Marie Colombier  : Le voyage de Sarah Bernhardt en Amérique (1881)

Dossier : Lettres d’Amérique (1880-1881)

Lettres d’Amérique
Correspondance de Marie Colombier au journal l’Événement

Durant toute la tournée de Sarah Bernhardt en Amérique (d’octobre 1880 à mai 1881), Marie Colombier entretint avec son ami le journaliste Louis Besson une correspondance régulière où elle narrait avec humour son quotidien aux côtés de la grande artiste. Besson en publia de longs extraits dans sa chronique théâtrale du journal l’Événement, qui obtinrent un succès croissant et retentissants, au point de retraverser l’Atlantique pour y être traduits et commentés par la presse américaine elle-même au fil des étapes.

Ces lettres d’Amérique constituent bien la première ébauche du Voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, publié en octobre 1881 ; on y retrouve les impressions de Marie Colombier parcourant le Nouveau Monde, le récits des incidents qui ont émaillé le périple, et parfois quelques éléments qu’elle a choisi de ne pas reprendre dans son ouvrage, comme cette représentation d’une parodie de la Dame au Camélias par une troupe d’acteurs afro-américains à Philadelphie, et que Sarah Bernhardt n’apprécia pas du tout.

Sommaire

  • 17 octobre 1880 (départ de Paris)
  • 10 novembre (traversée, arrivée à New York)
  • 11 novembre (première d’Adrienne Lecouvreur)
  • 12 novembre (contretemps avec la douane)
  • 25 novembre
  • 24 décembre (succès, puritanisme, Boston)
  • 6 janvier 1881 (arrivée au Canada)
  • 16 janvier (Baltimore, fatigues)
  • 21 janvier (Philadelphie, retard du train de Marie Colombier)
  • 29 janvier (Chicago, parodie de la Dame aux Camélias par une troupe d’acteur noirs)
  • 7 février (extraits du Puck)
  • 10 février (retour sur l’incident du train de Marie Colombier)
  • 23 mars (bonnes recettes, Springfield, Milwaukee)
  • 10 avril (chutes du Niagara)
  • 26 avril (création de la Princesse Georges)
  • 11 mai (dernières représentations, Salvini, Émilie Ambre à New York, retour en France)
  • 19 mai (arrivée au Havre et joie du retour, représentation de la Dame aux Camélias au bénéfice des Sauveteurs)

L’Événement
(17 octobre 1880)

Ce n’est plus de l’admiration, ce n’est plus de l’enthousiasme… c’est du délire.

Le départ de Mlle Sarah Bernhardt pour l’Amérique, avec halte à Sainte-Adresse, pour commencer, a pris hier les proportions d’une véritable manifestation.

C’est à mourir de rire, ma parole !… Non seulement les amis intimes de la tragédienne, MM. Stevens, Saintin, Busnach, Duquesnel, etc., étaient venus lui dire adieu, ce qui était fort naturel, mais encore une foule de curieux, de reporters, de chroniqueurs, de gens de lettres, de médecins, d’avocats, d’académiciens, etc., étaient venus voir, gare Saint-Lazare, avec une curiosité fiévreuse, une femme montant en wagon.

On n’en eût pas fait autant pour Napoléon Ier au départ de la Malmaison.

Sarah Bernhardt est arrivée à la gare cinq minutes seulement avant le départ du train. — On aurait d’ailleurs attendu tout le temps nécessaire si l’artiste s’était trouvée en retard.

Les compagnies de chemins de fer comme les compagnies transatlantiques sont au pouvoir de cette troisième puissance, de ce nouvel État dans l’État — désormais hors de l’État — et tout le monde se portera avec vénération devant l’illustre comédienne.

Sarah Bernhardt était couverte d’un pardessus noir et portait de gros bouquets de lilas blancs.

Elle a joué parfaitement bien la scène des larmes, s’est fait baiser la joue par ses proches, est montée en wagon et, au milieu d’un silence solennel, quand tout le monde pleurait comme des fontaines Wallace, elle a agité son mouchoir en envoyant des baisers.

Tous les chapeaux se sont levés… On a essayé de crier : Vive Sarah !… mais l’émotion oppressait toutes les poitrines .. Et puis… Pfou ! Pfou ! Pfou ! Pfou !… Le train du Havre a emporté la comédienne qui mériterait le mieux d’être compatriote de Barnum.

Voici les dernières nouvelles que nous recevons par dépêche télégraphique sur le voyage de Sarah : À Rouen, ou le train qui l’emportait s’est arrêtée, la curiosité avait amené beaucoup de monde à la gare. Les employés du chemin de fer, les gendarmes et des habitants de la ville étaient massés sur le quai, cherchant à distinguer à travers les vitres les traits de la voyageuse.

Mais les reporters de quelques journaux parisiens, descendus d’un compartiment voisin, sont montés sur le marchepied du wagon et ont dérobé Sarah aux démonstrations d’une curiosité gênante.

Le même Incident s’est produit à peu près à toutes les stations.

Au Havre, il y avait peu de personnes sur le quai de débarquement : quelques journalistes de la presse locale, des désœuvrés et les employés de la gare.

Sarah Bernhardt est montée dans un coupé avec son fils et sa cousine. Elle s’est fait conduire à Sainte-Adresse, pendant que les facteurs de la compagnie déchargeaient ses innombrables colis, pour le transport desquels , elle a payé — soit dit entre parenthèses — une somme assez forte.

Ces colis ont été transportés tout de suite de la gare sur le paquebot Amérique.

L’Amérique lèvera l’ancre ce matin à sept heures. Sarah s’embarquera à six heures.

Le temps est gris, mais la mer est belle.

Farewell !

Par le train suivant est partie Marie Colombier, l’aimable comédienne que me lecteurs connaissent bien. — Marie Colombier ne devait point être du voyage. — Son départ a été décidé très brusquement, comme on va le voir par cette lettre :

Mon bien cher ami,

Je suis encore tout alourdie des événements qui viennent de se passer.

Je pars pour l’Amérique, voilà le fait… Avec Sarah, naturellement… Et je pars si vite qu il ne faut même pas que je songe à faire mes adieux aux amis.

Avant-hier, j’étais bien tranquille chez moi, sur ma chaise longue, devant mon feu, quand je reçois un monsieur essoufflé qui me dit a brûle pourpoint :

— Je vous enlève, morte ou vive. Il faut que nous soyons chez Sarah dans dix minutes.

La proposition pouvait m’effrayer. Mais je suis audacieuse. Je jette un manteau sur mes épaules, (trouvez l’adjectif, si vous en voulez un, pour mes épaules) et j arrive rue Fortuny.

En me voyant :

— Ah !… exclama Sarah… Te voilà. Très bien… Cours… Dépêche-toi. Nous partons dans deux jours pour l’Amérique.

— Tu blagues !…

— Nenni… Ma sœur est malade et ne peut venir que dans un mois. Une blessure au genou… un accident de tramway… Je ne sais pas au juste… Bref, il faut partir…

— Pour l’Amérique ?

Dame ! pas pour Chatou, bien sûr !…

— Mais on ne va pas comme ça en Amérique.

— Eh bien ! nous irons comme ça… C’est un service que j’attends de ta vieille amitié.

— Mais les appointements ?…

— Ceux que tu voudras. Dis vite.

— Eh bien ! si nous mettions…

— Je t’en donne le double… Après ?…

— Le temps me manque pour mes toilettes.

— Voici une adresse : rue Louis-le-Grand, Mme Savarden… Elle te confectionnera tous les costumes que tu voudras en trente-six heures…

— Et les rôles ?

— Tu les apprendras en route.

— Mais pour dire adieu aux camarades, il me faut bien trois jours et trois…

— Non… Il faut que nous partions ensemble toutes les deux… Ma troupe vient par un autre bateau… Mais toi… Je veux que tu sois là.

— Et de l’argent ?

— En voici… Est-ce dit ?

— C’est dit…

Et, quarante-huit heures après, j’étais équipée. J’avais mes robes, je savais mes rôles, j’avais fait mes malles.

Mais, pour les camarades, impossible d’y songer.

Je compte sur vous pour leur transmettre mes amitiés.

Sur ce, je vous tends la joue et vous prie de la tendre pour moi à tous ceux qui vous en feront la demande.

Souhaitez bonne chance à la duchesse de Bouillon [son rôle dans Adrienne Lecouvreur] et à la duchesse de Septmonts [dans l’Étrangère].

Votre dévouée,

Marie Colombier.

L’Événement
(10 novembre 1880)

Une lettre d’Amérique :

New York, jeudi 28 octobre.

J’ai promis, mon cher ami, de vous donner quelques détails sur le voyage de Sarah. Je vais tenir.

Notre départ du Havre a dû être raconté et commenté. Je n’y ajouterai rien.

En vous disant que nous avons été fort malades, et moi un peu plus que Sarah, je ne vous apprendrai rien d’étonnant.

J’ai passé presque tout le voyage étendue sur un canapé en face du lit de Sarah, dans une cabine préparée pour elle, cabine toute tendue de reps uni rouge avec encadrement de tapisserie.

Il n’y a eu comme incident du voyage que la déception des passagers qui espéraient apercevoir Sarah ; mais elle n’a pas quitté sa cabine.

Un pauvre diable de matelot étant tombé du haut du mât de misaine, Sarah s’est inscrite en tête d’une souscription, et la veuve et les enfants du pauvre homme auront du pain pour quelques temps.

Maintenant, vous peindre notre arrivée est impossible.

De mémoire de diva, jamais on n’a vu cela.

Nous sommes arrivées à huit heures sur la rivière qui est à l’entrée de la ville.

Un bateau grand comme nos bateaux-mouches est venu nous aborder avec la musique jouant notre hymne national, alternant avec le chant national américain.

Députations des cercles, corbeilles de fleurs, bouquets, speechs… Notre bateau rejoint et suivi par une foule d’autres bateaux, tout le monde se disputait le plaisir de voir Sarah, mais gardant une attitude respectueuse, que sais-je encore ? Ce qui domine chez Sarah, c’est l’ennui d’avoir été surprise aussi matin.

Elle était au lit et a pu prendre à peine un quart d’heure pour sa toilette ; elle peut se rassurer, elle n’a jamais été plus en beauté, malgré la souffrance du mal de mer.

Depuis lors, l’enthousiasme n’a fait que croître.

Toutes les places sont retenues. — On paye cent dollars (cinq-cents francs) les fauteuils aux marchands.

Nous commençons les répétitions demain jeudi (car je vous écris à quatre heures du matin) par Adrienne, puis viendra Froufrou. Voilà jusqu’à présent ce qui est décidé.

Ah ! j’oubliais un incident du bateau. La femme de chambre ayant dit que le 24 était le jour anniversaire de Sarah, on a fait à la déesse un bouquet de fleur superbe d’aspect avec… je vous le donne en mille… avec des navets, des betteraves, des pommes de terre, de petits radis roses, mais tout cela découpé avec un art à faire illusion ; les poireaux et le céleri faisaient verdure et encadraient le bouquet.

La joie d’enfant de Sarah à cette réception est impossible à décrire.

Encore une fois, mes amitiés et une bonne poignée de pattes.

Marie Colombier.

L’Événement
(11 novembre 1880)

Je recevais avant hier soir le premier courrier de New York depuis l’arrivée de Sarah Bernhardt dans le Nouveau Monde.

Voici maintenant une dépêche télégraphique que vient de m’adresser Marie Colombier, relativement à la première représentation de la troupe :

Hier soir, première d’Adrienne Lecouvreur. — La recette a atteint 80.000 francs. — Sarah Bernhardt a été rappelée vingt fois. — Immense succès. — Toutes les spectatrices étaient debout et jetaient leurs bouquets. — La scène était jonchée de fleurs. — En même temps, un souvenir de Paris arrivait à notre camarade : c’était une grande étoile de roses, appliquée sur une corbeille gigantesque, avec cette inscription : Grande artiste, acceptes ces fleurs, hommage respectueux de vos amis peintres et sculpteurs de Paris.

À la sortie, Sarah a été accompagnée jusqu’à son hôtel aux sons de la Marseillaise, sous une véritable pluie de fleurs. — Vingt mille personnes l’attendaient au Belvedere House. — On lui a donné une sérénade pondant quelle elle soupait… — Amitiés.

Marie Colombier.

L’Événement
(12 novembre 1880)

Les lettres d Amérique m’arrivent en masse.

J’ai publié, depuis quarante-huit heures, les extraits les plus intéressants de la première lettre distribuée à Paris.

Je ne reviendrai donc pas sur les incidents du voyage.

Pourtant voici quelques nouveaux détails sur l’arrivée, qui me sont fournis par une personne qui n’est pas Marie Colombier, — mais qui n’en est pas moins fort renseignée sur tout ce qui concerne Sarah Bernhardt :

Le 28 octobre, quand les artistes se sont présentes au Booth’s Theatre pour répéter Adrienne Lecouvreur, ils ont trouvé la scène encombrée de malles et de caisses. Les malles étaient ouvertes et l’on voyait, empilées, des robes en grand nombre. Les caisses, ouvertes aussi, étaient remplies de peintures, de cadres et de statues.

Au milieu de tout cet encombrement, Sarah Bernhardt discutait et pérorait d’un air furieux.

Ses interlocuteurs étaient les douaniers de la libre Amérique.

La douane, en effet, faisait des siennes, comme vous l’aviez prévu.

Les fonctionnaires américains, impassibles, bouleversaient tous les bagages sans pitié, manipulaient les soieries et étalaient leurs grosses pattes sur les velours.

— Mais vous chiffonnez horriblement mes toilettes, exclamait Sarah.

— Laissez faire… Nous connaissons ça, la mère.

— Mais vous n’avez aucun égard pour moi. Mais c’est un affront sanglant que vous me faites. Prenez donc garde !…

Et comme un artiste de la troupe, s’approchant, admire avec expansion les toilettes :

— Taisez-vous donc ! répond Sarah. Ne dites pas que c’est joli. Ces gens-là en profiteront cour me faire payer double. Dites que c’est affreux, au contraire.

Et tout le monde de répéter en chœur que les toilettes étaient ratées. Histoire d’en remontrer aux douaniers, qui ne s’y sont pas laissé prendre d’ailleurs.

Quant aux peintures, lorsque les gabelous se sont approchés, Sarah s’est précipitée sur eux et, d’un ton de colère :

— Ah ! vous allez laisser cela, a-t-elle dit, vous me crèveriez les toiles.

Bref, il a fallu en passer parles exigences du gouvernement des États-Unis.

Sarah Bernhardt est obligée de débourser une très grosse somme. — On exagère probablement le chiffre, en parlant do 50.000 francs. — Mais tenez pour certain que la note est chargée.

G.

Je reçois en même temps le Puck, journal satirique de New York, où la tragédienne française est assez spirituellement tournée en caricature. — Sa maigreur surtout sert de thème à toutes les fantaisies du crayonneur. — On représente le coupé à la Sarah, coupé dont le cheval étique et le cocher phénoménalement mince arpentent fiévreusement les rues ; le souper à la Sarah où les verres, les couteaux et les bouteilles ressemblent à des aiguilles ; Sarah transformée en poteau télégraphique ; — le lit de Sarah, qui affecte la forme d’une longue poutre, et enfin le fameux cercueil qui a suivi Sarah dans le nouveau monde.

On s’accorde à trouver la diva trop blonde, trop maigre, trop… Bref, les potins circulent en quantité innombrable.

L’Événement
(25 novembre 1880)

New York, 13 novembre. — On nous écrit de cette ville :

Sarah Bernhardt s’est conformée en tout aux habitudes américaines. À l’Albemarle Hotel elle est descendue, elle déjeune à dix heures, lunche à une heure, dîne à cinq heures et soupe à minuit ; puis enfin pour se mettre tout à fait au diapason, comme les Yankees elle boit de l’eau pure. Il est vrai que cette eau n’est pas une eau vulgaire et a autant de saveur pure que mélangée au vin ; c’est l’Eau d’Apollinaire, une eau minérale naturelle que nos mondains de Paris connaissent bien, mais qui a surtout en Angleterre et en Amérique une vogue extraordinaire. Sarah la boit frappée comme du champagne — ce qui est encore la mode américaine, une mode excellente du reste, — et de temps à autre, pour se rappeler la France, elle y ajoute quelques larmes de château d’Yquem, histoire, comme elle dit, de marier le roi des vins à la reine des eaux.

L’Événement
(24 décembre 1880)

Je reçois d’Amérique l’amusante et spirituelle lettre que voici :

Ah ! enfin ! mon cher Besson ! mon pauvre cher ami ! je commence à respirer un peu… pour la première fois depuis que je suis dans ce pays. En moins d’un mois, j’ai joué cinq pièces dont je ne savais pas le premier mot. — La dernière de ces pièces était le Sphinx. — Sarah Bernhardt jouait le rôle de Croizette avec une supériorité de talent qui vous aurait transporté. — Je jouais le rôle de Sarah Bernhardt. — Je n’avais eu qu’à peine le temps d’apprendre. — Si je ne deviens pas impalpable, c’est à croire que je suis de marbre.

Ah ! mon cher Besson, quel étonnant pays que ce Nouveau Monde, qui me fait l’effet d’être le grand collecteur de l’autre… de l’ancien… celui dont nous sommes fiers de faire partie. — Car ce n’est pas en regardant la colonne qu’on est heureux d’être Parisien, c’est plutôt en quittant Paris.

Quelle vie ! quelles mœurs !… Le voile de la pudibonderie recouvre d’ailleurs tout cela. — Figurez-vous que l’on prêche dans les temples contre Sarah. — On dit qu’elle jette le trouble dans les familles. — Elle a toutes les gloires, vous voyez, y compris les palmes du martyre… Le meilleur, c’est que ces palmes sont d’or. — Le succès va grandissant. Les recettes varient entre 25 et 32.000 francs. — C’est assez joli ! — On a donné une représentation supplémentaire, non prévue dans les programmes ; deux actes de Froufrou, deux actes de la Dame aux Camélias et le Passant. Le spectacle de Froufrou et de Marguerite Gauthier transformée en chanteur florentin n’a pas laisse que d’étonner — mais aussi de transporter les Yankees. — Quinze rappels, tel est le bilan. — Nous partons pour Boston.

Boston.

Si New York est le collecteur de Paris, Boston en est le faubourg Saint-Germain. — Sarah vient de débuter par Hernani. — Elle joue ce soir Froufrou. — Vrai, bien que vous ne vous en doutiez pas, Sarah est remarquable là-dedans. — Si elle jouait le rôle à Paris, vous seriez rudement surpris, vous autres, les blagueurs. — Par exemple, comme il faut que les roses aient des épines, je vous dirai qu’on a répandu ici des libelles ignobles. — On prétend que Sarah a quatre enfants et pas de mari. — Les Américaines n’ont pas d’enfants, non !… Il est des remèdes à de si glands maux… Mais en revanche elles ont des maris en veux-tu ? en voilà ! Et elles font fi de nous ?… Misère !… Quand on aura établi le divorce, nous leur rendrons la pareille, na !… Je ne veux pas être en reste, pour mon compte, et je m’engage à en prendre un par an.

On donne à Sarah, comme pères de ses enfants imaginaires, tous les souverains de l’Europe, même ceux qui sont morts.

Hier, une dame faisait demander l’adresse du dentiste de Sarah, disant que son râtelier était admirable. — Une autre réclamait celle de son coiffeur, affirmant qu’elle voulait se faire raser la tête pour avoir une perruque semblable à celle de Dona Sol.

Doux journaux ont même entrepris de prouver que notre Sarah n’était pas la vraie Sarah, mais une contrefaçon de Sarah, une simili-Sarah… À l’appui du leurs dires, ils ajoutaient : Vous voyez bien que celle-ci n’est pas si maigre qu’on l’a dit…

On a fait sur elle des charges monstrueuses. On la représente à l’état minuscule, vue par le gros bout de la lorgnette. — En revanche, moi, on me met dans un tonneau. — Je vous enverrai quelques-unes de ces charges. — Ça vous amusera.

Du reste, le théâtre est charmant, les décors sont superbes. — L’auditoire est fort élégant. — Le directeur gagne beaucoup d’argent et nous fait voyager en princesses… de la rampe. — Il ne dit pas un mot de français, mais toutes les fois que je lui demande quelque chose :

— Aôh ! yes ! répond-il.

C’est le seul mot d’anglais que j’ai retenu. — Il a son prix, hein !

Nous allons partir pour le Canada.

Il paraît qu’il y a là-bas une colonie française. — On y retrouve tous les dialectes de nos provinces. — On y parle le vieux français, le breton et le normand. — On y prépare des arcs de triomphe pour Sarah. — Je vous écrirai de là-bas.

En voilà assez. — J’ai joué ce soir la baronne de Cambri. — Je vous envoie dix-sept pages. C’est presque de la vertu !

Tendez la joue, mon cher Besson. J’y dépose un baiser… Oh !…

Voilà comme je suis… depuis mon arrivée en Amérique.

Votre amie.

Marie Colombier.

L’Événement
(6 janvier 1881)

Mon aimable correspondante d’Amérique, Marie Colombier, qui veut bien m’envoyer régulièrement ses impressions de voyage et qui, plus que personne, est à même de renseigner les lecteurs de l’Événement sur tels faits et gestes de Sarah Bernhardt, dont elle est la compagne de tous les instants et l’amie, m’adresse cette nouvelle lettre de Montréal.

Non, non, non !… Vous ne pouvez vous figurer cela, mon cher Besson… Être à plus de quinze-cents lieues de France et entendre parler français comme si l’on était au boulevard des Italiens, à la porte de l’Événement, c’est incroyable !… Dans ce pays sauvage, perdu sous les neiges et les glaces, à se croire en Sibérie ou en Laponie, une poignée de Français-Normands ont fait souche il y a près de deux siècles et demi, sans alliage de sang étranger, et ont conservé comme une religion le dialecte de leurs pères et l’amour de la mère-patrie. — C’est à ce culte que Sarah Bernhardt doit l’accueil plein d’enthousiasme qui lui a été fait.

Un poète national [Louis-Honoré Fréchette] lui a dédié une pièce de vers dont voici les premières strophes :

Salut, Sarah ! salut, charmante dona Sol !

Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol,

Notre sol tout couvert de givre,

Est-ce un frisson d’orgueil ou d’amour ? je ne sais ;

Mais nous sentons courir dans notre sang français

Quelque chose qui nous enivre !

Femme vaillante au cœur saturé d’idéal,

Puisque tu n’as pas craint notre ciel boréal

Ni redouté nos froids sévères,

Merci ! De l’âpre hiver pour longtemps prisonniers,

Nous rêvons à ta vue aux rayons printaniers

Qui font fleurir les primevères !

Oui, c’est au doux printemps que tu nous fais rêver,

Oiseau des pays bleus, lorsque tu viens braver

L’horreur de nos saisons perfides !

Aux clairs rayonnements d’un chaud soleil de mai

Nous croyons voir, du fond d’un bosquet parfumé,

Surgir la reine des sylphes.

Mais non : de floréal ni du blond messidor

Tu n’es pas, ô Sarah, la fée aux ailes d’or

Qui vient répandre l’ambroisie ;

Nous saluons en toi l’artiste radieux

Qui sut cueillir d’assaut dans le jardin des dieux

Toutes les fleurs de poésie !

Nous avons été d’autant plus émues de l’accueil enthousiaste de ces braves cens qu’à Boston on nous avait promis un public érudit et éclairé, sachant le français et le parlant couramment, tandis que dans la salle comble du Globe Theatre il n’y avait pour ainsi dire personne le comprenant. Nous y avons joué le Passant. On a pris la courtisane Sylvie pour une jeune veuve gémissant sur les tristesses du veuvage.

Après un voyage long sans être trop fatigant, grâce à notre imprésario, M. Abbey, qui a fait chauffer un train spécial avec compartiment réservé pour Sarah et les personnes invitées par elle, nous sommes arrivées en assez bon état moral et physique à Saint-Jones deux heures avant l’arrivée à Montréal. Une députation est venue présenter à l’artiste française le compliment de bienvenue. Ou a réuni à notre train celui de nos hôtes, et nous avons fait ensemble notre entrée dans la ville de Montréal. Oh ! là, le coup d’œil était vraiment intéressant : la gare encombrée de monde, de tous côtés des traîneaux avec les notabilités de la ville, et tout le monde se précipitant pour voir la grande artiste.

Aussitôt qu’elle s’est montrée, la musique a joué la Marseillaise, notre chant national. Tous ont suivi son char jusqu’à l’hôtel Windsor, où elle est descendue, et là, dans ce superbe hôtel, qui dépasse en luxe et en confortable nos meilleurs hôtels de Paris, la foule des dames en grandes toilettes groupées tout le long de l’escalier et dans le grand vestibule lui a fait cortège au son de la Marseillaise jusqu’à ses appartements.

Je ne sais pas les triomphes qui lui sont réservés dans l’avenir ; mais, vrai, rien n’était plus touchant que ce grand souvenir adressé à la personnification de la patrie absente. Il faut qu’on sache bien chez nous que là nous avons des amis, des frères, qui ont souffert de nos douleurs, de nos déceptions, et partagent nos espérances.

Demain, première d’Adrienne Lecouvreur. Je dois aller dans la journée visiter, à trois heures d’ici, un village de sauvages, des vrais sauvages (comme c’est drôle !), une tribu de Hurons, je crois. — Je me pince de temps en temps pour être sûre que ce n’est pas un rêve. L’imprévu est bien ce qu’il y a de meilleur dans la vie. On connaissait ici les détails de mon engagement, car on reçoit et on lit l’Événement. Un journaliste français, Jehan Soudan, m’ayant présentée aux délégués, on m’a fait fête et on m’a conduite en char au Windsor Hotel, où je suis arrivée assez à temps pour voir l’entrée triomphale de Sarah et vous en coucher le récit sur le papier. Après cela, j’ai bien mérité d’en faire autant. La suite au prochain numéro.

Mercredi.

Je reviens de chez les sauvages trop tard pour le courrier et je n’ai que le temps de vous envoyer mon griffonnage ; dans le prochain, je vous donnerai des détails qui vous amuseront, car, vrai, c’est drôle.

Ces Hurons sont des Iroquois !

Enfin, la suite à lundi. Il n’y a pas de courrier d’ici là.

Mes deux mains bien affectueusement.

Marie Colombier.

L’Événement
(16 janvier 1881)

Nouvelle lettre d’Amérique :

Baltimore.

Nos tournées dramatiques si fatigantes pour nous, ne semblent pas abattre Sarah Bernhardt, au contraire. Elle me disait encore hier que jamais elle ne s’était mieux portée.

Un seul nuage noir : elle languit fort de ne pas revoir son fils. Elle me montrait aujourd’hui une de ses lettres, où l’enfant s’exprime ainsi :

Ma petite mère adorée, il me tarde tant de te revoir que j’ai déjà acheté une petite barque pour aller au devant de toi le jour où tu arriveras.

— Eh bien ! vous devez être contente, lui dis-je.

— Hélas ! non, me répondit-elle. Cet enfant, avec ses folies, me fera mourir de peur. À mon arrivée, je serai dans des transes en pensant que sans doute il voguera sur une embarcation dérisoire.

Sarah, pour le moment, a l’envie de passer un jour, avec sa troupe, au Niagara.

— Nous chanterons quelque chose de ma composition, a-t-elle dit. Après tout, si nous chantons mal, nous ne ferons pleuvoir que des chutes d’eaux.

À propos, saviez-vous qu’a Montréal Sarah avait été demandée en mariage ?

Devinez par qui.

Je vous le donne en mille…

Par un nègre du plus beau noir, qui a dit à l’artiste :

— Moi tuer moi puisque li vouloir pas dé moué pour petit mari.

Elle tourne la tête à tout le monde, en somme, sauf aux prêtres, qui ne peuvent la sentir et l’appellent le paquet d’os maudit.

Pourtant, si elle n’est pas pieuse précisément, elle est fort superstitieuse.

Hier, on donnait Advienne Lecouvreur, dont le second acte se passe au foyer de la Comédie française.

Il est nécessaire d’orner ce foyer de quelques bustes, ceux de Molière, de Racine et de Corneille.

Comme Molière manquait, on eut l’idée de mettre un buste du Christ.

Sarah entra dans une violente colère et déclara quelle n’entrerait pas en scène si on profanait ainsi les choses saintes.

X.

L’Événement
(21 janvier 1881)

Courrier d’Amérique :

Philadelphie,

Un incident grave vient de se produire dans la troupe de Sarah Bernhardt.

Hier lundi, on devait jouer Adrienne Lecouvreur. La salle était comble et la curiosité du public semblait très excitée, quand, à sept heures et demie, on s’aperçut que Marie Colombier et Mlle Sydnère n’étaient pas encore arrivées dans leur loge.

Or, vous le savez, la princesse de Bouillon (Marie Colombier) est du commencement du premier acte, et la duchesse d’Aumont entre en scène presque tout de suite après.

Le régisseur, M. Défossez, n’était pas là non plus…

Que faire ?

Sarah, qui était prête, apprend la mauvaise nouvelle, entre dans une violente colère et envoie des garçons aux domiciles de ces dames.

Mais on apprend que ces dames sont parties depuis la veille pour New York (New York est à deux heures de Philadelphie). Grand tumulte dans la salle.

Sur la scène, les directeurs vont et viennent.

Comment sortir de là ?

Sarah jure, sacre, maudit ses camarades, craignant qu’on ne fasse retomber sur elle les conséquences de ce contre-temps.

À ce moment, on apprend que le train de New York a déraillé. — Deux heures de retard, au moins.

Dans la salle, on siffle.

— Eh bien ! s’écrit Sarah, nous allons jouer Phèdre.

On annonce Phèdre.

Le public réclame.

Beaucoup de spectateurs se font rendre leur argent, en disant que Sarah ne daigne pas jouer à Philadelphie et que c’est une indignité.

Quelques-uns restent.

Mais on reconnaît que Phèdre n’est pas prête. — Pas de Thésée ! Pas d’Hippolyte !

Nouvelles rumeurs.

On court par toute la ville.

On réunit la troupe… enfin !

À neuf heures et demie, on commence Phèdre.

Les comédiens ne sont pas grimés. Ils sont habillés à la va te faire fiche !…

On est nerveux.

Tout va mal.

Seule, Sarah, qui est fait agitée, joue le rôle avec un emportement qui la sert… Les quelques personnes qui sont dans la salle la couvrent de bravos.

Mais à la fin du troisième acte, épuisée, elle crache le sang et tombe, inanimée, dans sa loge.

À dix heures et demie, quand Marie Colombier, revenue saine et sauve, s’est présentée à la port de la loge de son amie :

— S*** n*** d* D*** !… s’est écriée Sarah… Vous allez me f*** le camp, et vite !… Vous ne seriez excusable que si vous aviez deux jambes cassées et si vous étiez morte !…

Elle a ordonné qu’on retire aux artistes retardataires un mois de leurs ni appointements.

Mauvais commencement d’année, en somme.

Pourtant, le 1er janvier avait été charmant à Baltimore.

On jouait la Dame aux Camélias, et quand Gaston dit à Marguerite : Je te la souhaite bonne et heureuse !, le public avait souligné cette phrase de bravos unanimes et lui avait envoyé une superbe corbeille brodée en perles fines.

Sa sœur Jeanne lui a donné un superbe manteau de 5.000 francs.

Sarah lui a donné, en retour, un magnifique bracelet de perles et diamants.

X.

L’Événement
(29 janvier 1881)

Petit courrier d’Amérique :

Sarah Bernhardt et sa troupe viennent d’arriver à Chicago. On a joué Adrienne Lecouvreur et le succès a été, comme partout, très grand.

Rien à dire sur le voyage de Philadelphie à Chicago dont la durée est de trente-huit heures de chemin de fer.

Sarah Bernhardt n’a éprouvé jusqu’ici, en Amérique, qu’une seule désillusion.

— Quel drôle de pays, a-t-elle dit, les sauvages sont civilisés et les poètes gras !

Sarah Bernhardt, en parlant ainsi, faisait allusion à M. Fréchette, qui l’a complimentée à Montréal et dont l’embonpoint est considérable.

À Philadelphie, on avait envoyé des billets d’invitation à toute la troupe pour voir jouer en matinée la parodie de la Dame aux Camélias et de Sarah Bernhardt par une troupe de nègres.

Cette représentation avait lieu dans un petit théâtre. Sarah Bernhardt s’y est rendue avec Mme Marie Colombier et Blanche Martel.

Ce spectacle était réellement des plus curieux. Le nègre qui parodiait Marguerite Gautier était long et maigre, tout habillé de blanc. Il était suivi d’un grand dadais d’enfant ayant des pantalons qui lui montaient jusqu’au menton et un bout de chemise qui passait par derrière.

C’était une allusion délicate au fils de l’artiste parisienne, allusion qui a du reste vivement blessé celle-ci.

Sarah Bernhardt a fait remarquer avec juste raison qu’elle voulait bien qu’un attaquât sa vie d’artiste, mais que sa vie privée ne regardait personne.

La parodie renfermait quelques drôleries. Au quatrième acte, lorsque, au milieu du bal, Armand Duval jette des billets de bésigue aux pieds de Marguerite, le nègre chargé du rôle de l’amoureux irrité avait eu soin d’attacher un paquet énorme de billets avec une ficelle.

Marguerite Gautier voulant s’empresser de profiter de l’aubaine, Armand Duval retire la ficelle et emporte ses billets en faisant un pied de nez à la cocotte, qui le traite de filou.

Le nègre qui représentait Marguerite Gautier s’était enfariné le visage pour jouer le dernier acte.

Au lever du rideau, il s’approche d’un air mélancolique de la fenêtre de sa chambre et s’écrie :

— Dieu, que ça sent mauvais !

Au même instant, il reçoit sur le nez une orange, qu’il ramasse en disant :

— C’est pour mon fils !

Alors le jeune Maurice Bernhardt arrive avec quatre petits frères tout sales et tout déguenillés. Ils veulent prendre l’orange, mais la mère refuse de la leur donner eu leur disant :

— Je ne veux pas que vous mangiez cela, parce que les oranges sont trop chères.

Finalement, les enfants enlèvent l’orange, la dévorent et, en faisant un pied de nez, dansent autour de Marguerite qui tombe et meurt de colère.

Sarah Bernhardt n’a pas goûté du tout cette plaisanterie yankee. Elle est sortie furieuse. Il est probable quelle elle n’ira plus dans un théâtre de nègres.

Nous resterons quinze jours à Chicago.

G.

L’Événement
(7 février 1881)

Nous trouvons dans le Puck, de Boston, une lettre dont voici quelques extraits, les mots en italique sont en français dans le texte :

Boston, 20 décembre.

Je vous écris pour vous demander pourquoi je suis traité si froidement par les Français de la suite de Sarah Bernhardt depuis une brève conversation qui a eu lieu entre la charmante artiste et moi à la dernière Exposition des Arts à la Sarah Bernhardt, tenue à Boston la semaine dernière.

Mapleson, qui est, comme vous savez, toléré comme son introducteur à la publique américaine — me présenta.

Je désire rapporter la conversation exactement.

Mlle Sarah me dit :

— Charmée, Monsieur !

Je répondis :

— Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous saluer. J’ai eu un grand désir de vous encontrer. Je veux faire mes compliments à une dame qui est à même temps actrice, peintre, sculpteure (je ne suis pas tout à fait sur de ce mot) et dame. Par Jove ! je vous ai défendu partout.

Elle s’inclina très raidement et dit :

— Plaît-il, monsieur ?

Je répondis :

— Oui, mademoiselle, il me plaît beaucoup que vous sériez défendue quand jamais on vous nomme. Je vous assure de ma sincérité.

Son dos me fut tourné immédiatement, et elle murmura diverses choses parmi lesquelles je ne pus saisir que les mots : Cochon d’Espagne, et jonc parvins pas à établir le rapport d’un cochon espagnol avec ce qui s’est passé entre nous, etc., etc.

Le malheureux Bostonien ajoute qu’il parle souvent français dans les meilleurs cercles de la ville, qu’il préfère même cette langue à l’anglais, et il ne voit pas ce qui a pu amener la froideur dont il se plaint.

L’Événement
(10 février 1881)

Lettre d’Amérique :

Chicago.

Mon cher Besson,

Je vous avais promis, le mois dernier, le récit d’une excursion que nous venions de faire, Sarah Bernhardt. sa sœur Jeanne et moi, chez les Iroquois. — Mais M. Fréchette, le poète canadien, qui s’était engagé à mettre en vers plus ou moins imagés les détails de ce sauvage voyage, m’a manqué de parole. Je n’y reviendrai donc pas, surtout en prose, et je vous ferai la narration de mon escapade — dont vous avez entretenu vos lecteurs, d’après une de nos camarades — escapade qui aurait pu nous coûter cher à tous.

Je suis partie de Paris très vivement, vous le savez, et sans pouvoir me munir de tous les menus objets accessoires ou superflus qui, pour une Parisienne, constituent le nécessaire.

J’avais donc demandé à Sarah la permission d’aller à New York, un samedi soir, pour me commander des robes. Je comptais la rejoindre à Philadelphie le lundi d’après, vers cinq heures du soir, Adrienne Lecouvreur étant annoncée pour ce jour-là.

Arrivé au tiers de la route, le train s’arrête en pleine campagne. — Nous croyons d’abord à une avalanche de neiges. — Nous avançons… Nous reculons… Et nous finissons par rester en panne. — Ignorant la langue anglaise, je me trouvais fort embarrassée. Heureusement, un Américain aimable s’offre de me servir de truchement et je descends sur la voie… Mon cher, imaginez-vous que deux trains venaient de se rencontrer. — D’un côté, vingt-cinq wagons empilés. — D’autre part, des blessés hurlant… C’était d’un gai !…

Avec cela, impossible de passer.

Je crie aussi, en gémissant… mais en français, hélas !… On ne m’entend pas… L’heure du spectacle approche… Pas de princesse de Bouillon cour occire Adrienne Lecouvreur !… Que faire ?… Je demande une locomotive… J’offre de payer n’importe quoi pour arriver… Mais on ne m’écoute même pas. — De guerre lasse, les pieds gelés, morte de froid et d’impatience, je remonte dans le car, où je trouve tout le monde calme et lisant quoi ?…

La traduction d’Adrienne Lecouvreur.

Des gens de New York, désireux d’entendre à nouveau notre grande artiste, venaient à Philadelphie.

Leur seule crainte était qu’on commençât le spectacle sans eux… Quand ils ont su que la princesse de Bouillon était là, ils ont été contents… oh ! mais, contents !

À dix heures enfin on arrive… Oh ! mon entrée dans la loge de Sarah !… Vrai !… j’aurais voulu être dans le premier train, celui qui a été broyé… Mais pas même une petite écorchure à montrer.

Vous savez la suite…

Le directeur m’a mis une forte amende… Mais, convaincu par mes bonnes raisons, il a fini par me la lever. Au demeurant, il parait que les accidents sont très fréquents sur les chemins de fer… On ne s’inquiète plus pour si peu.

Dans le train, on m’a même dit :

— Vous voyagez depuis deux mois, et il ne vous est encore rien arrivé ? C’est de la chance… Vous ne perdrez rien pour attendre…

Je suis philosophe… J’attends.

Depuis lors, nous sommes arrivés à Chicago, comme vous savez.

On y a joué la Dame aux Camélias, qui est toujours très fêtée, et l’Étrangère, qui n’a plu que médiocrement.

On vient en effet voir Sarah, et, comme Sarah n’a qu’un rôle épisodique dans la pièce, on s’en va désillusionné.

Comme d’autre part, l’étoile s’était trouvée mal la veille dans Phèdre, on a cru qu’elle avait donné son rôle à sa sœur Jeanne, qui jouait la duchesse, et qu’on a généralement trouvée beaucoup plus maigre que Sarah.

On va probablement reprendre le Marquis de Villemer, qu’on appellera Mademoiselle de Saint-Genest, pour faire plaisir à Sarah, et la Princesse Georges. — On a renoncé aux Diables noirs.

Après Chicago, Saint-Louis. — Après Saint-Louis la Nouvelle-Orléans, pays enchanté nous dit-on, où nous allons trouver le printemps et les roses. C’est l’Italie du Nouveau Monde.

On m’avait promis une excursion en traîneau à voile sur le lac du Michigan… Mais la neige est tombée. On ne peut plus rien voir ni se diriger… Et, après l’accident de Philadelphie, je ne me risque plus.

Nous partons pour Saint-Louis ce soir.

Je vous écrirai…

Je vous embrasse en attendant.

Marie Colombier.

L’Événement
(23 mars 1881)

L’intérêt exceptionnel qu’ont pris mes lecteurs à la publication des correspondances que Marie Colombier veut bien m’adresser d’Amérique me fait un devoir de continuer, plus que jamais, à insérer les lettres toujours piquantes que m’envoie la charmante artiste, qui est en même temps l’amie et la compagne de tous les jours de Sarah Bernhardt.

Ces épîtres, je dois le dire sans modestie aucune, obtiennent autant de succès dans le Nouveau Monde qu’à Paris. — Tous les journaux américains les reproduisent et les commentent.

Même, à propos d’une appréciation de Marie Colombier sur le Canada, appréciation dont la publication a concordé avec un travail contre le Canada, de M. de Molinart, dans le grave Journal des Débats, une polémique violente a été engagée contre notre savant confrère par les journaux de Québec, en faveur de Marie Colombier.

Sans étudier l’économie politique, dit un journaliste canadien, dans un travail fort développé ; sans faire partie de la rédaction du Journal des Débats, sans être chargée d’une mission importante, une femme de cœur, une actrice, Marie Colombier, dans une lettre à l’Événement, a su dire la vérité sur nous, et certes voilà une leçon donnée à propos.

Voilà qui à coup sûr, flattera l’amour-propre de mon aimable correspondante. — Damer le pion à un économiste de renom comme M. de Molinart !

Mais je ne veux pas attirer sur la tête de Mlle Colombier les foudres de mon éminent confrère, et je passe.

Des lettres nouvelles que je reçois d’Indianapolis de Springfield et de Chicago, je détache seulement ce qui suit :

Mon cher Besson,

Nous continuons à passer la plupart de nos nuits en wagon, cahotées sur des rails mal équilibrés. — Le temps disponible, nous l’employons à répéter la Princesse Georges et le Marquis de Villemer, que nous jouerons à Boston et à New York. — Peu dormir et mal manger, voilà notre lot. Quand nous nous arrêtons, c’est pour descendre tantôt dans un hôtel qui est presque un palais, tantôt dans un bouge infect qui est pire qu’une prison.— Et ce n’est point le palais qui coûte le plus cher. — Les travaux forcés ne sont rien auprès de cette existence. — Aussi Sarah Bernhardt vit-elle un peu en sauvage. — À part moi, personne ne l’approche. — Quant à recevoir, impossible. — Le temps manque.

Et puis enfin, elle est venue en Amérique pour chercher des dollars. — Elle les a : 660.000 francs en cent représentations, c’est gentil. — Elle ira jusqu’à la 160e représentation et encaissera plus d’un million. — Ce sera du vrai luxe.

Au demeurant, il ne fallait rien demander de plus aux Yankees. — Beaucoup de femmes, en France, sont des êtres de luxe. — On les aime, on les adore, on se ruine pour elles… On les épouse quelquefois… après. — Et voilà tout.

Les Américains, gens pratiques, épousent d’abord, car la femme n’a pas de passé pour eux… Mais ils divorcent le lendemain… Et c’est à refaire.

Hier soir, nous avons quitté Springfield après le spectacle, et nous nous sommes dirigées sur Milwaukee. — Nous étions couchées quand, après des sauts et des arrêts innombrables, je sens que le train s’arrête tout à fait… Je me lève, croyant être à destination. — Pas du tout. — Nous étions bel et bien pris par les neiges, qui forment des montagnes, des coteaux et des vallées tout autour de nous. — Une locomotive subitement débouche devant le train… Je crus être broyée… Le temps de recommander mon âme… à l’Éternel… Ô bonheur !… Cette locomotive venait nous chercher… Nous sommes arrivées ainsi jusqu’aux environs de Chicago. Mais là, en vue de la gare, nouveaux obstacles… Nous restons en panne… Et pas de provisions… Et nous devons jouer en matinée à Chicago, vers deux heures et demie… Et il est midi… Et nous n’avons pas déjeuné… Désespoir profond… Minutes longues comme des siècles… Enfin, Claude, le maître d’hôtel de Sarah, qui est parti en sondeur, revient avec des conserves, du caviar, de la dinde, des sardines, des perdreaux, du café, du bouillon… Quel repas, mon cher Besson ! Pendant ce temps, on déblayait la voie… Nous arrivons… Nous volons au théâtre… Nous nous maquillons en dix minutes et, à trois heures et demie, nous commençons le premier acte de la Dame aux Camélias, pendant lequel nous buvons à foison du vrai champagne. — Malgré le retard, le public n’a pas bronché.

Vraiment, Sarah a toutes les veines. — Son étoile la protège, c’est positif. — Nous sommes allées ensemble sur un lac glacé, et la glace craquait sous nos pas. Et nous sommes revenues bien portantes… Nous avons passé, avec notre train spécial, sur un pont fraîchement réparé dont on essayait la solidité — avec nos wagons… Et nous avons franchi la distance sans accident… L’Église a lancé ses foudres contre nous, et nous ne nous en portons pas plus mal… Et le public vient avec plus d’empressement que par le passé. — Je crois que, décidément, avec Sarah, j’irais au bout du monde… Elle a le bon œil.

Je vous écris à la hâte, dans sa loge, pendant quelle s’habille pour jouer Froufrou, qui commence dans dix minutes. — Au moment où je vais fermer ma lettre, elle entre en scène. Je vous adresse l’écho des applaudissements qui accueillent sa venue.

Nous repartons à minuit… Et s’il plaît à Dieu et à la neige… au blanc cortège, nous arriverons à Grand Rapids (Michigan) demain dimanche à sept heures du soir. Comme on ne joue pas le dimanche, nous pourrons nous coucher dans de vrais lits… Ô bonheur inappréciable pour des chrétiens errants comme nous !

Malheureusement nous sommes toujours mal logées, mal nourries et mal traitées.

Fichu métier !… décidément.

Mais je rentre mes ongles et vous tends les mains.

À vous.

Marie Colombier.

P.-S. — À propos, avez-vous reçu mes deux crocodiles ? Ils grandiront, quoique peu espagnols, si Dieu leur prête vie. — M. C.

L’Événement
(10 avril 1881)

Nouvelle lettre de Marie Colombier :

Buffalo.

Mon cher Besson,

Peines, chagrins, ennuis, fatigues, tout est oublié !… J’ai vu le Niagara ! j’ai contemplé ces eaux multicolores ! j’ai vu ces chutes vertigineuses ! Il n’y a ni phrase ni périphrases pour dépeindre l’impression grandiose que l’on ressent à ce spectacle. Tout ce qu’on en pourra dire sera au-dessous de la vérité… Nous sommes partis en landau à huit heur du matin, Sarah Bernhardt, sa sœur, moi et Angelo. Dans une autre voiture. M. Guérard, l’administrateur, et Abbey, notre imprésario, suivait la femme de chambre de Sarah avec son mari, la femme de chambre de Jeanne et la mienne. D’une plate-forme nous dominons le lac, dont les eaux jaillissent impétueusement et tombent en écumant à une profondeur insondable. Nous descendons au moyen de ce que nous désignons chez nous chemin de fer russe à une profondeur de 240 pieds, nous prenons un petit couloir en planches, taillé dans le roc et garni de petites cabines où, l’été, on vient se faire doucher. Nous montons un escalier dont les marche sont formées dans la glace. Nous suivons un chemin couvert de neige, nous gravissons une énorme montagne recouverte, elle aussi, de neige et de glace. Puis… ouf !… au bout d’une seconde, nous somme inondés par l’eau qui tombe de la cascade. Nous voulons redescendre, mais c’est plus difficile encore que pour monter. Sarah ramasse et… relève ses jupes, s’assied et se laisse glisser, nous suivons l’exemple et nous arrivons au pied de la montagne, riant comme des enfants, tordant nos vêtements devenus trop lourds sous le poids de la pluie et de la neige.

Enfin nous continuons l’excursion. On nous indique un escalier pouvant nous conduire sous les cascades. La glace, en se formant, a fait des monuments gothiques du plus extraordinaire aspect. On nous habille de caoutchouc des pieds à la tête, on nous arme le talon d’un patin à éperon, et nous voilà partis, toujours sous l’œil d’Abbey, qui tremble pour le spectacle du lendemain.

Ah ! mon bon ami, c’est superbe, mais effrayant. La neige et la glace surplombent nos têtes. Je veux m’appuyer pour m’aider à enjamber une crevasse… une grosse pierre se détache.

L’eau, en se cristallisant, a formé d’immenses girandoles de toute forme.

Nous nous décidons enfin à remonter. En nous revoyant, Abbey jette un regard vers le ciel et doit se dire : My God, elle revient sauvée des os. Je me trompe : des eaux.

Nous enlevons nos vêtements de chercheuses de perles, nous remettons les nôtres et nous remontons en voiture. Nous prenons un chemin étroit qui conduit à un pont suspendu, au-dessus du lac qui alimente les chutes. Nous nous trouvons dans une petite île où les arbres sont couchés sous la neige. Nous repassons un autre pont et nous voilà au Canada. Nous nous arrêtons à la porte d’une boutique où l’on vend toute espèce de souvenirs du pays : oiseaux empaillés, bois pétrifié, etc., etc. Là, on nous fait entrer dans une chambre noire où il y a un puits avec un grand tube en fer. On approche un allumette, une grande flamme en jaillit. C’est une eau sulfureuse qui contient du gaz ; mais chose étrange ! on passe son doigt sur le tube, la flamme ne vous brûle pas. On met son mouchoir. À travers la batiste passe le gaz, qui éclaire sans brûler le mouchoir, on jette dans le puits une allumette, l’eau prend feu et brûle comme un grand bol de punch, et s’éteint du moment où l’on cesse d’agiter l’eau. On nous en offre dans un verre : l’odeur et le goût du liquide d’Enghien. Nous achetons des bibelots, puis nous allons sur le pont regarder couler l’onde qui a plusieurs courants contraires et dont les eaux, de quatre couleurs différentes, ne se mêlent pas et forment l’arc-en-ciel. Le vertige nous prend, nous remontons en voiture.

Il est temps de reprendre le chemin de fer pour Buffalo où nous serons dans une heure, satisfaits tous de notre journée. Pour la première fois tout le monde était d’accord.

Je suis bien fatiguée, mais encore éblouie et enthousiasmée de ce que j’ai admiré. Je ne puis dormir, j’en profite pour vous dire qu’il y a un jour heureux dans mon existence. Sarah se porte bien. — Nous venons de faire une partie de piquet après dîner… J’espère qu’à l’heure présente Morphée la protège.

Votre amie,

Marie Colombier.

L’Événement
(26 avril 1881)

Mlle Sarah Bernhardt vient de créer la Princesse Georges au théâtre de Boston.

Des correspondances qui me parviennent à ce sujet il résulte que l’artiste a produit un grand effet non seulement sur les Bostoniens, mais encore sur les artistes présents à la représentation.

Si, au lieu de créer la rôle en Amérique, m’écrit une correspondante, fanatique il est vrai du talent de Sarah, elle avait interprété au Vaudeville ce rôle plein de cœur et de chaste passion, quel triomphe ! Sans établir aucune comparaison avec Desclée, dont le souvenir est encore ici présent ; sans rien atténuer des mérites de celle qui ont succédé à la pauvre Aimée, on peut prédire à Sarah un éclatant succès si la fantaisie lui prend jamais de jouer le rôle sur une scène parisienne. — En attendant, le plus chaleureux accueil lui a été fait à Boston. Elle est revenue trois fois en scène, au deuxième acte, amenant sa sœur Jeanne, qui jouait la comtesse de Terremonde avec beaucoup de charme. Ses progrès sont indiscutables. Marie Colombier tenait le rôle créé par Mme Fromentin.

L’Événement
(11 mai 1881)

Mlle Sarah Bernhardt vient, comme on sait, de s’embarquer sur l’Amérique et revient en France où elle arrivera sans doute samedi prochain.

Voici quelques renseignements curieux que m’adresse Marie Colombier sur les derniers jours de la tournée :

Philadelphie est une ville fortunée, elle possède trois, je dirais même quatre attractions : la première Sarah Bernhardt ; la deuxième Salvini, qui fait fureur dans Othello ; la troisième Émilie Ambre, qui a chanté avant-hier avec Tournié, Roméo et Juliette, et enfin un cirque composé d’animaux superbes qu’on a promenés aujourd’hui par la ville. Les lions et les tigres étalent dans une immense cage traînée par des éléphants.

Des quatre célébrités artistiques c’est le cirque qui l’emporte.

La Compagnie de Mapleson n’étant pas assez forte pour soutenir la lutte, y a renoncé et évite les villes où l’exhibition a lieu.

On se fait des politesses entre artistes.

Sarah étant allée applaudir à la Nouvelle Orléans Mme Ambre dans la Traviata, hier Émile Ambre est venue applaudir la Dame aux Camélias, et serrer la main de Sarah dans sa loge. Comme elle avait oublié son mouchoir, Sarah lui en a prêté un, qu’elle lui a rapporté après le cinquième acte, tout trempé des larmes que la mort de Marguerite Gauthier lui a fait répandre.

Salvini, lui aussi, était dans la salle en face de l’avant-scène, où étaient M. de Beauplan, Mme Ambre et le ténor Tournié.

Il ne quittait sa lorgnette que pour applaudir notre grande artiste.

Ce soir, la Princesse Georges. Je ne joue qu’au deuxième acte ; j’arriverai assez à temps pour voir Othello retourner l’oreiller.

Nous arrivons à New York, dimanche soir, jour de repos dans la libre Amérique.

Nous jouons lundi la Princesse Georges ; c’est la seule nouveauté que nous puissions donner, n’ayant pas eu le temps de monter le Marquis de Villemer. La fin de la saison s’annonce bien ; tous les abonnements ont été repris. Jeudi une représentation en matinée a été offerte aux artistes.

Sarah a récolté bravos et fleurs.

Nous Jouons lundi et mardi à Brooklyn, le Montmartre de New-York. Nous reviendrons coucher mardi, après le spectacle, sur l’Amérique, et… en route pour la France !

Que les derniers jours sont longs ! Il semble qu’ils n’en finiront plus.

Je vais aujourd’hui à l’ouverture de l’Opéra. On donne les Huguenots, par Ambre et Tournié, au profit des Français en Amérique. Le prochain courrier vous en donnera les détails.

Amitié.

M. Colombier.

L’Événement
(19 mai 1881)

Je reçois de Marie Colombier l’intéressante lettre qu’on va lire, — la dernière, probablement.

Qu’il me soit permis, au moment où elle va renoncer à la carrière des lettres, de la remercier des charmants renseignements quelle elle nous a envoyés rendant sa campagne d’Amérique avec Sarah Bernhardt.

Le Havre, 17 mai, 3 h. du matin.

Oh mon ami ! mon cher ami ! comme c’est bon d’être en France ! Il n’y a pas à dire… j’y suis. C’est à n’y pas croire. Des drapeaux, une vraie foule, de vrais arbres verts, dans de vraies campagnes, du vrai printemps. De bonnes vieilles maisons, avec de bonnes rues, bien propres. Des gens polis et qui n’ont pas peur de rire. Des cochers qui n’ont pas l’air de banquiers, des hommes du monde qui ne ressemblent pas à des cochers, des pioupous… des bonnes d’enfants. Oh ! je m’y reconnais. Je suis chez nous. Le cauchemar est fini… Quel bonheur ! J’ai envie d’embrasser les passants ! Sept mois d’Amérique ! Après tout, cela a du bon de courir le monde… quand on en revient… donc nous revenons.

Quelle arrivée, Seigneur Dieu ! inutile de vous narrer l’entrée de Sarah dans sa bonne ville du Havre : le télégraphe s’en est chargé. Mais ce que je veux dire, ce que que je veux essayer de vous dire, c’est l’attendrissement que nous tous avons ressenti en entrant dans le port du Havre.

En voyant cette foule compacte et pleine d’enthousiasme tous ces visages connus, le cœur nous battait, nos yeux se remplissaient de larmes. On cherchait à découvrir dans ces milliers de têtes celles du parent, de l’ami qui étaient venus nous souhaiter la bienvenue.

Et quel délire quand on l’apercevait !

Dans un groupe où les mouchoirs s’agitaient le plus vivement, j’aperçois la famille de Sarah : tantes, cousines, nièces, oncles, neveux, car elle a toutes les veines, même une nombreuse famille. Tout à coup, mon cœur bat plus vite, je me penche, je regarde et dis à Sarah :

— Mais voici ma sœur et ma mère… Alors les sanglots me montent du cœur à la gorge.

Hélas ! fausse joie ! le bateau se rapproche et je distingue une amie de Sarah et Mlle Abbéma avec sa mère, que j’avais prise pour la mienne. Sarah, voyant ma déception, me tend la main en me disant, avec un de ces élans du cœur qu’elle seule possède :

— Ma pauvre chérie, je t’aime bien, va ! ! !…

La musique se fait entendre, les hourras retentissent… Vous savez le reste.

Jamais souveraine n’a été reçue avec tant d’honneurs et d’enthousiasme.

Le soir, grand dîner de famille et d’intimes chez Sarah, à sainte-Adresse, dans son merveilleux atelier transformé en salle à manger.

Après le dîner, un feu d’artifice est tiré dans le jardin. Après la dernière fusée, on prend congé à l’anglaise et l’on descend au Havre. Il faut se reposer pour la Dame aux Camélias

On vient donc de la jouer en France cette fameuse Dame aux Camélias ! Sarah y a trouvé, je vous jure, des effets, des délicatesses, des finesses incroyables.

Au dernier acte, dont je ne suis pas, je m’étais mise dans la coulisse près du rideau, j’ai pleuré comme une Madeleine… Une telle artiste se fera toujours pardonner les fantaisies les plus excentriques. Les marchands de fleurs ont été dévalisés non seulement au Havre, mais à Paris. De merveilleux bouquets sont arrivés de chez Vaillant et Labrousse, et lui ont été jetés sur la scène.

À la fin de la représentation, le président des Sauveteurs a remis à Sarah le brevet et la médaille de sauvetage. Sarah a attaché la médaille sur son cœur et s’est écriée :

— Oh ! je sauverai quelqu’un, je vous le promets ! Par exemple, je ne sais pas nager, mais c’est égal, j’apprendrai !

Dame ! elle en est bien capable, la toquée !

Jamais les coulisses du Havre n’avaient été à pareille fête. Le chef d’enthousiasme était M. Halanzier.

L’ex-directeur de l’Opéra m’avait envoyé un télégramme de bienvenue, me priant de lui avoir une place, à importe à quel prix.

Il n’y en avait plus, mais pour Halanzier on a fait une victime… que dis-je ? deux victimes. On m’a apporté un fauteuil d’orchestre et M. Grosos, le président, lui a offert une place dans sa loge.

Pour clore une si belle soirée, un souper a été offert aux artistes ayant participé à cette représentation.

Nous avons ri, bu, mangé, causé, potiné, speeché… Il est trois heures et demie… Mes yeux se ferment.

Il faut tout le désir que j’ai de vous narrer mes impressions pour m’avoir tenu en éveil jusque-là.

Bonsoir, on plutôt bonjour.

Il ne me reste plus, je crois, qu’à prendre congé de vos lecteurs, qui ont bien voulu, paraît-il, s’intéresser à mes griffonnages.

Poignée de main et à demain à Paris.

Marie Colombier.

P.-S. — J’oubliais… Je suis si bien partie que je ne puis m’arrêter. Busnach me demande de jouer Nana à Bordeaux, Marseille, etc., etc. J’accepte !…

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