Pièces justificatives
279Pièces justificatives
Première pièce Notice d’un Manuscrit inédit de la Bibliothèque publique de Grenoble, contenant les Poésies d’Antoine Astezan, d’Ast en Piémont
N. B. Cette notice, lue au lycée de Grenoble en 1800, a été imprimée dans le Magasin encyclopédique de M. Millin, 8e année ou 1802, tome Ier1 ; mais il s’y était glissé beaucoup de fautes, et nous y avons fait aussi plusieurs additions.
Nous l’insérons ici parce qu’on y trouve divers détails, soit sur Jeanne d’Arc, soit sur divers personnages ou événements dont nous avons fait mention ci-devant.
Première partie Description du manuscrit
À la première colonne de la première page de ce manuscrit, on lit ce titre, écrit en lettres rouges :
Ad illustrissimum principem et excellentissimum dominum, 280dominum Karolum, ducem Aurelianensem et Mediolanensem Antonii Astezani civis Astensis libellus incipit de admirabili terre motu qui in regno Neapolitano accidit anno Christi millesimo quadringentesimo quinquagesimo sexto, die quarto decembris, nec non de apparitione crucifixi apud Capuam dicti regni civitatem.
[À l’illustrissime et excellentissime prince Charles, duc d’Orléans et de Milan. Ici commence le petit livre d’Antoine Astezan, citoyen d’Aste, sur le prodigieux tremblement de terre survenu dans le Royaume de Naples en l’an du Christ 1456, le 4 décembre, ainsi que l’apparition d’un crucifix à Capoue, ville dudit royaume.]
Ce titre n’est point le titre propre de tout le manuscrit, mais celui seulement de l’une des pièces qu’il contient, pièces dont voici la table :
- Du tremblement de terre du royaume de Naples, et de l’apparition du crucifix à Capoue. (f° 1)
- Félicitations sur l’acquisition de Gênes, adressées à Charles VII, roi de France. (f° 6)
- Traduction des poésies du duc d’Orléans. (f° 9)
- Quatre livres d’élégies. (f° 113)
- Trois livres d’épîtres héroïques. (f° 135)
- Un livre sur l’apparition de la croix à Bayonne. (f° 153)
- Un livre intitulé De re funerea. (f° 155)
On donnera à la troisième partie une notice de ces divers ouvrages.
À la tête de la deuxième colonne de la première page, on lit ces mots : Ex libris Claudii Expilly (avec paraphe), 1607 ; ce qui annonce que le manuscrit a appartenu à Expilly, président au parlement de Grenoble2, dont la bibliothèque existe en grande partie dans celle de la ville de Grenoble, formée par les soins 281du savant évêque Caulet, et acquise de ses héritiers par plusieurs de nos concitoyens.
Le manuscrit est en très beau parchemin de 32 centimètres de hauteur sur 24 de largeur. Il contient 158 feuillets ou 316 pages ; chaque page est divisée en 2 colonnes de 32 à 34 lignes ; les alinéa y sont en général séparés par un assez grand espace. Les marges des côtés ont 1 à 2 centimètres de largeur ; la marge supérieure en a 3, la marge inférieure 7.
Les premières pages de la plupart des livres que nous avons cités sont entourées d’un filet d’or et d’une broderie en fleurs peintes en or et en diverses couleurs. Quelques autres n’ont une broderie que dans un des côtés ou à la marge supérieure et inférieure. Les premières lettres des principaux alinéa sont de grandes majuscules dorées et peintes alternativement en rouge et en bleu ; celles des autres alinéa sont des majuscules moyennes en bleu et en rouge sans dorure ; celles de chaque ligne sont de petites majuscules écrites à l’encre ; enfin les lettres ordinaires ont 2 millimètres de hauteur.
On n’y remarque aucune figure, à l’exception d’un ange supportant les armoiries de la maison d’Orléans, écartelées avec celles de Valentine de Milan3 ; d’un paon et de deux oiseaux de chasse. L’ange se trouve dans la première lettre de la traduction des poésies d’Orléans, et les oiseaux dans la broderie servant de cadre (feuillet 9).
Il ne peut guère y avoir d’incertitude sur l’âge de ce 282manuscrit. La dernière page contient deux épitaphes de Charles VII, roi de France, mort en 1461 ; l’imprimerie était déjà inventée. Il n’est pas vraisemblable qu’il soit beaucoup postérieur à cette époque.
Quoiqu’il y ait dans ce manuscrit, comme dans ceux du quinzième siècle, un grand nombre d’abréviations, avec un peu d’attention, on le lit très aisément, parce que les lettres sont bien formées et très distinctes les unes des autres.
Toutes les recherches qu’on a faites jusqu’à présent annoncent que ce manuscrit est original. Ce qui semblerait le prouver, c’est que Muratori, dans sa notice des œuvres d’Astezan (Scriptor. rer. italicarum, t. 14, p. 1008), ne fait aucune mention de celles que nous allons analyser… Nous ne croyons pas non plus qu’on ait publié quelque notice de ce manuscrit.
Seconde partie Notice sur Antoine Astezan et ses ouvrages
Muratori a publié dans son grand ouvrage4 un manuscrit d’Astezan, intitulé De varietate fortunæ5, et l’a fait précéder d’une notice sur la vie et les ouvrages de ce poète, notice qu’il a extraite de ce même manuscrit. 283Nous en allons donner un précis, auquel nous joindrons quelques observations.
Antoine Astezan, poète recommandable pour le temps auquel il écrivait, naquit en 1412, à Villeneuve-d’Ast, où ses ancêtres, chassés d’Ast par une faction, s’étaient réfugiés depuis 1329. S’il faut en croire ce poète, sa famille, avant cette époque fâcheuse6, était distinguée, et par sa noblesse, et par son opulence ; mais elle déchut bientôt de sa splendeur. Pierre Astezan, son père, scribe public, c’est-à-dire chancelier ou notaire de l’université de Villeneuve, et qui professait en même temps la grammaire et les mathématiques, l’envoya, en 1427, à Turin, et, en 1429, à Pavie, pour y apprendre la grammaire et la rhétorique. Les instituteurs d’Astezan furent Valla, Veggio et Antoine Ferrari, religieux carme. Les deux premiers étaient des littérateurs célèbres dans leur siècle.
Astezan, craignant d’être attaqué de la peste, quitta Pavie en 1431 ; mais le même motif l’écarta bientôt de Gênes, son nouveau séjour. Il vint alors, suivant le conseil de son père, se fixer à Ast, où il enseigna la littérature.
Muratori ajoute qu’il ne voit pas bien clairement quelle fut ensuite la destinée du poète d’Ast. Il induit d’un passage de son livre que le duc d’Orléans, ayant recouvré la ville d’Ast vers 1447, le nomma capitaine du château de Mont-Raynier, et son premier secrétaire dans cette ville. Enfin il pense que le poème De varietate fortunæ a été composé vers l’an 1450.
Nous allons faire quelques observations sur cette notice.
2841° Astezan paraît effectivement être né en 1412. Dans notre manuscrit (à la fin du 1er livre des élégies, f° 122), il annonce qu’il a atteint sa trentième année, et l’épilogue où il fait cette annonce est datée de 1441.
2° Dans l’épitaphe de Pierre Astezan, son père (Mss., f° 158), Antoine nous confirme que Pierre était de famille noble, et professeur à Villeneuve. Il ajoute qu’il laissa plusieurs filles et quatre fils tous très éclairés.
3° Antoine Ferrari, religieux carme, l’un des instituteurs d’Astezan, dont il était compatriote, venait d’être nommé évêque de Tortone, lorsqu’il mourut (Mss., f° 155).
4° Notre manuscrit nous donne sur la vie d’Astezan quelques détails que Muratori ignorait. C’est à Pavie qu’il composa la plupart de ses poésies légères (Mss., f° 122). Il abandonna le genre badin en 1441, époque à laquelle il se maria à la fille de Barthélemy Carrari, chirurgien d’Ast (ibid. et 156). Il fit un voyage en France vers 1450, et il y resta (principalement à Blois et à Tours) pendant les années 1451 et 1452, ainsi que nous l’apprenons de plusieurs lettres héroïques que nous analyserons à la troisième partie. Retourné dans son pays, il y vivait encore à la fin de 1461, puisque notre manuscrit est terminé par plusieurs épitaphes de Charles VII, mort le 22 juillet de la même année.
5° Muratori se trompe lorsqu’il dit (p. 1008) que le livre De varietate fortunæ a été composé par Astezan vers 1450. Dans le chapitre 9e du livre Ier de cet ouvrage (p. 1019), Astezan fait des reproches aux Génois sur ce qu’ils souffrent que leurs filles soient très familières avec les garçons. Il leur cite une aventure dont il a été témoin en France, auprès d’Orléans.
Quod ego 285vidi per gallica rura… Ager Aurelianensi paulum semotus ab urbe.
[Voici ce que j’ai vu en parcourant les campagnes de France… Un domaine en terre d’Orléans, un peu à l’écart de la ville.]
Comme, ainsi que nous l’avons dit, il était encore en France en 1452, le poème publié par Muratori est d’une date postérieure.
6° C’est encore après cette époque qu’Astezan a fait sa traduction latine des poésies du duc d’Orléans, poésies qu’il ne connut (ainsi qu’il le dit, feuillet 9) que pendant son voyage en France.
7° Astezan n’a pas seulement écrit en vers élégiaques, mais encore en vers héroïques. Dans notre manuscrit, ceux de sa traduction des poésies d’Orléans, des quatre livres d’élégies, du livre De re funerea, de la description du tremblement de terre de Naples, et de l’épître à Charles VII sur l’acquisition de Gênes, sont de la première espèce. Ceux des trois livres de lettres héroïques, et de : l’apparition du crucifix à Baïonne, sont de la seconde.
8° Le marquis de Montferrat (ci-après, note 16) l’avait chargé de faire un poème sur l’histoire de la maison de Paléologue. Cette commission excita l’envie d’un jeune poète, dont les calomnies déterminèrent Astezan, du moins il le dit, à suspendre son travail déjà commencé vers 1448. Réfléchissant ensuite que ses vers avaient l’approbation de plusieurs littérateurs célèbres, tels que Veggio, Philelphe et Guarini, il le reprit bientôt (il parle de tout cela dans la 7e épître, liv. 4 des élégies, feuillet 129). Il n’est pas néanmoins probable qu’il l’ait achevé, car on trouve dans une de ses épîtres (ci-après, note 39) un fragment sur la même famille, qu’il n’y a placé, selon toute apparence, que pour tirer quelque parti de ce qu’il avait fait.
9° Nous allons à présent hasarder notre opinion sur le mérite littéraire de l’auteur du manuscrit.
286Astezan nous a paru un bon et facile versificateur, mais un poète au moins médiocre. Ses ouvrages sont en général aussi abondants en mots que pauvres en idées. Il se plaît surtout à répéter et à reproduire sous un grand nombre de formes la même pensée, quelque commune qu’elle soit. Il n’emploie pas avec moins de complaisance les comparaisons, sans s’inquiéter si elles sont ou ridicules, ou disparates, ou fausses, et les siennes le sont presque toujours. Un citoyen obscur, ou tout-à-fait inconnu de Gênes, sera, par exemple, mis bien au-dessus des Pompées, des Scipions, des Crassus ; les vers du duc d’Orléans vaudront mieux que ceux d’Ovide ; les peintures du premier barbouilleur de vitraux d’églises sont au moins dignes d’Appelles, etc.7
Malgré ces défauts, nous pensons avec Muratori qu’Astezan est un écrivain recommandable pour le temps où il vivait.
Observons aussi qu’il était versé dans la littérature latine ; les ouvrages des poètes lui paraissent surtout très familiers.
Troisième partie Notice des diverses poésies d’Astezan contenues dans ce manuscrit
N° I Livre sur le tremblement de terre qu’éprouva le royaume de Naples, le 4 décembre 1456, et sur l’apparition du crucifix à Capoue
(1er feuillet)
Du Tremblement de terre.
Il n’y a point eu, dit Astezan, de si grand désastre 287depuis le déluge : plusieurs villes ont été détruites ; plusieurs milliers d’hommes ont péri. Nous rapporterons les noms de toutes les villes qu’il annonce avoir été renversées ou submergées. Cette notice peut être utile pour l’histoire de Naples8.
Urbs Arianensis, Aliphi, Boiani, Sancta-Agatha, Asculus, Padullarum-Terra, Castellonus, Sanctus-Maximus, Fornellus, Guardia, Cerritum, Fiessolonum, Rocha-Vallis-Obscure, Voltorinum, Castrum-de-Sanguine, Sanctus-Angelus, Peschum, Castrum-Caramanici, Turris-Cornara, Civitella, Locus-Rippe, Sanctus-Luppus, Casetinum, Locus-Carpinonum, Bicheri, Campus-Bassus, Comitatus (pene totus) Nollisii, etc.
Noms des villes à qui ce tremblement a causé de grands dommages.
Mechera, Morchona, Acerre, Sanctus-Germanus, Olivetum, Pezolum, Meon, Capua, 288Quinque-Alte-Ville-Comitis, Collella-Sancti-Framondi, Bénévent…
Quid Beneventanam memorabo versibus urbem
Cuifuit ex tanta parte ruina data
Ut non immerito Maleventi nomine diu
Possit ut antiquo tempore dicta fuit.
Arpinum (à qui il ne put rien servir d’avoir produit Cicéron et Marius), Nola, Sora, Salernus, la ville fondée par Enée, Canne, Sulmo, la ville où est né Ovide.
Le tremblement commença deux heures avant le jour, et decimo unius hore duravit [dura un dixième d’heure (6 minutes)].
La ville fut presque entièrement détruite. Astezan cite, entre autres édifices renversés, plusieurs églises et un mur construit par les Romains, mur le plus ancien qu’on connût.
Éveillés par la commotion, les habitants se sauvèrent dans la campagne, sans se donner le loisir de prendre leurs vêtements. Dans le même temps une tempête affreuse brisa la plupart des vaisseaux qui se trouvaient dans le port ; et les eaux des puits les plus profonds versèrent… Il remarque aussi que de toutes les cloches de la ville il n’y en avait plus que sept qui pussent rendre des sons..
Tum Pedicatus detestabantur iniqui,
Turpe scelus, Domine, crimen et horribile,
Iratumque Deum clamabant esse supremum,
Propter id, atque urbem perdere velle suam
289Sicut et antiquo submersit tempore binas,
Urbes ob tantum crimen et acre scelus9.
Alors ces impies maudissaient leur vice infâme, (sodomie)
Ce crime honteux, Seigneur ! et abominable.
Ils clamaient que le Dieu Très-Haut, courroucé par cette faute,
Avait voulu anéantir leur ville,
Comme jadis il avait englouti les deux cités (Sodome et Gomorrhe)
Pour les punir d’un crime si grand et si cruel.
Il y périt cent mille âmes.
Apparition du Crucifix.
À la même époque (au mois de décembre) le Christ apparut dans les airs à plus de vingt mille hommes qui faisaient une procession à une lieue de Capoue. Il était attaché sur la croix sainte ; sa mère était à ses côtés !… Qui pourrait révoquer en doute une apparition dont furent témoins, pendant quatre heures, tous les habitants d’une grande ville10 ?
À cette occasion, Astezan chante une espèce de cantique où il rappelle la plupart des miracles que l’Écriture nous apprend avoir été opérés par l’Éternel.
Il revient ensuite au tremblement de terre de Naples, qu’il attribue à la colère céleste, excitée par les trois causes suivantes : 1° Les vices du peuple ; 2° le parjure du roi, qui ne s’est pas servi, contre les infidèles, des décimes accordées par le pape ; 3° son usurpation du royaume de Naples sur René11, à qui il appartenait.
290Il exhorte enfin Alphonse à accomplir son vœu et à restituer les États par lui usurpés, et les Napolitains à renoncer à leur vie criminelle. Peuvent-ils se plaindre d’un désastre dont ils avaient été prévenus ainsi que les Ninivites le furent du leur par Jonas ? N’ont-ils pas vu plusieurs fois cette année une comète ? La queue d’une comète n’est-elle pas, selon tous les devins, un signe non équivoque de menaces ?
Cette pièce est terminée par un envoi au duc d’Orléans, et est datée d’Ast, le 1er avril 1457.
N° II Épître de félicitation adressée à Charles VII, au sujet de l’acquisition de Gênes, et datée d’Ast, le 23 mai 1458 (feuillet 6)
Il annonce que plusieurs Génois puissants, exilés par la faction de Frégose, doge de Gênes, qui dominait alors dans cette ville, avaient invité le roi d’Aragon (Alphonse) à venir s’en emparer ; mais que la flotte de ce monarque avait été prévenue par celle de France, commandée par le duc de Calabre (Jean, fils de René d’Anjou) ; que la plus grande partie des habitants appelaient les Français, et que ceux-ci leur ayant apporté des vivres (la famine y régnait), avaient été très bien accueillis ; que le doge Frégose leur avait remis tous les forts, etc. C’est le 9 mai soir qu’eut lieu cette occupation.
Quelques jours après arriva la flotte du roi d’Aragon. 291Astezan prédit à son amiral qu’il échouera dans ses projets, et il l’exhorte à s’en retourner dans ses ports12. Cependant l’histoire nous apprend que Gênes n’évita d’être prise que grâce à la mort d’Alphonse, arrivée le 23 juin suivant.
N° III Traduction en vers latins des poésies du duc d’Orléans13 (feuillet 9)
Cette traduction est précédée d’un prologue où Astezan fait le plus pompeux éloge du duc d’Orléans, pour avoir composé en prison la plus grande partie d’un si bel ouvrage. Il avait souvent, dit-il, admiré Ovide, qui avait fait ses vers en exil ; son admiration cesse lorsqu’il lit ceux du duc d’Orléans. Il se félicite ensuite de l’honneur que lui procurera sa traduction.
Nous ne dirons rien des poésies du duc d’Orléans14. Il en existe un manuscrit à la Bibliothèque royale ; et plusieurs ouvrages très répandus en ont donné des notices15. La traduction d’Astezan est assez fidèle ; 292mais elle n’a ni la précision ni les grâces de l’original. Le passage suivant (feuillet 78) mettra à portée d’en juger :
Le temps a laissié son manteau
De vent de froidure et de pluye
Et s’est vestu de broderie
De soleil raiant cler et beau
Il n’y a beste ne oiseau
Qui en son jargon ne chante ou crye
Le temps a laissié son manteau
Rivière fontaine et ruisseau
Portent en liurée jolye
Gouttes d’argent d’orfévrerie
Chascun s’abille de nouveau
Le temps a laissié son manteau
Tempus quod regnat clamidem dimisit acerbam
Ventorum nec non frigoris ac pluvie.
Et comptas claris radiis solaribus atque
Formosis. Vestes induit inde novas
Non est nunc ales ; non est nunc bellua, quæ non
Cantet vel clamet more sonoque suo :
Tempus quod regnat clamidem dimisit acerbam
Ventorum nec non frigoris ac pluvie.
293Et fluvii et fontes et rivi in signa jocosæ
Lætitiæ varia nunc tegumenta ferunt.
Argenti vario textas ex ordine guttas.
Assumit vestes nunc sibi quisque novas.
Tempus quod regnat clamidem dimisit acerbam
Ventorum nec non frigoris ac pluvie.
La traduction de ces poésies occupe les deux tiers du manuscrit ; l’autre partie contient quatre-vingt-quinze pièces de vers sur différents objets. La plupart d’entre elles ne méritent pas une notice, il suffira d’en indiquer le sujet ; nous ne nous arrêterons qu’à celles qui offriront quelque passage remarquable.
N° IV Élégies, livre 1er, 16 pièces (feuillet 113)
1. Épître à Jean-Jacques, marquis de Montferrat16, à qui Astezan adresse ses poésies dans l’objet d’exciter sa gaîté.
… Lege et risum cape prestantissime princeps
Si mea sunt risu carmina digna tuo.
2. À Florida de Pavie, sa maîtresse. Invitation de céder à l’amour. Ne crains point, lui dit-il, qu’on s’aperçoive de notre affection : je trouverai quelque vieille matrone, 294rusée et fidèle, qui, séduite par mes présents, pourra servir d’intermédiaire à notre correspondance.
Ne super hoc timeas. Vetulam cautam atque fidelem
Inveniam, precio protinus ipse meo,
Quæ mandata queat nostrum utriusque referre.
3. Au jeune Gallus. Il lui apprend comment il doit se conduire pour se faire aimer de Philomène. Il lui conseille surtout d’user de ruse, et de se méfier de sa belle lorsqu’elle lui demandera de l’argent. Il lui raconte à ce sujet une aventure plaisante arrivée au célèbre Crassus.
L’épouse d’un pauvre laboureur, dont il était épris, lui accorda un rendez-vous, du consentement de son mari. Elle exigea seulement qu’il lui payât d’avance les cent sesterces, prix de son infidélité, et qu’il quittât ses habits en arrivant chez elle. Le laboureur revêtit les habits de Crassus, et se rendit à son palais au milieu de la nuit. Il éteignit avec adresse les flambeaux qu’une esclave apportait à son arrivée. Craignant ensuite que le son de sa voix ne le dévoilât à l’épouse du riche luxurieux, il la força de se taire en répondant par quelques coups aux douceurs que dans son erreur elle lui débitait. Il vint remettre enfin à leur place les habits dérobés, avant que Crassus eût quitté le lit qu’il souillait. Crassus ne se douta de la revanche qu’on venait de prendre qu’aux questions ingénues que lui adressa son épouse sur son silence obstiné, sa colère et ses transports amoureux de la nuit précédente.
4. Épitaphe de la chienne de Jean-Jacques, marquis de Montferrat.
5. Épître à Sorica, qui méprisait son amant.
6. Épitaphe du singe de Barthélemy Vicomte, évêque 295de Novare, (nommé en 1429, mort en 1457… Voy. Italia sacra, ci-dessous, note 17).
7. Épître à Jean Mutius, de Gênes, ami d’Astezan.
8. À Philomène, sur ce qu’elle ne voulait pas regarder Gallus, son amant.
9. Salut à la maison de Florida.
10. Épître à Florida. Remerciements de ce qu’elle a reçu les présents et porté les bouquets de l’auteur… Vœux pour la matrone qui a persuadé Florida.
11. À Ænéas Silvius Piccolomini, de Sienne, poète et orateur.
Pendant qu’éloigné de nos pays, lui dit-il, vous êtes absorbé par les affaires les plus importantes, Cinthie, votre maîtresse, que vous préférez à toute autre17, 296a été atteinte d’une maladie dangereuse à laquelle elle a échappé, grâce à mes soins.
12. Contre un orfèvre qui, par ses mauvais propos, troublait Astezan dans son amour pour Florida.
Bacchus voulut que tout ce que toucherait Midas se changeât en or : Puisse, s’écrie le poète, puisse Cupidon t’infliger un supplice inverse, et que tout l’argent ou or que tu travailleras se change en fumier !
In vilem vertat mox tua dextra fimum !
13. Éloge de la belle et jeune Hippia.
14. À Cupidon… Plainte de ce qu’il est malheureux dans son amour pour Florida.
15. À la jeune Adamas… Après des détails sur sa beauté, est-il étonnant, lui dit-il, qu’on vous nomme Diamant (Adamas) ? Veuillez au moins ne pas avoir la dureté de cette pierre précieuse, dureté qui est si grande, qu’aucun métal ne peut briser le diamant. (Il n’y a, ajoute-t-il, que le sang de bouc qui ait la propriété de le dissoudre.)
16. Plainte sur le départ de Florida.
N° V Livre 2e, 7 pièces (feuillet 117)
1. Épître à Jean, fils aîné de Jean-Jacques, marquis de Montferrat18. Astezan lui envoie ses vers pour le distraire des soins du gouvernement.
2. Fable adressée à un goutteux… Il a pour but d’y prouver que la goutte attaque ordinairement les riches. Il y délaie dans cent vingt vers l’ancienne fable de la goutte et de l’araignée, si bien rendue depuis par La Fontaine avec trois fois moins de mots.
2973. Épître au jurisconsulte Silanus. Il l’entretient du mariage de Phanie et Philostrate, qui s’aimaient ardemment.
4. Épître au prince Boniface de Montferrat19, contenant le récit de ce qui s’est passé aux noces de Cassius et de Sentiola.
Un ami de Cassius le fit cacher après le repas dans la chambre de son beau-père, où sous un prétexte adroit il engagea Sentiola à se réfugier. Le frère de l’épouse, instruit de l’aventure, présenta une jeune et belle servante aux conviés, nolens sodales expertes veneris esse suos [pour ne pas laisser ses convives en reste d’amour (sans part à Vénus)]. Il paraît qu’Astezan était du nombre.
5. Épître au médecin Bombelle de Ceva… Récit d’une autre anecdote.
On envoya des troupes à Ceva, qu’on craignait de voir attaquer. Cette ville jouissait depuis longtemps d’une paix profonde. Un nommé Cornutus, qui n’avait jamais vu des gens de guerre, s’imagina à l’aspect des nouveaux venus qu’ils sortaient armés du sein de leur mère. Charmé de cette décoration, il désira vivement d’avoir un enfant qui en fût revêtu. Dans cet objet, il prie un soldat
Uxorem gravidam reddat ut ipse suam.
[de mettre sa propre épouse enceinte.]
Le soldat crut d’abord que c’était une plaisanterie, et il n’accepta la proposition que lorsque Cornutus lui eut donné de l’argent.
Uxor cui notus simplex erat ipse maritus
Gaudet in amplexus posse subire novos.
Presertim quoniam informis gracilisque maritus
Non poterat venerem sat satiari suam.
[L’épouse, voyant son mari si simplet,
Se réjouit de la nouvelle étreinte qui l’attend,
D’autant que ce mari, malingre et disgracieux,
Était bien incapable de la satisfaire au lit.]
298Mais, pour obtenir cet enfant désiré, il fallait encore que la femme se soumît à une condition difficile : qu’elle résistât pendant deux jours à un besoin impérieux.
Miles… Cornuto dicit : ut uxor
Concubitu pregnans sit sua facta novo
Ut puerum armatum paritura. Sed est necesse
Per biduum conjux mingat ut ipsa nihil,
Nam si fors conjux urinam emiserit, una
Emittet pueri semina jacta sui.
[Le soldat dit à Cornutus : pour que ta femme
Tombe enceinte par ces ébats nouveaux
Et mette au monde un guerrier, il faut absolument
Que deux jours durant elle se garde d’uriner,
Car si d’aventure elle venait à pisser,
Elle expulserait aussi la semence de ton fils.]
Fidèle à cet avis, le bon Cornutus ne perd pas de vue sa femme. Malheureusement il est obligé de sortir avant la fin du deuxième jour, et sa femme va satisfaire dans son jardin le besoin dont elle était tourmentée. Un limaçon venait de naître au même lieu. Cornutus, à l’aspect de ses cornes, s’imagine que c’est le fruit qu’il attendait ; il se désole sur ce que le même instant a vu naître et périr son enfant armé. Il mande tous les prêtres de Ceva pour célébrer ses funérailles ; les prêtres, irrités, et croyant que Cornutus les joue, se saisissent de l’imbécile et lui infligent un rigoureux supplice.
6. À l’abbé de Saint-Quentin. Fable dont voici le sujet : Pourquoi la fortune est si favorable à certains hommes, et si contraire à d’autres ?… Elle n’a pas moins de cent cinquante-quatre vers.
7. Titre de cette pièce : In pedicones. Quod pedicatus vicium non solum in homine sed etiam in bellua turpe est. [Contre les sodomites. Montrant que ce vice contre-nature est une infamie non seulement chez l’homme, mais aussi chez la bête.]
Comment, s’écrie Astezan, éviteraient-ils la punition due à leur crime, lorsque Dieu l’inflige aux animaux 299mêmes qui s’en sont rendus coupables ? Et il cite à ce sujet magnus qui geminos asinus vitiarat asellos [un gros âne, qui avait violé deux ânons jumeaux], qu’un énorme morceau de grêle tua sur la place… Cela est arrivé récemment, dit-il, au mois de juillet, la septième année du pontificat d’Eugène IV (en 1438).
8. Astezan avertit que s’étant marié en 1441, et ayant atteint sa trentième année, il abandonne la poésie gaie pour la poésie sérieuse.
N° VI Livre 3e, 26 pièces (feuillet 122)
1. Épître à Théodore de Montferrat, protonotaire du Saint-Siège20… Il lui annonce qu’il avait adressé un grand nombre de vers à un grand nombre de personnes, pour se faire nommer professeur de rhétorique à Gênes, ou être chargé, sous une récompense, de chanter les grands hommes de cette ville célèbre. Le duc d’Orléans est heureusement venu dans ce pays21. La réputation d’Astezan a pénétré jusqu’à ce prince, qui n’a pas voulu que le poète en fût réduit à être obligé de quitter sa patrie ; mais l’a mis en état, par ses largesses, d’habiter où bon lui semblerait.
Les 25 pièces qui suivent sont adressées au doge, au capitaine, au chancelier, à plusieurs sénateurs, nobles22, et jurisconsultes de Gênes. Il fait l’éloge de 300tous ; il les compare aux Grecs et aux Romains les plus célèbres ; il leur dit qu’il leur porte la plus vive affection ; mais bientôt le bout d’oreille perce : c’est un emploi de lecteur, de professeur ou d’historien qu’il réclame. Et enfin il se restreint à obtenir au moins des secours qui le mettent en état de faire le voyage de Gênes23, ou qui réchauffent sa muse. Reconnaissant de leurs services, il portera jusqu’aux cieux les noms de tous ces Génois, les rendra immortels par ses vers, en fera des milliers pour eux, etc.24
Aucune de ces pièces ne mérite une mention particulière25.
301N° VII Livre 4e, 14 pièces (feuillet 128)
La plupart des pièces de vers contenues dans ce livre renferment aussi des demandes de secours, des protestations d’amitié et de soumission, des éloges, etc., adressés à des Génois, au marquis de Montferrat26, au comte d’Angoulême, au cardinal de Chypre27, au prince de Piémont, au chancelier de Savoie, au duc d’Orléans, à l’envoyé des Milanais… Dans les deux dernières, dont l’une fut débitée au même duc, à Villeneuve d’Ast, le poète félicite les habitants d’Ast et de Milan ; les premiers, de ce qu’ils ont acquis le duc d’Orléans pour souverain ; les seconds, de ce qu’ils veulent le reconnaître.
Ce 4e livre est daté d’Ast, en 144828.
N° VIII Lettres héroïques, livre 1er, 3 pièces (feuillet 135)
1. À Charles VII. Éloge de ce prince… Astezan lui dédie ce livre, et le félicite de ce qu’il a recouvré dans 302une année la Normandie et tout récemment la Guienne29… Il espère que bientôt par la prise de Calais, il purgera d’ennemis le territoire français…
Lettre au duc d’Orléans, contenant une histoire abrégée de la vie de Jeanne d’Arc jusqu’au siège
2. Au duc d’Orléans.
Cette épître contient une histoire abrégée de la vie de Jeanne d’Arc jusqu’au siège d’Orléans. Nous nous y arrêterons beaucoup plus qu’aux autres ouvrages d’Astezan, parce qu’elle sert en quelque sorte de pièce justificative à plusieurs points du nôtre. Le témoignage d’Astezan peut être de quelque importance : il écrivait en 1435, cinq ou six ans après les aventures de Jeanne d’Arc, et sa place de premier secrétaire du duc d’Orléans le mit dans la suite à portée de s’assurer de l’exactitude de son récit.
Jeanne d’Arc naquit le jour de l’Épiphanie, dans un village situé auprès de la frontière de Champagne, de parents honnêtes et pieux. Ce jour même les habitants de ce village, agités d’une joie dont la cause leur était inconnue, coururent çà et là et chantèrent pendant deux heures. On donna à la Pucelle le nom d’une fontaine sainte du lieu.
Son père lui confia de bonne heure (à sept ans) la garde de ses troupeaux. Elle s’acquittait un jour de ce soin (elle avait alors douze ans), lorsque, à l’invitation d’une bergère, elle se rendit dans un pré où ses compagnes se défiaient à la course. La sienne fut si rapide qu’on s’écria d’une commune voix que ses pieds ne paraissaient pas toucher la terre. Pendant qu’elle se reposait de ses fatigues, un jeune homme lui apparut et lui 303dit de se rendre auprès de sa mère, qui la demandait. Persuadée que c’était son frère ou quelque voisin qui lui transmettait cet ordre, Jeanne s’acheminait vers la maison paternelle, quand tout à coup sa mère lui vint au-devant et la querella de ce qu’elle abandonnait son troupeau. Jeanne, surprise, retourna sur ses pas. À l’instant les nuées devinrent étincelantes et une, voix en sortit qui lui dit qu’il fallait changer de vie : que Dieu l’avait choisie pour sauver le royaume de France, qu’elle eût à se rendre auprès de Charles VII, et à lui enjoindre de se conformer à ses avis.
Jeanne, étourdie de cette vision, qu’elle se rappela souvent, garda néanmoins le silence pendant près de cinq ans30. Sur ces entrefaites, les maux des Français parvinrent à leur comble ; la même voix se fit encore entendre et adressa à Jeanne des reproches sur sa négligence.
Quelque positif que fût cet ordre, Jeanne était indécise. Elle repassait dans son esprit les obstacles qu’elle aurait à surmonter : par exemple, elle ne connaissait ni le roi, ni le chemin qu’il fallait suivre pour arriver jusqu’à lui… Dieu le veut ainsi, s’écrie alors la voix : va-t’en dans la ville de Champagne, la seule qui soit restée fidèle au roi ; le gouverneur te conduira à ce prince31.
304Jeanne cède enfin. Elle se rend auprès du gouverneur, qui, soit qu’il fût mû par un motif d’humanité, soit qu’il eût été averti par quelque ordre divin, lui fit un bon accueil32, et la conduisit au roi sans qu’il lui arrivât le moindre accident, quoiqu’il eût pris son chemin à travers les ennemis33.
Illius adventum rex senserat. Atque suorum
Consilio procerum minime decreverat illam
Audire ante dies tres34 dum venisset ad ipsum.
[Le Roi avait eu vent de sa venue. Toutefois,
Suivant l’avis des grands du royaume, il résolut
De ne pas lui donner audience avant trois jours.]
À peine Jeanne approche, que les cœurs de tous ces conseillers sont changés : elle est approuvée par des théologiens.
Post hæc rex prudens astute fungitur ejus
Colloquio ut melius nympham dignoscere possit.
Mox per non nullas mulieres quærit honestas
Ipsius mores agnoscere virginis omnes.
Omnibus in rebus virgo reperitur honesta.
[Après cela, le Roi, prudent s’entretint habilement
Avec la jeune fille pour mieux la percer à jour.
Puis il chargea plusieurs honnêtes femmes
D’examiner ses mœurs.
En tout point, la Pucelle fut trouvée irréprochable.]
Non content de cette enquête, Charles ordonne
… Quadraginta diebus
Illam servari mulieres inter honestas.
[que pendant quarante jours
Elle demeurât sous la garde de ces honnêtes femmes.]
Et l’on reconnaît que Jeanne
Nulla penitus levitate movetur35.
[était totalement exempte de frivolité.]
Il l’envoie alors secourir Orléans, assiégé depuis longtemps. 305Elle sauve cette ville, quoique les ennemis fussent très nombreux et qu’elle eût peu de monde avec elle. Beaucoup furent tués ou s’enfuirent, et elle fit un grand nombre (innumeri) de prisonniers.
Elle retourne alors auprès du roi, qui lui vient au-devant, l’accueille avec transport, la fait asseoir quelque temps à ses côtés36. Elle le supplie de la renvoyer combattre le reste des ennemis. On lui donne des troupes. Elle leur enlève des villes, les combat, les défait, en prend un grand nombre, met en fuite des chefs aguerris, recouvre en peu de temps une vaste étendue de territoire ; enfin, tout le monde lui attribue le salut de la patrie.
Tantus erat pudor huic et tanta modestia ut ipsa
Esse videretur mire Lucrecia famæ37.
[Elle montrait tant de pudeur et de modestie
Qu’on croyait voir en elle une nouvelle Lucrèce.]
Elle buvait, mangeait et dormait peu. Elle passa six jours et six nuits sous les armes, sans se reposer. Elle se tenait bien à cheval, se plaisait à l’entretien des hommes, et méprisait celui des femmes. (Verba vana fugiens.) [Fuyant tout propos futile.]
Dieu voyant enfin que la France pouvait se soutenir par elle-même, la priva du secours de Jeanne.
Cette épître, datée d’Ast, en 1435, est terminée par un éloge du duc d’Orléans, une exhortation faite à ce prince de supporter patiemment sa captivité, etc.
3. Épître à Blaise de Asireo, amiral génois. Il le félicite de ses derniers exploits, et surtout de la victoire 306qu’il a remportée sur le roi d’Aragon38. Cette épître est datée de Pavie, en 1436.
N° IX Lettres héroïques, livre 2e, 5 pièces (feuillet 140)
Les trois premières lettres de ce livre sont datées d’Ast, en 1441 et 1445, et adressées au marquis de Saluces, au comte de Dunois, et au doge de Gênes. Elles ne contiennent que des éloges ou des offres de célébrer leurs hauts faits, etc.
La 4e, datée de 1448, est adressée aux sénateurs et principaux citoyens de Milan. Elle contient un long éloge du gouvernement monarchique. Astezan soutient que Jésus-Christ lui-même préfère ce régime, puisqu’il n’a pas voulu naître sous la république romaine, mais bien au commencement de l’empire, après la clôture du temple de Janus.
Il demande alors aux Milanais pourquoi ils diffèrent de se soumettre à la domination de son prince et maître, le duc d’Orléans, dont il expose les droits héréditaires comme fils de Valentine, etc.39, et dont il fait ensuite 307l’éloge… Il dit entre autres qu’il est le prince le plus religieux du monde.
… Hic et enim patitur jejunia tanta
Totque preces superiset verba precantia dicit
Quotidie, ut nullus faciat se plura sacerdos.
Il loue encore sa générosité.
Argentum large large consumpsit et aurum.
Et néanmoins (malgré sa longue captivité)
… Non vendidit oppida terre
… Nil cuiquam reddere debet
Quin imo multi reges ducesque potentes
Pene sibi innumerum sese debere fatentur
Aurum. Quod tribuent sibi dum res exigit ipsa
Aut aurum dantes aut ipsius arma juvantes, etc.
Il ajoute qu’il leur procurera la paix, et qu’ils se couvriront de gloire en le reconnaissant, etc.
5. À Juvénal des Ursins chancelier du roi, Charles VII40.
Après des protestations d’amitié, il l’exhorte à protéger les poètes.
… Quamvis sint muneris auri
Argentique inopes…
Par eux seuls on peut acquérir de la renommée. 308(Idée qu’il met en avant dans presque tous les ouvrages ci-dessus.)
En vain quelques philosophes ont-ils dit qu’il fallait mépriser la gloire, leur nom, écrit à la tête de leurs traités, atteste qu’ils étaient aussi jaloux de vivre dans la postérité que tous les autres hommes, qui ont toujours ce but en vue41.
Il finit par demander à Juvénal de lui faire accorder assez de biens pour qu’il puisse s’occuper uniquement de chanter les hauts faits des Français, qui ne seraient connus que d’eux-mêmes s’ils étaient célébrés dans leur langue, tandis que le latin en instruira toutes les nations.
À Blois, 1450.
N° X Lettres héroïques, livre 3e (feuillet 146)
Ce livre ne contient qu’un prologue adressé au comte d’Angoulême, et une longue lettre dans laquelle il décrit au marquis de Montferrat (Jean IV) les choses admirables qu’il a vues en France, et qui sont si nombreuses que Virgile ni Homère ne pourraient suffire à leur description.
§ Ier. Paris. La plus belle ville du monde. Voici les principales choses qu’il y a admirées :
1. Ses ponts superbes, couverts de maisons, ponts qu’on traverse sans croire passer sur un fleuve (il y a été trompé lui-même).
2. Les palais des rois et de la famille royale.
3. Le Palais de Justice. Il y admire surtout les diverses 309espèces de marchandises qu’on y vend, lin, laine, soie, or, argent, fer, toute espèce de métal et d’habillement.
Diversosque libros diversis artibus aptos.
Des joujoux pour tous les âges.
Non desunt pupæ gratissima dona tenellis
Virginibus miro cultu formaque decora
Il y a des monuments de la victoire de Godefroy sur le dragon.
Cujus pellis adhuc muro est affixa palatii42.
4. La Bastille.
5. Les églises très riches et les peintures de leurs vitrages.
6. La Sainte-Chapelle, où il remarque surtout une patène d’or transparente comme du verre, et les reliques qui sont fermées sous trois clefs ; une de ces clefs est confiée au grand-chambellan, le comte de Dunois ; la deuxième, au recteur ; la troisième, à l’orfèvre du Roi, pour vérifier et réparer les bijoux. On dit qu’il s’y trouve le fer de la lance de saint Longin, qui a percé Jésus-Christ ; l’habit sans couture qu’il a porté dans son enfance, habit fait des mains de la Sainte-Vierge, qui occulte crescebat tantum quantum corpus sublime gerentis [grandissait mystérieusement en même temps que le corps divin de celui qui le portait] ; l’éponge qu’on lui présenta sur la croix ; un des trois clous dont il fut également percé ; sa 310couronne d’épines, (c’est bien la même, dit Astezan, puisqu’elle a des fleurs et qu’on sait que cette couronne fleurit au jour de la mort de Jésus-Christ) ; le saint-suaire ; une partie du linge avec lequel Joseph l’ensevelit ; celui dont Jésus-Christ se ceignit lorsqu’il lava les pieds des apôtres ; son sceptre ; une partie de son tombeau ; sa chaîne ; le bois de la vraie croix ; le lait de la Vierge, et une partie des poils qui ont précédé ses cheveux ; les chefs des saints Blaise, Clément, Siméon, etc, etc.
7. L’église de Notre-Dame ; ses admirables sculptures, qui représentent l’Histoire sainte ; le colosse de saint Christophe.
8. Les Célestins, où se trouve la chapelle du duc d’Orléans, qui contient des tableaux dignes d’Apelles, et le tombeau de son père Louis. Ce dernier a comblé de bienfaits cette église ; il a, entre autres, fondé une messe solennelle qu’on dit chaque jour pour le repos de son âme. (Voy. ci-devant p. 10 et suiv.)
9. L’Hôpital, auquel sont attachés un physicien, un chirurgien, deux médecins, et un pharmacien qui prépare et administre ce qui est prescrit par les médecins.
10. L’Université, où l’on enseigne, entre autres, la théologie et le droit canonique ; mais non pas le droit civil.
11. Quatre-vingts collèges, où il y a des bourses.
12. Le Parlement, dont la réputation d’équité est si grande, que les étrangers, les païens même lui soumettent quelquefois leurs causes.
13. Les ouvriers, en général très habiles.
14. La multitude incroyable d’habitants, de prêtres, 311et de chevaux. Pour donner une idée du nombre des derniers, il dit qu’il n’a jamais passé sur les ponts où habitent les orfèvres et les bijoutiers, sans rencontrer des chevaux blancs et des moines noirs.
Miror et innumeras forma prestante puellas
Tam lascivo habitu cultas adeoque facetas
Ut Priamum aut Veterem succendere Nestora possint43.
§ 2. La forêt de Vincennes. Son château entouré d’un triple et quadruple rang de fossés et de murs. Son temple, qui entretient quinze prêtres ; son parc, si propre à la chasse et si fourni de gibier de toute espèce, sangliers, daims, cerfs, lièvres, lapins (on en voit quelquefois rassemblés par milliers).
§ 3. Le bourg de Saint-Denis, où le corps du saint a été transporté à l’aide d’un miracle.
Resmira est caput ipse suum Dionisius illuc
Truncatum portans requievit in illo.
On croit aussi que l’église de Saint-Denis a été sacrée de la propre main du Christ, selon le témoignage d’un lépreux qui avait couché dans l’église, et dont le Christ transporta la lèpre aux murs de l’église pour qu’il ne doutât pas de la réalité de sa vision. Aussi a-t-on recueilli et conserve-t-on encore avec soin cette lèpre.
Il admire encore les tombeaux des rois et les trésors qui y ont été conservés miraculeusement. Le pontife les cacha dans la terre, et les Anglais les cherchèrent 312vainement. Les Anglais ont très peu ou même n’ont point de religion ; ils ne se font aucune peine de profaner les temples ; aussi Dieu les a punis et les a fait écraser par Charles VII, roi le plus religieux de ce temps.
Ils ont étrangement dévasté Saint-Denis, qui était le premier bourg de France, comme Paris la première des villes ; le Roi commence à le rebâtir.
§ 4. Coucy, château du duc d’Orléans, situé sur les frontières de Picardie, à cinq lieues à l’ouest de Laon… Astezan le nomme Conciacum, et le dictionnaire géographique, Codiciacum.
Sa tour est la plus haute de France ; on compte dans son escalier deux cent vingt-deux degrés ; elle a trente-trois grandes brassées de hauteur et autant, dit-on, dans les fondations ; ce qui est possible, puisque son puits a plus de quarante brassées. Elle contient un moulin à bras et un four. Elle est ronde et a soixante brassées de tour. Ses murs ont vingt-cinq pieds d’épaisseur ou quatre brassées et demie. Elle a dans l’intérieur cinquante pieds de large et quatre-vingt-six vers son sommet. Elle est couverte de plomb. On conserve sur le toit des poissons comme dans un vivier. (Miracle semblable à ceux de Deucalion.) Sur la porte on voit les portraits de deux princes, dont l’un l’avait fait bâtir, et l’autre avait tué un lion qui dévastait tout le pays. La figure du lion y est aussi.
Il y a quatre tours un peu moins grandes, dans chacune desquelles sont trois chambres surmontées de voûtes admirables. Au rez-de-chaussée est une prison (humanus carcer) assez douce pour les petits délits ; pour les crimes, il y a sous terre un affreux cachot. La chapelle contient plusieurs bustes, et sa voûte est ornée 313de plusieurs peintures. Celles des vitrages surpassent tout ce qu’on peut imaginer. Elles représentent plusieurs sujets tirées de l’Histoire sainte et moderne, mais elles ont été détruites en partie dans les dernières guerres. (La trahison avait livré cette tour44 qui est imprenable.) Jean, duc de Berri45, offrait douze mille écus d’or de ces peintures.
La salle du château est superbe ; deux cents pieds de long sur cinquante de large ; une voûte très élevée ; beaucoup de grandes fenêtres ; quatre belles cheminées, dont deux fort bien décorées, sont à la tête de la salle. Entre ces deux cheminées est une tribune élevée et remarquable par la beauté de ses ornements. Toutes les figures sont faites de la même main n, et si je ne l’eusse vu de mes propres yeux, je n’aurais pu croire qu’on pût sculpter sur une pierre très dure les feuilles et les fruits des arbres, et autres objets très petits.
De cette tribune, les seigneurs, séparés du peuple, peuvent voir les jeux qui ont lieu dans la salle. Les figures de Josué, Judas Machabée, David, Hector, César, Alexandre, Arthus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon, que les Français appellent novem viri probi [les neuf preux], y sont sculptées sur de la pierre-blanche. Louis, duc d’Orléans (Voy. ci-devant note 13), père de Charles, qui a beaucoup augmenté ce château, leur adjoint le portrait de Duguesclin (de Claschin), le plus grand guerrier de son temps.
314Dans une autre chambre sont novem mulieres probæ [les neuf preuses] : Sémiramis, Thomirys, Deïphile, Lampedo, Menalippe, Marpesie, Orithée, Penthasilée et Hippolyte. Toutes ces figures sont admirables. Deux cheminées, artistement travaillées, ornent encore cette chambre ; il y a un cabinet caché dans le mur, où le prince peut, en secret, assembler son conseil et faire tout ce qu’il veut..
Je passe sous silence la cuisine, digne de Néron ; les écuries ; les escaliers pris dans le mur ; le portail ; la cave, dont l’escalier a 40 marches, et à côté de laquelle est un souterrain propre à surprendre les ennemis ; un puits, au bas duquel est un autre souterrain où le seigneur de Couci cachait ses trésors et bijoux ; la porte du château, etc.
§ 5. Lyon, jadis le siège de la rhétorique. La Saône la divise en deux parties. Le Rhône baigne ses murailles, et sépare la France de l’Empire46. Ces deux fleuves rendent la terre fertile ; les monts qui la défendent portent du vin et des fruits ; sur ces monts on voit deux temples, des tombeaux de martyrs, une partie de la colonne à laquelle fut attaché Jésus-Christ.
La Saône (Sangona) a reçu son nom du sang des martyrs qui en a teint les eaux. Auprès de la ville est
… Bustum
Qui vulgo tumulus geminorum fertur amantium.
[… le Bûcher
Que l’on appelle communément le Tombeau des Deux Amants. ]
On dit que ces deux amants sont Hérode et sa femme. On dit aussi que Pilate est né à Lyon d’un commerce illégitime. Son père, très illustre, s’appelait Tus, et sa 315mère, fille d’un meunier, se nommait Pila, d’où vient le nom de Pilatus.
Le temple de Saint-Jean a cent chanoines. La ville est dominée par un château. Il y a tant de jeux et de volupté, qu’on pourrait l’appeler la ville d’Épicure.
§ 6. Bourges. Jean, duc de Berri, y a fondé une chapelle dont les figures sont peintes avec tant d’art qu’elles paraissent vivantes. Je ne parle ni des fenêtres peintes, ni des reliques renfermées dans des caisses d’or et d’argent, des pierres précieuses, d’une croix d’or, du temple magnifique de Saint-Étienne, qui renferme, dit-on, le corps de ce saint ; du palais du prince, aussi riche que celui de Crassus. Quoiqu’il ne soit pas fini, on y a déjà employé cent mille écus d’or47.
§ 7. Blois. Il y a, près de la Loire, sur une colline, un château fort et si vaste, qu’il peut loger plusieurs milliers d’hommes et de chevaux. Il renferme un temple également très vaste, auquel sont attachés beaucoup de prêtres. On y admire un orgue (le plus grand que j’ai vu) qui a, dit-on, quatorze cents tuyaux d’étain, dont j’en ai observé de si larges qu’un homme pourrait y passer. Au milieu du bourg est une fontaine qui suffit à tous les habitants. Les filles ont un teint naturel très coloré ; je les préfère aux filles de Lombardie. La terre est fertile, très riche en vignes, forêts, prés et eaux.
§ 8. Orléans. Cette ville est très peuplée, surtout d’ouvriers ; son université supplée à celle de Paris pour l’étude du droit. On y voit le couteau dont Jésus perça l’agneau ; les vases dans lesquels on versa le poison destiné 316à saint Jean, poison qui, grâce à Dieu, ne lui fit aucun mal. Ce canton produit du blé, du vin, des pommes, des noix. Il y a des prés et des forêts. La Loire fertilise Orléans, Tours, Blois, Beaugenci, etc. On la traverse sur plusieurs ponts fortifiés de tours ; celui d’Orléans est le plus beau d’entre eux. Le palais des ducs est auprès de la rivière.
§ 9. Tours. Charles VII y a bâti un très beau palais. C’est là que, depuis sa fuite de Paris, saisi d’un juste courroux, il fait le plus souvent sa résidence48. La ville de Tours est très riche ; le terrain très fertile. On y voit le corps de saint Martin, et l’épée avec laquelle il coupa son habit pour le partager avec un pauvre ; les corps des sept dormants.
§ 10. Noyon, ville de saint Éloi, dont Astezany a vu les instruments, le marteau et l’enclume.
§ 11. Senlis et Compiègne. Il passe sous silence la première, ainsi appelée (Silvanectum) parce qu’elle est entourée d’une forêt.
Le bourg de Compiègne a été engraissé par les inondations. On y voit l’anneau et le voile de la Sainte-Vierge.
§ 12. Laon, ville très forte, située sur une montagne ; pays très fertile en vins et autres fruits. Il y a une très belle église. Non loin de là (à trois lieues) est le temple si connu de tous les Français, dédié à Notre-Dame-de-Liesse, 317qui fait assidué des miracles célèbres dans tout l’univers.
§ 13. Soissons. Il est traversé par une rivière qui fertilise sa vallée, et près des bords de laquelle est un château fort du duc d’Orléans, qui domine la ville… Le corps de saint Sébastien est dans son église.
§ 14. Amiens. Une partie de la face de saint Jean-Baptiste est à Amiens ; la partie supérieure de la tête à Saint-Jean-d’Angely49 ; son menton à Lyon, et les cendres de son corps à Gênes. Le temple d’Amiens est le plus beau de France, quoique plusieurs lui préfèrent celui de Chartres. On doute que celui de Milan les surpasse, quand même on le finirait. S’il a tant parlé de temples et de reliques, contre l’usage des poètes, ajoute 4 Astezan, c’est que la France seule lui a paru surpasser la Lombardie dans ce point.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les villes de France. Écrit à Blois en 1451.
N° XI Livre sur l’apparition de la croix à Baïonne, dédié à Charles VII (feuillet 153)
L’Aquitaine tire son nom des fleuves, étangs et lacs dont elle est remplie. Clovis soumit le premier la Gascogne. Les Anglais,
Barbara gens, aliena petens et semper anhelans
Et nusquam contenta suo…
[Peuple barbare, qui toujours convoite le bien d’autrui
Et jamais ne se satisfait de ce qu’il possède.]
l’enlevèrent et la conservèrent longtemps. Charles VII, après avoir soumis la Normandie dans l’espace d’un an, reprit la Gascogne en un été (Astezan voudrait célébrer 318ces guerres merveilleuses ; la pauvreté ne lui en laisse pas le loisir), et fit ensuite assiéger Baïonne avec une armée formidable50.
La sainte croix apparut tout à coup pendant plus de deux heures dans les airs. Le ciel était pur. Elle était petite, fixe et entièrement blanche. Elle fut vue par les citoyens de Baïonne, par la garnison anglaise, par les troupes de Charles, et par leurs auxiliaires, les Espagnols, les Écossais… Les Baïonnais, fondant en pleurs, se rendirent aussitôt à Charles VII. Ce signe miraculeux, et surtout la couleur de la croix51, leur annonçait que le Ciel se déclarait en sa faveur… Imprécations du poète contre les Anglais ; éloges de Charles VII… Astezan le prie de lui accorder du repos, c’est-à-dire les moyens de célébrer ses exploits.
À Tours, février 1452.
N° XII Livre De Re funerea, 27 pièces (feuillet 155)
Ce livre est adressé à Thomas Francus, Grec, physicien royal (médecin du Roi). Il contient deux épigrammes et vingt-quatre épitaphes dont nous allons donner la notice.
3191° L’épitaphe de Guarini de Vérone52 que l’on croyait mort (sa réponse à Astezan suit cette épitaphe) ;
2° de Ferrari, d’Ast, carme, évêque élu de Tortone ;
3° Louis Tition, conseiller et secrétaire du marquis de Montferrat ;
4° de Barth. Caprée, chanoine de Novare ;
5° trois de Jean-Jacques, marquis de Montferrat ;
6° Louis Guascho ;
7° Jean Percival Rotarius ;
8° Petrina, jeune fille ;
9° Argentine, femme de Jean Benoît Rotarius, d’Ast ;
10° Trinia, jeune fille ;
11°Angia ;
… Animi femina vilis erat.
Degeneres demens hæc preponebat amantes
Nobilibus ; famulos anteferebat heris.
Nemo sibi gratus prestans virtute, sed omnis
Servus, et acceptus rusticus omnis erat.
12° Jean Velsecher, général autrichien ;
13° Barth. Carrari, chirurgien d’Ast, beau-père de l’auteur ;
14° Gerard Macheto, évêque de Castres, confesseur du Roi53 ;
15° Élisabeth, duchesse d’Orléans, et veuve du roi d’Angleterre54 ;
16° deux, faites par anticipation, 320pour le tombeau de Charles, duc d’Orléans, et d’après ses ordres ; précédées d’un envoi à Jean, marquis de Saluces ;
17° Pierre Astezan père, professeur55 ;
18° Andrionus de Brena, d’Ast ;
19° trois de Charles VII, mort en 1461. Dans la première, il dit, entre autres, que Charles délivra la France de ses ennemis :
Auxilium imprimis illi præstante Johanna
Virgine : quæ cæli nuncia regis erat.
[Secouru avant tout par Jeanne
La Pucelle, qui fut envoyée de Dieu.]
ce qu’il répète à peu près avec les mêmes expressions dans la seconde… À la fin de la première, on lit encore :
At successorem (Louis XI) tanta virtute reliquit,
Ut de se non sit spes capienda minor.
[Il laisse un successeur d’un tel mérite (Louis XI)
Qu’on peut à bon droit attendre autant de lui.]
Il règne dans toutes ces épitaphes le même ton de louanges. Les morts célébrés sont presque toujours au moins égalés aux personnages les plus fameux de l’histoire ancienne ou de la mythologie.
La chapelle du cardinal Ardicin de La Porte, de Novare56, et celle du beau-père d’Astezan, sont le sujet des deux épigrammes ou plutôt des deux inscriptions de ce livre.
Notes
- [1]
Elle fut aussi adressée à la classe de littérature et beaux-arts de l’Institut, dont le secrétaire, M. Villars, répondit, le 19 avril 1802 :
La classe a lu avec beaucoup d’intérêt votre notice… On a même arrêté qu’elle serait renvoyée à la commission chargée d’examiner et recueillir les notices et extraits des manuscrits que doit publier l’Institut. C’est une justice qu’on a rendue à un travail bien fait et digne d’être mis au jour.
- [2]
Expilly a pu se procurer ce manuscrit pendant divers voyages qu’il fit en Piémont, et notamment en 1606, époque où il fut un des commissaires chargés de régler les limites de la France et du Piémont du côté du marquisat de Saluces. (Voy. sa vie, par Boniel ; p. 58.)
- [3]
Épouse de Louis, duc d’Orléans, frère de Charles VI, dont nous avons parlé ci-devant, p. 10. Elle était fille de Jean et sœur de Jean-Marie et Philippe-Marie, derniers ducs de Milan, de la maison Galéas-Visconti. (Voy. aussi p. 153.)
- [4]
Rerum italicarum scriptores, t. 14, p. 1007. Muratori fit des recherches sur Astezan, d’après un passage de l’histoire de Savoie, où Guichenon met, au nombre des écrivains d’Ast, Antoine Astezan, poète qui a écrit en vers élégiaques.
- [5]
La bibliothèque de Turin possède un 2e exemplaire de ce manuscrit. Il s’y trouve quelques différences de copie, qu’on a notées dans la table des Mss. de cette bibliothèque, t. 2.
- [6]
C’est à cette même époque que cette famille fut appelée du nom d’Astezan, à cause de la ville d’où elle était originaire.
- [7]
Ces comparaisons sont aussi très souvent tirées de la mythologie.
Alcyone et Ceyx, dit-il à Florida (ci-après, épît. 16, du n° 4), ne se séparaient pas avec autant de douleur que je me sépare de vous.
Ceyx, dit-il à Silanus (ci-après, ép. 3, du n° 5), n’aimait pas tant Alcyone, ni Yphise Yanthe, ni Persée Andromède, ni Orphée Eurydice, que Philostrate aime Phanie.
- [8]
Nous avons parcouru beaucoup de vieux historiens d’Italie. Aucun ne donne sur ce tremblement de terre d’aussi grands détails qu’Astezan. Ils disent en général qu’il y eut un grand nombre de villes détruites, et ils se bornent à en citer quelques-unes. (Voy. à ce sujet Annales Placentini ab Antoniode Ripalta, dans Muratori, t. 20, p. 905 ; Annales Bonincontrii, id., t. 21, p. 159 ; Giornali Napolitani, id., p. 1132 ; Annales Forolivienses, ibid., t. 22, p. 224 ; Historia Napolitana Ludovici de Rainio, id., t. 23, p. 231.) Plusieurs autres chroniques du temps ne parlent point de ce fléau, mais les auteurs ci-dessus s’accordent à le peindre comme le plus épouvantable dont on eût mémoire et dont l’histoire fit mention.
- [9]
Ce passage, et plusieurs autres que nous citerons en donnant l’extrait des livres suivants (entre autres du liv. 1er Elegorum, n° 2 ; liv. 2, nos 3, 4 et 6, etc.) montrent que les mœurs de ces temps étaient plus corrompues que certains auteurs ne le pensent.
- [10]
Un autre auteur parle de cet événement, et il le présente plutôt comme un phénomène que comme un miracle.
Apparuere, — dit-il, — quatuor stellæ mirabiles ab oriente in occidentemfortiterpergentes, et erant quasi in modum crucis. (Annales de Ripalta, dans Muratori, t. 20, p. 905.)
- [11]
René d’Anjou, que Jeanne II, reine de Naples, avait appelé à la succession de ses états. Alphonse, roi d’Aragon, s’en empara sur lui en 1441.
René d’Anjou était en même temps duc de Bar ; c’est lui dont on a parlé ci-devant, note 243, n° 10, p. 185.
- [12]
Nous avons fait mention, ci-devant p. 82, et note 349, p. 223, de l’expulsion des Français et de leur rentrée à Gênes. (Voy. aussi Révolution de Gènes, 1750, t. I, p. 270.) On y fixe ce dernier événement au 11 mai 1458.
- [13]
Charles d’Orléans, fils de Louis, petit-fils de Charles V, père de Louis XII, et grand-oncle de François Ier. Fait prisonnier à Azincourt (ci-devant, p. 22 et 129), il ne recouvra sa liberté qu’en 1440. Il avait des droits au duché de Milan, comme fils de Valentine ; mais il ne put obtenir que le comté d’Ast (vers 1447). — Voy. Villaret, XV, 299, 416, et ci-après note 39.
- [14]
Elles sont écrites en regard de la traduction.
- [15]
Académie des Inscriptions, t. 13 ; Bibliothèque française de Goujet, t. 9 ; Annales poétiques, t. 1 ; Nouvelle Bibliothèque des Romans, 2e année, t. 3, p. 104.
N. B. Depuis la première édition de cette notice, M. P. V. Chalvet, professeur d’histoire et bibliothécaire de Grenoble, dont les lettres et l’amitié pleurent la mort prématurée (1807), a publié les Poésies de Charles d’Orléans, telles qu’elles sont dans notre manuscrit (in-12, Grenoble, 1803)… Le passage ci-dessus est à la page 257. Au commencement du volume est un précis sur la vie de Charles.
- [16]
Jean-Jacques Paléologue, d’une branche cadette de la maison impériale de Constantinople, souveraine du Montferrat depuis 1306. Il était fils de Théodore II, dont nous avons parlé note 349. Dépouillé de ses états en 1431, par Philippe Marie Visconti (ci-devant note 3), il les recouvra en 1433, et mourut en 1445. Astezan (il l’annonce, feuillet 127) lui dédia le 1er livre des élégies, et les trois autres à Jean, Théodore et Boniface, ses enfants (ci-après notes 18, 19 et 20)… Les dédicaces sont dans les premières épîtres de chaque livre.
- [17]
Ænéas Silvius, né en 1405, à Corsiniano, près de Sienne, fut secrétaire de plusieurs prélats au concile de Bâle, et notamment de l’évêque de Novare, dont notre poète a loué ci-devant le singe. Il revint avec lui à Novare, où il est probable qu’il se lia avec Astezan. Après avoir été employé dans une foule d’affaires importantes, il fut successivement évêque, cardinal, et enfin pape en 1458, sous le nom de Pie II. (Voy. Italia sacra, Rome, 1652, t. 4, p. 981 ; Gesta pontificum, par Palatius, Venise, 1688, t. 3, p. 583 ; Pii II Commentarii, etc., par Jean Gobelin, 1614, p. 2.) La petite épître d’Astezan nous apprend une anecdote que nous avons vainement cherchée dans la vie de cet homme célèbre, et dans plusieurs ouvrages relatifs à l’histoire des papes…
Il paraît même, par les expressions d’Astezan, que Cinthie n’était pas la seule maîtresse d’Ænéas… Mais il est juste d’observer que cela se rapporte à une époque (vraisemblablement de 1430 à 1440) où Ænéas Silvius n’avait pas été promu et ne devait guère espérer de parvenir aux dignités ecclésiastiques, qu’il remplit avec tant d’éclat dans la suite.
Rappelons aussi qu’Æneas Silvius a fait l’éloge de Jeanne d’Arc. (Voy. ci-devant note 384, p. 237.)
- [18]
Jean IV, marquis de Montferrat après son père Jean-Jacques. Il mourut en 1464.
- [19]
C’est vraisemblablement Boniface v, marquis de Montferrat en 1483, après ses frères Guillaume VII et Jean IV, et par conséquent troisième fils de Jean-Jacques Paléologue.
- [20]
Théodore, quatrième fils de Jean-Jacques Paléologue, fait cardinal en 1464, mort en 1481. (Voy. Fasti Cardinalium, Venise, 1701, t. 2, p. 351.)
- [21]
Il était dans le comté d’Ast vers 1447 et 1448. (Voy. Villaret, XV, 443 ; Monstrelet, t. 3, f. 5.)
- [22]
Tels que les Doria, les Fiesque, les Frégose, les Lomellini, les Spinola, les Vivaldi.
- [23]
Il invite (f. 126) les sénateurs, s’ils lui accordent une place, à l’en informer d’avance, afin qu’il mette ordre à ses affaires :
Tante namque vie nolim perferre laborem
Autsumptum, nisi sim certior ante rei.
Et il ajoute plus bas :
Vereor si hac tempestate venirem
Ne frustra tantum conficeretur iter.
C’est le passage des Apennins, qui paraît si effrayant au poète. Il a décrit dans la suite ce passage au poème De Varietate Fortunæ, lib. I, cap. II, et il y reproduit les mêmes idées.
Heu ! heu ! quale mihi tumfuit illuditer.
Credo me tantos nunquam potuisse labores
Nec tam difficiles sustinuisse vias.
Cependant il n’y a qu’une vingtaine de lieues d’Ast à Gênes.
- [24]
Te carmine ad astraferam… faciam arbitrio carminamille tuo… Ces offres sont presque à chaque feuillet des livres 3e et 4e.
- [25]
On pourrait néanmoins citer une maxime dont il se sert (feuillet 124) pour consoler le doge des attaques de l’envie :
On ne peut jamais obtenir de la gloire sans y être exposé ; elle s’attache à la gloire comme la rouille au vieux fer.
Ut sequiturferrum mordax rubigo vetustum,
Virtutem livor sic solet ipse sequi.
- [26]
C’est dans celle-ci qu’il parle du poème indiqué ci-devant partie 2, n° 8, p. 285.
- [27]
Jean, comte d’Angoulême, fils de Louis, et frère cadet de Charles, duc d’Orléans (ci-devant note 13), et grand-père de François Ier. (Voy. Anselme, Généalogies de France, 1726, t. I, p. 209.) Hugues de Lusignan, frère du roi de Chypre, cardinal en 1426, mort en 1442. (Voy. Fasti Cardinalium, 1701, t. 3, p. 203.)
- [28]
Ici et dans les lettres suivantes Astezan prend la qualité de premier secrétaire du duc d’Orléans.
- [29]
La Normandie fut recouvrée en 1449 et 1450, et la Guienne en 1451. (Voy. ci-devant note 347, p. 222 ; Villaret, XV, 455 et suiv. ; XVI, 27 et suiv.)
- [30]
Ainsi, selon Astezan, elle avait dix-sept à dix-huit ans lorsqu’elle se rendit auprès de Baudricourt ; ce qui s’accorde avec sa déclaration. (Voy. ci-devant note 242, n° 1, p. 177.)
- [31]
Ce récit des visions de Jeanne est différent de ceux des auteurs et des procédures : nouvelle preuve que le merveilleux qu’on a mêlé à son histoire était le fruit de l’imagination de ses contemporains. (Voy. ci-devant note 243, n° 14.)
- [32]
Au contraire ; il la rebuta d’abord. (Voy. note 243, n° 8.)
- [33]
Ce ne fut point Baudricourt qui la conduisit. (Voy. note 243, n° 10.)
- [34]
Ceci confirme l’observation présentée à la fin de la note 257, où même l’on ne parle que de deux jours.
- [35]
Voy. surtout ce passage, note 243, n° 12.
- [36]
Les auteurs ne parlent point de ces circonstances, qui néanmoins ne sont pas improbables.
- [37]
Voy. note 383, ci-devant.
- [38]
Alphonse v, roi d’Aragon, qui fut battu et fait prisonnier le 5 août 1435, dans une grande bataille navale que lui livrèrent les Génois, alors soumis à Philippe-Marie, duc de Milan… Ils prirent aussi le roi de Navarre, le prince de Tarente, etc. Mais Philippe les renvoya tous sans rançon. (Voy. Révolution de Gênes, 1750, t. 1, p. 249 : Asireo y est appelé Asseretto.) Astezan égale ici Asireo aux Décius, aux Scipion, aux Alexandre, aux Pompée, etc.
- [39]
Il rappelle que Jean Galéas (ci-devant note 3, p. 281) avait assuré, en cas d’extinction de sa postérité masculine, le duché de Milan aux enfants de sa fille… C’était en effet une disposition du contrat de mariage de Valentine. (Voy. Villaret, XV, 416.) Il ne faut pas rejeter, a-t-il dit auparavant, ceux qui ne succèdent que par les femmes, et il a cité pour preuve la maison Paléologue, qui acquit de cette manière la souveraineté du Montferrat (par le mariage de l’empereur Andronic avec Yolande, héritière de ce marquisat).
- [40]
Frère de l’auteur de l’histoire indiquée ci-devant note 1, nos 5 et 7.
- [41]
Cette pensée est tirée de Cicéron : pro Archia poeta, ch. 26.
- [42]
L’histoire des croisades fait mention d’un ours énorme tué par Godefroy de Bouillon, et d’un serpent dont Geoffroy de la Tour débarrassa un lion que ce monstre étouffait de ses replis. (Voy. Maimbourg, 1686, t. 2, p. 103 et 160.) Ce dernier événement semble être celui dont parle le poète ; cependant les mots Gothofredus et princeps qu’il emploie se rapportent mieux à Godefroy de Bouillon.
- [43]
On trouve la même comparaison dans son poème De Varietate Fortuna, lib. I, cap. 8 ; Muratori, t. 14, p. 1016.
Ut quicumque senex incendipossit amore,
Ut Priamus valeat, Nestor et ipse capi.
- [44]
Monstrelet, t. I, ch. 203, f. 270, année 1418, donne les détails de la surprise de ce château, dont Saintrailles était gouverneur pour le duc d’Orléans.
- [45]
Celui dont il a été question ci-devant, p. 6 et suiv.
- [46]
Au temps d’Astezan, le Dauphiné était encore regardé comme terre de l’Empire.
- [47]
Voyez, au sujet de tout ceci, ci-devant p. 6 et suiv., et notes 25 et suiv.
- [48]
Ce passage d’Astezan est précieux. Il supplée au silence des contemporains sur les motifs de Charles, qui, en effet, depuis qu’il eut recouvré Paris (ci-devant note 346), vint très rarement dans cette ville ; son ressentiment était juste, mais sa conduite était-elle politique ?
- [49]
On prétend même y posséder toute la tête. (Voy. Description de la France, par l’abbé de Longuerue, partie 1e, p. 160.)
- [50]
Au mois d’août 1451… L’armée était commandée par les comtes de Foix et de Dunois… Baïonne se rendit le 26. (Voy. Monstrelet, t. 3, f. 38 à 40 ; Villaret, XVI, 38 à 42.)
- [51]
Les Français portaient la croix blanche, et les Baïonnais la croix rouge. (Voy. Monstrelet, ibid.) Selon lui, la croix apparut seulement une demi-heure. Ni lui ni Astezan ne disent comme Villaret, ibid., qu’elle fût surmontée d’une couronne, et que celle-ci se soit changée en fleurs de lis… Au reste, Astezan assure que les députés de Baïonne racontèrent cet événement à Charles VII, en présence d’un grand nombre de seigneurs, de magistrats, etc.
- [52]
Un des plus savants hommes du quinzième siècle, et un des restaurateurs des lettres en Italie… C’est le bisaïeul de l’auteur du Pastorfido… Il mourut en 1460. (Voy. Bayle, mot Guarin.) De telles liaisons annoncent qu’Astezan jouissait d’une grande réputation.
- [53]
Confesseur de Charles VII et conseiller-d’état, mort en 1448.
- [54]
Élisabeth, ou Isabelle de France, fille de Charles VI, veuve de Richard II (ci-devant note 84, p. 124), épousa en 1406 Charles, duc d’Orléans. Elle mourut en 1409, laissant une fille qui fut mariée en 1421 (jubente patre, dit Astezan) à Jean, duc d’Alençon, dont nous avons parlé plusieurs fois. Le P. Anselme (Généalogies, t. 1, p. 208 et 273) observe que celle-ci, morte en 1432, ne laissa point d’enfants ; cependant Astezan dit expressément que le duc d’Alençon en eut tres parvo tempore natos. Après la mort d’Isabelle, Charles épousa Bonne, fille du connétable d’Armagnac.
- [55]
Celle-ci est terminée par ces vers touchants :
Lector ab his paucis multas intellige laudes ;
Pressa dolore manus scribere plura nequit.
- [56]
Savant jurisconsulte, fait cardinal en 1426, mort en 1434. (Voy. Fasti cardinalium, t. 3, p. 203.)
321Deuxième pièce De l’expédition projetée en 1430 par le prince d’Orange contre le midi de la France, et terminée par la bataille d’Anthon
N. B. Nous avons tiré ce fragment de l’histoire inédite de Thomassin (Voy. ci-devant note 1, n° IV et 22 ; et note 387), et nous y avons joint des notes explicatives et supplétives, dont plusieurs ont été extraites des pièces justificatives de l’Histoire du Dauphiné, par Valbonnais, t. I, p. 62 et suivantes.
Fragment
Messire Loys de Challons, seigneur d’Arlay et prince d’Orange homme et vassal du Daulphiné comme dessus est déclaïré, voyant le royaulme bien au bas et petit estat et que le roy daulphin avoit petite puissance, voyant aussi que tous les nobles du Daulphiné portant armes estoient demourés à la bataille de Vernueil comme dessus est dict et que le Daulphiné pour lors estoit de petite et poure défense, mit en son dampne propos et délibéra de conquérir et usurper le Daulphiné, et voyant qu’il n’avoit point de port sur la rivière du Rosne pour entrer au Daulphiné procura et fit tant que la relessée (veuve) de feu messire Bertrand de Saluces qui estoit mort en ladicte bataille de Vernueil lui remit et transporta tous les droits et actions qu’elle pouvoit avoir au chasteau d’Anthon, et aux chasteaux de Colombier et Saint-Romain1, où ladicte relessée n’avoit point de droit.
322Et soubs couleur dudict transport l’an 1428, près de la fin du mois d’avril, ledict prince envoya de ses gens devers ladicte relessée, qui estoit dedans ledict chastel d’Anthon qui les mit dedans et s’en alla. Tantost après ledict prince y envoya deux cents hommes d’armes lesquels passèrent par le port d’Anthon et fournirent le chastel de gens d’armes et de traits ; puis prinrent ledict Colombier et Saint-Romain et les garnirent aussi de gens. Paravant ledict prince avoit mis grosse garnison au chasteau d’Aulberive2 près de Vienne. Après qu’ils eurent ainsi garni secrettement lesdictes places ils les firent fort fortifier, puis coururent par les mandements desdictes places et aultres du pays voisines, en prenant prisonniers, bestes et aultres biens de ceulx du pays et firent forte guerre au Daulphiné3 qui dura jusqu’à la bataille d’Anthon. Au Daulphiné n’avoit point de gouverneur, car quand messire Mathieu de Foix, comte de Comminges, gouverneur du Daulphiné lequel estoit compagnon d’armes dudict prince, sceut que ledict prince vouloit faire guerre au Daulphiné, laissa le pays et résigna son office à messire Raoul, seigneur de Gaucourt, lequel vint à Grenoble pour prendre possession dudict office ; et après ce qu’il l’eut prinse vinrent nouvelles que du tout la guerre estoit oincte, dont il fut bien esbahy, disant fauldra-il que le pays se perde en mes mains ? fut mise la chose en délibération qu’il estoit de faire. La chose estoit ainsi comme en 323désespoir veu qu’on avoit souvent escrit au roy daulphin qu’il y voulsist pourvoir, et qu’il avoit rescrit que considéré les grans affaires qu’il avoit, qu’on fist le mieux qu’on pourroit, veu aussi que le pays estoit dépourveu de gens de défense. Toutefois fut délibéré qu’il estoit expédient que ledict gouverneur incontinent se transportast à la côte S.-Andrieu4 près desdicts ennemis, et qu’il menast avecques lui messire Jehan Girard son lieutenant, messire Jehan Dury, messire Loys Portier, Jehan de la Barre trésorier et moi conseiller dalphinal et des nobles ce qu’il pourroit avoir et que là on avisast au mieulx qu’on pourroit sur la défense du pays ; et fut dict que pour les avoir falloit faire empruncts parmi le pays pour avoir argent promptement et puis on feroit une taille pour restituer. Tout ainsi fut faict5. Monsieur le gouverneur après lad. délibération alla au royaulme et au pays de Vellay6 où estoit ung capitaine appelé Rodrigues de Villendras du pays d’Espagne, lequel il amena avecques ses gens et leur fut baillé argent pour passer, et passèrent sur le port de Vienne7. Messire Humbert de Grollée mareschal du Daulphiné, capitaine des frontières de Lyonnois et de Masconnois fit amas de gens ce qu’il put tant du Daulphiné que d’ailleurs, lesquels avec les gens dudict Rodrigues, mesdits seigneurs gouverneur et 324mareschal, tout droit menèrent devant Aulberive et y donnèrent l’assault8. Ceulx de dedans au commencement vaillamment se défendirent, puis eurent le cœur failly et se rendirent, leurs biens saulves, après ce qu’ils eurent rendu la grosse tour. L’on fut esbahy comment ils avoient esté si lasches de aussitost se rendre attendu que la tour estoit forte et de grande défense et qu’ils estoient beaucoup de gens bien habillés. Ils s’en allèrent ung bâton au poingt. Après ce que la dernière tour fut rendue, monsieur le gouverneur en fit abattre la pluspart ; l’aultre demourant y est encore, en signe que la place et le seigneur ont esté rebelles à leur prince et inféaux et de ce doit-on avoir grande souvenance et mémoire perpétuelle.
De ladicte place d’Aulberive M. le gouverneur et M. le mareschal avecques ladicte compaignie s’en allèrent par toutes les places que les Bourguignons tenoient et les prinrent toutes9 jusqu’au chastel de Colombier qui estoit très bien fortifié et y avoit bonne garnison. Là mirent le siége et dedans peu de temps après donnèrent plusieurs assaults, finalement ledict chasteau fut prins et tous ceulx qui estoient dedans ; ce fut le samedi 10 juin 1430.
Ledict prince partit de Bourgongne à grande et noble armée tant pour renforcer ses gens qui desjà estoient en Daulphiné comme pour le conquester et passa le Rosne au port d’Anthon ledict jour ignorant que ledict Colombier fust prins ; et quandil fut dedans le chasteau d’Anthon il se fit appeler daulphin de Viennois et donna les offices du pays, et des chasteaux, villes et aultres biens dudict pays il disposa à son plaisir ; et les distribua de bouche 325à ceulx qui estoient avecques lui, en soi moult glorifiant et disant qu’il les feroit tous riches ; mais sa gloire ne dura guière dieu merci.
Mesdicts seigneurs gouverneur et mareschal désirant tirer à Anthon pour mettre le siége devant et pour deschasser ceulx qui y estoient, ignorant que le prince y fust arrivé, y envoyèrent Daulphin le hérault pour savoir du commis des Bourguignons. Quand il fut là il trouva ledict prince. Il fut prins et détenu, et par lui il (le prince) sceut comment Colombier étoit prins et pour ce il fit sonner ses trompettes et à toute son armée que moult faisoit beau voir à belles bannières et estendards déployés, desmarcha dudict Anthon pour tirer audict Colombier en belle bataille bien ordonnée ; et envoya deux gentilshommes devant pour savoir comment il estoit de Colombier : lesquels furent prins et interrogiés où estoit le : prince et respondirent qu’il estoit près de là au rivage d’ung bois oùil faisoit des chevaliers pour donner la bataille. Lors mesdicts seigneurs gouverneur et mareschał mirent en délibération qu’ils devoient faire et plusieurs grans difficultés y avoit de donner bataille sans le sceu et commandement du roy daulphin, mesmement considéré qu’ils estoient peu de gens au regard des ennemis et si la bataille se perdoit tout le pays seroit perdu sans nul contredict et en après tout Languedoc et Lyonnois. Par ainsi le demourant du royaulme seroit en branle d’être ainsi du tout perdu : et puis fut dict au contraire que attendre la licence et secours du roy ce estoit néant veu que le prince estoit si près et en si grande armée ; d’aultre part de non donner bataille et laisser aller par le pays l’armée du prince et défendre les places que ce ne seroit que guerre guerroyable pour gaster le pays et 326à la fin le perdre. Et pour ce fut délibéré et conclu de courre sur lesdicts Bourguignons et les surprendre et par celui moyen à l’aide de Dieu on viendroit au-dessus et seroit saulvé le pays veu que le prince avoit très mauvaise querelle et venoit contre son scel, ses promesses et son serment, et contre les appoinctements qui paravant avoient esté prins avecques lui de non faire guerre ni donner dommaige au pays. Ceste conclusion prinse Rodrigues dict : mes gens sont estrangiers et de diverses nations, je ne me oserois pas bien fier en tous. Pour ce je vous prie que me fassiez cest honneur que j’aie l’avant-garde et à l’aide de Dieu je m’y porterai tellement que vous en serez bien contents. Mesdicts seigneurs gouverneur et mareschal eurent considération aux paroles dudict Rodrigues et à ce qu’il estoit estrangier et avoit libéralement octroyé de venir au secours du pays lui passèrent sa requeste dont il les remercia et en fut très joyeulx. Ce faict fut crié que incontinent chascun fust monté et habillé10 ; que l’on oyst messe et se mist chascun en bon estat et puis bust légièrement. Après fut dict publiquement que s’il y avoit personne qui eust point de pour, qu’il se retirast. Lors chascun respondit qu’il avoit bon cueur, puis leur fust dit vous serez tous riches en ceste journée ; le prince d’Orange nous vient assaillir en nostre pays à son très grand tort et nous avons juste et raisonnable cause de nous défendre ; Dieu nous aidera. Pour ce ne soyez esbahys s’ils sont plus que nous. L’avant-garde, la bataille et les ailes selon le 327peu de gens qu’il y avoit furent très bien ordonnées et chascun avoit très grand cueur et joyeulx de bien faire son devoir. Et ainsi se départirent11 dudict lieu de Colombier pour aller au-devant dud. prince qui desjà estoit en une grande plaine entre Anthon et Colombier faisant ses chevaliers comme dict est ; et quand il vit les Dalphiniens il n’en fit pas grand compte veu le petit nombre qui estoit au regard de ses gens et ne tenoit pas moins que quand viendroit à l’assemblée, que Rodrigues et ses gens ne s’enfouyssent et que du demourant tantost enviendroit au-dessus12. Quand nos gens furent près à coup subitement et à grands cris frappèrent dedans les gens du prince tant qu’ils les rompirent et mirent en désarroy13 et à donc le prince honteusement s’enfouyt et fut poursuivi jusques au port d’Anthon14 où il passa 328et laissa sur la place sa bannière et son estendard et toute son armée de laquelle y en eut plusieurs morts et en espécial le comte de … et sa compaignie d’Allemands qu’il menoit. Là fut la plus grande mortalité et des vifs la pluspart fut emprisonnée et les autres s’enfouyrent15. Ladicte desconfite par la grâce de Dieu fut faicte l’an 1430, le 11 juin, qui estoit dimanche, et fête de la S.-Trinité et de S. Barnabé apostre ; en bon jour bonne œuvre.
Long-temps paravant en Viennois on avoit accoustumé de dire Dieu : te conduise et le marché d’Anthon, pource qu’au marché d’Anthon chascun n’y gaignoit pas. Aussi ne fit ledict prince sur ceste desconfite. Doresnavant les joennes gens du Daulphiné réduiront leur mémoire et leur aage comme faisoient paravant les anciens quand ils estoient interrogiés de leur aage et mémoire, ils disoient qu’il leur souvenoit des Bretons (ce fut une compaignie de gens d’armes qui passèrent par le Daulphiné et y firent plusieurs maulx).
De là on alla à Anthon où l’on ne trouva pas grande résistance16. Ainsi par la grâce de Dieu et miraculeusement tout considéré le Daulphiné fut délivré des mains des ennemis et eschappa le grand péril auquel il 329cuyda estre et pour ce de ceste bataille le Daulphiné à tous temps en doit faire grande joie en remerciant Dieu. Mesdicts seigneurs le gouverneur et mareschal, pour prier Dieu pour les morts et pour perpétuelle mémoire de ceste louable besongne ordonnèrent qu’au champ où avait esté faicte la bataille l’on fist une belle chapelle bien rentée pour y dire messe tous les jours, mais rien ne s’y est encore faict et Dieu en pourroit estre mal content. L’on a bien faict et très bien faict aucunes peinctures, messes et commémoration pour ceulx qui moururent à Vernueil comme dict est. Ceste bataille estoit et doit estre de plus grande commémoration pour remercier Dieu et à l’honneur de tout ce ; car si le prince eust obtenu victoire plus grande mortalité y eust eu et sans comparaison que audit Vernueil17, tant de ceulx qui estoient en ladicte bataille comme des aultres que l’on eust tués après et sans les aultres innumérables inconvénients et qui pis est on eust perdu tout le pays avec les aultres pays comme dict est. Pource y doivent adviser ceulx du Daulphiné de faire leur devoir et qu’ils ne soient pas ingrats envers Dieu car grand et périlleux péché est que ingratitude. Si l’on a faict commémoration de ceulx qui sont morts à Vernueil l’on doit mieulx faire commémoration pour la grande grâce que Dieu a faicte de saulver les corps et les ames avecques leurs femmes et enfants, et tous leurs biens.
Ladicte bataille comme dict est fut faicte entre Anthon et Colombier et plus près de Colombier que d’Anthon. Du costé du prince avoit environ 800 chevaliers et escuyers sans aultres gens. Il y mourut ung très bel et 330notable chevalier de Bourgongne appelé messire Loys de la Chapelle, qui fut porté à Crémieu et là est seveli au couvent des Augustins. Tous les aultres notables en bien grand nombre furent prisonniers et ont payé de grans rançons. La journée fut très bonne pour les gens de nostre part et bien a esté raison et oultre ce on les doit avoir fort en mémoire perpétuelle car ils ont mis leur vie pour la défense de la chose publique du Daulphiné et aussi du royaulme ; le roi n’a pas mis cellui-ci service et les aultres que les bons et loyaulx Dalphiniens ont faicts au temps passé comme sera dict ci-dessous sur monseigneur qui est à présent18.
Ledict prince en ladite bataille laissa sa bannière que ledit Rodrigues fit porter en son pays, et aussi y laissa son estendard grand et bien pompeux ; la moitié rouge et l’aultre perse : au plus hault ung soleil d’or qui estend ses rays au long de l’estendard jusques au bas. Il fut porté à Grenoble et là est encore en la chapelle de messieurs les Daulphins. Les aultres bannières et estendards des capitaines pareillement y demourèrent. L’estendard du seigneur de Salleneuve, blanc et rouge, fut porté audict Grenoble et mis en la grande église ; les aultres furent portés en d’aultres lieux.
Par ceste manière on peult congnoistre comment il en prend aux présomptueux et gens outrecuidés et orgueilleux. Ledict prince fit une très grande despense pour mettre à exécution son mauvais et dampne propos et tout perdit en une heure et qui pis son honneur. Il estoit de l’ordre du duc de Bourgongne laquelle lui fut ostée pour ce que honteusement s’en estoit fouy et condamné de jamais avoir bannière ne estendard jusques à 331ceque les aie recouvrés en aultre juste et raisonnable et honorable bataille. Mais jamais ne le fera car il est vieulx et pour ce porte en sa devise non plus, laquelle j’ai veue depuis sur le portail de Lyon-le-Saulnier, où est la horeloge. Monseigneur m’a envoyé souvent devers lui et lui ai ouy dire que si la chose estoit à faire, que jamais ne la feroit et de l’avoir faict fort se repent ; mais c’est trop tard. Je me voulus enquérir pourquoi il portoit cette devise et depuis quand l’avoit prinse ; il me fut dict qu’il l’avoit prinse depuis ladicte bataille, et l’avoit prinse pour ce que monseigneur de Bourgongne lui dit qu’il falloit qu’il retournast à Anthon en Daulphiné pour recouvrer ce qu’il avoit perdu ; mais il lui respondit non plus, et depuis a porté cellui mot. D’aultre part ledict prince a faulsé son hommage, sa foi, ses promesses, son scellé et son serment, dont il est crimineulx en plusieurs cas et digne de grande pugnition au regard de sa personne ; et se doivent confisquer tous les biens qu’il tient à hommage du seigneur Daulphin ; et avec ce il est tenu à grands intérests pour les grands dommages que monseigneur le Daulphin et le Daulphiné ont soufferts par ladicte guerre. J’ai faict ung traitié par manière de mémoire, du commandement exprès de la bouche de monseigneur et lui en ai envoyé le double qui se commence ainsi : S’ensuivent les mémoires, etc. Il seroit trop long pour mectre ici ; toutefois n’est-il pas de mectre en oubli ; une fois justice se remectra sus.
Avec ledict prince avoit les plus espéciaux et vaillants de Savoie et qui pis est des terres qui sont de l’hommage du Daulphiné. Ils n’y allèrent pas sans le congé et vouloir de leur seigneur le duc de Savoye dernièrement mort qui estoit consentant de ladicte entreprinse et avoit 332certaines paches et convenances avec ledict prince. De ceste matière j’en ai faict ung aultre traitié lequel se commence ainsi : Pour remontrer, etc., qui ne se doit pas mectre en oubli, comme a esté dict de l’autre.
Tantost après ladicte bataille mesd. seigneurs gouverneur et mareschal avecques leur armée s’en allèrent en la principaulté d’Orange et d’assault de bonne et juste guerre conquirent la ville et le chastel19 et toutes les aultres places de la principaulté. Ceste matière est comprinse bien au long aud. traitié du prince d’Orange.
De ladicte bataille d’Anthon s’en est suivi ung gaige de bataille de l’an 1431 entre ung gentilhomme de Bourgongne nommé Loys de Maulpre appelant et ung autre gentilhomme du Daulphiné nommé Pierre Pelerin défendeur et appelé. La journée dud. gaige devant mondict seigneur le gouverneur esleu à ce par lesdictes parties fut tenue à Vienne le dixième jour de juillet l’an que dessus, et là se trouvèrent environ de 7 à 800 chevaliers et escuyers tant du royaulme de l’obéissance du roy que du Dauphiné, dont les Anglois et Bourguignons furent bien esbahys, car ils ne cuidoient pas que attendu les pertes que le roy avoit faictes l’on peust encore trouver si notable et belle compaignie en l’obéissance du roy, laquelle chose porta depuis grand proufit au roy daulphin et pour la cause que je fus présent j’en ai faict ung traitié et procès-verbal qui se commence ainsi : Au nom de notre seigneur, etc. auquel au temps advenir ceulx qui voudront faire gaige de bataille pourront avoir recours pour avoir advis comment ils se devroient maintenir et proposer le cas d’ung costé et d’aultre. J’en ai faict ici mention pour ce que c’est l’honneur du Daulphiné et tous 333ces traitiés se doivent mectre en la chambre des comptes avecques ce registre.
Remarque concernant Thomassin
Nous avons dit, note 241, que le témoignage de Thomassin, quant au projet attribué à Charles VII de se retirer en Dauphiné, nous paraissait d’un très grand poids. Il faudra peu d’observations pour justifier notre opinion. Thomassin est non seulement un auteur contemporain, mais il a été à portée, par ses emplois, de vérifier beaucoup de faits secrets de l’histoire de son siècle. Il était dans la force de l’âge20 et pourvu de la charge de conseiller au conseil delphinal21 lors du siège d’Orléans. Il avait en outre fait plusieurs séjours dans cette ville ou à Paris22. Quelques années après que Louis XI eut obtenu de Charles VII (en 1440) l’administration du Dauphiné, il chargea Thomassin, comme le plus ancien de ses officiers23, et comme ayant beaucoup de lumières et d’expérience, de composer le recueil manuscrit d’où nous avons tiré le fragment précédent. Ce recueil est donc officiel, et tout annonce que les relations qui y sont faites eurent l’approbation de Louis XI.
Notes
- [1]
Anthon-sur-le-Rhône (Voy. la 2e carte)… Colombier, à 3 lieues au sud, et Saint-Romain, à 2 lieues au sud-est d’Anthon.
- [2]
Auberive, à 3 lieues au sud de Vienne, 12 lieues au sud-ouest d’Anthon.
- [3]
Ils s’emparèrent de divers châteaux, et notamment : 1° de ceux de Pusignan et d’Azieu, près Genas, à 2 et 3 lieues au sud-ouest d’Anthon ; 2° de Falavier, près la Verpillière, à 6 lieues au sud.
- [4]
La côte Saint-André, à 10 lieues au sud d’Anthon.
- [5]
On résolut de lever cinquante mille florins. On envoya aussi, mais sans succès, deux ambassades au due de Savoie (Amédée VIII) pour le prier de ne fournir aucun secours au prince d’Orange… Celui-ci avait au contraire dans son armée cinq capitaines savoisiens.
- [6]
À Annonay.
- [7]
Le 26 mai 1430.
- [8]
Le 28 mai.
- [9]
Entre autres Pusignan, le 7 juin, et Azieu, le 8.
- [10]
Qu’on pansât les chevaux, qu’on mit les selles, que chacun montât et s’allât placer près de l’étendard de son capitaine (ces proclamations se firent au sonde la trompette). Voy. Processus super insultu guerrae Anthonis, dans Valbonnais, ib.
- [11]
Sono tubæ repetilo… On laissa auparavant des gens de traits et fantassins à la garde des bagages ; et le gouverneur, venerabili signo sanctæ crucis præmisso, se mit en marche vers midi. Voy. Processus, etc.
- [12]
À l’aspect de l’armée du prince, Gaucourt rangea la sienne et lui fit une exhortation ; Grollée se jeta à genoux, et invoqua Dieu à haute voix… La mêlée commença au son d’un grand nombre de trompettes. Voy. Processus, etc.
- [13]
Beaucoup, après avoir abandonné leurs chevaux, s’enfuirent comme des lièvres. Les uns se cachèrent dans les blés ou bois voisins, où ils furent découverts, dépouillés et tués par les paysans ; d’autres, au nombre de plus de deux cents, se noyèrent en traversant le Rhône… La bataille fut finie vers deux heures après midi. Voy. Processus, etc.
- [14]
Il reçut plusieurs blessures… Il était tellement couvert de sang qu’on ne pouvait le reconnaître… Il s’enfuit à toute bride, et se ferma dans Anthon… Mais, au milieu de la nuit, encore effrayé, il passa le Rhône tanquam latro avec quelques soldats, abandonnant à Anthon son artillerie, ses traits, et des vivres pour deux ans, etc. Voy. Processus, etc… Chorier, t. II, p. 427, dit au contraire qu’étant poursuivi après la bataille, il s’élança à cheval dans le Rhône, et traversa ce fleuve la lance à la main.
- [15]
Il y eut plus de 500 prisonniers, tant Bourguignons que Savoisiens ; plus de 460 tués… On prit 1200 chevaux, dont la plupart furent vendus trois jours après à Crémieu (à trois lieues au sud-est d’Anthon). Voy. Processus, etc.
- [16]
Le lendemain, 12 juin… Et le 15 on prit Falavier… On confisqua en même temps plusieurs châteaux appartenant au prince d’Orange, dans le Gapençais et les Baronnies.
- [17]
Thomassin veut dire sans doute qu’il y eût plus péri de Dauphinois qu’à Verneuil, où il y en eut 300 de tués (Chorier, Histoire du Dauphiné, t. II, p. 422).
- [18]
Louis, dauphin, depuis Louis XI.
- [19]
Orange fut assiégé le 29 juin, et pris le 3 juillet.
- [20]
Il annonce dans son manuscrit, f. 86, qu’à l’âge de seize ans, à la Saint-Jean de 1407, il alla étudier à l’université d’Orléans. Il avait donc environ trente-sept ans à l’époque du siège.
- [21]
Voir le fragment précédent, page 323. D’après son manuscrit, f. 162, dès 1426, il avait été commissaire pour un règlement de limites entre le roi et le comte de Savoie.
- [22]
Voir la note 20 ci-dessus, et la note 99, ci-devant p. 130.
- [23]
C’est ce qui est exprimé dans les lettres-patentes de sa commission, datées de Romans le 20 mai 1456. Mss., f. 1er.
334Troisième pièce Lettre de Jeanne d’Arc au duc de Bourgogne, jusqu’à présent inédite ; suivie de ses lettres aux Anglais et au comte d’Armagnac
I. Introduction et authenticité
On nous a procuré, pendant l’impression de notre ouvrage, une copie figurée de cette lettre1, qui est conservée dans les archives de Lille. Quoique Jeanne d’Arc, ne sachant ni lire, ni écrire2, fût réduite à dicter ses lettres3, qu’il fût par là facile de lui en attribuer auxquelles elle n’aurait point eu de part, ou d’altérer celles qu’elle aurait dictées4, qu’enfin aucun auteur contemporain ne fasse mention de celle-ci, cependant nous sommes persuadés de son authenticité. Nous nous fondons entre autres sur la conformité de son style avec celui des lettres écrites aux Anglais5 et au comte d’Armagnac, que l’on produisit pendant le procès de Jeanne, et sur l’exactitude de ce qu’elle y énonce relativement au sacre de Charles VII.
335II. Description matérielle
Considérée quant à son état matériel, la lettre est écrite en caractères gothiques, avec beaucoup d’abréviations ; mais elle se lit très aisément. Elle a dix-sept lignes et demie, qui ont chacune deux cent soixante-dix millimètres de longueur. Elle est pliée à-peu-près comme nos lettres ordinaires, mais sous un format assez grand et presque carré, de cent quarante-neuf sur cent trente-cinq millimètres. Vers le bas de la partie extérieure pliée, il y a pour toute adresse :
Au Duc de Bourgoingne.
III. Teneur de la lettre
Voici ce que contient l’intérieur :
✝ Jesus Maria6
Hault et redoubte prince Duc de Bourgoingne Jehanne la pucelle vous requiert de par le roy du ciel mon droiturier et souverain seigneur que le roy de France et vous faciez bonne paix ferme qui dure longuement, pardonnez lun a lautre de bon cuer entierement ainsi que doivent faire loyaulx christians, et sil vous plaist a guerroier si alez sur les Sarrazins. Prince de Bourgoingne je vous prie supplie et requiers tant humblement que requerir vous puis que ne guerroiez plus ou (au) saint royaume de France, et faittes retraire incontinent et briefment voz gens qui sont en aucunes places et fortesses (forteresses) dud. saint royaume, et de la part du gentil roy de France il est prest de faire paix a vous sauue son honheur sil ne tient en vous et vous fais a sauoir de par le roy du ciel mon droiturier et souverain seigneur pour votre bien et pour votre honneur et sur voz vie que vous ny gaignerez point bataille a lencontre des loyaulx François, et que tous ceulx qui guerroient ou (au) saint royaume de France guerroient 336contre le roy Jhus (Jésus) roy du ciel et de tout le monde mon droiturier et souverain7 seigneur et vous prie et requiers ajointes mains que ne faittes nulle bataille ne ne guerroiez contre nous vous voz gens ou subgiez et croiez seurement que quelque nombre de gens que amenez contre nous quilz ny gaigneront mie et sera grant pitie de la grant bataille et du sang quy y sera respendu de ceulx qui y vendront (viendront) contre nous, et a trois sepmaines que je vous auoye escript et enuoie bonnes lettres par8 ung herault que feussiez au sacre du roy qui aujourduy dimenche XVIJme jour de ce present mois de juillet ce fait en la cite de Reims9 dont je nay eu point de reponse ne nouy oncques puiz nouuelles dud. herault. A Dieu vous commens et soit garde de vous sil luy plaist, et prie Dieu quil y mette bonne paix. Escript aud. lieu de Reims led. XVIJme jour de juillet.
337IV. Lettre aux Anglais
Nous allons maintenant rapporter comme pièces de comparaison les lettres aux Anglais et au comte d’Armagnac, telles qu’elles nous sont données par Lenglet, tome Ier10. Nous y joindrons les notes où il remarque les altérations qui y furent faites.
Lettre aux Anglais
✝ Jesus Maria. ✝
Roy d’Angleterre, et vous duc de Bedfort, qui vous dictes regent le royaulme de France : vous Guillaume de la Poule, comte de Suffort, Jehan sire de Tallebot, et vous Thomas sire d’Esclaves (Escalles), qui vous dictes lieutenants dudict duc de Bedfort, faittes raison au roy du ciel rendez à la pucelle11 qui est ici envoyée par Dieu le roy du ciel les choses de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France : elle est ici venue de par Dieu pour réclamer le sang royal ; elle est toute prête defaire paix si vous lui voulez faire raison ; par ainsi que la France vous mettez sus et payerez ce que vous l’avez tenue. Et entre vous archiers, compaignons de guerre gentils et aultres qui estes devant la ville d’Orléans, allez vous-en en votre pays de par Dieu, et si ainsi ne le faittes, attendez les nouvelles de la pucelle, qui vous ira férir briefment à vos bien grands dommaiges : roy 338d’Angleterre, si ainsi ne le faittes je suis chief de guerre12 et en quelque lieu que je attendrai13 vos gens en France, je les ferai aller, veuillent ou non veuillent ; et si ne veulent obéir je les ferai tous occire. Je suis ici envoyée depar Dieu le roy du ciel corps pour corps14 pour vous bouter hors de toute France ; et si veulent obéir, je les prendrai à mercy ; et n’ayez point en votre opinion, car vous ne tiendrez point le royaulme de France ; Dieu le roy du ciel, fils de sainte Marie15 : ains le tiendra le roy Charles vray héritier ; car Dieu le roy du ciel le veut, et lui est révélé par la pucelle, lequel entrera à Paris en bonne compaignie. Si ne voulez croire de par Dieu les nouvelles de la pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous férirons dedans, et y ferons ung si grand hahay, que encore a-t-il mil ans que en France ne fut si grand ; si vous ne faittes raison, croyez en fermement que le roy du ciel envoyera plus de force à la pucelle que vous ne l’y sauriez mener de tous assaulx à elle et à ses bons gens d’armes, et aux horions verra-t-on qui aura meilleur droit du roy da ciel. Vous, duc de Bedfort, la pucelle vous prye et vous requiert que vous ne vous fussiez mie destruire : si vous lui faittes raison, encore pourrez vous venir en sa compaignie, ou que les François feront le plus bel faict que oncques fut faict par la chrestienté ;et faittes responses si vous voulez faire paix en la cité d’Orléans ; et si 339ains ne le faittes, de vos biens grands domaiges vous souvienne briefment. Escrit ce samedy semaine sainte16.
V. Lettre au comte d’Armagnac
La lettre suivante est une réponse à une lettre dans laquelle le comte d’Armagnac consultait Jeanne sur le faict des papes, dit-il ; observant qu’il y avait alors trois contendants à la papauté : le premier, Martin-Quint, auquel il avoue que tous les rois chrétiens obéissent ; le deuxième, Clément VII17, demeurant à Paniscelle, au royaume de Valence, en Espagne ; et le tiers, qu’on ne sait où il demeure, Benoît XIV.
Lettre au comte d’Armagnac
Jesus ✝ Maria.
Comte d’ Armignac, mon très cher et bon amy, Jehanne la pucelle vous fait sçavoir que votre message est venu par devers moi, lequel m’a dict que l’avez envoyé par deçà pour sçavoir de moi auquel des trois papes que mandez par mémoire vous deviez croire ; de laquelle chose ne vous puis bonnement faire sçavoir au vray pour le présent, jusques à ce que je sois à Paris ou ailleurs à requoy ; car je suis pour le présent trop empeschée aux faicts de la guerre ; mais quand vous saurez que je serai à Paris, envoyez-moi ung message par devers moi, et je vousferai sçavoir tout au vrai auquel vous devrez croire18, 340et que en aurez sçu par le conseil de mon souverain seigneur le roy de tout le monde, et que en aurez affaire à tout mon pou voir. A Dieu vous commens ; Dieu soit garde de vous. Escrit à Compiègne19 le XXIJme jour d’août (1429).
Notes
- [1]
Nous la devons à la complaisance de M. D*, homme de lettres, recteur de l’académie de ***.
- [2]
Voy. ci-devant note 378, n° 15, p. 233.
- [3]
Thomassin, f. 95, dit positivement qu’elle dictait ses lettres :
Fit escrire des lectres qu’elle-mesme dicta…
- [4]
C’est ce qui est arrivé… Voy. ci-après notes 10 à 15, pages 337 et 338, et ci-devant note 382, p. 235.
- [5]
Lenglet et Tripaut n’en donnent qu’une. Thomassin, f. 95 et 96, en rapporte quatre, dont il avait vu lui-même les copies, mais qui ne semblent que des fragments de celle qu’on va rapporter (ci-après no IV, p. 337), où ce qui est énoncé dans les quatre se trouve compris.
- [6]
Le mot Jésus est ainsi écrit : Jhus.
- [7]
Droiturier et souverain seigneur… Ces expressions ne sont pas dans les lettres suivantes ; mais Jeanne s’en est servie dans ses interrogatoires. Voy. Laverdy, p. 44.
- [8]
Les auteurs ne font non plus aucune mention de cette première lettre adressée à Philippe-le-Bon, ni de l’arrestation du héraut de Jeanne. Elle fut écrite probablement de Sully, de Saint-Benoît, ou de Châteauneuf, villes où la pucelle était vers la fin de juin, et où l’expédition du sacre fut définitivement résolue. Voir ci-devant le texte, p. 77 ; et l’itinéraire, p. 258. L’arrestation du héraut est une preuve que Philippe n’avait point, comme certains auteurs l’ont pensé, tacitement consenti à ne mettre aucun obstacle à l’expédition de Reims. S’il eût été en bonne intelligence avec Charles, il n’aurait pas, contre toutes les lois de la guerre, retenu le héraut.
- [9]
Ce passage est précieux. Voilà enfin un monument authentique de l’époque précise du sacre de Charles VII. Il confirme ce que nous avons observé à ce sujet, ci-devant note 332, page 216 (imprimée longtemps avant que nous connussions la lettre).
- [10]
La lettre aux Anglais est dans d’autres auteurs, tels que Tripaut, 69, mais avec quelques variantes. Nous nous sommes aussi servis de la leçon de Laverdy, 81 à 85, qui ne diffère de celle de Lenglet que dans un très petit nombre de mots.
- [11]
Ce qui est ici en romain a été changé et altéré par les juges. Au lieu de rendez à la pucelle, etc., il y avait, dans la lettre originale, rendez au roy les choses de toutes, etc. Interrogatoire du 22 février 1431. (Note de Lenglet.)
- [12]
Je suis chief de guerre : Ces mots ne sont pas dans l’original. (Note de Lenglet.)
- [13]
Il faut lire attindrai. (Note de Lenglet.)
- [14]
Corps pour corps, et chief de guerre. Nie que ces mots soient dans l’original de ses lettres. Interrogatoire du 22 février 1431. (Note de Lenglet.)
- [15]
Ceci paraît une espèce d’attestation du nom de Dieu. (Note de Laverdy, 83.)
- [16]
Dans Tripaut, 70, et Thomassin, f. 95, la date est du mardi. Voy. ci-devant, note 11 de l’itinéraire.
- [17]
Tel est le nom que le comte donne à cet anti-pape. Si on l’eût reconnu comme pape légitime, on l’appellerait, dans l’ordre de l’histoire, Clément VIII.
- [18]
Jeanne s’est plainte, dans le cinquième interrogatoire, qu’on avait altéré ses lettres. Il parait que ce fut surtout cette réponse, où elle semble en doute sur le pape auquel on doit obéissance. Elle dit qu’elle obéissait au pape séant à Rome (Martin v, élu par le concile de Constance après l’abdication de Grégoire XII, et la déposition de Jean XXIII et de Benoît XIII), et que telle était la réponse qu’elle avait faite au messager du comte d’Armagnac. (Observation de Lenglet. Voy. aussi Laverdy, 44.)
N. B. Ce comte d’Armagnac était Jean IV, fils du fameux connétable dont nous avons parlé plusieurs fois… Voyez ci-après la table, p. 351, mot Armagnac.
- [19]
Ceci prouve que, comme on l’a remarqué à la note 35 de l’itinéraire, le roi entra à Compiègne le 22 août, puisqu’il était ordinairement accompagné de Jeanne d’Arc.
Fin des pièces justificatives.