Livre III : Des raisons alléguées par les auteurs du Cartulaire pour excuser l’Université
163Livre III Des raisons alléguées par les auteurs du Cartulaire pour excuser l’Université
Chapitre 1 Existence de la loi salique ; protestation contre le traité de Troyes
Texte du Cartulaire
Les maîtres qui demeuraient à Paris, fascinés la plupart par le duc de Bourgogne, avaient embrassé son parti, c’est-à-dire celui des Anglais, considérant leur roi légitime Charles VII comme un ennemi du royaume. Ce revirement que nous comprenons avec peine, fut alors accepté sans difficulté ; il faut concevoir une époque avec les idées de l’époque elle-même. En fait, la domination des Anglais avait été voulue par le roi légitime Charles VI, bien entendu forcé par les Anglais, comme le raconte Jacques Gelu ; le Parlement, l’Université, la 164plupart des villes prises par les Anglais, l’avaient approuvée ; en un mot elle était consacrée par le traité de Troyes, que les maîtres, comme les autres, avaient, à plusieurs reprises, juré d’observer. Les suppôts de l’Université pensaient alors qu’ils pouvaient changer de maison royale aussi simplement que les modernes changent la forme de leur gouvernement. Le Pape lui-même n’a jamais blâmé cette opinion des maîtres, quoiqu’il les exhortât à la paix, sans accepter le traité de Troyes.
À ces assertions un peu obscures nous croyons pouvoir opposer les assertions suivantes : 1° l’existence de la loi salique frappait de nullité le traité de Troyes ; 2° le traité a trouvé beaucoup plus d’oppositions que l’on ne le dit ; 3° Martin V indirectement et implicitement, Eugène IV explicitement, l’ont déclaré invalide.
I
§1 L’existence de la loi salique prouvée par une suite de faits, reconnue d’abord par le roi d’Angleterre, résultait des idées que les Français se formaient du caractère surnaturel de la couronne de France, de la destinée du royaume
La loi salique excluait les femmes du trône, et par là étaient renversées les prétentions d’Édouard III, qui, avant le traité de Troyes, réclamait la couronne comme lui venant de sa mère Isabelle, fille de Philippe le Bel ; elle attribuait la couronne au plus proche parent mâle du roi défunt par ordre de primogéniture.
Du baptême de Clovis, 496, au traité de Troyes, 1420, près de mille ans s’étaient écoulés, et aucune femme n’avait été appelée à porter la couronne de France, autrement qu’en qualité d’épouse du roi régnant. C’est en 987 que Hugues Capet fut salué du titre de roi de France ; il s’était donc écoulé près de neuf demi-siècles, et c’était toujours le fils aîné, ou le plus proche parent mâle du roi défunt qui avait été appelé à monter sur le trône.
Plusieurs faits récents avaient sanctionné l’exclusion des femmes. Louis le Hutin était mort le 7 juin 1315. Il laissait de sa première femme, Marguerite de Bourgogne, une fille, Jeanne ; et il laissait enceinte la seconde, Clémence de Hongrie. Une assemblée de notables nomme comme régent le frère du roi défunt, Philippe, en attendant que l’on sache si c’est à un fils ou à une fille que la reine donnera le jour. Ce fut un fils, qui fut salué du nom de Jean Ier. Il ne vécut qu’une semaine. Le duc de Bourgogne réclama la couronne pour sa nièce Jeanne, fille de la première femme de Louis le Hutin. Une assemblée composée de presque tous les prélats du royaume, d’une grande partie de la noblesse, des bourgeois plus notables de Paris, après avoir compulsé les lois et les coutumes du royaume, déclare que les femmes ne peuvent pas succéder 165à la couronne, et appelle à régner le second des fils de Philippe le Bel, Philippe le Long.
Philippe le Long meurt à son tour le 3 janvier 1323 à vingt-huit ans, sans postérité masculine ; mais il laisse trois filles. Sans aucune opposition, son frère, le troisième fils de Philippe le Bel, ceint la couronne. Il ne la porta pas longtemps ; la malédiction poursuivait la race du persécuteur de Boniface VIII. Charles le Bel mourait le 1er février 1328. En attendant que l’on sache le sexe de l’enfant que sa veuve porte dans son sein, le plus proche parent, Philippe de Valois, exerce la régence. Ce fut une fille ; la première branche des Capétiens avait pris fin, Philippe VI inaugurait la branche des Valois.
Les juristes anglais élevèrent des réclamations en faveur d’Édouard III, petit-fils par sa mère de Philippe le Bel. Leurs arguties furent repoussées dans une assemblée de la nation ; les droits du Valois furent reconnus par le prétendant lui-même, qui, en 1329, fit hommage à Amiens pour la Guyenne et les terres qu’il tenait en fief de la couronne de France. Gerson, dans son Dialogue entre un Anglais et un Français sur les prétendus droits de l’Anglais à la couronne, affirme qu’Édouard confirma cet hommage personnel par un écrit daté de Londres, du 13 mars 1330.
Édouard III, en commençant la guerre, ne se disait pas roi de France ; il ne prit ce titre que pour faire tomber les scrupules des Flamands, qui craignaient d’encourir l’excommunication, s’ils attaquaient le roi de France321.
Les auteurs du Cartulaire nous disent qu’il faut juger une époque avec les idées de l’époque elle-même ; or les idées que les Français avaient de la France excluaient les femmes de la succession à la couronne. Ces idées sont exposées dans le dialogue de Gerson, qui vient d’être cité. D’après le chancelier, la France est un royaume privilégié, orné de dons et de prérogatives à part qui ne peuvent pas être conférées à une femme. Ses fondements reposent sur la foi du Christ ; un ange apporta du ciel les lys et la sainte ampoule ; il est notoire qu’une fois sacrés, les rois de France guérissent de certaines maladies par le seul attouchement de leurs mains. Or les femmes sont exclues du ministère sacré ; l’entrée de l’église leur est défendue jusqu’à leurs relevailles. À combien plus forte raison ne peuvent-elles pas recevoir l’onction du chrême de la sainte ampoule, imposer les mains. Gerson avait développé ces mêmes idées en 1405, dans un sermon devant le roi. Les paroles de l’Apôtre : Celui qui résiste au pouvoir résiste à l’ordre établi par Dieu, sont, d’après lui, plus spécialement 166vraies du roi de France, parce que son pouvoir est plus spécialement approuvé et voulu de Dieu. L’onction de l’huile de la sainte ampoule lui communique une dignité qui tient de celle du prêtre et du pontife. Lui résister c’est se mettre en opposition avec les miracles par lesquels le Ciel a marqué en France la dignité royale ; c’est en quelque sorte être schismatique322.
Ces idées n’étaient pas particulières à Gerson. Nous les avons trouvées dans Thomassin323. Elles sont exprimées dans de nombreuses pièces de l’Université citées dans le Cartulaire. Pie II dit hautement, dans ses Mémoires, que les Français nient la qualité de roi de France à celui qui n’a pas reçu l’onction de l’huile de la sainte ampoule324. Il ne s’agit pas de discuter la vérité du fait de la sainte ampoule apportée du Ciel, mais de constater les croyances de l’époque. La croyance universelle en France était, comme l’affirme Pie II, que le roi de France était constitué comme par une sorte de sacrement, qui tenait de celui qui fait les pontifes, ainsi que l’a dit Gerson. Les femmes, incapables du sacrement de l’ordre qui fait les prêtres et les pontifes, étaient, dans la pensée des Français de cet âge, incapables de cette sorte de huitième sacrement, institué divinement, d’après eux, pour constituer le roi de France.
Les Papes ont proclamé que la France, fille aînée de l’Église, en était le bouclier et l’épée ; elle avait comme une mission particulière de couvrir le Père commun de la Chrétienté, et de protéger ses sœurs puînées dans leur détresse325. Pareille mission ne peut pas incomber à une femme. C’est précisément parce que Dieu voulait que la Pucelle fût un miracle de sa droite, tout à fait à part, qu’il a confié à une jeune fille la mission de relever un royaume où les femmes étaient exclues de la succession au trône326.
Aussi, dans le Dialogue de Gerson, déjà cité, à l’Anglais qui allègue que chez d’autres peuples les femmes portent le sceptre, le Français répond-il :
Soit ; la coutume et le consentement du peuple l’autorisent ; en France, la coutume et le sentiment universel de la nation y furent toujours opposés.
167Les provinces qui étaient censées former comme le cœur de la France, données en fief, faisaient retour à la couronne, si le feudataire mourait sans descendance masculine. On en eut un exemple remarquable trois ans avant le traité de Troyes. Le duc de Berry, le troisième oncle de Charles VI, mourait en 1417 : il laissait deux filles mariées, l’une au duc de Bourbon, l’autre au comte d’Armagnac, deux gendres qui n’étaient pas disposés à laisser périmer leurs droits. L’une et l’autre avaient des fils à la mort du duc ; cependant, observe le religieux de Saint-Denis, le Berry revint à la couronne sans aucune contestation327. C’était un fief masculin, par opposition à d’autres provinces annexées à la couronne avec leurs coutumes et leurs lois, qui en faisaient des fiefs féminins.
Le légat du pape au congrès d’Arras développera, nous allons le voir, d’autres raisons qui justifient ce que Juvénal des Ursins écrit du traité de Troyes, que
toutes gens d’entendement doivent le tout réputer de nulle valeur.
II
§1 Résistances au traité de Troyes, même en Champagne
Les membres de l’Université et du Parlement qui suivirent Charles VII pensaient comme Juvénal des Ursins. S’ils n’étaient pas le nombre, ils étaient l’élite.
La province où le traité fut accueilli avec plus de faveur fut la Champagne ; le soir de la conclusion, quinze cents bourgeois de Troyes en juraient l’observation à la cathédrale. Châlons, Reims, marchèrent avec Troyes. Mais même en Champagne, il y eut d’héroïques résistances. Les habitants de Mouzon, de Beaumont et de quelques autres places, étaient encore français en 1428. Quand leurs murailles furent impuissantes à les protéger, ils préférèrent s’exiler plutôt que de devenir anglais. L’historien Zantflet témoigne qu’
ils allèrent à refuge dans le pays de Liège, où ils reçurent un accueil digne de leur fidélité328.
§2 Autour du duc de Bourgogne
Il y eut des résistances dans l’entourage du duc de Bourgogne.
Il fallut qu’il donnât à plusieurs gens attachés à sa personne l’ordre formel de jurer cette paix qui leur semblait une trahison. Il eut beaucoup de peine à décider Jean de Luxembourg et Louis, son frère, évêque de Thérouanne : Vous le voulez, dirent-ils, nous prêterons ce serment, mais nous le tiendrons jusqu’à la mort.
Ils n’y furent que trop fidèles. De moins illustres serviteurs, qui avaient passé de longues années dans la maison 168de son père, le quittèrent et s’en retournèrent tristement chez eux. Dans tout son duché de Bourgogne, les villes refusèrent de prêter serment au roi d’Angleterre329.
Le mariage des deux sœurs du duc avec Bedford et Arthur de Richemont, arrêté à Amiens, se célébra à Troyes, au lieu de Dijon, parce que l’on savait que les Bourguignons voyaient de mauvais œil des alliances qui consolidaient le parricide traité.
Melun, Meaux, avant de se rendre à l’Anglais, soutinrent des sièges dont ne donnent qu’une idée fort légère les sièges soutenus dans nos derniers désastres. Tournay, isolé au milieu des possessions bourguignonnes, resta toujours français.
§3 En Normandie
La Normandie, après avoir conquis l’Angleterre par son duc Guillaume, avait été gouvernée par les rois d’Angleterre, ses successeurs, de 1066 à 1204. Cependant, quel siège héroïque que celui que soutinrent les habitants de Rouen avant de se rendre à l’Anglais ! Tous les nobles, le seul Bouteiller excepté qui en fut honni, quittèrent leur pays plutôt que de se soumettre à l’envahisseur. Il est vrai que la reddition de Rouen précéda de seize mois le traité de Troyes ; mais pareille résistance dit assez combien dut paraître odieux le pacte qui enlevait l’espérance. De fait, le brigandage pullula dans la Normandie tant que l’Anglais y régna. Les mesures les plus draconiennes n’en purent venir à bout ; il cessa comme par enchantement dès que la belle province redevint française330.
§4 Sentiment général
Encore que Paris, dans son fanatisme pour le duc de Bourgogne, se fût tourné vers l’Anglais afin de venger la mort de son idole, ce ne fut que pour éviter ce qu’il considérait comme un pis-aller. La conscience du carnage commis contre les Armagnacs, en 1418, faisait redouter aux Parisiens de terribles représailles. Ce fut d’abord à contre-cœur qu’ils apprirent les conditions du traité. Les négociateurs eux-mêmes disaient que c’était chose fâcheuse et blâmable de confier le gouvernement du royaume au roi d’Angleterre… ; ils trouvaient indécent que la fille du roi fût mariée sans le consentement du dauphin331.
Le témoin oculaire, le religieux de Saint-Denis qui nous fait connaître les sentiments produits par les préliminaires, décrit ainsi ceux qui se firent jour à la conclusion :
Beaucoup se plaignaient que par le traité, le dauphin fût privé de l’autorité royale, concédée au roi d’Angleterre, en faveur de Madame Catherine, fille du roi. D’autres soutenaient qu’il n’était pas étonnant qu’on privât le dauphin 169d’une pareille autorité… Jusqu’à présent, il avait tenu sous les armes un grand nombre de gens de guerre, non pour la défense des habitants du royaume, mais à leur détriment et pour leur faire subir des maux intolérables. D’autres, plus éclairés, mais en petit nombre, attribuaient une telle révolution dans un si grand royaume à une disposition de la divine Providence, disant avoir vu dans les annales de la France que cette révolution avait été prédite au roi en l’année (pas de date) par révélation divine, s’il ne savait pas se soustraire aux conseils pervers des hommes de cour et ne gouvernait pas ses sujets avec plus de douceur. La multitude, composée d’hommes rudes et grossiers, répétait qu’entre deux peuples si différents de langage, de lois, de mœurs, que l’étaient les Anglais et les Français, la paix ne saurait durer longtemps.
Pour faire cesser ces discours, il fut défendu, au nom du roi, et publié par la voix du héraut, sous les peines réservées aux traîtres, que personne ne tint des propos hostiles à la paix332.
Malgré toutes ces mesures, Bedford exigeait, en 1423, un nouveau serment de fidélité, de la part des plus humbles classes de la société comme des plus hautes. Or, le Parfait Clerc, si hostile aux Armagnacs, écrit dans son journal :
Les uns le firent de bon cuer, les autres de très malvese volonté333.
Les conspirations que le gouvernement anglais eut à déjouer à Paris jusqu’en 1436, particulièrement après l’apparition de la Pucelle, prouvent que si dans la capitale le grand nombre adhérait, dans les commencements surtout, au traité de Troyes, il y resta toujours un notable parti ennemi de l’étranger. L’Université, plus puissante que jamais, de l’aveu des auteurs du Cartulaire, faisait la principale force de l’envahisseur. On a vu comment elle applaudissait à ses triomphes et poussait à réduire le parti national à l’impuissance. Ici encore, elle agissait à l’encontre des Papes, qui ne voulaient pas que la fille aînée de l’Église devînt une province anglaise.
III
§1 Martin V ne reconnaît pas le traité de Troyes
Les Papes n’ont cessé de faire d’incessants efforts pour arrêter l’effusion de sang dans cette inexpiable guerre de Cent ans. Des deux côtés c’était le sang de leurs fils qui coulait.
Cependant, le traité de Troyes, notifié à Martin V, n’obtint pas l’approbation 170dont il fut l’objet de la part de l’empereur Sigismond et d’autres princes. Ce ne fut pas une protestation formelle et expresse ; elle aurait été inutile pour notre pauvre pays, et elle aurait aliéné au pontife la cour anglaise, qui, dans le gouvernement de la France, se montrait beaucoup plus favorable au Saint-Siège que ne l’était le parti du dauphin. Les annates, que Charles VII continua à vouloir supprimer jusqu’en 1425, avaient été rétablies lors du triomphe des Bourguignons, et avaient été maintenues durant la domination anglaise. Le roi d’Angleterre, avons-nous dit, n’envoya ses ambassadeurs à Bâle que trois ans après l’ouverture du Concile, lors de la réconciliation momentanée du pape et de l’assemblée. Henri V avait promis de modifier en Angleterre les entraves fort étroites qu’y rencontrait l’exercice de la juridiction pontificale. Ni le conseil royal, ni Cauchon, croyons-nous, qui devait être le principal inspirateur de la politique anglaise ecclésiastique, ne partageaient, vis-à-vis du Saint-Siège, les doctrines et les projets subversifs de l’Université de Paris. Pareil état de choses ne fait que mieux ressortir, et l’amour des Papes pour la France, et la haute prévoyance qui ne leur permet pas de sacrifier l’avenir au mécontentement que leur causent les tracasseries et les difficultés du moment. Ils ont jugé notre pays avec la bienveillance de Léon XIII, quand il écrivait que, chez nous, les mutineries, ou même les révoltes contre les Vicaires de Jésus-Christ, ne furent jamais le fait de toute la nation, et ne furent jamais de longue durée : Nec tota, nec diu desipuit334.
§2 Il proclame indirectement et implicitement qu’il est invalide
Ainsi la jugeait Martin V quand il refusait de ratifier le traité de Troyes et le déclarait virtuellement nul. C’est ce qu’il faisait par les lettres qu’il écrivait au conseil royal d’Angleterre à la suite de la mort d’Henri V ; par celles qu’il adressait à Charles VII lorsque, peu de temps après, à la mort de son père, il prenait le titre de roi de France.
Après avoir rappelé au conseil royal d’Angleterre les promesses du monarque défunt, il le presse de faire la paix avec le royaume de France ; il demande que ces deux royaumes, boulevards et ornements de la Chrétienté, soient unis par des traités honorables pour les deux parties335. Il n’y avait pas de traité à conclure si le traité de Troyes était valide, puisqu’il n’y avait qu’un seul et même roi.
À Charles VII, que le parricide traité bannissait à jamais de France, Martin V écrit en termes fort touchants sur les devoirs que lui imposent la royauté et sa patrie, dont il doit être le père. Il va jusqu’à lui dire que si la mort avait surpris son père dans la prospérité d’un règne très florissant et en parfait état de santé, il 171faudrait louer Dieu de l’avoir appelé d’un royaume de la terre au royaume du ciel : à combien plus forte raison, lorsque l’on pense à l’ancienne fortune de la maison royale, à l’infirmité du défunt, et aux difficultés dans lesquelles il le laisse, lui le pontife, Charles, et tous ceux qui l’aimèrent !
§3 L’invalidité explicitement proclamée par le bienheureux Nicolas Albergati conformément aux instructions d’Eugène IV
Eugène IV proclama explicitement la nullité du traité de Troyes, que Martin V avait déclarée implicitement par les lettres qui viennent d’être rappelées et par d’autres encore. Eugène IV le fit par l’organe de son légat, le bienheureux Nicolas Albergati, envoyé par lui au congrès d’Arras, où il se trouva avec le cardinal de Chypre, délégué du concile de Bâle. Les instructions d’Albergati portaient qu’il devait travailler à amener une réconciliation universelle ; mais au cas où il ne pourrait pas l’opérer, il devait s’efforcer de détacher le duc de Bourgogne de l’Angleterre, et de le réconcilier avec Charles VII. C’est ce qui arriva. Les Français, en retour des concessions exorbitantes qu’ils faisaient, exigeaient que le roi d’Angleterre ne se dirait plus roi de France ; les Anglais étaient intraitables pour conserver à leur maître un titre que les rois de la Grande-Bretagne ont porté jusqu’aux premières années du XIXe siècle. C’est alors que le cardinal de Sainte-Croix, Nicolas Albergati et le cardinal de Chypre prirent à part les ambassadeurs anglais, et leur dirent que la demande des ambassadeurs français n’avait rien d’excessif, qu’en exigeant que le roi d’Angleterre cessât de s’intituler roi de France, ils ne faisaient que demander la renonciation à un titre qui ne lui appartenait pas ; ils en exposèrent les raisons. Cette déclaration avait lieu le 4 septembre ; les plénipotentiaires anglais se retiraient le 6, deux jours après.
Ce même jour, — continue la chronique de Tournay, — le cardinal de Sainte-Croix déduisait, devant les ambassadeurs du roi de France et les représentants du duc de Bourgogne, la thèse que les ambassadeurs anglais n’avaient pas voulu entendre. Il parlait en latin et Hugues, archidiacre de Reims, traduisait ses paroles en français : 1° Charles de Valois, fils du roi Charles, dernier trépassé, était et est vrai roi et héritier du royaume de France ; 2° ledit roi Charles VI n’était point en franche liberté, ni de bon sens. Il ne pouvait pas déshériter son fils de la couronne de France. Ayant fait serment, à son sacre, de ne pas démembrer le royaume, il n’avait pas, à plus forte raison, le droit de l’aliéner tout entier ; 3° les serments et les alliances du duc avec les Anglais étaient de nulle valeur. Issu de la maison de France, le droit et la nature lui imposaient le devoir de la soutenir ; 4° les cardinaux, s’il en était besoin, déliaient le duc de ses serments et de ses alliances336.
Ce que les légats 172avaient établi en séance semi-privée fut solennellement soutenu devant le congrès par Louis Le Gallois, docteur de Bologne337.
Le duc de Bourgogne résistait ; il alléguait que ses serments et son honneur lui défendaient de traiter en dehors des Anglais. Albergati insistait : il fut, assure-t-on, jusqu’à le menacer d’excommunication. Pour lui en montrer les effets, il se fit apporter un pain blanc. Ayant prononcé des paroles d’exécration sur ce pain, le pain devint noir, et reprit sa première couleur quand il les eut retirées. Quoi qu’il en soit de ce fait, beaucoup moins merveilleux que le miracle de la Pucelle, le duc finit par céder. Les conditions qu’il y mit, toutes dures qu’elles étaient, furent un bien relatif pour la France. Bedford mourut, en partie de chagrin, le 14 septembre, une semaine avant la solennité de la réconciliation, qui eut lieu le 21 septembre 1435. C’était la réalisation de la prophétie de Jeanne :
— Les Français gagneront une grande besogne que Dieu enverra aux Français contre les Anglais ; tout le royaume en branlera338.
C’était la confirmation par un saint, ou mieux par le Saint-Siège lui-même, de ce qu’elle avait dit souvent :
— Les Anglais n’ont aucun droit en France ; Charles, fils de Charles, est le vrai héritier du royaume.
Le pape, par l’entremise de son envoyé, défaisait, pour le bonheur de la France, l’alliance que l’Université, ennemie des prérogatives pontificales, avait tant contribué à nouer pour notre malheur.
Le pape nous tirait, par un moyen pratique, de l’impasse pour laquelle l’Université, dans ses ingérences multipliées, n’avait su apporter que des thèses générales, sans indiquer aucun moyen vraiment applicable.
L’on ne voit pas qu’elle ait songé une seule fois à rompre l’union des deux forces d’où étaient venus nos malheurs. On a vu comment, au contraire, au sujet de l’aventure de Glocester, elle s’était efforcée de la maintenir. Avant le saint légat, Nicolas Albergati, la Vénérable aussi s’était efforcée, par ses lettres, de séparer le duc de Bourgogne de l’alliance anglaise.
Au lecteur de juger ce que les auteurs du Cartulaire disent de la validité du traité de Troyes et de son acceptation.
173Chapitre 2 Du droit de l’Université d’examiner la Pucelle
Texte du Cartulaire
Les auteurs du Cartulaire continuent dans les termes suivants :
En second lieu l’examen de Jeanne et des affaires qui la concernaient devait être fait, puisque ses partisans eux-mêmes le réclamaient. Ainsi, l’auteur de la Sibylla Francica écrit en 1429 : Miror quod tam famosa in prosperis actis et agendis non probetur, cujus sit spiritus, et quod tam ardua et stupenda examinari et probari negligantur ab Ecclesia. [Il est étonnant qu’une telle renommée fondée sur des exploits passés et annoncés ne soit pas examinée pour savoir de quel esprit elle procède, et que de tels actes aussi élevés et extraordinaires n’aient toujours pas été examinés ni approuvés par l’Église.]
Henri de Gorkum, alors à Cologne, dans son opuscule sur Jeanne d’Arc, établit des propositions pour et contre elle, et ne parvient pas à émettre un jugement certain sur son compte.
Quelques-uns se demandaient si la Pucelle n’était pas une forme fantastique, et même l’auteur du Journal d’un bourgeois de Paris rappelle une créature qui était en forme de femme.
L’examen ne fut donc pas superflu. En 1428, l’Université avait exposé au pape Martin V qu’en vertu des privilèges apostoliques, il appartenait à l’Université de connaître et de décider dans les causes relatives aux hérésies ou opinions produites à Paris ou dans les environs. Le pape ne contesta pas ce droit, et quiconque sait quel rôle a rempli l’Université à travers les siècles ne peut le contester. Nous savons d’ailleurs que dans les procès de foi, les pays les plus reculés faisaient appel au jugement de l’Université de Paris.
174On pouvait excuser l’Université d’avoir conçu des soupçons sur Jeanne au début. Beaucoup d’erreurs et de superstitions étaient en circulation, comme le prouvent plusieurs traités De superstitionibus composés au XVe siècle. C’est pour convaincre (sic) et déraciner les superstitions et les erreurs que le pape Eugène IV érigea, en 1432, la faculté de théologie d’Angers. L’Université de Paris luttait encore en 1426 contre les actes de sorcellerie.
I
§1 Jeanne avait été examinée par des hommes aussi compétents que ceux de Paris, constitués en un tribunal supérieur à celui de l’évêque de Beauvais
Il n’est pas douteux que Jeanne et tout ce qui la concernait ne dût être soumis à un sérieux examen ; mais cet examen avait été fait quand l’Université l’entreprit avec l’esprit que l’on sait. Il avait été fait par un tribunal juridiquement supérieur à celui auquel l’Université demandait que la prisonnière fût remise, par un tribunal composé d’hommes aussi et plus compétents que les maîtres parisiens.
§2 Leur sentence si favorable avait été confirmée par les faits et l’admiration de la Chrétienté
La sentence, très favorable, avait été confirmée par les faits, par les plus hautes autorités, par l’Occident entier, en dehors du parti de l’Université.
L’Université, en demandant que Jeanne fût jugée par l’évêque de Beauvais, demandait que le suffragant appelât à son tribunal une cause jugée par son métropolitain. L’archevêque de Reims, métropolitain de Beauvais, avait jugé avec plusieurs évêques qui l’entouraient, avec Combarel, évêque de Poitiers, avec Robert de Rouvres, évêque de Séez, qui allait être transféré à Maguelone. Ils avaient pris l’avis de théologiens supérieurs comme savoir à ceux de Paris : tels Pierre de Versailles, Gérard Machet, Jordan Morin ; ils avaient jugé avec l’inquisiteur de la foi pour les États soumis à Charles VII. Un Dominicain, le R. P. Ducoudray, a établi que c’était Aimery. Si Turelure ne l’était pas encore, il devait le devenir et monter ensuite sur le siège de Digne. Le confesseur de la reine, le Franciscain Raphanel, ne devait pas tarder à occuper celui de Senlis. Les missions à lui confiées par Charles VII prouvent qu’à la sainteté il joignait le talent. Lambert devait le premier enseigner la théologie dans l’université de Poitiers ; le Dominicain Seguin en était le doyen quand, à la réhabilitation, il vint faire sa déposition sur la sainte fille. Mathieu Ménage ne devait pas être sans mérite, puisqu’il est délégué successivement à Bâle et à Ferrare.
§3 Les maîtres parisiens ne pouvaient pas l’ignorer ; Jeanne la leur a rappelée
L’accusée de Rouen avait raison de se prévaloir, ainsi qu’elle l’a fait plusieurs dans son procès, de l’approbation de pareils hommes. L’Université de Paris n’en comptait pas de plus doctes, ni de mieux posés dans l’opinion générale.
Ils ont procédé avec la plus grande maturité. L’examen a été long, 175profond, fait par beaucoup. Diu, multum, per multos, nous a dit Gerson.
La sentence a été connue au loin. On la trouve dans Eberhard de Windecke, trésorier de l’empereur Sigismond339, dans la Chronique de Tournay340, dans Thomassin341. Le Vénitien Giustiniani parle, dans une lettre qu’il écrit de Bruges à son père, des nombreuses questions posées à la jeune fille342 ; Alain Chartier décrit avec enthousiasme la lutte soutenue par elle avec ces hommes de doctrine343, qui ne veulent pas, en donnant une approbation irréfléchie, devenir la fable de leur parti et du parti ennemi.
À cette première approbation, s’étaient jointes celles de Gerson, de Jacques Gelu, du célèbre canoniste Jean de Mâcon, du docteur Quieville, l’on pourrait dire de la Chrétienté, qui, en dehors du parti anglo-bourguignon, n’avait qu’une voix pour reconnaître et admirer une envoyée du ciel dans la Vierge Libératrice.
§4 Ils la dédaignent et la flétrissent
L’on est en droit de s’étonner que les auteurs du Cartulaire parlent comme si ces approbations n’existaient pas, quand l’Université entreprit, de juger la Pucelle. Ils imitent l’Université de Paris, qui, dans ses lettres si violentes à Luxembourg et au duc de Bourgogne, ne daigne pas les mentionner. L’Université non seulement ne les mentionne pas, mais les flétrit en disant que tous les bons catholiques en ce connaissant regardent la sainte fille comme un monstre de scélératesse ; ce qui était dire que les bons catholiques étaient, en dehors d’elle, incapables de porter sur la Vénérable un jugement éclairé. Plus tard les maîtres parisiens furent plus explicites, puisqu’ils osèrent dire presque tout l’Occident infecté du virus de cette femme.
§5 Les partisans de la Pucelle ne demandaient pas cet examen
D’après les auteurs du Cartulaire, les partisans mêmes de la Pucelle demandaient qu’elle fût examinée. Cela est entièrement inexact si l’on parle du moment où la Pucelle fut prise. Il est impossible d’exprimer une foi plus vive dans la mission divine de la Vénérable que dans les oraisons composées pour sa délivrance344. Ce que l’Université reproche à la prisonnière, c’est d’être l’occasion d’actes d’idolâtrie par les honneurs qu’on lui rend. D’Estivet prétend que dans son parti, elle est de son vivant honorée comme sainte, la plus sainte des femmes après Notre-Dame345, etc. Pareilles exagérations prouvent que les partisans de Jeanne 176n’avaient pas besoin d’un nouvel examen pour être fixés sur l’esprit qui animait la Vénérable.
§6 Du Clerc de Spire et d’Henri de Gorkum
Appeler partisans de la Pucelle des écrivains étrangers à la France, parce qu’ils se déclarent pour la mission divine de la Vierge, est user d’un terme impropre, qui dans le cas présent fait croire que ceux qui marchaient à la suite de la Libératrice doutaient de cette mission. C’est prêter au parti français les sentiments du clerc extravagant de Spire, qui, en septembre, deux mois après le sacre, ne savait pas si le sacre avait eu lieu346. À combien plus forte raison pouvait-il ignorer les examens si sérieux auxquels Jeanne avait été soumise ! Au reste, prise dans le contexte, la phrase est surtout une sorte d’entrée en matière, par laquelle l’auteur explique à son entourage pourquoi il a composé son épais fatras.
L’on ignore si Henri de Gorkum a composé son petit traité avant, ou après le sacre. Il répète qu’il n’écrit que d’après ce que racontent des personnes dignes de foi. C’est une des raisons de la circonspection du théologien qui, malgré l’autorité des témoins, devait toujours se méfier du récit des merveilles inouïes qui se passaient aux bords de la Loire ou de la Seine ; il y avait loin, à cette époque, de la Loire à Cologne. Henri de Gorkum, qui, d’après les auteurs du Cartulaire, mourut en 1431, et non pas, comme le dit Trithème, en 1460, avait longtemps enseigné à Paris. Il quitta l’école parisienne seulement en 1419, disent-ils encore ; après avoir vu par conséquent les massacres de l’année précédente. N’est-ce pas pour ne froisser aucun de ses anciens collègues qu’il a donné à son travail la forme d’apparence contradictoire dont il l’a revêtue ? Il expose successivement les raisons pour et contre le merveilleux personnage, en laissant au lecteur de conclure. Encore que les raisons contre soient exposées dans toute leur force, il indique bien qu’il sent leur peu de solidité, puisqu’il les conclut par ces paroles :
L’on voit de quelles couleurs les partisans de ce sentiment pourraient revêtir leur manière de voir347.
Colorer, employé métaphoriquement, signifie donner la fausse apparence, les dehors seulement, d’une réalité autre que celle qui existe réellement. Par suite le célèbre théologien de Cologne indique bien quel est son vrai sentiment.
La question si Jeanne était un ange ou un homme, si elle appartenait au sexe masculin ou féminin, n’a guère été que l’expression de la surprise 177causée par les merveilles qu’elle promettait de réaliser, et qu’elle a réalisées en effet. Le parti français n’en douta pas, surtout après l’inspection de Poitiers. Parmi tous les contemporains étrangers, qui en si grand nombre ont parlé de Jeanne, le théologien de Cologne est le seul qui fasse connaître qu’on s’est posé la question, qu’il résout de plano. Quant à l’expression du Parfait Clerc faussement qualifié de bourgeois : Une créature en forme de femme qu’on nommait la Pucelle, qui était, Dieu le sait, ce n’est que l’expression de son dépit et de sa haine, de son impuissance à s’expliquer les faits qui l’offusquent. Qui était, Dieu le sait, porte sur ce qui précède, qu’on nommait la Pucelle348. Il en parle constamment comme d’une femme. Il dit même qu’on vit à son supplice tout ce qui doit être en une femme.
II
§1 L’Université a condamné Jeanne avant de l’entendre
L’Université n’a examiné la Pucelle que pour la condamner ; elle l’a condamnée même avant de l’avoir vue et entendue. La sommation adressée au duc de Bourgogne, à Jean de Luxembourg, à Pierre Cauchon, les instances adressées au roi d’Angleterre, sont une condamnation. Que dire du supplice de Pierronne de Bretagne, dont le crime fut de soutenir jusqu’au bûcher inclusivement, qu’elle savait par révélation de Notre-Seigneur que Jeanne était bonne et envoyée de Dieu ? C’est tout simplement une horreur de tout point inexcusable.
L’Université de Paris n’avait pas le droit d’examiner Jeanne, parce qu’elle était partie intéressée. La divinité de la mission condamnait son passé, et infligeait une profonde flétrissure à son incommensurable orgueil. Elle aurait dû au moins appuyer la demande de l’accusée, réclamant que le tribunal fut composé par moitié des hommes de son parti.
Elle n’avait pas le droit de l’examiner, parce que la sainte fille avait été approuvée par un tribunal supérieur à celui auquel elle la déférait, examinée par des hommes supérieurs comme savoir à ceux qu’elle pouvait leur opposer, redirons-nous encore. Tant qu’elle ne fut pas aveuglée par la passion politique, l’Université avait placé Gerson, Pierre de Versailles, Machet, Jordan Morin, au premier rang de ses illustrations à cette époque.
Elle n’avait pas droit de l’examiner, parce que Jeanne n’était nullement suspecte dans la foi. Loin que la foi fût lésée par la mission de la 178Pucelle, elle était au contraire admirablement confirmée ; la Chrétienté en recevait une profonde édification, ainsi que l’avoue l’Université elle-même, en traitant cette édification de scandale et d’iniquité.
§2 Si elle avait eu le droit de l’examiner, elle aurait dû en user autrement qu’elle ne l’a fait
Ce que l’Université aurait pu faire, c’eût été de déférer au juge suprême de la catholicité une cause qui en relevait par sa nature et par plusieurs des faits allégués. Loin de prendre cette voie toute de sagesse, elle a refusé d’y suivre l’accusée, qui à plusieurs reprises a fait appel à ce refuge des opprimés.
Si l’Université avait eu le droit d’examiner Jeanne, elle aurait dû procéder autrement qu’elle ne l’a fait, sans aucun parti-pris de la trouver coupable, en évitant les si nombreux défauts de fond et de forme, dont le prétendu procès est un composé.
§3 De son droit d’examiner et de combattre les erreurs qui se produisaient
Le droit de l’Université de Paris de signaler, de combattre les hérésies et les erreurs disséminées à Paris et dans les environs, ne lui conférait pas le droit d’accuser, de traduire devant les tribunaux ceux qui n’étaient nullement suspects d’erreurs contre la foi.
Les maîtres parisiens, — dit justement Bréhal, — auraient dû considérer, avec les yeux de la piété, la vie si innocente que Jeanne menait dans l’accomplissement même de sa mission ; sa simplicité, sa modestie, son humilité, sa patience, sa virginité, sa pudeur, et, ce qui est plus excellent encore, cette piété si éminente qu’elle faisait éclater envers Dieu, envers la foi chrétienne, envers l’Église, non moins que sa douceur et sa charité… La plus éclatante renommée les publiait partout ; comment ces hommes de savoir auraient-ils pu les ignorer ? Elle n’a été incriminée qu’auprès de ses ennemis déclarés. Partout ailleurs il n’y avait qu’une voix pour proclamer sa vertu, son innocence, sa pudeur349.
Bréhal se demande ce que la conscience disait à ces maîtres, quand ils allaient à l’encontre d’une pareille renommée. Non seulement l’Université allait à l’encontre, elle opposait un tableau de tout point contraire ; et sans mentionner cette unanime approbation, elle flétrissait du nom d’ignorants ou de mauvais catholiques tous ceux qui ne voyaient pas dans la sainte fille la femme scélérate qu’elle imaginait de toutes pièces. La plus révoltante des iniquités se compliquait du plus révoltant mépris pour tous ceux qui approuvaient la merveilleuse Vierge, c’est-à-dire pour presque toute la Chrétienté. L’Université n’avait ni examiné ni vu la céleste enfant, et elle l’accusait, ou mieux la condamnait en termes tels que de son propre aveu, c’eût été un déshonneur irréparable pour elle, si la prisonnière n’était pas châtiée selon ses crimes.
§4 C’est un devoir pour toutes les Universités
179Comment Martin V aurait-il pu contester à l’Université de Paris le droit de démasquer, de signaler, de combattre les erreurs qui se répandaient autour d’elle ? C’est un devoir de crier au loup, dit saint François de Sales, toutes les fois qu’on le voit au milieu des brebis. Léon XIII, ces dernières années, dans l’Encyclique Officiorum ac munerum, sur l’Index, n’écrivait-il pas :
Tout homme éminent en doctrine doit signaler les livres pernicieux qu’il sait circuler parmi les fidèles ; mais ce devoir incombe surtout aux recteurs des Universités renommées pour leur savoir.
Ce n’est pas une obligation nouvelle qu’impose Sa Sainteté, elle ne fait que rappeler une obligation imposée par la charité. L’Université de Paris, à raison de sa réputation de savoir, était plus obligée que les autres ; mais, encore une fois, que deviendrait la société humaine s’il était permis d’accuser, et d’accuser dans les termes où la corporation accusa la Pucelle, ceux qui ne fournissent matière à aucune inculpation ?
Les Papes sont assistés, mais non inspirés dans leurs jugements. De là, pour eux, l’obligation de s’éclairer sur les questions difficiles. Ils ont demandé parfois, avant de se prononcer, l’avis de l’Université de Paris ; elle n’est pas la seule qu’ils aient consultée ; ils consultent parfois de simples particuliers en renom de doctrine.
III
§1 S’il y avait débordement de superstitions
L’Université n’aurait pas besoin d’être excusée d’avoir conçu de la défiance au début de la mission. Personne ne songe à blâmer Jacques Gelu d’avoir écrit à Charles VII de ne pas accepter à la légère celle qui se présentait comme le secours du Ciel ; l’on ne blâme pas davantage, de ne s’être prononcés qu’après les plus minutieuses observations, ceux qui finirent par dire au prince que c’était son devoir de la mettre à l’œuvre. Le tort de l’Université fut de n’avoir que du mépris pour cette approbation confirmée par les événements, et par la ratification de presque tout l’Occident ; d’avoir de parti-pris, sans examen, condamné comme un monstre celle que tant de voix proclamaient une sainte.
Les superstitions, les opérations magiques sont de tous les temps. Qu’elles se soient produites plus fréquentes au XVe siècle, cela s’explique par la surexcitation des esprits, et aussi par la permission que Dieu donne à son éternel adversaire de le singer. Sa providence suscitant des thaumaturges tels que saint Vincent Ferrier, sainte Colette, la Vénérable, sainte Ludwine, sainte Françoise, dame romaine, et d’autres encore, il a pu permettre à l’ennemi de le contrefaire, comme il permit aux incantateurs 180égyptiens de contrefaire Moïse. Job nous représente Satan apparaissant au milieu des enfants de Dieu. Dès 1398, l’Université de Paris publiait une instruction pour démasquer les pratiques de sorcellerie et de magie350.
§2 En tout cas, ce n’est pas le motif qui a déterminé la fondation de la faculté de théologie à Angers
Mais lorsque Eugène IV établit en 1432 la faculté de théologie d’Angers, il n’avait pas en vue de combattre une recrudescence de superstitions. Le pontife dit en termes exprès le motif qui le porte à joindre à la faculté de droit qui existait déjà à Angers, non pas seulement une faculté de théologie, mais une faculté de médecine et une faculté des arts. Il veut se rendre au vœu exprimé par la reine douairière de Sicile Yolande, par son fils, roi de Sicile et duc d’Anjou, par le recteur de la faculté de droit. Or les motifs que les solliciteurs mettent en avant sont : l’éloignement de Paris, les dangers de la route, les dépenses nécessitées par le séjour à Paris, le bien des âmes et des corps qui résultera de ce triple foyer de savoir. Voilà le vrai motif. Le but ne pouvait être atteint que tout autant que ces facultés poursuivraient la fin générale pour laquelle elles sont établies : la santé des corps pour la faculté de médecine, le bien spirituel des âmes pour la faculté de théologie.
Le pontife indique la fin de chacune des nouvelles institutions. Il dit que la faculté de théologie a pour fin l’édification des fidèles, la réfutation et l’extirpation des superstitions et des erreurs351. Le mot superstitions signifie tout ce qui altère la pureté de la vertu de religion, comme le mot erreurs tout ce qui altère la pureté de la foi. Il ne signifie pas plus une germination extraordinaire de pratiques vaines ou diaboliques, que le mot erreurs une germination d’hérésies, le mot édification un surcroît de scandales, ou le bien de la santé un surcroît extraordinaire de maladies.
Si la faculté de théologie d’Angers avait été établie en 1432 contre une particulière invasion de superstitions, l’on ne voit pas en quoi il était extraordinaire que celle de Paris luttât en 1426, ou même en 1436, contre pareil fléau.
181Chapitre 3 De l’excuse tirée des faux bruits répandus sur la Pucelle
Texte du Cartulaire
L’Université de Paris luttait encore, en 1426, contre des actes de sorcellerie. Or, on répandait des bruits tout à fait extraordinaires sur le compte de cette Vierge étonnante. Néanmoins, on doit reprocher à l’Université de ne pas avoir, dès le début, fait ses efforts pour connaître la vérité et réduire les bruits à leur juste valeur. Des récits tantôt vrais, tantôt faux, couraient à propos de Jeanne. Les maîtres, avides de tout ce qui favorisait le parti des Bourguignons et des Anglais, accueillaient plutôt les fausses nouvelles que celles qui étaient en faveur de Jeanne, d’autant plus que, parmi ses défenseurs, on comptait Jean Gerson et les examinateurs de Poitiers (presque tous suppôts de l’Université de Paris), que l’Université avait, plus de dix ans auparavant, tacitement englobés dans sa réprobation des Armagnacs.
Les maîtres admettaient d’un esprit léger que Jeanne avait formé son projet à l’arbre des fées, comme on le répétait, d’ailleurs, dans son pays natal.
C’était un fait notoire qu’elle était dirigée par les voix qu’elle entendait. Ne pouvant et ne voulant pas expliquer ce mystère, les maîtres se faisaient de Jeanne une idée de plus en plus fâcheuse, prêtaient une oreille complaisante aux bruits suivant lesquels Jeanne était babillarde, légère, rusée, ayant vécu avec des femmes dépravées.
Et que dire de la lettre envoyée au duc de Bedford (22 mars 1429), où Jeanne menaçait les Anglais, s’ils ne sortaient de France, de les faire tous occire ? 182Cette cruauté leur semblait en contradiction avec la mission divine que Jeanne s’attribuait, et le couronnement de Charles VII à Reims, entrepris d’après cette mission, leur paraissait en opposition avec le serment de fidélité qu’ils avaient prêté par deux fois au roi d’Angleterre comme au roi légitime de France, et pour la prospérité duquel ils avaient souvent célébré la messe.
Les citoyens de Troyes avaient pu douter ne ipsa Johanna non esset res veniens ex parte Dei [que Jeanne ne soit pas une chose venant de la part de Dieu]. Le Frère Mineur Richard faisait devant elle le signe de la croix et répandait de l’eau bénite ; la conviction des maîtres de Paris était déjà arrêtée.352
I
§1 L’Université toujours animée de haine contre Jeanne
La renommée ne trompait pas, en répandant des bruits tout à fait extraordinaires sur la Vierge, dont l’histoire est unique dans les annales humaines ; mais ce qui suit démontre que ce n’est là qu’une transition à des insinuations peu favorables. Le blâme fort bénin jeté sur l’Université ne fera que donner plus de crédit à ce que, en vue de l’excuser, diront les patrons posthumes de l’Alma Mater : elle n’est d’ailleurs coupable que de négligence ; elle n’a pas fait ses efforts ; la paresse sans doute l’a empêchée de contrôler ces bruits.
N’est-ce pas la haine qui, dès la première heure, s’est emparée de la corporation contre celle qui, au nom du Ciel, condamnait son passé ? On voudrait bien connaître un document attestant que l’Université n’a pas profondément haï la Vierge libératrice dès le premier moment de sa manifestation, qu’elle a admis la possibilité de sa mission divine. Après la passion avec laquelle elle s’était jetée dans le parti anglo-bourguignon, elle n’était disposée à accepter aucune nouvelle favorable à la jeune fille, croyons-nous. Il fallait bien que sa rancune fût tenace, pour que plus de dix ans écoulés n’eussent pas ouvert ses yeux sur la valeur de Gerson et des hommes qui avaient approuvé la céleste jeune fille, et que leur approbation même fût un motif de plus de vouer la Pucelle à tous les supplices.
§2 Inanité de l’excuse tirée de l’arbre des fées, du mot voix
Les habitants de Domrémy répétèrent-ils longtemps que Jeanne avait pris son fait à l’arbre des fées ? Le frère de la Vierge, en rejoignant sa sœur, peu de temps après son départ, lui dit que telle était l’explication donnée au village. C’est Jeanne qui nous l’apprend durant son procès. D’Estivet broda là-dessus des turpitudes niées par l’accusée, et dédaignées par le rédacteur des douze articles. Celui-ci se contente de dire que Jeanne a vu quelquefois les saintes à l’arbre des fées, mais n’ose pas 183affirmer que c’est là qu’ont commencé ses prétendues visions. Il n’est pas prouvé que les maîtres parisiens l’admissent, même d’un cœur léger.
Les maîtres parisiens pensaient-ils que les êtres par lesquels Jeanne se disait dirigée n’affectaient chez elle que le sens de l’ouïe ? S’ils ont eu cette croyance — ce qui n’est dit nulle part, — elle a dû être dissipée par la lecture du premier des douze articles, dans lequel on commence par dire que Jeanne a vu saint Michel, les Saintes, qu’elle a embrassé ces dernières, sensibiliter et corporaliter eas tangendo353 [en les touchant sensiblement et corporellement]. Le mystère des apparitions, dont Jeanne se disait favorisée, n’était pas plus difficile à expliquer que celui de l’archange Raphaël se faisant le guide du jeune Tobie. Dans combien d’endroits de la Sainte Écriture, dans combien de vies de saints et de saintes, ne trouve-t-on pas des apparitions du genre de celles dont Jeanne était favorisée ?
La rage avec laquelle les maîtres de Paris se sont jetés sur Jeanne, sitôt qu’ils ont pu espérer assouvir leur haine, la ténacité avec laquelle ils ont poursuivi leur victime, nous autorisent à penser que, dès la première heure, ils ont conçu, vis-à-vis de celle qui se disait envoyée du Ciel, les sentiments de Talbot à la lecture de la lettre par laquelle il était sommé de lever le siège d’Orléans. Sa réponse fut que s’il prenait celle qui lui envoyait pareille missive, il la ferait brûler ; et il fit mettre un des porteurs à l’attache, en attendant l’autorisation de l’Université de le brûler vif. Ces dispositions furieuses sont mieux en rapport avec la conduite de l’Université dans toute cette affaire, avec l’orgueil qui ne lui permettait pas d’admettre la contradiction, que cette opinion que les auteurs du Cartulaire disent seulement avoir été fâcheuse.
§3 Il n’est nullement prouvé que l’on ait dit à Paris que Jeanne était babillarde, légère, etc.
Disait-on à Paris que Jeanne était babillarde, légère, rusée ?
§4 Notable distraction des auteurs
Assurément ce n’est pas d’après le texte de Gerson, auquel les savants auteurs nous renvoient. Ils ont eu une distraction. Les grands esprits y sont sujets. Le chancelier, après avoir donné les preuves de la divinité de la mission, ajoute :
Si après cela l’on faisait diverses appréciations, divers récits, par bavardage, par légèreté, par duperie, ou par tout autre sentiment déréglé de partialité ou de haine, il faut se rappeler cette parole de Caton : Il n’est pas en notre pouvoir d’empêcher les langues de parler354.
Les savants auteurs rapportent donc à Jeanne ce que le chancelier, qui écrivait au commencement de la mission et à Lyon, dit des langues qui s’exerçaient au sujet de la merveilleuse fille.
184Tous les témoins sont unanimes pour dire que la Vénérable, loin d’être babillarde, parlait peu, quoique avec beaucoup d’à-propos ; que, loin d’être légère, elle ne se produisait que par nécessité, et avec une modestie telle que tout sentiment déshonnête se dissipait à sa présence ; que, loin d’être rusée, elle était, en dehors de sa mission, la simplicité même. Le Parfait Clerc, tout haineux qu’il est, rapporte, en les traitant de fables, des bruits tout contraires, par exemple que les oiseaux, comme s’ils étaient privés, venaient manger dans le giron de la petite bergère, dès qu’elle les appelait.
Rien ne prouve qu’avant le réquisitoire de d’Estivet, on ait dit, à Paris ou ailleurs, que la Pucelle avait vécu avec des femmes dépravées ; tout indique le contraire. Avec quel empressement le Parfait Clerc aurait consigné ce bruit, s’il avait couru à Paris, pour tourner en ridicule ce nom de Pucelle qui lui déplaît manifestement, ainsi qu’à toute la gent universitaire ! La double inspection faite à Chinon, confirmée par celle de Rouen, faisait tellement tomber la calomnie, que les douze articles n’y font pas allusion. Monstrelet se contente de parler des allures cavalières, auxquelles Jeanne se serait exercée en qualité de servante d’auberge.
Des rumeurs, même quand elles sont démontrées fausses, laissent je ne sais quelle ombre sur des figures aussi idéales que celles de la Pucelle. Rien ne prouve que celles signalées ici aient eu cours à Paris. La manière dont le Parfait Clerc rapporte les insultes ordurières de Glacidas, montre qu’il n’a vu là que des propos de goujat, sans conséquence.
§5 Ce qu’il faut penser de la lettre aux Anglais
Que dire de la lettre aux Anglais ? demandent les auteurs du Cartulaire. Que c’est démence, si la jeune fille n’avait pas été certaine d’avoir à sa disposition la force irrésistible de Dieu qui l’envoyait ; mais avec pareille assurance, qui y respire du commencement à la fin, la lettre est de tout point admirable. La force et la véhémence du ton y contrastent avec la simplicité de l’expression ; l’on croirait entendre un des prophètes de l’Ancien Testament.
Jeanne menace de faire occire les Anglais qui ne voudront pas évacuer le sol de la France ? Quel autre moyen d’en débarrasser le pays, sinon de mettre à mort ceux qui s’obstineraient à vouloir l’occuper ? Une sommation n’étant pas un traité de Jure belli, il est manifeste qu’elle ne s’engageait pas par là à faire mettre à mort ceux qui se rendraient dans le 185combat. Loin de faire mettre à mort Talbot et les autres prisonniers anglais, on sait qu’elle les a protégés contre les violences des vainqueurs, qu’elle étendit sa compassion jusqu’à Glacidas, sur le point de s’abîmer dans les eaux de la Loire. Quand on veut, par la menace, éviter d’avoir à punir, l’on ne met pas en avant ce que la miséricorde se réserve d’y apporter de tempérament ; et Dieu, qui, d’après saint Thomas, châtie les réprouvés citra condignum [en deçà de ce qui est dû], n’agit pas autrement.
§6 Les serments prêtés par les universitaires étaient sans rapport avec la mission de Jeanne
La mission que Jeanne s’attribuait de faire couronner le roi à Reims était de tous points indépendante des serments réitérés, prêtés à l’étranger par les maîtres. C’était une invitation aux maîtres de considérer qui, parmi eux, avait eu raison, de ceux qui avaient fui pour n’avoir pas à les prêter, ou de ceux qui, avec plus ou moins de bonne foi ou de spontanéité, les avaient prêtés et avaient exhorté à les prêter. Ils enseignaient certainement que le serment, prêté d’une manière consciente ou inconsciente, à une cause injuste et réprouvée par le Ciel, n’engendre pas l’obligation d’y être fidèle. Il y avait là une raison, non pas de vouer à la jeune fille une haine aveugle, mais d’examiner les preuves de sa mission, et de s’examiner eux-mêmes sur les mobiles auxquels ils avaient obéi. Le crime de l’Université de Paris fut précisément le satanique orgueil qui ne lui permettait pas de soupçonner qu’elle pouvait se tromper.
§7 Le revirement des Troyens aurait dû les faire réfléchir
Le revirement soudain qui, à la vue de Jeanne, s’opéra dans Troyes, la ville de France la plus attachée au traité qui porte son nom, aurait dû faire réfléchir les maîtres parisiens. L’évêque, Jean Laiguisé, avait été des leurs. Il enseignait le droit canon, lorsque, en 1426, il fut appelé à l’épiscopat ; il semble, d’après les paroles par lesquelles il leur rapporte tout l’honneur de cette nomination, qu’il avait été recommandé par l’Université355.
Ce fut, en effet, de l’ébahissement dans le parti anglo-bourguignon quand on apprit la reddition sans coup férir d’une cité qui, quelques jours avant, avait renouvelé son serment ; mais, disent les auteurs du Cartulaire, la conviction des maîtres de Paris était déjà arrêtée ; si bien arrêtée dès la première heure et sans aucun examen, que, pour eux comme pour les pharisiens de l’Évangile, les prodiges, en se multipliant, ne faisaient qu’aggraver leur endurcissement.
Les citoyens de Troyes doutaient très fort si Jeanne venait de Dieu ; voilà pourquoi ils commencèrent par fermer leurs portes durant plusieurs jours. Dès que la Pucelle eut été chargée de les forcer, il se fit dans leur 186esprit un total changement. Frère Richard approcha de Jeanne en faisant des signes de croix, en jetant de l’eau bénite, preuve que, lui aussi, craignait de se trouver en face du malin esprit ; cela suffit pour réfuter ce que les auteurs du Cartulaire avancent dans les lignes suivantes :
II
§1 Il n’y avait aucun rapport entre les prophéties de Jeanne et celles de Frère Richard
Ce Frère Mineur (Richard), ils ne l’ignoraient pas, avait été le protecteur et le compagnon de Jeanne ; il avait prêché à Troyes que Jeanne connaissait les secrets de Dieu comme un saint du paradis, et qu’elle avait le pouvoir de faire entrer une armée entière dans une ville par n’importe quel moyen.
Richard avait été inquiété lui-même, un peu avant, par l’Université, à cause d’erreurs et de fausses prophéties ; la suspicion dont Richard était l’objet retombait sur la Pucelle. Rien n’était plus facile que d’attribuer à Jeanne le même esprit.
Mal disposés par tout ce qui précède, les maîtres jugeaient de même son étendard quod in equo ferens ipsa mirabili, ut dicebatur, vigebat industria, cum adversarii timidi efficerentur [qu’elle portait à cheval, et qui, disait-on, lui procurait une énergie merveilleuse tandis qu’il rendait craintifs ses adversaires], ce même étendard que, suivant la rumeur, Frère Richard avait tenu à Reims, ses panonceaux, son épée avec cinq croix, ses anneaux, ses prophéties partout répandues et auxquelles elle voulait que ses partisans ajoutassent foi. Après cela, y a-t-il lieu de s’étonner qu’ils aient regardé de travers le somptueux habit viril (chose si insolite), et considéré la femme elle-même comme mulier incomposita et immodesta [une femme désordonnée et immodeste], ainsi que la qualifiait le duc de Bedford ?
Les auteurs du Cartulaire disent, et en cela nous sommes d’accord, que la conviction des maîtres de Paris était déjà arrêtée lorsque Jeanne arriva à Troyes ; mais c’est devant Troyes que Jeanne vit Frère Richard pour la première fois, c’est-à-dire lorsqu’elle avait délivré Orléans, nettoyé les bords de la Loire, et presque anéanti l’armée anglaise à Patay ; ce qui n’avait pas empêché les maîtres de Paris d’arrêter leur conviction que celle qui menait tant de merveilleux événements était une envoyée de l’enfer ; cela n’avait peut-être même point produit d’autre effet que de leur faire accentuer semblable explication, leur orgueil ne leur permettant pas d’accepter la leçon que le ciel leur donnait par la jeune fille.
Simon Charles356, Dunois357, Cousinot358, ne mentionnent même pas l’intervention de Frère Richard dans la reddition de Troyes. C’est par le greffier 187de La Rochelle359 que nous connaissons les extravagances qu’il aurait débitées à cette occasion. Une fois gagné à la cause de la Pucelle, il aura bien pu s’efforcer de hâter, par ses prédications, le mouvement produit par les préparatifs de l’assaut que Jeanne se proposait de donner à la ville. Dès ce moment, la terreur s’empara des habitants, résolus jusqu’alors à la résistance. Le rôle du Cordelier est tout à fait secondaire.
Entre les prophéties de Frère Richard et celles de la Pucelle, il n’y a pas de connexité, et, à notre connaissance, les auteurs du temps n’en ont pas établi. Richard annonçait la venue prochaine de l’Antéchrist ; cela n’a pas de rapport avec la délivrance d’Orléans, avec la blessure que Jeanne devait y recevoir, avec le sacre de Charles à Reims, et d’autres faits non moins importants, et aussi difficiles à prévoir. Si, durant l’Avent de 1428, à Troyes, Richard aimait à répéter : Semez des fèves, celui qui doit venir viendra, les chroniqueurs disent qu’il ignorait que ces fèves, semées abondamment sur son conseil, devaient servir à nourrir l’armée arrêtée devant Troyes.
§2 La Pucelle connue comme prophétesse avant de s’être abouchée avec Frère Richard
Les prophéties de Jeanne, répandues partout, devaient être arrivées aux oreilles de l’Université avant que la Vierge rencontrât le Cordelier sur ses pas. Dès le 22 avril, le sire de Rosethlaer les mandait à Bruxelles360 ; Justigniani écrivait de Bruges que, quinze jours avant la levée du siège d’Orléans, l’on annonçait à Paris un revirement dans la fortune de Charles ; bien plus, dès le 16 janvier, des marchands écrivaient de Bourgogne à Bruges des prophéties dont on se moquait, au sujet de la Vierge lorraine, et qui se sont trouvées exactes. La prophétie est si bien un des caractères dominants de la Vénérable, que le Parfait Clerc commence ainsi les pages qu’il lui consacre :
Il y avait en ce temps une Pucelle… qui se disait prophète.
Le clerc de Spire intitule son traité de la Pucelle : De Sibylla Francica361.
§3 Scandale pharisaïque des maîtres parisiens
Avant sa rencontre avec Richard, Jeanne était donc bien connue comme prophétesse. Si les maîtres de Paris mettaient ses prophéties sur le même rang que les vaticinations du Cordelier, ce ne pouvait être qu’un effet de cette haine préconçue, qui leur faisait voir des signes superstitieux dans les cinq croix de l’épée de la Vénérable, dans ses anneaux sur lesquels étaient gravés les noms : Jhesus, Maria. Loin que ce soit une excuse, c’est une aggravation de leur aveuglement. Ils allaient jusqu’à voir des signes diaboliques dans ce qui est éminemment saint, le signe de la croix répété 188cinq fois, vraisemblablement en l’honneur des cinq plaies, jusque dans les noms de Jésus et de Marie, qui font trembler l’enfer. Et c’étaient des maîtres de la science sacrée qui s’effarouchaient de ces signes ! Mais il n’y a que des magiciens et des devins capables de les détester !
Il faut en dire autant de la bannière, où tout était saint. Richard l’a-t-il portée à Reims ? Le bruit s’en était-il répandu ? Tout ce que l’on sait là-dessus, c’est qu’à la question si Richard avait porté sa bannière à Reims, Jeanne répondit qu’elle n’en savait rien.
Dès que Jeanne, à cheval, prenait sa bannière, était-elle comme transformée ? Henri de Gorkum, qui affirme ne parler que d’après ce qui se répétait à Cologne, le dit dans son mémoire. Je crois que c’est le seul. Il est certain, cependant, que Jeanne aimait sa bannière quarante fois plus que son épée, qu’elle la portait dans les combats. La vue du signe ajoutait à la terreur qu’inspirait aux ennemis la vue de la Vierge-Guerrière. Gerson y voyait justement la réalisation de ce vœu du cantique de Moïse parlant des Égyptiens : Que la peur les envahisse362. Les savants maîtres de Paris n’ignoraient pas que le Labarum avait été donné à Constantin comme signe de victoire ; ils savaient bien que Celui qui attache la grâce à l’eau versée dans le baptême, pouvait attacher la victoire à une bannière, sur laquelle il était représenté comme le roi du monde. La terreur noire semée parmi des ennemis fiers de leurs précédentes victoires, par l’être le moins propre à l’inspirer, était de nature à manifester son action. Les maîtres, s’ils se sont scandalisés de ce phénomène, étaient d’autant plus inexcusables que Jeanne n’a cessé de rapporter à Notre-Seigneur et sa victoire, et celle de l’étendard.
§4 Détails
Elle demandait foi à ses prophéties, qui, toutes, avaient trait à sa mission. Comment aurait-elle pu les présenter comme douteuses, sans blasphémer celui dont elle disait les tenir ? Comment aurait-elle pu donner cœur à ses soldats, leur faire rendre à Dieu l’hommage exigé, sans demander la foi à ses prophéties ?
§5 Le vêtement, sa richesse
Le port du vêtement masculin, si insolite, disent les auteurs du Cartulaire ? Il l’était beaucoup moins que la mission elle-même, avec laquelle il s’harmonisait si bien à plusieurs points de vue. Ces maîtres théologiens pouvaient-ils ignorer ce qu’enseignent les théologiens, notamment saint Thomas, qu’une cause raisonnable, sauver la vie corporelle, et encore plus, sauvegarder la vertu, autorise une femme à prendre des vêtements d’homme. Au fond, c’est sur ce point que se base la condamnation, tous les autres considérants étant dérivés de la persistance de Jeanne à ne vouloir le quitter que lorsqu’elle aurait accompli sa mission, ou qu’on 189l’aurait mise dans une prison ecclésiastique sous la garde de femmes honnêtes. Malgré soi, le chrétien pense à l’accusation si souvent renouvelée contre le Maître de violer le sabbat, parce que ce jour-là il guérissait les malades.
Les vêtements de la Vierge-Guerrière étaient riches ? Ils étaient faits, probablement, avec la fine bruxelles que le duc d’Orléans avait ordonné d’acheter pour celle qui lui avait rendu la capitale de son duché, et son duché même. Les porter, c’était honorer le donateur, dissimuler aux yeux des chefs et des hommes de guerre l’humble origine de la paysanne, — origine qui leur rendait l’obéissance si difficile, — pour ne leur laisser voir que l’envoyée de Notre-Seigneur, honoré dans l’instrument de son choix, comme il l’est dans les riches vêtements du prêtre à l’autel.
La lettre de Bedford à Charles VII était écrite en français ; l’on n’y trouve pas les mots : incomposita et immodesta. Le Régent reproche à Charles VII de se faire aider
par une femme désordonnée et diffamée, portant vêtement d’homme ;
c’est la version de Monstrelet ; la chronique des Cordeliers porte
par une femme désordonnée et difformée, portant vêtement d’homme.
Cette dernière paraît bien préférable, s’accorde avec ce qui suit : portant vêtement d’homme. Elle décharge la mémoire de Bedford d’une calomnie contre celle qui, loin d’être diffamée, était au contraire l’objet d’une édification, telle qu’on l’a accusée de faire idolâtrer les peuples.
À notre humble avis, toutes les raisons alléguées jusqu’ici pour expliquer la conduite de l’Université ne font, par leur inanité, que mettre à nu la cause unique de la mortelle inimitié de la corporation contre la Vénérable : sa superbe froissée de voir sa conduite dans l’Église et dans l’État, depuis trente ans, divinement condamnée. Les auteurs s’étendent longuement sur l’échec contre Paris ; donnons-leur la parole.
190Chapitre 4 Excuses tirées de l’échec contre Paris
Texte du Cartulaire
Si les Parisiens, avant septembre 1429, ne connaissaient Jeanne que par de vagues rumeurs, ils la virent de près quand elle vint avec une armée pour s’emparer de la ville. Elle s’était arrêtée à Saint-Denis le 25 août ; le Parlement avait suspendu ses séances le 26. Les sentiments des Parisiens à son égard étaient très variés. On disait que ses fidèles avaient confiance en elle comme en Dieu et qu’ils avaient juré d’exterminer tous ceux qui tomberaient entre leurs mains, à quelque sexe qu’ils appartinssent. On prétendait l’avoir entendue elle-même crier devant les murs :
Rendez-vous ! Si vous ne vous rendez, nous y entrerons par force, et tous seront mis à mort sans mercy.Beaucoup de Parisiens accueillaient le bruit que c’était l’intention de Charles VII de réduire ad aratrum [à la charrue] une ville peuplée de citoyens très chrétiens et refusaient de se fier aux lettres de rémission que Charles leur envoyait.Mais ce qu’ils reprochaient surtout à Jeanne, c’était d’avoir attaqué Paris la veille de la Nativité de la Vierge, et plus vivement encore le jour de cette fête. Peu de temps auparavant, en 1426, les bourgeois de Paris avaient demandé à la Faculté de théologie une consultation sur l’observation des dimanches et fêtes ; les maîtres de Paris avaient pris des décisions sur cette question et les avaient répandues par de nombreux exemplaires ; un ancien maître de Paris, Henri de Gorkum, avait aussi écrit sur ce sujet. Il est évident qu’en cette circonstance les Parisiens et les Anglais paraissaient plus dévots que la Pucelle, alors qu’ils faisaient des processions en l’honneur de la 191sainte Vierge, la veille de sa fête, pour implorer sa protection contre les ennemis, persuadés d’ailleurs que Jeanne, comme tout bon chrétien, observerait la fête religieuse et s’abstiendrait de tenter un assaut sans nécessité un jour férié. Leur attente fut déçue. Mais Jeanne fut punie aux yeux des Parisiens. Elle fut blessée le jour de la Nativité, et tandis que, à Orléans, elle avait été victorieuse malgré sa blessure, à Paris elle fut vaincue et obligée de partir avec son armée, après avoir perdu, disait-on, beaucoup de combattants qui furent brûlés, comme faisaient les païens à Rome jadis.
Les Parisiens, qui avaient éprouvé des pertes insignifiantes, attribuèrent à la protection de la sainte Vierge cette victoire, dont ils célébrèrent l’anniversaire en 1431. On conçoit, après cela, quels devaient être les sentiments des Parisiens et surtout de l’Université. En marge du registre des délibérations du chapitre de Paris, on lit la note : De insultu inimicorum contra villam Parisiensem male consultorum. [Concernant l’attaque des ennemis contre la ville de Paris, mal conseillés.] Quoi d’étonnant à ce que les maîtres aient trouvé Jeanne mal conseillée, quand ses propres amis la croyaient abandonnée de la fortune ? La défiance des maîtres à l’égard de Jeanne se changea, après son insuccès, en inimitié. Ils pensèrent alors : Ce n’est pas un bon esprit, mais l’esprit malin, qui anime ses voix, qui la dirige, qu’elle consulte. Ses prophéties parurent mensongères, puisqu’elle avait annoncé alors et déjà auparavant qu’elle reprendrait la ville de Paris. Les Parisiens ignoraient les motifs de la fuite de Jeanne et, jugeant ses succès antérieurs, comme la délivrance d’Orléans et des autres villes, d’après sa défaite récente, ils en tiraient la conclusion qu’elle avait réussi non pas par les conseils de Dieu, mais par la puissance de l’esprit malin. Déjà le duc de Bedford reconnaît en Jeanne un disciple du diable recourant à la magie. Certainement l’Université la crut alors coupable d’idolâtrie et de cruauté et fit composer, ou tout au moins transcrire à ce sujet un traité : De bono et maligno spiritu [Du bon et du mauvais esprit], dont personne n’a fait mention jusqu’ici.
Ainsi peut s’expliquer le ressentiment de l’Université de Paris contre Jeanne dans la suite. Il ne s’agit pas de dire qu’elle livra l’assaut contre Paris nec contra nec per præceptum vocum suarum [ni contre ni par l’ordre de ses voix], ou qu’elle était innocente de l’attaque, alors que ce sont les seigneurs de la cour qui l’empêchent de revenir à la charge. Les maîtres ne purent pas savoir la vérité de tout cela ; ils la jugeaient d’après le fait, et se formaient ainsi une conviction. Auraient-ils connu la vérité, d’ailleurs leur conviction n’eût pas été modifiée.
Inutile de dire qu’après le couronnement de Charles VII à Reims, la mission de Jeanne était terminée ; sur ce point encore aujourd’hui la question n’est pas tranchée. Les maîtres de Paris ne crurent jamais à la mission divine de Jeanne ; après l’assaut de Paris, ils la nièrent tout à fait.
192I
§1 Les Parisiens avaient dû connaître Jeanne avant l’assaut contre Paris
Dire que jusqu’au 25 août, les Parisiens ne connaissaient que par des rumeurs vagues la jeune fille qui en quatre mois avait délivré Orléans, rendu libres les passages de la Loire, taillé en pièces l’armée anglaise à Patay, conquis la Champagne, fait couronner le roi à Reims, recouvré des villes telles que Laon, Soissons, Crépy, Compiègne, Senlis, Beauvais, nous paraît aussi étrange qu’affirmer qu’en 1870 ils ne connurent Moltke et Bismarck que lorsque, le 19 septembre, ils arrivèrent sous les murs de Paris. Comment n’auraient-ils pas connu autrement que par de vagues rumeurs celle qui jetait dans la stupeur tous les royaumes de la Chrétienté ? Dans leur lettre au roi d’Angleterre, les universitaires disent que c’est surtout à Paris que ses faits, appelés par eux des scandales, ont été divulgués et notoires excessivement363.
Que les Parisiens eussent sur son compte des sentiments différents, cela devait être, et c’est attesté entre autres par Christine de Pisan. L’on faisait surtout courir dans la multitude des bruits divers pour l’animer à la résistance ; cela ne se fait-il pas en tout temps dans de semblables conjonctures ? L’expression, que les siens se confiaient en Jeanne comme en Dieu, est tirée des registres du chapitre, rédigés par un Anglo-Bourguignon. Il voulait ridiculiser ceux qui, croyant à la mission divine de la Vierge, avaient raison de compter sur la puissance divine animant l’instrument de son choix.
§2 Jeanne ne voulait pas qu’on tirât vengeance des Parisiens
Nous savons que la Pucelle avait exigé de Charles VII la promesse d’oublier le passé, et de n’en tirer aucune vengeance vis-à-vis des villes qui se rendraient. Que pareille promesse ait été faite à Paris, cela résulte de ce que raconte le Parfait Clerc :
Les Armagnacs, — dit-il, — commencèrent par envoyer des lettres scellées du sceau du duc d’Alençon, qui mandaient des saluts, par bel langage, largement, pour émouvoir le peuple364.
Christine de Pisan écrit de Charles VII :
Il est si débonnaire qu’à chacun il veut pardonner, et la Pucelle le lui fait faire.
Il n’y a pas de doute à élever sur cette disposition de Jeanne, attestée par Gerson365, par Eberhard de Windecke366, par Justigniani367, par toute sa conduite. Le duc d’Alençon, 193par les lettres qu’il envoyait, était l’interprète des pensées de la Vénérable.
Jeanne a-t-elle prononcé dans le combat les paroles que lui attribue le Parfait Clerc ? — C’est fort douteux. — Mais dans ce cas, elle exprimait une crainte, celle de ne pouvoir retenir les Armagnacs, qui, désireux de venger les massacres de 1418, auraient trouvé, dans la chaleur d’une victoire remportée d’assaut, le prétexte et le moyen de satisfaire leur ressentiment. On donne même cette raison pour expliquer la retraite commandée par La Trémoille368. Ne serait-ce pas parce que Dieu voyait, dans certains des chefs qui suivaient la Vierge-Guerrière, ces dispositions contraires aux conditions imposées pour qu’il accordât la victoire, qu’il a permis l’échec ? Elles n’étaient pas celles de son envoyée.
Au sujet du bruit que l’on faisait courir, que celui qui avait signé la trêve du 28 août voulait faire passer la charrue sur Paris détruit, le greffier du Parlement écrit :
Il n’était pas facile de croire que l’intention de Charles fût de faire passer la charrue sur la ville de Paris peuplée d’habitants très chrétiens369.
Au jugement d’un de leurs suppôts, les maîtres parisiens étaient donc crédules, s’ils ajoutaient foi à un bruit incroyable, semé peut-être par quelques-uns d’entre eux.
§3 Les maîtres avaient tort de se scandaliser que l’assaut eût été tenté un jour de fête
Le Cartulaire reproduit l’instruction de l’Université sur l’observation des dimanches et des fêtes370. En se scandalisant de ce que Jeanne, après avoir satisfait aux devoirs essentiels, ainsi que l’insinue le procès lui-même371, a fait donner l’assaut un jour de fête, les maîtres se scandalisaient de ce que Jeanne usait d’une permission qu’ils donnent eux-mêmes. L’article 10 de cette instruction porte en effet que l’on peut, le dimanche, se livrer à des œuvres serviles, pour écarter de soi ou des autres un danger extérieurement imminent ; l’article 11 le concède dans une urgente nécessité, pour un motif de grave utilité, de piété.
Or il y avait motif de grande utilité ou même de nécessité, à cause des difficultés de nourrir une grosse armée dans des pays déjà épuisés ; le retard permettait à Paris de se fortifier et de recevoir des défenseurs de la part du duc de Bourgogne et des Anglais. Exécuter une mission divine, dont le but est de refouler un injuste envahisseur, de mettre fin aux maux de toute sorte, suite de l’injuste occupation, était œuvre de piété. Jeanne savait que sa mission comportait bien d’autres œuvres ; voilà pourquoi elle presse toujours la cour d’aller de l’avant ; la trêve de neuf heures à quatre heures conclue, le jour de Noël, l’année précédente, 194entre Dunois et les Anglais, suppose qu’au XVe siècle les armées se battaient les dimanches et les fêtes.
Le jour de l’Assomption, l’armée de Jeanne et celle de Bedford s’étaient trouvées en présence entre Montépilloy et Senlis ; il y avait eu de fortes escarmouches et trois cents morts, sans que les historiens du temps témoignent en être scandalisés. Le Parfait Clerc est le seul chroniqueur, croyons-nous, qui se scandalise de ce que l’assaut de Paris fut donné le jour de la Nativité de Notre-Dame. L’Université créa ce scandale pharisaïque et l’exploita, comme une foule d’autres, pour voiler le motif réel qui la faisait agir.
II
§1 Les assertions du Parfait Clerc ; morts brûlés, pertes de Jeanne démenties par d’autres chroniques
On s’étonne que les auteurs du Cartulaire suivent pas à pas le Parfait Clerc, et admettent toutes ses assertions, comme si elles n’étaient pas contredites par bien d’autres auteurs contemporains. Ainsi ils affirment, comme si c’était chose avérée, que Jeanne éprouva de grandes pertes ; que celles des Parisiens furent insignifiantes ; que Jeanne fit brûler les cadavres de ses morts, comme cela se pratiquait chez les païens. Écoutons d’autres chroniqueurs contemporains.
Le Parfait Clerc parle de quinze cents morts ou blessés, et Perceval de Cagny, qui probablement était présent, écrit que très peu furent atteints ; nul homme n’en mourut, ni ne fut blessé au point de ne pouvoir revenir à son aise et sans aide à son logis372 ; d’après le greffier de La Rochelle, un seul homme fut tué373 ; il y eut plusieurs blessés, dit Cousinot, et comme pas un mort374. Ce qui donnerait créance à ces assertions, c’est que si les assiégeants se retirèrent, ce n’est pas qu’ils fussent pressés, l’épée dans les reins, par des forces supérieures. Personne ne sortit de Paris pour les suivre de peur de leurs embûches, c’est l’aveu du Parfait Clerc375. Ils se retirèrent sur le commandement de ceux qui avaient résolu de faire échouer la Pucelle.
D’après Monstrelet, un grand nombre de Français furent tués ou blessés par les canons et les armes de trait que les Parisiens tiraient des remparts, mais il y eut aussi plusieurs blessés parmi les défenseurs de la ville376. Si Basin affirme que les Français firent de grandes pertes, il faut 195se rappeler qu’excellent pour les vues d’ensemble, le procès, le supplice, il est très inexact dans les détails.
La crémation des morts, affirmée par le Parfait Clerc, est donnée par le registre du chapitre de Notre-Dame comme un on-dit, expliquant que l’on n’ait pas connu le nombre des morts377. Il n’en est pas question ailleurs, pas même dans le procès, où l’on trouvait à redire jusqu’aux croix sur l’épée, au nom de Jésus sur les lettres. L’on n’eût pas négligé un fait si contraire aux mœurs reçues. N’ayant pas trouvé de morts sur le champ de bataille, on aura probablement inventé ce conte pour faire croire à de grandes pertes du côté des assiégeants. C’est une confirmation de l’assertion contraire.
Quoi d’étonnant à ce que les maîtres aient trouvé Jeanne mal conseillée, quand ses propres amis la croyaient abandonnée de la fortune ? disent les auteurs du Cartulaire ?
L’on voudrait bien savoir sur quels documents ils s’appuient pour affirmer que les amis de Jeanne la croyaient abandonnée de la fortune ? Les vrais amis de Jeanne la croyaient ce qu’elle disait être, c’est-à-dire envoyée par Notre-Seigneur ; et le terme de la fortune les aurait fort justement scandalisés ; mais si ses envieux, si ceux dont elle contrariait les vues ambitieuses, l’ont crue, l’ont dite abandonnée du Ciel, ce n’était pas le grand nombre. Quand le duc d’Alençon la demandait pour aller combattre en Normandie, quand on récitait pour sa délivrance les oraisons que l’on sait, quand à Tours l’on faisait des processions nu-pieds, on ne la croyait pas abandonnée de Dieu. D’après d’Estivet, alors qu’elle était accusée à Rouen, on continuait à l’honorer comme une sainte ; l’on ne croyait donc pas qu’elle fût abandonnée par le Ciel. L’assertion est fausse ; ni Jeanne ne se croyait, ni la grande masse de ceux qui la suivaient ne la croyaient abandonnée de la fortune, c’est-à-dire du Ciel, qui l’avait suscitée. Une preuve que ses amis ne la crurent pas abandonnée de Dieu après l’échec contre Paris, c’est le grand nombre de chroniqueurs qui indiquent que cet échec fut dû, non pas à la Pucelle, mais à de sourdes et inavouables manœuvres378.
Les sentiments de l’Université vis-à-vis de la céleste envoyée ne furent jamais de la simple défiance, pas même de l’inimitié, mais une haine mortelle. Les auteurs du Cartulaire ont dit plus haut que la conviction des maîtres de Paris était faite, lorsque la Pucelle arriva à Troyes, et ils nous disent que deux mois après c’était de la simple défiance !
§2 Un échec n’était pas inconciliable avec la divinité de la mission de la Vénérable
Que l’échec contre Paris ait accru une haine déjà intense, que les 196maîtres en aient triomphé, en aient tiré un argument pour surexciter la multitude, et célébrer le parti auquel ils étaient acquis depuis si longtemps, comment ne l’auraient-ils pas fait, puisqu’ils en tiraient des choses les plus saintes ? Mais en cela, ils raisonnaient en ennemis, et nullement en théologiens.
Ces maîtres n’avaient donc pas lu ce verset de Jérémie : Je ferai annoncer à un peuple, à une nation, que je les grandirai et les consoliderai. S’ils font le mal devant mes yeux, s’ils n’écoutent pas ma voix, moi aussi je me repentirai du bien que je leur avais promis379. Peut-être avaient-ils en main le traité de Gerson, que l’on ne tarda pas à connaître à Bruges, à Venise. Dans tous les cas, ils auraient dû connaître les raisons par lesquelles, quatre mois avant l’échec contre Paris, le célèbre chancelier démontrait que, lors même que tous les biens promis par Jeanne ne se réaliseraient pas, il ne fallait pas en conclure que sa mission ne fût pas divine380.
L’ingratitude pour le bienfait reçu, d’autres causes encore pouvaient empêcher le cours des faveurs divinement promises. À la nouvelle de la prise de Jeanne à Compiègne, à plus forte raison lors de l’échec contre Paris, Gelu se garda bien de conclure que Jeanne n’était pas divinement envoyée. Il signala la vraie cause, les infidélités du roi, ou du peuple, ou de l’un et de l’autre. Précédemment il avait recommandé de suivre la direction de la Vierge, comme celle de l’ange de Dieu ; et non seulement cette direction n’était pas suivie, elle était traversée par ceux qui disposaient de l’esprit du roi. Pareille infidélité, et il pouvait y en avoir bien d’autres, est plus que suffisante pour expliquer l’échec du 8 septembre. La Pucelle n’a nullement fui ; il a fallu lui faire violence pour l’arracher au champ de bataille, d’où elle a été emportée malgré elle.
Les Parisiens conclurent-ils de l’échec contre Paris que toutes les merveilles précédentes étaient dues aux mauvais esprits ? Les maîtres approuvaient-ils cette conclusion ? Si les premiers chrétiens avaient ainsi raisonné, ils auraient dû, à plus forte raison, conclure du martyre de saint Étienne, de saint Pierre et de saint Paul, que leurs miracles précédents étaient des prestiges du démon.
§3 Date de la lettre de Bedford sur la Pucelle
C’est à tort que jusqu’à présent l’on avait dit que la lettre, dans laquelle Bedford attribue tous les revers des Anglais au limier d’enfer nommé la Pucelle, a été écrite pendant que Jeanne d’Arc était sur la scène ; il est aujourd’hui démontré qu’elle l’a été en 1434381 ; ce qui augmente la valeur 197du témoignage rendu à l’intervention de Jeanne, et permet de croire que le célèbre homme politique, d’ailleurs bon chrétien, se sera basé sur la sentence de condamnation pour traiter Jeanne de limier d’enfer.
Si, comme le disent les auteurs du Cartulaire, l’Université crut, par suite de l’échec contre Paris, Jeanne coupable d’idolâtrie et de cruauté, c’est une nouvelle preuve du parti-pris de sa haine. Il n’y a pas ombre d’idolâtrie dans les actes de la Pucelle, et elle ne fut cruelle qu’envers elle-même. Que les maîtres aient, à cette occasion, composé un traité du bon et du mauvais esprit, ou qu’ils aient fait transcrire l’instruction sur la matière composée en 1398, c’est tout à fait indifférent à leur justification ; ou plutôt cela les rend plus coupables. Ayant plus présentes les règles d’après lesquelles l’on discerne l’un de l’autre, ils auraient dû voir, comme les docteurs de Poitiers, qu’il n’y avait aucun mal en la Pucelle, mais tout bien.
III
§1 Explication des paroles de Jeanne sur l’assaut contre Paris
Loin que Jeanne ait dit être innocente de l’attaque contre Paris, elle a affirmé très expressément le contraire le 22 février :
— J’avoue que je fis faire une escarmouche contre Paris.
— N’était-ce pas jour de fête ce jour-là ?
— Je crois bien que c’était jour de fête382.
Dans cette même séance elle affirme que la voix lui disait de rester à Saint-Denis en France, qu’elle voulait y rester, que les seigneurs l’ont amenée contre sa volonté ; ce qui n’est nullement en contradiction avec ce qu’elle répond à l’article XXXVIII du réquisitoire,
qu’à son partement elle eut congé de ses voix de s’en aller.
Elles étaient opposées au départ, le lendemain de l’assaut du 8 septembre. La fatale obstination de la cour à ramener aux bords de la Loire l’armée conquérante fit qu’elles autorisèrent leur disciple à la suivre. Elles ne voulaient pas qu’elle se mit en révolte contre le roi qu’elle venait de faire sacrer.
La Pucelle répondait cependant, le 13 mars, de la manière suivante à la question :
— Quand vous allâtes devant Paris, est-ce par révélation de vos voix ?
— Non, mais à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes, et j’avais bien l’intention d’aller outre et de passer les fossés383.
Même ici Jeanne affirme que l’assaut contre Paris était bien voulu par elle. Ce qu’elle affirme en 198outre, c’est que les voix ne le lui avaient pas ordonné ce jour-là. Jeanne, certaine que ses voix voulaient qu’elle prît Paris, peut ne pas les avoir consultées ce jour-là ; elle peut les avoir consultées, et il peut se faire que les voix, voyant ce qui se tramait dans le secret, ce qui avait été comploté à la suite de la trêve du 28 août, aient laissé leur disciple à son libre arbitre.
Que voulaient en effet les affidés de La Trémoille, les auteurs de la trêve du 28 août ? Faire un semblant d’attaque contre Paris, une vaillance d’armes, qui, en échouant, fournirait un prétexte plausible pour ramener l’armée vers la Loire, et triompher ainsi de la Pucelle et de ceux qui suivaient ses inspirations. Jeanne exprime fort bien l’opposition qu’il y avait entre le dessein de ceux qui ne voulaient faire qu’une vaillance d’armes, et son dessein à elle, qui était d’aller outre et de passer les fossés, c’est-à-dire de prendre la ville.
Il n’y a pas l’ombre d’une contradiction dans ses paroles, et elles s’harmonisent parfaitement avec ce que disent de fort nombreux chroniqueurs, que l’échec contre Paris fut ménagé par de perfides intrigues, ourdies dans son propre parti384. Elle ne voulait pas accuser les siens ; voilà pourquoi elle se tient sur la réserve et ne dit pas tout ; elle avoua elle-même, en répondant à l’article LVII du réquisitoire, n’avoir pas donné une explication complète, puisqu’elle répond à d’Estivet, à propos de ce fait :
— J’en ai répondu autrefois, et si je suis avisée (d’en répondre) plus avant, volontiers j’en répondrai plus avant385.
L’on n’insista pas. Les explications complètes auraient été une accusation contre les perfides conseils de ceux auxquels Charles VII avait le tort de se livrer, et contre les fallacieuses et déloyales promesses du duc de Bourgogne.
IV
§1 Si les maîtres parisiens pouvaient savoir la vérité sur la trêve du 28 août
Les maîtres de Paris ne purent pas savoir la vérité des faits sur tout cela.
Est-ce bien certain ? La trêve de Compiègne fut longtemps préparée dans des conférences tenues à La Fère, à Arras, à Compiègne. Il y avait des deux côtés de nombreux et hauts conseillers ; le duc de Bourgogne n’aura-t-il pas appelé quelques-uns de ces maîtres de l’Université de Paris qui faisaient sa principale force morale ? Quoi qu’il en soit, l’Université a contribué à donner à l’acte déjà néfaste en lui-même une interprétation sophistique et tout à fait byzantine, déjà signalée, et qui mérite d’être reproduite.
199Les Anglais étaient libres d’adhérer à la trêve ; ce qu’ils ne firent pas. Le duc de Bourgogne, qui devait livrer Paris à Charles VII sans coup férir, s’y rendit en toute liberté, grâce au sauf-conduit dont il était muni à cette fin. Il y fit une entrée triomphale, et, peu content de resserrer son alliance avec Bedford, voici ce qui fut conclu : Bedford renonçait au gouvernement de Paris jusqu’à la fin de la trêve et le passait au duc de Bourgogne. Il en résultait que si, comme duc de Bourgogne, celui-ci était tenu de vivre en paix avec Charles VII, il n’y était pas tenu en tant que chargé du gouvernement de Paris par le roi d’Angleterre, qui n’avait pas voulu de la suspension d’armes. Par le fait, ses hommes d’armes coururent sur les Français durant la trêve, que Bourguignons et Anglais mirent à profit pour se préparer à recommencer la guerre, à l’expiration, c’est-à-dire après Pâques 1430.
Qui trouva cette machiavélique interprétation ? Le Parfait Clerc nous l’apprend, lorsqu’il écrit que tout cela se fit
à la requête de l’Université, du Parlement et de la bourgeoisie de Paris386.
L’acte en fut publié le 13 octobre avec la trêve de Compiègne, au milieu du concours empressé de la population387. Les Parisiens d’alors, qui n’étaient pas plus obtus que ceux d’aujourd’hui, pouvaient se rendre compte de la retraite involontaire de Jeanne. Comment n’auraient-ils pas connu ce que n’ignorèrent pas le notaire Pierre Cochon à Rouen, le doyen de Saint-Thibaud à Metz, le chroniqueur de Tournay, Gilles de Roye, à l’abbaye des Dunes, ce qu’ont consigné dans leurs chroniques Guillaume Cousinot, l’auteur du Journal du Siège, de Cagny, le héraut Berry, Thomassin ? Car tous ces auteurs affirment que Jeanne a été trahie devant Paris388.
La déposition du duc d’Alençon est loin d’être le document principal établissant que la mission ne finissait pas à Reims, ainsi que l’affirment en note les auteurs du Cartulaire. Ce document disparaîtrait que ce point si capital serait établi par les paroles cent fois répétées de la céleste envoyée, les affirmations de ceux qui ont écrit avant la réhabilitation, et par l’inanité des contes par lesquels l’école régalienne a essayé d’établir sa thèse, tels que l’ordre de rester, donné par Charles VII à la Pucelle, la cessation des voix, et autres billevesées dénuées de tout fondement historique.
Les savants auteurs affirment (page 5) que, lorsque Jeanne arriva devant Troyes (5 juillet), la conviction des maîtres était déjà arrêtée. À la page 7, 200cette conviction n’était que de la défiance qui se changea en inimitié par l’échec du 8 septembre. À la page 8, les maîtres, qui ne savaient pas la vérité sur ce qui avait empêché Jeanne de revenir à la charge, jugeaient d’après le fait et se formaient ainsi une conviction : eussent-ils, d’ailleurs, connu la vérité, leur conviction n’eût pas été modifiée. Comment une conviction qui se forme n’est-elle pas modifiée ? Comment, si elle est arrêtée, se forme-t-elle ? Et à la fin de l’alinéa : Les maîtres de Paris ne crurent jamais à la mission divine de Jeanne : après l’assaut de Paris, ils la nièrent tout à fait.
Le sens ne serait-il pas que jusqu’à l’assaut contre Paris, les maîtres gardèrent au fond de leur conscience une opinion déjà arrêtée, incapable d’être modifiée, encore qu’elle se formât d’après le fait ? Sans demander le fondement historique de ce silence peu naturel aux maîtres parisiens, il faudrait admirer le phénomène, et se demander s’ils étaient absents des séances théâtrales des 14 et 15 juillet, dans lesquelles les Parisiens jurèrent d’être fidèles et loyaux au régent et au duc de Bourgogne ; des séances des 27 et 28 août, où le serment fut renouvelé encore. Mais en voilà bien assez sur les assertions tirées de l’échec contre Paris. Venons aux commentaires sur la prise, la captivité de la Vénérable, les commencements et la conduite de son procès. Les voici.
201Chapitre 5 Sentiments de l’Université à l’ouverture du procès
Texte du Cartulaire
L’hostilité contre Jeanne sembla justifiée par les événements, quand, le 23 mai 1430, elle fut prise par les Bourguignons devant Compiègne, après avoir montré là plus d’audace que de prudence.
La nouvelle de cet événement favorable aux Anglais et aux Bourguignons arriva très vite à Paris. Les maîtres savaient qu’elle avait dit et écrit être envoyée de Dieu pour chasser les Anglais ennemis de son roi, et voilà qu’elle était tombée entre les mains des ennemis ! Les maîtres répétèrent alors ce qu’ils avaient dit après l’échec devant Paris, que Jeanne, jouet du diable, était conduite par l’esprit malin. C’est pour cela qu’ils se hâtèrent de pousser l’inquisiteur à entamer son procès.
Dieu même paraissait avoir donné le signal, car vers cette époque la guerre réussissait quelquefois aux Anglais.
Quelques mois plus tard, quand Jeanne, au péril de sa vie, se précipite du haut de la tour de Beaurevoir pour échapper aux mains des Anglais qui traitaient de sa personne avec le duc de Bourgogne, les maîtres la crurent coupable de péché mortel, et l’acte qu’ils qualifiaient de témérité n’était pas propre à modifier leurs sentiments. La lettre du 21 novembre le prouve389.
I
§1 Des revers ne sont pas des signes d’une vie criminelle
Des théologiens, pour lesquels un revers est signe de vie criminelle, raisonnent-ils en catholiques ? Que faudrait-il alors penser de saint Louis, 202du Maître lui-même et de ses enseignements ?
Jeanne pensait autrement. Le 12 mars, cette question lui fut posée :
— L’ange ne vous a-t-il point failli (fait défaut) quand vous avez été prise ?
— Je crois, puisque cela plaît à Notre-Seigneur, que c’est le mieux que j’aie été prise.
Depuis Pâques, ses voix lui disaient comme chaque jour qu’il fallait qu’elle fût prise390. Il le fallait pour une plus grande conformité avec l’auteur et le modèle de toute sainteté.
§2 Si la sortie de Compiègne fut imprudente ?
Comme lui, n’a-t-elle pas été trahie par un des siens, par Flavy ? Les auteurs du Cartulaire prononcent que c’est pour avoir montré plus d’audace que de prudence. L’insuccès d’une tentative ne prouve pas toujours qu’elle ait été imprudente. Frapper un grand coup au moment où commençait l’investissement, le frapper à Margny, le point de l’ennemi le plus menaçant pour la ville, était d’une habile stratégie. C’était possible, puisque la guerrière arriva jusqu’à Margny, repoussa les assaillants à deux reprises, et que la troisième fois un très petit nombre des siens furent faits prisonniers à l’arrière-garde, à ses côtés ; c’est constaté par Monstrelet, présent sur les lieux391. Un mémoire en faveur de Flavy n’en porte que quatre ou cinq, au lieu des quatre cents allégués par le Parfait Clerc, qui représente si bien la corporation. Si Flavy n’a pas fermé les portes de la ville, comme on le croit généralement, un léger secours, qui aurait appuyé la retraite, aurait suffi pour sauver Jeanne, que nous n’avons pas vue être accusée d’imprudence par les documents du temps.
Il a été expliqué d’après Gerson, Jacques Gelu, auquel on peut joindre Basin, que la mission de Jeanne, quoique divine, pouvait être entravée par ceux qui en recevaient le bénéfice. L’Université de Paris n’aurait pas dû l’ignorer.
§3 Date des revers des Anglais
La guerre réussissait quelquefois aux Anglais. Si rarement que le Parfait Clerc écrit en parlant des Français :
Partout leur venaient biens, ni oncques depuis que le comte de Salisbury fut tué devant Orléans, ne furent les Anglais en place dont il ne leur convînt partir à très grand dommage ou à très grand honte392.
Sa haine lui fait avancer la date, oublier la victoire de Rouvray, qu’il raconte avec une sensible délectation, le siège d’Orléans, si heureusement conduit, que ses chers Anglais regardaient la ville comme prise. C’est depuis l’arrivée de la Pucelle qu’il aurait fallu dire, mais demander pareil aveu à l’éminent clerc de l’Université, c’était trop demander. Bedford est plus sincère lorsqu’il prend, comme 203point de départ des revers anglais, l’arrivée d’un disciple du démon et d’un suppôt d’enfer nommé la Pucelle393.
La guerre réussissait quelquefois aux Anglais ; mais ce fut au moment où la prisonnière passait entre les mains des Anglais, le 25 octobre, qu’ils furent obligés de lever le siège de Compiègne, dont ils se croyaient les maîtres. Il avait duré cinq mois. Ce fut une immense perte d’hommes et d’argent, une cause de froideur et de récriminations entre la cour anglaise et le duc de Bourgogne, qui se plaignit de ne pas toucher les sommes promises. Ce ne fut pas la seule perte.
§4 Du saut de Beaurevoir
La Vénérable, tout en avouant qu’elle avait fait une faute en se précipitant du haut de la tour de Beaurevoir, dit pourtant qu’elle espère n’avoir jamais commis de péché mortel. Les maîtres de Paris, en qualifiant cet acte de péché mortel, empiétaient sur les droits de Dieu, qui seul peut apprécier l’advertance, la liberté, et les autres dispositions de la conscience, requises pour le péché mortel.
§5 Il a eu lieu après les sommations faites au duc de Bourgogne et à Luxembourg
Un péché mortel chez un envoyé de Dieu ne prouve pas nécessairement contre la divinité de la mission. Mais le saut de Beaurevoir est venu après les lettres de sommation à Luxembourg et au duc de Bourgogne, et l’on se demande ce qui pourrait être ajouté au tableau des crimes dont la Pucelle est chargée. Il n’est pas question du saut de Beaurevoir dans la lettre du 21 novembre, et l’on ne voit pas pourquoi elle est ici alléguée. La scélératesse de la prisonnière est supposée établie ; le but de la lettre est de hâter le procès et le châtiment qui doit suivre.
Les auteurs du Cartulaire continuent :
II
§1 Les sentiments de l’Université au début du procès n’étaient pas de l’antipathie, mais une haine profonde
Tels étaient les sentiments de l’Université de Paris au début du procès (février 1431). Ce procès, que l’Université voulait engager à Paris, les Anglais, en possession de la Pucelle, décidèrent de le faire à Rouen. L’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, lié de la plus intime amitié à la fois avec les Anglais et avec l’Université de Paris, qui l’adorait alors, chassé de son diocèse, proposé en vain par le duc de Bedford pour l’évêché de Rouen, se constitua juge dans un diocèse étranger, et à ce titre convoqua un bon nombre de membres de l’Université de Paris qui furent les plus notables assistants et les principaux conseillers du procès.
Jusqu’ici, les opinions sur Jeanne étaient absolument libres. On pouvait accepter ou repousser le sentiment d’autrui, et leur antipathie à l’égard de la Pucelle 204était excusable. La question était maintenant différente. C’était alors plus que jamais une question de conscience et de foi : il fallait mener le procès selon les règles du droit, examiner l’esprit de Jeanne au moyen de témoignages sincères, expliquer les événements, scruter les faits qui avaient permis de croire qu’elle était dirigée par le malin esprit, enfin rectifier les opinions et les soupçons qui ne reposeraient que sur des fables394.
Leur antipathie à l’égard de la Pucelle était excusable. Ce n’était donc que de l’antipathie que les maîtres parisiens nourrissaient vis-à-vis de la Pucelle à l’ouverture du procès, février 1431 ? Mais les savants auteurs nous ont dit que dès les premiers jours de juillet 1429, leur conviction était déjà arrêtée (page 5). Ils nous ont dit qu’après l’échec contre Paris, leur défiance se changea en inimitié (page 7) ; que leur hostilité sembla justifiée par la prise de Jeanne le 23 mai 1430 ; et ce ne serait que de l’antipathie qu’ils auraient eue en février 1431 ! Et quand la haine la plus profonde se manifesta-t-elle avec plus d’emportement que le sentiment qualifié d’antipathie excusable ?
Tout accuse cette haine aveugle, impitoyable395 : la rapidité foudroyante avec laquelle l’accusation est intentée, les termes dans lesquels elle est conçue, l’insistance avec laquelle elle est poursuivie.
Nous avons cité quelques passages des lettres au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg. Il faut lui faire son procès sur
les idolâtries et autres matières touchant notre sainte foi, et les scandales et inconvénients innumérables qui s’en sont suivis… [S’il n’y avait pas châtiment], au jugement de tous les bons catholiques en ce connaissant, jamais ne seraient advenus si grande lésion en la sainte foi, si énorme péril, etc.
Et à Luxembourg. Par le moyen de cette femme,
l’honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l’Église trop fort déshonorée. Ce serait peu de chose d’avoir fait cette prise, s’il ne s’ensuivait satisfaction pour les offenses perpétrées par icelle femme contre notre doux Créateur et sa foi et sa sainte Église, [avec ses] autres méfaits innumérables, comme on dit. Ce serait plus grand inconvénient que oncques jamais, plus grande erreur demeurerait au peuple que par avant, ce serait une intolérable offense contre la majesté divine, si la chose demeurait en ce point, ou s’il advenait que cette femme fût délivrée ou perdue.
C’est le langage de la première heure. Il est tel qu’ils disent justement que si la prisonnière était délivrée sans châtiment,
ce serait un déshonneur irréparable… à tous ceux qui de ce se seraient entremis, (c’est-à-dire pour eux-mêmes). D’après eux, le délai est très périlleux et très préjudiciable à ce royaume396.
§2 Combien inexcusables
205Non, ce n’est pas le langage de l’antipathie, ce n’est pas le langage de juges, c’est celui d’ennemis si furieux qu’ils condamnent sans entendre l’accusée ; et ils condamnent, l’on ne saurait trop l’observer, comme des ignorants, ou de mauvais catholiques, tous ceux qui ne sont pas de leur avis, c’est-à-dire non seulement leurs anciens collègues de Chinon et de Poitiers, mais, comme ils l’avoueront dans la suite, le bercail très fidèle de presque tout l’Occident.
Avoir et soutenir des sentiments contraires à ceux qu’ils expriment avec tant d’injustice est un crime, que Pierronne de Bretagne expia par le bûcher, le 3 septembre, neuf mois avant que subît le même sort la Vénérable, à laquelle elle rendit témoignage de la part de Notre-Seigneur.
Non seulement de tels sentiments, de tels actes ne sont nullement excusables, ils sont souverainement criminels. Les maîtres parisiens auraient dû redouter de blasphémer les dons de Dieu en attribuant au démon ce qui était un effet de la magnificence divine. S’ils n’étaient pas obligés de ratifier le jugement de la Chrétienté, il ne leur était pas permis de le mépriser avec la témérité et l’arrogance dont ils ont fait preuve.
La passion si véhémente, qui éclate dans l’accusation, leur interdisait de se porter comme juges. Ils ont sollicité pareille responsabilité ; elle doit peser lourdement sur la mémoire de la corporation ; car, encore que le procès n’ait pas eu lieu à Paris, ce sont les maîtres parisiens qui ont joué le grand rôle à Rouen, et c’est le jugement doctrinal de l’Université entière, la double lettre qui l’accompagnait, qui ont porté le coup suprême.
§3 Cauchon n’a pas eu besoin de pousser l’Université
L’alliance était étroite entre Cauchon et l’Université. De quel côté la haine était-elle plus profonde ? Il serait difficile de le dire. À s’en tenir au procès, c’est l’Université qui pousse l’évêque de Beauvais. Si la mission surnaturelle de la Pucelle faisait perdre à ce dernier son évêché-pairie, elle infligeait à l’autorité tyrannique de l’Université une humiliation plus cuisante que ne l’était la perte du siège épiscopal au prélat, que l’Angleterre ne pouvait manquer de chercher à dédommager.
Les auteurs du Cartulaire continuent dans les termes suivants :
III
§1 D’une étrange excuse apportée par les auteurs du Cartulaire
Mais on ne voit rien de semblable. L’opinion préconçue que les maîtres avaient de Jeanne avant le procès, ils la gardent pendant les débats et jusqu’à la fin de la cause. Peut-être la responsabilité retombe-t-elle moins sur les maîtres que sur 206Pierre Cauchon, si les témoignages favorables à Jeanne ne furent pas mentionnés au procès. On peut aussi trouver une circonstance atténuante, dans une certaine mesure, en ce que l’Université de Paris et l’Inquisition avaient, à cette époque surtout, trop l’habitude de voir un coupable dans quiconque était arrêté comme suspect d’hérésie. Mais, à notre avis, les maîtres devaient, pour cette raison même, instruire le procès avec plus de soin. Au contraire, on voit les maîtres faire assez souvent des interrogations perfides, non pour pénétrer la vérité, mais pour tendre un piège à Jeanne. D’autres fois ils imaginaient des questions propres à confirmer leurs opinions personnelles, ce qui pouvait leur réussir397.
L’Inquisition avait-elle l’habitude de voir un coupable dans quiconque lui était amené comme suspect d’hérésie ? C’est une assertion dont la responsabilité est laissée aux auteurs ; mais Jeanne ne lui a pas été amenée ; c’est au contraire l’Université qui, contre le sentiment général, a signalé Jeanne comme très véhémentement suspecte, ou mieux, évidemment coupable des crimes d’idolâtrie, de magie, et de bien d’autres encore. Sans l’Université, il n’est nullement prouvé que le gouvernement anglais, ou même Cauchon, se fussent aventurés dans une voie si manifestement inique. Comment l’habitude de condamner à la légère à des châtiments aussi atroces que ceux qui suivaient la déclaration d’hérésie, pouvait-elle être une circonstance atténuante ? Quel avocat s’aviserait de plaider comme une circonstance atténuante pour un meurtrier, qu’il est passablement coutumier du fait ?
Les auteurs de la dissertation ne pensent pas sans doute avoir donné une idée de l’iniquité des interrogatoires de Rouen par cette phrase, que les maîtres faisaient assez souvent des questions perfides, ou qu’ils imaginaient des questions propres à confirmer leurs opinions personnelles. Il semble bien que faire des questions pour confirmer, ou s’il y a lieu, infirmer un soupçon, ne dépasse pas les limites d’un interrogatoire judiciaire, pourvu que les questions soient posées avec rectitude et bonne foi ; mais la simple lecture du procès, les dépositions des témoins entendus à la réhabilitation, les mémoires écrits sur la matière par Ciboule, Basin et surtout par le grand inquisiteur Bréhal, montrent que la rectitude et la bonne foi furent bannies bien loin du tribunal de Rouen398.
Ce qui suit attaque plus directement, tantôt ouvertement, tantôt par insinuation, les actes et les paroles de la Vénérable et la mission tout entière. Continuons de citer.
207Chapitre 6 Incriminations et insinuations contre la Vénérable et sa mission
Texte du Cartulaire
Tout n’était pas surnaturel dans la vie de Jeanne. Pour n’en citer qu’un exemple, quand elle entendit la sentence de sa condamnation, elle s’abandonna au désespoir devant Jean Toutmouillé, qui n’était pas son ennemi ; elle commença à s’écrier doloreusement et piteusement, se destraire et arracher les cheveulx. Hélas ! me traite-l’en ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon cors net en entier… soit aujourd’hui consumé et rendu en cendres, etc.399 Qui oserait reconnaître là un acte surnaturel ?
On peut porter le même jugement sur les visions. Chez d’autres personnes aussi on rencontre des visions qui n’ont pas toujours une cause surnaturelle et peuvent être nées de l’imagination ou de toute autre cause. Cela pouvait arriver pour Jeanne plus que pour n’importe qui, puisque, n’obéissant qu’à ses voix, elle avait coutume d’apercevoir des visions et d’entendre ses voix journellement, surtout quand les cloches sonnaient.
Les maîtres n’étaient pas forcés de souscrire à ce qu’elle disait de sa couronne et des anges ; il valait mieux nier la véracité de ces visions que de 208les expliquer, comme l’auditeur de la Rote, Théodore de Lellis, qui dissimule le point saillant du récit de Jeanne400. Elle-même, au moment de mourir, avoua à Jean Toutmouillé que ce qu’elle avait dit de la couronne non erat nisi fictio quædam [n’était qu’une simple fiction].
Les maîtres pouvaient révoquer en doute la mission que Jeanne s’attribuait de délivrer le duc d’Orléans, et les voix qui lui avaient promis de la faire sortir de prison, puisqu’elle-même avoua, s’il faut en croire les pièces du procès, qu’elle avait été trompée.
Ils pouvaient juger que Jeanne s’était trop attachée à ses visions, comme Pierre Miget le déclara vingt-cinq ans plus tard, ou encore que plusieurs de ses visions avaient plus de cause naturelle et intention humaine que de cause sur nature, suivant le jugement général porté par Jean Beaupère vingt ans plus tard, et ainsi de plusieurs autres matières.
Encore aujourd’hui, il faut reconnaître qu’on chercherait en vain dans les vies des saints des apparitions aussi fréquentes que celles de Jeanne, se produisant en quelque sorte, à son appel, avec toutes leurs conséquences.
Mais ces points, et d’autres encore, ne touchent pas le fond même de la question, c’est-à-dire la mission de Jeanne, et ne constituent pas l’ombre d’un péché. Seulement, les maîtres, s’arrêtant à la surface, ne voulurent pas aller jusqu’à la moelle401.
I
§1 Il n’y a rien de répréhensible dans les plaintes de Jeanne à l’annonce du supplice
Tout n’était pas surnaturel dans Jeanne, disent les savants auteurs. Si tout était surnaturel, il faudrait en conclure qu’elle n’appartenait pas à 209notre nature, qu’elle était un ange tel que celui qui servit de guide au jeune Tobie. Henri de Gorkum concluait qu’elle appartenait à notre nature, de ce qu’elle faisait les actes de la nature, boire, manger, dormir, etc. ; on doit le conclure aussi de ce qu’elle manifeste les sentiments de notre nature sensible, les émotions et les affections qui lui sont propres, l’appréhension de ce qui tend à en altérer ou détruire le composé complexe.
L’union du Verbe à la nature humaine, la vision béatifique dont jouissait l’âme divine du Sauveur, n’ont pas fait disparaître ces nécessités, ces affections, ces émotions, ces appréhensions dans Notre-Seigneur. Non seulement il a eu faim et soif, il a pleuré sur Jérusalem et sur Lazare ; il a eu frayeur, il a eu appréhension de son supplice à un tel degré qu’il nous dit lui-même que son âme en est triste jusqu’à la mort, à un tel degré qu’il fait bien plus que pleurer, puisqu’il sue le sang en telle abondance, que ce sang coule par filets sur le sol ; il adresse à son Père cette prière : Ô Père, tout vous est possible, éloignez de moi ce calice, et il va jusqu’à adresser cette plainte à son Dieu : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? Celui-là blasphémerait qui verrait en cela, je ne dis pas l’ombre d’un péché, mais d’une imperfection. Si tout cela était naturel à raison du sujet qui éprouvait ces affections, ce n’était pas seulement surnaturel, c’était divin, à raison du principe qui informait la nature humaine, et des dispositions divines de cette nature elle-même.
§2 Elle ne s’est jamais laissée aller au désespoir
Mais si la personnalité divine, si la vision intuitive, n’ont pas préservé, ne devaient pas préserver la nature humaine de la manifestation de ces infirmités, moindres, après tout, que la nécessité du manger et du dormir, à combien plus forte raison la grâce, qui, pour grande qu’elle soit, n’est jamais qu’une imitation éloignée de l’union hypostatique, ne doit-elle pas préserver les saints et les saintes de ressentir ces impressions, ces appréhensions ? Non seulement il est dans l’ordre qu’ils les éprouvent, il est dans l’ordre qu’ils les manifestent, soit par la parole, comme Notre-Seigneur, ou par tout autre signe, comme le fit encore Notre-Seigneur par la sueur de sang.
Il n’y a pas péché, tant qu’il n’y a ni murmure contre la Providence, ni désespoir de sa justice. L’on ne trouve ni l’un ni l’autre dans les paroles de la victime de l’Université de Paris. Quand elle ouït la cruelle mort qui lui était prouchaine, commença à s’écrier… se destraire et arracher les cheveux. C’est le premier mouvement. C’est le genre de mort surtout qui provoque ses plaintes… J’aimerais mieux avoir la tête coupée sept fois que d’être ainsi brûlée, ajouta-t-elle. Elle préférerait être décapitée sept fois, c’est-à-dire souffrir sept fois la mort, plutôt que d’être une fois consumée par les flammes du bûcher. Il y avait, dans 210ces paroles, plus que l’horreur naturelle de la cruauté du supplice. Sa pudeur était alarmée par la crainte que son corps, conservé si net et si pur, fût exposé à la curiosité de regards indiscrets. Elle avait déjà témoigné de cette préoccupation le 17 mars, lorsqu’elle disait :
— Si tant est qu’il faille me mener en jugement, qu’il faille me dévêtir en jugement, je requiers aux seigneurs de l’Église qu’ils me donnent la grâce d’avoir une chemise de femme et un couvre-chef en ma tête402.
Elle ne fut pas dévêtue en jugement, puisqu’elle fut conduite au Vieux-Marché habillée en femme, mais avec une mitre d’ignominie. Après son dernier soupir, nous savons par le Parfait Clerc403 que l’injure redoutée ne lui fut pas épargnée. Nouveau trait de ressemblance avec son Seigneur, exposé nu sur la croix.
Un autre sentiment peut lui avoir dicté les paroles dont on lui fait une inculpation. Le 18 avril, malade jusqu’à la mort, elle avait demandé à être enterrée en terre sainte ; ce dont la crémation du bûcher la privait.
Les auteurs de la dissertation ici réfutée voient un abandon au désespoir, dans ce qui est une exquise délicatesse de pudeur et de piété. Il n’y a pas ombre de désespoir dans les paroles mises en avant, quelle que soit l’explication qu’on en donne. Loin de se livrer au désespoir, comme s’il n’y avait aucune justice à attendre, c’est par un appel à l’infinie justice que se terminent ces premières paroles de plaintes, telles que les rapporte Toutmouillé :
— J’en appelle à Dieu, — dit-elle, — le grand Juge, des torts et ingravances que l’on me fait404.
Comment a-t-on pu écrire qu’elle s’abandonne au désespoir, lorsque Pierre Maurice étant entré sur ces entrefaites, elle lui dit :
— Maître Pierre, où serai-je ce soir ?
— N’avez-vous pas bonne espérance en Notre-Seigneur ?
— Oh oui, et par la grâce de Dieu j’espère être ce soir en paradis405.
Abandonnée au désespoir, lorsque aussitôt après, elle demande les sacrements, et les reçoit avec une piété telle que Martin Ladvenu, qui a l’honneur de les lui administrer, déclare que les expressions lui manquent pour l’exprimer ! Abandonnée au désespoir, lorsqu’une heure après, elle paraît sur le champ de gloire, où elle remporte cette grande victoire promise par les saintes, et meurt comme mourraient les anges, s’ils pouvaient mourir, fendant, elle aussi, les rochers, c’est-à-dire les cœurs de ses ennemis les plus acharnés, de Cauchon lui-même, forcé de pleurer !
Qui ne sent qu’elle serait incomparablement moins touchante, moins belle, si, contenant dans son cœur le sentiment que lui inspire l’atroce 211injustice du supplice qui lui est annoncé, elle apparaissait à nos yeux, stoïque, l’œil sec ? Nous l’aurions crue dénuée de sens, rendue insensible et folle par la stupéfaction qui la saisit. Est-ce que l’Apôtre ne nous dit pas que le Christ a pleuré sur la croix et, ce semble, sangloté406 ?
Il fallait que nous vissions le fond des douleurs qu’elle ressent, pour mieux apprécier les sentiments de piété, la magnanimité et la force d’âme qui les dominent, et font de sa mort la copie de la mort du Roi des martyrs, peut-être la plus ressemblante que présentent les annales du martyre. Qui donc, en comparant ces deux extrêmes, d’une part la sensibilité de la jeune fille, le comble de l’ignominie, le plus cruel des supplices, le sentiment de son innocence, et de l’autre, cette espérance des biens du ciel, ce pardon accordé aux bourreaux, ce soin de prévenir son confesseur de se garantir de la flamme qui la gagne, tous ces détails qu’aurait à peine un chrétien mourant paisiblement dans son lit ; qui donc oserait dire que ce n’est pas là du surnaturel, et du surnaturel le plus divin ?
Or, ce surnaturel, nous le répétons, ressort du contraste entre ce qu’était la nature de la vénérable Vierge, et ce qu’elle nous apparaît par la grâce qui la porte si haut. L’on n’est pas téméraire, croyons-nous, en pensant que le Saint-Esprit est l’auteur du tableau tout entier.
II
§1 Hypothèse inadmissible sur ses révélations
Après avoir dit : Qui oserait reconnaître là un acte surnaturel ? les auteurs du Cartulaire ajoutent : On peut porter le même jugement sur les visions. Cela signifie bien : Qui oserait reconnaître dans les visions un fait surnaturel ?
Malgré l’évidence du sens que corrobore encore la suite du texte, nous avons peine à croire que ce soit la pensée du religieux qui a signé la dissertation à laquelle nous répondons. Il est bien manifeste que le fils de saint Dominique admet l’existence de visions divines ; l’Écriture et les vies des saints en sont pleines. Le mot toujours, glissé dans la phrase suivante, insinue bien que les visions peuvent avoir une cause surnaturelle ; mais les visions de la Vénérable ne doivent pas être rangées dans cette catégorie, puisque plus que pour n’importe qui, on peut dire qu’elles sont nées de l’imagination ou de toute autre cause non surnaturelle. L’on peut donc, plus que pour n’importe qui, admettre la théorie de Michelet, répétée à l’envi par l’école naturaliste : Elle créait à son insu ; elle réalisait ses propres idées ; elle en faisait des êtres ; c’est-à-dire qu’elle était hallucinée, non pas 212un moment, comme le serait quelqu’un pris d’un accès de vertige, non pas sur un point particulier, sans influence sur la conduite de la vie ; mais sur ce qui en était la règle, constituait le pivot autour duquel tout se mouvait : ce que les auteurs du Cartulaire constatent par les mots n’obéissant qu’à ses voix. Encore que ce soit là une hyperbole, puisque de son propre aveu, confirmé par les témoins oculaires, à Domrémy, elle obéissait en tout à ses parents, hors le cas des fiançailles et le départ pour la France, on peut l’admettre pour les miracles de sa mission et la manière dont elle a été fidèle à la poursuivre.
Les auteurs du Cartulaire insinuent que cette intervention constante des personnages surnaturels, que non seulement elle entendait, mais qu’elle voyait, odorait et palpait, peut n’être que l’effet de l’imagination ; ce qui constitue un état d’hallucination et, pour employer, le mot vulgaire, de démence, de folie.
§2 C’est à la prière annoncée par le son des cloches, et non au son matériel des cloches, que correspondaient souvent les visions de la Vénérable
Ils trouvent une raison en ce que, disent-ils, Jeanne apercevait ses visions et entendait ses voix journellement, surtout quand les cloches sonnaient. Les honorables auteurs se mettent ici, à leur insu, à la suite de l’école naturaliste, qui cite incomplètement les textes où les visions sont rattachées au son des cloches. Jeanne ne dit pas simplement qu’elle entend les voix quand on sonne les cloches, par exemple pour un incendie, un enterrement, l’entrée d’un prince ; elle indique un exercice liturgique auquel invitent les cloches, de préférence l’Ave Maria, l’Angelus.
À cette question, posée le 24 février : Quand, hier, avez-vous entendu la voix ? elle répond :
— Je l’ai entendue trois fois : une fois le matin, une autre fois à l’heure de vêpres, une autre fois le soir quand on sonnait pour l’Ave Maria. Je l’entends bien plus souvent que je ne saurais le dire.
§3 Preuves
Les informations posthumes sont de nulle valeur ; mais puisque l’école naturaliste les cite pour rattacher les voix au son matériel des cloches, citons-les à notre tour dans leur entier pour la réfuter : Jeanne disait à Toutmouillé, qu’elle entendait les voix quand on sonnait les cloches à l’heure des complies et des matines. C’est pervertir la pensée que de la rattacher au signe et d’omettre la chose signifiée.
Il y a toute harmonie à ce que les anges et les saints se manifestent principalement à l’heure de la prière liturgique, spécialement de l’Angelus. L’Angelus est destiné à honorer le mystère qui a uni la nature divine et la nature humaine dans l’unité de la personne du Verbe, et fait des anges et des hommes une seule famille. Les chrétiens sont appelés par la cloche à répéter à la Vierge-Mère la salutation à la suite de laquelle s’est accomplie l’œuvre divine, raison de toutes les autres. Quoi d’étonnant que ce fût l’heure préférée par les anges et les saintes pour visiter la vénérable Pucelle, copie, ombre de la Vierge bénie par-dessus toutes les femmes ?
Le 213curé Arnolin dépose que, dans les champs, Jeanne, à Domrémy, se mettait à genoux quand on sonnait les complies. Tout le monde connaît les aimables reproches qu’elle faisait à Perrin le Drapier, infidèle à les sonner. Elle était si particulièrement affectionnée aux prières de la liturgie, qu’à Bourges, elle demandait à son hôtesse de l’accompagner à l’office des matines ; ce à quoi la bonne dame se prêtait. Il n’est pas douteux que, dans sa prison, elle devait s’unir d’esprit et de cœur aux offices ecclésiastiques annoncés par le son des cloches. Le ciel répondait en faisant de ces heures les heures préférées de ses communications. Il est puéril de s’arrêter au son du métal. Elle nous dit d’ailleurs qu’elle entendait les voix plus souvent qu’elle ne saurait le dire407.
§4 Convenance
Loin de prétendre que l’on peut attribuer les visions de Jeanne à l’imagination, ou à d’autres causes naturelles, les auteurs des Mémoires pour la réhabilitation, tous théologiens éminents, sont unanimes pour constater les signes du bon Esprit dans les personnages qui apparaissent, la fin pour laquelle ils apparaissent, la manière dont ils apparaissent, les effets qu’ils produisent sur la voyante.
Si les visions sont des hallucinations, il faut expliquer comment une jeune fille, sans préparation aucune, se montre soudain guerrière consommée, et fait, en moins de quatre mois, autant de conquêtes qu’en fit dans le même espace de temps le héros de Marengo ; il faut expliquer comment elle fait, au rebours de toutes les prévisions humaines, tant de prophéties justifiées par l’événement ; il faut expliquer comment celle qui ne sait ni A ni B répond avec tant de sagesse et de justesse à des questions qui eussent embarrassé des théologiens de valeur ; il faut expliquer comment, malgré toutes les tortures physiques et morales auxquelles elle est soumise durant six mois, elle conserve la pleine possession d’elle-même, fait paraître de si éminentes vertus, et meurt en remportant cette grande victoire promise par les voix. Si pareilles merveilles sont l’œuvre d’une jeune paysanne irrémédiablement hallucinée, la dérogation aux lois de la nature est patente ; et l’hallucination, loin d’expliquer cette dérogation, ne fait que la rendre plus inexplicable, puisque l’effet de l’hallucination est de faire que l’âme, ainsi illusionnée, vienne se heurter contre la réalité des événements et des faits.
Les ennemis de Jeanne eux-mêmes, en attribuant les merveilles de pareille vie aux esprits infernaux, inspirateurs de Jeanne, reconnaissaient qu’elles accusent une puissance surhumaine.
Aussi Léon XIII a-t-il bien daigné nous dire de réfuter ceux qui, dépouillant les exploits de la magnanime et très pieuse Vierge de toute inspiration 214de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d’une vertu purement humaine408.
§5 Don de discernement des esprits accordé à la Pucelle
La Vénérable ne cesse d’affirmer qu’elle n’est rien que par les célestes personnages qui lui apparaissent, qui l’ont formée, qui la conduisent.
Que si, malgré le sens des mots et de la phrase, les auteurs avaient voulu seulement dire que de fausses visions pouvaient se glisser parmi les vraies, nous ne nierions pas que le démon n’ait pu essayer de singer Dieu en agissant sur l’imagination, ou par d’autres artifices. Il a essayé de tromper les saints les plus hautement favorisés de semblables dons, saint Antoine, saint Martin. Sainte Thérèse écrit d’elle-même que le démon essaya de lui donner une fausse représentation de Notre-Seigneur409, mais, dit saint Grégoire, cité par Lellis410, par Montigny411, par Bréhal412, les saints reçoivent un sens intérieur qui leur fait distinguer les fausses visions des vraies ; elles portent chacune des caractères propres et comme l’empreinte de leur auteur, dit encore sainte Thérèse.
La Pucelle avait reçu ce don de discernement, elle qui répondait, le 15 mars, à la question :
— Si l’ennemi prenait la forme ou la figure d’un ange, comment le distingueriez-vous ?
— Je connaîtrais bien si c’était saint Michel ou chose contrefaite comme lui413,
paroles qui semblent prouver qu’elle parlait pas expérience. Ce don de discernement est d’autant plus nécessaire que la personne est plus ignorante, et que l’effet des visions doit avoir au dehors plus de retentissement.
III
§1 Signe de la couronne
Les auteurs du Cartulaire sont particulièrement offusqués de ce que la Vénérable a dit du signe donné au roi : Un ange lui avait apporté une couronne. Les trente premières pages de la Vierge-Guerrière [Vraie Jeanne d’Arc, IV] sont consacrées à expliquer chacune de ses paroles sur ce point. Leur justesse, leur à-propos en font, à nos yeux, une des parties les plus intéressantes du procès ; l’inspiration nous en semble manifeste quand on songe à la situation de l’accusée.
Rien ne tenait plus à cœur aux tortionnaires que de savoir le signe 215par lequel elle s’était fait accepter de Charles VII ; et Jeanne ne pouvait pas le révéler sans diffamer le prince. L’on sait que c’était une prière mentale, d’ailleurs fort belle, inspirée à Charles par l’excès des calamités au milieu desquelles il sombrait. Il s’était demandé si tant de malheurs ne fondaient pas sur lui, parce qu’il serait de naissance illégitime et, par suite, sans droit au trône. La Vénérable lui révéla la prière que Dieu seul connaissait, en même temps qu’elle l’assurait qu’il était vraiment le fils de Charles VI, et que Dieu prenait en main sa cause. Manifesté d’abord au prince seul, le signe avait été révélé à quelques témoins choisis, après serment de tous, et de Jeanne elle-même, qu’il ne serait redit à personne.
§2 Jeanne a averti qu’il ne fallait pas prendre ses paroles dans le sens matériel
Aussi la Pucelle, maintes fois harcelée à ce sujet, proteste-t-elle qu’elle ne le révélera jamais, qu’elle ne pourrait pas le révéler sans se parjurer. Enfin, le 13 mars, elle se décide à répondre par une allégorie fort claire pour nous, mais qui ne révélait nullement la prière du roi. Ses explications sont précédées de ces paroles, qu’il faut recommander à tous ceux qui, comme les auteurs du Cartulaire, s’obstineraient à prendre dans un sens matériel ce que Jeanne n’a dit que dans un sens figuré :
— J’ai promis de non dire ce signe… Je promets que je n’en parlerai plus à nul homme414.
Comment les auditeurs n’ont-ils pas vu qu’il y avait du mystère dans les réponses données par la Vénérable ? Conçoit-on que quelqu’un commence la révélation d’un secret par la protestation qu’il n’en soufflera mot à personne ? Celui qui, à la suite, prend à la lettre les paroles dites à ce sujet, ne doit imputer qu’à lui-même l’erreur dans laquelle il tombe.
§3 La couronne donnée à l’archevêque de Reims
Un ange a apporté au roi une couronne, d’une richesse ineffable. Quoi de plus vrai au sens figuré ? En révélant miraculeusement au roi une prière qu’elle ne pouvait connaître que par voie surnaturelle, Jeanne rassurait le prince sur son droit, et lui donnait un gage manifeste que Dieu voulait bien l’en mettre en possession. Elle apportait réellement la couronne au malheureux dauphin ; c’est elle-même qui le dit en ces termes :
— La couronne signifiait qu’il (le roi) tiendrait le royaume de France415.
Et encore :
— Le signe était en manière de couronne416.
Ce n’était donc pas une couronne matérielle. Elle s’avance encore davantage lorsqu’elle répond :
— Le signe était ce que l’ange certifiait au roi en lui apportant la couronne417.
La couronne, en effet, ne venait que comme conséquence de la révélation 216de la prière ; la révélation était la raison de la couronne apportée.
Le tribunal ayant demandé si l’ange avait mis la couronne sur la tête du roi, Jeanne répondit :
— Elle fut donnée à l’archevêque de Reims en la présence du roi ; l’archevêque la reçut et la donna au roi418.
Les auteurs du Cartulaire prétendent que cela ne peut pas se dire dans un sens allégorique. Et pourquoi pas ? Quand on se rend compte de ce qui se passa à Chinon, la figure est la même que celle qu’emploie saint Jean dans l’Apocalypse quand il nous dit (c. IV, 10) que les vingt-quatre vieillards jetaient leurs couronnes d’or devant le trône de Dieu. Il est fort inutile d’observer qu’il ne s’agit pas ici de couronnes de métal ; elles n’interviennent pas davantage dans la pensée de Jeanne.
À la question : Comment le roi connut-il que c’était un ange qui lui était envoyé, Jeanne répondit :
— Par l’enseignement des gens d’Église et par le signe de la couronne419.
L’enseignement des gens d’Église, c’est la sentence de Poitiers ; le signe, la révélation des secrets. Or, l’archevêque de Reims présidait les examens de Poitiers ; il fut un de ceux en présence desquels Jeanne révéla le signe manifesté d’abord au roi seul. Le successeur de saint Rémy, en rendant compte du résultat des interrogations adressées à la jeune fille et en approuvant la sentence, en attestant que le signe était bon, recevait réellement la couronne et la remettait au roi. Il devait, à Reims, lui mettre sur la tête la couronne matérielle, signe extérieur de la royauté, dont le ciel, par l’entremise de la Pucelle, investissait Charles VII.
§4 Jeanne se dit très justement l’ange
Théodore de Lellis n’est pas le seul à soutenir que Jeanne s’est justement désignée par le nom d’ange. Thomas Basin420, Martin Berruyer421, Jean Bréhal422, n’ont pas pensé autrement. En se donnant comme envoyée de Dieu, elle se disait l’ange de Dieu, puisque le mot ange signifie envoyé ; sens dans lequel saint Jean-Baptiste, Débora, les prêtres, sont appelés des anges dans la sainte Écriture. Jacques Gelu terminait son traité sur la Pucelle, par cet avis à Charles VII, de se laisser gouverner par la sagesse divine, qui le conduisait par cette fille envoyée pour être comme son ange423.
§5 L’ange qui parlait en elle
Mais, disent les auteurs du Cartulaire, Jeanne ne se donnait pas comme l’ange, puisqu’elle dit que l’ange entra le premier et elle ensuite, qu’ils sont allés ensemble trouver le roi. L’évêque Martin Berruyer a répondu à la difficulté, 217il y a plus de quatre siècles :
Elle se désignait elle-même par le nom d’ange, dit-il ; de plus, il y avait l’ange qui parlait en elle et par elle424.
Et ailleurs :
Ce n’était pas tant elle qui parlait que le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche425.
Le Saint-Esprit a coutume de parler par les anges. Nous disons que le Saint-Esprit a parlé par les prophètes. Les prophètes, par exemple Zacharie, saint Jean, affectionnent cette expression : L’ange qui parlait en moi. La parole de l’inspiré est alors tout à la fois et de l’ange qui inspire et de la personne qui se prête à l’inspiration ; tout comme l’écriture de l’enfant, dont la main est dirigée par le maître d’écriture, est tout ensemble du maître et de l’enfant : l’un et l’autre peuvent se l’attribuer.
Ainsi en était-il des secrets divinement révélés au gentil dauphin ; ils étaient révélés et par l’ange, qui illuminait Jeanne, et par Jeanne, qui manifestait cette illumination, et l’un et l’autre étaient des envoyés, c’est-à-dire des anges. C’était d’autant plus vrai que la Pucelle était en ce moment sous le coup de l’inspiration. Si, en Lorraine, il lui avait été promis que le roi aurait bon signe pour la recevoir, le signe ne lui a été donné qu’au moment où elle abordait le roi. Il est parfaitement exact qu’ensemble ils ont été trouver le roi, et qu’ensemble ils sont entrés dans ses appartements. L’ange, dirigeant, gouvernant la Vierge inspirée, cela suffirait amplement pour affirmer qu’il est entré le premier, tout comme, dans l’exemple cité, le premier auteur de l’écriture est le maître, et l’enfant ne vient qu’après lui ; mais il y a une explication plus littérale, indiquée par Basin, évêque de Lisieux, dans les lignes suivantes :
Il peut se faire, — écrit-il, — que la Pucelle fût accompagnée, outre son ange gardien, par une foule d’autres purs esprits. Invisibles pour les autres, ils pouvaient ne pas l’être pour Jeanne, qui, peut-être, les contemplait des yeux de l’imagination et de l’âme. Faits semblables se lisent dans les saintes Écritures426.
D’après Bréhal, il ne faut pas nier que Jeanne a pu voir des anges et des saints assister au sacre ; et il y a eu, dit-il, à Chinon des choses plus secrètes que celles qu’il indique.
À la question qui lui fut faite : Comment l’ange s’était séparé d’elle, elle répond
que ce fut dans la chapelle du château, qu’elle fut très attristée de son partement, qu’elle aurait voulu que son âme s’en fût allée avec lui.
Il n’y a là rien que de très naturel, si nous admettons qu’un moment soulevée au-dessus d’elle-même et comme ravie jusqu’au ciel, rendue à son infirmité naturelle, elle ait ressenti plus lourdement le poids de la mortalité, 218et ait éprouvé la nostalgie du ciel. C’est d’autant plus croyable qu’en cette circonstance, une des plus solennelles de notre histoire, elle avait eu, pensons-nous, une vision très étendue dans laquelle elle se voyait entourée des anges et des saints427.
§6 Admirable justesse de ses réponses
Les auteurs du Cartulaire trouvent, dans l’aveu que le matin du supplice Jeanne aurait fait à Toutmouillé, une confirmation de leur thèse ; elle lui aurait confessé que ce qu’elle avait dit de la couronne n’était que fictio quædam : qu’est-à-dire ? Une allégorie ; c’est ainsi que, dans les littératures latines, on traduit le mot allégorie. Quoi de plus vrai ? Telle est bien l’explication que nous venons de donner ; et ainsi que nous venons de l’indiquer, Jeanne avait dit aux prétendus juges plusieurs paroles qui auraient dû le leur faire entendre.
§7 Les informations posthumes sur la couronne
Mais c’est dans les informations posthumes que ces paroles sont prises ; et nos contradicteurs ont le grand tort d’affirmer, quatre lignes plus bas, que ces informations posthumes font partie du procès, quand ils écrivent : Elle avoua, s’il faut en croire les pièces du procès, qu’elle avait été trompée.
Ces informations n’appartiennent nullement au procès. Non seulement elles viennent après les signatures des greffiers, Manchon dit formellement qu’il refusa de les contresigner, encore que Cauchon voulût l’y contraindre428. Il n’y avait pas assisté ; ce qui dit assez ce qu’il faut penser d’un prétendu juge qui veut imposer un faux à un greffier. Tout ce qui regarde cette pièce est longuement discuté au premier chapitre du cinquième livre de la Martyre [Vraie Jeanne d’Arc, V]. Dénuée de toute authenticité, elle est en contradiction avec les dépositions entendues juridiquement au procès de réhabilitation : l’on fait dire à Martin Ladvenu le contraire de son témoignage authentique429 ; les sept prétendus témoins ne sont pas d’accord dans les paroles qu’ils attribuent à Jeanne. D’après Venderès elle affirma avoir vu de ses yeux, entendu de ses oreilles, les voix et les apparitions mentionnées au procès430. À Pierre Maurice, qui l’interrogeait sur la couronne et sur les anges qui l’accompagnaient dans cette circonstance, elle aurait répondu : Soit bons, soit mauvais, ils m’ont apparu. Elle confirme donc la réalité de la vision qu’elle avait lorsqu’elle donnait le signe au roi.
L’on n’inculquera jamais trop aux historiens le jugement porté par 219Bréhal sur ces informations posthumes :
Elles n’ont aucune valeur, aucune importance, ne prouvent rien431.
IV
§1 Jeanne devait délivrer le duc d’Orléans
Jeanne a revendiqué très explicitement dans le procès la délivrance du duc d’Orléans comme une partie de sa mission. Elle a été jusqu’à dire que, si elle n’avait pas pu le racheter par un échange de prisonniers, elle serait passée en Angleterre pour le délivrer par haute lutte. Elle affirme qu’elle l’aurait fait, si elle avait duré sans empêchement un peu plus d’un an432. Sans empêchement ne peut signifier que les entraves qu’elle a trouvées dans son propre parti ; c’est presque le seul blâme qu’elle ait jeté sur les siens, et l’on voit avec quelle réserve. C’est là une des preuves si nombreuses que la mission ne finissait pas à Reims. La déposition du duc d’Alençon est loin d’être la seule, ou la principale433.
§2 Nullité des enquêtes posthumes
C’est d’après les informations posthumes que les auteurs que nous combattons affirment que Jeanne aurait avoué avoir été trompée par ses voix. On vient de voir le cas qu’il faut faire du document. La déposition juridique de Martin Ladvenu est diamétralement opposée à celle que lui attribuent les informations sans valeur. Celle de Manchon est en conformité avec celle de Ladvenu.
§3 Si les voix ont trompé leur disciple en lui promettant la délivrance
On peut admettre que Jeanne aurait avoué avoir été déçue dans l’interprétation donnée à la délivrance promise par les voix. Les voix lui promettaient une délivrance par la grande victoire du martyre, une victoire à la suite de laquelle elle entrerait en royaume du paradis. Elles lui promettaient cela simplement, absolument, sans faillir. Voilà la prophétie que Jeanne rapportait dans la séance du 14 mars.
Elle ajoutait une explication qu’elle déclarait être personnelle, et qui prouve qu’elle entendait la délivrance dans un sens restreint, la délivrance de sa prison de Rouen, et en cela elle a été déçue ; ce qu’elle a pu parfaitement avouer le matin du supplice. Courcelles et Maurice ne lui attribuent que cette parole :
— Je vois bien que j’ai été déçue434.
§4 Si Jeanne a dit avoir été trompée par les voix
Quand on se rapporte aux circonstances dans lesquelles ces interrogations lui étaient faites, l’on s’explique fort bien qu’il a pu échapper à la victime des réponses qui ont été mal interprétées. 220Elle n’était pas en état de mesurer ses paroles, se trouvant sous le coup de l’annonce du supplice qu’on venait de lui signifier au moment même. Des paroles dites dans cet état de saisissement ne prouveraient rien. Il faut s’en tenir à la déposition de son confesseur.
V
§1 Pourquoi Jeanne insistait sur ses révélations
D’après Miget, Jeanne insistait trop sur ses visions. Voici sa déposition à ce sujet :
Jeanne était simple au point de croire que les Anglais ne songeaient pas à la faire mourir, et qu’elle espérait être délivrée par rançon. Cependant, j’ai observé qu’elle répondait d’une manière catholique et prudente sur tout ce qui touchait à la foi, excepté en ce qui regarde les visions qu’elle disait avoir eues ; sur lesquelles, à mon avis, elle insistait trop435.
Observons d’abord que Miget juge mal Jeanne, en disant qu’elle ne pensait pas que les Anglais voulussent la faire mourir. Elle disait formellement le contraire devant Aymond de Macy :
— Je sais bien que ces Anglais me feront mourir436.
Miget ne dit pas que Jeanne était trop attachée à ses visions, mais que dans son procès elle insistait trop. C’était toute l’explication des miracles accomplis par elle ; on doit la croire lorsqu’elle dit ne pas tirer ses réponses de sa tête, et ne vouloir rien dire sans avoir la garantie de ses maîtresses. La sagesse, la profondeur et la simplicité de ses réponses ne démentent pas pareille origine. Cauchon disait dans l’intimité : Elle parle admirablement de ses visions437, et grand nombre des assistants la croyaient inspirée.
Beaupère avait des raisons particulières pour apprécier Jeanne et ses visions comme il l’a fait. Il se trouvait à Rouen pour sauvegarder ses bénéfices, lorsque Charles VII ordonna les premières informations sur le procès de Jeanne. Il s’agissait de savoir si l’on devait entreprendre la réhabilitation. Beaupère, un des tortionnaires les plus retors du premier procès, avait tout intérêt à ce qu’on laissât dormir l’affaire. Aussi ne lui déféra-t-on pas le serment comme aux six autres témoins interrogés. Comment aurait-il pu dire que les visions lui semblaient surnaturelles et divines, sans se condamner lui-même et sans condamner l’Université dont, à cette époque, il fut un des piliers ? Le jugement qu’il porte sur les 221visions n’a pas plus de valeur que celui qu’il émet sur la personne de l’accusée elle-même, quand il dit
qu’elle était bien subtile de subtilité appartenant à femme, comme il lui semblait, et n’a pas su par aucune parole d’elle qu’elle fût corrompue de corps438.
Il devait savoir le contraire par Cauchon, dont il fut un des principaux complices. Ce qu’il dit de la subtilité féminine de la sainte fille est en complète opposition avec le témoignage unanime des témoins et des historiens qui l’ont vue de plus près. Tous sont d’accord pour dire qu’en dehors de ce qui regardait sa mission, elle était la simplicité même. Ce n’est pas à des hommes aussi compromis dans l’œuvre d’iniquité qu’il faut demander le jugement à porter sur la victime et sur tout ce qui la regarde.
VI
§1 L’on trouve des saints qui ont eu des visions plus fréquentes que la Vénérable
On est étonné qu’un fils de saint Dominique admette qu’on chercherait en vain dans les vies des saints des apparitions aussi fréquentes que celles de Jeanne.
Il aurait donc oublié ce que le bienheureux Raymond de Capoue, comme lui Frère Prêcheur, raconte de sainte Catherine de Sienne, cet astre si radieux de la pléiade des saintes dominicaines ? Les familiarités dont le Roi des saints usait avec la vierge de Sienne sont autrement étonnantes et fréquentes que celles dont la vierge de Domrémy fut l’objet de la part de ses saintes et des anges.
Que dire de sainte Françoise, dame romaine, contemporaine de Jeanne, qui voyait constamment à ses côtés un archange si lumineux, que, durant la nuit, la sainte pouvait vaquer, sans aucune autre clarté, à tous les soins du ménage439 ?
Sainte Thérèse dit d’elle-même que, pendant deux ans et demi, Notre-Seigneur a daigné la favoriser presque continuellement de sa présence ; elle dit encore qu’elle a très souvent le bonheur de jouir de la présence des anges440.
Longue serait la liste des saints et des saintes favorisés de visions et d’apparitions aussi fréquentes que l’a été la Vénérable Jeanne.
§2 Raison de leur fréquence pour Jeanne
Berruyer441, Bréhal442, ont observé fort justement que ces apparitions n’ont rien d’étonnant, vu la vocation de l’enfant, et qu’on en trouvait de plus surprenantes dans les saintes Écritures et les vies des saints. Combien l’âme 222de la Vierge devait être assouplie et façonnée, pour passer si promptement par les extrémités si opposées dont se compose son histoire !
Jeanne nous dit
qu’elle n’eut jamais quelque peu besoin de ses voix qu’elles ne soient venues, que souvent elle venaient sans être appelées, et que si elles tardaient à venir, elle requerrait Notre-Seigneur de les envoyer443.
C’est seulement dans le besoin que Jeanne demandait à ses saintes de se manifester à elle. Elles ne lui accordaient pas toujours ce qu’elle demandait. Elles refusèrent de lui indiquer le jour où elle serait prise, se contentant de lui dire que ce serait avant la saint Jean ; ce fut un mois avant. Elle leur demanda inutilement si elle serait brûlée ; elles se contentèrent de ces paroles : Prends tout en gré, Notre-Seigneur t’aidera ; ce qui était pourtant le lui laisser entendre.
VII
§1 Le fond de la question très intéressé à l’appréciation des réponses de Jeanne
Les amis de Jeanne d’Arc ne peuvent pas admettre que tous ces points et d’autres encore ne touchent pas le fond de la question, la mission de Jeanne, et ne constituent pas l’ombre d’un péché.
Si les visions de Jeanne peuvent, plus que pour n’importe qui, être nées de l’imagination ou de toute autre cause naturelle, si elle en invente de toutes pièces, si elle avoue que ses voix l’ont trompée, il n’existe plus de mission surnaturelle : nous sommes en présence d’une hallucinée, d’une folle qu’il aurait fallu renfermer.
S’abandonner au désespoir, se vanter de visions que l’on a pas eues, en feindre, s’y attacher jusqu’à souffrir le supplice du feu, constitue plus que l’ombre d’un péché ; c’est un péché grave de sa nature, qui ne deviendrait véniel que par l’inconscience de la personne, la folie. Si nous avions à faire à tout autre qu’à un religieux, nous dirions que ce sont là des habiletés de style, pour dissimuler les blessures profondes que portent à l’envoyée du Ciel, et à la sainte, les assertions qui viennent d’être réfutées.
223Chapitre 7 Les torts de l’Université d’après les auteurs du Cartulaire
Texte du Cartulaire
Les maîtres, s’arrêtant à la surface, ne voulurent pas aller jusqu’à la moelle. Comment les maîtres expliquèrent-ils les faits de premier ordre qui, dans la vie de Jeanne, établissent sa mission ? Beaucoup de modernes cherchent à les interpréter par des hallucinations ou tout au moins par des moyens naturels ; d’autres ont recours, non sans de graves motifs, à l’intervention spéciale de Dieu.
Les maîtres parisiens prétendirent que tous ces actes étaient produits par la puissance de l’esprit malin, dont les voix exhortaient Jeanne. Comment des théologiens osèrent-ils soutenir que cette vierge avait commerce avec le diable, cette vierge dont la vie pure et sainte, mise au grand jour dans le procès, est remplie par des actes en contradiction perpétuelle avec l’esprit malin, qui ramenait les autres au service de Dieu, qui ne craignait rien tant que de ne pas être en état de grâce, affirmant que nul ne saurait trop purifier sa conscience (ce qu’elle mettait elle-même en pratique, et c’était un fait notoire), qui avait pris des habits d’homme, contrairement à l’usage, pour mieux protéger sa virginité, qui résista héroïquement à Rouen et ailleurs aux sollicitations nombreuses des Anglais et des Bourguignons ?
Si Jeanne ne répondit pas toujours d’une manière satisfaisante à certaines questions sur le pape, sur le concile, la soumission, les maîtres ne devaient pas oublier qu’ils n’avaient pas devant eux un théologien, mais une pauvre campagnarde illettrée, brisée par la fatigue, qui avait grandi et vécu au milieu des Français, dont la doctrine sur de pareils articles avait été troublée par l’Université même, pendant et après le schisme, enfin que les théologiens de Paris avaient varié sur ces points. Malgré tout, Jeanne fit souvent aux maîtres en théologie des réponses capables de les faire rougir.
224En note :
Quand on lit certaines réponses de Jeanne sur l’obéissance à l’Église, par exemple que si l’Église voulait lui faire faire quelque chose contraire au mandat qu’elle a reçu de Dieu, elle ne le ferait à aucun prix (Procès, I, 325), on peut comprendre que les maîtres parisiens, toujours si scrupuleux pour les autres, non pour eux-mêmes, aient douté de son esprit, parce qu’en cas semblable les maîtres et les juges avaient pour maxime, avant comme après ce procès, que l’obéissance envers l’Église était le signe le plus sûr auquel on reconnaissait les bons esprits444.
I
§1 Desiderata
L’indication de quelques-uns de ces faits de premier ordre, si nombreux dans la céleste histoire, établissant la mission divine de la Vénérable, des signes si nombreux et si graves qui manifestent l’intervention de Dieu dans Jeanne et par Jeanne, eût bien complété l’assertion des savants auteurs, après les insinuations contraires déjà réfutées, et celles qu’il nous reste à signaler encore.
On peut les trouver froids, hésitants à se ranger du côté de l’école catholique, qui, depuis l’apparition de la Libératrice, l’a presque unanimement déclarée revêtue de la vertu d’en-haut, malgré les ténèbres entassées pour obscurcir son histoire. Bréhal nous a parlé du sentiment de la Chrétienté en dehors du parti anglais. Il serait facile d’apporter bien d’autres témoignages. Pie II déclarait que l’inspiration de la Pucelle était démontrée par les œuvres accomplies445. Saint Antonin ne parlait pas autrement.
Aux yeux de quiconque n’est pas ouvertement, — ou sournoisement, — ennemi du surnaturel, Jeanne est ce que Pasquier la disait au commencement du XVIIe siècle dans ses Recherches sur la France : un vrai miracle de Dieu.
§2 Jeanne a divinement répondu sur la soumission à l’Église, notamment en ce que l’Église demande de celui qui a reçu une révélation privée
Il est une affirmation contre laquelle il faut protester, encore qu’elle soit émise avec de nombreuses atténuations. Jeanne n’aurait pas toujours bien répondu sur le pape, le concile, la soumission (qui leur est due). C’est priver la Vénérable de l’un de ses plus beaux joyaux, de celui qui la fait martyre de la vraie constitution de l’Église contre ceux qui, se disant l’Église dans sa partie la plus haute, renversaient de fond en comble l’œuvre de Jésus-Christ. Pour faire ressortir l’orthodoxie de la Vénérable, il faudrait discuter toutes ses réponses sur un sujet où, depuis le 15 mars, elle fut constamment torturée. Cela est longuement fait dans le volume de la Martyre [Vraie Jeanne d’Arc, V].
§3 Piège inextricable qui lui était tendu
Disons aussi brièvement que possible que l’on a voulu enlacer l’ignorante jeune fille dans la plus inextricable des équivoques, 225et que l’on n’a réussi qu’à faire resplendir son orthodoxie et sa tendre piété envers la véritable Église.
L’on posait en principe, ainsi que cela a été établi dans ce volume, que l’Église c’étaient les clercs en ce connaissant, c’est-à-dire l’Université de Paris. L’on a entendu Érard le dire en termes exprès au cimetière Saint-Ouen. À Jeanne, qui en appelait de nouveau au Pape, le docteur parisien ne craint pas de répondre :
— Cela ne suffit pas… il faut que vous vous soumettiez à l’Église, et que vous teniez ce que les clercs et gens en ce connaissant ont déterminé de vos dits et de vos faits.
Seuls, les maîtres parisiens avaient condamné ses dits et ses faits, répétons-nous avec Bréhal. À la séance du 17 mars, ils lui avaient dit que
l’Église militante, c’était le Pape, Vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, les prélats de l’Église et clergé, tous bons chrétiens et catholiques, laquelle Église bien assemblée ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit, et qu’elle devait s’en rapporter à l’Église ainsi déclarée446.
L’assemblée de Bâle, dont l’Université de Paris fut l’âme, montra ce que l’on entendait par l’Église bien assemblée. C’était avant tout l’assemblée gouvernée par l’Université de Paris, par ceux qui avaient si violemment condamné Jeanne.
La Vénérable allait-elle accepter de se soumettre à pareille Église : la conséquence immédiate, c’était l’abjuration de sa mission et de ses révélations. Allait-elle refuser soumission : elle était condamnée comme rebelle à l’Église. Allait-elle, en termes exprès et formels, leur dire qu’ils donnaient une fausse définition de l’Église, que ce qu’ils appelaient l’Église n’était pas l’Église vraie, l’Église jugeant souverainement des causes de la foi ? Cette leçon de théologie, qui l’eût fait passer pour pédante et ridicule, même aux yeux de la postérité, ne l’aurait pas sauvée. L’on a vu que, pour l’avoir dit, le pseudo-Benoît XIII fut traité d’hérétique et de schismatique. À combien plus forte raison celle qui ne savait ni A ni B !
§4 Elle se montre aussi orthodoxe que prudente
La Vénérable, divinement inspirée, a répondu avec autant de prudence que de pieuse et sainte orthodoxie :
1° à s’en tenir au procès, elle a fait appel au Pape le 17 mars, le 28 du même mois, le 2, le 24 mai. Les dépositions des témoins entendus à la réhabilitation donnent lieu de croire que l’appel a été plus fréquent. Nous savons par les mêmes témoins, que lorsqu’il lui fut dit qu’à Bâle il y avait des clercs des deux partis, elle demanda à être menée à Bâle, comme au commencement elle avait demandé que le tribunal de Rouen fût composé moitié d’hommes de son parti, et moitié d’hommes du parti ennemi.
2° Elle a professé hautement, le 17 mars, qu’à son avis c’est tout un des jugements 226de l’Église et des jugements de Jésus-Christ, s’étonnant que l’on fît difficulté de l’admettre ; le 2 mai, elle a dit croire que l’Église ne peut errer ni faillir. Maintes fois elle a dit aimer l’Église, vouloir la servir de tout son cœur.
3° Elle a donné, spécialement dans les séances du 15 et du 17 mars, de nombreuses preuves de la céleste origine de sa mission, en commençant par demander qu’on lui signalât ce qui dans ses visions et apparitions serait en opposition avec la foi chrétienne, assurant qu’elle ne voudrait rien soutenir de contraire, qu’elle serait marrie d’aller contre, qu’elle le bouterait dehors. Après avoir ainsi indiqué ce qu’avant tout il faut considérer dans les visions et missions particulières, elle a donné les signes positifs que les siennes venaient du ciel. Elle a dit que ce qui l’avait mue à croire à saint Michel, c’était le bon conseil, réconfort et bonne doctrine qu’elle en avait reçus ; elle a rappelé les signes donnés au roi ; elle a prédit qu’il recouvrerait le royaume entier, prophétisé le traité d’Arras447.
4° Après cela, elle a dit constamment se rapporter de ses visions à l’Église triomphante, et en cela elle a parlé très théologiquement. Ce n’est pas, en effet, sur la proposition de l’Église que le voyant ou la voyante croit à la vision, à l’apparition ; il serait plutôt vrai de dire que l’Église admet, comme conformes à la piété de la foi, les visions, apparitions, missions particulières, d’après ce que lui en manifeste la personne qui en a été favorisée. Le rôle de l’Église, dans ce cas, se borne d’abord à examiner si la vision, la mission, sont en conformité avec la foi, tendent à amener le règne de Dieu. Ce sera une excellente note si, comme dans le cas de Jeanne, tout est en parfaite harmonie avec l’enseignement catholique, et tend au bien des âmes. Au contraire, s’il y a opposition, il est manifeste que la vision est fausse, Dieu ne pouvant pas être contraire à lui-même. Si, à ce côté négatif, viennent s’ajouter des signes positifs, sainteté et progrès dans la vertu de la personne ainsi favorisée, miracles, prophéties, l’Église pourra se prononcer, et sans mettre cette révélation au nombre des articles de foi, déclarer le fait pieusement croyable, ou même l’affirmer comme absolument certain ; mais la personne en communication immédiate avec Dieu en a, au moins dans certains cas, une certitude venue de plus haut. En faisant de l’Église la dépositaire infaillible de ses enseignements, Dieu ne s’est pas dépouillé du pouvoir de parler sans intermédiaire à certaines âmes, comme il le faisait à Noé, à Abraham, à Moïse, aux anciens prophètes ; et d’entourer ses révélations de signes qui, en manifestant que c’est lui qui parle directement, exigent un acquiescement immédiat, absolu. 227C’était le cas pour Jeanne. Elle était tenue d’obéir, comme Abraham était tenu de se mettre en devoir d’immoler son fils. Si Abraham n’avait pas été absolument certain que le commandement venait du maître de la vie, il aurait été très coupable de se disposer à immoler son Isaac. Jeanne aurait été coupable de demander une armée à conduire, si elle n’avait pas été absolument certaine que c’était le commandement du Dieu des armées. Ce n’était pas pour acquérir la certitude qu’elle donna le signe au roi, et consentit à l’examen des docteurs de Chinon et de Poitiers ; c’était pour que les autres crussent à sa mission, et y prêtassent le concours qu’elle demandait. Elle avait donc parfaitement raison de s’en rapporter à Dieu immédiatement de ses révélations ; si elle avait dit y croire parce que l’Église les proposait à sa foi, elle aurait parlé très inexactement ; elle aurait fait même injure à Dieu, puisqu’elle aurait mis la parole du délégué avant la parole de celui qui a donné la délégation, la parole de l’ambassadeur avant celle du souverain qui l’a investi de son autorité.
Elle a encore raison de répondre aux tortionnaires qui supposent qu’il peut y avoir un antagonisme, qu’elle n’admet pas, entre Jésus-Christ et l’Église, de répondre que, dans ce cas, c’est à Jésus-Christ qu’il faudrait obéir. La proposition est une proposition conditionnelle. Or, la vérité de la proposition conditionnelle est indépendante de la vérité de l’antécédent et du conséquent ; elle réside entièrement dans le nœud qui existe entre l’un et l’autre. Nier que, dans l’hypothèse d’une opposition entre le commandement de Dieu et le commandement de l’Église, ce n’est pas l’autorité de Dieu qui devrait prévaloir sur celle de l’Église, ce serait affirmer que l’effet passe avant la cause, la conséquence avant le principe, le ruisseau avant la source d’où il découle ; ce serait détruire l’autorité de l’Église elle-même, puisque ce serait saper l’autorité qui la confère.
Les paroles par lesquelles Jeanne professait que pour elle c’était tout un des jugements de Jésus-Christ et de l’Église, que l’Église ne pouvait ni errer ni faillir, ses fréquents appels au Pape, prouvent qu’elle n’admettait pas l’opposition supposée ; mais en répondant directement à cette proposition conditionnelle, elle évitait de donner une leçon de théologie à ses interrogateurs, et de leur dire, ce qui eût été très périlleux pour elle, qu’ils se targuaient à tort d’être l’Église. L’inspiration seule a pu dicter, à la jeune fille si ignorante, des réponses si orthodoxes, si pieuses, si profondes et si sages. C’est le sentiment de Ciboule448, de Berruyer449, 228de Bréhal450, et de tous ceux, croyons-nous, qui examineront de près ses réponses.
Les auteurs de la dissertation nous disent que les maîtres parisiens avaient pour maxime que la soumission à l’Église était le signe le plus sûr pour reconnaître les bons esprits. Ces mêmes auteurs disent justement qu’ils ne prêchaient pas d’exemple. La Vénérable a très largement fourni à l’Église vraie tout ce qu’elle demande en fait de révélations et de missions particulières. En pervertissant comme ils le faisaient la notion de l’Église, en se donnant comme l’Église, l’obéissance que les maîtres parisiens exigeaient devenait la plus criante des tyrannies. Les exhortations dites caritatives prodiguées à la martyre, toutes basées sur cette équivoque, étaient par le fait une des plus cruelles et des plus hypocrites tortures que l’on puisse imaginer.
La dissertation continue :
II
§1 Aveux faussement attribués à Jeanne
L’iniquité du procès n’est pas douteuse non plus, quand on voit les maîtres affirmer que les soixante-dix articles d’accusation sont extraits du registre des aveux faits par Jeanne du 21 février au 17 mars, tandis que la plupart de ces articles ne se trouvent pas mentionnés dans les aveux de Jeanne placés après chacun des articles, que Jeanne au contraire en a nié la plupart quand on lui en a fait lecture. Il suffit de se reporter aux premiers articles par exemple, n. 2, 3, 4, 5, 7, 9, etc. Dans d’autres, le vrai et le faux sont mêlés. Parfois le vrai est difficile à comprendre, tant on a mis d’art à dissimuler les explications de la Pucelle.
Ce qui est encore plus grave, c’est d’avoir fait de ces soixante-dix articles, comme si Jeanne les avait avoués, un extrait résumé en douze articles, sans tenir aucun compte des explications et des paroles quelle avait prononcées ; et ces douze articles, envoyés à l’Université de Paris et ailleurs, sans avoir été lus préalablement à Jeanne, servirent de base à la condamnation.
Les menues observations que l’on pourrait faire sur ce passage sont de médiocre importance, et elles nous priveraient du plaisir d’être de temps en temps d’accord avec les savants auteurs. On serait heureux de pouvoir le ressentir plus souvent.
229III
§1 Si Cauchon était plus animé contre Jeanne que l’Université
Le jugement définitif la déclara superstitieuse, prophétesse, hérétique, etc., et surtout obstinée. Assurément le premier coupable est le juge Pierre Cauchon, mais, dès le début du procès, certains professeurs parisiens agirent comme lui. L’Université entière n’en a pas moins commis une faute très grave en rendant à Paris une sentence avec légèreté et négligence, on peut même dire avec impudence, sans avoir examiné la sincérité des douze articles. C’est cette sentence que les docteurs de Rouen, même ceux qui hésitaient jusque-là, se décidèrent à accepter. En outre, l’Université, transférant la cause dès l’origine sur le terrain de la foi, devait au moins demander pour Jeanne la prison ecclésiastique, d’autant plus que les prisons de l’archevêché de Rouen avaient une chambre particulière réservée aux femmes et gardée par des femmes.
Enfin la Pucelle en appelait au Pape. Pourquoi les professeurs gardèrent-ils le silence quand ils entendirent faire à Jeanne cette réponse contraire aux règles du droit, qu’on ne pouvait aller chercher l’avis de Notre Saint Père le Pape si loin ? etc. Pourtant, en 1426, on n’avait pas empêché des hérétiques accusés de sorcellerie d’en appeler au Pape du fond de leurs prisons. Et Rome ne semblait pas trop loin chaque fois qu’on envoyait au Pape des messagers, à cette époque même, pour obtenir des bénéfices ; Rome ne semblait pas trop loin quand il s’agissait de réclamer l’assistance du Pontife, à plusieurs reprises, contre un suppôt de l’Université, Paul Nicolas451.
Il a été dit plus haut pourquoi il ne nous semble pas que Pierre Cauchon soit plus coupable que l’Université de la condamnation de la Vénérable. Non seulement l’initiative vient du corps savant, mais il paraît partout dans la conduite du drame. Cauchon s’abrite constamment derrière pareille autorité. La sentence du 14 mai n’est pas seulement empreinte de négligence, de légèreté, ou si l’on veut d’impudence, elle est l’expression d’une haine invétérée, profonde, qui goûte enfin le plaisir de se satisfaire. Cette haine n’éclate pas seulement dans les qualifications des douze articles, elle se manifeste non moins vive dans les lettres au roi et à Cauchon, qui en accompagnent l’envoi. Le roi est pressé de ne plus tarder à faire justice, la lettre à Cauchon est un vrai dithyrambe en son honneur, pour avoir démasqué la femme dont le virus a infecté le bercail très fidèle de presque tout l’Occident. L’on n’aurait pas plus loué Athanase pour avoir démasqué Arius.
§2 Pourquoi cette dernière n’a pas été mise en cause à la réhabilitation ?
L’on s’est efforcé, à la réhabilitation, de jeter un voile sur le rôle de 230l’Université. La prudence l’exigeait sous peine de ne pas obtenir le but principal, la réhabilitation de la victime ; tant la corporation restait puissante. On la dit trompée par les douze articles. L’excuse est de tout point insuffisante. L’Université s’était déclarée bien longtemps avant la composition des douze articles. Ils furent très vraisemblablement l’œuvre de ses maîtres, peut-être de Beaupère et de Midi, qui vinrent les porter à Paris, et les compléter par leurs explications orales.
§3 Ce qu’en ont dit Ciboule et Bréhal
Le chancelier Ciboule, tout en excusant l’Université par les frauduleux douze articles, fait cette remarque :
Il faut considérer l’époque, et tenir compte attentivement des circonstances de cette affaire452.
Bréhal, plus hardi, consacre le XIe chapitre de la seconde partie de sa Récollection à discuter la conduite de l’Université, qu’il flétrit justement. Il termine par ces paroles :
Je serais assez enclin à penser que quelques-uns des maîtres, en très petit nombre, par un excès d’attachement au parti anglais, ont, par des voies obliques, je ne dis pas arraché et extorqué ces déclarations, mais les ont même composées et mises au jour, et que le corps de l’Université n’a eu que peu ou point de part à cet échafaudage d’iniquité453.
Cette supposition n’est guère admissible, en présence des documents attestant la pression de l’Université, à partir de la capture de la Libératrice jusques et après son supplice. Le fils de saint Dominique l’a vraisemblablement mise en avant pour excuser l’indépendance de ses jugements. Ce que l’on peut admettre, c’est que, dans cette affaire, comme dans les autres, quelques chefs plus influents ont entraîné la multitude. Ce ne fut pas autrement dans la condamnation du Maître à Jérusalem.
Non seulement, ainsi que le remarquent les auteurs de la dissertation, les qualifications des douze articles ont exercé la plus grande influence sur les assesseurs de Rouen ; après la lecture qui en fut donnée, après les lettres qui les accompagnaient, leurs suffrages, eussent-ils été favorables, n’auraient pas sauvé l’accusée. En preuve, la fureur des Anglais après la sentence de Saint-Ouen, et les innommables outrages infligés à celle que la dépositaire du savoir divin et humain prononçait vivre en commerce avec les démons.
C’est une révoltante iniquité d’avoir refusé à la jeune fille les prisons ecclésiastiques pour la remettre à la garde de soldats grossiers, mais ce serait donner une idée insuffisante du brigandage que de borner là les vices de la procédure. D’éminents canonistes : Basin454, un ancien professeur 231de droit à l’université naissante de Caen, Montigny455, qui l’enseignait à Paris, Bréhal456, le grand inquisiteur, en ont relevé bien d’autres.
Le docte gardien des archives du Vatican a trouvé, dans le dépôt confié à sa garde, des preuves qui montrent l’inanité de la réponse faite à Saint-Ouen, que le Pape était trop loin. Ciboule457 avait déjà observé qu’il était plus facile de soumettre la cause au Pape qu’à cette sainte Mère Église tant de fois mise en avant, si par ce mot Église ils avaient entendu autre chose que leur propre assemblée.
Voilà pourquoi, sauf meilleur avis, la Pucelle, en refusant de reconnaître l’Église dans ceux qui en usurpaient le titre et le nom, en interjetant appel au Pape, est martyre de la véritable Église, des divines prérogatives de la Chaire apostolique. C’est diamétralement le contraire de la thèse de Michelet, Henri Martin, et de l’école rationaliste. Ils ont voulu la faire passer, ils la présentent comme une adepte du libre examen et une révoltée contre l’Église ; elle en a soutenu les droits et l’autorité jusqu’à la mort.
232Chapitre 8 De l’attitude de Charles VII et de ses conseillers vis-à-vis de la Pucelle prisonnière
Texte du Cartulaire
Les auteurs du Cartulaire sont sévères pour Charles VII et pour les théologiens de son entourage qui avaient approuvé la Pucelle. Citons encore :
Une lourde part de la faute (de la condamnation) retombe aussi sur Charles VII, qui, pendant une année entière (mai 1430-mai 1431), ne s’est donné aucune peine.
S’il ne pouvait pas venir avec une armée, pourquoi lui-même n’a-t-il pas interjeté un appel au Pape, pourquoi ne l’a-t-il pas au moins informé du procès ?
Pourquoi ses conseillers, Jordan Morin, Pierre de Versailles, Gérard Machet, pour ne pas parler de Regnault, archevêque de Reims, et tant d’autres, qui reconnaissaient dans Jeanne le bon esprit, négligèrent-ils de donner au roi cet avis salutaire ?
Et cependant le roi ne s’est pas privé de correspondre alors avec le Pape, quand il s’agissait de présenter des suppliques pour ses intérêts. Jordan Morin et Gérard Machet ont envoyé aussi des suppliques pour leur propre compte. Le roi, même après la condamnation, n’a pas daigné avertir le Pape de l’iniquité du procès. Au mois de novembre 1431 et plus tard, ses envoyés (entre autres Pierre de Versailles) étaient pourtant à Rome.
I
§1 Il y a lieu de supposer que Charles VII a tenté de délivrer Jeanne prisonnière
Charles VII n’a-t-il rien tenté pour la délivrance de la prisonnière ? Jusqu’à quel point pouvait-il empêcher son supplice ? La Pucelle a parlé jusqu’à la fin de son roi avec tant d’éloges, de dévouement, de naïve affection, que répéter les diatribes des modernes contre l’ingratitude 233du prince, dire, avec les auteurs du Cartulaire, qu’une lourde part de la condamnation doit lui être imputée, nous semble s’exposer à être démenti par la victime.
L’archevêque d’Embrun [Jacques Gelu], dès la première nouvelle de la catastrophe, se hâta d’écrire à Charles VII, pour l’exhorter à s’examiner si quelque faute de sa part n’aurait pas attiré semblable calamité. Il lui recommande de n’épargner aucun moyen, ni argent, ni quelque prix que ce soit, pour la délivrance de la prisonnière, s’il ne veut pas encourir le blâme ineffaçable d’une très reprochable ingratitude. Il lui conseille de faire ordonner partout des prières, afin que si ce malheur était arrivé pour quelque manquement du peuple, ou du roi, ou de l’un et l’autre, il plaise à Dieu de pardonner.
Les prières furent faites. M. Maignen, bibliothécaire de Grenoble, a retrouvé dans un évangéliaire, où nous les avons vues, les trois oraisons ajoutées à la messe. Des processions de pénitence eurent lieu à Tours, et probablement ailleurs. D’Estivet a basé l’article LII de son réquisitoire sur le culte religieux dont il prétend que Jeanne, même prisonnière, était encore l’objet dans son parti. Il affirme qu’on a composé en son honneur une messe et des collectes. C’est le travestissement des prières faites pour sa délivrance. On sait si l’indigne personnage en était capable.
L’action n’a-t-elle pas été jointe à la prière ? Les lettres de l’Université à Jean de Luxembourg et au duc de Bourgogne permettent de le supposer. D’après les maîtres parisiens, le bruit court que la partie adverse recherche tous les moyens, rançon et autrement, pour tirer la prisonnière de sa captivité ; ce qui, à leurs yeux, serait le comble du scandale.
Victor Morosini racontait à Venise que c’était le bruit public à Bruges, d’où il venait, que Charles VII, à la nouvelle qu’il était question de vendre la Pucelle aux Anglais, avait écrit au duc de Bourgogne de n’en rien faire à aucun prix, menaçant d’en tirer vengeance sur les prisonniers. Diverses lettres ont encore porté dans la même ville de Venise que les Anglais avaient été quelque temps arrêtés par les menaces que Charles VII leur aurait fait entendre, s’ils venaient à brûler la captive. Il fut très affligé de son supplice ; il éclata en menaces, d’après la même correspondance vénitienne458. La prise lui avait causé grande douleur.
Sans être absolument démonstratifs, ces témoignages sont assez forts, pour que l’on ne puisse pas donner comme un fait indubitable, que Charles VII n’a rien fait pour la délivrance de celle à laquelle il devait la couronne.
§2 Impossibilité d’en appeler au Saint-Siège en temps utile
234Ne pouvant pas la délivrer par les armes, il aurait dû, dit-on, en appeler au Pape ou, du moins, l’informer du procès. Pouvait-il l’informer du procès, tant que le procès n’était pas ouvert ? Il ne l’était pas tant que Jeanne n’était pas entre les mains des Anglais. Elle n’y est venue que dans les premiers jours de novembre. Les Anglais n’ont-ils pas hésité à faire le procès ? Pourquoi l’ont-ils gardée durant près de deux mois prisonnière au Crotoy ? La Pucelle n’a été amenée à Rouen que vers la fin de décembre. C’était jusqu’alors une prisonnière de guerre, et le Pape n’avait pas à intervenir. Même aujourd’hui, avec notre fureur d’informations servie par tant de moyens, l’on ne connaît souvent qu’assez tard les plans arrêtés dans les conseils des cabinets. Combien c’était autrement difficile au XVe siècle !
L’on ignorait à Chinon, ou à Bourges, bien des choses qui se passaient à Rouen. Quand Charles VII a-t-il su d’une manière certaine que la Vénérable était réellement mise en jugement en matière de foi ? Il serait très difficile de le déterminer. Les communications, par ce temps de guerre et d’anarchie, étaient si difficiles, que les avocats de Rouen, répondant à la consultation de Cauchon, le 29 avril 1431, datent leur réponse du pontificat de Martin V. Or Martin V était mort le 20 février, depuis plus de deux mois, et Eugène IV avait été élu, le 3 mars, comme son successeur. L’appel serait donc tombé au milieu des difficultés d’un nouveau pontificat ; elles furent particulièrement grandes pour Eugène IV. On a vu combien l’autorité du Pape était contestée. Si l’idée d’en appeler au Pape est venue à Charles VII et à ses conseillers, ils ont dû se rendre compte que l’appel reçu n’arriverait qu’après la sentence. L’accusée en a appelé au Pape, et à plusieurs reprises. On a passé outre ; l’appel de Charles VII aurait été encore plus dédaigné. Ce qui justifie le prince, justifie aussi ses conseillers.
§3 Il s’est occupé de la révision du procès aussitôt qu’il a pu espérer qu’elle serait possible
Mais, au moins, Charles VII n’a-t-il pas été trop lent à demander la révision du procès ? Ici encore, nous sommes en désaccord avec les auteurs de la dissertation. La cour anglaise avait répandu dans la Chrétienté un récit menteur de la fin de la Vénérable, dans lequel on lui prêtait un double désaveu de sa mission. Le grand-inquisiteur en avait fait l’exposé, le 4 juillet, devant une immense assemblée convoquée à Saint-Martin-des-Champs ; le gouvernement anglais avait ordonné semblable publication dans toutes les villes françaises de sa dépendance. Il était enjoint, à tous les sujets soumis au roi de la Tamise, de s’opposer à ce que la cause fût portée devant le Saint-Siège ou devant le concile459.
À plus 235forte raison était il impossible de citer les habitants de Rouen, témoins des horreurs du procès, pour leur en demander l’attestation juridique. Une déposition tendant à faire réviser le procès aurait attiré sur leurs têtes les peines les plus graves. Avait-on en mains, avant la conquête de Rouen, l’instrument du procès ? C’est fort douteux. Demander la révision d’un procès sans avoir les moyens d’en démontrer les vices, c’est courir au-devant d’une confirmation de la première sentence, au cas où le juge accepterait un appel ; dans le cas présent, c’était plein de difficultés et de périls. Le Saint-Siège se serait aliéné la nation d’Angleterre, aurait surexcité la fureur de l’Université de Paris, sans pouvoir aboutir à une réhabilitation.
Charles VII ne devait pas, dans l’intérêt de la cause, penser à la faire réviser avant le recouvrement de Rouen. Il n’a pas perdu de temps. Basin, évêque de Lisieux, qui le harangua à son entrée, 10 novembre 1449, assure que, par son ordre, il lut le procès de condamnation. Dès le 15 février, le doyen de Noyon, Bouillé, recevait commission de faire une première enquête auprès des témoins de l’événement. Le cardinal d’Estouteville, délégué en France en qualité de légat a latere, s’intéressa à la cause, ainsi que les deux canonistes Paul Pontanus et Théodore de Lellis qu’il amenait avec lui. L’on provoqua des mémoires tant sur le bien-fondé d’une révision que sur la manière de l’engager. Nous avons dit ailleurs que l’on s’était appliqué, tout en tendant à faire proclamer l’innocence s’il y avait lieu, à mettre en cause le moins possible de coupables.
II
§1 Des éloges donnés par Eugène à Cauchon, aux doctrines de l’Université
La censure des doctes auteurs n’épargne personne. Ils continuent :
Tout cela n’empêcha pas Eugène IV, transférant Cauchon au siège de Lisieux (29 janvier 1432), d’employer dans sa bulle la formule habituelle de translation d’un évêché à un autre et d’écrire au juge de Jeanne d’Arc : Vade, ac bonæ famæ tuæ odor ex laudabilibus actibus tuis latius diffundatur. [Allez, et que ce que la renommée publie de bon dans vos actes se fasse sentir au loin.]
Bien mieux, il vante (5 février 1432) les doctrines sacratissimas [les plus sacrées] des maîtres de Paris, et célèbre pompeusement le mérite qu’ils ont de conserver la pureté de la foi catholique. Peu s’en faut que Charles VII ait recommandé au Pape Pierre Cauchon et les maîtres de Paris !
On doit blâmer également Jean Lohier, qui, après avoir déclaré à Rouen que le procès n’était pas sérieux, s’en alla à Rome avec les ambassadeurs de l’Université de Paris et oublia l’affaire de la Pucelle, préoccupé d’obtenir des bénéfices.
236Après cela, il n’ y a pas lieu de s’étonner si, cinq ans plus tard, l’Université dépeint sa fidélité et son attachement à Charles VII comme inébranlables ; si Charles VII célèbre la doctrine saine et pure de l’Université et les fruits si précieux que la couronne de France a toujours reçus d’elle.
Ce ne sont pas les auteurs du Cartulaire qui ignorent ce que valent les formules de chancellerie. Qui ne sait qu’un titre plus élevé cache parfois une réelle disgrâce ? De là le mot si connu : promoveatur et amoveatur [qu’il soit promu afin d’être écarté]. Ce n’était pas le cas pour Cauchon. L’évêché de Lisieux ne valait pas l’évêché-pairie de Beauvais, et il avait un moment pu espérer l’archevêché de Rouen ; raison de plus de lui dissimuler ce que la translation pouvait avoir de pénible.
La politique ecclésiastique de l’Angleterre, dont Cauchon était un des premiers conseillers, était, en ce qui regarde la France, favorable au Saint-Siège, plus que celle du parti contraire. Pourquoi voudrait-on qu’au début d’un pontificat plein d’inextricables difficultés, Eugène IV se fût aliéné un personnage aussi influent que le conseiller écouté avec tant de faveur dans la plus puissante, alors, des cours catholiques ? On aurait tort de penser que l’on connaissait en ce moment, comme nous le connaissons aujourd’hui, son rôle dans le procès de la Vénérable. À quoi se réduit la phrase incriminée ? Que ce que la renommée publie de bon dans vos actes se fasse sentir au loin. On peut en dire autant à quiconque a de bons côtés. La phrase ne préconise pas tous les actes de Cauchon. Elle ne loue que ce qui est digne de louange, sans rien spécifier. C’est un tour d’une fort habile diplomatie.
L’éloge des doctrines sacratissimas de l’Université de Paris, du zèle de l’Alma Mater à conserver la foi, était un moyen pour lui faire accepter la translation du concile à Bologne. Le Pape, qui peut-être ignorait ce que tramait alors l’Université, cherchait dans cette lettre, la première ou, tout au moins, une des premières adressées aux maîtres parisiens, à se la rendre favorable. Eût-il connu le dessein de porter atteinte à ses privilèges, il était de la prudence de dissimuler, et de faire appel au sentiment de ces mauvais fils ; de remémorer le glorieux héritage d’orthodoxie accumulé par des ancêtres mieux inspirés ; de les féliciter du zèle pour la pureté de la foi, dont les maîtres parisiens aimaient à faire étalage. Ils ne sont que plus blâmables d’avoir répondu, comme ils le firent, aux paternelles avances du digne Pape. Nous ignorons à quoi fait allusion la phrase : Peu s’en faut que Charles VII, etc.
§2 Jean Lohier
Lohier n’était-il pas déjà à Rome ? Manchon nous dit qu’il s’y rendit aussitôt après avoir protesté contre le procès fait à la Vénérable. La pièce citée au numéro 2396 du Cartulaire, après avoir énuméré les ambassadeurs porteurs du rôle, mentionne à part, comme adjoint, Jean 237Lohier. Cette adjonction a pu être faite en son absence, et les suppôts partis de Paris pouvaient être chargés de la lui signifier à leur arrivée à Rome. Il n’était pas le chef de l’ambassade : c’était Courcelles. Pourquoi cette mention à part, cet adjungebatur, s’il n’y avait pas quelque motif de ce genre ?
Quoi qu’il en soit de cette explication, il ne nous sembla pas si blâmable de n’avoir pas saisi le Saint-Siège d’une affaire très épineuse, qu’il n’était pas chargé d’engager, et qui ne pouvait pas alors aboutir. Sous peine de jouer le rôle du chevalier de la Manche, un simple particulier ne peut pas entreprendre de redresser toutes les injustices dont il est témoin. C’est un titre d’honneur pour Lohier de n’avoir pas voulu tremper dans celle de Rouen, alors qu’il en était sollicité. Il s’était une première fois exposé au péril ; pourquoi l’aggraver en essayant, sans espoir de succès, de susciter une révision contre laquelle le gouvernement anglais prétendait armer non seulement tous ses sujets, mais jusqu’à ses alliés ?
Normand, Lohier était censé sujet de l’Angleterre ; suppôt de l’Université, il avait prêté serment de la seconder dans ses affaires ; en intervenant, il se serait mis sur les bras, fort inutilement, ces deux formidables puissances. L’honneur de sa première protestation n’est nullement diminué, pour n’avoir pas cherché à engager la révision juridiquement ; car on ignore ce qu’il a pu dire dans les conversations privées.
§3 Rapports de l’Université et de Charles VII après la reddition de Paris
Les protestations de fidélité de l’Université à Charles VII, après la reddition de Paris, contrastent avec l’animosité manifestée contre ce prince et son parti durant toute la domination bourguignonne et anglo-bourguignonne. Plus d’humilité dans la manière de rentrer dans le devoir aurait certainement convenu ; un désaveu du passé n’aurait certes pas été déplacé. Ceux de ses suppôts qui avaient constamment suivi le prince couvraient peut-être l’infidélité du grand nombre.
Au reste, le but de ce livre n’est pas précisément de la justifier. Quant aux lettres de Charles VII, il est de bon ton de celui qui pardonne de le faire de grand cœur, de taire les offenses pour ne rappeler que ce qui est de nature à unir. Une amnistie complète du passé avait été promise au nom de Charles VII ; rien n’était plus dans les intentions de la Libératrice. Pourquoi blâmer Charles VII de n’avoir pas même fait une allusion au passé ? L’Université, devenue plus exigeante que jamais, réveilla ce souvenir ; il ne fut pas vraisemblablement étranger au coup, si durement senti, frappé sur elle en 1446, coup par lequel la fille du roi devenait justiciable du Parlement, comme les autres sujets du royaume. Le diadème royal tombait par le fait de sa tête.
La dissertation se termine par cette phrase :
238III
§1 Discussion de cette assertion : La France n’avait qu’un homme : la Pucelle
La France n’avait qu’un homme : la Pucelle
Il semble vraiment qu’à cette triste époque la France ne comptait qu’un homme sous les traits d’une vierge âgée de vingt ans, et ce héros, qui avait sauvé sa patrie, fut livré au feu !
La Pucelle ne serait-elle qu’un génie supérieur ? Pourrait-on expliquer ce qu’elle a fait et ce qu’elle a dit par les seules énergies de la nature ? Faudrait-il attribuer cette solution de l’école naturaliste, même au principal auteur du Cartulaire ? Nous ne prenons pas sur nous de l’affirmer, encore que ce ne soit pas cette seule expression qui autorise l’interrogation.
Les insinuations si transparentes contre la réalité des visions, le silence gardé sur les preuves si nombreuses de l’inspiration, et pour n’en citer qu’une, sur les prophéties, d’autres insinuations encore rendent le lecteur perplexe. Tous ceux qui ont approché la Vierge de plus près sont unanimes pour faire remarquer le contraste entre la simplicité de la paysanne qui était manifeste en tout ce qui était en dehors de la mission, et la supériorité dont elle faisait preuve en tout ce qui se rattachait à cette mission. Il n’y a qu’un témoignage contraire, témoignage intéressé, avons-nous vu, celui de Beaupère, cité par les auteurs du Cartulaire, sans la moindre mention des témoignages contraires, pourtant si nombreux.
Il est vrai que les doctes paléographes nous disent qu’il y a de graves raisons pour admettre une intervention spéciale de Dieu. Toutes les fois qu’un homme exerce une influence féconde et bienfaisante autour de lui, il y a intervention spéciale de Dieu. S’il ne faut admettre dans la Vénérable que le génie naturel, spécialement secondé par Dieu, ce génie n’est pas seulement unique dans les circonstances où il se manifeste, il se produit avec une disposition diamétralement opposée au génie, avec un état d’hallucination permanente, incurable, donnée par ce génie comme l’explication de tout ce qu’il accomplit de merveilleux.
En même temps que la vénérable Pucelle, la France possédait une vierge qui, dans un autre ordre, produisait aussi des merveilles, la réformatrice de l’Ordre de Saint-François, sainte Colette. Elle était dans sa pleine maturité quand Jeanne était sur la scène. On compte cent enfants morts sans baptême qu’elle aurait rendus à la vie pour recevoir le sacrement. Si l’on adopte le langage de la dissertation qui nous occupe, il faudra dire que la France comptait au moins deux hommes ; mais si le terme est choquant pour la vierge franciscaine, il l’est tout autant pour la vierge de Domrémy.
239À proprement parler, les saints seuls sont des grands hommes ; devant le moindre d’entre eux, des hommes salués du nom de grands seront éternellement des néants460. Que de tares dans une foule de personnages dont l’histoire dit justement : Il fut un homme. Quelque malheureuse que fut l’époque de la Pucelle, il est vrai de dire de Dunois, de Richemont, de Barbazan, de Charles VII, et d’autres encore, que, malgré de réelles taches, chacun d’eux fut un homme. Dans l’ordre théologique, Gerson, malgré ses erreurs, fut un homme ; et dans l’ordre littéraire, on peut appliquer l’expression à Georges Chastellain, Alain Chartier et à d’autres encore. Le futur rempart de la Chrétienté, Pierre d’Aubusson, avait alors neuf ans.
Le grand schisme fit reculer la civilisation chrétienne de plusieurs siècles. Ce n’est pas dans l’Allemagne d’alors qu’il faut chercher les héros et les grands hommes. Avec Isabeau de Bavière, l’Allemagne nous a donné l’opprobre de notre histoire ; l’indigne femme a souillé la galerie de nos reines généralement si dignes et si belles. La France produisait alors Yolande d’Aragon et sa pieuse fille, la reine Marie d’Anjou.
Le tableau de la guerre de Cent ans est atroce ; il ne l’est pas plus que celui des horreurs des Hussites en Bohême. La France gardait la vraie foi ; avec les Hussites, l’Allemagne allumait le foyer d’où devait sortir l’embrasement de la Chrétienté. C’est un spectacle bien digne de pitié que celui de notre Charles VI ; son contemporain, l’empereur Wenceslas l’Ivrogne, le meurtrier de saint Jean Népomucène, inspire l’horreur ; Sigismond et Charles VII se valent moralement ; chez l’un comme chez l’autre, il y a beaucoup à louer et beaucoup à blâmer.
240Appendice
I
Sous ce titre : Liste des juges convoqués à Rouen, les doctes paléographes nous donnent, sur la rédaction du procès, les personnages qui y ont paru, leur degré de culpabilité, des notes sur lesquelles nous nous permettrons à notre tour quelques observations.
Nous ne possédons l’instrument du procès complet qu’en latin. La signature des trois greffiers se trouve à la suite de la sentence de condamnation. La rédaction en fut faite par Courcelles et Manchon assez longtemps après le supplice. Ce fut Manchon qui tint la plume ; il écrivait sur la minute rédigée dans sa forme dernière à la suite de chaque séance où l’accusée avait comparu. Nous avons cette minute dans le manuscrit d’Urfé461, à partir du 3 mars. La minute donne assez rarement les noms des assesseurs, jamais leurs grades universitaires. La traduction latine, au contraire, commence par donner les noms de ceux qui assistaient aux interrogatoires, en notant leurs degrés scientifiques.
La minute n’est écrite en français que pour la partie du procès où Jeanne est en séance. Il y a lieu de se demander comment ont été rédigés les comptes rendus des séances, assez nombreuses, tenues en dehors de la présence de l’accusée.
Les auteurs du Cartulaire relèvent des inexactitudes dans les prénoms et les noms, et dans les titres universitaires. Tel est donné comme docteur, qui n’était que licencié ; celui-ci est porté comme appartenant à la faculté de théologie, qui appartenait à la faculté de décret. Ce sont là des erreurs sans importance, quand on les compare aux omissions capitales dont l’existence est établie dans la Martyre [Vraie Jeanne d’Arc, V] (l. III, ch. I).
La dissertation, sous le titre de Liste des juges convoqués à Rouen, cite cent treize noms qu’elle accompagne de quelques notes, principalement sur la date à laquelle les grades scientifiques leur ont été conférés. Le mot juges emporte l’idée qu’ils ont au moins émis un avis sur la cause. Or sur ces cent treize, environ la moitié, s’ils ont assisté à quelques interrogatoires, n’ont nullement été invités à émettre leur sentiment sur l’accusée. L’on n’est pas juge pour être présent à l’interrogatoire d’un incriminé. Sur ces 241cent treize, il n’en est pas un qui ait assisté à toutes les séances où Jeanne a été interrogée. Elle a comparu vingt-sept fois. Les auteurs du Cartulaire, dans leurs supputations, font entrer les séances dans lesquelles l’on a délibéré loin des regards de Jeanne, puisqu’ils disent que Nicolas Midi a comparu au procès trente-sept fois. La supputation ainsi estimée est difficile à établir. Le procès, pour ces séances pour ainsi dire privées, est rédigé de manière à ce que l’on ne peut guère savoir le nombre, et donner les noms de ceux qui y assistèrent.
Pour se rendre compte de la culpabilité de ceux qui ont opiné sur la victime, il est nécessaire de bien connaître la marche du procès, des moyens mis en œuvre pour égarer l’opinion des consulteurs. Nous nous sommes efforcé de l’exposer dans la Martyre [Vraie Jeanne d’Arc, V]. C’est le très petit nombre qui a pu émettre un avis d’après les réponses de l’accusée. Ils ont dû baser leur opinion sur les douze articles présentés comme le sommaire des aveux de Jeanne, flétris par la sentence de réhabilitation comme faux, calomnieux, pervertissant les aveux de la Vénérable, et, comme tels, arrachés de l’instrument judiciaire et lacérés. Les grands coupables sont ceux qui les ont ainsi composés. Courcelles, dans sa déposition, accuse Midi. Il n’était pas seul, puisque, à la réhabilitation, on a produit une pièce écrite de la main de Jacques de Touraine demandant des corrections qui ne furent pas faites.
Il y a eu trois délibérations sur le jugement à porter sur Jeanne. La première se termina le 12 avril dans la chapelle de l’archevêché ; seize docteurs, six licenciés ou bacheliers, signèrent une appréciation très sévère. Les séances préparatoires étaient présidées par Érard Émengard, un maître renommé de l’Université de Paris, où il avait enseigné. Étaient présents les six maîtres appelés de Paris pour assister Cauchon. On y voyait l’Anglais Hayton, secrétaire des commandements du roi, membre du conseil royal, un des plus assidus au procès. Il n’était pas le seul Anglais d’origine ; Prati était aussi d’outre-Manche. Cela suffisait bien pour que ceux qui étaient favorables à l’accusée, tels que Raoul Le Sauvage, ne pussent qu’avec grand péril refuser leur signature. La délibération du 12 avril fut transmise avec les douze articles aux principaux clercs de la ville et du diocèse de Rouen. Les réponses sont rapportées et appréciées dans le volume la Martyre.
Une seconde délibération eut lieu le 19 mai, à la suite de la lecture des qualifications de l’Université de Paris, et vraisemblablement aussi de la double lettre qui accompagnait le jugement doctrinal de l’Alma Mater. Quarante-sept assesseurs, parmi lesquels la grande majorité de ceux qui avaient signé la délibération du 12 avril, furent appelés à 242émettre un jugement sur la cause. Après la réponse de la corporation savante, la Vénérable était irrémissiblement condamnée. Un avis favorable aurait compromis, en l’honorant, celui qui l’aurait émis, et n’aurait pas sauvé la prisonnière. On le vit bien après la sentence de Saint-Ouen. La sentence de l’Université s’imposait d’autant plus à ceux que l’on consultait, que, dans les consultations précédentes, ils avaient déclaré s’en rapporter à ce qu’elle déciderait.
La délibération dernière eut lieu le 29 mai. Le procès-verbal donne l’avis de quarante-deux conseillers qui, presque tous, avaient opiné le 19 mai. C’est le procès dit de rechute. Jeanne ne comparut pas. Elle avait été interrogée la veille en présence d’un très petit nombre de témoins, triés avec soin ; et le compte rendu de ses réponses est certainement infidèle. C’est d’après ce compte-rendu que les consulteurs du 29 mai furent appelés à émettre leur avis sur la rechute. Ils connaissaient les mauvais traitements qui avaient accueilli ceux qui, l’avant-veille, sur le bruit de la reprise de l’habit masculin, s’étaient rendus à la prison. Moins que jamais ils jouissaient de la liberté d’émettre librement leur sentiment ; ils ne devaient pas avoir le moindre doute sur le parti bien arrêté des Anglais d’en finir. L’abbé de Fécamp, tout en opinant que Jeanne était relapse, ouvrit un avis qui aurait pu la sauver s’il en avait été tenu compte : relire à Jeanne la prétendue abjuration qu’elle disait n’avoir pas comprise, et lui montrer comment ses erreurs étaient en opposition avec la parole de Dieu. Trente-huit opinants se rangèrent à son sentiment. Malgré cette quasi-unanimité des suffrages sur ce point, pourtant très important, on se garda bien de lire à Jeanne la formule d’abjuration qui lui était attribuée.
II
Ce n’est ni par le nombre des séances auxquelles ils ont assisté, ni par les sentiments qu’ils auraient pu avoir au début, qu’il faut apprécier la part de responsabilité qui, dans l’assassinat du Vieux-Marché, revient à chacun de ceux qui ont été appelés à donner un avis sur la cause ; c’est sur l’animosité qu’ils ont montrée jusqu’à la fin, et l’influence qu’ils ont exercée dans la marche du procès. La conduite de Loyseleur, de D’Estivet, est plus odieuse que celle de Cauchon lui-même. L’histoire doit les marquer d’un stigmate à part d’ignominie.
L’innocence de la victime en a désarmé plusieurs, d’abord fort prévenus contre la Vierge. Au premier rang, il faut placer Jean Fontaine. Cauchon, en le choisissant pour le remplacer dans les interrogatoires, nous dit 243assez jusqu’à quel degré il devait partager les haines de l’évêque de Beauvais. Jusqu’au 27 mars inclusivement il assiste aux interrogatoires, est présent avec Gérard Feuillet à ceux de la prison, qui n’eurent qu’un petit nombre de témoins. À partir du 27 exclusivement il ne parut plus au procès ; nous en savons la raison. Il s’était rendu à la prison avec Isambart de La Pierre, et ils avaient expliqué à la captive ce que c’était que l’Église ; ils lui avaient conseillé de faire appel à Rome, ou au concile qui aurait dû alors être ouvert à Bâle. C’est le fameux incident que Cauchon défendit de relater, et qui est marqué dans la minute par le mot : Je requiers… Les Anglais furent furieux et menacèrent Fontaine et de La Pierre de les jeter à la Seine. Fontaine prit la fuite, et, d’après Manchon, ne reparut plus à Rouen. Présent le 27 mars, il n’est plus question de lui dans toute la suite. De La Pierre fut sauvé par le vice-inquisiteur Lemaître, son prieur, qui menaça de se retirer si l’on touchait à son subordonné. De La Pierre aussi assistait à la séance du 27 mars ; il ne reparaît qu’à celle du 12 avril. On regrette que ce ne soit pas à son honneur ; nous allons en parler de nouveau bientôt.
Cauchon devait se croire sûr des six maîtres mandés de Paris avec lesquels il délibère, paraît aux séances. Le Franciscain Gérard Feuillet n’a-t-il pas été gagné par la Vénérable, comme Fontaine, avec lequel il a assisté aux interrogatoires secrets de la prison ? Cela paraît vraisemblable. Il est vrai qu’il a signé la délibération du 12 avril, et se trouve le 18 auprès du lit de Jeanne, gravement malade. Il est porté trois jours après avec Beaupère, Midi et Jacques de Touraine, comme devant recevoir une indemnité pour son voyage à Paris, où tous les quatre vont communiquer à l’Université et expliquer les douze articles. Il n’est plus mentionné après cette date, et les lettres de l’Université, qui recommandent au roi et à Cauchon les trois autres, se taisent sur Gérard Feuillet. Ce qui permet de supposer qu’il avait eu l’honneur de déplaire.
Encore que, parmi les plus hostiles à l’accusée, Manchon signale, avec Midi et Beaupère, Jacques de Touraine, on serait porté à le juger comme son confrère Gérard Feuillet ; car, lui aussi, n’est pas rentré à Rouen et ne parut plus aux séances de mai, mais la recommandation de l’Université pèse sur sa mémoire.
Parmi les maîtres parisiens, Nicolas Midi, l’auteur présumé des douze articles, le suprême insulteur de Jeanne au Vieux-Marché, semble le plus odieux. Ne faut-il pas lui adjoindre Courcelles, qui a lu et probablement expliqué en français le réquisitoire de D’Estivet, Courcelles, qui a opiné avec le chanoine Morel et Loyseleur pour que Jeanne fût mise à la torture : deux particularités que nous ne connaissons que par la minute ? Chargé avec Manchon, a-t-il été dit, de la traduction latine, Courcelles a fait disparaître cette mention personnelle ; ce n’est pas la seule omission. Quicherat croit pouvoir dire qu’il fut le bras droit de Cauchon, et il fait justement remarquer combien sa déposition est embarrassée. Beaupère, l’interrogateur des premières séances, ne pouvait pas supporter que l’on dirigeât l’inculpée, et rappelait à ceux qui se le permettaient que c’était à lui à poser les questions. La diatribe d’Érard au cimetière Saint-Ouen, ses instances pour extorquer à Jeanne sa prétendue rétractation, en font un des instruments marqués de Cauchon. L’on a vu pourquoi une place particulière au pilori de l’histoire doit être assignée à son quasi-homonyme, Évérardi, l’initiateur des poursuites contre la prisonnière de Jean de Luxembourg.
Il faut y joindre les chanoines Denys Gastinel et Pasquier de Vaux. Dans la séance du 29, les assesseurs demandèrent, presque tous, qu’en livrant Jeanne au pouvoir séculier, on le priât d’en user avec clémence ; Gastinel et de Vaux ne voulurent pas de ce témoignage d’humanité. Honte à leur mémoire !
III
Les auteurs du Cartulaire terminent par une assertion délicate ; la part qui revient dans le procès aux Ordres de Saint-Benoît, de Saint-François, de Saint-Dominique.
Quant aux membres des Ordres religieux, — disent-ils, — ceux qui montrèrent le plus d’ardeur contre la Pucelle sont les Bénédictins et les Mineurs. L’office d’inquisiteur, sans doute, appartenait à un Dominicain ; mais parmi les membres de cet Ordre assistant au procès, on ne trouve que deux maîtres en théologie et qui n’ont siégé que trois fois, tandis que les Mineurs sont représentés par six théologiens, dont quatre dès le début.
Ainsi se trouve controuvée l’assertion de Siméon Luce, d’après laquelle les Frères Mineurs auraient été les défenseurs du duc d’Orléans et des Armagnacs. Cette assertion est encore réfutée par le fait que la reine Isabelle, qui fit si bon marché de la couronne de son fils Charles VII, avait alors pour confesseurs des Franciscains, à savoir le fameux Pierre-aux-Bœufs, et après lui, Anselme Appart.
Ce n’est qu’à regret que nous discutons ces assertions. Nous entourons depuis bien longtemps les trois Ordres ici désignés de notre profonde et religieuse vénération, mais, à la prière de quelques amis que nous comptons dans l’Ordre ici le plus incriminé, nous nous permettons de 245rappeler les faits et de fournir quelques explications, laissant la conclusion au lecteur.
Parmi les religieux qui firent acte de présence au procès, les Bénédictins sont, il est vrai, les plus nombreux, à considérer les choses d’une manière absolue. Ils sont au nombre de 15 ; l’on relève les noms de 6 Franciscains et de 9 Dominicains ; mais la proportion est entièrement renversée et est tout entière en faveur des fils de saint Benoît, si l’on tient compte du nombre des maisons religieuses possédées par les trois Ordres dans le diocèse de Rouen. Les fils de saint François et de saint Dominique n’y possédaient que la maison de Rouen ; les Bénédictins, d’après Farin, regardé comme le meilleur historien de Rouen, y comptaient 12 abbayes et 60 prieurés. Numériquement, la proportion se trouve dès lors très infime.
Un assez grand nombre des Bénédictins cités n’ont paru que rarement aux séances ; plusieurs n’ont pas émis de suffrages ; aucun n’a exercé une influence marquée sur la marche du procès. Acquis la plupart à la cause anglaise, ils ont pu d’abord paraître au procès avec des préventions qui semblent s’être attiédies.
C’est saillant dans celui qui parmi eux était le personnage le plus en vue, dans l’abbé de Fécamp. Il paraît d’abord des plus empressés. L’appariteur Massieu le signale comme très animé contre la Pucelle. Nous le voyons cependant sauver du bannissement le courageux abbé Houppeville, emprisonné pour avoir protesté contre la légalité du procès462 ; il est absent de Rouen, sa résidence ordinaire, après la lecture du réquisitoire de D’Estivet, à laquelle il a assisté. N’était-ce pas pour n’avoir pas à se prononcer ? Cauchon lui envoie les douze articles avec la délibération du 12 avril. Au milieu de grandes protestations d’amitié envers Cauchon, qu’il appelle son professeur, præceptor, il se couvre du manteau de son ignorance pour éviter de donner un avis personnel.
Que pourrait, — écrit-il, — dire mon ignorance devant des maîtres tels que peut-être le monde n’en compte pas de plus doctes463 ?
Le 19 mai, il vote pour une nouvelle caritative. Si Jeanne ne se rend pas, elle est censée hérétique et doit être abandonnée au bras séculier. L’avis qu’il émet le 29 mai a, croyons-nous, fort mécontenté les Anglais. L’abbé de Fécamp, si assidu ordinairement aux séances, ne paraît pas le jour du supplice. Il avait fini, au rapport du prêtre Jean Le Maire464, par s’aliéner les Anglais au 246point de courir grand risque de la vie465. Il avait témoigné du déplaisir que lui causait ce procès466. De tous les abbés ou prieurs bénédictins présents au procès, c’est le plus compromis.
Les abbés de Jumièges et de Cormeilles répondent à une première consultation qu’ils s’en rapportent à ce que statuera l’Université de Paris. Cela ne suffit pas à Cauchon ; il insiste et demande leur avis personnel. Les deux abbés donnent une réponse telle quelle, en faisant justement observer qu’ils n’ont pas assisté à tous les interrogatoires de l’accusée467. Nous n’avons pas d’autre sentence de l’abbé de Jumièges. Son nom était Nicolas Le Roux. Il n’y a pas lieu d’atténuer, à cause de sa conduite dans le procès de la Vénérable, les éloges qui lui sont donnés dans une histoire de l’abbaye imprimée dans la seconde partie de ce siècle. Aucun Bénédictin n’a témoigné d’une particulière hostilité contre la Vénérable.
Une des nombreuses fantaisies de Siméon Luce, dans sa Jeanne d’Arc à Domrémy, a été de faire des Franciscains les tenants du parti national, par opposition aux Dominicains, qu’il donne comme inféodés au parti bourguignon. La thèse, comme la plupart de celles du volume cité, est sans fondement réel. Il y avait dans les deux partis des religieux des deux Ordres. La reine Isabeau, font observer les auteurs du Cartulaire, eut successivement pour confesseurs deux Franciscains : Pierre-aux-Bœufs, et après lui Anselme Appart.
L’impression que nous ont laissée nos lectures, c’est que les Franciscains étaient plutôt bourguignons qu’armagnacs ; cela semble bien résulter du fait que, sur six théologiens mandés à Paris pour conduire le procès, les deux religieux, Jacques de Touraine et Gérard Feuillet, étaient de l’Ordre des Frères Mineurs. Il vient d’être parlé de l’un et de l’autre. Ils ne sont pas les seuls Frères Mineurs qui soient intervenus au procès.
Le Franciscain Nibat a souscrit la sentence du 12 avril ; il n’est pas porté dans la délibération du 19 mai, mais il paraît à celle du 29, et sa sentence est sévère.
Dans sa réponse à Cauchon, le Franciscain Guesdon revendique le triste honneur d’avoir signé la délibération du 12 avril, demande la permission de s’absenter en disant que pour pareille cause il sera toujours à la disposition de l’évêque de Beauvais. De fait, le 19 mai, il adhère à la sentence de l’Université de Paris, le 29 à celle de l’abbé de Fécamp.
Jean Foucher, dont les auteurs du Cartulaire ont révélé la profession 247franciscaine, comme celle de Feuillet et de Nibat, a adhéré le 19 mai à la sentence de l’Université de Paris. Il ne paraît pas dans les deux autres délibérations.
Si Jean Fano, aussi Frère Mineur, a paru au procès, son nom ne se trouve dans aucune des séances où l’on a demandé l’avis des assistants.
Nous concédons volontiers que les Frères Prêcheurs n’avaient pas d’animosité contre la Vénérable ; qu’il a fallu leur faire comme une sorte de violence pour les mêler au procès ; mais, en fait, aucun Ordre religieux n’a autant qu’eux pris part à la condamnation.
Le premier qui requiert que la prisonnière soit mise en jugement pour la foi, c’est le Dominicain Martin Billorry, vice-inquisiteur dans la partie de la France soumise à l’Anglais. L’on accorde généralement que ce fut sur les instances de l’Université. La sommation écrite en son nom porte la signature du greffier de l’Université. Admettons qu’il a cédé à la pression de l’Alma Mater ; l’acte était grave à raison des fonctions de Billorry, et il parle de la captive en termes très injurieux et nullement justifiés par les faits. L’on ne rencontre plus son nom dans la suite du procès.
L’on peut supposer que l’inquisiteur général, Jean Graverent, fut bien aise d’alléguer qu’il était occupé ailleurs, pour ne pas obtempérer à la demande de Cauchon, qui, dès l’ouverture du procès, le somma de se joindre à lui, ou au moins de déléguer quelqu’un à sa place. Graverent délégua Lemaître, sous-inquisiteur du diocèse de Rouen. Lemaître avait, dès le commencement, mis en avant que sa juridiction ne s’étendant pas sur le diocèse de Beauvais, il ne croyait pas avoir mission d’intervenir dans une cause que Cauchon ne devait juger à Rouen, qu’en tant qu’il était évêque de Beauvais.
L’inquisiteur général lui enleva cette échappatoire en le déléguant pour cette cause particulière. La délégation signifiée, le malheureux Lemaître siège constamment, dès le 14 mars, en qualité de juge, à côté de Cauchon. Tous les actes, y compris la double sentence de condamnation, se font au nom de l’évêque de Beauvais et du Frère Prêcheur, qui, au dire des témoins, se plaignit plus d’une fois de son défaut de liberté, et de la contrainte exercée contre lui.
L’inquisiteur général, Jean Graverent, ne put échapper d’être mêlé à la cause. Il n’intervint pas au procès même, mais, sur l’ordre du gouvernement anglais, il promulgua et commenta la sentence, avec un grand apparat, à Saint-Martin-des-Champs, le 4 juillet, en présence d’une grande multitude convoquée à cet effet. Le Parfait Clerc nous a transmis l’analyse de son discours. S’il l’a fidèlement résumé, le Frère Prêcheur fut singulièrement violent.
248L’on est attristé d’avoir à tempérer la sympathie que l’on ressent pour les deux fils de saint Dominique qui furent les suprêmes consolateurs de la Martyre, et lui ont rendu si beau témoignage à la réhabilitation. Martin Ladvenu, qui reçut ses derniers aveux et l’a communiée, inspire un particulier intérêt. L’on voudrait admettre, avec les auteurs de la dissertation, qu’il n’a paru au procès que le 20 février. Malheureusement l’instrument juridique468 nous dit que, le 19 mai, il a adopté le sentiment du préopinant Jean Lefèvre ; or Lefèvre a rappelé qu’il a signé la sentence du 12 avril, qu’il s’y tient, et qu’il adopte la sentence de la faculté de théologie de Paris ; le même instrument judiciaire469 cite Ladvenu, le 29 mai, comme s’étant rangé à l’avis de l’abbé de Fécamp. Enfin Martin Ladvenu lui-même nous dit que très souvent il allait au tribunal avec le sous-inquisiteur470.
Personne plus qu’Isambart de La Pierre n’a suivi les interrogatoires de Jeanne. Il a assisté à ceux de la prison comme compagnon de Lemaître. Compromis pour les bons conseils donnés à l’accusée, il n’est présent ni à ceux du 28 ni à ceux du 31 mars, mais, sauvé par Le Maître, il souscrit la sentence du 12 avril471, la confirme le 19 mai, veut qu’on avertisse encore Jeanne ; et si elle ne se rend pas, il s’en rapporte aux juges de ce qu’il y a à faire472. Présent à l’interrogatoire du 28 mai, il connaît les raisons péremptoires mises en avant par Jeanne pour justifier la reprise de l’habit viril ; il les fait connaître au procès de réhabilitation473 ; et, chose triste à lire, le lendemain il se range à l’avis de l’abbé de Fécamp, et veut que l’on dise à Jeanne que, n’ayant rien à attendre pour le salut de son corps, elle doit penser à celui de son âme474.
On regrette de n’avoir pas à signaler parmi ces religieux, qui ne pouvaient pas ignorer l’innocence de la Vierge, un imitateur de Pierronne de Bretagne, mourant pour attester que Jeanne était bonne et envoyée de Dieu.
On remarque au procès la présence furtive d’autres Frères Prêcheurs. Adélie se trouve le 18 avril auprès du lit de Jeanne et l’exhorte à se soumettre à l’Église ; ce qui équivalait à l’exhorter d’abjurer ses révélations et sa mission. La minute, mais pas la traduction latine, signale Amouret, qui vote comme son confrère Martin Ladvenu le 19 mai.
249Les Frères Prêcheurs Guillaume Duval, Jean Toutmouillé, ont paru fort rarement au procès, et ils n’y ont joué aucun rôle défavorable à la Pucelle.
Raoul le Sauvage était-il Dominicain ? Cela nous semble très probable, encore que les auteurs du Cartulaire regardent le fait comme douteux. Sa détermination sur la Pucelle est à étudier. Il signe l’avis doctrinal du 12 avril, et il retire son acte par un long écrit dans lequel il discute un à un les douze articles, discussion à la normande, hérissée de peut-être, d’il semble, de restrictions dans lesquelles il ne condamne Jeanne que dans le cas où elle ne serait pas envoyée par Dieu ; ce qui était ne rien dire, toute la question étant de savoir si elle avait réellement mission du ciel. La conclusion est excellente. Il demande que la cause soit portée devant le Saint-Siège475. Le 19 mai, il rappelle son écrit, le maintient, ne parle pas de la détermination de l’Université, veut une nouvelle exhortation caritative, et s’en rapporte aux juges, si Jeanne persiste dans son attitude. Il ne fut pas convoqué à la séance du 29 mai. On en devine le motif.
La mort si céleste de la Martyre rendit à Rouen les juges particulièrement odieux ; l’on murmurait contre eux, et, il semble, tout particulièrement au couvent des Frères Prêcheurs. Cauchon, voulant faire un exemple, choisit de frapper parmi ces religieux. Il cita un certain Pierre Bosquier, qui allégua inutilement que s’il avait parlé contre la sentence, c’était après boire. Ce ne fut pas assez de lui imposer une amende honorable ; Bosquier fut condamné à la prison, au pain et à l’eau jusqu’à Pâques. La sentence est du 8 août476 ; et ce qui est plus étonnant, elle est rendue au nom de Cauchon et de Lemaître.
Voilà les faits, mis en regard de l’affirmation des doctes auteurs. Pour être plus complet, indiquons la part de chacun des trois Ordres dans l’approbation de Poitiers et la réhabilitation.
À Poitiers, Jeanne fut approuvée, ainsi qu’il a été dit, par trois Frères Prêcheurs : Aimery, Turelure et Seguin. Aimery, et non pas Turelure, avait la charge d’inquisiteur général dans la France de Charles VII.
Le Bénédictin Pierre de Versailles, qui jouissait d’une réputation particulière de savoir, est, à ma connaissance, le seul Bénédictin qui figure parmi les approbateurs. L’appui qu’il prêta dans la suite à Eugène IV, comme évêque de Digne d’abord et ensuite de Meaux, a été signalé plus haut.
250L’on ne cite non plus parmi les approbateurs qu’un seul Franciscain, le confesseur de la reine, la pieuse Marie d’Anjou, Raphanel, homme de grand mérite, qui fit briller les vertus d’un saint sur le siège de Senlis.
À la réhabilitation, le beau rôle appartient aux Frères Prêcheurs. Le grand inquisiteur Bréhal en fut comme l’âme. Les dépositions de Martin Ladvenu, d’Isambart de La Pierre, de Seguin, comptent parmi les plus belles. Il faut y joindre celles de Toutmouillé et de Duval.
L’on ne trouve aucun Frère Mineur parmi les témoins ; mais le saint évêque de Périgueux, Élie de Bourdeilles, un fils de saint François, a composé un mémoire qui a trouvé place dans le procès réparateur.
Les Bénédictins ont fourni parmi les témoins Miget, prieur de Longueville-Giffard. Sa déposition a d’autant plus de valeur qu’il avait assisté à de nombreux interrogatoires de la Vénérable, et que dans ses votes il avait suivi le torrent. Il faut lui adjoindre Thomas Marie, prieur de Saint-Michel, près de Rouen. Il n’est pas mentionné au procès de condamnation.
Les registres municipaux d’Orléans font foi que les Frères Prêcheurs furent souvent appelés à prononcer le discours du 8 mai.
De nos jours, les RR. PP. Monsabré, Janvier, Olivier, Feuillette, nous ont donné d’éloquents panégyriques de la Vénérable. Tous les amis de la Libératrice regretteront que l’on ne puisse pas joindre le nom du R. P. Denifle à ceux qui viennent d’être cités. L’autorité dont il jouit dans le monde de l’érudition aurait donné une valeur particulière à son suffrage. À raison même de cette autorité, il fallait discuter ses assertions moins favorables à la sainte Libératrice. Ainsi l’ont pensé de bons juges.
Le regret d’avoir à combattre pareil adversaire était tempéré par le plaisir d’entrer dans la pensée de Léon XIII. Sa Sainteté a daigné nous recommander d’insister sur l’inspiration de la très pieuse et magnanime Vierge et, aussi, de montrer qu’elle avait été condamnée par les ennemis les plus acharnés des privilèges du Siège Apostolique. Si nos efforts n’ont pas été vains, le savant archiviste du Vatican se réjouira de ce qui n’est que l’exécution d’un vœu tombé de si haut.
Notes
- [321]
Opera Gersonis, VI, col. 850 ; Daniel, Histoire de France, année 1339.
- [322]
Opera Gersonis, IV, col. 586.
- [323]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 255.
- [324]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 253, note :
Galli negant verum esse regem qui hoc oleo non sit delibutus.
- [325]
Voir Jeanne d’Arc sur les autels, p. 34-42, 46-56.
- [326]
Les femmes françaises n’ont pas, d’ailleurs, à se plaindre de cette exclusion. Nulle part elles n’ont été plus honorées et plus puissantes qu’en France, par la raison qu’on n’est jamais plus fort et plus digne de respect, qu’en se tenant honorablement à sa place.
- [327]
Le Religieux, VI, 32.
- [328]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 14.
- [329]
Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, III, 149.
- [330]
Vraie Jeanne d’Arc, II, 57.
- [331]
Le Religieux, VI, 377.
- [332]
Le Religieux, VI, 438.
- [333]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, p. 183.
- [334]
Gallia.
- [335]
Raynaldi, 1436, § 7 :
Ut hæc duo potentissima regna, robora et ornamenta christianitatis… honestis pro utraque parte fœderibus conjungantur.
- [336]
Chroniques belges ; Chroniques de Flandre, III, 420 et seq.
- [337]
Voir son discours dans Dom Plancher, Histoire de Bourgogne, IV, pièces justificatives, p. 122 et seq.
- [338]
Procès, I, 173.
- [339]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 270.
- [340]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 218.
- [341]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 259.
- [342]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 574.
- [343]
Vraie Jeanne d’Arc, II, 253.
- [344]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 687.
- [345]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 117.
- [346]
Procès, III, 246 :
De coronatione ipsius (le dauphin), nihil certum scitur.
- [347]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 67 ; Procès, III, 421 :
Ex quibus patet qualiter hujus viæ fautores suam partem possent colorare.
- [348]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 520.
- [349]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 582.
- [350]
Du Boulay, IV, année 1398.
- [351]
Fournier, Cartulaire des Univ. de Fr., I, 390 :
Ad ipsorum fidelium ædificationem, necnon pro convincendis propulsandisque superstitionibus et erroribus.
- [352]
Page 8.
- [353]
Procès, I, 328.
- [354]
Procès, III, 302 :
Postremo si multi multa loquantur et referant, pro garrulitate sua, et levitate, aut dolositate, aut alio sinistro favore, vel odio, subvenit illud Catonis : Arbitrii nostri non est quod quisque loquatur.
- [355]
Fournier, Cartulaire de la Faculté de décret, p. 274 ; cf. Vraie Jeanne d’Arc, IV, 563, note.
- [356]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 148.
- [357]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 185.
- [358]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 98.
- [359]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 210.
- [360]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 574.
- [361]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 576.
- [362]
Formido cadat super illos.
- [363]
Procès, I, 18.
- [364]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, p. 243.
- [365]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 28.
- [366]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 270, 274.
- [367] Vraie Jeanne d’Arc, III, 585.
- [368]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 472.
- [369]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 479.
- [370]
Cartulaire, IV, § 2283.
- [371]
Procès, I, 70 :
Il me semble que ce serait bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame d’un bout jusqu’à l’autre.
- [372]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 191.
- [373]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 213.
- [374]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 109.
- [375]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 245.
- [376]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 424.
- [377]
quia dictum est quod eos combusserunt.
- [378]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 69.
- [379]
Jeremias, XVIII, 10 :
Loquar de gente et regno ut ædificem et plantem illud. Si fecerit malum in oculis meis, ut non audiat vocem meam, pænitentiam agam super bono quod locutus sum ut facerem ei.
- [380]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 27.
- [381]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 562.
- [382]
Procès, I, 57 :
Ulterius confessa fuit quod fecit facere unam invasionem, gallice escarmouche, coram villa Parisiensi, etc.
- [383]
Procès, I, 148.
- [384]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 68 et seq., 425 et seq.
- [385]
Procès, I, 299.
- [386]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, éd. Tuetey, p. 247.
- [387]
Ibid., note 5.
- [388]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 69.
- [389]
Page 8 ; Procès, I, p. 126.
- [390]
Procès, I, 215.
- [391]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 431.
- [392]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 524.
- [393]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 562.
- [394]
Page 9.
- [395]
Procès, I, 9.
- [396]
Procès, I, 10-11.
- [397]
Pages 9-10.
- [398]
Voir ces Mémoires dans la Vraie Jeanne d’Arc, I, Bréhal, p. 569 et seq. En ce qui concerne l’application des principes à l’accusée, ces Mémoires ne sont pas seulement analysés, mais le plus souvent traduits.
- [399]
Procès, II, 3, seq.
- [400]
Théodore de Lellis prétend que Jeanne n’a pas voulu parler d’une vraie couronne apportée du Ciel à Chinon par un ange, en présence d’elle-même et du roi, mais qu’elle a désigné par une figure la promesse du couronnement à Reims, ensuite que l’ange n’est autre que Jeanne (Procès, II, 35 et seq.).
Mais si l’on se reporte aux paroles prononcées par Jeanne le 13 mars, le doute n’est pas possible ; elle a bien vu cette couronne d’or pur remise à l’archevêque de Reims, qui la passa au roi. (Procès, I, 140-141.) C’est évidemment la même couronne dont elle a parlé le 1er mars. Elle n’avait pas encore la permission d’en parler, c’est pourquoi elle n’était pas entrée dans les détails. (Procès, I, 9.) Il est encore moins vrai qu’elle se soit désignée elle-même sous les traits de l’ange. Elle raconte, le 13 mars, que l’ange est entré le premier, elle ensuite, et qu’ils sont allés ensemble, trouver le roi. (Procès, I, 142 et suiv.) De même que la couronne, l’ange a été aperçu par plusieurs des assistants, tandis que Jeanne a été vue par tous ceux qui étaient présents. Or, à la fin de sa vie, Jeanne ne renia pas son récit d’un ange différent d’elle et d’une véritable couronne, mais elle avoua qu’elle s’était vantée (Procès, I, 479), et corrigea ses propres paroles, en reconnaissant qu’il fallait prendre au figuré la couronne et l’ange. Théodore de Lellis a tenu plus de compte de cette rétractation que des réponses faites par Jeanne durant le procès (p. 10, note).
- [401]
Pages 10-11.
- [402]
Procès, I, 176.
- [403]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 528.
- [404]
Procès, II, 4.
- [405]
Procès, III, 191.
- [406]
Cum clamore valido et lacrymis. (Heb., V, 7.)
- [407]
Procès, I, 62 :
Audit eam pluries quam dicat.
- [408]
Voir le Bref en tête de ce volume.
- [409]
Sa vie par elle-même, Bouix, ch. XXVIII.
- [410]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 264.
- [411]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 299.
- [412]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 433.
- [413]
Procès, I, 170.
- [414]
Procès, I, 139.
- [415]
Procès, I, 141.
- [416]
Procès, I, 146.
- [417]
Procès, I, 139.
- [418]
Procès, I, 140.
- [419]
Procès, I, 146.
- [420]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 346.
- [421]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 433.
- [422]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 139.
- [423]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 33.
- [424]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 432.
- [425]
Ibid.
- [426]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 346.
- [427]
Voir les preuves et les développements dans la Vraie Jeanne d’Arc, IV, 17-23.
- [428]
Procès, II, 14.
- [429]
Déposition de Ladvenu à la réhabilitation (Procès, III, 176) :
Deponit, super hoc interrogatus, quod semper usque ad finem vitæ suæ manu tenuit et asseruit quod voces quas habuerat erant a Deo, et quod quidquid fecerat, ex præcepto Dei fecerat, nec credebat per easdem voces fuisse deceptam, et quod revelationes quas habuerat ex Deo erant.
- [430]
Procès, I, 478 :
Johanna dicebat quod ipsa viderat et audierat propriis oculis et auribus voces et apparitiones de quibus fit mentio in processu.
- [431]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 526 :
Nullius roboris aut momenti sunt, nihil præjudicant.
- [432]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 480.
- [433]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, l. I, ch. VIII, p. 117 et seq.
- [434]
Procès, I, 463 :
Ego bene video quod fui decepta.
- [435]
Procès, III, 140 :
In quibus nimis persistebat judicio loquentis.
- [436]
Procès, III, 122.
- [437]
Procès, III, 140.
- [438]
Procès, II, 20.
- [439]
Bollandus, IX martii, p. 103.
- [440]
Sa vie par elle-même, Bouix, ch. XXIX.
- [441]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 424.
- [442]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 459.
- [443]
Procès, I, 126, 127.
- [444]
Page 12.
- [445]
Divino afflata instinctu ut res gestæ demonstrant.
- [446]
Procès, II, 175.
- [447]
Procès, I, 174.
- [448]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 282.
- [449]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 436.
- [450]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 541, ch. VIII tout entier.
- [451]
Pages 12-13.
- [452]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 287.
- [453]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 592.
- [454]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 320 et seq.
- [455]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 292 et seq.
- [456]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 529 et seq.
- [457]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 288.
- [458]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 608, 607.
- [459]
Vraie Jeanne d’Arc, V, l. V, ch. II et seq.
- [460]
Ad nihilum deductus est in conspectu ejus malignus. (Ps. XIV, 4.)
- [461]
Fonds latin, n° 8838.
- [462]
Procès, III, 172.
- [463]
Procès, III, 344.
- [464]
Procès, III, 178.
- [465]
Procès, III, 178.
- [466]
Procès, III, 178.
- [467]
Procès, III, 367.
- [468]
Procès, I, 426.
- [469]
Procès, I, 466.
- [470]
Procès, III, 167 :
Cum quo sæpissime ipse loquens ibat.
- [471]
Procès, I, 337.
- [472]
Procès, I, 428.
- [473]
Procès, II, 5.
- [474]
Procès, I, 466-467.
- [475]
Procès, I, 370-374.
- [476]
Procès, I, 403 et seq.