J.-B.-J. Ayroles  : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc (1901)

Introduction

L’Université de Paris
au temps de Jeanne d’Arc
et la cause de sa haine contre la libératrice

par le père

J.-B.-J. Ayroles
de la Compagnie de Jésus

(1901)

Éditions Ars&litteræ © 2024

Page de garde

Cum ipsa Joanna interrogaretur an vellet se submittere Episcopo Belvacensi et aliquibus de adstantibus tunc nominatis, respondebat quod non, quodque se submittebat Papæ et Ecclesiæ catholicæ, petendo quod duceretur ad Papam.

[Lorsque Jeanne fut interrogée pour savoir si elle voulait se soumettre à l’évêque de Beauvais et à certains des assistants alors nommés, elle répondit que non, qu’elle se soumettait au Pape et à l’Église catholique, demandant à être conduite devant le Pape.]

(Déposition de Grouchet.)

Divinitus revelatum esse dogma definimus… Romani Pontificis definitiones ex sese, non autem ex consensu Ecclesiæ, irreformabiles esse.

[Nous définissons comme un dogme révélé divinement que… les définitions du Pontife romain sont irréformables par elles-mêmes, et non en vertu du consentement de l’Église.]

([Ier] Concile du Vatican.)

Imprimatur

Cum opus cui titulus est L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la Libératrice, a Patre Joanne Baptista Josepho Ayroles, nostræ Societatis sacerdote, compositum, aliqui ejusdem Societatis revisores, quibus id commissum fuit, recognoverint et in lucem edi posse probaverint, facultatem concedimus ut typis mandetur, si iis ad quos pertinet videbitur. In quorum fidem has litteras manu nostra subscriptas et Officii nostri sigillo munitas dedimus.

[Comme l’ouvrage intitulé L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine contre la Libératrice, rédigé par le Père Jean-Baptiste Joseph Ayroles, prêtre de notre Société, a été examiné par certains réviseurs de la même Société, auxquels cela fut confié, et qu’ils ont approuvé sa publication, nous accordons l’autorisation qu’il soit imprimé, s’il en paraît bon à ceux à qui cela incombe. En foi de quoi, nous avons délivré ces lettres signées de notre main et munies du sceau de notre Office.]

Tolosæ, die 19 mensis Februarii anni 1901.

[À Toulouse, le 19 février 1901.]

Locus sigilli, R. de Scorailles, S. J. Præp. Prov. Tol.

[Emplacement du sceau. Raoul de Scorailles, S. J., Supérieur provincial de Toulouse.]

Imprimatur. Burdigalæ, die 4 Junii 1901.

[Imprimatur. Bordeaux, le 4 juin 1901.]

† V. L. Cardinalis Lecot,
Arch. Burdigalen.

[Victor Lucien cardinal Lécot,
archevêque de Bordeaux]

L’Auteur professe la plus absolue soumission d’esprit et de cœur à tous les décrets du Siège Apostolique, et notamment à ceux d’Urbain VIII.

Dédicace


JHS
Au très glorieux saint Pierre,
premier vicaire de Jésus-Christ en terre,
et à celui de ses infaillibles successeurs
qui mettra sur les autels la fille de Dieu et de l’Église romaine, réprouvée par les pères de l’hérésie gallicane, l’auteur dédie ces pages.

En la fête de saint Pierre, le 29 juin 1901.

VIBref de Sa Sainteté Léon XIII
à l’Auteur de La Vraie Jeanne d’Arc

Traduction

À notre bien-aimé fils Jean-Baptiste Ayroles, de la Compagnie de Jésus.

Léon XIII, pape

Bien-aimé fils, salut et bénédiction apostolique.

Dans l’œuvre vaste et laborieuse, depuis longtemps entreprise par vous, de mettre en lumière la figure de la Vénérable Vierge Jeanne d’Arc, vous répondez dignement à l’attente des doctes, et par la richesse de l’érudition, et par la sagesse de vos jugements ; et encore que, pour la continuer et la poursuivre, vous n’ayez besoin ni d’exhortation ni d’éloges, il Nous plaît, à raison de l’importance de l’œuvre, de vous départir encouragements et louanges.

C’est qu’en effet, celle qui est l’insigne honneur de votre patrie l’est en même temps de la Religion catholique, de la Religion catholique dont les lumières et la direction, plus que toute autre cause, ont, de tout temps, fait conquérir à la France les fleurons de la vraie gloire.

Conduisez donc votre travail en sorte que, — ce qui est votre but principal, — tout ce grand fait de la Pucelle, non seulement ne soit en rien amoindri par les coups des ennemis de la Religion, mais en ressorte plus constant et plus éclatant.

VIIEn tête de ces ennemis, il faut placer ceux qui, dépouillant les exploits de la magnanime et très pieuse Vierge de toute inspiration de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d’une force purement humaine ; ou encore ceux qui, de son inique condamnation, portée par des hommes ennemis très acharnés de ce siège apostolique, osent faire un thème d’incrimination contre l’Église.

Réfuter sagement, à la lumière et sur la foi des documents, pareilles assertions et celles qui s’en rapprochent, est de très grande importance ; c’est une excellente manière de bien mériter de la Religion et de l’État.

Ne cessez donc pas, bien-aimé Fils, de poursuivre allègrement ce travail, maintenant surtout que Notre récent Décret a ouvert le cours canonique et régulier de cette sainte cause.

Que la Bonté divine vous continue son assistance pour le reste de l’œuvre et l’exécution de votre plan tout entier ; c’est ce que Nous vous souhaitons très affectueusement, en vous départant Notre Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, à Saint-Pierre, le XXVe jour de juillet de l’an M DCCC XCIV, de Notre Pontificat le dix-septième.

Léon XIII, Pape.

IXIntroduction

I
But et plan de l’ouvrage

La condamnation de la Vénérable Jeanne la Pucelle fut avant tout l’œuvre de l’Université de Paris, telle que l’avait faite le triomphe des Bourguignons en 1418. Cela n’est pas contestable quand on étudie la marche et la suite des actes du martyre. L’Université de Paris donne le branle ; elle demande, deux jours après la catastrophe de Compiègne, c’est-à-dire aussitôt que la nouvelle lui en arrive, que la prisonnière soit mise en jugement pour la foi ; elle suscite les acteurs, le duc de Bourgogne, le comte de Ligny, le roi d’Angleterre, — entendez le conseil qui gouverne en son nom ; — elle les presse, se plaint de leurs lenteurs ; elle va jusqu’à gronder Cauchon et le roi d’Angleterre, et dès le principe se déclare en termes tels que, ainsi qu’elle l’avoue, proclamer l’innocence de la sainte fille eût été pour elle un irréparable déshonneur.

Elle conduit le lugubre et glorieux drame. Cauchon est habituellement entouré de six de ses maîtres les plus renommés mandés de Paris ; il délibère avec eux et se règle d’après leurs conseils. Ce n’est pas assez : d’autres, les plus fameux, les députés au concile de Bâle, préfèrent laisser s’ouvrir, de la manière ridicule que l’on sait, l’assemblée pour laquelle ils soulèvent ciel et terre, plutôt que de ne pas faire une apparition à Rouen ; l’immense majorité des assesseurs se compose de gradués de l’Université de Paris ; on y compte de ses maîtres de renom. Après ses barbares qualifications des douze articles, les lettres au roi et à Cauchon qui les accompagnaient, ceux qui furent à la suite appelés à délibérer étaient moralement contraints de lui faire écho, sous peine de s’exposer à une mort qui n’aurait pas sauvé l’accusée. Si quelque chose pouvait excuser les horreurs dont les Anglais se rendirent coupables, lorsque, à la suite de la scène de Saint-Ouen, leur cruelle attente de brûler la sorcière fut un moment déçue, ce serait, avec les déterminations sur les douze articles, les nouvelles instances que faisait l’Université pour Xque la notable et grande réparation qu’elle demandait ne subît pas une dilation très périlleuse et que l’affaire fût brièvement menée à fin1.

Quelle était la cause de tant de haine ? Comment expliquer une rage si obstinée ? Le terme n’est pas excessif. L’on ne peut s’en rendre compte que par une double considération. D’un côté, l’Université de Paris, à partir du moment où elle s’est définitivement déclarée pour l’antipape Clément VII, a revendiqué l’hégémonie dans l’Église et une suprématie réelle devant laquelle tout le reste de la Chrétienté, sans excepter les évêques et les Papes, devait plier. Son raisonnement était celui-ci : C’est à la science à déterminer le vrai et le faux, le juste et l’injuste ; or, la science est le privilège incontestable de l’Université de Paris ; donc, c’est à l’Université de Paris à déterminer le vrai et le faux, le juste et l’injuste. Les Papes et les évêques sont pour authentiquer, promulguer, faire exécuter ce que la science, ou l’Université de Paris, puisque c’est tout un, a doctrinalement formulé. C’est, comme on le voit, le système ressuscité par ceux qui, aujourd’hui, se disent les intellectuels.

À cette première considération, il faut en joindre une seconde. L’Université de Paris, ainsi que cela résulte d’une pièce qui sera citée dans la suite, avait exclu de son sein tout ce qui était Armagnac. Ce n’était pas le nombre à beaucoup près, mais c’était l’élite. Elle comptait donc dans son sein ceux qui avaient fait la force du parti bourguignon et avaient immensément contribué à le créer. Grand nombre avaient souffert le bannissement pour la cause. À la mort de son idole, Jean-sans-Peur, la corporation avait pris l’engagement de ne rien négliger pour le venger et pour exclure à tout jamais du trône celui qu’elle regardait comme l’indubitable meurtrier, le dauphin Charles ; elle ne recula pas devant la perspective de faire de la France une province anglaise. Après avoir été appelée au conseil d’où sortit le parricide traité de Troyes, elle s’employa ardemment à le faire passer dans les faits. Elle s’inféoda au parti anglais, faisant de ses succès ses succès, de ses alarmes ses alarmes.

Qu’était, par suite, la mission de la Vénérable, sinon un coup de foudre que le Ciel assénait directement sur la tête de l’orgueilleuse école ? La jeune fille était miraculeusement envoyée pour imposer la soumission à ce duc de Bourgogne, objet des constantes adulations des maîtres parisiens, préconisé comme l’honneur des fleurs de lys ; elle venait pour expulser ce roi anglais que ces mêmes maîtres prônaient comme le seul héritier légitime de la couronne de France ; il fallait reconnaître pour roi ce XIdauphin viennois tant de fois signalé par l’Alma Mater comme l’ennemi à poursuivre. Aux yeux de l’Université, mais non pas aux yeux de la Vénérable, Jeanne avait donc pour mission de faire triompher ces Armagnacs tant de fois signalés à la haine des multitudes, et qui, en réalité, la méritaient par leurs incroyables excès.

Pareille mission ne pouvait pas venir du Ciel. Elle blessait les maîtres parisiens dans tout ce qui leur tenait à cœur. Qu’allaient devenir, sous la domination que la Vierge venait imposer, ces bénéfices, pivot de l’existence des gradués, disent les auteurs du Cartulaire ? La plupart des possesseurs les devaient en grande partie à l’appui de ceux que Jeanne venait combattre, ou en attendaient pour l’avenir. À la passion politique, de sa nature si aveugle, s’ajoutait le coup bien plus sensible porté aux prétentions de l’Université dans l’ordre religieux. Reconnaître la mission surnaturelle de la Vénérable, c’était avouer que l’Université, telle qu’elle se composait depuis 1418, non seulement avait erré, mais qu’elle avait entraîné dans l’erreur Paris et, autant qu’il avait été en elle, la France entière. Le Ciel réprouvait donc ces apologies du parti bourguignon poussées jusqu’à la frénésie ! Il réprouvait tant de prosternements devant l’étranger ! Tant d’appels faits pour venger le meurtre de Montereau ! Tant d’apologies du traité de Troyes ! Tant de serments d’en observer les stipulations !

Devant une déviation si capitale, si prolongée, si féconde en calamités indescriptibles, que devenait cette autorité sans pareille que s’arrogeait l’Université ? Le soleil de la Chrétienté ne s’était pas seulement obscurci durant un quart de siècle ; il n’avait — ce qui est bien pire — dardé qu’une lumière trompeuse ; il n’avait fait qu’égarer ceux qui s’étaient mis à marcher à sa lumière. Faire pareil aveu, déclarer que le Ciel l’imposait, ce qui était une conséquence de la mission surnaturelle de la Pucelle, paraissait, aux yeux de l’Université, un vrai suicide. L’Université de Paris était incapable de le faire.

Là, et pas ailleurs, est la cause de la haine de l’Université de Paris, la raison des poursuites si acharnées de la corporation contre la Vénérable. Les auteurs du Cartulaire ont inséré dans leur gigantesque monument une dissertation où ils en présentent d’autres. Elles diminuent très notablement l’héroïne, à nos yeux, fort injustement. Nous nous permettrons de les discuter.

Ce ne sera pas sans avoir rendu un juste hommage à un travail paléographique, peut-être le plus vaste de notre siècle. Personne ne pouvait mieux l’entreprendre et conduire à bonne fin que l’archiviste du Vatican, le R. P. Denifle. Le dépôt confié à sa garde renferme les plus menues XIIpièces en matières bénéficiales, puisque Rome alors ou en faisait ou en approuvait la collation. Le R. Père Dominicain a pour collaborateur M. É. Chatelain, bibliothécaire de la Sorbonne ; tous les archivistes de l’Europe, ne fût-ce qu’à titre de réciprocité, sont heureux de transmettre à un érudit de cette portée tous les renseignements demandés. Le Ministère de l’instruction publique pourvoit aux frais de l’impression, qui ne laisse rien à désirer. Les auteurs du Cartulaire redressent ceux qui ont écrit avant eux sur la vieille Université de Paris, et par une conséquence naturelle ceux qui, n’ayant à s’en occuper qu’accidentellement, ne pouvaient que s’en rapporter à ceux qui en avaient fait l’objet immédiat de leurs travaux. Toute histoire particulière touche par bien des points à des histoires plus générales qu’il est impossible d’approfondir. Les erreurs de ceux qui sont réputés les maîtres, et même les méprises personnelles, se glissent plus facilement sur ces confins. Les auteurs du Cartulaire m’apprennent que je n’en suis pas exempt. Je serai d’autant plus heureux de faire des rectifications que, loin d’atteindre les points que j’ai voulu mettre en lumière, plusieurs de ces rectifications les confirment. Les savants auteurs ne sont pas exempts non plus de ces erreurs ; celles qu’ils ont émises sur la Vénérable, et on pourrait en signaler au moins quelques autres, tiennent à semblable cause. Elles n’entament pas plus le grand monument qu’ils ont déjà presque entièrement parachevé, que quelques pierres d’un grain moins beau ou moins bien sculptées, que l’on pourrait signaler çà et là dans l’église Notre-Dame de Paris ou Notre-Dame de Chartres, n’empêchent qu’elles ne soient des chefs-d’œuvre d’architecture. Du Cartulaire l’on pourra dire Mole sua stat [elle tient par sa propre masse], quand même la dissertation sur Jeanne d’Arc en serait entièrement effritée.

Sa Sainteté Léon XIII, dans le bref dont elle a bien voulu honorer la Vraie Jeanne d’Arc, daignait recommander de réfuter ceux qui, dépouillant les exploits de la très magnanime et très pieuse Vierge de toute inspiration de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d’une force purement humaine, et encore, ceux qui, de son inique condamnation portée par des hommes ennemis acharnés du Saint-Siège, osent bien faire un sujet d’incrimination contre l’Église ; double aspect qui, s’il n’est pas nié ouvertement par les auteurs du Cartulaire, ne laisse pas d’être obscurci par eux. Revenir sur ce qui a déjà été indiqué dans le second livre de la Pucelle devant l’Église de son temps, établir que l’unique cause de la haine mortelle vouée à la Libératrice par l’Université, c’était la leçon donnée au nom du Ciel par la vierge à la corporation qui se targuait d’être l’Église dans sa partie la plus éminente, montrer que dans la condamnation de la céleste envoyée l’Université a fait une nouvelle application XIIIde cette intolérable prétention, c’est entrer dans les vues du Vicaire de Jésus-Christ ; le vrai motif, mis en lumière, rendra plus manifeste la réfutation des prétextes mis en avant pour couvrir la cause réelle. Pour s’en rendre compte, il est nécessaire de connaître le rôle revendiqué dans l’Église par les maîtres parisiens, depuis qu’ils s’étaient ralliés définitivement à l’obédience avignonnaise, le rôle qu’ils avaient joué dans l’État. De là les trois livres du présent travail : l’Université de Paris dans l’Église au temps de Jeanne d’Arc, son rôle dans l’État durant la même période, enfin la discussion des motifs allégués par les auteurs du Cartulaire.

Une histoire complète de l’Université dans l’ordre religieux et politique durant cette période, peut-être la plus désastreuse pour l’Église et la France, demanderait des volumes, car l’Université y tenait le premier rang. L’on ne trouvera ici que ce qui est requis pour le but proposé, l’explication de la haine de la fameuse école contre la Pucelle.

Le régime de l’Université était très complexe ; il ne sera pas inutile d’en donner quelque idée.

II
Organisation de l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc

L’Université de Paris, État dans l’État, formait une sorte de république fédérative composée, comme d’autant d’États fédérés, des quatre Facultés et des quatre nations. Les quatre Facultés étaient celles de théologie, de droit canon, de médecine, des arts. Appartenaient à la Faculté des arts tous ceux qui n’étaient pas docteurs dans les trois premières Facultés ; on comptait dans la Faculté des arts des bacheliers et licenciés en théologie, en médecine, en décrets. La Faculté des arts était par suite beaucoup plus nombreuse que les trois autres réunies.

Les quatre nations étaient la nation de France, de Picardie, de Normandie, d’Angleterre, qui, à partir de Charles VII, fut appelée nation d’Allemagne. La nation de France renfermait plus de sujets que les trois autres ensemble. Chaque nation, la Normandie exceptée, se subdivisait en provinces ou tribus.

À la tête de chaque nation se trouvait un procureur, élu chez les unes tous les mois, chez toutes au moins annuellement. Chaque nation avait ses lieux de réunion, son trésor, ses fêtes, délibérait sous la présidence de son procureur, traitait de ses intérêts particuliers, arrêtait le rôle à XIVenvoyer au Pape pour désigner les sujets à pourvoir de bénéfices, parfois envoyait des députés en son nom propre.

Les Facultés avaient à leur tête un doyen, sous la présidence duquel elles délibéraient. La Faculté des arts avait l’honneur de fournir à l’Université son suprême magistrat, le recteur, qui remplissait dans son sein les fonctions des doyens dans les autres. Par suite, le recteur était maître ès arts sans doute, mais n’était docteur dans aucune des Facultés supérieures, disposition singulière qui remettait à des hommes non encore arrivés la surintendance de la corporation entière.

Le recteur était élu tous les trois mois par les procureurs des quatre nations, qui juraient de donner leurs suffrages à celui qu’ils croiraient devoir être plus utile à l’Université. Le recteur convoquait les assemblées plénières de l’Université, proposait les sujets des délibérations et concluait. Il avait, en outre, un droit d’inspection générale sur le corps tout entier. Des honneurs extraordinaires lui étaient rendus, puisqu’il avait le pas sur l’évêque lui-même. Dans les grandes cérémonies, il apparaissait entouré des quatorze bidels de l’Université. Les bidels étaient les exécuteurs des ordres du recteur, des procureurs, des doyens ; ils transmettaient les dispositions arrêtées, et sans doute faisaient aussi leurs rapports sur les divers incidents survenus dans les écoles.

Le chancelier, longtemps le rival du recteur, avait une position beaucoup plus stable. Le chancelier du chapitre de Notre-Dame était de droit le chancelier de l’Université ; il était par suite inamovible ; c’est lui qui délivrait les titres aux gradués ; ce qui fait écrire à Gérard Machet, dans une de ses lettres, que sur le chancelier repose l’édifice tout entier de l’Université, encore qu’un religieux mendiant, pour avoir dit en chaire qu’il était le plus haut personnage de l’Université, ait été contraint de se rétracter.

Pour qu’une décision fût celle de l’Université, il fallait qu’elle eût été délibérée et acceptée par la totalité ou la majorité des Facultés ; le recteur les convoquait, proposait la question à aborder ; les Facultés se retiraient dans leurs salles respectives pour en délibérer, et rentraient ensuite en séance générale.

Parfois on remettait aux Facultés compétentes le soin d’étudier la question et de donner leur appréciation. Le jugement porté était soumis à l’assemblée plénière. S’il était ratifié, il devenait le jugement de l’Université. Tel fut celui que la Faculté de décret et de théologie rendirent sur les douze articles, censés le résumé des aveux de la Pucelle.

L’Université s’attachait ses suppôts par des serments qui les liaient pour tout le reste de leur vie. Ils juraient d’obéir au recteur et au procureur XVde la nation, à quelque dignité qu’ils fussent promus2. Plusieurs élèves de l’Université, Alexandre III, Innocent III, d’autres encore, occupèrent la Chaire de saint Pierre. Les hauts dignitaires ecclésiastiques de France avaient étudié la plupart dans l’Université de Paris. Elle poussait ainsi ses racines dans tout le royaume, et bien au delà.

Fille aînée du roi, ainsi qu’elle aimait à s’appeler, elle ne pouvait être jugée que par son père ; elle jouissait d’immenses immunités qui s’étendaient à tous ses suppôts, libraires, parcheminiers, enlumineurs, jusqu’aux courriers envoyés dans les provinces pour les relations des écoliers et des maîtres avec leurs familles. Deux conservateurs, l’un des privilèges apostoliques, choisi parmi les évêques de Senlis, de Meaux, de Beauvais, l’autre des privilèges royaux, ordinairement le prévôt de Paris, devaient, sous la foi du serment, veiller à la conservation de ses prérogatives. Elle y veillait elle-même avec le soin le plus jaloux, suspendait ses leçons et les prédications dans les églises quand elle se croyait lésée, et n’obtenait pas la justice qu’elle prétendait lui être due.

Il est nécessaire de se rendre compte de cette sorte d’omnipotence, et du rôle qu’affectait la corporation dans l’Église et dans l’État, pour comprendre la fureur avec laquelle elle s’est jetée sur la jeune fille dont la mission divine infligeait à son orgueil une humiliation d’autant plus sensible qu’elle venait du Ciel, dont les maîtres parisiens se constituaient les interprètes. De là nos deux premiers livres, répétons-nous.

Notes

  1. [1]

    Voir la Vraie Jeanne d’Arc, V, livres I et IV ; voir Quicherat, I, 8-19 et 407-411.

  2. [2]

    Du Boulay, III, p. 577 :

    Obedictis rectori Universitatis et procuratori vestræ nationis ad quemcumque statum deveneritis.

    [Obéissez au recteur de l’Université et au procureur de votre nation, quel que soit l’état auquel vous parviendrez.]

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