’en conclut rien. Devant Troyes, il raconte tout au long l’intervention du président Maçon en faveur de Jeanne (encore faudrait-il savoir si ce vieux renard voulait lui rendre hommage ou lui laisser la responsabilité) ; il omet les défiances frappantes de Charles VII90.

Il mentionne La Trémouille une fois en passant, § 117, parmi ceux qui s’opposent à la marche sur Reims91.

Ce qu’il a le mieux compris, mais non pas le premier, 108c’est l’hostilité du Chancelier Regnault de Chartres, archevêque de Reims ; encore y avait-il beaucoup à ajouter sur ses négociations avec le duc de Bourgogne92.

En somme, nulle étude de milieu ; des études particulières peu poussées, à peine amorcées.

La semaine d’Orléans ne fut qu’un conflit, bref, mais violent, entre les chefs de l’armée et Jeanne. Michelet en a laissé perdre plus d’un épisode, que lui offrait Le Brun ; et derrière les anecdotes qu’il a conservées, il ne semble pas voir, moins encore que Le Brun, l’opposition systématique des gens de métier à une profane, le mépris des nobles pour une fille de rien qu’ils veulent bien exploiter, mais en la tenant à l’écart de leurs conseils ; c’est-à-dire un symptôme, un signe des sentiments que Jeanne devait rencontrer presque partout. Cependant, les insultes du seigneur de Gamaches fixaient clairement le sens de ces querelles93.

Au propos extraordinaire tenu dès avant le sacre, à Châlons-sur-Marne, et rapporté par Spinal : Je ne crains rien, que la trahison, Michelet ne prend pas autrement garde ; il le retarde jusqu’après la capture (§ 155), et n’en conclut rien.

Il a fortement marqué, d’après Le Brun, le coup mortel que l’échec de Paris porta à l’autorité de Jeanne94. Il 109connaissait mal les intrigues et les compromissions sordides qui eurent lieu à Saint-Denis ; cependant Le Brun lui en apprenait davantage sur l’attitude des ministres et conseillers de Charles VII.

Il a deux mots, mal voulue, mal soutenue, sur les sièges de Saint-Pierre-le-Moûtier et de La Charité (§ 144) ; pas un seul, malgré l’interrogatoire du 3 mars (Bu. 83, 86), sur les rivalités qui se firent jour après l’échec de Paris ; il ne nomme même pas Catherine de La Rochelle et le frère Richard.

Il observe tardivement, et ceci lui appartient, à moins que cela ne vienne de Voltaire, ou d’un autre, que Charles VII croyait avoir trouvé le moyen de se passer de Jeanne, et que Saintrailles se faisait mener par un petit berger gascon (§ 299). Que de vues pénétrantes il a reléguées dans ses notes ! Celle-là suffisait pour illuminer toute la question, s’il s’était bien compris lui-même. Ce fait si grave, si suggestif, d’où pouvait sortir la théorie du porte-bonheur, c’est-à-dire, toute une vue nouvelle du sujet, il n’en conclut rien95.

110Il s’en faut donc que Michelet ait vu à plein ce qu’il nomme la tribulation.

Il semble cependant qu’un bien petit effort l’eût conduit au but. Il suffisait de conter moins, de raisonner plus, ou tout au moins de faire saillir nettement le sens des faits, en les groupant, les systématisant, les éclairant de la lumière que l’expérience éternelle projette sur les hommes et la politique du XVe siècle. Ce n’était pas impossible à sa faculté si fine d’intuition ; nous verrons bientôt que son sens philosophique, son réalisme, son imagination l’ont très bien inspiré, quand il s’agit des ennemis de Jeanne. Il leur a réservé sa critique. Il a certainement péché par précipitation ; il n’a pas fait une recherche ; il n’a pas même toujours bien lu Le Brun ; il n’a pas assez réfléchi. Mais ce qui s’est surtout dressé entre lui et les choses, c’est son parti pris d’idéalisation. S’il avait fallu regarder situations et caractères en face, toute l’atmosphère du sujet en était changée. Michelet a pu craindre obscurément que le prestige victorieux, l’auréole presque d’apothéose dont Le Brun commençait à entourer Jeanne, ne résistât pas à l’indiscrétion d’un réalisme aussi exigeant ; l’harmonie de son poème en 111aurait souffert. Il est plus probable que la vivacité de sa tendresse a prévenu jusqu’à cette crainte.

Il est passé, cette fois encore, à côté d’un livre non seulement plus neuf et plus vrai, mais plus pathétique et non moins tendre que le sien. Il n’a pas réussi à percer le voile qui le séparait de la vérité. C’est dommage. Quel beau livre, plein de révélations, il aurait pu écrire ! L’idéalisme et la tradition se paient.

Que faut-il penser, maintenant, de la trahison ?

D.
La trahison

Le Brun III 137 ss s’efforce longuement de démontrer, non pas que le gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy, a trahi, mais que les raisons alléguées par les historiens contre sa trahison ne tiennent pas. Il incline d’ailleurs visiblement à admettre un accord entre lui et le duc de Bourgogne. L’hypothèse est abandonnée aujourd’hui96.

Michelet, avec sa finesse ordinaire, reflète en deux mots son argumentation (§ 145). Après avoir parlé du gouverneur de Soissons, qui vendit sa ville (Leb. II 119), il donne Flavy pour un homme aussi fort suspect, et ajoute que les habitants étaient trop compromis dans la cause de Charles VII pour laisser livrer la leur. Cela laisse toute latitude au sujet de Jeanne même. Ses voix lui avaient annoncé qu’elle serait prise avant la Saint-Jean : pourquoi prêter au Ciel le moyen d’une trahison 112pour assurer sa volonté ? C’est que les historiens, dans leur grand amour mal dirigé, ont en général une répugnance extrême à admettre le jeu naturel des causes et des effets ; ils consentent, ne pouvant l’empêcher, que Jeanne soit prise ; mais ils ont besoin, pour le bon ordre, et en manière de consolation, qu’elle le soit par une perfidie.

Le Brun, chrétien et catholique, fait intervenir (III 97) la théorie de l’expiation :

Ce n’étaient pas les seules victimes (celles-ci sont les martyrs d’une conspiration parisienne, dont la mort fut marquée le jour même, 8 avril 1430, d’une floraison intense de roses blanches) que réclamât en ce moment l’inexplicable justice de l’arbitre souverain des mondes ; l’heure approchait où l’héroïne inspirée devait elle-même offrir à Dieu, pour les crimes de la France, une hostie pure et sans tache. Les saintes qui la visitaient lui apparurent sur les fossés de Melun, et lui annoncèrent qu’elle tomberait, avant la Saint-Jean, au pouvoir de ses ennemis ; qu’il le fallait absolument ; qu’elle ne s’effrayât point, et acceptât cette croix avec reconnaissance ; et que Dieu soutiendrait ses forces et son courage. (Interr. du 10 mars).

Si Michelet, comme il est probable, s’est inspiré de ces lignes, il s’est rabattu, une fois de plus, du plan divin sur le plan humain. Il proclame la nécessité de la passion de Jeanne, mais du point de vue psychologique et historique.

Il fallait qu’elle souffrit. Si elle n’eût pas eu l’épreuve et la purification suprême, il serait resté sur cette sainte 113figure des ombres douteuses parmi les rayons ; elle n’eût pas été dans la mémoire des hommes la pucelle d’Orléans. (§ 146.)

Cette vue neuve et hardie lui appartient, je crois, dans sa nuance. S’il y a d’ailleurs quelque contradiction à s’indigner ensuite si âprement contre les instruments de cette purification, c’est une contradiction bien humaine. La longueur de l’épreuve et l’atrocité du supplice n’étaient pas nécessaires, et même les croyants ne se résignent pas toujours aux décrets de la Providence qu’ils devraient adorer. Il y a des cas où la logique et le fatalisme, chrétien ou non, révoltent l’humanité.

Mais où est, en tout cela, la trahison ? Nulle part, si ce n’est, comme je l’ai dit, dans les pressentiments de Jeanne. Elle en eut, à Châlons, avant le sacre ; quant à ceux de Compiègne, ils ne sont attestés que par un texte sans valeur, les Chroniques de Bretagne (§§ 155-6 ; voir p. 47). En intitulant son chapitre : Jeanne est trahie et livrée, Michelet pousse, je l’ai dit, à la légende, en souvenir du Mont des Oliviers.

Dans tout cela nous constatons une fois de plus la même fidélité générale à la tradition, avec de vifs pétillements d’intelligence et des sursauts de liberté.

E.
La passion

J’ai montré dans mon tome I combien Michelet, égaré par L’Averdy, avait accumulé de touches fausses et d’erreurs dans son récit du procès ; avec quelle passion il avait, souvent, jugé les juges, par un amour de 114Jeanne mal compris. J’ai montré également que son intelligence l’avait sauvé des pires excès de ses devanciers et avait fait faire à la doctrine un progrès important, d’où une interprétation neuve aurait pu sortir. Il me suffira de renvoyer à mon étude ; je n’ai rien à y ajouter.

4.
Le sens de la mission

Jeanne a créé la France, la Patrie.

La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en-haut, elle fut ici-bas. […] Il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la Patrie. […]

Elle prit les armes, quand elle sut la pitié qu’il y avoit au royaume de France. Elle ne pouvait voir couler le sang françois. […]

Pureté, douceur, bonté héroïque, que cette suprême beauté de l’âme se soit rencontrée en une fille de France, cela peut surprendre les étrangers qui n’aiment à juger notre nation que par la légèreté de ses mœurs. Disons-leur (et sans partialité, aujourd’hui que tout cela est si loin de nous) que sous cette légèreté, parmi ses folies et ses vices même, la vieille France ne fut pas nommée sans cause le peuple très-chrétien. C’était certainement le peuple de l’amour et de la grâce. Qu’on l’entende humainement ou chrétiennement, aux deux sens, cela sera toujours vrai.

Le Sauveur de la France devait être une femme. La France était femme elle-même. Elle en avait la mobilité, mais aussi l’aimable douceur, la pitié facile et charmante, l’excellence au moins du premier mouvement… (§§ 329 ss.)

115De ces belles pages, disparues des tirages à part, Michelet a tiré son Introduction de 1853 :

Tout est sauvé ! La pauvre fille, de sa chair pure et sainte, de ce corps délicat et tendre, a émoussé le fer, brisé l’épée ennemie, couvert de son sein le sein de la France. […]

Quand on lui demanda à cette fille jeune et simple qui n’avait rien fait que coudre et filer pour sa mère, comment elle avait pris sur elle de se faire homme, malgré les commandements de l’Église, comment elle avait fait l’effort (elle si timide et rougissante) de s’en aller parler aux soldats, de les mener, les commander, les réprimander, les forcer de combattre…

Elle ne dit qu’un mot :

La Pitié qu’il y avoit au royaume de France.

Touchant secret de femme ! La Pitié fut si grande en elle qu’elle n’eut plus pitié d’elle-même, qu’elle fit ce souverain effort de s’arracher à sa nature ; elle souffrit tant des maux des autres, et fut si tendre ; qu’elle en fut intrépide, et brava tous les maux. […]

Tout le fond de ce cœur est dans ces mots naïfs, d’accent profond :

La Pitié qu’il y avoit au royaume de France !

Je n’ai jamais vu sang de François que mes cheveux ne levassent.

Et encore (n’ayant pas été avertie d’une bataille) : Méchants, vous ne me diriez donc pas qu’on répandît le sang de France !

Ce mot qui va au cœur, c’est la première fois qu’on le dit. Pour la première fois, on le sent, la France est aimée comme une personne. Et elle devient telle, du jour qu’elle est aimée.

C’était jusque-là une réunion de provinces, un vaste chaos de fiefs, grand pays, d’idée vague. Mais, dès ce jour, par la force du cœur, elle est une Patrie. […]

Enfant, elle aimait toute chose […]. Elle aimait ses amies, ses parents, mais surtout les pauvres. Or, le pauvre des 116pauvres, la plus misérable personne et la plus digne de pitié, en ce moment, c’était la France.

Elle aima tant la France ! Et la France touchée, se mit à s’aimer elle-même.

On le voit dès le premier jour qu’elle paraît devant Orléans. Tout le peuple oublie son péril ; cette ravissante image de la Patrie, vue pour la première fois, le saisit et l’entraîne ; il sort hardiment hors des murs, il déploie son drapeau, il passe sous les yeux des Anglais qui n’osent sortir de leurs bastilles.

Souvenons-nous toujours, Français, que la Patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse et de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous.

Nous savons à quelle date et en quelle occasion cette conception magnifique est née chez Michelet : ce fut de l’éclair de juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et j’aperçus la France. (Préface de 1869). Il eut donc sa révélation, comme Jeanne ; dans son idée de la patrie et du patriotisme français au XVe siècle, il y a peut-être un retour sur lui-même. Contraste assez curieux, la Révolution de Juillet, qui lui donna son sentiment de la patrie, a renversé la monarchie légitime que Jeanne avait servie de tout son cœur.

Que vaut sa théorie pour Jeanne ?

Dans quelle mesure les sentiments connus de Jeanne la justifient-ils ?

Jusqu’à quel point sa mission eut-elle, qu’elle le voulût ou non, les effets que nous dit Michelet ?

Il a réuni ceux de ses propos sur lesquels il se fonde. Il y en a trois.

117Deux ont été tenus pendant le siège d’Orléans. Le premier : Ha, sanglant garçon, vous ne me dyriez pas que le sang de France feust rependu ! est attesté par de Contes, à qui il fut adressé ; le second : Jamais je n’ai veu sang de Françoys, que les cheveux ne me levassent en sus !, par d’Aulon. Je ne sais si Michelet n’y attache pas trop de sens ; sang de France, sang de Français ; ce sont des propos de circonstance, cela s’oppose au sang anglais et ne suppose pas nécessairement le sentiment abstrait, la pensée présente de la patrie. Il est vrai que les patries se posent, en s’opposant. Mais, à ce compte, beaucoup de Français du même temps, et d’avant, Du Guesclin, le grand Ferré, ont dû avoir le même patriotisme97.

Le troisième propos, sur la pitié qu’il y avait au royaume de France, a plus de portée ; il synthétise les raisons de Jeanne pour venir en France. Il paraît dès Poitiers : Pendant qu’elle gardait son troupeau, dit Séguin (Qui. III 204 ; je traduis), une voix lui apparut, et lui dit que Dieu avait grande pitié du peuple de France, et qu’il fallait que Jeanne vînt en France ; c’est la première réponse de Jeanne aux enquêteurs. Il reparaît dans le second interrogatoire du 15 mars. Auparavant, sa voix dit à Jeanne qu’il estoit nécessaire qu’elle vinst 118en France ; et lui disoit deux ou trois fois la sepmaine, qu’elle partist pour venir en France… qu’elle se hastast de venir, et qu’elle lèveroit le siège devant Orléans (22 fév., Bu. 59) ; que son roi recouvrerait son royaume, que ses adversaires le voulussent ou non (1er mars, Leb. III 355 manque à Buchon) ; entre les autres choses, qu’elle vinst au secours du roy de France ; et une plus grande partie de ce que l’ange lui enseigna est en ce livre (de Poitiers) ; et lui racomptoit l’ange la pitié qui estoit en royaume de France (15 mars, Bu. 122-5).

C’était donc bien une pensée constante de Jeanne. Seulement il y a dans son sentiment une nuance à laquelle il faut prendre garde. Elle ne sépare pas la France du roi. La patrie fut donc pour elle quelque chose d’assez différent de ce qu’elle fut pour son historien : un mélange, sans doute, de territoires et d’idées ; mais les idées sont ici le loyalisme monarchique et le loyalisme chrétien.

Jeanne dit à Baudricourt (§ 63) : Qu’elle venait vers lui de la part de son Seigneur, pour qu’il mandât au dauphin de se bien maintenir, et qu’il n’assignât point de bataille à ses ennemis, parce que son Seigneur lui donnerait secours dans la mi-carême… Le royaume n’appartenait pas au dauphin, mais à son Seigneur ; toutefois son Seigneur voulait que le Dauphin devint roi, et qu’il eût ce royaume en dépôt98. Au roi, elle tient le 119même langage, lui disant qu’il serait lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France99 (§ 76). On a soupçonné là un langage dicté par les clercs, et remarqué que ces idées ne paraissent plus au procès. Il est vrai ; mais elles s’y maintiennent sous une forme moins spéciale. C’est à son roi que Jeanne pense, c’est son roi dont elle affirme la parfaite christianité, son roi qu’elle décharge à plusieurs reprises de toute responsabilité en ses faits.

Michelet fait de Jeanne une sainte. Au moins dans la première ferveur de la mission, l’idée religieuse, l’idée du sacre (§ 39 n. 2) et de la croisade, la conviction du devoir commun des nations chrétiennes de reconquérir le saint sépulcre (§ 94) ont tenu dans sa pensée une place importante. Comme les précédentes, ces idées se sont effacées, et Michelet a noté l’affaiblissement de l’inspiration religieuse au profit de l’inspiration guerrière. Mais il y a là une double couleur, politique et religieuse, qu’il aurait fallu préserver. Michelet, ici comme ailleurs, a tout modernisé.

M. Champion donne, de l’idée de la patrie au temps de Jeanne d’Arc, une définition plus particulière que ne l’auraient suggérée les textes dont Michelet disposait.

120Dans le monde féodal, dit-il, ce que nous entendons par patrie demeura toujours attaché à l’idée de souveraineté ; et la notion de souveraineté fut partout liée à l’idée de justice.

Les gens de Vaucouleurs, par exemple, étaient gens de la chambre du roi, c’est-à-dire ses justiciables. Le roi demeure le bon seigneur, le défenseur, le libérateur des populations, ce qui dépasse bien les vassalités.

C’est autour de cette notion de justice paternelle qu’il faut chercher les linéaments de l’idée moderne de patrie.

Au nom de cette justice, Jeanne protestera contre l’invasion étrangère ; c’est au titre d’une ancienne fidélité que le simple peuple des campagnes se révolta, un peu partout, contre l’étranger, en Normandie même. […]

On rêve (dans les Marches de Lorraine) de ce grand justicier de jadis, le roi de France, de la cour de justice du roi […]

Plus que des discussions des légistes, de cette misère, de cette oppression naquirent la fidélité au roi protecteur et justicier, image de la patrie.

Le mot seul fit défaut. Mais le vocable de pays n’était-il pas aussi beau, aussi riche de sens ?

(Procès, II, LXXXI-CI).

Ces pages, et les suivantes, montrent assez nettement que la conception historique comme la conception religieuse de la mission, telle que Michelet la présente, ne 121peut être vraie que moyennant une forte transposition ; ici encore, son indifférence à la couleur et à l’atmosphère du temps compromet tant soit peu son interprétation. Cette transposition faite, et en tenant compte de la différence des temps, entre l’idée de Michelet et celle de Jeanne y a-t-il équivalence ? Je dois laisser la réponse aux spécialistes du Moyen Âge.

M. Champion ne laisse pas douter que le patriotisme ne fût alors un sentiment presque universel. Jeanne ne le créa donc pas. Pourtant, c’était le créer encore que l’enflammer, le concentrer autour de quelques faits retentissants, de quelques souvenirs glorieux et douloureux, l’exalter par le retour des provinces perdues à l’unité française. Jeanne eut-elle cette action ? Quelle fut sa part, directe ou indirecte, dans le vaste mouvement d’actes et d’idées qui, jusqu’à Charles VIII et au delà, serra de plus en plus le pays autour du roi et développa le sentiment de la nationalité ? Au moins jusqu’à la réhabilitation, son influence fut nulle (Champ. II XII). Mais après ? Le souvenir de sa vie et de sa mort fut-il un principe agissant dans la conscience française ? Ici encore, la question passe ma compétence ; je crois qu’elle a passé aussi le savoir de Michelet et qu’il a affirmé d’enthousiasme100. Il semble bien que s’il a vu dans la 122réflexion sur la pitié du royaume de France comme un trait de flamme qui éclaire le sens intime de la mission, c’est surtout parce qu’elle s’accordait avec sa théorie de la France-Personne, de la France-Femme, donc avec sa propre sensibilité. Il serait peut-être téméraire de la tenir pour entièrement subjective. Mais de toute manière, autant que l’âme de Jeanne, elle exprime l’âme de Michelet, sa tendresse, sa piété patriotique.

123III.
La philosophie historique
Histoire d’Angleterre et de Bourgogne

La Restauration fut une période de vive expansion intellectuelle. Les guerres de la Révolution et de l’Empire avaient isolé la France trop longtemps pour laisser derrière elles ce besoin farouche de repliement sur soi qui suit ordinairement les grandes crises. L’Angleterre n’en souffrit pas trop dans l’opinion française. Elles brisèrent le courant d’anglomanie qui avait emporté la seconde moitié du XVIIIe siècle, mais sans créer un sentiment général d’amertume et d’hostilité. Une partie de la France se consolait des revers du pays par la chute de Napoléon ; les émigrés revenus deux fois dans les fourgons de l’étranger, ne voulaient point de mal à la puissance qui allait les rétablir dans leurs privilèges ; l’Angleterre bénéficiait de la haine que la Prusse s’attirait par ses exigences brutales et insatiables ; à côté de Blücher, Wellington faisait figure de protecteur et d’ami ; la haute société parisienne le fêtait comme s’il n’était pas l’homme de Waterloo, quelquefois parce qu’il l’était101. 124Si, d’autre part, les anciennes admirations littéraires s’étaient bien affaiblies, il s’en formait de nouvelles, plus ardentes et mieux fondées. Cependant, l’atmosphère intellectuelle était changée. On admirait, semble-t-il, les Scott et les Byron pour eux-mêmes, sans remonter au génie national qui les avait produits ; on les admirait comme s’ils n’étaient pas anglais, pour leur puissance d’imagination et d’émotion, c’est-à-dire pour ce qui est ou paraît en art le plus humain et le plus universel. On comptait les publicistes comme Benjamin Constant, qui, par l’effet d’une formation d’Ancien Régime, d’une attitude d’esprit cosmopolite et d’une sympathie politique, persistaient à aimer l’Angleterre pour son amour de la liberté et la sagesse de sa constitution. Seul, le parti libéral dans son ensemble, moins par amour de Napoléon que par haine des Bourbons, s’obstinait à voir en elle l’ennemi national.

1.
Michelet et l’Angleterre avant 1840102

Le moment viendra où Michelet, d’une vue synthétique, enveloppera dans la même réprobation l’âme du pays, sa politique et sa littérature, ou du moins, s’il faut 125faire une demi-exception pour la littérature, unira en une même haine toutes les forces qui font l’Angleterre. Mais il n’a pas commencé par l’hostilité. Il semble éprouver d’abord une vive curiosité de jeune homme qui s’instruit, peut-être de l’attrait.

Il sait la langue. La lecture de Delphine lui prouve bien, en 1820, qu’il doit apprendre l’allemand, mais il ne s’y mettra qu’en 1825. Dès 1819, il a passé son doctorat avec une thèse latine sur Locke103, et il va dévorer les livres anglais ; de 1818 à 1829, près de deux cents titres défilent dans son Journal : philosophes, historiens, publicistes, orateurs, critiques, romanciers, poètes, tout y passe, et il en fait des extraits104.

Il en reçoit des impressions puissantes. En septembre 1820, l’algèbre, l’anglais et la Bible l’occupent si fort que la chaîne de ses propres idées semble interrompue. Byron l’enivre, tout en le rebutant par son pessimisme ; Walter Scott lui plaît, sans d’ailleurs le satisfaire. Le dénouement de Tom Jones le suffoque. Le Voyage sentimental est bien selon son cœur ; il pleure sur Maria. Dugald Stewart le passionne ; jamais il n’a remué tant d’idées, et c’est de lui, par l’intermédiaire d’une note de Buchon, qu’il reçoit la révélation de Vico. Il doit à maint roman 126de douces larmes. Les gravures anglaises le remuent. Il ne vit que dans Reid105.

On a cru discerner une influence de l’Angleterre sur son développement intellectuel ; grâce à ses philosophes, il serait passé du sensualisme au spiritualisme ; de ses historiens, il aurait reçu des idées sur le développement de la civilisation, l’union de l’histoire et de la philosophie, l’unité de tout, et par là il aurait vu plus clair dans sa conception organique de l’histoire. C’est possible106. Cependant, peut-être à cause de la brièveté du Journal, on n’a pas l’impression que ses lectures soient entrées bien avant dans son âme et qu’il ait été sérieusement entamé par l’Angleterre ; il semble lire de toutes mains pour son plaisir et son instruction, mais se développer selon sa loi intérieure107. Les craintes de sa tante Hippolyte qu’il ne devienne anglomane sont assurément chimériques108.

Mais rien ne le montre anglophobe. Il ne nous a pas donné sa pensée sur l’Angleterre ; de son silence, ne faut-il pas conclure à son indifférence ? Sur Vico, et sur tout ce qu’il aime, il ne tarit pas d’enthousiasme. S’il avait eu pour ou contre l’Angleterre, pays et nation, un sentiment net, aurait-il pu se tenir de le noter ?

127On n’aperçoit chez lui à cette date aucun ressentiment profond de Waterloo ; et en tout cas, pas un de ces ressentiments qui décident d’une philosophie historique.

Il me semble donc que l’apparition de son anglophobie reste à expliquer. Est-ce son intimité nouvelle et les affinités qu’il se découvre avec l’Allemagne à partir de 1825 qui l’éclairent sur son sentiment intime109 ? Il est certain que tout ce qui le rapproche de l’Allemagne l’éloigne de l’Angleterre ; entre l’âme anglaise telle qu’il la conçoit (ou la concevra ?), pratique, dure, intéressée, orgueilleuse, et la sienne, mystique, ardente, généreuse, l’incompatibilité se déclare ; mais en même temps l’harmonie avec l’âme allemande, telle que les Français se la représentent depuis Mme de Staël. — Ou bien se détourne-t-il de l’Angleterre depuis que son libéralisme s’est affermi, et rejoint-il le gros de l’école libérale110 ? Ce serait au moins une demi-contradiction, mais que l’histoire résout sans peine. — Ou ne serait-ce pas plutôt les événements publics qui ont déterminé son évolution ? L’éclair de Juillet, en lui révélant la France et lui montrant en elle le pilote de l’humanité, lui aurait ouvert les yeux par contre-coup sur la personnalité et le rôle de sa rivale et ennemie, l’Angleterre111. Il dit quelque part112 128que l’Angleterre a au moins rendu ce service à la France de lui donner conscience d’elle-même, en l’attaquant ; a-t-il, par le même procédé retourné, compris les nations européennes en comprenant la France ?

Quoi qu’il en soit, ses vues, et presque sa haine, sont très nettes, dès son Introduction à l’histoire universelle, qu’il commence à écrire dans les derniers mois de 1830. Fermée par la mer comme la Grèce, l’Angleterre porte comme elle la peine de sa position géographique : champ-clos où luttent l’industrie et la féodalité, déchirée par deux égoïsmes hostiles, celui de l’isolement et celui de l’assimilation, elle est le pays de la morgue, de la jouissance, de la richesse, du confortable, de l’inégalité, et, par réaction, de la révolte, du blasphème, du rugissement contre le ciel, de la liberté sans Dieu, du doute et du désespoir ; héroïque d’ailleurs, mais du vieil héroïsme germain et féodal ; la plus héroïque, même, des nations modernes, mais donc la plus vouée à l’orgueil du moi113.

Michelet ne connaît alors l’Angleterre que par les livres. Ce n’est pas suffisant. Il faut pratiquer le pays, longuement, intimement, pour pénétrer dans les replis et détours de son âme, et voir sous leur vrai jour des dispositions qui déconcertent au premier regard les continentaux. Michelet y vint en 1834, avec Chéruel ; il y passa juste un mois, du 5 août au 5 septembre ; il aperçut 129les capitales, Londres, Dublin, Édimbourg ; les deux métropoles religieuses, Cantorbéry et York ; une ville universitaire, Oxford (mais que pouvait-on, même alors, voir d’Oxford au mois d’août ?) ; les grands centres commerciaux et industriels, Liverpool, Birmingham, Manchester, Belfast, Glasgow, où on lui refusa l’entrée des usines ; un château féodal devenu résidence aristocratique, Warwick114. Il en rapporta un volumineux Journal115.

Trente jours, ce n’est guère pour prendre la mesure du pays. Il est vrai que l’Angleterre traverse alors une crise économique et morale terrible116 ; elle est en ébullition, les ouvriers s’agitent, la misère et la famine sévissent. Ce sont des conditions favorables à l’observateur, mais qui ne peuvent qu’enfoncer Michelet dans son opinion sommaire sur le matérialisme anglais. Il perçoit surtout ce qui frappe les yeux, le contraste de l’extrême richesse et de l’extrême pauvreté ; il n’a pas le temps de percer jusqu’à l’âme, si riche, si frémissante, qui vivifie cette civilisation matérielle, ni jusqu’à l’armature de vertus très hautes, très profondes, qui mitigent les excès de la différenciation sociale. Je crois qu’il sentit mieux la force et même la grandeur anglaises ; mais il n’en conçut pas plus de respect, à plus forte raison, plus de sympathie ; les grandeurs de chair le touchaient peu, le hérissaient plutôt. En somme, son voyage confirma à ses 130yeux prévenus et à son cœur passionné les sentiments hostiles qu’il apportait de France ; ses impressions vivantes, loin de faire contrepoids aux répugnances de son âme exaltée, les enflammèrent.

C’est alors que Waterloo prend pour lui tout son sens, et que derrière Waterloo il voit se profiler la rivalité séculaire des deux peuples et leurs positions irréductibles. Il a visité le champ de bataille en 1832117 ; il retrouve partout en Angleterre, dans les esprits et dans les monuments, le souvenir de notre défaite118. Dès lors, la politique achève d’aigrir ses sentiments. L’hostilité qui s’envenime entre les deux pays a ses contre-coups, de volume en volume, sur son Histoire. Or la tension atteint son acuité extrême au moment où il écrit Jeanne d’Arc (1839) ; le règlement, si humiliant pour la France, des affaires de Syrie et d’Égypte, en attendant l’incident Pritchard, mettra presque le feu aux poudres.

Ses impressions de lectures s’amincissent, se colorent ; il n’en garde que ce qui flatte ses préventions et vivifie son idée de la psychologie anglaise. Shakespeare, Milton, Byron, lui fournissent les éléments d’un réquisitoire qui écrase ses éloges, car il a loué aussi, et souvent.

Il y a pourtant une qualité anglaise qui lui a échappé et qu’il se devait de reconnaître, car il en a profité : 131c’est l’humour. L’Angleterre ne lui a pas gardé rancune de ses violences ; il a noué et conservé d’excellentes relations avec un grand nombre d’Anglais éminents119, et dans nul pays peut-être on ne lit davantage sa Jeanne d’Arc. Ses exagérations ont paru mériter le sourire plus que la colère ; avec cette largeur d’esprit dont on souffre ou bénéficie, selon les cas, l’Angleterre les lui a passées.

Avec cela de vives et pénétrantes illuminations, telles qu’on en peut attendre d’une sensibilité aussi vibrante, d’une intuition aussi fine.

2.
La psychologie et la mystique générales

Entre les deux pays, il perçoit une quadruple antinomie : géographique et ethnique, religieuse, sentimentale, historique, les trois premières conditionnant la dernière.

L’Angleterre et la France tournent l’une vers l’autre des fronts ennemis. L’Angleterre ramasse derrière elle ses éléments celtiques : Galles, Écosse, Irlande, et présente à la France une face germanique. La France lui oppose une face celtique (en Normandie ? en Picardie ? en Flandre ?). Or Michelet sympathise avec les Celtes, sur lesquels l’Angleterre s’assied de tout son poids, qu’elle 132écrase de toute sa massivité : il porte en lui-même l’attachement celtes aux causes perdues, l’Irlande, la Pologne120. Il sympathise aussi avec l’Allemagne, à qui la France est plutôt (?) géographiquement parallèle121. Mais ce parallélisme géographique entraîne-t-il un parallélisme moral ? Et comment les deux germanismes, l’anglais et l’allemand, méritent-ils l’un une sympathie, l’autre une antipathie sans réserve ? Tout cela ne paraît pas très cohérent.

En France, le catholicisme a été et reste le signe de la nationalité ; en Angleterre, le protestantisme. Mais la Church of England se défend d’être protestante ; elle s’intitule catholique, seulement détachée de Rome.

On sait ce que la France représente pour Michelet. Elle est le pays de l’Amour et de la Grâce ; le pays de la nature et des émotions naturelles : bonté, pitié, charité, sociabilité, altruisme ; le pays de la chevalerie et de l’héroïsme ; le pays de l’esprit et de l’idéal ; le pays de la liberté, par qui s’assure le triomphe incessant de l’homme sur la fatalité, et qui entraîne le monde sur la route de l’avenir ; le pays du droit et de la justice, c’est-à-dire de l’égalité ; le pays de Dieu. Elle est une personne, tandis que l’Allemagne n’est qu’un pays, une race, et l’Angleterre, un empire. Elle réalise la personne humaine sous sa forme la plus élevée, la plus riche, la plus 133affinée, la plus aimable : elle est femme, comme Michelet lui-même qui la fait un peu à son image ; et c’est parce que Jeanne d’Arc a montré dans son corps de fille du peuple la suprême beauté de l’âme française, qu’elle reste pour lui, patriote et démocrate, la plus ravissante incarnation de la Patrie122.

Il n’y a qu’à prendre le contre-pied de ce portrait pour avoir celui de l’Angleterre.

Elle est le pays de la Matière, de l’argent, du mercantilisme, de l’inégalité, de la férocité commerciale et industrielle ; de la fatalité, non de climat, mais de castes. C’est dire qu’elle s’accroche au passé et barre la voie à l’avenir, puisque l’histoire n’est que la lutte de l’âme contre la matière, de l’esprit contre le corps, du droit contre la loi, de la liberté contre la fatalité123.

Elle est le pays de la Loi, du formalisme, du cant, de la fiction légale, de la dureté124.

Elle est, ah ! surtout elle est le pays de l’orgueil. Or, l’âme a deux ennemis, l’Orgueil et le Désir. Mourir à l’un ou à l’autre, c’est plutôt vivre. Ici Michelet a beaucoup pris mesure du caractère anglais par Milton et 134Byron125. Mais qu’est-ce que l’orgueil ? Le mot en soi signifie peu de chose. Il faudrait nous dire les nuances de l’orgueil britannique, et ce qu’il y entre de vertu et de force. Michelet croit-il que les mots pride et orgueil, comme shyness et timidité, désignent des deux côtés du détroit les mêmes nuances d’âme ?

Elle est le pays du Pharisaïsme126. Et Michelet n’aime pas le prêtre, ni l’esprit prêtre, ni le gouvernement des prêtres, ni rien de ce qui sent le sacerdoce.

Or, ces grandeurs de chair et ces misères d’âme, Michelet les apnelle d’un nom qu’il emprunte aux conceptions et à la phraséologie du Moyen Âge et que son propre manichéisme lui rend familier : ce nom est Satan. L’Angleterre est le pays de Satan. Satanique, l’Angleterre l’a été à la lettre et sans figure, sous la dynastie normande : les fils et petits-fils du Conquérant font eux-mêmes dériver de Satan, en droite ligne, leurs crimes de famille. Puis elle est devenue symboliquement, par l’orgueil, le royaume du Diable ; car ce qu’il y a de souverainement diabolique dans le Diable, c’est de s’adorer127. Elle tient d’ailleurs le rôle en bonne compagnie, à commencer par le pape.

Cette quadruple antinomie, à la fois mystique et réelle, 135de position, de race, de religion, d’âme, a jeté les deux peuples voisins l’un sur l’autre. Leur lutte résume pendant des siècles l’histoire de l’Europe occidentale.

Elle atteint son point culminant et son moment le plus pathétique dans l’histoire de Jeanne d’Arc. Aussi n’est-il pas étonnant que la philosophie de Michelet et ses sentiments à l’égard de l’Angleterre aient trouvé dans son récit du procès de Jeanne l’une de ses expressions les plus complètes et les plus violentes, mais aussi les plus curieuses et parfois les plus fines (§§ S 287-293). J’y renvoie le lecteur ; ces pages n’ajoutent rien de nouveau, si ce n’est des détails, au résumé que j’ai donné de sa pensée. Je note qu’il y a fait des coupures en 1853, d’autres encore en 1861, sans doute à la suite de l’amélioration des relations anglo-françaises, peut-être aussi parce que le progrès de l’âge l’a conduit a des vues plus rassises, et, s’il faut le dire, moins grosses. Mais ces suppressions montrent ce que sa philosophie avait de contingent et de subjectif ; elle provient de son âme autant que des faits ; elle le reflète et le définit avant de refléter et de définir l’Angleterre128. Le diptyque violent où il oppose les deux pays révèle admirablement le 136tour d’imagination dramatique et symbolique qui est le plus intime de son génie. À beaucoup d’égards il rappelle Carlyle ; et l’on ne trouve pas chez le mystique écossais plus de compréhension sympathique de la France que de l’Angleterre chez Michelet. Chose curieuse, l’objet commun de leur amour fut l’Allemagne ; c’est un peu ou beaucoup en son honneur que l’un déteste l’Angleterre et l’autre la France.

Je ne discuterai pas les vues de Michelet. Seul un Anglais, avec sa connaissance intime de l’âme anglaise, un Anglais critique, froid et stoïque, comme il n’en manque pas, pourrait en ces délicates matières de psychologie ethnique discerner le vrai du faux, tracer la ligne qui sépare le vice et la vertu, dire où la passion a aiguisé la vue de Michelet, où elle l’a obscurcie. Je me borne à constater la nuance de sa haine. Elle revêt une couleur surtout morale ; c’est une haine d’idéaliste, franche, forte, trop chargée de mépris pour admettre de la jalousie. Michelet est trop convaincu que la France a reçu la meilleure part129 pour envier à l’Angleterre sa prospérité économique ; n’étaient sa puissance et son écrasant orgueil, elle lui inspirerait plutôt de la pitié, comme un pays déshérité de la grâce, abandonné de Dieu.

1373.
La politique anglaise ; Winchester

Les vues générales de Michelet sur le caractère épiscopal du gouvernement des Lancastre et sur la rivalité de Winchester et de Glocester (§§ 133-137) n’ont rien d’original ; il les doit à Turner, The History of England during the Middle Ages (3e édition, 1830, t. II et III), que tantôt il résume, tantôt il traduit130. Peut-être exagèrent-ils l’un et l’autre la faiblesse de Glocester131.

Michelet explique par la nature de ce gouvernement et par le triomphe de Winchester, c’est-à-dire Henry Beaufort, évêque de Winchester et cardinal d’Angleterre, le procès de sorcellerie intenté à Jeanne ; c’était la grande arme de l’Église (§§ 137, 174, 190, etc). Il n’est d’ailleurs pas exact que Glocester ait été l’objet de la même accusation ; ce fut sa femme, et à une date tardive, en 1441 ou 1444 ; Glocester fut enveloppé dans un complot de régicide en 1447, et l’affaire fut moins machinée par Winchester que par Suffolk.

Winchester, le frère jumeau de Cauchon dans la haine de Michelet, entre en scène à propos des mesures que la 138délivrance d’Orléans, puis la défaite de Patay imposèrent à son neveu Bedford, régent de France (§ 134 ss)132. Je ne sais où Michelet prend que Bedford détestait son oncle133 ; mais il est sûr qu’il dut l’appeler à l’aide comme en font foi les Fœdera de Rymer, qui sont, avec Turner (et Le Brun) la source essentielle de Michelet.

Non moins avare qu’ambitieux, Winchester se serait fait marchander son concours et aurait spéculé sur le retard.

Si, comme Michelet le dit (§§ 121, 134), la bataille de Patay s’était livrée le 28 ou le 29 juin, soit l’avant-veille du traité qui réglait l’envoi d’une armée de renfort en France, son accusation n’aurait aucun sens, et l’on s’étonne d’une inadvertance aussi énorme. Mais, même en rendant à la bataille sa date correcte du 18 juin, il ne semble pas qu’il y eût tant de temps perdu. La nouvelle de la défaite parvint à Paris le 21 (Leb. II 291) ; il fallut l’annoncer en Angleterre, ce qui prit bien quatre ou cinq jours, et discuter les détails du traité.

L’appel de Bedford au Conseil d’Angleterre venait recouper des négociations engagées précédemment par 139le pape avec le même Conseil en vue de la croisade contre les Hussites.

Rymer publie sous la date du 18 juin, le jour même de Patay, à la fois les Petitiones H(enrici) Cardinalis, ex parte Papæ, pro Expeditione Cruciatæ contra Bohemos et l’Indentura de Appunctuamentis inde confecta. Cette pièce en suit une autre, du 15 juin, Pro Cardinali Angliæ de Navibus arrestandis, et en précède une troisième, du 10 mai, De Ambassiata Papæ pro Expeditione Cruciatæ contra Bohemos, de qua supra fit mentio. Trois autres, des 17, 18 et 27 juin, nomment Winchester capitaine, règlent un détail de sa suite, et donnent à trois personnes mission d’assister à la revue de l’armée.

Par ses Petitiones, Winchester propose de lever 5.500 soldats, soit 500 éperons et 5.000 archers. Par son Endenture, le Conseil lui accorde 250 éperons et 2.000 archers, et stipule que si l’expédition n’a pas lieu, les sommes recueillies seront restituées aux donateurs ou employées au service du royaume.

Survient Patay. L’Appointement du 1er juillet, dont Michelet § 134 critique la date tardive, porte que les 250 lances et les 2.000 archers accordés pour la Bohême seront, en raison des nécessités urgentes de l’heure, distraits pour la France.

Ledit Cardinal, considérant les choses ci-dessus rapportées, pour le très singulier amour, zèle et tendresse qu’il porte à la sûreté, bien-être 140et prospérité du roi… condescend (is condescended ; cela explique le veut bien de Michelet) à passer lui-même en France avec l’armée et à y demeurer pour le terme d’un demi-an, avec pouvoir de nommer le connétable et le maréchal de l’armée.

Suivent une série de précautions pour empêcher le pape de croire que l’abandon de la croisade procède de la volonté, imagination et collusion du cardinal ; entre autres, le remboursement au pape de la totalité de ses avances en deux fois par moitiés les dernier février et 1er mai suivants, et la réunion à cette date d’une nouvelle armée ; les membres du Conseil devront s’engager personnellement envers le Pape et sa chambre, et il sera envoyé des lettres explicatives au pape et aux princes d’Allemagne.

Michelet § 136 reproche amèrement à Winchester d’avoir tourné contre la France l’armée qu’il avait réunie sous prétexte (pourquoi prétexte ?) de croisade. Il se trouve en présence d’une tradition. Turner II 505 relate que le régent rencontra Winchester à Calais :

Après un banquet et un entretien, le monde fut stupéfait d’apprendre qu’au lieu de poursuivre la croisade de Bohême, ses troupes reçurent l’ordre de se joindre aux forces anglaises en France, afin d’aider à compléter la conquête de ce pays. Ce changement de dessein, sur un engagement alors tenu pour si sacré, fut assez heureux pour l’humanité, mais il nous surprend 141par sa rapidité134.

Et en note, Turner observe que quatorze jours, du 18 juin au 1er juillet, sont un espace de temps bien court (Michelet l’a trouvé bien long) pour tous ces événements. Il croit donc aussi à la duplicité de Winchester. Avant Turner135, Le Brun II 228 ne se tient pas d’indignation sur ce tour de passe-passe et sur les précautions tortueuses du gouvernement anglais pour se mettre à l’abri de la colère du pape.

L’expédition fut détournée de son but ; les sommes considérables, tributs de la piété des fidèles, les guerriers qui s’étaient enrôlés pour la cause de la religion, furent employés, au mépris des promesses les plus sacrées, à défendre des intérêts temporels. C’est peu, on trompa jusqu’au bout les troupes (ici Le Brun redevient la source essentielle de Michelet) ; le cardinal les accompagna jusqu’en France pour qu’elles ne pussent concevoir aucun soupçon ; et elles ne connurent leur véritable destination que lorsque la mer, qui les séparait de leurs 142foyers, leur fermait le chemin du retour. Ainsi la croisade, prêché en Angleterre contre les hérétiques de Bohême, se trouva, de fait, avoir été prêchée contre la France. Il faut voir, dans les actes originaux conservés à la Tour de Londres (entendez les Fœdera de Rymer, seuls documents que cite Le Brun), les ruses et les détours auxquels la politique du gouvernement anglais ne rougit pas de descendre en cette occasion. Comme aucun historien ne s’est étendu sur le détail de cette affaire, et ne l’a présentée sous son véritable jour, je me flatte qu’on ne verra pas ici sans intérêt la pièce…

Et il traduit le traité du 1er juillet, qui dément plusieurs de ses affirmations136. Ce traité invoque maintes fois les nécessités nouvelles de la guerre en France ; or Le Brun et Michelet les proclament plus d’une fois, en présentant la situation de Bedford comme désespérée ; il affirme que l’Angleterre ne peut pas se passer actuellement de ses soldats, et proteste solennellement de sa bonne foi.

Turner, Le Brun et Michelet voient-ils juste ? Il semble ressortir de l’Endenture du 18 juin que le Conseil d’Angleterre, soit en raison de la conception anglaise de l’intérêt national, soit en raison de la délivrance d’Orléans et de ce qui s’ensuivit immédiatement, ne consentit pas sans répugnance à la levée d’une armée pour la croisade. 143Entra-t-il une arrière-pensée dans son consentement ? Voulut-il avoir une armée prête à tout hasard ? C’est possible. Se félicita-t-il de pouvoir tourner cette armée contre la France aussitôt ? C’est probable. Si, comme il est à croire, la défaite de Patay fut connue à Londres un peu avant le 27 juin, dans la pièce de ce jour qui pourvoit à la revue de l’armée, il n’est pas fait allusion à la Croisade ; à la France non plus, d’ailleurs137. Cette indétermination justifie peut-être l’accusation de duplicité portée contre le Conseil ; mais, sincère ou non envers le pape, à ne juger comme Michelet et Le Brun que sur la face des documents, il est clair que le gouvernement anglais a cédé à la nécessité. Rien ne paraît plus naturel et plus légitime. Dans la même situation, le gouvernement français aurait agi de même, et il aurait eu raison, et Michelet l’aurait approuvé de tout son cœur.

Il reproche encore à Winchester d’avoir traîné en Angleterre, pendant que Charles VII entrait à Troyes, à Reims, et que Paris était en alarmes (§ 134) : Il transporte les armées à son aise ; encore voudrait-on savoir ce qu’il fallut de temps au Cardinal pour conduire au port, embarquer et débarquer ses troupes. Il arriva à Paris le 25 juillet, soit quinze jours seulement après le duc de Bourgogne, à qui Bedford avait envoyé une ambassade 144aussitôt après Patay, et qui n’amena que quelques cavaliers. Il est vrai que Le Brun II 227 accuse le duc d’avoir voulu se donner le plaisir d’une juste vengeance en se faisant attendre. Peut-être. Quant à Winchester, l’impatience très compréhensible qui dicte à Bedford, le 16 juillet, ses instructions au héraut d’armes Jarretière, ne démontre pas nécessairement qu’il perdit du temps. Bedford, de Paris, pouvait mal juger des difficultés d’exécution. S’il en perdit, Michelet devrait s’en féliciter pour la France, à laquelle ces délais étaient avantageux, plutôt que s’en indigner contre l’Angleterre ; sa haine de Winchester l’a emporté sur son sentiment naturel138.

Reste la question des bénéfices de Winchester ; elle est secondaire et ne regarde après tout que lui et son Conseil. Il est indifférent qu’il ait été cupide ou désintéressé. Par l’appointement du 1er juillet, il obtenait 1.000 marcs, considérant la grande charge que portera ledit cardinal en accomplissant les choses dessus dites ; la solde de l’armée était laissée à Bedford, c’est-à-dire à la France. Rymer 148 (5 juillet) publie l’ordre au trésorier de lui payer ses 1.000 livres, plus 2.431 livres formant le second paiement de ses troupes ; 159, l’ordre de lui payer 1.000 livres par trimestre ; 165, le même ordre. Au surplus, Michelet admet que la campagne lui coûta très cher. Quant au remboursement au 145pape de ses avances, il faudrait savoir s’il a été fait, et, s’il ne l’a pas été, pour quelles raisons ; c’est là-dessus que Le Brun, Turner et Michelet devraient nous renseigner ; mais, de toute façon, c’est affaire au pape et au Conseil d’Angleterre. Michelet avait écrit dans son manuscrit, je ne sais d’après quel document, que le pape avait donné à Winchester 235.000 marcs d’argent ; maintenir dans l’imprimé (§ 136) que le Conseil d’Angleterre lui donna encore plus d’argent pour retenir ses troupes en France, n’est-ce pas pure rhétorique ?

Nous constatons une fois de plus cette veine d’acrimonie qui traverse Jeanne d’Arc ; les personnalités y tiennent vraiment une place excessive. L’ironie et l’aigreur de Michelet me paraissent porter à faux. Mais s’il a raison, c’est pure chance ; il n’a pas vérifié ses accusations. Il subit les suggestions de Le Brun sans résistance, parce qu’elles flattent son anglophobie ; il a pu se dire aussi que l’accord de Turner, un Anglais, avec Le Brun, était une garantie suffisante de vérité. Il aurait fallu les contrôler l’un et l’autre. On est frappé de voir comme il laisse derrière lui les vérifications qui s’imposent ; il ne dépasse jamais ses sources immédiates et se contente de les utiliser, sauf à les orner d’explications souvent faciles et presque toujours passionnées.

1464.
L’achat de Jeanne

Jeanne fut prise le 23 mai 1430.

Les Anglais en auraient donné tout l’or du monde, dans un moment si critique […] ; mais les Bourguignons voulaient l’avoir, et ils l’eurent.

Ils gagnèrent les Anglais de vitesse ; Jean de Ligny s’empressa d’acheter Jeanne à celui qui l’avait prise (§§ 157, 145).

Il semble que dans cet âge de chevalerie, où la défense des dames et damoiselles affligées provoquait la fondation de nouveaux Ordres, où le culte de la Vierge était la religion dominante, sa qualité de femme, sa virginité surtout, dussent protéger la jeune fille. Comment put-elle être livrée ?

C’est que les mœurs ne répondaient pas alors à l’idéal. D’un côté, l’Imitation, ce livre de repliement et de renoncement139 ; de l’autre, le désir effréné de la femme et des grandeurs de chair, le déchaînement des instincts, un monde de concupiscence et de convoitise, un monde de boue (§§ 158-9).

Michelet a brossé vigoureusement le tableau des appétits qui se coalisèrent contre Jeanne. C’est la partie la 147plus originale et la mieux étudiée, peut-être la plus solide, de son livre ; là ou jamais, je l’ai dit, il s’est élevé à l’histoire.

Je passerai sur sa peinture de la sensualité du temps (§§ 160-8). On pourrait la trouver d’une ampleur excessive ; mais il faut prendre ces pages colorées pour une invasion de l’histoire générale dans la biographie ; à ce titre, elles ont leur légitimité.

Plus intéressante est l’idée qu’il se fait de la conjonction d’intérêts qui perdit Jeanne. Il a intelligemment groupé les faits épars dans les sources, en particulier dans l’Art de vérifier les dates ; aucun de ses auteurs ne les a si attentivement retenus, rapprochés, interprétés.

1° Le duc de Bourgogne arrondissait depuis dix ans ses domaines comme par enchantement (§ 169). Héritier de la Flandre, que son père avait reçue en 1384 de sa femme Marguerite, la Hollande lui donna en effet quelque difficulté : il y poursuivit Jacqueline de Bavière en 1424 ou 1425, s’en rendit maître en 1428 et obligea Jacqueline, par le traité du 3 juillet, à le reconnaître pour son lieutenant et héritier140. Mais il n’eut que la peine de cueillir, acheter ou recevoir le reste. Namur, Péronne, Bar-sur-Seine avec Mâcon et Bar-sur-Aube, Meaux, les avenues de Paris, Saint-Denis, Vincennes, 148Charenton, enfin le gouvernement de Paris même (octobre 1429) lui tombèrent dans les mains141.

Mais les Anglais le tenaient, du moins Michelet le dit, par la succession de Brabant, qui allait s’ouvrir. C’était une belle proie ; elle le fascinait142.

Pour la mort du duc Philippe Ier, Michelet avait le choix entre trois dates : celle du 15 octobre 1429, suivant un registre du Parlement (Art. III, 108) ; celle du 4 août 1430 selon les Historiens (ibid.) ; celle du 8 août, d’après Meyer (fol. 275 v. : pridie Nonarum Aurgusti). Il a préféré la troisième, soit qu’elle lui parût avoir pour elle la meilleure autorité, soit qu’il en eût besoin pour nouer les fils de l’affaire, Jeanne ayant été prise le 23 mai, soit que les autres dates lui eussent échappé, et c’est l’hypothèse la plus probable ; il semble avoir pris sa date tout simplement dans Barante VI, 91143. Jeanne fut achetée par les Anglais dans la seconde quinzaine de juillet 1430, à en juger par deux notes de Buchon (217 et 38), donc avant que la succession, pour 149Michelet, ne fût ouverte ; mais elle devait être escomptée ; le duc était perdu de santé. Michelet n’a pas recherché s’il y eut quelque tractation entre le duc de Bourgogne et les Anglais à ce sujet ; et si la succession s’ouvrit au mois d’octobre 1429, son argument tombe144.

Il se peut que la convoitise de Philippe le Bon s’accrût du fait qu’il possédait à peu près tous les territoires avoisinant le Brabant (§ 171). J’ai parlé de la Flandre et de la Hollande. Du Hainaut, il s’était fait reconnaître comte par les États en 1427, à la mort (17 avril) du comte Jean IV (Art. III, 34). Sur le Luxembourg, la duchesse Élisabeth lui avait cédé ses droits en 1425, lui laissant le soin de s’accommoder avec le duc de Brabant pour toutes les prétentions qu’il formait contre elle (Art. III, 124-5)145. Et la province centrale, la riche Louvain, la dominante Bruxelles, restaient aux mains du duc de Brabant !

Philippe le Bon avait des compétiteurs, soit, pour citer Barante, VI, 92, qui est ici la source textuelle de Michelet, Madame Marguerite de Bourgogne, comtesse de Hainaut, mère de Madame Jacqueline, fille de Philippe le Hardi et de Marguerite de Flandre, par laquelle l’héritage féminin de Brabant était venu dans la maison 150de Bourgogne ; Charles et Jean de Bourgogne, fils et héritiers du comte de Nevers, tué à Azincourt, dont il avait épousé la mère, Bonne d’Artois, le 30 novembre 1424, et dont il partagea la garde-noble avec elle jusqu’à sa mort, survenue l’an d’après, le 17 septembre (Bar. 93 ; Art. II, 522, 574). Enfin, Michelet (ceci est de lui et fait honneur à son attention) note comme complication accessoire, d’après Monstrelet (Bu. t. 30), V. 297, 300, une attaque des Liégeois sur Namur, qui eut lieu au mois de juillet.

La succession de Brabant se résolut d’elle-même, sans la moindre intervention anglaise, que je sache. Les États reconnurent Philippe le Bon, malgré l’opposition de Marguerite qui voulait l’exclure comme héritière plus proche du sang (Art. III, 108).

De cet entrecroisement d’intérêts, Michelet conclut que le duc de Bourgogne avait besoin des Anglais. C’est possible. Mais les Anglais avaient encore plus besoin de lui ; on le voit à leurs concessions. Excellentes conditions pour s’entendre ; Jeanne resterait ou irait à ceux qui la voudraient le plus fort. Elle alla aux Anglais.

En somme, les vues de Michelet sont ingénieuses, mais non démontrées.

2° Passons à Jean de Ligny, qui avait acheté Jeanne. Michelet observe (§ 173) qu’il se trouvait justement dans la même situation que son suzerain, dans un moment de cupidité, d’extrême tentation. Il était cadet 151de cadet, et pauvre146. Eut-il l’industrie de se faire nommer seul héritier par sa tante, la riche, dame de Ligny et de Saint-Pol, c’est Michelet qui l’affirme, avec sa facilité habituelle d’insinuation ; Monstrelet, V, 309, dit qu’elle aimoit moult cordialement son neveu. Il la dit aussi moult ancienne ; on pouvait donc croire sa mort imminente ; elle mourut en 1431 ou environ, selon l’Art. II 780, le 13 octobre 1430, selon Champion II 381, au moment même où les Anglais achevaient de payer la rançon de Jeanne. Elle laissa à son neveu Jean les biens dont elle venait d’hériter du duc de Brabant, Philippe Ier, petit-fils de son frère Waleran (Art. ibid. et Bar. VI 93). Il était à prévoir que l’aîné de ses neveux, Pierre, revendiquerait sa part ; cela ne manqua pas ; Jean lui abandonna le comté de Saint-Pol et se contenta de celui de Ligny. Dans cette attente, dit Michelet, Jean était le docile et tremblant serviteur du duc de Bourgogne, des Anglais, de tout le monde. Les Anglais le pressaient, par l’Université de Paris, par Cauchon (mai-juillet), de leur livrer sa prisonnière, et ils auraient fort bien pu (?) l’enlever de son château de Beaulieu, en Picardie. Mais, s’ils la prenaient, il se perdait auprès du duc de Bourgogne, son suzerain, son 152juge (?) dans l’affaire de la succession. Il mit Jeanne en sûreté à Beaurevoir, près Cambrai, sur terre d’Empire147. Mais Jean de Luxembourg était désintéressé de l’affaire dès l’instant où il avait vendu Jeanne au duc de Bourgogne ; et s’il fit tous ces calculs, il fut volé ; la protection de son suzerain et des Anglais ne lui conserva pas tout l’héritage de sa tante ; aurait-il perdu le reste en refusant de livrer Jeanne, si par impossible il y avait pensé ?

3° Aux Anglais, maintenant (§ 174).

Ils étaient exaspérés de haine et d’humiliation. En mars 1430, Melun avait fermé ses portes à sa garnison anglaise, qui revenait d’une sortie (§ 189). Le petit Henri VI, débarqué de Calais le 23 avril, y était encore un mois après148. Le 3 mai, le Conseil d’Angleterre en était réduit à lancer des proclamations contre les capitaines et les soldats, terrifiés par les incantations de la Pucelle ; et il ne se bornait pas à les piquer d’honneur : il les menaçait de la prison et de la confiscation des chevaux et des équipements149. De Compiègne, les Français barraient la route de Picardie150 ; de Louviers, prise au mois de janvier précédent, la route de Normandie 153(§ 175)151. Il fallait brûler la sorcière ; autrement, ses victoires étaient de Dieu, Charles VII bien et dûment sacré, les Anglais bien et loyalement battus. Ils étaient si montés que le 3 septembre, ils enverront (eux ? non, mais l’Église) la Pierronne au bûcher, en partie pour avoir soutenu que ce que Jeanne faisoit estoit bien fait et selon Dieu (§ 174)152.

Michelet énumère leurs démarches auprès du duc de Bourgogne et de Jean de Luxembourg ; nous y viendrons tout à l’heure. Il remarque aussi, et ce n’est pas la remarque qui lui fait le moins d’honneur, qu’ils usèrent d’un moyen de pression plus énergique. Le 19 juillet, non, par conséquent, le jour ni le lendemain du jour où Cauchon présenta sa sommation au duc de Bourgogne, mais quelques jours après153, le Conseil interdit à tous les sujets de la Couronne l’accès de tous les marchés brabançons, et spécialement de celui d’Anvers ; défense leur était faite d’acheter le lin de Flandre, si ce n’est dans les formes proclamées par les ordonnances du mois d’avril précédent. L’interdiction était donc moins absolue que Michelet ne le dit ; de plus, si les Anglais l’avaient décidée en prévision de l’échec de la mission de Cauchon, le succès de cette mission aurait dû la leur faire abandonner ; et enfin, leur politique était 154arrêtée dès le mois d’avril, avant la prise de Jeanne. Le lien des deux faits n’est donc pas établi. Mais il reste, d’une façon générale, que la prudence s’imposait au duc de Bourgogne. Michelet est revenu souvent sur ce mariage commercial de la Flandre et de l’Angleterre154 ; c’est l’une de ses vues les plus intelligentes ; cette attention aux faits économiques n’était pas, je crois, commune de son temps en histoire155.

4° Cependant Charles VII ne faisait rien pour sauver Jeanne (§ 182). Il ne la nomme pas dans ses lettres aux Orléanais du 16 janvier et de février 1430, non pas immédiatement, par conséquent, mais assez longtemps après le siège. Quand elle fut prise, il ne menaça pas les Anglais de représailles156. Des négociations de l’archevêque de Reims avec le duc de Bourgogne, Michelet paraît perdre la date de vue ; du moins l’épisode final, auquel il à fait allusion § 143, s’en place-t-il, d’après 155ce qu’il en savait (Leb. III 23-26), vers le 13 octobre 1429 ; il est d’ailleurs vrai que l’archevêque et les autres politiques furent toujours hostiles à la Pucelle. Enfin, le parti d’Anjou-Lorraine, qui l’avait si bien accueillie, ne pouvait rien pour elle en ce moment ; la succession de Lorraine allait s’ouvrir (25 janvier 1431), et le duc de Bourgogne soutenait Antoine de Vaudémont contre René d’Anjou.

Ainsi, de toutes parts, ce monde d’intérêt et de convoitise se trouvait contraire à la Pucelle, ou tout au moins indifférent. Le bon Charles VII ne fit rien pour elle, le bon duc Philippe la livra. La maison d’Anjou voulait la Lorraine, le duc de Bourgogne voulait le Brabant ; il voulait surtout la continuation du commerce flamand avec l’Angleterre. Les petits avaient aussi leurs intérêts ; Jean de Ligny attendait la succession de Saint-Pol, Cauchon l’archevêché de Rouen. (§ 183.)

Le résultat fut que Jean de Luxembourg, malgré les supplications de sa femme (ceci est emprunté à Le Brun III 158, qui romance fortement l’interrogatoire du 3 mars), livra Jeanne au duc de Bourgogne, qui la vendit aux Anglais pour dix mille livres.

Voilà, en raccourci, la construction de Michelet. Elle est largement conjecturale, et la validité en tient pour une part à des dates qu’il aurait fallu vérifier ; mais elle est d’une belle ampleur. Elle atteste une attention aiguë aux oppositions et aux convergences des intérêts ; elle 156témoigne d’un sens réaliste de la politique et de la vie qui prend toute sa valeur, quand on le compare à la candeur de Le Brun.

Et pourtant, Michelet n’a-t-il pas compliqué les choses à l’excès ? Jean de Luxembourg et le duc de Bourgogne firent-ils tant de calculs, eurent-ils besoin de tant de raisons pour livrer Jeanne, éprouvèrent-ils rien de ce vague sentiment de scrupule ou de remords qui plane sur le drame raconté par Michelet ? Ils ne pouvaient rien faire de Jeanne, que la vendre ; il ne s’agissait que de la vendre le plus cher possible. Il semble que les choses ont suivi leur cours nécessaire, — lentement, parce que les Anglais n’avaient pas l’argent sous la main.

5.
Les préliminaires du procès

Dans les négociations qui aboutirent à l’achat de Jeanne, Michelet semble exagérer l’intervention anglaise157 ; l’Université de Paris porte une responsabilité plus lourde qu’il ne le croit.

157La nouvelle de la prise de Jeanne parvint à Paris le 25 mai158 ; dès le 26, une lettre partit, non de Rouen (première erreur de Michelet), mais de Paris, au nom du vicaire de l’Inquisition ; non celui de Rouen (deuxième erreur), mais le vice-gérant du grand inquisiteur de France, frère Martin Billon159. Elle requérait instamment et enjoignait, non pas à Jean de Ligny (troisième erreur), mais au duc de Bourgogne, de livrer Jeanne, suspecte non seulement de sorcellerie (quatrième inexactitude), mais aussi d’hérésie. Par conséquent, que le vicaire de Rouen fût ou non sous la terreur du tout-puissant cardinal, qui lui tenait l’épée dans les reins, personnellement ou par Warwick (§ 176), la participation des Anglais à la lettre de Paris reste à démontrer.

L’Inquisition n’ayant pas grand poids, on fit écrire en même temps l’Université ; la lettre est perdue, on en ignore la date, et le duc de Bourgogne n’y répondit pas. L’Averdy 8 (Leb. III 149) ne trouve pas invraisemblable qu’on ait pu inspirer à l’Université ses clameurs et ses démarches, mais il croit plutôt à une manifestation spontanée de sentiment pro-anglais160. Michelet, anglophobe, croit le contraire (§ 177). De fait, on ne sait pas, et il faut se garder d’affirmations trop précises. Mais il est clair que Michelet n’a pas bien mesuré la haine et 158l’horreur déjà anciennes de l’Université contre Jeanne, ni son autorité161.

Il ne croit pas que l’Université voulût de bon cœur aider un procès d’inquisition162. Il suppose aussi que Winchester, en sa qualité d’évêque et de chef de l’épiscopat anglais, devait préférer un jugement d’évêques, ou, s’il pouvait, adjoindre à l’évêque un inquisiteur. Ainsi s’expliquerait l’intervention de Cauchon, son client, soit qu’il le mît en avant, soit qu’il l’amenât à s’offrir : Michelet juxtapose les choses, sans exprimer d’opinion.

Selon la Chronique de la Pucelle (Bu. 30), le Conseil anglais se serait assemblé plusieurs fois pour aviser aux refus de Jean de Luxembourg, et en la fin fust conseillé mander l’évesque de Beauvois, auquel il fist remonstrer que ladicte Pucelle usoit d’art magique et diabolique, et qu’elle estoit héréticque ; qu’elle avoit esté prinse en son diocèse, et qu’elle y estoit prisonnière ; que c’estoit à lui à en avoir cognoissance et en faire la justice163. Si la Chronique est bien renseignée, qui donna le conseil ? Winchester ? C’est possible ; mais bien d’autres, 159du côté français, étaient d’humeur à le donner. Cauchon, après plusieurs remontrances, se serait rendu aux invites anglaises, sous réserve de l’approbation de l’Université, laquelle, bien entendu, ne la refusa pas. Pourquoi Michelet ne suit-il pas la Chronique, favorable à sa thèse ? Peut-être simplement parce que ses auteurs ne l’utilisent pas164. Sur la foi de Le Brun (4e Manchon et Marcel), il fait écrire Cauchon au roi d’Angleterre pour réclamer le procès ; j’ignore où il a trouvé mention de la lettre royale du 12 juin, qui informait l’Université que l’évêque et l’inquisiteur jugeraient conjointement (§§ 177-9).

En même temps qu’elle accédait à la requête de Cauchon, l’Université résolut, pour complaire au roi d’Angleterre, d’écrire à Jean de Luxembourg. Ses lettres, à lui et au duc de Bourgogne, sont du 14 juillet165. Cauchon (§ 180) se fit l’agent, le courrier des Anglais ; il porta lui-même les lettres devant Compiègne assiégée, avec sa propre sommation166. En réalité, il était accompagné d’un homme qui portait les lettres et d’un notaire apostolique ; on jugea évidemment qu’après tant d’efforts stériles, une négociation directe s’imposait. Les 160ironies mordantes que Michelet copie de L’Averdy sont probablement hors de mise ; Quicherat lui fit vainement observer que Cauchon agissait en ambassadeur (v. M. H. I 209). Il y a dans tout cela, semble-t-il, plus de passion que de souci des nuances.

La négociation réussit ; le duc de Bourgogne accepta les offres anglaises ; le dernier terme de la rançon de 10.000 livres fut payé avant le 20 octobre (§ 184 note). Jeanne fut conduite à Arras au début d’octobre (Leb. III 162), puis au donjon du Crotoy (§ 186), enfin à Rouen ; Winchester put faire jouer sa grande et puissante machine du procès, mais non celle du sacre : Michelet l’antidate d’une année (v. M. H. I 72).

Les choses traînèrent ; l’Université perdit patience. Le 21 novembre (§ 191), elle écrivit, Michelet dit qu’on la fit écrire (on, c’est Winchester, Bedford, le Conseil anglais) à Cauchon pour l’accuser de lenteur. Dans une seconde lettre, au roi d’Angleterre celle-ci, Michelet n’est ni précis ni net, elle le priait de remettre sa prisonnière à la justice de l’Église. Le roi étant mineur, sa prière s’adressait à Winchester, à Bedford, au Conseil anglais, à ceux-là mêmes qui lui auraient soufflé, directement ou par intermédiaire, sa lettre de blâme à Cauchon167. 161Faut-il croire avec Villaret, cité par Le Brun III 172, qu’on ne peut imaginer de leur part (aux Anglais) une manœuvre plus artificieuse que de se faire ainsi demander ce qu’ils désiraient avec le plus d’ardeur ? C’est leur prêter beaucoup de machiavélisme : ni eux, ni Cauchon ne se pressèrent ; l’évêque de Beauvais ne se fit donner par le Chapitre de Rouen des lettres de territorialité que le 28 décembre. Michelet explique ses délais par sa répugnance à commencer la besogne quand le salaire était encore incertain. Il n’aurait donc jamais commencé, car le salaire ne fut jamais certain, et au bout du compte il n’eut pas son archevêché. Winchester n’avait-il pas, d’ailleurs, les moyens de le faire se hâter, s’il l’avait voulu ? Probablement, ni l’un ni l’autre ne trouvait encore l’affaire en état ; par exemple, les informations que Cauchon faisait prendre au pays de Jeanne (§ 192) pouvaient n’être pas revenues.

Les lettres de juridiction obtenues, le procès s’engagea aussitôt ; il devait se dérouler jusqu’au bout avec lenteur, mesure et poids. Le 3 Janvier 1431, le roi d’Angleterre (Michelet § 191 lui substitue Winchester) ordonna aux gardiens de Jeanne, non pas de la conduire, le mot n’est pas dans l’acte et Michelet a tort de le souligner, mais, trois ou quatre fois, de la bailler et délivrer à Cauchon ; la différence, j’en conviens, n’est pas 162grande. Pour la suite, Michelet a tort et raison. On remettait fort bien, quoi qu’on en dise, Jeanne à Cauchon : le mot paraît dans le titre même de l’acte (Bu. 41) ; mais on la lui remettait toutes les fois qu’il la requerrait, et donc Michelet n’a pas tort ; le roi la gardait dans sa prison à lui et se réservait de la ravoir et reprendre si elle n’était pas convaincue.

L’acte insiste avec force, avec ostentation, cinq ou six fois, sur les requêtes et exhortations de Cauchon et de l’Université. Ceci nous ramène à la question qui domine tous ces préliminaires du procès. Les critiques récents (Champ. II XVI ss) croient largement à l’initiative de l’Université ; ils connaissent mieux sa susceptibilité en matière de foi, l’ardeur de ses convictions politiques, sa haine de Jeanne, et aussi son autorité. Que les Anglais se soient abrités derrière ses interventions empressées, qu’ils aient été enchantés de partager avec elle, ou d’esquiver grâce à elle, la responsabilité, c’est possible ; c’était, à leur point de vue, de bonne guerre. L’ancienne critique croyait davantage l’Université manœuvrée par eux ; à défaut de suggestions directes, elle voyait dans son ambition, son intérêt, sa servilité, des raisons suffisantes de son zèle. Elle ne faisait peut-être pas la part assez grande à ce qu’il entre de sincérité et même de désintéressement dans le fanatisme.

Au reste, les deux points de vue ne s’excluent pas. Il est impossible de départager l’Université et les Anglais 163dans le détail des actes et des démarches qui aboutissent au procès. Un historien attentif, non pas même à la stricte justice, mais à la stricte exactitude, ne peut qu’être réservé dans ses affirmations, et répartir les responsabilités largement.

6.
Le procès

Le procès engagé, les Anglais, judiciairement parlant, disparaissent. Michelet ne les en pousse pas moins tant qu’il peut au premier plan, surtout Winchester, qu’il abomine à peine moins que Cauchon.

En principe, il n’a pas tort. Cauchon a rendu au Conseil d’Angleterre le service essentiel de déguiser le procès en un pur procès de foi, conduit par les seules gens d’Église. Mais, évidemment, le Conseil ne s’est pas désintéressé de la marche de l’affaire ; il a dû s’en faire rendre compte et donner ses instructions. Si, dans une cause d’hérésie, il a eu besoin d’un conseiller ou d’un intermédiaire entre lui et Cauchon, ce put ou ce dut être, en sa qualité d’évêque, Winchester ; celui-ci ne s’était pas installé pour rien à Rouen168. Le roi n’est qu’une fiction ; il 164a huit ans ; son nom représente tantôt Bedford, tantôt Winchester, tantôt le Conseil. Lequel des trois ? on l’ignore, d’habitude169. Le mieux, pour un historien, est de le dire une fois pour toutes, et de s’en tenir aux documents.

Au point de vue judiciaire, un seul fait découvre Winchester (§ 282). Après l’abjuration, Cauchon lui demanda ce qu’il devait faire, — L’admettre à la pénitence, répondit-il. Michelet ne semble pas avoir bien compris la gravité de ce fait ; et hors de là, on ne sait rien. Il n’est déjà plus certain que la cédule d’abjuration sortit de la manche d’un secrétaire du roi d’Angleterre : secretarius regis Angliæ, ce que Michelet traduit : de Winchester (§ 283). La chose n’est affirmée que par un témoin, de Macy ; elle paraissait déjà assez étrange à L’Averdy et à Le Brun (451 et IV 151) pour qu’ils s’ingéniassent à l’expliquer.

Il faut encore mettre au compte du Conseil anglais le renvoi de Jeanne à la prison du château, après sa condamnation ; il provoqua en partie sa rétractation. Quant à l’habit d’homme, est-ce par négligence qu’on le laissa à portée de Jeanne ? Mais il n’est rien moins que certain 165que les gardes, par ordre supérieur évidemment, aient usé de subterfuge et de violence pour le lui faire reprendre (voir M. H, I 121).

La scène de l’abjuration, la scène du supplice, dans son horreur inutile et barbare, furent réglées par l’autorité anglaise ; mais c’est l’Église qui avait porté la peine ; elle n’a pas eu besoin des Anglais pour condamner la Pierronne et autres hérétiques.

Au point de vue extra-judiciaire, les témoins de la revision les mettent souvent en cause. Ils insistent sur leur animosité, leur rage, leurs violences. Michelet les charge sans hésitation, et omet quelques faits qui les montrent sous un jour humain170. Il prend ici comme ailleurs les documents pour argent comptant, sans se dire qu’il fallait des boucs émissaires, et que les morts, les absents, les ennemis, ont toujours tort. Je me bornerai à signaler quelques cas où il passe visiblement le but.

La détention de Jeanne fut dure (§ 256). Sans vouloir l’excuser le moins du monde, il faudrait en juger par les conditions générales de l’emprisonnement au Moyen Âge. Barbazan croupit enchaîné au fond d’une fosse pendant neuf ans (§ 189 ; Leb. II 382). Pourtant, il avait donné sa parole, et il ne disposait pas des moyens d’évasion 166que la protection du diable était censée assurer aux sorciers. Du côté français, les prisons de Louis XI n’ont pas laissé bonne mémoire171.

Est-il juste d’alléguer, même mollement, l’impatience de Winchester à finir le procès, pour aller à Bâle commenter l’autre guerre, la guerre théologique, y siéger comme arbitre de la chrétienté, faire et défaire les papes ? (§ 271). Il ne se fit donner la permission d’y aller que le 16 février 1433, et n’y était pas encore en 1438172.

Est-il juste d’attribuer à cette impatience et aux lenteurs des Normands la consultation qu’on demanda à l’Université de Paris, et fut-ce Winchester qui en prit l’initiative (§ 272) ? Les consultations étaient un moyen de procédure régulier ; on en provoqua près de soixante ; il est inconcevable qu’on eût oublié l’Université, quand bien même elle n’aurait pas été représentée largement au tribunal, quand Cauchon n’aurait pas été sa créature autant que celle de Winchester ; son avis n’avait pas moins d’importance pour les juges que pour les Anglais.

Parce que Cauchon vint au pied du bûcher de Jeanne, est-ce à dire qu’il y fut obligé sans doute par la haute 167volonté satanique qui présidait, c’est-à-dire, encore, toujours Winchester ? (§ 321).

Peut-on récuser l’Informatio post mortem parce qu’elle serait le témoignage intéressé des Anglais ? Ni Cauchon, ni Lemaître, ni les sept assesseurs qui y ont participé n’étaient anglais (§ 315).

À quoi servent ces inculpations passionnées et gratuites, ou douteuses ? Les accusations fondées (mais elles sont difficiles à établir) ne risquent-elles pas d’en devenir suspectes, un procès ainsi faussé par le parti pris n’est-il pas moins terrible, moins symptomatique que le procès véritable ?

Michelet n’a pas assez pris garde à l’esprit du temps, le point de vue ethnique l’a entraîné. Il ferait des Anglais des monstres. C’étaient des hommes, et du XVe siècle. Ils participaient à la rudesse commune, aux superstitions de l’époque. Hardi qui voudra faire sa part à leur soi-disant caractère spécifique.

Notes

  1. [1]

    Pour les abréviations, voir tome I, p. 1 (note 1) et pp. 175 ss. Y joindre :

    • App. crit. : Appareil critique de mon édition de Jeanne d’Arc, à la Société des Textes français modernes.
    • Art. : Art de vérifier les dates, éd. 1787.
    • S. Luce : Jeanne d’Arc à Domrémy, 1886.
    • M. H. : G. Rudler, Michelet, historien de Jeanne d’Arc, tome I.
    • Monod : La vie et la pensée de Jules Michelet, 2 vol. 1923.
    • Sirven : Lettres à Jules Michelet, 1924.
  2. [2]

    § 168 (App. crit.) La rupture date de 1842, selon Monod, II, 59-60 ; de 1844, selon Sirven.

  3. [3]

    Monod, II 40 et I 223-925.

  4. [4]

    Le mot Évangile revient, appliqué à l’histoire de Jeanne, au § 167 (rédactions antérieures 1 et 2).

  5. [5]

    Voir aussi § 144 (réd. antér. ; app. critique), après la reprise de Louviers par La Hire : l’élan militaire avait repris visiblement ; l’inspiration religieuse devenait moins nécessaire.

  6. [6]

    Il lui arrive rarement d’interpréter d’un point de vue religieux ce que les sources lui présentent sous un jour politique ; voir pourtant, § 127, la lettre du duc de Bourgogne, et comparer Le Brun III 307.

  7. [7]

    I XXXIV ss. LXVI et passim. Et déjà Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, 1854.

  8. [8]

    Pour le frère Richard, il nie tout lien entre lui et Jeanne sur la foi de Berriat-Saint-Prix (§ 35, note ; voir S. Luce et Cham. II 359 n. 125). — Il indique (§ 299 note) la substitution du berger à Jeanne, sans en rien conclure.

  9. [9]

    La Champagne y manque (Monod, I 290 ; voir ses réflexions). Les vues de Jeanne d’Arc sur la Lorraine en viennent.

  10. [10]

    Ces étranges fioritures ont disparu de la rédaction finale ; mais la théorie et les sept derniers mots de ma citation sont restés. Le père de Jeanne avait environ 35 ans, Sa mère environ 30 ans en 1410 (Champ. II 355).

  11. [11]

    La liste à été complétée sur épreuves. Voir l’app. critique.

  12. [12]

    [NdÉ] Le texte portait erronément : chaméléon.

  13. [13]

    Cette théorie, ou plutôt cette superstition n’a pas disparu de nos jours. J’en ignore les sources en ce qui regarde Michelet, mais elle n’est pas chez lui un accident. Il renvoie à ses Origines du droit (je n’ai pas retrouvé le passage ; voir d’ailleurs p. 2 n. 1, xli, 222-4), et à son Histoire de France, t. II pour le prénom de Jean (ce texte m’échappe), t. IV pour l’opposition de Jean et de Jacques (voir liv. VII, ch. II). On lit au t. III (1837, p. 360 ss.) d’étranges réflexions sur Jean-le-Mauvais et au tome IV sur Jean-sans-Peur. — Voir aussi. Sirven 151 (1850), 177 (1852).

  14. [14]

    Voir. M. H. I 97-99.

  15. [15]

    Ceci paraît un retour de Michelet sur lui-même. Voir Monod I 8, les citations.

  16. [16]

    § 44 n. 2. S. Luce xliv ss. CCLXXXVIII ss. croit trouver Isabelle Romée au Puy pour le jubilé de 1429, mais le document n’est pas sûr (Leb, I 415 ; Qui. III 101 ; A. France I 225-6, etc.)

  17. [17]

    Voir Leb. I 253 ss., 256 ss., 297 ss., 301, 311, 325.

  18. [18]

    Et encore ce § manque au ms ; il a été ajouté sur épreuves ; voir M. H. I, p. 48.

  19. [19]

    Et IV 445 :

    La circonstance de la privation des évacuations périodiques, dont on se sert pour expliquer l’exaltation et l’enthousiasme de Jeanne, ne peut-il (sic) pas être considéré comme une marque de l’attention de la Providence à la disposer en tout pour l’exécution du grand œuvre auquel Dieu l’avait destinée ? On sait que cette incommodité est ce qui rend surtout les femmes impropres à la guerre.

  20. [20]

    Le ms révèle des tâtonnements curieux de pensée et de style. Le premier mouvement de Michelet est de trouver la chose belle et étrange, puis seulement étrange ; le second, d’estimer ce don singulier ; le troisième, de le déclarer, dans l’interligne divin (§ 48). Et au § suivant, il qualifiera de sublime, rayera le mot, puis le rétablira dans l’interligne, cet état de pureté et d’ignorance du sexe. Qu’on imagine ce qu’il aurait pensé de cet inachèvement, s’il s’était agi d’une autre que Jeanne. Ces retouches prouvent que son premier mouvement est plus sobre ; il y a un certain effort dans cette mysticité. — Divins aussi, les rayons du § 146 (rédaction finale seulement) ; divine, au § 159, sa pureté (réd. antérieure).

  21. [21]

    I 290 l. 1 et 8-9, — 299 ss., III 164 etc.

  22. [22]

    Ici encore des tâtonnements, mais moins curieux. Michelet a écrit et barré : du riche trésor, sa vie intérieure ; il a ajouté dans l’interligne le mot splendide.

  23. [23]

    Au § 71 (voir aussi § 150), Jeanne traverse le pays avec une sérénité héroïque ; ce mot a remplacé toute divine. Cet abus d’adjectifs donne la note au récit.

  24. [24]

    S. Luce (cxli et lxxxii) pense avec Quicherat (Ap. n., 1) qu’à l’origine des visions il y a un choc, et que ce choc fut le sac de Domrémy et la fuite à Neufchâteau, qui bouleversèrent l’enfant (juillet 1425). C’est possible, mais non nécessaire. Michelet note les deux faits, le second très vaguement (§ 53), mais n’en tire qu’une conclusion morale (§ 54). S. Luce a sur la guerre en Lorraine des chapitres très étudiés.

  25. [25]

    S. Luce cxxvii ss. Il attribue en partie à l’affection de Jeanne pour sa sœur Catherine sa dévotion à la Sainte. Voir au surplus A. France I 33 ss. Champ. II lxii et 372.

  26. [26]

    Voir Champ. II 370 n. 179. Il donne au dicton une origine ecclésiastique et le dit très répandu en France.

  27. [27]

    Il est indispensable, pour voir clair dans cette histoire compliquée, de lire l’exposé d’Anatole France, I 68, 93, 201-7, qu’on accepte ou non ses conclusions.

  28. [28]

    Il a entendu dire au seigneur confesseur qu’il avait vu dans des écrits qu’il devait venir une pucelle qui devait secourir de roi de France.

  29. [29]

    Elle ne dit pas tout a fait cela. Après s’être défendue d’avoir pris ses révélations à l’arbre des fées, elle ajoute : quant elle vint devers le roy, que aucuns demandoient si en son pays avoit poinct de bois que on appelast le Bois Chenu ; car il y avoit prophéties qui disoient que de debvers le Bois Chesnu debvoit venir une pucelle qui venrait faire merveilles ; mais en ce n’a point adjousté de foy. (Bu. 71.)

  30. [30]

    IV 438 il indique l’hypothèse et 449 il la combat. Quicherat dit que l’auteur de ces quatre vers paraît avoir considérablement paraphrasé le texte primitif de la prophétie de Merlin.

  31. [31]

    Et 285 :

    D’ailleurs la prophétie de Merlin semblait s’appliquer à cette jeune fille ; celle qui était destinée à délivrer le royaume, devait venir e nemore canuto ; et lorsqu’on lui demanda le nom des forêts de son pays, elle dit que tout auprès de Domrémy, il y avait le bois chesnu.

    Voir p. 36, note et l’app. critique, § 53 ; Michelet conserve ce passage et insiste.

  32. [32]

    Luce, lxv, lxix, etc ; Champ. II, 361.

  33. [33]

    La rédaction antérieure était moins affirmative :

    Le grand rôle que le duc régnant de Lorraine avait joué depuis trente ans, y avait contribué sans doute.

    Ma remarque a une portée générale : l’intelligence de Michelet se dépense trop souvent en petites explications faciles.

  34. [34]

    Le Brun a lu non jejunaverat, Champ. I 38 aussi ; Quicherat (il n’y a pas de correction t. I, à l’erratum), et Buchon ne donnent pas la négation. La chute s’en explique mieux que l’interpolation ; il n’y a pas d’autre non dans les dix lignes du §, mais aucune raison, historique, philosophique ou physiologique, ne recommande une version plutôt que l’autre.

  35. [35]

    Par exemple, racontant sa première vision (Bu. 59, 22 fév.), Jeanne dit que ladite voix n’est guère sans clarté. Le Brun I 291 et 293 garde le mot, mais il l’amplifie : une grande clarté frappa ses yeux. À clarté, Barante substitue lumière. Michelet lui emprunte ce mot, avec l’épithète grande, que Barante devait à Le Brun, puis il barre, enchérit, et va jusqu’à éblouissante (§ 55). Le mot lumière paraît le 27 février (Leb. III 332 ; manque à Buchon) etc. Mais Le Brun ne retient pas le mot dans son récit I 290 ss., et il y a toute certitude que Barante n’est pas allé le chercher dans le document, ni Michelet. Ils font du style.

  36. [36]

    Entre autres, la réflexion finale du § 56 vient de Le Brun I 294. Voir ci-dessous liv. III, ch. I, p. 190. La mosaïque de Le Brun-Barante-Michelet est laborieuse.

  37. [37]

    Le texte montre d’ailleurs que cet ordre ne vint pas dès la première apparition.

  38. [38]

    Le Brun commente :

    Paroles remarquables, omises par tous les historiens de la Pucelle, et d’autant plus précieuses à recueillir qu’elles répandent du jour sur plusieurs événements ultérieurs.

  39. [39]

    Dans le même sens, Jeanne dit que ses voix lui avaient révélé que Baudricourt refuserait deux fois de la recevoir, et la recevrait la troisième fois (interr. du 22 fév., Leb. I 325, III 289, Bu. 60). Mais ici nous pouvons avoir un fait réel revêtu après coup d’une couleur miraculeuse.

  40. [40]

    Il est dans le Mirouer des femmes vertueuses (Qui. IV 272). Quicherat l’admet, mais le place un mois plus tôt, lors d’un premier séjour de Jeanne à Compiègne.

  41. [41]

    … répondit-elle avec cette candeur ingénue qui ajouta tant de charme à ses paroles, alourdit Le Brun II 354.

  42. [42]

    Massieu (1e dép.) n’atteste que le cri suprême de Jeanne ; mais son silence ne prouve rien pour les autres détails.

  43. [43]

    Toute l’affaire pourrait reposer sur une confusion. Voir M. H. I 114.

  44. [44]

    Quicherat, Ap. n. 68, accepte l’histoire.

  45. [45]

    Il ne peut plus être question ici de lecture de pensée, à moins que Charles ne se souvint de sa prière à ce moment précis.

  46. [46]

    Voir aussi l’interrogatoire du 27 février (Leb. III 340 ; manque à Buchon) : Jeanne a su par ses saintes qu’elle serait blessée, et elle l’a dit à son roi. Elle ne parle pas de la prédiction du 6 mai.

  47. [47]

    Quicherat (Ap. n. 76 et Procès IV 426) et M. Champion II 364, n. 141 l’acceptent.

  48. [48]

    J’ai dit que Michelet avait maladroitement réduit le temps accordé par Jeanne pour l’accomplissement de la prédiction. Mais il l’a peut-être réduit pour expliquer que la Cour n’en ait tenu aucun compte ; il n’aura pas voulu lui laisser le temps de la connaître.

  49. [49]

    Leb. I 102, 196, 435-6, 448-51, II 3 ss., 45-7.

  50. [50]

    Le Brun ibidem ; Dunois, Qui. III 6 ; de Contes, Qui. III 67 ; frère Séguin, Qui. III 205-6 ; Chronique sans titre 266 et 306 ; Histoire au vray, éd. 1606, 73.

  51. [51]

    En 1841, il juge assez sévèrement ce discours (Sirven, 4).

  52. [52]

    Petitot VI, 504, ch. XXXVIII. J’ignore la date de fondation de l’Ordre. Boucicault fut pris à Azincourt (1415) et mourut en captivité en 1421.

  53. [53]

    Reiffenberg, Histoire de la Toison d’Or, 1830, P. XXIX.

  54. [54]

    Ceci d’après Didron, Iconographie chrétienne.

  55. [55]

    Voir à l’appareil critique les curieux tâtonnements de Michelet.

  56. [56]

    Ces adieux ne sont à leur place ni chez Le Brun ni chez Michelet. Michelet commet la même erreur que Le Brun : nouvelle preuve qu’il le suit.

  57. [57]

    Il a barré le mot jeune dans son ms.

  58. [58]

    Il avait noté le mot de mammas dans sa table des matières. Le Brun traduit : Son sein paraissait fort beau. — Au § 70, il a une réflexion analogue (voir l’app. crit.). Comme les autres biographes, il insiste sur le respect religieux que Jeanne inspirait aux soldats ; il y a des témoignages contraires dont il ne tient pas compte, sauf au § 77.

  59. [59]

    Au § 32 (voir l’App. critique), les rédactions de l’Histoire de France et des tirages à part diffèrent, mais s’accordent en cela.

  60. [60]

    Voir §§ 43, 46 ; et les brèves indications des §§ 65, 82, 96, 220, 329. Le Brun va un peu plus loin, notamment I 286, III 64.

  61. [61]

    Voici, § 62, une petite touche assez curieuse :

    Il la prit avec lui, comme pour soigner sa femme en couches.

    Michelet a ajouté les mots comme pour dans l’interligne, transformé en prétexte et prêté à Laxart la raison que trois témoins attribuent à Jeanne.

  62. [62]

    §§ 58 et 28, 101, 103, 112, 120, 126, 320, 329-336 et 8, 14, 15, 20-31.

  63. [63]

    Le Brun, III, 268 ; abbé Dubois in Bu., 53.

  64. [64]

    Voir encore Leb., I, 256 ; Bar., VI, 25 ; L’Av., 331.

  65. [65]

    Voir en particulier Le Brun, III, 155-6 (qui d’ailleurs a dit le contraire, II, 370), 119 et 385, 310, IV, 38-42.

  66. [66]

    Elle reprenait sévèrement, dit Le Brun III, 64 ; Michelet avait écrit d’abord : elle en prenait la sévérité. Le Brun continue, et il ne serait pas impossible que Michelet se soit souvenu de cette vue, en la transposant pour son § 251 :

    Fille d’un cultivateur, élevée elle-même à la campagne, mille fois témoin des souffrances des familles laborieuses, à qui l’avidité d’une soldatesque insolente et impitoyable venait d’arracher leur misérable subsistance, ce pain des larmes acquis au prix de tant de sueurs et de travaux, on conçoit que le spectacle des mêmes excès, commis sous son commandement dans une expédition toute sainte par son but et par son caractère, dut enflammer cette âme compatissante et généreuse d’une juste indignation et d’une pieuse colère, etc.

    Michelet laisse tomber ces nuances.

  67. [67]

    Lettres du 26 septembre 1429 (Leb., II, 430).

  68. [68]

    Leb., III, 55-6, 65, 111, 337, 395 (interr. des 27 fév. manque à Buchon, et 10 mars, Bu. 93).

  69. [69]

    Textes bourguignons. Voir d’autres textes, d’Edmond Richer et du Bourgeois de Paris (bourguignon aussi), dans Leb., III, 55.

  70. [70]

    La prévôté de Vaucouleurs dont Michelet parle ensuite ne fut donnée à Pierre d’Arc que vers 1436. La faute de l’anachronisme remonte a Le Brun, II, 355.

  71. [71]

    On trouverait chez Michelet maint détail curieux dans le sens de l’idéalisation. Le Brun fait répondre Jeanne à Séguin avec vivacité ; Barante, avec un peu de vivacité ; Michelet, avec un peu trop de vivacité (§ 81). Ce n’est pas dire assez. — La note du § 96 a passé par des tâtonnements intéressants. Michelet donne Jeanne pour une créature étrangère à tous les besoins (Ms : nos tristes besoins) physiques. Elle restait tout un jour à cheval, puis des jours à cheval, enfin parfois tout un jour à cheval, sans descendre, manger ni boire, sauf le soir un peu de vin (Ms : fort trempé) mêlé d’eau. La Chronique sans titre, 309, est précise : Elle fit seulement mettre du vin dans une tasse d’argent, où elle mit la moitié eau, et cinq ou six soupes (tranches de pain) dedans. C’était le souper habituel des femmes de Lorraine, et ce qu’en dit la Chronique se rapporte exclusivement au jour de l’entrée à Orléans ; d’autres témoins attestent d’ailleurs l’endurance et la sobriété de Jeanne, entre autres Simon Charles, que Michelet cite dans sa table des matières, f. 301. — Au § 79 (App. critique), il avait écrit que Jeanne logeait et couchait avec la femme de l’avocat, selon son invariable usage de coucher avec une femme, et (je souligne) avec la femme la plus estimée de la ville où elle se trouvait. — Au § 122, de la garnison anglo-bourguignonne de Troyes, il dit qu’elle osa faire une sortie. N’était-ce pas son devoir, et son métier ? Il faut savoir gré à Michelet des mouvements de réflexion qui lui ont fait abandonner plusieurs de ces fioritures ; mais il en a maintenu d’autres, et elles montrent qu’en écrivant il n’est pas au diapason des documents. Elles font saisir sur le vif sa disposition à embellir, magnifier et idéaliser.

  72. [72]

    Michelet, § 250, applique ce propos à des questions de théologie. C’est, je crois, mal l’entendre. Au reste le texte paraît altéré.

  73. [73]

    Et un peu plus haut :

    Des franciscains qu’on avait envoyés dans son pays aux informations, avaient rapporté les meilleurs renseignements.

    Il est encore question des moines aux §§ 156, 194, 241, 322 ss.

  74. [74]

    Dans la table des matières de Michelet, f. 296, ce texte important ne figure que par quelques mots vagues : examen de Jeanne à Chinon.

  75. [75]

    Le Brun, I, 360 : Elle n’avait mis que onze jours… Le parcours est de 660 kilomètres.

  76. [76]

    On peut encore imaginer que Baudricourt s’est entendu seulement avec le duc de Lorraine (mais pourquoi ?), ou qu’il a pris sur lui d’envoyer Jeanne au roi avec une lettre d’introduction. Mais Jean de Metz et de Poulengy l’auraient sans doute su et dit. Ce n’est d’ailleurs pas la théorie de Michelet.

  77. [77]

    Même les pauvres Chronique sans titre, 295 et Histoire au vray, éd. 1606, p. 44, en font la remarques Voir p. 97.

  78. [78]

    Leb. I, 131 ss. ; Monstrelet (Bu., t. 30), V, 194 ; Chron. s. titre (Bu, t. 34), 286 : Hist. au vray (éd. 1606), 6, 8, 9.

  79. [79]

    Leb. I, 209-12, avec références ; Chronique, 293 : etc.

  80. [80]

    Leb. II, 110 (Chron., 320 ; Hist. au vray, 88).

  81. [81]

    Aucune des sources ne rend compte de sa liste ; il doit l’établir de mémoire et les tâtonnements du ms confirment cette supposition.

  82. [82]

    Passage supprimé ; ci-dessus p. 10.

  83. [83]

    I 196, II 45-46, 3-7. Voir ci-dessous, livre III. ch. I, section 2, p. 193.

  84. [84]

    Comparer L’Av., III, 363, n. 49 (Qui., III, 9) et 368, n. 63 (Qui., II, 12). Voir Chron. s. titre, 337.

  85. [85]

    La conversation de Jeanne et de l’archevêque de Reims (§ 131) se place non pas à Reims en juillet, mais à Crépy vers la mi-août. Michelet a le droit, plus ou moins, de grouper des scènes analogues, mais non d’en changer le lieu. L’erreur est déjà au § 154, où ce développement figurait d’abord (voir l’app. critique à ce §) ; c’est sans doute ce qui l’a fait remonter au § 131.

  86. [86]

    Leb. II, 209-10.

  87. [87]

    Leb. II, 268-73.

  88. [88]

    §§ 73, 78, 117, 121, 123-4, 131, 139-143, 144, 182.

  89. [89]

    §§ 73, 116, 121, 139, 182.

  90. [90]

    Le Brun, II, 273 (surtout) et 144-8, 249-50, 301, III, 30, 138, 141.

  91. [91]

    Le Brun, II, 187, 240-1 l’accuse deux fois de trahison.

  92. [92]

    §§ 79, 99, 131, 143, 182. Leb., II, 377, 384 ; III, 16, 23 ss., etc.

  93. [93]

    §§ 95, 97, 100, 101, 104, 106, 107, 109 : Leb, II, 2, 8, 10, 11-14, 26-28, 54, 66 ss., 84 ss., 89, 197-9.

  94. [94]

    Leb., II, 402-29.

  95. [95]

    Voyez pourtant Le Brun, II, 407, après l’échec de Paris :

    Égoïsme bizarre, qui leur faisait user de contrainte pour conduire avec eux au milieu des périls de la guerre une pauvre jeune fille, en secret l’objet de leur haine et de leur jalousie, seulement pour animer le courage des soldats, toujours remplis pour elle d’une confiance que rien ne semblait pouvoir détruire, confiance dont ces chefs ingrats voulaient bien recueillir les fruits, tout en méprisant, pour la plupart, l’héroïsme qui la faisait naître ! Il est impossible de se défendre d’un mouvement d’indignation en faisant cette remarque, et de ne pas rappeler ces malheureuses pythonisses que des prêtres cruels conduisaient malgré elles sur le trépied funeste, source mystérieuse des richesses dont ils étaient avides, mais où ces infortunées épuisaient leurs forces dans des agitations, convulsives, et respiraient à longs traits le souffle de la mort. (Barthélemy, Voyage du jeune Anarchasis).

    Les fioritures finales ont peut-être caché à Michelet l’intérêt de ces vues.

  96. [96]

    Voir Champion, Guillaume de Flavy.

  97. [97]

    On trouverait dans l’Histoire de quoi soutenir ces vues. Dans la préface du tome V et souvent ailleurs, Michelet fait naître la patrie de la crise du XVe siècle. Jeanne d’Arc y a une part selon lui-même éminente, mais non pas unique.

  98. [98]

    In commendam (Leb., I, 324). Michelet avait d’abord admis le mot dans sa rédaction.

  99. [99]

    Voir encore la lettre de Jeanne aux Anglais (Leb., I, 448) :

    Rendez à la Pucelle, qui est cy envoyée de par Dieu le roy du Ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est cy venue de par Dieu pour reclamer le sanc royal…

  100. [100]

    Des feuilles de notes, de 1844 et 1851, sur le culte de la Vierge et L’Évangile de Jeanne d’Arc que possède le Musée Carnavalet montrent quel mince support de faits se trouve à la base de ces grandes considérations. Nous avons là visiblement un mystique et un logicien qui pousse sa pensée. On pourrait dire, il est vrai, ces pages étant tardives, que Michelet y donne la conclusion de recherches antérieures. Mais quelles recherches ? Où les saisit-on ?

  101. [101]

    Voir dans Monod, I, 190, comment encore en 1828 Cousin prenait ces choses.

  102. [102]

    Pour plus ample informé, voir J.-M, Carré, Michelet et l’Angleterre, Revue de littérature comparée, avril-juin 1924, et G. Monod, La vie et la pensée de J. Michelet, 1923. Je m’en suis servi pour retoucher et préciser cette section, tirée d’abord d’une esquisse que j’avais publiée dans la French Quarterly Review de juin 1920.

  103. [103]

    Monod, I, 18-19. Michelet s’y montre inféodé à Locke.

  104. [104]

    Journal, 98, 311, 13 ; 131, 155, 239, etc.

  105. [105]

    Journal, 100, 78, 122 et 239, 180, 254, etc.

  106. [106]

    Carré, 273, 277. M. Carré admet d’ailleurs l’intervention d’autres influences.

  107. [107]

    G. Lanson, La formation de la méthode historique de Michelet. Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1905.

  108. [108]

    Monod, 329 ; Carré, 274.

  109. [109]

    Lanson, 13, 25 ; Monod, 205.

  110. [110]

    Monod, 186, 194, etc.

  111. [111]

    Introduction à l’histoire universelle, éd. 1834, p. 88 ss.

  112. [112]

    Discours d’ouverture à la Faculté des Lettres (9 janvier 1834), ibid., 252. Cette vue reviendra dans l’Histoire de France.

  113. [113]

    PP. 88-92. Ces vues sont reprises et légèrement adoucies, dans les notes, 221 ss.

  114. [114]

    Monod, 323.

  115. [115]

    Carré, 281 ss.

  116. [116]

    Monod, 321 ss. ; Carré, 292 ss.

  117. [117]

    Histoire, tome II (1834). Tableau de la France, Flandre, sub finem ; Carré, 279.

  118. [118]

    Monod, 331.

  119. [119]

    Voir M. H., I, 4 ; Carré, 295 ss. et passim.

  120. [120]

    Histoire (faute d’un édition autorisée et répandue, je renvoie aux livres) : I, IV ; II, III ; III ; IV, II (après Hastings).

  121. [121]

    Ibid. III.

  122. [122]

    Introduction à l’histoire universelle ; Monod, I, 185 ss., 195 ss., 206 ; Histoire de France, II, fin ; III, V ; VIII, II ; IX, I, fin ; X, I-IV, particulièrement IV, fin (Jeanne d’Arc) ; XL, I ; III, fin, etc.

  123. [123]

    Introduction, passim, Monod, I, 197 ; Histoire, III, fin ; V, II, III ; VI, I VII, III ; IX, I ; X, IV ; XI, I, III.

  124. [124]

    Histoire, IX, I, et III, fin.

  125. [125]

    Ibid., VI, I, II, fin, III : VI, IV ; VIII, I, III ; IX, II, III ; X, I, IV ; XI, I, III.

  126. [126]

    Ibid., VII, III ; IX, I-III ; X, I, IV.

  127. [127]

    Ibid., IV, I, V, VI, VIII ; V, III, V ; VI, IV ; VII, I, II, III ; VIII, II ; X, I, II, IV ; XI, I, III.

  128. [128]

    Voir à l’Appendice de mon tome I la protestation d’Ernest Havet et la réponse de Michelet. — Celui-ci a eu des vues fines, comme celle du § 135, où il donne l’Angleterre pour un pays où chaque homme est coté strictement au taux de son traitement. Mais elle n’a pas le monopole de cette forme de matérialisme.

  129. [129]

    Introduction, VI, 73, etc. 4

  130. [130]

    Cf. Histoire, VII, III :

    La maison de Lancastre […] se concilia ensuite les évêques et réussit par eux. Turner seul a bien compris ceci.

    Voir aussi IX, I, etc.

  131. [131]

    Le Dictionary of National Biography donne des faits qui modifient sensiblement la position respective de l’oncle et du neveu.

  132. [132]

    Je ne vois rien d’intéressant à relever jusque-là. Michelet met à la charge des Anglais des erreurs de tactique (§§ 88 et 105) et note leur superstition (§§ 97, 112, 125) ; c’est déjà dans Le Brun.

  133. [133]

    Le Brun, II, 226-7, 296 (voir aussi 180 ss.) a des pages sur l’humiliation de Bedford. Sur Glocester, voir 180, 181, 184, etc. ; sur Winchester, 184, 227, etc. Il use d’une autre édition de Rymer que Michelet.

  134. [134]

    … after a banquet and a colloquy, the world were astonished to hear that instead of passing on to his Bohemian crusade, his levies were ordered to join the English forces in France, to aid in completing the conquest of that country. This alteration of purpose, on an engagement, then deemed so sacred, was fortunate enough for humanity, but surprises us by the rapidity of its occurrence.

    Turner fait partir Winchester pour la Bohème dès le 22 juin, et attribue son changement de plan à son entrevue avec Bedford. Cela ne s’accorde pas avec les pièces de Rymer.

  135. [135]

    Turner ne fait guère que résumer Le Brun pour l’histoire de Jeanne.

  136. [136]

    L’Histoire au vray, 126 (Leb., II, 337) et la Chronique sans titre, 357, ont les mêmes considérations. Tout cela représente le point de vue français.

  137. [137]

    Elle parle des soldats qui versus Partes Exteras profecturi sunt. Le mot Indenture y est d’ailleurs reproduit, et c’est l’Indenture qui a constitué l’armée de la Croisade.

  138. [138]

    Ailleurs il se réjouit malignement.

  139. [139]

    L’Imitation n’est plus mentionnée dans les tirages à part, mais elle l’est dans l’Histoire, dont le chapitre III du livre X se raccorde par là au chapitre I du même livre. Voir aussi l’App. critique, §§ 159 ss. et ses curieux tâtonnements.

  140. [140]

    La lutte reprit en 1433 et ne finit qu’en 1436, à la mort de Jacqueline (8 octobre).

  141. [141]

    Les rédactions antérieures de Michelet sont plus explicites que la rédaction définitive ; voir l’App. critique.

  142. [142]

    Aux succès qui précèdent, Barante, VI, 94-112, oppose des revers ; cela rendait le duc plus vulnérable et renforce l’argumentation de Michelet.

  143. [143]

    Il commet la même erreur que Barante de donner à René d’Anjou sa sœur pour fille, malgré le texte formel de Meyer (loc. cit., voir M. H., I, 75). — Le duc Philippe, qui n’était pas marié, pouvait se flatter de se faire des héritiers ; il avait 25 ans et laissa deux bâtards.

  144. [144]

    Quicherat, IV, 426, place sa mort le 15 août 1430 (sans référence).

  145. [145]

    Elle reprit d’ailleurs son duché en 1431 ; l’affaire, qui est compliquée, ne fut résolue, après bien des péripéties, qu’en 1451, à la mort de la duchesse (Art. III, 124-5 et II, 520).

  146. [146]

    Michelet paraît combiner le Père Anselme, Histoire généalogique et chronologique de la Maison de France [éd. 1728, III, 725, Comtes de Saint-Paul, issus des seigneurs de Ligny], avec l’Art de vérifier les dates, Barante et Monstrelet. Ces trois derniers textes sont certains.

  147. [147]

    Pour ces derniers faits, Michelet rejoint Le Brun, III. 144 ss. Celui-ci suppose à Jean de Ligny le désir de protéger la pudeur de Jeanne en l’éloignant du théâtre des hostilités.

  148. [148]

    Turner, III, 6 ; Leb., III, 98-99.

  149. [149]

    Rymer, 160 ; Turner, 7 ; Leb., 108.

  150. [150]

    Leb., 158-160, 165 ; Bar., VI, 98-104, 106 (sous un autre jour).

  151. [151]

    Leb., 84.

  152. [152]

    Le Bourgeois, 411 ; in Leb., 157.

  153. [153]

    Elle fut remise le 14 juillet, selon L’Averdy et Le Brun ; le 16, selon Buchon. Le ms. de Michelet trahit son incertitude.

  154. [154]

    Histoire, VI, 1 ; VIII 1, etc. Pour l’ouvrage de Gachard auquel Michelet renvoie et qui montre cette politique assez ancienne, pp. 5, 40, 43.

  155. [155]

    Voir pourtant Petitot, VIII, 50 (Michelet, § 188).

  156. [156]

    L’Averdy, 156-170 (Leb., IV, 245) a là-dessus une dissertation, où il excuse l’inaction de Charles VII par l’inutilité de l’action. Berriat-Saint-Prix, la source de Michelet, rejette ses raisons, mais s’accorde avec lui sur le fait. Le Brun, III, 157, croit découvrir dans la lettre de l’Université au duc de Bourgogne une allusion à une négociation de Charles VII. M. Champion, II, 335 n. 30 et 354 n. 102 rouvre la question en faveur de Charles VII, d’après Morosini ; mais celui-ci ne rapporta que des rumeurs.

  157. [157]

    L’Averdy dans sa dissertation discute 157 ss. le droit d’achat par le roi d’Angleterre comme chef de guerre. Il conclut, p. 160 :

    Il est prouvé qu’il en a fait l’achat, et non pas le rachat ; ce qui justifie en même temps ceux qui ne la lui ont pas vendue, c’est-à-dire, Jean de Luxembourg et le bâtard de Vendôme, mais qui ont été forcés de la lui abandonner.

    Michelet a rejeté sa théorie ou l’a laissé tomber.

  158. [158]

    L’Av., 342 ; Leb., III, 134.

  159. [159]

    Bu., 45, etc ; Champ, I, 8. Son vrai nom est Billorin.

  160. [160]

    De même Anatole France, II, 179 et M. Champion, II, XXII.

  161. [161]

    Voir Champ., ibidem.

  162. [162]

    D’après L’Av., 10 (Leb., III, 152).

  163. [163]

    Sur ce point très débattu de savoir si Jeanne a été prise sur le diocèse de Beauvais, Michelet s’en tient à la lettre du roi d’Angleterre à Cauchon, in Bu., 42 (et 50, L’Av., 14 ; Leb., III, 190) : pour ce qu’elle a esté prinse et appréhendée ès termes et limites de son diocèse ; même sur ce point important, il n’a pas essayé de faire la lumière. Voir L’Av., 183 ; Leb., III, 148. Ils se montrent hostiles aux prétentions de Cauchon sans se prononcer absolument.

  164. [164]

    Ici, comme presque partout, une recherche dans les Archives anglaises et françaises s’imposait.

  165. [165]

    La date vient de Bu. 35 et 33.

  166. [166]

    Michelet suit une note de l’abbé Dubois (Bu., 36), qui observe contre L’Averdy, 11 (Leb., III, 153) que Cauchon n’envoya pas, mais porta ces lettres.

  167. [167]

    L’Averdy, 8, Le Brun, III, 171, attribuent plus ou moins nettement tous ces préliminaires au sentiment pro-anglais, mais sans intervention directe des Anglais. — L’Université est revenue plus d’une fois sur cette accusation de lenteur, et dans des circonstances qui ne laissent pas douter de son indépendance : par exemple au mois de mai 1431, après sa consultation (§ 276). Michelet n’en dit rien.

  168. [168]

    Voir § 193. Michelet prend à Turner, II, 10, la date, du retour d’Henri VI à Londres et il explique par son départ l’activité soudaine de Winchester et de Cauchon. La remarque fait honneur à son attention ; mais on ne voit pas en quoi la présence du petit roi pouvait gêner Winchester et Cauchon.

  169. [169]

    Pour M. Champion, II, 337 n. 49 et 377 n. 214 : il n’est pas douteux que Bedford ait conduit personnellement toute l’affaire. On y reconnaît partout son esprit puissant. Voir encore, II, XLVII. Il faudrait savoir si Bedford a passé tout le temps du procès à Rouen. La même question se pose pour le Conseil. Et ni l’un ni l’autre ne devait être grand clerc en droit d’Église.

  170. [170]

    §§ 257, 281, 286, 287, 290 ss., 297, 298, 299, 303, 311-12, 317. — Warwick sauva peut-être Jeanne d’une tentative de viol (L’Av., 345 ; Leb., III, 184 ; 4e Manchon) ; la duchesse de Bedford, sœur du duc de Bourgogne, la protégea (L’Av., 345, 372-3 ; Leb., IV, 92, etc. ; dép. Marcel ; voir § 294).

  171. [171]

    Rectifier ce que j’ai dit I, 42, 1, 16-18 : si la citation, comme il le semble a été ajoutée dans le ms à la fin de la note, Michelet aura noté de mémoire en écrivant dans son texte ce détail frappant, qu’il avait pu avoir de la peine à déchiffrer dans § 821. La part du travail de la première main se trouverait augmentée de ce détail, d’ailleurs erroné.

  172. [172]

    Dictionary of National Biography.

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