Livre II : Le rôle de l’Université dans l’État au temps de Jeanne d’Arc ; et le motif unique de sa condamnation de la Pucelle
75Livre II Le rôle de l’Université dans l’État au temps de Jeanne d’Arc ; et le motif unique de sa condamnation de la Pucelle
Introduction
L’Université ne prétendait pas seulement à la suprême direction de l’Église ; fille aînée du roi, comme elle aimait à se dire, elle voulait voir à ses pieds tous les ordres de l’État, leur imprimer à tous la direction, les censurer, les blâmer publiquement, intervenir partout comme étant l’expression de la sagesse divine et humaine. Voici en quels termes Gerson revendiquait ce rôle :
La fille du roi a été établie dans ce royaume pour en être l’œil clairvoyant ; elle doit prévoir tout ce qui est à faire ; elle est comme la garde habitant les sommets pour écarter toute calamité ; elle est cette statue de Pallas placée dans la principale tour de Troyes ; Troyes n’aurait pas péri si l’image de Pallas n’en avait pas été arrachée. Est-ce que l’Université représente tout le royaume ? Elle représente bien plus, elle représente l’univers entier, en tant que de tout l’univers viennent, ou peuvent venir, les sujets désireux d’acquérir la doctrine et la sagesse ; elle est la pépinière vigoureuse de tout le corps politique, de laquelle naissent des hommes de toute perfection145.
76Les œuvres de Gerson abondent en semblables revendications pour celle qu’il appelle la maîtresse de la vérité, la source de toutes les études, la resplendissante lumière du très noble royaume de France, dont toute la Chrétienté célèbre les louanges, et, en s’adressant au Dauphin,
votre très humble et très dévouée sœur, par l’effet d’une condescendante adoption146.
Ce n’étaient pas là des tirades oratoires sans conséquences pratiques ; l’Université prétendait, malgré le cruel démenti donné par les faits, que les peuples ne sont jamais plus heureux que lorsqu’ils sont gouvernés par des hommes d’étude147. C’est ce qu’elle écrivait à Sigismond le 17 mai 1414. Aussi, sous le malheureux Charles VI, on la trouve partout au premier rang, usant de la signature de l’infortuné monarque pour lui faire contresigner de lourds factums d’école, préambules interminables de mesures contradictoires, auxquelles est voué, dans ses moments dits lucides le roi dément, jouet des factions et de l’Université qui les fomente et les appuie successivement.
On la trouve s’ingérant dans les affaires les plus délicates, présente aux conseils des princes, intervenant dans les traités qui ne suspendent un moment les hostilités entre les divers partis, que pour les voir recommencer avec plus de fureur.
Il n’y a guère d’ambassades royales où ne se rencontrent de ses maîtres ; mais ce n’est pas assez pour elle ; elle envoie des ambassades propres. Munis d’instructions qu’elle a soin de leur donner par écrit, ses députés se présentent dans les cours en son propre nom. L’on ne saurait blâmer ce roi de Bohême qui reçut avec magnificence l’ambassade royale, mais refusa absolument de donner audience à celle des maîtres parisiens, leur faisant dire que s’ils voulaient prêcher dans les églises, il leur en donnait l’autorisation ; c’était les rappeler à leur métier. Ils l’oubliaient trop ; le R. P. Denifle constate justement qu’ils étaient plus occupés de s’immiscer dans les affaires politiques que du soin d’acquérir et de communiquer la science. Ce fut une des causes de la profonde décadence de l’Université dans l’époque qui nous occupe.
Elle jouissait d’un immense crédit auprès du peuple, encore que des rixes fréquentes éclatassent entre les étudiants et les bourgeois. Elle le devait à son passé, à l’éclat qu’elle avait donné à Paris dans la Chrétienté entière, et que l’on ne s’habituait pas à la pensée de voir jamais disparaître. 77Elle était plusieurs fois intervenue pour modérer les rigueurs excessives du pouvoir, par exemple dans la répression des Maillotins ; elle faisait entendre des plaintes contre les exactions des grands et de la cour. Elle continuait à jouir d’une grande réputation dans le monde chrétien, et plus que jamais exaltait son autorité, faisait valoir ses privilèges et ses immunités. Malheur à qui y touchait. Rien ne le mettait à l’abri de ses vengeances. Elle avait en main une arme toute-puissante : elle suspendait ses leçons dans les classes, la prédication dans les églises. Ces suspensions duraient parfois plusieurs mois, et en voyant combien elles furent multipliées et rapprochées, durant la première partie du XVe siècle, l’on se demande ce que pouvaient devenir les études, et la jeunesse accourue de loin, pour trouver à Paris un enseignement si longtemps et si souvent interrompu.
Le R. P. Denifle dit justement, à notre avis, que l’Université doit être signalée comme le principal ressort des événements politiques du temps148. Ils furent désastreux entre tous. Ses historiens se gardent bien de les montrer sous cet aspect. Tant que dura l’ancienne Université, il eût été périlleux d’y insister ; le livre aurait été mis au pilon. Depuis, l’espèce de majesté, qui se rattache au souvenir de la savante corporation, fait tirer un voile sur sa néfaste influence. Il faut la montrer, sinon dans tous ses développements, ce qui demanderait des volumes, assez pour que l’on puisse s’expliquer la haine avec laquelle elle s’est jetée sur la Libératrice, avons-nous déjà dit.
78Chapitre 1 L’ingérence de l’Université dans les événements politiques, depuis l’avènement de Charles VI, jusqu’à la défaite des cabochiens en 1413
I
§1 Victoires de l’Université sur le prévôt Aubriot, sur les ministres de Charles VII, le pseudo-Clément, les évêques, le sire de Savoisy
La main de Charles V avait contenu l’Université, et l’avait même amenée à reconnaître à contre-cœur le pseudo-Clément. L’année qui suivit la mort du monarque, elle frappa un coup retentissant sur un des favoris du prince, le prévôt Claude Aubriot. Excellent édile, l’Haussmann du temps, Claude Aubriot avait fortifié, assaini, embelli la capitale ; mais ses qualités 79administratives étaient ternies par une vie de luxure et d’impiété. Il avait voué une haine particulière à l’Université, pour laquelle il affectait un spécial mépris, protégé qu’il était par Charles V, qui fermait les yeux, à cause des services qu’il rendait. L’Université se porta son accusatrice, et déféra à l’évêque une série d’incriminations que le prévôt feignit d’abord de dédaigner ; mais poursuivi avec vigueur, il eut vainement recours à l’intercession des princes et des seigneurs. Jeté en prison, il faisait amende honorable au parvis Notre-Dame, le 17 mai 1381, et se voyait pour le reste de ses jours condamné à la prison, au pain de douleur et à l’eau de tristesse149.
Les ministres de Charles VI, connus dans l’histoire sous le nom de Marmousets, veulent-ils supprimer les immunités du clergé et par suite de l’Université : celle-ci, après avoir inutilement sollicité une audience du roi, suspend ses cours, force Charles VI à l’entendre avant l’expédition d’où il doit rapporter son terrible mal, 15 juillet 1392, et obtient gain de cause pour elle et pour le clergé150.
Si le pseudo-Clément impose en faveur de la reine de Sicile un décime sur le clergé et l’Université, l’Université obtient du roi que rien ne sera demandé à ses suppôts151.
À la suite de la soustraction de 1398, les évêques font-ils aux suppôts de l’Université une part trop minime, l’Université met en avant son arme toute-puissante : suspension de leçons et de prédications durant tout le carême. Pour faire cesser le scandale des fidèles et les murmures des écoliers qui désertent, le roi promet d’aviser152.
La toute-puissante maîtresse de la science avait ainsi triomphé du prévôt de Paris, des ministres, de celui qu’elle reconnaissait comme Pape, et des évêques.
Elle remporta en 1404 une victoire plus éclatante encore, sur un des grands seigneurs de la cour, le sire de Savoisy. Le 16 juillet, comme une procession des écoliers de l’Université longeait l’hôtel du sire, un des plus beaux de Paris, ses gens avaient conduit les chevaux du maître à travers les rangs, et avaient dû se retirer poursuivis de coups de pierres, et quelques-uns souffletés. Encouragés, paraît-il, par leur maître, ils étaient revenus armés à l’église Sainte-Catherine où les écoliers assistaient à la messe, avaient tiré des flèches sur l’assistance, blessé plusieurs personnes, et forcé le prêtre de se précipiter à la fin du saint sacrifice. Ce 80fut un long cri d’horreur ; prédications et leçons furent suspendues. Savoisy est arrêté, encore qu’il désavoue ses gens. Le 23 août, la sentence est prononcée ; l’hôtel de Savoisy sera démoli, et les démolisseurs seront conduits à l’œuvre de destruction au son des instruments de musique ; le coupable paiera mille livres aux blessés, mille livres à l’Université, fondera une chapelle qu’il dotera d’un revenu annuel de trois cents livres ; trois de ses gens, arrêtés dans leur fuite, seront promenés ignominieusement dans la ville, flagellés, et renfermés en prison durant trois ans. Le roi de Navarre demanda vainement d’acheter l’hôtel. La démolition commençait dès le 26 août de la manière prescrite, et il se passa cent douze ans avant que l’Université autorisât une reconstruction sur l’emplacement. Une longue inscription lapidaire dut alors y retracer sa victoire153.
C’était dire à tous qu’offenser l’Université, cette fille du roi, était un crime de lèse-majesté.
§2 Son alliance avec Jean-sans-Peur
C’était peu pour l’Université de défendre ses privilèges, de venger, ainsi qu’on vient de le voir, toute injure faite à ses nourrissons, de prendre dans les affaires du schisme la position indiquée dans le livre précédent ; elle allait en prendre une semblable dans les affaires de l’État. Elle avait trouvé l’homme avec lequel elle allait marcher pour le malheur de la France et son propre malheur.
Philippe le Hardi était mort le 27 avril 1404, laissant ses États à Jean-sans-Peur. C’est avec Jean-sans-Peur que l’Université va s’allier contre Louis d’Orléans, le frère du roi, qui avec la reine Isabeau, est chargé de gouverner le royaume durant la maladie du roi dément. Le gouvernement était mauvais ; le peuple murmurait contre l’excès des impôts, le luxe et les dilapidations de la cour. Aux yeux de l’Université, le duc d’Orléans avait un autre tort ; il avait toujours soutenu Benoît, et en 1403, il avait remis la France sous son obéissance.
§3 Ses blâmes publics contre la cour et le duc d’Orléans ; elle seconde les coups les plus audacieux de Jean-sans-Peur
À l’Ascension et à la Pentecôte de 1405, un des principaux maîtres de l’Université, l’Augustin Jacques Legrand, apostrophe la reine sur les scandales de la cour, où Vénus règne, escortée par l’ivrognerie, la débauche, par des désordres qui sont le scandale de tous, et il désigne à ne pouvoir pas s’y méprendre le duc d’Orléans comme l’objet d’une malédiction universelle154.
Le roi, qui était dans un de ses moments lucides, mande le duc de Bourgogne. Lorsqu’il arrive accompagné de six mille hommes, le roi était repris par son mal ; la reine et le duc d’Orléans, à son approche, ont fui vers Melun, laissant aux principaux personnages de la cour de conduire le Dauphin à leur suite. Traversant Paris à bride 81abattue, Jean-sans-Peur atteint à Juvisy le prince âgé de sept ans, fiancé à une de ses filles, l’enlève malgré l’escorte, réunit le lendemain un conseil où l’enfant préside, mais où l’on trouve le recteur et grand nombre de maîtres de l’Université, de docteurs.
Un orateur de renom, Jean de Nesles, fait des désordres du gouvernement un tableau approuvé par l’assistance et par l’Université ; il est envoyé aux villes du royaume, et dans les sermons, les processions, le duc de Bourgogne est recommandé comme l’homme dévoué au bien public. C’était la guerre155.
§4 Rappelée à ses fonctions par le duc d’Orléans
Pour la prévenir, divers princes du sang se rendent à Melun ; l’Université ne craint pas d’y envoyer son ambassade. La reine refuse de la voir, le duc d’Orléans la reçoit avec mépris, fait à la harangue des maîtres une réponse à leur façon, bourrée de textes et d’histoires, et la termine par cette juste remarque :
Dans une question de foi, vous ne prendriez pas sans doute conseil d’une assemblée de chevaliers ; de même dans une question de guerre, ce n’est pas vous qu’il est à propos de consulter. Retournez donc à vos études, pour être en état de bien remplir vos fonctions ; car encore que l’Université s’appelle la fille du roi, il ne lui appartient pas de s’immiscer dans le gouvernement du royaume156.
§5 Son insolente réponse à ce duc au sujet d’une longue suspension
Ce n’était pas ainsi qu’elle l’entendait ; il est permis de voir une protestation dans le discours que Gerson faisait sur la paix, le 7 novembre 1405, à la suite d’une réconciliation éphémère entre les deux partis :
L’Université de Paris, — dit-il, — est le beau et clair soleil de la France, bien plus de la Chrétienté… Elle est la première et principale dépositaire des sciences révélées à l’homme dans le paradis terrestre. Ces sciences furent d’abord transmises aux Hébreux, Joseph les apporta aux Égyptiens, d’où elles passèrent à Athènes, d’Athènes à Rome, de Rome à Paris. Cette Université est la lumière de la foi, la maîtresse de la vérité, etc.157
Cependant le pseudo-Benoît pressait la levée des revenus accoutumée sur les bénéfices conférés pendant la première soustraction. L’Université jette feu et flamme, et prétend que c’est contraire aux conditions stipulées lorsque l’on s’est remis sous son obédience. Le duc d’Orléans qui gouverne pendant la maladie de son frère, fait la sourde oreille à ses plaintes. Les leçons et les prédications sont suspendues pendant l’Avent et au delà, et le duc, ayant demandé qu’il fût permis de prêcher au moins le jour de Noël, en promettant un arrangement, est repoussé par cette insolence : qu’ayant manqué à sa parole, l’on ne fait plus aucun cas de ses promesses158.
§6 Elle exige que le Parlement s’occupe de ses affaires, toute autre affaire cessante
82En 1406, la guerre reprend contre Benoît avec l’acharnement dont il a été déjà parlé. Il faut que tout cède aux emportements de la fille du roi. Le greffier du Parlement, Nicolas de Baye, rapporte qu’elle demande que le Parlement sursoie à toute autre affaire pour statuer sur la lettre de l’Université de Toulouse. L’Université a trop d’affaires sur les bras pour attendre. Jean Petit soutient qu’il y a péril à la demeure159. Le Parlement consacre la première quinzaine de juillet à une discussion dont on a vu la révoltante conclusion.
§7 L’affaire de Tignonville
Pendant qu’en 1407 elle fait à son pape la guerre que le lecteur connaît, et par ses impérieuses exigences fait échouer les négociations engagées entre les deux contendants à la tiare, survient l’odieuse affaire Tignonville. Le prévôt Tignonville, dont tout le monde loue la vigilante et équitable administration, a fait arrêter deux scélérats, brigands et voleurs de grand chemin, qui se disaient suppôts de l’Université.
D’après certains auteurs, l’Université aurait d’abord désavoué les deux garnements ; ce qui est certain, c’est que malgré leurs cris : clergé
, ils furent pendus en plein jour le 21 octobre 1407, au grand contentement du peuple qui disait : Désormais les étudiants et les réguliers seront punis comme les autres.
§8 Moyens extrêmes auxquels elle a recours
L’Université crie à la violation de ses immunités, demande dégradation du prévôt, parjure, dit-elle, car il avait juré de faire respecter le privilège qu’il a si outrageusement violé. Le conseil royal refuse de sévir contre un magistrat universellement estimé. La suspension de leçons et de prédications déclarée à la fin d’octobre 1407, se prolongea jusqu’au delà de Pâques 1408. Gerson, dans un discours indigne de lui, va jusqu’à accuser Tignonville de tout le mal qu’entraîne la double suspension ; encore, dit-il, qu’il ne parle que d’après une hypothèse, dont tout Paris avait la réalité sous les yeux160.
Il fait plus, il va trouver le roi à la tête des représentants de l’Université. L’Université, dit-il, vient lui faire ses adieux ; ne pouvant pas obtenir justice de la violation de ses privilèges, elle va quitter Paris et se transférer sous un autre climat. Charles VI est dupe de cette mise en scène de sa mutine fille. Tignonville fait une amende honorable, non exempte d’une ironie pleine de bonne humeur. Il est déposé de la prévôté, que Jean-sans-Peur veut donner à une de ses créatures, à Pierre des Essarts161.
§9 Son insolent triomphe
Les corps des suppliciés, détachés du gibet, sont ramenés triomphalement à Notre-Dame ; saint ne fut jamais honoré par de plus magnifiques 83funérailles ; ils sont enterrés dans le cloître des Mathurins avec la plus grande pompe.
Lorsque Crevier écrivait son Histoire de l’Université, en 1761, on y voyait leur tombeau avec l’inscription qui rappelait le triomphe de l’omnipotente corporation. Elle avait pris soin qu’acte authentique fût dressé de toutes les circonstances de sa victoire162.
Ceci se passait le 16 mai 1408, c’est-à-dire trois jours avant les scènes de fureur contre Benoît et ses partisans, indiquées au livre précédent (p. 35).
Jamais servante, devenue souveraine, n’imposa ses capricieuses volontés avec plus de despotisme et de tyrannie, que ne le fit celle qui se se targuait d’être comme l’incarnation de la vérité et de la sagesse sur la terre. Cela ressort du rapprochement des dates des événements qu’elle conduit, ou dans lesquels elle a une part prépondérante.
II
§1 L’assassinat du duc d’Orléans ne fait que resserrer ses liens avec l’assassin
Celle qui poursuivait avec tant d’acharnement l’illégalité du supplice mérité de deux scélérats, et en exigeait de si indécentes réparations, faisait plus que se taire sur un forfait qui épouvanta la Chrétienté, et devait faire couler des fleuves de sang, forfait commis moins d’un mois après l’exécution de ses deux suppôts. Ils étaient pendus le 27 octobre, et le 23 novembre, le favori de l’Université, Jean-sans-Peur, faisait assassiner le frère du roi, son cousin, le duc d’Orléans, dans des circonstances qui en font un des crimes les plus hideux de l’histoire.
Il avait accompagné l’aveu de son crime de cette parole :
Le diable m’a tenté.
L’Université devait arrêter désormais sur ses lèvres ce faible accent de repentir, qu’il ne fera plus entendre. Juste sujet d’horreur pour les princes de la famille royale, Jean-sans-Peur s’était enfui, le 26 novembre, vers ses états de Flandre, devant lesquels le docteur Jean Petit, un des grands ennemis des privilèges du Saint-Siège, faisait l’essai de l’apologie qu’il allait faire entendre sur un plus vaste théâtre.
§2 Elle le presse de rentrer à Paris et se met à son service
Cinq ou six semaines après l’assassinat, le meurtrier écrivait à l’Université et en recevait une ambassade dont les instructions portaient que l’Université comptait sur lui, tant pour l’union de l’Église (la création d’un troisième Pape), que pour l’issue de l’affaire Tignonville. Le peuple murmure tellement contre la suspension, que sans un prompt remède l’Université est en voie de 84totale destruction.
S’il vous vient à plaisir chose que nous puissions faire, commandez-la, et nous l’accomplirons à tout notre pouvoir, comme nous le devons faire163.
Ce que le duc voulait, c’est que l’on effaçât de son front le nom d’assassin. Passant par-dessus la défense des princes, il entrait bientôt à Paris, non en criminel, mais en triomphateur, au milieu des acclamations du peuple, auquel il a persuadé qu’il va le délivrer des exactions qui pèsent sur lui, et mettre fin aux abus dont l’odieux est imputé à l’administration du duc d’Orléans.
§3 Elle lui fournit un apologiste
À force d’importunités, il obtient de pouvoir essayer une justification de son forfait. Au milieu d’une foule si compacte que le greffier du Parlement, Nicolas de Baye, nous dit qu’il a dû prendre ses notes debout ; en présence du recteur de l’Université et de maîtres en grand nombre, le docteur séculier, Jean Petit, prend la parole et prononce sa fameuse justification du duc de Bourgogne.
Non seulement il est licite, il est méritoire de tuer, n’importe le moyen, embûches, fraudes, parjure, un tyran, c’est-à-dire celui qui veut détrôner son prince, alors surtout que c’est le seul moyen de sauver le monarque. Or, tel était Louis d’Orléans ; et ici le fougueux apologiste charge la mémoire de la victime de tous les crimes que peut rêver une imagination de théologien en délire ; il n’oublie pas l’appui prêté à Benoît, qui en retour, d’après le téméraire docteur, devait priver Charles du royaume, et en donner l’investiture à Louis et à sa lignée164.
Le duc de Bourgogne avoue l’apologiste, et bientôt après, obtient des lettres de rémission du pauvre Charles VI165.
Il part pour introduire sur les cadavres de vingt-huit mille Liégeois, en qualité d’évêque, son beau-frère Jean de Bavière, qui veut toucher les revenus de l’évêché, sans recevoir les ordres sacrés, attendant de pouvoir se marier ; ce qu’il fit. L’Université a écrit au duc de Brabant de seconder son barbare frère, et de venger quelques suppôts de l’Alma Mater, maltraités pour avoir soutenu le parti de Jean de Bavière166.
Pendant ce temps, Valentine de Milan a fait prononcer devant une nombreuse assemblée, où se trouve aussi le recteur de l’Université avec plusieurs maîtres, par le Bénédictin Cérisy, abbé de Saint-Fiacre, une réfutation de Petit. N’ayant obtenu que des promesses sans effet, elle meurt en décembre 1408, en recommandant à ses fils de venger leur père.
§4 Jean-sans-Peur idole des Parisiens
85Jusqu’en 1413, pas un mot de l’Université, à notre connaissance du moins, pour flétrir le meurtre de la rue Barbette. Elle est du côté du Bourguignon devenu l’idole des Parisiens ; elle fait cause commune avec la démagogie sur laquelle il s’appuie. Ce sont des années de guerres atroces, interrompues par des traités, qui ne font momentanément poser les armes que pour préparer de nouvelles campagnes de dévastation et d’horreur.
L’assassin triomphe, dépossède les Armagnacs — nom du parti d’Orléans — de leurs dignités et de leurs charges, et à la lettre de défi que lui envoie le fils de la victime, répond par cette phrase :
Nous avons fait mettre à mort ce méchant traître comme il le méritait, et en cela nous avons fait chose agréable à Dieu, rendu loyal service au roi notre seigneur, et accompli un acte de justice167. (Juillet-août 1411.)
§5 Complicité de l’Université
L’Université n’a eu qu’une réponse dilatoire à donner à la lettre par laquelle ce même fils, Charles d’Orléans, lui a demandé justice. Elle, qui se donne comme l’orthodoxie personnifiée, voit sans protestation le fanatisme bourguignon altérer jusqu’au signe de la croix dans le saint sacrifice. L’insigne de la maison de Bourgogne est la croix de saint André ; non seulement tout le monde, jusqu’aux femmes et aux enfants, la porte à Paris,
plusieurs prêtres, — écrit un contemporain, — en faisant leurs signacles à la messe ou en baptisant les enfants, ne daignaient pas faire la croix droite en la forme que Dieu fut crucifié, mais en la forme comme saint André fut crucifié… À peine osait-on donner le baptême aux enfants de ceux que l’on disait être aucunement favorisants aux dits seigneurs168 (les Armagnacs, dits parti des princes, des nobles).
§6 Elle fait appliquer aux Armagnacs une vieille excommunication contre les grandes compagnies, et la fait promulguer tous les dimanches
Urbain V avait autrefois, il y avait cinquante ans, porté contre les grandes compagnies une sentence d’excommunication. L’Université déclare qu’elle s’applique aux Armagnacs. L’excommunication est solennellement promulguée au son des cloches, avec extinction des cierges. Les ducs d’Orléans, de Bourbon, les comtes d’Alençon et d’Armagnac, et leurs complices, sont déclarés retranchés de l’assemblée des fidèles. Il est arrêté que la lugubre cérémonie sera renouvelée tous les dimanches. Elle se fit, du moins à Paris, pendant un an, jusqu’au mois d’août 1413 ; l’Université envoya des lettres dans les provinces pour que l’on imitât l’exemple de la capitale169.
§7 Soin jaloux avec lequel elle se soustrait dans les plus grandes calamités aux charges communes
Même dans tant de calamités, l’Université veillait avec un soin jaloux à être exempte des charges qui pesaient si lourdement sur tous.
§8 Assertions de Gerson
En 1411, 86un nouvel impôt ayant été mis avec la clause qu’il serait levé sur le clergé et l’Université, le clergé l’accepta ; mais l’Université protesta par la bouche de Gerson, que l’on entendit prêcher qu’il ne méritait pas le nom de roi, celui qui accablait ses sujets d’exactions, et que les anciennes histoires prouvaient que certains princes, pour s’en être rendus coupables, avaient mérité d’être déposés : paroles qui causèrent grand émoi à la cour, et dont les canonistes donnèrent une bénigne interprétation qui sauva l’orateur170.
§9 L’Université ferme les yeux sur l’appel fait aux Anglais par le Bourguignon
L’Université ne paraît pas s’être émue de la présence de sept mille Anglais qui accompagnaient le duc de Bourgogne à son entrée à Paris, le 23 octobre 1411.
§10 Les Armagnacs se proposent de la transférer ailleurs et de la renouveler
Les Armagnacs avaient, quelques mois après, le tort d’imiter leur adversaire, et de conclure avec l’étranger un désastreux traité dans lequel l’on n’est pas étonné de lire :
Que l’Université de Paris soit mise hors de Paris, et qu’on en fasse une nouvelle, pleine de prud’hommes171.
§11 Présente au traité d’Auxerre, contre les Armagnacs, pour le Bourguignon
L’excès des malheurs amène-t-il sous les murs de Bourges, en juillet 1412, les princes ennemis à s’embrasser : l’Université s’empresse d’écrire au duc de Bourgogne, au duc de Guyenne, qu’il faut réduire les Armagnacs à merci purement et simplement, en sorte qu’ils ne puissent nuire ni au roi, ni à son royaume, et que le roi soit leur maître172.
Douze maîtres interviennent au traité de paix conclu à Auxerre, le 22 août 1412. Ils sont porteurs d’un message au duc de Bourgogne dans lequel il est dit de la part de la corporation :
Nous vous remercions des peines et des travaux que vous avez pris pour la tranquillité du royaume, et aussi de la communication de vos secrets173.
Pendant que l’Université s’immisçait si activement dans les affaires politiques, elle avait vis-à-vis du troisième pape qu’elle avait fait surgir, les procédés insolents indiqués plus haut (p. 40 et seq.).
III
§1 Elle favorise les Cabochiens, se fait l’accusatrice des principaux personnages de la cour
C’est à l’Université surtout que les Cabochiens, ou les Bouchers, durent de commander à Paris pendant les six ou sept premiers mois de l’année 1413. Elle s’est constituée l’accusatrice publique des personnages de la 87cour, qu’à raison ou à tort, elle prétend dilapider les ressources du royaume ; elle les nomme à la multitude, et travaille avec les principaux démagogues à l’ordonnance cabochienne, dont les salutaires réformes n’aboutiront pas, à cause même des excès de la faction.
L’Université n’est pas étrangère aux violences par lesquelles la démagogie signale son avènement au pouvoir. La faction pénètre dans le palais du dauphin qui gouverne durant la maladie de son père, et le force de lui livrer cinquante des officiers de sa maison. Ils sont conduits en prison, en attendant le procès qui leur réserve le sort du prévôt Pierre des Essarts, du seigneur de la Rivière, mis à mort l’un et l’autre.
§2 Insolences de l’un de ses orateurs vis-à-vis du dauphin
C’est un des maîtres de l’Université, Eustache de Pavilly, un Carme qui, dans des remontrances publiques, va jusqu’à dire au prince que la maladie de son père est la suite des excès de sa jeunesse, que ces mêmes excès ont amené la mort du duc d’Orléans, et que si lui-même ne s’amende pas, le droit de primogéniture passera à son frère puîné ; c’est à la suite de la comparaison par laquelle le même Eustache a assimilé la cour à un jardin où les mauvaises herbes gâtent les bonnes, que la demeure de la reine est envahie et fouillée. On arrête son frère le duc de Bavière, son confesseur, de nombreux seigneurs, nombre de ses dames et demoiselles. Hissés deux à deux sur des chevaux, escortés d’hommes d’armes, les couples sont, à la vue de la foule, renfermés dans les prisons du Louvre et du Parlement174.
§3 L’ordonnance cabochienne
Ceci se passait le 22 mai 1413, et n’avait pas révolté l’Université, que l’on voit le 26 et 27 mai dans la grande séance où, en présence de Charles VI, est promulguée l’ordonnance cabochienne. C’est l’Université qui demande que les seigneurs en jurent l’observation, et que des copies en soient envoyées dans les provinces. Le serment est prêté sur-le-champ par l’assistance ; et deux jours après, le docteur Courte-Cuisse expose longuement l’excellence de l’œuvre, qui n’était pas d’ailleurs sans valeur.
§4 La tyrannie croissante de la faction
Elle ne devait pas tarder à être abolie en haine de la tyrannie des Cabochiens. Cette tyrannie allait chaque jour grandissant. Des personnages de la cour dont les démagogues se plaignaient que le procès fût trop lent, elle s’étendait aux riches bourgeois molestés dans leur personne et leurs biens.
§5 Danger de Gerson
Gerson, pour avoir refusé de payer un nouvel impôt, eut sa maison pillée, dévastée, et ne se sauva lui-même qu’en se cachant sur les voûtes de Notre-Dame.
§6 Ces excès provoquent une réaction, même dans l’Université
Ces manières déplaisaient à aucuns de ceux qui avaient été consentants de les mettre sus,
dit Juvénal des Ursins, qui désigne ainsi l’Université, 88dont Monstrelet écrit :
Adonc (alors) iceux Parisiens virent ladite Université être disjointe d’eux. — Comme si le diable les eût conseillés, proposèrent tout au contraire de ce qu’ils avaient devant conseillé par plusieurs fois.
Ainsi parle de l’Université un de ses suppôts, dans le journal faussement attribué à un bourgeois de Paris175. Ce suppôt, que nous appellerons le Parfait Clerc176, resta Cabochien, comme en témoigne son journal ; et il ne fut pas le seul…
L’Université avait maintenu et accru la division au sein de la Chrétienté et au sein de la France ; la division va déchirer son sein à partir de la défaite des Cabochiens (août 1413).
§7 Elle contribue beaucoup à la rentrée des Armagnacs
Des conférences sont ouvertes à Pontoise avec les princes ; un traité est conclu pour la paix. Le recteur s’y trouve avec plusieurs maîtres de l’Université. Cette dernière expédie le traité aux provinces avec des lettres dans lesquelles elle flétrit les Cabochiens, tandis qu’à Paris, la population honnête se lève, en armes, ouvre les prisons, aux cris de Vive la paix ; les chefs de la faction démagogique s’enfuient ; le duc de Bourgogne, qui n’a voulu ni avouer qu’il a failli en faisant tuer le duc d’Orléans, ni rompre avec les Cabochiens177, s’enfuit lui aussi de la cour au milieu d’une chasse.
§8 Nombre considérable de maîtres proscrits
L’Université a pris une si grande part au revirement que le dauphin lui fait un honneur qu’elle n’avait pas encore reçu ; il vient lui en faire ses remerciements avec les seigneurs délivrés de prison et du mauvais sort qui leur était réservé. Mais ce qui prouve une scission qui n’était pas près de finir, c’est que dans l’édit de bannissement prononcé contre les Cabochiens, sur trente-cinq noms relatés par l’historiographe officiel, le Religieux de Saint-Denis, quatorze, parmi lesquels Pierre Cauchon, Eustache Delaître, sont qualifiés maîtres, c’est-à-dire suppôts de l’Université. Ils sont déclarés traîtres, infâmes, homicides, criminels de 89lèse-majesté178.
§9 Leur asile
Leur asile était tout trouvé : il était dans les États de celui qui n’avait cessé d’attiser secrètement leurs fureurs. Le Parfait Clerc, qui probablement ne fut pas banni, se plaint vivement dans son journal de la délivrance des prisonniers, qu’il donne comme les inspirateurs et les ministres de Pierre des Essarts et de La Rivière qui avaient eu la tête coupée179 :
Ils ne proposèrent point la paix, — dit-il, de ceux qui, à son avis, avaient gardé la ville de Paris, et qui avaient été consentants d’emprisonner les devant dits, pour leurs démérites.
Les Armagnacs allaient être maîtres de Paris et du roi pendant près de cinq ans.
90Chapitre 2 L’Université pendant la domination des Armagnacs (1413-1418) ; Gerson contre Jean-sans-Peur ; les maîtres divisés
Près de six ans s’étaient écoulés depuis le meurtre du duc d’Orléans, et l’Université n’avait pas trouvé un mot pour le flétrir, ni pour désavouer l’apologie qu’en avait faite un de ses docteurs en renom. Jean Petit était mort dans l’intervalle à Hesdin, en 1411. Un des premiers soucis de Gerson, après la défaite des Cabochiens, fut de demander la 91condamnation des écrits du téméraire docteur. C’était atteindre le duc de Bourgogne, et le stigmatiser du nom d’assassin.
Le tout-puissant duc n’épargna rien pour éloigner de lui pareil opprobre ; Gerson entraîne dans la querelle la corporation, le roi auquel il fait contresigner d’épais traités théologiques, l’Église elle-même réunie à Constance, où la querelle sur les ouvrages de Jean Petit ne tint pas moins de place que l’extinction du schisme. L’effet fut de ranimer la guerre civile plus intense que jamais, de diviser profondément l’Université, de favoriser l’invasion anglaise, et finalement de jeter la France dans l’abîme d’où le miracle de la Pucelle devait la faire sortir.
Raconter les péripéties d’une querelle qui, dans les œuvres du chancelier, forme un in-folio à double colonne, menus caractères, n’est pas certes dans notre plan. Il faut cependant en donner une idée pour faire comprendre dans quelle situation se trouvait la Pucelle en face de l’Université anglo-bourguignonne, héritière des rancunes et des querelles amassées contre les Armagnacs par une lutte de plus d’un quart de siècle. Il le faut aussi pour apprécier ce que devient la science, même sacrée, secouant le joug de celui qui a mission de la contenir dans ses justes bornes.
L’on connaîtra mieux ce qu’était cette Université dont on a vu les attentats contre la Papauté, et qui, soit par elle-même, soit par son chef durant cette période, par Gerson, n’étala jamais mieux ses prétentions qu’à l’occasion de la querelle de Jean Petit.
I
§1 Gerson ouvre la guerre contre les écrits de Petit
Jean-sans-Peur avait quitté la cour depuis quelques jours seulement, les chefs Armagnacs y rentraient, lorsque le 4 septembre 1413, Gerson ouvre la guerre contre les écrits de Petit par un discours prononcé devant le roi. Après avoir tracé de la domination cabochienne un tableau qui prouve qu’il a gardé un cuisant souvenir du danger qu’il a couru, il déclare que l’origine de tant de maux, ce sont les doctrines qui ont cours. Il ne veut, dit-il, faire punir personne, ni parmi les vivants, ni parmi les morts ; pure précaution oratoire, car les sept propositions qu’il combat, ne sont manifestement que la réfutation de la justification du duc de Bourgogne par Petit180.
§2 Il est avoué par l’Université
Il demande à être avoué par l’Université ; il l’obtient dans la réunion du 6 septembre ; bien plus, les nations de France 92et d’Angleterre, la faculté de médecine, demandent que la faculté de théologie s’occupe d’extirper les hérésies signalées. Gerson peut se vanter de marcher avec l’Université ; accord plus apparent que réel ; la faculté des décrets, la nation de Picardie se sont abstenues, en attendant une opposition formelle qui ira grandissant181.
§3 Le roi révoque tout ce qu’il a fait contre les Armagnacs et flétrit les Cabochiens
Le lendemain du discours de Gerson, le 5 septembre, le roi, sur le conseil de l’Université, ainsi qu’il le dit, rend une ordonnance par laquelle il révoque tous les actes qu’il a faits contre les Armagnacs, déclare sans fondement le dessein d’usurpation qu’il leur a prêté, et flétrit en termes indignés la domination cabochienne182.
§4 Lettres de l’Université jointes à l’ordonnance
L’Université, par la plume de Gerson, y joint un mémoire par lequel elle cherche à justifier la palinodie du roi, déplore un passé plein de douleur, et révoque de son côté toutes les prédications, tous les écrits, par lesquels on a voulu couvrir de l’autorité de l’Université des excès contre lesquels elle n’était pas libre de s’élever183.
Personne n’avait plus contribué à leur donner naissance. L’ordonnance doit être lue au prône chaque dimanche, et l’Université tient tant à sa rétractation qu’elle demande à l’historiographe officiel, le religieux de Saint-Denis, de la faire entrer dans ses annales.
Jean-sans-Peur avait rempli tous les emplois de ses créatures ; il n’y eut pas un de ses partisans qui ne fût écarté, dit le Parfait Clerc184 :
Les meilleurs bourgeois de la ville de Paris de leur bande — des Armagnacs — écrit-il, encore que par semblant, avant, avaient moult aimé le duc de Bourgogne, pour le temps qu’il était à Paris, se tournèrent tellement contre lui qu’ils eussent mis corps et bien pour le détruire.
Le duc, qui avait envoyé l’évêque d’Arras pour justifier sa fuite et protester qu’il ne voulait que la paix, écrit pour se plaindre des injures qu’on lui fait dans la personne de ses amis, des calomnies dont on le charge. Il demande aux bourgeois et à l’Université de s’entremettre185.
Tout ce qui, dans l’Université, marchait à la suite de Gerson, en était bien éloigné. Ce n’est pas cependant que Gerson n’y trouvât des adversaires ; on reprochait au chancelier de troubler la paix, en remuant le souvenir d’un fait sur lequel l’Université avait gardé le silence durant six ans. Il répondait le 4 octobre par un écrit dans lequel il soutient qu’il y a obligation de défendre la vérité, dût-on souffrir pour elle. Il énumère 56 propositions, la plupart détestables, qui, si elles avaient cours parmi 93les Cabochiens, seraient par le fait le renversement de tout ordre social186.
§5 Le roi ordonne à l’évêque de Paris de rechercher les erreurs qui sont répandues dans le royaume
Le 7 octobre, Charles VI ordonne à l’évêque de rechercher les erreurs qui se répandent dans le royaume, et tendent à la subversion de la police de toute la chose publique. Si elles n’étaient pas réprimées, il en résulterait des maux incalculables pour la catholicité entière. L’évêque doit s’adjoindre l’inquisiteur, les plus notables maîtres de théologie, les plus sages clercs de l’Université187.
L’évêque hésitait-il à entreprendre si épineuse affaire ? Il le semble ; puisque près de deux mois s’écoulent avant qu’il intervienne. C’est probablement pour répondre aux motifs mis en avant pour ne pas soulever une question assoupie, que Gerson, le 15 novembre, donnait devant une nombreuse assemblée les raisons pour lesquelles l’Université avait gardé le silence. Elle n’était pas libre sous la domination cabochienne ; elle a recouvré son indépendance ; elle s’offre pour combattre de toutes ses forces les erreurs contraires à la foi et à la morale188.
§6 Opposition à Gerson
Sous cette excitation, une première assemblée de soixante maîtres de l’Université avait lieu le 30 novembre, dans la grande salle de l’officialité de Paris ; elle était présidée par les délégués de l’évêque et de l’inquisiteur, qui n’avaient pas paru personnellement. Ils présidaient la réunion du 4 décembre, où l’on décide que les sept propositions déférées par Gerson seront soumises à l’appréciation des doctes.
§7 Jean-sans-Peur cherche à arrêter la condamnation de Petit
Pendant que se faisait cet examen, Jean-sans-Peur ne s’endormait pas ; s’il était avide de recouvrer le pouvoir, il voulait plus encore empêcher la condamnation de la Justificatio. Le 31 décembre, ses lettres étaient lues dans une assemblée plénière de l’Université.
§8 La faculté des décrets et la nation de Picardie se déclarent pour le Bourguignon
Il a contre lui la majorité de la corporation, mais la faculté des décrets et la nation de Picardie se déclarent en sa faveur. Dans ses délibérations particulières, la faculté des décrets arrête qu’on lui écrira pour le remercier de sa conduite passée, et l’engager à y persévérer ; on lui rendra le meilleur témoignage devant le roi, le dauphin, le peuple.
Il faut enjoindre aux prédicateurs, tant réguliers que séculiers, de s’abstenir dans leurs prédications de tout ce qui trouble la paix. La faculté n’a jamais approuvé le discours de Gerson devant le roi, le 4 septembre. Encore qu’elle ait toujours combattu, et soit toujours disposée à combattre pour la foi, elle blâme les procédés du chancelier, dans le procès engagé devant l’évêque de Paris, sur les 94écrits de Jean Petit. Ce procès engendre la sédition, la division, trouble le royaume ; la faculté, autant qu’il est en elle, impose silence au chancelier, et n’entend pas marcher à sa suite. On a envoyé, au nom de l’Université, dans les provinces, des lettres demandant que dans les prédications l’on flétrisse les doctrines de Jean Petit. Ces lettres portaient les sceaux des quatre facultés ; celui de la faculté des décrets a été obtenu par surprise ; on en a usé contre le vœu de la faculté189.
Le 5 janvier 1414, la nation de Picardie faisait remettre à l’évêque de Paris une protestation encore plus accentuée. Elle n’a jamais avoué le chancelier dénonçant les sept propositions de Petit ; elle le désavoue formellement, et réprouve les procédés dont il use dans la poursuite de la condamnation ; ils sont contraires au droit190.
C’était au sein de la corporation la scission qu’elle avait si puissamment contribué à maintenir dans l’Église, tout en prétendant y ramener l’unité, observons-nous de nouveau.
§9 Examen des écrits de Petit
Pendant ce temps les avis sur les sept propositions soumises à l’appréciation des maîtres arrivaient à l’officialité. Si beaucoup des maîtres consultés opinaient que les propositions devaient être réprouvées, un plus grand nombre encore voulaient que l’écrit de Petit fût examiné.
L’examen fut confié à une commission de seize membres. La substance de la Justificatio fut réduite par eux à neuf propositions. L’évêque les transmet à soixante maîtres, auxquels il était enjoint de porter un jugement sur chacune d’elles.
§10 Inutile campagne de Jean-sans-Peur pour rentrer à Paris
Cependant Jean-sans-Peur grillait de prendre les armes pour arrêter ce qui se passait à Paris. Le roi lui avait défendu de le faire sans sa permission sous peine d’être traité comme rebelle. Un prétexte s’offrit pour enfreindre la défense.
À la suite d’un conseil où se trouvaient huit maîtres de l’Université, on avait enlevé au dauphin quatre seigneurs soupçonnés d’entretenir ses penchants déréglés191. Le prince outré de colère écrit secrètement à son beau-père de venir l’aider à sortir de la servitude dans laquelle il est tenu. Dès le 23 janvier 1414, Jean-sans-Peur lance un manifeste dans lequel il déclare ne prendre les armes que pour rendre la liberté à la famille royale et notamment au dauphin. Il se met en campagne, et entre à Saint-Denis le 7 février.
Il comptait sur un soulèvement du menu peuple pour entrer dans la capitale. D’Armagnac, qui commande dans Paris, ordonne aux artisans de continuer à vaquer à leurs 95travaux, avec défense d’approcher des murailles. Le Bourguignon déploie inutilement son armée, durant la journée du 10, entre Montmartre, le Roule et la porte Saint-Honoré, devant laquelle il se tient vainement durant une heure et demie. Immobiles sur les remparts, les Armagnacs le contemplent évoluer sous leurs regards. Trompé dans son attente, il repartait pour ses états de Flandres le 16 février, après avoir attiré sur lui le plus formidable édit, et accéléré la condamnation de son apologiste192.
II
§1 Confédération dont fait part l’Université contre le Bourguignon
Au bruit de son entrée en campagne, les seigneurs et les bourgeois de Paris ont formé une confédération pour réduire à l’obéissance quiconque troublerait la paix. Dans Paris les gens naturellement les plus paisibles s’exercent aux armes. C’est peu pour l’Université d’avoir contribué à former le pacte ; il donne lieu à plusieurs assemblées générales de la corporation.
Dans celle du 1er février, le recteur au nom de l’Université entière, les doyens au nom des facultés, les procureurs au nom des nations, jurent d’observer le traité d’union ; tous s’engagent à combattre dans leurs prédications les raisons mises en avant par le Sans-Peur pour violer la paix193.
§2 Il est déclaré ennemi de l’État, ses biens sont déclarés confisqués
Le roi étant revenu à la santé, le Bourguignon, par un édit rendu le 10 février, sur le conseil des seigneurs, du Parlement, de l’Université, est déclaré ennemi du royaume ; sa vie, depuis le meurtre du duc d’Orléans, est présentée comme une suite d’attentats inspirés par l’ambition ; l’on déclare ses biens confisqués ; le roi fait appel à tous ses vassaux, arrière-vassaux, aux milices des villes pour réduire le rebelle à l’obéissance194.
§3 L’Université dans ses prédications, par ses moyens d’influence, le fera connaître tel que le révèle l’édit royal
L’Université est aussitôt convoquée pour professer vis-à-vis de Jean-sans-Peur les sentiments exprimés par la pièce royale ; pour elle, celui qui fut autrefois son idole est devenu l’ennemi capital du roi ; c’est sous cet aspect qu’elle le présentera aux peuples dans ses prédications ; elle consignera ses sentiments à cet égard dans ses registres ; elle sévira contre ceux de ses suppôts qui en auraient de différents ; elle adressera 96des supplications publiques au ciel pour que le roi réduise le révolté à une vraie obéissance195.
Rien ne se fait sans l’Université. Le duc de Bourbon vient-il à s’emparer de Soubise sur les Anglais, il en donne avis à l’Université ; est-il rappelé pour être opposé à Jean-sans-Peur, il prévient les maîtres universitaires196. L’Université dirige en même temps des ambassades vers toutes les nations chrétiennes pour les presser d’envoyer des ambassades au concile de Constance.
§4 Condamnation des neuf propositions, résumé de la justification elle-même, qui est solennellement livrée aux flammes
L’assassin était flétri ; il fallait flétrir l’apologie du forfait. Dans des lettres du 4 février à l’évêque de Paris, le roi se plaignait de ce qu’ayant ordonné, dès le 7 octobre, de rechercher les erreurs semées dans le royaume, tout fût encore en suspens, sans ombre de conclusion. Plusieurs pensent que c’est pour éviter cette condamnation que le duc de Bourgogne a pris les armes au mépris de sa défense. Les neuf propositions données comme le fond de la justification étaient, dès le 7 février, envoyées à plus de soixante docteurs ou licenciés.
Le 23 février, se réunissait à l’évêché une nombreuse assemblée dans laquelle l’on voyait plusieurs évêques, le clergé de Paris, beaucoup de seigneurs. L’évêque de Paris, Jean de Montaigut, l’inquisiteur Jean Polet, un dominicain, condamnaient les neuf propositions comme en opposition avec la foi et les bonnes mœurs, scandaleuses à bien des titres ; ils condamnaient la Justificatio d’où elles étaient tirées ; elle devait être solennellement brûlée. Quiconque en détenait des exemplaires devait, dans les huit jours, les remettre à l’évêque sous peine d’excommunication ; même peine contre ceux qui, en public ou en particulier, oseraient défendre l’écrit197.
Deux jours après, le dimanche 25 février, une estrade était dressée au parvis Notre-Dame, sur laquelle prenaient place l’évêque, l’inquisiteur, de nombreux maîtres. Benoît Gentien, savant professeur de théologie, faisait ressortir dans un discours l’horreur des propositions condamnées et de l’écrit qui les contenait. La justification était livrée aux flammes. Le lendemain était publié l’édit qui proscrivait Jean-sans-Peur. Par lettres du 14 mars, Charles VI ordonnait aux évêques de renouveler dans tous les diocèses la cérémonie du parvis Notre-Dame198.
Pour la première fois, le pouvoir intervenait le 23 mars dans les élections du recteur et, malgré les nations de Picardie et d’Angleterre, imposait 97l’homme de son choix : cinq des maîtres parisiens recevaient l’ordre d’avoir à vider la ville avant le coucher du soleil199.
§5 La guerre
Il fallait dépouiller le Bourguignon de ses États. Le roi commençait la campagne dès le 3 avril. La décrire n’est pas de notre sujet. L’histoire se voilera éternellement la face au récit des horreurs commises à Soissons.
En juillet, le roi est repris de son mal devant Arras. Le rebelle faisait des avances pour la paix ; sa sœur la comtesse du Hainaut, le duc de Brabant, se portaient en suppliants, garants de ses bonnes dispositions. Le dauphin ramène l’armée ; l’on traite des conditions.
Deux coûtaient au Bourguignon plus que les autres ; cinq cents Cabochiens réfugiés dans ses États étaient exceptés de l’amnistie ; ce qui lui était plus dur, il devait faire amende honorable pour le meurtre du duc d’Orléans, lui qui dans le commencement des négociations aurait dit :
Nous affirmons que nous ne pensâmes oncques faire chose qui pût déplaire au roi.
§6 Gerson demande qu’avant de conclure la paix, l’on exige de Jean-sans-Peur un examen sur le Non occides, non perjurabis
Or, Gerson et tous ceux qui dans l’Université suivaient sa direction mettaient un véritable acharnement à exiger cet aveu, et à l’exiger le plus explicite possible. C’est ainsi qu’aux premières ouvertures de la paix, lorsque l’armée était encore devant Bapaume, le docteur Beauneveu était venu rappeler au dauphin ce qu’il y avait de criminel dans la vie du meurtrier du duc d’Orléans et du fauteur des Cabochiens200.
Pendant les pourparlers pour le traité, l’Université avait fait arriver un écrit dans lequel il était dit que l’on ne devait traiter avec le duc de Bourgogne qu’après lui avoir fait subir un examen sur les commandements : Tu ne tueras point, tu ne feras pas de parjure (non occides, non perjurabis), et après que l’Église l’aurait absous de ses exécrables crimes201.
§7 Son discours passionné au service funèbre pour le duc d’Orléans
Gerson qui avait ouvert la querelle sur l’écrit de Petit en disant qu’il ne voulait attaquer ni mort ni vivant, après avoir poursuivi avec acharnement la condamnation du mort, n’en déploie pas un moindre pour que le vivant se condamne lui-même.
Dans le discours qu’il prononce le 4 décembre, en présence du roi, de plusieurs princes et de la cour, sur les conditions de la paix, il met en mouvement tous les ressorts de l’éloquence pour qu’il y soit contraint. Il n’y a pas de paix à attendre tant que ne seront pas réprouvées les abominables doctrines de Jean Petit. Si le Pape et les cardinaux leur témoignent de la faveur, ce serait, pour travailler à leur déposition, une raison plus forte que le schisme lui-même. 98C’est donner au duc une preuve d’affection que de l’amener à désavouer sa faute. Il ne suffit pas qu’il fasse une profession de foi générale, il doit réprouver les erreurs dont l’écrit de son apologiste est un tissu. Le nouveau duc d’Orléans est tenu, plus que tout autre, de poursuivre la réparation, s’il veut garder l’honneur de sa race, s’il veut n’être pas ingrat envers son père, auquel les imputations de Petit donnent une seconde mort, non moins odieuse que la première202.
Tandis que Gerson suppose si facilement que l’erreur peut avoir accès auprès du Pape et des cardinaux, il attribue en propres termes une quasi-infaillibilité à la faculté de théologie de Paris. C’est la conclusion qu’il tire de l’historiette suivante :
Un religieux mendiant, — dit-il, — observait au pape Jean XXII que les maîtres de Paris s’étaient bien trompés en condamnant une bulle en faveur des Mendiants. Le pape, d’après Gerson, aurait répondu :
S’ils se sont trompés, laisse-moi me tromper avec pareilles gens.Il voulait, ajoute l’orateur, exprimer l’absurdité, l’invraisemblance, pour ne pas dire l’impossibilité de la parole du religieux203.
La même pensée se trouve exprimée dans le prologue de longues lettres patentes, œuvre manifeste de Gerson, données par le roi dément, à la date du 29 décembre 1414.
Nos prédécesseurs, — y est-il dit, — ont dédié à Dieu dans Paris, ce magnifique temple qui est l’Université ; c’est la fontaine du paradis. Ses quatre facultés comme autant de fleuves roulent les flots de l’intelligence et arrosent la terre entière… Le premier de ces fleuves est la faculté de théologie… le long de ses courants est planté l’arbre de la foi ; elle en naît, en est alimentée, protégée, défendue204… Il est avéré qu’en tout ce qui regarde les saintes lettres, ses maîtres tiennent le premier rang ; nul ne croira facilement que de tels hommes trompent, ou sont trompés. Toutes les nations ont reconnu cette prééminence ; le Siège romain a montré plus d’une fois qu’il ne l’ignorait pas, alors que dans le passé et récemment encore, dans l’ambiguïté de certains points de la doctrine, il n’a montré ni honte ni lenteur à demander la certitude à ce concile de la foi qui siège à Paris205.
Ce préambule est pour exalter la condamnation de Petit prononcée par la faculté sous la conduite de Gerson. C’était donc surtout pour lui-même que le 99chancelier réclamait cette quasi-infaillibilité, que l’on ne devait pas lui reconnaître à Constance.
Avant de s’y rendre, Gerson poussait un dernier cri contre le duc de Bourgogne. Le 6 janvier 1415, un service à Notre-Dame, pour le repos de l’âme du duc d’Orléans, avait attiré avec la cour, une multitude qu’avait peine à contenir l’immense édifice. Le chancelier y parla si profondément et si hardiment, dit Monstrelet, que plusieurs docteurs en théologie et autres s’en émerveillèrent.
Il dit que le gouvernement du royaume par le défunt fut meilleur que celui qui a été depuis. Il semblait qu’il voulait pousser à la guerre contre ledit duc de Bourgogne plutôt que de l’apaiser… il protestait cependant qu’il ne voulait pas la mort ou la destruction dudit duc, mais… la salvation de son âme. L’exécution faite, aux portes de cette église, des propositions de feu maître Jean Petit, présentée au conseil de France par ledit duc de Bourgogne comme mauvaise et fausse, avait été bien faite ; et l’on n’avait pas tant fait qu’il appartenait. Le prédicateur se disait prêt et appareillé de ce soutenir, tout, partout et contre tous206.
§8 Serment imposé aux députés envoyés à Constance
C’étaient les adieux du chancelier à Paris, qu’il allait bientôt quitter pour ne plus y revenir. Il y comptait déjà tant d’adversaires que, d’après Richer, l’on appelait ceux qui le suivaient la secte des Gersoniens. C’était vraisemblablement pour réprimer ces adversaires, qu’à la date du 19 novembre, Charles VI avait écrit à sa chère fille qu’il y avait des perturbateurs dans son sein, qu’elle devait les expulser…
Il ordonnait en outre de n’envoyer à Constance que des ambassadeurs déclarés contre les doctrines de Petit ; ce qu’ils devaient affirmer par serment, sous peine d’invalidité de leurs saufs-conduits, et d’être traités en rebelles, s’ils étaient des sujets du roi207.
Gerson était député au concile comme ambassadeur du roi et de l’Université. Le roi envoyait en outre Pierre de Versailles, Jordan Morin, Guillaume Beauneveu, Jean Deschamps.
III
§1 Assemblée de Constance
Aucune question n’agita plus l’assemblée de Constance que la condamnation de Jean Petit, et des neuf propositions censurées à Paris comme extraites de la justification. L’on ne trouvera ici qu’une idée très sommaire 100de la lutte.
§2 Condamnation du tyrannicide en général
Le 6 juillet 1415, l’assemblée, sans désigner l’auteur, ni le pays où se produisent l’erreur, condamna la proposition suivante :
Tout tyran peut et doit licitement, méritoirement, être tué par n’importe qui de ses vassaux ou de ses sujets, dût-il recourir à des embûches clandestines, à de trompeuses adulations, nonobstant tout serment, toute alliance préalable, et cela sans attendre ni la sentence, ni l’ordre d’un juge quelconque208.
Pareille doctrine est déclarée erronée au point de vue de la foi et des mœurs, réprouvée comme hérétique, scandaleuse, comme une source de perfidies, de trahisons, de parjures. Quiconque la soutient opiniâtrement est hérétique, et doit être puni comme tel.
§3 Gerson veut faire ratifier la condamnation des neuf propositions que Jean-sans-Peur veut faire annuler
Par l’étendue de ses termes, elle permettait aux partisans de Petit de dire que ce n’était pas là ce qu’avait avancé leur docteur ; elle ne satisfaisait nullement Gerson, venu avec la persuasion que le concile ferait sienne la sentence prononcée à Paris contre les neuf propositions ; or, le but du duc de Bourgogne était de la faire déclarer nulle, non avenue, comme portée par une autorité qui avait dépassé son droit. Il n’appartient pas à un évêque ni à un inquisiteur de censurer des propositions non encore censurées par l’Église. S’il peut en défendre l’enseignement comme pernicieux, il ne peut pas les qualifier de notes théologiques, tant que l’Église ne l’a pas fait, et que des théologiens les regardent comme probables.
§4 Position prise par Martin Porée
C’est sur ce terrain que se plaça le champion de Jean-sans-Peur, le dominicain Martin Porée, évêque d’Arras, auquel Pierre Cauchon servait de second. À maintes reprises, Porée proteste qu’il ne soutient pas la vérité des neuf propositions ; il s’en rapporte au jugement du Concile ; ce qu’il soutient, c’est qu’elles ont été condamnées par une autorité qui n’en avait pas le droit ; c’est une funeste usurpation de pouvoir qui introduirait autant d’églises qu’il y a d’évêques ; non seulement la sentence est sans valeur, l’on doit blâmer ceux qui l’ont rendue.
C’est le fond le plus solide de son argumentation, encore qu’il incrimine de bien des manières la conduite du procès contre Petit. Petit n’a soutenu la licéité du tyrannicide, que lorsque c’est le moyen unique pour sauver le souverain d’un péril imminent. Le duc de Bourgogne, intéressé au procès, n’a pas été appelé. L’évêque Montaigut était son 101ennemi, comme Gerson l’était de Petit. Plusieurs docteurs insignes n’ont pas pu se faire entendre, ainsi qu’ils le demandaient.
§5 L’erreur dite de France
Encore que le concile en condamnant le tyrannicide se fût abstenu de parler de la France, on l’appelait, paraît-il, l’erreur de la France ; sujet de grande indignation pour les ennemis de Gerson, accusé de calomnier son pays.
§6 La faculté de décrets et la nation de Picardie veulent faire révoquer Gerson de son ambassade
Dès le 19 août, la faculté des décrets protestait que ce n’était pas l’erreur de la France, et demandait que Gerson fût révoqué de sa légation. Le même jour, la nation de Picardie votait un véritable réquisitoire contre le chancelier, blâmant la manière frauduleuse dont il avait introduit le procès contre Petit, les excès de langage auxquels il s’était laissé aller dans toute cette affaire, réprouvant et le procès et celui qui l’avait engagé.
Les Anglais avaient débarqué en France le 14 août ; et le bruit courait, non sans fondement, que le Sans-Peur était secrètement leur allié ; la faculté et la nation protestent qu’il est indigne d’un chrétien de concevoir pareil soupçon.
Dans sa fougue oratoire, Gerson se laisse emporter à bien des propositions malsonnantes, telles que celle-ci : si un ange du ciel soutenait les neuf propositions, il lui dirait anathème. Il n’en croirait pas Dieu lui-même, s’il lui affirmait le contraire.
L’on n’est pas étonné, après de pareilles énormités, de lui entendre déprimer l’Église romaine qui, dit-il, peut se tromper tout comme l’évêque et l’inquisiteur ; dire qu’elle compte peu de théologiens ; rabaisser les ordres mendiants. À quoi le franciscain Laroche, docteur toulousain, répond qu’il n’a pas été dit à l’évêque ni à l’inquisiteur : J’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas ; qu’il y a beaucoup de bons théologiens à Rome, et dans le Sacré-Collège, et en dehors.
La manière dont Porée et Laroche, tous deux appartenant aux ordres mendiants, réfutaient ses arguments devait lui prouver que le savoir des ordres mendiants ne méritait pas le mépris qu’il en faisait.
Cependant, sur la demande de Jean-sans-Peur, Jean XXIII, même avant le concile, avait confié à une commission de trois cardinaux de juger de la validité de la condamnation des neuf propositions. La commission rendait sa sentence le 10 janvier 1416. Sans se prononcer sur le fond, elle déclarait la sentence nulle, principalement parce que l’évêque et l’inquisiteur n’avaient pas le droit de dirimer une question controversée209.
§7 L’Université veut imposer la condamnation des neuf propositions ; ton impératif de ses paroles
Grand était le désappointement de Gerson, venu à Constance avec la 102persuasion que la condamnation du 23 février serait promptement ratifiée ; il voyait la sentence annulée, non il est vrai par le concile, qui ne se prononça jamais sur le jugement de la commission, mais par cette commission, qui s’appuyait sur l’avis d’un grand nombre de théologiens et de canonistes.
Gerson et ses adhérents écrivent à leurs partisans à Paris, de faire tant que l’Université s’adjoigne à l’évêque et à l’inquisiteur210. Le roi écrit à ses ambassadeurs de poursuivre la cause en son nom ; à Jacques Gelu, archevêque de Tours, à Regnault de Chartres, archevêque de Reims, de ne rien négliger pour faire condamner la vipérine justification ; toute négligence de leur part serait regardée comme une infidélité à son endroit. Leurs adversaires sont les ennemis de Dieu et de sa majesté211.
Dès le 6 février 1416, l’Université écrivait au concile, non pas pour demander l’examen, mais la prompte condamnation des neuf propositions. Elles sont mortifères, et il s’est trouvé des hommes, surtout parmi les religieux mendiants, en dehors du chemin de la vérité, qui osent les défendre ! Si l’on n’y apporte un prompt remède, cette doctrine notoirement scandaleuse, hérétique sous plus d’un rapport, jettera ses racines au grand détriment des âmes et des corps, et au déshonneur indélébile du concile. Plus de 140 docteurs, licenciés et bacheliers en théologie, des docteurs, des licenciés, des bacheliers en droit canon, ont souscrit cette condamnation. C’est chose discutée, c’est chose jugée par le Décalogue212. On le voit, ce n’est pas à des juges que s’adresse l’Université ; son ton est celui d’une souveraine ordonnant aux gens de sa chancellerie d’enregistrer les arrêts qu’elle a rendus.
Il est des lettres bien plus insolentes. Telle celle du 28 avril. L’Université, qui alors se déchirait de ses propres mains, débute par une longue exhortation à l’unité et à l’humilité, à propos des contentions provoquées à Constance par le droit de préséance. Venant ensuite à la question des écrits de Petit, elle fait une longue déclamation sur le Non occides, le Non perjurabis, comme si ceux qui condamnent à mort un criminel, ou soutiennent qu’un serment illicite n’oblige pas, rejetaient par le fait ces deux commandements ; elle se répand en exclamations, telles que celles-ci : Ô scélératesse ! ô méfaits inouïs ! ô blasphèmes ! ô sacrilèges ! etc. Elle termine en disant que pour eux, réunis au nombre de presque 40 docteurs en théologie, assistés des docteurs des autres facultés, ils protestent 103unanimement qu’ils mourront fidèles à leurs sentiments ; ils exposeront leurs têtes à tous les périls pour maintenir l’intégrité de la foi213.
Il n’est pas de moyens que n’emploie le duc de Bourgogne pour attirer l’assemblée à la solution qu’il désire. La cour de France aux mains des Armagnacs, conduite dans cette affaire par Gerson et les Gersoniens, ne néglige rien pour faire condamner les neuf propositions ; Sigismond intervient en sens divers ; les séances présentent le spectacle dont nous régalent aujourd’hui nos assemblées délibérantes ; les cris, le tumulte sont tels, parfois, que personne ne pouvant se faire entendre, la séance est levée au milieu des vociférations.
§8 Prolongation du débat
Sans prolonger cette honteuse histoire, résumons quelques-unes des réponses de Martin Porée, qui, lorsqu’il n’est pas empêché de parler, tient victorieusement tête à Gerson et aux autres ambassadeurs français.
Il s’élève avec force contre ceux qui allaient jusqu’à supposer qu’il n’admettait pas les commandements non occides, non perjurabis ; il traite de calomniateurs ceux qui avançaient qu’il tenait pour certaines les neuf propositions ; il n’a jamais soutenu qu’une chose, c’est qu’elles étaient discutables ; il est tout disposé à croire ce que le concile en décidera.
On a eu grandement tort de mêler le roi de France à ce débat ; il est trop chrétien pour vouloir imposer au concile des jugements en matière de foi.
On allègue l’autorité de l’Université de Paris. Il faut en retrancher la faculté des décrets, la nation de Picardie, plusieurs docteurs de la faculté de théologie, parmi lesquels le doyen, le confesseur et l’aumônier du roi, Courte-Cuisse. La partie la plus saine, sinon la plus nombreuse, a refusé d’adhérer à la condamnation. Les meilleurs esprits voulaient que la cause fût soumise au Saint-Siège ; c’est alors que l’official de l’évêque a choisi comme conseillers ceux qu’il savait plus disposés à condamner Petit.
On sait que les prélats et les théologiens ont pris l’engagement de soutenir avec fermeté la condamnation prononcée à Paris. Ils se sont engagés à persévérer dans leur sentiment, quand même le Pape, les cardinaux, le concile lui-même, définiraient le contraire. Ils s’élèvent donc contre l’Église universelle. Ils ne se soumettront donc que conditionnellement aux jugements du Pape et de l’Église, et cette condition c’est que le Pape et l’Église parlent comme eux ! Qu’est-ce qu’un tel engagement, sinon une révolte contre l’Église ? Ils sont allés plus loin. L’un d’eux a bien osé dire : Si Dieu m’enseignait le contraire, je n’en croirais pas Dieu. Ô démence ! ô frénésie ! ô orgueil archi-luciférien ! préférer sa science à la science de Dieu !
104Après avoir fait payer chèrement à Gerson sa très malheureuse expression, l’évêque d’Arras somme le chancelier de prouver sept assertions qu’il a avancées contre lui.
La discussion se prolongea si bien jusqu’à la fin, qu’à la séance de clôture, Martin V dut menacer d’excommunication ceux qui voulaient la ramener, à propos du livre du dominicain Jean de Falquemberg. Le concile se contenta de la condamnation de la proposition Quilibet tyrannus, et ne se prononça même pas sur la sentence de la commission des trois cardinaux.
IV
§1 À Paris, l’Université se déchire elle-même
À Constance, les doctrines ne pouvaient être combattues que par la parole, par les déclamations venues de Paris, ou les factums théologiques attribués au pauvre roi, et que le parti bourguignon déclarait justement subreptices ; car le signataire était incapable de les comprendre, et vraisemblablement de les lire ; mais à Paris, l’on avait d’autres moyens pour combattre les maîtres partisans du duc de Bourgogne, et l’on en usait.
Après le désastre d’Azincourt (25 octobre 1415), l’épée de connétable, et avec l’épée, le gouvernement de Paris, et même en grande partie du royaume, étaient passés dans la rude main du comte d’Armagnac. Les malheurs publics, loin d’avoir rapproché les maîtres parisiens, ne firent qu’accentuer leurs divisions.
Le duc de Bretagne, étant venu à Paris pour travailler à la réconciliation des seigneurs, recevait la visite du recteur et d’une délégation de la corporation. C’était le 14 janvier 1416, moins de trois mois après la grande catastrophe. Ils l’entretinrent du recouvrement d’Harfleur, et du thème jamais oublié, la conservation de leurs privilèges. Le duc leur témoigna son étonnement de ce qu’ils ne lui parlaient pas du rapprochement des seigneurs, et leur dit d’en délibérer pour lui faire part des moyens qu’ils auraient trouvés. On en délibéra dans une assemblée plénière ; et nombreux étaient ceux qui voulaient que l’on remerciât le duc, et qu’on le priât de ne pas partir sans avoir ménagé un bon appointement ; mais le recteur refusa de conclure, encore qu’on eût fait choix des orateurs qui devaient porter au duc cette prière. Il résista à des instances réitérées. Environ quatre-vingts de ceux qui avaient opiné pour la réconciliation se rendirent alors auprès du duc ; le ministre des Mathurins le pria, au nom de l’Université, de continuer les pourparlers avec le 105duc de Bourgogne alors à Lagny ; mais le procureur de la nation de France protesta hautement que l’orateur n’avait pas le droit de parler au nom de l’Université, ajoutant que l’on n’avait cure de la paix demandée, que c’était la paix cabochienne. Le duc très ébahi leur répondit : Vous n’êtes pas d’accord, vous êtes divisés, ce n’est pas bien.
Le recteur et ses adhérents brassèrent tant, que le prévôt de Paris fit arrêter l’orateur, et un solennel clerc flamand, tout dévoué au Bourguignon. Ils furent cependant promptement relâchés, à la demande du duc de Bretagne214.
§2 Nombreux bannissements
Le collège de Navarre, collège de la cour, était particulièrement acquis à Gerson. Par les instances de ses maîtres, le 12 février, plus de quarante notables personnes de l’Université reçurent ordre de quitter la ville avant la fin du jour. Le roi écrivit à sa bien-aimée fille de ne pas s’émerveiller de semblable mesure ; elle était pour le bien de la paix215, qu’aucuns autres seraient encore mis dehors.
§3 Conjuration
La saignée continua en effet, à la découverte d’une conjuration qui devait éclater vers Pâques, cette année, le 19 avril. Le chef était Pierre d’Orgemont, fils du chancelier de ce nom, frère de l’avant-dernier évêque de Paris, le plus riche ecclésiastique du royaume, et tout boiteux qu’il était, président de la cour des comptes. De nombreux maîtres de l’Université, d’un éminent savoir, convaincus d’avoir tenté de bouleverser l’État, furent emprisonnés, et après enquête, retranchés de l’Université et bannis à perpétuité de Paris216.
En septembre, l’Université ayant porté plainte de ce que les copies de la Justification se multipliaient et se vendaient publiquement, le roi et le Parlement, par un édit du 17 septembre, ordonnèrent au procureur général de poursuivre et de punir les copistes et les détenteurs217.
§4 Jean-sans-Peur prend les armes
Cependant le duc de Bourgogne avait pris les armes pour délivrer, disait-il, le roi des traîtres qui l’entouraient. Afin de se faire des partisans, il avait proclamé l’abolition de presque tous les impôts.
D’un autre côté, le connétable ne reculait devant aucune mesure pour rester maître dans Paris. À la suite d’une enquête secrète, il chassait de la ville, comme dévoués au duc de Bourgogne, plus de deux cents bourgeois, quatre-vingts suppôts de l’Université, ou avocats ou procureurs du Parlement, autant du Châtelet218. Ils allaient grossir le nombre des bannis qui, à la suite du duc de Bourgogne, prétendaient se venger sur les malheureuses populations, 106des injustices dont, disaient-ils, ils étaient l’objet dans le parti armagnac.
§5 Il est déclaré excommunié en vertu de la bulle d’Urbain V
C’est lorsque le duc de Bourgogne ravageait les environs de Paris, que l’excommunication d’Urbain V, qu’il avait fait appliquer aux Armagnacs quelques années auparavant, fut solennellement retournée contre lui dans une lugubre cérémonie qui eut lieu à Notre-Dame, le 23 novembre 1417219.
§6 Son alliance avec Isabeau
Il venait par un hardi coup de main d’enlever la reine Isabeau reléguée à Tours. C’était une compensation à la perte successive de deux dauphins, que des alliances matrimoniales rapprochaient de sa personne et de son parti. Le troisième, le comte de Ponthieu, le futur Charles VII, était tout acquis au parti armagnac. Quoique à peine âgé de quinze ans, il était censé, durant la maladie de son père, gouverner sous le titre de lieutenant-général. C’était la guerre entre le fils et la mère, entre l’époux et l’épouse, pendant que les Anglais conquéraient la Normandie.
§7 Légats de Martin V
Martin V, à peine élu, sans tenir compte des hésitations de la cour à le reconnaître, ni des mesures prises pour lui enlever la collation des bénéfices, avait envoyé deux légats en France, pour y réconcilier Armagnacs et Bourguignons. L’on croyait la réconciliation si avancée à la suite des conférences de Montereau, que, le 27 mai, des réjouissances populaires la célébraient à Paris. On s’efforçait d’arracher le consentement du connétable, le seul opposant.
Ce n’était pas la paix, c’était la guerre, c’étaient des calamités, dont les précédentes n’étaient que la préface, qu’allait apporter la nuit du 29 mai 1418.
107Chapitre 3 L’Université dans l’État, de 1418, à la mort de Charles VI, 1422
I
§1 La révolution du 29 mai 1418
Dans la nuit du 29 mai, dimanche après la Fête-Dieu, la trahison ouvrait aux Bourguignons les portes de Paris. Le dévouement de Tanguy du Châtel et de Robert le Maçon220, ménagent la fuite du dauphin, tandis que Charles VI restait entre les mains des victorieux. L’on fit main basse 108sur les Armagnacs qui n’avaient pas fui.
§2 Combien sanglante
Les tueries de septembre 1792 furent au-dessous de celles dont se souillèrent, surtout au 12 juin et au 21 août, des foules en délire, massacrant indistinctement tout ce qu’elles trouvèrent dans les prisons, même les geôliers. On évalue à trois mille cinq cents le nombre des victimes. Parmi elles, quatre évêques, ceux de Coutances, de Senlis, de Lisieux et d’Évreux221. Jacques Gelu répute la grâce d’avoir échappé égale à celle d’une seconde création222. Regnault de Chartres, archevêque de Reims, y perdit son père, et fit vœu de jeûner au pain et à l’eau tous les vendredis et samedis du reste de sa vie, de s’abstenir de viande le mercredi, détails révélés par la dispense qu’il en demanda dans la suite223.
§3 Nombreuses victimes parmi les universitaires
La fureur des égorgeurs s’exerça avec une particulière truculence sur le connétable comte d’Armagnac ; c’eût été bien pis si Gerson s’était trouvé à Paris. Il avait si bien conscience de la haine dont il était l’objet de la part du parti bourguignon, qu’après le concile de Constance il prit le chemin du Tyrol et de l’Autriche, déguisé en pèlerin. Benoît Gentien, religieux de Saint-Denis, qui avait joué un rôle marquant dans les événements, fut égorgé. Pas une faculté de l’Université qui n’eût ses morts ; il en fut de même des nations, la nation d’Angleterre exceptée. Le collège de Navarre, collège de la cour, dont la plupart des maîtres étaient Armagnacs, fut saccagé. Lui appartenir, c’était être suspect. On alla jusqu’à emprisonner des écoliers qui y étaient élevés224.
§4 L’élite des maîtres prend la fuite
Les fortes têtes du parti armagnac, dans le monde des théologiens, Gérard Machet, confesseur du dauphin, Jordan Morin, Pierre de Versailles, Jean Tudert, doyen du chapitre, se sauvèrent par la fuite.
§5 Faux prêcheurs de l’Université poussant au massacre
D’après Juvénal des Ursins, parmi ceux qui soutenaient le principal égorgeur, le bourreau Capeluche, il faut mettre les faux prêcheurs et sermonneurs de l’Université225.
§6 Ordonnance royale qui révoque ce qu’ont fait et dit à Constance les ambassadeurs du roi
Le duc de Bourgogne et Isabeau firent à Paris une entrée triomphale, le 14 juillet. L’on répandit le bruit qu’ils avaient demandé les hécatombes humaines dont il vient d’être parlé, afin de s’y trouver en sûreté226.
Jean-sans-Peur allait disposer de la personne de Charles VI et de sa signature, ainsi que l’avaient fait les Armagnacs durant les cinq ans qui 109avaient précédé. Il en usa pour faire désavouer au malheureux roi, par un édit, tout ce que ses ambassadeurs avaient fait en son nom à Constance, afin de faire condamner Petit et les neuf propositions. Gerson, Jordan Morin, Pierre de Versailles, Beauneveu, s’y étaient ingérés sans mandat, est-il dit. Pierre d’Ailly s’étant donné à Constance comme protecteur du royaume de France, l’édit royal dit que la France n’a que faire de pareil protecteur. L’on y exalte la sentence des trois cardinaux déclarant nulle la condamnation prononcée à Paris le 23 février 1414 ; et l’on reproduit les arguments allégués par Martin Porée. L’ordonnance est du 6 octobre.
§7 L’Université rétracte tout ce qui s’est fait en son nom depuis cinq ans
Celle dont Gerson disait qu’il était comme impossible qu’elle se trompât, la maîtresse de la vérité, n’avait pas tant attendu pour s’infliger un retentissant démenti. Le 9 août, elle adressait un manifeste à tous les fidèles pour expliquer les actes si nombreux perpétrés en son nom, en faveur du parti armagnac.
§8 Les considérants
Elle commençait par le tableau de l’état déplorable dans lequel l’Université s’est trouvée durant le lustre qui allait finir. Gerson en 1413, pour excuser la conduite de l’Université durant la domination cabochienne, avait allégué qu’elle ne jouissait d’aucune liberté. Devenue libre, elle exprimait ouvertement ses sentiments. Cette période de liberté fut, d’après les lettres du 9 août 1418, un temps du plus dur esclavage, et de la plus odieuse tyrannie. L’Université, y est-il dit, fut à ce point dépeuplée qu’il n’y resta presque aucun homme de valeur, à moins qu’il ne fût fauteur de la faction.
Qui donc oserait attribuer à l’Université ce qui fut fait en son nom, durant un temps où elle n’était que l’ombre d’elle-même ? Maintenant que nous avons recouvré la liberté de nos délibérations, la liberté de rendre témoignage à la vérité dans toute la sincérité de notre conscience, nous désavouons tout ce qui a été fait au nom de l’Université, que cela regarde le roi et son gouvernement, ou l’état et l’honneur de l’illustrissime prince duc de Bourgogne. Thèses, prédications, lettres, missives, écritures, légations, ambassades, nous déclarons que rien de cela ne fut et n’est l’œuvre de l’Université, et, en tant que cela a été fait, nous le cassons, annulons, etc.
Nous protestons contre les auteurs, les coopérateurs, les complices, les fauteurs de pareils actes ; nous procéderons contre eux, non cependant sans mansuétude et miséricorde, en les retranchant de notre société, et en leur infligeant d’autres châtiments selon la qualité de leurs méfaits227.
Voilà ce qu’écrivait la corporation qui se donnait toujours comme le soleil du monde, la maîtresse de la sagesse et de la vérité. Le sang qui 110avait coulé par torrents, et en partie était celui de ses suppôts, souillait encore les rues de Paris. Le 21 août, dans moins de quinze jours, ces mêmes rues allaient en être encore baignées, et elle appelle ce temps un temps de liberté !
§9 Les universitaires armagnacs seront exclus de l’Université
La domination des Armagnacs, encore que fort despotique, ne fut cependant pas marquée par ces tueries, dignes de bêtes féroces enragées. Bien des maîtres avaient été bannis, ils ne furent pas égorgés. Il n’y avait alors, dit le document, presque aucun homme de valeur ; et durant cette époque, elle n’en compta pas qui fussent à la hauteur de Gerson, de Pierre de Versailles, de Jordan Morin, de Raphanel, de Gérard Machet, Benoît Gentien, etc. Leur fuite, ou leur mort, fit perdre à l’Université ce qu’elle avait de meilleur. Elle annonce qu’elle va les retrancher de son sein ; il semble qu’il en fut ainsi, puisque à la mort de Gerson, il ne fut fait aucun service pour le repos de son âme, contre l’usage qui demandait de publiques et solennelles prières à la mort du chancelier. Telle est en tout temps la justice des partis.
§10 La condamnation de Petit rayée des registres de l’Université
Il ne suffisait pas au duc de Bourgogne de ce désaveu général des actes faits contre lui par l’Université : il voulait faire disparaître la note infamante infligée à l’œuvre de son apologiste, et par suite à lui-même. Jean-sans-Peur demanda que l’Université rayât de ses registres la condamnation de l’œuvre de Petit. Il finit par triompher, grâce à l’insistance de la nation de France, de l’opposition que souleva d’abord sa demande.
§11 Très solennelle rétractation de la condamnation de la Justificatio ; complète réparation d’honneur au duc de Bourgogne
Cette satisfaction qu’il obtenait de l’Université, le 30 novembre, avait été précédée d’un triomphe plus éclatant. L’œuvre de Petit avait été brûlée au parvis Notre-Dame, et à la suite Jean-sans-Peur avait été déclaré ennemi du roi et du royaume ; l’année précédente, le 23 novembre, il avait été déclaré solennellement excommunié. À une année de distance, le 3 novembre, une solennelle procession fut indiquée à Notre-Dame. Les princes présents à Paris, la cour, l’Université, le parlement, les bourgeois et le peuple y parurent. L’évêque, opportunément malade à Saint-Maur, était représenté par les plus hauts dignitaires de la cour épiscopale ; il avait délégué ses pouvoirs pour la révocation des sentences portées contre Jean-sans-Peur et son apologiste. Une chaire avait été élevée à l’endroit même où, quatre ans auparavant, les écrits de Petit avaient été brûlés. Le confesseur de la reine, le franciscain Pierre-aux-Bœufs, y monta ; il déclara la sentence inique et nulle ; il s’étendit longuement sur le duc de Bourgogne, le célébrant comme le vrai champion de la couronne de France, l’échalas qui soutient la vigne,
et tant dirent et firent, présents le peuple et les seigneurs dessus dits, que le duc de Bourgogne en fut content228.
111L’assassinat de la rue Barbette justifié, justifiait encore plus le coup qui allait, dans dix mois, faire tomber le meurtrier sur le pont de Montereau.
§12 Révocation des mesures prises contre le Saint-Siège
Cependant, Martin V, qui avait quitté Constance le 11 juin 1418, s’acheminait lentement vers l’Italie, malgré les lettres de l’Université qui lui avait demandé de se fixer à Avignon, au moins jusqu’à ce qu’il eût porté remède aux maux de la France, dont la prospérité ou l’adversité coïncide toujours avec la prospérité ou l’adversité de l’Église229, y est-il dit.
Le 13 mars 1418, une ordonnance avait enlevé au Pape les annates et la collation des bénéfices. Encore que l’on eût mis en avant le consentement de l’Université, c’était certainement faux pour ce qui regarde la collation des bénéfices, qu’elle ne voulait pas être aux mains des évêques.
§13 Dévouement de Charles VI au Pape
Le parti bourguignon arrivé au pouvoir s’empressa de faire révoquer l’ordonnance, et de faire de la révocation une arme contre le parti vaincu. On fait dire au roi que s’il a porté l’édit précédent, c’est qu’on lui avait enlevé ses meilleurs conseillers du Parlement et de l’Université. Ceux qui lui ont inspiré la mesure cherchaient à se venger de ce que le Pape n’avait pas voulu ratifier la condamnation des neuf propositions prononcée à Paris. Le même motif était la cause du délai mis à reconnaître son élévation au pontificat. Pour lui, il met au service de l’Église sa personne et son royaume ; et abrogeant toutes les dispositions contraires, il veut que les choses soient en l’état où elles étaient sous Urbain V ; il ne fait en cela que se rendre aux instances réitérées de sa très chère fille l’Université230.
§14 Influence de Cauchon
La révolution du 29 mai avait fait de Pierre Cauchon un des conseillers toujours plus écoutés du duc de Bourgogne ; il avait été constitué juge des prêtres compromis dans le parti vaincu, maître des requêtes, en attendant mieux. Il eut une grande part à la révocation des mesures fiscales prises contre Rome, et mérita ainsi du Saint-Siège des éloges dont on a tort de se scandaliser.
§15 Conquêtes des Anglais
Tandis que Bourguignons et Armagnacs se déchiraient, les Anglais conquéraient la Normandie, abandonnée à elle-même, malgré les cris de détresse qu’elle ne cessait de faire arriver aux détenteurs du pouvoir. Jean-sans-Peur, secrètement leur allié, paralysait l’effort de la noblesse accourue à sa voix, et gaspillait le nouvel impôt prélevé pour venir au secours de Rouen.
§16 L’Université et les tailles prélevées pour les repousser
L’Université cette fois s’offrait à en supporter sa part. 112Il y a lieu de douter de la sincérité de cette offre, lorsque l’on voit le roi, tout en constatant la générosité de sa bien-aimée fille, déclarer, par l’ordonnance du 27 octobre, que ses suppôts sont exempts de toute charge et de tout impôt. Pour constater qu’on lui appartient, il suffira de montrer une attestation signée du recteur et de maître Pierre Cauchon ; le fisc perdra tous ses droits231. L’Université fait valoir son mouvement de générosité pour écrire, en décembre, aux villes de France de faire un suprême effort, afin de venir en aide à la ville de Rouen aux abois232. Ce qui ne l’empêche pas d’importuner, quelque temps après, le roi, le duc de Bourgogne et Pierre Cauchon pour la conservation de ses privilèges, que, dans sa lettre aux villes de France, elle dit lui venir de ses prédécesseurs en Égypte, en Athènes et en Rome.
Dans le seul premier semestre de 1419, l’on trouve deux ordonnances à ce sujet233.
II
§1 Meurtre de Jean-sans-Peur à Montereau
Le 10 septembre 1419, Jean-sans-Peur subissait la loi du talion. Il tombait criblé de blessures, sur le pont de Montereau-faut-Yonne, victime de la trahison, d’après la version plus vraisemblable du parti Bourguignon ; au début d’une querelle d’après la version du parti Armagnac. Ce fut un grand malheur pour la France, dira plus tard la Libératrice. C’est par là que l’Anglais est entré en France, disait un chartreux à François Ier, en lui montrant sur le crâne la fissure du coup qui l’avait jeté aux pieds du dauphin. L’Anglais y était déjà, mais c’est par là qu’il vint au cœur du pays.
§2 Fureur des Parisiens
La nouvelle portée à Paris y produisit une telle fureur, que d’après le Religieux de Saint-Denis, on aurait cru le peuple possédé par les furies de l’enfer234. Le 12, les sommités de la capitale, le peuple, dans une réunion au Parlement, juraient devant le comte de Saint-Pol, neveu du duc, de poursuivre de tout leur pouvoir la vengeance du meurtre de leur idole, tout comme Saint-Pol s’engageait à ne pas les abandonner235. Le 113diaire du procureur d’Allemagne atteste combien l’Université ressentit le coup236.
Aussitôt après la catastrophe du pont de Montereau, le dauphin avait écrit aux Parisiens. Après avoir fait à sa manière l’exposé de l’événement, il leur demandait de s’unir à lui pour combattre l’envahisseur. Ce fut le contraire qui arriva ; les habitants de Paris allaient s’unir à l’envahisseur contre le dauphin.
En attendant, l’on multipliait, à Paris, les services funèbres pour le repos de l’âme du duc défunt.
Oncques ni à Pape ni à empereur on n’en fit autant ni d’aussi solennels, — dit le Parfait Clerc.
Le recteur de l’Université, Jean Larcher, prononça l’oraison funèbre, à Notre-Dame, en termes particulièrement émouvants237.
§3 L’Université pousse à la vengeance, et promet d’y travailler
L’Université usa de son autorité pour pousser à la vengeance, et promit de s’y employer tout entière. C’est bien le sens de la lettre qu’elle écrivait, le 16 octobre, à la veuve du duc.
L’Université ne pouvait, y est-il dit, éprouver plus vive douleur qu’en perdant le prince qui, après le roi, lui a donné dans ce siècle une plus constante protection ; ces sentiments doivent être ceux de quiconque aime le roi et sa seigneurie. Tout prud’homme doit de toute sa puissance s’employer à la réparation du très énorme et très cruel meurtre, et résister à la damnable entreprise des déloyaux meurtriers. Tous les membres de l’Université, sans qu’aucun y contredise, sont disposés à ne rien négliger pour cette fin.
Prédications, lettres à Notre Très Saint Père le Pape, au collège des cardinaux, aux rois, aux ducs, aux princes, aux universités, aux communautés, on mettra en œuvre de toute manière tout ce qui sera jugé profitable à la cause238.
Cette assurance est renouvelée dans une lettre postérieure ; ils seront toujours en bonne et ferme volonté de pourchasser de tout leur pouvoir la réparation du damnable et énorme meurtre239.
§4 Lettres à la duchesse douairière
La correspondance semble avoir été active pour le temps. Dans les premiers jours de 1420, ils parlent à la duchesse douairière de deux paires de lettres, l’une du 29 novembre, l’autre du 2 décembre, reçues de sa part. Ils la félicitent de son bon et persévérant propos de poursuivre par toute voie raisonnable la réparation du très horrible et très damnable cas advenu en la personne du duc son mari240.
L’inquisiteur, Pierre Flours, exprimait des sentiments plus chrétiens, 114dans un service funèbre célébré pour le duc, dans l’église Saint-Vaast d’Arras. Le digne fils de saint Dominique détourna hautement le duc Philippe du sentiment de la vengeance qui n’appartient qu’à Dieu.
Pour lequel propos et désenhortement, aucuns nobles là étant avec ledit duc ne furent pas bien contents241.
§5 Coalition contre le dauphin
L’Université poussait ainsi à la destruction de la France ; car elle poussait à une coalition entre le fils et successeur de Jean-sans-Peur, le duc Philippe, sa mère la duchesse douairière, l’odieuse Isabeau et le Lancastre envahisseur, contre le jeune dauphin, qui avait pris le titre de gouverneur général du royaume.
§6 Les maîtres au traité de Troyes
Tout entier à la vengeance, le jeune duc Philippe avait, dès le 2 décembre 1419, arrêté avec le roi d’Angleterre ce qui allait devenir le parricide traité de Troyes. C’est à Troyes que se trouvait le roi dément avec l’indigne Bavaroise qui le gouvernait, et qui, mère dénaturée, montrait un véritable acharnement à dépouiller le dauphin son fils ; c’est à Troyes que, le 21 mars 1420, se rendait le duc Philippe avec les plénipotentiaires anglais, pour machiner les dernières dispositions du forfait242.
Il ne tardait pas à y être rejoint par les ambassadeurs de l’Université de Paris. Aucune autorité ne pouvait mieux accréditer le contrat scélérat auprès de la multitude, que de savoir qu’il était approuvé et avait été conclu avec l’assentiment de l’Université. Aussi, de bonne heure, Charles VI, ou plus exactement Isabeau, avaient-ils demandé par lettres et même par une ambassade, qu’une élite des maîtres parisiens vînt les diriger par ses conseils. L’Université envoya sept de ses membres, parmi lesquels Pierre Cauchon et Jean Beaupère243. L’un et l’autre devaient poursuivre avec une particulière animosité celle qui, au nom du ciel, devait renverser l’œuvre à laquelle ils avaient coopéré à Troyes.
Il fallait s’assurer que Paris ratifierait l’œuvre de mort. Le 29 avril, une grande assemblée était réunie au Parlement ; on y voyait le recteur de l’Université, et des maîtres envoyés pour représenter la corporation. À la suite d’un grand éloge du vainqueur d’Azincourt et du conquérant de la Normandie, connaissance fut donnée de ce qui, dans trois semaines, allait être le traité de Troyes. Il fut demandé à l’assemblée si elle adhérait, il fut répondu
in turba, que oyl (oui), par les bouches de plusieurs en très grand nombre244.
Nous serons amené à exposer que ce oui, prononcé par la bouche d’un très grand nombre, était cependant loin d’être l’unanimité.
§7 Le traité
115Le lugubre parchemin fut signé le 21 mai par l’infortuné Charles VI, par Henri, roi d’Angleterre, et par le duc de Bourgogne. Juvénal des Ursins ne veut pas qu’on en dise les stipulations,
pour l’iniquité et la mauvaiseté d’icelles, et toutes gens doivent le tout réputer de nulle valeur245.
N’en indiquons que ce qu’il est indispensable d’en savoir : avec la main si désirée de Catherine de France, Henri de Lancastre reçoit le titre de fils percarissime de Charles VI et d’Isabeau, devient héritier du royaume à la mort du beau-père, en est dès ce jour le régent, Charles VI ne conservant que le titre de roi. Il est stipulé, avec une affectation marquée, que les royaumes de France et d’Angleterre, tout en conservant leurs lois, leurs coutumes et leur gouvernement propres, sont à jamais réunis sous le sceptre des successeurs légitimes d’Henri de Lancastre. La guerre est déclarée, à cause de ses horribles et énormes délits, à Charles, soi-disant dauphin viennois, sans qu’aucun des trois contractants puisse traiter avec lui, autrement que du consentement des deux autres, et avec l’agrément des trois états des pays qu’ils gouvernent246.
III
§1 Combien faussement appelé traité de paix
Le traité de Troyes est appelé traité de paix dans les documents anglo-bourguignons. Il fit couler des fleuves de sang ; la désolation était extrême ; elle fut portée à un point tel, qu’elle défie toute description et toute imagination. La France, d’après Juvénal des Ursins, comptait dix-sept cent mille clochers avant la guerre de Cent ans ; elle n’en comptait qu’un million à la fin. Dans son discours aux États de Blois, en 1433, il va jusqu’à dire que sur dix habitants neuf ont péri, et les volumes : La Désolation des églises de France à la fin de la guerre de Cent ans, par le R. P. Denifle, prouvent par les détails qu’ils renferment sur les diverses localités, que l’évaluation est très croyable.
§2 Serment de l’observer prêté par les suppôts, par les gradués de l’Université
Le jour même où le traité était signé, Charles VI publiait une ordonnance par laquelle il commandait à ses sujets d’en jurer l’observation247. La nouvelle de la conclusion était connue à Paris, le 27 mai ; le procureur de la nation d’Allemagne consigne dans son diaire qu’elle y causa une 116vive allégresse248. Le 30 mai, il était publié au Parlement, en présence du recteur de l’Université et de nombreux maîtres249. Empressée à obéir à l’ordonnance de Charles VI, l’Université en jurait l’observation, le 3 et le 4 juin.
Dès lors, aucun Français ne put être gradué dans aucune des quatre facultés, sans jurer l’observation du traité dit de paix250. Le gouvernement anglais avait l’œil à ce qu’aucun n’échappât. C’est ainsi qu’en octobre 1422, il faisait proposer dans une assemblée générale, que ceux qui n’auraient pas encore juré le traité prêtassent serment entre les mains du recteur. Ce qui fut approuvé251.
§3 Demandes de faveurs
L’Université croyait bien que ses services seraient rémunérés par un accroissement de faveurs. Elle n’attendit pas l’arrivée des trois contractants à Paris pour solliciter leur particulière bienveillance. Elle leur envoyait une ambassade, dès le mois d’août. Dans les instructions, il est dit qu’ils commenceront par aborder maître Pierre Cauchon, pour qu’il les seconde de son crédit.
L’état de l’Université est lamentable ; elle marche vers sa ruine, si Dieu par sa grâce, les princes par leur appui, ne préviennent sa totale destruction. Ses privilèges sont méconnus, particulièrement en ce qui regarde l’exemption du guet, de la garde aux portes de la ville, tant de nuit que de jour. Que le roi d’Angleterre veuille bien autoriser les suppôts de l’Université à conserver et à obtenir des bénéfices en Normandie, que les conservateurs puissent y exercer leur juridiction. Que tous veuillent bien recommander au Pape de pourvoir de bénéfices, avec une faveur toute spéciale, les suppôts de l’Université de Paris252.
§4 Sollicitude de l’Université pour ses nourrissons
Des bénéfices, des bénéfices, c’était bien, comme l’observe le R. P. Denifle, le pivot de l’existence. Dans sa sollicitude maternelle pour ses nourrissons, ce n’est pas au Pape seulement, c’est à tous ceux qui peuvent calmer cette ardente soif que l’Alma Mater les recommande. Elle est surtout pressante en faveur de ceux qui sont ses favoris, et desquels elle peut attendre plus de services.
§5 Ses démarches pour faire monter Cauchon sur le siège de Beauvais
Tel était bien Pierre Cauchon. Selon ses propres expressions, elle tend les bras pour le faire monter sur le siège épiscopal de Beauvais, un des six évêchés-pairies de France, aux portes de Paris ; ce qui facilitera le recours à son crédit, en même temps que l’on s’attachera de plus en plus le clerc ambitieux. Aussi quel mouvement se donne l’Alma Mater en faveur de ce nourrisson préféré, de cet ancien 117maître intrigant ! Elle le recommande aux échevins, aux bourgeois, aux manants et habitants de Beauvais ; elle presse le chapitre de diriger ses suffrages sur ce fils si aimé.
Elle rappelle que, sur sa recommandation, le chapitre a élu le prédécesseur, emporté par la mort, avant d’avoir pris possession du siège. C’était Eustache de Laistre. De Laistre avait été chancelier de France pendant la domination cabochienne, et il l’était redevenu à la suite de la révolution de 1418, dans laquelle Henri de Marles, chancelier armagnac, avait été massacré. Ayant perdu sa femme, il convoita l’évêché de Beauvais devenu vacant, fut élu, mais une épidémie l’emporta, le 14 juin 1419, avant qu’il eût reçu ses bulles.
L’Université commence par l’éloge d’Eustache de Laistre. La mort d’un homme de tel mérite est un deuil pour tout le royaume. Le chapitre a bien voulu suivre le conseil de l’Université, qui l’avait désigné à ses suffrages ; l’Université regarde comme un devoir (tenemur) de le renouveler pour l’élection du successeur. C’est un moyen de prévenir les troubles et les divisions que l’ambition suscite trop souvent dans de pareilles conjonctures.
Nous savons, à n’en pas douter, — disent les maîtres parisiens, — que le roi notre sire, le seigneur régent, l’illustrissime duc de Bourgogne, ont d’un commun accord écrit à Sa Sainteté, pour qu’elle élève sur la chaire épiscopale de Beauvais, vénérable et circonspecte personne, maître Pierre Cauchon, déjà membre de votre chapitre. Sa Sainteté se rendra à ces vœux, car depuis longtemps elle connaît la prudence et la science dudit maître Pierre ; elle se rappellera les innombrables travaux des envoyés de France, dans presque toutes les parties du monde, soit dans les conciles généraux, soit dans d’autres conférences, pour rétablir la paix dans l’Église, et elle accédera volontiers à la demande qui lui est adressée… Aussi notre avis serait que vos suffrages se réunissent sur le candidat unanimement recommandé à Notre Saint-Père par de si grands princes ; ce candidat est un homme bon et doux, d’une grande science, d’une rare circonspection, bien vu du roi notre sire, des princes et de tout le conseil royal.
Nous savons parfaitement, très honorables seigneurs, que votre vénérable chapitre renferme en grand nombre des sujets de grand mérite, riches de science, éminents en mérites. Plusieurs même sont nos élèves. C’est avec un cœur de mère que nous souhaitons leur exaltation ; nous voudrions y travailler de tout notre pouvoir ; mais ici, il n’y a de place que pour un seul. C’est pourquoi nous désignons spécialement, autant qu’il est en nous, nous élevons sur nos bras tendus, celui qu’à notre avis rapprochent davantage du trône épiscopal, et le mérite personnel, et tout 118un concours de circonstances. Aussi, très sages et très circonspects électeurs, nous supplions instamment vos charités, nous les pressons dans le Seigneur, de se conformer aux vues du roi, des princes et de tout le conseil du roi… Vous montrer favorables au susdit maître Pierre, c’est travailler à la paix et à la tranquillité de votre Église et de tout le pays qui en dépend253.
Pareil document nous dit assez quelle était la situation de maître Pierre Cauchon auprès de l’Université et des chefs du parti triomphant. Le duc de Bourgogne assista à son intronisation sur le siège de Beauvais.
L’Université fait profession de poursuivre ses nourrissons d’un œil de mère, et c’est en vraie mère des fils de Zébédée, qu’elle exprime à ceux des siens qui occupent une stalle dans le chapitre de Beauvais, le regret de ne pouvoir donner un évêché à chacun. Être élu sur ses instantes recommandations, c’était être élu par la voie du Saint-Esprit. C’est un exemple de la naïve outrecuidance dont est remplie son histoire à cette époque. Les événements prouvèrent ce qu’il faut penser de cet épiscopat qui devait être si merveilleux. Quel évêque de Beauvais oserait rappeler autrement qu’en le désavouant, qu’il compte parmi ses prédécesseurs Pierre Cauchon !
§6 Services rendus à ses suppôts dans leurs difficultés
En sollicitude pour pousser ses nourrissons dans la voie des dignités ecclésiastiques, l’Alma Mater ne les oubliait pas dans les cas difficultueux. C’est ainsi qu’à la même époque, elle écrit à l’official de Paris une lettre pleine de véhéments reproches et de menaces, parce qu’il détient, depuis treize mois, un de ses suppôts en prison254.
L’on pouvait acquérir assez facilement le droit de scolarité, si l’on en juge par un fait attesté dans le Cartulaire :
Un procureur du Parlement avait fait arrêter un certain Robin Le Tardif, qui, muni de procurations, exploitait les campagnes en fripon. Le recteur le réclama comme son suppôt, encore que d’après le magistrat, il n’eût qu’un ou deux jours d’école, et que oncques jamais il n’eût su ni grammaire, ni logique255.
Un de ses maîtres, régent en médecine, avait commis un faux. On déclara cessation de leçons, parce que, selon l’usage du temps, il avait été mis à la torture par la cour de la justice épiscopale256.
Elle professait hautement que la loi commune ne doit pas être appliquée à ses docteurs. C’est ce qu’elle exprime dans une supplique à Bedford, où elle se plaint d’une amende de cinq cents livres, infligée par 119l’échiquier de Rouen à un de ses maîtres, Jean Bouesge. Dans les fautes qui échappent à l’humaine fragilité, ses maîtres doivent être traités avec l’indulgence dont on use envers la plus haute noblesse. L’on ne doit point punir leurs chutes comme celles des autres ; il faut user de la plus grande indulgence. Jamais docteur en théologie ne fut si rigoureusement puni. Le titre de docteur fut toujours privilégié par-dessus tous les autres257.
Ce ne sont pas les balances dont nous a promis devoir user Celui qui a dit : Un jugement très sévère est réservé à ceux qui sont à la tête des autres258.
§7 Ses susceptibilités vis-à-vis de l’évêque de Paris
Si susceptible en tout ce que pouvait attendre de loin ses privilèges, l’Université en usait avec hauteur vis-à-vis des évêques. L’évêque de Paris lui avait rendu un service qui exigeait un remerciement. Il en fut délibéré dans la séance du 6 septembre 1422, il fut arrêté que le remerciement lui serait exprimé, mais pas au nom de l’Université, crainte que l’évêque ne se méprit, et ne prît de là occasion de prétendre que l’Université lui était soumise259.
IV
§1 Elle demande que le dauphin soit poursuivi
Les trois contractants de Troyes firent leur entrée à Paris le 1er décembre. Encore que la famine fût extrême,
oncques jamais princes ne furent reçus à plus grande joie, — dit le Parfait Clerc.
Le Parlement et l’Université vinrent à leur rencontre. Un lit de justice très solennel fut tenu le 23 décembre ; le duc de Bourgogne y parut en grands habits de deuil. Par l’organe de son chancelier, il requit les peines les plus sévères contre les meurtriers de son père ; le procureur général du roi, Pierre de Marigny, lui fit écho. Après quoi, le recteur de l’Université désigna le docteur maître Jean Larcher pour parler au nom de l’Université :
Il proposa (pérora), moult bien et authentiquement, déclara moult de termes, autorités et dignités (maximes) de justice, exhortant en moult de manières lesdits rois qu’ils écoutassent bénignement et entendissent aux requêtes et prières dudit duc, et que ces requêtes voulussent mettre à effet260.
Mettre à effet les requêtes des précédents orateurs, c’était poursuivre 120les meurtriers de Jean-sans-Peur comme criminels de lèse-majesté ; c’était bannir pour jamais du royaume le dauphin que Jeanne devait conduire à Reims. Cité quelques jours après à la table de marbre, c’est-à-dire au banc des criminels, le jeune prince fut condamné à un perpétuel bannissement261.
§2 Démarches pour ne pas payer une taxe extraordinaire
Le Lancastre resta à Paris jusqu’au 27 décembre. Avant d’en partir, malgré la misère, malgré la famine qui y faisait chaque jour de nombreuses victimes, il mit une nouvelle taille qui ne devait souffrir aucune immunité.
Ceux de l’Université firent une proposition devant le roi d’Angleterre pour en être exemptés ; mais ils furent bien rebutés par ledit roi d’Angleterre qui parla trop bien et hautement à eux ; ils cuidèrent répliquer, mais à la fin ils se turent et déportèrent ; car autrement on en eût logé en prison262.
L’Université sentit profondément le coup porté à ses privilèges, et mit tout en mouvement pour faire retirer le fer de la plaie. La défaite de Beaugé (22 mars 1421) ramena promptement le Lancastre en France. Une ambassade est chargée de l’aborder à Rouen, pour en obtenir que tous les suppôts de l’Université, leurs familiers et leurs serviteurs, puissent avec leurs provisions et mobiliers d’étudiants traverser en franchise villes, fleuves, et même la mer. Les délégués feront appel à Rouen non seulement à ceux que leur serment de gradués rattache à l’Alma Mater, mais encore à tous ceux qui pourront faire valoir les mérites de l’Université263.
Une délégation de la nation de France vient demander à Dreux, au monarque anglais, l’exemption du tribut imposé l’année précédente, ou tout au moins qu’il ne soit pas prélevé avant que Sa Majesté ne rentre à Paris. Par un concordat avec Martin V, les évêques conféraient les bénéfices alternativement avec le pape, un mois chacun. Le régent sera prié de faire écrire à chaque évêque de ne pas oublier de pourvoir les suppôts de l’Université, qui enverra à chacun d’eux les noms d’un, deux ou trois suppôts, selon les diocèses, à promouvoir aux bénéfices vacants264.
Elle députe au duc de Bourgogne, à Charles VI pour maintenir son immunité : c’est achever la ruine de l’Université, qui est en pleine décadence, que de la dépouiller de ses privilèges. Elle fait de nouvelles instances auprès du roi d’Angleterre, régent de France ; mais on ne l’abordera 121qu’après s’être assuré le concours de ceux qui ont son oreille, tel que l’évêque de Beauvais, et alors on lui parlera multum humiliter265.
§3 Refus
C’est qu’en effet le gouvernement anglais n’était nullement persuadé que rien ne contribue plus au bonheur des peuples que d’être gouvernés par des hommes d’étude, ou par des princes adonnés à l’étude. On signifia à l’Université de s’occuper des classes que lui incombaient, et de n’intervenir dans la politique que lorsque ses intérêts particuliers y seraient engagés266.
§4 N’en est pas moins dévouée à l’Anglais
Le gouvernement anglais ne perdit pas pour cela les faveurs du corps savant ; il ne s’en montra que plus obséquieux pour ceux qui le maintenaient ainsi à sa place. Sa joie éclate à tous les triomphes de l’envahisseur ; il appelle par des supplications publiques la ruine du parti national. Melun, après une héroïque résistance de sept mois, vient-il à tomber entre les mains des Anglais, le Lancastre s’empresse d’en donner avis à l’Université. Celle-ci se réunit le 10 mai pour le remercier de cette communication, prescrire de solennelles actions de grâces, une procession à Sainte-Catherine du Val des Écoliers, avec sermon au peuple pour célébrer cet important triomphe des armes anglaises ; le 13 août, c’est une messe du Saint-Esprit dans l’église de la Sorbonne pour la santé du roi, pour la prospérité du régent, du duc de Bourgogne, de l’armée destinée à combattre le dauphin et le parti français267.
§5 Mort d’Henri V et de Charles VI
Ces prières, en tant qu’elles regardaient la santé du roi et du régent, ne devaient pas être exaucées. Le vainqueur d’Azincourt mourait le 31 août 1422, sans avoir porté le titre de roi de France. Il le laissait à son fils, un enfant de neuf mois, qui était salué roi de France et d’Angleterre à la mort de Charles VI, arrivée le 22 octobre de la même année.
122Chapitre 4 L’Université de Paris sous la domination anglaise de 1422 à 1436
I
§1 Serment de fidélité au roi enfant de la Tamise
L’Université se hâta de protester de sa fidélité à l’enfant dans les langes aux bords de la Tamise. Le 13 novembre 1422, le recteur de l’Université et une délégation des maîtres parisiens lui prêtaient serment dans une assemblée tenue au Parlement, sous la présidence de Bedford, qui avait fait exposer les droits du marmot à la couronne de France, à l’exclusion du dauphin, déclaré banni pour jamais. Il était enjoint au recteur de convoquer une assemblée générale pour la prestation du même serment268.
§2 Députation à Londres
Dès le 3 décembre, une ambassade est élue pour aller au delà du 123détroit assurer la mère de l’enfant, le régent d’Angleterre Glocester, que l’Université de Paris est toute dévouée à l’enfant doublement roi.
Parmi les députés se trouvait Jean Beaupère. Il n’arriva pas au terme. Dévalisé, laissé pour mort entre Paris et Meaux, il en revint une main mutilée, mais assez vigoureux pour être dans la suite un des tortionnaires acharnés de la Vénérable, un des soutiens du pseudo-Félix contre Eugène IV, et un des maîtres de l’Université les plus en vue à cette époque. Incapable à cause de son infirmité de posséder des bénéfices à charge d’âmes, il en fut dédommagé par de nombreuses prébendes canoniales dans les chapitres de Besançon, Sens, Paris, Beauvais, Rouen, etc.269
§3 Multiples témoignages de dévouement à l’étranger ; réjouissances pour tous ses triomphes
L’Université ne cesse de multiplier ses témoignages de dévouement au parti anglais, durant les quatorze années qui suivent, jusqu’à la reddition de Paris (14 avril 1436). Le 13 février 1423, c’est une messe chez les Frères Prêcheurs pour la prospérité du roi (Henri VI), du régent (Bedford), du duc de Bourgogne270. Le 4 mars ce sont des réjouissances pour la prise du fort de Meulan.
§4 Transports de joie causés à l’Université par la coalition formée à Amiens contre le parti national
La coalition contre le parti national formée en avril, à Amiens, entre le duc de Bedford, le duc de Bourgogne, Arthur de Richemont et son frère le duc de Bretagne, excite ses transports de joie. On sait que Bedford et Richemont, par suite de ce traité, épousèrent deux sœurs du duc de Bourgogne. L’Université, dans sa réponse à la communication qui lui a été faite par Bedford et le duc de Bretagne, célèbre la bonté divine qui anime les cœurs et les courages des très nobles rois et royaumes d’Angleterre et de France. Le parti français est le parti ancien qu’il faut réduire. Le duc de Bretagne est félicité de ce que, à la Purification prochaine, il sera en armes, à grande puissance pour combattre lesdits ennemis, et mettre paix et tranquillité ;
et ces choses, — est-il dit, — très volontiers nous les ferons savoir au peuple en nos sermons et prédications, et aussi aux cités, villes et communautés de ce royaume, en les exhortant à prier instamment pour votre hautesse, baronnie et armée271.
En mars 1424, l’Université se rend solennellement dans l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois pour rendre grâces à Dieu de la reddition du Crotoy. Le 22 août elle célèbre une messe pour la prospérité des armes du roi ; ce qui nous permet d’imaginer la part qu’elle a dû prendre au triomphe décerné à Bedford après sa victoire de Verneuil (17 août 1424), lorsqu’il fut reçu à Paris comme un Dieu, écrit le Parfait Clerc272.
§5 Alarmes que lui cause ce qui peut rompre l’alliance anglo-bourguignonne
124Le motif qui faisait des triomphes de la cause anglo-bourguignonne autant de triomphes pour l’Université, lui inspirait les plus vives alarmes pour tout ce qui pouvait amener la rupture des deux alliés. Elle s’employait tout entière à la prévenir. Cette rupture faillit être amenée par l’équipée de l’impure Jacqueline de Hainaut, quittant son mari le duc de Brabant, cousin-germain de Philippe de Bourgogne, pour aller en Angleterre épouser le duc de Glocester, et lui apporter en dot le Hainaut et ses autres possessions. Le duc de Bourgogne jeta feu et flamme ; il comptait, comme cela arriva, unir ces provinces à ses États.
§6 Remontrances à Glocester
L’Université écrivit à Glocester une lettre pleine de véhémence. Ce n’est pas l’immense scandale donné à la Chrétienté par un double divorce, s’étalant sous les yeux de tous, qui la touche ; il n’en est pas question dans les remontrances transmises à Glocester ; toutes ses considérations sont tirées de l’ordre politique : une rupture avec le Bourguignon délie les Français du serment prêté au traité de Troyes.
Considérez, — dit-elle, — quel péril et quel empêchement vous procurez au roi, qui n’est qu’un enfançonnet, quel dommage au roi, quelle injure à nous, quelle joie à nos ennemis, quelle confusion à notre partie ! Avez-vous donc oublié les labeurs, les sueurs, les soins, les difficultés que soutint en votre présence Henri roi d’Angleterre, votre frère, pour mettre le traité de paix en votre royaume, laquelle chose il constitua avec tant de labeurs ?… Vous savez que les édifices s’élèvent à grands dépends et à grands labeurs ; mais souvent ils sont rués à terre en autant d’heures que l’on en met à clore un œil273.
L’Université écrit non seulement à Glocester, mais encore au conseil royal d’Angleterre. Il faut empêcher qu’au mépris de ses serments, Glocester rompe avec le duc de Bourgogne, duquel avait procédé tout le traité de paix274.
§7 Bedford veille à ce qu’elle jouisse de ses privilèges
Tant de dévouement méritait bien qu’en août 1423, le régent Bedford prescrivît au prévôt de Paris de faire respecter les privilèges et immunités de pareille amie275.
§8 Veut opérer la fusion entre les gradués anglais et français
Il voulait rendre la fusion complète ; voilà pourquoi, dit du Boulay, il poussait des Anglais à la tête des collèges, encore que peu d’entre eux soient parvenus au rectorat276.
Ce fut sans doute la même pensée qui inspira la fête quelque peu pantagruélique du 21 juin 1426. Le matin, deux Anglais et deux Français furent reçus docteurs en décret, avec la plus grande solennité. Le Parlement vaqua dès neuf heures pour y assister ; 12Bedford présidait. À midi, grand festin au palais. La duchesse et le duc prirent place à la table des prélats et des seigneurs ; il y avait graduellement des tables pour tous les états, même pour le menu peuple. D’après le Parfait Clerc, plus de huit milliers furent séants à table, on y eut bien huit cents plats de viande, sans le bœuf et le mouton qui fut sans nombre277.
II
§1 Dès son apparition à Orléans la Pucelle menacée du bûcher
L’intimité était toujours étroite, lorsqu’en 1429 parut la Libératrice.
Quand Talbot faisait mettre à l’attache le héraut envoyé par la Pucelle, en lui disant qu’il n’attendait que la réponse de l’Université de Paris pour le brûler vif, il était bien certain qu’elle serait favorable. L’Université n’a que trop exécuté la menace de la même peine, que l’Achille anglais faisait entendre à la Vierge guerrière, à la manière des héros de l’Iliade, si prompts à s’injurier et à se menacer.
§2 Les sentiments du Parfait Clerc
On peut se faire une idée des sentiments de l’Université par ceux que le Parfait Clerc exprime dans son journal. Il exulte, en racontant la victoire des Anglais à Rouvray, l’échec de la Pucelle devant Paris. Parlant de sa prise à Compiègne, il affirme que quatre cents hommes furent tués ou noyés dans le combat, lorsqu’il n’y en eut que quatre ou cinq ; aucun contemporain ne parle en termes si haineux que lui de la Vierge guerrière.
C’est une créature en forme de femme qui est, Dieu le sait.
Il ne daigne pas mentionner le sacre de Reims.
§3 Universitaires qui s’enfuient quand la Pucelle approche de Paris ; renouvellement du serment
Cependant la victoire de Patay causa une profonde terreur à Paris. Il a été dit ailleurs278, que si l’on avait usé de la diligence demandée par la Pucelle, Paris, complètement dégarni d’hommes d’armes, pouvait être pris sans coup férir.
Le procureur de la nation d’Allemagne, encore qu’il fût Hollandais, originaire d’Utrecht, s’enfuit de bonne heure, puisque la nation se réunit le 26, afin d’en nommer un autre à sa place. Le diaire ajoute que de nombreux maîtres avaient, comme le procureur, déserté Paris279. Les registres du chapitre de Notre-Dame nous apprennent qu’il s’était fait aussi des vides dans les rangs des chanoines280. Ceux qui 126restèrent, tant dans l’Université que dans le chapitre, renouvelèrent leur serment de fidélité à l’Anglais dans les derniers jours d’août281.
§4 Byzantine interprétation de la trêve, suggérée par l’Université
L’inqualifiable trêve du 28 août, à Compiègne, devait nécessairement faire échouer, et fit échouer l’assaut contre Paris, qui dans la pensée des malheureux conseillers de la trêve, ne devait être qu’apparent, une vaillance d’armes, comme disait à Rouen la Libératrice. Charles VII fut complètement dupé par le Bourguignon, qui au lieu de lui rendre Paris, comme il l’avait promis, vint y resserrer son alliance avec Bedford. Il fit plus. Il accepta d’être, durant tout le temps de la trêve, déclaré gouverneur de Paris et de l’Île-de-France, à la place de Bedford, afin d’être autorisé à combattre les Français comme étant au service du roi d’Angleterre ; ce que le traité lui interdisait comme duc de Bourgogne.
Qui suggéra cette déloyale combinaison ? Le Parfait Clerc écrit qu’elle se fit
à la requête de l’Université, du Parlement et de la bourgeoisie de Paris.
L’Université est nommée en première ligne. Nous pensons que c’est avec raison ; car seuls des esprits aiguisés au sophisme pouvaient concevoir cette machiavélique interprétation.
La trêve expirée, à Pâques 1430, le duc de Bedford reprit le gouvernement de Paris, et le duc de Bourgogne, qui avait fait ses préparatifs durant la trêve, entrait en campagne. Il mettait le siège devant Compiègne le 20 mai, et la Libératrice était prise le 23, entre cinq et six heures du soir.
Telle était l’étroite intimité qui existait entre l’Université et le parti anglo-bourguignon, lorsque la catastrophe du 23 mai vint permettre à l’Université de poursuivre avec une haine inextinguible, celle qui, au nom du ciel, condamnait son passé politique, tel qu’il vient d’être exposé.
Avant de montrer comment le rôle revendiqué par l’Université dans l’Église et dans l’État explique et cette haine et les moyens employés pour la satisfaire, tels que les révèlent le procès et la condamnation de la Vénérable, qui furent avant tout son œuvre, il peut être utile d’indiquer comment ce dévouement à l’étranger persévéra jusqu’après le traité d’Arras, et de donner même une idée sommaire de la volte-face qui suivit la reddition de Paris.
III
§1 Sacre d’Henri VI à Paris
Le jeune roi de dix ans ne quitta que six mois après le supplice de la Vénérable, le château dont Jeanne avait occupé les prisons, et où il l’avait 127précédée de plusieurs mois. Il entrait à Paris le 1er décembre. Il y fut reçu sous un dais porté par les quatre échevins,
en la forme et manière comme on fait à Notre-Seigneur en la Fête-Dieu, et plus, car chacun criait Nouel partout où il passait, — écrit le Parfait Clerc.
§2 Le harangueur choisi par l’Université et la harangue
Il fut sacré à Notre-Dame de Paris. Reims était inaccessible, et la sainte ampoule aussi, grâce à la martyre du Vieux-Marché. La Providence, qui semble particulièrement soucieuse des harmonies dans toute l’histoire de la Libératrice, voulut qu’on déléguât pour le haranguer Nicolas Midi, le suprême insulteur de la martyre, l’auteur présumé des douze articles, ce faux exposé des aveux attribués à la Pucelle, destiné à égarer ceux qui étaient consultés sur la cause.
Midi était de tout point digne de représenter l’Université auprès du roi enfant, pour lequel l’Université avait immolé la Vierge française. Les lèvres qui avaient lancé la dernière injure à la grande Française devaient féliciter le roi anglais entrant dans sa bonne ville de Paris282. Par contre, verra-t-on bientôt, le fidèle maître d’hôtel de Jeanne, Jean d’Aulon, devait, six ans après, tenir la bride du cheval de Charles VII entrant, selon la prophétie de la Vénérable, dans Paris redevenu français. L’Université traça le canevas de la harangue à débiter au roi anglais.
Le harangueur félicitera le roi des vertus royales que l’on voit en lui :
Il est le père (il n’avait que dix ans), le refuge de l’Université sa fille aînée. En son absence, elle était comme orpheline. Elle demande à être entendue sur les oppressions qu’elle souffre, et espère que ses plaintes seront favorablement accueillies.
L’union des deux royaumes précédemment si divisés, bien excellent pour la Chrétienté, mettra fin, il faut l’espérer, à tous les maux.
L’orateur insistera sur le respect, l’honneur, l’obéissance que l’Université est disposée à rendre au jeune roi. Ces dispositions lui sont inspirées par les vertus et les grandes perfections que l’on voit reluire en ses jeunes années, et par l’obligation d’honorer ceux qui sont les ministres de Dieu et les représentants de l’État. L’Université tout entière, recteurs, facultés, nations, tous les suppôts sont au service du roi, conformément 128à leur profession. L’Université fera prédications, prières, processions pour célébrer son heureuse arrivée, pour sa prospérité et celle de tout le royaume283.
§3 Récompense
Une double ordonnance, en date du 26 décembre, récompensait tant de dévouement. La première faisait revivre sur l’heure tous les privilèges accordés dans le passé, et réparait les atteintes qu’auraient pu leur porter les discordes civiles. La seconde expliquait combien ces privilèges étaient absolus. Les décimes imposés au clergé n’atteignent pas l’Université. Pas d’impôts sur la crue des héritages, les revenus des bénéfices, ni sur le superflu des provisions achetées pour vivre à l’étude. Ni guets, ni gardes des portes. Tous les vrais suppôts de l’Université participent à ces faveurs284.
L’Université est mêlée aux conférences par lesquelles, en octobre et en novembre 1432, le cardinal de Sainte-Croix essaie à Auxerre de réconcilier les deux partis. Les instructions portent qu’il faut faire aux ennemis (le parti français) des concessions mûrement pesées, et si ces propositions n’aboutissent pas, si l’on ne peut pas obtenir même une longue trêve, délibérer sur les moyens efficaces pour abattre l’orgueil des ennemis, et arrêter ces moyens285 — banalités fort peu compromettantes, et que tout le monde pouvait trouver.
§4 Les délégués de l’Université au congrès d’Arras
L’Université ne fut pour rien dans l’issue du congrès d’Arras, qui en détachant le duc de Bourgogne de l’Angleterre, porta le coup mortel à l’envahisseur. Voici comment, dans les instructions qu’elle donne à ses ambassadeurs, elle parle de cet envahisseur, auquel elle devait jeter l’injure dans moins de neuf mois.
§5 Les instructions qui leur sont données
Ses ambassadeurs, après un tableau de la désolation du royaume qui exige impérieusement la paix, rendront grâces au roi d’Angleterre, de la grande bienveillance et de l’affection qu’il a toujours eue pour Paris et pour ses habitants. Les effets l’ont bien montré ; on l’a vu par les grands secours qu’il a souvent donnés à la cité. Il est toujours disposé, ainsi qu’on nous l’a rapporté, à reconnaître l’affection et la fidélité dont Paris, a été et est animé envers Sa Majesté. Ils supplieront Sa Majesté de continuer à couvrir de sa bienveillance, de son affection, de sa protection, la ville, les habitants, l’Université, le clergé et le peuple. L’Université est disposée à s’employer de tout son pouvoir à son service, à ne reculer devant rien de ce qui dépendra d’elle pour amener le bien de la paix. Ils finiront par recommander 129l’Université et ses suppôts à la faveur de la royale Majesté, et de tous ceux qui commandent en son nom.
Les instructions pour le duc de Bourgogne sont pleines d’effusion. On le louera de l’abondante charité qui le fait compatir du fond des entrailles aux misères du peuple très chrétien, pour le soulagement duquel il n’épargne ni fatigues, ni travaux. Viennent ensuite les motifs qui doivent le pousser à mettre fin à des maux que la langue ne saurait exprimer, à conduire à bonne fin ce qu’il a commencé. L’Université s’offre pour coopérer avec lui.
§6 L’Université n’aurait jamais présenté la solution du légat.
Si les instructions pour les légats portent qu’on doit les remercier du bon cœur qui les a portés à accepter la mission confiée, l’ensemble du ton est celui d’un mentor parlant à des disciples. C’est un devoir pressant des légats de mettre fin à des calamités, qui en étant celles de la France, sont celles de l’Église. La France est le bras de l’Église ; ce bras énervé, les hérétiques et les infidèles lèvent la tête. Le Siège apostolique ne voit plus affluer autour de lui ni le personnel ecclésiastique, ni les ressources matérielles des jours où la France était dans sa splendeur286. Considérations fort vraies, mais inutiles ; car ce n’était pas de ce jour que les Pontifes romains travaillaient à ramener la paix ; considérations déplacées sur les lèvres de celle qui avait tant contribué, et continuait toujours, à ruiner l’autorité du Saint-Siège, et était un des grands agents des malheurs de la France.
§7 Cauchon, Érard
Ce n’était pas à l’Université qu’était réservé l’honneur de rompre l’alliance anglo-bourguignonne, nouée avec son approbation et ses encouragements. Parmi les négociateurs anglais qui rejetèrent les propositions françaises, pourtant si lourdes qu’en les lisant on est heureux de leur rejet, se trouvaient et le grand meurtrier de la Pucelle, l’idole de l’Université, Pierre Cauchon, et l’insulteur de la Vierge au cimetière Saint-Ouen, Érard.
Ce dernier, aussi barbare pour la multitude sur laquelle retombait cette inexpiable guerre, que pour la Pucelle, s’écriait, a-t-il été dit : Mieux vaut terre foulée que terre perdue. Le porte-parole de l’ambassade de l’Université était aussi un des grands ennemis de la Vénérable, plus ennemi encore du Saint-Siège, Thomas Courcelles. Quoique, au dire d’un contemporain, il ait parlé comme un ange devant le congrès, le 5 septembre, cela n’empêcha pas que les plénipotentiaires anglais ne partissent le lendemain.
Ce n’est pas l’Université qui aurait jamais pensé à agir auprès du Bourguignon pour l’amener à opérer, en dehors des Anglais, sa réconciliation avec Charles VII. Eugène IV avait prescrit à son 130légat de se rabattre à ce dernier parti, s’il ne pouvait pas ramener une réconciliation générale. L’on verra plus loin, par quels efforts le bienheureux Nicolas Albergati parvint à réaliser le vœu du Pontife qui l’avait envoyé. C’était de cet événement que la Pucelle avait dit, le 17 mars 1431 :
— Vous verrez que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français, et tant que le royaume en branlera.
§8 L’Université et la fin de la domination anglaise à Paris
Tout le royaume en branla en effet. Beaucoup abandonnèrent l’Anglais avec le duc de Bourgogne qui les avait entraînés ; les plus fermes devinrent hésitants ; il y eut dans Paris, pour introduire les Français, des conjurations, dont quelques-uns de l’Université firent partie, dit Monstrelet. Ce ne fut, pensons-nous, que le petit nombre ; son Parfait Clerc apprécie ainsi le congrès d’Arras :
En icelui conseil ne firent rien qui profitât à Paris ; car chacun voulait tenir le parti dont le proufit lui revenait.
Le grand patron de l’Université, Pierre Cauchon, alors évêque de Lisieux, accourut pour conserver Paris à ses chers Anglais.
Avec le frère du vendeur de la Pucelle, Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne et gouverneur de Paris, avec Jacques du Châtellier, que le parti anglo-bourguignon, malgré l’unanime opposition du chapitre, avait fait monter sur le siège de Paris, Cauchon organisa la résistance.
Le 15 mars, les trois imposaient à tous les habitants, prêtres et religieux, le serment de rester fidèles au roi d’Angleterre.
IV
§1 Ambassade de l’Université à Bourges
Vaine précaution : le 14 avril, Paris redevenait français, après seize ans de domination anglaise. L’Université s’empressa de manifester sa joie du revirement. Oubliant que, sept mois auparavant, elle avait remercié le roi d’Angleterre de la bienveillance et des bienfaits dont il comblait Paris, et qu’elle s’était mise tout entière à son service, elle charge ses ambassadeurs d’aller à Bourges, dire à Charles VII combien elle se félicite de voir
remise en son pouvoir la ville de Paris, si longtemps opprimée et violemment retenue au pouvoir de ses ennemis et des ennemis du royaume.
§2 Ses instructions rapprochées de celles données pour le congrès d’Arras
Elle soupire après le bonheur de voir dans Paris celui qu’elle a si souvent déclaré banni à tout jamais du royaume.
§3 Entrée de Charles VII à Paris
Charles VII fit attendre Paris ; il n’y entra que le 12 novembre 1437. L’on n’a pas remarqué que la bride de son cheval était tenue par la main qui avait maintes fois tenu la bride du cheval de la Pucelle, par la main de son fidèle maître d’hôtel, Jean d’Aulon. Cela ne signifiait-il pas que 131celle qui avait conduit le gentil dauphin au sacre l’introduisait dans sa capitale ? Le recteur et un grand nombre de maîtres furent au-devant du monarque jusqu’à Saint-Denis.
§4 Impudentes demandes de l’Université
Il n’y a rien de tel que les êtres collectifs pour oublier un passé gênant, et oser ce qui, chez un particulier, dénoterait une oblitération du sens moral. Il ne suffit pas à l’Université de Paris d’obtenir la confirmation de ses privilèges ; elle était dans la décadence la plus profonde. Ses classes devenaient de plus en plus désertes ; c’était un fait patent dont elle se plaint maintes fois. L’état d’anarchie de la France n’était pas l’unique cause. Ses maîtres, absorbés par le soin de régir l’Église et l’État, n’avaient plus le temps de se consacrer à l’acquisition de la science ; les suspensions de leçons qui se produisaient si fréquemment, et se prolongeaient des mois et des semestres, ne pouvaient qu’affaiblir l’enseignement. De nombreuses universités avaient surgi, ou avaient été amplifiées : Poitiers, Angers, Caen, etc. ; il s’en était fondé dans les pays voisins : Louvain, Dôle, etc.
§5 Se donne toujours comme le soleil du monde, la dépositaire de la saine doctrine
Même avant que Charles VII entrât à Paris, les maîtres parisiens lui écrivent :
Qu’il vous plaise de votre grâce spéciale d’écrire à notre Saint-Père, et au saint concile (de Bâle), pour que les universités ou facultés nouvellement fondées ou amplifiées soient abolies, en contemplation de votre dévote fille, l’université de Paris, laquelle est de toute ancienneté comme le soleil lumineux par tout le monde. S’il en était ainsi qu’en ce royaume il y eût tant d’universités, nous pensons que ce serait au dépérissement de toute bonne et saine doctrine ; et occasion d’erreur de ce que chacune voudrait dans son sens abonder287.
C’était demander à Charles VII de détruire les universités qui s’étaient déclarées pour sa cause, en faveur de celle qui l’avait si longtemps poursuivi de sa haine. L’Université avoue qu’elle est comme anéantie ; elle n’en prétend pas moins être comme le soleil du monde ; elle prétend si bien être le trône de la vraie et saine doctrine, que toute doctrine enseignée ailleurs, contrairement à la sienne, est une doctrine d’erreur. La preuve, c’est la lettre de l’Université de Toulouse en 1400, livrée au feu sur ses poursuites, parce qu’elle était en opposition avec le rôle que s’attribuait la corporation parisienne.
§6 Laisse subsister les monuments de son attachement à l’Anglais
L’Alma Mater s’était courbée sous la main de Henri V et de Bedford. Elle était devenue obséquieuse. Richer raconte avoir vu jusqu’en 1628 les armes des Lancastre, trois grandes roses, sculptées sur les portes de la Sorbonne, et à l’intérieur, dans le grand escalier. Richelieu les fit disparaître en rebâtissant l’édifice. Cependant, ajoute le docteur, en fouillant 132les livres de compte de cette maison, je n’ai pas trouvé trace des libéralités britanniques envers elle.
§7 Reprend les allures qu’elle avait sous Charles VI
Il semble, d’après les pièces citées dans le Cartulaire, que la corporation ait voulu reprendre sous Charles VII, l’attitude si brouillonne qu’elle avait eue sous Charles VI. Elle multiplie ses appels au roi, qui vit éloigné de Paris ; elle brandit à tout propos l’arme si puissante de la suspension des leçons et des prédications.
§8 Est soumise à la juridiction du Parlement
Charles VII, fatigué des embarras qu’elle lui donne, la soumet, par l’ordonnance du 26 mars 1446, au Parlement. La couronne tombait de la tête de la fille aînée du roi. D’après ses propres expressions, le fer était plongé au cœur de ses privilèges ; elle en poussa de hauts cris ; tout fut inutile. L’on ne la plaindrait guère, si son asservissement n’avait pas de plus en plus mis sous le joug de la puissance séculière l’Église de France, qu’elle a tant contribué à rendre esclave.
En 1452, le cardinal d’Estouteville faisait dans son sein une réforme célèbre, dont elle avait le besoin le plus urgent.
133Chapitre 5 Rapport entre le rôle de l’Université dans l’Église et dans l’État et la condamnation de Jeanne d’Arc
D’après les auteurs du Cartulaire, il n’y a aucun rapport entre le prétendu schisme de l’Université et la condamnation qu’elle a prononcée contre Jeanne d’Arc.
Le schisme est-il seulement prétendu ? L’on a vu dans le premier livre de ce travail les théories et les actes de l’Université. Que devenait le Vicaire de Jésus-Christ, sinon le vain simulacre, sans autorité et sans force, dont nous a parlé Eugène IV ? C’était un pupille dont l’Université de Paris se constituait le tuteur, qu’elle admonestait, qu’elle s’attribuait le droit de déposer, et dont le rôle était d’enregistrer, de promulguer, de faire exécuter ce qui avait été déterminé à Paris. N’est-ce pas ce qui résulte du résumé des prétentions de la célèbre corporation fait par le R. P. Denifle lui-même ?
Personne ne doute que la constitution civile du clergé de 1791 ne fût schismatique. Était-elle plus attentatoire aux droits du Pape que les théories exposées ? La constitution civile n’attribuait pas, croyons-nous, aux simples prêtres, bien plus à de simples tonsurés, réputés en ce connaissant, le droit de définir les vérités de foi, de faire des canons de discipline, en siégeant dans les conciles à côté des évêques. Ce fut la prétention de l’Université de Paris du XVe siècle. Ce ne fut pas une erreur momentanée, de surprise, où la volonté n’a pas de part. On 134a vu avec quelle opiniâtreté elle fut soutenue, appliquée durant environ quarante ans.
Il faut, disent ces mêmes auteurs, écarter cette solution récente. C’est en effet dans la Pucelle devant l’Église de son temps qu’elle a été exposée avec quelque étendue, pour la première fois ; elle a valu à l’auteur le grand honneur de sa vie, un bref de Sa Sainteté Léon XIII, qui veut bien insister, et lui dire qu’il doit continuer à montrer que la très pieuse et très magnanime Vierge a été condamnée par les ennemis les plus acharnés du Siège Apostolique, et par suite par les ennemis mêmes de l’Église.
Si la thèse n’a pas été développée, il semble bien qu’elle a été entrevue par M. Robillard de Beaurepaire, qui écrit dans ses Recherches sur la condamnation de Jeanne d’Arc :
Il (Cauchon) se vit soutenu, poussé en avant par l’Université de Paris, que les lumières particulières qu’elle se flattait de posséder, et que plus d’une fois elle opposa au jugement du Pape, n’empêchèrent pas d’errer de la manière la plus fâcheuse, et d’appeler la première les rigueurs de l’Inquisition sur la libératrice de la Patrie288.
L’infatuation qu’elle avait de ses lumières particulières, infatuation qui la rendait schismatique, l’empêcha de supposer un instant que la Pucelle pût être suscitée par le Ciel. À l’Université de Paris, incomparablement plus qu’à tout autre, s’appliquent ces lignes du même M. de Beaurepaire :
Laisser croire à une inspiration qui aurait été donnée d’en haut pour le rétablissement du dauphin, c’eût été autoriser l’accusation formelle, non plus seulement de trahison, mais encore d’impiété, contre tous ceux, et le nombre en était grand, qui, après avoir pris parti pour le duc de Bourgogne, en étaient venus à engager leur foi à l’étranger289.
Qui donc avait, à l’égal de l’Université de Paris telle que la fit la révolution de 1418, soutenu le duc de Bourgogne, et contribué à jeter la France aux pieds de l’étranger ? Qui, par suite, pouvait être convaincu de trahison, et même d’impiété, à l’égal de celle qui se donnait comme l’interprète la plus autorisée des oracles divins ? Ce n’est que de l’enfer que pouvait venir la puissance surnaturelle qu’accusaient aux yeux de tous, ainsi que l’observe justement M. de Beaurepaire, les merveilles accomplies par la jeune fille. Afin d’établir semblable origine, l’Université mit en avant tous les faux principes qui la rendaient schismatique ; elle foula aux pieds l’autorité du Pape, méprisa le sentiment du reste de la Chrétienté, se proclama l’Église, proclama hautement la théorie des clercs 135et gens en ce connaissant, en vertu de laquelle allait être attentée la déposition d’Eugène IV.
Le rapport entre les idées schismatiques de l’Université de Paris et la condamnation de la Pucelle est on ne peut plus étroit. D’une part, la mission divine de la Pucelle offusquait au suprême degré, humiliait on ne peut plus profondément, l’orgueil de la corporation si hautement déclarée pour la double cause que la Pucelle venait combattre. Cet orgueil l’avait rendue, la rendait schismatique dans le sens déjà expliqué. Ce même orgueil l’a aveuglée sur les signes si évidemment divins, qui marquaient la mission de la Vénérable ; et, d’autre part, pour calomnier, noircir ces signes, et condamner la céleste envoyée, elle a mis en avant les faux principes qui la mettaient dans un état de schisme. Il y a identité dans la cause de la haine vouée à la Pucelle, et aux privilèges de la Chaire Apostolique ; identité dans les théories mises en avant pour condamner la Vierge Libératrice et dépouiller le Vicaire du Christ de ses divines prérogatives.
I
§1 Le procès contre la Pucelle engagé sur les instances réitérées de l’Université de Paris, conduit par elle, conclu en s’abritant derrière son nom et son autorité
L’étude du procès ne permet pas de dire que l’Université a poursuivi la Pucelle sous la pression anglaise, ou même pour plaire aux Anglais. Elle s’y est portée spontanément, d’elle-même. Les Anglais, cela n’est pas douteux, ont été heureux de suivre la voie qu’elle leur ouvrait ; mais non seulement la savante corporation a ouvert la voie, elle a constamment pris les devants, et a couvert de son autorité les actes les plus iniques du drame barbare.
Bedford n’était pas à Paris lorsque, le 25 mai, cette année fête de l’Ascension, fut divulguée la nouvelle de la prise de la céleste envoyée. Dès le lendemain, partaient, pour le duc de Bourgogne, des lettres très instantes de l’Université, et, à la demande de l’Université, celles du sous-inquisiteur Martin Billorry, pour que Jeanne fût mise entre les mains de l’inquisiteur, ou de l’évêque de Beauvais. À défaut des premières, nous avons les secondes. Ces dernières devaient être plus modérées, et cependant on y lit que la prisonnière est véhémentement soupçonnée de plusieurs crimes sentant l’hérésie, qu’elle a donné occasion à plusieurs grandes lésions et scandales contre l’honneur divin et notre sainte foi, à la perdition des âmes de plusieurs simples chrétiens290.
136Le gouvernement anglais n’a pas pu inspirer une accusation intentée avec cette fulgurante rapidité. Quant au duc de Bourgogne, il ne daigna pas même répondre, quoiqu’il ne fût pas éloigné, puisqu’il était au siège de Compiègne. L’Université s’en plaignit dans une lettre postérieure. Elle insiste, et, le 22 juin, elle écrit de nouveau. Il a été dit que, vraisemblablement, alors ont été arrêtés les termes si violents des lettres au duc de Bourgogne et au comte de Ligny. Si la Pucelle échappait sans convenable réparation, est-il dit dans la lettre au duc de Bourgogne, jamais, de mémoire d’homme,
au jugement de tous bons catholiques en ce connaissant, ne seraient advenus si grande lésion en la sainte foi, si énorme péril, inconvénient et dommage pour toute la chose publique de ce royaume291
La sainte fille était donc mise au-dessous de Jean Huss et de Wiclef, dont les contemporains avaient bonne mémoire, puisqu’en ce moment même, les Hussites commettaient en Bohême leurs atroces ravages, et que Jeanne venait de leur envoyer sa menaçante lettre, il y avait à peine trois mois.
La lettre au comte de Ligny est encore plus hors de toute mesure. En prenant la Pucelle, il a rendu
un si grand service à notre sainte foi et à tout ce royaume que tous les loyaux chrétiens doivent grandement l’en remercier.
Parleraient-ils autrement si Luxembourg avait, comme Charles Martel à Tours, broyé l’infidèle ? Mais ce serait peu de chose, continuent-ils,
s’il n’y avait pas satisfaction pour les offenses perpétrées par icelle femme contre notre doux Créateur et sa foi et sa sainte Église, et ses autres méfaits innumérables, comme on dit.
Qui le dit ? Eux seuls ; ils l’avoueront avant la fin du procès. Il n’est pas de motifs qu’ils ne mettent en avant pour contraindre Jean de Luxembourg à livrer sa captive. Ils vont jusqu’à la menace des peines ecclésiastiques, qui sont grandes, disent-ils292.
C’est avec ces pièces, émanées de la mère du savoir, que Pierre Cauchon se présentait au camp, devant Compiègne, et sommait le comte de Ligny d’avoir à lui livrer la Pucelle, en la remettant au roi d’Angleterre, qui offrait de lui payer dix mille livres ; somme pour laquelle un vassal était tenu de livrer à son souverain un roi qu’il aurait fait prisonnier. Une pension de trois cents livres était garantie au bâtard de Wendonne, son homme d’armes qui avait fait la capture293.
D’après l’abréviateur du procès, Luxembourg ne voulait la livrer à aucune fin294. Ce qui semblerait confirmer cette assertion, c’est qu’entre 137cette sommation et la remise de la vierge entre les mains des Anglais, il s’écoula quatre mois ; il s’en écoula plus de six avant le commencement du procès.
Ce ne fut pas la faute de l’Université. Pierronne de Bretagne, brûlée le 3 septembre, alors que Jeanne était encore à Beaurevoir, pour avoir soutenu tenir de Notre-Seigneur que Jeanne était bonne et envoyée du Ciel, prouve avec quel paroxysme de haine l’Université poursuivait celle qu’elle n’avait pas encore examinée295. La Vénérable avait ainsi, avant son martyre, un témoin qui ne reculait pas devant la mort pour affirmer sa divine mission.
Aussitôt que les maîtres parisiens apprennent que l’objet de tant de haine est enfin entre les mains des Anglais, ils écrivent et à l’évêque de Beauvais et au roi d’Angleterre pour hâter la mise en jugement. Ils se plaignent à l’un et à l’autre de tant de retard. Ils osent bien dire à Cauchon que peut-être s’il avait déployé une diligence plus active, ladite femme serait présentement devant un tribunal ecclésiastique296 ; que dans son zèle il ne souffre pas qu’un plus long délai occasionne un plus grand dommage à l’autorité ecclésiastique. Dans la lettre au roi, après avoir parlé des grands maléfices et scandales advenus notoirement en ce royaume à l’occasion d’icelle, de ses iniquités manifestes, ils disent ne pouvoir
dissimuler la longue retardation de justice qui doit déplaire à chacun bon chrétien, combien que sur ce ils aient plusieurs fois écrit297.
C’est sous le second rectorat de Courcelles qu’ont été écrites ces lettres si démonstratives du rôle capital de l’Université parisienne dans le martyre de la Vénérable.
Ce rôle, elle l’a soutenu jusqu’au bout. Elle s’était offerte pour faire le procès et avait demandé que l’accusée, ou plus exactement celle qu’elle condamnait si énergiquement sans l’avoir entendue, lui fût amenée.
M. de Beaurepaire, pensons-nous, a donné la vraie raison pour laquelle la demande ne lui fut pas octroyée : les chemins n’étaient pas sûrs, la prisonnière aurait pu être enlevée dans le voyage du Crotoy à Paris ; la cour anglaise était d’ailleurs à Rouen, et si Bedford fut absent de la ville durant le procès, il avait tout disposé pour que, tandis qu’à Paris il aurait sous la main la corporation qui menait tout, le procès fût conduit à Rouen selon ses désirs298.
Même à Rouen, c’est l’Université qui 138a le grand rôle. Cauchon paraissait entouré des six maîtres mandés de Paris ; ils se coupaient mutuellement la parole par des questions posées, avant que l’accusée eût donné la réponse à la question précédente299, dépose Massieu.
Le greffier Manchon, de son côté, témoigne qu’il fut
par plusieurs fois argué par Monseigneur de Beauvais et desdits maîtres, lesquels voulaient le contraindre à écrire selon leur imagination, et quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils défendaient de l’écrire, en disant qu’il ne servait pas au procès300.
Cauchon délibère avec les maîtres de Paris dans les réunions particulières, où Jeanne n’est pas présente. Les six maîtres qu’il a mandés sont des plus influents dans la corporation. Pour accentuer la solidarité, les cinq députés à ce concile de Bâle pour la tenue duquel l’Université a forcé la main à Martin V, préfèrent voir l’assemblée s’ouvrir d’une manière dérisoire, par le seul abbé de Vézelay, plutôt que de ne pas faire acte de présence à Rouen. Ainsi qu’il a été observé, ils y sont le jour même fixé pour l’ouverture, le 3 mars, et tout fait présumer qu’ils ont délibéré, la semaine qui a suivi, avec Cauchon, et imprimé au procès la marche qui permettait de tromper plus facilement ceux qui seraient consultés dans la suite. La plupart des autres assesseurs de Cauchon à Rouen sont des suppôts de l’Alma Mater ; plusieurs y ont enseigné avec renom.
Les calomnieux douze articles sont rédigés par les maîtres de Paris ; c’est sous l’influence des maîtres de Paris qu’est arrêtée la consultation du 12 avril envoyée au clergé normand301. Ce sont quatre docteurs de Paris, parmi lesquels Beaupère et Midi, particulièrement haineux, qui vont les porter et les commenter oralement à leurs collègues de Paris. Quelque calomnieux qu’ils soient, Bréhal observe justement qu’ils ne justifient pas les qualifications, burlesques à force d’être haineuses, de la Faculté de théologie302.
Après ces qualifications acceptées par l’Université entière, après les lettres au roi et à Cauchon qui les accompagnent, les conseillers consultés à Rouen n’étaient plus libres de leurs suffrages, répétons-nous encore ; ils se seraient déclarés contre la mère de la sagesse, et si les innommables excès des Anglais pouvaient être excusés, ils le seraient par l’invitation si pressante, venue de la corporation parisienne, d’en finir au plus tôt.
139Dans les lettres par lesquelles la cour anglaise cherche à justifier le forfait devant la Chrétienté, c’est de l’autorité de l’Université qu’elle se couvre. Ouvert par les sommations de l’Université d’avoir à mettre la Vénérable en jugement, l’instrument du procès se termine justement par la lettre qu’elle écrit au Pape et au Sacré-Collège pour exalter l’œuvre tout entière.
C’est, en effet, son œuvre du commencement à la fin. Elle la commence avec un tel emportement que, comme elle le disait à Luxembourg, si la cause n’avait pas abouti à une condamnation, c’eût été
un déshonneur irréparable à tous ceux qui de ce se seraient entrepris ;
c’est-à-dire pour elle-même, car, à la date de cette lettre, l’Université était la seule qui eût entrepris de faire condamner la prisonnière devant un tribunal ecclésiastique.
Ce qu’elle avait commencé avec une sorte d’impétuosité furieuse, elle l’a poursuivi avec une persévérance pleine d’astuce ; elle l’a consommé avec l’accent de triomphe, ainsi que le prouve la lettre adressée à Cauchon avec les qualifications des douze articles.
Comment expliquer pareille haine de la savante corporation ? Par l’humiliation que lui infligeait la divinité de la mission de la Pucelle.
II
§1 Combien était humiliante la leçon que donnait à l’Université la mission miraculeuse de la Pucelle. L’orgueilleuse corporation refuse de l’entendre
La divinité de la mission de la Pucelle infligeait à l’Université une flétrissure plus sensible que celle qu’elle infligeait à l’Anglais. Si la jeune fille était divinement envoyée, Dieu s’était servi de l’Angleterre pour châtier, ainsi que le disait le vainqueur d’Azincourt, les iniquités de la France ; mais il ne voulait pas la disparition de la fille aînée de son Église. L’œuvre était accomplie, l’Angleterre n’avait qu’à se retirer, et à voir dans l’inutilité de tant de sacrifices en hommes et en argent, un châtiment pour ses propres fautes. Ce sont là des jeux de la Providence dont l’histoire est pleine.
Les victoires de la guerre ne s’achètent que par des larmes et du sang ; elles sont souvent suivies de revers qui les rendent stériles et, comme le disait Talbot, fait prisonnier à Patay, être vainqueur et vaincu est le sort commun des armes.
Il en était tout autrement de l’Université. Elle était blessée dans l’endroit le plus sensible, dans cette autorité supérieure qu’elle s’attribuait dans la Chrétienté. L’Université anglo-bourguignonne qui condamna 140Jeanne d’Arc était convaincue d’avoir égaré le peuple durant toute la période qui vient d’être parcourue, c’est-à-dire durant plus de vingt-cinq ans. Elle égarait le peuple lorsque, par ses missives, par ses prédications, elle exaltait Jean-sans-Peur au point d’en faire l’idole de la multitude ; elle égarait le peuple lorsqu’elle allait jusqu’à approuver l’odieuse justification de Jean Petit, rayait de ses registres la condamnation qui en avait été faite par l’influence de Gerson, et ménageait au téméraire docteur, et à l’assassin son client, la réparation d’honneur du 3 novembre 1418 ; elle avait égaré le peuple lorsque, pour venger la mort de l’indigne duc de Bourgogne, elle avait jeté Paris et, dans la mesure où elle l’avait pu, la France entière, aux pieds de l’envahisseur. Que fallait-il penser de ces prédications, de ces processions par lesquelles elle avait exalté les victoires de l’Anglais, avait fait tant de démarches, tant de vœux pour que la France devînt une province anglaise ? Si Jeanne est divinement envoyée, le Ciel réprouve tout ce passé. Il faut reconnaître pour roi ce dauphin viennois contre lequel elle a tonné si souvent, qu’elle a déclaré devoir être privé de toute seigneurie, banni à jamais du territoire français. Si le Ciel condamne les excès sans nom des Armagnacs, comme les réprouve et les poursuit la jeune fille qu’il envoie, cependant c’est à la cause qu’ils ont défendue qu’il faut se rallier. Que faut-il penser alors de cette qualification que se donne, même dans sa plus grande décadence, l’Alma Mater, d’être le soleil du monde ? Ce n’est pas un obscurcissement momentané, effet d’un nuage qui passe, qu’a subi ce soleil ; c’est une éclipse de plus de vingt ans. Au lieu de darder la lumière, il a, pour le plus grand malheur des peuples, condensé d’épaisses ténèbres.
Si l’Université a ainsi erré dans l’ordre politique, malgré ses prétentions que les peuples ne sont jamais si heureux que lorsqu’ils sont conduits par des hommes d’étude, que penser de la suprématie qu’elle s’attribue dans l’ordre religieux, de ces clés du savoir divin et humain qu’elle prétend être sa possession ? Que penser de ces agissements dans lesquels elle a déposé, repris, déposé encore, un pape qu’elle prétend légitimement élu ? Que penser de ces mouvements qu’elle se donne pour amener la Chrétienté à Bâle, et y faire prévaloir ses idées subversives ?
Pour condamner tant de superbe, le Ciel se servirait du plus faible, du plus humble des instruments ! C’était au nom du savoir divin et humain, dont elle se prétendait l’incontestable dépositaire, que l’Université se portait comme la régente des Papes et des rois, et ce serait par une fillette qui ne sait ni A ni B que le Ciel montrerait toute la fausseté de ces prétentions ! L’Université n’admit jamais que cela fût possible. La jeune fille, dont la mission impliquait de telles conséquences, ne pouvait 141pas être envoyée par le Ciel ; c’est de l’enfer qu’elle venait ; à l’enfer qu’il fallait attribuer les merveilleuses choses qu’elle opérait. La corporation qui avait abattu le prévôt Aubriot, fait payer si cher à Savoisy les incartades de ses pages, obtenu dans l’affaire de Tignonville de telles réparations du crime d’avoir touché à ses suppôts, tout scélérats qu’ils étaient, la corporation qui avait pu faire son jouet de l’intraitable Pierre de Lune, coupable de résister à ses injonctions, infliger à ceux qui étaient soupçonnés de lui être favorables les indignes traitements que l’on a vus, saurait bien confondre l’audacieuse paysanne lorraine, mettre au grand jour ses artifices infernaux, et lui faire infliger à elle-même un châtiment proportionné à sa scélératesse.
C’est ce que l’Université a médité dès que la Céleste Envoyée a paru sur la scène ; c’est le sens des premières lettres par lesquelles elle a sommé le duc de Bourgogne et Jean de Luxembourg d’avoir à livrer la prisonnière. Elle s’est conduite comme les pharisiens en face des miracles du Maître ; ils ne pouvaient que venir de l’enfer, puisque le Maître n’était pas avec eux. Ils reprochaient au Maître de faire ses guérisons le jour du Seigneur, comme s’il y avait un jour plus propice à manifester les miséricordes du Seigneur ! Les pharisiens de Paris condamnaient Jeanne au nom de la pudeur, parce qu’elle portait des vêtements masculins, alors que, vu la nature de sa mission, ces vêtements étaient la sauvegarde de sa pudeur et de la vertu de son entourage.
Non seulement l’Université ne voulut pas comprendre la leçon que le Ciel par la Pucelle donnait à son orgueil, la condamnation de la Pucelle fut pour elle une occasion d’appliquer les faux principes qui la constituaient dans un état de schisme. Elle satisfit sa haine, répétons-nous encore, elle condamna celle qui humiliait divinement sa superbe, en lui appliquant les théories subversives de la constitution de l’Église dont elle était l’ardente propagatrice, après en avoir été l’inventrice. Elle a poussé la Libératrice au bûcher du Vieux-Marché en vertu des fausses maximes qui auraient réduit en cendres l’Église de Jésus-Christ, si les hommes pouvaient prévaloir contre les immuables promesses. Par là, apparaît manifeste le lien très étroit qui existe entre la condamnation de la Pucelle et les idées schismatiques, hérétiques même, patronnées alors par l’Université de Paris.
III
§1 Elle condamne la Pucelle en vertu des faux principes qu’elle émettait alors sur la constitution de l’Église, de la prééminence qu’elle s’attribuait sur le Pape et toute la Chrétienté
Les auteurs du Cartulaire n’ont-ils pas résumé les prétentions de la savante corporation en nous disant qu’elle se regardait comme la raison 142qui détermine ce qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est juste, ce qui est inique ? Que les prélats étaient comme la volonté chargée d’authentiquer et d’appliquer ce qui avait été déterminé par la faculté maîtresse ? Étaient-ce là des théories d’école sans résultat dans les événements ?
L’abrégé de l’histoire du rôle de l’Université durant cette période nous a fait palper jusqu’à quel point elles avaient bouleversé l’Église et la société. Nous avons entendu Leroy, abbé de Saint-Michel, avouer que l’obédience de Rome compte non pas seulement la majeure partie, mais la très grande partie de la Chrétienté. Cela fait-il naître un doute sur la légitimité de l’obédience avignonnaise ? Nullement. On serait bien disposé à lui amener par la force des armes cette immense majorité de la Chrétienté qui ne la reconnaît pas ; mais cette immense majorité est disposée, elle aussi, à défendre par les armes le Pape qu’elle regarde justement comme le vrai Pape. L’on ne serait pas les plus forts. C’est la raison pour laquelle il faut renoncer à pareil moyen.
Cette raison du plus fort n’existe pas pour le pseudo-Benoît XIII, le Pape de l’obédience avignonnaise, que l’Université a proclamé légitimement élu ; mais l’Aragonais ne juge pas qu’il doive accepter aveuglément toutes les décisions de l’Alma Mater ; il résiste à ses injonctions. L’Université le déclare schismatique, hérétique, et prononce une première soustraction d’obéissance. Sans tenir aucun compte de l’opposition de l’Espagne, du Midi de la France, de la lettre si péremptoire de l’Université de Toulouse ; elle détermine le roi dément à le faire assiéger durant cinq ans dans son palais d’Avignon, imposant ainsi ses arrêts, comme Mahomet son Alcoran, par le fer ; elle qui accuse l’obédience romaine d’être illégitime, à cause des clameurs du peuple romain autour du conclave d’où sortit Urbain VI.
Que l’on se rappelle les violences plus criantes encore qui ont accompagné la seconde soustraction : Charles VI lui-même comme contraint de la prononcer, les arrestations des évêques, les dénonciations officielles de l’Université contre les généraux d’ordre, contre les évêques, archevêques, qui refusent de voir dans ses décisions des arrêts sans appel ; Alexandre V, Jean XXIII, des Papes qu’elle reconnaît légitimement élus, menacés de déposition ou déposés. Loin d’avoir renoncé à ses prétentions, ses agissements pour amener, malgré la juste horreur de Martin V, la convocation du concile de Bâle, devenu par elle le brigandage décrit par la bulle Moyses, la prétendue déposition du vertueux Eugène IV, l’obstination de l’Université à soutenir le pseudo-Félix V, alors que de l’aveu d’Allemand et de Piccolomini toute la Chrétienté suivait Eugène IV, prouvent qu’à l’époque de la Pucelle le virus était dans son sein plus rabique que jamais.
143Celle qui s’était déclarée si énergiquement pour les Papes d’Avignon contre l’immense majorité de la Chrétienté, qui avait déposé, accepté de nouveau, déposé encore, les Papes d’Avignon, sans tenir compte du sentiment du reste de l’obédience avignonnaise, qui allait s’attacher au pseudo-Félix, alors que toute la Chrétienté suivait Eugène, a condamné la Vénérable au mépris de la Chrétienté. C’est elle-même qui le déclare dans sa lettre dithyrambique à Cauchon, quand elle écrit :
Grâce à vous, il est clair que le virus de cette femme répandu au loin a infecté le bercail très chrétien de presque tout l’Occident303.
C’est consigné d’une manière encore plus forte dans la lettre écrite à la Chrétienté pour la tromper sur les derniers moments de Jeanne :
Pendant une année presque entière, cette femme a séduit les peuples au loin, en sorte qu’une grande partie des humains fermant les oreilles à la vérité, les ouvrait aux fables que la renommée publiait dans l’univers presque entier sur les faits de cette femme superstitieuse304.
Aussi Bréhal s’étonne-t-il en termes émus, que ces hérauts de la divine sagesse aient pu ne faire aucun cas de cette renommée, qui ne publiait que toute vertu sur la sainte fille ; non seulement n’en faire aucun cas, mais la mépriser âprement, et appeler mal ce qu’elle appelait bien305.
Ces mêmes docteurs conviennent que les peuples sont édifiés ; mais par un étrange renversement, par un monstrueux accouplement de mots, ils disent que cette édification est un scandale et une iniquité auxquels il faut mettre fin306.
Et c’est dès la première heure, avant tout examen, dans leurs lettres au duc de Bourgogne, à Luxembourg, au roi d’Angleterre, qu’ils se prononcent ainsi à l’encontre de la Chrétienté, dont ils ne pouvaient ignorer les sentiments. C’est dès la première heure qu’ils écrivent :
En vérité, au jugement de tous bons catholiques en ce connaissant, jamais si grande lésion en la foi catholique ne serait advenue, que si la prisonnière s’évadait sans être punie selon ses mérites.
En dehors de leur cercle, il n’y avait donc que des ignorants ou de mauvais catholiques. Les docteurs de Poitiers et de Chinon, approbateurs de Jeanne, avaient été non seulement leurs collègues, mais l’élite de l’Université avant la révolution de 1418. L’approbation donnée à la 144Vénérable est l’approbation d’ignorants ou de mauvais catholiques ! Les événements avaient tellement justifié cette première approbation qu’une foule d’hommes éminents : Gerson, Gelu, Jean de Mâcon, la Chrétienté entière, étaient dans la stupeur des divines merveilles que l’on ne vit qu’une fois ; ce n’était là que l’approbation d’hommes ignorants ou de mauvais catholiques !
L’accusée avait souvent invoqué l’approbation de Poitiers, rappelé que le roi avait accepté son concours à la suite de l’approbation des clercs ; l’on ne daigne pas même discuter cette assertion. Tous ces approbateurs sont de mauvais catholiques ou des hommes ignorants, tous sont infectés du virus de cette femme. Il n’y a pas lieu de s’en étonner après ce qui a été dit de l’incommensurable superbe de la corporation : n’avait-elle pas dit, trente ans auparavant, qu’elle était ce que Daniel était à Babylone, ce qu’étaient les Machabées devant Antiochus (p. 28) ? N’allait-on pas la voir s’attacher au pseudo-Félix, sa créature, lorsque toute la Chrétienté suivait Eugène IV ?
Saint Ambroise avait dit : Là où est Pierre, là est l’Église ; l’Université de Paris disait : Là où je suis, là est l’Église. On a vu qu’elle l’avait affirmé en propres termes, et par ses actes, depuis qu’elle s’était ralliée au pseudo-Clément ; elle l’a dit dans la condamnation de Jeanne d’Arc. La Vénérable en a appelé au Pape plus souvent et plus énergiquement que ne le porte le procès-verbal ; mais en se tenant même à l’instrument, c’est bien explicite dans la scène du cimetière Saint-Ouen. Quand elle rappelle et renouvelle cet appel, que lui est-il répondu ? Cela ne suffit pas, le Pape est trop loin ; il faut que vous vous soumettiez à l’Église, c’est-à-dire que vous teniez ce que les clercs et gens en ce connaissant ont déterminé de vos dits et de vos faits.
Mais qui donc avait condamné ses dits et ses faits ? La seule Université de Paris ; partout ailleurs, ils étaient un objet d’admiration et d’édification ; ce qui fait dire à cette même Université que tout l’Occident est infecté du virus de cette femme. L’Université seule est exempte de ce virus. Ce n’est pas l’autorité du Pape seulement que l’Université de Paris foule aux pieds une fois de plus ; c’est l’autorité de tout ce qui ne marche pas avec elle, c’est-à-dire, d’après son aveu, de presque tout l’Occident, et d’après la lettre à la Chrétienté déjà citée, d’après Bréhal, de l’univers connu.
De là le piège infernal tendu à la simplicité de la jeune fille : soumettez-vous à l’Église. Si elle accepte, la réponse est toute prête : l’Église vous condamne à abjurer votre mission, à avouer que vous êtes suscitée par l’enfer ; vous refusez, nous vous condamnons comme rebelle à l’Église. Toutes ces exhortations dites caritatives, de se soumettre à l’Église, n’ont pas d’autre but que de lui faire accepter les abominables 145jugements portés par l’Université de Paris sur ses actes et ses paroles.
Que pouvait répondre l’ignorante jeune fille ? Leur faire une leçon de théologie ? Leur dire en termes exprès : Vous n’êtes pas l’Église ; leur expliquer ce qu’était l’Église ? En eût-elle été capable, elle aurait dû s’en abstenir pour éviter de ne pas passer pour pédante aux yeux mêmes de la postérité, et pour ne pas courir au-devant d’une condamnation certaine. On lui eût fait la réponse des pharisiens à l’aveugle-né : Tu es couverte de péché et c’est toi qui nous en remontres !
Mais tandis que les pharisiens s’étaient contentés d’expulser l’aveugle-né, les maîtres parisiens auraient, de ce chef, abandonné Jeanne au bras séculier. Pour leur avoir dit qu’ils n’étaient pas l’Église, le pseudo-Benoît XIII, pour eux Pape légitimement élu, fut déclaré schismatique et hérétique. S’il ne fut pas traité en conséquence, c’est qu’ils ne purent pas le faire appréhender ; la lettre de l’Université de Toulouse fut brûlée, et les peines les plus sévères portées contre ceux qui en seraient trouvés détenteurs ; des menaces de déposition furent proférées contre Alexandre V à la suite de sa bulle en faveur des Réguliers ; les maîtres parisiens contribuèrent immensément à la déposition de Jean XXIII ; c’étaient pourtant des papes reconnus par eux comme légitiment élus ; ils allaient travailler à la prétendue déposition d’Eugène IV, et soutenir, à l’encontre de la Chrétienté, le pseudo-Félix V.
Mais si Jeanne ne leur a pas donné cette leçon de théologie en termes formels, elle leur a dit indirectement qu’ils n’étaient pas l’Église, comme ils s’en vantaient. Rien de plus orthodoxe que ses réponses sur sa soumission à l’Église. Elles sont pleinement justifiées dans le volume de la Martyre [Vraie Jeanne d’Arc, V]. Qu’il suffise de dire, en attendant d’y toucher de nouveau, qu’elle a paru particulièrement inspirée sur ce point au chancelier Robert Ciboule307, aux évêques Martin Berruyer308, Thomas Basin309, à Bréhal310.
§2 Elle faisait un nouveau droit canon qu’elle a appliqué à la Vénérable, et à Eugène IV
Le droit canon porte le nom de droit pontifical ; l’Université, déplaçant le centre de gravité de l’Église, crée par suite un droit canon spécial qu’on aurait pu appeler le droit canon parisien. C’est ainsi que pour faire cesser le schisme, elle s’obstine à n’admettre que la cession des deux pontifes rivaux ; moyen, nous a dit Boniface Ferrier, universellement réprouvé, comme nullement canonique, très périlleux pour l’avenir, injuste envers celui qui avait le bon droit pour lui, moyen vigoureusement 146réfuté par l’Université d’Oxford dans sa lettre de 1396311, elle veut refondre la constitution de l’Église sur le modèle de sa propre constitution ; d’où les votes par nation à Constance et à Sienne, par congrégation à Bâle. Elle assimile le Pape à son recteur. D’après elle, le Pape tient ses pouvoirs de l’Église, comme le recteur les tient de l’Université. Les cardinaux sont pour suppléer l’Église.
Ce n’est pas le seul point par lequel elle justifie ce que Boniface Ferrier écrivait d’elle en 1411. L’Université de Paris, disait-il, a un pouvoir autrement grand que celui des évêques ; elle a le pouvoir de changer les Écritures. D’après l’Écriture le droit de gouverner l’Église revient au Pape et aux évêques. D’après l’Université de Paris il revient aux clercs en ce connaissant ; et ces clercs en ce connaissant, ce sont les maîtres de Paris. Question de droit et question de fait, deux dogmes entièrement nouveaux.
Elle en fait l’application à la Vénérable, lorsqu’elle s’avise de condamner celle qu’avaient approuvée l’archevêque de Reims, les évêques de Poitiers, de Séez, l’inquisiteur du midi de la France. Tout cela est non avenu, ne compte pas, ne mérite pas d’être mentionné ; elle déclare hautement que c’est l’évêque de Beauvais, un simple suffragant de Reims, qui a le droit et le devoir de condamner celle qui a de si hautes approbations ; c’est-à-dire, comme le prouve toute la conduite du procès, d’authentiquer, d’appliquer les décisions qu’elle a rendues.
Le droit canon veut qu’on défère au Saint-Siège les questions ardues, les questions litigieuses ; non seulement l’appel de la Vénérable est dédaigné, mais manifestement, la lettre rogue de l’Université au Pape, au sujet de la Pucelle, est pour appuyer la lettre par laquelle le gouvernement anglais fait appel à tout ce qui relève de lui, même à ses alliés, pour que le Pape n’intervienne pas dans la cause pour l’examiner de nouveau.
Le droit canon, ou même le simple droit naturel, ne veut pas que l’on soit juge et partie. L’Université de Paris, telle que l’avait faite la révolution de 1418, était, comme on l’a vu, partie au plus haut degré dans la question de l’origine de la mission de la Pucelle. Elle s’en constitue le juge unique, malgré la demande de l’accusée, qui a requis qu’on adjoignît au procès un égal nombre d’assesseurs de son parti.
Le rapport entre les maximes subversives de la constitution de l’Église, professées par l’Université 147de Paris, et la condamnation de la Pucelle est on ne peut plus étroit : en condamnant au nom du Ciel le parti que l’Université de Paris, telle que l’avait faite le triomphe bourguignon de 1418, avait voulu faire triompher, imposer à la France par la prédication, les manifestes de toute sorte, elle condamnait la prétention que cette même Université affichait d’être comme la raison suprême qui détermine ce qui est vrai et faux, juste et injuste, d’être la directrice de l’Église, l’Église elle-même dans ce qu’elle compte de plus élevé. Au lieu d’accepter la leçon, les maîtres parisiens, comme les pharisiens de Jérusalem vis-à-vis du Prophète de Nazareth, ont condamné la Pucelle en vertu de la suprématie qu’ils s’attribuaient. Ils ont prétendu être l’Église, alors qu’ils en étaient les destructeurs, si sa destruction était possible : ils ont méprisé le jugement du reste de l’Église, comme ils l’avaient fait dans les événements qui ont été rappelés, comme ils allaient le faire dans le brigandage de Bâle, qui fut surtout l’œuvre de l’Université de Paris.
§3 Les meneurs sont les mêmes des deux côtés
Il y a plus : les principaux acteurs dans les deux brigandages sont les mêmes, et ici nous devons discuter les assertions des auteurs du Cartulaire qui, dans la guerre au Saint-Siège, mettent sur le même pied les bourreaux et les approbateurs de la Pucelle.
148Chapitre 6 Différence profonde au point de vue du schisme entre les approbateurs et les persécuteurs de la Pucelle
Texte du Cartulaire
L’on ne peut pas établir que l’Université fût alors (1431), plus schismatique que Charles VII pour qui combattait Jeanne ; au contraire, elle le devint après le transfert du concile de Bâle à Ferrare, c’est-à-dire à l’époque ou l’Université revenue au parti de Charles VII n’aurait pas condamné la Pucelle.
En vérité quel rapport peut-on établir entre le procès et le prétendu schisme des professeurs, surtout quand la plupart des examinateurs de Chinon et de Poitiers, défenseurs de Jeanne, comme généralement les partisans de Charles VII, ne se sont pas gênés pour soutenir à la date même de la condamnation, les doctrines professées par les maîtres de Paris au sujet du Pape et du Concile ? Gérard Machet, confesseur du roi, le plus doux des hommes de ce temps, conserva toute sa vie la conviction de la suprématie des conciles. On doit dire la même chose de Jean Gerson. Jean Juvénal des Ursins, qui présida en 1455 le procès de réhabilitation, resta toujours un acharné gallican, persuadé que le roi pouvait convoquer des conciles nationaux et imposer à ses sujets des lois sur les matières ecclésiastiques.
Ainsi parlent les auteurs du Cartulaire. Il a déjà été répondu à l’assertion d’après laquelle l’assemblée de Bâle ne serait devenue schismatique qu’à partir du décret de translation à Ferrare en 1437. Eugène IV nous a 149dit que les hommes de Bâle versèrent dans le schisme dès les premières sessions, que leurs décrets, comme il est manifeste, furent une série d’attentats contre le pouvoir conféré par le Christ à ses Vicaires. Dans les débuts, l’assemblée se composait presque exclusivement des maîtres, des nourrissons, des suppôts de la célèbre école parisienne. Ils furent toujours les meneurs, mais dans les commencements, ils furent le nombre. Tout se fit d’après les faux principes émis, soutenus dans son sein. Nous avons entendu Boniface Ferrier affirmer dès 1412 que la foi de l’Église périssait, et que l’erreur devenait toujours plus envahissante. Ce n’était pas ce qui s’était passé à Constance et à Sienne qui pouvait arrêter sa marche.
Le parti pris avec lequel, avant tout examen, l’Université de Paris flétrit comme un composé de scélératesse la Fille de Dieu, montra avec quelle barbare opiniâtreté elle était attachée au privilège d’inerrance qu’elle s’attribuait ; les faux principes, les procédés auxquels elle eut recours pour la condamner comme telle, montrent ce qu’ils préparaient à l’Église de Dieu, à quelles tyrannies barbares ils vouaient les consciences chrétiennes.
Mais, disent nos contradicteurs, Charles VII, et les approbateurs de Jeanne à Chinon et à Poitiers, avaient sur la constitution de l’Église les mêmes idées fausses que ceux qui furent ses bourreaux ; ils étaient imbus des mêmes principes schismatiques. Il n’y a donc aucun rapport entre la condamnation de la Vénérable et les fausses doctrines des maîtres persécuteurs.
I
§1 Les idées fausses des approbateurs de Jeanne sur la constitution de l’Église ne pouvaient en rien influer sur leur jugement
En vérité, l’objection nous étonne. Admettons un moment ce que nous allons contester, que Charles VII et les approbateurs de la Pucelle fussent aussi travaillés de la fièvre de schisme que les maîtres parisiens ; ils n’avaient aucun intérêt, aucune raison de faire usage de leurs faux principes dans le jugement qu’ils furent appelés à porter sur la jeune fille, qui se présentait comme le secours de Dieu. Ils étaient dès lors dans l’état où se trouvèrent les persécuteurs après leur ralliement à Charles VII, et l’on nous dit justement qu’alors ils se seraient bien gardés de la condamner. Pourquoi ? Parce que la mission divine de la Pucelle n’aurait plus été en opposition avec le parti auquel ils avaient fini par se rallier. Les approbateurs de la première heure n’avaient qu’à examiner les signes que la Vierge lorraine donnait qu’elle était le secours de Dieu. Le Ciel intervenant 150par le miracle en faveur du parti auquel ils étaient dévoués, non seulement il n’y avait là rien qui pût les offusquer, ils n’avaient qu’un péril à redouter, celui de croire trop aisément à tant d’honneur et de bonheur, et de devenir par une fausse crédulité la fable des contemporains et de la postérité.
C’est le péril que Jacques Gelu signalait à Charles VII, à la première nouvelle de l’arrivée de la merveilleuse jeune fille312. Voilà pourquoi, comme le dit Gerson, elle fut longtemps, profondément examinée, et par beaucoup313. Les idées des interrogateurs sur la constitution de l’Église, sur l’hégémonie, l’inerrance de l’Université de Paris, n’avaient pas à intervenir dans cet examen.
§2 Ils étaient beaucoup moins schismatiques que les persécuteurs
Nous allons dire que flétris, ainsi que nous l’avons vu, par leurs collègues de Paris, ils ne devaient plus attribuer à l’Université anglo-bourguignonne l’hégémonie dans l’Église qu’elle revendiquait. Les approbateurs de Chinon et de Poitiers, dans le jugement à porter sur la Vénérable, étaient donc dans un état d’esprit entièrement contraire à celui des persécuteurs et des bourreaux. La grandeur même du bienfait devait tenir les premiers en méfiance, tandis que la flétrissure imprimée aux seconds les aveuglait au point de ne pas leur permettre un examen digne de ce nom. L’examen n’eut lieu qu’avec le parti bien arrêté de déclarer Jeanne coupable. Mais est-il vrai que les approbateurs fussent, à l’égal des bourreaux, travaillés de la fièvre du schisme ? Examinons les faits.
II
§1 Combien Charles VII fut moins schismatique que l’Université
Un fait est patent. Parmi les approbateurs, aucun, à notre connaissance du moins, n’a adhéré à l’antipape de Ripailles, au pseudo-Félix. Le vrai Pape, Eugène IV, a compté parmi eux d’ardents défenseurs ; au contraire, l’Université en corps s’est prononcée pour l’antipape ; et dans l’Université ce sont les plus acharnés contre la Pucelle qui se sont montrés les plus acharnés contre Eugène IV, qui ont été les plus ardents à pousser les choses à l’extrême.
On a vu plus haut l’épouvantable aveu fait par Piccolomini :
Nous avons tous la religion de nos princes… Ce n’est pas seulement le Pape que nous renoncerions sous leur pression, c’est le Christ lui-même.
L’Université de Paris suivait les princes quand ils marchaient à l’encontre des 151privilèges du Pape ; elle les y poussait ; elle résistait quand ils voulaient la ramener à l’obéissance au Pape.
Elle a été sous la domination du roi d’Angleterre jusqu’au recouvrement de Paris. Tandis qu’elle se donnait des mouvements infinis pour l’ouverture de cette assemblée si justement redoutée par Martin V, transférée à Bologne par Eugène IV, le gouvernement anglais, dont Cauchon était un des conseillers les plus influents, n’envoyait ses ambassadeurs que trois ans après l’ouverture ; il s’éleva avec vigueur contre la manière dont les choses s’y passaient314 ; il adhéra au concile de Florence, et protesta énergiquement contre les immenses persécutions, les injures dont Eugène IV était la victime de la part de quelques fils de perdition315.
Les rois ne sont pas théologiens de leur métier. Quand Charles VII venait à l’âge de raison, trois contendants se disputaient la tiare. N’est-ce pas une excuse pour lui, d’avoir avalé quelque chose du poison que les maîtres attitrés du savoir versaient dans les eaux de la doctrine, qu’ils avaient mission de conserver dans leur limpidité ? Les grands coupables sont ces maîtres eux-mêmes. Charles VII a eu le grand tort d’édicter et de maintenir, malgré les protestations des Papes, la trop fameuse Pragmatique Sanction ; il n’adhéra pas au concile de Ferrare-Florence, et défendit aux évêques de ses États, qui étaient loin alors d’embrasser la France actuelle, de paraître au concile. Nous n’entendons certes pas justifier de pareils actes, et cependant il fut loin de manifester les dispositions schismatiques de l’Université de Paris.
Ni lui, ni ses théologiens, ne se donnèrent les mouvements infinis de l’Alma Mater, pour empêcher d’expirer dans le vide une assemblée dont les papes redoutaient si justement la funeste issue. L’ouverture était censée faite depuis près d’un an, lorsqu’à la suite d’une assemblée d’évêques tenue à Bourges, le 29 janvier 1432, Charles VII se décide à envoyer des ambassadeurs. Nous avons remarqué le contraste frappant qui existe entre la lettre des évêques aux Basiléens, et la lettre écrite en même temps par l’Université aux mêmes hommes. Les conseils des évêques sont des conseils de pacification ; les lettres de l’Université, emportées et violentes, poussent à la rupture. Le contraste est encore plus saillant, quand on rapproche de ces dernières les lettres de Charles VII. Nous n’en citerons que cette phrase :
Nous vous supplions par les entrailles de la miséricorde et de la charité de Jésus-Christ de ne point tant molester Notre Saint-Père le Pape, de peur que ne soit engendré un schisme pestilentiel et digne d’horreur. Nous frémissons 152au souvenir de la cruelle division qui a régné si longtemps, et qui n’a été apaisée qu’au prix de tant de peines316.
L’Université ne ressentait pas de ces craintes et de ces frémissements ; dès les premières sessions elle poussa à un schisme manifeste. Le Pape n’est pas le maître d’aliéner les prérogatives divinement conférées à celui qui, dans le plan divin, est le fondement visible de l’Église. Elles étaient anéanties, s’il eût accepté les décrets rendus avant la translation à Ferrare. C’est du sein de l’Université de Paris qu’étaient sorties ces idées anarchiques ; c’est sous son influence, par ses délégués, par ses suppôts, qu’elles étaient surtout soutenues, que les conséquences les plus extrêmes en furent tirées, lorsque la tourbe basiléenne osa bien tenter de substituer le ridicule Savoyard au très digne Eugène IV.
Peuples et princes furent plus catholiques que l’Alma Mater. Nous avons entendu le président de la tartaréenne assemblée déclarer qu’aucun prince ne reconnaissait la valeur des décrets de Bâle, Piccolomini écrire que tous au fond suivaient Eugène IV. Le sens chrétien faisait reculer les princes, dont les doctrines parisiennes avaient altéré le catholicisme, devant les conséquences extrêmes que ne craignaient pas de tirer les cervelles échauffées des maîtres parisiens. Tel fut Charles VII. Jamais il ne voulut voir dans le pseudo-Félix d’autre personnage que son cousin de Savoie, et son récent historien a pu écrire de lui :
Charles VII ne cessa de s’employer à prévenir le schisme, et à retenir dans l’obédience du Pape ceux des grands du royaume qui voulaient s’en écarter317.
Il força, non sans résistance, l’Université à plier, et par là, enleva à l’antipape son principal appui. Il s’employa activement à amener cet antipape à déposer sa tiare usurpée, et mérita par là les plus magnifiques éloges du successeur d’Eugène IV, de Nicolas V. Il eut, nous le répétons, le grand tort d’édicter la Pragmatique Sanction. L’Université n’est-elle pas ici encore plus coupable que le monarque ? Que sont les dispositions de cet acte néfaste, sinon le résidu des doctrines des maîtres parisiens ? Il faut lui savoir gré, à la suite d’Eugène IV et de Nicolas V, de s’être arrêté devant le précipice où voulaient l’entraîner les prétendus dépositaires du savoir.
Non, Charles VII ne fut pas, à l’égal de la grande ennemie de Jeanne d’Arc, pris de la fièvre du schisme ; il fut retenu probablement par les théologiens de son entourage. Ce sont les approbateurs de Jeanne, et ici encore, la différence est grande entre les approbateurs et les persécuteurs de la Vénérable.
153III
§1 Les persécuteurs Évérardi, Lami, Sabrevois, Canivet, Courcelles, Beaupère, Loyseleur, Philibert de Montjeu, boutefeux de Bâle, soutiens de l’antipape
Le premier persécuteur de Jeanne, nous l’avons montré plus haut (p. 18-19), c’est Évérardi. On a vu combien était significative sa présence à Rouen le jour même de l’ouverture du concile de Bâle. Il fallait que le désir de voir succomber celle dont le premier il s’était porté l’accusateur violent, surpassât celui de voir commencer l’assemblée pour laquelle l’Université s’adressait à toutes les puissances de la Chrétienté. En mettant Évérardi en tête de la liste de ses envoyés, l’Université disait assez combien elle comptait sur ses dispositions bien connues, pour réduire à un vain simulacre les privilèges de la Chaire Apostolique. Il a été observé qu’elle ne fut pas trompée. Évérardi fut l’initiateur de la schismatique assemblée, comme il l’avait été des poursuites contre la Libératrice. Il fut persévérant dans la déviation, puisque en 1444, il était encore un des tenants du pseudo-Félix.
Il fallait bien que ses sentiments de haine contre la Pucelle fussent partagés par ses collègues d’ambassade, pour qu’ils aient opté de laisser s’ouvrir le concile sans aucun représentant de l’Université, plutôt que de ne pas se montrer à Rouen. Ils ne pouvaient pas ignorer quel discrédit une pareille absence jetterait sur le concile. Denys Sabrevois, nous l’avons observé, avait devancé à Rouen ses collègues d’ambassade à Bâle ; il assista à la séance du 24 février, et à celles qui suivirent, jusqu’à ce qu’il se retirât avec Évérardi, Lami et Canivet. Sabrevois joua un tel rôle dans la guerre au Saint-Siège, que l’antipape en fit son maître du Sacré-Palais, charge qui emportait la surveillance de la doctrine.
Premier promoteur du concile, Nicolas Lami pousse à toutes les mesures contre Eugène IV. Il est, avons-nous dit, le d’Estivet du procès fait à l’éminent pontife. Ce qu’il débitait sur la Vénérable fit revenir le savant Dominicain Nider sur les sentiments favorables qu’il avait conçus d’abord envers la sainte fille, d’accord en cela avec tous les États de la Chrétienté, que la miraculeuse carrière jetait dans la stupeur, ainsi qu’il s’exprime : stupebant omnia regna Christianitatis. Il ne doit pas être le seul qui ait subi pareille influence. Les récits des maîtres parisiens à Bâle ont dû contribuer beaucoup à obscurcir la divine mission, et à ralentir l’universel enthousiasme pour la fille d’élection.
Canivet, qui était à Rouen avec Évérardi et Lami, fut aussi un des boutefeux de la guerre au Pape. Lorsque le courageux de Prato lisait la bulle de la translation à Bologne, Canivet se leva et courut fermer les 154portes du monastère où se tenait le concile, afin que l’on pût mettre la main sur le courageux envoyé pontifical, qui par le fait subit une prison de 104 jours, heureux d’en être quitte à si bon marché. Dix ans après, en 1442, Canivet venait de Bâle à Paris exhorter l’Université à composer, comme les autres universités (de l’Allemagne) des traités sur le schisme, qu’il dit justement déplorable, mais dont il est un des auteurs. Il dit à ce propos que l’Université de Paris est sage entre toutes, et qu’elle passe pour la maîtresse et la directrice des autres Universités318. Ce n’était pas l’envie qui manquait à l’Alma Mater, mais la main de Charles VII la tenait en respect. Si l’Université ne composa pas de ces traités qu’elle avouât comme son œuvre, du Boulay en cite plusieurs dus à ses suppôts.
On a vu que le grand meneur de Bâle, Courcelles, avait été, d’après Quicherat, le bras droit de Cauchon à Rouen.
Beaupère, le haineux tortionnaire de la Martyre, fut un des agents actifs du conciliabule de Bâle, et mit au service de l’antipape le crédit dont il jouissait.
Le Judas Iscariote de la Martyre, Loyseleur, fut délégué à Bâle par le chapitre de Rouen. Le chapitre, sous l’influence du gouvernement anglais, révoqua sa commission lors de la translation à Ferrare. Loyseleur n’en tint aucun compte. On le trouve membre d’une ambassade envoyée à Mayence par les révoltés, pour entraîner la diète allemande à leur suite. Il mourut de mort subite dans son état de rébellion, à Bâle même, l’on ne sait pas l’année.
De tous les avis transmis à Cauchon, à la suite de sa consultation du clergé normand, aucun n’est plus âpre, plus excessif, que celui de l’évêque de Coutances, Philibert de Montjeu. Il est le premier ou le second des évêques qui se rendirent à Bâle, et il y joua un des premiers rôles, puisque Julien Cesarini, à la suite de la translation à Bologne, c’est-à-dire après la première session, ayant refusé de présider, ce fut Philibert de Montjeu qui présida à sa place les quatre ou cinq sessions suivantes, dans lesquelles la guerre fut si ouvertement déclarée à Eugène et au Saint-Siège. À la suite d’une peste violente qui se déchaîna à Bâle après la prétendue déposition d’Eugène, et emporta nombre de rebelles, Courcelles prononça l’oraison funèbre des morts dans le prétendu concile. Il cite l’évêque de Coutances parmi ces morts, ainsi que l’abbé de Vézelay et d’autres encore.
Tous ces ennemis déclarés de Jeanne le furent d’Eugène IV et du Saint-Siège. 155Ils marquent dans le double brigandage. Tous ont prononcé contre le Vicaire de Jésus-Christ une sentence sur plusieurs points identique à celle qui fut prononcée contre la Vénérable. La conclusion finale était la même, puisque à Bâle l’on osa bien libeller que le digne pontife devait être puni de la peine des hérétiques ; mais loin de trouver le bras séculier disposé à exécuter la sentence parricide, un cri d’horreur accueillit l’attentat de ces nouveaux Coré, Dathan et Abiron.
§2 Les approbateurs sont fidèles à Eugène, quelques-uns ses défenseurs : Pierre de Versailles, Regnault de Chartres, etc. Machet, Gerson, Jacques Gelu
Non seulement l’on ne peut rien imputer de semblable aux approbateurs de la Pucelle, mais le Vicaire de Jésus-Christ a trouvé parmi eux d’ardents défenseurs. Tel fut Pierre de Versailles. Il était en particulière réputation de savoir, comme le prouve la manière dont les témoins mentionnent son approbation. Il était alors abbé de Talmont, et devint dans la suite successivement évêque de Digne et de Meaux. Ce fut un des grands défenseurs de l’orthodoxie, un des appuis d’Eugène IV, qui l’envoya à Constantinople décider l’empereur à monter sur les galères pontificales, au lieu de celles des Basiléens, qui faisaient d’incroyables efforts pour l’attirer à eux.
Nous avons vu comment le président de l’assemblée de Poitiers, Regnault de Chartres, intervint en 1441 au sein de l’Université pour la contraindre de se détacher de l’antipape. Il n’y réussit pas, mais, dit Jean de Ségovie dans l’histoire qu’il nous a laissée de l’assemblée où il fut le le second de Courcelles, le chancelier intima sa défense en termes si menaçants, qu’aucun des greffiers n’osa rendre compte de l’opposition conçue en termes équivoques, délibérée par les schismatiques319.
Le confesseur de la reine, Raphanel, plus tard évêque de Senlis, était trop saint pour ne pas avoir vis-à-vis du Saint-Siège les sentiments de son frère en religion, le Franciscain Élie Bourdeilles, mort lui aussi en odeur de sainteté, cardinal et archevêque de Tours, après avoir été tout jeune encore évêque de Périgueux.
Les trois Frères Prêcheurs, Aymeric, Seguin et Turelure, approbateurs de Jeanne à Poitiers, marchaient-ils à la suite de saint Antonin, de Turrecremata, Jérôme de Florence et des autres défenseurs de la Chaire apostolique fournis par l’ordre de Saint-Dominique, ou faisaient-ils cause commune avec le schismatique Jean de Raguse ? Tant que l’on ne fournira pas une preuve contraire, rien n’autorise à soupçonner leur orthodoxie.
Si Mathieu Ménage fut envoyé à Rome par les Basiléens pour signifier 156à Eugène IV la suppression des annates, on le trouve au concile de Florence ; ce qui suppose qu’il n’a pas suivi les révoltés jusqu’au bout.
Jordan Morin fut délégué à Bâle par Charles VII. L’analyse de l’un de ses discours, donnée par Jean de Ségovie, le montre partisan de la suprématie du concile ; mais donnait-il le nom de concile à ce que l’Université appelait de ce nom ? Nous ne saurions le dire. Il n’aurait pas pu adhérer au pseudo-Félix, sans se mettre en opposition avec le prince dont il était le délégué.
Les auteurs du Cartulaire réputent Gérard Machet, le confesseur du roi, l’homme le plus doux de son temps, et l’on nous promet l’édition de ses lettres que l’on trouve à la Bibliothèque Nationale320. La connaissance que nous en avons prise nous le ferait plutôt juger comme un esprit indécis, un de ces caractères amis du repos et de la tranquillité qui veulent concilier l’inconciliable. Il a dû être l’inspirateur de la politique ecclésiastique de son royal pénitent. On voit qu’il tient à la Pragmatique Sanction comme à une œuvre personnelle. Grand partisan des conciles, il est cependant contraint d’avouer que celui de Bâle se transperce de son propre glaive, est un objet de dérision, et discrédite ces saintes assemblées. Le pseudo-Félix fut pour Machet un antipape, puisqu’il l’appelle avec affectation du nom d’Amédée dans une lettre où il le félicite de son retour à la santé ; et cependant il l’exhorte à arracher, à bâtir, à planter, comme s’il était le vrai pape, et comme si la première chose à arracher, ce n’était pas le schisme dont ledit Amédée était l’auteur. Le pseudo-Félix créa Machet cardinal ; Machet n’en porta jamais les insignes ; mais il remercie avec effusion de l’honneur qui lui est fait.
Machet est un gémissant. Il gémit sur les désordres de l’Église ; ils étaient immenses ! Y en avait-il de plus grand que de voir des évêques, durant des épiscopats prolongés, ne pas mettre les pieds dans leurs diocèses ? Machet ne visita jamais son église de Castres, pas même lorsqu’en 1441 et 1442 il accompagna son pénitent dans le Midi. Ses lettres cependant témoignent qu’il cherchait à se faire suppléer par de bons administrateurs. Pourquoi, lui qui affecte tant de zèle pour la réforme, n’en faisait-il pas les titulaires de fonctions qu’il ne pouvait pas remplir ? Il aime peu les réguliers, est plein de préventions contre Rome, d’affection pour l’Université de Paris, dont il avoue la pleine décadence, et qu’il veut relever, mais avec des docteurs séculiers. C’est un élève, un admirateur, un dévot de Gerson. Il possède les doctrines du maître, ce semble d’une manière quelque peu passive, sans se demander si elles sont toujours bien cohérentes. Prêtre d’ailleurs régulier.
Les textes déjà produits montrent que pour Gerson la suprême autorité 157doctrinale, la directrice de l’Église, c’était l’Université de Paris. A-t-il conservé ces sentiments après qu’il en a été exilé, et que probablement il a été retranché de ses cadres ? Le chancelier et ses adhérents, les théologiens qui avaient suivi Charles VII, regardaient-ils toujours l’Université de Paris, telle que la fit la révolution de 1418, comme le soleil de la Chrétienté et du monde, la raison qui dicte ce qui est vrai et faux, ce qui est juste et ce qui est inique ? La conséquence serait qu’ils devaient s’estimer légitimement bannis de ses assemblées et rayés de ses registres, qu’ils adhéraient au parti de l’iniquité. Il n’est pas possible que les idées du chancelier et de ses partisans ne se soient profondément modifiées sur ce point. Durant les dix années que Gerson a vécu si saintement à Lyon, il a dû regretter les assertions si hyperboliques et si fausses qu’il a souvent émises dans ses discours, alors qu’il cherchait à manier la turbulente corporation. Ceci porterait à croire que, comme l’ont dit plusieurs auteurs, Gerson a modifié ses idées sur le concile et le Pape.
Ce que l’on peut affirmer, c’est que s’il avait vécu durant la tenue du conciliabule, il se serait opposé à la suite de ses innombrables et si profonds excès. Il n’aimait pas le schisme ; et il n’est pas téméraire de penser que son désir d’y mettre un terme a contribué à le faire jeter dans les graves erreurs doctrinales qui déparent ses écrits. Il se défend d’avoir jamais poussé à la double soustraction d’obéissance au pseudo-Benoît. Envoyé pour faire cesser la première, il parla en termes tels que, même avant ses écrits sur Petit, il devint suspect à plusieurs de ses collègues ; quant à la seconde, il protesta, ainsi qu’on l’a vu, qu’à ses yeux Benoît n’était ni hérétique ni schismatique, que ces qualifications convenaient à ceux qui les lui infligeaient ; s’il adhéra à cette seconde soustraction, ce fut pour ne pas se mettre en opposition avec le parti auquel la cour et l’Université s’étaient arrêtées. À combien plus forte raison ne se serait-il pas prêté à ce qu’on rompît avec un pape unique, accepté de tous comme vrai et légitime ?
Jacques Gelu mourut en 1433, en travaillant à réconcilier Eugène IV et l’assemblée, et mérita les éloges du pontife.
Les auteurs du Cartulaire semblent dire que l’erreur de l’Université consistait seulement en ce qu’elle mettait le concile au-dessus du Pape ; mais elle bouleversait l’idée même du concile par la manière dont elle le composait, demandait les votes, et par une infinité d’autres nouveautés, est-il dit dans la bulle Moyses.
D’après les auteurs du Cartulaire, Juvénal des Ursins, le président de la commission pontificale qui réhabilita la Vénérable, admettait que le roi pouvait convoquer un concile pour y traiter les matières de foi. Ce 158qu’il n’admettait certainement pas, c’étaient les exorbitantes prétentions de l’Université. Il suffit de voir comment il en parle dans son histoire de Charles VI.
Dans une note, ils répètent contre Juvénal des Ursins une inculpation mise en vogue par Quicherat. Dans un mémoire adressé aux États de Blois en 1433, parlant des faveurs départies par le Ciel à Charles VII, Juvénal des Ursins ne dit rien de la Pucelle. Voici le passage :
Il (le roi) est aimé de Dieu… Il n’y a aucun vice en iceluy. Regardez et advisez les merveilleuses choses que Dieu a faites pour lui ; comment il fut sauvé à Paris (le 29 mai 1418), la bataille de Beaugé, la délivrance des sièges mis par les ennemis à Orléans, Compiègne, Lagny, la forme et la manière de son sacre et recouvrement des parties du pays de par deçà, la mort merveilleuse du roi d’Angleterre (Henri V), du comte Salseberi et autres ennemis. Ces choses sont-elles advenues par les vaillances et vertus des nobles, par les prières des gens d’Église ? Je crois que non, et Dieu l’a fait, et a donné courage à petites compagnies de vaillants hommes à l’entreprendre et faire, à la requête et prière du roi.
Comment pouvait-il présenter comme merveilleuses la délivrance d’Orléans, la forme et la manière du sacre, les parties du pays de par deçà (au sud de la Seine et même au delà) recouvrées, sans que la pensée se portât sur la Vénérable ? Il n’y a pas jusqu’à la prière du roi, prière fort belle, dont la manifestation fut le signe donné au prince, qui ne puisse être regardée comme l’objet d’une allusion. Pourquoi n’a-t-il pas nommé la céleste envoyée ? Il ne le pouvait pas sans flétrir Cauchon, auquel il venait de succéder sur le siège de Beauvais, sans blesser l’Université, le duc de Bourgogne, et les Anglais, lorsque avaient lieu des pourparlers pour la paix, préliminaires du congrès d’Arras. Il aurait dû montrer que le désaveu de la mission attribué à la Martyre et colporté par toute la Chrétienté était sans fondement ; ce qu’il n’était pas encore en état d’établir. Il devait se contenter de cette assertion générale.
Une raison semblable explique que le nom de la Pucelle ne se trouve pas dans les lettres de Machet, qui cependant avait approuvé la sainte fille à Chinon. Machet voulait tout à la fois relever l’Université de la décadence si profonde dans laquelle elle était tombée, et l’attacher à Charles VII. Il fallait éviter de rappeler des souvenirs irritants, alors surtout qu’il était impossible de faire pleinement la lumière. Or cela n’était pas possible avant que le recouvrement de Rouen permît d’interroger les témoins de la passion et du martyre, et d’examiner de près le procès tout entier.
159IV
§1 Aveu des auteurs du Cartulaire
Les savants auteurs n’admettent-ils pas la solution que nous venons de donner quand ils écrivent :
Avant tout, il ne faut pas oublier que l’Université, malgré son autorité plus puissante que jamais, était de son aveu même en pleine décadence morale. Celui qui s’était efforcé de la diriger durant les dix-huit premières années du siècle, Jean Gerson, vivait à Lyon comme en exil. Parmi les autres, ceux qui avaient un peu de caractère s’étaient depuis 1418 réunis autour de Charles VII, ou enfuis ailleurs. Ceux qui demeuraient à Paris, fascinés la plupart par le duc de Bourgogne, avaient embrassé son parti, c’est-à-dire celui des Anglais, considérant leur roi légitime comme un ennemi du royaume.
La Pucelle paraissait donc devant des maîtres qui haussaient leurs prétentions avec leur décadence, pareils en cela à certains nobles ruinés de fortune et de mérites, qui n’en sont que plus exigeants dans leurs prétentions ; l’Université était décapitée de ses hommes les plus honorables. Ils avaient fui, ou s’étaient réunis autour de Charles VII. Ceux qui restaient, s’ils étaient le nombre et de beaucoup, n’étaient ni le savoir, ni l’intelligence ; c’était de tout point la médiocrité, la médiocrité infatuée des titres et des privilèges que des temps meilleurs avaient valus à la savante corporation, la médiocrité fascinée par un prince qui n’avait rien de fascinateur ; qui dans son délire n’avait pas hésité pour le venger à sacrifier l’existence même de la patrie. La jeune paysanne venait de la part du Ciel lui tenir un langage qui n’était pas sans ressemblance avec celui de saint Rémy à Clovis :
Brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé.
L’orgueil de la science, et spécialement de la science dévoyée, est plus irréductible que l’orgueil de la barbarie indomptée. Clovis et ses Francs courbèrent leurs têtes sous la main de saint Rémy ; les maîtres parisiens envoyèrent au bûcher la Vierge, qui, au nom de Dieu, leur demandait le désaveu de leur passé, la condamnation de l’œuvre à laquelle ils s’étaient tout entiers dévoués, pour laquelle beaucoup d’entre eux avaient souffert. Les savants auteurs ont parfaitement raison de dire que c’est pareille situation que, avant tout, il ne faut pas oublier. Nous allons plus loin, et nous disons que c’est l’unique raison du forfait dans lequel l’Université a le premier rôle. L’explication tout entière est là et pas ailleurs. Nos contradicteurs en présentent d’autres. Elles ont pour but non de justifier, mais de rendre moins odieuse la conduite de leur cliente ; l’inconvénient c’est qu’elles rabaissent injustement la Libératrice ; nous allons les discuter.
Notes
- [145]
Opera Gersonis, IV, col. 590 :
Filia regis tanquam clarus oculus in hoc regno posita dicitur, ut omnia facienda prævideat, et veluti custodia in alto posita ne ullum malum accidat ; et veluti imago Palladis in principali turri Trojanæ urbis ; quæ quidem imago si diu durasset, Troja interea non periisset. Universitas repræsentat-ne universum regnum ? imo vero totum mundum, in quantum adveniunt, aut advenire possunt, supposita ex toto mundo ut doctrinam sapientiamque acquirant. Ipsa est tanquam vigorosum seminarium totius corporis publici, ex quo nascuntur homines totius perfectionis.
- [146]
Opera Gersonis, IV, col. 625 :
Filia regis, humillima tua et benevolentissima soror, per dignativam adoptionem.
- [147]
Du Boulay, V, 267 :
Nihil quippe beatiores facit esse respublicas quam si eas studiosi regant.
- [148]
Cartulaire, IV, Introd., VI :
In politicis eventibus dirigendis Universitas vis actuosa fuit inter alias vires quæ in historia Franciæ numerantur.
- [149]
Le Religieux, I, 107. Aubriot s’évada et s’en fut vivre loin de Paris.
- [150]
Le Religieux, II, 13 ; cf. Auctarium, I, col. 666.
- [151]
Le Religieux, II, 39 ; Cartulaire, III, § 1602.
- [152]
Le Religieux, III, 746.
- [153]
Le Religieux, III, 185 ; Nicolas de Baye, I, 11 ; Crevier, III, 227.
- [154]
Le Religieux, III, 269.
- [155]
Le Religieux, III, 313.
- [156] Le Religieux, III, 315.
- [157]
Opera Gersonis, IV, col. 583-584.
- [158]
Le Religieux, III, 354.
- [159]
Journal de Nicolas de Baye, I, 161 et seq.
- [160]
Opera Gersonis, IV, col. 653.
- [161]
Tignonville fut mis à la tête de la Cour des comptes.
- [162]
Voir dans le Religieux, III, 729 et seq. ; la Geste des nobles, p. 114 et seq. ; dans Juvénal des Ursins, dans Du Boulay, V, les détails de cette révoltante affaire.
- [163]
Cartulaire, IV, § 1843-1844.
- [164]
Le factum est dans Monstrelet.
- [165]
Le Religieux, III, 767.
- [166]
Cartulaire, IV, § 1855.
- [167]
Le Religieux, IV, 439.
- [168]
Juvénal des Ursins, Histoire de Charles VI, édition Michaud, p. 467, 471.
- [169]
Le Religieux, IV, 551.
- [170]
Le Religieux, IV, 471.
- [171]
Monstrelet, II, 326.
- [172]
Cartulaire, IV, § 1955.
- [173]
Cartulaire, IV, § 1950.
- [174]
Nicolas de Baye, II, p. 112 ; Le Religieux, V, 41 et seq. ; Juvénal des Ursins, p. 483 ; Monstrelet, III, p. 8 et seq.
- [175]
On lit à la page 381 du Journal (édition Tuetey) :
Nous étions (au collège de Navarre) plus de cinquante des plus parfaits clercs de l’Université, et plus de trois mille autres clercs.
Par des inductions qui ont paru convaincantes à M. de Beaucourt et à M. Fournier, M. Tuetey a cru pouvoir établir que ce parfait clerc était Jean Chuffart, chancelier de l’Université après Gerson. Le R. P. Denifle combat ce sentiment ; il affirme plus qu’il ne le démontre que les raisons de M. Tuetey ne prouvent pas. Ainsi l’auteur du Journal donne sur le siège de Meaux, où Chuffart fut envoyé, des détails que l’on ne trouve que chez lui. Quand le Révérend Père dit qu’un chancelier aurait connu ce qui advint au héros de la séance du collège de Navarre, Fernand de Cordoue, on doit dire la même chose du parfait clerc, quel qu’il soit. Personne dans l’Université n’ignora qu’il fut mis en prison. Pourquoi n’appellerait-on pas l’auteur du Journal, le Parfait Clerc ? Il est important que l’on sache que le Journal est d’un suppôt éminent de l’Alma Mater, et non d’un bourgeois.
- [176]
Gestes des nobles, p. 148 ; Auctarium, II, 154.
- [177]
Juvénal des Ursins, p. 486.
- [178]
Le Religieux, V, 171.
- [179]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris.
- [180]
Opera Gersonis, IV, col. 657 et seq.
- [181]
Cartulaire, IV, §, 1889-1890.
- [182]
Le Religieux, V, 185 et seq.
- [183]
Le Religieux, V, 197 et seq.
- [184]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, p. 46.
- [185]
Le Religieux, V, 165, 211 et seq.
- [186]
Opera Gersonis, IV, col. 677.
- [187]
Opera Gersonis, V, col. 52-53.
- [188]
Cartulaire, IV, § 1992.
- [189]
Opera Gersonis, V, col. 372 et seq.
- [190]
Opera Gersonis, V, col. 377.
- [191]
Le Religieux, V, 233.
- [192]
Le Religieux, V, 241 et seq. ; Nicolas de Baye, II, 167-168.
- [193]
Auctarium, II, col. 160-165.
- [194]
Le Religieux, V, p. 249 et seq. ; Nicolas de Baye, II, 167.
- [195]
Auctarium, II, col. 163-166.
- [196]
Auctarium, II, col. 164 ; Le Religieux, V, 222.
- [197]
Opera Gersonis, V, 323 ; Le Religieux, V, 274 et seq.
- [198]
Opera Gersonis, V, 320-324 ; Le Religieux, V, 227.
- [199]
Auctarium, II, col. 169-173.
- [200]
Le Religieux, V, 355.
- [201]
Le Religieux, V, 363.
- [202]
Opera Gersonis, V, 333-338.
- [203]
Opera Gersonis, V, 337.
Notat absurditatem et improbabilitatem, ne dicamus impossibilitatem, verbi mendicantium.
- [204]
Opera Gersonis, V, 339.
Lignum fidei saluberrimæ, quæ inde gignitur, nutritur, defenditur, roboratur.
- [205]
Opera Gersonis, V, 339.
Certitudinem ab ipso concilio fidei Parisiis existenti postulare nec puduit, nec piguit.
- [206]
Monstrelet, III, 268.
- [207]
Opera Gersonis, V, 333.
- [208]
Concilium Constantiense, sessio XVI :
Quilibet tyrannus potest et debet licite et meritorie occidi per quemcumque vassallum suum vel subditum, etiam per clancularias insiditias, et subtiles blanditias vel adulationes, non obstante quocumque præstito juramento, seu confœderatione factis cum eo, non exspectata sententia vel mandato cujuscumque judicis.
Par tyran il faut entendre celui qui machine de supplanter son souverain légitime.
- [209]
Opera Gersonis, V, col. 585, 748 et passim.
- [210]
Juvénal des Ursins, p. 529.
- [211]
Opera Gersonis, V, 514.
- [212]
Opera Gersonis, V, 507.
- [213]
Opera Gersonis, V, col. 543 et seq.
- [214]
Juvénal des Ursins, p. 527-528 ; Monstrelet, III, 368.
- [215]
Juvénal des Ursins, p. 526.
- [216]
Le Religieux, VI, 7.
- [217]
Opera Gersonis, V, col. 676.
- [218]
Le Religieux, VI, 85.
- [219]
Le Religieux, VI, 157.
- [220]
Les auteurs du Cartulaire (IV, § 2116, note 4) font de Robert le Maçon le chancelier de France, cinq mois après le 29 mai 1418, en pleine domination bourguignonne. Quoique l’assertion soit aussi erronée que possible, je ne l’accompagnerai pas d’une réflexion du genre de celle que me vaut la conjecture par laquelle j’avais supposé, qu’en l’absence forcée de Gerson, les fonctions de chancelier avaient dû être remplies par Chuffart, son successeur. Je ne veux qu’acquitter le prix de la leçon.
- [221]
Monstrelet, cité dans la Paysanne et l’Inspirée (Vraie Jeanne d’Arc, II), y compte à tort les évêques de Saintes et de Bayeux.
- [222]
Vraie Jeanne d’Arc, II, 28.
- [223]
Auctarium, II, col. 246, note 6.
- [224]
Auctarium, II, col. 248, note 7 ; Le Religieux, VI, 235.
- [225]
Juvénal des Ursins, p. 513.
- [226]
Gestes des nobles, p. 173.
- [227]
Cartulaire, IV, § 2107.
- [228]
Monstrelet, IV, p. 117 ; Cartulaire, IV, § 2117.
- [229]
Cartulaire, IV, § 2108 :
Una cum Ecclesia Dei semper adversitatem atque prosperitatem habet.
- [230]
Ordonnances, X, p. 471 ; Du Boulay, p. 335-341.
- [231]
Ordonnances, X, p. 487 ; Cartulaire, IV, § 2116.
- [232]
Cartulaire, IV, § 2120.
- [233]
Ordonnances, t. X, p. 487, t. XI.
- [234]
Le Religieux, VI, 374 :
Populus Parisiensis, quasi furiis diabolicis agitatus.
- [235]
Vraie Jeanne d’Arc, II, 492.
- [236]
Auctarium, II, 267.
- [237]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, p. 132.
- [238]
Vraie Jeanne d’Arc, II, 31.
- [239]
Cartulaire, IV, § 2143.
- [240]
Cartulaire, IV, § 2144, 2149.
- [241]
Monstrelet, IV, 206.
- [242]
De Beaucourt, p. 323.
- [243]
Cartulaire, IV, § 2157.
- [244]
Félibien, Histoire de la ville de Paris, IV, pièces justificatives, p. 585.
- [245]
Juvénal des Ursins, p. 577.
- [246]
Le traité se trouve tout au long dans Monstrelet.
- [247]
Le Religieux, VI, 433.
- [248]
Auctarium, II, 274.
- [249]
Cartulaire, IV, § 2161.
- [250]
Basin, Histoire de Charles VII, p. 36
- [251]
Auctarium, II, 304.
- [252]
Cartulaire, IV, § 2165-2166.
- [253]
Cartulaire, IV, § 2168.
- [254]
Cartulaire, IV, § 2169.
- [255]
Cartulaire, IV, § 2293.
- [256]
Cartulaire, IV, § 2298.
- [257]
Cartulaire, IV, § 2362.
- [258]
Sagesse, VI, 6, 7.
- [259]
Auctarium, II, 303.
- [260]
Monstrelet, IV, 289.
- [261]
Barante, Histoire des ducs de Bourgogne, III, 115.
- [262]
Juvénal des Ursins, p. 562.
- [263]
Cartulaire, IV, § 2178 :
Apud omnes qui poterunt facta Universitatis promovere.
- [264]
Cartulaire, IV, § 2179.
- [265]
Cartulaire, IV, § 2180, 2192.
- [266]
Du Boulay, V, 344.
- [267]
Auctarium, II, 228, note 4.
- [268]
Cartulaire, IV, § 2200.
- [269]
Cartulaire, IV, § 2202, 3, 4, avec les notes.
- [270]
Cartulaire, IV, § 2207.
- [271]
Cartulaire, IV, § 2209.
- [272]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, p. 220.
- [273]
Cartulaire, IV, § 2248.
- [274]
Cartulaire, IV, § 2249.
- [275]
Cartulaire, IV, § 2214.
- [276]
Du Boulay, V, 344.
- [277]
Journal dit d’un Bourgeois de Paris, p. 227 ; Marcel Fournier, Cartulaire de la Faculté de décret.
- [278]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, 431.
- [279]
Auctarium, II, 416, 420.
- [280]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 530.
- [281]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 477.
- [282]
Du Boulay a écrit que Midi avait prononcé la harangue devant Charles VII, lorsque en novembre 1437 il visita Paris. Cela infirmait l’assertion du témoin qui, à la réhabilitation, affirmait que Midi, peu après le supplice, avait été atteint de la lèpre. Le R. Père Denifle a dissipé ces obscurités en établissant : 1° que Midi avait harangué Henri VI, et non pas Charles VII ; 2° qu’il avait été si bien atteint de la lèpre, qu’objet d’horreur pour ceux qui le voyaient, il avait dû renoncer à ses bénéfices, sur lesquels, à la date du 3 février 1436, Eugène IV lui accordait une pension. La lèpre, étendant peu à peu ses ravages, a dû mettre plusieurs années à faire de Midi l’objet d’horreur supposé par la renonciation à des bénéfices si convoités.
- [283]
Cartulaire, IV, § 2399.
- [284]
Cartulaire, IV, § 2400.
- [285]
Cartulaire, IV, § 2420.
- [286]
Cartulaire, IV, § 2462.
- [287]
Cartulaire, IV, § 2487.
- [288]
Recherches sur le procès de condamnation, p. 5.
- [289]
Ibid., p. 3.
- [290]
Procès, I, 12.
- [291]
Procès, I, 9.
- [292]
Procès, I, 10.
- [293]
Procès, I, 13.
- [294]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 283.
- [295]
Vraie Jeanne d’Arc, III, 525 ; IV, 285.
- [296]
Procès, I, 16 :
Si forsan, in ejus rei prosecutione Vestra Paternitas diligentiam præbuisset acriorem, nunc in ecclesiastico judicio causa præfatæ mulieris ageretur.
- [297]
Procès, I, 17.
- [298]
Vraie Jeanne d’Arc, V, livre I.
- [299]
Procès, II, 15.
- [300]
Procès, II, 13.
- [301]
Procès, I, 337 ; développements dans la Vraie Jeanne d’Arc, V.
- [302]
Voir le chapitre XI de la seconde partie de la Recollectio (Vraie Jeanne d’Arc, I, 580 et seq.).
- [303]
Procès, I, 409 :
Per cujus (mulieris) latissime virus dispersum, ovile christianissimum totius fere occidentalis orbis infectum manifestatur.
- [304]
Procès, I, 486 :
Hæc per annum fere integrum, latos populos seduxit, ita ut magna pars hominum a veritate auditum avertens, ad fabulas jam converteretur. quas de gestis superstitiosæ mulieris hujus fere per universum orbem rumor vulgaris efferebat.
- [305]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 582-583.
- [306]
Procès, I, 410 :
Cesset iniqua scandalosaque ædificatio populorum.
- [307]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 282.
- [308]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 436.
- [309]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 350.
- [310]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 520-521.
- [311]
Du Boulay, IV, 783.
- [312]
Vraie Jeanne d’Arc, I, p. 3-5.
- [313]
Procès, III, p. 303 :
diu, multum, et per multos…
- [314]
Martène, Veterum scriptorum, amplissima collectio, VIII, col. 725-727.
- [315]
Rymer, Lettres de Henri VI, du 13 avril 1440.
- [316]
Martène, Veterum scriptorum, amplissima collectio, VIII, col. 633.
- [317]
De Beaucourt, III, p. 377.
- [318]
Auctarium, II, col. 536 :
est sapientissima et dicitur doctrix et directrix aliarum Universitatum.
- [319]
Monumenta Conciliorum generalium sæculi XV, II, 531 :
Cancellarius regis Franciæ inhibuit sub tali formidine ac terrore ut notariorum nullus instrumentum conficere extiterit ausus.
- [320]
Fonds latin, n° 8577.